27.10.2025 à 01:00
La troisième audience du procès de 6 Français·es membres de Scientifiques en rébellion s’est déroulée aujourd’hui 27 octobre au tribunal de district de Munich. L’audience a été levée une fois de plus sans qu’aucun verdict ne soit prononcé.
La journée d'audience a été marquée par de longues discussions sur l'expertise BMW, qui estime des dommages de plusieurs milliers d’euros sur la voiture d’exposition alors que les scientifiques avaient utilisé de la colle facilement lavable. Les avocat·es de la défense ont notamment contesté la méthode utilisée par l’expert et ont fait apparaître un possible conflit d’intérêts de ce dernier. Ils et elles ont fait la demande d’une contre-expertise, sur laquelle le juge n’a pas statué aujourd’hui. Le procureur a ensuite essayé de démontrer les charges de coercition en appelant à témoigner trois policiers et en visionnant les images de surveillance de l’action de la rue Brienner Straße, qui, à l’inverse, montraient qu’aucune voiture n’avait été bloquée. Les avocat·es de la défense ont donc demandé à ce que les charges de coercition soient levées. Aucun accord ni verdict n’ayant été conclu aujourd’hui, le procès continue. La prochaine audience se tiendra le 17 novembre.
Les activistes, ainsi que Scientifiques en rébellion, dénoncent la lenteur et le poids des poursuites judiciaires qui épuisent les personnes impliquées tout en ne permettant pas de débattre sereinement des vraies causes qui les ont amené·es à agir. Ils et elles dénoncent également les peines très sévères et disproportionnées demandées par la justice bavaroise, participant à la criminalisation des actions non-violentes qui visent à attirer l’attention sur l’urgence climatique et écologique. Face aux alertes de plus en plus fortes des scientifiques et de la société civile, la réponse des gouvernements ne doit pas être la répression, mais l’adoption de mesures politiques à la hauteur des enjeux.
Les scientifiques alertent depuis des décennies sur l'accélération du dérèglement climatique, la perte de biodiversité et l'aggravation des injustices qui accompagnent l'effondrement écologique. Fort·es de ces consensus scientifiques, des membres de Scientifiques en Rébellion accusé·es dans ce procès présenteront, lors d’une conférence en ligne le 7 novembre à l’occasion de la « Sustainability Week » organisée par Centre Munichois de la durabilité (Münchener Zentrum für Nachhaltigkeit), les raisons de leur engagement dans la désobéissance civile non violente comme forme délibérée de communication climatique. Ils et elles évoqueront également les poursuites judiciaires engagées contre eux par l'État bavarois, ainsi que les implications éthiques, politiques et professionnelles d'une telle action.
Les scientifiques poursuivi·es doivent répondre de plusieurs chefs d'accusation, notamment de dégradation, d’intrusion et de coercition, à la suite d’actions non-violentes dans les bureaux du fond d’investissement BlackRock, à une intersection bloquée au centre de Munich, et dans le salon d’exposition BMW. Ces actions ont été menées à l’occasion d’une campagne de désobéissance civile non-violente du collectif Scientist Rebellion, en octobre 2022, à Berlin et Munich, pour dénoncer le manque de mesures de lutte contre le changement climatique. Leurs arrestations à ce moment-là, impliquant 20 personnes au total, avait déjà été suivies de détentions préventives durant jusqu’à 6 jours. Leur incarcération avait provoqué une vive réaction de la communauté scientifique : 1300 scientifiques avaient signé une lettre ouverte en soutien à leurs collègues. Par la suite, des amendes individuelles très élevées ont été requises contre les prévenu·es, s’élevant à près de 10 000 euros par personne, pouvant être commuées en 5 mois de prison. Ces amendes ont été systématiquement et formellement contestées, ouvrant ainsi la voie à une série de procès au tribunal de district de Munich.
Scientist Rebellion est un mouvement international de scientifiques et d'universitaires de plus de 32 pays qui appellent à la désobéissance civile pacifique face à l'échec politique de la crise climatique. Sa branche française Scientifiques en rébellion comprend 500 membres et 4000 sympathisant·es.
07.10.2025 à 02:00
Six militant·es climatiques français·es, dont cinq scientifiques, ont participé le 7 octobre 2025 à la seconde audience de leur procès au tribunal de district de Munich en Allemagne. Ils et elles doivent répondre de plusieurs chefs d’accusation, notamment de dégradation, d’intrusion et de coercition, à la suite d’actions non-violentes dans les bureaux du fonds d’investissement BlackRock, à une intersection bloquée au centre de Munich, et dans le salon d’exposition BMW. Ces actions ont été menées au sein du collectif Scientist Rebellion en octobre 2022. Leurs arrestations à ce moment-là, impliquant 20 personnes au total, avaient déjà été suivies de détentions préventives durant jusqu’à 6 jours. Le procureur avait alors requis des amendes individuelles allant jusqu’à 12 800 euros, pouvant être commuées en 5 mois de prison.
Pendant l’audience, les six inculpé·es ont pu insister sur la finalité des actions de désobéissance civile non-violente visant à alerter sur la gravité des crises écologiques et le dommage déjà établi et à venir sur les populations de toute la planète. Ils et elles ont pu justifier le choix des deux multinationales, BlackRock et BMW, en portant à la connaissance du juge des études scientifiques et enquêtes d’ONG démontrant leur rôle dans l’obstruction climatique. Le choix de cibler une voiture de luxe n’avait pas non plus été fait au hasard puisque le rôle de la construction d’une image de la voiture désirable, mais aussi la structuration de la société via des décennies de politiques publiques influencées par les lobbies des grandes entreprises, a également été démontré. L’une des revendications de l’action était l’engagement de politiques publiques en faveur des transports en commun et l’adoption d’une vitesse limite sur les autoroutes allemandes, afin de réduire l’impact catastrophique des voitures individuelles sur la santé humaine, notamment dû à la pollution atmosphérique. Une autre revendication était l’annulation de la dette des pays du Sud global, les moins responsables du dérèglement climatique et pourtant les plus exposés à ses impacts. Cette revendication continue d’avoir tout son sens comme on le verra très certainement lors la prochaine COP30 où les enjeux de financement mais aussi de justice climatique seront comme chaque année sur le tapis. Enfin, les six inculpé·es ont signalé le contexte d’aggravation de la répression des activistes défenseurs de l’environnement qui fait l’objet de nombreuses alertes sur l’atteinte aux droits fondamentaux notamment de la part du rapporteur spécial Michel Forst et d’Amnesty International.
Vers 16h, l’audience a été levée car l’avocat de BMW a montré des images des traces de colle sur la voiture auxquelles les avocats des prévenu·es n’avaient pas eu accès. Le procès reprendra le 17 octobre.
25.09.2025 à 02:00
Les attaques contre l’écologie et les sciences du climat se multiplient à travers le monde. Malgré leurs discours, les États européens sont loin d’être des modèles. Pour alerter sur la gravité de la crise environnementale, des scientifiques mènent des actions de désobéissance civile non violente. Et se retrouvent parfois en procès pour cela. En ce mois d’octobre, à l’approche de la COP30 et des dix ans de l’Accord de Paris, ce sera le cas pour 10 d’entre elles et eux lors de deux procès qui se tiendront en France et en Allemagne. Les scientifiques en rébellion défileront lors de la marche « Climat, Justice, Liberté » du 28 septembre prochain en soutien aux inculpé·es.
Dans la soirée du 9 au 10 avril 2022, une trentaine de scientifiques et militant·es d’Extinction Rebellion s’installaient dans une galerie du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), à Paris, pour alerter, sans violence ni dégradation ni gêne pour le public, sur l’effondrement de la biodiversité et la crise climatique au travers d’une conférence-occupation intitulée « La nuit de l’Extinction ». En octobre de la même année, plusieurs dizaines de scientifiques de France et d’autres pays menaient une série d’actions de désobéissance civile non-violente à Berlin et Munich pour dénoncer le manque de mesures pour lutter contre le changement climatique. Ils et elles se sont notamment collé les mains à une voiture de luxe dans un salon d’exposition de BMW et introduit·es dans les locaux du fonds d’investissement BlackRock. Trois ans plus tard, deux procès se tiendront à quelques jours d’écart en France et en Allemagne, témoignant de la poursuite de la répression à l’encontre de ces lanceurs et lanceuses d’alerte climatique.
Le procès en France se tiendra devant la Cour d’appel de Paris le 10 octobre contre quatre scientifiques et militant·es. Il fait suite à une relaxe en première instance au nom de l’état de nécessité. Le juge avait reconnu « l’imminence et l’actualité » de la menace ainsi que la proportionnalité entre l’action de désobéissance civile, qui n’avait occasionné aucun dégât matériel, et sa finalité. Pourtant, le parquet a fait appel de cette décision, comme il l’avait fait lors de précédentes décisions similaires (e.g. le décrochage des portraits d’Emmanuel Macron à Lyon, l’action d’Extinction Rebellion dénonçant l’agroindustrie à La Rochelle ou le blocage du port du Havre par des militant·es et des scientifiques). Si la Cour d’appel de Paris confirmait le jugement de première instance, à savoir la relaxe pour état de nécessité, comme le plaidera l’avocat des prévenue·es Me Thomas Brédillard, il s’agirait d’une décision historique en France : jusqu’à aujourd’hui, les relaxes ont été prononcées au nom de la liberté d’expression.
Le procès en Allemagne se tiendra au tribunal de district de Munich le 7 octobre contre six scientifiques français·es. Le procureur a requis au printemps 2024 des amendes individuelles allant jusqu’à 12 800 euros, pouvant être commuées en 5 mois de prison. Ces peines sont particulièrement sévères, et viennent s’ajouter aux six jours de détention préventive déjà subis à la suite de l’action. Les prévenu·es ont refusé de conclure un accord de réduction de peine, dénonçant l’estimation démesurée des dommages et intérêts demandés par BMW, qui s’élèvent à plusieurs dizaines de milliers d’euros alors que les scientifiques avaient utilisé de la mélasse et de la colle facilement lavables.
Les avocat·es allemand·es des scientifiques, appuyé·es par des avocat·es français·es (Mes Vincent Brengarth, Sarra Dajean et Églantine Roland), plaideront la relaxe au nom de l’état de nécessité et la liberté d’expression. Défendre devant un tribunal la finalité et les modalités d’action est un exercice très différent de l’écriture d’articles scientifiques ou de tribunes. Ces actions et les procès qui en découlent sont pensés pour stimuler les sursauts sociétaux nécessaires et renforcer l’action d’autres collectifs. Tous deux mettent en lumière les blocages systémiques : dans le cas de l’action de Munich, les secteurs de l’automobile et de la finance.
Cet acharnement judiciaire contre des scientifiques ayant mené des actions essentiellement symboliques dans deux pays européens illustre une dynamique dangereuse plus large dénoncée par le rapporteur spécial des Nations Unies sur les défenseurs et défenseuses de l’environnement Michel Forst. Dans son rapport publié le 28 février 2024 intitulé « Répression par l’État des manifestations et de la désobéissance civile environnementales : une menace majeure pour les droits humains et la démocratie », il préconise aux États de veiller à ce que les décisions de justice ne contribuent pas à restreindre la liberté d’expression. Ce 3 juillet dernier, dans son rapport « Attaqué·es pour avoir défendu la planète », Amnesty International dénonçait la montée des pratiques autoritaires envers les défenseuses et défenseurs de l’environnement partout dans le monde, à rebours de l’urgence, des attentes de la population et des libertés individuelles nécessaires à l’État de droit. Face aux multiples attaques contre la science et les mobilisations écologistes, Scientifiques en rébellion mobilisera tous les recours juridiques nécessaires pour que les lanceurs et lanceuses d’alerte de la crise environnementale ne soient pas bâillonné·es en Europe. Le 28 septembre prochain, en participant aux marches « Climat, Justice, Liberté » au côté de nos collègues poursuivi·es, nous continuerons à affirmer haut et fort nos positions.
01.07.2025 à 02:00
Alors que la canicule s’abat sur l’Europe, les Scientifiques en rébellion et la communauté scientifique se sont de nouveau mobilisé·es pour redire haut et fort leur opposition à l’A69 lors d’une action qui s’est tenue en bord de Garonne le mardi 1er juillet en fin d’après-midi.
Deux équipages en canoë ont descendu le courant pour déployer le slogan du jour, « Pour nous, scientifiques, l’A69 c’est toujours non », en le déposant sur du gazon synthétique flottant sur la Garonne, métaphore de la prétendue compensation des terres détruites par l’A69, quai de la Daurade au son de cornes de brume. Pendant ce temps une vingtaine de scientifiques ont tracté pour alerter les passant·es au sujet des dérives anti-démocratiques et écocides du projet et pour annoncer la prochaine mobilisation du mouvement d’opposition à l’A69, du 4 au 6 juillet prochain dans le Tarn. Une tribune rédigé par Scientifiques en rébellion sera publiée dans Reporterre le mercredi 2 juillet pour détailler les raisons de cette mobilisation.
Les scientifiques présent.es sur les bords de la Garonne sont d’abord venu.es rappeler que l’opposition à l’autoroute A69 est largement partagée dans la communauté, comme l’atteste une tribune parue en octobre 2023 dans Le Nouvel Obs signée par plus de 1500 scientifiques. Un des arguments portés alors était que cette autoroute aurait un impact négatif en terme d’émissions de gaz à effet de serre, tout en maintenant la population dans un mode de vie développé autour de la voiture individuelle associée à la vitesse excessive des autoroutes. Dans un contexte de climatoscepticisme porté depuis la sphère politique d’extrême droite, les scientifiques ont rappelé dans leur tract que le consensus est bien que les activités humaines, émettant des gaz à effet de serre, sont la cause du réchauffement climatique observé. Une étude publiée le 19 juin 2025 montre que limiter le réchauffement planétaire à +1.5°C est d’ailleurs désormais inatteignable. Aussi, la cohérence politique d’un pays qui a organisé la COP 21 de 2015 devrait être de renoncer à des projets aussi anachroniques que celui de l’A69.
Ensuite, les scientifiques sont venu·es alerter à propos de la séquence politique en cours autour de ce projet, qui mêle altération de la séparation des pouvoirs et non respect de l’État de droit. Le 27 février dernier, le tribunal administratif de Toulouse a déclaré illégale l’autorisation environnementale de l’autoroute A69 délivrée par les préfectures du Tarn et de la Haute-Garonne en indiquant que la Raison impérative d’intérêt public majeur (RIPM) n’était pas remplie pour cette autoroute. En effet, l’article L411-1 du code de l’environnement interdit la destruction, l’altération ou la dégradation d’espèces protégées et de leurs habitats naturels, sauf si une RIIPM peut être argumentée. Face à ce jugement, l’État a obtenu en Cour d’appel de Toulouse le sursis à exécution du jugement le 28 mai dernier, ce qui explique que les travaux pourraient reprendre sous peu. Par ailleurs, une proposition de loi a été soumise aux chambres parlementaires pour déclarer de facto la RIIPM de l’A69, dans un atteinte grave à la séparation des pouvoirs. Le texte poursuit son cheminement ubuesque après un vote de rejet par les porteurs de la loi qui l’a envoyé en commission mixte paritaire où il a été voté le mercredi 25 juin dernier. Il y a un peu plus d’un an, des milliers de scientifiques avaient appelé à se mobiliser contre l’extrême droite. Le front républicain avait permis d’écarter son accession au pouvoir en juillet 2024. Les pratiques politiques illibérales en cours sont propres à favoriser une pratique autoritaire de l’extrême droite, si elle arrivait au pouvoir.
Enfin, les Scientifiques en rébellion expriment leur colère face à l’instrumentalisation des sciences faite dans ce texte de loi. En effet, la proposition de loi prétend s’adosser à une légitimité scientifique en affirmant faussement que « ces projets sont réputés répondre, en l’état des connaissances scientifiques disponibles [...] à une raison impérative d’intérêt public majeur ». Les élu·es sont libres de mépriser le consensus scientifique et les engagements internationaux de la France en matière de réduction de gaz à effet de serre. Mais cela ne peut se faire en arguant de connaissances scientifiques disponibles. Cela revient à pratiquer une inversion des arguments. Les données scientifiques disponibles ne vont pas dans le sens d’un intérêt public majeur à faire l’A69.
En conclusion, pour les scientifiques réuni·es sur les bords de la Garonne ce mardi 1er juillet, l’A69, c’est encore et toujours non.
11.06.2025 à 02:00
Le 23 mai dernier ont eu lieu deux actions de désobéissance civile non violente à Paris, à l’occasion de l’Assemblée générale de TotalEnergies. Des membres de Scientifiques en rébellion ont contribué à cette journée. Ce texte publié dans Le Club de Mediapart vise à relater ces évènements et à interroger le rôle répressif de la police.
En premier lieu, l’action « craquage total » [1] a débuté au siège de BNP Paribas. Il s’agissait de pointer une nouvelle fois la responsabilité des banques et des assureurs dans le financement de projets destructeurs comme l’oléoduc EACOP en Tanzanie et en Ouganda. Au matin, des militant·es ont investi le siège de la BNP, boulevard Haussmann, et une performance artistique a pu être donnée dans le hall d’entrée. La brigade de répression de l’action violente (nous soulignons) motorisée (BRAV-M) est intervenue rapidement. Plusieurs vidéos [2] indiquent clairement que son rôle a consisté à attendre les militant·es non violent·es (nous soulignons) à la sortie de la banque pour les molester, projeter au sol, etc.
En second lieu, une contre-Assemblée générale de Total [3] a commencé à s’organiser en début d’après-midi au square Louise Michel, juste au pied de la basilique Montmartre. L’objectif était de proposer une rencontre-débat citoyenne sur l’avenir énergétique. Là encore, la police, incarnée par la BRAV-M, en a décidé autrement. Les militant·es ont été nassé·es et le matériel confisqué ou détruit. Plusieurs camarades, en particulier les porte-paroles, ont été placé·es en garde à vue. Pendant plusieurs heures, de nombreux·ses touristes ont assisté à l’étrange scène d’une vingtaine de militant·es assis·es calmement à côté de la fontaine Paul Gasq et entouré·es par des policiers vêtus de noir et casqués. « La France est bien le pays des droits de l’Homme ? » a-t-on pu entendre.
La répression policière au travers de ces deux actions suscite plusieurs commentaires :
Il est clair une fois de plus que la police, incarnation du pouvoir gouvernemental, n’hésite pas à utiliser la violence sur des militant·es non violents. L’intervention à deux reprises de la BRAV-M l’atteste, de même que ses modalités plus que musclées. Nous avons été choqué·es par ces images ou par les témoignages de camarades brutalisé·es sans raison. Rappelons qu’en 2022, l’ONU, au travers de son rapporteur spécial Michel Forst, avait dénoncé la France comme étant le « pire pays d’Europe concernant la répression policière des militants environnementaux » [4].
Plus généralement il est notable que l’action de la police s’est inscrite dans cette stratégie visant à faire de l’ « espace des manifestations et de la contestation démocratique [...] une zone d’exception » [5]. L’intervention disproportionnée de forces policières avec un « impact visuel » a plusieurs effets, à commencer par décourager les manifestant·es mais aussi par donner au public l’impression que son intervention est nécessaire face à des contestations qui seraient illégitimes.
La police est intervenue de façon extrêmement rapide, ce qui laisse à penser qu’une vigilance particulière existait en ce jour de la 101e Assemblée générale de Total. Si on songe aux dispositifs de vidéo-surveillance, désormais omniprésents, et aux déplacements motorisés de la BRAV-M, le résultat n’est pas étonnant. Par contre, on pourra s’étonner d’un pareil déploiement policier dans un contexte d’Assemblée générale d’une entreprise privée. Les touristes de Montmartre nous ont posé une question importante. L’article 12 de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 nous rappelle ainsi que « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » [6]
Alors que l’avantage de tou·tes et l’intérêt général consisteraient à redoubler d’effort pour affronter les bouleversements écologiques majeurs en cours, le gouvernement préfère museler les voix qui encouragent la discussion et la construction commune d’un avenir soutenable. Nous ne nous laisserons pas intimider par les nouvelles stratégies policières : nous tenons à réaffirmer notre attachement à la désobéissance civile non-violente et à souligner que cette voie a, dans l’histoire, souvent permis aux causes légitimes de s’imposer.
[1] L’action du matin de « Craquage total ».
[2] Par exemple la vidéo de cet article.
[3] Le récit de la contre AG Total.
[5] Lucas Lévy-Lajeunesse, « Police vs État de droit », AOC, 7 avril 2025.
[6] La déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789.
05.04.2025 à 02:00
À deux jours de la Journée internationale de la santé, et alors que le Parlement s’apprête à adopter un texte visant à réintroduire des pesticides hautement toxiques, notamment les néo-nicotinoïdes, près de 2000 personnes ont marché pour demander l’interdiction des pesticides, le samedi 5 avril à Paris, au départ du Muséum National d’Histoire Naturelle, en direction du ministère de la Santé.
Cette mobilisation était organisée par Scientifiques en rébellion et Extinction Rebellion, rejoints par des dizaines de collectifs venus de la France entière. Plusieurs prises de parole ont dénoncé les ravages des pesticides sur l’effondrement de la biodiversité, et leurs impacts croissants et avérés sur l’explosion des pathologies humaines.
Selon Pierre-Henri Gouyon, chercheur au MNHN : « l’agriculture intensive ne se maintient qu’en détruisant la vie sur terre et les puissants lobbies de l’agrochimie emploient de nombreux marchands de doute pour le cacher. ll est urgent de lever le voile sur le massacre en cours ». Les pesticides contaminent tous les milieux, sols, air, eau, partout sur la planète et participent à l’extinction de masse des nombreuses populations animales, notamment les insectes, dont les pollinisateurs mais aussi les populations d’oiseaux des habitats agricoles (Inrae, Ifremer, 2022).
Les dommages des pesticides sur l’environnement se doublent du drame de leur toxicité sur la santé humaine. Dr Pierre-Michel Perinaud (Alerte des Médecins contre les Pesticides) souligne que l’expertise de l’Inserm Pesticides et santé (2022) confirme « une augmentation inquiétante des pathologies liées aux pesticides chez les professionnels agricoles, mais aussi dans la population générale. Les perturbateurs endocriniens, dont beaucoup sont des pesticides, sont responsables de troubles de la fertilité, de cancers précoces (dont le cancer du sein), de l’obésité, du diabète et de troubles immunitaires, et, plus largement, d’un nombre considérable de pathologies chez l’humain dont un nombre croissant de clusters de cancers pédiatriques dans certaines régions ».
C’est aussi le constat de Dr Mélanie Popoff (Alliance santé planétaire) qui pointe « l’explosion des maladies chroniques en lien avec l’exposition aux polluants, les effets des pesticides sur la santé humaine via leur activité cancérigène, mutagène, reprotoxique (CMR), perturbateurs endocriniens ou leurs propriétés de PFAS. »
Le drame de la contamination au chlordécone dans les pays de la Karayib (Antilles « françaises ») est un scandale sanitaire, environnemental, sociétal et économique emblématique de l’histoire coloniale française comme le rappelle Lilith du COAADEP (Collectif des Ouvriers Agricoles et de leurs Ayants Droit Empoisonnés par les Pesticides) : « Alors que des milliers de personnes sont contaminées par le chlordécone, que le crime est reconnu par l’État responsable avec les lobbies, de ce désastre, la justice n’a pas été rendue : les crimes restent impunis ». Pour le président de la COAADEP, Mr Yvon Sérénus : « C’est au-delà du scandale, un mépris des plus ignobles commis par l’État en continuité de la traite transatlantique sur laquelle la France s’est développée de manière exponentielle. Nos malades sont laissés pour compte, au nom d’une agriculture coloniale : la monoculture de la banane. »
Michel Daviet (Collectif des victimes des pesticides de l’ouest), témoigne de son lymphome, reconnue maladie professionnelle suite à la manipulation des pesticides et dénonce leur toxicité, tout comme Monique Savatier (Riverains ensemble) : « les 22 millions d’habitants des campagnes françaises sont en première ligne face à la pollution des pesticides et des collectifs de riverains, de plus en plus nombreux, s’organisent pour défendre des campagnes vivantes et soutenir les petits paysans qui œuvrent pour un modèle agricole respectueux de l’environnement ».
L’Union européenne est la première région productrice de pesticides dans le monde ; elle exporte dans les pays du sud les pesticides les plus toxiques interdits sur son sol. Il s’agit d’un véritable colonialisme chimique qui doit cesser. « La démocratie des lobbys phytosanitaires, dont l’influence sur les décisions politiques passe avant celle des scientifiques, n’est pas la démocratie que nous souhaitons. Mais nous défendons celle de la défense de l’intérêt général, de la santé publique et de la lutte contre les inégalités en France et à l’international », souligne Dr Jean-François Corty (Médecins du monde).
Pourtant les solutions existent, la prospective Inrae (2023) montre que l’agriculture européenne peut s’affranchir des pesticides chimiques, tout en restaurant les écosystèmes, en limitant les émissions de gaz à effets de serre et en préservant la souveraineté alimentaire. Il faut donc de la volonté politique comme le soulignent Aline Aurias et Gaspard Manesse (Confédération paysanne) : « L’agriculture consomme 95 % des pesticides en France, épandus par des paysans pris dans l’engrenage mortifère d’un modèle agroindustriel de concurrence. Pourtant des solutions tangibles existent, et doivent être mises en œuvre par des politiques courageuses ».
En juin 2023, le tribunal administratif de Paris condamnait la France pour inaction face à l’effondrement du vivant et la sommait de réduire sa consommation de pesticides, conformément à ses obligations nationales et européennes. En dépit de cette injonction, nos politiques proposent de voter la réintroduction des néonicotinoïdes, et de sacrifier les normes environnementales protectrices dans la loi Duplomb !
Face aux reculades politiques scandaleuses, au détriment de tous les êtres vivants, cette mobilisation appelait à changer de toute urgence de modèle agricole. Un investissement massif est demandé pour accompagner les agriculteurs et agricultrices vers des méthodes agronomiques biologiques et agro-écologiques.
L’action était co-organisée par Extinction Rebellion, Scientifiques en rébellion, Agir pour l’Environnement, Alerte des Médecins contre les Pesticides, le Collectif des Ouvriers Agricoles et de leurs Ayants Droit Empoisonnés par les Pesticides, #NousToutes, Peuples Solidaires ActionAid, Secrets toxiques, et SUD Recherche. Près de 80 autres organisations nationales ou locales se sont jointes à l’appel.
Tribune publiée dans Mediapart le 3 avril 2025 : « Les pesticides tuent : santé et biodiversité en danger »
INRAE-IFREMER – Leenhardt S. Mamy L., Pesce S., Sanchez W. (coord) et al. (2022). Impacts des produits phytopharmaceutiques sur la biodiversité et les services écosystémiques, Synthèse du rapport d’ESCo, INRAE – Ifremer (France), 124 pages. https://www.inrae.fr/actualites/impacts-produits-phytopharmaceutiques-biodiversite-services-ecosystemiques-resultats-lexpertise-scientifique-collective-inrae-ifremer
INRAE – Tibi A., Martinet V., Vialatte A. (coord.) et al. (2022). Protéger les cultures en augmentant la diversité végétale des espaces agricoles., Synthèse du rapport d’ESCo. INRAE, 86 pages. https://www.inrae.fr/actualites/expertise-scientifique-collective-diversite-vegetale-solution-agroecologique-protection-cultures
INRAE – Mora O., Berne J.A, Drouet JL, Le Mouël C, Meunier C. et al. (2023) Prospective : Agriculture européenne sans pesticides chimiques en 2050. Rapport intégral, 643 p. DOI 10.17180/ca9n-2p17 https://www.inrae.fr/actualites/agriculture-europeenne-pesticides-2050
INSERM - Pesticides et effets sur la santé : Nouvelles données. (2021) Collection Expertise collective. Montrouge : EDP Sciences, 2021. 1 036 pages. https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/
Fontaine B., Moussy C., Chiffard Carricaburu J., Dupuis J., Corolleur E., Schmaltz L., Lorrillière R., Loïs G., Gaudard C. 2020. Suivi des oiseaux communs en France 1989-2019 : 30 ans de suivis participatifs. MNHN – Centre d' Ecologie et des Sciences de la Conservation, LPO BirdLife France – Service Connaissance, Ministère de la Transition écologique et solidaire. 46 pages. https://www.mnhn.fr/fr/actualites/pres-de-30-d-oiseaux-en-moins-en-30-ans-dans-les-villes-et-les-campagnes-francaises
Solagro (2022) Afterres 2050 Biodiversité. Un scénario fondé sur la nature et pour la nature. Pointereau P. (coord). https://solagro.org/afterres2050-biodiversite
Jacquet Florence, Jeuffroy Marie-Hélène, Jouan Julia, Le Cadre Edith, Malausa Thibaut, Reboud Xavier, Huyghe Christian (coord) (2022) Zéro pesticide. Un nouveau paradigme de recherche pour une agriculture durable. Éditions Quae. 9782759233106, 244 pages.
EFFONDREMENT DE 80 % DES POPULATIONS D’INSECTES EN 30 ANS
Hallmann CA, Sorg M, Jongejans E, Siepel H, Hofland N, et al. (2017) More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLOS ONE 12(10) : e0185809. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0185809
PERTE DE 30 % DES POPULATIONS D’OISEAUX AGRICOLES EN 30 ANS
Fontaine B., Moussy C., Chiffard Carricaburu J., Dupuis J., Corolleur E., Schmaltz L., Lorrillière R., Loïs G., Gaudard C. 2020. Suivi des oiseaux communs en France 1989-2019 : 30 ans de suivis participatifs. MNHN – Centre d' Ecologie et des Sciences de la Conservation, LPO BirdLife France – Service Connaissance, Ministère de la Transition écologique et solidaire. 46 pp.
1 PLANTE SUR 5 EST MENACÉE D’EXTINCTION
Willis, K.J. (ed.) 2017. State of the World’s Plants 2017. Report. Royal Botanic Gardens, Kew.
40 % DES INSECTES DANS LE MONDE SONT MENACÉS D’EXTINCTION
Sanchez-Bayo (Sánchez-Bayo, Wyckhuys, 2019. Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biological Conservation)
31 % DES ESPÈCES DE PAPILLONS DE JOURS EN DÉCLIN EN EUROPE
Van Swaay, C., Cuttelod, A., Collins, S., Maes, D., López Munguira, M., Šašić, M., Settele, J., Verovnik, R., Verstrael, T., Warren, M., Wiemers, M. and Wynhof, I. 2010. European Red List of Butterfies Luxembourg : Publications Office of the European Union.
PLUS D’1 MILLION D’ESPÈCES EN DANGER D’EXTINCTION DANS LES PROCHAINES DÉCENNIES
United Nations Report, Nature’s Dangerous Decline ‘Unprecedented’; Species Extinction Rates ‘Accelerating’ (2019),. Accessed 15 November 2020.
Gunier RB, Bradman A, Harley KG, Eskenazi B. (2017) Will buffer zones around schools in agricultural areas be adequate to protect children from the potential adverse effects of pesticide exposure? PLoS Biol. https://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.2004741
Jas N (2017) Millefeuilles institutionnels et production d’ignorance dans le « gouvernement » des substances chimiques dangereuses Raison présente 2017/4 (N° 204).
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Goulson Dave (2023) Terre silencieuse – Empêcher l’extinction des insectes, Editions du Rouergue, 9782812624070, 388 pages
Jouzel Jean-Noël (2019) Pesticides. Comment ignorer ce que l’on sait, Presses de Sciences Po.