09.09.2026 à 06:00
Mr Mondialisation
À Papantla, dans le Totonacapan de Veracruz, au Mexique, un collectif de jeunes totonaques se réunit chaque année depuis 2015 pour réaliser une semaine de campement et d’activités culturelles. Dans une région fortement affectée par la violence due à l’exploitation pétrolière, ces événements sont l’occasion de soutenir les liens communautaires et de faire vivre les […]
The post Mexique : la jeunesse du Totonacapan résiste par le cinéma communautaire first appeared on Mr Mondialisation.À l’origine de cette initiative, un groupe de jeunes musiciens qui se réunit chaque semaine pour jouer ensemble, coordonné par l’activiste Omar Lázaro García. En 2015, les musiciens décident d’organiser un événement d’ampleur dans la région : une semaine de campement pour créer un espace d’échanges transgénérationnel et communautaire, avec des ateliers de musique, de théâtre, de poterie, de savoirs médicinaux… et des interventions de divers collectifs, comme celui des mères chercheuses, des défenseurs des droits humains, ou encore des anciens de la communauté.
En 2025, c’est le collectif de cinéma communautaire Xolo Films qui a été invité au campement annuel pour répondre au manque de formation artistique et audiovisuelle auquel font face les jeunes des zones rurales et indigènes. Organisé avec le Centre Interculturel pour la Soutenabilité de Papantla et financé par le Fond mexicain d’appui à la culture et à l’art (FONCA), l’atelier a réuni plus d’une vingtaine de jeunes activistes, provenant de la région ou des États voisins.

Avec Xolo Films, on est loin des tapis rouges et des méga-tournages qui font la marque de fabrique de l’industrie cinématographique. Pour les membres de Xolo – 11 au total – le cinéma est surtout le moyen de faire communauté pour raconter son histoire. Partant de ce principe, les fondateurs ont créé Xolo en 2015, à la suite d’une formation basée sur l’éducation populaire, réalisée à Xalapa (capitale de l’État de Veracruz). Depuis, le collectif a tourné plusieurs court-métrages et réalisé plusieurs ateliers.
Pour le collectif, faire du cinéma horizontal, c’est permettre à chacun·e de raconter sa propre histoire avec les moyens du bord (et sans recourir à une technologie 2.0) comme le partage Joshua Espinosa Gutiérrez :
« Au final, le plus important, c’est l’histoire que tu veux raconter ».
C’est aussi forger le chemin d’une autre société. « Si on peut se réunir pour raconter une histoire et la filmer, alors peut être qu’on peut se réunir pour faire des choses plus grandes et plus complexes », explique le cofondateur et militant Emilio Braojos Fuertes.
Non loin d’une rangée de tentes, sous les quelques 30 degrés à l’ombre, les participant·es se sont essayé·es à la caméra, à l’équipement sonore, aux pratiques théâtrales et à la production. Et tout cela, avec une visée politique. Entre les repas fournis par l’hôte de la maison, plusieurs court-métrages communautaires ont été discutés par Ruben Dario Madrigal Ceballos, professeur et militant communiste, parce que le cinéma communautaire permet de « récupérer la valeur de ce qu’on a en propre », questionner la violence systémique vécue par les communautés et leurs multiples façons d’y résister.

Raconter « l’Autre » histoire, c’est lutter contre l’homogénéisation des récits. Jésus Ramos Carballeda, un jeune étudiant des Hautes Montagnes proches d’Orizaba, en a fait l’expérience très tôt. Grand visionneur de films pendant l’enfance, il constate :
« j’apprenais du monde, mais je me rendais compte que beaucoup de films n’avaient rien à voir avec moi, ni avec mon lieu de vie [Et] quand tu n’as pas d’identité avec ton territoire, tu te sens perdu ».
Faire du cinéma communautaire permet de reprendre la main sur son récit, et éviter de « se faire raconter », comme l’explique Amairany Mora Vázquez, membre du Congrès National Indigène (CNI) Totonacapan : « Ces histoires doivent s’écrire depuis l’intérieur ».
Pour Rosa Laura Tezoco Tehuintle, jeune artiste des Montagnes de Zongolica, les histoires ne s’écrivent pas pour le regard extérieur, mais pour servir la communauté. C’est du moins ce qu’elle a appris en travaillant avec les enfants de son village :
« Quand on fait un travail communautaire ou rural, on ne va pas peindre pour l’étranger. Moi, ce que les jeunes me disaient c’était : « je veux pas que tu peignes ce que je connais déjà, je veux que tu m’écoutes, que tu écoutes l’histoire de mon enfance, je veux voir ce que me racontait ma maman ou mon grand-père » ».
Ce travail d’auto-documentation permet de remonter le fil de la mémoire. Une tâche cruciale quand on sait que cette mémoire est souvent muselée ou enfouie sous les décombres. Omar Lárazo García, conseiller du CNI Totonacapan, se souvient du massacre de janvier 1970, quand l’armée mexicaine a tué plus de 320 totonaques, à Monte de Chila: « Ils ont assassiné un village entier, et aujourd’hui il ne reste que les ruines. Ils ont voulu effacer cette mémoire. Alors, raconter notre histoire, c’est aussi demander que justice soit faite, ne pas se taire face à tout ça ».

Les récits ont un pouvoir invisible : celui de dessiner le réel. À ce propos, Dénétèm Touam Bona écrit : « C’est par une fabulation créatrice qu’une communauté, quelle qu’elle soit, recouvre la puissance d’agir ». Chikón, un jeune cinéaste qui a voyagé depuis les montagnes mazatèques de Oaxaca conclut : « Documenter c’est, d’une certaine manière, militer, et n’ayons pas peur de militer ! ».
Les histoires qui se rassemblent et se partagent sous la végétation luxuriante du Totonacapan, ne sont pas seulement des récits de lutte. Ce sont aussi des récits de vie quotidienne, tel que l’illustre Omar Lázaro García. :
« C’est important qu’on puisse se reconnaître. Un peu comme quand on se lève le matin, on se regarde dans le miroir, et on aime ce qu’on voit. C’est ça l’objectif : que les communautés se voient reflétées et qu’elles [se] disent : « Je me sens bien ». »
Se raconter c’est, finalement, faire émerger « ces autres mondes qui existent déjà et qui sont le point de départ pour construire quelque chose de mieux », selon Ruben Dario Madrigal Ceballos. C’est mettre à profit des histoires pour faire bouger les lignes.

Ailton Krenak, activiste et écrivain botocudo du Brésil, écrivait : « Développons nos forces pour pouvoir toujours raconter une histoire de plus, un autre récit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde ». Ces mots font écho à ceux de Leslie Marmon Silko, écrivaine autochtone de culture pueblo laguna : « Je vais vous dire une chose à propos des histoires… Ce ne sont pas seulement des divertissements. Ne vous y trompez pas. Elles sont tout ce que nous avons, voyez-vous, tout ce dont nous disposons pour lutter contre la maladie et la mort. Vous n’avez rien si vous n’avez pas d’histoires. » L’année dernière, les participant·es avaient tous cette aspiration: repeindre la réalité, détenir la fin du monde, recommencer.
Briany Lilith Lastiri Cruz, actrice et dramaturge originaire de Poza Rica a, par exemple, appris auprès du collectif Xolo à tourner un court-métrage sur la transidentité. Avec sa pièce Si réellement tu m’aimais, basée sur le théâtre de l’opprimé, Briany dénonçait les menaces qui pèsent sur les personnes trans et LGBTQIA+. En parallèle, elle a écrit une œuvre intitulée L’arbre de l’espérance, en référence au monument érigé à la mémoire des personnes disparues de Poza Rica.
Son travail a été récompensé pour « la meilleure direction » à Xalapa en 2024 : « J’ai profité de ces pièces pour mettre en place des espaces de dialogue à Poza Rica, pour dire : écoutez, il est en train de se passer ça, ça continue de se passer ! Parce que ces choses sont mises sous silence et c’est important de les rendre visibles ».

De son côté, Alejandro Jiménez Méndez est un danseur totonaque; il pratique la danse rituelle de la région connue sous le nom de « danse des voladores ». Avec la caméra, il cherche à documenter les activités quotidiennes de son village, comme la fête patronale, la culture du maïs, les rituels. La vidéo opère comme un moyen de préserver la mémoire communautaire auprès de ses habitants, mais aussi au-delà, en atteignant la diaspora.
Tout comme Alejandro, Rodolfo Bibiano Jiménez, s’est aussi fixé l’objectif de partager la mémoire vive, et les affectations de son territoire. Impliqué dans plusieurs organisations de lutte contre le fracking – une technique visant à extraire du gaz ou du pétrole en injectant sous haute pression une très grande quantité d’eau mêlée à des composés chimiques – Rodolfo souhaite dénoncer les dangers de l’exploitation pétrolière. Dans une région où les accidents pétroliers sont monnaies courantes, il veut cibler les jeunes générations en utilisant les réseaux sociaux parce que : « Tu as beau vivre dans la communauté, parfois, tu ne connais pas ton territoire ».
De son côté, Amairany Mora Vázquez, une jeune danseuse et actrice originaire de Amatlan de los Reyes, a commencé à se mobiliser à partir de ses 17 ans. Avec d’autres jeunes de sa ville, elle a organisé une série de festivals pour rassembler les habitant·es autour de problèmes communs. Aujourd’hui, membre du CNI Totonacapan et du collectif Por La Libre, Amairany veut s’appuyer sur ses connaissances en cinéma communautaire pour mettre en valeur l’usage de la langue náhuatl qui, peu à peu, se perd parmi les nouvelles générations de sa ville natale.

Autant de projets qui contribuent à retarder la fin du monde. Ils dessinent d’autres possibles face au rouleau compresseur du récit hégémonique. Entre les lignes, dans les silences ou dans les recoins de la pensée dominante, subsistent toujours d’autres histoires. Ce sont celles-là qui permettent de résister, et de résister par le rêve, cette forme de résistance dont parle le poète Marc Alexandre Oho Bambe.
Cet été 2026, le campement s’est de nouveau réuni; cette fois pour fêter les 30 ans du Congrès National Indigène, fondé en 1996, dans la suite du soulèvement zapatiste. L’année prochaine, il se réunira pour discuter des enjeux liés à l’eau et pour partager les pratiques et savoirs concernant sa préservation. Preuve si nécessaire, que le temps du rêve continue de couler dans les veines de ceux qui résistent.
– Claire Lapique
Photo de couverture : Le collectif de cinéma communautaire Xolo Films.
The post Mexique : la jeunesse du Totonacapan résiste par le cinéma communautaire first appeared on Mr Mondialisation.08.09.2026 à 11:11
Mr Mondialisation
L’argument de la dette publique est le véritable épouvantail du camp libéral. Chaque année, peu importe les « efforts », il faudrait toujours en accepter davantage pour éviter la « ruine du pays ». Mais cet argument est-il vraiment fondé, ou fait-il surtout office d’excuse pour voguer vers les privatisations massives des services publics pour enrichir la classe bourgeoise […]
The post Gel de la dette publique : et si on arrêtait d’en avoir peur ? first appeared on Mr Mondialisation.
La dette peut effrayer si on l’a compare aux prêts bancaires des particuliers. Pourtant, l’emprunt d’un État n’est pas de même nature. Et le système actuel n’a rien d’une fatalité ; il a été construit historiquement pour imposer des choix politiques, mais des alternatives existent. Ainsi, la question n’est pas nécessairement « comment rembourser ? », mais « peut-on restructurer, voire annuler la dette ? », et aussi « comment ne plus en arriver là ? ».
La presse libérale et leurs représentants politiques ne cessent d’alerter : « La dette explose ! », ou encore « la dette dépasse 110 % du PIB ». Il existe même un compteur en ligne affichant la somme colossale du déficit français (plus de 3600 milliards) et qui augmente chaque seconde de plusieurs milliers d’euros.
Face à de tels constats, les conclusions de la droite sont sans appel : « l’État dépense trop ». Évidemment, jamais aucun d’entre eux n’affirmera que « l’État ne gagne pas assez ». La logique va dans le sens de la réduction du « coût » du travail, des privatisations massives, des baisses d’impôts sur les plus riches et de la sacro-sainte compétitivité, à l’autel duquel les droits et la dignité des salariés ne pèsent pas bien lourd.
Bien entendu, pris de manière brute, les chiffres donnent le vertige. En ce sens, la comparaison du montant de la dette avec le pourcentage du PIB est particulièrement éclairante. Cette comparaison construit une illusion qui semble laisser croire que la France devrait rembourser tout ce qu’elle doit dans l’intervalle d’une année. Dès lors, elle vivrait largement au-dessus de ses possibilités.
Or, l’échéance de chacune de ces dettes est étalée dans le temps. Si l’on fait la moyenne de tous les titres détenus par la France, leur délai se limite à environ huit ans. Quand quelqu’un achète une maison à 100 000 € alors qu’il ne dispose que 24 000 € de rémunération annuelle, on pourrait dire que son emprunt équivaut à 417 % de ses revenus. Or, cette affirmation n’a aucun sens, puisque personne ne rembourse une telle somme sur une seule année.
Si cette comparaison entre PIB et dette de l’État reste un indicateur économique (notamment pour voir son évolution dans le temps), il n’en est pas moins largement instrumentalisé aujourd’hui pour effrayer la population. Dans cette optique, établir un parallèle avec un foyer est dénué de pertinence. Les spécialistes parlent d’ailleurs du PIB et non des revenus à proprement parler du pays.
La raison est simple : lorsque l’un de ses titres de dette arrive à échéance, l’État dispose de la possibilité d’emprunter à nouveau pour continuer à financer son remboursement. Un phénomène que l’on appelle « faire rouler la dette ». Une faculté dont ne jouit pas un particulier.
Derrière ce discours sur la dette se cache une logique néolibérale précise : transformer la contrainte budgétaire en levier politique pour réduire le périmètre de l’État, privatiser des services publics, et maintenir un système de financement par les marchés qui garantit des flux d’intérêts aux créanciers privés, tandis que les baisses d’impôts et les exonérations creusent le déficit au profit des plus aisés.
La construction de l’Union européenne va graduellement entériner ce système, en particulier avec le traité de Maastricht en 1992. Dès lors, il devient interdit de se tourner directement vers la banque centrale pour obtenir de l’argent. Cette interdiction est ensuite reprise par le traité de Lisbonne en 2007, malgré le rejet du texte par référendum dans l’Hexagone. Le problème n’est donc pas que l’augmentation de la dette, mais les causes de cette augmentation, liée à la manière dont l’État se procure les fonds lorsqu’il emprunte.

N’importe quel État a besoin d’investissements massifs, d’autant plus par période de crise, comme la France a pu l’expérimenter contre le Covid-19. Face à la déliquescence du milieu de la santé et de l’éducation, au cœur d’un effondrement écologique sans précédent, les contraintes sont en pleine croissance.
Et pourtant, les gouvernements libéraux successifs ne daignent agir que lorsqu’ils sont véritablement au pied du mur et que la situation menace les intérêts des plus fortunés. Dans ce cadre, l’excuse de la dette et de la « responsabilité » fait office d’argument massue : « La France ne doit pas investir parce qu’elle n’aurait plus les moyens. »
Or, le déficit a bien été engendré par les décisions de l’exécutif qui ont permis d’avancer cette justification. En témoignent les multiples baisses des impôts sur les plus aisés et les nombreuses exonérations des grandes entreprises. Le tout en alimentant un amalgame délétère entre taxes et cotisations sociales. Maintenir les services publics est alors presque perçu comme inconséquent et les appauvrir est devenu synonyme de « courage politique ».
Face à ce qu’ils dénoncent comme un « chantage à la dette », certains courants de gauche proposent de sortir du cadre actuel. Des économistes, parmi lesquels Frédéric Lordon, et des responsables politiques, comme Jean-Luc Mélenchon, ont ainsi avancé l’idée de « geler » la dette publique. Cette proposition, qui vise à réduire la pression des marchés sur les budgets de l’État, a immédiatement suscité de vives critiques dans une grande partie des médias et au sein de la droite comme de l’extrême droite.
Pour ses défenseurs, la question ne se résume pas à un débat comptable : elle engage la capacité de la France à financer des investissements jugés essentiels, qu’il s’agisse de services publics, de protection sociale ou de la transition écologique. Ils estiment que, dans ce contexte, un refus catégorique de toute forme de restructuration de la dette manque de réalisme.
Sur le plan technique, plusieurs scénarios de gel, de rééchelonnement ou de transformation de la dette sont d’ailleurs considérés comme envisageables par des économistes, même s’ils se heurtent à des contraintes juridiques et politiques, notamment au niveau européen.
La France insoumise propose d’abord de s’attaquer à la part de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne (BCE). Il s’agit principalement des titres de dette émis par les États, notamment pendant la pandémie de Covid‑19, que la BCE a rachetés aux banques privées dans le cadre de ses programmes de soutien.
Le candidat à la présidentielle de 2027 suggère de transformer cette dette, qui a une date d’échéance et rapporte des intérêts, en une « dette perpétuelle » à taux zéro. Concrètement, cela signifierait plus de date limite de remboursement et plus de versement d’intérêts aux créanciers.
Pour le mettre en œuvre, il faudrait négocier avec les autres pays de l’Union une évolution des règles, voire un changement de logique dans la gouvernance de la dette. À plus long terme, certains partisans de cette idée envisagent d’appliquer un mécanisme similaire à une partie des nouvelles dettes, afin de réduire la dépendance des États vis‑à‑vis des marchés financiers.
Revenir sur le processus enclenché dans les années 60 semble aujourd’hui plus que souhaitable. En sachant que la France aura nécessairement besoin d’investissements, poursuivre dans cette voie où la dette et les intérêts dus au marché privé continueraient de croître ne mène à rien.
En outre, il existe aussi un sujet sur la légitimité de cette dette. En 2014, une étude estimait même déjà que 59 % de nos emprunts pouvaient être considérés comme injustifiés. Cette étude pointait du doigt le fait que le déficit n’était pas dû à une « explosion des dépenses », ainsi que l’affirment les libéraux, mais bien à un effondrement des recettes.
Cette situation s’explique par une politique économique de cadeaux envers les plus fortunés qui s’est d’ailleurs d’autant plus accélérée avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Un manque à gagner estimé à pas moins de 450 milliards d’euros. De fait, on peut se demander pourquoi des générations et des générations devraient payer les choix politiques de gouvernements disparus.
Le pays n’a pas connu de budget à l’équilibre depuis 1975. La dette publique dépasse désormais 3 600 milliards d’euros et continue de progresser. Une partie des forces politiques qui dénoncent le déficit ont elles‑mêmes contribué à le maintenir, notamment via des baisses de recettes fiscales. La France ne pourra jamais la rembourser intégralement.
La dette ne doit pas servir de prétexte à des coupes dans les services publics, alors que le pays fait face à des besoins d’investissement massifs (santé, éducation, transition écologique). Dans un contexte où la France reste une économie riche et solvable, il semble inévitable un rachat, au moins partiel, de la dette par la Banque centrale, afin de réduire la pression des marchés et de financer ces priorités.
Face à l’urgence écologique et sociale, la logique comptable des marchés financiers ne peut plus dicter seule les choix budgétaires au risque d’exposer l’ensemble de la société à un effondrement majeur de la dignité des conditions de vie humaine.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Nomination des représentant·es de la Banque centrale européenne. Wikimedia.
The post Gel de la dette publique : et si on arrêtait d’en avoir peur ? first appeared on Mr Mondialisation.07.09.2026 à 06:00
Mr Mondialisation
Depuis avril 2023, la guerre fratricide entre les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, a fracturé le Soudan en une immense tragédie humaine. En dépit de cette confrontation, réduire ce conflit à un simple duel pour le pouvoir à Khartoum masque […]
The post Soudan : l’or et les terres agricoles au cœur de la guerre first appeared on Mr Mondialisation.La division des soutiens extérieurs dans la guerre au Soudan reflète une lutte d’influence géopolitique régionale. L’Égypte, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie appuient les Forces armées soudanaises (SAF) pour préserver l’État central et stabiliser la mer Rouge, tandis que les Émirats arabes unis (EAU) soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) pour sécuriser leurs intérêts économiques et géostratégiques.

Les ambitions de L’Égypte, de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, qui aident les SAF dans cette guerre, diffèrent. Selon Africa Defense Forum, l’Égypte voit dans l’armée régulière le garant de la stabilité du Soudan. Elle craint l’émergence d’un État dirigé par des milices à ses frontières alors qu’elle partage des intérêts vitaux et sécuritaire, notamment sur le bassin du Nil et la mer Rouge. L’Arabie saoudite, elle, cherche à stopper l’extension du conflit pour protéger ses côtes sur la mer Rouge et éviter l’émergence d’une base ennemie ou d’une arrivée migratoire massive. De plus, elle mise sur l’armée régulière pour garantir sa sécurité alimentaire à long terme via des investissements agricoles potentiels.
Quant à la Turquie, selon Jeune Afrique, Ankara cherche à étendre son influence géopolitique en Afrique de l’Est et le long de la mer Rouge. Le soutien aux SAF permet à la Turquie de consolider des partenariats diplomatiques et militaires officiels avec l’État soudanais. Le Qatar lui, apporte un soutien diplomatique et politique aligné sur la préservation des institutions étatiques soudanaises face aux paramilitaires.
Les FSR, soutenues par les EAU, contrôlent les principales zones de production d’or au Soudan. Les mines du Darfour et du Kordofan alimentent un circuit d’exportation illégal très lucratif. Extrait dans des conditions rudimentaires, le minerai quitte le pays en contournant les canaux officiels de l’État via des filières d’exportation clandestines. L’or transite massivement par des réseaux frontaliers poreux vers les Émirats arabes unis, et en contrepartie, les liquidités générées par cette manne aurifère permettent aux belligérants d’entretenir des chaînes d’approvisionnement militaire sophistiquées.
Selon le rapport de Swissaid, les EAU se sont imposés comme une plaque tournante mondiale du commerce de l’or à l’origine controversée, notamment de l’or provenant de zones de conflit.
« En 2024, le pays a importé 1392 tonnes d’or, pour une valeur de 105,4 milliards de dollars américains, se plaçant au deuxième rang mondial des importateurs et se rapprochant toujours plus de la Suisse. Les EAU se sont une nouvelle fois affirmés comme la principale destination de l’or africain, avec 748 tonnes importées, soit une hausse de 18 % par rapport à l’année précédente. »
Cependant, l’or n’est pas le seul leit motiv. La lutte contre l’islamisme politique s’inscrit également dans les objectifs des EAU. Ces derniers soupçonnent l’état-major des SAF d’être perméable aux réseaux islamistes de l’ère Omar el-Béchir (notamment les Frères musulmans), que les EAU combattent farouchement dans la région.
Le conflit a détruit le tissu productif soudanais et brisé les flux commerciaux régionaux. Le cas le plus alarmant concerne le Soudan du Sud, dont l’économie dépend des pipelines traversant le territoire soudanais pour exporter son pétrole vers les marchés mondiaux. Les destructions d’infrastructures pétrolières asphyxient les finances publiques de Juba.
Parallèlement, des pays enclavés, comme la République centrafricaine, subissent une inflation galopante à cause de l’arrêt des importations transfrontalières de biens de première nécessité. De manière plus globale, comme le souligne l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), la paralysie des hubs de transport soudanais et l’insécurité en mer Rouge perturbent gravement les chaînes logistiques, pénalisant directement l’Égypte et l’Arabie saoudite d’où leur implication dans le conflit.
La guerre au Soudan catalyse la militarisation régionale, qui menace d’embraser la Corne de l’Afrique, le Sahel et la mer Rouge. Pour certaines puissances régionales, la guerre ne concerne pas uniquement le Soudan lui-même, mais aussi leurs propres intérêts en matière de sécurité nationale, ainsi que leur volonté d’étendre leur influence dans un ordre régional en pleine évolution et de plus en plus disputé.
Selon l’International Cris Group, les pays voisins du Soudan peuvent être entraînés dans le conflit en raison des avantages qui leur sont offerts pour servir de plateformes de transit pour les armes et les approvisionnements. Ces dynamiques risquent d’aggraver les lignes de fracture déjà existantes dans la Corne de l’Afrique et pourraient potentiellement entraîner la convergence de plusieurs conflits régionaux, avec le Soudan comme épicentre.
International Cris Group mentionne que les FSR s’appuient fortement sur des réseaux de recrutement à travers le Tchad, la Libye, le Niger et la Centrafrique. Des milliers de combattants sahéliens s’aguerrissent sur le front soudanais. Le retour des mercenaires lourdement armés et entraînés dans leurs pays d’origine fait peser une menace existentielle sur les régimes du Sahel, obligeant ces derniers à basculer dans une posture de militarisation intérieure accrue.
Un autre enjeu de la guerre soudanaise est le risque de la contagion des conflits ethniques. Les alliances de part et d’autre de la frontière tchado-soudanaise créent un risque d’entraînement direct. L’International Crisis Group met en garde contre l’impact de la guerre au Darfour, qui exacerbe les tensions intercommunautaires dans l’est du Tchad et pousse les factions locales à s’armer.
Cette guerre engendre une catastrophe environnementale majeure. Les combats détruisent les écosystèmes et aggravent la vulnérabilité du pays face au dérèglement climatique. Les déplacements internes de populations, la rareté des ressources et les facteurs socio-économiques intensifient la déforestation, la surpêche et le surpâturage, fragilisant davantage des écosystèmes déjà vulnérables. Selon le Conflict and Environnent Observatory (CEOBS)
« Alors que les zones protégées du Soudan étaient déjà confrontées à des menaces croissantes dont la dégradation de l’environnement, l’expansion des infrastructures, le changement climatique, l’empiètement agricole, la pollution et aux espèces invasives, le conflit a exacerbé certaines de ces pressions, tout en créant de nouveaux défis »
Toujours selon le CEOBS, le Soudan compte 23 zones protégées couvrant à la fois des habitats terrestres et marins, qui jouent un rôle essentiel dans la conservation de la biodiversité et la gestion durable des ressources. En raison de sa situation géographique, le pays revêt une grande importance pour les routes de migration saisonnière de la faune, reliant les écosystèmes à travers la région et se connectant à la mer Rouge et à l’Europe via la voie de migration Afrique de l’Est-Eurasie, un couloir critique pour la migration des oiseaux.
Située au cœur du Soudan, entre le Nil Bleu et le Nil Blanc, la région de la Gezira (Al-Jazirah) constitue le véritable centre de gravité agricole et économique du pays. Elle abrite le Gezira Scheme (le projet de Gezira), historiquement reconnu comme le plus vaste périmètre agricole irrigué d’un seul tenant au monde, s’étendant sur environ 880 000 hectares. Loin d’être une simple zone de production, la Gezira est le garant historique de la souveraineté et de la sécurité alimentaires du peuple soudanais.
Sudan Human Rights Hub alerte quant à la détérioration de cette zone depuis la guerre :
« Depuis le début de la guerre, en Avril 2023, ce système s’est drastiquement effondré laissant des millions de personnes sous l’insécurité alimentaire. »
Bien que les facteurs climatiques soient aussi impliqués dans la réduction de la récolte, l’analyse de Sudan Human Rights Hub montre que la diminution de la production agricole du Soudan est directement liée au conflit armé, aux déplacements forcés de population et aux perturbations des infrastructures.
La guerre au Soudan ne se joue donc pas uniquement sur les champs de bataille. Elle se prolonge dans les ressources naturelles jusque dans les écosystèmes. Le paradoxe est donc manifeste : la richesse d’un pays devient le carburant de sa propre destruction. Mettre fin à cette guerre ne signifiera donc pas seulement de faire cesser les armes mais aussi de protéger les ressources naturelles et reconstruire une agriculture capable de nourrir les populations.
– Therence Hategekimana
Photo de couverture : Mohamed Hamdan Dagalo dit Hemedti, des Forces de soutien rapide (FSR). Wikimedia.
The post Soudan : l’or et les terres agricoles au cœur de la guerre first appeared on Mr Mondialisation.06.09.2026 à 06:00
Mr Mondialisation
Pour contrer la morosité des actus, voici 10 bonnes nouvelles à ne pas manquer ! 1. Des lycéens fabriquent un banc d’allaitement pour l’espace public À Avion, des élèves du lycée Auguste-Béhal de Lens ont conçu et fabriqué un banc d’allaitement installé au parc de la Glissoire, offrant aux parents un espace calme et intime […]
The post Banc d’allaitement, dépollution des sols et retour du kākāpō : Top 10 bonnes nouvelles first appeared on Mr Mondialisation.
À Avion, des élèves du lycée Auguste-Béhal de Lens ont conçu et fabriqué un banc d’allaitement installé au parc de la Glissoire, offrant aux parents un espace calme et intime pour allaiter ou donner le biberon. Un second banc est prévu, dans une démarche visant à favoriser l’allaitement dans l’espace public. (La Voix du Nord)
La justice américaine a confirmé que l’État ne pouvait pas gérer seul certains permis de destruction des zones humides sans respecter les obligations de la législation sur les espèces menacées. Les autorisations resteront donc soumises au cadre fédéral, qui prévoit davantage de contrôle public et de consultation des nations autochtones. (Earthjustice)
À Dives-sur-Mer, où les résidences secondaires représentent près de la moitié des logements, la commune développe des BRS, logements sociaux, préemptions et taxes sur les résidences secondaires et logements vacants pour maintenir des habitant·es à l’année. Le dispositif BRS permet notamment à un trentenaire d’acheter son appartement 155 000 €, soit presque deux fois moins cher que les logements voisins. (Grand Format)
La Cour suprême du Michigan a annulé le permis de construction du tunnel destiné à faire passer l’oléoduc Line 5 sous le détroit de Mackinac. La décision intervient après les recours de plusieurs nations autochtones et de collectifs écologistes opposés aux risques pour les eaux des Grands Lacs. (Earthjustice)
À Genève, l’association Vet’Lok permet aux familles d’emprunter des vêtements pour enfants plutôt que de les acheter, favorisant réemploi, partage et réduction des achats neufs. Le modèle, encore marginal, existe aussi en France et pourrait réduire la surconsommation textile. (la Brèche)
Certaines plantes, comme le tabouret des bois, le saule ou l’arabette de Haller, accumulent naturellement le cadmium et d’autres métaux lourds, ouvrant des pistes pour dépolluer les sols. La laitue est particulièrement efficace en laboratoire, mais son usage alimentaire pose problème puisqu’elle concentre aussi le cadmium présent dans les sols. (La Relève et la Peste)
À Nantes, l’artiste Evor a transformé progressivement deux cours d’immeubles en une jungle de 600 m² et des milliers de plantes, offrant un îlot de fraîcheur en plein centre-ville. Désormais intégrée au parcours du Voyage à Nantes, elle est accessible au public depuis un belvédère aménagé par la Ville. (Marcelle)
Face aux canicules, sécheresses et incendies de l’été, les associations écologistes constatent une hausse de la mobilisation citoyenne. Une dizaine de manifestations sont prévues en septembre, avec des convergences inédites entre syndicats, associations sociales et écologistes, tandis que les collectifs entendent maintenir la pression sur les enjeux climatiques à l’approche de la présidentielle de 2027. (Vert)
En Nouvelle-Zélande, la population du kākāpō, perroquet nocturne incapable de voler, atteint 325 individus, après une saison de reproduction exceptionnelle marquée par 90 nouveaux poussins. L’espèce, tombée à seulement 51 individus en 1995, bénéficie depuis de décennies d’un programme de conservation intensif combinant suivi scientifique, gestion des prédateurs et aide à la reproduction. (Le Cercle)
En Sardaigne, la mobilisation de collectifs citoyens et environnementaux a conduit les autorités à révoquer les autorisations d’un projet de complexe touristique de luxe à Cala Finanza, qui bénéficiait d’un régime dérogatoire aux règles environnementales et paysagères. La décision bloque pour l’instant la construction du site, même si le promoteur a engagé un recours. (EuroNews)
– Mara Pron
Photo de couverture : Kakapo – Dianne Mason / WikimediaCommons
The post Banc d’allaitement, dépollution des sols et retour du kākāpō : Top 10 bonnes nouvelles first appeared on Mr Mondialisation.05.09.2026 à 06:00
Mr Mondialisation
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actualité ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine. 1. Canicule : des médecins portent plainte contre le gouvernement Des médecins portent plainte contre X contre l’inaction du gouvernement face aux canicules, dénonçant des hôpitaux et Ehpad dépassant parfois les 40 °C, avec des conséquences […]
The post Adaptation des hôpitaux, El Niño et administration Trump : Top 10 actus de la semaine first appeared on Mr Mondialisation.
Des médecins portent plainte contre X contre l’inaction du gouvernement face aux canicules, dénonçant des hôpitaux et Ehpad dépassant parfois les 40 °C, avec des conséquences sur les patient·es, les soins et les conditions de travail. Le syndicat Jeunes Médecins réclame des mesures concrètes pour adapter les établissements avant l’été 2027, après une réponse gouvernementale jugée insuffisante. (La Relève et la Peste)
Selon l’Organisation météorologique mondiale, El Niño est désormais installé et pourrait atteindre une intensité très forte d’ici la fin de l’année, avec des effets aggravés sur les sécheresses, les incendies, les inondations et les températures mondiales. L’épisode devrait se prolonger jusqu’en février 2027. (Vert)
L’administration Trump voulait faire annuler par le Congrès plusieurs dérogations permettant à la Californie d’imposer des normes d’émissions plus strictes que les normes fédérales. Un juge fédéral a estimé que l’administration avait illégalement requalifié ces dérogations pour permettre au Congrès de les supprimer plus facilement. (Reuters)
Depuis le début du mois d’août, des communautés Garífuna occupent le parvis de la Cour suprême pour exiger l’abandon des poursuites visant cinq défenseur·euses du territoire et l’application de décisions reconnaissant leurs droits fonciers. Elles dénoncent la criminalisation de leur lutte et les expulsions menées au profit de projets privés. (Struggle La Lucha)
La Coordination sans-papiers 75 et la Marche des solidarités appellent à une manifestation le 4 septembre pour exiger un logement pour toutes et tous ainsi que la scolarisation immédiate des enfants et des mineur·es isolé·es. Les organisations dénoncent le racisme institutionnel et l’absence de prise en charge des personnes à la rue. (Marche des solidarités)
À Lyon, plus de 200 femmes et près de 70 enfants, sont menacées d’expulsion d’un bâtiment métropolitain qu’elles occupent depuis mars faute de solution d’hébergement. La justice a ordonné leur expulsion, malgré leur mobilisation et leurs témoignages affirmant être davantage en sécurité dans ce lieu qu’à la rue ; la métropole invoque, elle, des risques pour leur sécurité et leur santé et recevra le collectif mardi 8 septembre prochain. (France 3 Régions)
La nouvelle agence environnementale australienne a autorisé l’extension de la mine à ciel ouvert de Saraji, dans le Queensland, permettant l’extraction de 55 millions de tonnes supplémentaires de charbon et la destruction d’habitats menacés, notamment celui des koalas. Cette décision intervient alors que le Premier ministre Anthony Albanese affirme vouloir prendre au sérieux le dérèglement climatique, suscitant la colère des organisations écologistes et des dirigeant·es du Pacifique. (The Guardian)
Face aux sécheresses et aux canicules, le gouvernement annonce 1,2 milliard d’euros d’aides mais la moitié vient du fonctionnement normal de l’indemnité de solidarité nationale (ISN). 82% de paysan·nes ne vont toucher que l’ISN qui se déclenche au-dessus de 50 % de pertes et n’indemnise que 28 % de ces pertes. La Confédération paysanne dénonce un dispositif qui laisse de côté la majorité des fermes non assurées, faute de modifier les règles d’indemnisation, et réclame notamment une aide directe de 5 000 € par paysan·ne touché. (Reporterre)
Des salarié·es des ports de Rotterdam, Amsterdam et Zélande ont cessé le travail le 4 septembre contre les projets de démantèlement de l’assurance-chômage et de l’assurance-invalidité. Le mouvement s’inscrit dans une série d’actions sectorielles prévues aux Pays-Bas en septembre.(CNV)
Le gouvernement britannique prépare une réforme législative qui pourrait faciliter le retour de Thames Water dans le secteur public, alors que l’entreprise croule sous les dettes et a été condamnée à une amende record pour des infractions liées aux eaux usées. La mesure reste à l’étude et ne constitue pas encore une renationalisation. (The Guardian)
– Mara Pron
Photo de couverture : Vuminh Duy / Unsplash
The post Adaptation des hôpitaux, El Niño et administration Trump : Top 10 actus de la semaine first appeared on Mr Mondialisation.04.09.2026 à 06:00
Elena Meilune
Refuser l’État, le capitalisme ou la démocratie représentative peut conduire à considérer le vote comme une contradiction politique. Pourtant, ne pas reconnaître l’autorité de l’État n’empêche malheureusement pas l’État d’exercer son autorité sur quiconque. Et lorsque l’extrême droite se rapproche du pouvoir, choisir les conditions dans lesquelles on peut continuer à lutter devient peut-être plus […]
The post Peut-on voter quand on veut abolir le système ? first appeared on Mr Mondialisation.
Depuis le début de ce dossier, il est essentiel de comprendre que voter ne suffira jamais à construire une société réellement émancipatrice. Les conquêtes sociales sont aussi le produit des grèves, des occupations, des mouvements féministes, antiracistes et écologistes, des syndicats, des associations, des désobéissances et des luttes menées en dehors des institutions. Pour une personne anarchiste, la critique va évidemment plus loin. Comment prétendre combattre l’État tout en participant à l’élection de celles et ceux qui vont l’administrer ?
La contradiction n’est pourtant qu’apparente si le vote n’est plus envisagé comme une adhésion, mais comme un outil stratégique parmi d’autres. On peut refuser la légitimité d’un système tout en préférant certaines des conditions qu’il impose à d’autres. Car l’État continuera d’exister le lendemain de l’élection. La question est aussi de savoir quelle puissance il déploiera contre celles et ceux qui veulent précisément le dépasser.
Imaginons deux gouvernements qui maintiennent tous deux le capitalisme. Sous le premier, les syndicats peuvent s’organiser, les associations recevoir des financements, les médias indépendants travailler, les manifestations avoir lieu, les militants se réunir, les mouvements écologistes occuper des territoires et les organisations antifascistes exister légalement.
Sous le second, manifestations et occupations sont davantage réprimées, associations dissoutes ou asphyxiées financièrement, militants surveillés, étrangers expulsés, médias attaqués et opposants poursuivis voire emprisonnés.
« Plus le projet politique est radical, plus l’espace nécessaire pour le construire devient précieux »
Le système économique peut rester capitaliste dans les deux cas. Le terrain sur lequel on essaie de le combattre n’a pourtant plus grand-chose à voir. C’est pourquoi voter ne signifie pas nécessairement choisir le monde dans lequel on souhaite vivre. Cela peut simplement consister à choisir le terrain sur lequel on devra continuer à se battre. Et plus le projet politique est radical, plus l’espace nécessaire pour le construire devient précieux.
Une transformation radicale de la société ne surgit pas spontanément le lendemain d’une élection. Elle nécessite de pouvoir se rencontrer, débattre, publier, enquêter, manifester, faire grève, occuper des lieux, organiser des solidarités, désobéir et construire des rapports de force.
Autrement dit, même un mouvement révolutionnaire a besoin d’espace pour devenir un mouvement révolutionnaire. Un régime va au contraire détruire de fait les infrastructures sociales permettant de penser et d’organiser le dépassement de l’État. Les premières organisations attaquées par l’extrême droite sont les syndicats combatifs, les associations antiracistes, les mouvements féministes et LGBT+, les organisations antifascistes, les médias critiques, les universitaires, les militants écologistes et les réseaux de solidarité.
Une autre idée traverse parfois les discours les plus désabusés : laisser l’extrême droite gouverner pourrait accélérer la prise de conscience populaire et provoquer une réaction suffisamment forte pour renverser le système. C’est le pari accélérationniste.
Mais rien ne garantit que rendre une société plus violente, plus pauvre et plus autoritaire la rapproche d’une révolution émancipatrice, bien au contraire. L’histoire du fascisme devrait suffire à rendre ce pari terrifiant.
L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir n’a pas mécaniquement conduit les populations à « comprendre » puis à renverser le système : elle a aussi signifié l’écrasement des syndicats et des organisations révolutionnaires, l’emprisonnement et l’assassinat des opposants, des guerres, des écocides, des génocides et des millions de morts.
Et finalement, le renforcement du système capitaliste lui-même. Croire qu’il suffirait de laisser la situation empirer pour qu’en surgisse nécessairement quelque chose de meilleur revient à transformer une hypothèse politique en pari sur la vie des autres.
Celles et ceux qui proposent de « laisser essayer » l’extrême droite ne supporteront pas tous le même coût de l’expérience. Pour une personne aisée, blanche et disposant du bon passeport, quelques années de gouvernement réactionnaire peuvent principalement signifier une dégradation politique.
Pour une personne sans papiers menacée d’expulsion, une famille privée de droits, une personne trans dont l’existence devient une cible politique ou un militant poursuivi, certaines conséquences peuvent être immédiates et irréversibles. Les êtres humains ne sont pas du matériel pédagogique destiné à provoquer une future révolution.
Il existe également un autre problème avec l’idée consistant à laisser la situation empirer : tout n’est pas réversible. Un gouvernement suivant peut modifier une loi fiscale ou augmenter une allocation. Il ne peut pas ressusciter une personne morte en détention ou lors d’une expulsion. Tout comme il ne peut pas instantanément reconstruire une association détruite, un réseau militant dispersé ou un média disparu. Il ne restaure pas en quelques semaines des institutions affaiblies pendant des années. Et une forêt rasée ne repousse pas parce que la gauche remporte l’élection suivante.
Certaines décisions produisent des effets pendant des décennies. Certaines transformations institutionnelles permettent également à leur auteur de conserver une influence longtemps après leur départ. Empêcher une régression peut donc être une victoire politique réelle, même lorsqu’elle ne constitue absolument pas la transformation sociale que l’on souhaite. Défendre un espace de lutte n’est pas confondre cet espace avec l’émancipation.
Voter pour une force de gauche ne signifie pas lui abandonner son autonomie politique. Cela n’oblige ni à rejoindre un parti, ni à cesser de manifester contre le gouvernement qu’il formerait, ni à renoncer à l’action directe, ni à considérer les institutions représentatives comme l’horizon ultime de la démocratie.
« On peut élire un gouvernement et devenir son opposant dès le lendemain »
On peut élire un gouvernement et devenir son opposant dès le lendemain. De même qu’on peut voter et faire grève, voter et occuper, voter et désobéir… Voter et défendre une démocratie beaucoup plus directe que celle proposée par les institutions existantes.
L’élection ne doit pas remplacer ces pratiques. Elle peut contribuer à déterminer l’espace dont elles disposeront. Pour quelqu’un qui souhaite aller beaucoup plus loin que la gauche institutionnelle, préserver cet espace n’est donc pas nécessairement une compromission mais simplement une nécessité stratégique.
Plus l’extrême droite se rapproche du pouvoir, moins l’abstention peut être pensée uniquement comme un refus symbolique du système. Car ce qui se joue dans les urnes n’est plus seulement la couleur du prochain gouvernement. Ce sont aussi les conditions dans lesquelles chaque mouvement d’opposition pourra lutter. Il est paradoxal de vouloir abolir un système tout en abandonnant volontairement à ses adversaires le pouvoir d’en durcir les mécanismes.
Quand l’extrême droite est aux portes du pouvoir, voter peut simplement signifier refuser de lui abandonner les conditions dans lesquelles nous devrons continuer à la combattre. Le vote n’est donc toujours pas l’horizon. Mais peut-être faut-il cesser de lui demander d’être ce qu’il n’a jamais prétendu être.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Manifestation Gilets Jaunes, Flickr
The post Peut-on voter quand on veut abolir le système ? first appeared on Mr Mondialisation.