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11.08.2026 à 06:00

Minerais, M23, Tutsis : comprendre les tensions qui déchirent l’Est africain

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Depuis plusieurs décennies, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les affrontements entre groupes armés, les rivalités entre États voisins, les tensions communautaires et les enjeux liés aux ressources naturelles s’entremêlent. La résurgence du M23, mouvement rebelle soutenu, selon plusieurs rapports, par le Rwanda, a une nouvelle fois placé cette partie de la […]

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Depuis plusieurs décennies, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les affrontements entre groupes armés, les rivalités entre États voisins, les tensions communautaires et les enjeux liés aux ressources naturelles s’entremêlent. La résurgence du M23, mouvement rebelle soutenu, selon plusieurs rapports, par le Rwanda, a une nouvelle fois placé cette partie de la RDC au centre des tensions régionales.

Derrière le face-à-face entre les autorités congolaises et le M23 se joue une équation beaucoup plus large. Le Rwanda, le Burundi et la RDC poursuivent chacun leurs propres objectifs sécuritaires et stratégiques. Dans ce contexte, le Burundi a progressivement renforcé son implication militaire dans l’est congolais, officiellement aux côtés des forces congolaises pour combattre les groupes rebelles. Une présence qui soulève toutefois de nombreuses interrogations sur ses motivations, ses alliances sur le terrain et les intérêts qu’elle pourrait servir.

Pour comprendre cette implication burundaise, il faut donc dépasser la seule logique militaire et replacer la présence de ses troupes en RDC dans le contexte plus large des rivalités géopolitiques, des réseaux armés et des enjeux économiques qui structurent la région des Grands Lacs.

Retour historique sur la création du M23

En 2012, un nouveau mouvement rebelle apparaît dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) : le M23. Pour comprendre sa création, il faut remonter quelques années plus tôt, au Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un groupe armé dirigé par Laurent Nkunda.

À partir de 2006, le CNDP combat les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), l’armée nationale congolaise, principalement dans l’est du pays, pour défendre les populations tutsies congolaises et leurs intérêts.

En 2009, après plusieurs années de combats, le CNDP et le gouvernement congolais concluent un accord de paix. Celui-ci prévoit notamment que les combattants du CNDP soient intégrés aux FARDC, l’armée congolaise, tandis que le mouvement doit abandonner la lutte armée et se transformer en parti politique.

Mais cette intégration ne met pas fin aux tensions. En 2012, certains anciens combattants du CNDP, désormais membres des FARDC, se mutinent. Ils accusent le gouvernement congolais de ne pas avoir respecté les engagements pris dans l’accord de 2009 et quittent l’armée. Ils forment alors un nouveau mouvement rebelle : le M23, dont le nom fait directement référence à l’accord de paix signé le 23 mars 2009.

Un combattant du M23 en 2012. Wikimedia.

Après avoir été défait militairement en 2013, le M23 reste largement inactif pendant plusieurs années. En 2021, le mouvement reprend les armes et lance de nouvelles offensives contre les FARDC. Les combats s’intensifient progressivement, provoquant d’importants déplacements de populations et une nouvelle dégradation de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC.

Face à cette reprise des violences, les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) décident en 2022 de déployer une force militaire régionale dans l’est de la RDC : l’EACRF (East African Community Regional Force). Son objectif est notamment de contribuer au rétablissement de la sécurité et de faire face aux différents groupes armés présents dans la région, dont le M23.

Mais la mission suscite rapidement des critiques de la part des autorités congolaises, qui lui reprochent notamment de ne pas engager suffisamment le combat contre le M23. Lorsque son mandat arrive à son terme en décembre 2023, la RDC refuse donc de le renouveler.

Les troupes de l’ONU en RDC. Wikimedia.

Des soldats burundais en tenue militaire des FARDC

Alors que le retrait de l’EACRF devait s’achever en décembre 2023, des troupes burundaises seraient restées clandestinement dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Selon plusieurs organisations de la société civile et médias indépendants, dont la Radio Inzamba, certains militaires burundais auraient continué leurs opérations en portant des uniformes des FARDC, l’armée congolaise. Ils auraient également bénéficié du soutien des Imbonerakure, la ligue des jeunes du parti au pouvoir au Burundi, qualifiée par l’ONU comme une milice responsable de plusieurs exactions au Burundi.

Une source militaire burundaise, qui a participé à ces opérations et que nous avons interrogée dans le cadre de cette enquête, affirme que sa hiérarchie lui avait ordonné de porter l’uniforme congolais. « Puisqu’il n’y avait pas de cadre officiellement légal entre le Burundi et la RDC, les autorités ne voulaient pas que nous soyons démasqués », explique cette source, aujourd’hui déployée en Somalie.

Le témoignage de cette source militaire intervient dans un contexte où la coopération entre le Burundi et la RDC était déjà engagée. Le 6 mars 2023, plusieurs mois avant le retrait de l’EACRF, les deux pays ont signé à Bujumbura un accord de coopération bilatérale en matière de défense. À cette occasion, le ministre burundais de la Défense nationale et des Anciens combattants, Alain Tribert Mutabazi, a reconnu que les deux pays coopéraient déjà dans le domaine militaire de manière informelle.

Certains militaires burundais intervenant en RDC auraient-ils bien été amenés à dissimuler leur appartenance à l’armée burundaise en portant les uniformes des FARDC ? Et, si tel était le cas, pour quelles raisons ?

Le Burundi au cœur du trafic de minerais de l’est de la RDC

L’implication du Burundi dans l’est de la RDC ne se limiterait pas au domaine militaire. Le pays est également cité dans les réseaux de contrebande de minerais, notamment d’or, en provenance du territoire congolais.

Selon une étude consacrée à la prédation minière dans l’est de la RDC, la contrebande d’or congolais à destination du Burundi se serait intensifiée. La proximité géographique entre les deux pays, notamment autour du lac Tanganyika, faciliterait ces transferts clandestins. Par ailleurs, dans son rapport publié en juin 2023, le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC affirme que :

« les contrebandiers, y compris ceux liés aux groupes armés qui contrôlent les sites de production d’or dans les territoires d’Uvira et de Fizi, détournent de plus en plus le transfert illicite de l’or vers le Burundi, qui s’avère être une autre plaque tournante de l’or commercialisé illégalement depuis la RDC »

Le rapport fait également état de l’implication présumée de militaires burundais, aux côtés de civils, d’acteurs économiques et d’intermédiaires burundais et congolais, dans ces réseaux de contrebande.

Ces accusations sont également relayées par des acteurs de la société civile burundaise. Pacifique Nininahazwe, président du Forum pour la conscience et le développement (FOCODE), affirme ainsi que le chef d’état-major de l’armée burundaise, le général Prime Niyongabo, disposerait d’une unité de militaires déployée en RDC et impliquée dans l’exploitation de minerais. Cette affirmation n’a toutefois pas pu être établie de manière indépendante.

D’autres éléments apparaissent au Burundi même. Une enquête publiée en avril 2026 par le média indépendant SOS Médias Burundi s’intéresse à un site de traitement de minerais situé sur la colline de Mutambara, dans la commune de Rumonge, au sud-ouest du pays. Selon cette enquête, le fonctionnement du site serait entouré d’un important dispositif de sécurité et sa gestion serait liée à des responsables militaires de haut rang.

Rumonge. Burundi. Wikimedia.

Le média rapporte notamment qu’un travailleur tanzanien employé sur le site aurait été arrêté après la disparition d’une pièce d’une machine. Citant une source policière, SOS Médias Burundi affirme que l’ordre d’arrestation serait venu directement du chef d’état-major, le général Prime Niyongabo, qui l’aurait soupçonné d’être impliqué dans cette disparition. Ces éléments soulèvent ainsi des interrogations sur les liens éventuels entre les enjeux sécuritaires, les réseaux économiques et l’exploitation des ressources minières dans la région.

Des liens entre l’armée burundaise et les groupes armés alliés aux FARDC ?

Le rôle du Burundi soulève également des interrogations sur ses relations avec certains groupes armés combattant aux côtés des FARDC. Dans son rapport publié en juin 2024, le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC documente également une coopération entre les forces burundaises et plusieurs groupes armés opérant aux côtés des FARDC contre le M23, notamment avec les Wazalendo – groupes armés congolais – et les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) composées de Hutus rwandais.

Ces liens sont au cœur d’allégations concernant la prise en charge de combattants blessés à Bujumbura, la capitale économique du Burundi, située sur les rives du lac Tanganyika. Alors que les combats se sont récemment intensifiés dans l’est de la RDC, le M23 aurait pris le contrôle de Point Zéro, une position stratégique reliant plusieurs axes. Des combattants alliés aux FARDC auraient alors été contraints de se replier vers d’autres localités.

Vue de Bujumbura, capitale économique du Burundi, sur les rives du lac Tanganyika. Wikimedia

Selon le FOCODE, certains combattants blessés lors de ces affrontements auraient ensuite été évacués vers Bujumbura pour y être soignés, notamment dans une antenne du Tanganyika Hospital située à Nyabugete. Parmi eux figureraient des Wazalendo et des personnes soupçonnées d’appartenir aux FDLR. Le FOCODE affirme également que certains de ces blessés auraient bénéficié de soins pris en charge au moyen de bons délivrés par l’armée burundaise. L’organisation cite notamment le cas de Willy Habarishize, alias Kanyisha, présenté comme un membre des Imbonerakure. Selon le FOCODE, il aurait joué un rôle dans l’acheminement de certains combattants blessés vers Bujumbura et se serait attribué le grade de général de brigade.

Une source militaire burundaise interrogée dans le cadre de cette enquête affirme que l’hôpital aurait été placé sous la surveillance de militaires burundais ces derniers jours. Elle dit également avoir constaté la présence de patients non burundais et avoir entendu certains d’entre eux parler lingala, swahili, français ou kinyarwanda. Sur la base de ces éléments, cette source estime en effet qu’il pourrait s’agir de combattants Wazalendo ou de membres des FDLR. Cette identification ne peut toutefois pas être établie à partir de leur langue ou de leur nationalité supposée.

La présence de ces patients au Tanganyika Hospital a, elle, été reconnue par la direction de l’établissement. Après les premières révélations du FOCODE, le directeur de l’hôpital, le Dr Jean Pascal Abayo, a rappelé que les informations concernant les patients étaient couvertes par le secret médical. Il a également insisté sur le principe de neutralité de l’établissement : « L’hôpital est une zone neutre, qui soigne tous ceux qui viennent, quelles que soient leur nationalité et leur appartenance politique. »

Ces différents éléments ne permettent pas, à eux seuls, d’établir l’existence d’un soutien officiel du Burundi aux FDLR ou à d’autres groupes armés. Ils posent néanmoins la question de la nature des relations qui se sont développées sur le terrain entre l’armée burundaise et les groupes combattant aux côtés des FARDC. Si la présence de combattants présumés FDLR à Bujumbura et leur éventuelle prise en charge par des structures liées à l’armée burundaise étaient confirmées, ces faits pourraient également alimenter les accusations régulièrement formulées par le Rwanda à l’encontre du Burundi. Le Rwanda reproche en effet au Burundi d’entretenir des liens avec les FDLR, tandis que le Burundi rejette ces accusations.

À Beni, au Nord-Kivu, 94 soldats des FARDC ont été formés sur les techniques de combat en jungle. La formation, qui a été dispensée par l’Unité spéciale du contingent brésilien de la MONUSCO, s’inscrit dans le cadre du renforcement des capacités opérationnelles des forces armées congolaises et a duré 4 semaines. Wikimedia. 

Rwanda, une autre ligne de fracture entre le Burundi et la RDC

Au-delà de leur coopération militaire, le Burundi et la RDC partagent leurs relations particulièrement tendues avec le Rwanda. Les deux pays accusent en effet le Rwanda de soutenir des mouvements armés qui menacent leur sécurité, même si les accusations formulées par chacun répondent à des contextes différents.

Du côté burundais, les autorités accusent le Rwanda d’héberger ou de soutenir des personnes recherchées par la justice burundaise ainsi que le groupe rebelle RED-Tabara, que le Burundi tient pour responsable de plusieurs attaques sur son territoire. Le Rwanda rejette ces accusations. En mai 2024, par exemple, le gouvernement burundais a de nouveau accusé le Rwanda d’avoir recruté, formé, équipé et déployé des membres de RED-Tabara. Le Rwanda et le groupe rebelle ont démenti ces accusations.

Côté RDC, les autorités accusent le Rwanda de soutenir militairement le M23, une accusation largement documentée par le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC. Dans son rapport de 2024, celui-ci décrit notamment la présence de la Force de défense rwandaise (RDF) aux côtés du M23 et relève le renforcement militaire conjoint des deux forces. Le Rwanda conteste ces accusations et affirme pour sa part agir pour répondre aux menaces pesant sur sa sécurité, notamment celle des FDLR.

Ces accusations croisées ont contribué à faire du Rwanda un adversaire commun aux yeux des autorités burundaises et congolaises. Mais leurs positions ne sont pas pour autant identiques : Le Burundi se concentre principalement sur la menace que représenterait RED-Tabara, tandis que la RDC accuse Kigali de soutenir le M23 et de jouer un rôle direct dans l’offensive menée dans l’est de la RDC.

Cette rivalité régionale alimente également les interrogations sur les objectifs poursuivis par le Rwanda dans l’est de la RDC. Dans une analyse publiée en février 2025, Le Monde évoquait le risque d’un « expansionnisme » rwandais et estimait que l’implication du Rwanda aux côtés du M23 avait renforcé son influence dans la région. Il s’agit toutefois d’une analyse éditoriale et non d’un constat établi par une enquête indépendante. Du côté congolais et burundais, cette lecture est également présente dans le discours politique.

La question est d’autant plus sensible que le conflit oppose désormais plusieurs acteurs régionaux dont les intérêts se croisent. D’un côté, le M23 bénéficie du soutien de la RDF selon les conclusions du Groupe d’experts de l’ONU ; de l’autre, les FARDC combattent avec l’appui des Wazalendo, des FDLR et de forces régionales, dont l’armée burundaise.

La question ethnique ajoute une autre dimension au conflit. Le M23 affirme notamment défendre les populations rwandophones de l’est de la RDC, parmi lesquelles les Banyamulenge, une communauté congolaise principalement tutsie du Sud-Kivu. Le Groupe d’experts de l’ONU a documenté le recrutement de jeunes Banyamulenge par le M23 et souligne que la résurgence du mouvement a contribué à raviver les tensions entre communautés.

32ème commémoration en souvenir des victimes du génocide Tutsi. Rwanda. Avril 2026. Wikimedia

Cette dimension nourrit également les accusations de la RDC qui estime que le Rwanda s’appuie sur le M23 et sur la question de la défense des populations tutsies pour renforcer son influence dans l’est de la RDC. Le Rwanda rejette cette lecture et affirme agir avant tout pour protéger sa sécurité face aux FDLR.

Le conflit dépasse ainsi largement l’affrontement entre les FARDC et le M23. Il mêle désormais rivalités entre États, groupes armés et tensions communautaires, faisant de l’est de la RDC un enjeu régional qui concerne directement la RDC, le Rwanda et le Burundi. Le Conseil de sécurité de l’ONU alertait d’ailleurs dès 2023 sur le risque d’une escalade entre le Rwanda et la RDC, alors que les deux pays s’accusaient mutuellement de soutenir des groupes armés.

La présence de l’armée burundaise en RDC : un équilibre géopolitique et géostratégique

Toutefois, l’intervention du Burundi en RDC va au-delà de la simple coopération militaire visant à protéger l’intégrité territoriale de la RDC. Selon la Banque africaine de développement, le Burundi exerce une influence géopolitique en s’appuyant sur sa position stratégique dans la région des Grands Lacs, sa participation active aux organisations régionales et sa diplomatie sécuritaire. Par ailleurs, selon une étude menée par Filip Reyntjens de l’Institute of Development Policy, la position géographique du Burundi lui confère un rôle important dans les équilibres politiques et sécuritaires de la région des Grands Lacs. 

Il est évident que la guerre qui oppose le M23 et la RDC menace la sécurité du Burundi même si son intervention en RDC interroge. Elle s’inscrirait dans une stratégie géopolitique et géostratégique mais également viserait des intérêts économiques. Néanmoins, le rapprochement entre le Burundi et les groupes rebelles combattant au côté de la RDC constituent un jeu dangereux qui compromet davantage la stabilité régionale.

Inès Mukandanga


Photo de couverture : Des observateurs militaires de la MONUSCO se mettent à l’abri dans des tranchées sur la colline de Munigi alors que les FARDC lancent une attaque contre les positions rebelles du M23 à Kanyaruchinya, près de Goma, le 15 juillet 2013 © MONUSCO/Sylvain Liechti. Flickr

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10.08.2026 à 06:00

Pepeuf : réinventer le papier avec la canne à sucre

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À la tête de Pepeuf, Jérémie Didi défend une vision du papier à la fois innovante, écologiste et sociale. À travers ses carnets fabriqués à partir de bagasse de canne à sucre, un résidu de la production sucrière transformé en papier non blanchi, l’entrepreneur suisse entend repenser notre rapport au papier. Entretien. Chaque année, la […]

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Texte intégral (2727 mots)

À la tête de Pepeuf, Jérémie Didi défend une vision du papier à la fois innovante, écologiste et sociale. À travers ses carnets fabriqués à partir de bagasse de canne à sucre, un résidu de la production sucrière transformé en papier non blanchi, l’entrepreneur suisse entend repenser notre rapport au papier. Entretien.

Chaque année, la consommation mondiale de papier représente une pression considérable sur les ressources naturelles. Malgré les progrès du recyclage et des certifications environnementales, une partie importante de la production repose encore sur l’exploitation de la filière bois, tandis que les procédés de fabrication demeurent gourmands en eau et en énergie.

Face à ces enjeux, de nouvelles alternatives émergent, utilisant des matières premières issues de déchets agricoles afin de limiter le recours aux ressources forestières. C’est dans cette démarche que s’inscrit l’entreprise Pepeuf.

Fondée par Jérémie Didi, l’entreprise suisse a fait le choix de développer des carnets fabriqués à partir de bagasse de canne à sucre. Au-delà du matériau, Pepeuf défend une approche globale, associant soutien aux créateurs indépendants, fabrication locale avec des partenaires de l’économie sociale et projets artistiques.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter ?

Jérémie Didi : « Je m’appelle Jérémie Didi. Je suis le fondateur et gérant de Pepeuf Sarl, une entreprise créative suisse basée dans le canton de Vaud, active à Genève, Lausanne, Bâle et Paris.

Pepeuf réunit trois activités complémentaires : des boutiques pop-up multi-exposants qui offrent une vitrine physique à des créateurs indépendants, des carnets éthiques fabriqués en PapierNat by Pepeuf, ainsi que des projets éditoriaux et artistiques autour du papier. »

Mr Mondialisation : Comment vous est venue l’idée de créer Pepeuf et de fabriquer des carnets à partir de déchets de canne à sucre ?

Jérémie Didi : « Pepeuf est né de retrouvailles fortuites, dans les rues de Genève, avec une vieille connaissance, Lucas, que j’avais perdue de vue depuis longtemps.  Au cours d’un déjeuner, d’abord sur le ton de l’humour, j’ai fait remarquer que la membrane de la coquille d’un œuf dur ressemblait à du papier. Lucas m’a répondu du tac au tac : « Ce n’est pas du papier, c’est du Pepeuf ! ». Le nom était trouvé, l’obsession aussi : repenser notre rapport au papier. 

En creusant le sujet, j’ai découvert le PapierNat : un papier qui existait déjà, fabriqué à partir de bagasse de canne à sucre, sans agent de blanchiment. J’ai décidé de le démocratiser sous le nom de PapierNat by Pepeuf. »

Boutique Pepeuf, toutes autorisations Pepeuf

Mr Mondialisation : Pourquoi la bagasse de canne à sucre plutôt qu’un papier recyclé ou certifié FSC ?

Jérémie Didi : « La bagasse est le résidu fibreux de la canne à sucre une fois le jus extrait. C’est un déchet agricole disponible en quantités massives, qui serait sinon en grande partie incinéré.

Le papier recyclé et le papier certifié FSC sont d’excellentes solutions, mais ils restent adossés à la filière bois, qui représente 13 à 15 % de la consommation mondiale de bois. »

« Avec la bagasse, aucun arbre n’est coupé et aucune terre supplémentaire n’est mobilisée : il n’y a pas d’agriculture dédiée, puisque la canne est déjà cultivée pour le sucre. »

« Autre point décisif : la bagasse est récupérée à la sortie de la sucrerie et transformée sur place en pâte, puis en papier. Aucune matière première ni pâte à papier ne voyage : seul le produit fini est acheminé. »

Mr Mondialisation : Quelles sont les principales étapes de fabrication de vos carnets ?

Jérémie Didi : « Tout commence à la sucrerie : la bagasse issue du broyage de la canne est transformée sur place en pâte, puis en PapierNat by Pepeuf, sans transport intermédiaire de matière. »

« Le papier n’est pas blanchi, ce qui lui donne sa couleur crème naturelle, et l’eau utilisée n’est polluée par aucun agent de blanchiment : elle est même réutilisée pour arroser les nouvelles cultures de canne à sucre. »

« Les carnets sont ensuite imprimés, façonnés, puis assemblés à Genève par des personnes en situation de handicap grâce à la Fondation Trajets et aux Établissements publics pour l’intégration (EPI). Chaque carnet passe ainsi entre les mains d’une chaîne courte et humaine avant d’arriver chez son futur propriétaire. »

Devanture de la boutique Pepeuf, avec toutes autorisations Pepeuf

Mr Mondialisation : Quels sont les principaux bénéfices environnementaux de ce matériau par rapport au papier traditionnel ?

Jérémie Didi : « L’empreinte carbone de la production du PapierNat by Pepeuf est de 56 g de CO₂e par kilo, une valeur vérifiée par l’organisme indépendant SCS Global Services selon le GHG Protocol et la norme ISO 14064-3. En incluant tout le transport jusqu’au stock en Europe, calculé selon la méthodologie de l’ADEME, on atteint 274 g de CO₂e par kilo.

À titre de comparaison, l’ADEME retient une valeur moyenne de 919 g de CO₂e par kilo pour le papier de ramette classique, hors transport jusqu’au client final. »

« Notre papier, transport compris, émet donc environ trois fois moins. Ne pas couper d’arbres, ça change tout. Et il y a un détail contre-intuitif que j’aime partager en toute transparence : malgré les 11 500 km parcourus depuis l’Argentine, le fret maritime ne représente que 29 g de CO₂e par kilo, soit à peine plus de 10 % du bilan. Ce sont les camions en Europe qui pèsent le plus lourd. »

Mr Mondialisation : Comment garantissez-vous la qualité d’écriture et la durabilité de vos carnets ?

Jérémie Didi : « Le PapierNat by Pepeuf est composé à 100 % de fibres de canne à sucre, sans aucun mélange. Ses fibres longues donnent un papier plus épais, plus lisse et plus rigide qu’une feuille classique, équivalent à un papier de référence de 80 g/m². D’ailleurs, on ne parle pas de grammage au sens strict pour un papier sans arbre. Il supporte très bien l’impression numérique. Sa teinte crème naturelle, due à l’absence de blanchiment, est également plus douce pour les yeux qu’un blanc optique : c’est un véritable confort de lecture et d’écriture, notamment pour les personnes dyslexiques. »

Mr Mondialisation : Vous travaillez avec des personnes en situation de handicap pour l’assemblage. Comment ce partenariat s’est-il construit ?

Jérémie Didi : « Dès nos premiers produits, l’assemblage a été confié à des institutions suisses qui accompagnent des personnes en situation de handicap vers l’insertion professionnelle : d’abord la Fondation Polyval, à Cheseaux-sur-Lausanne, puis aujourd’hui la Fondation Trajets et les EPI, à Genève. C’est un maillon central de notre production. Un carnet Pepeuf porte autant une valeur sociale qu’une valeur écologique, et les deux sont indissociables du projet. »

Mr Mondialisation : Pourquoi faire illustrer chaque carnet par des artistes indépendants, et comment les sélectionnez-vous ?

Jérémie Didi : « Parce que Pepeuf est avant tout une entreprise au service des créateur·ices. Chaque carnet est illustré par un·e artiste indépendant·e qui perçoit une commission sur les ventes et gagne en visibilité grâce à un QR code renvoyant directement vers ses réseaux. Le carnet devient ainsi une galerie de poche qui fait circuler son travail. Nous rencontrons la plupart de ces artistes via notre communauté Instagram (@pepeuf.france) et dans nos boutiques pop-up, où ils exposent déjà. »

Carnets Pepeuf – Avec toutes autorisations – Pepeuf

Mr Mondialisation : Quelles ont été les principales difficultés pour développer et commercialiser un produit aussi engagé ?

Jérémie Didi : « Honnêtement, le nerf de la guerre reste le financement. »

« Produire de manière éthique, en petites séries, avec une chaîne sociale et un papier alternatif, coûte structurellement plus cher qu’une production de masse. Il faut donc convaincre le client que ce surcoût a du sens, tout en maintenant un prix accessible. »

« L’autre difficulté est la pédagogie : expliquer ce qu’est la bagasse et pourquoi nous avons fait ce choix, alors que le réflexe du public s’arrête souvent au mot « recyclé ». Nous avons ouvert plus de 50 semaines de pop-up entre Genève et Lausanne depuis décembre 2024, ainsi que quatre à Paris depuis décembre 2025. Ce contact direct est notre meilleur outil de pédagogie. »

Mr Mondialisation : Comment vos clients réagissent-ils en découvrant que le papier vient de déchets de canne à sucre ? Y a-t-il des idées reçues à déconstruire ?

Jérémie Didi : « La réaction la plus fréquente est la surprise, puis la curiosité. »

« Les gens touchent le papier, le sentent et posent des questions. »

« L’idée reçue principale est qu’un papier alternatif serait forcément de moindre qualité, plus fragile ou moins agréable à l’écriture. C’est exactement l’inverse que nous démontrons, carnet en main. »

Mr Mondialisation : Quels sont vos prochains objectifs ?

Jérémie Didi : « Continuer à développer notre réseau de boutiques pop-up entre la Suisse et Paris afin d’offrir toujours plus de vitrines physiques aux créateurs. Élargir la gamme autour du PapierNat by Pepeuf. Et approfondir notre démarche d’impact : chaque nouveau projet doit renforcer à la fois le volet écologique et le volet social, sans jamais privilégier l’un au détriment de l’autre.

En parallèle, chaque année depuis 2025, nous créons une robe entièrement confectionnée en PapierNat by Pepeuf, portée sur le tapis rouge du Festival de Cannes et dessinée par la styliste Tania Zekkout. La robe 2025 sera vendue aux enchères en novembre 2026 chez Kerry Taylor à Paris, au profit de l’association A Tree For You, qui finance des projets de plantation d’arbres. La robe 2026, couverte par ELLE Suisse et Marie Claire, est exposée cet été au Parc de Wesserling en Alsace avant sa propre vente aux enchères en 2027.

Nous éditons aussi Pepress, un magazine entièrement réalisé sur PapierNat by Pepeuf, distribué notamment au Festival de Cannes et à la Mostra de Venise. La boucle est bouclée : le papier, les artistes, l’impact. »

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Jérémie Didi / avec toutes autorisations

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09.08.2026 à 09:00

Victoire électorale, réparation, entraide : les 10 bonnes nouvelles de la semaine

Simon Verdiere

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine. 1.L’UE favorise le droit à la réparation De nouvelles règles européennes imposent aux fabricants de privilégier la réparation plutôt que le remplacement pendant les deux ans de garantie. Une douzaine de produits sont concernés, […]

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Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine.

1.L’UE favorise le droit à la réparation

De nouvelles règles européennes imposent aux fabricants de privilégier la réparation plutôt que le remplacement pendant les deux ans de garantie. Une douzaine de produits sont concernés, dont les smartphones, lave-linge et téléviseurs. (Franceinfo)

2. Fournitures scolaires gratuites à Saint-Denis

À Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine, tous les élèves des écoles primaires publiques recevront gratuitement leurs fournitures scolaires à la rentrée 2026. Une promesse de campagne du maire LFI Bally Bagayoko, qui prévoit aussi le remboursement du transport scolaire. (Ouest-France)

3. La gauche américaine progresse

Abdul El-Sayed remporte la primaire démocrate du Michigan et devient le candidat pour le Sénat en novembre. Soutenu par Bernie Sanders, ce représentant de l’aile gauche défend notamment la santé universelle, la lutte contre le coût de la vie et la fin de l’influence de l’argent en politique. (Le Journal de Montréal)

4. Une avancée contre le cancer ?

Une étude publiée dans Nature Materials montre qu’en modifiant brièvement le microbiote intestinal, des chercheurs ont presque doublé la durée de circulation de certaines chimiothérapies et amélioré leur accumulation dans les tumeurs. Une piste prometteuse pour rendre ces traitements plus efficaces. (Futura Sciences)

5. Un arbre de 500 ans préservé des flammes

En Espagne, 120 habitants d’El Tiemblo se sont mobilisés pour sauver « El Abuelo », un châtaignier remarquable de plus de 500 ans menacé par les incendies. Armés de pelles, râteaux et engins de chantier, ils ont formé une ligne de défense et réussi à préserver l’arbre. (RTBF)

6. Une maison écologique à 22° sans climatisation

À Cordemais, une rénovation écologique montre qu’il est possible de faire mieux avec moins : terre crue, bois, chanvre et matériaux récupérés ont permis de transformer une vieille passoire thermique en maison confortable, fraîche même lors des fortes chaleurs et chauffée pour moins de 300 € par an. (Reporterre)

7. Le démarchage téléphonique bientôt interdit

À partir du 11 août, le démarchage téléphonique sera interdit sans consentement préalable. Une avancée majeure pour les consommateurs, obtenue après des années de mobilisation. La prospection ne pourra plus être imposée à ceux qui ne souhaitent pas être contactés. (Que choisir)

8. Une compagnie maritime bannit les transports d’animaux d’élevage

Brittany Ferries va mettre fin au transport d’animaux d’élevage vivants entre l’Irlande et la France, au plus tard en septembre 2026. Une victoire pour les associations mobilisées, qui dénonçaient notamment les conditions de transport des veaux non sevrés. Environ 20 000 animaux sont concernés chaque année. (30 millions d’amis)

9. L’entraide et la solidarité transmises à des enfants

À Estillac, le centre de loisirs place l’entraide, la solidarité et le respect au cœur des activités estivales. Peinture, coopération, sorties et activités de plein air permettent aux enfants de 3 à 12 ans d’apprendre à vivre ensemble, s’ouvrir aux autres et gagner en autonomie. (Sud Ouest)

10. Du plastique transformé en hydrogène

Une équipe de chercheurs américains et sud-coréens a mis au point un procédé capable de transformer directement un mélange de plastiques en hydrogène, sans tri préalable. Le procédé produit un hydrogène à plus de 90 % de pureté et piège le CO₂ sous forme solide, ouvrant une piste prometteuse pour valoriser nos déchets. (Science Post)


Photo de couverture – Spirit Fire / Unsplash

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08.08.2026 à 09:00

Fonte des glaces, IA, ingérences : les 10 infos de la semaine

Simon Verdiere

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer. 1. Juillet 2026 : le mois le plus chaud Juillet 2026 devient le mois le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900 : +3,8 °C au-dessus de la normale, 16 jours de canicule, sécheresse record. Un […]

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Texte intégral (1539 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer.

1. Juillet 2026 : le mois le plus chaud

Juillet 2026 devient le mois le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900 : +3,8 °C au-dessus de la normale, 16 jours de canicule, sécheresse record. Un nouvel avertissement climatique, alors que ces extrêmes sont appelés à devenir la norme.(Reporterre)

2. Une méga-usine de saumons autorisée en Gironde

La Gironde manque d’eau, sort d’un incendie géant… et la préfecture autorise pourtant une méga-usine de saumons. Associations, scientifiques et élus dénoncent un non-sens écologique et démocratique. Un recours en justice est lancé. (La relève et la peste)

3. L’archéologie sous cure d’austérité

Le gouvernement fragilise l’archéologie préventive : coupes budgétaires, dérogations pour certains grands chantiers et précarité mettent en péril un modèle pourtant reconnu parmi les meilleurs au monde. (Basta!)

4. Un rapport en rapport avec la mortalité infantile bloqué par le gouvernement

La France chute au 23e rang européen pour la mortalité infantile : 2 709 bébés sont morts avant 1 an en 2024. Un rapport de l’Igas, critique des politiques menées depuis 20 ans, reste pourtant bloqué dans les tiroirs du ministère de la Santé. (L’humanité)

5. Doctolib veut utiliser vos données pour alimenter une IA

Doctolib veut utiliser les données médicales de ses 50 millions d’usagers pour entraîner son intelligence artificielle. Médecins, chercheurs et associations alertent sur les risques liés à la collecte massive de données de santé personnelles. (France Culture)

6. Des ingérences étrangères menacent la présidentielle

Après le ciblage de candidats LFI par un groupe basé en Israël lors des municipales, c’est désormais au tour d’Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal d’être visés par des campagnes d’ingérence étrangère, cette fois-ci venues de Russie. Ces opérations cherchent à déstabiliser le débat public et profitent surtout à l’extrême droite. Un projet de loi pourrait être proposé à la rentrée. (Huffington Post)

7. Plusieurs suicides après des soupçons de harcèlement à Matignon

À Matignon, deux agents se sont suicidés et deux autres ont tenté de mettre fin à leurs jours en sept mois. Des enquêtes sont ouvertes après des signalements évoquant harcèlement moral, souffrance au travail et dysfonctionnements managériaux dans les services du Premier ministre. (France Inter)

8. L’Antarctique fond deux fois plus vite que prévu

Des chercheurs toulousains révèlent que la péninsule Antarctique fond deux fois plus vite que prévu : 42 milliards de tonnes de glace disparaissent chaque année. Une accélération inquiétante qui menace d’aggraver la montée du niveau des mers. (La Dépêche du Midi)

9. Meta a laissé circuler des publicités pédocriminelles

Pendant neuf mois, Meta a laissé circuler une cinquantaine de publicités pédocriminelles sur Instagram, Facebook, Messenger et Threads. Des contenus générés par IA ont été validés et diffusés par ses systèmes, relançant les critiques sur la modération des plateformes. (Le Parisien)

10. Le chômage à son plus haut niveau depuis 6 ans

Le chômage repart à la hausse en France. Au 2ᵉ trimestre 2026, 62 000 personnes supplémentaires sont sans emploi, portant le total à 2,7 millions. Le taux de chômage atteint 8,3 %, son plus haut niveau depuis 2020, tandis que le chômage de longue durée progresse. (Insee)


Photo de couverture –  Callan Carpenter/ Wikipédia

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07.08.2026 à 06:00

Dans Le Coussin, Violaine Dutrop témoigne de l’inceste : « On sait, on se tait et on s’organise autour de cette réalité »

Mr Mondialisation

Violaine Dutrop est militante féministe, spécialiste des questions de genre, d’éducation, de parentalité, d’égalité. Après Le pouvoir insidieux du genre et Maternité, Paternité, Parité en 2021, Nos enfants nous-mêmes en 2024, Violaine Dutrop a signé Le Coussin, son quatrième ouvrage paru le 7 juillet 2026. Dans ce récit autobiographique, elle revient sur l’inceste qu’elle a subi durant […]

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Texte intégral (3504 mots)

Violaine Dutrop est militante féministe, spécialiste des questions de genre, d’éducation, de parentalité, d’égalité. Après Le pouvoir insidieux du genre et Maternité, Paternité, Parité en 2021, Nos enfants nous-mêmes en 2024, Violaine Dutrop a signé Le Coussin, son quatrième ouvrage paru le 7 juillet 2026. Dans ce récit autobiographique, elle revient sur l’inceste qu’elle a subi durant son enfance. Elle interroge les mécanismes du silence familial et les responsabilités des adultes face à ces violences. Entretien.

Longtemps relégué au silence des familles, l’inceste est aujourd’hui reconnu comme un phénomène massif de santé publique. En France, la CIIVISE estime que 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles et que 5,4 millions d’adultes déclarent en avoir subi durant leur enfance. C’est dans ce contexte que s’inscrit Le Coussin, qui éclaire de l’intérieur les mécanismes permettant à ces violences de perdurer.

Si la parole des personnes concernées se fait davantage entendre, les mécanismes de déni, d’emprise et de silence qui entourent l’inceste demeurent profondément ancrés. En mêlant récit personnel et réflexion politique, Violaine Dutrop invite à dépasser le seul témoignage pour interroger les responsabilités familiales, institutionnelles et collectives face à ces violences. Entretien.

Le Coussin. Violaine Dutrop.

Mr Mondialisation : Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours, et nous dire ce qui vous a conduite à écrire Le Coussin ?

Violaine Dutrop : « J’ai 53 ans et je travaille depuis de nombreuses années sur les questions de genre et d’éducation. Après 17 ans dans l’industrie, j’ai repris des études en droits humains avant de créer l’association EgaliGone, qui promeut une éducation non sexiste. J’ai publié plusieurs ouvrages sur les inégalités de genre, la parentalité féministe et les violences patriarcales.

Depuis longtemps, je recueille des récits de vie, les miens comme ceux de mes filles ou d’autres personnes. En avançant dans mon parcours militant et professionnel, je suis revenue sur les violences que j’avais subies enfant, dont cet acte incestueux. Dialoguer avec ma mère s’est imposé naturellement : cette histoire était connue de sa génération, mais pas de la mienne. Quand je m’en suis aperçue, j’en ai été profondément affectée.

J’ai compris que, lorsqu’il y a de l’inceste dans une famille, il est présent à plusieurs endroits, et que j’étais probablement la seule à pouvoir en parler pour rompre la chaîne. Au départ, je voulais clarifier cette histoire ; l’écriture est venue ensuite. »

Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi de revenir aujourd’hui sur cette histoire, quarante ans après les faits ? Qu’est-ce qui a déclenché le besoin d’écrire ?

Violaine Dutrop : « Plusieurs facteurs se sont rejoints. La lecture d’un livre de Valérie Mréjen a réveillé mes souvenirs d’enfance.

« Mon grand-père était décédé, ma mère était devenue capable de revenir sur cette histoire et mon récit pouvait enfin être entendu. »

Dans le même temps, la société commençait à regarder l’inceste autrement : les témoignages étaient davantage reconnus comme des violences et les enquêtes montraient l’ampleur du phénomène. Je me sentais plus forte, le risque de rupture familiale me paraissait moindre. Enfin, j’ai aussi compris que raconter une agression sexuelle que j’avais longtemps relativisée pouvait permettre à d’autres personnes de se reconnaître dans ce vécu. »

Le Coussin. Violaine Dutrop.

Mr Mondialisation : Dans votre histoire, l’enfant de 11 ans parle, elle est écoutée et la personne qui l’a agressée avoue. Pourtant, la vie familiale reprend ensuite « dans le silence et la vigilance collective ». Comment expliquez-vous ce silence alors que les faits étaient connus ?

Violaine Dutrop : « J’ai appris seulement récemment que mon grand-père avait avoué. Il me manquait donc des morceaux de ma propre histoire.

Enfant, j’ai compris qu’il ne fallait plus en parler, même si personne ne me l’a jamais dit explicitement. Toute la famille craignait mon grand-père et protégeait ma grand-mère. Chacun redoublait de vigilance lorsqu’il était présent, comme si ces précautions suffisaient. »

« Une fois adulte, je me suis interrogée sur ce silence et sur cette vigilance qui ne m’a jamais quittée. Le fait que ma parole ait été crue a peut-être aussi laissé penser que tout était réglé, alors que ce n’était évidemment pas le cas. »

Mr Mondialisation : On insiste beaucoup sur la nécessité de « libérer la parole » des victimes. Mais votre récit montre que parler et être entendu ne suffit pas. Est-ce qu’on devrait davantage interroger sur quoi faire de cette parole ?

Violaine Dutrop : « D’abord, toutes les victimes ne peuvent pas parler, et il ne faut surtout pas transformer cela en injonction.

« Tout doit être fait pour prévenir ces violences, permettre aux enfants de parler s’ils le souhaitent, ne jamais les blâmer s’ils n’y parviennent pas et réagir correctement lorsqu’ils se confient. »

Ensuite, il faut interroger la manière dont les adultes protègent réellement les enfants.

« Comme le rappelle le juge Édouard Durand, on ne les croit pas toujours, ou bien on les croit sans les protéger suffisamment. Dans mon cas, certaines mesures ont empêché une nouvelle agression, mais nous continuions à fréquenter mon grand-père. »

Je ne sais pas quelle aurait été la réaction idéale, mais je suis convaincue que l’enjeu est d’identifier les besoins de l’enfant, de reconnaître son vécu et d’assurer réellement sa sécurité, même si cela oblige à remettre en cause l’équilibre familial. » 

Mr Mondialisation : Vous décrivez un patriarche à la fois héros de guerre, homme respecté, tyran domestique et prédateur. Que vouliez-vous montrer ?

Violaine Dutrop : « Je voulais montrer comment fonctionne l’abus de pouvoir. Lorsqu’une personne bénéficie d’une forte respectabilité sociale et d’une autorité peu contestée, comme c’est souvent le cas dans un système patriarcal, elle peut développer un sentiment d’impunité.

On retrouve ces mécanismes dans bien d’autres violences intrafamiliales : le statut social et l’autorité rendent les violences plus difficiles à reconnaître et à dénoncer. »

Mr Mondialisation : Dans ce système, quelle responsabilité portent les proches qui savent, soupçonnent ou continuent à côtoyer la personne ayant commis les violences ?

Violaine Dutrop : « Dans une famille concernée par l’inceste, tout le monde est sous emprise. C’est comme une brume qui empêche de voir clairement la situation et de trouver les mots justes.

Quand la personne ayant commis les violences inspire la peur ou bénéficie d’une grande reconnaissance sociale, les proches deviennent eux aussi, à leur manière, des co-victimes. Il est très difficile d’avoir la bonne réaction lorsqu’on est pris dans ce système. »

Le Coussin. Violaine Dutrop.

Mr Mondialisation : Vous avez choisi de dialoguer avec votre mère pour revenir sur cette histoire. Comment confronte-t-on, quarante ans plus tard, deux mémoires d’un même événement ?

Violaine Dutrop : « Ce dialogue s’est construit par étapes, sur plusieurs années. Nous n’avions pas toujours les mêmes souvenirs ni les mêmes interprétations. J’ai choisi de faire entendre ces différences plutôt que de les gommer.

Ma mère a relu plusieurs versions du texte et, parfois, m’a confiée des souvenirs qu’elle avait gardés pour elle jusque-là. Je n’aurai sans doute jamais accès à tout son vécu, mais mes souvenirs d’enfant, même reconstruits, ont façonné ma vie. Ils méritent d’être entendus et respectés. »

Mr Mondialisation : Vous écrivez que, devenue mère, vous vous êtes attelée à « rompre la chaîne ». Qu’est-ce que la maternité a changé dans votre regard sur ce que vous aviez vécu enfant ?

Violaine Dutrop : « La naissance de mon premier enfant, en 2000, a été un moment décisif. J’étais en profonde détresse et, pour la première fois, j’ai parlé de cette histoire à une thérapeute. Elle m’a renvoyée toute la gravité de ce que j’avais vécu. À partir de là, j’ai pris conscience de ma responsabilité de mère : transmettre autrement, nettoyer le passé autant que possible et limiter les effets du patriarcat dans la vie de mes enfants. »

Mr Mondialisation : Votre parcours est profondément lié au féminisme, à l’égalité de genre et aux droits humains. Cette grille de lecture politique vous a-t-elle permis de comprendre différemment une histoire longtemps vécue dans la sphère intime ?

Violaine Dutrop : « Assurément. J’ai repris des études pour mieux comprendre les mécanismes du sexisme et mettre à distance mon propre vécu. J’ai appris à nommer des violences que je n’identifiais pas comme telles. J’ai surtout compris qu’au-delà des responsabilités individuelles, il existait des causes structurelles : la culture du viol, celle de l’inceste et, plus largement, le patriarcat. J’avais besoin des sciences humaines, des analyses féministes et d’outils pour comprendre, documenter, prévenir, transmettre. En somme, de politiser cette histoire. »

Mr Mondialisation : On qualifie souvent l’inceste de « tabou ». Mais parler de tabou n’est-il pas parfois trop confortable ? Votre histoire ne montre-t-elle pas qu’il ne s’agit pas toujours de ne pas savoir, mais parfois de savoir et d’organiser malgré tout la continuité familiale ?

Violaine Dutrop : « Les spécialistes rappellent que le véritable tabou n’est pas l’interdit de l’inceste, puisque des millions de personnes en sont victimes, mais l’interdit d’en parler. Mon histoire l’illustre : on sait, on se tait et l’on s’organise autour de cette réalité pour préserver le fonctionnement familial. »

Mr Mondialisation : Plus largement, qu’est-ce qui permet encore aujourd’hui aux violences sexuelles sur les enfants de se maintenir dans les familles ?

Violaine Dutrop : « Je commencerais par la combinaison des dominations adulte et masculine.

« Les enfants ont des droits, mais ils les connaissent peu et disposent de très peu de moyens pour les faire respecter. »

Or la famille, souvent idéalisée comme un espace protecteur, est aussi le lieu où s’exercent de nombreuses violences. Tant que le mépris envers les femmes et les enfants restera banalisé dans la société, ces violences continueront de former un continuum. »

Mr Mondialisation : Votre texte a été adapté pour la scène afin de sensibiliser à l’inceste dès le collège. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de parler de ces violences directement aux enfants et aux adolescents ?

Violaine Dutrop : « Une population exposée aux violences ne peut s’émanciper que par la connaissance. Les enfants doivent apprendre à reconnaître les situations à risque, les stratégies des auteurs de violences, connaître leurs droits et savoir vers qui se tourner.

Le spectacle leur donne des repères concrets. Mais cela ne suffit pas : les professionnel·les de l’éducation doivent aussi être formé·es pour accueillir les confidences qui peuvent émerger. »

Le coussin, un texte autour d’un fait d’inceste de Violaine Dutrop, une adaptation au théâtre pour les plus de 13 ans par la compagnie Mi fugue mi raison. Instagram.

Mr Mondialisation : Au-delà de la sensibilisation des enfants, que faudrait-il changer concrètement du côté des adultes, de l’école et plus largement des institutions ?

Violaine Dutrop : « Nous devons sortir du déni collectif et faire de la prévention des violences sexuelles une priorité de santé publique. Cela suppose de former les professionnel·les de l’éducation, de la santé, de la justice, mais aussi les parents.

Les séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle doivent être pleinement mises en œuvre, par des personnes compétentes. Les enfants doivent pouvoir identifier plusieurs adultes de confiance et savoir où trouver de l’aide. La mise en sécurité doit toujours rester la priorité, mais il faut aussi accompagner les proches et comprendre le fonctionnement du système incestueux dans son ensemble. Ce n’est pas seulement une affaire de responsabilités individuelles. »

Mr Mondialisation : Avec Le Coussin, qu’aimeriez-vous que les lectrices et lecteurs remettent en question dans leur manière de penser l’inceste, la famille et la responsabilité collective ?

Violaine Dutrop : « J’aimerais que l’on prenne conscience de la banalité de l’inceste et de ce qui le rend possible : la persistance du patriarcat. Tant que nous ne nous attaquerons pas à cette cause structurelle, nous continuerons à réparer les conséquences sans empêcher réellement les violences. »

Violaine Dutrop est à retrouver sur Instagram; L’adaptation théâtrale Le Coussin sur le site de la compagnie Mi-fugue, Mi-raison; le livre Le Coussin chez l’éditeur BoD; et plus largement, les parutions, presse et podcasts, sur le site de Violaine Dutrop, à propos de tout… et jamais de rien.

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Violaine Dutrop – Avec toutes autorisations

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06.08.2026 à 06:00

Après l’explosion de Bujumbura, faut-il délocaliser les camps militaires ?

Mr Mondialisation

Le 31 mars 2026,  une série de détonations a secoué Bujumbura, la capitale économique du Burundi. Dans le quartier populaire de Musaga, les vitres ont éclaté, des toitures ont été arrachées. Des familles ont fuient dans la panique. Lumière sur une catastrophe loin d’être résolue. La réalité derrière les détonations : un incendie dans un dépôt de […]

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Texte intégral (1804 mots)

Le 31 mars 2026,  une série de détonations a secoué Bujumburala capitale économique du Burundi. Dans le quartier populaire de Musaga, les vitres ont éclaté, des toitures ont été arrachées. Des familles ont fuient dans la panique. Lumière sur une catastrophe loin d’être résolue.

La réalité derrière les détonations : un incendie dans un dépôt de munitions de l’armée burundaise. L’incendie aurait été provoqué par un court-circuit électrique. Le bilan officiel a fait état de 13 mort·es et 54 blessé·es, tandis que des centaines de riverains ont vu leurs maisons endommagées et leur quotidien bouleversé.

Au-delà du drame humain, cette explosion pose une question beaucoup plus large : pourquoi des dépôts d’armes et des camps militaires se trouvent-ils aujourd’hui au cœur de quartiers où vivent des milliers de familles ? Cette situation révèle la réalité d’une urbanisation rapide qui rattrape des infrastructures militaires construites à une époque où les villes étaient bien plus petites.

Une photo du panache de fumée prise le jour de l’incident.

Une bombe à retardement présente dans plusieurs pays du continent africain

Le Burundi n’est malheureusement pas un cas isolé. En 2002, l’explosion d’un dépôt de munitions à Ikeja, près de Lagos au Nigeria, provoque la mort de plus d’un millier de personnes. Beaucoup périssent en tentant de fuir les explosions. En 2007, un dépôt militaire explose à Maputo, au Mozambique, provoquant plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés.

En 2012, c’est au tour du camp militaire de Mpila, à Brazzaville, de connaître une catastrophe similaire. Des quartiers entiers sont détruits, des centaines de personnes perdent la vie et des milliers d’autres se retrouvent sans logement. Dans chacune de ces tragédies, un point commun apparaît : les installations militaires étaient entourées de quartiers résidentiels.

Des villes qui grandissent plus vite que leur planification

L’Afrique connaît l’une des urbanisations les plus rapides du monde. Chaque année, des millions de personnes rejoignent les centres urbains à la recherche d’emplois, de services publics ou simplement d’une vie meilleure. Mais cette croissance dépasse souvent les capacités de planification des États. Les villes s’étendent sans véritable maîtrise du foncier, les lotissements se multiplient, les quartiers informels gagnent du terrain et les anciennes zones périphériques deviennent progressivement des quartiers densément habités.

À Ouagadougou, Abidjan ou Bamako, les villes ont progressivement absorbé des infrastructures qui avaient été construites à l’écart des populations. À Nairobi, les anciennes bases militaires sont désormais encerclées par l’expansion de la capitale kényane. Et c’est précisément ce phénomène qui s’est produit à Bujumbura.

Le professeur Bernard Sindayihebura, spécialiste des questions environnementales et territoriales à l’Université du Burundi, souligne que Bujumbura a connu une urbanisation galopante, avec une augmentation de la densité estimée à près de 230 % entre 1990 et 2024. Cette croissance rapide s’est accompagnée d’une occupation progressive de zones à risque, souvent sans planification adéquate.

Une photo de l’incendie du camp militaire.

Permis de construire obtenu légalement

Pamphile Malayika, expert en urbanisation et ancien député, fait savoir que des camps militaires de Bujumbura ont été construits au cours de la période coloniale belge avant 1960. À cette époque, les quartiers de l’ancienne ville de Bujumbura n’étaient pas nombreux. Les camps militaires étaient sur les périphéries de la ville, avec une distance obligatoire d’au moins 500 mètres des maisons d᾽habitations.

Puis, l’agglomération n’a cessé de grandir jusqu’à ce que les camps militaires se retrouvent au centre des habitations. Les habitations sont allées jusqu’à empiéter les espaces de servitude militaire délimitant les camps. Pourtant, ces zones tampon incluent des distances de recul par rapport aux habitations et toute construction y est strictement interdite.

Une photo des restes d’un projectile tombé dans une habitation de Bujumbura.

Ces espaces ont été construites avec la complicité des autorités administratives. En effet, le Code de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction spécifie que toute personne physique ou morale qui désire obtenir un terrain à bâtir à l’intérieur du périmètre urbain doit adresser une demande écrite au Ministre en charge de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction (article 41).  De plus,  nul ne peut dans un centre urbain, entreprendre une construction de quelque nature que ce soit, sans autorisation préalable délivrée par le Ministre en charge de l’urbanisme (article 112). L’autorisation est matérialisée par un permis de construire.

Ces espaces entourant les camps militaires ont été également construits avec la complicité des autorités militaires. Le Code spécifie que nul ne peut entreprendre le lotissement d’un terrain sans un permis de lotissement (article 84). Le permis de lotissement est délivré après consultation des représentants des services chargés de la protection de l’environnement et des établissements militaires.

Délocalisation des camps militaires dans les villes : une solution durable

La question devient sensible : entre populations et camps militaires, qui doit céder l’espace urbain ? Le porte-parole de l’armée burundaise, Gaspard Baratuza, estime que ce sont les populations qui se sont progressivement rapprochées des camps militaires, lesquels existaient bien avant l’expansion urbaine. Selon lui, les installations militaires ont une valeur stratégique qui rend leur déplacement difficile.

Mais pour Gaspard Kobako, expert en urbanisation, c’est l’inverse. Selon lui, « entre la population et les camps militaires, ce sont les camps qui doivent être délocalisés ». Il souligne que les habitant·es installé·es autour de ces sites ont acquis leurs parcelles légalement, ce qui rend difficile toute politique d’expulsion sans injustice sociale.

Mieux vaut prévenir que guérir

Des recherches menées par le Lincoln Institute of Land Policy rappellent que la prévention des risques urbains est moins coûteuse que la gestion des catastrophes. Sur le terrain, les habitants restent les premières victimes de cette proximité.

En attendant une éventuelle délocalisation, que ce soit des camps ou des habitations, Gaspard Kobako recommande des mesures immédiates : retirer les munitions et équipements dangereux des zones urbaines afin de réduire les risques pour les populations. Pour cet expert, la question n’est plus seulement sécuritaire, mais relève désormais d’une responsabilité politique et urbaine face à des risques connus. Les nouvelles implantations devraient respecter les schémas directeurs d’aménagement du territoire et les normes de sécurité prévues par les plans urbains nationaux et locaux.

Le cas échéant, toute mesure de déplacement des populations doit s’accompagner d’une indemnisation juste et transparente, ou de solutions de relogement dignes. Il est essentiel d’éviter que les populations paient le prix d’un manque de planification passé.

Landry Ingabire


Photo de couverture. Bujumbura. 2024. Wikimedia.

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