15.02.2026 à 23:06
danah
J’aime rencontrer les personnes qui n’ont pas eu d’enfants. Entre elles et moi, d’emblée, s’instaure une sorte de complicité, on se reconnaît. Comme si nous partagions un certain savoir, alors que, paradoxalement, ce savoir est fondé sur une ignorance. Nous partageons une expérience, pour ainsi dire, négative, celle de ne pas avoir vécu cette vie…
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J’aime rencontrer les personnes qui n’ont pas eu d’enfants. Entre elles et moi, d’emblée, s’instaure une sorte de complicité, on se reconnaît. Comme si nous partagions un certain savoir, alors que, paradoxalement, ce savoir est fondé sur une ignorance. Nous partageons une expérience, pour ainsi dire, négative, celle de ne pas avoir vécu cette vie avec des enfants, ce que nous n’avons pas fait, ce que nous n’avons pas. Vous êtes assis à la table avec tous ces autres parents, et tous ces enfants qui jouent dans le jardin : mais vous n’êtes pas parent. Connaissez-vous cette expérience ? Quand tous se mettent à parler de leur progéniture, et que soudain, un convive s’avise de votre présence, et que vous devenez celle ou celui qui n’a pas d’enfant. The only one in the room. (troublant aussi si vous êtes en couple, encore plus intrigant si ce couple dure depuis longtemps, et qu’il est hétéro). Un malaise s’installe. Une certaine attente plane, ce qu’on attend de vous, des personnes qui ont atteint ou dépassé l’âge auquel on peut s’attendre à ce qu’une famille ait été fondée, que des enfants « à vous » jouent dans le jardin et se mêlent aux autres enfants. (que vous soyez venus avec votre chien ne compte pas).
Se pourrait-il que nous ayons refusé de « faire » des enfants ?
Il arrive un âge, où, quand on apprend que vous n’avez pas eu d’enfants, un certain regard se tourne vers vous. Des pensées viennent immédiatement se coller à vous. On se demande pourquoi, comment se fait-il ? Peut-être souffre-t-il ou souffre-t-elle d’un défaut physiologique, d’un dysfonctionnement des organes ? Peut-être il/elle ne peut « tout simplement » pas faire un enfant. Ce qui excuse d’une certaine manière : peut-être a-t-on essayé, essayé encore, mais cela n’a pas marché. Ce n’est pas de votre faute. On vous pardonne et on vous plaint pour cette tare – vous voilà devenu en quelque sorte invalide. Une invalidité reproductrice (mais, s’inquiète-t-on sans le dire, ce défaut affecte-t-il aussi votre sexualité ? Baisez-vous normalement, vous qui ne pouvez faire des enfants?)
Oui bien peut-être êtes-vous gay ? Ou lesbienne ? (j’en reparlerai)
Ou bien alors, et ce n’est pas du tout la même histoire, vous vous êtes volontairement, délibérément, abstenu de faire des enfants. Vous avez refusé. Ne serait-ce pas une manifestation d’égoïsme ? Ne seriez-vous pas coupable d’égoïsme, d’avoir préféré mener votre vie pour vous tout‧e seul‧e sans assumer la charge d’une descendance, d’un autre être vivant que vous-même (que vous ayez pris soin d’autres vivants, des compagnes et des compagnons, humain‧e‧s ou non-humain‧e‧s ne compte pas vraiment).
En refusant d’avoir un enfant, vous refusez aussi de participer à ce projet commun, cet idéal de la famille hétéro-patriarcale, et plus fondamentalement encore, de prendre soin du corps social, d’œuvrer pour son bien, c’est-à-dire, notre bien à tous, car, si tout le monde se comportait comme vous, si plus personne ne faisait d’enfants, mais si tous suivaient votre exemple, alors il n’y aurait plus d’avenir pour la nation.
On voit pourquoi les questions démographiques sont immanquablement hantées d’affects d’angoisse. On peut parler de fébrilité démographique, de nervosité démographique. Les États-Nations européens, et bien d’autres régions du monde, tremblent en envisageant l’apparemment inexorable vieillissement de leur population. On craint le moment où il n’y aura plus assez d’enfants pour s’occuper de leurs vieux parents et grands-parents. Raison pour lesquels on accable la jeunesse pour sa supposée fainéantise, soit dit en passant. Ce sont les vieux qui s’inquiètent, pour eux-mêmes et la qualité de leur vie d’abord, il faut bien l’admettre. Les générations futures, ils s’en foutent en réalité : sinon, il y a longtemps que tous les vieux militeraient pour la décroissance et la fin du capitalisme, ou encore défendraient avec ardeur le principe d’hospitalité envers les étrangers désireux de s’installer en Europe. Mais ces gens en âge de procréer, qui refusent de procréer, ce sont les pires. Surtout, remarquez-le, s’ils sont blancs de peau (l’angoisse démographique est toujours associée au racisme, et au suprématisme racial. Sinon, il y a belle lurette qu’on aurait mis à bas la forteresse européenne, ou que le Japon, pour prendre un exemple radical, favoriserait l’immigration).
Refuser de participer à la reproduction, c’est refuser de participer à la nation, c’est-à-dire de contribuer au bien soit disant général, d’apporter au corps de la nation (et au capital) les futurs travailleurs, les futurs citoyens, les futures mères et les futurs pères, et ainsi de suite, qui assureront sa continuité. Vous êtes devenu non seulement une offense à la nation, mais une menace.
Avoir un enfant, c’est faire l’expérience soi-disant de la responsabilité la plus grande. Autrement dit, participer à l’éducation du citoyen du futur. L’ambition pédagogique, éducative, se mélange aux fantasmes biologiques et à la préoccupation démographique, ce qui rend ce mélange hasardeux éminemment politique (et même biopolitique, pour parler comme les Foucaldiens). Faire un enfant est un acte politique. S’en abstenir aussi. S’abstenir, c’est refuser (sciemment ou non).
On souscrit à un programme qui se présente rarement comme programme. On y adhère, qu’on le veuille ou non. On fait un enfant alors qu’on sait, à moins d’être un pur imbécile, ou un optimiste invétéré, ce qui revient au même, que son avenir sera terrifiant (surtout s’il naît pauvre et/ou racisé). Mais il faut le faire, et tant pis pour elle ou lui.
Ne pas en faire, refuser d’en faire, c’est faire preuve d’irresponsabilité. Ou, d’un « excès de liberté » (comme tous les gouvernants, de droit ou de gauche, ne manquent de déplorer, quand ils sont au pouvoir, un « excès de démocratie » – quand les oppositions se font plus vigoureuses et plus insistantes). Refuser de se laisser former par la pédagogie nationale. Refuser la « vie bonne ».
Le sans enfants est coupable de rappeler que le programme idéologique de la reproduction (que les marxistes et les féministes ont dévoilé il y a bien longtemps) est un programme politique, et non pas une (seconde) nature. Qu’on peut donc l’interroger. Lui résister. Le décrire. C’est parce qu’il y en a qui refusent que le programme devient visible.
Évidemment, me rétorquera-t-on, mais il y a tout de même du désir. Bien sûr qu’il y a un désir d’enfants, parfois, souvent, pas toujours. Ce n’est pas pour autant qu’on doive céder toujours à ce désir quand il apparaît. La plupart des femmes sans enfant que j’ai rencontrées ont éprouvé, à un moment ou à un autre, parfois brièvement, ce désir-là. L’idée les a traversées. Une idée peut traverser un corps sans s’y arrêter. Était-ce une idée, une pensée, un désir, un besoin, ou bien quelque chose de purement biologique, c’est très difficile de savoir. D’où vient ce « désir d’enfant » soudain : vous traverse-t-il l’esprit, ou émane-t-il du ventre ? Et est-il toujours l’objet d’un choix ? Mais peut-on réellement distinguer ce qui viendrait du ventre ou de l’esprit ? Désiré-je un enfant parce que j’éprouve quelque chose dans mon ventre, ou parce que j’ai vu tout autour de moi les gens faire des enfants, à commencer, logiquement par mes parents, et donc, parce que c’est ce qu’on est censé faire (pour accéder à la vie bonne, complète, nourrir des promesses de bonheur) ? Je doute qu’on puisse jamais réellement opérer ici une distinction claire – pour la raison qu’il n’est pas de pensée sans affect, ou d’affect sans pensée. Et je ne peux m’empêcher de rappeler ici que pour bien des esprits supposément éclairés, la pensée des femmes, et donc leur choix, les décisions qu’elles prennent, ne sauraient être totalement détachée de ce que suggèrent leurs organes. En réalité, la plupart des femmes (et des hommes) qui n’ont pas eu d’enfants, non seulement ne le regrettent pas, mais ne se souviennent pas d’avoir souffert un conflit intérieur entre des injonctions proférées par leurs ovaires et leur utérus (pas plus, chez les hommes, que par leur pénis) et des choix rationnels. Cette naturalisation du « désir d’enfant » me paraît ô combien suspecte, comme toute entreprise de naturalisation d’ailleurs. La pression sociale me paraît autrement plus insistante, quant au supposé désir d’enfant, que la biologie.
Concernant les hommes, au sens de mâle, je doute qu’on puisse parler d’un désir qui vienne du ventre. On ne parle jamais, pour ainsi dire, d’un désir biologique d’enfant. L’affaire est d’emblée plus abstraite. Le désir d’enfant chez un homme s’inscrit dans un désir de reproduction : laisser une part de soi dans le futur. La paternité est un roman (banal et sans grand intérêt) d’anticipation. Laisser une trace dans le futur. Faire circuler un nom, une ressemblance, un héritier, une héritière. J’ai raconté dans Un Débarras cette expérience d’avoir été considéré comme un géniteur. Une pure machine spermatique et reproductive. Un outil de reproduction destiné à assurer la lignée. J’ai refusé, je suis parti sans demander mon reste, terrifié. Un‧e être humain‧e peut être réduit.e à un organe reproducteur. Ne l’oublions jamais. Des générations de femmes l’ont vécu et le vivent encore.
Les délibérément sans-enfants font preuve de mauvaise volonté. D’obstination (car il en faut, parfois, pour ne pas céder). Ce pourquoi ils tendent de manière irrésistible vers le queer. Ou du moins, c’est à quelque chose de ce « genre » qu’on les assimile. Parce qu’ils n’ont pas d’enfants, parce que leur sexualité n’est pas dirigée vers la procréation, alors on les soupçonne d’être d’abord et avant tout à la recherche de plaisir. Ils font passer leur sexualité avant leur devoir de reproduction. Ce soupçon pèse toujours sur les queer, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels ou trans, etc. Ne pas avoir d’enfant, quand on pourrait en avoir, demeure une sorte d’énigme et renvoie à la volonté, et la mauvaise volonté (au caprice, je pense fort ici au livre de Sara Ahmed, Wilfull Subjects). C’est d’autant plus frappant que chez les queer justement, les homosexuels notamment, il y a cette tentation et ces projets parfois militants d’avoir accès au mariage, de pouvoir fonder une famille, d’élever des enfants. Et beaucoup de couples queer s’alignent sur ces projets. Ce faisant, ils s’alignent et ils réparent en quelque sorte la déviance initiale, ils corrigent un défaut, ils espèrent faire oublier par ce biais la voie déviante qu’ils ont choisie d’emprunter. La sexualité est effacée en quelque sorte, du moins en apparence, il faut le dire vite, par le fait de souscrire au projet général hétéropatriarcal de la famille, ou ce qui en tient lieu. En dépit de quoi, malgré tous ces efforts, le soupçon pèsera toujours. Est-ce que réellement, deux femmes ou deux hommes peuvent élever un enfant ? Est-ce que réellement, le mariage est une institution qui leur convient ? Cette discipline à laquelle ils/elles s’astreignent, discipline-t-elle réellement, efficacement, leur désir avide, sauvage et irrépressible ?

Pour ceux qui n’ont pas d’enfant, et qui ne se marient pas, et qui ne fonde pas une famille, le soupçon est évidemment permanent, quel que soit le choix d’objet sexuel, quel que soit leur désir. Ils ont choisi une autre voie. À celles et ceux qui se trouvent dans l’incapacité physiologique de faire un enfant, on peut accorder au moins le bénéfice du deuil, si je puis me permettre cette boutade. Ou de souffrir à jamais la mélancolie de vivre sans enfant, si ce deuil n’a pas pris fin. Mais celles et ceux qui refusent, ne font pas ce deuil, ne souffrent pas de mélancolie (à cet endroit du moins) : c’est cette absence de tristesse et de souffrance qu’on leur reproche au fond. La joie qu’on soupçonne – ou bien qu’on leur envie ? (ce qui ne les empêche pas d’être aussi des rabat-joie : car, leur refus d’enfant rappelle aussi peut-être qu’il y a des raisons, présentes et surtout futures, de considérer que faire des enfants dans le monde tel qu’il est, et le monde que nous, les vivants, leur léguons, n’est pas l’idée la plus lumineuse. On leur en veut peut-être d’annoncer, sans mot dire, par ce qu’ils ne font pas, une mauvaise nouvelle. Celui qui annonce la mauvaise nouvelle devient la mauvaise nouvelle, le mauvais objet).
C’est un mouvement carrément militant dans les pays anglo-saxons notamment, qui a ses racines dans les revendications de la deuxième vague féministe des années 70.
Quelques liens :
Et beaucoup d’autres.
NB : je ne milite ici pour rien. Les sites ci-dessus qui promettent le bonheur à celles et ceux qui refusent d’avoir des enfants, m’amusent (et disent parfois des choses intéressantes et bien senties), mais au fond, ils ne sont que des instanciations supplémentaires des promesses de bonheur par lesquelles nous sommes accablés. Ces situations où vous êtes « le seul » dans la pièce (« the only one in the room« , autour de la table (pour reprendre une scène récurrente dans l’œuvre de Sara Ahmed), le seul dans votre cas, ce pourquoi vous devenez « un cas », n’ont suscité chez moi, au pire, qu’un peu d’embarras – beaucoup moins d’embarras sans doute que chez celles et ceux que ça embarrasse de savoir que vous n’avez pas d’enfants. J’ai l’habitude d’être un peu différent, inconfortable, incasable. J’ai mené ma vie de manière à l’être, ou à décevoir les attentes, ce qui revient au même. Ce qui m’intéresse ici, c’est juste de tirer quelques fils à partir d’une expérience que je connais bien, n’ayant pas d’enfant, par refus d’en avoir (et croyez-moi, ce n’est pas le désir des autres qui a manqué à ce sujet !), et de les mettre à profit pour démonter nos machineries communes, tout ce qui va de soi, est tenu pour acquis, nos irrésistibles tendances normatives etc.
Un extrait d’un interview destructrice de Thomas Bernhard pour finir sur un ton grinçant (Die Zeit, no 27, 29 juin 1979.)
Oui je l’ai dit, parce que c’est une erreur de croire que les gens mettent des enfants au monde. C’est trop facile. C’est des adultes qu’ils ont, pas des enfants. Ils engendrent un cafetier ou un monstrueux meurtrier en série, qui sue, qui est abominable et qui a un gros ventre, c’est ça qu’ils engendrent, et non des enfants. Ils parlent de chérubin, mais en réalité ils se retrouvent avec un octogénaire qui fuit de partout, qui pue et qui est aveugle, qui boite et qui ne peut plus se remuer à cause de la goutte, c’est ça qu’ils mettent au monde. Mais celui-là, ils ne le voient pas, pour que la nature continue de s’imposer et que toute cette merde puisse continuer. Mais je m’en fous. Ma position ne peut être que celle d’un grotesque… je ne dirais même pas perroquet, ce serait déjà beaucoup trop grandiose, d’un grotesque petit oiseau qui piaffe et récrimine. Ça piaille quelque chose et ça disparaît et puis c’est plus là. La forêt est grande, l’obscurité aussi. Parfois on y trouve un drôle d’oiseau du genre chat-huant qui ne vous laisse pas de répit. Je ne suis rien de plus. Et je ne demande rien de plus non plus.
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14.02.2026 à 15:21
danah
L’astronaute est envoyée dans l’espace, propulsée au loin, comme les promesses de bonheur du capitalisme sont toujours retardées, repoussées, propulsées au loin, dans le futur. L’espace, ici, est l’équivalent spatial du futur. Ça ruisselle dans les étoiles. Plus loin est propulsée la promesse de bonheur du capitalisme, plus elle est sublime, plus elle est oublieuse…
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L’astronaute est envoyée dans l’espace, propulsée au loin, comme les promesses de bonheur du capitalisme sont toujours retardées, repoussées, propulsées au loin, dans le futur. L’espace, ici, est l’équivalent spatial du futur. Ça ruisselle dans les étoiles. Plus loin est propulsée la promesse de bonheur du capitalisme, plus elle est sublime, plus elle est oublieuse du présent, plus elle occulte le réel, ses aspérités, sa violence, ses frictions. (et pour le coup, le rêve que l’astronaute nous enjoint de partager est vraiment un rêve hors-sol)
Cette jeune femme est envoyée dans l’espace, et c’est une parcelle du corps national qui vient incarner le corps total de la nation, dans une transmutation iconique et charnelle. Notez comment déjà on se délecte de son intimité exposée. Car rien ne sera caché. Elle nous doit ce dévoilement quotidien, le témoignage de cette vie embarrassée, et pour cette raison, héroïque. La souffrance des héros appartient à tout le monde, car c’est pour nous tous qu’ils souffrent.
Son corps appartient à toute la nation, car il n’est pas commode d’habiter l’habitacle confiné d’une capsule de fusée, ou de supporter l’état d’apesanteur de la Station Spatiale Internationale. A fortiori, de s’arranger avec la proximité des corps diplomatiques, géostratégiques, d’un Russe et de deux Américains, des hommes (comment baise-t-on en apesanteur ? Ces corps sont-ils tenus à l’abstinence ? Les astronautes doivent-ils se plier à l’ascétisme ? Doivent-ils être exemplaires et vertueux ? – il y aurait bien des choses à dire de la sexualité dans l’espace, comment les programmes spatiaux s’alignent sur d’autres programmes de vertu : l’astronaute doit être un citoyen modèle, il doit alimenter « les fantasmes conventionnels de la bonne vie », et là je pense au grand livre de Laurent Berlant, sur la discipline de la sexualité dans l’amérique contemporaine, The Queen of America Goes to Washington City: Essays on Sex and Citizenship. Duke University Press, 1997)
Qu’on soit néanmoins rassurés (car on entend déjà quelques reproches). Elle n’y va pas pour faire du tourisme. Elle va mener des « expériences » (des « expérimentations », aussi. Mais au fond, une expérience, la vie dans l’espace, vécue au nom de tous les siens, à « notre » place : on n’est pas loin de l’idée du sacrifice). Mot magique, ici, que « l’expérience ». On n’a aucune idée de ce dont il s’agit, mais tout est justifié par le fétiche de l’expérience. L’astronaute s’engage à contribuer au bien général, à prendre soin du corps national et de son âme, et de son intelligence « collective ». En réalité, par son travail, elle accumule aussi, et surtout, les richesses d’un capital, dont la dimension « collective » n’est au mieux qu’un fantasme. D’ailleurs, à peine installée, elle travaille déjà, rendant hommage à l’éthique du travail (il ne faudrait pas creuser bien loin pour retrouver dans le récit de l’envoi dans l’espace de notre corps astronaute les scansions habituelles de la famille, du travail et de la nation). Il ne faudrait pas qu’on puisse penser que tout cet argent dépensé (envoyer une astronaute dans l’espace coûte un brin), le soit pour des motifs purement symboliques. Bien qu’évidemment ce soit en partie le cas.
« Osons rêver grand ensemble », lance depuis l’espace notre astronaute, un message adressé à l’humanité, et plus spécifiquement à ses compatriotes. Un rêve de grandeur nationale. Le MAGA (Make America Great Again) revisité à la sauce française. Énième déclinaison du rituel monumental nationaliste. Notez que les Jeux Olympiques se déroulent au même moment, qui ponctuent chaque jour le fil des actualités des annonces de médailles rapportées par ces parcelles de corps athlétiques, qui sont notre corps : le corps athlétique de tous les français et de toutes les françaises.
Le corps national se trouve ainsi réassemblé rituellement lors des fêtes, des commémorations, des drames. La cathédrale de Paris détruite et sa résurrection. Les grands travaux qui sont toujours aussi des travaux de destruction et de restauration. Tout monument est aussi un mausolée. Son modèle ultime, est le Panthéon, où sont enterrés les grands hommes et quelques grandes femmes. Une destination de ruine et d’éternité mêlées, et la mort qui vient sanctionner la reconnaissance.
Ces grandes messes rituelles sont profondément antipolitiques. Elles sont faites pour empêcher tout débat, occulter toute contradiction, et notamment la contradiction à l’adhésion à la nation. Pour ne pas penser. Communier dans la foi n’est pas penser. Elles sont vouées à produire du consensus, c’est-à-dire à éteindre la contestation et les critiques. Que signifie la conquête de l’espace à l’heure où les mondes sont en train de sombrer sous l’effet du changement climatique, l’irrésistible montée du fascisme, la multiplication des guerres, la violence accrue du capitalisme global. On espère que tout cela pourra être oublié le temps d’un voyage dans l’espace ou d’une médaille aux jeux olympiques.
Que signifie cet « ensemble » qui doit rêver grand ? Qui le compose ? À qui s’adresse cette injonction à rêver grand, partager ce fantasme de grandeur. Quid de celle ou celui qui refuse d’y adhérer, le rabat-joie, le killjoys dont Sara Ahmed nous a appris la grammaire. Mérite-t-il/elle encore de faire partie de la nation, d’être membre du corps national ? Comme si un organe refusait d’être attaché au corps dont il fait soi-disant partie. C’est comme si, écrivant ce texte en rabat-joie, je me coupais moi-même du corps de la nation. Cet ensemble est-il autre chose qu’un agrégat artificiel ? Cette fusion espérée des corps, des âmes, l’effacement des singularités, la suspension des différences et des inégalités, le grand nivellement qui accompagne le grand remplacement dans un imaginaire commun.
Il s’agit de produire un affect, une adhésion, de l’amour, des sentiments. Il n’y a pas d’adhésion sans affect. Projeté dans l’espace, la communion nationale des âmes et des corps révèle ce qu’elle est, une construction imaginaire. Un fantasme tiré de l’idéologie du progrès, de la conquête, de l’empire. Cette réconciliation est espérée. Elle est profondément et absurdement optimiste. Nous sommes censés être attachés par un cordon à ce que l’astronaute incarne, la suivre au jour le jour, en direct. Être suspendu à son souffle : tout le reste est suspendu – mis entre parenthèse. Le temps s’arrête.
Elle est là pour produire un certain effet, une sidération. Pour un temps tout se tait, les angoisses, les reproches, les luttes, les critiques, alors que nous nous orientons d’un élan commun avec affection et fascination vers le ciel où travaille cette héroïne qui est une partie de nous, de chacun et chacune, une part de nos rêves.
Rappelons-nous toujours que ces adhésions affectives nationales peuvent aussi, et dans le même temps, se traduire en pogroms, en purifications ethniques, en génocides, en systèmes d’apartheid, en forteresses raciales. La nation ne se nourrit pas seulement des exploits de ses corps d’élite, des athlètes, des astronautes, des entrepreneurs. Pas non plus seulement des sublimités spirituelles du ciel, du fait des cathédrales et des étoiles, des images qui scintillent sur la canopée de l’utopie capitaliste. Mais aussi des soldats, des miliciens, des policiers, des tortionnaires. Sous le ciel immaculé sur lequel se projette l’optimisme national, un sol s’étend sur lequel s’étalent des mares de sang, des fosses communes et des corps sans sépulture.
« Ensemble ».
Je ne rêve plus aujourd’hui avec vous comme je rêvais quand j’étais enfant, émerveillé par ce que j’imaginais de l’espace. Ce qu’elle occulte, la conquête spatiale, c’est la machinerie techno-capitaliste. Des types comme Elon Musk, Jeff Bezos, les délires de supers milliardaires suprématistes blancs, libertariens, grands rêveurs de l’espace devant l’éternel. Vous associeriez-vous à leurs rêves ?
La science, « l’intérêt scientifique », forcément indiscutable, est censé mettre un terme à toute critique, il justifie (tout et n’importe quoi, à commencer par l’extraction, l’exploitation, la destruction), et même prétend même excuser cette entreprise démente. Une excuse est une performance, la science peut être aussi une performance. N’ayant d’autre fin que perpétuer le mantra du progrès « irrésistible » de l’intelligence humaine, projetant dans un horizon inaccessible le moment d’une compréhension exhaustive, enfin complète. La vocation démiurgique de l’humanité (tu parles ! L’intérêt des capitalistes plutôt oui, et quant aux bienfaits de la science, demandez-vous qui d’abord en tire avantage et profit : pour 90% des habitants de cette planète, envoyer une astronaute dans l’espace ne changera strictement rien à leur existence présente et future). Peu importe que ladite humanité sombre chaque jour un peu plus dans la plus crasse stupidité, que celles et ceux qui la gouvernent ressemblent le plus souvent à des psychopathes pervers délirants et criminels. On progresse. C’est irrésistible.
Combien coûte un voyage spatial ? Et en amont les travaux des chercheurs et des chercheuses qui alimentent cette machinerie scientifique et militaire ? Et dans quel but ? Il y a là un système iconique, une entreprise de sidérations fétichistes, nourri par un rêve sinistre (les milliardaires qui voudraient refonder dans l’espace une humanité nouvelle, riche de leur patrimoine génétique exclusif : on leur laisse la planète qu’ils voudront, pourvu qu’ils foutent le camp). Dans le même temps où cette fusée décolle et s’en va s’arrimer sur la station spatiale internationale, transférant ces astronautes comme autant de signifiants dans le système symbolique de la nation, de la patrie, dans le même temps, regardez autour de vous : considérez la misère et la violence.
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13.02.2026 à 21:42
danah
Quelque chose commence. Une relation semble s’installer dans la durée, insister pour continuer. On se voit, on se revoit, on s’écrit. Il y a comme un élan qui porte à répondre, faire écho, rebondir. Mais, brusquement, la relation est interrompue. Pour une raison ou pour une autre, un message demeure sans réponse, on ne se…
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Quelque chose commence. Une relation semble s’installer dans la durée, insister pour continuer. On se voit, on se revoit, on s’écrit. Il y a comme un élan qui porte à répondre, faire écho, rebondir.
Mais, brusquement, la relation est interrompue. Pour une raison ou pour une autre, un message demeure sans réponse, on ne se revoit plus. Cette interruption peut créer une frustration, et parfois même une souffrance.
Je peux ici puiser dans mes archives personnelles.
Une jeune femme rencontrée durant une nuit à un festival de rock à Saint-Malo. Nous avions parlé, nous avions dansé, et, sans même avoir eu besoin de le dire, sans se concerter (bien que les corps, eux, se concertaient fort bien), nous partions quelque part, en toute hâte, impatients, à la recherche d’un coin tranquille pour accueillir nos ébats. Mais, alors que nous allions sur le chemin, à l’écart de la foule des festivaliers, nous tenant par la main, une présence derrière nous. Et ce lien naissant fut très littéralement brisé. Une autre main venue trancher le lien entre nos mains (comme fait parfois l’enfant qui tranche d’un coup sec les mains enlacées de ses parents). Toutes les promesses portées par ce lien alors s’effondraient, comme un rappel à l’ordre, au devoir, à la loyauté. « Qu’allais-tu imaginer ? » avons-nous entendu.
J’ai raconté dans un petit livre, Alpestres, comment, d’une frustration intense, la relation interrompue avec Hélène, la femme avec laquelle, des soirs durant, je jouais au tennis de table – mais il y avait là aussi un autre, à qui elle avait promis –, naquit une toute autre histoire, un départ, comme si je devais absolument, pour supporter la douleur, remplacer cet avenir déçu, l’effacer illico par une autre vie. Je partais par dépit, j’allais dans les Alpes. J’oubliais Hélène sur les sentiers de montagne que j’allais arpenter durant tout un été.
Une conversation est interrompue. On se dit qu’on se reverra peut-être, mais on ne se revoit pas.
Je pense à ces rencontres de promenade, où, sans y penser, il s’avère qu’on fait un bout de chemin ensemble, on se parle tout du long, on dit des choses qu’on aurait jamais pensé dire à un inconnu, des choses si intimes parfois qu’on est étonné de les avoir confiées. Et quand la promenade est terminée, on se dit au revoir et à bientôt peut-être. C’est peut-être parce qu’on est, à ce moment-là libre de tout attachement, délié, détaché, parce qu’on ne se connaît pas encore, qu’on ne se connaît pas déjà, que ces conversations impromptues nous semblent tellement fluides. On se reconnaît parce qu’on ne se connaît pas. Parce qu’il n’est pas question de s’attacher l’un à l’autre. Il faudrait pour cela se revoir. Mais c’est comme une parenthèse dans l’existence, un moment suspendu, comme si l’on prenait, à deux, la liberté d’un recul sur le cours normal des choses. La rencontre elle-même, à bien y songer, est déjà une interruption. Un sentier buissonnier. Se revoir serait ajouter quelque chose de lourd, de compliqué (ainsi prévenait une femme rencontrée par hasard : « je préfère qu’on n’aille pas plus loin ». Allez plus loin, dans la promenade, dans la conversation, expliquait-elle, deviendrait trop compliqué. Il y a comme une limite, un seuil au-delà duquel on devine qu’une certaine angoisse pourrait émerger – peut-être déjà la crainte de perdre quelque chose dans le futur).
Tant de conversations interrompues, tant de possibilités avortées. Je pense à ces correspondances qui, subitement, s’arrêtent, sans qu’on sache bien pourquoi (on se relit, un peu fébrile : « ai-je dit un mot de trop ? », « ai-je compliqué les choses ? »)
Toutes ces conversations interrompues, s’accumulant, forment comme une constellation de futurs antérieurs. Autant de points à partir desquels pourraient (auraient pu) se déployer des perspectives, des récits, des histoires, des vies entières. Des bouleversements peut-être, des catastrophes. Ils sont maintenant, quand on y repense, teintés de regrets, de nostalgie parfois. La tonalité mélancolique de ces existences inachevées, de ces possibilités à jamais condamnées à n’être que cela, des possibilités, des promesses non tenues. On pourrait décrire le temps qui passe, la durée qui nous est échue, de manière pointilliste, en portant sur une ligne des points d’interruptions – qui auraient pu être des points de rupture, à partir desquels l’existence aurait pu bifurquer, dévier de la ligne droite. Les rencontres inattendues, même interrompues, sont autant de possibilités queer, que nous n’avons pas toujours saisies ou pu saisir.
Quelque chose nous a rappelé à l’ordre. Quelque chose a condamné le point de départ dans le temps à demeurer là où il est, dans le passé. Chacune de ces interruptions fait violence, au nom de la loyauté au cours de l’existence, ou à l’existence en cours. Accepter la rencontre, la prolonger, explorer ses possibilités, c’est courir le risque de bouleverser l’existence en cours. Ces rencontres inattendues, inattendues dans la mesure où tout était organisé pour que rien n’arrive jamais, constituent autant de menaces. Quelque chose commence, et ce quelque chose qui commence vient interrompre une vie déjà vécue, déjà constituée. Un futur écrit en partie à l’avance. Et c’est la raison pour laquelle ce point est rejeté en tant que commencement. Au nom de la continuation de la vie d’avant, de ce qui était déjà engagé.
Les choses auraient pu être autrement. Bien sûr qu’elles auraient pu être autrement. Ce qui s’est effectivement réalisé ne confirme rien. Une réalisation, l’actualisation d’une possibilité, est aussi l’effacement et l’exclusion d’autres possibilités. On relègue en permanence des possibles à l’arrière-plan, ou dans l’imaginaire, le fantasme, le rêve, autant de déclinaisons du non-être, de la frustration, du regret, de la déception. On vieillit, la source du désir se tarit, les rencontres se font rares. Vient le temps du regret, parfois du remords. Le regret porte à la fois des possibilités positives et négatives. Je regrette mon mariage pour tout ce qu’il a engendré en termes de douleur, de souffrance, tout ce qu’il a interdit, tout ce qu’il a interrompu. Je regrette la conversation interrompue, ce qui aurait pu être si elle n’avait pas été interrompue, le futur qu’elle rendait possible. Je regrette que cela ne soit pas arrivé. Je regrette que cela soit arrivé. On devine ici ce que le regret a d’ambivalent, flottant quelque part entre l’être et le non-être, comme la promesse, comme la menace. Ces instances ambivalentes qui constituent, « en réalité », tout bien pesé, le cœur de nos existences désirantes.
L’interruption comme si le temps s’arrêtait, les choses se figeaient. Interrompre la conversation impromptue, la rencontre inattendue, peut être une manière de sécuriser l’existence qu’on est censée mener, à laquelle on est réputé être attaché. Interrompre comme « repousser une menace » (une tentation).
Je pense à cette chanson de Death cab for cutie, Your heart is an empty room : And all you see / Is where else you could be when you’re at home / And out on the street / Are so many possibilities to not be alone.
Quand j’étais jeune homme, je dévorais la ville et ses rues porteuses de tant de promesses, de rencontres, de possibilités. Puis vint le temps où je m’efforçais de m’aligner sur quelque chose comme une vie bonne, dont le cours, canalisé par des normes édictées par d’autres, rassure, au moins provisoirement, celles et ceux qui se sentent perdus, incertains, flottants. (Cette tentative d’alignement fut couronné d’un échec flagrant que je raconte dans Un Débarras, après quoi, j’appris à vivre, et à préférer vivre, dans l’incertitude.)
Reprenons. La relation est interrompue. Les questions demeureront sans réponse. On n’en saura pas plus point et on devra vivre avec ces possibilités avortées (ce qui, somme toute, est notre destin à tous), faire le deuil de quelque chose qui n’a pas été. La rencontre est suivie de points de suspension qui se succèdent sur la ligne, mélancoliquement. La mélancolie ne se réduit pas au sentiment qui accompagne la perte d’un objet auquel on a été attaché, auprès duquel on a vécu. Elle peut être liée à l’anticipation de la perte, c’est-à-dire à un évènement qui ne s’est pas encore produit (on peut être mélancolique tout en étant encore à proximité de l’objet qu’on aime, parce qu’on imagine déjà qu’il sera perdu un jour : toutes les personnes qui partagent leur vie avec un animal familier connaissent ce sentiment). Mais aussi à quelque chose qui n’a pas été (dans le futur), à ce qui aurait pu arriver si la relation n’avait pas été interrompue. Étranges entrelacements des temporalités. Nos existences sont tissées de non-être, bien plus que d’être (thème que j’ai exploré dans mon livre, Moldanau).
Des points de bifurcation possibles sur une ligne. Comme un jeu, dont l’avantage est de n’avoir pas de conséquence, ou peu d’incidence.
Quoique. Un mot peut-être, un mot de trop, inattendu, pourrait avoir une incidence. J’ai été adorablement surpris en lisant chez Sarah Ahmed cette référence à Lucrèce. Le clinamen. Cette légère déviation dans le choc des atomes, qu’elle conçoit comme le point d’où s’origine une possibilité queer. Un regard, un frémissement, un mot de trop, une interruption.
Le mot de trop peut être le mot « trop ». Ainsi, comparez ces deux expressions.
« Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. »
« Il y a trop longtemps que nous ne nous sommes vus. »
Trop est ici déjà une confidence, un aparté, une invitation à la complicité, une incise qui peut vouloir dire « vous m’avez déjà manqué ». Il attache à la parole un affect. En psychanalyse, on est attentif à ce mot de trop, qui est comme un aveu, ouvre sur une autre perspective, qui interrompt le cours des récits désaffectés.
Parfois, on croise quelqu’un, et on s’arrête. On ne sait pas bien pourquoi, aujourd’hui, on s’arrête. On entame la conversation. On en vient à se promener ensemble, pour le seul plaisir de continuer à se parler.
Et parfois, on passe son chemin. On se contente de saluer poliment. Alors, la conversation n’a même pas eu lieu. Pas un mot. Pas un mot de trop.
L’âge venant, je me sens plus apaisé avec ces interruptions. Je ne m’interroge plus fébrilement comme avant, concernant les motifs, les erreurs possiblement commises. Je ne le prends pas personnellement. L’effet sans doute de vingt ans de travail comme psychanalyste. J’ai appris à faire ces petits deuils des analyses interrompues, ces patient.es qui ne reviennent pas. Je ne compte plus celles et ceux qui, m’ayant rendu visite, m’ont fait faux bond un jour, et ne sont plus jamais revenus, se contentant parfois de signifier leur congé d’un message lapidaire, parfois aucun. Je leur laisse le dernier mot. Peut-être, en couchant ces remarques aujourd’hui, je cherche à avoir le dernier mot, une manière de conclure toutes les conversations interrompues, en une seule fois et une bonne fois pour toutes.
La mort est l’interruption définitive. Si les interruptions nous laissent dans un état mélancolique, c’est qu’elles sont de la mort une approximation, et que la mort constitue l’horizon qui hante les méancoliques. Souvent, il y a ce regret de celles et ceux qui sont encore de ce monde et qui regrettent de n’avoir pas entendu le dernier mot du défunt, une dernière confidence, une conclusion qui donnerait peut-être la part de vérité dont on croit manquer, dont on manque, qui fournirait le sens de la vie, l’élucidation des énigmes qui pèsent sur nos existences – espoir forcément déçu : il faudra se contenter d’une part de vérité, laquelle est toujours négociable, sujette à révision, laquelle n’aura que peu de poids rapporté à la part d’ombre qui demeure (ce qui n’a pas été, ce qui aurait pu être, ce qui ne sera jamais, ou jamais plus).
Naguère, les écrivains conservaient parfois leurs correspondances, en prenaient soin – songeant à cet avenir où les rendre publiques aurait un intérêt, et ne léserait personne. De certains ou certaines, on n’a plus que cela, des correspondances. Les destinataires eux, parfois, n’existent dans la littérature qu’en vertu des réponses envoyées aux grandes plumes. Réponses qui furent conservées. Je pense à l’infinité des lettres perdues, toutes ces conversations perdues dans les limbes. Il m’arrive parfois d’extraire d’une correspondance un message qui, je pense, mérite de l’être. Pas plus tard que ce matin, ce message extraordinaire d’un ami cher, qui m’apprend tant de choses, sur lui, sur moi-même, et sur nous tous au fond. Dans sa lettre, il me dit qu’il a retrouvé la trace d’une de nos anciennes correspondances interrompues, et qu’il s’est rendu compte qu’il avait laissé mon dernier message sans réponse. Il se dit incapable d’expliquer pourquoi. J’ai relancé notre conversation deux années plus tard, parce que j’ai pensé à lui en relisant (une fois de plus) La Connaissance de la douleur, de Carlo Émilio Gadda, ce grand livre cruel et mélancolique, et inachevé, car interrompu, interrompu par la guerre en 1941.
(merci à Thomas, aka le Flegmatic, pour la référence à Brassens !)
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08.02.2026 à 21:26
danah
Martin de la Soudière vient de nous quitter. Une mémoire vivante des hauts-pays… des hivers mais pas seulement. Le premier livre que j’ai lu de lui, c’était Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (qu’il avait écrit avec le philosophe de la nature et naturaliste Raphaël Larrère). Puis son très poétique, l’Hiver, à…
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Martin de la Soudière vient de nous quitter.
Une mémoire vivante des hauts-pays… des hivers mais pas seulement.
Le premier livre que j’ai lu de lui, c’était Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (qu’il avait écrit avec le philosophe de la nature et naturaliste Raphaël Larrère). Puis son très poétique, l’Hiver, à la recherche d’une saison morte.
Je l’ai rencontré peu après la publication de son livre sur les villages de Margeride pendant la deuxième guerre mondiale (comment les villageois avaient caché des enfants juifs, mais aussi les massacres de la terrible colonne de l’armée allemande, lors de la bataille du Mont Mouchet. Lire : Jours de guerre au village, 1939-195O. Années noires, années vertes en Auvergne et Margeride.) C’était lors d’une rencontre qui avait été organisée à la salle des fêtes de Ruynes avec les habitants qu’il avait interviewés pour son ouvrage. Soirée extrêmement touchante. Martin était un vrai ethnologue de terrain, les gens l’aimaient vraiment. Ils se confiaient facilement à lui.
Il avait un vrai talent pour faire parler même les plus timides.
Je l’ai vérifié lors d’une conférence que j’avais organisée dans le cadre des animations que je proposais l’hiver à Valuéjols et au foyer du Ché. Le thème portait sur le déneigement en montagne. Et c’était génial parce qu’on avait réussi à faire venir les gars qui déneigeaient sur le plateau, les anciens comme les plus jeunes, + les dameurs des domaines nordiques. Je crois que la soirée a duré facilement plus de deux heures. Tout le monde avait sa petite histoire. C’était chouette. Il m’a beaucoup inspiré dans sa manière d’aller chercher les gens, de les faire parler, et j’ai essayé de l’imiter dans mes propres conférences et enquêtes locales.
On l’avait hébergé dans notre chalet à Valu ce soir-là et il avait beaucoup parlé avec Delphine qui était fasciné par le destin de son frère, Vincent de la Soudière, un écrivain méconnu qui s’est suicidé jeune, et a laissé un journal assez fascinant (par contre, Martin n’aimait pas trop les chiens
)
Bizarrement, c’était quand même un gars de la bourgeoisie urbaine. Il aimait venir en Lozère ou Cantal, y amenait ses étudiants parfois, était à l’aise sur ces terrains rudes, mais n’y demeurait que le temps de ses enquêtes : je dis cela, parce que ce fut un point de discorde entre nous (quand je lu ai donné lire mon propre livre sur le Cantal, qu’il n’a pas aimé – nous n’avions pas la même vision de la ruralité contemporaine, et surtout pas les mêmes archives – les miennes étaient plus récentes sans doute, et surtout je vivais ici, pas lui, j’avais donc une vision peut-être moins « nostalgique », et plus pessimiste, moins romantique, plus « décevante »)
On a correspondu de temps en temps. Et on s’est revu, avec Delphine, une dernière fois à Clermont : on était assis aux jardins Lecoq avant une conférence qu’il devait donner à la librairie des volcans. Et là, il se promenait un peu avant de prendre la parole. On a mangé vite fait ensemble, et assisté à son intervention, je ne sais plus très bien de quel ouvrage il était question, mais il tenait encore la forme intellectuellement, même s’il était fatigué physiquement.
Pour moi, Martin de la Soudière est intimement lié au Cantal, et surtout à ma passion pour l’hiver, qu’il a nourrie en partie par ses récits et méditations. Et puis, c’était avant tout un ethnologue-poète, ou bien un poète-ethnologue, avec ce talent incroyable pour entrer en relation avec les gens du pays, et une qualité d’écriture qui renvoie sans doute à une autre époque, où le style comptait, où « l’académisme » se mariait aisément avec la littérature.
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