05.04.2025 à 02:00
À deux jours de la Journée internationale de la santé, et alors que le Parlement s’apprêtait à adopter un texte visant à réintroduire des pesticides hautement toxiques, notamment les néo-nicotinoïdes, près de 2000 personnes ont marché pour demander l’interdiction des pesticides, le samedi 5 avril à Paris, au départ du Muséum National d’Histoire Naturelle, en direction du ministère de la Santé. Plusieurs prises de parole ont dénoncé les ravages des pesticides sur l’effondrement de la biodiversité, et leurs impacts croissants et avérés sur l’explosion des pathologies humaines.
Face aux reculades politiques scandaleuses, au détriment de tous les êtres vivants, cette mobilisation appelait à changer de toute urgence de modèle agricole. Un investissement massif est demandé pour accompagner les agriculteurs et agricultrices vers des méthodes agronomiques biologiques et agro-écologiques.
L’action était co-organisée par Extinction Rebellion, Scientifiques en rébellion, Agir pour l’Environnement, Alerte des Médecins contre les Pesticides, le Collectif des Ouvriers Agricoles et de leurs Ayants Droit Empoisonnés par les Pesticides, #NousToutes, Peuples Solidaires ActionAid, Secrets toxiques, et SUD Recherche. Près de 80 autres organisations nationales ou locales se sont jointes à l’appel.
Tribune publiée dans Mediapart : « Les pesticides tuent : santé et biodiversité en danger »
03.04.2025 à 02:00
« Nous devons changer de toute urgence de modèle agricole par un investissement massif pour accompagner les agriculteurs et agricultrices vers des méthodes agronomiques biologiques et agroécologiques. » Face aux reculades politiques, des dizaines de collectifs avec des scientifiques et des élu·es appellent à un arrêt au plus vite de l’usage des pesticides en France, en Europe et dans le monde.
Tribune publiée sur Mediapart.
Nous ne pouvons plus ignorer que les pesticides ont des effets délétères massifs sur la biodiversité et la santé.
En juin 2023, la France a été condamnée par le tribunal administratif de Paris pour inaction face à l'effondrement du vivant et est sommée de réduire sa consommation de pesticides conformément à ses obligations nationales et européennes. Malgré cette injonction, nos politiques proposent de voter la réintroduction des néonicotinoïdes et de sacrifier les normes environnementales protectrices dans la loi Duplomb visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur !
Face à ces reculades politiques scandaleuses, des dizaines de collectifs avec des scientifiques et des élu·es, appellent à un arrêt au plus vite de l’usage des pesticides en France, en Europe et dans le monde.
Nous devons changer de toute urgence de modèle agricole par un investissement massif pour accompagner les agriculteurs et agricultrices vers des méthodes agronomiques biologiques et agro-écologiques.
Car les alertes scientifiques se multiplient.
L'effondrement de la biodiversité est précipité par l'agriculture intensive industrielle qui répand 70 000 tonnes de pesticides par an en France contaminant tous les milieux (sols, air, eau, biote), avec des conséquences sur toutes les chaînes alimentaires (IFREMER-INRAE, 2022). Les études scientifiques montrent une chute fulgurante en Europe depuis 30 ans, de 60 à 80% de l’abondance des insectes (Halmann et al., 2017) ainsi que de 30% des populations d’oiseaux dont le déclin est lié notamment aux pesticides (Rigal et al., 2023). Cette extinction dramatique menace de provoquer l’effondrement des écosystèmes et de la production agricole dont nos sociétés dépendent (Nations Unies, 2019).
Les conséquences de l'utilisation de pesticides sont également catastrophiques pour la santé humaine. Les pesticides ont des effets neurotoxiques, perturbateurs endocriniens et cancérigènes avérés (INSERM, 2021). La santé des personnes vivant en milieu rural est particulièrement affectée. Après les ouvriers agricoles de l'industrie de la banane en Guadeloupe et Martinique, c'est maintenant l'ensemble des Antillais adultes qui sont frappés massivement par des cancers de la prostate du fait de la contamination généralisée de la population au chlordécone. Des agriculteur·ices des régions viticoles sont malades de cancer dès l'âge de 50 ans. Chez les enfants de Charente-Maritime, des clusters de leucémies pédiatriques ont été détectés à l'adolescence.
Mais ces produits chimiques nous contaminent tous et toutes car des résidus de pesticides sont retrouvés dans 73% des fruits et 46% des légumes cultivés non bio en France (Générations Futures, 2024). Des pesticides sont retrouvés dans 80% des masses d'eau souterraines avec 40% de substances actuellement interdites (Info.gouv, 2019) conduisant à la fermeture de 13 000 captages d’eau potable depuis 1980 en France (Igas, 2024) . Certaines familles d’agrotoxiques, notamment les PFAS soit 12% des substances actives de pesticides, pourraient perturber la santé du système reproducteur féminin en favorisant l’endométriose – maladie associée à l’infertilité féminine et touchant 5 % à 10 % des femmes en âge de procréer (INSERM, 2021). Les cancers, les pathologies chroniques et auto-immunes explosent.
L’Union européenne est la première région productrice de pesticides dans le monde, et exporte dans les pays du sud, les pesticides les plus toxiques interdits en Europe. Il s’agit d’un véritable colonialisme chimique avec effet boomerang, puisque ces substances chimiques très toxiques reviennent ensuite dans nos assiettes en Europe, par l’importation de produits traités avec ces mêmes pesticides. Regroupés au sein de “Croplife International”, les plus grands fabricants de pesticides comme BASF, Bayer, Corteva et Syngenta, dominent les deux tiers du marché mondial et enregistrent des milliards de chiffre d'affaires. Ce sont les mêmes géants de l'industrie chimique, qui vendent les semences qui doivent nourrir l'humanité mais aussi les produits qui empoisonnent la terre et les êtres vivants.
Nous défendons l'agriculture biologique ainsi que la souveraineté alimentaire, en tant que ‘droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée, produite par des méthodes écologiquement saines et durables, et leur droit de définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles’ (Via Campesina). Ces alternatives existent partout dans le monde. La prospective INRAE (2023) montre que l’agriculture européenne peut s’affranchir des pesticides chimiques, tout en restaurant les écosystèmes, en limitant les émissions de gaz à effets de serre et en préservant la souveraineté alimentaire.
Il faut donc de la volonté politique. Des mesures d'accompagnement du secteur agricole sont nécessaires, notamment par une refonte de la politique agricole commune (PAC) européenne, pour prendre en charge les coûts liés à la transition vers une agriculture sans pesticides. L’UE doit aussi cesser l’exportation de pesticides dangereux et interdits sur son territoire, vers le reste du monde.
Rappelons que l’utilisation des pesticides coûte près de deux fois plus à l’Europe - coûts sanitaires des maladies liées aux pesticides, dépollution de l’eau… - que ce secteur ne rapporte. A l’inverse, la transition agro-écologique a un coût qui resterait accessible. Tripler les fermes bio d’ici 2030, un des objectifs de la stratégie « De la ferme à la fourchette » de l’UE, coûterait 1,85 milliard d’euros par an soit moins que le coût annuel des impacts négatifs des pesticides en Europe, estimé à 1,9 milliard d’euros (Le Basic, 2021).
Nous demandons donc une sortie urgente des pesticides dont les modalités sont à débattre dans une conférence citoyenne pour une agriculture conciliant production, revenu décent, santé et respect de l’environnement, présent et avenir.
Scientifiques en rébellion
Extinction rebellion
Action Justice Climat Paris
ActionAid France
Agir pour l'environnement
Alerte des Médecins sur les pesticides
Alerte Pesticides Haute-Gironde
Alliance santé planétaire
Alter Kapitaee
Avenir Santé Environnement
Cantine sans plastique
COAADEP 'Collectif des ouvriers agricoles et de leurs ayant droits empoisonnés par les pesticides'
Coquelicots de Paris
Défense des milieux aquatiques
Fridays for future
Génération futures
Indecosa-cgt 'Information Défense des Consommateurs Salariés'
La Fabrique des Soignants
Les Ecologistes
LPO 'Ligue pour les oiseaux'
Médecins du Monde
Miramap ‘Mouvement inter-régional des AMAP’
Notre affaire à tous
Nous Toutes Paris sud
Pollinis
Riverains ensemble
Secrets toxiques
SOS MCS ‘Aide et défense des personnes atteintes d'hypersensibilité chimique multiple'
Stop aux cancers de nos enfants
Terre d'Abeilles
Victoires populaires
03.03.2025 à 01:00
Scientifiques en rébellion affirme sa solidarité avec la campagne « Stand Up for Science » lancée aux USA et condamne les violentes attaques contre les universitaires et chercheur·euses et contre plusieurs agences fédérales scientifiques, médicales, humanitaires et environnementales menée par le tandem Donald Trump – Elon Musk aux États-Unis. L’histoire nous rappelle que l’obscurantisme est un outil stratégique des régimes d’extrême-droite, qui muselle l’expression de l’esprit critique et bride l’autonomie des communautés scientifiques et intellectuelles (journalisme, enseignement, art, militantisme, syndicalisme…). C’est le danger que représentent ces régimes qui avait déjà amené notre collectif à se mobiliser lors de la campagne des législatives de 2024 en France.
Aux États-Unis, le pouvoir en place montre sa volonté de faire disparaître des pans entiers de savoirs, de museler certains domaines scientifiques et de dénaturer les faits jusqu’à les ré-écrire. Cela passe par l’effacement de données, un lexique de termes proscrits pour toute demande de financement de projets de recherche, l’interdiction pour les collègues d’accéder à leurs bureaux et de communiquer avec des collaborateur·rices d’autres pays et avec les media, ou encore l’incitation à la dénonciation des collègues qui ne se plient pas aux diktats. En bref, la mise au pas d’instituts de recherche, d’enseignement, de santé et autres organismes publics. En France, les offensives contre les chercheur·euses et les institutions scientifiques, souvent alimentées par le gouvernement lui-même, se multiplient. Elles sont à ce stade moins spectaculaires mais procèdent d’une logique similaire et se déploient avec une violence d’autant plus déstabilisante qu’elle est plus sournoise : menaces sur l’Office français de la biodiversité (OFB) et l’Agence nationale de la sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES) pour ne citer qu’eux, reculs multiples sur les normes environnementales et de santé, disqualification des universités, interdiction d’évènements académiques destinés à éclairer le contexte de la guerre à Gaza... Comme toutes les formes de violences, ces attaques nous éloignent d’une société apaisée et lucide, apte à débattre de manière constructive et éclairée, et capable de se mobiliser pour relever les défis qui permettront de maintenir une planète vivable pour toutes et tous.
Le récit obscurantiste d’extrême-droite parvient malheureusement aujourd’hui à séduire à partir d’une recette nauséabonde, déjà éprouvée dans l’histoire : 1. Valorisation de la soumission à un pouvoir autoritaire, 2. Discriminations des minorités et rejet de tous les mouvements d’entraide, de solidarité et d’inclusion, 3. Négationnisme scientifique et criminalisation des lanceur·euses d’alerte – écologistes, scientifiques, féministes, etc., 4. Déni de l’action anthropique dans le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité, allié à un techno-solutionnisme dystopique, destiné à préserver les intérêts économiques court-termistes d’une oligarchie.
Scientifiques en rébellion revendique la nécessité pour nos sociétés de mobiliser des connaissances scientifiques plurielles, pour comprendre et accompagner avec prudence, précaution et humilité les transformations majeures et inédites que nous devons dès maintenant engager. Nous défendons avec force le dialogue entre sciences et société et refusons de nous laisser réduire à la caricature d’une caste de scientifiques arc-boutée sur un privilège symbolique et matériel menacé. Pour cela, en tant que scientifiques, il nous faut interagir plus et mieux avec la société civile, pour allier justice sociale et respect des limites planétaires et du vivant, en nous démarquant résolument des intérêts misanthropiques et écocidaires de quelques milliardaires de la tech, de l’agro-industrie ou du luxe… Ceux-ci ont des noms. Aux États-Unis, on trouve Elon Musk et d’autres patrons des GAFAM rangés derrière Donald Trump. En France, l’ambiance plus feutrée ne saurait dissimuler la menace. Elle est portée par un Vincent Bolloré ou un Pierre-Édouard Stérin, et par leurs soutiens politiques, qu’ils appartiennent à l’extrême-droite d’opposition comme Jordan Bardella, à ce qu’on peut qualifier d’extrême-droite de gouvernement comme Bruno Retailleau, ou encore aux libéraux de droite autoritaire comme Emmanuel Macron.
Solidaires des scientifiques états-unien·nes et de toutes les personnes attaquées par un ordre néo-fasciste, nous appelons toutes les communautés scientifiques et celles qui les environnent (syndicats, établissements publics scientifiques, etc.) à entrer ensemble en résistance, pour garantir notre capacité à produire des connaissances, pour et en tant que bien commun, et endiguer la peste obscurantiste.
03.03.2025 à 01:00
Scientifiques en rébellion (France) affirms its solidarity with the “Stand Up for Science” campaign launched in the USA, and condemns the violent attacks on academics and researchers and on several federal scientific, medical, humanitarian and environmental agencies led by the Donald Trump – Elon Musk tandem in the United States. History reminds us that obscurantism is a strategic tool of far-right regimes, muzzling the expression of critical thinking and curbing the autonomy of scientific and intellectual communities (journalism, teaching, art, activism, trade unionism...). It was the danger posed by these regimes that had already led our collective to mobilize during the 2024 legislative campaign in France.
In the United States, the powers that be are showing their determination to wipe out whole swathes of knowledge, muzzle certain scientific fields and distort facts to the point of rewriting them. This includes the deletion of data, a lexicon of forbidden terms for all applications for research project funding, prohibiting colleagues from accessing their offices and communicating with colleagues from other countries and with the media, and encouraging the denunciation of colleagues who do not comply with the diktats. In short, research, teaching, healthcare and other public bodies are being brought to heel.
Also in France, attacks against researchers and scientific institutions, often fuelled by the government itself, are multiplying. They are less spectacular at this stage, but follow a similar logic and are being deployed with a violence that is all the more destabilizing because it is more insidious: threats against the French Biodiversity Office (OFB) and the National Agency for Food Safety (ANSES) to name but two, multiple setbacks on environmental and health standards, disqualification of universities, banning of academic events intended to shed light on the context of the war in Gaza... Like all forms of violence, these attacks distance us from a calm and lucid society, capable of constructive and enlightened debate, and able to mobilize to meet the challenges of maintaining a livable planet for all.
Unfortunately, the obscurantist narrative of the far-right today manages to seduce many with a nauseating recipe, already tried and tested in history: 1. encouraging submission to authoritarian power, 2. discriminating against minorities and rejecting all movements of mutual aid, solidarity and inclusion, 3. scientific negationism and criminalization of whistle-blowers – environmentalists, scientists, feminists, etc., 4. denial of anthropogenic action in climate change and the collapse of biodiversity, combined with a dystopian techno-solutionism designed to preserve the short-term economic interests of an oligarchy.
Scientifiques en rébellion asserts the need for our societies to mobilize pluralistic scientific knowledge, to understand and accompany with prudence, precaution and humility the major and unprecedented transformations that we must now undertake. We strongly defend the dialogue between science and society, and refuse to be reduced to the caricature of a caste of scientists clinging to a threatened symbolic and material privilege. To achieve this mobilization, as scientists, we need to interact more and better with civil society, to combine social justice with respect for planetary limits and the living world, resolutely distancing ourselves from the misanthropic and ecocidal interests of a few billionaires in tech, agribusiness or luxury goods...
They have names. In the United States, Elon Musk and other GAFAM bosses are lining up behind Donald Trump. In France, the more subdued atmosphere cannot conceal the threat. It is carried by a Vincent Bolloré or a Pierre-Édouard Stérin, and by their political backers, from the far-right opposition like Jordan Bardella to what can be described as the government far-right like Bruno Retailleau, or to the authoritarian free-market right like Emmanuel Macron.
In solidarity with USA scientists and all those attacked by a neo-fascist order, we call on all scientific communities and those around them (unions, public scientific establishments, etc.) to enter resistance together, to guarantee our ability to produce knowledge, for and as a common good, and stem the obscurantist plague.
25.02.2025 à 01:00
A l’heure de l’urgence écologique, est-il encore souhaitable de développer et de financer des infrastructures de recherche scientifique énergivores, coûteuses, délétères pour l’environnement et les populations, et aux retombées scientifiques incertaines ? C’est la question que nous discutons ici, en prenant pour exemple le projet de FCC (Future Circular Collider) porté le CERN. Une tribune signée par plus de 400 scientifiques a été publiée par Libération. Une version longue de nos réflexions, publiée sur notre blog Mediapart est reproduite ci-dessous, ainsi que la liste complète des signataires.
Le CERN (organisation européenne pour la recherche nucléaire), à la frontière franco-suisse, est le plus grand centre international de recherche en physique des particules. Il a été créé en 1954 avec 12 états-membres, et en compte actuellement 24. Sa plus grande infrastructure actuelle, le LHC (Large Hadron Collider), est un anneau circulaire enterré de 27 km de circonférence qui a permis en 2012 de démontrer l’existence du boson de Higgs, une particule responsable de la masse de toutes les particules élémentaires constituant la matière. Aujourd’hui, le CERN défend un projet visant à construire un tunnel beaucoup plus grand, de 90 km de circonférence, destiné à héberger successivement deux équipements qui fonctionneraient jusqu’à la fin du siècle : le FCC-ee (2045-2070) et le FCC-hh (2070-2095).
L’étude de faisabilité de ce projet, en cours depuis 2021, doit se terminer au printemps 2025. Le CERN a commencé à communiquer auprès du grand public, notamment auprès des habitant·e·s de la région concernée par l’éventuelle construction, à savoir Genève, le pays de Gex et la Haute-Savoie, suscitant la réaction de collectifs comme Co-CERNés, ou Noé21 qui a élaboré une contre-expertise détaillée. La décision du lancement du projet sera prise par les états membres du CERN en 2027-2028, pour une mise en chantier envisagée dans les années 2030. Il existe actuellement un projet concurrent, lancé par la Chine, les États-Unis ayant annoncé qu’ils n’en construiraient pas un sur leur territoire mais seraient prêts à s’impliquer dans une future « usine à Higgs » ailleurs.
Le CERN était jusqu’à récemment particulièrement discret quant au FCC, mais dorénavant la transparence est de mise sur l’ensemble des aspects techniques, ce qui permet de mesurer le gigantisme du projet dont le coût de construction est estimé à 16 milliards d’euros (pour la seule phase FCC-ee). Les défis sont considérables, avec 16 millions de tonnes de matériaux à excaver et stocker en surface, un passage du tunnel sous le lac Léman dans une région sismique, une consommation énergétique évaluée à 1,4 TWh/an en moyenne pour la seule phase FCC-ee et 4 TWh/an (l’équivalent de la consommation de presque 2 millions de Français, ou un peu moins de 1% de la production électrique française) à pleine puissance en phase FCC-hh, nécessitant un refroidissement hydraulique à la hauteur. Le collisionneur engendrerait de fortes émissions de CO2 sur l’ensemble de son cycle de vie, dont le chiffrage en millions de tonnes ou dizaines de millions de tonnes reste à établir. Enfin, l’extraction des quantités gigantesques de métaux nécessaires aurait des impacts indirects dans les pays fournisseurs : dommages humains, environnementaux et sociaux, le plus souvent irréversibles, avec une large emprise temporelle et géographique.
Selon les physicien·nes défendant le projet, le FCC, projet-phare du CERN, s’inscrit dans une stratégie reposant sur « un plan visionnaire et concret qui permette de faire avancer de manière importante la connaissance humaine dans le domaine de la physique fondamentale ». La construction de cette infrastructure permettrait d’éprouver le Modèle Standard – la théorie décrivant actuellement le comportement des particules élémentaires – dans des gammes d’énergie qui n’ont jamais été atteintes jusqu’à présent. Tout résultat expérimental qui dévierait de cette théorie indiquerait la nécessité d‘une nouvelle théorie. Ces expériences permettraient également de mieux comprendre le Big Bang.
Du point de vue épistémologique, le FCC serait un objet bien différent du LHC. Son prédécesseur avait pour objectif de finaliser la validation expérimentale du Modèle Standard, en découvrant dans un domaine d’énergie où l’on s’attendait à le trouver - s’il existait - le boson de Higgs, dernière particule du modèle qui restait à observer. Ce qui se passe dans le domaine des plus hautes énergies est bien plus incertain : si des théories actuelles envisagent l'existence de nouvelles particules, l'énergie nécessaire pour les produire est incertaine. Il est tout à fait possible que, dans les expériences qui seraient réalisées au FCC, le Modèle Standard soit vérifié, sans autre découverte. Si les attentes scientifiques reposent pour l’instant sur des spéculations, le FCC aurait en revanche des impacts écologiques et sociaux bien réels à court terme.
Les promoteurs du FCC, dont la construction et l’exploitation s’étaleraient sur plusieurs décennies, escamotent un certain nombre de risques. Le premier est d’ordre financier. A ce stade l’Allemagne, un des principaux contributeurs du CERN, juge le plan de financement extrêmement vague et a exprimé ses réticences à s’y associer. De plus, l’histoire des grandes infrastructures est jalonnée d’importants dépassements budgétaires : le LHC a par exemple vu son coût final augmenter de 50% par rapport au budget initial ; l’expérience de fusion nucléaire ITER voit son budget à mi-parcours multiplié par trois par rapport aux estimations initiales ; avant d’être abandonné au cours de sa construction, le projet américain cousin du LHC (le SSC pour Superconducting Super Collider) avait vu son budget prévisionnel plus que doubler. Par ailleurs, les équipements du FCC nécessiteront des quantités considérables (non divulguées à notre connaissance) de métaux critiques. Le cuivre illustre très clairement la menace : son prix a augmenté de 130% l’année dernière face à la forte demande, et l'American Copper Council prédit une multiplication par plus de 15 dans la prochaine décennie, alors qu’en parallèle l’IFPEN estime que 78 à 89% des ressources connues seront consommées d’ici 2050 afin de se conformer aux politiques climatiques de production d’énergies renouvelables. Dans de telles conditions, il paraît hasardeux d’équilibrer un budget en supposant que le prix du cuivre ne va pas s’envoler, et que l’offre permettra de satisfaire la demande de tous les acteurs.
Plus généralement, nous entrons dans une période d’incertitude pour nos sociétés, leur stabilité et les conditions de vie : réchauffement climatique, ravages écologiques, tensions sur l’énergie et les ressources, hausse des rivalités régionales, paupérisation des classes moyennes, explosion des dettes publiques et hausse des populismes rendent les projections sur l’avenir plus hypothétiques que jamais. Le FCC s’inscrit mieux dans le paradigme de croissance continue et de stabilité géopolitique que dans un régime chaotique, hypothèse d’autant plus hardie au regard des échéances longues du projet, de quelques décennies pour la phase FCC-ee, au-delà de 2070 pour la phase FCC-hh. Il n’est donc pas inconcevable que la première étape, le FCC-ee, soit aussi la dernière, et que le reste du projet soit abandonné, alors que l’ensemble des dépenses et des dommages liés à sa construction resterait bien réel.
Des justifications qui peinent à convaincre et font diversion
Les réponses des communicant·es du CERN aux différentes objections formulées sur ce projet peinent à convaincre car elles témoignent d’une pensée en silo, qui ne tient pas compte du contexte général d’urgence écologique. Prenons le seul exemple de la consommation énergétique. Des énergies renouvelables y pourvoiront, nous dit le CERN ? Outre le fait que leurs impacts environnementaux et sociaux ne sont pas nuls, cette ressource énergétique est aussi limitée : si elle est destinée au FCC, elle n’alimentera pas de trains, de pompes à chaleur ou d’autres infrastructures nécessaires à la transition énergétique. Des progrès technologiques diminueront la consommation ? C’est possible, mais la consommation restera élevée dans l’absolu malgré les efforts. Qu’importe, nous dit-on, la chaleur produite par les installations sera valorisée pour chauffer des logements. Pourtant, les résultats des études commanditées par le CERN pour la seule phase FCC-ee sèment le doute sur cette possibilité : déphasage entre production et demande, faible densité linéaire de chaleur produite, taux de valorisation médiocres, stockage énergétique complexe. Malheureusement, il est plus probable que les TWh annuels du FCC soient en grande partie refroidis par des eaux de surface qui seront ensuite partiellement évaporées ou réinjectées en surface, à moins que le refroidissement n’opère en circuit fermé.
Conscient·es d’une pertinence scientifique de niche et de son coût faramineux, les dirigeant·es du CERN sont tenté·es de justifier leur projet auprès des financeurs et des politiques en invoquant des bénéfices collatéraux. C’est ainsi que, lors de la présentation publique du projet, Raphaël Bello, directeur des finances et des ressources humaines du CERN, mobilise des justifications comme le rayonnement touristique (avec la construction d’un grand musée destiné à attirer du public et à servir de vitrine aux travaux du CERN), les retombées économiques, la formation, la concurrence et le leadership… De tels arguments ne tiennent pas. Prenons le cas de l’emploi : l’invoquer permettrait de justifier n’importe quelle activité (construction de plateformes pétrolières, élevage industriel…), quel que soit son impact écologique. Le tourisme, quant à lui, participe de façon de plus en plus alarmante aux émissions de CO2. Quant à la défense du leadership, l’idée de gagner une course avec la Chine depuis son annonce du projet concurrent CEPC nous semble contraire à l’esprit de coopération qui devrait animer la communauté scientifique : si l’objectif est vraiment d’apporter des connaissances fondamentales en physique, qu’importe si ces découvertes sont faites en Chine ou en Europe.
Les appels des scientifiques spécialistes du climat et de la biodiversité sont clairs : il nous faut rapidement et immédiatement réduire nos émissions de gaz à effet de serre, ainsi que nos impacts sur le vivant. Ces recommandations ont été traduites par des accords internationaux comme l’Accord de Paris ou par des politiques européennes visant à un arrêt de l’artificialisation des sols. De plus en plus de scientifiques considèrent que la recherche doit faire sa part dans cet effort, comme le montre le succès des propositions du collectif Labos 1point5, les réflexions qui émergent en astrophysique ou en Sciences de la Terre, ou les prises de position des comités d’éthique d’organismes de recherche. Comme dit dans la prospective CNRS en physique, il n’y a aucune raison que la physique des particules reste en dehors de l’introspection à laquelle est conduite la communauté scientifique.
Le cas du CERN et de la physique des particules démontre, avec le projet du FCC, les contradictions qui traversent le monde scientifique en général : comment pourrions-nous demander une réduction radicale des impacts écologiques des activités humaines en maintenant nos activités scientifiques, en toute inconséquence ? Pour autant, nous n’appelons pas seulement à un devoir d’exemplarité ou de cohérence. Puisque la réorientation ou le ralentissement de telles activités de recherche ne mettent en péril aucune activité vitale, la recherche constitue un excellent terrain d’expérimentation des transformations nécessaires partout ailleurs. Le CERN a démontré pendant des décennies une très grande créativité et développé d’extraordinaires capacités, à la fois techniques et en termes de coopération internationale. Nous ne doutons pas qu’il puisse se réinventer et proposer d’ambitieux projets alternatifs au FCC, soit en exploitant différemment les infrastructures actuelles, soit en s’investissant dans d’autres objectifs scientifiques plus directement liés aux crises environnementales.
Questionner le FCC ouvre ainsi la boîte de Pandore et rejoint les interrogations formulées par Alexandre Grothendieck. Considéré par beaucoup comme le plus grand mathématicien du XXe siècle, il donnait en 1972 au CERN une conférence iconoclaste, intitulée « Allons-nous continuer la recherche ? ». A cette époque, Grothendieck s’inquiétait surtout des applications militaires de la recherche. Aujourd’hui les impacts environnementaux, par leurs effets directs (les infrastructures) ou indirects (ses applications), s’y adjoignent naturellement parce que ces dommages sont dans les deux cas conçus comme des externalités de la production scientifique, alors qu’ils sont bel et bien consubstantiels de la production scientifique contemporaine.
Il ne s’agit pas d’appeler à cesser toute forme de recherche fondamentale, mais plutôt de questionner ce qui est pris pour une évidence : l’idée qu’une recherche « pure », noble, justifierait la mise à disposition de tous les moyens que ses spécialistes jugent appropriés, sans que les citoyen·nes ordinaires ne participent à la décision. Est-il judicieux d’allouer au fonctionnement du FCC une énergie équivalente à celle d’un petit réacteur nucléaire quand la décarbonation énergétique est à la peine ? Est-il pertinent d’allouer autant de moyens financiers et humains au FCC alors que de larges pans de la recherche directement en prise avec l’urgence écologique - en particulier dans les sciences humaines et sociales - sont ignorés, et que le projet lui-même va contribuer à la destruction du vivant ? Si les humains ont la sagesse dans les décennies qui viennent de prendre des décisions permettant d’éviter de rendre la terre inhabitable, notre espèce aura encore des dizaines de millions d’années devant elle pour tenter d’élucider les premières microsecondes suivant le Big-Bang. Ou peut-être que cette parcelle de connaissance nous restera à jamais inaccessible, et qu’il nous faudra réussir à l’accepter ?
Le CERN organise actuellement des réunions d’information au sujet du FCC, mais sans que son bien-fondé y soit questionné. Pourtant, il nous semble que les discussions autour de l’opportunité de ce projet et, plus largement, la réflexion sur la recherche scientifique à l’heure de l’Anthropocène, concernent l’ensemble des citoyennes et citoyens. Nous, scientifiques, pensons qu’il faut savoir renoncer au FCC jusqu’à la résolution de la crise environnementale, afin de prendre le temps d’une réflexion collective et élargie sur l’ensemble des enjeux soulevés par ce projet, mais aussi au-delà, sur la place de la science dans la société viable, équitable et conviviale que nous souhaitons voir éclore.
14.02.2025 à 01:00
16 activistes climat relaxé·es au nom de « l’état de nécessité » : une victoire qui fait date
En mai 2023, des activistes des mouvements Scientifiques en rébellion et Extinction Rébellion avaient bloqué une écluse au port du Havre, pour protester contre l’installation d’un nouveau terminal méthanier, qui aggrave la dépendance de la France aux énergies fossiles et augmente les émissions de gaz à effet de serre, alors même que notre pays ne remplit pas ses engagements pour lutter contre le changement climatique pris lors de l’Accord de Paris.
Le 6 décembre 2024, 16 militant·es ont comparu au tribunal correctionnel du Havre. Le jugement a été rendu en début de semaine : tous et toutes ont été relaxé·es au motif de l’état de nécessité. La juge a donc reconnu que nous n’avons pas d’autre choix, en tant que citoyen·nes et que scientifiques, que de désobéir pour protéger la vie sur terre et que nos actions de désobéissance civile sont proportionnées et nécessaires. Ce jugement est d'une importance particulière dans le contexte actuel de reculs politiques sur la question écologique qui se font au mépris des connaissances scientifiques et en mettant en péril la survie de nos sociétés.
Le verdict rappelle que « l’état de nécessité peut être défini comme la situation dans laquelle se trouve une personne – ou un groupe de personnes – qui n’a d’autre choix que d’accomplir un acte prohibé pour sauvegarder un intérêt supérieur. Cet état de nécessité se caractérise par un danger actuel ou imminent et une violation de la valeur protégée nécessaire et proportionnée ».
Il souligne que « la France subit les conséquences du dérèglement climatique provoqué par l’activité humaine. Il ressort également de ce rapport [du GIEC] que la France ne pourra pas atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre qu’elle s’était fixés ». Comme l’avait plaidé la défense, il reconnaît que « la réalité et l’imminence du danger sont avérées ».
Il en conclut logiquement que « l’entrave à la circulation apparait comme ayant été nécessaire pour attirer l’attention du public et des médias sur la construction du nouveau terminal méthanier en contradiction avec l’objectif général de diminution de recours aux énergies fossiles. Elle apparait également proportionnée face à la menace. »
C’est la deuxième fois en quelques mois que des membres d’Extinction Rebellion et de Scientifiques en rébellion sont relaxé·es au nom de l’état de nécessité par un tribunal. Le 10 octobre dernier, le Tribunal de Police de Paris avait prononcé le même jugement à l’encontre de militant·es qui avaient réalisé une conférence-occupation au Muséum National d’Histoire Naturelle. Le parquet a fait appel, comme il l’avait fait dans d’autres jugements similaires ces dernières années (par exemple le décrochage des portraits d’Emmanuel Macron à Lyon ou l’action d’Extinction Rebellion dénonçant l’agroindustrie à La Rochelle). Dans le cadre de l’affaire du Havre, il a dix jours pour décider ou non de le faire.
Le 12 mai 2023, les Scientifiques en rébellion, en coalition avec d’autres mouvements (ANV-COP21, Extinction Rebellion, Stop Eacop et Dernière Rénovation) ont ciblé TotalEnergies et son projet d’installation d’un terminal méthanier flottant au Havre. Ce projet, qui permet d’importer du gaz naturel liquéfié (GNL) par bateau et qui a été mis en service en octobre 2023, va à l’encontre des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre pris par la France, qui nécessitent de stopper immédiatement le développement de toute nouvelle infrastructure fossile. Cette action avait pour objectif de rappeler que le gaz – et en particulier le GNL – n’est en aucun cas une énergie propre ou « de transition », mais bel et bien une énergie fossile qui contribue fortement au réchauffement climatique.
En parallèle avec deux autres actions, une dizaine de scientifiques en blouses blanches et plusieurs membres des collectifs partenaires avaient bloqué le pont mobile situé sur l’écluse François Ier qui assure le passage du fret maritime, constitué en grande partie de carburant fossile. Certain·es d’entre elles et eux s’étaient pour cela enchaîné·es au pont. Ce pont est particulièrement symbolique, car il est situé à côté du chantier de construction du projet FSRU (Floating Storage and Regasification Unit) visé. Ce navire, amarré en permanence, a pour fonction de recevoir du GNL transbordé depuis des bateaux méthaniers, de le stocker, de le ramener à l’état gazeux et de l’injecter dans le réseau de transport de gaz naturel.
Le procès des 16 activistes s’est tenu le 6 décembre 2024 au tribunal correctionnel du Havre. Iels étaient poursuivis pour entrave à la circulation des véhicules sur une voie publique. Le procès avait été marqué par les témoignages de Frank Marba, victime climatique aux Philippines et plaignant dans un recours pénal contre TotalEnergies, et de Stéphane Costa, co-président du GIEC normand. Bien que reconnaissant le caractère actuel ou imminent du danger causé par le changement climatique, la procureure avait requis de maintenir l'amende initiale de 200 euros par personne.
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