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14.05.2026 à 01:34

Pollution et méga-machines

Paul Jorion

Texte intégral (1645 mots)

Illustration par ChatGPT

Prenons comme base approximative :

  • un citoyen européen « ordinaire » : autour de 5 tonnes de CO₂ par an ;
  • un Américain moyen : autour de 14 tonnes ;
  • un habitant très pauvre : souvent moins de 1 tonne.

Avec cette base :

  • Le United States Department of Defense (Pentagone + armées américaines) produit approximativement autant de CO₂ que :
    • 8 à 10 millions d’Européens ordinaires, ou
    • 3 à 4 millions d’Américains moyens.

Autrement dit : l’appareil militaire américain équivaut à un pays de taille moyenne.

Quelques exemples industriels :

  • Une très grosse centrale à charbon comme Taichung Power Plant a pu émettre à certaines périodes autant que :
    • 5 à 6 millions de citoyens européens.

Une seule centrale.

  • Le secteur mondial du ciment équivaut à :
    • environ 400 millions d’Européens moyens.

Pourquoi ? Parce que fabriquer du ciment libère chimiquement du CO₂ même indépendamment de l’énergie utilisée.

  • Le secteur mondial de l’acier :
    • équivaut à environ 500 à 700 millions d’Européens.
  • Le transport maritime mondial :
    • représente grosso modo les émissions combinées de plusieurs centaines de millions de personnes.

Et là on découvre quelque chose d’important : quelques dizaines de milliers d’objets techniques géants (navires, hauts-fourneaux, cimenteries, raffineries, avions militaires, centrales) pèsent autant que des centaines de millions de vies ordinaires.

Prenons maintenant des cas extrêmes de pollution locale.

Le complexe métallurgique Nornickel à Norilsk :

  • rejetait tellement de dioxyde de soufre que certaines estimations le comparaient aux émissions d’un grand pays industrialisé entier pour ce polluant particulier.

Autrement dit : une seule ville-usine pouvait rivaliser avec des dizaines de millions de personnes.

On peut aussi comparer avec l’aviation militaire :

  • un seul vol long d’un bombardier stratégique peut consommer autant de carburant qu’un automobiliste moyen en plusieurs années ;
  • un porte-avions et son groupe naval peuvent brûler quotidiennement autant de carburant qu’une petite ville.

Et c’est là qu’apparaît l’effet d’optique du débat écologique contemporain :

si vous regardez individuellement :

  • votre voiture,
  • votre chauffage,
  • votre steak,
  • vos sacs plastiques,

vous voyez des petites unités morales.

Mais si vous regardez le système physique réel :

  • armées,
  • ciment,
  • acier,
  • pétrochimie,
  • transport maritime,
  • aviation,
  • data centers,
  • crypto-minage,
  • guerre,

vous voyez des concentrations gigantesques.

Le système économique moderne fonctionne essentiellement grâce à ces énormes machines thermodynamiques.

Et c’est pourquoi les États hésitent énormément à les contraindre :

  • parce qu’elles produisent la puissance militaire,
  • la croissance,
  • l’emploi,
  • l’indépendance stratégique,
  • et parfois la stabilité politique elle-même.

Il existe donc une dissymétrie permanente :
on responsabilise facilement les individus parce qu’ils sont politiquement faibles ; on agit beaucoup plus prudemment envers les infrastructures lourdes parce qu’elles soutiennent la structure même du pouvoir économique et géopolitique.

En prenant un humain moyen mondial comme unité, soit environ 6,5 tonnes CO₂e/an — 53 milliards de tonnes mondiales divisées par ~8,2 milliards d’humains — on obtient ceci.

Bloc

Équivalent en “humains moyens mondiaux”

Armées mondiales

~450 millions d’humains

Ciment

~370 millions

Acier

~430 millions

Chimie / pétrochimie

~200 à 280 millions

Transport maritime

~115 millions

Aviation civile

~145 millions

Data centers + réseaux

~50 millions

Bitcoin / crypto-minage

~10 à 20 millions

Guerre d’Ukraine, moyenne annuelle récente

~10 à 15 millions

Total approximatif : 1,8 à 1,9 milliard d’humains moyens mondiaux.

Mais si l’on utilise comme unité non pas l’humain mondial moyen, mais le citoyen français / européen moyen direct, autour de 5 tonnes/an, cela donne plutôt 2,5 à 3 milliards de personnes.

Donc le résultat n’est pas « XX fois la population mondiale ». C’est plutôt : ces blocs industriels, militaires et logistiques représentent à eux seuls l’équivalent d’environ un quart à un tiers de l’humanité actuelle.

Donc nous ne polluons pas seulement comme individus-consommateurs ; nous polluons comme membres d’une espèce ayant construit un appareil technique collectif — armées, ciment, acier, chimie, transport, informatique, guerre. Le sujet réel n’est donc pas seulement « le comportement individuel », mais l’espèce humaine organisée en méga-machines industrielles et géopolitiques.

(ChatGPT)

PDF

13.05.2026 à 19:49

Pourquoi l’IA a placé la Corée du Sud au seuil d’une nouvelle ère – II. Atteindre la compétitivité mondiale en deux générations

Paul Jorion

Texte intégral (1699 mots)

Illustration par ChatGPT et Jérôme Bosch

Atteindre la compétitivité mondiale en deux générations

Le système éducatif.

Le curriculum national coréen et l’examen du 수능 sont généralement évoqués comme des sources de pression, d’inégalité et de conformisme – ce qu’ils sont effectivement. Ce que l’on relève moins souvent, c’est leur conséquence structurelle : ils produisent, à l’échelle de toute une population, une grammaire cognitive partagée. Plusieurs générations de Coréens ont traité les connaissances à travers les mêmes cadres, selon la même progression, avec les mêmes critères d’évaluation appliqués aux mêmes moments. Lorsque les systèmes d’intelligence artificielle pénètrent ce substrat, ils rencontrent un milieu cohérent : les perturbations s’y propagent sans le frottement interprétatif qu’imposent les systèmes éducatifs fragmentés. L’infrastructure cognitive constitue un canal de transmission à faible impédance, non parce qu’elle serait uniforme en un sens superficiel, mais parce qu’elle est organisée.

Rien de tout cela n’a été conçu comme une stratégie en matière d’intelligence artificielle. La Corée ne s’est pas donné pour objectif de construire le substrat de couplage homme-IA le plus cohérent du monde. Elle a construit ce que la nécessité exigeait : un système éducatif capable de produire une main-d’œuvre moderne en une génération ; un complexe industriel capable d’atteindre la compétitivité mondiale en deux générations ; une infrastructure numérique capable de relier une société géographiquement compacte et soumise à une forte pression démographique en un réseau unique, réactif. La civilisation de l’intelligence artificielle qui a émergé de ces choix n’en était pas le but, elle en fut la conséquence – la propriété émergente, comme il se doit, de décisions prises pour d’autres raisons, sous d’autres contraintes.

Le lecteur coréen trouvera peut-être étrange qu’on lui affirme que sa société se tient à l’avant-garde de la transformation la plus décisive de l’histoire humaine. La texture quotidienne de la vie coréenne – ses pressions, ses inégalités, ses angoisses démographiques, son rythme de compétition implacable – ne donne pas le sentiment d’être à la pointe d’une civilisation nouvelle. Elle donne plutôt, le plus souvent, l’impression d’une société courant à perdre haleine pour ne pas reculer. Mais c’est peut-être précisément là le point essentiel : le seuil d’émergence n’est pas atteint par les sociétés qui se sentent triomphantes, il est atteint par celles que le poids spécifique de leurs circonstances a contraintes à coupler leur architecture humaine aux systèmes d’intelligence artificielle avec la profondeur, la vitesse et la cohérence que requiert l’émergence. L’histoire a placé la Corée là où elle se trouve, la question est désormais de savoir ce qu’elle fera de cette position.

La deuxième caractéristique structurelle est le triangle entreprise-État-recherche.

Ce qui rend ce triangle significatif pour la cohérence de couplage, ce n’est pas l’existence de chacune de ces institutions – toutes les économies avancées possèdent de grandes entreprises, des instituts de recherche et des organismes de régulation – mais la densité et la rapidité des boucles de rétroaction qui les relient. Prenons la transformation de petits commerces traditionnels en magasins autonomes intégrant l’IA. Le ministère des PME et des Startups finance le déploiement ; les plateformes technologiques fournissent l’architecture de détection et de paiement ; les chaebols assurent l’ossature logistique ; les exploitants locaux fournissent les données comportementales. Un agriculteur âgé entrant dans une supérette à deux heures du matin est identifié par reconnaissance du réseau veineux de sa paume ; ses choix sont suivis par des caméras au plafond et des rayonnages sensibles au poids ; son compte est débité à la sortie – sans qu’il ait touché un écran, prononcé un mot, ni rencontré un être humain. Ce n’est pas une démonstration technologique : c’est une collaboration entre l’entreprise et l’État au service d’un objectif social, exécutée à la vitesse du déploiement parce que les canaux institutionnels sont courts, éprouvés et déjà opérationnels.

Une capacité d’intelligence artificielle apparue dans un laboratoire de recherche parvient au déploiement industriel et à l’examen politique par des voies établies et rapides, sans équivalent en Europe, où le triangle correspondant – à supposer même qu’il existe – est traversé par des consultations pluriannuelles et des procédures d’examen réglementaire conçues, structurellement, pour freiner le processus plutôt que pour transmettre dans un esprit d’efficacité.

(à suivre…)

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