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ARGUMENTS POUR LA LUTTE SOCIALE


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02.01.2026 à 15:54

Contre les menaces fascistes, une mise en garde des responsables départementaux CGT et FSU de l’Allier.

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En tant que responsables syndicaux départementaux, mais aussi pour nous protéger et nous défendre, nous, nos proches et nos amis et camarades, nous mettons en garde les citoyens et tous les démocrates envers les menaces de l’extrême droite nous concernant, lesquelles ont introduit depuis quelques mois un climat visant à la violence politique, sans précédent […]
Texte intégral (1470 mots)

En tant que responsables syndicaux départementaux, mais aussi pour nous protéger et nous défendre, nous, nos proches et nos amis et camarades, nous mettons en garde les citoyens et tous les démocrates envers les menaces de l’extrême droite nous concernant, lesquelles ont introduit depuis quelques mois un climat visant à la violence politique, sans précédent dans l’Allier – nous pesons nos mots – depuis la veille de la Libération.

Le 24 décembre 2025, dans un éditorial signé « Cyrano », le site fasciste et raciste « Riposte Laïque », appelle à ce que « nos deux chouchous de l’Allier, l’enseignant Vincent Présumey, surnommé le Mongolo de l’Educ Naze, et le cégétiste Laurent Indrusiak, alias le syndicaliste racaille », reçoivent, « le soir de Noël, un magistral coup de fer à repasser, eux aussi, en pleine tête. »

Cet appel au meurtre mal enrobé sous un humour douteux n’est pas le premier : on ne les compte plus.

Quelques jours plus tard, au rythme d’un article par jour, nos photos sont en Une sous l’accusation de « refuser l’histoire nationale », vouloir « jouir sans entraves », oser « parler de Descartes, Spinoza, Leibniz, Locke » aux lycéens, et d’appartenir, tenez vous bien, aux « fausses élites aristocratiques, mondialistes, cosmopolites, sataniques, pour beaucoup issues du judaïsme », contre lesquelles « le peuple » va se révolter en même temps que contre « les musulmans », ce qui aura des « effets horribles et terribles » : appel raciste et antisémite à la guerre civile.

Depuis que le Collectif Laïque et Républicain de Moulins, dont font partie la CGT et la FSU, s’est opposé aux subventions publiques accordées par plusieurs collectivités locales à « Murmures de la Cité », une campagne est orchestrée combinant des mensonges dans la presse Bolloré accusant « la gauche » de préparer des violences contre « Murmures de la Cité », et un déferlement de diffamations et de calomnies grotesques, assorties de menaces de mort à mots à peine voilés dans les articles des sites internet « Riposte Laïque » et des sites apparentés, ou formulées ouvertement dans le « courrier des lecteurs »comme par exemple : « Les responsables CGT vont devoir se protéger et protéger leur famille. Ils veulent la guerre, dans une guerre il y a toujours des morts. A bon entendeur !! ».

Cette campagne a démarré en juin, nous prenant tous deux pour cible et, selon une méthode typique des fascistes voulant inspirer la peur, appelant également à harceler une employée de l’Office du Tourisme de Moulins, accusée d’avoir « censuré » Murmures de la Cité. À la suite de cela, la responsable du site jumeau de « Riposte Laïque », « Résistance républicaine », est assignée à comparaître à Moulins le 7 janvier prochain. « Riposte Laïque », cherchant la provocation, prétend déjà que nous allons manifester ce jour-là, ce qui n’est en rien notre intention.

Guillaume Senet et « Riposte Laïque », le soi-disant organisateur de « spectacles immersifs » et le torchon fasciste, agissent en étroite collaboration. Le 22 décembre, c’est par un article signé de Guillaume Senet que « Riposte Laïque » annonce la comparution du 7 janvier et appelle en fait ses partisans à se mobiliser, ce qu’il avait déjà fait sur « Radio Courtoisie » le 19 décembre.

Guillaume Senet, président de « Murmures de la Cité », ayant obtenu de la Ville de Moulins, de la communauté d’agglomération, du Conseil départemental, du Conseil Régional, et des fonds européens, près de 170 000 euros d’argent public venant de nos impôts, ainsi que le parvis du CNCS de Moulins, veut récidiver en 2026 et devient de plus en plus menaçant dans ses méthodes.

La « cité » qui « murmure » est en réalité « Sophia-Polis », l’autre association présidée par le même Senet, club de rencontre entre « cathos tradis et néo-païens » ainsi qu’il le présente lui-même. L’identité des deux associations ne se cache pas : c’est « Sophia-Polis » qui a ouvert une cagnotte en ligne pour « Murmures de la Cité » afin de payer les procès qu’annonce G. Senet en vue de faire taire toute critique si l’extrême droite parvient au pouvoir, ainsi qu’il l’espère.

S’exprimant longuement, le 13 novembre dernier, sur le site facho-complotiste Géopolitique profonde, Guillaume Senet, questionné sur les « censeurs » qui auraient fait remarquer que son « spectacle » ne comporte « ni musulmans, ni juifs, ni protestants », s’écrit : « Ben non, puisque mon sujet c’est la France ».

Il s’exprime sur ce site aux côtés du vieux théoricien racialiste de l’union des droites qui fut un proche de J.M. Le Pen, Jean-Yves Le Gallou, présenté comme son parrain, et de F. Layré-Cassou, cadre du RN se définissant comme « païen ». Le site sur lequel il vante longuement son spectacle est lié au régime russe et à l’aile la plus radicale du mouvement MAGA aux Etats-Unis.

C’est donc dans l’Allier qu’une antenne de l’extrême droite mondiale la plus extrémiste s’est mise en place, s’est donné, avec l’aide de Pierre-Edouard Stérin, la couverture d’un spectacle soi-disant historique, et organise menaces contre les syndicalistes et la presse, et compromission croissante de secteurs de la droite jusque-là républicaine.

Mais ce groupuscule marginal, nullement enraciné dans nos territoires, n’aurait aucun impact si des élus locaux n’avaient pas, de façon irresponsable, engagé la dérive de sa promotion.

Nous les appelons à constater leur erreur et à ne pas récidiver, pour préserver le cadre républicain et sa condition la sécurité de tous les citoyens, car c’est cela même qui est en danger immédiat.

Nous procédons et procéderons bien entendu à toutes les démarches judiciaires qu’exige la situation. Chacun aura compris d’où viendrait le coup s’il était porté atteinte à nos personnes ou à celles de nos proches et amis et camarades.

Nous ne manifesterons pas le 7 janvier où l’audience à Moulins doit se dérouler dans le respect de la loi et le plus grand calme, et nous condamnons les tentatives de provocations de M.M. Senet et consorts. En tant que syndicalistes pour qui l’Etat de droit et la laïcité sont les conditions de toute confrontation sociale constructive, nous appelons les démocrates à assister au meeting que nous organisons, avec d’autres, à Saint-Pourçain le mercredi 14 janvier à 18h, Salle Mirendense.

Laurent Indrusiak, secrétaire départemental de l’UD CGT.

Vincent Présumey, secrétaire départemental de la FSU.

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02.01.2026 à 13:50

Rudy Demotte, socialiste belge, à propos de Trump, du droit à l’intimité et de Pallantir.

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Avec son accord, et en vue de l’alliance des défenseurs des droits démocratiques pour toutes et tous, nous publions ce billet de Rudy Demotte, ancien dirigeant du Parti Socialiste wallon (Belgique), dont l’intérêt se passe de commentaires – nous signalons tout particulièrement l’information sur la DGSI française se fournissant et passant contrat auprès de Palantir, […]
Texte intégral (2577 mots)

Avec son accord, et en vue de l’alliance des défenseurs des droits démocratiques pour toutes et tous, nous publions ce billet de Rudy Demotte, ancien dirigeant du Parti Socialiste wallon (Belgique), dont l’intérêt se passe de commentaires – nous signalons tout particulièrement l’information sur la DGSI française se fournissant et passant contrat auprès de Palantir, la forme « Big Brother » de Peter Thiel le milliardaire fasciste apocalyticomane !

États Unis : MISE À NU – VOTRE INTIMITÉ COMME PRIX DU PASSAGE

Quand le « bon sens » numérique fait le lit du fascisme naissant.

Ou comment les USA deviennent détestables.

Ce qui se met en place aujourd’hui aux frontières étasuniennes n’est ni une innovation technique parmi d’autres, ni un simple durcissement des contrôles que l’on pourrait attribuer aux inquiétudes d’un monde instable. C’est une mise à nu, au sens le plus littéral, mais déplacée : non plus exercée sur le corps visible, mais sur ce qui, désormais, tient lieu d’identité réelle – nos données, nos relations, notre mémoire numérique, parfois accumulée sur une décennie entière comme on empile des archives en se persuadant qu’elles ne serviront jamais qu’à soi.

Ces derniers mois, des ressortissants canadiens, français et européens ont été refoulés à l’entrée des États-Unis après la fouille de leurs appareils numériques, leurs téléphones et ordinateurs devenant soudain des pièces à conviction.

Et ce n’était là que le début. Le dispositif se met en place. Le pire, plus systématique et plus intrusif, est encore à venir.

Je préfère le dire clairement, sans détour inutile : nous ne sommes pas face à une mesure exceptionnelle appelée à disparaître avec un changement d’administration. Les textes publiés fin 2025 par les autorités américaines, notamment au Federal Register, décrivent au contraire l’installation patiente d’un nouveau mode de gouvernement des individus, dans lequel l’entrée sur un territoire ne dépend plus seulement du respect des règles, mais de l’acceptation préalable d’être rendu lisible, interprétable, exploitable.

On me dira que ce type de contrôles existait déjà, parfois depuis des années. C’est vrai, en partie. Mais ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence du contrôle, c’est son changement de nature: il ne s’agit plus d’un regard ponctuel, mais d’une agrégation systématique, automatisée, cumulative, qui transforme des fragments de vie en profil durable.

La frontière ne contrôle plus, elle dissèque.

Pendant longtemps, franchir une frontière consistait à prouver que l’on existait juridiquement : un passeport, parfois un visa, et cette fiction commode selon laquelle l’État se contentait de vérifier une identité sans prétendre comprendre une vie. Cette époque, avec son illusion de neutralité administrative, appartient désormais à l’histoire.

Ce que les autorités américaines assument aujourd’hui, et que Reuters, l’Associated Press ou le Washington Post ont documenté sans complaisance, relève d’une logique bien plus intrusive : il ne s’agit plus d’identifier une personne, mais de la qualifier, d’anticiper ses comportements, d’évaluer ses affinités, de mesurer sa compatibilité avec un ordre sécuritaire donné. La frontière cesse d’être une ligne géographique ; elle devient un processus étiré dans le temps, qui commence parfois dix ans avant le départ et se prolonge bien après l’arrivée, dans des systèmes auxquels l’individu n’aura jamais accès.

La parole, première dépouille.

La première couche que l’on retire est celle de l’expression.

Les voyageurs sont désormais tenus de déclarer les réseaux sociaux utilisés au cours des cinq dernières années, exigence confirmée par la Customs and Border Protection et commentée avec inquiétude dans la presse américaine.

Cinq années de paroles écrites, souvent à la hâte, parfois avec ironie, parfois sous le coup de l’émotion, produites dans l’illusion de la spontanéité, deviennent ainsi des éléments d’appréciation frontalière. Ce qui était encouragé hier – s’exprimer, participer, réagir – se transforme en matière à suspicion. La frontière ne s’intéresse plus à ce que vous êtes, mais à ce que vous avez laissé apparaître, à ce que vous avez cru pouvoir dire sans conséquence.

Dix ans d’e-mails : l’archéologie d’une existence.

Viennent ensuite les adresses e-mail, toutes celles utilisées au cours des dix dernières années, comme le précisent les documents réglementaires analysés par Reuters. Il ne s’agit pas de lire des correspondances, assure-t-on, mais de disposer des points d’accès d’une vie entière. Une adresse e-mail est un pivot : elle relie des services, des affiliations, des engagements professionnels, intellectuels ou militants. En livrer la liste, c’est permettre la reconstitution d’un parcours avec une précision parfois plus implacable que la mémoire humaine.

Les numéros de téléphone, exigés sur cinq ans, complètent ce dispositif avec une efficacité presque chirurgicale. Ici, ce n’est plus le contenu qui importe, mais la relation : qui appelle qui, à quelle fréquence, dans quels cercles. Le lien social devient une structure exploitable. L’intime, un graphe.

La famille aspirée dans la procédure.

Le basculement véritable intervient lorsque la fouille cesse d’être individuelle. Les textes prévoient la collecte d’informations détaillées sur les parents, les enfants, les frères et sœurs : noms, dates et lieux de naissance, adresses, parfois coordonnées. Comme l’a relevé Le Monde, l’individu devient ainsi le dépositaire administratif de la vie privée de ses proches, lesquels n’ont pourtant rien sollicité et rien consenti.

La frontière devient relationnelle.

Elle ne juge plus des personnes isolées, mais ausculte des constellations entières.

Le corps comme dernier verrou

Lorsque les données ne suffisent plus, le corps est convoqué : photographie du visage, empreintes digitales, reconnaissance de l’iris, et désormais l’ADN à l’horizon des données mobilisables, comme l’indiquent les documents stratégiques du Department of Homeland Security. L’identité juridique est jugée insuffisante ; le corps devient le dernier mot de passe, la preuve qui ne se discute pas.

Je note, non sans une ironie sombre, que ce corps autrefois sanctuarisé par le droit devient ici un simple identifiant technique. On ne vous touche pas. On vous scanne.

Le téléphone, frontière que l’on porte sur soi.

Tout cela s’opère sans cris, sans uniformes, sans violence apparente. Le téléphone devient le poste-frontière que l’on transporte dans sa poche : application officielle, selfie, géolocalisation ponctuelle, preuve numérique de sortie du territoire. La mise à nu devient fluide, presque aimable.

Ce n’est pas une hypothèse. Wired, l’Associated Press et Le Monde ont documenté l’augmentation continue des fouilles de téléphones et d’ordinateurs portables par la CBP, rappelant que, pour les non-citoyens, le refus de coopérer peut entraîner rétention prolongée ou refoulement. J’avais moi-même consacré un billet à ces voyageurs bloqués à la frontière, confrontés à une fouille silencieuse de leur vie numérique. Ce n’était pas une anomalie. C’était un signal.

Certains imaginent qu’il suffirait d’entrer sans téléphone, ou avec un appareil vierge. C’est une illusion rassurante. La frontière contemporaine ne commence pas dans la poche, mais bien avant, dans l’ensemble des traces déjà produites, recoupées, stockées, souvent à notre insu.

Une puissance qui se rend détestable.

Il faut le dire sans détour : à force de transformer l’entrée sur son territoire en épreuve intrusive, les États-Unis sont en train de se rendre détestables. Non pas au sens idéologique- quoique …- , mais au sens sensible, presque corporel. Voyager vers l’Amérique devient pour beaucoup une expérience anxiogène, soupçonneuse, dissuasive, comme l’ont relevé Reuters et l’Associated Press à propos des effets sur le tourisme, les universités et les échanges intellectuels.

La situation est encore plus délicate pour celles et ceux qui n’ont pas le luxe du choix: chercheurs, salariés, artistes, cadres, contraints de se déplacer pour travailler. Leur “consentement” à l’exposition de leur vie numérique est souvent moins un choix qu’une condition implicite de l’emploi.

Des établissements académiques américains conseillent désormais à leurs invités étrangers de voyager avec des téléphones dédiés, presque vides, comme on le ferait pour entrer dans un régime dont on connaît trop bien les excès. Ce simple fait dit beaucoup. Une puissance qui oblige ceux qu’elle accueille à se dépouiller de leur intimité entame ce que l’on appelait autrefois son soft power. Elle n’attire plus. Elle inquiète. Elle ne fascine plus. Elle dissuade.

Palantir, ou l’industrie de la transparence forcée.

Cette mise à nu ne devient politiquement opérante que parce qu’existent des outils capables de l’agréger, de la croiser, de la transformer en décisions. Palantir est l’un des acteurs centraux de cette architecture, comme l’ont rappelé à de nombreuses reprises le New York Times et Le Monde.

J’ai déjà écrit sur Palantir, sur son idéologie foncièrement antidémocratique, sur ses connexions politiques, sur sa manière de transformer le réel en profils, en risques, en scénarios prédictifs. Palantir ne se contente pas d’assister la décision ; elle façonne la manière même dont les États regardent les individus, en substituant au citoyen une entité calculable, anticipable, classable.

Les frontières ne sont jamais des dispositifs isolés. Ailleurs, ces mêmes architectures de données ont déjà été utilisées dans des contextes militaires ou sécuritaires extrêmes, où la classification algorithmique a servi non plus à filtrer des entrées, mais à désigner des cibles. Ce sont des laboratoires du pire, qu’il serait dangereux de considérer comme des exceptions lointaines.

Son directeur général, Alex Karp, l’a affirmé publiquement : rendre les États plus efficaces que leurs adversaires implique parfois de faire peur aux ennemis et de les tuer à l’aide des technologies développées. Dans cette vision du monde, la mort n’est ni un scandale ni une rupture morale ; elle devient une variable admissible.

L’Europe, et la France comme symptôme.

Il serait confortable de croire que cette logique ne concerne que les États-Unis. L’Europe, pourtant, s’y inscrit déjà, à pas feutrés. La France en offre un exemple limpide : en reconduisant récemment un contrat liant la DGSI à Palantir, comme l’ont confirmé Le Monde et Challenges, elle a accepté de déléguer une part décisive de son intelligence sécuritaire à une entreprise américaine dont les dirigeants revendiquent une vision du monde où la démocratie apparaît comme une contrainte, parfois tolérée, jamais centrale.

La circulation transatlantique des données, y compris parmi les plus sensibles, a déjà été acceptée dans d’autres contextes récents, au nom de l’urgence ou de l’efficacité. Il serait naïf de croire que les frontières numériques respectent davantage la souveraineté que les frontières physiques.

Ce choix n’est pas un accident. Il révèle une fragilité intellectuelle profonde, cette croyance persistante que l’on peut importer des outils sans importer la vision du monde qui les a produits, comme si la technologie était neutre, comme si les algorithmes ne portaient pas en eux une manière de trier le vivant.

Quand le « bon sens » numérique fait le lit du fascisme naissant.

Employer le mot fascisme n’est pas ici une description de régime, mais un signal d’alarme. Ce qui se joue n’est pas encore une idéologie assumée, mais une fascisation lente, procédurale, portée par des outils présentés comme raisonnables, efficaces, presque neutres.

C’est ici que se dévoile la mécanique la plus inquiétante de notre époque. On nous répète que la sécurité exige des données, que la technologie est neutre, que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher. Ces phrases paraissent raisonnables. Elles sont même devenues familières. Mais c’est précisément parce qu’elles semblent évidentes qu’elles sont dangereuses.

À force d’être martelé, le « bon sens » cesse d’être discuté ; il devient une injonction. Il fabrique une docilité nouvelle, fondée non sur la peur immédiate, mais sur l’acceptation progressive de l’inacceptable. Ce n’est plus la contrainte qui domine, mais le consentement organisé.

Le fascisme qui naît de ce terrain n’a rien de spectaculaire. Il ne réclame ni cris ni uniformes. Il avance à bas bruit, porté par des procédures, des tableaux de bord, des algorithmes. Il ne dit pas obéis. Il dit optimise. Il ne dit pas soumets-toi. Il dit sois transparent.

Ce qui vient.

Ce qui se dessine n’est pas un État brutal à l’ancienne. C’est plus propre. Plus silencieux. Plus redoutable. Un État qui n’interdit pas, mais qui observe ; qui ne censure pas, mais qui classe ; qui ne contraint pas, mais qui exige l’exposition totale.

La frontière ne sépare plus des territoires. Elle trie des existences. Elle n’est plus un seuil, mais une table d’examen où l’on ausculte des vies entières, où l’on soupèse des relations, où l’on interprète des silences.

Il n’y aura pas de scène finale. Pas de moment spectaculaire.

Seulement cette habitude qui s’installe, presque poliment : se mettre à nu pour passer, livrer sa vie pour circuler, offrir ses données pour être toléré.

Et lorsque l’on cherchera à comprendre comment les libertés ont cessé de tenir, on constatera sans doute ceci : elles n’ont pas été arrachées.

Elles ont été rendues, puis dissoutes dans la transparence devenue norme, dans l’acide sournois de l’indifférence coupable.

Rudy Demotte., 24/12/25.

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02.01.2026 à 09:36

Mohammed Harbi, 1933-2026.

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Ce 1° janvier 2026 partait Mohammed Harbi. Sa disparition à l’aube d’une année d’affrontement dans un siècle de chaleur, de guerres et révolutions, est chargée de sens. On ne fera pas ici une biographie de Mohammed Harbi, qui demanderait un ouvrage. Mohammed Harbi fut d’abord un combattant nationaliste algérien, militant du MTLD (Mouvement pour le […]
Texte intégral (729 mots)

Ce 1° janvier 2026 partait Mohammed Harbi. Sa disparition à l’aube d’une année d’affrontement dans un siècle de chaleur, de guerres et révolutions, est chargée de sens.

On ne fera pas ici une biographie de Mohammed Harbi, qui demanderait un ouvrage.

Mohammed Harbi fut d’abord un combattant nationaliste algérien, militant du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, de 1948 à 1954, et organisateur des étudiants et lycéens algériens et maghrébins à Paris à la veille de la Toussaint 54), puis du FLN (Front de Libération Nationale, de 1954 à 1965, principal « agent de liaison » avec le mouvement ouvrier européen et en particulier avec la IV° Internationale et Michel Pablo, puis « expert » auprès de différents ministères, et principal rédacteur du programme de Tripoli, d’orientation socialiste, adopté par le FLN pour être immédiatement enterré), et, brièvement, de l’ORP (Organisation de la Résistance Populaire, quelques mois entre le coup d’Etat de Boumediene et son arrestation le plongeant dans les caves et bagnes du régime).

Mohammed Harbi, évadé en 1973, fut ensuite un grand historien de ce qu’il avait lui-même vécu, à l’instar d’un Thucydide, et un chercheur théorique sur les luttes de factions, la bureaucratisation, les relations de pouvoir, leurs liens avec la culture masculine et religieuse. Abondante est sa bibliographie, nourrie de ses réflexions théoriques qui avaient en fait commencé dès sa jeunesse, quand il eut comme enseignant en Algérie Pierre Souyri, et nourrie aussi de la vaste tradition arabo-musulmane léguée par ses origines paternelles et maternelles. Citons ses Mémoires filmées, son autobiographie liée au récit historique et faite après celui-ci, son petit livre sur les origines et le déclenchement de l’insurrection armée de la Toussaint 54, son récit analytique de la réalité du FLN, son rappel de ce que la guerre d’Algérie a en fait commencé le 8 mai 1945, son étude de la période révolutionnaire 1962-1965 sur l’autogestion, ses travaux réalisés avec Benjamin Stora dont on peut sans doute dire qu’il fut le grand inspirateur et formateur, ainsi que du défunt Gilbert Meynier

Mohammed Harbi fut donc l’un des derniers, peut-être le dernier, des grands témoins, et acteurs, et témoin parce qu’acteur, le « témoignage » historique étant d’ailleurs lui-même une forme d’action par la conscience, y compris la conscience de soi, du XX° siècle et de ses tragédies, révolutions converties en contre-révolution qui nous ont légué le monde accéléré d’aujourd’hui en marche vers la dévastation, mais où l’espoir demeure. Et c’est par la froide conscience réaliste de notre propre histoire qu’elle demeure. Un Mohammed Harbi représente hautement cette conscience, de portée mondiale, de portée humaine.

Et Mohammed Harbi était, le disent tous les amis qui l’ont côtoyé, attentif et sympathique.

Nous ne dirons pas « paix à son âme » parce que l’esprit qu’il a mis en action, associant lutte et conscience, recul sur soi en plein engagement, est celui-là même dont nous avons besoin.

VP, 02/01/2026.

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01.01.2026 à 08:35

Manifestations insurrectionnelles en Iran. Ainsi commence 2026.

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Est-ce que cette fois-ci sera la bonne ? Franchement nous n’en savons rien, mais on doit saluer le courage et l’énergie des centaines de milliers de manifestants, et de manifestantes, qui, à nouveau défient la République islamique d’Iran, un régime aux abois qui, pour l’instant, tient par une répression effroyable et l’appui que constituent en […]
Texte intégral (622 mots)

Est-ce que cette fois-ci sera la bonne ? Franchement nous n’en savons rien, mais on doit saluer le courage et l’énergie des centaines de milliers de manifestants, et de manifestantes, qui, à nouveau défient la République islamique d’Iran, un régime aux abois qui, pour l’instant, tient par une répression effroyable et l’appui que constituent en réalité les interventions, grandes et petites, des États-Unis et d’Israël, utilisées par le régime pour réprimer et pour mentir.

La vague de manifestations est partie d’un lieu névralgique de la société iranienne : le bazar de Téhéran, sous forme de protestations contre la vie chère, la misère et la corruption des chaines d’approvisionnement. Cette explosion avait été préparée par des grèves ouvrières et une activité syndicale indépendante, clandestine et réprimée, mais vivante, contre l’ordre corporatiste des mollahs, dont il est bon de rappeler que leur Chambre du travail à la Pétain, « syndicat » officiel censé abolir la lutte des classes, est affiliée à la FSM, la Fédération Syndicale Mondiale stalinienne !

Les manifestations se sont propagées dans les principales villes et sans doute partout dans le pays. La jeunesse étudiante et lycéenne les a rejointes. Les mots d’ordre furent immédiatement politiques et démocratiques : A bas la dictature, Le peuple veut la chute du régime, Mort aux oppresseurs du peuple, et Ni Guide ni Shah – ce dernier mot d’ordre répondant aux allégations selon lesquelles la restauration de la monarchie serait l’alternative aux mollahs – Nota Bene : les vidéos de manifestants appelant au retour du shah sont des fakes, partagés aussi bien par les mollahs que par les sources liées aux États-Unis et à Israël !

Le gouvernement est aux abois, il a « présenté ses excuses au peuple pour l’inflation », promet des réformes économiques, annule les mesures perturbant les finances des petites entreprises commerciales, et la répression portant sur le port du voile par les femmes faiblit visiblement, mais attention, plusieurs vagues d’arrestations – on devrait dire de kidnappings – ont visé des étudiantes en cités universitaires.

Les revendications des petits vendeurs, de la petite bourgeoisie commerçante dont le régime a donc totalement perdu le soutien, s’ajoutent aux revendications salariales des ouvriers et employés, et l’exigence d’égalité des femmes se combine fortement aux revendications économiques (elles ne forment, théoriquement, que 14% de la force de travail employée !), le tout conduisant directement à la destruction politique de l’État en place.

Telle est l’équation iranienne réelle. Une gauche internationaliste digne de ce nom inaugurerait l’année 2026 en appelant à aider les peuples d’Iran, les travailleurs, la jeunesse et les femmes, à renverser le régime des mollahs, portant ainsi un coup mondial terrible aux Trump, aux Poutine, aux Xi, aux Modi, aux Milei et aux Maduro du monde entier !

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31.12.2025 à 19:43

Une année de progrès social. Les activités du « Mouvement social » en 2025.

aplutsoc

Présentation Les camarades du Sotsialnyi Rukh (Mouvement Social) viennent de publier ce jour un article rétrospectif de leurs activités en 2025 en guise de vœux. Nous le publions au titre de la solidarité internationaliste. Pour ce nouvel An, la rédaction d’Aplutsoc souhaite en 2026 la victoire du peuple ukrainien contre l’impérialisme de Poutine soutenu par […]
Texte intégral (1903 mots)

Présentation

Les camarades du Sotsialnyi Rukh (Mouvement Social) viennent de publier ce jour un article rétrospectif de leurs activités en 2025 en guise de vœux. Nous le publions au titre de la solidarité internationaliste. Pour ce nouvel An, la rédaction d’Aplutsoc souhaite en 2026 la victoire du peuple ukrainien contre l’impérialisme de Poutine soutenu par Trump, et l’avancement de la mobilisation et de l’organisation des travailleurs pour leurs revendications sociales, économiques et politiques contre l’exploitation et l’oligarchie capitaliste.

Document

L’année 2025 s’achève, après avoir mis notre endurance à rude épreuve. Elle a démontré que le Mouvement social [Sotsialnyi Rukh – SR] est resté une organisation qui, dans les moments difficiles pour l’Ukraine, a défendu avec constance les intérêts des travailleurs, des anciens combattants et des personnes déplacées, tout en soutenant le personnel militaire. Nous n’avons pas simplement réagi aux défis de la guerre et de la crise économique, mais avons mis l’accent sur les possibilités d’une voie alternative pour le développement de l’Ukraine, où le peuple, sa sécurité, ses droits et sa dignité priment sur les profits des entreprises et des structures bureaucratiques. En poursuivant notre action à Kyiv, Lviv et Kryvyi Rih, nous avons atteint un niveau de mobilisation sans précédent. La confiance des classes laborieuses et le soutien indéfectible de nos partenaires de l’Institut danois des partis et de la démocratie, de l’Alliance rouge-verte et des partis alternatifs nous ont permis de surmonter tous les obstacles.

En défense des héros des infrastructures et des victimes de guerre

Cette année, un conflit qui durait depuis plusieurs années s’est soldé par une victoire pour les employés d’Ukrzaliznytsia : la Cour suprême a déclaré illégale la suspension des paiements prévus par les conventions collectives pendant la période de la loi martiale. Nos avocats ont contribué à l’élaboration de ce précédent, qui a déjà permis de recouvrer environ 8,2 millions de hryvnias pour d’autres employés dans des litiges relatifs à l’aide matérielle due. Nos publications dénonçant les manipulations de la direction d’Ukrzaliznytsia JSC en matière de paiements ont suscité un vif intérêt .

Nous avons concentré nos efforts sur la protection des droits des travailleurs des infrastructures critiques afin d’attirer l’attention sur les difficultés rencontrées par celles et ceux qui, au péril de leur vie, garantissent la stabilité de l’Ukraine. En avril, le Forum social « Protection des travailleurs des infrastructures critiques en temps de guerre » s’est tenu à Kyiv. Comme chacun sait, une politique incohérente a engendré une situation paradoxale : les familles des travailleurs victimes d’attaques racistes ne perçoivent pas les prestations du Fonds de pension prévues par la loi n° 2980, leurs entreprises n’étant pas reconnues comme infrastructures critiques. Cet événement a intensifié le dialogue avec les autorités, aboutissant à l’élaboration du projet de loi n° 14303. S’il est adopté, ce texte étendra l’indemnisation des victimes aux entreprises d’infrastructures critiques, qu’elles soient ou non inscrites au registre spécial.

Des démarches ont été entreprises pour contester les refus injustes de la PFU : des dizaines de requêtes ont été déposées auprès des tribunaux et du Médiateur au nom des travailleurs des chemins de fer, des secteurs de l’énergie, de la défense et des services publics concernés.

Le 31 mai 2025, à Kryvyi Rih, le « Mouvement social », en collaboration avec la fondation caritative « YaMariupol », a organisé un forum social intitulé « Soutien aux personnes déplacées ». Cet événement a rassemblé une soixantaine de personnes, soulignant la gravité de la situation sociale des personnes déplacées.

Une aide qui ne s’arrête jamais

Nos bureaux de Lviv, Kyiv et Kryvyi Rih ont fonctionné comme des centres d’écoute ouverts, où chacun pouvait bénéficier de conseils juridiques et d’un soutien psychologique. La priorité était d’aider les personnes les plus vulnérables : les travailleurs et les syndicalistes victimes d’oppression, les étudiants, les personnes déplacées, les femmes victimes de violences conjugales et les familles de militaires. Nous agissons ainsi car nous savons que la lutte pour la justice commence par la force intérieure. Après tout, une personne épuisée, déprimée et désorientée ne peut se battre.

De plus, nous continuons d’aider nos amis, camarades et syndicalistes des Forces armées ukrainiennes, en leur fournissant munitions, médicaments, véhicules et tout le nécessaire. Malheureusement, la guerre déclenchée par les envahisseurs russes se poursuit ; soutenir la résistance ukrainienne demeure donc essentiel à la préservation de la démocratie en Ukraine.

Partager les connaissances et développer les formats

Nous poursuivons notre mission d’éduquer une nouvelle génération de citoyens engagés. SR est une organisation qui permet aux jeunes et aux classes populaires, auparavant exclus de la vie publique et politique, d’acquérir une première expérience militante. C’est pourquoi, parallèlement à l’éducation civique, nous attachons une grande importance au développement de compétences pratiques, allant de l’utilisation des garanties syndicales à la mise en œuvre d’un suivi environnemental public.

Des études ont été menées sur les conditions de travail des éducateurs : une étude sociologique dans la ville de Kryvyi Rih sur l’identification des pertes d’éducation chez les enfants âgés de 11 à 16 ans ; sur le respect de la législation relative aux paiements supplémentaires dus aux médecins en première ligne ; sur les moyens de renforcer l’influence des travailleurs au sein des conseils de surveillance.

De nombreuses formations variées ont été organisées à Kryvyi Rih : elles portaient sur la sécurité, les soins médicaux à domicile, et des ateliers pour femmes ont permis de mieux comprendre la réparation d’appareils ménagers et l’entretien automobile. L’organisation des activités de l’ONG s’est également enrichie de tournois de football, qui se sont déroulés régulièrement tout au long de l’été.

Approfondir les liens internationaux pour tirer des enseignements des meilleures pratiques

Dans le cadre de ce partenariat, une délégation du « Mouvement Social » a été invitée au Danemark en janvier 2025 pour étudier l’expérience des partis progressistes amis, ainsi que des syndicats locaux.

Nous avons également participé à la conférence historique « Solidarité avec l’Ukraine – Soutien aux droits nationaux et sociaux du peuple ukrainien », qui s’est tenue les 26 et 27 mars 2025 à Bruxelles (Belgique). Nos militants de Kryvyi Rih ont eu l’opportunité de prendre part activement au congrès du parti Alliance de la gauche finlandaise (Vasemmistoliitto), qui a eu lieu du 21 au 23 novembre 2025.

En octobre, une rencontre entre des militants SR et une délégation de représentants du Parlement européen, des députés du Bundestag, ainsi que nos amis de Finlande, de Suède, de France et d’Allemagne a eu lieu à Lviv.

Un réseau de solidarité qui construit une nouvelle Ukraine

Notre organisation a également évolué cette année, s’efforçant d’être encore plus inclusive. Par exemple, en août, la retraite [séminaire] féministe « Reconstruction, Force, Solidarité » a permis de rassembler des dizaines de militantes de toute l’Ukraine et de définir les priorités dans la lutte pour l’égalité des genres. Cette année, la section jeunesse du SR à Kryvyi Rih a commencé ses activités. Les jeunes de cette initiative se sont réunis pour une session stratégique, qui a abouti à un véritable manifeste intitulé « La jeunesse, moteur de la société ».

L’année 2025 a démontré que le Mouvement social n’est pas qu’une simple ONG, mais un réseau vivant de solidarité. Nous avons prouvé que, même en temps de guerre, les droits des travailleurs ne sont pas une question secondaire, mais le fondement de la stabilité nationale. Il est essentiel pour nous que la voix des classes laborieuses soit davantage entendue quant aux réformes nécessaires et aux moyens de parvenir à la paix.

Sous la pression de l’agresseur et face à la faiblesse du capitalisme corrompu, la guerre risque de se prolonger. Dans ces conditions, les possibilités de participation démocratique resteront donc limitées. Le Mouvement social n’est pas resté inactif face aux tournants de l’histoire politique et les a analysés : cet été, nous avons rejoint les manifestations qui ont rassemblé des milliers de personnes , rappelant que le système oligarchique est voué à la corruption. Nos slogans « Sauvez le pays, pas les oligarques »  et « Travailleurs, vous êtes essentiels à l’avenir de l’Ukraine » ont suscité un vif intérêt en Ukraine et ont été traduits dans plusieurs langues.

La justice sociale n’est pas un luxe pour temps de paix, c’est une condition de survie en temps de guerre. Nous avons prouvé que derrière chaque travailleur licencié, derrière chaque facture de santé impayée, derrière chaque loi corrompue, se cache une force capable de riposter.

Notre objectif pour 2026 : encore plus d’antennes locales, des liens internationaux encore plus forts et une juste punition pour ceux qui exploitent notre peuple.

Nous remercions tous ceux qui se sont joints à nous et ont partagé cette responsabilité. Nos actions communes créent les conditions nécessaires à la renaissance du mouvement de gauche en Ukraine, et sans cela, notre société est condamnée à souffrir d’égoïsme et d’inégalité. Il n’y a qu’un seul moyen de renforcer le lien entre les autorités et les travailleurs : donner le pouvoir aux travailleurs. Et nous sommes déterminés à le faire savoir plus fort.

Construisons ensemble l’Ukraine dont rêvent les travailleurs !

Le 31/12/2025.

Source : https://rev.org.ua/rik-socialnogo-postupu-diyalnist-socialnogo-ruxu-za-2025-rik/

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31.12.2025 à 11:55

L’Ukraine et le pacifisme de la gauche française. Lutte pour la paix ou lâcheté myope ? par Maria Bikbulatova.

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En France, la résistance ukrainienne à l’invasion russe est souvent appréhendée de manière (géo)politicienne. Faut-il armer Kiev et se faire suppôts l’impérialisme de l’OTAN ou bien laisser les ukrainiens se dépatouiller avec un Poutine qui tente maladroitement de ramener la paix et la prospérité dans la région ? Par-delà toute caricature, la guerre est traversée de […]
Texte intégral (6014 mots)

En France, la résistance ukrainienne à l’invasion russe est souvent appréhendée de manière (géo)politicienne. Faut-il armer Kiev et se faire suppôts l’impérialisme de l’OTAN ou bien laisser les ukrainiens se dépatouiller avec un Poutine qui tente maladroitement de ramener la paix et la prospérité dans la région ? Par-delà toute caricature, la guerre est traversée de contradictions qui apparaissent inextricables, autant à l’échelle de ceux qui nous gouvernent qu’à celles de ceux qui s’y engagent sur place (ou derrière leur écran). Dans ce texte, Maria Bikbulatova, philosophe anarcho-communiste russe, revient sur les appels à la paix repris par La France Insoumise et propose des les inscrire dans la lutte en cours tant sur le front Ukrainien que dans les petites poches de subversion qui persistent en Russie. Partir du réel donc, plutôt que du ciel spéculatif des géopoliticiens de comptoir (ou de l’assemblée).

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Le 5 octobre 2025, un congrès anti-guerre (International Meeting against the War / Contre la Guerre) s’est tenu à Paris, organisé par La France Insoumise (LFI), lePOI, la Stop the War CoalitionCodepink et d’autres. Des représentant·es de l’organisation « Union des gauches postsoviétiques » (PSL) et de la coalition « Paix par le bas », créée sur la plateforme du PSL, y ont également pris la parole. Ils ont appelé à la solidarité avec les déserteurs d’Ukraine et de Russie, tout en critiquant les livraisons d’armes à l’Ukraine. Ces interventions ont suscité de vifs débats parmi les militant·es de sensibilité de gauche et anarchiste.

Peu après, l’activiste et poétesse Galyna Rymbu, vivant en Ukraine, a publié un article et une lettre ouverte dans lesquelles elle critique les positions des figures publiques du PSL et de « Paix par le bas ». Elle y souligne le caractère problématique de la promotion de ces positions en collaboration avec des militant·es issus des mouvements masculinistes radicaux. Elle rappelle également que plusieurs dirigeant·es de ces initiatives avaient, depuis la Révolution de la Dignité en Ukraine et le début de la guerre en 2014, participé à des mouvements séparatistes prorusses soutenus par le Kremlin, contribuant ainsi à la diffusion de discours prorusses au sein des partis et organisations de gauche européens.

Au cours de l’année écoulée (depuis l’arrivée de Trump au pouvoir), le discours sur la paix à tout prix s’est intensifié dans des segments très variés du spectre politique. Pour l’Ukraine, cela signifie avant tout une paix imposée et aux conditions de la Russie. En ce moment même, nous assistons à un nouveau tournant dans les événements, alors que Trump contraint une fois de plus l’Ukraine à accepter les conditions humiliantes d’un accord dont le projet a été rédigé au Kremlin.

Dans ce contexte, il me semble important d’aborder la question de savoir pourquoi des forces de gauche aussi visibles que La France Insoumise (LFI) et le POI soutiennent de tels discours, comment l’agenda et les stratégies impérialistes s’infiltrent dans les mouvements de gauche en France, et quelles pourraient en être les conséquences.*

Je m’appelle Maria Bikbulatova, je suis anarcho-communiste, philosophe politique, traductrice, éditrice et militante originaire de la fédération de russie. Avant le début de l’invasion à grande échelle, je vivais à Saint-Pétersbourg et j’étais affiliée à l’Université européenne, où j’étudiais les phénomènes de culpabilité et de responsabilité. J’étais également l’une des éditrices d’un célèbre journal activiste queer-féministe, sur la base duquel nous tentions de créer des narratifs de résistance à la politique patriarcale et impériale de l’État russe.

En 2022, j’ai déménagé en France et j’ai commencé à tisser des liens avec des militants de gauche européens, avec lesquels nous pouvions réfléchir ensemble à la manière dont les mouvements de base pourraient influencer le cours de la guerre. En particulier, j’ai participé au travail d’un groupe activiste qui cherchait à rendre visible le problème des entreprises européennes (et françaises) qui continuaient à travailler avec l’État russe et le secteur militaire après le début de la guerre à grande échelle. En France, l’un des exemples les plus frappants était l’entreprise Eutelsat, qui pendant deux ans a continué à fournir ses satellites pour la diffusion de chaînes de propagande russes (y compris sur les territoires occupés d’Ukraine). Le fait que « Auchan » aidait l’armée russe avec des produits alimentaires, beaucoup de gens le savent probablement aussi.

Mon mari (également militant de gauche) et moi acceptions toutes les invitations à des événements publics des mouvements de gauche français, où il était possible de discuter de la nature et des conséquences de l’agression militaire russe. Mais souvent, lorsque je parlais des entreprises européennes travaillant avec l’État russe, de la russification forcée, du nationalisme, du sexisme et du racisme comme éléments de la politique d’État en Fédération de Russie, on me répondait : « Oui, mais l’OTAN a provoqué… Oui, mais en Ukraine il y a des nationalistes… ». Peu à peu, j’ai commencé à éviter de telles discussions, car je comprenais que pour les organisations de gauche en Europe, le focus principal était la critique de l’OTAN, et qu’il serait trop difficile de les convaincre que soutenir un impérialisme étranger n’est pas une très bonne manière de lutter contre celui au sein duquel nous vivons.*

Au cours de la dernière année, beaucoup de choses ont changé. Trump est arrivé au pouvoir aux États-Unis, et depuis, il tente de pousser l’Ukraine vers des accords de paix humiliants par un chantage que la Fédération de Russie utilise à son tour pour s’emparer de davantage de territoires ukrainiens. S’y ajoutent les problèmes internes des pays européens – en premier lieu, la mise à mal des acquis sociaux. Beaucoup d’Européen·ne·s sont également effrayé·e·s par les plans d’augmentation des budgets de défense de leurs pays et par la perspective d’une guerre avec la Fédération de Russie. Sur ce fond, dans toutes les parties du spectre politique, s’intensifient les tentatives de normaliser le discours prorusse et d’orienter l’opinion publique vers une « paix à tout prix », même si cette soi-disant paix est dévastatrice pour l’Ukraine.

C’est pourquoi j’ai été plus qu’inquiète lorsque, le 6 octobre, dans la chaîne Telegram « Allo, Macron » (qui relaie les nouvelles du mouvement ouvrier en France pour le public russophone), j’ai visionné l’enregistrement des interventions des dirigeant·e·s du PSL et de « Paix par le bas » (la Russe Elizaveta Smirnova et l’Ukrainien Andriy Konovalov) au congrès anti-guerre au Dôme de Paris.

Au début, Elizaveta Smirnova y parle de solidarité avec les soldats de l’armée russe qui signent des contrats militaires par pauvreté, et sont fatigués de la guerre, ainsi que du fait que Trump ne peut pas aider à ce que la guerre s’arrête. Elle déclare ensuite avec émotion : « De plus en plus de gens meurent ! L’OTAN envoie de plus en plus d’armes ! » et propose de passer à des mesures, selon elle, plus efficaces pour atteindre la paix comme faire du 19 janvier une journée de solidarité avec les déserteurs russes.

Le 19 janvier n’est pas une date choisie au hasard, c’est le Jour du souvenir pour les antifascistes russes Markelov et Baburova, assassinés en 2009. Le public français et européen ne verra probablement rien d’étrange dans cette initiative. Mais pour beaucoup de russophones connaissant le contexte, la proposition de faire de ce jour de mémoire antifasciste, un jour de solidarité avec les déserteurs russes, est profondément problématique. Nous avons de bonnes raisons de craindre que dans ce cas, les noms de Markelov et Baburova puissent être manipulés.

Il existe de nombreuses organisations activistes anti-autoritaires et personnes venant de Russie qui s’identifient comme antifascistes et ne se retrouvent pas dans la rhétorique des dirigeants du PSL et de « Mir Snizu », qui tentent de présenter l’Ukraine comme un pays « fasciste/nazi » et le peuple ukrainien comme dépourvu d’autonomie politique. Parmi ces antifascistes russes, il y a Dmitri Petrov (Leshiy), mort en combattant aux côtés de l’Ukraine.

Ce n’est pas la première fois que les dirigeants du PSL et de « Paix par le bas » tentent d’effacer ou même d’insulter la mémoire des antifascistes russes qui ne partagent pas leurs opinions. Récemment, un des dirigeants de « Mir Snizu » et de la section allemande du PSL, Alexandre Voronkov, a qualifié Dmitri Petrov ainsi qu’un autre antifasciste internationaliste, Cooper (lui aussi mort en combattant l’agression russe), de « mutilés moraux ». Lors de la même discussion, le dirigeant de la section française du PSL, Andréï Demidov, décrivait les militant·es de gauche ukrainiens défendant leur droit à la résistance armée contre l’agression russe, comme des « apologistes du suicide collectif ».*

Mais revenons à l’intervention de Smirnova. Cela m’a fait mal d’entendre la salle, où se trouvaient 4000 militant·e·s de gauche venus·es de différents pays du monde, exploser en applaudissements en réponse à la proposition d’arrêter l’agression russe par une journée de solidarité avec les déserteurs. Je me suis dit : les gens ne voient donc pas la démagogie évidente dans ce discours ? « Les soldats russes souffrent – Trump n’aide pas – Les livraisons d’armes à l’Ukraine n’aident pas – Le 19 janvier comme journée de solidarité avec les déserteurs russes aidera ». Il m’est difficile de me rappeler un exemple historique où une journée de solidarité ait protégé des bombes et des missiles de l’agresseur.

Bien sûr, il faut soutenir les personnes qui esquivent le service dans l’armée de l’agresseur ou qui en désertent les rangs (et pour cela existent des initiatives comme « Idite lesom »).

Mais il n’est pas évident de comprendre pourquoi la réduction des effectifs de l’armée de l’agresseur devrait nécessairement passer par une diminution des livraisons d’armes à l’Ukraine. De même, on ne voit pas clairement en quoi le désarmement de l’Ukraine pourrait aider les déserteurs russes.

Aussi, le discours de Smirnova laisse l’impression que les vies des militaires russes sont, pour elle, politiquement prioritaires sur celle des Ukrainiens. Elle ne répond d’ailleurs pas à la question de qui assurera la sécurité de la population civile en Ukraine pendant que nous priorisons l’amélioration des conditions d’existence des soldats du camp agresseur ? Plus tard, Elizaveta Smirnova, alors qu’elle commente son intervention du 5 octobre, affirme également que les armes actuellement fournies à l’Ukraine ne servent ni le bien ni la protection du peuple ukrainien.

De son côté, Konovalov parle des violations des droits humains en Ukraine, du fait que des hommes sont enrôlés de force dans l’armée et qu’on ne leur permet pas de quitter le pays. Il propose d’arrêter l’aide militaire à l’Ukraine et de consacrer les mêmes ressources à contraindre l’Ukraine à respecter les droits humains. Ce n’est pas la première fois que Konovalov suggère aux forces politiques d’opposition de gauche européennes et russes de faire du chantage aux livraisons d’armes pour exiger de l’Ukraine le respect des droits de l’homme. Les droits de l’homme sont évidemment très importants, mais il est aussi évident que, dans cette déclaration, cette notion est instrumentalisée.

Dans ce contexte, il est important de poser des questions à ceux qui offrent une tribune à des personnes comme Konovalov. LFI et le POI critiquent régulièrement l’OTAN, mais de quelle manière le chantage et l’ingérence dans les affaires d’un pays souverain comme l’Ukraine ne sont-ils pas des manifestations de l’impérialisme occidental ? Comment des méthodes semblables à celles de Trump s’inscrivent-elles dans l’agenda de gauche ? Ou bien, peut-être que du fait que la pression sur la Russie n’a pas produit l’effet escompté par les pays de l’UE, les forces de gauche considèrent-elles désormais acceptable de faire pression sur les victimes d’une agression impérialiste et d’exiger d’elles le respect des droits humains (alors que les pays de l’UE eux-mêmes ne s’en acquittent que médiocrement) ? Pourquoi les problèmes de l’État ukrainien justifient-ils de mettre en danger la sécurité de tout le peuple ukrainien ?*

Lors de son intervention, Konovalov a également prononcé la phrase suivante : «  Tout à fait semblables à Israël, alors qu’ils condamnent la Russie pour son mépris des droits humains, les gouvernements acceptent et légitiment la pratique systémique de la torture en Ukraine ». Il convient d’examiner cela plus en détail. Cette phrase n’a pas été prononcée par hasard dans cette assemblée, car de nombreux militant·e·s présents au congrès manifestaient avant tout leur solidarité avec la Palestine. L’utilisation rhétorique d’un argumentaire pro-palestinien contre l’Ukraine est évidemment ici une stratégie politique.

Dès le début de la guerre à grande échelle, nous avons observé des tensions entre des personnes non-blanches de diverses origines demandant l’asile en Europe et les personnes déplacées temporairement venant d’Ukraine. Plusieurs facteurs se sont superposés. D’un côté, les États européens ont, en moyenne, mieux traité les Ukrainiens déplacés par la guerre que les réfugiés non blancs. Cependant, la situation évolue lentement dans un sens moins favorable aux Ukrainiens, à mesure qu’il devient clair que l’aide nécessaire n’est pas temporaire mais durable. Il reste néanmoins compréhensible que des sentiments douloureux puissent naître chez les réfugiés moins favorisés venant de Syrie, d’Afghanistan ou des pays subsahariens.

Les tensions ont été alimentées par les déclarations de politiciens qui affirmaient à la télévision et dans les grands médias que l’immigration en provenance d’Ukraine était « de qualité », car les Ukrainiens sont des Européens et des chrétiens. Macron en premier lieu a joué la carte de l’aide à l’Ukraine dans ses discours publics, bien que – si l’on examine les données officielles – la France ait accueilli bien moins de personnes déplacées temporairement en raison de la guerre par rapport à la Pologne, l’Allemagne ou d’autres pays de l’UE géographiquement plus proches de l’Ukraine. De même, la France a fourni un volume relativement modeste d’armes par rapport à l’Allemagne. Néanmoins, français ou personnes migrantes ont en général connaissance des politiques publiques via les discours politiques dans les médias mainstream, et connaissent souvent mal la réalité des faits. Aussi, le sentiment que la France soutien très fortement l’Ukraine, ne correspond pas tout à fait à la réalité.

À cela s’ajoute le fait que de nombreux Ukrainiens s’identifient comme Européens et souhaitent que l’Ukraine rejoigne l’Union européenne. Pour les Ukrainiens, il s’agit d’aspirations à la démocratie, à la protection des droits humains et, surtout, à la libération définitive du colonialisme séculaire exercé par l’Empire russe puis l’Union soviétique et aujourd’hui par la fédération de russie. Pour de nombreuses personnes non blanches, qui ne sont pas considérées comme européennes (même si elles sont nées et ont grandi en Europe depuis plusieurs générations), les Ukrainiens apparaissent privilégiés. Pour les gauches européennes, leur aspiration à rejoindre l’OTAN pour se protéger de l’agresseur semble douteuse.

Nous observons une réalité complètement différente en ce qui concerne le soutien à la Palestine. De nombreux États européens (y compris la France) répriment massivement les actions de solidarité avec la Palestine, soit reconnaissent nominalement l’existence de l’État palestinien, mais sans que cela ne s’accompagne ni d’une aide militaire ni d’une solidarité politique effective.

La succession de ces faits, finit alors pas se résumer dans les discours de PSL et Mir Snizu en une formule politique simpliste et malhonnête : « L’Europe aide l’Ukraine avec des armes, elle aide aussi Israël avec des armes. Les États européens accueillent les Ukrainiens mais pas les Palestiniens », Les mots prononcés par Konovalov ont alors pour effet de focaliser sur l’Ukraine le sentiment d’injustice et la colère générale face à l’incapacité des États européens à agir fermement pour mettre un terme au génocide des Palestiniens.*

Comment se fait-il que la colère légitime face au racisme structurel des États européens soit dirigée contre l’Ukraine ? Cela ressemble à un mécanisme psychologique éculé : Ne pouvant rien faire contre un agresseur, on canalise son agressivité vers quelqu’un de plus atteignable. Mais, l’Ukraine doit-elle recevoir depuis la gauche ces coups qui ne lui sont pas destinés ? Des coups qui, cumulés à d’autres, pourraient lui être fatals.

Les pays européens soutiennent l’Ukraine du fait que la guerre en Europe les préoccupe évidemment davantage que les guerres sur d’autres continents.

Mais il me semble que les personnes de gauche doivent être conscientes du fait que les Ukrainiens ne sont responsables ni du racisme structurel des pays européens, ni de la manière dont ces pays se comportent à l’égard de la Palestine. Il est bien entendu essentiel de rappeler sans cesse les nécessités d’un soutien sans faille des personnes venant d’Afrique et du Moyen-Orient, ainsi que d’une lutte active contre le racisme et les inégalités qu’il engendre et pour un accueil inconditionnel des personnes migrant.e.s

Cependant, opposer les victimes de différents impérialismes et les pousser à se disputer l’attention et la solidarité de la gauche européenne ne sert en rien ces luttes, mais aggrave la situation en Ukraine en entravant la solidarité internationale.

Dans ce contexte, le discours très médiatisé de Mélenchon lors du meeting LFI en août 2025 suscite bien plus que de l’inquiétude. Mélenchon y prononçait un vibrant plaidoyer en faveur de la Palestine, dénonçant l’impérialisme. Puis il affirmait qu’il n’aurait jamais fallu blesser la Russie, et que le simple fait que l’UE ait cherché à se rapprocher de la Géorgie et de l’Ukraine dès 2008 a conduit la Russie à se défendre. Le sens de son discours était qu’il ne faut pas toucher aux espaces post-soviétiques (c’est-à-dire ces États historiquement liés aux intérêts coloniaux de la Russie), car cela n’a aucun intérêt pour la France.

Ces derniers temps, en France, de nombreuses discussions internes portent sur la militarisation et les déclarations selon lesquelles la France doit se préparer à une guerre avec la Russie dans quelques années. Et bien sûr, certaines forces politiques sont intéressées à gonfler excessivement le budget militaire français en exploitant la peur des gens. Cependant, il est difficile de comprendre en quoi le projet de loi de finances (PLF 2026) a un rapport avec la situation actuelle en Ukraine puisque celui-ci se concentre sur le renforcement de la défense européenne, sans ventilation détaillée pour l’Ukraine ni d’indication d’un montant fixe alloué à Kiev, contrairement aux mêmes documents des années 2024-2025.

Pour beaucoup, les déclarations de Mélenchon (« Nous ne voulons pas de guerre ! »), prononcées dans ce contexte, sont une tentative de résister à l’hystérie militariste. Mais ce n’est qu’une manière d’aborder le problème. Il existe un potentiel agresseur sous la forme de la Fédération de Russie, avec lequel une guerre est possible. Certains disent qu’il faut se préparer à la guerre, accepter des sacrifices dès maintenant et être prêt à des sacrifices encore plus grands à l’avenir tandis que d’autres affirment qu’il suffit de ne pas provoquer l’agresseur – lui donner ce qu’il veut (l’Ukraine ou une partie de son territoire), et qu’alors il n’aura pas d’intérêt à s’en prendre à nous.

Le problème ne réside pas seulement dans le fait que cette dernière position va à l’encontre de toute forme de solidarité internationaliste (sauf avec l’impérialisme russe). mais aussi qu’elle est aveugle au fait que lorsque l’agresseur obtient ce qu’il veut, il s’arrête rarement.

La guerre est l’instrument principal de Poutine depuis le début de son règne. Pour maintenir son pouvoir et assurer l’accès aux ressources pour les oligarques qui lui sont loyaux, le poutinisme se construit constamment de nouveaux ennemis. L’idéologie d’État séduit une partie de la population rêvant d’un retour à la grandeur passée, d’opposition à « l’Occident » et aux prétendues valeurs individualistes imposées par celui-ci. Une autre partie de la population se trouve effrayée et convaincue que ce n’est pas le moment de réclamer des changements, alors qu’un ennemi se trouve aux portes de la Fédération de Russie (ou à l’intérieur d’elle). Cette stratégie profite à la Russie, il est donc probable qu’une pause, lui permette de reprendre des forces et de lancer une nouvelle guerre. De plus, tant que Poutine ou ses successeurs seront au pouvoir, les répressions politiques à l’intérieur de la Russie ne cesseront pas et seront encore plus brutales sur les territoires d’Ukraine occupée.*

Comment les forces de gauche françaises réagissent-elles à ces défis ?

À l’heure actuelle, les livraisons d’armes à l’Ukraine sont soutenues par certaines communautés anarchistes et antifascistes. Le NPA (R) déclare que le peuple ukrainien a le droit à l’autodéfense.

LFI s’oppose globalement aux livraisons d’armes. Les dirigeants du PSL et de « Mir Snizu » (Konovalov, Sakhnin) affirment dans les médias de gauche russes qu’ils conseillent personnellement Mélenchon et LFI sur la guerre de la Russie contre l’Ukraine, la subjectivité politique du peuple ukrainien et la situation politique intérieure en Ukraine. Pourtant, ils n’entretiennent aucune relation avec les réels grands mouvements et organisations de gauche en Ukraine et ne divulguent pas les sources sur lesquelles repose leur analyse politique.

Comment se fait-il que des personnes n’ayant aucun lien avec les mouvements de gauche en Ukraine représentent en France les positions des gauches ukrainiennes ? Qui portera la responsabilité des erreurs et des manipulations dans leur « analyse politique » ? Qui portera la responsabilité si les groupes d’extrême droite avec lesquels ils collaborent passent à des actes de provocation et de violence, en utilisant les plateformes politiques des organisations de gauche dans l’UE ?

Jean-Luc Mélenchon soutient les activistes de « Mir Snizu » et du PSL non seulement médiatiquement, mais aussi matériellement. Pourquoi, parmi toutes les forces de gauche dont la position aurait pu être mise en lumière, choisit-il précisément celles-ci ? Dans quelle mesure la position du PSL/« Mir Snizu », représentée par exemple dans leur « Résolution sur le régime ukrainien » ou dans les interventions de l’un de leurs leaders, Viktor Sidorchenko (où celui-ci appelle à intégrer totalement l’Ukraine à la Fédération de Russie dans le but de restaurer une nouvelle Union soviétique), s’inscrit-elle dans la stratégie politique de Jean-Luc Mélenchon et de LFI ?

L’arrêt de l’aide à l’Ukraine, déguisé en pacifisme et en une parodie de solidarité internationale, semble être une solution simple et compréhensible à un problème complexe. La complexité réside dans le fait qu’il faut analyser dans quelle mesure la réduction des garanties sociales est liée à l’aide militaire à l’Ukraine car il est en effet possible que, cette carte (l’aide à l’Ukraine) puisse être jouée par des politiciens libéraux simplement comme justification pour mener des réformes impopulaires.

Pour le moment, nous observons, de la part de l’Europe une réduction de l’aide militaire à l’Ukraine. Aide qui, rappelons-le, n’est pas fournie gratuitement. Le budget de défense français augmente, mais comment compte-t-on le dépenser ? Pour l’achat de matériel aux États-Unis, alors que l’usine de confection d’uniformes militaires du nord de la France a récemment fermé, entraînant du chômage et – par conséquent – une montée des sentiments d’extrême droite dans la région… En effet, la militarisation est un sujet complexe, voire douloureux pour les personnes de gauche. D’un côté, les politiciens de droite cherchent réellement à réduire les garanties sociales au profit du budget militaire, ce qui permet au passage à de nombreux acteurs d’en tirer un profit considérable. De l’autre, il existe une menace bien réelle de la part de la Fédération de Russie, qui, à travers des cyberattaques et des drones, teste régulièrement la capacité des pays de l’UE à réagir. Ignorer cette menace et se bercer de l’illusion que la Russie se calmera si elle obtient ce qu’elle revendique en Ukraine pourrait avoir de graves conséquences.

Dans une analyse récente, Hanna Perekhoda écrit :

« Au niveau national, pour la plupart des pays d’Europe centrale et occidentale, il n’y a aucun risque d’invasion militaire directe. Et de nombreux populistes de gauche et de droite ne s’expriment qu’en termes nationaux : “Il n’y a pas de menace militaire pour notre nation, alors pourquoi dépenser de l’argent pour la défense ?”

Mais cette position est contre-productive. En attisant les sentiments isolationnistes, la gauche fait le jeu de l’extrême droite. L’extrême droite est plus cohérente car elle promeut l’égoïsme dans tous les domaines, de sorte que la gauche est toujours perdante à ce jeu.

Si nous adoptons plutôt une perspective européenne, nous devons admettre que oui, l’Europe en tant qu’entité est menacée. […]

Un scénario plausible serait une provocation dans les pays baltes, destinée à tester la crédibilité de la dissuasion européenne. Ce qui constitue une invasion et ce qui n’en est pas une est toujours une question d’interprétation. N’oubliez pas que les avions de combat russes violent déjà l’espace aérien d’autres pays. Pas à pas, ils testent jusqu’où ils peuvent aller.

[…]

En Europe occidentale, la menace est différente. Il s’agit moins d’une invasion que de la montée de l’extrême droite. Pour Poutine, pour Trump, pour J. D. Vance, le scénario idéal est clair : une Europe de l’Est sous domination russe, une Europe occidentale dirigée par des gouvernements d’extrême droite qui acceptent leur vision d’un monde divisé en zones d’influence autoritaires.

Ici, la défense a donc une autre signification : lutter contre la désinformation, protéger les infrastructures, bloquer l’argent étranger dans la politique, se défendre contre les cyberattaques, le sabotage et le chantage énergétique. Et aider ceux qui ont immédiatement besoin d’armes pour survivre. »

Hannah Perekhoda établit également une distinction entre militarisation et défense :

« Le militarisme, c’est la guerre comme opportunité commerciale, motivée par le profit capitaliste. C’est aussi placer la guerre au centre et y subordonner toute la société. La défense, c’est la capacité de la société à se protéger contre les agressions. […]

Le problème n’est pas la production en soi. Le problème est de laisser le marché décider ce qui est produit, pour qui et selon quelles règles. C’est là que se trouve le véritable champ de bataille. Qui décide ? Dans quel but ? Dans quelles conditions ? Et c’est là que la gauche a un rôle crucial à jouer s’agissant des armes : imposer des règles strictes en matière d’exportation, la transparence des contrats, le contrôle démocratique sur leur destination. »

Bien sûr, face à toutes ces nuances possibles, il est bien plus confortable de promouvoir l’idée que les soldats fatigués de l’armée russe se soulèveront bientôt contre le régime de Poutine, si seulement l’Europe les y aide par son inaction. Je ne crois guère à ce scénario pour plusieurs raisons. Premièrement, les discours sur la faiblesse du régime poutinien, qui craque de toutes parts et va s’effondrer parce que les gens sont fatigués et mécontents, durent depuis 15 ans. Deuxièmement, l’idée que l’histoire (la révolution en Russie d’il y a un siècle) va se répéter très bientôt – que ce soit une illusion ou une fable délibérément construite pour les Européens – n’a que peu de fondements dans la réalité.

Malgré la croissance du nombre de déserteurs russes, rien n’indique qu’ils s’auto-organisent en mouvements prêts à défier le pouvoir et dotés d’une agenda politique clair. En 2025, en Fédération de Russie, des protestations ont eu lieu contre le blocage de WhatsApp et Telegram, les gens résistent à l’installation forcée du messager Maxils soutiennent les musiciens de Stoptime arrêtés pour avoir interprété des chansons d’« agents étrangers ». Tout cela inspire du respect pour ceux qui continuent de protester malgré les risques extrêmement élevés que fait planer la répression. Néanmoins, qualifier cela de situation révolutionnaire serait irresponsable.

En fin de compte, que se passera-t-il si l’aide française à l’Ukraine est arrêtée, sans que les garanties sociales promises ne soient préservées ? Que se passera-t-il si les forces politiques françaises qui adhèrent à cette rhétorique, laissant l’Ukraine sans soutien et la livrant ainsi à Poutine, échouent à réaliser leurs projets fantaisistes ?

Maria Bikbulatova.

Publié initialement dans lundimatin#502, le 30 décembre 2025

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