06.06.2026 à 11:19
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Plan de cet article : impérialisme nord-américain, impérialisme chinois, impérialisme russe, Europe.
Introduction.
L’examen des relations internationales, c’est-à-dire de la situation du système global que forment les Etats capitalistes, est aujourd’hui considéré comme relevant de la « géopolitique », une « science » – guillemets de rigueur – qui théorise l’existence de lois immanentes des rapports entre Etats, fétichisant la catégorie de la « puissance ». Le présent article traite du même sujet, mais en le considérant comme une expression, et secondairement comme un facteur et une forme – essentielle – des rapports sociaux, et donc de la lutte des classes, de la crise du capitalisme en tant que mode de production, et de l’accélération de la crise bio-géo-climatique qu’il a engendrée.
L’accélération est bien le trait réel et formel le plus caractéristique de notre époque : accélération des cycles capitalistes, de l’accumulation, de l’accumulation et de la circulation de capital fictif (voir l’explosion récente des bitcoins, après celle des subprimes), accélération des processus climatiques et biologiques (pandémies), et accélération des éléments de crise internationale et donc accumulation de guerres dites « régionales » mais formant déjà un ensemble interconnecté, donc mondial.
Dans ce cadre général, il faut reconnaître à Donald Trump son rôle d’« accélérateur » – comme le raconte le milliardaire fou Peter Thiel, son rôle de katekon, « celui qui retient » la chute du monde dans l’Apocalypse.
Mais oui, mais oui ! Car l’Apocalypse selon Thiel, c’est le ralentissement de l’accumulation du capital sous la pression des masses humaines. Trump, en semant désordre et destruction, relancerait l’accumulation : en accélérant, il retarde donc l’Apocalypse (du capitalisme : pas si bête !). CQFD !
S’il est vrai que le déchainement, étatsunien et mondial, de la disruption trumpienne, menace les libertés démocratiques, les droits sociaux, l’existence de millions d’êtres humains, et les processus bioclimatiques, il a néanmoins échoué à ce jour à relancer sérieusement l’accumulation capitaliste, à restaurer la primauté impérialiste des Etats-Unis, à vaincre le peuple américain, et à établir un pouvoir à la fois fort et durable à Washington.
La météorite Trump incendiant tout sur son passage risque de se fracasser, avec une onde de choc sans limites. C’est là le premier problème de la situation internationale globale au moment présent (et il n’est pas « géopolitique », mais bien politique et social !).
L’impérialisme nord-américain.
Sa seule réussite : le Venezuela !
Trump n’a à son compte, à ce jour, qu’une seule réussite effective, pleine et entière, et il vaut le coup d’enfoncer le clou au sujet de celle-ci : il s’agit du non-changement de régime au Vénézuéla. Le kidnapping de Maduro et de son épouse a techniquement été un sans-faute, non par la technologie militaire US, mais par la collaboration de l’appareil d’Etat chavisto-maduriste à cette opération, faisant de Delcy Rodriguez à la fois l’héritière, sinon légitime, du moins politiquement cohérente, de ce que furent le chavisme puis le madurisme, et l’agent fiable de l’impérialisme nord-américain. Un régime maduro-trumpiste a pris le relais du madurisme tout court.
Insistons : la meilleure réussite de l’impérialisme américano-trumpiste lui a été procurée par un appareil politico-militaire et mafieux labellisé « anti-impérialiste », à l’idéologie héritant du caudillisme de gauche et du post-stalinisme, dont les petits soldats prêts à arrêter et torturer jeunes et syndicalistes voulant agir de façon indépendante, en les traitant d’agents de l’impérialisme (et du « sionisme », bien entendu), se sont faits petits sous-traitant de Washington, instantanément et sans changer de langage. Quelle leçon !
Echec dans le détroit d’Ormuz.
En revanche, Trump a pour l’instant échoué dans sa seconde grande agression, dont il ne semblait devoir ne faire qu’une bouchée puisqu’il s’agissait du Groenland (50 000 habitants) – mais derrière le Groenland il y avait l’Europe et le Canada.
Et surtout, il a complétement échoué dans son entreprise guerrière majeure, visant l’Iran, une fois que le régime islamiste avait écrasé les masses iraniennes (30 000 morts).
On ne peut trouver aucun média bourgeois un tant soit peu sérieux, aucun expert, qui prétende qu’il y aurait victoire américaine envers l’Iran et dans la région. La guerre engagée de façon tonitruante le 28 février 2026, puis prolongée sous la forme d’un vrai-faux cessez-le-feu depuis le 8 avril, est militairement (par les moyens qu’elle consomme et les forces qu’elle fixe), politiquement, et économiquement, sans parler du moral, catastrophique pour les Etats-Unis.
L’« effet Pearl Harbour » (expression d’histoire militaire désignant une victoire stratégique soudaine qui place le vainqueur dans le vide et finit par se retourner contre lui) du 28 février (assassinat de Khamenei) s’est rapidement retourné contre Washington – et se retournera donc aussi contre Netanyahou, son pilote incendiaire. L’Etat iranien n’est nullement brisé, le trafic dans le golfe arabo-persique dont le détroit d’Ormuz est le goulot d’étranglement est durablement compromis, l’Iran réclamant même un droit de péage que Trump semble parfois tenté de partager, le nucléaire iranien n’est pas dissipé, les prix pétroliers, gaziers, et bientôt céréaliers du fait du ralentissement des sorties d’engrais azotés, sont lancés structurellement à la hausse. Le bilan est calamiteux à tous égards.
L’hostilité des larges masses, en Iran comme aux Etats-Unis, à cette intervention, est l’un des facteurs de l’échec, mais il n’est pas le facteur décisif. Les peuples de la région sont en effet sous une pluie de coups qui ont fait reculer leurs mouvements propres, à commencer par Femmes, Vie, Liberté, et la révolution démocratique et prolétarienne qui s’engageait en Iran début janvier 2026, et avec la situation d’écrasement génocidaire du peuple palestinien à Gaza, et les coups qu’il prend dans les autres tronçons entre lesquels il est disloqué, Cisjordanie, Israël, Jérusalem Est, diaspora, et la destruction de la moitié du Liban par l’armée israélienne. Le peuple judéo-israélien est piégé par la fuite en avant du pouvoir et de l’Etat israéliens qui veulent lui faire croire qu’il n’a de survie possible qu’en semant mort et destruction autour de lui, alors que ceci ne fait qu’accroitre les menaces qui pèsent contre lui.
Les évènements de Syrie tout particulièrement, montrent à la fois la situation présente de recul des mouvements populaires et l’instabilité structurelle de tous les Etats de la région. C’est en effet alors que le recul général de l’auto-activité sociale provoqué par le 7 octobre 2023 et les suites que lui a donné Netanyahou était pleinement engagé, qu’une opération du HTS (Hayat Tahir al-Sham), depuis Idlib, sur Alep, a totalement dépassé ses objectifs initiaux, rencontrant l’effondrement de l’armée de Bachar el Assad (décembre 2024). Le HTS islamiste, littéralement aspiré, a alors rempli le vide en étant porté par une vague populaire et démocratique dans tout le pays (sauf dans la zone dite kurde alors sous contrôle de l’ancien appareil d’Etat perpétué par les YPG).
La chute de Bachar est et reste une victoire de l’espoir et de la démocratie. Mais al-Jolani, devenu al-Charraa, a écarté toute élection libre et n’a eu de cesse de s’entendre (conseillé par Erdogan) avec Trump, Poutine, et Netanyahou. Un nouvel effondrement contre-révolutionnaire se produit, de ce fait, en Syrie, avec le terrible scenario d’une menace islamiste contre toutes les « minorités », alaouite, puis druze, et aussi kurde …
Donc, ce n’est pas la résistance populaire qui est la cause de l’échec des Etats-Unis envers l’Iran, mais les contradictions et les limites propres à l’opération lancée par Trump, qui misait sur l’émergence de collaborateurs issus du régime des mollahs, répliquant le « miracle » vénézuélien. Mais autant Maduro a été surpris, autant le régime iranien, venant de vaincre une révolution, s’attendait à cette attaque, qui a même accéléré le renouvellement de ses cadres en assassinant leur couche supérieure. N’ayant pas les moyens politiques d’engager massivement des troupes au sol, les Etats-Unis se sont retrouvés dans l’impasse d’Ormuz, qui est bel et bien pour eux une défaite, d’abord politique, et par conséquent, à sa façon, militaire.
Pour Trump, se trouver dans une impasse c’est une défaite. Or, il s’enfilait déjà dans une impasse au plan intérieur fin 2025, devant la résistance démocratique de masse directe du peuple américain : il s’agit là de lutte des classes, sous la forme de lutte démocratique de masse, bien que les appareils syndicaux de l‘AFL-CIO s’efforcent d’empêcher qu’elles prennent la forme de grèves de masse, ce que la lutte à Minneapolis a soulevé, comme question, en janvier. C’était donc déjà pour sortir d’une impasse que Trump s’était lancé, début janvier 2026, dans une spirale d’interventions et de provocations militaires : Nigeria, piraterie dans les Caraïbes, Venezuela, menaces contre le Groenland, le Canada, le Mexique et Cuba, et finalement guerre de grande ampleur mais sans troupes au sol contre l’Iran. Et voila que celle-ci débouche sur une nouvelle impasse, situation plus grave encore que celle de fin 2025.
La recherche d’une initiative « catastrophe » qui le sortirait à nouveau de l’impasse croissante où il s’enferre est d’ailleurs la marque de Trump : c’est pourquoi il évoque régulièrement l’anéantissement de l’Iran, suggérant sans oser le dire ouvertement l’emploi de l’arme nucléaire. On ignore si les raisons faisant qu’à ce jour il ne l’a pas fait sont sa propre inconstance, une barrière de protection autour de lui formée de hauts gradés méfiants, ou le sentiment que cela aggraverait encore son cas et pourrait produire sa chute.
La question Trump, danger global.
Quoi qu’il en soit, c’est bien la question « chute ou maintien » de Trump qui est objectivement posée, très consciemment pour des dizaines de millions d’américain même si le Parti démocrate et l’AFL-CIO, en tant que tels, ne veulent pas le dire. Elle est posée au peuple américain et aux larges masses que la bataille de Minneapolis, moralement victorieuse, a galvanisées. Elle est aussi posée aux cercles capitalistes les plus puissants qui se demandent s’il faut débrancher ou doper Trump et même s’il n’est pas trop tard pour que Vance prenne la succession.
Lui-même et sa camarilla sont évidemment d’avis qu’il doit être dopé pour écraser toute opposition. L’établissement d’une dictature bonapartiste impériale aux Etats-Unis demande une base de masse organisée de type fasciste, de préférence sous un encadrement souple de l’appareil militaro-policier d’Etat lui-même purgé et réorganisé. Cette base existe dans le mouvement MAGA, un mouvement « gazeux » comme un illustre bonapartiste de gauche l’a dit de son mouvement à lui en France, et profondément divisé par les guerres de Trump et par l’affaire Epstein. MAGA dans sa masse, de même que les mouvements religieux (New Apostolic Reformation, d’ailleurs confrontée à la crise du catholicisme et à la contre-offensive de Léon XIV), sont trop massifs, friables et inconsistants pour fournir des milices ayant l’efficacité requise face aux millions et millions, beaucoup plus nombreux à se mobiliser, du mouvement No King, No Kings.
Mais Trump s’efforce de sélectionner ses milices, depuis son retour au pouvoir, dans ICE (Immigration and Customs Enforcement), parmi les émeutiers du 6 janvier 2021 qu’il a essayé d’instituer en garde prétorienne dotée de rentes d’Etat surélevées, et aussi en restructurant l’armée : son projet de hausse fantastique du budget militaire n’est pas justifié par des programmes d’armements, mais par la volonté d’acheter sa garde prétorienne, ainsi que le souligne Timothy Snyder dans un article bien senti. Nul doute que des affrontements très durs sont en train de se produire en ce moment même dans les coulisses et les bureaux de l’armée américaine …
Les élections législatives midterm du 3 novembre 2026 sonnent donc comme le glas : soit le glas de Trump, soit le glas de la constitution américaine et l’établissement de la dictature, qui implique des affrontements de masse dans le pays. Toute la situation mondiale, dont la situation française, sera suspendue à ce qui se produira, ou ne se produira pas, aux Etats-Unis et au degré d’intervention des larges masses dans la crise.
L’impérialisme chinois.
Xi en position de force envers Trump et Poutine.
Du point de vue des relations inter-impérialistes, les Etats-Unis sont affaiblis par rapport à la Chine par leur échec du golfe arabo-persique. Cela s’est traduit très manifestement dans les modalités et les résultats du sommet Xi Jinping/Trump (Trump escorté d’une tribu d’hommes d’affaires, dont Musk apparemment réconcilié sans phrases), à Beijing, les 14-15 mai derniers.
Pour aller droit à l’essentiel : Trump n’a rien obtenu concernant le soutien militaire de la Chine à l’Iran, alors que Xi Jinping a exigé que Trump se prononce explicitement contre l’indépendance de Taiwan. Ce qu’il a fait, dans l’avion de retour, et il a même renchéri en disant qu’il n’allait pas faire la guerre pour Taiwan qui est « à 15 000 kilomètres », un propos qui vaudrait aussi bien pour l’Iran, suivi, pour autant que l’on sache, par de vrais reculs de l’aide militaire US à Taiwan.
Xi a accueilli Trump en lui disant qu’ils ne doivent pas, l’un et l’autre, tomber dans le « piège de Thucydide ». Trump a acquiescé alors qu’il n’a certainement aucune idée de ce que cela peut bien être : en 2013, un conseiller du gouvernement US, Graham T. Allison, avait comparé la relation Washington/Beijing à celle décrite par l’historien athénien Thucydide (V° s. av. J.C.) entre Sparte et Athènes à la veille de se faire la guerre : une puissance dominante, une seconde puissance dominante montante, et entre elles, la peur. Xi a proposé – publiquement – ouvertement à Trump, au moins pour le moment présent, un condominium mondial, dont il bénéficierait le plus.
Recevant Poutine quelques jours plus tard, le 20 mai, Xi Jinping lui a fait signer une « déclaration conjointe ». Se prononçant pour la « multipolarité », c’est-à-dire le partage impérialiste du monde, elle porte essentiellement sur l’Europe : l’exigence d’une Europe sans OTAN, c’est-à-dire dans le moment présent la levée de toute aide militaire étatsunienne à des pays européens (dont l’Ukraine), en bonne voie de réalisation sous l’égide de Trump, Vance et Hegseth, est mise en avant, avec même l’annonce de l’organisation, par Beijing et Moscou, d’un « sommet européen de la Défense ».
Le dernier point porte sur le projet d’oléoduc de Sibérie vers la Chine, justifié par la « connexion du marché européen à l’Asie », importante déclaration d’intention chinoise placée là à cette occasion, car l’oléoduc lui-même n’a pas encore vu le jour.
Cette déclaration est à l’évidence une initiative de Xi, pas de Poutine. Xi s’ajoute à Trump, Vance et Poutine dans le projet de vassalisation de l’Europe, principalement à la Russie, mais il s’y immisce : si Poutine partage ses considérants sur une Europe sans OTAN dominée par la Russie, il n’est pas à l’origine de l’affirmation d’une volonté de mainmise chinoise par-dessus, à travers et au moyen de la Russie !
La position chinoise entérine une vassalisation économique de la Russie sans la nommer et prétend exercer une domination sur l’Europe à travers la Russie, signe alarmant de l’exacerbation des appétits impérialistes … et de leur concentration sur leur ancien berceau, l’Europe !
Mais Xi n’a de force que relative …
Trump et Poutine ont donc dû s’aligner sur Xi. Mais de là à en déduire que le baron, c’est Xi, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir, car ce sont les faiblesses, voire leur situation au bord de l’abîme, de Trump, que je viens d’aborder, et de Poutine, dont je vais parler plus loin, qui les ont affaiblis par rapport à Xi, et pas une montée récente de la puissance propre de ce dernier.
Au motif de lutte anticorruption, Xi vient de purger, avec quelques difficultés car il a parfois dû s’y reprendre à plusieurs reprises, l’essentiel du commandement militaire (en deux ans, presque 9 généraux sur 10). Le ministre de la Défense et le responsable des armes stratégiques, Wei Fenghe et Li Shangfu, ont été condamnés à mort « avec sursis ». Il est difficile de dire si ces purges attestent d’un pouvoir illimité ou au contraire de difficultés de Xi, le point certain étant qu’elles affaiblissent structurellement, de l’avis des spécialistes, l’armée chinoise dans son organisation.
Du Gwangdong au Jiangnan, portée et limite d’une transformation.
Du point de vue de l’accumulation capitaliste, la croissance chinoise ralentit nettement depuis plusieurs années, et les objectifs officiels sont maintenant sous la barre des +5% de PIB annuel. Ce décrochage est inégal selon les régions. Le Nord-Est (Liaoning) et le centre de la vieille Chine (Shaanxi et Hunan) sont même en appauvrissement relatif prononcé.
Fait structurel nouveau et important que signale Andrea Ferrario : le Guangdong, qui dans l’histoire de la production de survaleur (plus-value) a été la première région industrielle du monde, succédant au Nord-Est des Etats-Unis succédant lui-même à la Ruhr succédant à la vieille Angleterre … le Guangdong est en train d’être déclassé, souffrant des tarifs trumpistes, du manque relatif d’universités, et du dépérissement de Hong-Kong désormais de plus en plus intégrée autoritairement, à la RPC (République Populaire de Chine). Ce recul avantage la vieille région centrale du Jiangnan, groupant autour de Shanghai le Jiangsu et le Zhejiang, où se produit une concentration nouvelle d’universités et de réseaux capitalistiques liés à l’IA (« écosystème Alibaba » avec DeepSeek).
Etant donné l’organisation du capitalisme chinois en un système oligarchique s’interpénétrant avec l’Etat à travers le PCC, il est d’autant plus important de signaler ces transformations structurelles des équilibres, ou plutôt des déséquilibres, régionaux, car elles vont avoir, ou ont déjà, des conséquences au niveau des pouvoirs et du pouvoir central – et elles sont largement indépendantes de Xi.
D’autre part, ce déplacement signifie que le premier foyer de création de survaleur du monde s’est déplacé du Guangdong au Jiangnan, mais cela tout autant par un affaiblissement relatif du Guangdong, et sachant que les bases de la croissance récente au Jiangnan sont en grande partie spéculatives et précaires – c’est en fait là, à l’échelle mondiale, que l’on a une « floraison » de starts up liée à l’IA. La base en est extrêmement fragile, et interfère forcément avec la situation de crise de l’appareil militaire en proie aux purges.

Autres contradictions.
A ces transformations structurelles, d’importance mondiale et facteurs d’instabilité, s’ajoutent le fait que l’élasticité du marché mondial n’est pas illimitée, que le coût accru du fret lié aux guerres (Ormuz, Bab el Mandeb, Bosphore et Dardanelles, et hausse des tarifs à Panama) est un problème pour la Chine, et que le vieillissement de la population chinoise va s’amplifier. La Chine est un chaudron de luttes locales, grèves, conflits fonciers et immobilier, ce qui n’est pas nouveau, et, d’après Andrea Ferrario, les protestations de la jeunesse scolarisée contre le régime de caserne des établissements sont de plus en plus fréquentes et arrachent des victoires, comme récemment l’émeute lycéenne de Jining, dans le Shandong.
L’emprise économique chinoise sur la Russie engendre aussi des contradictions pour la Chine, car la Russie est dangereuse et comporte bien des pièges. Les exportations de capitaux par les routes continentales dites « de la soie », résultent d’une pression étatique en ce sens ; la voie directe des exportations, de marchandises et de capitaux, pour la Chine, est maritime et passe par le Jiangnan et le Guangdong. La domination économique d’un espace eurasien (zones colonisées par la Chine, Asie centrale, Russie, Iran) peut s’avérer un piège, une nasse. De plus, le « joker » qu’est le régime nord-coréen, intégré à la multipolarité impérialiste (et à ce titre candidat aux « BRICS+ ») par la production d’armes vers la Russie, est un facteur perturbateur pour Beijing.
Taiwan.
De l’ensemble de ces contradictions, résulte l’importance accrue de la question taiwanaise en tant que question politique. La revendication de la RPC sur Taiwan a déjà trois composantes : le postulat nationaliste selon lequel « Taiwan c’est la Chine », qui n’a rien d’anti-impérialiste ou d’anticolonialiste, sur lequel je renvoie à mon petit billet du 10 mai dernier, ensuite la question stratégique du débouché sur le Pacifique, qui implique Taiwan et les îles Diaoyu-Senkaku contestées au Japon, enfin la présence à Taiwan du fabricant de semi-conducteurs TSMC, dont les Etats-Unis (et Elon Musk) prônent le rapatriement stratégique chez eux, mais ceci est loin d’être pleinement réalisé.
A ces trois facteurs de désir taiwanais chez Xi s’en ajoute un quatrième de nature différente, c’est le danger démocratique taiwanais pour le pouvoir du PCC. Le fait même qu’il y ait discussion sur l’identité taiwanaise à Taiwan, que la position « nous sommes la Chine » est celle, ironiquement, des héritiers des colons anticommunistes du Guomindang, que l’indépendance assumée soit largement envisagée – et réaffirmée suite aux déclarations de Trump – mais qu’elle ne signifie pas rupture avec les cultures chinoises – pluriel nécessaire – et pose de fait la question de la démocratie et de la pluralité linguistique et culturelle en Chine, pour ne rien dire des colonies (Tibet, Xinjiang, Mongolie …), ces données font de Taiwan un danger, par son existence même (et malgré ses liens avec lui), pour le capitalisme oligarchique chinois.
En même temps, si la question de Taiwan est centrale, sa conquête par la RPC ne va pas l’annuler instantanément, et peut même mettre le ver dans le fruit. Ce facteur politique est peut-être celui qui, en réalité, incite le plus Xi à hésiter à « faire le pas » – qu’il peut, techniquement, faire à tout instant – et préfère pour l’instant poursuivre une guerre hybride à la russe (encerclement, manœuvres militaires, provocations, infiltration, fake news, pénétration économique via les familles Guomindang, etc.).
Pour conclure sur la Chine.
J’espère avoir démontré que Xi n’est pas l’hégémon gagnant, par rapport à Trump et à Poutine, souvent fantasmé par les « géopoliticiens » : la Chine n’est pas en mesure de prendre la place de l’impérialisme globalement dominant qu’a longtemps été l’impérialisme nord-américain, et que celui-ci n’est plus, tout en restant la plate-forme centrale de la circulation des capitaux et un épicentre … du désordre.
L’impérialisme russe.
Après avoir examiné les situations de l’impérialisme nord-américain et de l’impérialisme chinois, passons à l’impérialisme russe, déjà en partie abordé ici à travers les deux autres, notamment la Chine.
Trois échecs clefs.
C’est une antienne de toute la presse actuellement : Poutine qui se fait vieux, Poutine isolé, Poutine impopulaire, Poutine fatigué à l’œil inquiet, lui qui a longtemps soigné, à la manière de Mussolini, son image viriliste. Cette perception a pris le dessus lors du défilé du 9 mai, pathétique et marqué par la crainte des drones ukrainiens, défilé que Zelensky, par une ironie qu’il peut maintenant se permettre, avait déclaré avoir « autorisé ».
Ralentissement économique, panne démographique, épuisement des infrastructures, guerre permanente rongeant tout tel un cancer, sont la toile de fond de la vie en Russie, laquelle a connu, en 2026, trois défaites, ou retournements militaires, aux conséquences profondes, dont l’un n’est pas directement lié à l’Ukraine.
Sur le front ukrainien, c’est à présent l’armée ukrainienne qui avance – pas vite, de même que la progression russe depuis 2023 était très lente. Cette avancée est différente, techniquement, du grignotage russe qui l’avait précédée : le rôle des drones et des attaques ciblées a rendu très dangereuse toute liaison terrestre entre la Crimée occupée et la Russie ou les autres zones occupées.
Deuxièmement, les bombardements de drones ukrainiens en Russie ont dévasté, depuis janvier 2026, le parc pétrochimique russe. La guerre de Trump et de Netanyahou contre l’Iran était, par les prix pétroliers et gaziers et vu la levée de fait de « sanctions » par les Etats-Unis, un cadeau de choix à Poutine. Mais les attaques ukrainiennes en ont neutralisé les effets.
Le troisième fait concentre en lui un retournement majeur : 400 mercenaires russes de ce qui s’appelle l’Afrikakorps (antinazis, vous avez dit antinazis ?!), ont, le 26 avril dernier, évacué la ville de Kidal au Mali, laissant les Touaregs du Front de Libération de l’Azawad (FLA) s’y installer. La veille, le FLA et les djihadistes du JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans »), dont l’alliance est circonstancielle, ont liquidé le général Sadio Camara, homme clef de l’installation de la Russie au Sahel.
Ces évènements ont d’un coup cassé la légende des Russes protecteurs des pays du Sahel. Non seulement ils peuvent être battus, mais concéder des territoires aux djihadistes ne les gène pas. L’onde de choc est manifeste chez les jeunes africains (les vrais, pas les bots) sur les réseaux sociaux. L’ébranlement est perceptible au Burkina (manifestations à la suite de l’arrestation de l’imam Diko). Les généraux-dictateurs tentent de compenser ce retournement par des manœuvres d’extension de l’AES, l’Alliance des Etats du Sahel, avec le rapprochement entre le Niger et le Bénin, et il est possible que l’accélération de la crise au Sénégal entre le président Faye et le premier ministre Sonko ait produit la démission de ce dernier après qu’il a esquissé un rapprochement avec l’AES, et donc avec l’impérialisme russe.
En résumé : la Russie est à la peine en Ukraine, son territoire est exposé ce qui neutralise envers elle les bénéfices des prix énergétiques mondiaux, et le glas commence à sonner pour elle en Afrique. Ces faits suffiraient à expliquer le gros coup de mou attribué à Poutine et ressenti par l’opinion publique en Russie. En revanche, ils ne permettent pas d’annoncer sans réserve un effondrement rapide du régime, car celui-ci a battu l’opposition de la jeunesse urbaine antiguerre en février-mars 2022, et surmonté la crise de son appareil militaire lors du putsch manqué de Prigojine en juin 2023.
Un mot sur l’Ukraine.
L’Ukraine a donc résisté à 12 ans de guerre, dont 4 ans de guerre totale et généralisée, ainsi qu’à la trahison de Trump.
Dans une remarquable lettre publique à Poutine lui proposant cessez-le-feu et discussion dans un pays tiers, Zelensky a la phrase suivante : « Nous voyons que les États-Unis concentrent actuellement toute leur attention sur la question iranienne. Il serait erroné d’attendre simplement que leur attention revienne vers la guerre en Europe. »
Traduction : l’Ukraine est en fait capable (bien obligée, d’ailleurs) de faire sans les Etats-Unis pour vous imposer la paix. En fait, une paix sans occupation ne dépend pas que de l’armée ukrainienne, mais Zelenski peut aujourd’hui se permettre d’écrire cela, alors qu’après la « scène du bureau ovale » où Trump et Vance étaient prêt à lui sauter dessus, littéralement, aucun commentateur officiel ou officieux ne donnait cher de sa peau. C’était il y a à peine plus d’un an …
Au plan militaire et diplomatique, l’Ukraine se trouve, sans avoir pu expulser l’occupant, dans une position de force et de prestige disproportionné, tout à fait originale, et peut-être momentanée mais dont certaines données sont désormais structurelles. Depuis longtemps déjà, ce ne sont plus les armées « occidentales » qui forment les militaires ukrainiens, mais les militaires ukrainiens qui forment des cadres militaires européens. Cette situation place Zelenski dans une position de plus en plus « bonapartiste » par rapport à la situation politique ukrainienne intérieure, que la soif de liberté populaire et l’expérience de l’auto-organisation ont marqué durablement, comme le montrent les récents mouvements contre la réforme du code civil, et la victoire judiciaire des syndicats récupérant leur parc bâtimentaire (d’origine soviétique). Notons au passage que le problème posé par la panthéonisation de nationalistes ukrainiens d’extrême droite (Bandera, Melnik), qui va avec l’occultation des nationalistes démocratiques et révolutionnaires comme Vinnitchenko, s’inscrit dans ce cadre.
L’illusion – qui ne menace pas les Ukrainiens eux-mêmes – serait de croire qu’ils peuvent battre seuls l’impérialisme russe. Ils le peuvent, avec et seulement avec le soutien populaire et internationaliste du monde entier – la lutte contre le campisme dans la gauche est un facteur militaire ! – et en relation avec la crise rampante, mais très profonde, du régime poutinien.
Facteurs d’une attaque russe ailleurs et fenêtre de tir.
Celui-ci est forcément conduit, dans cette situation, à envisager une fuite en avant par des attaques sur d’autres fronts. Il menace l’Arménie, vassalise la Géorgie, provoque la Moldavie, lâche des drones sur la Roumanie, tente d’instrumentaliser complétement la Biélorussie en l’impliquant dans des attaques vers l’Ukraine ou vers l’ouest, multiplie discours provocateurs et intrusions envers les pays baltes, et manœuvre ainsi jusque dans l’Arctique.
Son atout : Trump et les Etats-Unis, et la combinaison entre les extrêmes droites et la gauche campiste en Europe. Ainsi, une invasion de la Lettonie ne verrait sans doute aucune réaction autre que déclarative des Etats-Unis – et encore, que déclarera Trump ! ? –et une offensive « antiguerre » et « pacifiste » des extrêmes droites et de la gauche campiste en Europe.
Ce qui peut faire hésiter Poutine à envahir les pays baltes n’est donc ni l’OTAN ni l’Europe ni encore moins les Etats-Unis. Ce sont les réactions populaires, des peuples attaqués, l’aide que l’Ukraine peut leur apporter, l’éventuelle poussée pour une mobilisation polonaise, les réactions populaires ailleurs, et le fait qu’une telle initiative ne résoudrait pas la crise interne russe ni la situation militaire en Ukraine.
Mais le risque est là car la guerre permanente semble devoir être le mode de survie, voire de reproduction, du régime poutinien. Et la menace étatsunienne sur le Groenland, le Canada et le Danemark permet même d’envisager une attaque combinée. Attention, car la fenêtre de tir pourrait se refermer lors des midterms …
Europe et impérialismes européens.
L’indicible : la guerre sur deux fronts menace l’Europe.
Il résulte de ce qui précède que l’Europe est militairement menacée sur deux fronts. Il est, enfin, devenu banal de dire que les Etats-Unis n’en sont plus des « partenaires ». Dans les cabinets ministériels, les ambassades et, surtout, les états-majors, la crise sur le Groenland, qui n’est qu’ajournée et nullement réglée, a rendu explicite la possibilité de la guerre avec les Etats-Unis. L’attaque russe étant tenue pour une probabilité sur un horizon de deux à cinq ans, c’est bien le spectre de la guerre sur deux fronts qui menace l’Europe. Avec, en plus, la position chinoise telle qu’affirmée dans la déclaration conjointe imposée par Xi à Poutine !
Cette réalité demeure indicible, sinon impensable, pour beaucoup, mais les pires sont les courants politiques et militants de gauche pour qui, par un décret éternel du Saint-Esprit, l’Europe est « atlantiste » et « belliciste », et qui, au nom de « la lutte pour la paix » voire du « refus de l’union sacrée », préparent l’union sacrée avec l’impérialisme russe et, du coup, avec Trump et J.D. Vance.
Car, oui, il s’agit bien d’union sacrée : en France l’union sacrée inféodant le mouvement ouvrier au capital au nom de la guerre ou de la paix, ce fut août 14 et ce fut, aussi, juin 40 !
Impérialismes européens et défense européenne sont deux choses différentes !
Les puissances de l’Occident européen, Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie … sont les vieilles puissances impérialistes de l’histoire mondiale. Elles sont toujours impérialistes, et leurs dépenses militaires ont pour première raison d’être non la défense nationale, mais l’entretien des taux de profit du capital par des commandes d’Etat destinées aux trusts industrialo-financiers de l’armement : en France, la commande publique garantit les profits, les exportations et les indices boursiers d’Airbus, Dassault, Thalès, Naval Group, MBDA, Arquus, ArianeGroup, et des PME qui leurs sont reliées.
En même temps, leurs gouvernements capitalistes, et à leur suite les institutions de l’UE, sont pris en étau et désemparés par la menace de la guerre sur deux fronts, et, même sans aller jusque-là, par la double menace de la Russie et de « l’éloignement » américain. Le discours sur l’éloignement américain est erroné : l’impérialisme américain, avec Trump, a tourné dans le sens de sa participation à une vassalisation de l’Europe dont l’agent militaire et étatique le plus actif serait la Russie, et dont les agences politiques sont les extrêmes droites. Les moins poutiniennes – Meloni ! – sont ramenées à l’axe Trump/Poutine par Trump (même s’il lui faut défendre le pape !).
Quand les nationalistes sont le parti des impérialismes étrangers !
Un fait caractéristique de la plus grande importance politique indique l’état de décadence des impérialismes européens. C’est la nature du chauvinisme, du nationalisme, du jingoïsme, et de la xénophobie, dans ces pays.
Tous sont anti-« immigration », avec une pointe contre les ressortissants de leurs anciennes colonies et contre les musulmans. A ce titre, il ne s’agit pas de chauvinismes expansionnistes : la « remigration » n’est pas la recolonisation, mais l’enfermement. Le nationalisme le plus tourné vers d’autres régions du monde est le français, en raison du maintien de colonies françaises appelées « outremer » et des Zones Maritimes Exclusives qui les entourent, mais ce thème en France ne mobilise par les foules, et encore moins les foules d’extrême droite qui n’ont aucune affection pour les « outremers ».
En fait, et j’en arrive là au point capital, les chauvinismes et populismes chauvins en Europe sont des chauvinismes de la décadence et du repli, ne visant pas à l’affirmation de la puissance de l’Etat concerné, ni à la (re-)constitution d’un empire colonial, ni à la conquête d’un « espace vital ». En prétendant sortir de l’« atlantisme » et de l’ « européisme », ils se dirigent tout droit vers l’inféodation à la Russie, et secondairement au maintien d’une inféodation envers les Etats-Unis alliés de la Russie. D’ores et déjà, de Tomy Robinson à Marine Le Pen, les réseaux et les financements du Kremlin sont à la source.
Ainsi, dans un congrès récent à Porto sur la « remigration », où la France était représentée par Reconquêtes (un parti pro-Moscou engagé dans la construction de l’union des droites), la vedette était Gregori Bonino, le flic milicien de Trump qui a engagé – et perdu ! – la bataille de Minneapolis.

Dés que l’on investigue sur les bailleurs et les réseaux qui sous-tendent les extrêmes droites et aussi les « rouges-bruns » et les passerelles vers la « gauche radicale » la plus campiste et « pacifiste », on trouve les réseaux du Kremlin entrelacés avec les liens MAGA, comme c’est le cas avec le masculinisme.
La décadence des impérialismes européens s’exprime donc politiquement dans le fait que les extrêmes droites et autres « droites dures » en Europe ne sont pas les forces marchantes de leur expansionnisme, mais les agents de leur inféodation à la Russie combinée à une soumission « non-atlantiste » aux Etats-Unis sous leur mode trumpiste. Ce qui est arrivé à l’extrême droite française dans l’union sacrée pétainiste en 1940, est un phénomène généralisé aujourd’hui.
L’enjeu en France, Royaume-Uni, Allemagne.
Or, la défaite d’Orban en Hongrie, et l’échec du référendum de Meloni contre l’indépendance du pouvoir judiciaire en Italie, sont certes de bons signaux, mais qui n’ont fondamentalement rien réglé, les mêmes forces profondes étant à l’œuvre à l’échelle du continent. En France avec la présidentielle du printemps 2027, au Royaume-Uni après la déroute du Labour et la percée de l’extrême droite en Angleterre et des indépendantistes en Ecosse et au Pays de Galles, début mai, en Allemagne avec la crise rampante en train de laminer le gouvernement et plusieurs scrutins dans les Länder aboutissant à celui de Rhénanie du Nord-Westphalie en avril 2027, donc dans les trois pays impérialistes clefs du continent européen, la question de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec telle ou telle combinaison d’union des droites demeure entièrement ouverte.
Dans cette combinaison, la clef est la France, en raison de la centralisation des enjeux sur l’élection présidentielle et du potentiel autoritaire du régime de la V° République. Mais n’oublions pas que les midterms aux Etats-Unis sont avant.
Les puissances européennes face aux questions militaires.
Les Macron, Merz et Starmer n’offrent pas de politique alternative réelle face à la menace Trump/Poutine. Ils ont pris conscience de l’obligation d’un tournant radical et ne sont ni capables ni véritablement désireux de l’engager. Sur le plan déclaratif, Macron bat les records en prétendant que la France entrerait dans une « économie de guerre », ce qui est totalement faux même si les « pacifistes » de droite et de gauche le prennent au mot pour adopter la posture du refus.
Quelques citations de la revue officieuse Diplomatie de mars-avril 2026 me permettront de préciser la manière dont les contradictions européennes, inextricables tant qu’il n’y a pas de gouvernements démocratiques reposant sur la volonté de défense sociale, écologique … et militaire, étouffent la réalisation des conditions d’une indispensable défense efficace face à une éventuelle attaque russe combinée à une « trahison » américaine.
Tout d’abord, le plus important tournant vers la hausse du budget militaire et le renforcement de l’armée s’est produit en Allemagne, en deux temps : le discours du chancelier Scholz du 27 février 2022 annonçant un fond spécial de 100 milliards d’euros, puis l’amplification de cette politique par le chancelier Merz après que son financement par endettement a eu produit la chute de Scholz. Cette politique conduit à faire de l’Allemagne la première force conventionnelle en Europe. Mais cette perspective attise les contradictions : l’AFD est en campagne contre l’aide à l’Ukraine et se développe sur la ligne de refus de défense de tout front oriental ou baltique éventuel, et d’autre part la question du rapport à la France se trouve reposée ;
« Le nouvel effort militaire allemand a pour toile de fond une déception à l’égard de l’administration Trump, dont on connait les tropismes, et la crainte de l’unilatéralisme américain quant à la vitalité de l’OTAN. Par voie de conséquence, Friedrich Merz se prononce en faveur d’un pilier de défense européen capable de faire face à la Russie et de pallier l’incertitude des garanties de sécurité américaines (article 5 de l’OTAN). Il s’est rapidement révélé faux de croire que ce programme conduisait nécessairement au retour au premier plan du « couple franco-allemand », une expression plus française qu’allemande ; le délitement de la coopération militaro-industrielle en témoigne. Ainsi est-ce le cas du projet de SCAF (système de combat aérien du futur) et celui du MGCS (Main Ground Combat system), lancés en 2017. » (Jean-Sylvestre Mongrenier, in Diplomatie de mars-avril 2026).
De plus :
« Dans le cas d’un retrait américain de l’OTAN, théorique à ce stade, la stratégie de dissuasion nucléaire élargie des Etats-Unis disparaitrait et les armes américaines seraient rapatriées. Précisons que Washington n’a jusqu’à présent rien annoncé en ce sens : l’arsenal nucléaire déployé en Europe et sur ses contreforts (en Turquie) a même été récemment modernisé. Toujours est-il que le tour pris par la politique étrangère américaine lors du second mandat de Donald Trump ouvre le champ des possibles.
Dans un tel cas de figure, ce ne serait pas une garantie complémentaire de celle des Etats-Unis que la France et le Royaume-Uni devraient assumer mais une stratégie de dissuasion nucléaire élargie à l’échelle de l’Europe, en lieu et place de l’hégémon américain. Si nous n’en sommes pas là, les dirigeants allemands prennent au sérieux la possibilité d’un retrait des Etats-Unis. » (Ibidem).
Il est assez amusant de voir ce spécialiste dénier précautionneusement ce dont il démontre en même temps l’actualité évidente, en précisant que, bien entendu, Merz (et Macron, et les autres) en a pleinement conscience. Je vais revenir sur la question des armes nucléaires, mais relativisons au passage toute croyance dans une démarche réelle d’autonomie, qui voudrait dire indépendance envers les Etats-Unis, de cette synthèse des principales puissances européennes (sauf le Royaume-Uni qui en est sorti, mais, surtout sur ces sujets, il reste fort proche de ce qui se discute) qu’est l’Union Européenne :
« Si les budgets européens de défense ont fortement augmenté – d’environ 150 milliards d’euros par an depuis 2014-, les Etats-Unis demeurent déterminants dans les fonctions critiques de l’Alliance (renseignement, surveillance et reconnaissance, défense aérienne et antimissile intégrée, transport stratégique, ravitaillement en vol). (…)
Le plan « ReArm Europe », lancé en mars 2025, vise à créer d’ici 2030 les conditions d’une dissuasion conventionnelle crédible. Les dépenses européennes combinées pourraient dépasser 800 milliards d’euros à cet horizon, se rapprochant du niveau américain. Toutefois, la quasi-parité budgétaire ne garantit pas l’autonomie capacitaire : remplacer les capacités américaines non nucléaires assignées à l’OTAN nécessiterait près de 1000 milliards de dollars supplémentaires, selon l’International Institute of Strategic Studies, et s’inscrirait dans le temps long à savoir un horizon d’une ou deux décennies. Malgré une hausse de plus de 30% des dépenses depuis 2022, 63% des acquisitions majeures réalisées entre 2022 et 2024 l’ont été auprès d’entreprises américaines. Parallèlement, 52% des programmes d’armement sont encore menés au niveau national, contre seulement 18% dans un cadre européen. » (Estelle Hoorickx, même revue).
Cette dépendance est également technologique et informationnelle, et affecte notamment l’aviation de combat : acheter des F35 c’est se donner un fil à la patte avec Washington. La Suède, et surtout la France, sont sans doute les Etats qui y échappent le plus, avec concernant la France les avions Rafale (susceptible de porter des vecteurs nucléaires) et la « dissuasion » nucléaire française (300 « têtes opérationnelles » et 4 SNLE, Sous-Marins Nucléaires Lanceurs d’Engins), alors que la « dissuasion » britannique (250 têtes, pas de SNLE) est connectée aux Etats-Unis (pour rappel, la Russie a 4300 têtes nucléaires, les Etats-Unis 3750).
L’expérience ukrainienne et l’émergence de la dissuasion robotique.
Cependant, toutes ces données militaires sont aujourd’hui bouleversées par l’expérience ukrainienne. Je ne parle pas ici seulement de cet aspect capital pour nous, en tant que militants ouvriers, féministes, démocratiques, écologistes, de l’auto-organisation sociale dans la défense ukrainienne et dans l’armée, mais de l’aspect technologique, si l’on précise que cet aspect technologique n’aurait pas émergé – et que l’Ukraine aurait été détruite – sans ce facteur humain, social et politique de l’initiative et de l’auto-organisation d’en bas. La technologie découle des rapports sociaux et politiques. Des éléments décisifs de ce changement de paradigme sont donnés, dans ce même numéro de Diplomatie, par l’article de Thierry Berthier, intervenant lié aux entreprises productrices de drones, qui plaide donc pour les intérêts de celles-ci, et ne tire pas lui-même les conclusions révolutionnaires des données techno-stratégiques qu’il expose.
« Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une évolution rapide vers une guerre robotisée aéroterrestre et navale. Durant l’année 2025-2026, les drones aériens FPV (First Person View) ont provoqué 75% des pertes russes et ukrainiennes sur le terrain. En saturant l’espace de combat, les drones le rendent transparent pour l’adversaire et obligent les belligérants à s’enterrer de part et d’autres de la ligne de front, figeant durablement les positions [mais précisons que ce n’est pas là l’équivalent des tranchées de 14-18 malgré la ressemblance, en raison de ce qui suit :] L’usage généralisé des drones FPV instaure sur la ligne de front une « kill zone » (zone mortelle), sur une largeur évolutive de 30 à 40 kilomètres, devenue invivable pour les soldats humains, dont la probabilité de survie tend vers zéro en quelques minutes [ des brimades dans l’armée russe, ou l’exploitation de soldats africains ou nord-coréens, consistent à envoyer des hommes dans cette zone …] Ce territoire est désormais celui des robots, qui s’y affrontent à l’occasion de duels aéroterrestres et de manœuvres d’interception air-air menées par des drones intercepteurs. Espace fortement brouillé, avec un système de positionnement par satellites bloqué (GNSS/GPS denied), il impose le recours à des techniques d’IA pour la navigation autonome, telles que le PNT (Positioning, Navigation, and Timing), ou à des liaisons filaires par fibres optiques accrochées aux drones aériens. Le « machine learning » devient indispensable pour franchir le mur du brouillage et poursuivre la mission en autonomie. »
Le concept clef de cet article, qui est en train de s’imposer, s’appelle la dissuasion robotique. Celle-ci est donc une « dissuasion », au même niveau que la dissuasion nucléaire.
Les conséquences révolutionnaires de ce concept, concept qui suit le constat d’une réalité, ne sont pas tirées, ni dans cet article, ni dans le discours des théoriciens militaires, et ceci est logique.
Ces conséquences sont en effet les suivantes.
Premièrement, la dissuasion robotique peut se substituer à la dissuasion nucléaire, car elle « empêche de passer » et, tôt ou tard, ceci concernera aussi les missiles stratégiques intercontinentaux (surtout si elle se combine à la technologie des lasers et des boucliers de missiles antimissiles, que la Russie prétendait avoir déjoué avec les armes hypersoniques).
Deuxièmement, la production et l’emploi efficaces de la dissuasion robotique ne marchent pleinement que dans un cadre disséminé, et non pas centralisé, et démocratique, de type coopératif, dans lequel, y compris du point de vue anticapitaliste, des petites entreprises peuvent avoir leur place, mais non pas les trusts industrialo-financiers de l’armement et les lobbies publics qui leurs sont associés, dont la France est un modèle.
Au contraire, l’article de Diplomatie, tout en posant le nouveau concept de dissuasion robotique, révolutionnaire, le bride par deux principes : le respect éternel du fétiche nucléaire et donc l’affirmation que la nouvelle dissuasion robotique ne peut que le compléter mais ne saurait s’y substituer, et la recherche d’une politique capitaliste d’intervention publique en vue de la formation d’écosystèmes industriels, ayant toutes chances d’être centrés sur les grands groupes, écosystème dont je signalerai que le modèle actuel, instable et précaire, pourrait être cherché en Chine, au Jiangnan !
J’ajoute que l’approche démocratique de la dissuasion robotique, qui n’est pas un fantasme de geek mais qui devient une question vitale de défense et de combat dans le siècle dans lequel nous sommes engagés, requiert qu’on laisse au vestiaire les proclamations d’esprits forts contre l’IA maléfique par définition, car, et les jeunes garçons et filles ukrainiens n’ont attendu personne pour le comprendre, c’est une affaire de vie ou de mort que de s’en emparer.
Du point de vue de l’opposition programmatique, principielle et concrète, aux armes de destruction massive, dont les armes nucléaires, dont je rappelle qu’Aplutsoc l’avait réaffirmée précisément lors du retour de la menace nucléaire directe, au lendemain du 24 février 2022, nous avons là un apport considérable.
L’on peut donc dessiner, mais ce sera le sujet d’autres articles, la politique militaire démocratique européenne nécessaire : des drones, des véhicules, des armes défensives, des robots, de l’IA sous contrôle, requérant un contrôle public démocratique dont le BA-ba passe par la nationalisation et la socialisation des trusts de l’armement, et des budgets qui laissent tomber la dissuasion nucléaire pour se tourner vers les nouvelles formes de dissuasion, avec une militarisation démocratique, formant une armée combinant professionnels, volontaires et membres tournant, mixte, syndiquée, et où le débat, en dehors du moment des combats, doit être une force permanente. De telles armées reposerait sur une forme démocratique de conscription qui est à redéfinir, sans rapport aucun avec l’enrégimentement autoritaire. Voir à ce sujet cet important article de Christian Zeller, écosocialiste autrichien.
La loi de programmation militaire française est, en gros, aux antipodes de cette conception, et celle-ci s’avérerait moins couteuse !
Or, les militaires conscients ont un problème : ceux qui ont compris la portée du concept de dissuasion robotique voient bien que le pays numéro un en la matière, c’est l’Ukraine, et pas parce qu’elle avait un Etat fort ni une armée forte au départ, mais au contraire parce que la société et la population ont dû sauver leur peau et y ont réussi. Le pays numéro deux, c’est la Russie, en réaction aux expériences du champ de bataille. Israël a sans doute les compétences technologiques, mais il n’empêche que dans son attaque de l’Iran conjointe avec les Etats-Unis, c’est le retard des conceptions et des méthodes qui s’est exhibé, au point que Zelensky a proposé, et envoyé, des experts ukrainiens en drones et robotique, signifiant sans le dire à Trump qu’il n’a pas cette carte en main. Le pays numéro trois est en fait la Chine, avec la zone techno-industrielle du Jiangnan.
Faire face à la guerre qui menace requiert des gouvernements et des régimes démocratiques et anticapitalistes. Dire cette évidence est formuler une hérésie dans la plupart des courants de gauche, ce qui souligne leur déconnection dramatique et leur opposition au mouvement réel. Mais un programme militaire démocratique serait le complément nécessaire et naturel des exigences portant sur l’urgence écologique et des revendications sociales, démocratiques et féministes. Et un tel programme est européen, sans que la souveraineté populaire n’y perde rien, au contraire. Dans ce cadre que faire de l’OTAN ? On la balance si Washington la parasite, ou on la prend, en virant Trump et en y intégrant l’Ukraine. Encore une belle hérésie, n’est-ce pas ? Et pourtant, la défense européenne démocratique est bel et bien … une revendication transitoire !

* * *
Je dois arrêter là cet article déjà long, où il aurait fallu caser aussi la remilitarisation du Japon, le jeu propre de l’Inde, les alliances latino-américaines et espagnole, la situation totalement inédite du Canada …
Disons, pour terminer, que l’issue – soit pour éviter la guerre soit pour la gagner si les hégémons impérialistes l’étendent encore, car elle a commencé, contre les peuples – dépend des mouvements sociaux et populaires, comme le soulèvement bolivien le montre à cet instant même. En introduction, je contestais la catégorie de « géopolitique » alors que cet article pourrait être pris pour un article géopolitique. Il ne l’est pas : la source des menaces militaires se situe dans la crise du mode de production capitaliste, et la résolution de ces menaces passe par l’intervention active de l’humanité d’en bas – cette leçon de l’Ukraine en février-mars 2022, sur laquelle se fonde toute la suite de notre histoire commune.
Vincent Présumey, le 6 juin 2026.
05.06.2026 à 10:28
aplutsoc
Yaser Ahmadinejad, un militant de l’industrie pétrolière en Iran, a été condamné à 33 mois de prison.
Après 88 jours de coupure d’internet, le rétablissement partiel de la connexion nous a permis d’apprendre que Yaser Ahmadinejad, militant syndical, avait été condamné à 33 mois de prison.
En juin 2024, tandis que le régime iranien, en proie à la violence, organisait une mascarade d’« élection présidentielle », des milliers d’ouvriers qualifiés du secteur pétrochimique se sont mis en grève. C’était leur seul espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Le mouvement a pris de l’ampleur, rassemblant finalement plus de 20 000 travailleurs d’une centaine d’entreprises.
Juste avant le début de la grève, Yaser Ahmadinejad, employé de la société de forage Arkan Sales, a enregistré un court message vidéo. Dans celui-ci, il exprimait respectueusement les revendications fondamentales des travailleurs contractuels. Parmi celles-ci figurait un appel au régime pour leur verser l’augmentation de salaire de 35 % qui avait été approuvée [par les autorités ]. (Les salaires et les conditions de travail des travailleurs contractuels sont nettement inférieurs à ceux des employés officiels de la Compagnie nationale iranienne du pétrole.)
Depuis, Yaser Ahmadinejad a été licencié et accusé de faits montés de toutes pièces, notamment de propagande contre le régime de la République islamique, de menaces et de diffusion de mensonges. Il a été arrêté à plusieurs reprises, y compris une nouvelle fois au début de la dernière guerre.
La Campagne d’action Shahrokh Zamani condamne fermement le harcèlement dont sont victimes Yaser Ahmadinejad et tous les autres militants syndicaux en Iran.
Nous exigeons l’abandon immédiat et inconditionnel de toutes les accusations mensongères portées contre les militants syndicaux, la réintégration de tous les travailleurs licenciés et la libération de tous les prisonniers politiques. Nous exhortons tous les syndicalistes, socialistes et autres militants politiques à nous aider à défendre les droits de tous les travailleurs, prisonniers politiques et militants des droits sociaux en Iran.
Shahrokh Zamani Action Campaign, le 2 juin 2026.
Source : https://workersliberty.org/story/2026-06-03/free-yaser-ahmadinejad
04.06.2026 à 09:10
aplutsoc
03.06.2026 à 16:50
aplutsoc
03.06.2026 à 16:48
aplutsoc2
01.06.2026 à 19:32
aplutsoc