08.01.2026 à 22:32
aplutsoc2
Appel des organisations
Arguments pour la Lutte Sociale – ATTAC – Collectif Haiti France – Collectif de Solidarité avec le Peuple du Nicaragua – CGT – Confédération Paysanne – CEDETIM/IPAM – CRID- Les Ecologistes – Pour une Ecologie Solidaire et Sociale -Emancipation Tendance Intersyndicale – France Amérique Latine – Fondation Copernic – FSU – L’Après – LDH – Le mouvement de la Paix – NPA Anticapitaliste – Nos Révolutions – PCF- PS – Réseau Bastille – Le Réseau Coopératif de Gauche Alternative – Solidaires – Solidaires Etudiant.es
Non à l’impérialisme ! Solidarité avec la population du Venezuela !
Dans la nuit du vendredi 2 au samedi 3 janvier, les États-Unis d’Amérique ont lancé une opération militaire de grande ampleur sur la capitale du Venezuela, Caracas. Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, et sa femme, Cilia Flores, ont été enlevé.es et placé.es en prison à New York. Selon les premières estimations, 78 personnes seraient mortes au cours de l’opération, parmi lesquelles au moins une civile.
Cette agression impérialiste et coloniale ordonnée par Donald Trump viole ouvertement la Charte des Nations unies et la Constitution des USA.
Cette attaque signe le retour du pire de l’impérialisme étatsunien en Amérique latine, s’inscrivant dans
l’inflexion globale vers l’extrême droite.
Les justifications à géométrie variable de « lutte contre le narcoterrorisme » sont contredites par les affirmations de Trump lui-même, qui assume pleinement sa volonté de domination coloniale et d’accaparement des ressources du pays, notamment pétrolières.
Les violations des droits humains et démocratiques perpétrées par le régime de Maduro sont bien réelles, tout comme les effets sur la population des sanctions imposées par les administrations américaines. En revanche, ni le peuple vénézuélien ni les Nations Unies n’ont donné mandat aux États Unis pour intervenir et s’accaparer des ressources du pays. C’est aux populations du Venezuela de décider librement, sans interférences, de leur avenir.
Les évènements du Venezuela, et les nouvelles menaces que fait peser Donald Trump sur la Colombie, Cuba, le Mexique et le Groenland illustrent l’affirmation de la loi du plus fort comme seule norme des relations internationales, dans la pure tradition de l’extrême droite. La réaction d’Emmanuel Macron, ne nommant pas l’agresseur et ne condamnant pas clairement cette violation évidente des principes fondamentaux du droit international, est une faute politique historique et un blanc-seing donné à Donald Trump pour la suite.
De la Palestine à l’Ukraine, en passant par le Soudan et maintenant le Venezuela, les peuples agressés
sont en première ligne de l’autoritarisme et de la fascisation accélérée ayant cours actuellement partout
dans le monde. Face à tous les prédateurs, et à ceux qui laissent faire, le respect du droit des peuples à
l’autodétermination doit être au cœur de nos mobilisations.
Nous appelons à se rassembler partout dans le pays ce samedi 10 janvier pour exiger :
Commentaire de la rédaction : l’existence de cette position commune est importante. Aplutsoc (Arguments Pour la Lutte Sociale) a pris part aux rencontres qui l’ont permis, dans lesquelles des discussions sont intervenues pour savoir s’il fallait mettre au centre le mot d’ordre de « libération de Nicolas Maduro ». Nous avons dit pour notre part que dans ce cas il fallait mettre au même niveau le mot d’ordre de libération immédiate de tous les prisonniers politiques au Venezuela, dont la vie est menacé, que le régime maduriste sans Maduro maintient, dans l’opacité la plus totale, en détention, et dont Trump ne demande aucunement la libération. Finalement, ni la libération de Maduro, toutefois implicite car son kidnapping est dénoncé, ni celle des prisonniers au Venezuela, n’apparaissent dans le texte.
Il se trouve que suite à sa publication, J.L. Mélenchon, expliquant du même coup par là sa non-signature par LFI, a cité ce texte en l’appelant « déclaration de Sophie Binet » parce qu’il aurait, et donc Sophie Binet aurait, « abandonné l’exigence de libération immédiate du président vénézuelien ». J.L. Mélenchon en l’appelant « président vénézuelien », dénie la réalité, à savoir qu’il a perdu les élections. Il prétend de manière inexacte que le texte unitaire s’opposerait à sa libération (revendication légitime : il n’a pas à être jugé à New York, mais à Caracas si les prisonniers politiques sont libérés et le peuple est réellement libre !). Ne serait-ce pas plutôt parce que lui voudrait que l’on appelle à son RETOUR AU POUVOIR, totalement opposé à la souveraineté du peuple vénézuélien ? Et, pour des raisons qui sont les siennes, celles de LFI et celles du POI, il fait de cette position qu’il interprète de façon inexacte une position non pas unitaire, à l’exception de LFI et de quelques autres, mais de la seule CGT ou, pire, de la seule Sophie Binet !
Qui donc voudrait que la CGT ne puisse dénoncer « De la Palestine à l’Ukraine en passant par le Soudan et maintenant le Venezuela », « la fascisation actuellement partout dans le monde » -c’est-à-dire l’Axe Trump/Poutine ! – et être aux cotés de TOUS les peuples, condition de l’efficacité pour être aux côtés du peuple vénézuélien ?

Manifestons le samedi 10, dans toute la France, non pas pour le retour au pouvoir de Maduro, mais contre TOUTES les agressions impérialistes !
08.01.2026 à 16:25
aplutsoc2
Hier, mercredi 7 janvier, le DHS, (Department of Home Security, Département de la Sureté Intérieure des Etats-Unis), a organisé la « plus grande opération » de ICE (Immigration and Customs Enforcement), consistant à lâcher 2000 agents armés et masqués sur les villes de Minneapolis et Saint-Paul. Les nervis de l’armée raciste et trumpiste qu’est ICE ont assassiné une femme au volant de sa voiture, qui tentait de faire demi-tour quand ils ont surgi, en lui tirant dessus à travers le pare-brise.
Comme lors de l’assassinat raciste de Georges Floyd, en 2020, à Minneapolis aussi, qui avait déclenché la vague de manifestations à l’origine de la défaite électorale de Trump cette année-là, tout est filmé et la vidéo circule partout. On sait maintenant que la victime, Renée Nicole Good, était une femme – blanche- de 37 ans, maman d’un petit garçon de 6 ans qu’elle allait chercher à l’école, dont le papa était décédé, qui vivait avec une compagne qui a assisté au meurtre, et qu’elle était active dans la « community » du quartier et à ce titre effectuait une surveillance sur les opérations de ICE dans sa rue. Elle publiait également des poèmes.
Tout est filmé, y compris les cris de sa compagne et les insultes des nervis de ICE empêchant par la force un médecin d’intervenir.
Ce n’est pas le premier meurtre de ICE, mais probablement le 9° en quatre mois. Mais la publicité totale de celui-ci et le contexte politique local – Minneapolis est une ville « démocrate », avec un syndicalisme présent – ainsi que la situation générale, 4 jours après le coup de force sur le Venezuela, donnent à cet odieux assassinat un relief particulier.
Immédiatement, des manifestations spontanées, massives, ont éclaté dans tous les Etats-Unis, et les réseaux No Kings se sont mobilisés.

Mais immédiatement aussi, le DHS, sa cheffe Christie Noem depuis le Texas en arborant un costume de cow-boy, et, avec sa vulgarité habituelle, Donald Trump lui-même, ont présenté un récit mensonger doublé d’une innovation langagière : Renée Nicole Good était selon eux une « terroriste domestique ». Ainsi aux « terroristes étrangers » et aux « gauchistes radicaux », s’ajoute cette catégorie universelle : les « terroristes domestiques ». C’est très simple : vous êtes chez vous, ou devant chez vous, et ICE vient vous tuer, et ce meurtre est la preuve que vous étiez une ou un « terroriste domestique ».
Le maire de Saint-Paul (le meurtre a eu lieu à la limite de Minneapolis et Saint-Paul, côté Saint-Paul), Jacob Frey, a exigé que ICE « foute le camp de notre ville ». Mais attention : dès le tout premier communiqué local du DHS, qualifiant leur victime de terroriste, les nervis ont écrit que ce « terrorisme » est « la conséquence de la diabolisation de nos agents par les politiciens des villes sanctuaires » (une « ville sanctuaire » accueille des migrants). Ainsi, ils désignent non seulement n’importe qui comme « terroriste domestique », mais ils accusent les élus démocrates de terrorisme.
A l’aune des discours et des actes de guerre civile et de terreur du pouvoir trumpien, les réactions démocrates sont du pipi de chat car aucun de ces élus, au-delà des discours, n’a entrepris de mettre en œuvre ce dont des millions de femmes et d’hommes ont besoin : l’autodéfense organisée armée, qui, sans aucun doute, serait victorieuse, car c’est la majorité qui ainsi se défendrait.
Ces évènements sont, d’un point de vue mondial, nous disons bien mondial, centraux. L’affrontement principal se déroule aux Etats-Unis mais la résistance ukrainienne, le soulèvement iranien, et la solidarité internationale, vont dans le même sens : celui de la lutte pour résister et pour renverser les tyrans.
Que quelques jours à peine après le coup de force au Venezuela cette nouvelle étape de l’affrontement social et démocratique aux Etats-Unis s’engage est le fait central.
Précisons bien une chose par rapport aux réflexes et commentaires gauchistes habituels, pour qui toute l’opposition à Trump serait marquée par la trouille et la tendance à capituler des chefs Démocrates, et pour qui ce mouvement ne serait pas « révolutionnaire » : il l’est. Il est révolutionnaire, précisément parce qu’il n’a pas de rhétorique « révolutionnaire » héritée du XX° siècle et de ses mensonges staliniens et caudillistes, mais qu’il est pleinement démocratique et même constitutionnel. Là réside son contenu politique et donc social révolutionnaire. La démocratie est la ligne de classe, la ligne de cassure et de bascule sociale autour de laquelle se nouent les affrontements, de l’Ukraine et de la Cisjordanie à Minneapolis en passant par l’Iran.
Les trumpiens l’ont compris à leur façon qui ne prétendent plus du tout restaurer la démocratie dans leurs interventions militaires, et qui se préparent des lendemains difficiles au Venezuela en misant tout sur Delcy Rodriguez et le chavo-madurisme dictatorial et corrompu dont ils veulent faire leur pantin. Pour l’instant, la mainmise simple et directe sur le pétrole n’a pas eu lieu, et encore moins l’élimination du narcotrafic dont tout indique qu’en fait Trump entend non pas l’éradiquer, mais prendre part à ses bénéfices. Car les tyrans fascistes 2.0 sont aussi, bien entendu, des bandits.
L’explosion de protestations démocratiques aux Etats-Unis est aussi le facteur n°1 qui rend difficile la mainmise sur le Groenland, bien avant les réactions apeurées des chefs d’Etat européens. Au Groenland, se construit un sentiment national intégrant la conscience Inuit et y associant les habitants d’origine européenne. L’appel de la chanteuse islandaise Björk à l’indépendance, contre Trump, se situe dans ce cadre et indique quelles évolutions se déroulent dans la conscience collective des pays scandinaves, menacés en même temps par la Russie.
Les arraisonnements par l’armée US de deux bateaux des « flottes fantômes » pétrolières russes en provenance du Venezuela, ainsi que les menaces d’intervention en Iran, peuvent sembler périlleuses pour la Russie. Mais sur l’essentiel – l’Ukraine – Trump aide Poutine. La pression sur la Russie vise à la détacher de la Chine, qui n’a pu réagir à la mise en cause de ses intérêts au Venezuela et qui les voit menacés en Iran.
En Iran, c’est le soulèvement populaire qui est le moteur, et c’est la crainte de la révolution qui suscite les menaces d’intervention US visant à prendre les devants. Des dizaines de manifestants tués n’ont pas stoppé la montée du mouvement marqué ce jour par la libération de plusieurs villes du Sud-Ouest (Nord du Khûzistân) et par la grève générale kurde. L’effondrement de la République islamique ébranlerait tous les tyrans et les hégémons, Trump compris.
Nous avons donc, depuis quelques jours, une combinaison entre l’accentuation de l’affrontement aux Etats-Unis et la fuite en avant de la bande de Mar-a-Lago dans des interventions extérieures : Nigéria, Venezuela, menaces sur Cuba, la Colombie, le Groenland, l’Iran, pression pour que l’Ukraine capitule (ça, ce n’est pas nouveau) et pour séparer la Russie de la Chine (qui ont peu de chances d’aboutir).
Répétons-le, c’est le climat intérieur aux Etats-Unis qui constitue le principal facteur rendant difficile une OPA armée sur le Groenland, rejetée massivement aux Etats-Unis comme au Canada. Le sens de la pression contre le Groenland, c’est l’asservissement de l’Europe. Comme la première ministre social-démocrate du Danemark l’a déclaré, une agression du Groenland serait la mort de l’OTAN. Mais la bande trumpiste mise sur le désarroi, les divisions et les complicités européennes. OTAN et UE seraient cassés en tant qu’institutions ayant tant soi peu de sens et d’efficacité, et Poutine pourrait intervenir en Arctique et en Baltique. Si l’on prend en considération ces paramètres-là, de nouvelles provocations armées visant l’Europe sont logiques et vraisemblables.
Une « anecdote » de réseaux sociaux montre d’ailleurs comment le régime russe, pourtant sans doute brusqué par certaines opérations US, entend en profiter. Un « même » circule depuis des jours, censé représenter le partage du monde selon Trump. Il y a trois zones : « Me » (moi) en Amérique, Poutine en Russie, Europe et Afrique occidentale, Xi en Asie-Pacifique. Exit l’Europe (et le Canada), exit l’Inde, exit le Japon, exit l’Amérique latine. Mais il s’avère que cette carte, censée se moquer de Trump et exhiber l’impuissance européenne, a pour auteur Kyrill Dmitriev, proche de Poutine, président du principal fond souverain russe, partenaire de Musk dans le projet invraisemblable de pont-tunnel dans le détroit de Behring, actif en politique étrangère. Il a fait un découpage « à la hache » sur la mappemonde, mais pas n’importe comment : toute l’Europe est dans la zone russe, y compris l’Europe nord-atlantique (Royaume-Uni, Scandinavie sauf l’Islande en toute limite). Cette carte revendique l’Europe si la Russie doit perdre Caracas, la Havane et quelques autres points d’ancrage !

Mais la mobilisation démocratique du peuple américain, la perspective de la révolution iranienne , la résistance ukrainienne, sont au moment présent les trois points chauds qui ont l’entière capacité de faire entièrement trébucher les plans concurrents d’asservissement du monde, et qui triompheront si les peuples de toute l’Europe, à l’image de la résistance ukrainienne et de la jeunesse serbe, entrent dans la danse. Soyons clairs : ils y seront, de toute façon, contraints.
VP, le 08/01/26.
07.01.2026 à 15:18
aplutsoc2
Le coup de force impérialo-trumpiste avec le kidnapping de Maduro et son épouse ont évidemment activé, de manière pavlovienne, les réflexes conditionnés par le XX° siècle, le stalinisme et le campisme : « c’est pour le pétrole ! c’est comme en Irak ! c’est l’impérialisme (US, forcément toujours et rien, qu’US) et c’est le sionisme », etc.
Nulle compréhension dans ce concert, qui a pour fonction de désarmer la résistance et la contre-attaque des prolétariats, de cette réalité concrète évidente qui se fait jour : Trump a maintenu le régime maduriste sans Maduro, avec des complicités dans l’Etat et dans l’armée, et l’aile dirigeante du parti au pouvoir, de la boli-bourgeoisie rentière et de l’armée, entend garder le contrôle du pays et réprimer en coopérant avec lui. C’est avant tout un enjeu de pouvoir visant à partager le monde avec Poutine et Xi – et, dans ce cas précis, l’accord du premier, qui a sauvé ses mercenaires russes et permis le sacrifice de la garde cubaine censée protéger Maduro, annonçant ce qu’il fera si Cuba est attaqué – , une attaque contre-révolutionnaire et anti-démocratique contre les peuples du monde entier, dont le peuple étatsunien. Le pétrole n’est pas au centre de cette affaire : Chevron l’achetait déjà et sa cotation se faisait déjà à Wall Street, tout au plus les firmes copines de Trump, sa propre mafia immobilière incluse, iront moderniser les installations si toutefois Delcy Rodriguez parvient à « stabiliser » et réprimer.
On ne peut pas soutenir le peuple vénézuélien en défendant le vieil ordre impérialiste contre le nouveau, celui du partage et de la guerre contre les peuples.
Dans cet esprit, Aplutsoc diffuse ci-dessous trois textes qui nous sont parvenus, qui peuvent comporter des nuances et des appréciations différentes entre eux et avec notre préambule, mais qui ont en commun de réfléchir sérieusement : l’analyse concrète des situations concrètes (comme disait Lénine … ), c’est d’abord dire ce qui est, et l’on ne saurait dire ce qui est si l’on ne saisi par le nouveau et si l’on ne fait que chercher dans ce qui se passe la répétition d’un bréviaire.
Le premier texte est une contribution de Paolo Stefanoni, journaliste connu sur l’Amérique indo-afro-latine, largement diffusée sur les réseaux sociaux, traduite ici du castillan par Marx Saint-Upéry. Il rapproche la chute de Maduro et la fin du chavisme, dernière tentative de révolution sous l’égide d’un Chef, de la chute du Mur de Berlin pour la gauche latino-américaine. Nous faisons précéder le second texte de sa présentation par Marc Saint-Upéry. Ces deux premiers textes nous ont été communiqué par notre camarade Fabrice Andréani.
Le troisième texte, qui circule sur les réseaux sociaux, est d’un militant libertaire vénézuelien, défenseur des droits humains, Rafael Leonardo Uzcátegui, qui permet d’approfondir le caractère non seulement de coup de force de Trump, mais aussi de coup d’Etat interne au pouvoir « bolivarien », de ce qui vient de se passer.
Un mur de Berlin pour la gauche latino-américaine ?
Le discrédit de Maduro est tel qu’il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps
En août 2024, après les élections vénézuéliennes, je concluais ainsi un article publié dans ce même journal : « Les images de la répression au Venezuela – et d’un gouvernement qui se barricade sans même vouloir montrer les procès-verbaux de sa prétendue victoire – constituent un cadeau inestimable pour les réactionnaires de tous bords. Un « socialisme » associé à la répression, aux pénuries quotidiennes et au cynisme idéologique ne semble pas être la meilleure base pour « make progressism great again», si l’on peut dire. J’y soulignais que « si, par le passé, le chavisme était un atout – matériel et symbolique – pour les gauches régionales, depuis le milieu des années 2010, il est devenu de plus en plus un fardeau ».
Pour une gauche qui croyait devoir affronter encore bien des années de désarroi politique, le chavisme est tombé du ciel comme un miracle. Après la chute du mur de Berlin, et en plein règne de la « pensée unique » néolibérale, qu’un président latino-américain parle de socialisme était quelque chose d’inattendu. Chávez était capable de citer le livre Bolchevisme : le chemin vers la révolution, du marxiste britannique Alan Woods – sur l’importance du « parti révolutionnaire » – et d’en lire des extraits à la télévision. Ou bien d’inviter des penseurs de gauche à discuter de leurs visions du changement social à Caracas. En bref, Chávez rouvrait le débat sur le socialisme alors que celui-ci semblait clos.
Diverses initiatives de « pouvoir populaire » semblaient donner corps à cette révolution – Fidel Castro avait enfin trouvé à qui passer le flambeau. L’Amérique latine était à nouveau le territoire de l’utopie, et un tourisme révolutionnaire bigarré débarqua à Caracas et dans ses quartiers les plus combatifs, comme l’emblématique 23 de Enero.
Mais sous ce manteau de radicalité, une élite s’est rapidement formée, qui s’est servie de l’État comme source d’enrichissement personnel et de pillage des ressources nationales, y compris pétrolières. Les services publics que la révolution bolivarienne était censée garantir se sont rapidement dégradés ou ont donné lieu dès le départ à des expériences faillies. Le « pouvoir populaire » dissimulait une caste bureaucratique et autoritaire qui contrôlait le pouvoir réel et un État qui rendait inutilisable tout ce qu’il nationalisait.
Les célèbres « missions » de santé organisées par Cuba, aujourd’hui exsangues ou évaporées, étaient en réalité des opérations de commandos de médecine primaire dont l’essor fut parallèle à la destruction du système de santé publique. Paradoxe d’un « socialisme » qui a démantelé les formes d’État-providence, modestes mais bien réelles, qui existaient avant Chávez au Venezuela et les a remplacées par des initiatives erratiques financées par les ressources pétrolières [NdMSU : et rongées par la corruption et les détournements de fonds].
Tout cela s’est aggravé après la mort de Chávez. Une partie de la gauche – à l’intérieur et à l’extérieur du Venezuela – a alors cherché des excuses en attribuant tous les maux au « madurisme », qui s’était écarté de la voie tracée par Chávez : le « chavisme non maduriste ». Avec l’aggravation des crises successives, après la période de prospérité pétrolière, l’énergie de la population s’est concentrée sur la recherche de solutions de fortune aux problèmes du quotidien. Cette quête de réponses individuelles à une vie quotidienne devenue impossible a trouvé son expression la plus dramatique dans l’un des plus grands — voire le plus grand — exode migratoire d’Amérique latine. [NdMSU : plus ou moins à égalité avec la migration des Syriens, qui eux fuyaient un état de guerre]
Pendant ce temps, le régime s’éloignait de plus en plus de sa base de légitimité électorale, qui avait pourtant été l’un des moteurs du chavisme. Un populisme sans peuple remplaçait le « peuple de Chávez ». On pouvait voir partout sur les murs des villes vénézuéliennes le dessein stylisée des « yeux de Chávez » – en tant que commandant éternel –, mais ce regard vigilant était de plus en plus invisibles pour l’homme de la rue. Comme cela s’était jadis passé avec le « socialisme réel », les mots avaient perdu leur sens.
Une fois de plus, comme hier à Cuba, la source de la légitimité politique n’était plus les conquêtes sociales, mais la résistance à l’« encerclement impérialiste » (qui avait certes une part de réalité). Le fait que le Venezuela soit une puissance pétrolière a également alimenté la suspicion que l’Empire cherchait à « voler » son pétrole – une idée quelque peu simpliste que Donald Trump cherche aujourd’hui à relancer, même si les entreprises pétrolières étatsuniennes semblent faire preuve d’une certain scepticisme à cet égard.
L’épopée de la résistance a remplacé celle de la construction d’un modèle politiquement démocratique et économiquement viable. Comme l’écrit le philosophe cubain Wilder Pérez Varona à propos de son propre pays, le lexique de la Révolution – souveraineté, peuple, égalité, justice sociale – a cessé de fonctionner comme une grammaire commune et comme un horizon de sens capable d’organiser l’expérience sociale. Le revers de la médaille , c’est une répression croissante, avec la participation active du redoutable et redouté Service bolivarien de renseignement national (SEBIN), qui jouit du pouvoir d’incarcérer quiconque sans le moindre respect des droits humains. [NdMSU : et Caracas est aujourd’hui la capitale de la torture politique en Amérique latine]
Le Venezuela s’est alors transformé en puissant outil de propagande pour la droite. Les médias internationaux en sont venus à se focaliser sur ce pays des Caraïbes par rapport à d’autres régimes autoritaires : le Venezuela faisait vendre. Puis, l’émigration massive a fait du débat sur le chavisme un sujet d’actualité nationale dans divers pays. L’énorme quantité de Vénézuéliens répandus à travers le monde incarnaient un témoignage militant beaucoup plus puissant que celui de Corina Machado ou de ses prédécesseurs dans les forums de la droite – et de l’extrême droite – mondiale. Chaque émigrant vénézuélien était un témoignage de l’échec du système.
En général – et avec bien sûr quelques exceptions –, la gauche latino-américaine n’a su trouver ni le langage ni le cadre théorique lui permettant de mettre en question les dérives du régime bolivarien, pas plus qu’elle n’a su se forger une place dans le débat public à ce sujet, même si elle a souvent pris silencieusement ses distances du Venezuela. Dans les débats domestiques des divers pays, critiquer le chavisme semblait revenir à se rallier à la droite, ce qui n’aidait pas à définir un « lieu d’énonciation » adéquat. (Il en va pour bonne part de même pour ce qui est de l’invasion russe de l’Ukraine).
Au jour d’aujourd’hui, le résultat est catastrophique. On assiste à une espèce de chute du mur de Berlin pour les gauches latino-américaines – et aussi pour celles de certains pays d’Europe. Le discrédit de Maduro est tel qu’il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps, qui reste impunie.
La Maison Blanche a clairement indiqué qu’elle mettait en œuvre le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe, pourtant déclarée caduque par le secrétaire d’État John Kerry en 2013. Cette doctrine, conçue contre l’intervention des puissances extra-continentales à la fin des luttes pour l’indépendance, allait finir par justifier, comme l’explique le politiste brésilien Reginaldo Nasser, l’ingérence pure et simple de Washington dans les affaires intérieures de ses voisins face à toute menace ou prétendue menace contre la sécurité des États-Unis.
Le « corollaire Trump » sert aujourd’hui à défendre de manière éhontée les intérêts étatsuniens et à renforcer les forces d’extrême droite dans la région. Contrairement aux néoconservateurs de l’ère Bush, Trump ne parle plus de démocratie et de droits de l’homme pour justifier ses interventions. Il n’y a aucune hypocrisie dans ses discours, c’est un impérialisme à l’état pur qui se permet de kidnapper Maduro, d’aspirer à voler le Groenland au Danemark, ou de dire que les États-Unis géreront le Venezuela jusqu’à ce qu’il y ait une transition acceptable pour Washington, faisant place libre aux compagnies pétrolières gringas.
De fait, pourquoi un « lumpencapitaliste » aux velléités autocratiques dans son propre pays, qui méprise et sabote l’ordre multilatéral, prétendrait-il instaurer la démocratie au-delà de ses frontières ? Sa politique bénéficient du soutien de la galaxie des extrêmes droites régionales, qui considèrent Trump, à bien des égards, comme « leur » président. La voix la plus audible de ce chœur est celle de l’Argentin Javier Milei, qui s’émeut presque jusqu’aux larmes chaque fois qu’il narre ses rencontres avec le magnat new-yorkais.
L’héritage toxique de Maduro disqualifie aujourd’hui les actions anti-impérialistes et, tout comme lors de la chute du mur de Berlin, les débris de cet effondrement tombent aussi bien sur ceux qui ont critiqué Maduro que sur ceux qui l’ont soutenu. Les crises de type catastrophique ne tiennent pas compte des nuances : elles font basculer le pendule à l’extrême opposé. Aujourd’hui, cet extrême est la vague réactionnaire qui déferle sur la région et qui définit le difficile nouveau champ de bataille politique sur lequel doivent agir les forces démocratiques de gauche, affaiblies mais toutefois pas vaincues.
Pablo Stefanoni.
Présentation d’Andrès Izarra par Marc Saint-Upéry.
Voilà comment se présente l’auteur de ce texte, Andrés Izarra:
« Opérateur de médias et de canaux d’influence. Ancien ministre de la Communication et de l’Information du Venezuela. Fondateur et président de Telesur sous le gouvernement d’Hugo Chávez. Exilé par Maduro. Il connaît le système de l’intérieur : ses opérateurs, ses motivations, ses limites. Cette expérience éclaire son analyse, mais ne la détermine pas. Il n’y a pas chez lui de loyauté résiduelle ni de wishful thinking.”
Ayant été ministre de Chavez et de Maduro et ayant abandonné cette barque militaro-mafieuse à la dérive (comme des dizaines d’autres anciens ministres et hauts-fonctionnaires), Izarra n’est certainement pas un petit saint, mais je sais qu’il est très bien informé, et son analyse vaut largement le détour et tranche avec les approximations vaseuses et les imprécations analphabètes de la plupart des philochavistes et antichavistes.
J’ai quelques micro-désaccords secondaires avec certaines affirmation de son texte, et il est sans doute par ailleurs un peu elliptique et allusif pour qui ne connait pas bien le Venezuela et l’Amérique latine, mais il y a aussi des formules synthétiques extrêmement fortes et éclairantes qui résument avec vigueur la situation.
J’essaierai de revenir avec des documents ad hoc, sur ce que veut dire exactement Izarra lorsqu’il parle de “négociation » et de “trahison » parfaitement exécutées.
(Encore une fois, faites amplement circuler, surtout si vous avez encore des lou ravis méluchocompatibles et des néo-bolcheviks en peau de lapin parmi vos connaissances)
Le changement de régime parfait : quand capturer vaut mieux que détruire.
5 janvier 2026
Au petit matin du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que beaucoup d’entre nous pensaient impossible de faire sans payer le prix fort : un changement de régime au Venezuela.
Des hélicoptères Chinook transportant des forces Delta ont pénétré dans Caracas, ont enlevé Maduro et l’ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier, il a été présenté devant un juge fédéral sous l’accusation de narcoterrorisme.
Une perfection plus que suspicieuse
Pour capturer Noriega en 1989, les États-Unis ont dû raser El Chorrillo et tuer des milliers de personnes. L’opération a duré près d’un mois.
Où était l’armée « chaviste » ? Les collectifs armés ? La milice bolivarienne ? Les roquettes russes ? La « guerre populaire prolongée » qu’ils promettaient ?
« Le plus facile [pour les Yankees] ne se ra pas d’entrer mais de sortir », se vantaient les chaises. Ils sont entrés, ils sont sortis et ils ont emporté leur proie sans la moindre résistance.
L’histoire devra résoudre les détails de la négociation qui a ouvert à Maduro et à sa femme les portes d’une prison fédérale de haute sécurité aux États-Unis .
Le succès tactique n’est pas seulement celui des forces spéciales américaines. Il est aussi celui d’une trahison parfaitement exécutée.
La victoire stratégique
Cette opération redéfinit le « changement de régime » pour le XXIe siècle, à la lumière des bourbiers irakiens et afghans.
Son triomphe stratégique est d’avoir réussi à prendre le contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix de la « reconstruction nationale ». Il n’y a pas de reconstruction institutionnelle, pas de désarmement des milices, pas de création de nouvelles forces de sécurité. Il n’y a pas d’occupation avec cent mille soldats pendant une décennie. Il n’y a pas d’insurrection, pas de vide du pouvoir, pas de chaos à gérer.
Trump l’a dit sans détour : il s’agit de s’emparer des ressources, à commencer par le pétrole. La démocratie peut attendre.
Ce que Trump met en œuvre aujourd’hui, avec la collaboration enthousiaste des Rodríguez [frère et soeur], n’est pas une libération : c’est une appropriation néocoloniale. Il s’arroge, par la force pure, le droit de gouverner le pays. De décider qui commande et qui ne commande pas. D’ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies pétrolières. De gérer un pays de 31 millions d’habitants comme s’il s’agissait d’une concession.
S’il s’agissait d’une transition démocratique, si Delcy était le pont temporaire que certains imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, et non une période d’adaptation à l’occupation pétrolière étatsunienne.
Le changement de régime n’avait pas pour but la démocratie vénézuélienne.
Son but est le contrôle étatsunien.
Ce n’est pas Balaguer
On dit que Delcy serait une Balaguer [successeur du dictateur dominicain Trujillo en 1966] : la continuatrice qui prépare la transition démocratique.
Ce n’est pas le cas.
Trujillo avait construit un régime personnalisé, il incarnait l’État. Quand il a été assassiné, le vide était inévitable. Balaguer a servi de tampon pendant que la transition s’organisait.
Le madurisme est autre chose. Ce n’est pas un régime personnalisé, mais patrimonial : un réseau de militaires, de bureaucrates et d’hommes d’affaires qui s’est emparé de l’État pour le gérer comme un butin.
Un régime ne se définit pas par les noms de ceux qui le composent, ni par sa rhétorique. Il se définit par le fonctionnement du pouvoir : à qui il doit allégeance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce qu’il peut faire ou dire.
Pendant des années, le madurisme s’est légitimé, du moins dans son discours, par sa « résistance » aux États-Unis. Les gouvernants bolivariens pouvaient être corrompus, autoritaires ou incompétents, mais ils étaient « anti-impérialistes ». Cette fiction leur conférait une cohésion interne et un soutien politique.
Cette fiction a pris fin.
Aujourd’hui, Delcy Rodríguez est là où elle est parce que Trump l’y a mise. Elle doit son poste à Washington. Elle peut répéter des slogans, maintenir le cabinet, invoquer Chávez, voire mener la campagne « Free Maduro ». Mais la substance du régime a changé. De facto, c’est un pouvoir subordonné au diktat américain.
La victoire de Trump a été d’arracher le volant à Maduro sans envoyer la voiture dans le décor et de s’asseoir lui-même à la place du chauffeur.
Lorsque le leader d’un régime personnalisé tombe, le système s’effondre. Il n’y a pas d’État sans lui.
Lorsque le chef d’une mafia tombe, la structure ne s’effondre pas : elle s’adapte. Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie.
Les loyautés ne sont ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe, c’est que le business continue.
C’est pourquoi Trump a pu évincer le parrain sans démanteler la structure. Il n’a pas détruit l’appareil chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l’a capturé et mis à son service.
C’est le changement de régime parfait. Non pas parce qu’il est moralement acceptable ou juridiquement justifiable, mais parce qu’il atteint son objectif, le contrôle d’un pays, sans avoir a payer les coûts qui ont coulé les États-Unis en Irak et en Afghanistan.
Il ne sera pas nécessaire d’expliquer pourquoi des soldats étasuniens meurent à Caracas dans cinq ans. Ni de justifier des milliards de dollars de reconstruction. Le pétrole coulera, les contrats seront signés et le gouvernement local obéira sans que Washington ait à gouverner directement.
C’est pourquoi cet événement est historique. Non pas à cause de l’opération militaire, mais à cause du modèle qu’il inaugure :
On ne détruit plus un État, on le capture.
On n’occupe pas un territoire, on contrôle ses élites.
On ne fait pas du nation-building. On réoriente la nation existante .
Et tout a fonctionné parce que le régime de Maduro n’était pas révolutionnaire, mais mafieux.
Et les États mafieux, de par leur nature même, sont transférables.
Andres Izarra.
« Ne pas être idiots utiles des oligarchies (de gauche).
L’attaque américaine contre le Venezuela est condamnable sous de nombreux angles. Pour la première fois, le pays est bombardé sur son propre territoire par un gouvernement étranger. Mais en politique, les apparences sont souvent trompeuses. Avec le peu d’informations disponibles – et en regardant les faits et le comportement des acteurs – l’intrigue du conflit vénézuélien semble avoir pris un tournant inattendu : un coup d’État interne au chavisme, facilité par « l’impérialisme ».
Les événements sont toujours en cours, mais jusqu’à ce que cette note rédige quatre faits permettent de soutenir une hypothèse préliminaire : l’attaque elle-même, les déclarations de Donald Trump, les déclarations de Delcy Rodriguez et la décision de la Cour suprême de justice.
1) L’attaque : force écrasante, défense inexistante
Après des mois de siège et de pression, et après des attaques contre des bateaux qui ont fait plus de 100 victimes, l’armée américaine a attaqué le Venezuela au petit matin samedi 2 janvier. Il n’y a pas de partie officielle des dégâts. Selon des rapports, au moins plusieurs points de nature militaire ont été bombardés à Caracas, La Guaira, Aragua et Miranda, avec un accent particulier sur Fuerte Tiuna, où se trouvait Nicolas Maduro.
Jusqu’à présent, le gouvernement n’a publié aucun nombre de morts et de blessés. Le New York Times parle d’au moins 40 morts parmi les militaires et les civils. La plupart des pertes se sont produites pendant la capture de Maduro.
Le plus frappant n’est pas seulement l’attaque, mais l’absence de réponse militaire vénézuélienne. Bien que la possibilité d’une opération d’extraction ait été annoncée, la réaction a été nulle – pour ne pas dire inexistante – : il n’y a pas d’images de tirs défensifs ni de signes de résistance soutenue. Certains analystes ont ironisé que « les hélicoptères gringos se sont baladés comme Pedro dans leur maison ». La journaliste spécialisée Sebastiana Barráez a affirmé qu’à ce moment-là, la moitié du personnel militaire était en congé de Noël. Trump, pour sa part, a affirmé qu’il n’y avait pas eu de perte d’équipement ni d’incident avec le personnel américain pendant l’opération.
2) Trump : la confession implicite d’un nouveau scénario
Le deuxième acte a été la conférence de presse de Donald Trump, où il a confirmé la capture de Nicolas Maduro et de Cilia Flores. Là, il a lancé des phrases qui, ensemble, ressemblent moins à de la propagande et plus à des signes d’accord : il a dit qu’il avait « longuement parlé à Delcy Rodriguez », que « Rodriguez ferait tout ce qu’ils disent », qu’il « gouvernerait le Venezuela pendant un certain temps », et a terminé en rejetant María Corina Machado avec une phrase délibérément humiliant : « une jolie femme mais sans soutien au Venezuela ».
Au-delà du ton, le message central était clair : Trump a placé Delcy en tant qu’interlocutrice et en tant que pièce de transition.
3) Delcy : anti-impérialisme de procédure, omissions cruciales
Puis Delcy Rodriguez a parlé. Elle a utilisé, oui, le jargon anti-impérialiste typique du chavisme et a déclaré que le Venezuela « ne serait pas une colonie ». Mais son discours avait un centre différent : exiger une preuve que Maduro était en vie et présenter un dossier contenant le soi-disant décret d’« état de choc extérieur » – un article dont personne ne connaît le texte – pour demander au TSJ une interprétation.
Et surtout, sa première allocution était pleine d’omissions et de rebondissements difficiles à ignorer :
– Elle a annulé les mobilisations que d’autres porte-parole chavistes avaient encouragées contre l’attaque et a appelé à « calme » et à « rester chez soi ».
– Elle n’a pas donné de chiffres de morts et de blessés, ni parlé de l’ampleur des dégâts.
– Elle s’est écartée du récit d’« attaque contre la population » et, malgré quelques phrases dures, il a semblé inhabituellement condescendant envers les États-Unis après une agression de cette ampleur.
Dans une telle situation, ce qui n’est pas dit en dit souvent plus que ce qui se prononce.
4) Le TSJ : le raccourci pour ne pas appeler les élections
Enfin, la décision de la Cour suprême de justice. Des mois plus tôt, Nicolas Maduro avait parlé d’activer un « décret d’état de choc extérieur » en cas d’agression. Son contenu, jusqu’à présent, reste secret. Ce n’est pas le mystère qui compte, c’est l’utilité politique. Ce décret comporterait une formule permettant de définir qui exerce des fonctions présidentielles en cas d’absence.
Delcy a demandé une « interprétation » au TSJ et le tribunal a répondu rapidement : il l’a nommée « président en charge ».
Le problème est que la Constitution ne prévoit pas de « présidence chargée », « provisoire » ou « intérimaire » en cas d’absence du président. L’article 233 stipule que s’il y a faute absolue avant quatre ans du mandat, le Vice-Président exécutif prend en charge la convocation de nouvelles élections dans 30 jours (et prêter serment à l’élu selon la procédure). En simulant le « décret de choc », Delcy évite le point décisif : elle ne déclare pas l’absence absolue et ne convoque pas d’élection.
Pour dire simplement : le TSJ a fabriqué une issue pour conserver le pouvoir sans passer par la voie constitutionnelle.
Le fond : une faction prête à gérer la continuité
Delcy Rodriguez et son frère Jorge Rodriguez ont été les pièces centrales du dôme chaviste depuis des années. Jorge se voit attribuer une intelligence froide, une capacité de manœuvre et un talent de négociation : il a dirigé la partie officielle dans différents processus, notamment l’Accord de Barbade. Il a également tissé des ponts avec des hommes d’affaires, des partis « opposants » et des secteurs de la société civile qui ont été qualifiés de « normalisateurs ».
Ces derniers mois, en outre, une opération de positionnement – y compris des interviews médiatiques – aurait été promue aux États-Unis pour présenter Delcy comme une personnalité « fiable » et « modérée ». Si tel est le cas, alors ce qui s’est passé ne serait pas un accident : ce serait la phase opérationnelle d’un plan.
Conclusion : ce n’est pas une « invasion classique » ; c’est quelque chose de plus trouble
Nous aurons plus de données dans les prochaines heures, mais jusqu’à présent tout indique une situation surprenante : une faction du chavisme aurait livré Maduro pour garder le contrôle du pouvoir, avec le soutien ou l’aval des États-Unis.
Si en ce moment vous êtes véritablement indigné par l’incursion américaine – et à juste titre : le précédent est terrible –, ne devenez pas un idiot utile des oligarchies de gauche. Cela ne ressemble pas à la carte postale simple d’une « invasion impérialiste » traditionnelle. Ça sent plutôt le réaménagement interne, le remplacement contrôlé et la continuité maquillée. Trahison négociée.
Ne me crois pas. Cherche, contraste, connecte les points, pose-toi des questions. Et surtout, pense par toi-même. »
Rafael Leonardo Uzcátegu
05.01.2026 à 23:23
aplutsoc
Jenny (Eugénie) Plocki est décédée la nuit dernière à l’âge de 100 ans. Survivante de la Rafle du Vel d’Hiv, avec son petit frère, le futur écrivain anti-fasciste Maurice Rajsfus (1928-2020), elle le fut grâce à la lucidité de ses parents ; ceux-ci ne se faisant aucune illusion sur le sort funeste qui les attendaient, se décidèrent à laisser partir leurs enfants lorsque la police française, cette grande ordonnatrice et exécutante de cette ignoble rafle, offrit la possibilité de laisser les enfants sur place. Ainsi, Jenny et Maurice réussirent à survivre à Vincennes jusqu’à la Libération avec la complicité de leur entourage.
Après la guerre, elle fit un bref passage au PCI, l’organisation trotskyste officielle après 1945, puis un compagnonnage avec le groupe Socialisme ou Barbarie. Jenny devint institutrice, et milita en syndicaliste à la FEN au sein de la tendance École Émancipée. Elle milita activement contre la guerre d’Algérie, participa à la fondation et à l’action du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception) durant les années 70. Elle se plongea pleinement dans le mouvement de Mai 68 avec son compagnon de toute sa vie adulte, Jean-René Chauvin. Ils étaient bien placés pour cela : ils résidaient dans le quartier Monge à côté du quartier Latin. Elle entra dans la grève en tant qu’enseignante, avec l’Ecole Emancipée, dès le vendredi 17 mai alors que la FEN ne lança la consigne de grève qu’au lundi 20 mai.
Elle fut une enseignante exceptionnelle dotée d’un contact extraordinaire avec les enfants. Spécialisée dans les classes de CP, Jenny avait adapté plusieurs méthodes anglaises d’apprentissage de la lecture. C’était une personne merveilleuse, d’une formidable sagacité, d’une curiosité insatiable. Passionnée par la littérature anglaise, Jenny Plocki était également traductrice. On lui doit notamment la co-traduction du terrible témoignage de Rudolf Vrba « Je me suis évadé d’Auschwitz » (Ramsay, 1988). Mais c’est comme témoin de la Shoah que le grand public l’a découverte. D’abord comme narratrice du beau récit-roman de Geneviève Brisac « Vie de ma voisine » (Grasset, 2017, « Points », 2018). Puis, surtout, comme intervenante dans plusieurs documentaires. Dans « La Rafle du Vel d’Hiv, la honte et les larmes » de David Korn-Brzoza (France 3, 2022), elle crevait l’écran. Le film se finissait sur elle, traduisant le mot en yiddish que son père avait écrit sur un bout de papier et jeté du train en partance pour Auschwitz le 27 juillet 1942 : « Soyez tranquilles les enfants, Maman et moi nous partons Ensemble. Vivez et espérez. »
Jusqu’au bout, Jenny, devenue physiquement affaiblie, a gardé toute son intelligence, lisait des livres (en anglais), recevait son quotidien du soir en papier, se tenait au courant de l’actualité et pestait contre l’évolution folle du monde, elle qui, accompagnant son père, avait vécu les manifestations antifascistes des années 1930 et la liesse populaire de 1936…
Rédigé à partir d’un post Facebook de Laurent Joly et de la page Wikipedia de Jenny Plocki
05.01.2026 à 21:52
aplutsoc
Trump a déclaré : « On va parler du Groenland dans les 20 jours”. Après quoi il a menacé Cuba, la Colombie et le Mexique.
Si cette fuite en avant se confirme, soit Xi et Poutine acceptent tacitement comme pour le coup de force au Venezuela, mais dans ce cas l’impérialisme US est temporairement très renforcé (et à court terme encore plus déséquilibré et en crise).
Soit Xi et Poutine optent pour prendre leurs « parts », en attaquant Taïwan pour le premier, ce qui induira la guerre avec le Japon, en attaquant l’aire Baltique et l’aire Arctique pour le second, et/ou en tentant d’écraser l’Ukraine si, ce qui pourrait se produire, les États-Unis sabotent ouvertement et militairement la résistance.
La guerre arrive. Mais laquelle ?
Pas celle « de l’impérialisme américain et de l’OTAN contre les forces progressistes et anti-impérialistes », discours qui désarme les peuples en leur mentant. Notons qu’au Venezuela, c’est pour l’instant un régime maduro-trumpiste que cherche Trump !
Pas celle des impérialismes hégémoniques entre eux, pas la guerre entre Chine et États-Unis annoncée par bien des commentateurs, pas tout de suite. Car d’abord, il leur faut, à tous les trois, s’en prendre aux peuples, et s’en prendre à l’Europe.
En Europe, les impérialismes européens déclassés et désemparés ne sont bons qu’à saboter la nécessaire résistance et la contre-attaque des peuples. Ils ne veulent pas froisser Trump qui les méprise, ils ont peur de la chute de Poutine s’il perd en Ukraine, ils ont cautionné le massacre génocidaire de Gaza.
Les déclarations successives de l’exécutif français le montrent bien :
L’attaque du Groenland, l’asphyxie de Cuba, les opérations « spéciales » au Mexique et les provocations contre la Colombie sont imminentes. Poutine est logiquement en mesure d’attaquer au Svalbard (Arctique) et/ou en Lettonie en cas d’attaque US au Groenland.
Il faut sortir des fantasmes du passé, ce n’est ni pour ni contre l’OTAN, c’est la guerre européenne sur deux fronts qui se dessine. La guerre des hégémons impérialistes contre les peuples est la guerre qui vient rapidement.
La résistance armée des peuples peut et doit y répondre, comme en Ukraine !
Comprenons que c’est l’affrontement politique dans chaque pays qui est le début de la guerre. Il y a continuité : en France, Trump menace de « punir » les juges qui rendraient Marine Le Pen définitivement inéligible, et Macron sabote la défense nationale et démocratique contre Trump et Poutine, lui qui a dissous l’Assemblée nationale pour installer un gouvernement Bardella et a échoué.
Ce n’est pas seulement l’Europe, avec l’Ukraine, qui doit s’engager dans le combat, c’est l’Amérique, c’est l’Afrique, c’est le monde, et c’est le peuple américain déjà en situation d’affrontement montant contre Trump.
Cette guerre, la guerre sociale, écologique et démocratique, constitue le vrai combat pour la paix, car si nous battons les tyrans et les hégémons, nous empêcherons la guerre finale, inter-impérialiste et nucléaire. Mais ne racontons pas d’histoire : la guerre sociale, écologique et démocratique, avec ses méthodes de masse, ses méthodes démocratiques, sera vaincue si elle écarte les moyens militaires. Elle aura une dimension militaire. C’est une nécessité pour la gagner et ainsi sauver le monde humain en empêchant la guerre finale, inter-impérialiste et nucléaire.
Il est temps, il est plus que temps, que le mouvement ouvrier et syndical rompe avec les phrases campistes et pseudo-pacifistes et, comme les syndicats baltes, bélarusses en exil, et scandinaves, ont commencé à le faire, et comme la gauche ukrainienne nous y appelle, prendre à bras-le-corps les questions :
– de la production militaire sous contrôle social et non sous celui des trusts de l’armement,
– de l’organisation militaire démocratique combinée à la mobilisation sociale, avec droit syndical et large féminisation.
La défense des sociétés humaines contre le fascisme 2.0 et contre les hégémons est une affaire trop sérieuse pour être laissée à Macron, Starmer, Merz ou Kallas qui ne feront que l’handicaper et la trahir. L’Europe avec les peuples du monde, du Brésil à la Chine, doit être et peut être le tombeau des tyrans et le terrain de la contre-attaque.
05/01/2026 soirée.
04.01.2026 à 21:04
aplutsoc2
Contre Maduro, c’était d’une facilité déconcertante. Les matamores corrompus sont de bonnes cibles. Là dessus Trump a écarté toute « restauration de la démocratie » : il a écarté d’un revers de main Maria Corina Machado, dont le représentant E. Gonzales Urrutia était le vrai vainqueur de la dernière élection présidentielle. La faction qui se proposait à gouverner pour lui est, pour l’heure, récusée : il ne veut ni élections, ni respect des dernières élections, il mise sur l’appareil d’Etat et l’armée.
L’appareil d’Etat et l’armée bolivariens : tels sont les faits. Trump désigne la vice-présidente de Maduro, et ministre des Hydrocarbures, Delcy Rodriguez, comme étant la mieux placée pour lui servir de fantoche !
Dans le pays, celle-ci, tout en affirmant que « la révolution bolivarienne continue », a exclue expressément toute mobilisation. Ceci s’ajoutant à la peur des bombardements, aux coupures électriques et d’internet, créé une situation réelle de choc et de confinement. Les patrouilles du régime ci-devant maduristes circulent. Et l’on doit s’inquiéter pour les prisonniers politiques : sont-ils nourris ? que risque-t-il de leur arriver ? – notons bien que ni Trump, ni Rubio, ni Hedsegh, n’ont eu un mot pour elles et pour eux !
Première leçon donc : les anti-impérialistes dictateurs sont des bons à rien devant l’impérialisme et celui-ci ne demande qu’à recycler leur appareil d’Etat, leurs rentiers et leurs nervis en les mettant directement à leur service. C’est ce à quoi Poutine n’est jamais arrivé envers Zelensky et l’Ukraine, car là il y a pu y avoir résistance populaire dans et en dehors de l’armée !
Leçon complémentaire probable : le narcotrafic alibi a encore de belles heures devant lui. Trump a gracié l’ex-président narco du Honduras, Juan Orlando Hernandez : il ne s’agit sans doute pas de mettre fin au narcotrafic, mais de le contrôler et d’en saisir les bénéfices, exactement comme pour le fameux pétrole !
Les réactions internationales doivent s’analyser à l’aune du document de sécurité nationale sorti à Washington début décembre, qui édicte : les Amériques sous contrôle total des Etats-Unis, politique de la porte ouverte en Asie-Pacifique, et l’Europe est l’ennemie. Hedsegh a depuis confirmé que les Etats-Unis veulent l’extrême droite au pouvoir en Europe, comme le veut Poutine, et Vance a dénoncé les armes nucléaires françaises et même britanniques comme potentiellement dangereuses pour les Etats-Unis (parce que noirs et musulmans pourraient s’en emparer !). Washington a préconisé, pour gouverner le monde, un « G5 » : Etats-Unis/Russie/Chine/Japon/Inde. Ils y mettent la Chine en l’encadrant, mais en excluent les impérialismes européens (dont la France et le Royaume-Uni, toujours membres du Conseil de Sécurité de l’ONU), ainsi que les puissances latino-américaines, Brésil et Mexique, tout en menaçant directement la Colombie.
Moscou a approuvé expressément le document US dit de sécurité nationale. Bien sûr, Poutine et Xi y vont de leurs petites invocations contrites sur le « droit international », mais leur accord sur la prise de contrôle du Vénézuéla est patent. Leur présence économique et leurs liens commerciaux, dans l’immédiat, demeurent. Les livraisons pétrolières vénézuéliennes à Cuba, par contre, devraient cesser, ouvrant la voie à l’attaque US contre Cuba, laquelle, si elle se produit, misera elle aussi sur l’accord tacite (et les protestations verbales) de Poutine.
Cela dit, presqu’aucun gouvernement ne manifeste une satisfaction réelle devant le brigandage trumpiste. Les seules exceptions sont accablantes : Netanyahou, Meloni, Milei, Bukele, ainsi que … le président français Macron et le politicien belge, dirigeant du MR (Mouvement Réformateur) Bouchez.
Macron a pris le contrepied du communiqué publié deux heures auparavant par son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot :

La manière dont le président ayant perdu sa légitimité qu’est Macron court-circuite la réaction première du Ministère des Affaires Etrangères pourrait annoncer ce que ferait Macron quand se produira l’attaque contre le Groenland annoncée par la carte diffusée par ses services juste après le coup de force sur Caracas …

Tout converge vers une menace liguée des hégémons mondiaux contre l’Europe, avec l’extrême droite comme cheval de Troie de Trump et de Poutine. Les questions militaires, politiques et sociales vont fusionner. Là se situe l’angle le plus aigüe et le plus urgent d’intervention, d’interpellation et de discussion d’Aplusoc !
Enfin, ce que tous les commentaires sous-estiment ou ignorent : l’arène principale de ce qui se passe au Venezuela, ce sont les Etats-Unis. Le coup de force est aussi la reprise du coup d’Etat en difficulté de Trump, bâillonnant les prérogatives constitutionnelles du Congrès. Rien n’indique à cette heure que Trump ait élargi sa base ces deux derniers jours : ni l’opposition populaire No Kings, ni les divisions dans MAGA dont le non-interventionnisme isolationniste et protectionniste annoncé est un facteur clef, ne semblent surmontés à ce jour, et bien au contraire la ligne de la défense de la démocratie et des éléments démocratiques de la constitution reste le centre du regroupement populaire possible et nécessaire pour battre et chasser Trump, Vance, Thiel and co.