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🖋 Hugues JALLON
Comment le fascisme devient réel, en France et ailleurs. Des portraits, des analyses, des récits pour prolonger le livre Le temps des salauds (Divergences, 2025)

Le temps des salauds


▸ les 20 dernières parutions

21.10.2026 à 18:31

Dessiner l'époque

Hugues Jallon

Texte intégral (1794 mots)

Paru chez Divergences il y a plus d’un an, Le temps des salauds était une tentative d’écrire une « Histoire du présent » selon les mots de Marx.

L’actualité ne cesse de le confirmer : les « salauds » voient chaque jour leurs rangs s’enrichir de nouveaux spécimens de la même espèce, premiers et seconds rôles, ou encore figurants. Plus que jamais, ils accélèrent la fascisation du paysage politique et intellectuel. Ils ont bien compris que le vent tournait vraiment, et qu’ils était temps de tourner avec lui, en n’oubliant surtout pas de souffler dans la même direction.

« D’accord, mais qu’est-ce que je dessine ? ». C’était la question qui revenait dans les discussions avec Franck. J’ai vite compris qu’il ne s’agissait plus seulement de raconter l’époque, mais de la donner à voir.

Les régimes fascistes des années 1930 n’étaient pas seulement des dictatures nationalistes et racistes. Ils étaient aussi parvenus à construire et à diffuser leur propre culture et leur propre esthétique. Du salut bras tendu à la croix gammée, des uniformes aux grands rassemblements de Nuremberg, des drapeaux aux brassards, le fascisme du siècle dernier était une réalité visible, à chaque coin de rue.

Le moment fasciste que nous traversons, lui, il ne se voit pas. Il est le plus souvent invisible, il s’installe dans notre dos, l’air de rien. Et ça, il fallait le montrer.

Franck a relevé le défi. Magnifiquement. Il a mis en image ce petit théâtre du pouvoir, où évoluent tous ces responsables politiques, patrons, éditorialistes, intellectuels qui continuent leur travail de sape et nous conduisent vers le pire. Au-delà, peuplant ses pages de créatures fantastiques et de décors inquiétants, son trait puissant est parvenu à figurer ce qui nous arrive et à nous faire sentir l’époque.

Une époque noire comme l’encre de ses pinceaux.

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19.10.2026 à 18:41

17 octobre 2026. Une rage, ça déborde.

Hugues Jallon

Texte intégral (1248 mots)

Ce fut un peu plus qu’une manifestation.

Ce 17 octobre, les grandes villes de France ont été sillonnées en tous sens par de très nombreux cortèges et groupes bien décidés à ne pas se laisser conter ni compter, que ce soit par les organisations syndicales ou l’institution policière. On saura peut-être un jour si les directives stratégiques, les décisions tactiques ou l’incompétence des forces de l’ordre ont rendu possible cette journée de colère qu’elles ont tentée de noyer dès l’aube sous des nuées de gaz lacrymogène.

On le saura, ou on le saura pas.

Et peu importe. Le propre de jours comme celui-là est de résister aux causalités simplifiées, aux cadrages sociologiques et aux rationalisations politiques. Une colère qu’on n’écoute pas devient une rage. Et une rage, ça déborde - il n’est pas besoin d’avoir fait de longues études de linguistique pour savoir que le verbe « déborder » n’a qu’un seul substantif commun : « débordement ». Quand les slogans, les appels, les revendications, les chants ne parviennent pas à atteindre les fenêtres bien fermées des ministères, il faut que la rage trouve d’autres chemins que les cortèges officiels bien rangés et déclarés en préfecture.

La rage, à la fin, ça se voit.

Et quand la rage finit par se voir, elle trouve parfois le chemin de la victoire, aussi éphémère soit-elle. On rappellera utilement que le mouvement des Gilets Jaunes de l’hiver 2018 est parvenu à mettre un coup d’arrêt - provisoire - à la politique d’austérité radicale imposée par la Macronie : 10 milliards d’euros concédés alors par le gouvernement d’Edouard Philippe, ce n’était pas rien. C’est le prix du gros joujou promis à nos armées par notre bientôt ex-Président : le porte-avion France libre.

Les autorités policières, par la voix de leur ministre, ont sans surprise tenté de jouer les apprentis sociologues en incriminant « des militants d’ultra gauche » ou plus simplement « la gauche radicale » (= plus ou moins LFI) qui pourtant défilait bien sagement ce jour-là. Avec une inventivité lexicale qu’on ne leur connaissait pas, elles ont aussi dénoncé une « délinquance d’acquisition » et des « délinquants d’opportunité » pour désigner celles et ceux qui ont attaqué des commerces, des agences bancaires et des boutiques de luxe. A bien distinguer, bien sûr, de l’esprit « bon enfant » de toutes celles et ceux qui avaient fait le choix de « défiler dans le calme » sur les « parcours autorisés ».

Dans un autre genre, il se trouvera sans doute des formations politiques à gauche (la droite gouvernementale et l’extrême droite ne parlent plus, elles, que le langage de la force) pour appeler à trouver un « débouché » politique à l’expression de cette colère devenue une rage. Une façon peu élégante de réduire un mouvement bouillonnant à de l’eau sale stagnant dans un évier bouché.

La sociologie des mouvements sociaux est une discipline difficile. Et ses représentants auront sans doute encore plus de peine que pour le mouvement des Gilets Jaunes à identifier le visage de celles et ceux qui, ce jour-là, ont parcouru les villes de France.

Il fallait être lycéen pour comprendre nombre de slogans à la « réf’ » pas toujours évidente à saisir. D’autres étaient nettement plus lisibles par les plus anciens, comme le rappel du 17 octobre 1961 sur les pancartes et les banderoles. Des jeunes citoyens arabes, mais aussi noirs et blancs, qui se souvenaient ensemble du jour de cette répression meurtrière d’une manifestation pacifique d’Algériens par une police parisienne aux ordres d’un ancien préfet de Vichy. Une jeunesse qui ne manque donc ni de références historiques ni de mémoire partagés, contrairement à ce que rabâchent sans fin les chouineurs de plateau télé et autres dénonciateurs de « l’inculture » des jeunes générations. Alain Finkielkraut et ses amis « antiwoke » auraient été (peut-être) ébranlés dans leurs stupides certitudes en apercevant de jeunes femmes noires voilées enveloppées dans des drapeaux français bleu blanc rouge. On se demande aussi ce qu’ils auraient pensé de ces petits cortèges de jeunes gens entonnant une Marseillaise dans les rues du faubourg Saint-Honoré.

Comme l’a rappelé un commentateur politique, dans cette « crise », le gouvernement est « désarmé » - même s’il ne fait parler que les armes. Il ne peut pas mettre un terme à tout ça, comme ça lui arrive souvent, en retirant le projet de loi ou une réforme qui a déclenché la contestation. Toutes ces dernières semaines, il n’a tenté de faire qu’une seule chose : gagner du temps. Annoncer trois mille remplaçants sortis d’on ne sait quel chapeau ; prévoir une vague concertation avec les organisations lycéennes comme l’a proposé le Président Macron le soir du 18 octobre ; retourner l’opinion en organisant la peur des « bonnes gens » avec le soutien actif des chaînes d’infos en continu ; se réjouir d’avoir tenu bon jusqu’aux vacances, en tablant sur l’éparpillement général des lycéens et de leur parents. Nul doute que, si les choses reprennent à la rentrée, le gouvernement n’hésitera pas à jouer de l’angoisse du baccalauréat et de l’inscription à Parcoursup pour tenter, à nouveau, de gagner le peu de temps qu’il lui reste.

Ce jour-là, ce 17 octobre 2026, la jeunesse a montré qu’elle ne se laissait pas berner par un gouvernement qui ne lui veut pas du bien ; qu’elle ne voulait pas de son monde de ténèbres où seul compte de faire du business quoi qu’il en coûte ; qu’elle pouvait embarquer les parents dans leur combat contre un ordre des choses inadmissible ; qu’elle se faisait une autre idée de la France et de la vie ; qu’elle était assurément le rempart le plus solide. et le plus joyeux contre l’extrême droite, ses alliés et tous ceux qui désormais font avec.

Elle a fermement montré qu’elle ne laissera pas faire.

Et qu’elle ne se laissera pas faire.

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13.10.2026 à 08:05

A votre bon coeur, Messieurs les Millionnaires !

Hugues Jallon

Texte intégral (1866 mots)

286

La Cour du Roi Macron ne sait plus quoi inventer pour essayer de calmer la rage qui monte du pays. Alors que le patronat français se prépare à abattre son jeu en semant tous les indices de son rapprochement avec l’extrême droite, le Premier ministre Lecornu et son Necker de ministre de l’Economie Roland Lescure se cassent des os dans la tête pour sortir de l’ornière de la dette et faire voter un budget. En évitant à tout prix le scénario d’une contribution fiscale des plus riches au redressement des comptes publics.

Comme la noblesse d’argent ne saurait se soumettre à cette taxe Zucman qui, pourtant, leur laisserait (très) largement de quoi vivre, le Premier ministre a eu une Grande (et riche) Idée pour l’associer à l’effort national. Elle lui a été soufflée en juillet dernier par Philippe Aghion l’ex-conseiller du Roi Macron qui, visiblement, continue de rôder au Palais et dans ses dépendances. La Grande Idée du Prix Nobel d’Economie, que le Premier ministre a mis entre les mains du Conseil d’Etat, vient d’Outre-Atlantique - les Etats-Unis restent une source inépuisable d’inspiration de nos élites : « L’idée m’est venue quand j’étais dans la Silicon Valley en parlant à des ventures capitalistes milliardaires. Le mécénat y est très répandu, alors qu’il l’est beaucoup moins chez nous. »

La Grande Idée, donc : plutôt que de faire payer les milliardaires, les inciter à contribuer au bien commun sous la forme du mécénat pour financer les politiques publiques. Un mécénat qui ouvrirait, bien entendu, des droits à des réductions d’impôt sur les successions - il faut bien accorder quelque reconnaissance financière à la générosité des Grands. L’évergétisme à Rome permettait aux notables de laisser une trace dans la mémoire des hommes et des lieux. Leurs munificence n’était certes pas totalement désintéressée - l’évergétisme s’apparentait à une forme de clientélisme plus ou moins avoué - mais il avait un peu plus d’allure que ces misérables calculs d’optimisation fiscale. Néanmoins, le dispositif prévoie tout de même un malus, des fois que les Grands rechigneraient à se montrer assez charitables, un « mécénat un peu forcé », donc, selon les mots Philippe Aghion.

Flaubert aurait pu ajouter une entrée à son Dictionnaire des idées reçues : « Les Grands : toujours éviter de les brusquer. »

287

Il n’est pas très difficile de savoir à quelle grande cause les Grands de la Silicon Valley offrent leur soutien via leurs fondations. Sans surprise, celle de Peter Thiel finance, entre autres, des expérimentations sociales telles que la création de cités privées autonomes au milieu de l’océan, ou des recherches pour vaincre le vieillissement et la mort, conformes à son délire transhumaniste. Un projet dont tous les citoyens de ce monde ne peuvent qu’espérer l’échec : un Peter Thiel devenu immortel serait une nouvelle assez désagréable.

Mais qu’on se rassure : l’Etat français « flèchera » les donations des Grands sur des fondations d’intérêt public qui se chargeront de financer « la Défense nationale, la recherche publique ou encore l’Education nationale ». Bizarrement, la lutte contre la pauvreté, le (petit) déficit de l’assurance-chômage ou la transition écologique ne figurent pas au programme de cette généreuse contribution à l’effort national. Il est vrai qu’il est plus prestigieux d’accoler son nom à un projet d’IA générative ou à un nouveau porte-avion. Mais on verra peut-être quelque collège ou lycée enfin rénové se débarrasser de leur vieux patronyme de Paul Eluard ou Louise Michel pour faire place au futur Lycée Patrick Pouyanné ou le nouveau Collège Bernard Arnault. Ils symboliseraient le rêve de cette école « libre, moderne et performante » porté par le candidat Edouard Philippe (on en a parlé ici).

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(Lettre imaginaire mais imaginable)

Courrier du représentant des Grands au Directeur général de la Grande Fondation pour la France de Demain.

Cher ami,

Vous savez le soutien financier apporté par les Grands à votre belle institution et la volonté qu’ils partagent d’accélérer le redressement du pays grâce à leurs dons. Ils ont été très sensibles à l’hommage rendu hier par le Président de la République à leur patriotisme.

Mais l’honnêteté m’oblige à vous dire que les Grands commencent quelque peu à s’impatienter. Les réformes structurelles promises se font attendre. La liste est longue, vous la connaissez : l’âge de la retraite (à allonger), la durée et le montant de l’indemnisation-chômage (à réduire), les RTT (à supprimer), le poids des normes (à alléger), les impôts de production (à abaisser), les aides aux entreprises (à augmenter, etcetera, etcetera.

Les Grands ont chacun leurs idées - qui, je vous l’accorde, tournent parfois à l’obsession : Bernard (Arnault) m’a redit hier qu’il ne supportait plus ces profs d’économie « qui bourrent le mou de leurs élèves avec leur idées socialo-marxistes », Patrick (Pouyanné) ne me lâche pas sur le Code du travail et “cette saleté de de la Charte de l’environnement”. Et vous connaissez la position de Vincent (Bolloré) sur le remboursement de l’IVG par la Sécu - j’essaie de lui expliquer, mais il est en boucle…

Je suis au regret de vous dire qu’ils ne mettront pas un sou pour votre projet Hôpital 2050 (« trop coûteux, pas prioritaire », ils disent) et votre plan d’allègement des emplois du temps au lycée (« pas question, on ne travaille pas assez dans ce pays », ils disent). J’ai appris que les Grands consultaient depuis mardi leurs équipes de fiscalistes. Je crains qu’ils ne revoient sérieusement à la baisse leur dons pour l’année prochaine si vous ne passez pas à la vitesse supérieure sur le prochain budget. (« Le malus, on s’en fout ! » a braillé Xavier Niel, vous savez comme il est soupe au lait).

Cher ami, il est temps de s’y mettre. Comme vous savez, dans ce bas monde, rien n’est gratuit.

Veuillez agréer, cher ami, …

PS : Sarah Knafo m’a aimablement envoyé son livre (nous étions dans la même promo à l’ENA) : un brin excessif, il comporte quelques erreurs, mais elle a le mérite de dire des vérités.

289

Le Premier ministre a donc sollicité pour avis le Conseil d’Etat sur son projet innovant de mécénat-forcé-mais-pas-trop. On espère que les magistrats rappelleront à Sébastien Lecornu (et à Philippe Aghion) quelques principes fiscaux fondamentaux de notre démocratie :

que l’impôt est, dans la définition officielle du ministère de l’Economie et des Finances, « un versement obligatoire et sans contrepartie aux administrations publiques » ;

que c’est cet impôt, voté par les représentants du peuple, qui finance les politiques publiques votées par les représentants du peuple ;

que l’impôt « doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leur faculté », selon la Déclaration des droits de l’homme du citoyen de 1789 ;

Qu’en tous les cas, un peuple et son Etat, même fauché, ne demandent pas l’aumône. Et surtout pas aux plus fortunés qui jouent les grands patriotes en brandissant la menace de l’exil fiscal et en utilisant tous les moyens possibles et imaginables pour contribuer le moins possible au financement des besoins du pays.

290

Il est temps, pour ceux qui nous gouvernent, de relire une bonne histoire de la Révolution française, et des mois qui l’ont précédée - les lycéens mobilisés, eux, en ont des souvenirs plus frais.

En attendant, on leur rappellera quelques faits éclairants :

que la France des années 1780 était confrontée à une crise inédite de ses finances publiques ;

que la dette de l’Etat a explosé en raison des dépenses militaires (destinées à soutenir la guerre d’Indépendance américaine) ;

qu’une série de crises climatiques a conduit à une récolte catastrophique (1788), et une augmentation en flèche du principal poste de consommation des Français : le pain ;

que le pays a connu un effondrement de son industrie manufacturière sous l’effet de la mise un place d’un traité de libre-échange (avec l’Angleterre) ;

que la noblesse (et l’Eglise) était, dans les faits, exemptée des principaux impôts.

Comparaison n’est pas raison, mais on conviendra que cette description a quelques « airs de famille » avec l’époque que nous traversons - où le prix de essence a remplacé celui du pain, et la canicule le gel…

291

Quelques semaines après la prise de La Bastille, Mirabeau n’eut pas peur des mots lorsqu’il s’adressa dans ces termes à l’Assemblée nationale : « Deux siècles de déprédations et de brigandage ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir. La dette publique a été le germe de notre liberté. » On ne saurait mieux formuler cette petite leçon de l’Histoire.

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Notes

Le projet du Premier ministre est exposé dans un article de Marc Vignaud, « Mécénat forcé : Lecornu va consulter le Conseil d’Etat, L’Opinion, 5 octobre 2026.

L’histoire économique de la France de Charles Serfaty (Passés composés, 2024) propose une description synthétique de la situation économique et financière du Royaume à la veille de la Révolution (chapitre 7).

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26.09.2026 à 08:15

« Enlève ton voile à l’école, à l’hôpital, à la piscine, à l’Assemblée, et dans la rue ! »

Hugues Jallon

Texte intégral (3701 mots)

267

A la fin de cet été, la cheffe du Rassemblement national promet aux Français la pénalisation du « voile islamiste dans l’espace public ». Deux jours plus tard, l’un de ses lieutenants défend le projet en osant une curieuse comparaison, affirmant sur un plateau télé que « s’il y a des femmes qui portent le voile alors qu’il est interdit, elles auront une amende », au même titre que « les gens qui ne mettent pas de ceinture de sécurité » en voiture.

La déclaration n’a pas manqué de faire réagir tout le landernau politique qui s’est élevé contre une mesure qui constituerait une atteinte flagrante à la liberté religieuse garantie par la Constitution et les principes fondamentaux de la République. Même Bruno Retailleau, passé professionnel dans l’art de jouer la partition de l’extrême droite en la baissant d’un ton, s’est retrouvé à défendre l’état de droit, qu’il avait pourtant jugé « ni intangible, ni sacré ». Sans se prononcer sur le fond, il a vertement dénoncé des « populistes » qui « trahiront leurs promesses parce qu’ils savent parfaitement que c’est inapplicable ». Les représentants du Rassemblement national n’ont eu aucune peine à contrer l’argument en avançant, comme pour la mise en oeuvre de la « priorité nationale », la solution magique de la révision constitutionnelle par la voie du référendum.

268

Une fois n’est pas coutume, on ne peut que louer cette réaction unanime à l’offensive programmée de l’extrême droite contre une liberté fondamentale. A condition de rappeler qu’en mai 2021, le candidat à la primaire de la droite Michel Barnier s’était engagé sur RTL à « réaffirmer clairement que les signes religieux ne peuvent pas entrer dans l’espace public ». De rappeler aussi qu’en 2016 l’ancien Président Sarkozy, qui tentait un come back lors de la primaire française de la droite et du centre, avait imaginé une loi interdisant totalement le port du voile islamique dans l’espace public - mais pas les autres signes religieux. Il avait chargé alors Guillaume Larrivé de travailler à l’élaboration d’un texte. Confronté à l’épineuse question des obstacles constitutionnels à une telle mesure, l’énarque et conseiller d’Etat n’avait rien trouvé de mieux que de s’appuyer sur une jurisprudence ancienne sur l’interdiction… des lancers de nains. Le projet a fait long feu, et le député LR de l’Yonne a fait du chemin depuis : courageusement parti en guerre contre les « immigrationnistes », il est l’auteur de la punchline que Bruno Retailleau a repris à son compte : « L’immigration n’est plus, aujourd’hui, une chance pour la France. »

269

Quelques jours après la sortie de Marine Le Pen, un éditorial du Monde a justement relevé que « cibler de cette manière les femmes musulmanes révèle à quel point le Rassemblement national reste enfermé dans ses obsessions, quoi qu’il advienne focalisé sur ses boucs émissaires ». Mais ainsi formulée, l’analyse était un peu courte : en réalité, la question du voile porté par les femmes musulmanes dans notre pays est une obsession partagée de très longue date par la quasi-totalité du spectre politique, intellectuel et médiatique français.

270

Nombre de jeunes lecteurs et lectrices de cette lettre n’étaient pas nées pour assister à la toute première saison de la série « Enlève ton voile », dont le lancement a eu lieu il y a… trente-sept ans.

Au mois de septembre 1989, en pleine rentrée des classes, trois élèves portant le foulard sont exclues du collège de Creil, inspirant des décisions du même type dans d’autres établissements du pays. Les esprits s’échauffent. Des tribunes sont publiées, dont la plus fameuse, « Foulard islamique : “Profs, ne capitulons pas !” », entend prendre toute la mesure de l’événement : « L’avenir dira si l’année du Bicentenaire aura vu le Munich de l’école républicain. » De fait, l’affaire de Creil ne débarque pas tout à fait par hasard : la France vient de commémorer l’anniversaire de la Révolution française. Commémoration assez paradoxale, puisque nombre d’historiens et intellectuels sont venus sur les plateaux de télévision claironner que la Révolution était « terminée » (enfin), et que d’autres - comme Alain Finkielkraut ou Régis Debray - ont commencé à célébrer toutes les vertus de la République, et l’une de ses valeurs cardinales, la laïcité.

Après un avis du Conseil d’Etat et une circulaire du ministre de l’Education nationale François Bayrou en 1994, on pensait alors que l’histoire de Creil n’aurait pas de suite et que la situation de quelques centaines de gamines voilées se règlerait à l’amiable dans le dialogue et la concertation. Bref, qu’on n’en ferait plus une affaire, et qu’on passerait à autre chose.

271

Il a fallu attendre 2003 pour assister à la seconde saison, la plus longue et la plus spectaculaire, qui a conduit de l’exclusion de deux soeurs dans un lycée d’Aubervilliers à la création de la Commission Stasi et, enfin, à la loi de 2004 interdisant les signes religieux dans les écoles publiques.

Celles et ceux qui n’étaient pas nées ont du mal à mesurer aujourd’hui la place que cette nouvelle affaire de voile a occupé alors dans l’espace public pendant des mois et des mois : des centaines de tribunes, de pétitions et de prises de position, des dizaines de couvertures de magazines consacrés au thème de la laïcité et du voile. Pendant l’année 2003, « au total, 1 284 articles ont été publiés dans les trois principaux quotidiens (Le Monde, Libération, Le Figaro), soit, en moyenne, plus d’un article par jour et par journal », rapporte un livre consacré à cette histoire. Pendant des mois et des mois, la France s’écharpe sur la signification du voile, sa taille, sa couleur et sa longueur, sur son nom (« voile », « foulard », « hijab », « tchador »), on devient incollable sur les subtilités du droit islamique et les interprétations du Coran, on spécule sans fin sur l’oppression et la liberté des jeunes femmes qui portent le voile (sans beaucoup leur demander leur avis), on discute à propos de tous les courants de l’islam et leur appartenance avérée à l’islamisme. On se déchire aussi sur le sens philosophique, historique, juridique, de la laïcité et de la loi de 1905, sur la liberté d’expression religieuse et sur ses limites, sur la République et ses valeurs, superposables ou non avec celles de la démocratie.

Tout ça se déroule sous les yeux sidérés de voisins européens qui n’imaginaient pas qu’on puisse faire toute une affaire d’un bout de tissu - il suffit d’aller en Grande-Bretagne, qui n’est pas la pire des démocraties, pour constater que des enseignantes et proviseures musulmanes peuvent porter un voile et des policiers sikhs un turban sans que ça ne choque absolument personne.

272

On aurait pu penser que le vote de la loi de 2004 aurait fermé le ban, et mis un point final à cette histoire de voile musulman qui avait commencé quinze ans plus tôt. On pouvait se dire aussi que de si longs débats auraient (paradoxalement) ouvert la voie à une forme de reconnaissance symbolique de la seconde religion du pays. Après tout, de l’islam on avait jamais autant parlé. Mais c’était sans compter sur la lente diffusion d’un discours sur l’« incompatibilité » de l’islam avec les valeurs de la République. Et nombre de responsables politiques engagés dans le combat contre l’obscurantisme religieux se sont découverts, pour l’occasion, radicalement féministes, alors qu’on ne les entendait guère sur le sujet dans les années précédentes.

Il faut aussi rappeler que 2003, c’est l’année de la fondation du Mouvement républicain et citoyen (MRC) par l’ancien socialiste Jean-Pierre Chevènement qui incarne alors l’avant-garde politique de ce républicanisme new look portant en étendard la laïcité et la défense de la singularité nationale-républicaine de la France. Et nombre d’intellectuels et éditorialistes aujourd’hui en vue, ont alors participé à cette « mère de toutes les batailles » contre le voile à l’école et le multiculturalisme libéral (qu’on appelait pas encore « wokisme ») en vogue dans les démocraties anglo-saxonnes. La République était bien de retour.

Si le MRC n’a jamais décollé, on peut dire de ses idées qu’elles se sont très largement diffusées dans le paysage politique, à gauche comme à droite. Jusque et surtout dans les rangs de l’extrême droite qui a bien compris que la laïcité pouvait commodément rhabiller son racisme anti-arabe en une plus républicaine islamophobie. Et le Printemps républicain, né dans les rangs de la gauche, s’est rendu célèbre pour avoir promu et imposé le sentiment d’« insécurité culturelle » que l’islam et les musulmans auraient créé dans la société et l’opinion françaises.

Forts de leur succès, les show runners de la laïcité ont poussé à la réalisation d’une suite. Et les saisons suivantes se sont enchaînées.

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A partir de 2006, les débats et polémiques se succèdent à propos des mères de famille voilées accompagnatrices de sorties scolaires. La circulaire Chatel de 2012 décide l’interdiction, mais le Conseil d’Etat l’invalide. La question revient régulièrement dans le débat public et, treize ans plus tard, en janvier 2025, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau s’exprime en faveur de l’interdiction de « cet étendard de l’islamisme » sur le chemin de la piscine.

274

En 2008, le licenciement d’une salariée voilée par la crèche privée Baby Loup ouvre une saison de quelques années, jusqu’à un arrêt de la Cour de Cassation qui annule le licenciement en 2014. Des propositions de loi se succèdent pour contrer la jurisprudence - ce qui est chose faite dans un article voté de la Loi travail de 2016 qui autorise les règlements intérieurs des entreprises privées à imposer des restrictions, sous certaines conditions, à « la manifestation des convictions des salariés ».

275

Le cas du voile intégral est unanimement réglé en un an avec la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public (facilitant, au passage, le fonctionnement des logiciels de reconnaissance faciale).

276

En 2013, c’est à l’Université que resurgit la question du port du voile à la suite de plusieurs incidents à la Sorbonne et ailleurs. L’Observatoire de la laïcité préconise l’adoption d’une loi interdisant le voile « dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche ». Dans les trois années qui suivent, Manuel Valls, Eric Ciotti et d’autres se montrent favorables à l’initiative, mais elle n’est finalement pas mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.

277

Après l’Université, c’est au tour du sport, à partir de 2016. Plusieurs dizaines d’arrêtés municipaux interdisent le burkini dans des piscines ou sur des plages. Les juridictions administratives prennent des décisions contradictoires. Six ans plus tard, en 2022, la ville de Grenoble autorise les maillots couvrants dans les piscines. Le tribunal administratif, saisi par le Préfet de l’Isère, suspend l’exécution du nouveau règlement et le Conseil d’État confirme cette suspension.

278

En 2021, dans l’Hérault, une candidate macroniste apparaît voilée sur une affiche de campagne. L’investiture lui est finalement retirée. La députée Aurore Bergé déclare : « Ce qui n’est pas souhaitable, c’est que ceux qui aspirent à devenir des élus de la République se présentent sous une bannière qui est celle de l’appartenance d’une communauté religieuse. »

279

Un an plus tard, en août 2022, une note du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation évoque la difficulté des chefs d’établissement confronté au port d’abaya ou de robes ou jupes longues, assimilées à des tenues musulmanes dans les écoles. Un an plus tard, à la veille de la rentrée des classes, le ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal annonce sa décision « qu’on ne pourrait plus porter l’abaya à l’école ». La décision est validée par le Conseil d’Etat.

280

En 2024, retour au sport, cette fois pour les compétitions sportives. « Il faut interdire le voile dans les compétitions sportives, c’est une évidence », déclare le ministre de la Justice Gérald Darmanin, jugeant que ce n’est pas une « tradition française ». Le Sénat adopte, le 18 février 2025, une proposition de loi de la droite pour interdire le port de signes religieux, et notamment le voile, dans l’ensemble des compétitions sportives professionnelles et amateurs.

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Huit mois plus tard, en novembre 2025, Laurent Wauquiez est dépité par sa défaite face à Bruno Retailleau à la primaire du parti Les Républicains. Est-ce pour cette raison qu’il propose une proposition de loi d’interdiction du voile dans l’espace public, mais seulement pour les mineures ? Même le ministre de l’Intérieur (et des Cultes) Laurent Nunez, peu suspect de « wokisme », sort du bois pour juger la proposition « très stigmatisante vis-à-vis de nos compatriotes musulmans qui peuvent se sentir blessés ».

282

En réalité, la sortie de Laurent Wauquiez fait suite à une polémique qui s’est déroulé à l’Assemblée nationale deux semaines plus tôt. Le 5 novembre, le député centriste Marc Fresnau organise une visite du Palais-Bourbon pour des élèves d’établissements scolaires de sa circonscription. L’ancien ministre ne se doute que sa petite initiative destinée à ce que « chaque enfant puisse s’approprier nos valeurs » va ajouter un nouvel épisode à la série sur le port du foulard en République.

Les quatre jeunes filles musulmanes voilées assises dans les tribunes de l’hémicycle sont repérées (et photographiées) par un député Rassemblement national qui parle d’« infâme provocation ». « Comment une telle provocation islamiste peut-elle être tolérée par la présidente de l’Assemblée nationale ? », demande un autre élu du parti d’extrême droite.

Ce n’est pas la première polémique du genre à l’Assemblée nationale. En septembre 2020, l’audition de la vice-présidente (masquée et) voilée du syndicat étudiant l’UNEF, lors d’une commission d’enquête sur les effets de la crise du Covid-19 sur la jeunesse (masquée), avait provoqué la sortie de députés LR et macronistes. L’un deux (LR) a ainsi refusé de « cautionner cette image de la représentation nationale restée silencieuse et masquée face à cet acte politique communautariste délibéré ».

Quelques mois plus tôt, une autre assemblée, celle du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, avait résonné d’invectives lorsque des élus RN ont quitté la salle après avoir exigé en vain d’une accompagnatrice scolaire assistant aux débats (dans le cadre d’une opération civique, « Ma République et moi ») qu’elle retire son voile.

A l’éprouvante et interminable discussion budgétaire, les députés ont donc peut-être ajouté quelques sessions animées sur les articles du règlement de l’Assemblée nationale. L’interdiction des signes religieux dans l’hémicycle s’étendra-t-elle à l’espace autour de l’hémicycle, c’est-à-dire dans les commissions (article 9) et dans les tribunes (article 8) où le public doit se tenir « assis, découvert et en silence » ? On imagine en tout cas des discussions passionnées sur le sens du mot « découvert » (qui, pour une fois, ne concernerait pas le budget de l’Etat).

283

Un mois après l’affaire de l’Assemblée et la proposition de Laurent Wauquiez, on apprend par voie de presse qu’une infirmière de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière conteste devant la justice son licenciement et sa révocation de la fonction publique pour avoir refusé d’ôter son calot chirurgical. « L’AP-HP lui a reproché de porter ce couvre-chef pour des raisons qui relèvent de ses supposées convictions religieuses » et jugeait « qu’il portait atteinte au principe de neutralité des services publics ».

284

On l’a compris : trente-sept ans après son démarrage, le feuilleton du foulard et autres signes religieux musulmans est sans doute loin de se terminer. Constamment réchauffé par nombre de responsables politiques, d’éditorialistes, d’intellectuels, il a joué son rôle pour faire évoluer vers l’extrême droite l’opinion publique année après année. Il n’est pas pour rien dans l’expression devenue commune de la détestation des musulmans et de tout ce qui pourrait rendre visible la seconde religion de France. Dans notre pays, un bon musulman est avant tout un musulman qu’on ne voit pas (et qu’on n’entend pas).

A la défense de la laïcité se sont progressivement ajoutées des considérations de plus en plus sécuritaires - les sanglants attentats islamistes des années 2015 ont laissé des traumatismes durables, mais aussi des traces politiques et des opportunités d’instrumentalisation. Mais, avec le recul, il peut sembler quelque peu curieux que la lutte contre la radicalisation islamiste en France ait aussi pris constamment pour cible celles qui en étaient les premières victimes dans le monde, à savoir les (jeunes) femmes. Après tout, le fascisme islamiste, en France et ailleurs, était une affaire de sales types barbus.

285

Parmi les passionnés de cette succession d’affaires, il y a sans doute encore des républicains qui défendent sincèrement la laïcité. Pour d’autres agités, tels Caroline Fourest ou Manuel Valls, on est nettement moins sûr. A bon compte, ils peuvent s’en prendre aujourd’hui vigoureusement au projet de la cheffe du Rassemblement national d’interdire le voile dans l’espace public. Mais il faudrait leur demander pourquoi ces bonnes consciences de gauche n’ont pas vu que le feuilleton « Enlève ton voile » a attisé un racisme anti-musulman qui a fini par dire clairement son nom ; pourquoi elles ont participé, trois décennies durant, à cette opération de surenchère continue au service d’une croisade xénophobe qui n’était pas officiellement la leur. Il faudrait leur demander pourquoi ces bonnes consciences n’ont pas vu que cette histoire de voile était finalement un peu trop longue, qu’elle tournait trop à l’obsession nationale pour ne pas paraître louche. Et s’il n’est pas temps de foutre la paix à ces jeunes - et moins jeunes - femmes voilées qui ne méritaient pas une telle attention pendant près de quarante ans.

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Notes

Le projet d’interdiction du voile de N. Sarkozy est raconté ici.

Les statistiques sur la presse et le voile sont issues du livre de Pierre Tevanian, Voile médiatique : Un faux débat : « l’affaire du foulard islamique », Liber, Paris, 2005.

Sur l’affaire de l’AP-HP, on peut lire cet article de Mediapart.

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04.09.2026 à 08:35

Edouard Philippe, ou le cauchemar de nos enfants

Hugues Jallon

Texte intégral (2471 mots)

« Enfants. Affecter pour eux une tendresse lyrique quand il y a du monde. » (Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues)

258

La lecture des programmes politiques est toujours un exercice un peu pénible. Ils sont souvent écrits avec une centaine de mots qui sont à peu près toujours les mêmes, quand on ne soupçonne pas leurs auteurs d’avoir eu recours à deux ou trois chatbots pour leur faciliter le travail. Les nombreuses mesures annoncées sont bien rangées dans des cases aux mots d’ordre ronflants sur le destin tout tracé pour « le premier peuple de l’Univers » - ainsi que Gustave Flaubert nommait « les Français » dans son Dictionnaire des idées reçues.

259

Le programme d’Edouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027, n’échappe pas à loi du genre. A sa lecture, les lignes défilent, les paragraphes s’enchaînent, le regard glisse que rien n’accroche vraiment. Sinon qu’on y retrouve sans surprise les fonds de sauce calcinés du macronisme : « Libérer l’économie française, protéger le marché européen, tenir nos comptes », « Libérer nos entreprises du poids des impôts et de la bureaucratie » et autres impératifs du même acabit.

Sans surprise non plus, le texte adresse des signaux clairs aux électeurs du Rassemblement national, en proposant de « restreindre l’immigration familiale » ou de réduire (encore) le droit d’asile. Le candidat a ajouté sa touche personnelle au « rétablissement de l’autorité » en prévoyant de « donner un pouvoir de sanction pénale aux maires afin qu’ils puissent réprimer les petites infractions » - autrement dit : de transformer 35 000 édiles en autant de petits shérifs régnant sur les habitants de leur commune. On a compris : Edouard Philippe ne se contente plus de marcher sur les platebandes de l’extrême droite, il y donne déjà des leçons de jardinage - comme ses concurrents Gabriel Attal ou Bruno Retailleau. Et la lecture de son programme convaincrait un élève de cinquième qu’Edouard Philippe n’est pas le candidat centriste des « modérés » et des « gens raisonnables » qu’il prétend être.

260

Il est évidemment beaucoup question de la France dans le programme d’Edouard Philippe, une France « plus sûre », « plus prospère », « plus conquérante ». On y lit les obsessions traditionnelles de la droite pro-business : la dette du pays, en premier lieu. Pour y faire face, rien de plus simple que d’inscrire « dans la Constitution “une règle d’or de maîtrise des déficits”, destinée à ramener le déficit de plus de 5 % à 2 % du PIB en fin de quinquennat ». Ça ne coûte pas cher, et ça rappellera aux gouvernants le mot de Flaubert dans son Dictionnaire : « Budget. Jamais en équilibre. »

L’obsession pour le « produire plus » et pour l’« innover plus », sans oublier le « travailler plus » vient ensuite : il est toujours bon de rappeler à un peuple de fainéants qu’il est temps de mettre un coup de collier - sans obligation pour les employeurs de les payer plus. Et, au passage, de « mettre fin à l’open bar des arrêts de travail » - les travailleurs apprécieront la métaphore.

Quant aux entreprises, elles seront nettement mieux traitées et leurs perspectives sécurisées : le programme leur propose tout simplement « un moratoire normatif et fiscal : pas de nouvelle norme et de nouvel impôt sur le quinquennat ». Comme disait Flaubert dans son Dictionnaire, « Affaires (Les). Passent avant tout. »

261

On n’est pas surpris que les mots « inégalité » et « pauvreté » soient absents de ce programme - on ne va reprocher à un candidat de droite d’avoir oublié un problème aussi secondaire. Mais, après dix ans de macronisme, un ancien Premier ministre peut aussi s’autoriser à présenter un projet pour la France sans une seule mention des mots « démocratie » et « République ». Quant à celle du « service public », elle concerne un vague « service public universel du soutien scolaire », où les IA prendront (évidemment) toute leur part.

262

Si Edouard Philippe oublie quelques fondamentaux, il manifeste une attention extrêmement louable pour le sort de nos enfants. Son programme est même tout entier structuré par cette « obsession » - selon le mot du candidat Horizons : « Chaque grande décision sera regardée à cette lumière : préparons-nous leur avenir ou l’abîmons-nous ? »

Les affaires de pédophilie, dans les établissements scolaires et dans le périscolaire justifient des mesures fortes, à l’évidence nécessaires, pour accompagner la prise de conscience de la société. De la même manière, la lutte contre le « fléau du narcotrafic » appelle des propositions sécuritaires et pénales - plus ou moins discutables. Sans entrer dans le détail des nombreuses mesures proposées, on peut saluer le projet de « grande réforme du renseignement économique et financier pour mieux tracer les fonds et saisir les avoirs, physiques et numériques (cryptomonnaies) » des trafiquants de drogue. Le citoyens auraient peut-être préféré que le candidat ait une vue plus large sur la crypto dont l’Etat macroniste s’est fait l’ardent promoteur : une monnaie numérique qui, à l’évidence ne sert absolument à rien, sinon à développer un secteur financier interlope et mafieux (on en a parlé ici).

Sur la drogue, le candidat Philippe recommande d’« être intraitable avec les consommateurs : opérations “place nette” dans les boîtes de nuit et festivals, recouvrement forcé des amendes, y compris sur les prestations sociales. » On espère qu’il fera aussi régner l’ordre à l’Assemblée nationale et dans les ministères - une enquête récente a montré que les élus et ministres de la République ainsi que leurs collaborateurs étaient très loin d’être exemplaires sur le sujet. Quand on veut créer, comme le propose martialement Edouard Philippe, un « état d’urgence narco », il est utile de regarder dans son jardin avant de taper aux portefeuilles et aux allocations des teufeurs et des clubbeurs.

263

La pré-campagne récente a vu les candidats Philippe et Attal surenchérir sur la promesse d’augmenter les salaires des enseignants, parmi les moins bien payés d’Europe : + 20 % pour le premier, de 200 à 500 euros par mois pour le second - Raphaël Glucksmann est, de son côté, monté à 25%. A ce rythme, les profs finiront au mois de mai 2027 avec des promesses de salaires proche des cadres de chez Total…

Mais ce grand classique des années électorales ne doit pas faire illusion - et les syndicats enseignants ne s’en font pas. Pour Edouard Philippe, il s’agit ni plus ni moins que de « construire l’école du XXIe siècle, libre, performante et moderne » - et non plus égalitaire, émancipatrice et républicaine. Pour y parvenir, rien de mieux que de « faire des chefs d’établissements les véritables patrons de l’école : liberté d’adapter les méthodes et les horaires, d’imposer l’uniforme, de fixer les règles de discipline, de choisir et d’évaluer les enseignants ». Autrement dit, de transformer 48 000 directeurs d’école (et 4000 proviseurs de collèges et lycées) en autant de petits entrepreneurs qui se livreront une concurrence féroce - pour le plus grand profit des élèves et de leurs parents.

(Puisque les violences commises sur les enfants concernent tant Edouard Philippe, on pourrait lui suggérer au passage une petite réforme de l’école « libre ». Surtout quand on sait depuis le fameux rapport de la Civise que les violences sexuelles ont été « commises dans le cadre de l’Église catholique significativement plus que dans les autres sphères de socialisation que sont l’école publique, les clubs de sport, les colonies de vacances ou les structures d’activités culturelles ».)

264

On ne commentera pas ici toutes les mesures proposées par Edouard Philippe pour offrir un paradis à nos enfants, mais il est possible de dessiner le portrait du pays qu’il imagine pour eux :

Un pays où l’IA sera à peu près partout, où une masse de jobs vont disparaître, mais où le futur Président Philippe a prévu « un droit à la reconversion pour les métiers menacés ». Un droit, ça ne coûte pas très cher, non plus. Et, comme il faut faire des économies pour respecter la « règle d’or » budgétaire, le futur Président a prévu de réduire la durée de l’allocation chômage. Les salariés des « métiers menacés » sont prévenus : il faudra donc très vite se reconvertir.

Un pays où l’agriculture productiviste-exportatrice-polluante restera un motif de fierté nationale, où son développement primera de facto sur le respect de l’environnement (“inscription du développement agricole dans la Charte de l’environnement”) et où nos enfants continueront de bouffer des pesticides et de boire de l’eau au bon goût de polluant éternel (les fameux PFAS). Laurent Duplomb, l’auteur de la fameuse loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » ferait, à ce titre, un très bon ministre en charge de l’Agriculture et de l’Ecologie de la future administration Philippe.

Un pays où on devra travailler plus longtemps (malgré l’IA) et où les retraites commenceront d’être financées par la capitalisation, une épargne qui sera mobilisée (sans surprise) pour « financer nos champions technologiques » - et manifestement pas pour aider ceux qui paieront au prix fort le déploiement massif de l’IA soutenue et promue par l’Etat.

Un pays où les « normes » pesant sur le business seront réduites, l’Etat « simplifié », certaines agences « privatisée » - l’Office français de la biodiversité figurera sans doute en haut de la pile du futur ministre de l’Agriculture et de l’Ecologie. Il s’agira aussi de « simplifier le cadre juridique européen applicable à l’IA, sans renoncer à une régulation éthique et protectrice des enfants » - le genre de phrase dont tout le monde comprend le véritable sens.

Un pays dont les dirigeants auront courageusement relevé le défi de l’ “adaptation” au changement climatique en mettant en oeuvre une « écologie à impact », grâce à des ingénieurs en nombre (« massifier la production d’ingénieurs, de 40 000 à 100 000 par an en cinq ans ») qui trouveront des solutions technologiques au problème, par exemple « la capture de carbone pour limiter l’ampleur du réchauffement ». Un vrai changement de logiciel…

Un pays où, en plus de la climatisation généralisée, le président Philippe aura lancé un grand « plan baignade national pour rendre baignables toutes nos rivières et rénover nos piscines ». Nous voilà rassurés : le peuple français pourra se mettre tranquillement à l’eau pour contempler autour de lui les arbres aux feuilles roussies par les canicules à répétition.

265

L’article 28 de la Constitution de 1793 comportait une phrase qui devrait inspirer tout candidat qui se préoccupe vraiment de l’avenir de nos enfants : « Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. » En vertu de ce mot d’ordre, l’équipe d’Edouard Philippe en charge du projet aurait pu imaginer, par exemple, d’abaisser la majorité électorale à 15 ou 16 ans. Voilà qui aurait fait sens pour un vrai candidat des enfants : 1,5 millions d’électeurs de plus, autant de jeunes citoyens concernés par l’avenir de la planète et de leur futur métier. Mais un conseiller avisé a dû se dire qu’une telle mesure amputerait très sérieusement les chances de réélection d’un futur Président qui n’a promis à la jeunesse qu’un interminable cauchemar.

266

Lorsqu’il était Premier ministre, Edouard Philippe s’autorisait à monter le son à Matignon, pour écouter quelques grands tubes de ses groupes et artistes favoris : Dire Straits, Bob Dylan, ou Leonard Cohen.

Pink Floyd aussi.

La campagne ne fait que commencer, et il est encore temps pour lui de réécouter leur album mythique, The Wall. Et de méditer sa plus célèbre injonction : « Leave the kids alone. »

C’est ça, Edouard, fous la paix à nos gosses.

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Notes

Le programme d’Edouard Philippe est disponible à cette adresse.

Sur la consommation de drogue au Parlement et dans les ministères, voir notamment cet article sur le site de France Info.

Le rapport de la Civise est consultable à cette adresse.

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14.07.2026 à 09:06

Aux armes, les gamins ! La France à l’école de l’armée… et du sergent-chef Macron

Hugues Jallon

Texte intégral (2343 mots)

252

Jusqu’à peu, le vice-président de l’Assemblée nationale Christophe Blanchet n’a guère fait parler de lui dans l’Hémicycle. Lors de son premier mandat, le député macroniste du Calvados était brièvement sorti de l’anonymat pour demander la réouverture rapide des discothèques à l’issue de la phase de déconfinement post-COVID - il n’y a pas de petits combats et les Français méritaient bien de s’amuser un peu.

Il faut dire que l’élu connaît bien le milieu de la nuit. Pendant soixante ans, sa famille a régné sans partage sur les casinos de Ouistreham, de Cabourg, de Houlgate et de Saint-Malo, ainsi que sur nombre de bars et de boîtes de nuit à Caen. Le député est toujours propriétaire de quatre établissements placés en gérance avec son frère cadet qui fut un temps président du Syndicat des discothèques de Basse-Normandie. Mais l’homme a d’autres passions. On apprend ainsi qu’en février 2025, il a été nommé co-président du groupe d’études « Chasse et Pêche » à l’Assemblée nationale, et vice-président du groupe « Cheval » (dont on ignorait l’existence).

Mais surtout, l’ancien roi de la fête est officier de réserve de la gendarmerie, médaillé de la Défense nationale, et a effectué son service militaire dans une division parachutiste à Toulouse. Ardent promoteur de l’« esprit de défense », il a pris l’initiative de faire adopter en mars dernier une proposition de loi « visant à renforcer l’enseignement de la défense nationale dans le cadre du parcours de citoyenneté ». Elle prévoit « la création d’un cours structuré et obligatoire de défense globale, intégré à l’emploi du temps scolaire et articulé avec le parcours de citoyenneté (enseignement, recensement, journée défense et citoyenneté) ». Comme l’explique le député Blanchet à la radio, « il faut recréer un esprit de défense en France et cet esprit de défense, il est dans les mots, et je ne le vois pas institué dans l’ADN de chaque français. » Et ça doit commencer au collège, dès la sixième.

253

En réalité, si elle est définitivement adoptée, la loi Blanchet ajoutera une nouvelle couche à l’empilement de partenariats entre le ministère de l’Education nationale et celui des Armées depuis vingt ans, un maquis impénétrable de dizaines de dispositifs où il n’est pas simple de s’y retrouver : des « classes de défense et de sécurité globale », au guide pour « acculturer les jeunes à la défense », en passant par les « journées sport-armée-jeunesse », les « prix armée-jeunesse » et autres « Bulles de mémoire ». Conférences, mallettes pédagogiques, visites de sous-marins et de bases militaires, escape games, etc. C’est ainsi que, sur le site internet de l’armée de Terre, on peut voir une vidéo où des gosses en treillis font leur muscles en soulevant des pierres au dessus de leur tête et apprennent quelques rudiments de close-combat.

Il est impossible, de l’aveu même des syndicats enseignants, d’avoir une vue d’ensemble, précise et complète, de toutes ces initiatives aussi mal rangées qu’une armée en déroute. Et il a fallu des témoignages de parents et d’enseignants pour apprendre comment des soldats d’infanterie ont eu la bonne idée d’animer un stand de tir au laser dans une kermesse de collège ; comment des collégiens équipés de casques, matraques, boucliers et protège-tibias ont pu simuler la répression d’une manifestation de « militants violents » ; comment des lycéens transformés en matons ont blessé leurs petits camarades à qui il revenait de jouer le rôle de détenus récalcitrants…

On le sait, les membres de l’institution militaire ne sont pas toujours réputés pour leur progressisme. Le 29 juin dernier, une lettre ouverte adressée au recteur de l’Académie de Créteil rapporte les propos d’officiers en charge de la formation d’enseignants stagiaires en Histoire-Géographie dans le cadre d’une session « Éducation à la défense » sur le site du mont Valérien. On imagine la tête des futurs profs écoutant un gradé professer : « Je ne suis pas woke, moi, je suis dans le réel, et un enfant, c’est un papa et une maman, donc les femmes ne pouvaient pas aller au front pour continuer de faire des enfants ». Et les stagiaires de recevoir une bonne leçon d’Histoire sur « nos départements d’Algérie », la « pacification du Maroc » (une guerre de conquête qui n’a rien eu de pacifique), comme sur l’invasion de la France par les nazis : « Heureusement qu’il y avait l’armée d’armistice pour signer l’armistice en juin 40. » Du meilleur effet dans les murs du mont Valérien où nombre de résistants sont tombés sous les balles nazies.

Les jeunes enseignants ont dû se dire que les représentants de la Grande Muette ont vraiment toutes les raisons de devoir la fermer.

254

On se souvient qu’il y a près de dix ans, en 2018, l’idée brillante est venue au rectorat de Créteil de nommer un gendarme proviseur adjoint du lycée Maurice-Utrillo, à Stains, un ancien chef d’escadron « dont le passé professionnel en matière de sécurité est une plus-value ». La même année, quarante chefs d’établissement de collèges et lycées de l’académie de Versailles ont été enrôlés pour un « stage de gestion de crise » dans un camp militaire. Et les voilà à ramper en treillis, à fabriquer des brancards et à enchaîner course à pieds et séries de pompes. Une initiative du rectorat destinée à les pousser à « sortir de leur zone de confort » et à « souder les équipes ». Réunir le monde de l’entreprise et celui de l’armée dans un même projet pédagogique, il fallait oser. Ça en en dit long sur la vision de l’éducation et de ses missions portée par ceux qui nous dirigent.

En France, le lien armée-éducation est une histoire ancienne : l’école de Jules Ferry était aussi, dès ses origines, un projet de régénération nationale - avec, un temps, une bonne dose de formation militaire. Et il a fallu des décennies d’efforts et de combats pour que l’école commence à ressembler à autre chose qu’une caserne pour petits. Les enseignants ont dû - et doivent encore - rappeler aux politiques et aux représentants patronaux que l’éducation est avant tout un apprentissage des savoirs et de la liberté, pas l’antichambre d’une usine, d’une start-up ou d’un régiment d’infanterie.

255

Que l’armée et ses généraux veuillent « augmenter la surface de contact » avec la jeunesse et fassent la sortie des écoles et des universités pour recruter des « talents », on ne peut leur reprocher - c’est leur boulot de recruter des soldats. Comme ils sont dans leur rôle lorsqu’ils réclament de nouvelles armes et autres systèmes de défense sophistiqués. Mais on se demande ce qu’ils doivent penser de ces gouvernants et, surtout, du Président de la République qui mettent la « guerre » et le « réarmement » du pays à toutes les sauces : réarmement « moral », « civique », « industriel », « technologique », « démographique » et, bien entendu, « réarmement de l’école ».

Il faut dire que l’obsession militaire d’Emmanuel Macron ne date pas d’hier. C’est lui, un an après son élection, mais quatre ans avant le début de la guerre d’Ukraine, qui a décidé la mise en place de ce Service national universel - qui ressemblait davantage aux Chantiers de jeunesse du régime de Vichy - dont le coût extravagant a justifié son arrêt au bout de quelques années.

Mais surtout le jeune président, qui aime tant se faire tirer le portrait en boxeur, semble avoir un goût immodéré pour l’uniforme. Le 14 juillet 2017, à peine élu, il apparaît tout fier de parader sur les Champs-Elysées à bord d’une jeep de l’armée de Terre et aux côtés d’un général (il faut rappeler que la France est l’un des seuls pays du monde, avec la Russie, la Chine et la Corée du Nord, à organiser un défilé militaire le jour de sa fête nationale). Quelque temps plus tard, le jeune président se déguise en aviateur pour une conférence de presse « Top Gun » sur une base de l’armée de l’Air, puis se fait hélitreuiller à bord du sous-marin Le Terrible - en tenue de la Marine nationale, évidemment. Enfin, il n’a pas eu peur de se faire photographier à l’Elysée portant un sweat-shirt estampillé « CPA10 », le logo d’une unité des forces spéciales de l’armée de l’Air…

256

Le 18 mars dernier, le Président Macron se déplace à Cherbourg pour annoncer le nom du futur porte-avion français. Le même jour, son compte Instagram publie un petit film de quelques secondes sobrement intitulé « France is wild ». Dans ce vidéo-clip sous amphétamine défilent à un rythme effréné : une vue aérienne du porte-avions Charles de Gaulle, le kiosque d’un sous-marin d’attaque surgissant des flots, une fusée Ariane embrasant son pas de tir, une scène de largage d’aide humanitaire (la France est « wild », mais généreuse), une paire d’astronautes hilares faisant des pirouettes en apesanteur, une batterie de missiles sol-air crachant leurs flammes, une Alpine Renault électrique roulant à fond sur une route côtière, des commandos d’élite en infrarouge dégringolant d’hélicos de combat, deux splendides tours de refroidissement de centrales nucléaires, un TGV lancé à pleine vitesse à travers la campagne française, et un escadron rugissant de Rafale escortant… l’avion présidentiel.

Les services de communication de l’Elysée ont précisé qu’il fallait traduire « France is wild » par « la France, c’est fou ». En effet, il valait mieux le préciser parce qu’en visionnant cette vidéo grotesque, on se dit que « délirant » « farfelu », voire « dingo », seraient une traduction plus proche de la vérité. Certes, la dissuasion est au coeur de la doctrine française de défense, et communiquer sur sa « puissance » fait certainement partie de la panoplie, en attendant la mise en service du nouveau porte-avions « France libre » (en 2038). Mais on ne peut s’empêcher de penser que tout ça n’est pas très sérieux.

257

En réalité, ce plan marketing autour de l’« esprit de défense » est avant tout un projet managérial de militarisation psychique de la société. Il faut bien ça pour se donner les moyens de soumettre un pays auquel on ne vend rien d’autre qu’une fuite en avant vers le pire. En prime, il faudra supporter encore une année les fanfaronnades d’un Président matamore qui voit le monde comme une soirée déguisée.

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Notes

Sur la proposition de loi Blanchet, voir cette synthèse de France Info.

La formation des proviseurs chez les gendarmes est racontée dans cet article du Parisien.

On peut visionner le vidéo-clip « France is wild » sur le compte Instagram d’Emmanuel Macron.

Merci à Khamta Ryam pour les informations sur les dispositifs armée-défense, et sur l’épisode du mont Valérien.

Le livre de Pierre Douillard-Lefèvre, Maudite soit la guerre, Divergences, 2025, contient de précieuses informations sur l’histoire française des liens armée-nation.

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