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ARGUMENTS POUR LA LUTTE SOCIALE


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13.07.2026 à 15:17

Théories sur l’impérialisme sur le site « Contretemps ».

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L’illustration de Katia Gritseva pour cet article a été piquée au site « les Utopiques ». Quand le « contre l’Amérique » veut dire l’union sacrée contre-révolutionnaire : version soft (Bürbaumer) et hard (Rosato). Le site Contretemps a publié, le 30 juin dernier, un entretien avec un universitaire se présentant comme un spécialiste des théories sur l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer, […]
Texte intégral (13394 mots)

L’illustration de Katia Gritseva pour cet article a été piquée au site « les Utopiques ».

Quand le « contre l’Amérique » veut dire l’union sacrée contre-révolutionnaire : version soft (Bürbaumer) et hard (Rosato).

Le site Contretemps a publié, le 30 juin dernier, un entretien avec un universitaire se présentant comme un spécialiste des théories sur l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer, entretien repris du journal suisse Solidarités.

J’ai bien écrit : se présentant comme spécialiste des théories sur l’impérialisme, pas comme spécialiste de l’impérialisme tout court, car tout son propos passe par la médiation des références savantes à telle ou telle théorie ou tel ou tel champ théorique, ce qui le fait apparaître comme très érudit mais qui obscurcit la position politique qu’il entend imposer, et qui est, disons le tout de suite, la suivante : les Etats-Unis sont un impérialisme pas comme les autres et c’est par rapport à eux, et pas, par exemple, à la Russie, très peu mentionnée, ni à leur principal adversaire impérialiste actuel qu’est la Chine, qu’il faut se déterminer.

Pour ce faire, B. Bürbaumer procède par des résumés qui tronquent, en fait, les débats dont il dit s’inspirer. Concernant le moment fondateur, celui qui aboutit au célèbre opuscule de Lénine sur L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, et dont les noms clefs, avant celui-ci, sont Hobson, Hilferding, Luxembourg, Kautsky et Boukharine, Bürbaumer n’a pas un mot sur ce que fut l’opposition théorique principale, avant 1914, entre Luxembourg d’un côté, Hilferding suivi par Boukharine et Lénine, de l’autre, et s’appuie sur un passage de Luxembourg reliant impérialisme et accumulation du capital, faisant découler l’impérialisme de l’accumulation, ce qui est un constat général certes tout à fait important, car il signifie qu’il n’y  pas de capitaux « impérialistes » et d’autres qui ne le seraient pas, tous y  tendant, mais qui n’oppose en rien Luxembourg aux autres auteurs de référence de ce premier moment – même pas à Kautsky dont Bürbaumer fait son principal « adversaire », et dont  il qualifie l’approche de « post-impérialiste » par opposition, pêle-mêle, à Lénine, Luxembourg et Boukharine, dont il intitule l’approche d’ « inter-impérialiste ».

Précisons rapidement que la position de Karl Kautsky, qui passe avant août 1914 pour le marxiste le plus important du monde, et qui va accepter l’union sacrée de la social-démocratie allemande avec « sa » bourgeoisie impérialiste, est souvent lue à travers le prisme de ce ralliement. Dans un article écrit avant l’entrée en guerre mais publié peu après, intitulé « Ultra-impérialisme », Kautsky enchaine trois idées. D’abord, celle des disproportions entre secteurs de la production, obligeant les puissances capitalistes industrielles à asservir de grands espaces agricoles ou mis en culture. Ensuite, celle du heurt entre ces puissances en raison de leur concurrence industrielle et de la lutte pour le contrôle des colonies et semi-colonies agraires, dont le début d’industrialisation aggrave encore les rivalités des puissances. Enfin, l’idée que ce heurt n’est pas bon pour les intérêts capitalistes bien compris et que le passage de la concurrence au cartel ou au monopole au plan international, et donc une sorte de paix « ultra-impérialiste », est théoriquement possible, et serait, implicitement, un moindre mal.

J’ai rappelé ici cette théorisation de K. Kautsky, ce que ne fait absolument pas B. Bürbaumer dans cet entretien, car l’ultra-impérialisme de Kautsky, sous sa forme la plus caricaturale, est le spectre qui le suit tout au long de celui-ci, nous allons voir pourquoi. Poursuivons donc les étapes de cet entretien.

Bürbaumer considère que le second moment de l’histoire des théories sur l’impérialisme (rappelons qu’il ne traite pas directement de l’impérialisme, sinon il nous aurait parlé des deux guerres mondiales !) se situe dans les années soixante, et, citant divers auteurs, il catalogue Ernest Mandel en héritier de l’approche « inter-impérialiste », l’oppose aux « kautskystes », mais présente Nicos Poulantzas, qui fut à la mode dans cette période, comme ayant dépassé ces enjeux par une mise en exergue de l’exceptionnalité, de l’unicité de l’impérialisme étatsunien, aboutissant à une « intégration » de l’Europe de l’Ouest (c’est-à-dire des puissances impérialistes britannique, allemande, française, italienne, néerlandaise, suisse …) « dans le capitalisme américain » : le mot clef, de Bürbaumer, le mot décisif, est « dans » : l’Europe occidentale, nous dit-il en substance, est dans les Etats-Unis.

Dès le début de son entretien, il a d’ailleurs souligné que c’est là, selon lui, le principal changement depuis 1916 et l’opuscule de Lénine, par l’énumération de quelques traits qu’il reprend par la suite : « chaines globales de valeur », « marché mondial sous supervision états-unienne », « émergence d’une fraction de la bourgeoisie pro-Etats-Unis en Europe de l’ouest » et « fin des empires coloniaux formels ».

L’affaiblissement des vieux impérialismes européens, ainsi que du Japon, par rapport aux Etats-Unis, depuis 1945, n’est naturellement pas une découverte de B. Bürbaumer. Ce en quoi il entend se distinguer réside dans l’idée qu’il y aurait un début de cartellisation allant jusqu’à la fusion, sous le monopole étatsunien. Remarquons que nous avons là un bon exemple d’un développement super-impérialiste à la Kautsky, en fait !

Et cette conception implique de ne pas voir l’éléphant au milieu de la pièce : l’URSS et le bloc soviétique, sur lesquels je laisserai ici de côté la discussion sur leur caractère d’ores et déjà capitaliste-impérialiste ou non, que j’ai abordé ailleurs, et qui, en tout cas, déterminaient le cadre mondial de l’hégémonie étatsunienne dont ils étaient le mobile et le repoussoir.

Pour B. Bürbaumer, s’il n’y a surtout pas d’hyper-impérialisme à la Kautsky bien que sa théorie y ressemble beaucoup, il y a depuis 1945 un super-impérialisme américain, par-dessus tout autre impérialisme. Sur cette base, toute son offensive argumentative vise à affirmer que c’est toujours le cas, malgré l’émergence d’un grand rival, l’impérialisme chinois, qui, grâce au PCC, est indépendant de l’impérialisme américain, ce que ne sont pas les puissances européennes, et elles ne le sont pas par essence et définitivement.

Et c’est pourquoi ce néo-kautskyste involontaire nous ressort soudain Karl Kautsky, tel un lapin de son chapeau de magicien, là où l’on était supposé ne pas s’y attendre :

« Je préciserai tout d’abord que l’idée kautskyienne selon laquelle il existerait un pacte entre Poutine et Trump ou une complicité mafieuse Trump-Xi-Poutine pour mieux exploiter les travailleurs et la nature à l’échelle du monde fait l’impasse sur le fonctionnement réel du capitalisme global. »

Vous avez bien lu ce qui semble être un argument décisif pour B. Bürbaumer : identifier l’alliance contre-révolutionnaire et fascisante entre Trump et Poutine, c’est du kautskysme ! Je dois dire que celle-là, il fallait la trouver !

Tout cela pour ça : banaliser Trump, nous expliquer qu’il n’est qu’une amplification de l’impérialisme américain de toujours, lequel a « organisé la mondialisation », une théorie digne d’un mauvais manuel de Terminale, et que maintenant, parce qu’il a peur des Chinois, il se livre à des « agressions », et c’est tout. Toute la spécificité du moment présent est ainsi effacée par les constructions, même pas théorique, mais consacrées à classer des théories, que nous avons ici. Pour aboutir au final à ceci :

« … enfoncés dans un ralentissement économique profond qui se fonde tant sur l’austérité perpétuelle inscrite dans les traités de l’Union européenne que sur l’essoufflement généralisé de la dynamique du capitalisme, les pays européens veulent se donner les moyens pour prendre par la force les maigres bouts de profits qui restent à réaliser à l’échelle mondiale. La militarisation ne prépare pas la paix mais la guerre. La démilitarisation peut la prévenir tout en ouvrant des perspectives de transformation sociale plus larges. »

B. Bürbaumer, épigone de Kautsky qui s’ignore, se contredit : soit les impérialismes européens sont neutralisés et sont, comme il l’a écrit, dans les Etats-Unis, soit ils ressuscitent et veulent partir en guerre. C’est bien ce qu’il semble penser, nous indiquant au passage le manque structurel de cohérence de ses propres conceptions sur le développement de l’impérialisme. Dans cette conclusion, l’Europe est désignée comme le danger principal. En accord complet avec V. Poutine et J.D. Vance.

Du point de vue du site Contretemps, il semble que l’entretien avec B. Bürbaumer repris de SolidaritéS n’était qu’un hors-d’œuvre. Son point d’arrivée – le réarmement européen facteur clef de guerre, n’écoutez pas les kautkystes qui en veulent à l’axe Trump/Poutine !- est en effet le point de départ d’un plat principal, à savoir un article de Marlène Rosato, membre du Comité de rédaction, article présenté comme ayant « fait débat » dans celui-ci, nanti du titre Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France, et qui comporte, dans ses débuts, ce qui suit :

« Dans cette phase d’intensification de l’impérialisme où l’Europe se prépare à faire la guerre à la Russie (et indirectement, à la Chine), il importe d’ouvrir une discussion stratégique sur la lutte contre l’impérialisme. »i

L’avantage de Marlène Rosato, c’est qu’elle écrit vulgairement ce qui n’apparait que sous moultes circonvolutions verbales dans d’autres articles pétris d’érudition du site Contretemps. Mais les deux sont liés.

 Et elle est facile à résumer.

L’impérialisme US, également appelé « Occident », domine le monde depuis 1945, quel malheur. L’URSS lui faisait obstacle, c’était bien, et URSS et Chine aidaient la décolonisation (pas plus que les Etats-Unis, en fait …) dans le « Sud » : le Sud est un monde où tout passe par la « souveraineté nationale » par « un bloc social alliant classes populaires et fractions spécifique de la bourgeoisie ».  

Les impérialistes américains et leurs suppôts libéraux s’en prennent à la « principale échelle de résistance des classes populaires ». Deviez quelle est cette « échelle » ? C’est « l’Etat ». Vive l’Etat ! vive l’armée ! vive la police !

Poursuivons : Poulantzas, encore lui, l’avait bien dit, «  … aujourd’hui il n’y a pas de bourgeoisie nationale dominante et donc de capitalisme national qui seraient indépendants de l’accumulation étatsunienne, en France et plus généralement à l’échelle européenne ».

L’accumulation du capital serait « transatlantique » et donc il ne faut pas écouter ceux qui disent que Trump s’allie avec Poutine. Les Etats-Unis –  pas Trump, les Etats-Unis- sont « l’ennemi principal » de la France et des « peuples colonisés », mais ils essaient de laisser des colonies aux ex-impérialismes européens : l’Europe centrale et orientale à l’Allemagne, l’Afrique à la France.

Quant à la Russie, les colonies, connais pas ! Voici ce qu’il en est pour la Russie :

« La Russie post-guerre froide a aussi été balkanisée puis recompradorisée, jusqu’à ce que Poutine, au début des années 2000, rétablisse un État plus fonctionnel que sous l’ère Eltsine, certes toujours très anti-communiste, mais provocant tout de même un certain soulagement dans la population. Il a domestiqué les oligarques présents dans les secteurs de la défense et des hydrocarbures en instaurant une symbiose extractiviste entre ces groupes et l’État, avant d’envahir l’Ukraine en réaction à la progression du capital euro-étasunien depuis la fin de la guerre froide et à l’élargissement de l’OTAN à l’Est. »

Poutine est certes capitaliste, donc, mais comme il a rétabli un Etat, et que l’Etat, c’est bien, et qu’il est une alternative à l’OTAN et à l’Amérique, il faut en fait le soutenir. C’est suggéré dans le cas de Poutine, souhaité dans le cas de la Chine mais le problème est qu’elle « accepte les règles du capitalisme mondialisé ». Alors il reste qui comme alliés à ceux qui défendent la souveraineté de la France contre « l’empire », c’est-à-dire, c’est indiqué au passage, principalement à Mélenchon et à LFI ?

Hé bien, il reste … le régime iranien. C’est l’Iran la « carte plus radicale » qui « affaiblit les US et défend la Palestine » !

Cette conclusion est tirée alors que l’Iran et Trump sont à la fois en guerre et en coopération intensive, l’Etat contre-révolutionnaire iranien ayant acquis une position d’invulnérabilité envers les Etats-Unis, les peuples d’Iran étant victimes de l’un et des autres, après avoir subi la plus importante répression sanguinaire et contre-révolutionnaire de l’époque récente.

Cela, non seulement Marlène Rosata n’en a cure, mais elle le soutient, écrivant que tout mouvement national soutenu par les Etats-Unis est un ennemi.

L’articulation de ces deux articles est très intéressante, le premier fournissant le substrat verbeux et faussement analytique, en fait idéologique, du second, qui affiche une position d’union sacrée contre-révolutionnaire toute crue.

Concernant le site Contretemps, la conclusion, qui n’est pas nouvelle, ne peut pas consister à déplorer seulement un certain « campisme », mais à constater ses passerelles, sa perméabilité, avec des positions qu’il faut qualifier comme d’extrême-droite. La revue [papier] Contretemps aurait désormais besoin, le point de non-retour étant de toute évidence atteint, à prendre au maximum ses distances d’avec le site, y compris en envisageant un complément à son nom (Contretemps internationaliste ?)

Sur les questions de fond, ce petit coup d’œil sur un laboratoire idéologique du campisme propoutinien et des convergences vers la droite qu’il suscite doit consolider une conclusion importante sur laquelle il nous faudra revenir. Le campisme ne se résume pas pas à la préférence pour certaines puissances impérialistes contre d’autres. Cela, c’est la surface des choses.

Le campisme aujourd’hui, acceptant silencieusement ou célébrant ouvertement le massacre des peuples d’Iran et le bombardement de l’Ukraine, niant la convergence Trump/Poutine et pratiquant le culte de l’Etat, c’est le soutien à l’ordre mondial de la multipolarité impérialiste, c’est le soutien à l’ordre établi, c’est la contre-révolution.

Et une France « désoccidentalisée », sans doute « décoloniale », serait un régime capitaliste autoritaire, héritant de la V° République, et inféodé à Poutine, à Xi … et à Trump et J.D. Vance !

Vincent Présumey, le 13/07/26.

Ci-dessous, nous reproduisons les deux articles dont il est question ici et dont les liens sont incoporés au texte ci-dessus.

Impérialisme(s) et anti-impérialisme. Benjamin Bürbaumer.

Comment définirais-tu l’impérialisme ?

La caractérisation de l’impérialisme comme stade spécifique du capitalisme que l’on trouve dans le pamphlet L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine est la plus connue. Pour nous aujourd’hui, elle représente l’inconvénient d’être trop précise, trop influencée par les particularités du capitalisme d’il y a 100 ans. C’était une force pour l’analyse politique d’alors, mais elle est difficilement transposable à la période contemporaine. Car si les traits fondamentaux du capitalisme restent les mêmes, le mode de production a néanmoins connu une série de transformations – en particulier le développement des chaînes globales de valeur, la formation d’un marché mondial sous supervision états-unienne, l’émergence d’une fraction de la bourgeoisie pro-États-Unis en Europe de l’Ouest ou encore la fin des empires coloniaux formels – qui rendent ce texte de Lénine difficilement opérationnalisable pour l’analyse contemporaine.

C’est la raison pour laquelle une définition plus abstraite, plus générale de l’impérialisme me semble préférable. On la trouve dans L’accumulation du capital de Rosa Luxemburg, un autre texte classique sur l’impérialisme. Luxemburg y définit l’impérialisme comme « l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux ». Elle expose ainsi la dynamique fondamentale de l’impérialisme : Dans n’importe quel pays, le fonctionnement courant du capitalisme engendre régulièrement des tensions. Si, au lieu de dépasser ces contradictions à l’intérieur des frontières nationales, le gouvernement du pays en question les projette sur la scène mondiale à travers des actions coercitives, nous sommes en présence d’une dynamique impérialiste.

La mise au jour de cet engrenage allant de l’accumulation du capital au conflit international est la contribution cruciale des théoriciens classiques de l’impérialisme. Elle n’est pas propre à Luxemburg ; Lénine, Hilferding ou Boukharine ont appliqué le même raisonnement mais Luxemburg a réussi à synthétiser la démarche en une définition concise et suffisamment abstraite pour rester pleinement pertinente encore aujourd’hui.

La compréhension de cet engrenage déclenché par l’accumulation du capital est cruciale car elle donne une boussole claire à l’analyse. En cas de conflit international, il convient tout d’abord d’interroger les tensions se manifestant dans le capitalisme du pays agresseur. A travers cette démarche de prise en compte des rapports sociaux dans la genèse des tensions internationales, la théorie de l’impérialisme se distingue des approches mainstream et stato-centrées des relations internationales. Ces dernières réduisent les mouvements sociaux à l’impuissance devant la guerre qui serait l’affaire exclusive des États. Par contraste, la théorie de l’impérialisme prend pour point de départ les contradictions du capitalisme du pays agresseur et souligne ainsi aussi que toute action coercitive y est précédée d’un rapport de forces particulier. Et ce rapport est modifiable. Cette observation montre que la guerre n’est pas qu’une affaire de gigantesques machines de guerres et d’états-majors. Le mouvement ouvrier et la société civile plus largement disposent d’une prise sur le phénomène.

Il y a diverses conceptions sur l’impérialisme chez les « intellectuels de gauche » ? 

Depuis la première vague de débats sur l’impérialisme au début du 20e siècle plusieurs conceptions de l’impérialisme coexistent. Typiquement, la conception inter-impérialiste de Lénine, Luxemburg et Boukharine implique une critique forte de l’approche post-impérialiste de Kautsky. Ce dernier pensait que les capitalistes de chaque grande puissance pourraient dépasser leurs conflits afin de former une grande alliance mondiale des bourgeoisies susceptible de mieux exploiter les travailleurs. A contrario les travaux de Lénine et surtout ceux de Luxemburg et Boukharine montrent que les capitalistes de chaque pays se ressemblent – ils courent derrière le profit – et justement cette proximité les conduit à s’opposer à leurs semblables de l’autre côté de la frontière[1].

Lors de la deuxième vague de débats dans les années 1960 et 1970 on observe des lignes de clivage similaires avec les héritiers de Kaustky, par exemple Richard Sklar, soulignant les aspects transnationaux du capitalisme et les héritiers de l’approche inter-impérialiste comme Jacques Valier et Ernest Mandel mettant en avant les tensions entre grandes puissances. Néanmoins, une nouvelle approche que l’on peut qualifier de super-impérialiste émerge également, sous la plume de Nicos Poulantzas qui, à l’époque avait beaucoup lu la théorie de la dépendance dans ses variantes marxistes et structuralistes. L’argument central de Poulantzas consiste à souligner la singularité de l’État états-unien qui sort des deux guerres mondiales comme une superpuissance hors pair. Elle est unique en termes de performance économique et de puissance militaire mais aussi parce que le capitalisme américain a réussi à se reproduire, à s’enrichir dans d’autres formations sociales capitalistes, notamment en Europe de l’Ouest, tout en désorganisant les bourgeoisies nationales des pays concernés. Par conséquent, l’Europe de l’Ouest est de plus en plus intégrée dans le capitalisme américain et perd sa capacité d’action indépendante. Le potentiel d’affrontement violent entre les États-Unis et des pays ouest-européens se réduit ainsi drastiquement. Cela ne conduit pas pour autant à la disparition des guerres impérialistes, mais elles sont principalement menées dans la périphérie du capitalisme mondial.

Lors de la dernière vague de débats qui a lieu dans les années 2000, à la suite de l’invasion de l’Irak, les trois positions – inter-impérialiste, super-impérialiste et post-impérialiste émergent à nouveau. A travers le livre Empire de Toni Negri et Michael Hardt, le courant post-impérialiste connaît alors une popularité étonnante. Étonnante dans la mesure où leur affirmation que l’impérialisme est terminé se heurte à la réalité de l’invasion. Depuis, la multiplication des guerres impérialistes a définitivement décrédibilisé l’approche post-impérialiste. Le débat contemporain porte donc avant tout sur la singularité persistante de l’impérialisme états-unien – qui est soulignée notamment par des auteurs comme Leo Panitch, Sam Gindin – et l’importance des tensions entre les États-Unis et d’autres puissances comme la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine – on peut penser aux contributions de Claude Serfati ou Alex Callinicos. 

Enfin, je précise qu’il existe une différence entre la théorie de l’impérialisme et la théorie de la dépendance qui est souvent ignorée. La première met l’accent sur la manière dont le fonctionnement du capitalisme conduit les grandes puissances à recourir à la coercition envers d’autres pays, tandis que la seconde met en lumière comment, en dépit de leur indépendance formelle, les anciennes colonies restent sous-développées en raison même de leur insertion dans le capitalisme mondial. En d’autres termes, l’impérialisme retrace le conflit entre grandes puissances, la dépendance souligne les mécanismes économiques conduisant au développement du sous-développement des pays périphériques et donc à la persistance des inégalités entre pays. Les deux théories se complètent et les phénomènes qu’elles étudient peuvent se succéder et se  compléter, mais chacune porte sur un objet différent : l’une sur les conséquences de l’accumulation du capital sur les pays du centre, l’autre sur les conséquences du même processus sur les pays périphériques.

Quelles sont les caractéristiques de l’impérialisme aujourd’hui ?

Il me semble que l’approche super-impérialiste retrace finement la particularité des États-Unis dans la configuration mondiale depuis 1945 et encore plus particulièrement depuis les années 1970. Elle met également en évidence que la formation de la mondialisation est un processus sous supervision états-unienne. L’argument que les investissements directs étrangers des firmes états-uniennes en Europe de l’Ouest ont largement désorganisé les bourgeoisies nationales et promu l’émergence d’une bourgeoisie intérieure pro-américaine est convaincant. Et il aide à comprendre pourquoi les pays européens se soumettent aux politiques de Washington, et ce même lorsque Trump impose un traité commercial hautement inégal – comme cela fut le cas en juillet 2025 – qui fragilise directement les régimes d’accumulation extravertis d’un certain nombre de pays en Europe. Il permet également de comprendre pourquoi les pays européens sont résolument du côté des États-Unis dans leur rivalité avec la Chine.

En revanche, en Chine une telle bourgeoisie intérieure pro-américaine n’a jamais pu émerger car depuis le retour plein et entier au capitalisme, opéré sous l’égide de la fraction libérale du Parti communiste chinois (PCC) à la fin des années 1970, les capitaux étrangers sont soumis à un contrôle étroit et les liens entre les capitalistes chinois et le PCC restent étroits. Ainsi, un rival des États-Unis s’est formé à l’intérieur de la mondialisation. C’est l’illustration par excellence de la nature inégale et combinée du développement capitaliste et ce fait crédibilise l’approche inter-impérialiste. En effet, comme tout pays capitaliste, la Chine fait face à des contradictions. A la différence de la plupart des pays, la Chine dispose des moyens pour tenter d’externaliser ces contradictions par l’exportation massive de marchandises et de capitaux, ce qui la pose sur les rails de la confrontation avec les États-Unis. Dans la rivalité inter-impérialiste entre la Chine et les États-Unis on trouve donc la dynamique déjà identifiée par Luxemburg. 

J’ajouterais néanmoins, que l’antagonisme entre Washington et Pékin ne porte pas seulement sur les flux – de capitaux et de marchandises – mais plus largement sur les infrastructures physiques, numériques, monétaires, techniques et militaires, qui rendent le marché mondial possible. C’est dans tous ces domaines qu’on peut observer leur antagonisme et mesurer sa profondeur particulière. Ainsi on voit que l’enjeu central de leur antagonisme est simple : le contrôle du capitalisme global. A l’heure actuelle les États-Unis le supervisent, mais la Chine vise à le remplacer par un capitalisme mondial sino-centré. Enfin, je précise que la rivalité Chine/Etats-Unis est hautement asymétrique. Le seul domaine dans lequel la Chine talonne sérieusement les États-Unis est celui du numérique. Dans les autres infrastructures les États-Unis restent très loin devant.

Que sont les sous-impérialismes ou les impérialismes régionaux ?

Je préciserais tout d’abord que l’idée kautskyienne selon laquelle il existerait un pacte entre Poutine et Trump ou une complicité mafieuse Trump-Xi-Poutine pour mieux exploiter les travailleurs et la nature à l’échelle du monde fait l’impasse sur le fonctionnement réel du capitalisme global. Cette lecture ultra-impérialiste revient régulièrement dans le débat, au moment des rencontres entre ces chefs d’État. Elle s’appuie sur un examen des annonces faites à l’issue de ces sommets. En accordant une importance démesurée aux déclarations des décideurs, au lieu de lire leurs positions à travers les contradictions de leurs formations sociales respectives, ces analyses accordent la priorité à la forme plutôt qu’au fond. C’est tenter de comprendre les relations internationales à travers la façade de l’auto-représentation momentanée des dirigeants des grandes puissances.

C’est une impasse. Car cette lecture ignore que, fondamentalement, l’accumulation du capital les conduit à la confrontation. Et, même sans connaître précisément les dynamiques d’économie politique à l’œuvre, chacun peut constater que la Chine fournit de l’intelligence à l’Iran lui permettant de cibler les appareils militaires des États-Unis et de leurs alliés, les États-Unis imposent des sanctions technologiques de grande ampleur à la Chine et coupent la Russie de l’infrastructure monétaire du dollar. Donc même sans maîtriser les contradictions du capitalisme qui expliquent ces actes hostiles, on peut aisément constater à travers cette liste non-exhaustive que des complices ne se traiteraient pas de cette façon. Il n’y donc pas de complicité.

Cette précision permet d’enchaîner sur la question des impérialismes secondaires – secondaires dans la mesure où, en termes de puissance, les États-Unis restent aujourd’hui un impérialisme hors pair. Ce fait doit être le point de départ de toute analyse de la situation mondiale. Ensuite, étant donné que l’impérialisme – au-delà de représenter une dynamique abstraite et générale – constitue une pratique visant à externaliser les contradictions du capitalisme d’un pays donné, tout pays capitaliste est un pays impérialiste latent. Or, seulement une petite poignée de pays dispose effectivement des moyens pour faire payer les tensions de leur capitalisme à d’autres pays. Voilà comment identifier les puissances impérialistes. On peut par exemple penser à la France, au Royaume-Uni, à la Chine et la Russie, et avec sa remilitarisation massive l’Allemagne rejoint à nouveau ce club très exclusif.

Le concept de sous-impérialisme est difficile à manier. Il peut être entendu comme synonyme d’impérialisme secondaire mais ce n’est pas le sens que Ruy Mauro Marini lui a donné dans son excellente étude du Brésil des années 1960. Ce que Marini appelle le sous-impérialisme est une stratégie d’une fraction de la bourgeoisie d’un pays sous-développé. Cette stratégie consiste à mettre l’économie du pays en question au service des monopoles étrangers en les aidant à écouler la production sur le marché mondial. En toute rigueur, ce concept s’inscrit plus dans la théorie de la dépendance que dans la théorie de l’impérialisme.

Est-ce que le retour de Trump au pouvoir, avec sa politique belliciste et interventionniste, redéfinit le concept et la nature de l’impérialisme des États-Unis ?

Trump doit d’abord être inscrit dans la longue histoire de l’impérialisme états-unien. Il fait face aux mêmes contradictions que ses prédécesseurs et poursuit largement les mêmes politiques. Certes, sous le second mandat de Trump les États-Unis ont déjà lâché plus de bombes sur d’autres pays que pendant le mandat de Joe Biden, mais ce dernier a plus bombardé que le premier Trump. On assiste donc à une continuité radicalisée. Néanmoins, il faut bien reconnaître à Trump sa part de singularité. Il est plus agressif que ses prédécesseurs mais ce n’est pas tant une question d’individu, voire de pathologie à la « Trump est fou », c’est avant tout le résultat de l’intensification des contradictions de l’accumulation du capital aux États-Unis.

Cette intensification se matérialise à travers une double contradiction, qui existait déjà sous Biden, mais plus elle reste irrésolue plus elle demande des mesures drastiques. Quelle est cette double contradiction ? Premièrement, les politiques économiques impulsées par Donald Trump ont fortement exacerbé les inégalités et mis sur le devant du débat politique la crise du pouvoir d’achat, qui se posait déjà sous Biden et a finalement causé la perte de Kamala Harris aux dernières élections présidentielles. Le problème est aujourd’hui d’autant plus problématique pour les travailleurs états-uniens que leurs salaires réels sont toujours inférieurs au niveau de janvier 2021. Le problème du coût de la vie accélère la baisse de popularité de Trump et l’élection de Zoran Mamdani à la mairie de New York est le premier signe du caractère politiquement explosif de cette première contradiction. La seconde contradiction à laquelle fait face l’administration Trump concerne la mondialisation. L’impulsion de la mondialisation par les États-Unis a permis d’inverser la baisse du taux de profit des entreprises américaines des années 1960 et 1970. Or, aujourd’hui la mondialisation est de moins en moins rentable pour le capital états-unien, et ce notamment en raison de la montée en gamme technologique du capital chinois. Du point de vue des États-Unis, la mondialisation paraît alors de moins en moins fonctionnelle.

Pour dépasser cette double contradiction Trump mise sur l’agression impérialiste. Les bombardements de Caracas et l’enlèvement de Nicolas Maduro, suivis d’une réorganisation en profondeur de la politique économique du Venezuela autour de Delcy Rodriguez en faveur du capital étranger, devaient permettre de dépasser la double contradiction. Telle était la stratégie trumpiste. En accédant aux riches ressources pétrolières du pays, une hausse notable de l’offre de pétrole devait se produire à court terme. Pour les consommateurs états-uniens ce mécanisme devait se traduire de façon immédiatement visible par la baisse des prix à la pompe. Faute de hausse des salaires, la baisse d’une dépense contrainte pour des dizaines de millions d’états-uniens devait dissiper la question de la vie chère – du moins jusqu’aux élections de mi-mandat en automne. Pour le capital états-unien, l’agression du Venezuela ne promettait rien de moins que l’accès aux plus grandes réserves pétrolières mondiales et un affaiblissement de la Chine. Forts du succès intégral au Venezuela, les États-Unis reproduisent la même approche envers l’Iran. Or, la stabilité politique et militaire de ce dernier avait été sous-estimée, au point de produire une guerre aux répercussions mondiales et qui se traduit en une attaque contre le pouvoir d’achat des travailleurs du monde entier[2].

En connaissant la motivation de départ de l’agression américaine contre l’Iran – le dépassement de la double contradiction – il devient clair que le récent accord de paix entre Washington et Téhéran est une défaite pour Trump. Ce dernier a cédé devant l’aggravation de la crise du pouvoir d’achat qu’il a causé avec cette guerre enlisée. Mais la signification de cet accord dépasse les pays directement concernés : Par cet échec militaire les États-Unis signalent, malgré eux, qu’ils ne sont plus vraiment en mesure d’assurer le bon fonctionnement de la mondialisation. Reste toutefois le fait que la double contradiction est toujours là. Les États-Unis changeront peut-être de cible ou mobiliseront une part plus importante de leur machine de guerre au Proche-Orient, mais leur agressivité ne disparaîtra pas. A ce propos, il convient de garder à l’esprit que l’accord ne nous ramène pas à la situation d’avant la guerre : les conséquences économiques négatives sont encore en train de se déployer dans le monde entier, y compris aux États-Unis où elles risquent de raviver la double contradiction.

Penses-tu que l’impérialisme des États-Unis est en déclin ? Si oui, quels sont les symptômes de ce déclin ?

L’affaiblissement des États-Unis est manifeste. Dans mon ouvrage Chine/États-Unis j’avais esquissé l’idée d’un piège de l’hégémonie, qui correspond à une situation où l’hégémon, fragilisé, modifie le dosage auparavant soigneusement équilibré entre le consentement et la coercition, en faveur de la seconde. La militarisation des pratiques internationales rassure l’hégémon puisqu’elle produit des effets immédiats (elle impressionne les autres) qui, de plus, sont intégralement à la discrétion de la puissance qui la met en œuvre. Par contraste, réinvestir les relations avec des gouvernements et populations étrangers par une offensive de charme peut s’avérer fastidieux, et prend à coup sûr beaucoup plus de temps – de nombreux efforts donc, sans garantie de résultat. La surenchère militaire américaine est justement le reflet de ce piège. Alors que les États-Unis peinent de plus en plus à susciter l’adhésion spontanée du reste du monde à leur supervision globale, ils pratiquent une véritable fuite en avant.

Avec Trump, la baisse de la popularité des États-Unis dans le monde, qui était déjà en cours, s’est accélérée. De plus, sa démarche de prédation ouverte (menaces, traités commerciaux inégaux, investissements forcés…) indique qu’il se soucie peu de la réputation de son pays. Difficile, dans ces conditions de prétendre à incarner un ordre mondial désirable au sein duquel les pays subordonnés ont des perspectives de stabilité et de développement. En 2025 cette démarche avait conduit à une série de bombardements en Iran, au Yémen, en Somalie, en Colombie, en République dominicaine, au Mexique et au Nigeria, mais un seuil a été franchi avec l’enlèvement de Nicolás Maduro. L’hégémonie états-unienne s’est métamorphosée en domination états-unienne.

Pourquoi distinguer, en suivant Gramsci, entre domination et hégémonie ? Du point de vue opérationnel, la démarche de domination est un signe de faiblesse mais ne signale pas un déclin imminent des États-Unis. Elle montre que la superpuissance états-unienne devient plus fragile. Une domination mondiale états-unienne peut durer tant qu’elle n’est pas contestée, mais le jour où elle l’est sérieusement, elle s’effondre rapidement. Par contraste, une hégémonie mondiale, précisément parce qu’elle est solidement ancrée dans les gouvernements et sociétés civiles du monde, est immunisée contre le risque d’effondrement abrupt. Avant cet effondrement, le monde risque de s’enfoncer dans une intensification des conflits violents et les États-Unis s’y préparent clairement.

À l’heure actuelle, les États-Unis représentent à eux seuls 37 % des dépenses militaires mondiales. Trump a annoncé une hausse gigantesque de 50 % qu’il peut rapidement déployer dans le monde entier grâce à un réseau dense de bases militaires. A cet égard, il convient de préciser que la guerre contre l’Iran mobilise une quantité de forces américaines nettement inférieure à d’autres opérations dans la région. Les États-Unis ont donc encore une marge d’escalade significative. En complément, Trump a obtenu une explosion des dépenses militaires de ses alliés en Europe. Multiplicateurs de la force américaine, ces derniers, en s’empressant d’attribuer à l’Iran la responsabilité première de la guerre, accréditent le discours trumpiste selon lequel les européens seraient des passagers clandestins de la protection militaire américaine. Cela crédibilise des aventures impérialistes futures en soutien aux États-Unis. Ainsi, malgré l’échec de la guerre en Iran, les agressions impérialistes apparaissent de plus en plus attractives.

Pour une partie de la gauche internationale, le seul impérialisme est celui des États-Unis. Elle considère que la Chine et la Russie, en tant qu’ennemis des États-Unis, ainsi que des gouvernements dits « progressistes » comme ceux du Venezuela ou du Nicaragua, sont des alliés qu’il ne faut pas critiquer. Qu’en penses-tu ?

Dans la mesure où l’impérialisme est une excroissance du capitalisme, aucun pays capitaliste ne peut être considéré comme anti-impérialiste par nature. Dans les cas de la Chine et de la Russie, on peut par ailleurs aisément retracer comment leurs gouvernements cherchent à externaliser les contradictions de leur capitalisme domestique en s’engageant dans ces actions coercitives internationales. Ainsi, on peut détecter et dénoncer un impérialisme de la part de ces deux pays. Quant aux pays périphériques évoqués, j’indiquerais simplement que l’opposition aux États-Unis n’est pas un marqueur de progressisme, mais il faut également être attentif au fait que cette opposition peut souvent contribuer à expliquer pourquoi ces pays n’arrivent pas à mettre en place un vrai progressisme dans la durée. C’est, en l’occurrence, un des grands renseignements de la théorie de la dépendance.

En complément, la question des ordres de grandeur me semble cruciale. Le pouvoir de nuisance des États-Unis est incomparablement supérieur à celui de tous les autres impérialismes. Cette observation entre en résonance avec une idée que Rosa Luxemburg émet dans sa critique de l’Armée nouvelle de Jean Jaurès. Elle y souligne que la première tâche de l’anti-impérialisme consiste à faire barrage à la puissance matérielle du développement du capitalisme mondial. Dans la mesure où les États-Unis supervisent la mondialisation, une critique particulière doit être formulée à l’égard de cet impérialisme. A l’heure actuelle où l’agression impérialiste contre l’Iran produit une crise de l’inflation dans le monde entier et prépare une crise agricole, la situation me semble particulièrement propice à souligner que l’impérialisme coûte cher aux travailleurs. La vie chère causée par les États-Unis et soutenue par leurs alliés en Europe et ailleurs peut être un levier de massification anti-guerre, qui parle directement aux populations. Dans la mesure où l’impérialisme se répercute immédiatement de façon négative sur le portefeuille des populations du monde entier, il y a là une opportunité unique et concrète de mobilisation.

Je mentionnerais enfin que Luxemburg critique également l’opposition entre guerre offensive et guerre défensive promue par Jaurès. Plutôt que de se demander uniquement quel pays est l’agresseur, elle invite – en toute cohérence avec la démarche fondamentale de la théorie marxiste de l’impérialisme – à analyser la dynamique conflictuelle d’ensemble en prenant comme point de départ les tensions sous-jacentes à l’accumulation. Cette dynamique ne suit pas toujours un schéma manichéen. Il suffit de penser à la pré-histoire de la guerre en Ukraine : tant la Russie que l’Union européenne tentaient de sortir de la crise de 2008-2009 par l’extraversion. Elles ont donc toutes les deux lancé des projets de traité de libre-échange mutuellement exclusifs, qui visaient, entre autres, à exploiter les travailleurs et ressources en Ukraine.

Cela n’efface aucunement l’impératif d’une dénonciation spécifique de l’agression russe – car la question de l’agression compte évidemment – mais permet de comprendre que l’Union européenne porte également une responsabilité dans le conflit. Derrière ces observations de Luxemburg se cache, de fait, ce que Henri Lefebvre a plus tard formalisé, en s’appuyant sur la théorie politique de Lénine, comme une distinction entre cause et raison. Les causes sont objectives et aveugles tandis que les raisons relèvent de l’action consciente. Autrement dit, Luxemburg nous invite à sortir du focus exclusif sur les raisons de la conflictualité internationale – qui est au cœur de la représentation libérale des guerres – pour également prendre en compte les dynamiques d’économie politique, qui se situent hors de l’auto-représentation ou la conscience claire des décideurs politiques. 

Une implication pratique de ces considérations consiste à prendre conscience que l’immense remilitarisation des pays européens n’a rien de défensif. Ce constat peut être fait de façon superficielle en remarquant qu’aux dernières données (2024), seuls les États-Unis affichent des dépenses militaires supérieures aux pays européens de l’OTAN. Les dépenses militaires de ces pays européens sont trois fois supérieures à ceux de la Russie, et ce même alors que la Russie se militarise fortement depuis l’invasion de l’Ukraine. Inversement, avant cette invasion, les dépenses militaires de la Russie représentaient dix fois les dépenses militaires de l’Ukraine et pourtant la Russie peine à avancer. Mais la théorie de l’impérialisme offre une analyse plus profonde : enfoncés dans un ralentissement économique profond qui se fonde tant sur l’austérité perpétuelle inscrite dans les traités de l’Union européenne que sur l’essoufflement généralisé de la dynamique du capitalisme, les pays européens veulent se donner les moyens pour prendre par la force les maigres bouts de profits qui restent à réaliser à l’échelle mondiale. La militarisation ne prépare pas la paix mais la guerre. La démilitarisation peut la prévenir tout en ouvrant des perspectives de transformation sociale plus larges.

Propos recueillis par Juan Tortosa.

Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France. Marlène Rosato.

Cet article est tiré de deux interventions publiques de l’autrice, la première prononcée au meeting anti-impérialiste « Organize We Fight » le 6 juin à la Parole errante à Montreuil, la seconde au meeting « US Go Home » tenu à la bourse du travail de Saint-Denis le 12 juin.

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Après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et la guerre des États-Unis contre l’Iran, j’ai été sidérée. Non pas tant par l’agression étasunienne, même si c’est toujours une surprise. Mais par le contexte politique français. Les slogans scandés dans les rares manifestations qui mettent à égalité le pays agressé et le pays agresseur, en l’occurrence la plus grande puissance mondiale, introduisent du flou dans la situation et paralyse le mouvement contre la guerre. Déjà, lors de la guerre en Irak de 2003, les manifestations – certes nettement plus importantes qu’aujourd’hui -n’avaient pas soutenu le droit du pays agressé à se défendre et à résister, à quelques exceptions près ; mais la faiblesse structurelle du mouvement anti-impérialiste en France mériterait une analyse à part entière. 

Plus fondamentalement, on observe, dans les mouvements en France comme dans les autres pays du centre capitaliste, que c’est le mot d’ordre de « souveraineté nationale » qui est devenu tabou et son corollaire analytique, l’État, un impensé dans la stratégie anti-impérialiste. Dans cette phase d’intensification de l’impérialisme où l’Europe se prépare à faire la guerre à la Russie (et indirectement, à la Chine), il importe d’ouvrir une discussion stratégique sur la lutte contre l’impérialisme. Celle-ci commence par identifier l’ennemi principal, qui, comme nous le verrons, continue d’être les États-Unis (EU), malgré la fin latente de leur hégémonie. Dans ce nouveau contexte, et plus précisément celui d’un monde moins unipolaire, nous montrons que les coordonnées stratégiques d’un projet émancipateur sont plus favorables qu’à l’époque de la mondialisation « heureuse » des années 1980. Depuis la France, l’émergence de la Chine peut être appréhendée comme un facteur de recomposition des rapports de force internationaux, susceptible d’affaiblir le bloc atlantiste dominant et d’ouvrir des espaces de contestation à l’échelle mondiale, dont le gauche pourrait se saisir pour continuer d’affaiblir l’ennemi principal à travers le mot d’ordre de « désoccidentalisation ». 

La spécificité de l’impérialisme étasunien 

Si la période est à la fin de l’hégémonie étasunienne, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Car les États-Unis restent l’ennemi principal des peuples du Sud comme du Nord. 

Pour comprendre la primauté des US sur le monde, il faut se pencher sur la spécificité de l’empire depuis 1945. Lors des siècles précédents, les impérialismes des pays du centre – français, britannique, allemand, étasunien, etc.- étaient en concurrence pour obtenir un contrôle monopolistique des territoires au Sud, les colonies. 

Après la deuxième guerre mondiale, la structure de l’impérialisme évolue. La relation monopolistique de la métropole sur la colonie est remise en cause par le nouvel ordre mondial défini par les US. Les organisations internationales sont pensées pour ouvrir les pays de la périphérie (la grande majorité étant sous domination étrangère) à la concurrence mondiale et surtout au capital américain largement prépondérant ; ainsi, les colonies sont proscrites par le droit international, du moins en théorie. Les anciennes puissances coloniales peuvent espérer y trouver leur compte grâce au libre-échange. Telle est la promesse des États-Unis :des matières premières (GATT et Banque mondiale), de la dette (FMI) – et le pays du Sud qui refusera cet ordre aura affaire au Conseil de sécurité.

La puissance de l’URSS, la guerre froide et la fragilité des économies européennes post-guerre constituent les premiers obstacles à la concrétisation de cet ordre libéral international. Pour éviter que l’Europe occidentale ne bascule dans le communisme, les États-Unis sont contraints de reconstruire leurs économies et leurs impérialismes secondaires déclinants à travers le plan Marshall puis l’OTAN, limitant ainsi leur espoir de libre concurrence au Sud. La libéralisation du commerce est progressive, le compromis capital-travail à l’échelle nationale, dessinant les contours d’un régime d’accumulation « fordiste », éloigné des premiers plans de libéralisation totale des capitaux. 

Au Sud, les mouvements de décolonisation aidés par l’URSS et la Chine constituent un second obstacle à la toute-puissance de l’Occident. Plus précisément, il convient de revenir brièvement sur les stratégies mises en place entre les années 1960 et 1980 car, dans certains cas, elles ont mené à des victoires historiques, des luttes de libération nationale et sociale, mais aussi, plus généralement, à la contre-révolution mondiale du capital transnational. 

D’abord, on retient que la libération sociale ne se pose pas de la même manière pour un pays du centre capitaliste que pour un pays du Sud. Pour ces derniers, l’affirmation de la souveraineté nationale est la condition de tout projet émancipateur. Ce qui implique, sur le front interne, la constitution d’un bloc social alliant classes populaires et fractions spécifiques de la bourgeoisie. Quand celle-ci était la moins liée à la puissance étrangère (c’est-à-dire quand elle était « nationale ») dans un bloc social largement populaire, la prise de l’État a donné les expériences les plus révolutionnaires, les nationalisations les plus poussées, comme ce fut le cas du Congrès National Indien. À l’inverse, en Amérique latine et ailleurs, une alliance avec les bourgeoisies compradores, structurellement liées à l’impérialisme US et/ou l’ancien colonisateur, a écrasé toutes les tentatives de développement autocentré. 

Sur le front externe, le mouvement des non-alignés a joué sur la concurrence entre les US et l’URSS au Sud pour poser leurs conditions, essentiellement un contrôle politique fort sur les investissements étrangers. En outre, la livraison d’armes chinoises et soviétique aux forces de la résistance a été décisive dans de nombreuses luttes d’indépendance, comme en l’Algérie et au Vietnam. Ne l’oublions pas, surtout dans le contexte actuel. 

On retient aussi que la libération du Sud a radicalisé les luttes sociales au Nord, en affaiblissant les bourgeoisies occidentales. On ne peut pas comprendre la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN et les tentatives de dédollarisation sans la décolonisation, de l’Algérie et du Vietnam.

Enfin, ce qu’on retient de la fin des années 1970, ce sont les rapports de forces et les stratégies qui ont conduit à la défaite : l’organisation du capital et de la contre-révolution à l’échelle supranationale conduite par les US pour écraser toutes les tentatives d’autonomie nationale, au Nord comme au Sud, avec la complicité des bourgeoisies locales devenues dominantes dans les blocs sociaux post-révolutionnaires. Pour se faire, ils se sont attaqués à la principale échelle de résistances des classes populaires, l’État. Évidemment, les stratégies d’intégration dans la « mondialisation heureuse » n’ont pas été les mêmes au Nord et au Sud. 

L’intégration de l’Europe dans la chaîne impérialiste étasunienne 

En Europe, l’intégration dans la mondialisation et l’affaiblissement de la souveraineté nationale se sont produites essentiellement à travers l’Union européenne et son système monétaire. En effet, cette intégration interdit aux États de recourir à l’instrument budgétaire pour augmenter les salaires face au capital et mener des politiques autres que la compétitivité destinée à attirer les capitaux étrangers, à commencer par ceux des États-Unis. 

À la différence des pays de la périphérie, l’arrivée de capital étasunien dans la zone, en expansion exponentielle à partir des années 1980, a surtout visé les secteurs industriel et bancaire, en particulier les innovations de haute technologie, à travers des IDE (investissements directs à l’étranger). Aujourd’hui, ces derniers se dirigent de plus en plus vers les infrastructures numériques. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles le dirigeant de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, parle aujourd’hui de la France comme « colonie numérique » des États-Unis. Mais si l’hégémon pille effectivement une partie du travail et de la recherche française, les États-Unis réinvestissent une partie du profit sur place, participant au développement technologique et à la projection internationale des entreprises européennes. Nicos Poulantzas qualifie ce phénomène de « bourgeoisie intérieure » en Europe pour la différencier de la « bourgeoisie comprador » à la périphérie (un relai direct du capital étasunien, sans réinvestissement du surplus sur place) et de la « bourgeoisie nationale » qui existait dans les pays du centre avant l’arrivée du capital étasunien La spécificité de cette fraction de classe est qu’elle crée une solidarité politique, un consentement au projet de mondialisation porté par les États-Unis et un atlantisme profondément ancré dans les différentes couches ou « tranchées » de la société, de l’école à la haute administration en passant par les médias. D’ailleurs, dans la période actuelle de reflux face à la Chine, les États-Unis réalisent la majorité de leur profit dans les secteurs stratégiques de l’économie européenne. Entre 1982 et 2020, la part de l’investissement direct étasunien qui se dirige vers l’Europe passe d’un socle déjà solide de 44 % à 59 %. C’est particulièrement le cas en France où les US contrôlent plus de 10% de la propriété des secteurs stratégiques de l’économie française. Le rapport de la députée LFI Aurélie Trouvé va également dans ce sens.

Très clairement, ces données confirment la thèse de Poulantzas : aujourd’hui il n’y a pas de bourgeoisie nationale dominante et donc de capitalisme national qui seraient indépendants de l’accumulation étasunienne, en France et plus généralement à l’échelle européenne[8]. Autrement dit, la « décolonisation numérique » vis-à-vis des US ne peut se baser sur une alliance avec la bourgeoisie nationale car celle-ci est introuvable dans le tissu économique français – les start-ups étant le produit de fonds d’investissement en majorité US. En revanche, le mot d’ordre de « décolonisation numérique » prend un autre sens si on le comprend comme un affrontement avec le capital euro-étasunien à travers un processus de planification pour les besoins des classes populaires. 

Par ailleurs, la création de plus-value étasunienne en Europe, dans les secteurs les plus stratégiques comme celui de la haute technologie, nous permet de prendre du recul par rapport aux déclarations des divers présidents étasuniens, aujourd’hui Trump, qui menacent de retirer leur protection de l’Europe. L’OTAN et la présence étasunienne sur le continent ne sont pas seulement le résultat de la guerre froide, ni d’une localisation géopolitique spécifique. Ils assurent aussi un contrôle sur le développement et la politique des États européens, notamment la protection de la bourgeoisie intérieure. Pendant que Trump menace l’Europe, le Sénat vote le National Defense Authorization Act qui assure un soutien militaire conséquent des États-Unis aux alliés européens[9]. De même, l’argument selon lequel Trump s’allie avec Poutine contre l’Europe apparaît bien faible au regard de cette accumulation transatlantique et de la faiblesse des IDE étasuniens en Russie (en 20 ans le pays n’en a attirés qu’à peine 1%), situation rendant peu probable une quelconque alliance. 

Surtout, l’Europe n’est pas une colonie étasunienne car les US ont permis aux États européens de maintenir leur impérialisme – sous la forme d’un néocolonialisme – tant qu’ils le font conformément aux intérêts de l’hégémon. C’est le cas à l’Est, où le capital allemand — lui-même intégré au capital étasunien — étend son influence à travers l’Union européenne et l’OTAN[11]. Mais cette dynamique se retrouve également en Afrique sous domination française, sous une forme beaucoup plus coercitive. Les US soutiennent vivement – à travers leur vote favorable au Conseil de sécurité, leur aide en matière de renseignement, de transport aérien, de logistique et de ravitaillement en vol – les opérations françaises menées dans le pré-carré africain, seule comme « Barkhane » ou dans le cadre de l’UE comme « Artémis » au Congo. Après ses revers au Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso, au Sénégal, et bientôt en Côte d’Ivoire et au Gabon, la France a redéployé ses forces vers sa base de Djibouti, en s’appuyant sur la coopération entretenue avec la base américaine, quatre fois plus importante, notamment dans le cadre d’opérations conjointes de renseignement. C’est donc sous protection américaine que la France sécurise le profit de ses filiales en Afrique, soit environ 30 milliards d’euros entre 2013 et 2021.

Pour montrer cette dépendance de l’empire français aux US, le meilleur exemple est sans doute la guerre en Irak en 2003. On a beaucoup entendu parler de l’opposition de la France, incarnée par le couple Chirac/de Villepin à l’intervention étasunienne. Dominique de Villepin, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, déclare alors le 14 février 2003 : « Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix ». On pourrait se demander où est passée cette conscience, seulement deux mois après avoir prononcé ce discours, lorsque la France a validé a posteriori l’intervention des US en votant au Conseil de Sécurité la résolution 1483 pour obtenir les juteux contrats de reconstruction. Selon les données issues des Annual Statistical Reports entre 2004 et 2007 publiés par l’ONU, la France a effectivement obtenu des contrats à hauteur de 432 000 dollars dans le cadre de l’aide à la reconstruction multilatérale, montant certes dérisoire par rapport aux milliards de dollars obtenus par les US (à travers les « prime contracts », contrats de premier rang, dont 7 md$ à Halliburton, par opposition à la position de sous-traitant du capital français). Mais à cela il faut ajouter tous les contrats obtenus à partir de 2009 à travers les appels d’offres du gouvernement irakien, grâce la libéralisation mondiale de l’économie irakienne réalisée par les US quelques années plus tôt. Ces contrats ont été remportés par Total, Alstom ou encore Lafarge – dont beaucoup sont situés dans le Kurdistan irakien, la balkanisation du pays aidant à l’implantation du capital étranger. 


On retrouve aujourd’hui une configuration comparable avec la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Il serait illusoire de prendre au pied de la lettre les déclarations d’Emmanuel Macron affirmant que la France n’y participe pas. La loi de programmation militaire, qui prévoit de porter les dépenses militaires françaises à 3,5 % du PIB d’ici 2035, contribuera à l’achat d’armements américains susceptibles d’être mobilisés contre l’Iran, la Palestine et le Liban, tout en ouvrant la voie aux futurs contrats de reconstruction. À cela s’ajoute la production et l’exportation d’armements français, dont certains composants ont été retrouvés dans le corps des Palestiniens. Si la victoire de l’Iran contre les États-Unis éloigne la perspective de contrats de reconstruction pour les alliés, la guerre en Ukraine qui a accéléré les négociations de son adhésion à l’UE apparaît, à cet égard, beaucoup plus prometteuse : une fois le pays détaché de son intégration inégale à la Russie, il est prêt à recevoir une thérapie de choc, une privatisation intensive de son économie – logique qui n’est pas sans rappeler les bombardements de l’OTAN en ex-Yougoslavie. 

Autrement dit, les US partagent le butin de guerre avec les pays européens, dont la France. C’est la raison pour laquelle l’Europe est totalement alignée sur les US. Si elle se réarme en alimentant l’industrie militaire étatsunienne aux US, si elle défie la Russie et la Chine, ce n’est pas tant que la bourgeoisie européenne se couche face aux US, c’est qu’elle en tire profit !

Parce qu’ils maintiennent à flot la bourgeoisie européenne, et notamment l’impérialisme français en déclin, on peut dire qu’ils sont l’ennemi principal à la fois du peuple français et des peuples colonisés. 

L’intégration par la force des pays du Sud dans la mondialisation 

Au Sud, à la différence de l’Europe, l’intégration des pays à la mondialisation chapotée par les US a été appuyée par la force. Il ne faut pas l’oublier dans le contexte actuel où Trump apparaît comme l’alpha et l’oméga de la violence, et la période de la fin de la guerre froide comme une « mondialisation heureuse ». L’hégémonie des US ne repose pas que sur le consentement des pays dominés. Elle est sous-tendue, au Nord comme au Sud, par la coercition et c’est au Sud qu’elle a été le plus fortement employée. Coups d’État, guerres, sanctions, plan d’ajustement structurel (rebaptisés « plans d’assassinat social »), soutien à des dictatures relais du capital étasunien : voici la base de la « mondialisation heureuse » mise en place par des démocraties exemplaires et tant vantée par les libéraux.

Aujourd’hui, l’écrasante majorité des pays du Sud a été happée par la mondialisation, ou « recompradorisée » (avec la complicité des bourgeoisies locales, agissant comme des relais du capital étranger)

Au Moyen Orient, les États-Unis soutiennent des dictateurs, balkanisent les États rebelles, soutiennent la colonisation de la Palestine et la guerre génocidaire menées par l’État sioniste. 

En Amérique latine, on retrouve à peu près la même logique : les États-Unis ont dépensé 20 milliards de dollars pour soutenir l’extrême-droite en Argentine, capturé le président vénézuélien et asphyxient Cuba, en espérant provoquer une guerre civile, en vain. 

La Russie post-guerre froide a aussi été balkanisée puis recompradorisée, jusqu’à ce que Poutine, au début des années 2000, rétablisse un État plus fonctionnel que sous l’ère Eltsine, certes toujours très anti-communiste, mais provocant tout de même un certain soulagement dans la population. Il a domestiqué les oligarques présents dans les secteurs de la défense et des hydrocarbures en instaurant une symbiose extractiviste entre ces groupes et l’État, avant d’envahir l’Ukraine en réaction à la progression du capital euro-étasunien depuis la fin de la guerre froide et à l’élargissement de l’OTAN à l’Est[

Même le principal rival des États-Unis accepte les règles de la mondialisation définies par les US. La Chine achète des bons du Trésor US (certes à un rythme moindre), elle commerce largement avec Israël et n’a pas défendu Maduro, Cuba ou l’Iran[19] contre les US, comme elle le fit sous Mao au Vietnam, permettant une victoire décisive. 

Nous n’assistons donc pas, pour le moment, à une transition vers un ordre dominé par la Chine du point de vue matériel. En reprenant les critères de la puissance structurelle définis par Susan Strange il est vrai que la puissance productive s’est largement déplacée vers la Chine et qu’elle intègre de plus en plus de pays du Sud dans les « nouvelles routes de la soie ». Mais la puissance monétaire et militaire demeure organisée autour des États-Unis. Si les flux d’IDE de la Chine (12% des flux mondiaux en 2019 selon les chiffres de l’OCDE) dépassent désormais ceux des US (5%), sa monnaie ne représente que 5% des réserves de change mondiales et le pays n’a qu’une seule base militaire dans le monde – contre 60 % pour le dollar et 800 bases étasuniennes. Cependant, du point de vue de l’hégémonie et donc de l’image des États-Unis dans le monde, on observe une situation plus nuancée. La Chine séduit plus au Sud de par des financements non conditionnés politiquement dans un contexte où les US n’ont jamais vraiment été hégémoniques, comme en atteste les nombreux recours à la force mentionnés ci-dessus – à la différence de l’Europe, sans doute l’une des rares régions avec le Canada et le Japon où l’hégémonie est « intégrale » depuis 1945. 

Plus globalement, il apparaît clairement que les États-Unis restent l’ennemi principal à l’échelle mondiale, même si la Chine constitue un rival de poids de plus en plus séduisant. 

Aujourd’hui, seuls certains États qualifiés de « rogue states » ou de terroristes par les US sont effectivement anti-étasuniens (Corée du Nord, Cuba, Venezuela avant la capture de son président, Iran, parmi d’autres). Mais cette résistance se fait au prix de lourdes sanctions économiques dont l’objectif est de scinder le pays en deux « camps » pour susciter une guerre civile : par exemple, en Iran, entre d’un côté, un régime autoritaire qui ne tolère pas d’opposition interne pour assurer la survie de l’État et la reproduction d’une bourgeoisie nationale (à différencier du Venezuela  d’avant le 3 janvier dont les « traces » de socialisme sont plus marquées, et à fortiori de Cuba qui n’est pas un pays capitaliste); de l’autre, des opposants souvent aidés par les US et Israël. En créant cette binarité par la force, les États-Unis cherchent à étouffer une troisième option, celle de la souveraineté nationale. 

En résumé, la gauche d’aujourd’hui, particulièrement depuis la France, dispose de maigres cartes à jouer : les US dominent quasiment le monde entier, la Chine accepte les règles du capitalisme mondialisé, et, globalement, les États qui affaiblissent les US et défendent la Palestine, comme l’Iran, ne sont pas de gauche.

Que faire ? Il faut faire avec et, pour cela, être stratège. Ce qui veut dire profiter des espaces ouverts par l’émergence de la Chine, tout en avançant une carte plus radicale. Cette carte, c’est l’autonomie nationale, y compris pour un pays du Nord comme la France, à condition de la désoccidentaliser. 

Désoccidentaliser la France

Pour poser la redoutable question stratégique, il faut déjà pouvoir y voir plus clair. Pour cela, il faut en finir avec l’anti-impérialisme moral, Cette posture qui consiste à mettre sur un pied d’égalité l’autoritarisme des pays du Sud et l’impérialisme de la plus grande puissance mondiale et de ses alliés dont la France, sans s’attaquer directement à l’ennemi principal. 

En réalité, la diabolisation des régimes semble parfois rejoindre le discours néoconservateur sur les régimes voyous et le discours néolibéral qui voit dans l’État et la souveraineté nationale un obstacle. Si la résistance palestinienne, la résistance libanaise, l’Iran, le Venezuela, Cuba ou la Chine sont visés par les US, ce n’est pas parce qu’ils ne respectent pas les droits de l’homme mais parce qu’ils sont un obstacle objectif et idéologique au projet de mondialisation porté par les US depuis 1945 et donc à l’accumulation du capital étasunien. 

Une fois débarrassé de cette vision morale, on voit se dessiner des perspectives plus favorables, dans ce monde moins unipolaire et plus désoccidentalisé, qu’à l’époque de la mondialisation heureuse chapotée par les US. 

D’abord, en défiant les US à partir des règles qu’ils ont eux-mêmes créées, la Chine permet de révéler au monde la vraie nature des US, un empire qui n’hésite pas à recourir à la force et à violer le droit international qu’il a lui-même mis en place pour protéger ses intérêts au sortir de la guerre. Et ce « deux poids, deux mesures » se fait de plus en plus sentir. Selon les sondages, 65 pays sur les 84 interrogés considèrent que les US sont la principale menace pour la paix, rejoignant le constat précédent de l’affaiblissement de l’hégémonie US[21]. En France, la grande majorité de la population s’oppose à une guerre contre l’Iran et contre la Russie mais ne va pas jusqu’à partager le sentiment des 65 autres pays (en majorité du Sud) 

Ensuite, il faut prendre la Chine pour ce qu’elle est : un obstacle objectif à la chaîne impérialiste occidentale dominée par les US qui, en affaiblissant l’ennemi principal, redonne une marge de manœuvre à la gauche dans le monde pour impulser une stratégie d’autonomie nationale, cette gauche qui auparavant été coincée entre les US et un régime autoritaire, qu’il soit pro- ou anti-US.  

Au Sud, en offrant des perspectives de diversification du commerce, la Chine permet à la gauche de jouer sur la concurrence avec les US pour obtenir des financements les moins conditionnés possibles, comme c’est le cas aujourd’hui au Brésil ou au Mexique.

Au Moyen-Orient, l’Iran qui était asphyxié par les sanctions US a retrouvé une marge de manœuvre grâce aux investissements chinois. Conjugué à la résistance libanaise et palestinienne que le pays soutient, l’Iran a réussi à faire reculer l’empire. Il faut s’en réjouir ! L’Iran, ce « voyou », a même conditionné son cessez-le-feu avec les US à un cessez le feu sur tous les fronts au Moyen-Orient, dont le front libanais. Dans cette nouvelle conjoncture, on n’entend moins parler de normalisation avec Israël chez les alliés traditionnels des US, comme l’Arabie Saoudite ou la Turquie. Ces victoires qui sont le fruit d’une alliance entre États (Chine, Iran) et résistances (palestinienne, libanaise, yéménite) contrastent vivement avec la situation à Cuba où la solidarité « par le bas », des peuples, bien qu’éminemment nécessaire à défaut d’un soutien plus conséquent de la Chine, n’a pas permis à l’État cubain de résister face à la pression étasunienne. Il est temps que la gauche intègre le rôle des États, en particulier celui de la Chine, et joue sur les contradictions géopolitiques mondiales, sans quoi elle est condamnée à l’impuissance politique. 

De même en Europe, le commerce avec la Chine, notamment de renouvelables, offre une perspective de diversification et de moindre dépendance vis-à-vis des US, et une potentielle crise du capital fossile. 

Depuis la France, il faut se saisir de cette désoccidentalisation du monde qui affaiblit notre bourgeoisie pour mettre en avant une stratégie d’autonomie nationale qui affaiblisse encore plus l’ennemi principal. Ce qui implique, sur le front interne, pour le candidat de la gauche de rupture, de constituer un bloc social, populaire, qui soit le moins dépendant de la puissance étrangère qui contrôle des pans entiers de notre économie. Très concrètement, plusieurs mesures de « déconnexion » sont nécessaires : sortir de l’euro et de l’UE (pour mettre fin à la libre circulation des capitaux et récupérer le contrôle du circuit du Trésor) et des institutions qui renforcent notre bourgeoisie à l’échelle internationale, à commencer par l’OTAN et les institutions financières internationales qui permettent aux filiales occidentales de s’implanter au Sud et de rapatrier le profit. 

Sur le front externe, une telle déconnexion n’est pas synonyme d’autarcie : créer de nouvelles relations avec les pays les moins dépendants des US, comme la Chine ou la Russie, par exemple pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Évidemment, afin de ne pas renforcer les bourgeoisies de ces États et leur autoritarisme, de telles coopérations doivent nécessairement s’accompagner d’un soutien sans ambiguïté aux forces sociales les plus progressistes de ces pays, à la condition qu’elles ne soient pas pro-US – comme le fait, par exemple LFI en apportant son soutien aux déserteurs russes et ukrainiens – ou à la condition qu’elles jouent sur les rivalités géopolitiques pour mettre en avant un développement aussi autonome que possible. 

Et c’est là qu’on voit bien qu’il existe une autre option que celle qui nous est proposée par l’antiimpérialisme moral, celle d’une alliance « par le bas » contre les régimes autoritaires avec le soutien des Etats-Unis: affaiblir notre bourgeoisie, en l’occurrence la chaîne impérialiste principale, c’est affaiblir la course à la concurrence mondiale dans laquelle s’inscrivent tous les pays, aujourd’hui plus ou moins autoritaires; c’est desserrer l’étau de la mondialisation et des sanctions et la pression à l’exploitation des classes populaires pour rester dans la course au profit mondial; c’est, in fine, donner de la force aux opposants politiques du Sud qui ne sont pas pro-US pour stimuler un développement plus autonome. L’expérience palestinienne ou syrienne l’a bien montré : le soutien des États-Unis aux peuples transforme les luttes des récepteurs en une lutte néolibérale, recompradorisée, et donc alignée politiquement sur l’hégémon.

Désaméricaniser la France affaiblit son empire, mais il faut aller plus loin : créer d’autres relations avec le Sud, moins inégales et exploiteuses, par exemple en mettant fin au franc CFA, ce qui implique aussi une certaine décroissance au Nord, et non le mythe de la reprise de la croissance indéfinie.

Force est de constater que quand on parle de désoccidentalisation de la France, le candidat qui s’en rapproche le plus c’est celui de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Sur le front interne, le programme de LFI refuse une alliance avec le capital étasunien et les multinationales françaises qui en dépendent ; sur le front externe, il propose un protectionnisme solidaire et la sortie de l’OTAN. 

Cette opposition à l’empire US est l’aspect le plus important du programme, un programme qui a su tirer les leçons de la grande défaite des années 1980. À mon avis, c’est sur cette opposition que le mouvement social ne devra rien lâcher car elle conditionne tout le reste, à la fois le succès d’un programme de rupture et notre capacité à lutter contre notre propre impérialisme. 

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13.07.2026 à 09:24

Notre pays brûle et nous regardons ailleurs.

aplutsoc2

Aujourd’hui 13 juillet 2026, l’incendie qui fait rage depuis dimanche en forêt de Fontainebleau, dans le sud de la région parisienne, est d’une ampleur exceptionnelle alors que deux avions bombardiers ont été envoyés pour lutter contre le sinistre, une première en Ile-de-France. L’incendie a franchi l’A5 et la ligne TGV avant d’être fixé, le trafic ferroviaire reste […]
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Aujourd’hui 13 juillet 2026, l’incendie qui fait rage depuis dimanche en forêt de Fontainebleau, dans le sud de la région parisienne, est d’une ampleur exceptionnelle alors que deux avions bombardiers ont été envoyés pour lutter contre le sinistre, une première en Ile-de-France.

L’incendie a franchi l’A5 et la ligne TGV avant d’être fixé, le trafic ferroviaire reste lui très perturbé. Toutefois, un autre incendie dans le secteur menace des communes limitrophes de l’autoroute A6 rendant la circulation compliquée ou interdite précise la préfecture.

Le ministre de l’intérieur a fait état de « déjà 17.000 hectares brûlés » dans les forêts françaises et de 250 départs de feux enregistrés samedi.

 D’après les premières estimations fournies par l’Association nationale interprofessionnelle de la volaille de chair, entre 2,5 et 3 millions d’oiseaux sont morts en une semaine dans le seul Grand Ouest.

Trois réacteurs nucléaires, situés au bord de fleuves, sont à l’arrêt et huit autres fonctionnent à puissance réduite en raison de la chaleur a annoncé EDF.

Les rivières se tarissent, les nappes souterraines s’affaiblissent et les restrictions d’usage de l’eau se multiplient. 

Environ 5.000 foyers sont toujours privés d’électricité samedi soir dans le Sud-Ouest, selon Enedis, après le passage d’orages et de nombreux impacts de foudre dans la nuit de vendredi à samedi.

Météo-France relève des témpératures supérieures à 40° dans plusieurs départements dimanche.

Ce qui précède n’est pas une dystopie mais un simple collage de lignes tirées du journal Le Monde de ces dernières quarante-huit heures. On doit ajouter à ce triste tableau les plus de 2.000 morts supplémentaires, essentiellement à domicile, provoqués par le précédent épisode caniculaire de juin dernier en attendant un nouveau décompte morbide alors que nous ne sommes pas encore en août, traditionnellement le mois le plus chaud de l’année.

Pourtant, l’attention publique reste captée par le feuilleton politique quotidien. Nous discutons des prochaines échéances électorales pendant que les conditions matérielles de notre existence se dégradent sous nos yeux.

Pris isolément, chacun de ces faits relève de la rubrique « Actualités ». Assemblés, ils composent une autre image : celle d’un pays qui entre dans un régime climatique inédit. Ce n’est plus une succession d’événements, c’est un changement d’époque qui appellera à un changement de régime politique.

LD

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12.07.2026 à 15:12

Antimilitarisme de gauche et mythe de l’Europe-puissance.

aplutsoc2

Présentation, par Vincent Présumey. Délibérément, je mets en regards ici deux articles qui donnent des éléments, apparemment ou réellement, contradictoires, et qui sont à mon avis plutôt complémentaires, pour engager une discussion sérieuse sur les questions militaires, singulièrement ici la question de l’industrie militaire, en Europe : L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine d’Adam Novack et […]
Texte intégral (15565 mots)

Présentation, par Vincent Présumey.

Délibérément, je mets en regards ici deux articles qui donnent des éléments, apparemment ou réellement, contradictoires, et qui sont à mon avis plutôt complémentaires, pour engager une discussion sérieuse sur les questions militaires, singulièrement ici la question de l’industrie militaire, en Europe : L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine d’Adam Novack et Jean Batou, militants respectivement slovaque et suisse de la IV° Internationale, et Contre l’antimilitarisme de gauche du militant socialiste démocratique ukrainien Vladislav Starodubtsev.

L’article d’Adam Novack et Jean Batou est extrêmement intéressant et bien documenté.

Il établit en quoi consistent les stratégies capitalistes, similaires selon les bases nationales des capitaux, mais, de fait, principalement allemandes, de captation des ressources ukrainiennes par le biais notamment de la dette « publique » et privée, ce vieux mécanisme de spoliation.

Ces ressources sont agricoles, minières et minérales (les terres rares), mais elles comportent aussi une ressource nouvelle et récente : la production d’armements, y compris un nouveau secteur industriel militaire distinct des « oligarques », avec les compétences développées sur le tas par la résistance et l’auto-organisation populaires et dans l’armée, notamment la technologie des drones, de l’IA et des bases de données qui s’ensuivent.

Il faut, ici, compléter l’approche principalement « économique » de l’article d’A. Novack et J. Batou pour souligner l’extrême importance politique et militaire de cette dimension. Depuis 2022 mais surtout lorsqu’il a fallu que le peuple ukrainien résiste à l’offensive de Donald Trump, se sont développées une ingénierie et des capacités, comprenant les capacités intellectuelles, propres à l’Ukraine et uniques au monde à ce stade, qui modifient le rapport de force.  

J’y reviendrai je l’espère dans un article récapitulatif, mais il apparaît, me semble-t-il, que cette dimension d’infusion de l’auto-organisation sur le plan de la technologie militaire et maintenant jusque dans les approches tactiques et stratégiques, s’est accélérée singulièrement depuis la « révolution des cartons » pour l’Etat de droit et contre les oligarques, de l’été 2025.

Le capital d’Europe, singulièrement allemand, tente maintenant d’exploiter cette ressource exactement comme dans les cas du « land grabbing » exploitant les capacités foncières et les sols agricoles, ou de l’extractivisme : en complément du refus d’aider l’Ukraine au point qu’elle soit victorieuse et ne provoque la chute de Poutine, bien explicité dans la première partie de cet article, nous assistons à la tentative de captation du savoir-faire et des acquis militaires de l’Ukraine.

De même, l’évolution des politiques envers les réfugiés vise à contraindre une population principalement féminine et qualifiée à accepter de travailler sur place, dans des Etats de l’UE, en étant sous-payée.

Mais ces indications importantes de l’article d’A. Novacq et J. Batou entrent à mon avis en contradiction avec plusieurs de leurs formulations imprécises sur une soi-disant « Europe-puissance » et sur un « capital européen », voire « occidental ». Le choix d’accréditer ce mythe propagandiste de l’ « Europe-puissance » jusque dans le titre de l’article est de ce fait problématique.

En fait, le propre exposé des deux auteurs montre très bien qu’en dépit des discours des institutions de l’UE affirmant l’ « Europe-puissance », comme de leurs détracteurs poutiniens accusant l’Europe en tant que puissance d’être la principale fauteuse de guerre actuelle, il n’y a pas d’Europe-puissance, mais des puissances impérialistes européennes distinctes, et que celle qui a une longueur d’avance – aussi, en partie, parce qu’elle y est poussée par son propre affaiblissement- dans la tentative de captation des ressources ukrainiennes, c’est l’impérialisme allemand, et non pas « européen ».

L’article de Vladislav Starodubtsev, dont nous reprenons ici la traduction récemment parue sur Réseau Bastille, est une illustration de cet effort intellectuel et de cette auto-organisation ukrainiennes qui, avec la dissuasion numérique et les drones, ont tant à nous apporter aussi politiquement : car nous avons là un militant ukrainien de gauche qui tente d’aborder les questions de défense en se plaçant « à notre place », dans la mesure où « nous » n’en sommes encore guère capables – nul doute que cet article va horrifier dogmatiques et pacifistes imaginaires mais d’autant plus attachés à cette étiquette ; et sans doute l’un des points qui les rendra le plus fébriles est-il le rapprochement entre dépenses militaires et dépenses sociales, qui est pourtant logique d’un point de vue socialiste, voire simplement keynésien, à condition de préciser qu’il ne vaut pas pour toute dépense militaire, et à mon avis pas pour le nucléaire.

L’immense intérêt de l’article de Vladislav est qu’il envisage, justement, les questions militaires du point de vue de ce que serait une « Europe-puissance » réellement existante – mais pas une Europe-puissance impérialiste, une Europe-puissance voulant se défendre, démocratique et sociale.

Et, ce faisant, ce qu’il souligne, ce sont les faiblesses militaires des Etats européens, et plus encore, au passage, des Etats-Unis, dont l’énorme budget militaire encore démultiplié par Trump est largement parasitaire.

Je suis d’accord avec Vladislav, comme d’ailleurs avec le Trotsky inconnu de 1940, pour dire que les internationalistes doivent cesser, de toute urgence, d’avoir peur d’être militaristes.

La conclusion socialiste, révolutionnaire et démocratique, à laquelle doivent conduire ces constats, est celle de la nécessité, du point de vue de la défense, de l’expropriation des capitaux des trusts industrialo-financiers de l’armement, de Thalès à Rhein-Metal, en vue de faire de ce secteur vital un secteur socialisé gouverné démocratiquement.

Ce qui, ajouterais-je, permettrait une coopération avec les nouvelles ressources ukrainiennes en lieu et place de leur pillage, et une réorientation planifiée vers la dissuasion numérique, par l’abandon de la dissuasion des armes de destruction de masse notamment nucléaires.

C’est ainsi que si, superficiellement, l’article de Vladislav peut sembler pécher par une position que certains interprétes de l’article de Jean et Adam qualifieraient d’ « impériale-européenne », il souligne en vérité l’inexistence (et c’est tant mieux !) d’une Europe-puissance impérialiste, et le besoin d’une Europe-puissance socialiste et démocratique.

Vincent Présumey.

NB : les mots et passages mis en caractère gras le sont par moi, pour attirer l’attention sur les points les plus saillants des deux articles.

Adam NOVACK et Jean BATOU.

L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine.

Assez pour résister, pas assez pour gagner

L’Union européenne et le Royaume-Uni représentent à eux seuls près de 30 % des exportations mondiales d’armement et disposent de stocks suffisants pour permettre à l’Ukraine de mener des contre-offensives afin de reprendre les territoires occupés.

L’aide militaire fournie a été suffisante pour permettre à l’Ukraine de résister, mais pas pour lui permettre de l’emporter. Il ne s’agit pas d’un problème logistique. Les puissances européennes cherchent à conclure un accord avec Moscou qui limite l’influence russe en Ukraine ; elles ne souhaitent pas un changement de régime imprévisible en Russie et craignent qu’une victoire ukrainienne ne le provoque. Washington est disposé à faire davantage de concessions que Berlin, Paris ou Londres. Leur désaccord porte sur les modalités, non sur le principe.

La chronologie des livraisons est révélatrice. En mai 2023, l’Ukraine avait sollicité la fourniture de missiles de croisière allemands Taurus, dont la portée est suffisante pour frapper les infrastructures logistiques et les centres de commandement russes suffisamment loin derrière la ligne de front. Cette demande avait été rejetée, puis refusée obstinément pendant plus de trois ans.

Le chancelier Scholz avait justifié ce refus en déclarant qu’il ne voulait pas que l’Allemagne soit associée à un système qui pourrait frapper « à n’importe quel moment et en n’importe quel lieu » — y compris, avait-il alors précisé, des cibles situées à Moscou. Jusqu’en novembre 2024, les États-Unis et leurs partenaires européens ont aussi imposé des restrictions à l’utilisation par l’Ukraine de missiles occidentaux à longue portée contre des objectifs situés à l’intérieur du territoire russe, contraignant Kyiv à subir des frappes issues de positions qu’elle n’était pas autorisée à atteindre en réplique.

Selon Taras Bilous, historien du social, aujourd’hui engagé dans les Forces armées ukrainiennes, cette prudence politique a eu des conséquences militaires directes :

« Cette crainte a été l’une des raisons de l’extrême prudence de l’administration Biden, laquelle a conduit à prolonger la guerre et, par conséquent, à provoquer des milliers de morts, la destruction de villes et, plus généralement, des conséquences socio-économiques beaucoup plus graves. »

L’Ukraine s’est adaptée en augmentant massivement sa production militaire nationale — d’un milliard de dollars en 2022 à 12 milliards de dollars en 2025 — réduisant ainsi, sans toutefois l’éliminer, sa dépendance à l’égard des décisions occidentales en matière d’approvisionnement. Mais, selon Bilous, la fenêtre d’opportunité s’est entretemps refermée :

« Les possibilités existaient jusqu’à la fin de l’automne 2023. Les pertes et les défaites subies alors par la Russie avait conduit à la rébellion d’Evgueni Prigojine. Si les pertes russes avaient été encore plus importantes, cela aurait pu déstabiliser davantage le régime. Malheureusement, cela ne s’est pas produit, en partie à cause des erreurs du commandement des forces armées ukrainiennes, mais surtout en raison de l’extrême prudence de l’administration Biden et de l’Union européenne. Ils ont trop longtemps différé la livraison d’armes, refusant d’abord de fournir certains types d’armements ; lorsqu’ils ont finalement accepté de les fournir, il était déjà trop tard. Dès lors que le conflit s’est transformé en guerre d’attrition, nos chances se sont considérablement réduites. »

Les conditions politiques de cette stratégie de calibrage ont été renforcées de l’intérieur même de l’Europe : la Hongrie de Viktor Orbán a bloqué ou retardé les programmes d’aide collective de l’Union européenne, tandis qu’un « camp de la paix » plus large parmi les citoyen·nes européens — particulièrement influent en Europe méridionale et occidentale — s’est constamment prononcé dans les enquêtes d’opinion en faveur d’un cessez-le-feu immédiat, même au prix de concessions territoriales de l’Ukraine et des droits de sa population.

Cette retenue n’a cependant pas empêché un engagement industriel croissant. L’Allemagne est aujourd’hui le principal partenaire militaire de l’Ukraine. Rheinmetall, son plus grand groupe d’armement [1], exploite depuis juin 2024 un centre de maintenance de véhicules blindés en Ukraine et prévoit d’y ouvrir en 2026 une usine de production de munitions d’artillerie d’une capacité de 300 000 obus par an. Cette société a signé un accord pour y fabriquer des véhicules de combat d’infanterie Lynx, un projet financé par Berlin. Les activités de recherche et de conception demeurent en Allemagne, tandis que la production est délocalisée en Ukraine. Le Danemark, qui ne produit lui-même aucun système d’armes majeur, finance quant à lui la production de matériel militaire directement sur le territoire ukrainien.

Son aide militaire est subordonnée aux calculs stratégiques de l’Europe. Là où les intérêts européens convergent avec ceux de Kyiv — maintenir la ligne de front — l’Ukraine reçoit un soutien. Là où ils divergent — sur les modalités d’un arrêt des hostilités, sur les contrats de reconstruction ou sur l’appropriation des technologies de défense ukrainiennes — l’Europe privilégie ses propres intérêts.

L’ajustement politique de l’aide militaire constitue le visage le plus visible de la stratégie européenne. L’architecture financière de l’économie de guerre est moins apparente, mais bien plus durable : elle a d’ores et déjà déterminé qui contrôlera la reconstruction de l’Ukraine avant même qu’un cessez-le-feu n’ait été conclu.

L’architecture de la dette

Les trois quarts de la dette publique ukrainienne sont détenus par des créanciers internationaux : l’Union européenne représente 44 % de la part de la dette extérieure, la Banque mondiale et le FMI 33 %, et les créanciers privés 18 % [2]. Le FMI considère cette dette comme insoutenable, tout en continuant à accorder des prêts à des taux supérieurs à 8 %. Les recettes fiscales de l’Ukraine ne couvrent plus que les dépenses de défense ; toutes les autres fonctions de l’État — retraites, hôpitaux, écoles — dépendent de prêts étrangers.

En 2025, le paiement des intérêts de la dette a dépassé le coût cumulé des retraites et des programmes sociaux. Les créanciers occidentaux utilisent déjà ce levier pour forcer la main de Kyiv en matière de privatisations, de droit du travail et de négociation des conditions de remboursement. Celui-ci s’étalera sur plusieurs décennies après un éventuel cessez-le-feu, et les puissances occidentales (et le Japon) exploiteront ce moyen de pression aussi longtemps que possible.

En décembre 2025, l’Union européenne avait fourni 223 milliards de dollars (195 milliards d’euros) d’aide à l’Ukraine. Soixante-cinq pour cent de cette aide étaient constitués de subventions, principalement sous la forme d’équipements militaires fournis sans contrepartie (83 milliards de dollars). En revanche, l’aide financière et économique a été accordée pour l’essentiel sous forme de prêts. Le programme d’endettement de 90 milliards d’euros adopté en avril 2026 — dont les deux tiers sont destinés aux acquisitions militaires — signifie que la majeure partie de l’aide européenne, militaire comme civile, repose désormais sur des prêts.

Au cours des premières années de la guerre, l’Union européenne fournissait directement des armes à l’Ukraine ; désormais, elle lui prête de l’argent pour qu’elle les achète elle-même. Soixante-quinze pour cent des marchés publics ukrainiens de défense sont réservés à des producteurs nationaux européens, ce qui confère à l’Union européenne, en tant que créancier, un moyen de pression non seulement sur l’État ukrainien, mais aussi sur sa base militaro-industrielle, particulièrement convoitée dans le contexte du réarmement européen.

L’Occident prend le contrôle de l’Ukraine non seulement par le biais de la dette publique, mais aussi par celui de la dette privée et de l’endettement des ménages. La politique ukrainienne du logement en temps de guerre est centrée sur le programme de prêts hypothécaires subventionnés eOselya : moins de 10 % de ses bénéficiaires sont des personnes déplacées à l’intérieur du pays, victimes de l’occupation russe et des bombardements depuis 2014. Parallèlement, le secteur des microcrédits s’est développé jusqu’à dépasser deux millions de prêts par trimestre.

Les Ukrainiens sont ainsi soumis à une financiarisation « par le haut » via la dette souveraine, et « par le bas » via un système de prêts hypothécaires et de crédits prédateurs qui se substituent à un encadrement des loyers, à de meilleurs salaires et à une véritable protection sociale. L’État emprunte auprès de créanciers de l’Union européenne et du FMI ; les citoyen·nes empruntent auprès d’organismes nationaux de microfinance. À aucun de ces deux niveaux il n’est question de transferts ou de politiques sociales : il s’agit uniquement de mécanismes d’endettement conçus pour extraire de la valeur, non pour en fournir.

La dette est le mécanisme de contrôle ; les ressources constituent l’enjeu. Les créanciers de l’Ukraine ont accordé leurs prêts à des conditions qui leur garantissent un puissant levier sur la reconstruction du pays. Or cette reconstruction ouvrira l’accès à une base de ressources que la stratégie industrielle européenne ne peut se permettre de laisser aux seules forces de la concurrence.

Les ressources : le véritable enjeu derrière la dette

L’Ukraine possède 25 des 34 matières premières « critiques » identifiées par l’Union européenne — lithium, titane, manganèse, graphite, uranium, fer, etc. — dont 40 à 50 % se trouvent cependant dans des zones occupées par la Russie. Ses infrastructures énergétiques et son potentiel en énergies renouvelables constituent également des atouts stratégiques majeurs. La prise de contrôle des ressources minérales ukrainiennes est devenue une priorité pour l’UE, qui dépend actuellement de la Chine pour 98 % de son approvisionnement en terres rares. L’accord minier conclu entre les États-Unis et l’Ukraine a révélé la position subordonnée et la faiblesse relative de l’Europe occidentale au sein du bloc dirigé par Washington. Un bloc européen renforcé cherchera rapidement à prendre le contrôle des ressources de son « voisinage » afin de soutenir sa stratégie industrielle.

L’accord sur les minerais signé entre les États-Unis et l’Ukraine le 30 avril 2025 donne un aperçu de ce qui pourrait se produire. Obtenu sous pression en échange de la poursuite du soutien militaire et du partage de renseignements, il crée un fonds d’investissement commun auquel l’Ukraine contribue pour 50 % des revenus provenant des nouveaux projets d’extraction, tandis que les États-Unis bénéficient d’une priorité sur les nouvelles licences. Le Royaume-Uni, la France et l’Italie négocient des dispositifs similaires. Les conditions d’accès aux ressources ukrainiennes vont donc être largement dictées par les créanciers du pays. Une part importante de ces actifs, notamment 25 % environ des gisements de lithium ukrainiens, se situe dans des territoires occupés par la Russie. La valeur de cet accord pour chacune des parties dépendra donc de l’issue territoriale de la guerre.

L’Ukraine possède entre 20 et 25 % des terres agricoles les plus fertiles du monde, les célèbres « terres noires » (tchernoziom), mais un quart de celles-ci se trouve actuellement dans des zones occupées par la Russie. Des contrats de bail ont permis à des oligarques ukrainiens, à des fonds de capital-investissement américains, à des fonds souverains du Golfe et à des groupes agro-industriels européens de prendre le contrôle effectif d’environ 28 % des terres arables du pays.

Ces acquisitions ont été opérées en temps de guerre, malgré l’interdiction formelle de toute appropriation foncière étrangère, en dépit de l’opposition de 87 % des Ukrainien·nes à la libéralisation du marché de la terre. La combinaison de l’occupation militaire et de la concentration des baux durant la guerre signifie que le contrôle effectif de Kyiv sur ses terres les plus productives est aujourd’hui nettement inférieur à ce que laissent penser les chiffres d’avant-guerre. Cette concentration du contrôle foncier entre les mains de grands holdings agricoles — étrangers comme nationaux — pèsera lourdement sur les conditions de toute reconstruction agricole d’après-guerre.

Les réformes du code du travail adoptées pendant la guerre — suspension de la négociation collective, allongement du temps de travail, affaiblissement des protections contre le licenciement — transforment l’économie en pleine période de conflit. Vingt pour cent des universitaires et chercheurs ukrainiens se trouvent désormais à l’étranger ; l’harmonisation avec les standards éducatifs occidentaux accélère cette fuite, transformant ce qui est présenté comme des partenariats en véritables filières d’exportation des talents. Une reconstruction réelle nécessitera pourtant des ingénieurs, agronomes et administrateurs dont le départ est simultanément encouragé par ce processus.

La question de savoir qui exploitera les ressources de l’Ukraine, à quelles conditions, et qui captera les profits qui en découleront demeure ouverte. Elle sera tranchée par la confrontation entre le capital ukrainien et le capital des puissances occidentales et du Japon — une confrontation dont les règles sont déjà en train d’être écrites, en temps de guerre, par la partie la plus forte.

Fractions rivales du capital et consensus de classe

Les oligarques ukrainiens ont été affaiblis — on comptait dix milliardaires dans le pays en 2021, ils ne sont plus que deux en 2026 — mais ils continuent de jouer le rôle de relais entre les investisseurs étrangers et les actifs ukrainiens. Certains se sont repositionnés dans le secteur bancaire. Les obligations d’État émises pour financer l’effort de guerre offrent un rendement de 16 à 18 % en hryvnia (monnaie ukrainienne), soit un rendement réel d’environ 8 %. Cette fraction recomposée de l’oligarchie conserve ainsi sa fonction d’intermédiaire : son intérêt réside moins dans la production elle-même que dans son rôle de courtier dans l’attribution des contrats de reconstruction évitant des procédures de marchés publics transparentes.

Une nouvelle fraction du capital, centrée sur les technologies de défense, est en train d’émerger. Depuis 2022, 1,8 milliard de dollars (1,57 milliard d’euros) de capital-risque étranger ont été investis dans ce secteur. UForce, fabricant des drones navals Magura, a atteint le statut de licorne (terme dans le domaine du capital-risque qui signifie qu’une entreprise non cotée en bourse est estimée à au moins un milliard de dollars). Swarmer, spécialisée dans les systèmes de contrôle de drones par intelligence artificielle, a fait son entrée au Nasdaq en mars 2026.

Cette nouvelle fraction du capital possède un atout dont les oligarques affaiblis sont dépourvus : une propriété intellectuelle et des capacités d’ingénierie éprouvées au combat, développées dans les conditions d’une guerre de haute intensité que les entreprises occidentales ne peuvent reproduire en laboratoire. Son intérêt est donc de conserver le contrôle de cette propriété intellectuelle plutôt que de la laisser filer dans des structures européennes de coentreprises (joint ventures).

Le capital occidental — créanciers européens et américains, entreprises chargées de la reconstruction, fonds de capital-investissement déjà implantés à travers les baux agricoles — cherche à obtenir un accès privilégié aux contrats et aux concessions, grâce au levier que lui confère la dette, plutôt qu’en s’en remettant au jeu de la concurrence. Le mécanisme est le suivant : le pouvoir des créanciers conduit à imposer des conditions dans les procédures de marchés publics, lesquelles ouvrent la voie à des prêts liés (tied lending) et à des coentreprises qui transforment une propriété intellectuelle ukrainienne en un produit certifié allemand. Il ne s’agit pas d’une concurrence de marché, mais de la conversion de la dette en prise de contrôle sur l’appareil industriel.

La reconstruction sera ainsi un terrain d’affrontement entre ces trois fractions du capital. Les oligarques affaiblis s’opposent à des procédures transparentes de passation des marchés qui les évinceraient de leur rôle d’intermédiaires. La nouvelle fraction des technologies de défense subit des pressions pour transférer sa propriété intellectuelle, acquise dans les conditions du combat, vers des coentreprises européennes — transformant ainsi une innovation ukrainienne en produit certifié européen — sous peine de restrictions à l’exportation et d’un tarissement des financements. Quant au capital occidental, il utilise le levier de la dette pour obtenir un accès préférentiel aux marchés avant même que des conditions de concurrence ne soient établies.

Derrière cette rivalité entre fractions du capital se dessine toutefois un consensus de classe. Les réformes du code du travail adoptées en temps de guerre — suspension de la négociation collective, allongement de la durée du travail, affaiblissement des protections contre les licenciements — ont été adoptées avec le soutien du patronat ukrainien et sous la pression des créanciers occidentaux, qui en faisaient une condition de leur aide. La concurrence pour le partage des bénéfices de la reconstruction ne s’étend donc pas à la question du traitement réservé aux travailleurs·euses.

L’intégration du capital ukrainien dans les structures européennes ne relève pas seulement d’une série de contrats ou de décisions prises par des entreprises individuelles. Elle traduit une réorganisation de la géographie industrielle européenne dans laquelle l’Ukraine est appelée à occuper une position spécifique et subordonnée — une position qui porte un nom et qui s’inscrit dans une longue histoire.

L’Ukraine et la nouvelle Mitteleuropa

La course aux armements engagée par les principales puissances européennes répond au durcissement des rivalités pour le contrôle des sources de matières premières et des marchés à l’échelle mondiale — au sein de l’UE, le terme en vogue, c’est « l’autonomie stratégique ». Ce retour en force de l’Europe-puissance repose sur une longue histoire impériale, dont témoigne le réseau de bases militaires de la France et du Royaume-Uni, en Afrique, au Moyen-Orient, dans l’océan Indien et même en Amérique. Le soutien politique indéfectible et les livraisons massives d’armements de l’UE et du Royaume-Uni à Israël et aux pétromonarchies du Golfe montrent aussi le rôle joué par « l’Europe démocratique » dans cette région du « Sud Global ».

De façon plus générale, le découplage partiel avec Washington impose aux États de l’UE et au Royaume-Uni un effort de rattrapage dans les domaines technologiques où ils accusent le retard le plus marqué, en particulier l’IA, le cloud computing, les semi-conducteurs avancés, les batteries, les drones, les technologies spatiales et les biotechnologies. Une progression rapide sur ces terrains nécessite la mobilisation d’importants financements publics, que favorisent une forte intégration de la R+D civile et militaire.

Cette question se pose à l’Europe à un moment où sa principale locomotive économique, l’Allemagne, s’essouffle et doit repenser une partie de son modèle industriel. Dans une économie mondiale plus segmentée et en croissance ralentie, l’économie allemande tisse des liens de plus en plus étroits avec les Pays-Bas, les pays scandinaves et ses chaînes de valeur en Europe centrale et orientale (PECO).

On voit ainsi se développer une « fabrique allemande élargie à l’Est » — conception et assemblage final en Allemagne, sous-traitance en Pologne, République tchèque, Slovaquie. Cette zone est depuis les années 90 restée cantonnée aux industries traditionnelles : la Slovaquie est devenue le plus grand producteur mondial d’automobiles par habitant, dans des succursales de multinationales étrangères. L’Ukraine émerge comme la frontière orientale de ce redéploiement — source de matières premières, marché de reconstruction et réservoir de main-d’œuvre qualifiée.

Le terme Mitteleuropa avait connu une grande popularité dans l’empire allemand à la fin du XIXe siècle : durant la Première Guerre mondiale, le Deuxième Reich avait jeté son dévolu sur un vaste espace continental, de la Belgique à l’Ukraine, afin de s’imposer face aux empires français et britannique. La Seconde Guerre mondiale a marché sur les mêmes traces. Et la question se repose aujourd’hui dans des termes très différents. Ainsi, le recentrage allemand sur sa zone d’influence peut entrer en tension avec l’intégration européenne autour du couple franco-allemand — cela n’empêche pas des collaborations importantes (société KNDS, canon Caesar et char Leopard). Cet antagonisme traduit le fait que l’Europe est dominée par plusieurs puissances impérialistes aux histoires chargées et aux intérêts partiellement divergents.

La reconstruction de l’Ukraine ne sera pas un monopole européen. Les entreprises turques et chinoises — compétitives sur les prix et les délais — sont explicitement identifiées par les analystes européens comme le principal obstacle à la captation européenne des marchés. Dans ce contexte, l’Allemagne structure l’architecture financière : la KfW (Kreditanstalt für Wiederaufbau, banque publique allemande de développement) a constitué un fonds européen de reconstruction avec la France, l’Italie et la Pologne, aux côtés de la Banque européenne d’investissement (BEI) et de la Commission européenne, visant à mobiliser 6 à 7 milliards d’euros pour les infrastructures énergétiques, l’industrie et la logistique.

HHLA, l’opérateur portuaire et logistique hambourgeois, a déjà acquis 60 % du terminal intermodal Eurobridge, contrôlant ainsi le corridor ferroviaire et de fret entre l’Ukraine et l’UE. L’industrie allemande se prononce simultanément pour des financements liés — conditionnant l’aide à la reconstruction à des contrats de fournitures allemands. Créanciers et entrepreneurs convergent.

Ce que signifie « partenariat » en pratique

Le secteur des drones est l’endroit où cette logique d’absorption est la plus visible et la plus lourde de conséquences. Au début de l’année 2026, le PDG de Rheinmetall, Armin Papperger, a qualifié la production ukrainienne de technologie rudimentaire assemblée par des « femmes au foyer dans leurs cuisines ». Les données de terrain racontent une tout autre histoire. En 2025, les drones ukrainiens ont mené plus de 800 000 frappes confirmées, causant 90 % des pertes au combat russes — davantage que l’ensemble des autres systèmes d’armes réunis. Avant l’invasion à grande échelle, seulement 10 % de la production d’armement était domestique ; cette part dépasse désormais 50 %, et 75 % du budget d’acquisition d’armement en 2025 est allé à des fabricants ukrainiens.

La capacité ukrainienne dans le domaine des drones ne repose pas sur une production improvisée en attente de capitaux allemands. Il s’agit d’une technologie avancée, adaptée aux conditions spécifiques d’un pays en guerre, que l’industrie de défense européenne ne peut reproduire en laboratoire. Quatre années de guerre de drones de haute intensité ont produit une base de données de combat sur l’IA — identification autonome des cibles, coordination de nuées (swarm), adaptation à la guerre électronique — qu’aucun exercice ni aucune simulation ne peut générer. L’accès à ces données, ainsi qu’aux ingénieurs qui les ont développées, constitue l’une des fonctions principales des coentreprises (joint ventures).

C’est pour cela précisément que ce modèle existe : il ne vise pas à améliorer la production ukrainienne, mais à l’absorber dans des structures d’entreprises allemandes, certifiées par les circuits de commande publics allemands et financées par des capitaux allemands. Quantum Systems et Frontline Robotics ont ouvert une usine de production conjointe en Allemagne en décembre 2025 ; deux autres coentreprises ont suivi en avril 2026. Lorsque les sociétés ukrainiennes résistent à ce type d’absorption, des restrictions à l’exportation sont appliquées. Quantum Systems en a fait l’expérience en mai 2026, qui s’est vu barrer l’accès aux marchés occidentaux si elle n’acceptait pas les conditions de la coentreprise.

L’innovation ukrainienne intégrera ainsi les chaînes d’approvisionnement européennes non pas comme exportation ukrainienne, mais comme produit allemand intégrant le savoir-faire et les composants ukrainiens. La zone industrielle allemande élargie n’est pas seulement une structure de production. C’est aussi un marché du travail. Les pays qui forment son échelon de sous-traitance oriental sont les mêmes qui ont accueilli la plus grande part des réfugié·es ukrainiens — et qui réduisent désormais systématiquement les protections qui leur ont été accordées afin d’accroître la pression visant leur insertion à bas coût au marché du travail.

L’Ukraine, frontière orientale de l’Europe-puissance

Ces intérêts divergents expliquent que le programme ReArm Europe puisse prévoir un cadre commun et des incitations financières, mais qu’il n’envisage aucune intégration effective des efforts des pays membres. Une politique commune dans les domaines de la production d’armements et de l’organisation militaire supposerait une politique étrangère commune et des conceptions harmonisées en matière de défense que les principales puissances européennes sont loin de pouvoir mettre en œuvre. Ainsi, le développement d’un seul avion de combat de sixième génération se heurte à des rivalités industrielles insurmontables : la France et l’Allemagne viennent de rompre à ce sujet et l’Italie poursuit une collaboration avec le Royaume-Uni et le Japon.

En 2025, les dépenses militaires totales de l’UE, du Royaume-Uni et de la Norvège ont atteint 566 milliards de dollars (495 milliards d’euros), contre 954 milliards (834 milliards d’euros) pour les États-Unis, 335 milliards (293 milliards d’euros) pour la Chine et 191 milliards (167 milliards d’euros) pour la Russie. Ces données ne sont cependant pas comparables en termes de capacités militaires, parce qu’elles ne tiennent pas compte du montant des dépenses à parité de pouvoir d’achat (mPPP) — des pondérations permettant d’exprimer en dollars US le pouvoir d’achat des dépenses de chaque pays en matériel et services militaires.

Ces données montrent que les États-Unis sont clairement en tête, mais qu’ils sont talonnés par l’Europe — d’autant plus qu’on y ajoute l’Ukraine. En même temps, la Chine et la Russie ont un pouvoir d’achat militaire beaucoup plus élevé que ne le laissent supposer leurs dépenses au taux de change courant.

C’est ce retard quantitatif (mais aussi qualitatif) par rapport aux États-Unis que le programme ReArm Europe (900 milliards de dollars supplémentaires sur 5 ans) vise à réduire d’ici 2030. Le géant allemand Rheinmetall a multiplié sa production d’obus d’artillerie par dix de 2021 à 2025 et elle pourrait dépasser celle des États-Unis à l’horizon 2027 [3]. Pour la représentante de l’UE aux Affaires étrangères, l’Estonienne Kaja Kallas, « le moment est venu de transformer la puissance économique de l’Europe en force militaire ». Le commissaire européen à la défense, le Lituanien Andrius Kubilius, projette des investissements totaux de « 6 800 milliards d’euros dans le secteur militaire » d’ici 2035 : « ce sera un véritable big bang financier » [4].

Le 12 août 2025, le Financial Times révélait qu’en cinq ans, de 2020-21 à 2024-25, les chantiers en construction de l’industrie d’armement étaient passés de 0,9 à 2,8 millions de mètres carrés — « un tournant générationnel faisant passer l’Europe d’une production de temps de paix “juste à temps” à l’édification d’une base industrielle adaptée à une posture de guerre durable ». Cette volonté politique a provoqué une vague spéculative : de fin 2021 à fin 2025, les cours de l’allemande Rheinmetall AG ont été multipliés par 18 ; ceux du suédois Saab AB et de l’italien Leonardo S.p.A par 8 ; ceux du britannique BAE Systems et des français Dassault Aviation et Thales par 3. Durant la même période, l’indice Euro Stoxx 50 n’a été multiplié que par 1,4.

La capacité militaire envisagée par ReArm Europe à l’horizon 2030 ne concerne pas seulement sa frontière avec la Russie. C’est un instrument de l’Europe-puissance à vocation mondiale, dont l’Ukraine constitue aujourd’hui le théâtre le plus important. Sa dimension régionale dépasse d’ailleurs le cadre ukrainien : les États voisins — dans les Balkans occidentaux, dans le Caucase du Sud, en Afrique du Nord — font face à une Europe capable de soutenir ses exigences en matière de contrôle migratoire, d’accès aux ressources et aux marchés par des instruments plus contraignants que la diplomatie.

Réfugié·es et travail

Plus de 4,2 millions d’Ukrainien·nes vivent sous le régime de la protection temporaire de l’UE (4,5 millions en incluant le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse) [5]. L’Allemagne en accueille 1,15 million, la Pologne 950 000 et la République tchèque 390 000 [6]. L’Allemagne, la Pologne et la République tchèque ont émis près des deux tiers de toutes les décisions de protection temporaire depuis mars 2022. Ce sont les mêmes pays qui constituent l’échelon de sous-traitance de la zone industrielle allemande élargie. La Mitteleuropa n’est pas seulement une structure industrielle, c’est un marché du travail.

La tendance en Europe consiste à réduire les prestations afin de forcer les Ukrainien·nes à intégrer le marché du travail à tout prix. En Allemagne, celles et ceux qui sont arrivés après avril 2025 perçoivent des allocations de demandeurs d’asile plutôt que des prestations de citoyenneté. La République tchèque réduit les paiements d’un tiers si un·e réfugié·e n’est pas employé dans un délai de 150 jours. Une enquête du HCR, menée à la mi-2025, a montré que 57 % des réfugié·es en âge de travailler sont employés, mais que près de 60 % d’entre eux-elles occupent des emplois en dessous de leur niveau de qualification, soit deux fois plus que les nationaux des pays d’accueil dans des emplois peu qualifiés. Les femmes représentent 70 % de la population réfugiée ; les réductions de prestations poussent en particulier les mères de famille vers des emplois précaires et flexibles. La conception des politiques cible la fraction la plus vulnérable économiquement de la population réfugiée afin de maximiser la pression sur le marché du travail.

Le traitement différencié accordé aux Ukrainien·nes — statut plus rapide, droit au travail, prestations sans procédure d’asile complète — a été instrumentalisé par des partis de droite et des formations centristes opportunistes pour défendre un nivellement par le bas de la protection de tous les réfugié·es. Certains partis de gauche, dont le Sinn Féin en Irlande, ont adopté la même posture. La gauche a largement gâché l’occasion d’utiliser la sympathie envers les Ukrainien·nes pour plaider en faveur d’une extension de ces protections aux Palestinien·nes et à d’autres populations confrontées à la guerre et à des violences de masse.

Vingt pour cent du personnel académique et de recherche ukrainien se trouve désormais à l’étranger. L’harmonisation avec les normes éducatives occidentales accélère cette fuite : les partenariats entre universités ukrainiennes et occidentales fonctionnent comme des canaux d’extraction des talents hors du pays plutôt que comme des instruments de renforcement des capacités internes. La discipline du travail s’exerce aux deux extrémités : en Ukraine, les réformes de guerre ont suspendu la négociation collective et affaibli les protections contre les licenciements sous la pression des créanciers ; à l’extérieur de l’Ukraine, les réductions de prestations et la déqualification des compétences produisent le même résultat par d’autres moyens.

Le déficit démographique sera plus important que durant la guerre de Bosnie de 1992-95, période durant laquelle la protection temporaire a été inventée : seule la moitié des deux millions de personnes déplacées étaient revenues au pays en 2004. La diaspora ukrainienne est plus importante, mieux éduquée et plus profondément intégrée aux marchés du travail européens. La majorité restera durablement dans les pays d’accueil. L’Ukraine perdra ainsi une part significative d’une génération ; l’Europe occidentale gagnera une main-d’œuvre qualifiée à bas coût.

La stratégie européenne en matière de travail opère par le biais des politiques de prestations et des pressions du marché. Politiquement, elle s’exerce via le cadre d’intégration de l’UE — et là aussi, sa conception garantit une exposition de l’Ukraine aux marchés européens sans participation ukrainienne aux décisions de l’Union.

Une intégration sans droits

En mai 2026, le chancelier Merz a proposé un nouveau statut au gré duquel l’Ukraine participerait aux instances de décision de l’UE sans droit de vote, avec un accès progressif et au cas par cas aux programmes financés par l’UE. Cette proposition permettrait l’accès du capital européen au territoire ukrainien — par les contrats de reconstruction, les structures de fermage agricole, les concessions énergétiques — tout en refusant à Kiev un siège à la table des décisions.

Les garanties de sécurité de l’Europe occidentale fonctionneraient sous le régime de l’article 42.7 du traité de l’UE, laissé à la discrétion des États membres. Cela n’ajouterait rien à ce que fournissent déjà les prêts militaires et non militaires ainsi que la pression diplomatique européenne actuelle. Sans les États-Unis, l’UE peinerait d’ailleurs à imposer des sanctions. Elle a d’ailleurs peu fait pour empêcher les entreprises européennes de commercer avec la Russie, même lorsque des composants fabriqués dans l’UE étaient utilisés dans des systèmes d’armes russes tirés sur des cibles ukrainiennes. L’exposition aux marchés sans droits de décision est le cœur de la formule : l’Ukraine assume les obligations de l’intégration — ouverture des frontières au capital européen, harmonisation avec les normes de l’UE, remboursement de la dette — sans bénéficier des protections qu’apporterait l’adhésion.

L’Ukraine possède deux fois plus de terres arables que la France, leader de l’UE en la matière. Un quart est sous occupation russe. L’UE a absorbé plus de 52 % des exportations agroalimentaires ukrainiennes en 2024, contre 28 % en 2021. L’Ukraine est désormais le troisième fournisseur agroalimentaire du bloc, avec 13 milliards d’euros (contre 6,9 milliards avant la guerre). L’Ukraine exporte principalement des matières premières — maïs, blé, huile de tournesol — à faible valeur ajoutée.

Cela a provoqué des protestations d’agriculteurs en Pologne, en Slovaquie et en Hongrie. Ces trois pays ont maintenu des interdictions d’importation unilatérales, et l’extrême droite a fait du grain ukrainien un enjeu de mobilisation politique. Le conflit autour des matières premières en vrac — blé, maïs, tournesol — produites à grande échelle par les agro-holdings ukrainiens est la face visible de la tension. Mais le problème plus profond de l’Ukraine vient de l’ouest : l’intégration à la Politique agricole commune (PAC) exposerait les transformateurs alimentaires et les petits producteurs ukrainiens à la concurrence française et italienne dans les produits transformés, les produits laitiers et les denrées à forte valeur ajoutée.

Par ailleurs, les subventions de la PAC, si elles étaient étendues à l’Ukraine, bénéficieraient de manière disproportionnée aux grands agro-holdings — étrangers et nationaux — qui contrôlent déjà environ 28 % des terres arables. L’accord de libre-échange UE-Ukraine (DCFTA 2.0) de juin 2025 est plus restrictif que les mesures commerciales d’urgence qu’il remplace. L’architecture commerciale se durcit précisément au moment où l’Ukraine a le plus besoin d’un accès ouvert pour réduire sa dépendance aux prêts étrangers. L’intégration européenne est conçue pour capter les exportations ukrainiennes de matières premières tout en protégeant les secteurs européens de produits transformés de la concurrence ukrainienne. C’est la structure de l’échange inégal appliquée à l’agriculture.

Un long hiver de dépossession

Rien dans cet article n’invalide le soutien à la résistance ukrainienne. La Russie nie l’existence même de l’Ukraine en tant que nation. L’Occident ne nie pas son existence — il la subordonne à ses propres intérêts. Subordination et annihilation sont des formes distinctes de domination. Les traiter comme équivalentes est une erreur commise par une partie de la gauche opposée au soutien occidental à la résistance civile et armée du peuple ukrainien, et qui proteste contre l’envoi d’armes à Kiev. De même, ignorer les efforts coordonnés de l’Europe occidentale pour renforcer ses capacités militaires et intégrer l’Ukraine dans son orbite revient à commettre l’erreur inverse, celle de ceux qui considèrent l’UE et les autres pays d’Europe occidentale comme des alliés de l’Ukraine.

En tant qu’anti-impérialistes, nous soutenons sans réserve la résistance civile et armée du peuple ukrainien. Comme le souligne notre camarade historien-soldat Taras Bilous,

« c’est certainement un problème que les élites occidentales profitent de l’invasion russe de l’Ukraine pour augmenter les dépenses de défense. Et pourtant, une victoire russe pourrait conduire à une course aux armements encore plus grande. »

L’aide occidentale est un investissement, et non un don. L’UE propose une intégration sans droits. La nouvelle Mitteleuropa est une hiérarchie nationale et de classe. « ReArm Europe » est un programme de puissance ouest-européen dont l’Ukraine est le théâtre actuel, mais pas l’unique horizon. Si les travailleurs·euses ukrainiens et leurs alliés à l’étranger ne s’opposent pas aux visées des bourgeoisies et gouvernements ukrainiens et occidentaux, la reconstruction de l’Ukraine sera un long hiver de dépossession.

Jean Batou, Adam Novak

Vladislav Starodubtsev.

Contre l’antimilitarisme de gauche.

Tout récemment, le média polonais Onet a rapporté que la Russie prévoyait une provocation contre la Pologne. Il décrit un plan visant à mener des actions militaires contre l’État polonais en s’appuyant sur le principe du « déni plausible ». Il s’agirait notamment d’une frappe délibérée de drones contre des infrastructures polonaises critiques, sous prétexte de brouillage ou de dysfonctionnement, ou encore d’une petite incursion de forces terrestres — en invoquant des problèmes de GPS ou des malentendus. De telles actions visent à provoquer une fracture et à exploiter le manque de cohésion et de détermination, ainsi que les querelles politiques entre les États membres de l’OTAN — car différents États proposeraient des réactions différentes, voire aucune réaction hormis une condamnation diplomatique, élargissant ainsi l’éventail des possibilités et ouvrant la voie à davantage de moyens d’escalade pour mener une guerre par procuration contre l’Europe.

Une telle stratégie porte déjà ses fruits. La Russie a déjà attaqué la Pologne et la Roumanie ; ses drones ont survolé l’Allemagne, le Danemark, la Suède, l’Irlande et le Royaume-Uni, au-dessus des aéroports, des stations de communication ou des bases militaires. En Irlande, des drones russes se trouvaient vraisemblablement dans l’espace aérien lors de la visite de Zelensky dans le pays. Des drones russes ont espionné les installations nucléaires de l’OTAN, avec au moins 144 observations de drones espions.

La soi-disant « flotte fantôme » russe est utilisée pour ces sorties de drones. Elle sert également à attaquer les infrastructures sous-marines de l’UE, à menacer les communications, le commerce et les liaisons maritimes — une stratégie rapidement adoptée par la Chine, qui développe ses propres capacités spécifiques de sabotage sous-marin, ainsi que des opérations sur le sol européen.

Le département russe chargé de la cyberguerre mène sa propre guerre. Il y a deux ans, lors d’une provocation majeure, il a perturbé le Service national de santé britannique, et à ce jour, il a commis une grave atteinte à la sécurité nationale en volant des données appartenant à des responsables britanniques et au personnel du ministère des Affaires étrangères. À cela s’ajoute une infrastructure massive de bots, des réseaux d’influence, une collaboration avec différentes forces politiques pour promouvoir ses intérêts, ainsi que des manœuvres de manipulation politique directe, d’ingérence électorale, d’assassinats politiques, de chantage et d’autres campagnes.

En Bulgarie, une unité du GUR russe a fait exploser un entrepôt de munitions, s’inscrivant dans une longue série de sabotages militaires dans le pays. 

Pendant ce temps, la Russie accumule des ressources et renforce sa présence à la frontière de l’OTAN.

La sécurité européenne est également confrontée à un certain nombre de menaces. Tout d’abord, l’indécision politique de l’un quelconque des grands pays du bloc, ne serait-ce qu’un seul, pourrait avoir des conséquences désastreuses. Deuxièmement, l’Europe est loin d’être un bloc uni, chaque pays ayant ses propres orientations politiques et ses propres objectifs stratégiques ; de plus, il existe au sein de l’UE des pays dotés de gouvernements pro-russes, comme la Slovaquie et la Tchéquie, des gouvernements instables, des États neutres et des États dépourvus d’armée. Se pose ensuite la question des infrastructures : l’Europe est-elle même capable de déplacer efficacement ses armées ? Peut-elle approvisionner ses forces armées sur une longue période ? Peut-elle acheminer ces ravitaillements ? L’Europe peut-elle défendre ses côtes contre les drones navals et les incursions ? Peut-elle défendre son espace aérien ? 

La production, la recherche, l’expérience et les moyens aériens stratégiques de l’Europe sont à la traîne par rapport à ceux de la Russie. Les tensions avec les États-Unis rendent désormais 1) possible une menace américaine en cas de conflit avec la Russie, 2)les menaces contre les chaînes de production, 3) le risque de rendre obsolètes les systèmes HIMARS, Patriot, F-16 et F-35 — qui ne peuvent fonctionner sans pièces américaines, sans échange de renseignements avec les États-Unis et qui pourraient éventuellement être bloqués par ces derniers en raison de leurs logiciels. 

L’UE n’a pas encore développé d’équivalent à Starlink (bien que, dans ce domaine, l’Europe fasse des progrès constants). Pour une guerre de type moderne, l’industrialisation spatiale est indispensable. Les ports spatiaux deviennent eux aussi des infrastructures militaires importantes. L’UE est à la traîne en matière d’infrastructures d’IA utilisées pour le ciblage autonome, en particulier dans le contexte de la guerre électronique.

Les moyens navals européens sont également faibles. Le Royaume-Uni a indiqué qu’il ne pouvait exploiter que deux sous-marins à la fois, alors qu’il n’en possède que dix. La France en compte dix, tandis que l’Allemagne en possède six. Tous sont insuffisamment entretenus. La Russie en déploie déjà trois simultanément, et cinq lors des exercices ; elle dispose de 60 sous-marins en réserve.

L’armée britannique souffre d’un sous-financement massif. Elle s’appuie sur du matériel obsolète, ne compte que 73 000 militaires d’active, et doit composer avec des chaînes d’approvisionnement précaires et irrégulières ainsi qu’avec une infrastructure inexistante pour la conscription nationale et la formation des réservistes. Le ministre chargé des anciens combattants, Alistair Carns, a fait remarquer que dans une guerre de haute intensité (comme celle entre la Russie et l’Ukraine), l’équipement et les effectifs de l’armée britannique pourraient être épuisés en à peine six mois.

L’armée française est conçue comme une force d’intervention rapide pour des opérations à l’étranger et pour maintenir une présence en Afrique. Elle manque de capacité industrielle et de préparation pour une guerre de grande envergure et a besoin d’une refonte structurelle complète. Bien qu’elle soit l’armée la plus puissante d’Europe, elle n’est pas à la hauteur de la Russie.

L’armée allemande connaît actuellement une expansion rapide et relève bon nombre de ses défis. Elle est toutefois confrontée à une grave pénurie d’effectifs, avec un taux de préparation au combat de seulement 50 %. Elle manque également de soldats professionnels capables de former les nouvelles recrues.

Le réarmement est également saboté par les États membres eux-mêmes. Les pays européens qui tentent d’atteindre les objectifs de dépenses de l’OTAN fixés à 2 % ont gonflé leurs budgets de défense en y incluant les retraites militaires, la défense civile, les opérations des garde-côtes et les coûts des agences de renseignement. L’Italie a inclus dans son budget militaire la construction de routes et le pont de Messine, tandis que la Slovaquie a intégré des hôpitaux civils.

La plus forte augmentation du budget militaire concerne la production, les infrastructures et les salaires — autant d’éléments qui profitent directement à la population.

Dans le même temps, le financement militaire ne fonctionne pas comme un simple interrupteur : une augmentation des dépenses n’entraîne pas une augmentation rapide des capacités. Les pays ont besoin de plans s’étalant sur plusieurs années pour accroître leurs stocks d’armes, préparer leurs infrastructures militaires, leurs plans et leurs chaînes de production. Certains projets de recherche et développement pourraient prendre des décennies. 

L’Europe manque de capacités de défense aérienne et de renseignement nécessaires aux frappes à longue portée et à l’interception de drones. Elle ne dispose pas non plus d’une défense aérienne suffisante, même si l’objectif est uniquement de protéger les moyens militaires et non les civils.

Elle ne dispose pas de services de contre-espionnage suffisants pour faire face aux menaces terroristes orchestrées par des pays dotés d’une grande expertise en matière d’espionnage et de moyens financiers, ainsi que de décennies d’infiltration, comme la Russie. En Ukraine, la Russie s’attaque constamment aux couches vulnérables de la société et aux adolescents, leur proposant des rémunérations lucratives pour commettre des attentats à la bombe. Dans des forums de discussion en ligne, elle leur apprend à fabriquer des engins explosifs, puis à les faire exploser aux côtés de ceux qui les ont fabriqués, généralement des adolescents. En Europe, la Russie semble collaborer avec de petits cercles naïfs de l’extrême gauche, dirigeant des attaques – pour l’instant de nature plus pacifique – contre les infrastructures militaires et énergétiques.

Il faut donc tenir compte du fait qu’il est contre-productif de parler d’une « armée européenne » en général. En effet, même s’il pouvait exister des infrastructures communes, les forces armées agiraient dans un cadre national, à l’instar de ce qu’ont fait les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; la situation en matière de défense européenne semble complexe.

En effet, la volonté politique de soutenir une guerre de longue durée est l’une des principales préoccupations. À cela s’ajoutent les pénuries de recrutement constatées et la nécessité urgente de réintroduire la conscription. Les forces actuelles ne suffisent pas à couvrir la frontière entre l’OTAN et la Russie, ni à fournir une force expéditionnaire substantielle dans les pays baltes. Une autre préoccupation est la montée en puissance des partis d’extrême droite. La victoire d’un parti pro-russe en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, en Pologne, en Roumanie ou en Italie pourrait gravement compromettre, voire réduire à néant, la capacité des forces européennes à contrer une incursion russe ou une attaque de grande envergure contre l’OTAN (si l’OTAN existe encore à ce moment-là).

Les effectifs, les voies d’approvisionnement et les contraintes logistiques limitent considérablement les possibilités de défense européenne. Toutes les voies logistiques possibles vers les pays baltes ainsi que vers la Finlande constituent des cibles faciles pour les drones et sont impossibles à défendre. Toute manœuvre à forte densité de troupes pourrait facilement tourner au suicide

Les exercices de simulation de l’OTAN donnent des résultats mitigés. Le scénario le plus probable est que l’OTAN ne parvienne pas à défendre les pays baltes et soit contrainte d’adopter des positions défensives, ce qui aboutirait à une impasse. La réalité est probablement encore pire, car ces exercices ne tiennent pas compte des écarts d’expérience. L’année dernière, des exercices menés avec l’Ukraine ont montré qu’une seule compagnie ukrainienne pouvait facilement neutraliser une brigade. Il y a peu de raisons de croire que les unités de drones russes seraient nettement moins performantes que leurs homologues ukrainiennes. 

États-Unis.

Les États-Unis, bien qu’ils soient une superpuissance militaire, sont eux aussi confrontés à des problèmes majeurs dans leur secteur militaire. Malgré le budget militaire le plus important, ils souffrent d’une allocation des fonds pléthorique et inefficace, de la mainmise du secteur privé et du lobbying oligarchique. Cette tendance n’a fait qu’empirer avec les réformes trumpiennes, qui incluent la lutte contre la « DEI » et les programmes de cuirassés. Leurs capacités et leur état de préparation souffrent également grandement d’opérations comme celle menée en Iran — gaspillage de capacités stratégiques et de précieux missiles de croisière et missiles antiaériens Patriot pour une intervention qui s’est avérée aventuriste, contre-productive et, selon l’évaluation de la légitimité des dommages collatéraux, criminelle ; il convient également de noter qu’une grande partie des dépenses militaires américaines est consacrée aux salaires, ce qui rend trompeuses les comparaisons avec l’armée chinoise, qui verse des salaires bien inférieurs.

Dans les simulations de guerre portant sur une invasion ou un blocus de Taïwan par la Chine, les États-Unis et leurs alliés (tels que le Japon et Taïwan) l’emportent généralement, mais à un coût dévastateur. La victoire n’est pas acquise d’avance, car il existe un nombre non négligeable de simulations où les États-Unis s’inclinent face à la Chine. La situation est encore pire si l’on prend en considération non seulement les intérêts nationaux américains, mais aussi le coût en vies humaines à Taïwan, et éventuellement aux Philippines et au Japon si les États-Unis ne tiennent pas leurs engagements.

Dans son rapport d’évaluation de 2026 intitulé « Les États-Unis sont-ils prêts pour une guerre contre la Chine ? », le Center for Strategic and International Studies (CSIS) résume ainsi la situation : « Malgré les progrès récents, l’armée américaine aurait du mal à mener une guerre de longue durée contre la Chine en raison d’un manque de munitions à longue portée, de systèmes de défense aérienne et d’intercepteurs, ainsi que de systèmes aériens, sous-marins et de surface sans pilote. Il serait encore plus difficile de dissuader un adversaire ou de mener une guerre sur deux fronts — dans la région indo-pacifique et en Europe. Il n’existe pas de solution miracle, car les délais de production s’étendent sur trois à quatre ans pour certaines munitions essentielles, telles que les SM-6, SM-3 IB, JASSM et Tomahawk. » Ce rapport souligne également la nécessité urgente d’adopter un vaste programme d’aide militaire en faveur de Taïwan, ce que l’administration Trump refuse de faire, et précise que «les États-Unis ont consommé tellement de munitions en Iran que certains responsables de l’administration estiment de plus en plus que l’Amérique ne serait pas en mesure d’exécuter pleinement ses plans d’urgence pour défendre Taïwan contre une invasion chinoise si celle-ci venait à se produire à court terme»

Dans le cadre d’une guerre contre la Chine, on part principalement du principe que les États-Unis combattraient dans une situation de désavantage significatif. Ils seraient presque toujours vulnérables aux frappes de drones et de roquettes et devraient mettre en œuvre une stratégie de « saut d’île en île », ainsi qu’une guerre s’apparentant au théâtre du Pacifique de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon a mené une lutte contre le temps face à la Chine, confronté à une pénurie de carburant et à un manque de ressources dans presque tous les domaines possibles, de la construction à l’agriculture, en passant par la main-d’œuvre. Aujourd’hui, les États-Unis devront affronter un ennemi bien plus performant sur le plan industriel, doté d’une population plus nombreuse et de ressources abondantes, ce qui augmentera d’autant les pertes humaines dans un tel conflit. 

Tout cela part du principe que les États-Unis ne peuvent pas réduire leur budget militaire et devront probablement l’optimiser sans pitié, voire l’augmenter.

On pourrait avancer l’argument «Pourquoi mourir pour Dantzig», qui est à mon avis un argument moralement répugnant, niant toutes les vertus fondamentales et la responsabilité de chacun envers l’humanité ; mais même en mettant cela de côté, comme le soulignent de nombreux analystes militaires et comme le montrent les jeux de guerre, une invasion chinoise de Taïwan déstabiliserait tellement la région du Pacifique, en particulier en cas de blocus, que des attaques, délibérées ou non, contre les alliés des États-Unis — le Japon et les Philippines — seraient hautement probables. Ainsi, même si on le souhaitait, la politique d’apaisement ne fonctionnerait tout simplement pas.

La victoire contre la République populaire de Chine ne signifierait pas en soi la capitulation totale de celle-ci, mais la survie de Taïwan. Cela signifie qu’il subsisterait une menace persistante, mais avec bien moins de navires américains, des bases et des capacités aériennes américaines détruites, et probablement une volonté politique réduite de défendre Taïwan si une nouvelle tentative de ce type venait à être menée.

La défense comme impératif dans un monde de plus en plus injuste

L’armée pourrait être considérée comme un instrument d’escalade en soi, dont la simple existence provoque des tensions — puisque l’objectif de l’armée est de mener des guerres. Ou bien elle pourrait être perçue comme une parodie de vertu civique et de valeurs morales. Ces deux arguments sont tout à fait solides. Mais tous deux abordent ce qui est décrit dans un article de blog intéressant intitulé « The Case For European Rearmament — Against The Left’s ‘Beautiful Soul’ » (Plaidoyer pour le réarmement européen — Contre la « belle âme » de la gauche), dans lequel l’auteur écrit : «La belle âme se considère comme moralement pure et refuse d’agir dans un monde qu’elle juge corrompu. Elle reste en retrait, privilégiant une harmonie intérieure qui n’est pas entachée par le compromis. (…) un état où le moi ne veut pas souiller l’éclat de son être intérieur par l’action, ce qui signifie que cette posture morale conduit à la passivité et à une incapacité à faire face aux contradictions du monde réel.» Cela vaut tout autant pour la gauche conservatrice que pour la gauche antimilitariste. Paradoxalement, la vision conservatrice de l’armée ne pourrait exister que si cette force, dotée d’une éthique civique, communautaire et égalitaire forte, s’engageait dans des réformes et une restructuration militaires.

C’est là que réside le point de chute du conservatisme moderne, ainsi que le fort élitisme et l’oligarchisme des forces politiques conservatrices. En ce sens, seule la gauche, en inculquant le sens du devoir de citoyen-soldat, l’égalitarisme et les vertus démocratiques et anti-expansionnistes, peut concrétiser l’idéal conservateur pour l’armée. Dans le même ordre d’idées, ce n’est que par une participation active – et je dirais volontariste – de la Gauche au sein de l’armée qu’elle pourra à la fois maintenir la sécurité tout en préservant l’éthique de l’autodéfense et de l’intervention humanitaire, plutôt que de se replier dans le monde des possessions féodales, des soi-disant sphères d’influence, des puissances mondiales et des pays isolationnistes, qui glissent de plus en plus vers l’autoritarisme. 

Les tensions

L’augmentation des dépenses militaires relève à la fois des dépenses sociales, car il s’agit avant tout d’un investissement dans les salaires, la sécurité, la recherche et l’industrie manufacturière. Comme l’écrit Paul Mason dans le cas du Royaume-Uni : « un emploi moyen dans l’industrie de la défense rapporte 15 000 £ de plus que la moyenne du secteur manufacturier ; les emplois dans la défense peuvent être répartis dans des régions ayant besoin de nouveaux investissements industriels ; et selon une étude sur laquelle le Parti travailliste s’est appuyé pour concevoir sa stratégie industrielle, chaque milliard de livres sterling dépensé pour la défense génère 2,2 milliards de livres sterling de croissance du PIB. »

Il est bien sûr indéniable que les dépenses militaires impliquent des compromis par rapport à une expansion plus importante d’autres dépenses sociales. C’est cette tension qu’il convient toujours de reconnaître et de gérer. L’armée devrait donc être considérée comme un bien public, et l’augmentation de ses dépenses justifiée comme un bénéfice pour le peuple, pour l’humanité, ou les deux.

Alors que le débat, du moins en Europe, évolue en faveur d’une armée de conscription, je tiens à souligner la nécessité de repenser l’armée en tant que devoir civique, plutôt que comme une force professionnelle isolée et échappant à toute responsabilité vis-à-vis de la société, dotée de sa propre culture distincte, qui, généralement en raison d’un manque d’engagement auprès d’un public non initié aux questions militaires, ni auprès de ceux qui n’ont pas signé volontairement leur contrat, crée un environnement sclérosé, souvent masculin, abusif et toxique, à l’image des États-Unis et de leur culture militaire particulièrement déshumanisante. Une armée entièrement volontaire renforce également les divisions sociétales et permet aux pays de mener plus librement des campagnes militaires agressives. Elle affaiblit par ailleurs le contrôle des citoyens sur l’armée.

On pourrait faire valoir qu’en permettant aux États de se militariser, cela crée le risque qu’ils utilisent leur puissance militaire pour étendre leur emprise injuste et se servent de l’armée à des fins expansionnistes. Il s’agit d’un risque sérieux et tout à fait justifié qui devrait être abordé par la gauche et par une participation démocratique au débat militaire, plutôt que par un rejet total de la sphère militaire. Tout citoyen responsable a le devoir de s’opposer à cela. Si l’armée fournit les moyens, le fait de s’engager dans de telles campagnes relève d’une décision politique d’un pays, qui nécessite soit le consentement de la population, soit une classe politique sans contre-pouvoir. 

De plus, dans un monde imparfait, il faut se rappeler que la coalition des Alliés contre l’Allemagne nazie était composée d’empires, d’États qui menaient directement des politiques coloniales et occupaient des pays tiers — à une échelle incomparable à celle de n’importe quel État membre de l’OTAN aujourd’hui. L’investissement militaire est un projet à long terme, qui ne peut être mis en œuvre rapidement si aucune préparation préalable n’a été effectuée. À cet égard, il convient d’évaluer le bien commun de son propre peuple et de l’humanité au regard des menaces actuelles, des menaces futures et des facteurs totalement imprévisibles d’un monde en mutation.

L’heure est-elle venue de rétablir la conscription générale ?

Dans ses Réflexions sur le gouvernement de la Pologne, Rousseau affirmait que les milices citoyennes — au sein desquelles les citoyens défendent leur propre liberté et leur patrie — sont de loin supérieures aux armées professionnelles de mercenaires, qui peuvent facilement être retournées contre la population ou utilisées à des fins d’agression impérialiste. Cet argument fait l’objet d’un vif débat entre les partisans et les opposants à la conscription au sein de l’espace démocratique et progressiste.

La réalité moderne le présente plutôt comme un élément positif, mais insuffisant, et exige une société civile forte ainsi qu’un sens de l’identité politique, des valeurs et de l’activisme pour que cette notion d’« armée citoyenne », en tant que gardienne de la liberté et contrepoids aux tendances impérialistes ou expansionnistes, puisse s’épanouir pleinement. Le cas du modèle de l’armée russe à contrat a été adopté précisément parce que l’impopularité de la mobilisation rendait difficile une campagne militaire soutenue en Tchétchénie. Le recours à des volontaires rémunérés isole le grand public russe de la guerre. Contrairement à la conscription, qui touche directement les familles dans tout le pays, le recrutement sous contrat cible des groupes démographiques vulnérables spécifiques en leur offrant des salaires et des primes lucratifs.

Sven Alternburger, dans son article «Pourquoi la conscription civile et militaire mérite qu’on s’y intéresse à nouveau», fait valoir que «les forces entièrement composées de volontaires risquent de s’isoler (…) En revanche, la conscription, en puisant largement dans la population, peut contribuer à combler le fossé entre militaires et civils et avoir des effets positifs à long terme sur le fonctionnement interne, la composition et la culture des forces armées. Au-delà de cette dimension interne, la conscription pourrait également favoriser une plus grande prise de conscience sociétale de la guerre et servir de contrepoids sociétal à la politique étrangère et militaire (…) Elle offre un moyen plus équitable de répartir les charges sociétales que les institutions actuellement dominantes, en remédiant aux inégalités existantes quant à la répartition des coûts de la défense nationale et des services publics (…) la conscription civile (et militaire) peut promouvoir l’éducation civique et la cohésion sociale, en offrant des occasions rares aux citoyens d’horizons divers d’interagir et de coopérer au sein de sociétés fragmentées et politiquement polarisées. »

À mon avis, un autre facteur important à prendre en compte est la valeur du service militaire, qui englobe la camaraderie, le sacrifice de soi, l’inclusivité et le sens de la responsabilité communautaire, ainsi que la reconnaissance des intérêts de la société comme s’opposant aux tendances du néolibéralisme qui érodent les communautés et instillent un sentiment d’égoïsme. 

Cela dit, l’Europe est confrontée à une pénurie de main-d’œuvre due à la détérioration des capacités de ses forces armées au cours des dernières décennies. Elle ne parvient pas à pourvoir pleinement ses postes militaires, et ne dispose pas non plus d’une classe militaire formée capable d’assurer l’instruction des nouvelles recrues. Elle manque également d’infrastructures pour la conscription — ce qui pourrait s’avérer désastreux en cas de guerre, même limitée, avec la Russie. Comme mentionné plus haut, l’armée allemande fonctionne à 50 % de son efficacité en raison de sa pénurie d’effectifs. Et son manque de réservistes rend difficile le maintien de sa préparation au combat dans l’hypothèse d’une guerre prolongée.

Compte tenu de son efficacité et de son caractère civique, le modèle finlandais de conscription générale et de préparation militaire offre un certain nombre d’avantages, tant pour une approche égalitaire que pour le développement des capacités d’autodéfense. 

Le modèle finlandais de conscription contribue à l’intégration des migrants et lutte contre les inégalités entre les sexes. Les nouvelles formes de conscription en Europe pourraient être bien plus courtes (quelques mois, plutôt qu’une année) et ne pas être limitées par le genre (conscription réservée aux hommes). La Finlande se distingue de la plupart des autres armées européennes pratiquant le service obligatoire non seulement par son modèle de conscription, mais aussi en veillant à disposer d’un flux continu de troupes prêtes au combat. Dans le contexte des efforts de remilitarisation en Europe, les nouveaux systèmes d’armement nécessitent du personnel qualifié pour les faire fonctionner, comme on le voit en Pologne, qui pourrait rencontrer des difficultés à recruter des soldats professionnels dans le cadre de son renforcement militaire. De plus, d’un point de vue politico-militaire, la classe militaire isolée devrait être démantelée, et la culture des entraînements rigoureux devrait être remplacée par l’approche du « citoyen-soldat », où les sphères politique et militaire sont étroitement liées, et où les soldats participent à la vie civile, tirant des enseignements de chacune de ces sphères, plutôt que d’être uniquement des soldats professionnels. Cela est hautement bénéfique tant pour la vie de la nation que pour l’armée elle-même. 

Quelques remarques sur l’argumentaire de gauche en faveur de l’armée.

En rédigeant ce texte spécifiquement à l’intention de la gauche, je cours le risque de donner à l’argumentation générale une apparence politiquement partiale et étroite, comme si elle s’adressait à un public généralement hostile à ce type de discussion.

Les mouvements de gauche des années 1980 et suivantes étant ancrés dans le pacifisme et la rhétorique anti-OTAN, et les partis de gauche actuels en Europe, ainsi que le DSA aux États-Unis, affichant de forts signes de xénophobie à l’égard de l’Ukraine et, au mieux, une hostilité totale à toute discussion sur les menaces russes et chinoises, et au pire, adoptant des positions pro-chinoises et pro-russes ; je n’écris pas ce texte pour ce public. Mais pour ces personnes prises entre la culture « antimilitariste » de la gauche et les réalités de notre époque. Contraintes de recourir à une pensée complotiste ou à des analyses profondément incompétentes sur les capacités militaires, les budgets ou la nature de la guerre. La pression de cette culture est si forte qu’elle engendre une réflexion pleine de contradictions insoutenables. À mon avis, il est possible de faire évoluer la gauche de son état de stagnation vers une force civique et vertueuse, capable d’être responsable et humaniste, c’est-à-dire de défendre les peuples du monde entier, que ce soit à Taïwan, en Ukraine ou ailleurs.

Considérations politiques et examen de la politique militaire de la gauche pro-ukrainienne

Bien que je m’oppose à l’« antimilitarisme », je pense que la question de savoir s’il faut soutenir le « militarisme » dépend entièrement de la manière dont on définit ce dernier. Réflexions importantes de la militante ukrainienne Hanna Perekhoda. Elle écrit : « Je pense qu’il faut distinguer le militarisme de la défense. Le militarisme, c’est la guerre en tant qu’opportunité commerciale (…) La défense, c’est la capacité de la société à se protéger contre l’agression. » Elle avance un argument très pertinent selon lequel les objectifs de la gauche devraient être «premièrement, d’assurer la survie structurelle d’un espace démocratique ; deuxièmement, de lutter de l’intérieur de cet espace pour redéfinir son contenu politique et social ». Je pense qu’il s’agit là d’une position alternative légitime. Si l’on définit le militarisme comme l’opposé de la défense, nous devrions en effet être antimilitaristes. En revanche, s’il est défini comme antimilitaire, nous devrions nous y opposer. Dans son article, Hanna commet selon moi l’erreur de considérer la guerre hybride et une éventuelle incursion russe comme un problème propre à chaque pays, ce qui l’amène à conclure : « Contre le fait de dépenser des milliards pour la “défense nationale”. La Suisse n’est pas menacée par l’Allemagne, la France ou l’Italie. Il faut plutôt contribuer à la sécurité collective européenne. » Bien que le pays ne soit pas menacé par ses voisins, la production militaire, l’expansion de l’armée de l’air, le contre-espionnage et le fait de disposer d’une armée nationale opérationnelle et prête à intervenir renforcent bel et bien la défense continentale, même si la Suisse continue d’adopter une position de neutralité pour le moins immorale. 

Christian Zeller, un militant pro-ukrainien, écrit : « Nous ne pouvons approuver un réarmement général des puissances impérialistes européennes. Elles utiliseront leur puissance militaire pour imposer leurs revendications par la force dans un contexte de rivalité accrue », une préoccupation que j’ai déjà abordée, et il poursuit : « Le réarmement conduira à une répartition encore plus inégale des ressources sociales et à l’enrichissement des secteurs les plus pervers du capital » — ce qui est faux, car la majeure partie des dépenses militaires correspond en réalité à des salaires. L’auteur semble également avancer l’argument consistant à fournir des armes à l’Ukraine sans les remplacer ni avant ni après la transaction : « Les États européens doivent être contraints de livrer le maximum de leurs stocks d’armes (en particulier de défense aérienne). » Un tel argument sous-estime la nécessité des systèmes de défense anti-aérienne pour se défendre contre d’éventuelles attaques de drones et de missiles, y compris d’éventuelles provocations menées sous le couvert d’un déni plausible. Des attaques de drones menées par des unités anonymes et sans marquage ; ou invoquant une défaillance du système pour les roquettes et les drones. Et il ne s’agit pas d’une question théorique. Cela s’est déjà produit en 2025 au-dessus de la Pologne. L’interception de drones et de roquettes nécessite des moyens militaires coûteux, qui exigent également un investissement important dans la production, ainsi que des plans à long terme de maintenance et d’expansion militaires. Les forces aériennes des pays européens ont réagi à cette incursion, mais avec des moyens d’un coût disproportionné, car l’Europe ne dispose pas de systèmes hybrides de défense anti-aérienne, qui devraient sans doute couvrir l’ensemble du continent.

Je partage les autres arguments de Zeller, qui plaide en faveur d’un contrôle étatique de l’industrie militaire, d’un encadrement des gouvernements et de l’application de normes écologiques strictes en matière d’expansion industrielle. Ces points, associés à un regain de respect pour les vertus militaires, pour le concept de citoyen-soldat et de défense de la société, pour le partage des charges et, comme je l’ai soutenu, au soutien à l’appel au réarmement, pourraient constituer le fondement d’une gauche militante et républicaine, élaborant des arguments en faveur d’une société plus égalitaire et mettant fin au financement de la richesse excessive des super-riches au profit de la défense, du bien-être social, de la justice et de la sécurité. 

Les textes d’Adam Novak s’inscrivent dans le même esprit. Ils apportent un éclairage jusqu’alors absent du débat, à savoir que Rheinmetall et d’autres entreprises européennes sont en concurrence avec des entreprises ukrainiennes. Le développement de l’industrie militaire n’est ni cohérent, ni correctement piloté par l’État. Il subit des influences oligarchiques et les intérêts égoïstes de certains États, qui vont à l’encontre du bien commun et d’une politique de défense commune et harmonieuse. Il convient de s’opposer à ses arguments contre « ReArm Europe », sans pour autant rejeter sa contribution positive qui met en lumière les faiblesses du réarmement européen. 

Dans cette optique, je suis profondément sceptique face aux déclarations des membres pro-ukrainiens de Die Linke : « Un antimilitarisme qui oublie ceux qui ont été attaqués n’est pas de l’antimilitarisme », qui prônent une position pro-ukrainienne tout en s’opposant aux investissements militaires, au point de rendre impossible même le soutien à l’Ukraine à l’échelle actuelle. Il convient également de noter les politiques similaires du Parti vert britannique, ainsi qu’une tendance observable dans certaines franges de la gauche radicale pro-ukrainienne : sa tentative de concilier l’ancienne culture du mouvement pour le désarmement nucléaire des années 80 avec la nouvelle réalité, créant ainsi un amalgame de contradictions. Plutôt que d’analyser la situation réelle, on sélectionne de plus en plus les éléments de la situation pour les faire correspondre à des convictions préétablies. 

Mariana Mortagua, dans son discours de février 2025, déclare : « Mener une guerre au nom de la démocratie tout en laissant la démocratie mourir est une erreur que les générations futures ne pardonneront pas. » La majeure partie de son discours était truffée de désinformation et comportait des exigences oppressives à l’égard de l’Ukraine. Cependant, ce point, je pense, mérite d’être retenu. La question du réarmement pourrait et doit être présentée précisément comme un combat pour la démocratie, comme un devoir civique, en étendant cette logique à toutes les sphères de la société, et ainsi en luttant contre l’extrême droite, l’oligarchie et les tendances antidémocratiques, en luttant pour la souveraineté face aux États-Unis et à la Chine, en ravivant l’esprit de responsabilité citoyenne et le principe déjà mentionné du partage des charges.

Conclusion

L’antimilitarisme est une erreur lorsqu’il se traduit par le refus du réarmement, de la participation à l’armée et le rejet des vertus du soldat. En raison d’une profonde méconnaissance des menaces militaires auxquelles notre monde est confronté, d’un manque d’expertise et d’analyse militaires, ainsi que d’une absence de réflexion stratégique, de nombreux courants de la gauche ne voient pas le monde tel qu’il est et fondent leur analyse sur cette vision erronée. Elle s’est déjà dotée de cadres et de schémas datant des années 80, que de nombreux militants de gauche tentent d’imposer à la réalité. On utilise des a priori tout faits, et on sélectionne ce qui se passe dans le monde pour les faire correspondre. Ces a priori rendent la gauche non seulement absente, mais hostile au débat sur les questions militaires et de sécurité ; elle n’est pas représentée au sein de l’armée et n’a ni l’influence ni la possibilité d’influer sur les politiques militaires, ni de changer l’orientation et l’approche de l’armée. Une telle approche sert les pouvoirs les plus sombres du monde.

La gauche devrait soutenir le réarmement et agir dans ce cadre. Elle devrait se battre pour que ce réarmement soit démocratique, égalitaire, anti-expansionniste, écologique et orienté vers la sécurité collective ; elle ne devrait pas abandonner le terrain à ceux qui sont les plus désireux de transformer la défense en source de profit ou en domaine spéculatif et isolé. 

Le réarmement doit devenir une école de citoyenneté, ancrée dans les vertus et les valeurs sociales et politiques, capable de répondre aux menaces de notre époque. Pour cela, la Gauche doit y participer directement, prendre part activement au débat militaire et le façonner, et s’impliquer elle-même dans l’armée. La culture pacifiste et l’antimilitarisme doivent être repensés au profit d’une Gauche militante, combative et civiquement engagée, qui ne sera pas réactionnaire (au sens où elle réagirait à un agenda fixé par d’autres, enlisée dans une pensée qui a depuis longtemps fait son temps), mais proactive et capable de définir son propre agenda.

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12.07.2026 à 13:14

Ukraine : il est temps de se mettre à l’analyse marxiste des réalités. VP, 23 mai 2014.

aplutsoc

Présentation L’été est le temps des vacances donc des activités comme ranger ses disques durs. Et c’est comme cela, que dans un recoin d’arborescence de fichiers nous avons retrouvé ce texte daté du 23 mai 2014. Ce texte survient après le Maïdan qui s’est déroulé sur la fin de l’année 2013 et le début de […]
Texte intégral (511 mots)

Présentation

L’été est le temps des vacances donc des activités comme ranger ses disques durs. Et c’est comme cela, que dans un recoin d’arborescence de fichiers nous avons retrouvé ce texte daté du 23 mai 2014.

Ce texte survient après le Maïdan qui s’est déroulé sur la fin de l’année 2013 et le début de 2014. Après la victoire du peuple ukrainien contre le régime oligarchique symbolisée par la fuite à Moscou du président Ianoukovitch, commence la guerre hybride menée par Poutine contre la nation ukrainienne : annexion de la Crimée, soutien aux républiques « séparatistes » du Donbass.

Commence alors au sein de la gauche un affrontement politique entre les tenants des thèses campistes pro-Poutine sur le thème des « nazis ukrainiens mis au pouvoir par un complot CIA-UE-OTAN » et les tenants de la recherche de la vérité. Cet affrontement s’invita aussi au sein du comité de rédaction de Militant, un bulletin et un projet politique où étaient alors investis les fondateurs d’Aplutsoc. Un an plus tard, Militant connaîtra une scission définitive au sortir de l’été dont l’essentiel des germes était déjà présent en 2014 : interprétation des événements d’Ukraine, analyse du Printemps Arabe et de la Révolution populaire en Syrie, potentialités de poussées révolutionnaires à l’image du mouvement Occupy survenu aux USA après la crise des subprimes, et en sous-titre, analyse du stade actuel de l’impérialisme avec l’émergence de sa phase multipolaire. Viendra aussi s’incorporer à la discussion l’interprétation à donner au mouvement de la France Insoumise.

Ce texte de Vincent Présumey s’inscrivait dans la discussion interne au groupe Militant. Les fondateurs d’Aplutsoc lanceront en mars 2025 le bulletin puis le site au mois de mai. Dès le 29 juin 2015 nous appellerons au rassemblement du 30 juin devant l’ambassade de Russie pour réclamer la libération d’Alexandr Koltchenko. Ce qui constitua le premier article de la rubrique Ukraine de ce site qui compte au jour d’aujourd’hui 622 publications.

Découvrir le texte :

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11.07.2026 à 17:46

La crise du Parti socialiste. Éditorial du 11 juillet 2026.

aplutsoc

La crise du Parti Socialiste est un sujet qui concerne toute la classe ouvrière – n’en déplaise à une doxa assez répandue, nourrie à la fois par le dépit légitime de la présidence Hollande notamment (et de tout ce qui l’a précédée et préparée), mais aussi par une vision biaisée des trahisons du XX° siècle […]
Texte intégral (2629 mots)

La crise du Parti Socialiste est un sujet qui concerne toute la classe ouvrière – n’en déplaise à une doxa assez répandue, nourrie à la fois par le dépit légitime de la présidence Hollande notamment (et de tout ce qui l’a précédée et préparée), mais aussi par une vision biaisée des trahisons du XX° siècle dont réchappe le stalinisme, doxa selon laquelle tout ce qui est PS ne sent vraiment pas la rose.

En fait, Hollande en engendrant Macron a conduit le PS à sa liquidation, mais celui-ci a persisté à exister, car à la base, dans les municipalités et les syndicats, le PS existe encore. Ceci a été une donnée décisive de la formation du NFP et de l’échec de Macron à mettre Bardella au gouvernement, en 2024.

Le choix de ne pas censurer le gouvernement Bayrou, puis Lecornu, choix largement aidé par la ligne de division de la direction de LFI, a placé la direction du PS devant un mur contre lequel elle a commencé à se frapper la tête de plein fouet cette semaine.

Acte 1, politiquement très important : Olivier Faure, premier secrétaire de ce parti, et une vingtaine de députés, choisissent de voter la censure du gouvernement Lecornu sur la question politique maintenant la plus urgente de toutes, la question climatique. Le voulant ou non, ils indiquent donc une direction, celle de la reconstitution de l’unité de tout le NFP pour affronter le pouvoir exécutif illégitime, maintenant — et du même coup affronter et battre le RN et l’union des droites.

Acte 2, la ligne de Mélenchon devant ce pas en avant et la possibilité d’unité qu’il indique : le refus, l’hostilité radicale. Nous avons vraiment là, directement, affaire à la tradition stalinienne du début des années 1930 : « O. Faure a trahi sa parole, sa dignité, la NUPES, le NFP, tout et tout le monde pour devenir le candidat des centres. (…) Maintenant, il met un maillot d’insoumis pour voter avec nous et les écolos la censure de Lecornu. Ce n’est plus une girouette. C’est un ventilateur. »

Sous l’humour médiocre, la haine, et même une certaine peur : tout courant réformiste ou social-démocrate de gauche réel constitue un danger mortel pour le candidat Bonaparte plébiscitaire. Il faut donc le tuer, et la convergence avec François Hollande et son monde est ici une évidence qui devrait sauter aux yeux de ceux qui ne sont pas aveugles …

D’ailleurs, ce même lundi 6 juillet, J.L. Mélenchon annonçait que pour se rallier à lui (avec armes et bagages, les yeux bandés et la corde au cou), chacun a jusqu’à novembre (juste avant l’échéance posée par F. Hollande pour annoncer sa candidature).

En outre, le vote interne chez les Écologistes, le même jour, voyait les partisans de Mélenchon et ceux de l’orientation vers Hollande, Glucksmann et le centre, battus ensemble (par 65% des voix), car ils étaient associés (logique !), par l’orientation représentée par Marine Tondelier, favorable à une primaire – mais voulant avancer sa propre candidature faute de primaire, ce qui était donc suspendu au vote interne du PS de jeudi.

Acte 3, le vote interne au PS a donc eu lieu jeudi, devant trancher entre une primaire unitaire hormis LFI, et un processus de désignation cantonné au seul PS associé à Place publique.

Le premier fait clef est ici le nombre remarquablement petit des votants : moins de 13 000 selon les rares sources accessibles. Pour comparaison, le vote interne au PCF avant son congrès a vu 24 600 votants. Le PS a plus de 13 000 adhérents, mais une telle démobilisation est un signe politique de décomposition, causée par les non-censures, les divisions, etc.

Les votants se sont divisés à peu près sur les lignes de force du dernier congrès, la position pro-primaire d’Olivier Faure ne progressant que légèrement par rapport à son score lors de celui-ci, de 42% à 45%, contre 55% choisissant, selon le titre involontairement humoristique du site du PS, « leur stratégie présidentielle pour 2027 ».

En fait, ils ont adopté un chèque en blanc devant permettre à terme à François Hollande, en dehors de tout vote et de toute consultation de quelque parti que ce soit, et au titre d’ancien président de la V° République, de s’autoproclamer candidat fin 2026 une fois Raphaël Glucksmann lessivé, ou bien, et il choisira souverainement en fonction de ce qu’il appelle « les intérêts supérieurs de la France », de se retirer en faveur d’Édouard Philippe.

Cela signifie que le processus d’auto-liquidation du PS est à nouveau engagé (Olivier Faure représente, de fait, sa persistance dans l’être), et qu’il le serait (sous les applaudissements de J.L. Mélenchon) au profit de la V° République et, si ce n’est des macroniens, du moins de ceux qui ont engendré Macron. Et peut-être bien au bout du bout, d’Édouard Philippe !

Voici la déclaration d’Olivier Faure :

« Les militants ont tranché en choisissant une primaire réservée aux militants pour désigner notre candidat à l’élection présidentielle. Je respecte pleinement la souveraineté des militants et veillerai au respect de la décision qu’ils ont prise.

Le Parti socialiste est un parti démocratique et mon devoir est d’appliquer les décisions prises par les militants. Mais je continuerai à me battre jusqu’à la fin pour rassembler toute la gauche démocratique et écologiste et éviter l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir.

Je me félicite qu’il y ait, malgré tout, un processus de primaire. Il permettra un choix démocratique et donnera une légitimité à notre candidat. Dès le mois de septembre, des débats permettront de confronter les lignes politiques, les propositions et les idées, de sortir du simple rapport de force interne pour permettre aux militants de trancher, en octobre. Il faut que les Français comprennent ce que nous allons porter dans l’élection présidentielle. »

Olivier Faure malgré son vote de lundi pour la censure, choisit de ne pas renverser la table et de faire semblant, mais c’est bien, qu’il le veuille ou non, la liquidation du PS le sujet.

L’APRÈS a réagi par un communiqué, que nous reproduisons ci-dessous, appelant « celles et ceux qui ont défendu une candidature commune de continuer à œuvrer ensemble pour peser dans la situation », en « construisant un cadre permanent de coordination et d’action. »

La candidature de Clémentine Autain, qui, à la différence de celles de François Ruffin et de Marine Tondelier, n’entendait être légitimée que dans la perspective de primaires unitaires, devient, de fait, caduque. La proposition d’un cadre permanent d’organisation par L’APRÈS, de défensive doit devenir offensive, et aller vers des comités d’action ou quelque nom qu’on leur donne, car ce ne sera ni le 18 avril, ni le 2 mai 2027, que Marine Le Pen sera battue, mais avant dans la lutte directe.

Cependant, le récit de cette semaine du PS n’est pas terminé, car, vendredi 10 juillet, Ségolène Royal est sortie de sa boite. Voici sa déclaration :

« J’ai décidé de participer à la primaire après de nombreux échanges avec des gens rencontrés, des élus, des citoyens actifs dans des associations, des entreprises.

Je prends cette initiative avec humilité, sans égo, et sans posture de supériorité comme on en voit trop. Pour servir, en étant à l’écoute, avec discernement, expérimentée et respectueuse des différences de points de vue. Sauf la limite infranchissable du racisme et de l’antisémitisme. Du sexisme et de l’homophobie. Et de l’extrême droite, aux portes du pouvoir : comment pourrais-je ne rien faire, face à l’hypothèse selon laquelle la première femme de l’histoire de France qui accéderait à la présidence en serait issue ?

Notre pays secoué par de multiples crises exprime le besoin d’un avenir rassurant pour retrouver une FRANCE TRANQUILLE et confiante en son destin.

Dans un esprit d’équipe et de rassemblement autour de plusieurs priorités :

  1. Un ORDRE JUSTE dans tous les domaines, pour redonner du pouvoir d’achat, relancer l’activité économique sans détruire les protections sociales et en luttant contre la vie chère. Ordre juste pour l’éducation, la santé, la sécurité quotidienne.
  2. L’URGENCE CLIMATIQUE par l’application énergique des décisions de la COP21, que j’ai présidée.
  3. L’URGENCE ÉNERGÉTIQUE pour les TPE PME artisanales industrielles et agricoles qui souffrent de la flambée du prix de l’énergie. Des solutions existent contre les faillites inquiétantes en reprenant notre autonomie énergétique et en baissant les taxes, comme je l’ai fait quand j’ai été ministre de l’Énergie.
  4. LA RECONSTRUCTION d’un ÉTAT FORT qui ne tolère aucune violence contre les ENFANTS. Zéro tolérance pour les agresseurs, lutte implacable contre les violences sexuelles. Comme je l’ai fait dans mes responsabilités ministérielles.
  5. Une stature diplomatique dans laquelle la France retrouve son rôle historique de PUISSANCE MÉDIATRICE, pour œuvrer partout à la PAIX juste et durable, dans la continuité de la vision de Charles de Gaulle, de François Mitterrand et de Jacques Chirac…

À bientôt donc. Préparez-vous à venir voter nombreux et à participer à définir LA FRANCE TRANQUILLE et l’ORDRE JUSTE. Car rien n’est plus fort que des citoyens qui prennent leur destin en mains et surmontent ensemble les épreuves. »

On a le droit de rigoler, mais on ne saurait s’en contenter. De fait, son initiative, premièrement emm … François Hollande, et deuxièmement confère à la non-primaire du PS une visibilité inespérée pour ses tenants. Elle est sur son orientation V° République, autoritaire et corporatiste de « l’ordre juste », et rappelons que, toujours copine avec J.L. Mélenchon, elle aurait pu être tête de liste « insoumise » aux dernières élections européennes. En politique internationale, elle fait le pont entre le multilatéralisme trumpo-poutinien de Mélenchon et celui de Le Pen. C’est donc là plus qu’un grain de sable qui se met dans les rouages. Mais du point de vue de l’unité des exploité.e.s et des opprimé.e.s pour gagner contre le RN et la V° République, elle fait évidemment partie du problème, pas de la solution.

La solution ? Plus que jamais, à la rentrée, les comités d’action : sur la base de la discussion que nous avons impulsée le 5 juillet dernier, voila le sujet prochain.

Le 11/07/2026.

Document

Ouvrir l’espoir à gauche et battre l’extrême-droite

La France vit une tragédie politique : l’annonce de Marine Le Pen de se porter candidate à l’élection présidentielle, quelques heures après sa condamnation en appel, vient saper tous les fondements de l’État de droit. Dans le même temps, nous assistons, à peine surpris, à la validation par la majorité des adhérent·es du Parti socialiste de la stratégie des deux gauches irréconciliables et d’une victoire qui se jouerait au centre. 

La victoire se joue à gauche, fièrement. Pour partager les ressources, les richesses, le travail et le pouvoir, assurer la bifurcation écologique et lutter contre les discriminations. L’espoir à gauche se crée dans notre capacité à transformer la société, pas à gérer ce qu’il reste d’un monde qui s’épuise, patriarcal et capitaliste. 

L’histoire est tragique mais la fin n’est pas écrite. À un an de l’élection présidentielle, L’APRÈS affirme le chemin du rassemblement de la gauche sociale et écologiste comme seul à même de contrer la victoire de l’extrême-droite. Sa poussée est résistible. Elle demande une gauche à la hauteur du moment. Le contexte ne permet aucune hésitation : face à la menace autoritaire, xénophobe, antisociale, il faut unir nos forces. 

Nous avons fait la NUPES. Nous avons fait le NFP. Plusieurs villes de France, en mars dernier, ont su trouver la voie de l’union, des accords entre forces de gauche. Il n’existe aucune justification à la division insurmontable si ce n’est pour celles et ceux qui jouent la défaite derrière leur candidature solitaire. Tout est question de volonté politique. 

La volonté de l’électorat de gauche est là. Elle pousse nos organisations à nous réunir, pour l’élection présidentielle et les élections législatives, à créer les conditions du rassemblement, à écrire un programme qui rende la vie meilleure ! 

L’APRÈS propose à celles et ceux qui ont défendu la perspective d’une candidature commune de continuer à œuvrer ensemble pour peser dans la situation. Construisons un cadre permanent de coordination et d’action. Inscrivons l’exigence d’unité dans la durée. Plus largement, nous en appelons à chacune et chacun, candidat·es déclaré·es ou non. Hissons la gauche à la hauteur de l’histoire. Rassemblons-nous. Résistons ensemble.

Retrouvons nous à Tours du 22 au 24 août pour l’université d’été de L’APRÈS et en septembre à la Fête de l’Humanité.

Publié par L’APRÈS le 10 juil. 2026.

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10.07.2026 à 13:44

La catastrophe arrive.

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Photo illustrant cet article : déjà plus de 1000 hectares brûlés dans une zone humide desséchée, la Brenne. La catastrophe thermique, alimentaire et sociale, arrive à toute allure en France. On appelle encore ce qui nous arrive la « 3° canicule », celle de juillet après celle de juin et celle de mai, mais le terme est […]
Texte intégral (784 mots)

Photo illustrant cet article : déjà plus de 1000 hectares brûlés dans une zone humide desséchée, la Brenne.

La catastrophe thermique, alimentaire et sociale, arrive à toute allure en France. On appelle encore ce qui nous arrive la « 3° canicule », celle de juillet après celle de juin et celle de mai, mais le terme est impropre : il s’agit de l’emballement climatique, prévu, connu, même s’il apparait aujourd’hui que le GIEC, intimidé, apeuré, par les menaces des lobbies climatosceptiques financés par les trusts du capital fossile et nourrissant l’extrême droite, n’avait pas osé tirer publiquement toutes les conclusions.

Les dites conclusions arrivent à toute vitesse. L’enchainement des trois « canicules » s’est produit AVANT MEME qu’El Nino, le plus grand El Nino de l’histoire, lui-même amplifié par le réchauffement, ne soit vraiment enclenché. C’est donc, avec la marge d’incertitude aléatoire due à la circulation atmosphérique instable, la menace d’une amplification continue du phénomène meurtrier, sur toutes les prochaines semaines, voire les prochains mois.

D’ores et déjà vieux isolés et nouveaux nés meurent. D’ores et déjà. Nous publions ci-dessous la lettre ouverte au ministre du Travail de la CGT Travail, Emploi, Formation professionnelle, qui fait mesurer l’état d’impréparation des textes du droit du travail. C’est la question du débrayage pour survivre, de la grève climatique, qui arrive à toute allure.

Le gouvernement vient d’adopter un plan « ORSEC chaleur » supposé permettre, selon les décisions préfectorales, la mise à l’abri d’autorité dans des locaux supposément moins brûlants, des personnes âgées isolées et des personnes à la rue (« SDF »). Mais qu’ ont fait le pouvoir exécutif et ses appuis parlementaires jusque là ? Ils étaient plus occupés à faire voter, avec le RN, la loi autorisant les assassinats policiers. Et, au Sénat, à élargir à nouveau le droit de polluer et de rendre les gens malades pour les capitalistes agro-industriels FNSEA et Coordination rurale.

Un texte assez connu de Lénine, en 1917, annonçait la révolution d’Octobre par ce titre : La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer. La vérité historique est qu’elle n’a pas été conjurée, que l’implosion des infrastructure et la famine se sont produites dans l’empire russe et poursuivies dans le territoire soviétique, mais que la catastrophe a formé la base de la révolution.

De même, la catastrophe bioclimatique n’est plus imminente, et on ne la conjurera pas : elle est là. Mais quand au gouvernement on parle d’adapter le pays à 4 degré de plus d’ici la fin du siècle, on doit comprendre une chose : c’est la mort de millions de gens qu’ils envisagent, de milliards à l’échelle planétaire. On peut encore éviter les plus 4 degrés, l’étuve mortelle, par des mesures stoppant les émissions de CO2 qui ne peuvent qu’être coercitives, mais faiblement pour le plus grand nombre et durement, radicalement, pour tout ce qui touche à l’accumulation et à la circulation accélérées du capital, et donc pour les capitalistes. De même, on peut « adapter » par la végétalisation, les volets en bois, les dispositifs de santé publique, et la climatisation dosée et ciblée, mais cela aussi n’est possible que par des mesures de mise en commun, de socialisation et d’expropriation du capital.

Outre les incendies généralisés et le caractère terrible de l’existence quotidienne, la crise thermique va se traduire par des hausses massives des prix alimentaires et des pénuries. Aucun candidat à la présidentielle, est-il besoin de le dire, n’est préparé à cela, aucun n’a envisagé que son joli calendrier institutionnel pourrait être secoué par les forces telluriques du capital fossile et l’ébranlement social qu’elles vont provoquer. Nous y allons tout droit. Toute politique qui ne part de cela est aux antipodes du réalisme.

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