25.07.2026 à 18:06
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Le déclencheur immédiat de cet article est cette Une de « Lutte Ouvrière » :

Les militants internationalistes sont légitimement indignés par une telle Une, qui ne fait que concentrer une imagerie et un discours dominants, mais qui se fantasment « en opposition » à l’ordre existant. Tout y est : l’affirmation selon laquelle « Macron », qui est notre ennemi en effet, et symbolise ici les Etats européens, nous mènerait à « la guerre », et donc que les fauteurs de guerre sont les Etats européens (et pas Poutine, ni Xi, ni Trump) ; la mâle affirmation « nous ne marcherons pas », et la photo choisie pour symboliser le « clairon » : des funérailles de soldats ukrainiens tués au combat, présentés comme l’incarnation de « la guerre » détestée pour laquelle on voudrait nous faire « marcher ». Ce n’est nullement un hasard si c’est l’armée ukrainienne, et pas l’armée russe, qui est choisie par LO comme expression du danger qui nous menace. Sous couvert « internationaliste », cette Une porte le soutien à Poutine et donc à un seul des « camps » en présence.
Mais le militant de LO – récitant une doxa qui est loin de se limiter à LO et constitue un arrière-fond culturel bien plus largement répandu – dira, comme on peut facilement le deviner : « mais non, nous ne soutenons pas Poutine, nous combattons le capitalisme et la guerre partout, nous sommes les vrais internationalistes, et nous n’oublions pas, nous, que, comme le disait Karl Liebknecht, « l’ennemi principal est dans notre propre pays ». Les soutiens à l’Ukraine sont des va-t’en-guerre qui marchent dans l’union sacrée, comme en 1914, avec Macron ! »
Là, des militants internationalistes pro-ukrainiens entreprendront peut-être d’expliquer qu’ils ne soutiennent pas le réarmement européen, tout du moins tel que le défendent Macron, Merz et Von der Leyen, qu’ils ne sont pas pour les marchands d’armes, mais pour la défense de l’Ukraine dont le peuple vient d’ailleurs de manifester et d’imposer le renvoi du chef d’état-major Syrsky, montrant par là la voie de la victoire dans une guerre anti-impérialiste de libération nationale pour la démocratie, et que ceci a, véritablement, une portée révolutionnaire.
Toutes choses vraies en ce qui concerne les positions des véritables internationalistes que sont les pro-ukrainiens, mais qui ne parviendra pas à convaincre, non pas seulement le militant de LO ayant appris son catéchisme, mais beaucoup de gens « à gauche » pour qui la guerre, c’est forcément mal, et pour qui, et là ils ont raison, il faut vraiment faire attention à nos propres gouvernements, n’est-ce pas.
Il est plus que temps d’aller plus loin et de comprendre que les véritables internationalistes pour qui la défense de l’Ukraine est une question clef pour la révolution réelle aujourd’hui, sont les authentiques héritiers de Karl Liebknecht, et que c’est la position « à la LO », que l’on retrouve notamment côté POI/LFI, qui constitue l’équivalent réel dans le monde de 2026, de l’union sacrée de 1914. Mais cela se démontre et demande un retour sur l’histoire. Il en va de la compréhension pleine du présent.
Du même coup, il nous faut aller au-delà du terme « campisme » qui depuis 2022 s’est imposé dans le langage militant courant, ce qui est déjà un progrès, mais qui reste un terme susceptible de retournements et d’ambiguïtés.
De quoi le campisme est-il le nom ? De l’union sacrée, car quels sont les visages de l’union sacrée en 2026 ? Voila donc l’objet de cet article.
1914.
Notre trauma fondateur.
Le trauma de 1914 demeure fondateur, car il y eut à la fois, avec le basculement dans une guerre européenne puis mondiale annoncée comme courte, entrée dans l’ère des effondrements et des monstruosités, et abdication du grand mouvement ouvrier et socialiste qui, sur le continent européen et pensant exprimer l’avenir du monde, semblait être la grande force internationale de l’époque, et cessa d’un coup de l’être.
La social-démocratie allemande vota les crédits de guerre, le socialisme et le syndicalisme français se rallièrent à l’union sacrée, le Labour britannique se prononça majoritairement pour l’intervention du Royaume-Uni. Les racines sociales de ce ralliement, qui apparait, à qui lit les déclarations des uns et des autres des années précédentes, comme un reniement, ne se situent pas dans les larges masses – comme le disent beaucoup d’historiens pour qui le « sentiment national » fut prédominant. Ce ne sont pas les larges masses qui ont entrainé leurs organisations, ce sont les organisations qui ont d’elles-mêmes basculé et ont pesé sur les larges masses.
Le sentiment national fut utilisé pour le plongeon dans un massacre qui ne fut guère « national », dans la mesure où les organisations – SPD, SFIO, CGT, Labour, et l’Internationale que l’on n’appellera « la seconde Internationale » qu’à la suite de cet évènement – ont paralysé les velléités de résistance par leur retournement organique global.
L’atmosphère véritable, dans laquelle le deuil du mouvement ouvrier – qui a embrayé dans le cas français sur l’assassinat de Jean Jaurès -, la révolte, la résignation, ont précédé l’enthousiasme faussement festif des foules atomisées, est bien restituée dans l’admirable roman de Roger Martin du Gard, Les Thibault, ou dans le récit des souvenirs d’Alfred Rosmer et Pierre Monatte entre la Haute-Loire et les obsèques de Jaurès à Paris, où Léon Jouhaud, dirigeant de la CGT issu de l’anarcho-syndicalisme, parla au nom de « ceux qui vont partir et dont je suis » – alors qu’il n’en était pas et le savait, venant de s’entretenir avec le ministre de l’Intérieur …
Les racines sociales du ralliement organique des organisations, partis et syndicats, sont identifiables : formation d’un appareil bureaucratique autonome surtout dans le SPD allemand, existence de couches prolétariennes « aristocratiques » ayant plus d’acquis sociaux que d’autres, surtout dans le Labour britannique, poids de couches politiques issues de la petite-bourgeoisie intellectuelle (élus, journalistes, médecins, professeurs …), surtout dans la SFIO française, mais aussi, et le trait subjectif clef est là, retard décisif dans l’élaboration consciente d’une stratégie révolutionnaire internationale du mouvement socialiste mondial, envisageant que faire en cas de guerre européenne, de révolution en Russie, ou de coup de force autoritaire en Allemagne.
J’indique ces trois éventualités, car elles étaient celles que pointait déjà le vieil Engels avant sa mort en 1895, comme étant les principaux faits susceptibles de mettre fin à la période de développement faussement pacifique que connaissait alors l’Europe, combinée au colonialisme.
Un mot sur Lénine.
Ce retard stratégique décisif, chaque section nationale de l’Internationale vivant dans ses frontières, concernait aussi Lénine, qui tomba de sa chaise en août 14 et cru même un instant que le vote des crédits de guerre par le SPD était un fake, comme on dirait aujourd’hui. S’il se cabra contre l’union sacrée, c’est d’ailleurs parce que sa propre perspective concrète était tout aussi nationale que les autres, mais qu’elle était révolutionnaire puisqu’il s’agissait du renversement du tsarisme.
Avec le sens de la pointe révolutionnaire qui le caractérisait, Lénine a voulu rompre aussi avec le pacifisme : la lutte contre la guerre ne visait pas la paix, ou disons qu’à travers l’aspiration à la paix, elle conduisait à la révolution. Si la transformation de la guerre en révolution passait immédiatement par l’opposition à la guerre et à l’union sacrée, dessinant des perspectives de fraternisation des soldats par-delà les tranchées, elle allait aussi vers la guerre civile, donc vers la guerre.
Lénine a mis des mots, de nature politique et idéologique, sur les facteurs du retournement : révisionnisme, réformisme, social-pacifisme, aristocratie ouvrière, impérialisme. Il a formulé la ligne générale d’une stratégie révolutionnaire immédiate, formule algébrique, dans la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ». C’était beaucoup mais la formule chez lui est restée algébrique, ce qui peut d’ailleurs se comprendre avant 1917.
Le rôle du conservatisme mental, idéologique et organisationnel.
Dans les esprits des dirigeants ralliés à l’union sacrée, il ne s’agissait toutefois pas d’un retournement. Ce point est très important : c’est le conservatisme idéologique et pratique, et pas la rupture avec ce que l’on faisait déjà, qui a été la forme concrète du ralliement.
Les sociaux-démocrates allemands n’avaient qu’à reprendre le langage d’Engels contre le tsarisme, pour la Pologne, détestant la Russie. Les socialistes français revivaient le langage de 1793 contre l’envahisseur prussien, et de la Commune contre l’asservissement de la nation. Les uns et les autres étaient dans la continuité.
Même les anarcho-syndicalistes français, chez qui on trouve des cas spectaculaires de retournement apparent, passant en un tournemain de « à bas le drapeau » à « vive le drapeau », étaient néanmoins dans une certaine continuité : en 1907 Emile Pouget et Emile Pataud, dans leur petit livre Comment nous ferons la révolution, avaient raconté la grève générale remettant en marche la production sous le contrôle des bourses du travail en France … suivie de la victoire de cette France universelle débarrassée de tout nationalisme contre les Prussiens, derniers représentants du chauvinisme honni, venus attaquer la révolution (française !) !
En résumé, le ralliement à l’union sacrée (et non pas seulement une éventuelle acceptation les dents serrées du fait de la guerre), en 1914 a matérialisé, changeant la quantité en qualité, l’attachement organique des principaux mouvements ouvriers et socialistes nationaux à « leurs » Etats impérialistes propres, et cela s’est fait pour eux, subjectivement, non pas dans une rupture avec leur passé, mais dans un sentiment de continuité idéologique : j’insiste sur cet aspect, car on va le retrouver systématiquement. Les appareils (terme non péjoratif en soi) sont toujours conservateurs, et sont en général en retard d’une guerre.
C’est flagrant en France où, par exemple, le vieil Edouard Vaillant, socialiste intègre, croyait revivre 1870 en 1914 (alors que, déjà, jeune homme en 1870 alors disciple de Blanqui, il avait voulu refaire 1793 !). « Le mort saisit le vif » particulièrement dans les grandes situations, surtout à leurs débuts. En Allemagne, la guerre contre la Russie avait été un objectif programmatique des communistes en 1848, à juste raison … à cette date !
Une mémoire pesante.
La « Grande guerre » fut une horreur, et la révolution russe est survenue comme horizon et appel possible pour en sortir. Le souvenir laissé dans la mémoire collective à partir de ce trauma inaugural, recomposé et réécrit ensuite des milliers de fois dans les organisations communistes, est largement tronqué, et ne permet pas de comprendre les processus qui furent à l’œuvre, car ce souvenir est lui-même surdéterminé par la forme de ralliement à l’ordre mondial qui va suivre.
Il se résume ainsi : « les socialistes ont trahi en 1914 », sauf les Russes, et donc, « la guerre » par excellence c’est 1914, guerre impérialiste dans laquelle aucun des camps en présence n’est porteur de progrès, où il n’y en a pas un pour rattraper l’autre.
A nouveau en retard d’une guerre, les consciences militantes aborderont donc la seconde guerre mondiale comme la simple répétition de la première (« c’est reparti comme en Quatorze » !).
Et, pour affirmer leur pureté, plus d’un siècle après, les militants de LO ou des appareillons néostaliniens d’aujourd’hui se disant trotskystes, n’ont qu’à se dire que, comme en 14, ils sont les internationalistes contre les méchants va-t’en-guerre de l’union sacrée, préparant la grande fraternisation des déserteurs russes et ukrainiens, « comme en 1917 » …
1917 et après.
Légitimité d’Octobre.
La révolution dans l’empire des tsars avait commencé en 1905 : elle venait.
Mais la guerre l’a préemptée et en a conditionné les formes. Elle fut l’accélérateur par lequel les femmes, les soldats, les ouvriers, renversent le tsar en février 17.
La poursuite de la guerre par le gouvernement provisoire, soutenu en cela par les « socialistes modérés », et exigée par les impérialismes britannique et français, conditionna le refus ou l’impossibilité de répondre à quelque aspiration populaire que ce soit, des élections libres à la question agraire en passant par l’autodétermination des peuples. Lénine comprit l’opportunité et engagea les bolcheviks dans la révolution d’Octobre, opérée concrètement par Trotsky, avec comme soutien social massif la classe ouvrière urbaine, et avec comme base large l’espérance des larges masses dans la paix, la terre et les autodéterminations.
La révolution d’Octobre, en elle-même, née d’une protestation sociale contre la poursuite de la guerre, affirmant la perspective d’une révolution internationale, est légitime.
Hypothèques sur Octobre.
Mais elle fut d’emblée hypothéquée par les quatre circonstances que voici.
Premièrement, l’héritage d’arriération, non pas tant seulement l’inculture des larges masses qui voulaient la surmonter et étaient alors en pleine auto-activité, que l’absence de traditions et d’acquis démocratiques et de formes juridiques, dont toutes les forces politiques socialistes de Russie n’avaient cure, à l’exception des mencheviks.
Deuxièmement, le risque d’isolement, très vite confirmé, faute d’ouverture de la révolution socialiste en Allemagne, qui conduisit d’abord au traité de Brest-Litovsk, puis facilita la terrible guerre civile prenant la République soviétique en étau, et accélérant son basculement, étatique, militaire et policier.
Ces deux premières hypothèques sont bien connues et sont, traditionnellement, celles qu’ont souligné les trotskystes, signalant la responsabilité clef de la social-démocratie, allemande surtout, dans cette affaire. Dans un contexte d’« arriération et isolement » il faut répartir la pénurie et le répartiteur est tenté de se servir le premier et devient un bureaucrate. Ce serait la racine première du stalinisme.
Cependant, les deux autres hypothèques, pesant elles aussi sur la suite de la révolution d’Octobre, jouent également un rôle essentiel.
Troisièmement, donc, la question nationale, facteur ignoré en général jusqu’à l’apport des Ukrainiens et des historiens revenant sur cette période, avec Marko Bojcun, Zbigniew Kowalewski et quelques autres.
Octobre, l’Octobre russe, n’était pas seul mais s’est cru seul, ignorant les révolutions prolétariennes ukrainienne et finlandaise d’abord, et celles de Lettonie, de Géorgie et des autres nationalités de l’empire des tsars.
L’Ukraine fin 1917 a deux gouvernements soviétiques au sens où ils s’appuient sur des conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats (en ukrainien des radas) rivaux, le plus légitime nationalement étant celui de K’yiv (l’UNR, l’autre étant le gouvernement soviétique bolchevik de Kharkiv), et les mesures concernant la terre et l’économie vont souvent aussi loin que celles prises en octobre à Petrograd.
La Finlande en février 1918 coche toutes les cases qui devraient la faire considérer comme un « Etat ouvrier » ou un Etat commune, avec à cette date un niveau d’armement et d’auto-organisation populaire bien supérieur aux Russes, et cela au nom de la défense de la démocratie et de la constituante finlandaise.
Ces deux révolutions ont été ignorées par les bolcheviks russes, puis combattues, dès le printemps 1918 en Ukraine sous la forme d’une armée rouge anti-ukrainienne et pogromiste, ou dénigrées en prétendant que la Finlande, où la répression permise par le traité de Brest-Litovsk est digne de celle de la Commune de Paris, n’avait pas eu de vraie révolution.
Le chauvinisme russe des bolcheviks a donc été un facteur non négligeable de l’isolement de leur révolution par rapport à l’Europe, avec lequel Finlande et Ukraine puis Pologne auraient pu être les premiers ponts.
Quatrième hypothèque enfin, l’absence de stratégie révolutionnaire européenne et mondiale, en dehors de l’imitation mécanique et militarisée des bolcheviks, qui ne pouvait pas en tenir lieu, que nous avons dans les thèses du premier congrès de la Comintern (1919) et dans les « 21 conditions » du second congrès (1920).
Entre les conférences socialistes internationalistes de Zimmerwald et de Kienthal d’une part, en 1915 et en 1916, et le peu représentatif « premier congrès de l’Internationale communiste » en mars 1919 à Moscou, d’autre part, il y a d’ailleurs un hiatus. Une stratégie révolutionnaire européenne et mondiale n’émergera qu’à partir de fin 1921, ce sera la politique du front unique ouvrier.
Quand Lénine est au pouvoir en octobre 17, il ressent, au témoignage de Trotsky, un certain vertige : strictement rien n’avait été élaboré sur quoi faire ensuite, en dehors de l’appel universel à la révolution et à la fin de la guerre.
Bien des circonstances historiques et humaines (dont le retour des émigrés en Russie en 1917, car, de la Suisse à New York, ils avaient été des incarnations de l’internationalisme du moment zimmerwaldien) peuvent expliquer cette situation, il ne s’agit pas ici de « charger » Lénine qui a produit un effort littéralement surhumain d’improvisation, d’explications continuelles, et d’action. Mais le fait demeure.
D’ailleurs, la troisième et la quatrième hypothèques sont liées : une stratégie révolutionnaire cohérente à l’échelle européenne ne pouvait pas faire l’impasse sur les ponts révolutionnaires entre Russie et Allemagne qu’auraient pu être, et qui l’ont tenté, les révolutions ukrainienne, finlandaise, baltes et polonaise.
La contre-révolution par le rapport social étatique.
Le résultat de tout ce qui précède est que l’Etat issu de la révolution d’Octobre prend forme en réalité dans la guerre civile (en laissant ici de côté la discussion de ses premières formes, très multiples en réalité), et que cette forme est celle de l’empire russe, d’un appareil d’Etat sans limites, car les normes juridiques, déjà faibles sous les tsars, et la propriété privée aussi contestable soit-elle, ne fonctionnent plus comme limites, non pas limites aux intérêts prolétariens mais au pur autocratisme étatique.
Le rapport social étatique domine dès 1918 et, malgré des concessions aux nationalités qui ne sont pas de pures formes (les Républiques Socialistes Soviétiques d’Ukraine, de Biélorussie, etc.), c’est un rapport social organiquement lié à la domination nationale-impériale russe.
Le rapport social étatique n’est pas socialement neutre, il va être le véhicule premier, ce que l’Opposition de gauche n’avait pas vu considérant les bureaucrates staliniens comme des « centristes » et le vecteur premier du retour au capitalisme comme porté par les malheureux koulaks, du maintien et de l’extension des rapports sociaux capitalistes en URSS, sous la forme de la généralisation du salariat, de l’expropriation de la paysannerie, et de la pression du travail forcé, sous des formes déjà expérimentées par le capital auparavant, en contexte colonial.
Jusqu’à la mort de Lénine, les dirigeants bolcheviks tentent encore, par la politique du front unique ouvrier dans l’Internationale, de se sortir du trou dans lequel ils s’enfoncent. Avec l’avortement de l’Octobre allemand, en 1923, l’Etat prend définitivement le dessus et Staline, l’éminente médiocrité, s’en fait le porte-voix : cela donne le « socialisme dans un seul pays ». La direction du mouvement communiste international à Moscou est alors l’épicentre de l’organisation des défaites, la défaite chinoise de 1927 et la défaite allemande de 1933.
De la défense de la patrie à la défense de la patrie du socialisme.
L’union sacrée en 1914 avait été la première forme historique du ralliement actif des directions socialistes et prolétariennes à l’ordre mondial capitaliste et impérialiste. Chacun se ralliant à « son » impérialisme national, cela les opposait en temps de guerre, mais la paix retrouvée voyait se reformer la collaboration internationale des partis se disant réformistes, car les ralliements nationaux constituaient la forme concrète d’un ralliement global à la domination capitaliste comme forme mondiale. La défense de la patrie, justifiée dans certains cas, en servant d’alibi à l’union sacrée dans la guerre impérialiste qui ne défendait aucune patrie chez ses déclencheurs, n’est autre que la défense de l’ordre capitaliste global. En ralliant l’ennemi principal dans mon propre pays, comme disait Liebknecht, elle conduit à rallier l’ennemi mondial.
Défendre la patrie, mais cette fois-ci la patrie du socialisme : avant même l’affirmation « dans un seul pays », s’opposant à toute révolution mondiale et donc à toute révolution, cette formule apparaît, dans un sens de plus en plus national-étatiste, dès 1918 en Russie bolchevique.
Le trauma de 14, suivi du lever de soleil de 17, et leur combinaison puis la compression et l’étatisation d’octobre 17, ont produit une seconde forme de ralliement global à la domination capitaliste, par le truchement de la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » (1924), où la Terre promise du socialisme devient l’Etat, le territoire, à défendre inconditionnellement, et constitue la priorité sur tout, donc sur toute révolution survenant ailleurs. Concrètement, la caste au pouvoir, lancée dans l’accumulation du capital sous le nom de « construction du socialisme » à partir de 1929, ne veut d’aucune révolution effective ailleurs, mais peut annexer ou satelliser des territoires, ce qui n’est pas la même chose (c’est même le contraire) qu’une révolution.
La thématique de la patrie du socialisme s’appuie sur de profonds ressorts dans les représentations collectives séculaires, celles de la Terre promise. Il existe un endroit où les prolétaires sont au pouvoir : cette tragédie, ce grand mensonge, a été opérant dans de très larges masses. Pour toute étude historique et réflexion politique sérieuse, il faut s’en déprendre, y compris lorsqu’elles portent sur d’autres communes libres supposées, même réelles.
La seconde guerre mondiale.
La seconde guerre mondiale est une guerre inter-impérialiste comme la première, mais plus ample, plus mondiale, plus terrible, plus compliquée. Elle commence sous l’égide du pacte Hitler-Staline puis se poursuit, à partir de 1941, avec l’alliance Washington-Londres-Moscou contre les impérialismes allemand, japonais et italien. Sa transformation en guerre civile révolutionnaire passe par le canal de la Résistance et des soulèvements populaires contre la domination nazie, fasciste, ou celle des militaristes japonais, et se continue sans transition dans les soulèvements anticoloniaux de l’Inde à l’Algérie.
Le retard d’une guerre des secteurs militants, y compris antistaliniens, ne leur a pas permis d’avoir une prise réelle sur cette transformation en guerre civile révolutionnaire : comme Trotsky s’était mis à le crier, mais seulement dans le trimestre précédant son assassinat, en n’étant guère entendu ni compris de ses propres partisans, antimilitarisme, pacifisme et refus des impérialismes ne suffisaient absolument plus pour agir (voir mon travail sur la Politique Militaire du Prolétariat).
Le retard d’une guerre a également eu pour conséquence que la grande majorité des courants du mouvement ouvrier, antistaliniens compris (socialistes de gauche, syndicalistes, anarchistes, trotskystes malgré Trotsky …) ont envisagé en 1939 que 1914 recommençait et du coup, une partie d’entre eux ont en France basculé dans la nouvelle forme de l’union sacrée, réalisée non pour la guerre, mais au nom de la paix, en juin 1940, derrière le maréchal Pétain, et toujours d’ailleurs au nom de « la patrie ». L’union sacrée se formait alors autour de l’impérialisme français, mais dans sa soumission à l’impérialisme allemand.
Les penseurs libres et les rares courants fidèles à leurs principes sont alors parmi les Résistants comme ils s’étaient trouvés parmi les internationalistes en 1914.
Dans la seconde partie de la seconde guerre mondiale, les partis communistes parviennent souvent à diriger ou à influencer les mouvements de résistances nationaux tendant à des insurrections nationales et sociales, le terrain leur ayant été laissé, malgré le pacte Hitler-Staline, par les courants de gauche antistaliniens en retard d’une guerre.
Et vue la victoire finale – et le talon de fer stalinien sur la moitié de l’Europe embrayant sur le talon de fer nazi -, le mythe vivant de la patrie du socialisme se développera sous la forme d’un prétendu bloc d’Etats initialement dirigé par l’URSS, à l’issue de la guerre mondiale.
L’ordre impérialiste mondial bipolaire.
Simultanément, l’impérialisme américain devient dominant.
Les deux faits, bloc soviétique et domination américaine, sont structurellement liés : sans le repoussoir du « camp socialiste » ou « bloc soviétique », la régulation relative du commerce mondial, de l’accumulation du capital et des relations internationales par Washington, n’aurait pas été opérante. Jamais la domination étatsunienne n’a aussi bien fonctionné que dans le cadre bipolaire de la guerre froide et de ses alternances de « coexistence pacifique » ou de « Détente ».
Le système capitaliste mondial des Etats, les « relations internationales », au début du XX° siècle, se présentait comme la conflictualité entre quelques grandes puissances impérialistes dotées d’empires coloniaux. L’union sacrée de 1914 a valu ralliement des directions socialistes et ouvrières à ce système, consommée précisément quand il explose. Les partis réformistes, socialistes, travaillistes, sociaux-démocrates, héritent de ce moment historique, mais l’ordre/désordre mondial a traversé ensuite la crise généralisée qui va, en fait, de 1914 à 1945, avec ce qui est devenu, après 1924, un facteur contre-révolutionnaire clef : la « patrie du socialisme » en URSS.
La présence de l’URSS puis, après 1945, d’un système d’Etat autour d’elle, puis d’autres « patries du socialisme » (principalement la Chine) est devenue une dimension déterminante de l’ordre mondial capitaliste, non pas une menace existentielle pour celui-ci, mais bien sa poutre maitresse de 1945 à 1991. Tout s’ordonnera alors, pour contenir les révolutions autonomes qui sans cesse, comme lors de l’année 1968, tendront à tout submerger, autour de cette structuration mondiale où les anciennes puissances impérialistes d’avant 1914 acceptèrent le « leadership » américain et où toute perspective révolutionnaire sera phagocytée par la contrainte à choisir son camp géopolitique– ce sera là l’histoire de Cuba.
C’est alors, en fait, que le terme « campisme » s’applique le mieux aux conceptions selon lesquelles, que cela plaise ou non, les prolétaires sont un adjuvant du « camp socialiste » quand bien même celui-ci devrait être déstalinisé. La plus magistrale expression de ce campisme explicite fut donnée par Michel Pablo dans ses textes de 1950, La guerre qui vient et Où allons-nous ? expliquant, au nom du trotskysme, pourquoi il fallait être avec le « monde stalinien ».
Les éléments de crise dans celui-ci compliquèrent peu à peu la donne, engendrant l’apparition de nouvelles patries du socialisme rivales de la première : Yougoslavie, Chine surtout, Albanie, Cuba, Vietnam, Corée du Nord, Nicaragua, multiplication qui généra la tendance à fantasmer des petites terres promises nanties de commandante, imprimant une conception militariste au mauvais sens du terme, celui qui exige obéissance et abdication de la pensée, dont le tout dernier avatar sera, en 2013-2026, la croyance dans un « Rojava autogéré ».
Le schéma fondamental du ralliement à l’ordre capitaliste international reste celui du soutien, critique ou acritique, à une terre promise ou à plusieurs, et la prééminence des représentations que l’on n’appelait pas encore « géopolitiques » sur le combat pour la conscience, la lutte et l’organisation des larges masses prolétariennes elles-mêmes où que ce soit.
La division du monde en secteurs, opérée par la géographie dominante, le journalisme et les écoles militaires et diplomatiques, Est/Ouest et Nord/Sud et leurs recoupements, se retrouvent dans les représentations militantes qui, déçues par les pays du « socialisme réel » mais méfiantes sur ce qui pourrait sortir de tout renversement de ces dictatures, se rabattent sur les luttes de masse dans « le Sud », « les pays sous-développés », « les Etats coloniaux et semi-coloniaux », la « zone des tempêtes », en y reproduisant la plupart du temps un trait acquis dans la défense de la ou des « patries du socialisme » : les luttes de masse ne valent que par leurs chefs, de préférence en uniforme et moustachus, et ne sont lues et soutenues qu’à travers eux. Je caricature un peu, certes, mais la base, c’est ça.
Sur le terme « campisme ».
Si le terme « campisme » s’applique au mieux à la période 1945-1991, il n’avait pas, pour autant que je sache, cour.
Selon Bernard Dreano, il fut promu par Fidel Castro dans et à la suite de son fameux discours « funeste et mémorable » du 23 août 1968 à La Havane, où il proclame l’existence du « camp socialiste » pour justifier son soutien à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, commencée trois jours auparavant, et donc en fait son soutien à la contre-révolution brejnévo-stalinienne – ce choix du dirigeant cubain devait lourdement peser sur l’histoire propre de Cuba. La notion de « camp socialiste », ou celle plus large de « camp anti-impérialiste », était chez les castristes plus large que celle du seul « bloc soviétique », lequel en faisait, de toute façon, partie, comme son noyau dur en quelque sorte, même si l’on concédait parfois qu’il fallait le secouer un peu.
Cela étant, si vous effectuez une recherche sur les emplois anciens du mot, vous allez tomber sur des pratiques scoutes et de camping !
L’intéressant est de noter que « campisme » en tant que terme politique a été d’abord forgé par les campistes eux-mêmes, quoi qu’ils parlassent plus souvent simplement de « camp » et aplatissaient les notions de solidarité internationale et d’internationalisme sur le soutien au dit « camp ».
Le bon « camp », socialiste et/ou anti-impérialiste, s’opposant avant tout et toujours aux Etats-Unis, est un trait structurel, non seulement politique (au sens de lié à des organisations politiques), mais culturels, qui va rester bien au-delà de la fin du prétendu camp socialiste.
Le sens du mot « campisme » est donc bien, historiquement, soutien à un camp étatique, comportant d’ailleurs surtout, voire uniquement, des dictatures, contre « l’impérialisme » ou contre « l’Occident ». De même que le mot « antisémitisme » fut forgé par les ligues antisémites allemandes dans les années 1870 avec le sens explicite de haine des Juifs, le mot « campisme » l’a été par les campistes avec le sens univoque de soutien à un seul camp qui, si sa définition et ses limites peuvent fluctuer, est toujours anti-américain et anti-occidental, et aussi, de plus en plus, « antisioniste ».
Cette précision a son intérêt car certains défenseurs de ce campisme véritable disent parfois s’élever au-dessus de la mêlée pour pourfendre « l’autre campisme » ou le « campisme à l’envers » des pro-américains, pro-OTAN, pro-occidentaux ou désignés comme tels, et tenter une banalisation du terme, expliquant qu’il faut accepter la « complexité », qui avec eux, aboutit toujours à relativiser la nature impérialiste et les politiques impérialistes de la Russie ou de la Chine aujourd’hui, par rapport à ce qui est censé rester l’ennemi principal. Ce genre de circonvolutions est une spécialité du site Contretemps. Elles ne correspondent pas à l’origine effective et au sens acquis historiquement par le terme « campisme ».
Après 1989-1991.
La troisième forme de l’intégration à l’ordre/désordre du capital.
Le « bloc soviétique » au sens de Brejnev, ou le « camp socialiste » au sens de Castro, prennent fin entre 1989 (chute du mur de Berlin) et 1991 (fin de l’URSS, le coup final étant porté, notons-le, par l’indépendance ukrainienne).
Il n’y a donc plus de « camp », mais quelques lambeaux (notamment Cuba), cependant le « campisme » perdure et va, en fait, s’affirmer plus particulièrement dans cette nouvelle période. En conséquence, le mot « campisme » lui-même connaitra son emploi le plus fréquent, surtout à partir des années 2014 puis 2022.
Mais progressivement, cet héritage campiste s’est transformé, sans forcément que ses adeptes ne s’en rendent compte.
Mon fil conducteur est le suivant : la forme idéologique principale, et aussi matérielle, d’incorporation à l’ordre capitaliste réellement existant, passe depuis un siècle par des ralliements à des cadres nationaux, puis étatiques, et finalement géopolitiques.
Trois formes globales de ce ralliement, de ce fil à la patte, se sont succédé : l’union sacrée avec « mon » impérialisme façon 1914, la défense d’une « patrie du socialisme » éventuellement élargie en un « camp », et la forme actuelle, la troisième, que nous appelons « campisme » alors que ce terme est issu de la seconde de ces formes.
La situation mondiale actuelle et les positionnements géopolitiques d’un Mélenchon, par exemple, suscitent des débats sur ce « campisme ». Ma thèse est qu’il s’agit d’une troisième forme, héritière de la seconde et de la première, mais dont il faut comprendre les différences, lesquelles correspondent aux mutations de l’ordre, ou du désordre, capitaliste mondial lui-même, en tant que système international des Etats.
Le conservatisme, conservatisme d’organisations et conservatisme mental politico-culturel en tant que représentation globale du monde, joue un rôle fondamental dans le passage du campisme issu du stalinisme à l’objet que l’on appellera « campisme » après la fin du bloc soviétique et de l’URSS. C’est là sa parenté avec le ralliement à l’union sacrée en 1914 liée elle aussi au conservatisme dans les représentations dominantes à la social-démocratie allemande ou au socialisme français.
1989-1991 : le moment non digéré.
Le court XX° siècle, 1914-1991, a imprimé dans bien des consciences une représentation du monde en termes de monde « socialiste » versus le monde « américain », et l’effondrement du premier, en 1989-1991, ne fut tout simplement pas digéré. Or, ce sont d’authentiques mouvements prolétariens et démocratiques, y compris voire surtout sous la forme de soulèvements nationaux, qui ont mis fin au bloc soviétique puis à l’URSS elle-même.
Le caractère populaire, prolétarien, et démocratique, de ces mouvements de masse considérables ne fut pas assimilé et fut souvent dénié par la gauche occidentale et des pays du « Sud ». Ils furent même jugés, en raison de leurs illusions sur les démocraties occidentales capitalistes, comme qualitativement inférieurs aux conseils ouvriers hongrois en 1956, au Printemps de Prague tchécoslovaque en 1968, à Solidarnosc en Pologne en 1980-1981, par la plupart des courants trotskystes qui avaient nourri précédemment des espoirs envers ces derniers.
L’occultation du moment révolutionnaire de 1989-1991 et la non-reconnaissance de ce qu’il fut, l’un des grands moments révolutionnaires, démocratique et prolétarien de l’histoire, au même titre que 1789-1793, 1830, 1848, 1871, 1917-1923, 1936, 1942-1945, 1968, s’explique globalement comme la conséquence du « campisme » de la période 1945-1991, et constitue en même temps le premier moment clef de son évolution au-delà de la fin du bloc soviétique, appelée par les médias dominants la « fin du communisme » et ressentie ainsi par le cœur des couches militantes occidentales et du « Sud », accusant le coup de la fin du repoussoir comme la fin d’un modèle même critiquable, ne voyant pas dans la chute du mur de Berlin une formidable victoire des masses en action, mais le prélude à une « annexion » impérialiste.
Moment clef, car l’occultation et le déni des révolutions prolétariennes contemporaines, même, voire surtout, quand ils sont le fait de tenants du titre de « révolutionnaires », tend à faire de ceux-ci … des contre-révolutionnaires, ni plus ni moins. C’est cela, le conservatisme dans la vision du monde et le déni des révolutions, qui amorce la prolongation et la mutation du campisme dans le monde d’après 1989-1991.
Les illusions partagées de l’unilatéralisme étatsunien.
L’effondrement du bloc soviétique et la fin de l’URSS, la Chine se lançant résolument dans l’essor capitaliste, précisément parce que la révolution démocratique de Tian An Men y fut écrasée, mais n’étant pas encore la puissance de tout premier plan qu’elle sera une quinzaine d’année plus tard, laissent l’impérialisme américain dans une position d’hyperpuissance, comme disent les manuels de Terminale, temporairement seule de sa catégorie (dernière décennie du XX° siècle et début du XXI°).
Cette situation inaugure en réalité un déséquilibre radical de l’impérialisme américain, qui a perdu son ennemi préféré, pilier d’un ordre mondial « équilibré », qu’était l’URSS. Cette réalité matérielle fut présentée idéologiquement et médiatiquement comme la grande victoire des Etats-Unis, qu’en fait elle n’était pas. L’ « été indien » de l’impérialisme américain (selon la formule de Giovanni Arrighi) était gros de tous les effondrements.
Mais il fut vécu comme une réalité tant par ses partisans que par les héritiers de l’idéologie campiste se considérant comme ses adversaires, reflets les uns des autres : le monde n’était plus dominé, soi-disant, que par « l’empire », expression fétichisée concrète du capital, dont le rapport social réel reste incompris, non saisi et naturalisé.
Très vite, avant même la fin de l’URSS, un évènement fut le pivot de la reconstitution conservatrice d’une vision du monde dans laquelle « l’impérialisme », assimilé aux Etats-Unis en tant que tels, dominait le monde exclusivement : la première guerre du golfe, causée par une provocation d’un régime réactionnaire et totalitaire, qui permit, avec la bienveillance de l’URSS, une opération de police impérialiste sur le Moyen Orient.
L’opposition à l’intervention US était bien évidemment légitime et nécessaire, mais elle fut le biais par lequel les orphelins, les cocus et les déçus de la fin de l’URSS se sont rabattus sur une lutte « anti-impérialiste » en s’efforçant de ne plus penser aux Etats « ex-communistes » et à ce qui pouvait bien s’y passer.
La première guerre du golfe fut suivie, dix ans plus tard, des attentats du 11 septembre 2001, de l’invasion de l’Afghanistan, et, en 2003, de l’invasion et de l’occupation de l’Irak ou seconde guerre du golfe. Les deux guerres du golfe arabo-persique, celle de 1991 et celle de 2003, ont vu de puissantes mobilisations contre elles dans de nombreux pays, en elles-mêmes justifiées, mais qui aidèrent puissamment à reconduire sentiments et représentations renvoyant aux guerres du Vietnam et de Corée, donc campistes, et, classiquement, en retard d’une guerre voire de plusieurs. Et ce retard va se reproduire plus tard de manière aggravée et même fantasmatique, lorsque les secteurs formatés au campisme croiront à une guerre US en Syrie qui en réalité n’a jamais eu lieu …
Les attentats du 11/09/01 ne rentraient pas dans ce schéma : crime de masse totalement réactionnaire d’un réseau capitaliste-mafieux qui, autrefois, avait collaboré avec les Etats-Unis, immédiatement utilisé par le gouvernement Bush pour tenter une projection unilatérale amplifiée des Etats-Unis, ils furent, pour ces raisons et parce qu’ils ne cadraient pas avec les représentations dominantes, interprétés d’une manière complotiste et, souvent, antisémite.
Ainsi, la vision d’un monde dominé par les seuls Etats-Unis – alors que cette domination, gravement déséquilibrée par la fin de l’URSS, lançait les flammes de son chant du cygne -, Etats-Unis incarnant comme un fétiche « l’impérialisme », se doublait de plus en plus des éléments du complotisme, qui iront s’aggravant, et se croiseront avec des représentations antisémites.
L’héritage campiste, en tant qu’héritage stalinien, converge alors progressivement avec l’héritage des fascismes et du nazisme du XX° siècle, et une aire idéologique de recoupement entre les deux prend forme, qui sera surreprésentée dans les réseaux sociaux sur internet.
De plus en plus contre-révolutionnaire.
Le positionnement activement contre-révolutionnaire du néo-campisme d’après 1991 s’affirme aussi dans son opposition aux révolutions et aux mouvements sociaux et démocratiques des pays issus du « camp socialiste ».
De manière inaugurale, beaucoup de courants s’imaginent, en août 1991, que les putschistes de Moscou représentent une soi-disant résistance à la « restauration capitaliste » (alors qu’ils voulaient faire comme Deng Xiaoping : du thatchérisme national-étatique !).
Le test et un moment fondateur consista dans les guerres en ex-Yougoslavie, dont la cause n’était pas l’autodétermination des nationalités, mais la réaction nationaliste grand-serbe. On vit, par exemple, le « libertaire anti-impérialiste » et ponte de l’université américaine Noam Chomsky apporter son soutien à Milosevic et aux milices génocidaires qu’il appuyait en Bosnie. Les clivages futurs sur l’Ukraine étaient tous déjà présents.
De la chute de Milosevic en Serbie (1999) à la « révolution orange » en Ukraine (2004), plusieurs soulèvements populaires dans les Etats de l’ex « camp », qui visaient des oligarchies capitalistes directement issues des anciens régimes « communistes », et dont l’idéologie se voulait démocratique, libérale et « ouverte », mais qui étaient d’authentiques mouvements prolétariens démocratiques, comme en 1989 et comme dans des dizaines de pays depuis, furent soit ignorés par la gauche, soit tenus comme des complots fomentés par les Etats-Unis, et singulièrement par Georges Soros, nouvelle figure du juif errant devenu banquier.
Dès le début du XXI° siècle, la propagande active, diffusée avec professionnalisme, du régime poutinien montant en Russie, s’efforçait de dresser les opinions publiques issues de la gauche traditionnelle dans le monde contre les « révolutions orange ».
Un secteur du monde toutefois était reconnu comme foyer révolutionnaire, voire, comme le dira un temps J.L. Mélenchon, comme le nouvel « épicentre » : l’Amérique du Sud. D’authentiques poussées révolutionnaires s’y produisent en effet. Mais elles ont le soutien indirect d’un Mélenchon dans la mesure, et seulement dans la mesure, où elles semblent dirigées par des grands chefs nationaux, Morales en Bolivie, Correa en Equateur, et surtout Chavez au Venezuela. En effet, c’est seulement par la médiation des caudillos que les révolutions « citoyennes » d’Amérique du Sud furent prises comme modèles.
En fait, le modèle pour un J.L. Mélenchon n’était pas la mobilisation et l’auto-organisation populaires, mais le management par les grands leaders et la dimension national-étatique, qui devait au bout du compte affaiblir et contrecarrer ces révolutions.
Le moment syrien.
L’échec des occupations afghane et irakienne, leur naufrage, est patent à la fin de la seconde présidence Bush aux Etats-Unis. En 2008, la crise financière avec le krach de Lehman Brothers (15 septembre 2008) et l’élection d’un président afro-américain, Barack Obama, marquaient la sortie des Etats-Unis de la fuite en avant unilatéraliste engagée en 2001, et signait son échec. La crise de l’impérialisme américain, son affaiblissement caractérisé, la montée du nouvel impérialisme chinois, sont dès lors les traits dominants des relations internationales.
Le conservatisme néo-campiste va désormais prendre des formes extrêmes de négation de la réalité, s’efforçant d’une manière fantasmatique à voir des répétitions des deux guerres du golfe dans chaque situation de crise au Moyen-Orient, persistant à ne connaitre qu’un seul « impérialisme », ou plutôt considérant de manière fétichiste que « l’impérialisme », ce sont par essence et éternellement les Etats-Unis, et, de plus en plus, les Etats-Unis soutenus, voire pilotés, par une puissance occulte dominant le monde – « Israël ».
Le paroxysme du caractère contre-révolutionnaire du néo-campisme de la nouvelle époque se manifestera à propos de la Syrie.
A partir de début 2011, des explosions révolutionnaires renversent des dictatures dites « nationalistes arabes » (Tunisie, Egypte, Libye, Yémen) et entrent dans un affrontement de longue durée avec le régime syrien de Bachar el Assad, un régime capitaliste mafieux, totalitaire et national-étatique, dont l’idéologie et les services spéciaux de terreur sont un mixte des héritages stalinien et nazi.
Le néo-campisme réactionnaire a fantasmé une intervention américaine et « occidentale » inexistante contre un Etat soi-disant « anti-impérialiste », un danger islamiste amplifié et manipulé par ce régime, il a nié et calomnié une révolution réellement existante, la révolution syrienne.
Il a fétichisé comme méritant d’être seul soutenu et connu, seul dicible, un seul secteur, le Rojava, morceau de l’appareil d’Etat de Bachar concédé à un parti kurde néo-stalinien officiellement reconverti au « confédéralisme démocratique ». Il était justifié de soutenir l’aspiration kurde à l’auto-détermination, que le PYD d’ailleurs est loin de représenter entièrement, ainsi que le combat des milices kurdes contre Daesh, mais en fait, la publicité faite uniquement à cet aspect de la guerre civile en Syrie a servi à voiler le fait principal : le soutien au régime tortionnaire, violeur, criminel de masse et d’inspiration fasciste de Bachar, et à l’intervention russe, bien réelle avec des bombardements aériens sur Alep dignes de ceux des Américains sur Hanoï.
J.L. Mélenchon notamment, s’est illustré par son soutien direct à l’intervention impérialiste et contre-révolutionnaire de la Russie, et aux bombardements sur Alep, traitant les insurgés et la population d’ « islamistes ».
Le soutien actif à un génocidaire et à une politique génocidaire à l’origine de 700 000 morts et de millions de réfugiés éclaire d’une lueur terrible la logomachie « insoumise » postérieure sur « le génocide » en Palestine et nulle part ailleurs.
Le moment ukrainien.
En 2014, la révolution ukrainienne du Maidan suscite en réponse l’agression impérialiste et contre-révolutionnaire russe sur la Crimée et le Donbass, puis, le 24 février 2022, l’attaque généralisée pour détruire l’Ukraine. La propagande des réseaux et usines à trolls du régime poutinien préparait cela depuis des années et avait forgé une légende horrifique, par des milliers de fakes, sur les « nazis ukrainien », le « pogrom de la Maison des syndicats à Odessa », le « génocide des russophones du Donbass », etc.
Le conservatisme de la vision du monde néo-campiste exposa à cette propagande des centaines de milliers de personnes « de gauche » en Europe, en Amérique, en Inde ou ailleurs, et nourrit l’entrée dans leurs représentations mentales de schémas racialistes et génocidaires analogues à ceux du nazisme, mais intitulés « antifascistes » et « antinazis ».
Les mêmes qui ont cru à une intervention occidentale en Syrie répétant les deux guerres du golfe, pourront croire à une « junte nazie » à K’yiv et à un génocide dans le Donbass – alors que c’est l’occupation russe, visant à l’éradication de toute identité ukrainienne, qui est génocidaire. Le mécanisme mental comparable au nazisme est la diabolisation-victimisation : Hitler se croyait menacé par les Juifs, les poutiniens croient à un nazisme ukrainien, que beaucoup parmi leurs relais de réseaux sociaux relient d’ailleurs sans problème au complot juif mondial …
Cela dit, l’invasion généralisée à partir du 24 février 2022 semblait apte à modifier la donne dans la gauche européenne, américaine et des pays « du Sud ». On a en effet un front armé antifasciste de 1500 km, une poussée d’auto-organisation ukrainienne qui a battu la tentative d’écraser tout le pays en février-mars 2022, puis affronté la présidence Zelensky et le gouvernement ukrainien à l’été 2025 et, directement sur les questions militaires et de commandement, en juillet 2026 au moment même où sont écrites ces lignes. La place du syndicalisme, du féminisme, la réalité de volontaires internationaux de gauche, la place de l’anarchisme, la centralité de la question de la démocratie dans l’armée, tous ces facteurs auraient dû permettre de bousculer décisivement le néo-campisme mortifère et de plus en plus réactionnaire, du Brésil à l’Inde en passant par les Etats-Unis et l’Europe.
Ce processus, porté par des réseaux tels que le RESU, était engagé mais progressait avec une lenteur en contraste total d’avec les urgences de la réalité, lorsque survint la provocation pogromiste du Hamas du 7 octobre 2023.
Le faux moment palestinien.
La provocation du Hamas, jusque là complice officieux de Netanyahou qui l’avait favorisé au détriment des courants non islamistes parmi les Palestiniens, a permis au gouvernement israélien d’engager une opération dont le génocide des Palestiniens est l’aboutissement incontournable. La défense des Palestiniens est donc un sujet des plus urgents et des plus importants.
Mais la provocation du 7 octobre ne fut pas un soulèvement national, mais bel et bien une provocation antisémite, pleinement saisie par Netanyahou et dont il est facile de comprendre que le régime contre-révolutionnaire iranien l’a inspirée au Hamas, en trompant d’ailleurs ses miliciens et ses militants qui ont cru à l’offensive finale.
Le premier effet global de la provocation et de sa suite de plus en plus génocidaire donnée par Netanyahou, fut de mettre la résistance ukrainienne en difficulté, tant par les livraisons d’armes en baisse alors qu’elles étaient déjà calibrées pour que l’Ukraine ne puisse pas gagner, que par l’effacement de la troublante question ukrainienne dans les consciences conservatrices de biens des gens « de gauche », et son remplacement par la question palestinienne qu’ils croient connaître et reconnaître.
A toute analyse concrète de la terrible situation concrète créée par le 7 octobre et ses suites, fut substitué un récit éternel fossilisé, où un mal ontologique dénommé « le sionisme » (un mouvement national plein de contradictions et d’antagonismes, combinant colonialisme et migration de réfugiés) se livre à un tout aussi éternel et ontologique « génocide », qui, pour la plupart des « propalestiniens », n’a pas commencé au lendemain du 7 octobre, mais en 1947 voire avant, et qui, ceci est un aspect clef de l’idéologie néo-campiste réactionnaire, est pour eux le seul génocide du monde, un génocide éternel, perpétré par « les sionistes » qui dominent l’Occident et les médias.
La projection des représentations antisémites sur « les sionistes » est transparente mais, comme l’ennemi ontologique soupçonné d’être le pouvoir occulte cause de tous les maux ne s’appelle pas « juifs » mais « sionistes », les antisémites de plus en plus nombreux dans le cadre du néo-campisme réactionnaire prétendent, sincèrement, ne pas être antisémites.
Ayant soutenu les génocides ou menaces de génocides envers le peuple syrien, les Ukrainiens des zones occupées et les Tatars de Crimée, les Ouïghours, ou les ayant ignorés comme ceux qui menacent les Massalit du Soudan et les Peuls et Songhaï au Mali, les militants « propalestiniens » ne connaissent qu’un seul « génocide », celui d’un fétiche nommé Palestine.
Or, il y a réellement génocide en Palestine – destruction de la population de Gaza, épuration ethnique en Cisjordanie – mais la représentation fantasmatique du « génocide » chez la plupart des « propalestiniens » actuels ne permet aucune défense efficace des Palestiniens et sabote celle-ci, car cette défense efficace passerait par des appels aux interventions européennes et des actions internationalistes mettant en avant les organisations groupant palestiniens et juifs-israéliens, comme Standing Together.
Ces mouvements, réellement existants, sont cibles du maxima de haine de la part des « propalestiniens antisionistes », pour qui l’efficacité dans la défense réelle des Palestiniens est le cadet de leur souci.
La composante « antisioniste » prépondérante dans le néo-campisme contemporain permet à la droite, y compris la droite antisémite, de dénoncer les mouvements propalestiniens comme antisémites, et de soutenir la politique génocidaire de Netanyahou, et ces attaques, selon une logique binaire classique, confortent les militants « antisionistes » dans leur certitude d’être des modèles de vertu persécutés, des victimes du « système » dont ils ne comprennent pas les ressorts.
C’est pour toutes ces raisons que j’appelle ici le moment ouvert par le 7 octobre le « faux moment palestinien ». Il y a une lutte réelle, nationale et démocratique, des Palestiniens, dont la forme principale est celle des gens qui restent sur place ou reviennent quand ils peuvent et s’efforcent de survivre et de résister, mais pour le plus grand malheur du peuple palestinien, le mouvement « propalestinien », acritique sur le Hamas (à la différence du mouvement pro-ukrainien tout à fait capable de critiquer Zelensky, qui n’a pourtant rien à voir avec le Hamas), ne défend pas les Palestiniens réellement existants.
Un vrai mouvement de solidarité internationaliste avec les Palestiniens ne pourra advenir que par la rupture avec la totalité du renouveau campiste qu’a porté la vague « propalestinienne », utilisant bien entendu des sentiments humanitaires légitimes, dans des secteurs de la jeunesse étudiante européenne et américaine.
Le respect des mobiles humanitaires et de solidarité internationale des jeunes mobilisés sur cette thématique appelle cette critique impitoyable, car non seulement l’inefficacité de leur mobilisation du point de vue de la cause palestinienne a été pathétique, contrastant avec les mobilisations passées contre la guerre du Vietnam et aussi avec les mouvements internationalistes pro-ukrainiens, qui, même faibles, ont joué un rôle important, mais elle a eu des résultats plus que contre-productifs.
Elle a en effet joué un rôle clef dans la victoire électorale de Trump n° II aux Etats-Unis, un évènement d’une portée gigantesque. S’il est difficile de mesurer le strict impact, en termes de votes aux présidentielles US, des mobilisations « propalestiniennes » désignant Biden et les Démocrates comme ennemi principal, le fait politique pivot dans cette affaire est que cette orientation, appuyée par tous les courants du néo-campisme, a neutralisé la possibilité, dans la jeunesse américaine, d’un réflexe anti-Trump (et nullement pro-Biden) analogue à celui qui, avec Black Lives Matter, avait battu Trump en 2020. Cette fois-ci ceci ne s’est pas produit, et il serait exagéré d’en porter toute la responsabilité sur la politique de Biden, car les illusions sur ce qu’il allait faire étaient déjà faibles en 2020.
Le moment Trump II.
La seconde présidence Trump vise à détruire les libertés démocratiques et politiques aux Etats-Unis, et a déjà suscité contre elle des mobilisations énormes. Rien n’exprime de manière aussi caricaturale le conservatisme mortifère, qui tourne au gâtisme, que la banalisation de Trump par le néo-campisme, ne voulant voir en lui qu’un énième avatar de l’éternel « impérialisme » par définition américain, alors que la cassure est brutale. C’est exactement comme ceux – les staliniens – qui dans les premiers mois du pouvoir hitlérien en Allemagne, expliquaient qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil et que la répression était le trait typique de la démocratie bourgeoise, comme chacun sait, alors qu’il n’y avait déjà plus de démocratie bourgeoise. Trump a engagé la guerre contre la démocratie « bourgeoise ».
Mais il y a plus. Trump a, depuis la fin des années 1980, via l’aide de la mafia russo-soviétique à la mafia immobilière du Nord-Est des Etats-Unis dont il est l’héritier, des liens privilégiés, organiques, avec Moscou. La question n’est pas tellement de savoir s’il est un « agent russe » ou non, même si les informations sur l’ « agent Krasnov », alias Trump, sont tout à fait crédibles. Son lien à la Russie est financier, personnel et structurel, et pas seulement ni principalement policier : il est la pointe supérieure d’un phénomène social de mise en interrelation des mafias financières. Mais il a des conséquences spectaculaires, depuis janvier 2025, sur l’appareil d’Etat, la fonction publique fédérale, l’armée, et les services secrets américains, bouleversés par un tohu-bohu de purges, de promotion d’incompétents dangereux, de bandits et d’agents du FSB à tous les étages.
Cette convergence est également idéologique. Les traits communs au néo-campisme évolutif que je tente de suivre ici, et aux idéologies brassées par le mouvement MAGA, sont nombreux : complotisme, haine des « élites », antisémitisme ouvert ou latent, fréquents délires climatosceptiques, et, point fondamental, ralliement à l’idée qu’il est nécessaire et légitime que le monde soit partagé entre quelques hégémons ou grandes puissances, Etats-Unis, Chine, Russie, les puissances européennes étant dans ce cadre des emmerdeurs faibles, à écraser une bonne fois pour toute, et hostilité à l’Ukraine. L’hostilité à l’Ukraine, c’est le concentré de la haine de l’Europe.
Ces traits sont plus importants, car ils ont plus d’effets concrets dans le moment présent, que les traits qui pourraient les opposer et proviennent du passé, à savoir l’anticommunisme et l’américanisme de MAGA.
Au-delà de Trump, comme l’indique aussi le rôle de J.D. Vance, l’impérialisme américain n’a à ce stade d’autre option que le partage du monde, et l’imposition brutale de celui-ci, en marquant à la Chine les limites à ne pas franchir (sur le continent américain surtout), et en traitant potentiellement l’Europe un peu comme les impérialismes du XIX° siècle avaient, justement, traité la Chine : comme un espace colonial à se partager, dans lequel Russie et Chine, celle-ci directement ou à travers la Russie sur laquelle pèse son emprise économique, peuvent avoir leurs parts.
Nous sommes au moment de la tentative de partage impérialiste, qui pourrait être suivie par la guerre mondiale, mais à un autre stade qui n’est pas, ou pas encore, le moment présent. Ce virage, ou plutôt cette transformation de la quantité en qualité car cela se préparait depuis longtemps, de l’administration étatsunienne vers une action anti-européenne virulente, implique soit un abandon, soit une neutralisation complète de l’OTAN.
Les idéologies anti-occidentalistes et « décoloniales » d’une grande partie des néo-campistes, et l’américanisme forcené et velléitaire de MAGA, ainsi que le conservatisme réactionnaire de Poutine prétendant être le gardien des traditions, se rejoignent contre l’Europe.
Précisons : non pas contre l’Europe en tant que foyer initial du capitalisme, des empires coloniaux et ses vieilles puissances impérialistes, mais l’Europe en tant que construction historique issue des « printemps des peuples » de 1848 à 1968 et 1989, contre les empires, des luttes de classe et des conquêtes démocratiques, sociales et culturelles.
Le néo-campisme réactionnaire ne fait pas seulement le jeu de Poutine et de Xi Jinping, il fait aussi celui de Trump et de J.D. Vance. Exprimer clairement au moment présent l’existence, malgré les conflits et contradictions qui la traversent, d’un axe Trump/Poutine et d’une internationale fasciste – comme l’avait dit ouvertement la dirigeante de la CGT, Sophie Binet, au congrès de la FSU de février 2025, avant de devoir rectifier son vocabulaire – est une « pointe révolutionnaire » clef, un clivage nécessaire pour avancer et faire avancer. Cette réalité doit être récusée par les théoriciens du néo-campisme réactionnaire (une des taches que tente d’assumer le site Contretemps !).
Les guerres de Trump.
Depuis début 2026, Trump a déclenché ou amorcé une série de guerres, à la fois pour forcer le partage du monde entre hégémons impérialistes, et pour conjurer son effondrement aux Etats-Unis : Caraïbes, Nigéria, Venezuela, Groenland, Iran. La lecture néo-campiste de ces guerres comme des répétitions éternelles des deux guerres du golfe des Bush père et fils, réflexe conditionné dans les cerveaux ankylosés, conduit automatiquement à n’y strictement rien comprendre.
La lecture « anti-impérialiste » du kidnapping de Maduro à Caracas se heurte au fait que le régime maduro-chaviste, « anti-impérialiste », n’a absolument pas été renversé, mais maintenu, et collabore maintenant avec Trump.
Mais c’est surtout l’attaque américano-israélienne contre l’Iran qui est lue de manière « traditionnelle » comme une affrontement « anti-impérialiste » de l’Iran contre « l’impérialisme » et contre « les sionisme ».
On voit là de manière spectaculaire à quel point le conservatisme dans la répétition éternelle des mêmes schémas conduit à une position contre-révolutionnaire et répressive active : le régime iranien a réprimé la révolution montante début janvier, soutenu de fait par Trump, faisant des dizaines de milliers de morts. Aucune analyse de la guerre engagée le 28 février dernier ne peut passer à côté de cela. Hé bien si : les « anti-impérialistes » qui soutiennent l’Etat iranien et le Hamas soutiennent donc activement la répression, la torture et les milliers de féminicides d’Etat en Iran.
Quant à la guerre elle-même, ils donnent de son caractère un tableau totalement faux, car cette guerre est exemplaire en cela que la collaboration organique Washington/Téhéran continue pendant les bombardements !
Cette guerre se prolonge sans perspective de dénouement, en raison de l’impasse dans laquelle se trouve Trump, qu’il ne pourra résoudre qu’en allant plus loin, dans quelques mois, vers la guerre civile aux Etats-Unis. Cette guerre sert aussi de jauge à la Chine et la Russie pour voir ce que peuvent et ne peuvent pas les Etats-Unis. Mais l’axe principal de Trump et de Poutine n’est pas là (d’où l’agacement de J.D. Vance à propos de l’agression contre l’Iran).
Et un éventuel effondrement de Cuba, où les chefs du PC Raoul Castro le premier devancent les demandes de Trump en privatisant à tout va, ne déplacerait pas non plus ce que devrait être l’axe principal : l’asservissement de l’Europe, théorisé et poursuivi avec constance par Vance et par Musk en accord avec Poutine, par le moyen de l’installation de gouvernements d’extrême droite et d’ « union des droites », notamment en France en 2027, objectif stratégique tentant de rééditer une union sacrée du type de celle de juin 1940.
Or, la thématique anti-européenne, qui recycle la critique des politiques néo-libérales des institutions dites européennes (traités de Maastricht et de Lisbonne), mais qui ne saurait s’y réduire car c’est bien à l’Europe en tant que concert de nations intégrant des acquis démocratiques, sociaux et culturels qu’elle s’en prend, est au centre du néo-campisme réactionnaire. A l’heure de la tentative de partage du monde avant la guerre mondiale, partage entre Washington, Beijing et Moscou, et alors que la pierre de touche globale de ce partage est l’Europe (y compris pour la Chine comme l’a affirmé Xi Jinping dans sa déclaration du mois de mars suite aux visites de Trump et de Poutine à Beijing), le néo-campisme réactionnaire relaie ce combat de l’impérialisme multipolaire contemporain. C’est l’Europe qu’il accuse de la « marche à la guerre », contre toute évidence !
* * * *
Alors, le néo-campisme contemporain, c’est quoi ?
Résumons.
Je viens de suivre l’évolution du campisme largement de facture stalinienne, mais parfois antistalinien, dont la majeure partie des courants de gauche se voulant plus ou moins radicaux ou révolutionnaires hérite à la fin de la guerre froide
Avant de la résumer, il faut préciser aussi que le ralliement, non pas à la patrie ou au camp socialiste ou « anti-impérialiste », mais à la patrie tout court, un peu plus ancien (1914), lié, lui, à ce que l’on appelle génériquement la « social-démocratie », entre également dans l’équation.
Présents surtout en Europe et dans les impérialismes les plus anciens, ses principaux partis et courants s’étaient adaptés au cadre multinational, atlantiste et européiste, de ceux-ci, et avaient, dans les années 1980, basculé dans les politiques libérales dites d’adaptation à la mondialisation (Mitterrand, Gonzales, puis, plus tard et plus violemment au plan idéologique, Blair et Schröder, et finalement … Hollande !).
Tous ces éléments sont importants dans un cas tel que celui de J.L. Mélenchon, qui en est issu et qui, dans une évolution continue, n’a jamais rompu avec eux (et se réclame toujours de Mitterrand).
Les idéologies liées à la social-démocratie au sens large n’ont pas formé un contrepoids efficace, mais bien plutôt un repoussoir faisant leur jeu, en raison des politiques menées par les gouvernements « socialistes » en Europe, au facteur idéologique dominant que fut l’évolution du campisme issu de la guerre froide dans la nouvelle époque mondiale.
Les étapes en sont les suivantes :
Négation/occultation des révolutions de 1989-1991 en Europe centrale et orientale, ainsi que de la Commune de Tian An Men.
Réaffirmation frontale d’une vision du monde comme opposant à l’impérialisme américain ou à « l’Empire » les peuples mais aussi les Etats engagés dans la lutte contre eux, fortement aidée par les deux guerres du golfe du père puis du fils Bush.
Hostilité active aux révolutions dites « oranges » et estime vouée aux révolutions nationales latino-américaines, mais à cause de la la présence de caudillos « anti-impérialistes » : cet aspect est décisif dans l’évolution de J.L. Mélenchon qui fonde sur cette expérience son « national-populisme » opposé au mouvement ouvrier, à partir de la fondation de LFI en 2016.
Hostilité par le silence ou par la violence à la révolution syrienne, test décisif ,car il s’agit là d’un massacre qui vaut 20 fois Gaza proclamé un peu plus tard foyer « du » Génocide seul et unique (et dire cela ne minimise en rien l’ampleur des crimes génocidaires commis à Gaza).
Hostilité au Maidan et au combat national-démocratique ukrainien, soutien aux positions russes en Crimée et dans le Donbass, négation de la préparation de l’agression impérialiste russe, puis en général « condamnation de l’invasion de l’Ukraine par Poutine » mais relativisation de celle-ci en expliquant que l’OTAN y aurait forcé la Russie, et refus de l’aide à l’Ukraine.
Fétichisation de « la Palestine » et du « Génocide », qui, dans une situation de passage réel à un génocide, a stérilisé les mobilisations en défense des Palestiniens, les a imprégnées de représentations antisémites sous le nom d’antisionisme, et a joué un rôle clef dans l’élection de Trump n° II.
Déni de la spécificité du trumpisme combinée à de larges convergences avec l’idéologie MAGA, qui, ainsi qu’avec le poutinisme, assignent comme ennemi principal : l’Europe.
Ce tableau est ultra-réactionnaire, à l’image de l’impérialisme « réaction sur toute la ligne ».
Le fil conducteur.
Il faut bien comprendre, maintenant, quel est le fil conducteur qui rend le conservatisme d’une vision du monde progressivement de plus en plus réactionnaire.
Ce fil conducteur, c’est le déni des révolutions prolétarienne d’aujourd’hui.
Dans cet article (et dans beaucoup d’autres) j’emploie systématiquement la formule « révolutions prolétariennes et démocratiques » pour désigner les révolutions d’Europe centrale et orientale, et celle écrasée à Tian An Men, en 189-1991, les révolutions « orange » et les révolutions « arabes », notamment la révolution syrienne, le Maidan, le Hirak, les soulèvements allant du Soudan au Chili et de l’Irak au Sri Lanka à partir de 2019, les soulèvements de la « GenZ », les révolutions de carton prolongeant le Maidan en Ukraine en 2025 et 2026, ce qui s’est dessiné sous les Gilets jaunes en France, aujourd’hui sous No Kings aux Etats-Unis.
Il s’agit de notre vieille amie, la vieille taupe, la révolution, prolétarienne, socialiste, anticapitaliste, écologiste, féministe, démocratique et permanente !
Hé oui, en général elle n’a pas les mêmes chansons et les mêmes emblèmes que la Commune de Paris ou que les soviets de 1917 (encore qu’il semblerait qu’en Chine les jeunes chantent l’Internationale contre le PCC !), mais il faut savoir la reconnaître : c’est le mouvement réel de l’humanité pour sa survie.
Le sceau contre-révolutionnaire du néo-campisme réactionnaire est son attitude de vieux réactionnaire devant l’ensemble de ces mouvements. Ceux qui se disent révolutionnaires, ennemis des révolutions réelles, sont à cet égard les plus méprisables.
Les formes politiques correspondant au néo-campisme réactionnaire.
En regard des différentes époques révolutionnaires, Commune puis soviets, qui ont précédé les révolutions démocratiques d’aujourd’hui, véritablement inaugurées par le moment fondateur de 1989-1991, nous pouvons tenter de caractériser le néo-campisme contemporain, en le comparant aux deux formes de ralliement/intégration des directions issues des mouvements prolétarien au système mondial capitaliste, qui, chacune à leur époque, ont contrecarré la forme de la révolution prolétarienne de leur époque.
La première forme (« pour la patrie ») est génériquement liée à la social-démocratie.
La deuxième forme (« pour la patrie socialiste » puis « pour le camp socialiste ») est génériquement liée au stalinisme, ainsi qu’au maoïsme et au castrisme.
La troisième forme (« contre l’impérialisme, pour un monde multipolaire », pseudonyme du monde impérialiste !) semble plus difficile à associer génériquement à telle ou telle forme politique historiquement définie. Cela dit, les catégories « social-démocratie » et « stalinisme, maoïsme, castrisme, etc. » dans les deux formes précédentes, sont, elles aussi, beaucoup plus diverses que l’existence d’appellation validées par l’histoire ne peut le faire croire.
Notre troisième forme générique d’intégration à l’ordre mondial est polymorphe dans ses expressions organisationnelles, allant du PT brésilien aux anciens PC en passant par les DSA américains, etc., tout en y suscitant des contradictions et des contestations.
L’expression politique la plus achevée qui en relève pleinement est sans doute celle des mouvements populistes-gazeux en Europe : LFI en France, Podemos et ses avatars en Espagne, Cinque Stelle en Italie, le BSW allemand – ces deux derniers montrent bien la porosité avec les idéologies MAGA et fascisantes, à laquelle LFI en France n’est vraiment pas immunisée.
Comme le PSUV vénézuélien, ces mouvements « populistes » ont été constitués sur une opposition explicite à toutes les anciennes formes politiques issues du mouvement ouvrier, et ne se sont jamais réclamés de la lutte des classes, mais de la construction d’une identité nationale-populaire, ce qui renvoie, par-delà le campisme de la guerre froide, au ralliement de la social-démocratie à la « Nation » poussé jusqu’au bout par les Paul De Man et Marcel Déat dans les années 1930, c’est-à-dire jusqu’au fascisme.
J.L. Mélenchon, véritable idéologue, est, comme figure idéologique, l’exemple le plus caractéristique de ces évolutions. Il émarge à toutes les cases contre-révolutionnaires du néo-campisme de facture stalinienne, tout en s’inscrivant personnellement en continuité avec Mitterrand et le stade droitier atteint par l’ancienne social-démocratie à la fin du XX° siècle. Et il exprime consciemment la nécessité de rompre avec l’héritage du mouvement ouvrier et de tout socialisme démocratique, en remplaçant la lutte des classes par la construction d’une Nation nouvelle autour d’un Chef (lui) et par le truchement d’un Mouvement. Chef, Mouvement et Nation sont le vrai triptyque de LFI – tout le reste est phraséologie.
Et pour couronner le tout, issu de l’OCI, Mélenchon a un lien avec le trotskysme « orthodoxe » qui, aujourd’hui, avec le POI, LO, le PT, est entièrement aligné sur le soutien au poutinisme, et constitue véritablement un néostalinisme.
Ce dont « campisme » est le nom.
Nous pouvons, en conclusion, dire maintenant de quoi le campisme est le nom : il est le nom de l’adaptation politique aux besoins de l’impérialisme de notre époque, celle de la tentative de partage du monde, de colonisation de l’Europe, comme préalables à la guerre mondiale.
Ainsi compris, le « campisme » ne se définit pas principalement par le choix de soutenir plutôt les impérialisme chinois et russe, que l’impérialisme américain. Ce choix, qui le relie au campisme de la guerre froide et au stalinisme, abouti à un positionnement contre-révolutionnaire plus global qui joue également en faveur du trumpisme, et donc, en ce sens, de l’impérialisme américain.
Qui défend l’union sacrée ?
Nous pouvons aussi dire qui défend l’union sacrée.
La défense démocratique contre le RN et l’union des droites ne peut pas être séparée de la résistance à Trump et à Poutine : c’est pourquoi l’orientation de LFI, malgré la sincérité antifasciste de sa base, n’est pas antifasciste.
Les appels à refuser « la guerre » sont des appels à ne pas combattre Trump et Poutine ; ils conduisent à l’union sacrée avec les colonisateurs et les asservisseurs de l’Europe, comme en 1940, et à l’acceptation de leur ordre capitaliste. Dans cette union sacrée, peuvent s’inscrire de très larges secteurs du capitalisme et de l’Etat français.
Qui sont les héritiers de Liebknecht et de Jaurès ?
Nous pouvons, enfin, dire ce que vaut la référence à la phrase de Karl Liebknecht, L’ennemi principal est dans notre propre pays, chez ceux qui combattent toute guerre avec Trump et Poutine, et refusent que la classe exploitée prenne les armes : c’est du pur chauvinisme. Cette phrase signifie dans leur bouche qu’il faut s’occuper de ce qui se passe « chez soi » d’abord et laisser la politique internationale aux capitalistes.
Quand Karl Liebknecht l’a prononcée, au Reichstag début 1915 et repris dans des articles, elle était profondément juste. L’ennemi est le capital et le ralliement au capital de la social-démocratie passait par son soutien à son » pays » et son Etat impérialiste, c’était donc là le mur à renverser.
Aujourd’hui l’ennemi est le même, et le ralliement au capital passe par le soutien des néocampistes impérialistes à l’asservissement de l’Europe et de la France par la multipolarité impérialiste, représentée par l’axe Washington/Moscou, Trump/Poutine, et c’est contre ce ralliement qu’il faut porter le fer révolutionnaire.
Les pseudo-pacifistes sont les défenseurs de toujours de l’union sacrée avec le capital, les internationalistes que nous sommes sont seuls légitimes à se réclamer de Jaurès et de Liebknecht.
Vincent Présumey, le 25 juillet 2026, écrit sous la fumée des mégafeux causés par la prolongation du mode de production capitaliste.
24.07.2026 à 14:40
aplutsoc
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Éditorial d’Adresses – internationalisme et démocr@tie n°21
Pour ajuster les réalités aux intérêts sociaux et politiques des groupes dirigeants, il leur faut mentir et travestir leurs intérêts particuliers en prétendu intérêt général. Que cela se fasse au nom de Dieu ou de la souveraineté étatique importe peu. C’est ce que font les gouvernements, et plus particulièrement, ceux que nous pourrions nommer illibéraux, dictatoriaux, fascisants ou fascistes.
Les uns diffusent des « fake news » à l’image des Protocoles des Sages de Sion, faux antisémite publié en Russie et diffusé dans le monde entier, sans internet faut-il le rappeler.
Les autres travestissent les réalités pour les faire entrer, tant bien que mal, dans les vêtements étriqués de leurs idéologies. C’est dans ce que nous pourrions nommer une novlangue que ces abjections sont popularisées, puis circulent grâce aux algorithmes biaisés des réseaux sociaux. Une novlangue et des institutions, le Corps des Gardiens de la révolution islamique en Iran, les outils d’intoxication de la Russie ; sans oublier l’ICE aux États-Unis, dont Timothy Snyder dresse un portrait édifiant dans son article « Nettoyage ethnique dans l’Ohio… grâce à la Cour suprême [1-Adresse n°21/242, p.17] ».
Les un·es et les autres construisent du négationnisme historique et de la propagande pour refuser tout débat démocratique, pour nier l’égalité des êtres humains et leur appartenance commune à l’humanité.
Nous avons affaire à des menteurs et des menteuses professionnel·les, pour reprendre un qualificatif, jugé conforme en justice, appliqué à un négationniste célèbre.
Mais tout cela n’est malheureusement ni réservé aux partisans·es du libre marché ou de l’extrême droite, ni aux gouvernements autoritaires. Partout, les politiques néolibérales, la destruction de la protection sociale, la privatisation de communs, engendrent la pauvreté et la recherche de bouc-émissaires. La montée de la xénophobie et du racisme n’est pas propre aux sociétés dites occidentales [2-Une déclaration « Xénophobie d’État en Afrique du Sud » et un article de Faisal Garba, « Comprendre la montée de l’afrophobie en Afrique du Sud et comment y faire face » illustrent ce phénomène dans un pays hier encore soumis à l’apartheid (Adresse n° 21/244, p.33 et 245, p. 35)].
Chez des « progressistes » des mêmes négationnismes ont été construits. Hier le petit père des peuples et le socialisme dans un seul pays, le pacte germano-soviétique et le partage de la Pologne, l’invasion de pays par l’armée soviétique, les silences et les mensonges sur les tristes réalités des pays dominés par les partis nommés communistes et leurs bureaucraties assassines…
Plus proche de nous, la transformation d’un dictateur syrien en défenseur du peuple ; un régime et ses bandes armées saluées comme front du refus ; la juste dénonciation du génocide palestinien dans le silence des autres en Ukraine, au Myanmar, en Chine ou au Soudan ; les luttes anticoloniales dans l’acceptation de la colonisation marocaine des Sahraoui·es ou des colonisations russe et chinoise ; l’adéquate dénonciation d’un régime d’apartheid opprimant les Palestinien·nes dans le silence (voire l’approbation au nom du relativisme culturel) des apartheids sexuels en Iran et en Afghanistan ; l’invention d’une consultation du peuple d’un État colonial (France) comme condition de la décolonisation d’un autre (Kanaky)…
Sans oublier les « antifascismes » qui ne disent mot des régimes de Poutine, Modi ou oublient les fascistes religieux et les bandes armées qui ravagent les droits des populations.
Nous avons publié de nombreux textes depuis le numéro 0 d’Adresses sur ces sujets : l’anti-impérialisme des imbéciles, les campismes (stratégique face à l’urgence, nationaliste ou décolonial) pour reprendre des termes de Amir Kianpour & Morteza Samanpour, les alignements de partis ou d’intellectuel·les prétendu·es progressistes sur la défense ou la justification d’alliances mortifères – au nom d’un anti-impérialisme partiel car limité aux États-Unis – tant avec des États qu’avec des groupes opposés aux droits démocratiques de tous et toutes.
Nous poursuivons la publication de textes sur l’anti-impérialisme, sur le pacifisme et des réponses possibles aux guerres menées par des puissances, grandes ou non. En effet, le soutien nécessaire aux peuples d’Iran et d’Ukraine, c’est-à-dire la solidarité internationaliste, nécessite de construire des alliances par-delà les multiples frontières [3-Voir dans ce numéro : Marco Norris, « Le pacifisme, fétiche métaphysique et trahison de l’émancipation » (Adresse n°21/40, p.7) ; Frieda Afary, « Comment être contre la guerre dans un monde multipolaire ? » (Adresse n°21/241, p. 14) ; Snijana Oleksun, « Lettre ouverte à la Conférence internationale contre la guerre de Londres » (Adresse n°21/247, p. 42) ; Siyavash Shahabi, « Anti-impérialisme, solidarité et question de société » (Adresse n° 21/243, p.28)].
Les tristes silences des un·es et des autres, au nom de conjonctures ou de clientélisme électoraux, les oublis – volontaires ou non – des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par des États ou des bandes armées, l’absence de dénonciation des fournitures d’armes ou du commerce avec les voyous étatiques, tout en refusant d’autres armes aux Ukrainien·nes envahi·es et bombardé·es par la Russie de Poutine, un pacifisme niais mettant sur le même plan les agresseurs et les agressé·es, le mépris pour les résistances concrètes – en particulier des femmes (rappelant la sinistre déclaration « il n’y a pas mort d’homme ») – la liste est longue, trop longue, des abandons de la solidarité internationaliste concrète.
Les luttes de travailleurs ou de travailleuses font rarement la une des médias. Des chaînes industrielles sont mondialisées, les organisations syndicales pourraient être plus attentives aux conséquences désastreuses de l’organisation capitaliste de production.
L’industrie du nickel en est un exemple parmi d’autres, comme l’illustre l’article de Sarinah, « Les travailleuses qui font le sale boulot de l’industrie indonésienne du nickel [4-Adresse n°21/246, p.39] ». Quant au changement climatique, sujet de tant de gloses masquant soit le déni soit l’impuissance à s’attaquer à ses racines, trop rares sont les appels unitaires, notamment en ces temps de canicule, comme celui que nous publions et qui à cette force de dessiner un large arc de forces [5–« Climat : un appel à la résistance démocratique, sociale et écologique » (Adresse n°21/248, p.45)].
Des expériences émancipatrices d’hier et d’aujourd’hui tracent des possibles pour nos colères, nos espérances et nos réflexions. Des coopératives vivent et réhabilitent la primauté du droit d’usage sur le droit privatif de possession lucrative, comme le montre l’Organisation internationale du travail (OIT) qui rend compte d’une expérience éthiopienne [6-« Une coopérative avicole réhabilite la primauté du droit d’usage » (Adresse n°21/247, p. 42)].
De son côté, Enrique Cal, qui préside la Fédération uruguayenne des coopératives de logements, discute dans un long entretien de la place des coopératives dans la lutte pour l’émancipation sociale [7-« Le droit d’usage contre la spéculation immobilière » (Adresse n°21/250, p.49)].
Contre les mensonges des polices de la vérité, nous pouvons aussi opposer nos mémoires critiques et l’hier qui était un peu le présent. Quatre-vingt-dix ans après, Andy Durgan et ses « Réflexions sur la révolution espagnole de 1936 [8-Adresse n°21/251, p.58] » nous invite à apprendre des expériences et des erreurs en Catalogne et en Espagne.
Bonnes lectures et que volent les cerf-volants de l’espoir
Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein
Sommaire du numéro 21
24.07.2026 à 14:09
aplutsoc
Des rassemblements ont lieu le 23 juillet dans de nombreuses villes du pays, notamment à Kyiv, Lviv, Dnipro, Ivano-Frankivsk, Loutsk et Mykolaïv. Les manifestants exigent la réintégration de Mykhailo Fedorov au ministère de la Défense.
Dans la capitale, les manifestants se sont rassemblés traditionnellement place Ivan Franko. Une grande manifestation, serait également prévue le 24 juillet.
À Lviv, des manifestants se sont rassemblés sur l’avenue Svobody, près du monument Taras Chevtchenko. Ils brandissent des pancartes où l’on peut lire : « Rendez-nous Fedorov », « Écoutez le peuple », « Que devient Fedorov ? » et « Non à l’arbitraire, oui aux réformes ».
A Dnipro, un rassemblement impliquant des habitants locaux se poursuit dans la ville. Des dizaines de personnes y participent.
À Ivano-Frankivsk, pour le huitième jour consécutif, des manifestants se sont rassemblés pacifiquement pour soutenir l’ancien ministre de la Défense, Fedorov. Le soir du 23 juillet, les participants se sont de nouveau réunis dans le centre-ville pour exprimer leur désaccord avec sa démission et appeler les autorités à revenir sur leur décision,
À Mykolaïv, les habitants se sont rassemblés pour le huitième jour consécutif en soutien à Mykhailo Fedorov. Malgré la démission d’Oleksandr Syrskyi de son poste de commandant en chef des forces armées ukrainiennes, la principale revendication est la réintégration de Mykhailo Fedorov au poste de ministre de la Défense. Les manifestants rejettent les autres postes que lui propose le président.
Patrick Le Tréhondat, 24 juillet 2026
L’ultimatum de Loutsk
Comme dans d’autres villes, les participants aux manifestations de soutien à Fedorov à Loutsk sont prêts à entamer des rassemblements illimités si les autorités ne prennent pas de décision concernant leurs revendications d’ici vendredi 24 juillet.
C’est ce qu’a déclaré le 23 juillet Anton Svatko, représentant « Semiarusna Gora », co-organisateur des manifestations à Loutsk.
« Nous attendons jusqu’à vendredi. S’il n’y a pas de réaction ni de décision concrète d’ici là, des rassemblements illimités débuteront le 24 juillet », a déclaré un représentant de l’organisation.
« Nous sommes satisfaits d’avoir été entendus. Syrsky n’a pas seulement été limogé, mais une personne compétente a été nommée à sa place », déclare un manifestant. « Cependant, notre deuxième revendication – le retour de Fedorov au poste de ministre de la Défense – n’a toujours pas été satisfaite. »
Parmi les revendications supplémentaires des manifestants figure une plus grande transparence de la part des autorités.
« On ne nous a pas expliqué pourquoi Fedorov a été démissionné. C’est pourquoi nous exigeons une communication transparente entre les autorités et la société. Car, selon la Constitution, le pouvoir appartient au peuple dans notre pays », a déclaré Anton Svatko.
« Je suis très heureux que tant de personnes soient venues aux récents rassemblements, surtout en soirée. Les militaires sont également venus et nous ont exprimé leur soutien. Je suis heureux que nous ne restions pas silencieux et que nous ayons des citoyens conscients », a déclaré un manifestant.
Patrick Le Tréhondat, le 23 juillet 2026
Source : RESU
24.07.2026 à 13:57
aplutsoc
L’an passé, un mouvement de masse spontané du peuple ukrainien a forcé le gouvernement Zelensky à annuler son projet de mise sous tutelle des organes indépendants de lutte contre la corruption.
Près de douze mois plus tard, rebelote. Un mouvement tout aussi spontané et encore plus massif force Zelensky à limoger son chef d’état-major, le général Syrsky. Aux dernières nouvelles, les manifestations continuent pour exiger que Mikhailo Fedorov retrouve son poste au ministère de la Défense… d’où Zelensky l’a limogé quelques jours plus tôt.
Les informations sur ce qui se passe au sommet sont évidemment à prendre avec des pincettes. Mais une chose semble indiscutable : à la base, en dépit de la guerre et des bombardements russes sur les cibles civiles – ou peut-être justement pour cette raison – le peuple ukrainien approfondit constamment ses exigences de transparence, de démocratie et de contrôle sur la conduite du pays. Pour quelle Ukraine nous battons-nous ? cette question est le fil rouge qui relie toutes les mobilisations populaires.
Du coup, le contraste est vraiment saisissant entre la société ukrainienne qui évolue de plus en plus dans cette direction, d’une part, et la société russe qui semble de plus en plus atomisée, dépolitisée et résignée face au despotisme néofasciste des oligarques poutiniens, d’autre part.
Ce contraste, la plus grande partie de la gauche mondiale, occidentale notamment, ne le voit même pas. Elle ne comprend rien à ce qui se déroule sous ses yeux. Au lieu de juger la situation en termes concrets de rapports sociaux, de domination coloniale et de droit a l’auto-détermination, elle la juge en termes abstraits de guerre et de paix. Ou pire, en termes de blocs, comme si le peuple ukrainien (« ukrnazi », disent les plus bornés) n’était que l’instrument d’une agression impérialiste (donc occidentale), et comme si la Russie faisait partie d’un « camp anti-impérialiste » dont on devrait souhaiter la victoire !
Les récents événements montrent une fois de plus, mais avec encore plus d’acuité, que cette grille de lecture est totalement inadéquate. Dans quel autre pays au monde les citoyens et citoyennes ordinaires descendent-ils librement dans la rue, sans être réprimés par la police, pour faire tomber un chef d’état-major considéré comme un boucher, soupçonné de couvrir la corruption dans les livraisons d’armes pour la défense, et peser sur la nomination d’un ministre? Il suffit d’imaginer un mouvement analogue en Russie, contre Gerasimov, ou aux USA, contre Hegseth – deux sinistres criminels de guerre, pour comprendre que ce qui se passe en Ukraine est extraordinaire.
Ce qui se passe, en effet, va bien au-delà de l’affrontement entre Syrsky-le-vieux formé à la soviétique, et Fedorov-le-jeune geek ami de Musk. Ce qui se passe, c’ est un processus de lutte à la fois démocratique et sociale pour l’autodétermination nationale. Or, au milieu de difficultés et de souffrances inouïes, ce processus s’approfondit constamment depuis la dissolution de l’URSS.
Pour tout qui a lu les classiques du marxisme sur les luttes des peuples opprimés, l’approfondissement de ce processus d’auto-détermination porte en lui l’espoir de la révolution sociale. Il est cet espoir. Un espoir fragile, certes, un espoir balbutiant, bourré de contradictions, constamment menacé de récupération – comme tout mouvement populaire profond. Cet espoir devra franchir d’énormes obstacles pour triompher. Mais il est infiniment précieux, tant il est rare dans le monde actuel. Le martyre du peuple palestinien écrasé impunément par le génocidaire Netanyahou et ses complices nous le rappelle malheureusement tous les jours.
SOLIDARITÉ AVEC LE PEUPLE UKRAINIEN !
SOLIDARITÉ AVEC TOUS LES PEUPLES OPPRIMÉS !
Daniel Tanuro, le 23 juillet 2026
Source : Page Facebook de Daniel Tanuro
23.07.2026 à 12:08
aplutsoc
À peine le pays était-il un peu dégagé, provisoirement, d’un choc thermique terrible – des milliers de morts, une souffrance populaire généralisée, des incendies terribles de la forêt de Fontainebleau au cap Fréhel, le collapsus des élevages industriels, les centrales nucléaires à l’arrêt et les trains en panne, la sécheresse… – qu’ont fait le gouvernement Macron/Lecornu et la majorité, non élue comme telle, de l’extrême droite, de LR et des ci-devants macroniens ?
Ils ont voté la loi Duplomb II, contre la science et la démocratie, contre la santé publique et les besoins du plus grand nombre. L’enjeu : l’eau. Dans sa qualité et dans sa quantité.
Sa qualité : les faux paysans, industriels et financiers chefs de la FNSEA et de la Coordination rurale, ont obtenu du pouvoir de l’empoisonner encore en pesticides et néonicotinoïdes.
Sa quantité : ils préemptent bassines et réserves, de façon à avoir le monopole quand l’eau manquera aux robinets, ce qui va se produire tôt ou (pas très) tard. Ils déclarent la guerre de l’eau. La Coordination rurale appelle à violer les consignes des préfets sur les usages de l’eau. Que fait la police ? Rien.
Qui a voté la loi Duplomb II ? Le bloc RN/UDR/LR/Horizons. Le reste des ci-devant macroniens a éclaté, mais Attal a voté pour.
Notons bien ce bloc RN/UDR/LR/Horizons : c’est l’union des droites que veut Stérin, flanquant le RN des fascistes, de Reconquêtes et des Identitaires, et l’unissant aux rameaux dégénérés du gaullisme UDR, LR et Horizons – Horizons compris, avec son chef Philippe qui veut passer pour le barrage républicain !
L’unité des députés élus sous le sigle du NFP a existé à nouveau dans le vote Contre, exprimant la majorité qui existe sans nul doute dans le pays…
Et pour compléter le tableau, les mêmes ont voté, quelques jours plus tôt, le permis de tuer aux policiers (légitime défense a priori dès qu’il y a des morts !), et Macron a nommé défenseur des droits un réactionnaire religieux.
Ah oui, au fait : il existe une ministre de la « Transition » (?), c’est-à-dire, à ce qu’il paraît, de l’écologie. Pendant la première catastrophe thermique, on se demandait si elle existait, on se passe d’ailleurs de connaître son nom. Elle a failli exister et avoir un nom en voulant démissionner à la suite du vote de la loi Duplomb II. Mais elle n’a pas démissionné, finalement. Elle restera donc plus inconnue que le Soldat inconnu, à la tête d’un ministère qui n’existe pas, dont toutes les agences sont en train d’être détruites aussi bien que sous Trump …
Cette situation scandaleuse nourrit l’explosion sociale qui, malgré les présidentielles, couve dans ce pays, et qu’ont annoncé aussi les manifestations féministes du mois de juin. Cependant, officiellement, tout débouché politique passe par les présidentielles, et là, on a un problème.
Ce problème est bien connu : à gauche, éclatement en dehors de la candidature Mélenchon qui, à ce jour, n’est pas à même de gagner, avec le RN qui est, lui, en position de le faire.
Dans ce contexte, l’incident de Grenoble n’est pas une affaire locale, ni périphérique, ni cantonnée à la sphère culturelle. C’est au contraire un signal politique gravissime.
Résumons les faits en allant droit au but. Barbara Butch, artiste se revendiquant lesbienne, grosse et juive, est déjà une cible de la haine de l’extrême droite, des intégristes, des masculinistes et des antisémites. Mais comme elle a signé, pour le regretter ensuite publiquement, une pétition en faveur de la loi Yadan non adoptée, une certaine « gauche radicale » a proclamé qu’elle est « sioniste » (ce qui n’est pas démontré), synonyme, pour eux, de génocidaire, de personne couverte de sang – ainsi qu’elle a été représentée dans les tracts grenoblois de la FI (à ce compte, que dire du soutien à Bachar el Assad de LFI, pendant des années ? …). Et le petit chef de LFI Grenoble, qui présente tous les traits du masculinisme homophobe, a organisé l’agression physique de son concert, parvenant à l’interdire de fait.
Il faut être très clair : cette opération est une main tendue à l’extrême droite antisémite et masculiniste, sous l’égide du parrain des « rouges-bruns » Poutine. Elle n’a rien à voir avec la cause palestinienne, les antisémites et les provocateurs homophobes étant les pires ennemis des droits humains, nationaux et démocratiques des Palestiniens.
À ce jour et à cette heure, pas de réaction de J.L. Mélenchon, un soutien de Bompard et Panot, une gêne affichée de Paul Vannier, et des déchaînements « antisionistes » de réseaux sociaux justifiant la violence et la censure.
Il serait de la responsabilité de J.L. Mélenchon de remettre les pendules à l’heure de manière tonitruante. Mais manifestement ceci lui pose un problème. Car se démarquer de la provocation offerte à l’extrême droite par la LFI grenobloise inciterait à se démarquer des méthodes antidémocratiques, de l’injonction au ralliement inconditionnel, de l’intimidation stalinienne, pour redevenir démocratique et unitaire. Et, du même coup, à rompre avec l’alignement sur Poutine et Xi Jinping, et par là sur Trump et Vance, en faisant des libertés démocratiques en Europe l’ennemi principal « fauteur de guerre » ! Autrement dit, Mélenchon se démarquant des antisémites et des masculinistes serait un Mélenchon redevenant démocrate et unitaire !
Or, le seul Mélenchon susceptible de gagner la présidentielle et de battre Marine Le Pen, c’est celui-là !
Que veut Mélenchon dans la présidentielle ? Veut-il gagner ? Veut-il battre Marine Le Pen ? S’il le veut, il doit se soumettre à l’unité, à la démocratie. Place au peuple ! Ni Dieu, ni César, ni tribun !
Mais quand il appelle à une politique étrangère poutino-trumpiste, et s’il cautionne la provocation de Grenoble, cherche-t-il à gagner ?
Où à écraser le reste de la gauche pour contrôler l’opposition parlementaire… une fois Marine Le Pen élue ?? Oui, cette question terrible se pose.
Non, nous ne sommes pas pessimistes. Car les mouvements sociaux avant, et bien avant, la présidentielle, sont inévitables. La présidentielle n’est pas l’issue politique : Marine Le Pen doit être battue avant le 18 avril 2027, elle ne le sera dans les urnes qui si l’affrontement social et démocratique a eu lieu auparavant.
Et la question Mélenchon, qui ne peut gagner qu’en étant autre chose que ce qu’il est devenu ? Car, si une candidature unitaire semble impossible, Mélenchon ne peut gagner qu’en assumant de l’être. Ce à quoi il se refuse.
C’est dans l’affrontement social et la lutte vivante que ces questions seront tranchées. Si nous avions la recette, le sésame, nous le divulguerions, mais il n’existe que dans l’action commune et dans le libre débat. Cependant, le peuple ukrainien vient de nous apporter, à nouveau, une grande leçon.
Zelensky s’est soumis, lui, à la volonté populaire, en virant Syrsky, chef militaire dont la rue réclamait le départ. La rue ukrainienne, et en tête la jeunesse et les femmes, a fait la loi et entend diriger la guerre. Quand le peuple veut, le peuple peut.
21.07.2026 à 10:04
aplutsoc
Présentation
Après le vote du bloc réactionnaire de cette nuit à l’Assemblée, ce billet d’humeur à chaud d’Alain Dubois.
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Juste après la canicule, la Loi Duplomb 2 est une intolérable provocation, qui mérite une seule réponse : la Grève Générale pour une Constituante élue.
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On croit rêver ! À peine sortis provisoirement de la canicule la plus grave qu’ait connue la France depuis des siècles, le gouvernement mille fois désavoué de notre pays parvient à faire voter par l’« Assemblée Nationale » à sa botte la « Loi Duplomb 2 »[1], pour remplacer la première Loi Duplomb adoptée en juillet 2025, inspirée par l’agriculture industrielle et son bras armé la FNSEA. Celle-ci avait suscité une pétition nationale qui en quelques jours avait recueilli plus de deux millions de signatures, et elle avait été partiellement censurée par le Conseil Constitutionnel. Le « retour à la case départ » auquel nous assistons démontre s’il le fallait encore que vouloir « réformer » le capitalisme pour le rendre « vertueux » est une démarche vouée à l’échec [2], car comme Sisyphe hissant sans fin son rocher ou les Danaïdes remplissant sans fin leur tonneau percé, tant qu’il sera au pouvoir il reviendra toujours en arrière pour réaliser ses projets. La seule solution est de lui arracher le pouvoir, pas des « réformes » ou des « concessions ».
Dans le cas précis tout de même, la coïncidence de date est époustouflante. Comment une telle provocation pure et simple est-elle possible aujourd’hui ? Traduit-elle un rapport de force réel dans la lutte des classes en France entre les intérêts de la population et ceux d’une minorité de capitalistes, ou au contraire une tentative de coup de force traduisant le désarroi de cette dernière ? Et comment les forces politiques qui se disent « de gauche » dans ce pays pourraient-elles dans ces conditions continuer à considérer l’attente bien sage des élections pestilencielles de 2027, dans le cadre de la 5e République en pleine décomposition, comme une perspective légitime ?
Comme l’a démontré de manière détaillée et remarquable le petit livre de Philippe Grandcolas, la Loi Duplomb initiale était un véritable « déni de science et déni de démocratie » [3]. Face à de telles attaques réitérées, ce n’est plus à des « débats », censurés ou non, qu’il faut appeler, mais au combat. Et les dernières années l’ont mille fois démontré, ce n’est pas à l’Assemblée Nationale que de tels combats peuvent être victorieux, ni par des pétitions même signées par des millions, ni par des manifestations même massives comme sous Hollande et Macron, qui ne leur ont répondu que par la répression policière ‒ ni en acceptant de jouer le jeu des élections de 2027, destinées à instaurer le fascisme en France. Nous n’en sommes plus là. Ce ne peut être que par l’arme propre des travailleurs, la Grève Générale, comme en 1936, comme en 1968, comme dans bien d’autres pays depuis plus d’un siècle. La question n’est plus de travailler sur des « combinaisons électorales » pour 2027, pour une illusoire « candidature unique » pour « gagner », mais de préparer dès 2026 la Grève Générale en tenant des réunions, en constituant des comités, en s’organisant à tous les niveaux. Il est maintenant clair que cette organisation ne pourra pas être menée par les « directions » politiques et syndicales « de gauche » actuelles, et continuer comme depuis des décennies à s’adresser à elles pour leur demander de le faire est un piège dont il est maintenant urgent de sortir. La population française a un besoin crucial d’une « Assemblée Constituante » élue, pas « tirée au sort ». Mais celle-ci ne saurait être octroyée par un « bon prince» élu dans le cadre de la 5e République, car la fonction historique du Président de celle-ci est de perpétuer le « coup d’État permanent » de 1958. Elle devra être imposée par la mobilisation populaire qui devra trouver par elle-même le chemin pour ce faire.
Alain Dubois
21 juillet 2026
[1] L’Assemblée nationale adopte le projet de loi d’urgence agricole, malgré la réintroduction à titre dérogatoire de pesticides. <https://www.franceinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/l-assemblee-nationale-adopte-le-projet-de-loi-d-urgence-agricole-malgre-la-reintroduction-a-titre-derogatoire-de-pesticides_8115608.html>.
[2] Alain Dubois. « Des solution existent… ». 18 juillet 2026. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>.
[3] Philippe Grandcolas. 2026. Loi Duplomb : le débat confisqué. Éditions du Faubourg.
Publié initialement sur le site L’herbu