06.11.2026 à 05:00
Elena Meilune
Un homme assassiné à Trappes, sept personnes blessées dont une enfant. Des appels à organiser des guets-apens mortels contre des livreurs noirs et arabes. Quel point commun ? Depuis des années, l’extrême droite désigne les immigrés et les musulmans comme des ennemis de l’intérieur et leurs quartiers comme des territoires à reconquérir, tandis qu’une partie […]
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Le 23 octobre, Kevin Tessier ouvre le feu à Trappes. Il reconnaît avoir ciblé des personnes perçues comme musulmanes, africaines ou nord-africaines. Il avait choisi Trappes parce qu’il considérait cette ville comme un « repaire d’islamistes », reprenant les éléments de langage de Jordan Bardella notamment.
Fin octobre, des enregistrements de discussions tenues début octobre sur X sont rendus publics : des individus y évoquent des guets-apens pour assassiner des livreurs noirs ou arabes, ainsi que des attaques contre des musulmans.
Deux affaires distinctes mais une même logique de déshumanisation : des êtres humains deviennent des cibles en raison de leur origine ou de leur religion supposée. Mais comment en arrive-t-on à considérer une partie de la population comme un ennemi à éliminer ?
Dans des conversations privées révélées par Mediapart, Kevin Tessier exprimait son soutien à Marine Le Pen et sa conviction d’être « envahi » par les étrangers. À son domicile, les enquêteurs ont retrouvé des autocollants qu’il avait lui-même fait fabriquer, portant notamment la mention « Vive la France, RN, Fier d’être français ». Après avoir vivement dénoncé une première information erronée concernant des tracts du RN, Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont montrés beaucoup plus discrets face à cette découverte.
Mais ce n’est pas tout. Dans un entretien enregistré en novembre 2024 et publié par Mediapart, Kevin Tessier associait constamment immigration et insécurité, tout en reconnaissant n’avoir été lui-même jamais victime d’une agression. Il expliquait entendre beaucoup parler d’attaques au couteau à la télévision et admettait que les médias pouvaient contribuer à son sentiment d’insécurité. Plusieurs proches décrivent également sa consommation intensive de chaînes d’information et de contenus issus de CNews ou de sites d’extrême droite.
Kevin Tessier avait choisi Trappes parce qu’il considérait cette ville comme un « repaire d’islamistes », reprenant ainsi les éléments de langage de Jordan Bardella, qui la qualifiait dès 2021 de « capitale européenne du djihad » et de « République islamique ». Marine Le Pen parlait quant à elle de « territoire perdu de la République ». Sans oublier Zemmour qui qualifiait Trappes de « ville musulmane régie par la loi islamique […] un territoire qui n’est plus français ». Des exemples parmi d’autres.
Depuis des années, l’immigration, l’islam et les quartiers populaires occupent une place disproportionnée dans certaines émissions politiques. Des populations entières sont présentées comme des menaces, tandis que des théories complotistes et xénophobes comme celle du « grand remplacement » sont traitées comme de simples opinions discutables, comme très récemment par Aurore Bergé, ministre déléguée à la Lutte contre les discriminations, qui avait refusé de qualifier cette théorie de raciste et qui à ce jour ne juge toujours pas ses propos problématiques.
Cette banalisation de la haine s’inscrit dans un paysage médiatique concentré entre les mains de quelques grandes fortunes. Vincent Bolloré, qui contrôle notamment CNews, Europe 1 et le Journal du dimanche, en est l’un des exemples les plus emblématiques. CNews, tout particulièrement, a été sanctionnée à de nombreuses reprises par l’Arcom, notamment pour la diffusion de propos discriminatoires ou incitant à la haine.
Et la contestation prend désormais une ampleur considérable : ce 2 novembre, une pétition réclamant le retrait de CNews de l’audiovisuel français a dépassé les 500 000 signatures sur le site de l’Assemblée nationale. Un seuil qui permet sa transmission à la Conférence des présidents, laquelle peut décider d’organiser un débat en séance publique.
Pierre-Édouard Stérin, quant à lui, consacre une partie de sa fortune à la montée l’extrême droite. Son projet Périclès consiste notamment de mobiliser 150 millions d’euros sur dix ans pour soutenir cette ambition.
Et ils sont loin d’être les seuls milliardaires à peser sur le débat public. Bernard Arnault possède notamment Le Parisien, Les Échos et Paris Match ; Rodolphe Saadé contrôle BFMTV, RMC et La Provence ; la famille Dassault détient Le Figaro.
Les menaces visant les livreurs ont circulé sur X, propriété de l’homme le plus riche au monde, Elon Musk, depuis 2022. Une étude publiée en février 2025 dans la revue scientifique PLOS One a constaté une augmentation d’environ 50 % des publications haineuses étudiées après le rachat, dont 42 % pour les contenus racistes et 260 % pour les contenus transphobes. Les interactions sous forme de mentions « J’aime » ont également progressé. En décembre 2025, la Commission européenne a infligé à X une amende de 120 millions d’euros pour des manquements à ses obligations de transparence.
La responsabilité des plateformes mérite donc largement d’être interrogée. Et X est loin d’être le seul réseau social concerné. Facebook et Instagram appartiennent à Meta, dirigé par le milliardaire Mark Zuckerberg, qui s’est spectaculairement rapproché de Donald Trump et a multiplié les gages d’allégeance et les compromis politiques envers celui-ci. Début 2025, Meta annonçait également un assouplissement de sa politique de modération aux États-Unis avec notamment l’arrêt du fact-cheking.
De Facebook à TikTok, en passant par X, les algorithmes, les règles et les choix de modération de ces plateformes influencent directement la visibilité des discours haineux, y compris les plus violents. Et la réponse à la haine en ligne ne devrait pas être de restreindre les libertés des utilisateurs, mais de contraindre les propriétaires des multinationales à rendre des comptes sur les contenus qu’ils contribuent à amplifier.
Cette banalisation de la haine ne se limite pas aux médias et aux réseaux sociaux. Les rapprochements entre une partie de la droite, y compris la Macronie, et l’extrême droite se multiplient, tandis que La France insoumise fait l’objet d’accusations politiques répétées et le plus souvent incohérentes, allant jusqu’aux appels à son interdiction. D’un côté, l’extrême droite gagne en légitimité institutionnelle. De l’autre, une partie de la gauche est présentée comme une menace pour la République.
L’histoire devrait pourtant nous avoir appris quelque chose. Dans les années 1930, des élites économiques et conservatrices allemandes ont préféré faciliter l’arrivée d’Hitler au pouvoir plutôt que de laisser progresser les forces de gauche. La défense de leurs privilèges a conduit à rendre possible une catastrophe historique. Près d’un siècle plus tard, certains mécanismes semblent terriblement familiers : des puissants qui attisent la haine, désignent les cibles, puis détournent les yeux lorsque les balles commencent à pleuvoir. En attendant qu’ils aient à rendre des comptes, n’oublions pas que l’antifascisme, c’est la base.
– Elena Meilune
Photo de couverture : montage / WikimediaCommons, Flickr
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Mr Mondialisation
Le lundi 2 novembre 2026 avait lieu la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes. Cette semaine est donc l’occasion pour revenir sur le parcours de Zhanna Agalakova, journaliste russe qui combat la propagande et lutte pour la liberté de la presse. [Temps de lecture estimé : ~ […]
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Pendant près de trente ans, Zhanna Agalakova a travaillé pour la télévision publique russe. D’abord présentatrice, dont la notoriété pourrait évoquer celle de Claire Chazal en France, elle est ensuite devenue correspondante à l’étranger. Elle a couvert des élections, réalisé des reportages et longtemps cru pouvoir exercer honnêtement son métier. Jusqu’à ce que les compromis s’accumulent, que sa propre fille lui renvoie une image qu’elle ne peut plus ignorer et que l’invasion de l’Ukraine rende sa démission inévitable.

Juin 2026. Dans le bourg de Mellionec, Zhanna Agalakova présente son documentaire A Little Gray Wolf Will Come. La journaliste revient sur son cheminement intime et politique. La particularité du film tient aussi à sa caméra, qui passe de main en main entre les trois membres d’une même famille. Les scènes du quotidien s’entremêlent aux moments de travail, tandis que l’actualité internationale et ses bouleversements s’invitent dans leur intimité. On découvre ainsi une journaliste, mais aussi une mère et une compagne, dont la vie familiale ne peut rester à l’écart du monde qu’elle raconte.
La propagande ne commence pas toujours par un mensonge. Elle peut commencer par un chiffre que l’on omet, une image que l’on choisit plutôt qu’une autre, un mot que l’on remplace par un terme moins dérangeant. Elle s’installe dans les habitudes, les consignes de rédaction et les compromis que l’on se promet de ne pas dépasser. Jusqu’au jour où l’on ne sait plus exactement à quel moment informer a cessé de signifier « chercher la vérité ».
C’est ce cheminement que raconte Zhanna Agalakova. Son histoire n’est ni celle d’une opposante qui aurait toujours vu clair, ni celle d’une journaliste qui aurait décidé un matin de fabriquer des récits à base des mensonges. C’est celle d’une professionnelle de la télévision publique qui a longtemps pensé pouvoir faire son métier au sein d’un système dont elle a progressivement accepté les règles, avant de reconnaître publiquement ce à quoi elle participait.
Cette histoire me touche aussi pour une raison personnelle. Issue moi-même d’un environnement russophone et d’un pays de l’ex-URSS, j’ai été confrontée dès l’enfance aux récits politiques hérités de cet espace. J’ai moi aussi été longtemps influencée par ces discours, avant de parvenir, à l’âge adulte, à les questionner et à distinguer les faits de leur mise en scène.
Aujourd’hui encore, certaines personnes restent convaincues par le récit du Kremlin; d’autres n’y adhèrent plus, mais ont peur de dire ce qu’elles pensent réellement. Rares sont les personnes qui peuvent s’exprimer librement sans risquer de subir les conséquences de leur opposition au régime autocratique russe.
C’est dans cet espace, entre adhésion, conformisme et peur, que se situe le film d’Agalakova. Son parcours dépasse ainsi le seul cas russe : que devient notre capacité à penser lorsque le récit officiel finit par encadrer ce que l’on peut dire, montrer et même imaginer ?
Le titre du documentaire, A Little Gray Wolf Will Come, renvoie à une berceuse russe que beaucoup d’enfants de l’espace post-soviétique entendent avant de s’endormir : « Le petit loup gris viendra te chercher ». Une menace familière, répétée au fil de l’enfance, qui finit par appartenir au paysage ordinaire.
Au cours de notre entretien, Agalakova établit un autre parallèle avec d’autres comptines russes. Certaines mettent en scène un personnage confronté à une alternative sans issue heureuse : « Si tu vas à droite, tu perds ton cheval ; si tu vas à gauche, tu perds ta tête. »
Dans les deux cas, le choix est hanté par la perte. Quelque chose de précieux sera sacrifié, quel que soit le chemin emprunté. La peur n’a pas besoin d’être constamment formulée comme une menace explicite : elle peut s’installer dans les histoires, dans les réflexes familiaux et dans les avertissements transmis d’une génération à l’autre.
Agalakova trace les parallèles avec certains comportements durant les grandes manifestations de 2011 contre le régime de Poutine et la corruption. À l’époque, raconte-t-elle, des parents qui avaient grandi sous le régime soviétique conseillaient à leurs enfants de ne pas y aller et de ne pas se mêler de politique.
Ce conditionnement ne suffit pas à expliquer l’histoire politique russe, et encore moins à réduire les Russes à une population incapable de résister. Mais selon elle, il aide à comprendre comment la prudence peut devenir une habitude, comment l’autocensure se transmet et comment le silence finit parfois par sembler plus raisonnable que la prise de risque.
Agalakova a longtemps travaillé pour Channel One, l’une des principales chaînes de télévision publiques russes. Elle explique qu’en 2005, elle croyait encore pouvoir devenir une journaliste honnête. À cette époque elle couvrait les élections et les relations entre la Russie et l’Europe étaient encore bonnes mais elle ne souhaitait pas être responsable du traitement de la politique étrangère de la chaîne. C’est à ce moment que les compromis ont commencé à s’accumuler.
En 2010, alors qu’elle est correspondante à Paris, sa rédaction lui demande de ne pas préciser de combien d’années l’âge légal de départ à la retraite doit être repoussé en France : de 60 à 62 ans. Le détail paraît anodin. Il ne l’est pas. Sans ce chiffre, les téléspectateurs voient les manifestations, les grèves et les rues bloquées, mais ne disposent pas de l’élément essentiel pour comprendre ce qui mobilise les Français.
À l’époque, en Russie, l’âge légal de départ à la retraite est encore fixé à 55 ans pour les femmes et à 60 ans pour les hommes. Donner ce chiffre aurait donc permis aux téléspectateurs de comparer les deux situations et, peut-être, de regarder autrement les revendications françaises. En l’omettant, le reportage pouvait réduire une mobilisation sociale à des images de désordre, tout en évitant une comparaison potentiellement embarrassante pour le pouvoir russe.
L’information n’était pas nécessairement fausse : elle était privée de ce qui lui donnait son sens. La propagande fonctionne nonseulement en choisissant ce que l’on montre, mais surtout ce que l’on passe sous silence.
Une autre fois, on lui demande de montrer des images particulièrement violentes de manifestations afin de décourager les téléspectateurs de participer eux-mêmes à des rassemblements.
En 2021, alors qu’elle couvre une mobilisation de policiers en France, elle filme un policier qui lui dit, en substance :
« En Russie, vous respectez les policiers. »
Ce reportage est largement diffusé et la rédaction se montre satisfaite. Pourtant, souligne Agalakova, son interlocuteur semblait ignorer à quel point la police peut inspirer la peur en Russie.
Ce qui importe ici n’est pas seulement ce que les images montrent, mais ce qu’elles permettent de raconter, et ce qu’elles laissent hors champ. Un reportage peut contenir des scènes réelles tout en construisant une représentation trompeuse de la réalité. La propagande n’exige pas toujours que l’on invente les faits : elle peut s’appuyer sur leur sélection, leur hiérarchisation et l’absence de tout contrechamp.
Ce mécanisme n’est pas propre à la Russie. En France aussi, le traitement télévisuel des mobilisations sociales mérite d’être interrogé. Par exemple, le 18 octobre 2026, le journal de 20 heures de France 2 a diffusé près de douze minutes d’images de violences survenues lors des manifestations de la veille, sans commentaire, reléguant au second plan l’ampleur des rassemblements pacifiques et festives. Cette séquence a provoqué des critiques jusque dans les rangs des journalistes de France Télévisions.
Le 24 octobre, les affrontements survenus en marge de nouveaux cortèges ont, eux aussi, occupé une place importante dans le récit médiatique, alors que des manifestations se déroulaient dans le calme dans plusieurs villes.
Il ne s’agit pas de confondre la situation française avec celle d’une Russie où le pouvoir réprime les voix dissidentes et verrouille l’information. Mais montrer les violences sans donner à voir la mobilisation dans son ensemble, c’est risquer de transformer la couverture d’un événement en récit à charge. La question n’est donc pas seulement de savoir si les images sont vraies, mais quelle réalité leur accumulation finit par fabriquer.
Quand devient-on propagandiste ? Au moment où l’on prononce consciemment un mensonge ? Ou plutôt, lorsqu’on accepte de ne pas donner un chiffre, de ne montrer qu’une partie d’une manifestation, de ne plus poser certaines questions, tout en continuant à se dire que l’on fait correctement son travail ?
Agalakova décrit cette transformation comme un processus progessif :
« Quand il y a trop de compromis, on s’y implique »
Elle dit avoir pris la mauvaise direction en 2005 et ne pas avoir réussi à partir à ce moment-là. Elle est finalement partie en temps de guerre.
Son témoignage mérite d’être entendu dans toute sa complexité. Il ne s’agit ni d’effacer la responsabilité individuelle derrière les contraintes du système, ni de réduire son parcours à une succession de choix personnels mais bien de comprendre comment un système d’emprise peut se construire à travers le travail : la dépendance à un emploi, la peur de perdre sa place, les compromis successifs et les concessions que l’on finit par justifier pour continuer à exercer son métier. Peu à peu, le renoncement devient une habitude, jusqu’à ce que l’on ne mesure plus ce que l’on a abandonné en chemin.
La propagande se loge aussi dans le vocabulaire. Agalakova raconte que, lorsqu’il était question de la guerre en Ukraine, il fallait parler de « réunification » plutôt que d’annexion. Le mot « explosion » ne pouvait pas être prononcé : il fallait lui préférer le terme russe хлопок, qui peut évoquer un claquement ou un bruit sourd selon le contexte. Une baisse de la production devenait, quant à elle, une « croissance négative ».
Ces expressions montrent comment les mots peuvent atténuer une violence ou rendre acceptable une réalité qui, formulée autrement, soulèverait des questions. Le langage journalistique cesse alors de décrire le monde pour contribuer à le rendre conforme au récit officiel.
Le plus frappant, c’est que ce mécanisme peut devenir presque ordinaire. Les consignes, les habitudes et la connaissance de ce qui est attendu suffisent parfois. Le journaliste apprend les limites, les anticipe, puis finit par les intégrer à son travail.
C’est précisément ce qui rend le témoignage d’Agalakova important : elle décrit moins un basculement soudain qu’une série de concessions, dont elle ne mesure pleinement le sens qu’après coup.
Dans le film, la prise de conscience de la journaliste se joue aussi au sein de sa famille. Sa fille, Alica, a grandi dans un environnement multiculturel et ne partage pas le même rapport à la Russie ni la même adhésion au récit patriotique que sa mère voudrait lui transmettre. Elle regarde le travail de celle-ci avec une distance qu’Agalakova n’est plus capable de maintenir.
À seulement treize ans, sa fille lui pose une question directe :
« Est-ce que tu fais de la propagande ? »
Agalakova décrit sa fille comme « définitivement plus libre », née dans un autre monde. Elle explique que celle-ci lui a tendu un « miroir impitoyable », sans rancune, en cherchant la vérité et en poussant sa mère à regarder la sienne.
La scène est centrale parce qu’elle renverse les rôles. La journaliste, qui a longtemps interprété et raconté le monde, se retrouve interrogée par une adolescente qui ne reconnaît pas dans son travail le journalisme que sa mère pense exercer. Le doute ne vient pas seulement de l’extérieur du système médiatique : il surgit dans l’intimité, là où les justifications professionnelles ne suffisent plus.
Qu’est-ce qui permet de reconnaître la propagande lorsque la personne qui la produit ne la voit plus ? Une autre génération ? Une éducation différente ? La distance avec le récit soviétique ? Le fait de ne pas avoir à protéger une carrière dans le même univers professionnel ?
Le film ne propose pas de réponse simple. Il montre plutôt comment le regard de sa fille rend visible une contradiction qu’Agalakova pouvait jusque-là tenir à distance.
Le documentaire prend alors la forme d’un examen de conscience. Agalakova ne se présente pas comme une journaliste simplement trompée par un système extérieur à elle. Elle s’interroge sur sa propre participation et sur les raisons pour lesquelles elle a accepté de rester aussi longtemps.
« Je pensais que lorsque ma fille aurait fini l’école, je démissionnerais », confie-t-elle. La rupture n’était donc pas totalement impensable avant 2022, mais en attendant, il fallait continuer.
Combien de temps faut-il pour reconnaître qu’un système est devenu inacceptable avant de trouver la force d’en sortir ? Combien de fois se dit-on que l’on partira plus tard, quand les circonstances seront plus favorables, quand les responsabilités familiales seront moins lourdes, quand le risque paraîtra moins grand ?
Agalakova formule sa culpabilité en des termes très forts :
« Chaque citoyen russe est coupable à sa manière. Abandonner est aussi une faute. »
Il serait facile d’en faire une condamnation générale de toute une population, mais ce serait passer à côté de la tension qui traverse son témoignage. La responsabilité n’est pas la même pour tout le monde, pas plus que les risques encourus. Un journaliste installé à l’étranger ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne qui vit en Russie, dont les proches y vivent aussi et qui sait qu’une prise de parole peut avoir des conséquences judiciaires.
Mais Agalakova refuse pour autant de se réfugier entièrement derrière la peur ou les contraintes du système. Son film cherche à faire comprendre les compromis qu’elle a acceptés, sans faire disparaître la question de sa propre responsabilité.
Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, Agalakova démissionne de Channel One. Elle se trouve alors à Paris, où elle travaille comme correspondante. Elle sait qu’elle ne pourrait probablement pas parler de la même manière si elle était à Moscou. Aujourd’hui, elle le dit sans détour : elle ne peut plus retourner en Russie. Pour elle :
« La peur est le mot d’ordre »
Cette peur ne relève pas seulement du ressenti individuel. Les mécanismes de répression sont documentés. En mars 2022, les autorités russes ont adopté des dispositions pénalisant la diffusion d’informations sur l’armée considérées comme fausses et la « discréditation » des forces armées. Ces lois ont servi à poursuivre des journalistes et des personnes opposées à la guerre. Le Committee to Protect Journalists a également documenté les emprisonnements, les condamnations et les poursuites par contumace visant des journalistes russes exilés. CPJ, Russia’s repression record, février 2026.
Le régime ne se maintient pas seulement par l’adhésion au récit officiel, mais aussi aussi par le coût de la dissidence : le risque d’être arrêté, de perdre son emploi, d’exposer ses proches, de voir ses publications interdites ou de ne plus pouvoir exercer son métier. Le silence peut alors devenir une stratégie de survie, même chez des personnes qui ne croient plus au discours qu’on leur demande de répéter.
Pour autant, les Russes ne sont pas dépourvus de capacité de résistance. Des journalistes continuent de documenter les faits depuis l’intérieur du pays ; d’autres poursuivent leur travail en exil, parfois au prix de poursuites judiciaires et de pressions exercées sur leurs proches. Des citoyens manifestent, enquêtent, publient, refusent de relayer la version officielle ou choisissent des formes de résistance moins visibles. La peur pèse sur ces actes, mais elle ne les efface pas.
La question devient alors : pourquoi certaines des prises de parole les plus libres ne deviennent-elles possibles qu’une fois hors de Russie ? Et que perd-on lorsqu’on doit quitter son pays pour retrouver la possibilité de parler ?
L’exil ne résout pas tout. Agalakova évoque les difficultés à ouvrir un compte bancaire, à trouver un travail, à apprendre une nouvelle langue et à reconstruire une vie ailleurs. La guerre a bouleversé l’existence de nombreux Russes, y compris de celles et ceux qui la rejettent. Elle mentionne aussi des suicides parmi des journalistes russes en exil. Le prix de la rupture peut être intime, matériel et social, bien au-delà de la possibilité de s’exprimer publiquement.
Le film n’est donc pas seulement l’histoire d’une journaliste qui quitte un média d’État pour devenir une opposante. Il raconte aussi l’arrachement à un pays auquel elle reste attachée et la difficulté de transmettre cet attachement à sa fille sans lui transmettre en même temps les récits qui ont façonné sa propre vision du monde.
Le problème d’Agalakova n’est pas simplement qu’elle cesse d’aimer la Russie. C’est peut-être précisément qu’elle l’aime toujours, mais qu’elle ne peut plus confondre cet amour avec l’obligation d’adhérer au récit du pouvoir. À travers les images du film, on mesure combien elle reste attachée à ses racines et combien elle souhaite transmettre cet héritage familial à sa fille, qui grandit entre l’Europe occidentale et les États-Unis.
La question de la liberté de parole se pose aussi en France, même dans un contexte très différent de celui que décrit Agalakova. Après les violences du 17 octobre, Gabriel Attal a évoqué la possibilité de bloquer temporairement certaines plateformes numériques pour prévenir de nouvelles émeutes. La lutte contre les appels à la violence est une question réelle. Mais dès lors que l’on envisage de couper l’accès à des espaces où circulent aussi des informations, des témoignages et des appels à manifester, une autre question se pose : comment empêcher les violences sans restreindre plus largement la possibilité de s’informer et de s’exprimer ?
Les événements récents rappellent aussi que la parole en ligne peut rapidement devenir une question judiciaire. Fin octobre, une influenceuse a été placée en garde à vue à propos de publications liées aux mobilisations en cours. Les faits qui lui sont reprochés doivent être examinés : une procédure judiciaire ne suffit pas à démontrer une atteinte à la liberté d’expression. Mais ces affaires posent une question essentielle dans toute démocratie : comment distinguer les appels à commettre des violences de la parole politique, même provocatrice, et garantir que la réponse judiciaire reste proportionnée ?
La liberté d’informer ne se joue pas uniquement dans les rédactions ou dans les lois. Elle se joue aussi sur le terrain. En France, Reporters sans frontières a recensé au moins douze journalistes agressés ou intimidés alors qu’ils couvraient les mobilisations étudiantes et lycéennes depuis la fin septembre. Les faits signalés impliquaient aussi bien des membres des forces de l’ordre que des manifestants ou des tiers.
Ces violences ne sont évidemment pas comparables à l’emprisonnement ou à l’exil de journalistes en Russie. Elles rappellent néanmoins qu’informer suppose de pouvoir observer, filmer et témoigner sans être menacé ni empêché de travailler.
Le 24 octobre, des journalistes de Mediapart ont également été agressés et expulsés alors qu’ils couvraient le congrès du Rassemblement national à Orléans. Cet épisode rappelle une exigence élémentaire : aucun parti ne devrait pouvoir choisir à sa convenance ce que les journalistes ont le droit d’observer ou de documenter. Une presse libre ne garantit pas que chaque reportage soit juste ou irréprochable ; elle garantit que le travail journalistique puisse s’exercer sans intimidation.
Il ne s’agit pas de mettre ces événements sur le même plan que la répression organisée en Russie. Mais les examiner permet de rappeler que la liberté de la presse ne va jamais de soi. Elle suppose une vigilance constante, y compris lorsque les restrictions ou les pressions sont présentées comme nécessaires.
https://www.youtube.com/watch?v=jQedYVYCAz4
Le 2 novembre, l’ONU marque la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes. Selon l’UNESCO, plus de 1 800 journalistes ont été tués dans le monde entre 2006 et 2025, et près de neuf cas sur dix restent sans résolution judiciaire. UNESCO, Journée internationale de la fin de l’impunité.
Les assassinats sont la forme la plus extrême de la violence contre la presse. Mais le silence peut aussi être obtenu autrement : par les menaces, les poursuites, la censure, la surveillance, l’intimidation ou la précarisation de celles et ceux qui cherchent à informer. Il peut également se construire de l’intérieur, lorsque les professionnels finissent par anticiper les interdits et ajuster eux-mêmes leur travail à ce qu’ils savent pouvoir être diffusé.
Le parcours d’Agalakova oblige à regarder ce mécanisme avant son point de rupture. Il invite à se demander ce qui rend possible le conformisme, comment on apprend à accepter des limites toujours plus étroites et ce qui permet enfin de les remettre en cause.
En 2022, la parole d’Agalakova depuis Paris pouvait être entendue comme celle d’une journaliste qui retrouvait sa liberté après avoir rompu avec la télévision d’État. Quatre ans plus tard, son histoire invite aussi à examiner nos propres réflexes : ce que nous considérons comme dicible, les voix que nous jugeons légitimes, les restrictions que nous finissons par trouver normales parce qu’elles se présentent comme nécessaires.
Agalakova ne prétend pas être sortie indemne de son parcours. Elle ne se présente pas non plus comme une héroïne qui aurait toujours su quoi faire. Son témoignage a une autre force : il montre qu’on peut participer longtemps à un système, s’y habituer, en défendre certains récits et, un jour, commencer à les regarder autrement.
Le parcours de Zhanna Agalakova rappelle qu’un système ne tient pas seulement par ceux qui le dirigent, mais aussi par tous ceux qu’il parvient à faire taire, à convaincre ou à enrôler. Jusqu’au jour où continuer à se taire devient plus difficile que de tout perdre en parlant.
Entre janvier 2016 et octobre 2026 seulement, l’Observatoire de l’UNESCO a recensé 830 journalistes et professionnels des médias tués dans 74 pays. Le Mexique arrive en tête avec 121 morts, devant la Palestine (86), l’Afghanistan (61) et le Pakistan (46). La Syrie, le Yémen, l’Inde et l’Ukraine figurent également parmi les pays les plus meurtriers pour la profession.
Ces chiffres rappellent que le danger ne se limite pas aux zones de guerre : au Mexique, pays qui ne connaît pas de conflit armé généralisé, les journalistes paient aussi un lourd tribut à leurs enquêtes sur la corruption, les réseaux criminels et les pouvoirs locaux.
Derrière les chiffres, il y a des noms, des visages, des vies interrompues. Des journalistes assassinés pour leurs enquêtes, tués alors qu’ils couvraient une guerre ou réduits au silence parce qu’ils dérangeaient.
Nous rendons hommage à Daphne Caruana Galizia, Gauri Lankesh, Javier Valdez, Miroslava Breach, Jamal Khashoggi, Shujaat Bukhari, Lyra McKee, Peter R. de Vries, Shireen Abu Akleh, Maks Levin, Viktoria Roshchyna, Anas al-Sharif, Hossam Shabat, et à toutes celles et ceux dont les noms ne sont pas cités ici.
Nous n’oublions pas non plus Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou le 7 octobre 2006, dont le travail continue de rappeler ce que signifie informer lorsque le pouvoir veut imposer le silence.
À toutes et tous, hommage. Et à celles et ceux qui continuent d’informer malgré les menaces, la prison, l’exil et la peur : notre solidarité.
– Mr Mondialisation
Photo de couverture : Zhanna Agalakova, 14 octobre 2021 / WikimediaCommons
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Mr Mondialisation
Après le Pérou, le Bengladesh, le Népal, Madagascar, la Bulgarie, le Maroc, Timor-Leste ou encore la Lituanie, c’est au tour de la Gen Z française de se révolter. La fameuse « génération Tik Tok », jusqu’ici moquée, est entrée massivement dans le mouvement social, révolutionnant les pratiques de lutte, dépassant de loin les mots d’ordre […]
The post Du syndicalisme à la Gen Z : Comment faire la révolution ? first appeared on Mr Mondialisation.« Le 17 octobre, on sort de l’époque contemporaine ». Un slogan source d’espoir, mais observé aussi avec scepticisme, tant les mobilisations des dernières années ont été déçues : manifestations pour Gaza, révoltes des quartiers populaires, mobilisation pour les retraites, mouvement du 10 septembre 2025… Incontestablement, le 17 octobre a été historique… et en dit long sur l’insurrection qui gronde.
Historique aussi car en face, par sa réponse ultra-autoritaire à la colère légitime, le gouvernement a franchi une nouvelle étape de son processus de fascisation : un état de guerre contre le peuple. Historique, enfin et surtout — et c’est là que réside peut-être véritablement le « changement d’époque » —, car il apparait clairement que le bloc bourgeois fascisant au pouvoir peut perdre le contrôle ; si on tire plus fort, peut-être même peut-il tomber. Et si un jour il tombait, que ferions-nous ?
Spontané, le mouvement de la Gen Z est une lame de fond qui cumule les colères d’une génération pour laquelle les perspectives d’avenir dans « la France à Macron » sont devenues cauchemardesques. Entre les dérives de l’IA, la fascisation bourgeoise du pouvoir, les génocides, le chaos climatique, l’effondrement des services publics, de la biodiversité ou encore l’explosion des prix au profit des plus riches, les raisons de se mettre au boulot sans broncher sont de plus en plus maigres. Le mouvement – hormis des conseils et des bonnes pratiques – ne s’est donné aucune consigne, aucun mot d’ordre. Et à travers cette autonomie, il a réussi à effrayer le pouvoir.
Cette témérité de la jeunesse, elle a mis en branle-bas de combat toutes les organisations révolutionnaires, qui se demandent quotidiennement comment « abattre la citadelle », et donc comment augmenter le potentiel insurrectionnel des mouvements sociaux : d’abord remettre en question les méthodes traditionnelles de la lutte, poser sérieusement la question du rapport de force avec l’État, peut-être exalter le sentiment révolutionnaire. Autant de voies dans lesquelles la Gen Z s’est engagée d’elle-même, sans nul doute inspirée par les mouvements sociaux des précédentes années, mais sans avoir eu besoin d’être chapeautée par les vieux mouvements d’extrême gauche.
Mais la vie n’a pas encore changé. Alors, les aspirant·es à la révolution se demandent comment poursuivre et aller plus loin. Différentes pistes se lisent en sous-texte des nombreuses analyses critiques faites dès le lendemain du 17 octobre : faut-il suppléer au mouvement une force organisée, « construire » son autonomie, simplement lui assurer un soutien matériel et logistique ? Parfois un peu de tout ça à la fois ? Pour l’essentiel, la réflexion tourne autour du développement des capacités stratégiques du mouvement, dans l’objectif de se rendre un jour capable de renverser l’ordre social actuel; une pensée déjà présente durant les Gilets Jaunes.
Mais aspirer à la révolution, n’est-ce que construire une capacité insurrectionnelle ou est-ce plus que ça ? Ne se joue-t-il pas autre chose dans ce qui peut être construit sur le temps long ?
On a peu parlé des petites villes autour du 17 octobre. Il s’y trouve moins de débordements spectaculaires à médiatiser. Leur configuration n’est d’abord pas la même : les symboles de l’État sont moins présents, et ceux du capitalisme se trouvent plutôt dans de grandes zones commerciales excentrées. Sur 500 manifestants, y en aurait-il au moins 50 pour les envahir, dans un espace gigantesque truffé de caméras et où, surtout, tout le monde se connaît ?
Non, ce qui se joue dans ces territoires se situe à un autre niveau. Là, la construction de l’autogestion sur le long cours a un impact décisif. Une cantine, un journal autogéré, une assemblée dont la dynamique est bien huilée, livrent leur potentiel là où les liens sont plus resserrés et les solidarités peuvent vite se propager. Bien sûr, ces dynamiques existent également dans les grandes villes. Mais dans les petites, à défaut d’avoir la foule sous le coude, tout ce que l’on crée de moyens matériels, organisationnels, logistiques et qui peut être mis à disposition du mouvement social a un effet structurant que l’on ressent de mobilisation en mobilisation.
C’est ce qui s’est passé à Quimperlé, ville de 12 000 habitant·es du Finistère sud. Mais aussi à de nombreux autres endroits, où des militant·es œuvrent à la construction d’alternatives concrètes, utiles à la lutte comme à la vie quotidienne. Cette perspective offre un autre regard sur ce que peut signifier, sans trop de présomption, « construire la révolution ».

En fait, qu’est-ce qu’une révolution ? Faire tomber le pouvoir mais lui en substituer un autre tout équivalent n’est pas une révolution : ce n’est qu’un changement de chef. L’histoire récente nous en apporte un certain nombre d’exemples. Qu’est-il par exemple advenu dans l’essentiel des pays du Printemps arabe, si ce n’est d’avoir remplacé un régime autoritaire par un autre ? C’est une histoire bien connue pour les exilé·es de nombreux pays à travers le monde, dépossédé·es de leurs soulèvements. Le manifeste Révolutions de notre temps (Les Peuples Veulent, 2025) en fait un récit frappant.
Une révolution, c’est donc plus que ça : c’est une transformation sociale profonde. Pour la mener, il faut que les institutions anciennes laissent la place à de nouvelles. Qu’est-ce que cela pourrait signifier ? Les possibilités sont multiples : que la Commune devienne le principale échelon d’organisation politique, que les mairies laissent place à des assemblées de quartier, que les supermarchés laissent place à des coopératives alimentaires autogérées, que les lieux de travail soient repris par leurs salarié·es… ou d’autres choses encore bien différentes, pour lesquelles un véritable effort d’imagination est encore à faire.
Ce constat est absolument fondamental. L’Histoire vient l’appuyer. Il n’existe pas de Révolution Française sans un certain degré d’autonomie politique ; en 1789, ce dernier se potentialise dans l’Assemblée Nationale issue des États Généraux, qui concurrence puis finit par remplacer le pouvoir royal. Il n’existe pas non plus de Commune de Paris sans une forte capacité d’auto-organisation ouvrière, héritage des enseignements de la révolution dévoyée de 1848 et de l’important travail des militant·es investi·es dans les journaux, coopératives, mutuelles, syndicats, ou dans la toute jeune Associations Internationale des Travailleurs. Et il n’existe pas de Révolution russe sans les soviets, conseils ouvriers et paysans autogérés déjà expérimentés en 1905 et qui essaiment dans tout le pays en 1917. En d’autres termes : il n’est pas de révolution sans capacité réelle de substitution d’une forme de pouvoir à une autre.
Penser la révolution, ce n’est donc pas seulement imaginer une tactique victorieuse de combat face à l’État, c’est aussi se doter d’une réelle capacité de substitution.
Alors seulement l’insurrection peut aboutir en un processus révolutionnaire, rapport de force entre les institutions de l’ancien régime et du nouveau, jamais gagné d’avance et toujours long. Il a fallu 4 ans à la Révolution Française pour se débarrasser du roi, et presque un siècle pour que la République s’installe pour de bon dans sa forme contemporaine…
Les différences de doctrine concernant la révolution, en tout temps et en toute époque, sont grossièrement la résultante de ces 3 facteurs : tactique de lutte, capacités de substitution, vision du rapport de force lors du processus révolutionnaire. Il existe plusieurs manières de penser ce dernier, selon qu’on imagine qu’une organisation plus ou moins centralisée doit le prendre en charge – d’un parti fort à une fédération de groupes autonomes, avec toutes les hypothèses qu’on peut imaginer entre les deux.

Le syndicalisme au tout début du XXe siècle avait pris un tournant radical et développé un potentiel qui suscitait réellement la crainte du côté du pouvoir. Entre 5 et 10% des salariés de toute la France adhérent à la CGT autour d’un projet ultra combatif, entériné par la Charte d’Amiens de 1906 qui entend lutter :
« pour la disparition du salariat et du patronat [et] contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière »
Comment ? Par une « double besogne » : d’un côté travailler aux améliorations immédiates de la condition ouvrière, de l’autre préconiser la grève générale expropriatrice, en considérant « que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale. » Le niveau de conflictualité s’élève massivement durant ces années, où plusieurs grèves tournent à l’insurrection et où plusieurs ouvriers sont tués. En 1908, la grève de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges est explosive et mène à l’arrestation de 31 dirigeants de la CGT, qui reprendra à partir de là une orientation réformiste.
Pourquoi cet exemple ? Car il illustre à la fois cette recherche d’une tactique de lutte, d’un rapport de force, tout en explicitant ici une force fondamentale du mouvement : sa capacité à reprendre en main l’économie.
Cela nous amène à se poser la question suivante : aujourd’hui, quels sont les espaces dans lesquels d’autres rapports de pouvoir et de production sont explorés ? Les zones à défendre, les AG syndicales ou autonomes, les tentatives de Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA), les lieux autogérés, les listes municipalistes, pour n’en citer que quelques-uns.. pourraient-ils être généralisés ? Ces espaces ont-ils la même puissance que les fortes composantes coopérative, mutualiste, syndicale sur lesquelles s’appuyait le mouvement ouvrier au début du XXe siècle ?

Cela nous invite à aller chercher une autre Histoire, une histoire parallèle des temps longs de la construction d’alternatives, qu’il conviendrait aussi de nous réapproprier dans une perspective de lutte. Lorsqu’on désire le changement social, on peut non seulement s’en référer aux grands épisodes révolutionnaires qui ont marqué les derniers siècles, mais on peut aussi s’attarder sur tout l’arsenal matériel et organisationnel qui sous-tend leur possibilité.
Ainsi, pour revenir sur un autre exemple qui occupe une place importante dans nos imaginaires militants, la Commune de Paris ne devient plus seulement une histoire de faits d’armes et de réalisations politiques, mais aussi une histoire de capacités d’auto-organisation ouvrière développées bien avant 1871. Les mouvements révolutionnaires doivent planter, ici et là, les graines des institutions du lendemain, et les entretenir dans le temps long. Et il ne s’agit pas de ne prendre seulement en compte les questions de pouvoir politique et de travail ; mais aussi toutes les dimensions où il nous faut changer la vie : féminisme, rapports coloniaux, antiracisme…
Dans les centres d’archives sommeillent les traces d’expériences qu’il est riche d’aller explorer : statuts de coopératives de production ou de consommation, documents d’universités populaires, rapports de réunions syndicales, surveillance des activités de bourses du travail, papiers de coopératives de construction et d’habitation, carnets d’adhérent·es à des sociétés de secours mutuels – rappelons-nous que la Sécu n’est rien d’autre que l’universalisation d’un siècle de mutualité ouvrière ! Ces archives sont les traces de tentatives d’auto-organisation populaires élaborées sur des années, parfois des décennies, qui se sont rendues à leur époque capables de changer la vie et de soutenir la lutte. Il faut bien entendu les dépasser, en faire quelque chose d’actuel, utile aujourd’hui ; mais cela n’empêche pas d’y puiser de l’inspiration.
Par exemple, à la fac de Nanterre, autour du 17 octobre, s’est créé une université populaire nommé « l’école buissonière ». Le terme n’est pas anodin : il évoque le grand mouvement ouvrier qui a pris place en France au tournant du XIXe siècle. Quels étaient leurs succès, leurs échecs, que leur a-t-il manqué ? D’autant plus qu’à Nanterre, il a existé une de ces Universités populaires, et l’enseignement qui y était proposé se voulait radicalement émancipateur.
Un autre exemple : à Quimperlé, il a existé une « société de panification », intitulée La Famille, dont on retrouve les statuts aux archives départementales du Finistère. Créée en 1907, durant jusque dans les années 1930, son objectif était de fournir du pain aux familles du territoire, en prélevant sur chaque pain vendu une maigre cotisation venant nourrir une caisse mutuelle pour assurer la maladie ou le décès. Alors, pourquoi ne pas demander à un·e ami·e boulanger·e de retenter le même système tout simple ? L’argent obtenu pourrait par exemple servir à acquérir un système d’impression mutualisé servant celles et ceux qui en ont besoin sur le territoire.

Cette histoire, peut être complétées d’inspirations venues d’ailleurs : le système de mutualité décrit ci-dessus est par exemple tout-à-fait semblable à celui des tontines d’Afrique subsaharienne.
À l’heure où nos systèmes socialisés de solidarité s’effondrent, peut-être faut-il les recréer depuis la base. En cela, les petites villes peuvent tenir rôle de véritables laboratoires d’expérimentation.
D’abord car leur taille facilite la mise en réseau : imprimeur·euses, maraîcher·es, boulanger·es… Aussi car la pression immobilière y est généralement moins forte, impliquant un meilleur confort de vie et facilitant la possibilité d’investir des lieux. En retour, cela devient un processus facilitant lors des moments de mobilisation. L’enjeu plus difficile est de parvenir à créer et maintenir une base militante suffisante, qui se rend capable d’inclure de nouvelles personnes et de se faire force de proposition.
Cela peut prendre la forme d’un rendez-vous pour l’organisation collective, pour parler des problématiques du territoire, explorer à fond certains sujets qui nous touchent et réfléchir à des embryons de solutions locales ; cela peut être acquérir du matériel, de cuisine, de chantier, de tout ce qui est utile au quotidien, que l’on peut facilement prêter ; mutualiser un système d’impression pas cher (un risographe !) ; développer un système de garde d’enfants pendant les manifestations ; reprendre collectivement un lieu, où tenir des cantines populaires, des permanences sociales, syndicales, et de logement, venir en aide aux exilé·es ; créer une coopérative alimentaire, des provisions communes, des foncières de propriété d’usage…
Ces alternatives ne doivent pas être accessibles aux seul·es militant·es qui ont du temps à y consacrer. Il faut donc qu’elles améliorent la vie, concurrencent ce que le capitalisme a à offrir, libèrent du temps. C’est peut-être là le plus difficile, et qui demande d’expérimenter.
Les alternatives doivent aussi avoir une conscience aiguë de leurs propres biais, car ce que l’on peut construire dépend largement de là où on vit : populations et contextes politiques ne sont évidemment pas identiques partout. Aussi, il ne s’agit pas de construire sa chapelle au milieu de l’obscurité. Les grandes villes ont d’autres problématiques, pour lesquelles un important travail est à mener. Ce travail de construction doit certainement réfléchir rapidement à comment il peut se mettre à disposition de la grande ville d’à côté pour en appuyer matériellement les collectifs militants, les luttes quotidiennes, les mouvements sociaux.
Toutes les propositions simples formulées ci-dessus n’ont rien de bien nouveau, et partout des militant·es œuvrent à les développer. Il y a donc lieu de partager ce travail précieux, de voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, de mettre en réseau les initiatives qui ont du succès. Réalisations encore incomplètes, ces alternatives ont le mérite d’habituer à l’auto-organisation, à faciliter la reprise en main des vies le jour où le pouvoir vacillera pour de bon. Utiles pour résister face à l’extrême-droite, elles n’auront rien de superflu si c’est la gauche de rupture qui gagne les élections, tant cette dernière devra lutter pour mettre en place ses mesures.
– Elie Oriol
Photo de couverture : Manifestation du 17 octobre 2026 à Paris. Wikimedia.
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Elena Meilune
Attirer des travailleurs précaires dans des endroits isolés pour les faire « disparaître » : voilà ce que proposent ouvertement des militants d’extrême droite sur les réseaux sociaux. Une enquête judiciaire a été ouverte, notamment pour provocation directe à un acte de terrorisme. L’immense gravité de ces appels au meurtre contraste avec l’écho quasi-inexistant qu’ils ont suscité […]
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Quelques jours après l’attentat terroriste raciste de Trappes, une autre affaire d’une extrême gravité émerge dans l’actualité. Sur X, des individus tiennent des discussions au cours desquelles ils envisagent des guets-apens contre des livreurs noirs ou arabes, mais aussi des attaques contre des personnes musulmanes. À Lille, un chauffeur VTC a récemment signalé un possible guet-apens : neuf individus l’attendaient au lieu de rendez-vous, dans un endroit isolé.
Ces échanges remontent déjà au début du mois d’octobre, avant l’attentat de Trappes… Le 25 octobre, le député LFI Thomas Portes les dénonce publiquement et annonce saisir la procureure de Paris. Deux jours plus tard, le parquet confirme à l’AFP l’ouverture d’une enquête confiée à la brigade criminelle.
L’affaire peine à faire grand bruit… alors qu’appeler à assassiner des travailleurs en raison de leur origine, de leur couleur de peau et de leur religion devrait constituer un scandale national.
Dans un salon-audio de X intitulé L’heure est à l’action face à la violence des islamo-collabos antifas, lancé début octobre, plusieurs participants échangent sur les moyens de s’en prendre à des personnes noires, arabes ou musulmanes. « Vous commandez des McDonald’s, des trucs comme ça, dans des zones perdues, vous les faites venir et vous les faites disparaître », propose l’un d’eux en riant. D’autres participants évoquent des méthodes telles que l’« empoisonnement », le « mitraillage » ou le « sulfatage ».
Certains déclarent qu’il faudrait « profiter des prières de rue » pour s’attaquer aux personnes rassemblées, ou encore qu’« il va falloir tuer beaucoup de monde ». L’objectif revendiqué par certains est de « reconquérir le territoire » et d’« annuler l’islamisation », particulièrement à Paris et en Seine-Saint-Denis.
Un des participants dit appartenir à la DGSI. Un autre affirme avoir été formé pendant un mois en Israël et vouloir revenir avec ses « soldats » pour « reconquérir le 93 » qui « va rebasculer soit Reconquête, soit Front National ». Il ajoute que ce sera ensuite le tour de Marseille, Lyon, Nantes, Strasbourg…
L’Humanité rapporte, dans un article du 1er novembre, un témoignage particulièrement inquiétant. Selon Brahim Ben Ali, secrétaire général du syndicat INV VTC, un chauffeur aurait été confronté, la semaine précédente, à une situation rappelant les guets-apens évoqués sur X :
« À Lille, la semaine dernière, neuf personnes attendaient un chauffeur VTC commandé dans un endroit isolé. Il a lancé une alerte et les collègues sont arrivés rapidement, mettant les autres en fuite »
Le chauffeur aurait ainsi échappé à une agression grâce à la mobilisation de ses collègues, démontrant toute l’importance des réseaux d’entraide mis en place par les chauffeurs et livreurs pour assurer leur sécurité. Selon L’Humanité, le syndicat INV VTC généralise un dispositif déjà présent notamment à Lille, Bordeaux et Montpellier.
Des groupes de discussion permettent aux travailleurs de partager rapidement leur géolocalisation et de solliciter leurs collègues lorsqu’ils se sentent menacés. Brahim Ben Ali devait être reçu le lundi 2 novembre au ministère du Travail pour évoquer leur sécurité, précise le journal.
Les violences racistes – qu’elles soient négrophobes, arabophobes ou islamophobes – sont déjà une réalité depuis de longues années pour de nombreux livreurs. Interrogé par RMC, Diallo raconte avoir été victime d’une agression raciste de la part d’une cliente, qui lui a lancé des œufs et de l’eau, tout en le traitant de « sale noir ». Après avoir écouté les enregistrements diffusés sur X, il confie :
« On travaille la nuit, jusqu’à tard et entendre ce genre de choses ce n’est pas rassurant. On se sent menacé, on se dit tout le temps qu’il y a quelqu’un qui t’attend quelque part. »
La peur gagne aussi les familles. Un autre livreur explique que son épouse, après avoir découvert ces appels à la violence, l’appelle désormais chaque soir à 21 heures pour vérifier qu’il est toujours en sécurité. Si son mari ne répond pas, elle insiste jusqu’à obtenir de ses nouvelles. Elle lui a même demandé de ne pas sortir travailler.
Les menaces actuelles frappent une population professionnelle déjà particulièrement exposée aux violences et à la précarité. Selon le rapport SANTÉ-COURSE, publié en mars 2026 par une équipe de recherche de l’IRD et de l’Ined, en partenariat notamment avec Médecins du monde, 98,7 % des 1 004 livreurs interrogés à Paris et Bordeaux sont nés à l’étranger et 64,4 % sont sans titre de séjour.
L’étude révèle également que 60 % ont déjà subi des agressions verbales et 24 % des agressions physiques dans le cadre de leur travail. Parmi ceux ayant subi des agressions verbales, 81 % déclarent en avoir été victimes de la part de clients et 67 % de personnes travaillant dans des restaurants. Parmi les répondants, 14 % rapportent des violences ou agressions de la part de policiers.
À ces violences s’ajoutent les discriminations subies dans le cadre de leur travail, mais aussi des contrôles policiers fréquents : près des deux tiers des livreurs interrogés déclarent avoir été contrôlés par la police au moins une fois au cours des douze mois précédant l’enquête.
Dès 2021, le documentaire Les Délivrés, réalisé par Thomas Grandrémy, mettait en lumière les mécanismes de l’ubérisation : rémunération à la tâche, dépendance aux algorithmes, désactivation possible des comptes et absence d’une grande partie des protections associées au salariat.
Mais la précarité de ces métiers ne frappe pas tout le monde de la même manière. Dans son rapport annuel 2023 sur le racisme, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) consacre une section à ce qu’elle appelle « l’organisation racisée du travail » dans les plateformes. Elle souligne la surreprésentation des personnes immigrées et de leurs descendants dans ces activités, leur protection sociale partielle et leur dépendance aux algorithmes.
« Des travailleurs sans papiers trouvent aussi par là un travail précaire et non protégé avec un système illégal de locations de comptes d’autoentrepreneur »
S’appuyant notamment sur les travaux de la sociologue Sophie Bernard, la Commission décrit un système dans lequel des personnes confrontées à des difficultés d’accès à l’emploi se retrouvent concentrées dans des métiers précaires, avec peu de perspectives d’évolution. Pour les travailleurs sans papiers, la situation peut être encore plus brutale.
Autrement dit, l’ubérisation ne produit pas seulement de la précarité, elle reproduit et renforce les inégalités raciales déjà présentes sur le marché du travail.
À cette exploitation économique s’ajoutent des violences racistes qui ne datent pas d’hier. En janvier 2025, Franceinfo recueillait les témoignages de plusieurs livreurs, victimes d’insultes, de menaces et d’humiliations racistes de la part de clients. Certains se retrouvaient même privés de travail après avoir été accusés d’agression par les personnes qui venaient de les insulter.
Le syndicat Union-indépendants dénonçait alors la multiplication de ces situations et les suspensions de comptes qui pouvaient en découler. Non contents de subir des violences racistes, ces travailleurs risquent donc également de perdre leurs revenus lorsqu’ils tentent de se défendre.
Pour ces livreurs, la peur n’a donc pas commencé avec les appels au meurtre diffusés sur X. Exploités pour leur travail, discriminés pour leurs origines, couleurs de peau, religions, les voilà désormais désignés comme des cibles à abattre. Le tout dans une indifférence politico-médiatique assourdissante. Chez le bloc bourgeois et suprémaciste blanc, les poubelles incendiées méritent avantage d’indignation que des appels à assassiner des êtres humains.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Uber Eats / Wikimedia
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Simon Verdiere
Au Brésil, le candidat de gauche Lula a été élu face à l’extrême droite Bolsonariste. Pourtant, Flavio Bolsonaro, fils de l’ex-candidat Jair Bolsonaro, était arrivé largement en tête au premier tour. La plupart des sondages le donnaient gagnant au second. Pour renverser la vapeur, les partisans de Lula se sont en particulier appuyés sur une […]
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Baptisée Janonisme, cette tactique se fonde sur une approche innovante de la communication (notamment numérique) et de la mobilisation politique sur le terrain. En coordonnant leurs actions, les militants ont réussi à retourner les algorithmes contre leurs adversaires.
Mr Mondialisation vous présente 5 principes de cette méthode qui pourrait bien se développer en France pour faire gagner la gauche de rupture aux présidentielles.

L’un des outils principaux de la gauche brésilienne reposait sur un canal WhatsApp commun à tous les sympathisants. Mis en place au début de la campagne, il rassemblait au départ seulement 60 000 militants. Mais dans l’entre-deux-tours, il a grimpé jusqu’à 11 millions d’abonnés.
Cet unique canal, intitulé « l’armée de Lula », a permis au député André Janones de transmettre des consignes de « missions » simples, en particulier sur les réseaux sociaux, comme lancer un sujet, partager un hashtag, une image ou une vidéo. La pratique est même devenue ludique et facile à répéter pour les militants.
Grâce à cette tactique, tous les participants pouvaient se synchroniser dans un délai très court (de préférence moins d’une heure) pour faire décoller une publication et lui donner une visibilité maximale. La méthode préconise une action unie qui entraîne les faveurs de l’algorithme à l’inverse des initiatives dispersées.
Le député avertit malgré tout sur la nécessité de créer un canal de secours au cas où la plateforme ou la justice suspendrait celui-ci. Dans l’Hexagone, la France insoumise suit déjà cet exemple avec un fil similaire nommé « l’équipe de Mélenchon » qui a dépassé les 170 000 abonnés.
Il s’agit sans doute de l’un des aspects les plus marquants de cette campagne : cesser d’offrir du carburant à ses rivaux politiques. Le député rappelle ainsi que lorsque vous allez commenter une publication de l’un de vos adversaires, y compris pour le contredire et même intelligemment, vous ne faites en réalité que lui donner de la visibilité. Plus vous interagissez avec un post, plus l’algorithme la fera apparaître dans le fil d’autres utilisateurs.
La méthode préconise donc de liker, commenter, partager, s’abonner et regarder les vidéos en entier des comptes en faveur des idées progressistes afin de les diffuser en masse. À l’inverse, elle invite à ne pas interagir de quelques manières que ce soit avec les contenus des opposants. Ne pas répondre, ne pas se moquer ni insulter permet de les invisibiliser. Faire défiler rapidement l’écran va en outre indiquer à l’algorithme que la publication n’est pas importante et va ainsi le suggérer à moins de gens.
ATTENTION! People are mistranslating what I said!
I NEVER said people should block far-right accounts. I said they should IGNORE THEIR POSTS!
Blocking actually works against this strategy because the algorithm will understand that you didn’t see the content simply because…
— André Janones (@AndreJanonesMG) October 28, 2026
Ce point est particulièrement crucial parce qu’il offre une parade aux méthodes de l’extrême droite, très utilisées par Donald Trump, qui consistent à diffuser un maximum de propos polémiques, faux ou outranciers afin de générer beaucoup d’engagements de ses adversaires. En cas de réponse nécessaire, il est, par ailleurs, possible d’avoir recours à des captures d’écran plutôt que commenter directement une publication. Enfin, le blocage peut aussi intervenir pour ne pas être submergé par ses émotions et être tenté de répliquer malgré tout, même s’il n’est idéalement pas recommandé.
S’il est donc déconseillé de répondre directement aux militants de droite et d’extrême droite, il existe tout de même une façon de s’opposer à leurs idées : la technique du miroir. Il s’agit de créer du contenu original en contradiction radicale avec le message d’origine.
Si un membre du RN affirme, par exemple, dans un tweet que le réchauffement climatique est une illusion, il peut être judicieux de faire une déclaration expliquant les conséquences prochaines de cette catastrophe MAIS sans riposter sous la publication. L’idée est plutôt de créer des publications indépendantes qui peuvent être poussées par le canal de communication commun.
La même méthode peut être employée sur les formats. Qu’il s’agisse de vidéos, de mèmes ou d’expressions, tout ce que l’adversaire utilise peut-être détourné pour le ridiculiser ou pour redonner l’avantage au camp progressiste. Ce comportement pourra d’ailleurs inciter les militants de droite à commenter ces publications et à les diffuser plus largement malgré eux, y compris au sein de leur cercle de contacts. Un moyen simple d’élargir la fenêtre d’Overton.
Enfin, la méthode préconise aussi de se réapproprier des symboles nationaux souvent accaparés par l’extrême droite, comme le drapeau ou l’hymne du pays. Dépossédée de ce qu’il perçoit comme des signes de ralliements le camp identitaire s’en trouvera alors déboussolé.
L’un des constats des diverses expériences électorales démontre aussi une tendance des militants à rester enfermés dans une bulle. Autrement dit, le programme politique ne se diffuse que dans un cercle restreint de gens déjà convaincus.
Pour pallier ce problème, Janones préconise d’introduire des messages politiques à l’intérieur de références populaires. En ayant recours à la musique, à l’humour, au sport, à la culture ou encore au jeu vidéo, il devient envisageable d’élargir son audience. En détournant de la matière aimée de tous (des scènes de films, des chansons, etc.), il est plus aisé de produire des contenus dont la force de circulation précède la lecture politique.
Le député préconise ainsi d’utiliser toutes les formes de publications possibles tant qu’elles permettent de générer de l’engagement et de toucher un maximum de personnes. En outre, ces contenus doivent rester populaires et transmettre de véritables idées progressistes sans être trop intellectualisant.
Enfin, la méthode rappelle malgré tout qu’une campagne électorale ne peut pas reposer uniquement sur des interactions numériques. Les mobilisations en ligne doivent ainsi se transformer en engagements physiques qui peuvent ensuite alimenter les réseaux personnels.
Qu’il s’agisse de tracts, d’affiches, d’autocollants, de manifestations, de concerts, de porte-à-porte ou de rassemblements festifs, les événements physiques demeurent indispensables, notamment pour convaincre les individus éloignés du cercle virtuel et fortement influencés par les médias traditionnels.
Une dernière tactique mise en avant par le député consiste à susciter la curiosité en poussant les gens à enquêter par eux-mêmes. Les QR codes diffusés dans la rue peuvent, par exemple, servir de pont avec le milieu numérique. L’utilisation de hashtag ou de formulations mystérieuses peuvent aussi amener les électeurs à se rendre sur un moteur de recherche et à tomber sur du contenu militant.

Évidemment, il n’existe pas de méthode miracle pour vaincre la droite et l’extrême droite et que la gauche de rupture remporte les élections. La victoire de Lula est même loin d’être ample et il ne disposera pas de la majorité au congrès.
Néanmoins, cette élection rappelle que rien n’est joué d’avance et qu’il est toujours possible de faire mentir les enquêtes d’opinion. En France, le Nouveau Front Populaire avait d’ailleurs largement déjoué les sondages. Reste à savoir si Jean-Luc Mélenchon pourra en faire autant. Le Janonisme pourrait en tout cas apporter sa pierre à l’édifice. Et en attendant le scrutin, tous les espoirs et les tentatives d’y parvenir sont permises.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Lula et Janones. 22 octobre 2026. Wikimedia.
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Mauricette Baelen
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine. 1. La Finlande, pays le plus heureux du monde, au terme du mandat de Sanna Marin La Finlande a renforcé plusieurs politiques sociales : réforme du congé parental, scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans, reconnaissance […]
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La Finlande a renforcé plusieurs politiques sociales : réforme du congé parental, scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans, reconnaissance de l’autodétermination de genre, objectif de neutralité carbone en 2035… Ce qui lui permet d’être en tête du classement mondial du bonheur depuis 2018. Depuis le départ de la présidente, la coalition de droite a engagé des réductions de prestations sociales. (La Relève et la Peste)
Le gouvernement danois n’a pas demandé la dérogation à l’interdiction européenne de l’élevage de visons, qui entrera en vigueur en août 2027, avec une période de transition jusqu’en août 2029. Le vison d’Amérique ayant été classé parmi les espèces exotiques envahissantes, cette décision répond aussi aux préoccupations liées à la biodiversité et au bien-être animal. Après l’abattage de 15 millions de visons en 2020 pendant la crise du Covid-19, seuls sept élevages subsistaient au Danemark en août 2026. (notre-planete.info)
Il y a 30 ans, Steve et Terri Irwin on achèté un terrain de 1 416 hectares dans le Queensland et y plantent 44 000 eucalyptus pour restaurer l’habitat des koalas. Le domaine a ensuite été agrandi et intégré à un réseau de propriétés protégées couvrant aujourd’hui plus de 182 000 hectares. Au-delà des plantations, le projet vise à reconnecter les parcelles forestières, lutter contre les plantes invasives et préserver les déplacements des animaux. (Futura)
Sous la pression des pêcheurs artisanaux et des associations écologistes, le gouvernement français lance une consultation de deux mois auprès de la Commission européenne et des États membres pour interdire aux navires de plus de 25 mètres de pêcher dans les eaux côtières de la Manche-Est, du mont Saint-Michel à la frontière belge. Ces grands navires représenteraient près de la moitié des captures remontées dans les eaux territoriales des Hauts-de-France entre 2022 et 2024. (Vert)
Entrée en vigueur le 8 août 2026, la loi n° 38/2026 intègre officiellement la recherche, le sauvetage et les premiers secours aux animaux dans les missions de la protection civile portugaise. Chaque municipalité devra prévoir évacuation, hébergement temporaire et ravitaillement, ainsi qu’une zone spécifique pour les accueillir lors des opérations de secours. Cette réforme fait notamment suite à l’incendie de Santo Tirso, en 2020, qui avait coûté la vie à une soixantaine d’animaux dans un refuge faute de secours autorisés à intervenir. (Cap sur le Portugal)
Le suivi de l’ours brun coordonné par l’OFB a permis de détecter au moins 11 portées et 22 oursons dans les Pyrénées : neuf portées du côté français, notamment en Ariège, dans les Pyrénées-Atlantiques et en Haute-Garonne, et au moins deux portées de trois oursons côté espagnol. Deux portées initialement composées de trois petits n’en comptent toutefois plus que deux. Malgré ces naissances, l’association Pays de l’Ours s’inquiète de la consanguinité croissante au sein de la population pyrénéenne. (Pays de l’Ours)
UCPVax cible la télomérase, une enzyme présente dans la majorité des cancers, afin de stimuler les défenses immunitaires contre les cellules tumorales. Lors d’un premier essai clinique mené auprès d’une soixantaine de patients atteints d’un cancer du poumon métastatique sans solution thérapeutique, environ 80 % ont développé une réponse immunitaire au vaccin. Une amélioration de la survie a également été observée chez la moitié des patients répondeurs. Ces résultats préliminaires ont conduit à poursuivre les essais de phase II sur plusieurs cancers, avec plus de 200 patients ayant déjà reçu le vaccin. L’objectif est désormais de parvenir à un essai de phase III. (Inserm)
Modifiée au Moyen Âge pour alimenter les moulins, l’Aronde, rivière de 26 kilomètres qui rejoint l’Oise, va retrouver son ancien lit à Gournay-sur-Aronde. Les travaux doivent lui redonner un cours plus sinueux afin de ralentir les écoulements, favoriser les débordements naturels dans les marais, recharger les nappes phréatiques et restaurer les habitats naturels. Le projet vise aussi à mieux protéger le territoire contre les sécheresses. (France 3 Hauts-de-France)
À l’appel de syndicats et de la Fédération générale palestinienne des syndicats, une deuxième Journée internationale d’action des dockers doit débuter le vendredi 30 octobre pour dénoncer la guerre menée contre les Palestiniens et le militarisme. L’initiative entend mobiliser les travailleurs des ports à travers le monde, notamment pour empêcher le transport d’armes vers Israël. (Jacobin)
Dans la forêt de Białowieża, l’une des dernières forêts primaires d’Europe, des scientifiques et des responsables militaires défendent une stratégie originale : restaurer les zones humides, les marais et les cours d’eau pour créer une barrière naturelle contre d’éventuelles incursions militaires russes ou biélorusses. Baptisée « WarWilding », cette approche a été intégrée au projet de défense polonais « Bouclier vert de l’Est », avec notamment 120 millions de dollars annoncés pour réhumidifier les tourbières et les marécages. Elle pourrait aussi permettre de préserver la biodiversité et de lutter contre les sécheresses. Mais la multiplication des routes et des travaux d’infrastructure menace cette ambition en fragmentant les habitats et en perturbant les circulations de l’eau. (Mongabay)
– Mauricette Baelen
Photo de couverture – Unsplash / Ethan Hu