26.06.2023 à 02:00
Le 26 juin 2023, une table ronde sur « l’interdisciplinarité dans le cadre de la transition énergétique » était organisée à l’Université Paul Sabatier. A son début, vers 11h45, des membres de Scientifiques en rébellion et des étudiant·es l’ont interrompu en raison de la présence de TotalEnergies. Ils ont déployé une banderole sur laquelle était écrit « Qui sont les vrais éco-terroristes ? » et ont dénoncé à l’oral la présence de TotalEnergies.
Les liens troubles entre l’Université et la multinationale fossile avaient déjà été dévoilés par le Canard enchaîné, dans deux articles publiés le 12 octobre 2022 et le 9 novembre 2022, et également dans un article de Reporterre. On y apprenait l’intervention d’employé·es de TotalEnergies dans un master sur la transition énergétique dirigé par un enseignant qui n’a rien contre le climatoscepticisme. On y apprenait également la signature d’un contrat de 3000 € entre TotalEnergies et l’Université Paul Sabatier dans lequel cette dernière affirme qu’elle « s’abstiendra de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété de TotalEnergies ».
Au cours de leur intervention, les scientifiques ont rappelé que TotalEnergies refuse d’arrêter l’ouverture de nouveaux gisements fossiles, condition sine qua non pour respecter l’accord de Paris de 2015. Ils et elles ont également listé les stratégies passées ou présentes de l’entreprise pour justifier la poursuite de sa politique, et notamment celle sur le gaz : «Total investit massivement dans le gaz en le présentant comme une alternative au charbon pour une transition bas carbone. C’est faux ! Les dernières études montrent qu’il suffit de 3% de fuites entre l’extraction du gaz et sa combustion pour que son impact climatique soit pire que celui du charbon. Or de telles fuites existent et dépassent parfois ce seuil de 3%, surtout dans le cas du gaz liquéfié pour lequel Total développe de nouvelles infrastructures en France. Total le sait et continue dire que le gaz diminue les émissions de moitié par rapport au charbon. C’est faux !! ».
Les scientifiques ont également critiqué la communication consistant à mettre en avant le développement des énergies renouvelables : « Enfin Total, met en avant ses projets d’énergie renouvelable, qui sont une bonne chose. Mais avoir des projets d’énergie renouvelable n’empêche pas les émissions de CO2 des projets fossiles – les fameuses bombes climatiques – dans l’atmosphère. Le groupe se conduit comme un alcoolique auquel on diagnostiquerait une cirrhose du foie, et qui répondrait : « OK, donc je double ma consommation d'alcool, mais tout va bien puisque ma consommation d'eau, je la triple ! » ».
Les scientifiques ont également dénoncé avec vigueur l’accord signé entre l’Université Paul Sabatier et TotalEnergies. « Pour 3000 €, on achète le silence d’une institution !!! Bravo TotalEnergies ! Après la signature, vous avez sabré le champagne et bien dû vous moquer, avec raison, des personnes irresponsables qui ont proposé et signé un pareil accord. »
Les scientifiques et les étudiant·es ont ensuite assisté à la table ronde, qui était animée par Jean-Francois Georgis, l’enseignant de l’Université mis en cause dans les articles du Canard enchaîné. La table ronde a été ponctuée par quelques échanges vigoureux, l’animateur de la table ronde qualifiant l’intervention des scientifiques et étudiant·es « d’intervention minable ». Face au rappel par les scientifiques que leur intervention s’appuie sur les rapports du GIEC, l’animateur a répondu que « le GIEC, c’est la nouvelle Bible », rappelant ainsi aux yeux de toutes et tous le peu de cas qu’il fait du contenu de ces rapports. Au cours de la table ronde, plusieurs intervenant·es ont insisté sur la responsabilité des consommateurs et de « la demande », un argument classique de TotalEnergies qui a déjà été débunké ici.
Scientifiques en rébellion est un collectif national de scientifiques révoltés par l’inaction face à l’urgence écologique. Le collectif a réalisé plusieurs actions au cours du mois de mai ciblant spécifiquement les multinationales fossiles et leurs financeurs, afin de rappeler le constat scientifique actuel : respecter l’accord de Paris nécessite de ne plus ouvrir de nouveaux gisements d’énergie fossile.
26.05.2023 à 02:00
Plusieurs scientifiques ont participé au blocage de l’Assemblée générale de Total le 26 mai à Paris. Cette action était organisée par Alternatiba Paris, les Amis de la Terre France, Attac, et avec le soutien de Greenpeace France, 350.org, et bien sûr Scientifiques en rébellion. Elle faisait suite à une tribune que nous avions co-signée qui annonçait que « l’Assemblée générale de Total n’aura[it] pas lieu ». Malgré la répression policière dès le petit matin (gaz lacrymogènes notamment), 700 activistes ont fortement perturbé la tenue de cette assemblée. Plusieurs d’entre nous ont pris la parole et contribué à légitimer les revendications. En ligne, nous avons participé à la Twitter Storm organisée par Alternatiba : le mots-clé #BlocageTotal est a occupé le haut de l’affiche pendant les 2h de l’action, avec plus de 45 000 tweets.
25.05.2023 à 02:00
Le 16 mai, trois membres du collectif Scientifiques en rébellion ont participé à l’Assemblée générale des actionnaires de BNP Paribas, aux côtés des ONG de l’Affaire BNP, afin de questionner publiquement la banque sur ses engagements climatiques. Les scientifiques y ont interpellé le Conseil d’Administration de BNP Paribas sur la base de questions rédigées collectivement avec plusieurs co-auteur·es de rapports du GIEC, pour faire suite à une lettre ouverte publiée dans L’Obs en février dernier et co-signée par plus de 600 scientifiques. Du fait de l’absence de réponse de la banque, les scientifiques n’ont eu d’autre choix que d’acheter des actions BNP Paribas pour s’inviter à son rendez-vous annuel. Elles et ils ont reçu des réponses relativement vagues de la part du Conseil d’administration, et leurs interventions ont été perturbées par des huées et des sifflets, tout comme celles des représentant·es d’ONG ou de peuples autochtones venus interroger la banque sur sa participation à des projets les affectant directement.
Malgré les allégations répétées de BNP Paribas sur sa politique climatique, les faits sont têtus. En 2022, BNP Paribas restait le premier financeur de TotalEnergies, et la première banque au niveau mondial pour le financement du pétrole et du gaz en Arctique. Cette Assemblée générale a renouvelé le mandat de deux administrateurs de la banque par ailleurs membres du Conseil d’administration de TotalEnergies, dont le président du CA de BNP Paribas, Jean Lemierre. En février 2023, BNP Paribas avait été assignée en justice par 3 ONG (Les Amis de la Terre, Oxfam, Notre Affaire à Tous) pour non respect de son devoir de vigilance environnemental. Le 10 mai dernier, des actions de désobéissance civile dans une dizaine de villes avaient été conduites par le collectif Scientifiques en rébellion, en lien avec plusieurs autres organisations, en soutien à cette action en justice.
Vidéos disponibles sur Twitter : ici et ici.
Suite à la mise en demeure et au lancement d’une action en justice contre BNP Paribas par trois ONG dans le cadre de l’Affaire BNP, puis à la lettre ouverte de 600 scientifiques au CA de BNP Paribas, la banque a annoncé le 24 janvier puis le 11 mai de nouveaux engagements concernant la diminution de ses financements aux énergies fossiles. Ces mesures représentent un pas dans la bonne direction : en stoppant tout financement direct à de nouveaux projets d’extraction de pétrole et de gaz, BNP Paribas acte que ce type de projet ne doit plus avoir lieu pour respecter l’accord de Paris sur le climat. Malheureusement, de manière incohérente, BNP Paribas ne s’engage nullement à cesser de soutenir des entreprises qui lancent de tels projets (que ce soit via des prêts, l’émission d’obligations, ou la gestion d’actifs), comme c’est le cas de TotalEnergies. Or, d’après les calculs des ONG, les obligations représentent 37 % des financements de la banque à l’industrie des énergies fossiles. BNP Paribas s’en tient aussi à un objectif très modeste de -30 % d’exposition de crédit à l’exploration-production de gaz d’ici à 2030, et assume d’investir dans de nouvelles centrales à gaz et de nouvelles infrastructures de transport, dont la durée de vie s’étalera pourtant bien au-delà de 2050.
Face à l’absence de réaction à la lettre ouverte, le collectif Scientifiques en rébellion avait soumis à la banque des questions écrites avant l’Assemblée générale. Elles ont été publiées dans le Club de Mediapart. La réponse apportée par BNP Paribas a été mise en ligne après la tenue de l’AG. La banque se contente de rappeler ses engagements récents, tout en se gardant bien de répondre de manière formelle sur les points les plus gênants pour elle. En particulier, nous avons posé explicitement la question suivante, à laquelle BNP Paribas n’a pas apporté de réponse : « Reconnaissez-vous qu’actuellement BNP Paribas continue à soutenir le développement des énergies fossiles à travers des prêts directs, les émissions d’actions et d’obligations, et via la gestion d’actifs notamment pour des tiers ? Si oui, pouvez-vous donner explicitement quels sont les montants qui financent directement ou indirectement l’expansion des énergies fossiles via les différents mécanismes ? ». Cette question était claire, et appelait une réponse simple et chiffrée.
BNP Paribas s’est également gardée de confirmer ou d’infirmer le fait que les financements qu’elle accorde à des entreprises d’énergie fossile comme TotalEnergies peuvent servir à mettre en exploitation de nouveaux gisements pétroliers ou gaziers, ce qui est en contradiction flagrante avec la prétention de la banque à être alignée sur le scénario Zéro émission nette de l’Agence internationale de l’énergie.
Cette présence des scientifiques à l’AG de BNP Paribas avait été précédée, le 10 mai, par une vague d’actions des scientifiques en rébellion dans plusieurs villes de France. Dans deux villes, des agences ont été dégradées, que ce soit en l’aspergeant de peinture (Blois) ou en recouvrant de tracts et de peinture un distributeur de billets (Nice), suivant le mode opératoire de la campagne Banque Trop Crade du collectif Extinction Rebellion, qui a mené simultanément des actions dans une vingtaine de villes. Dans d’autres villes, les scientifiques avaient recouvert d’articles scientifiques une agence (Paris), interpellé les clients et responsables d’agence (Nancy), ou recouvert d’affiches des distributeurs. Les scientifiques avaient également rappelé symboliquement le concept de « bombes climatiques » en décorant des agences de bombes factices (Lyon) ou en déposant une grosse bombe factice à proximité d’agences (Toulouse). Les scientifiques appellent en effet les nouveaux projets d’extraction fossile « bombes climatiques » car ils vont empêcher le respect de l’accord de Paris et entraîner des millions de morts.
Si le Conseil d’administration a pris le temps d’écouter et de répondre aux questions des scientifiques et des ONG présent·es à l’AG, il n’en a pas été de même dans la salle. Les interventions des scientifiques ont vite été huées, tout comme celles d’autres ONG (Reclaim Finance, ShareAction). Les représentants venus de pays du Sud (Argentine et Philippines) pour exposer les dommages pour leurs territoires et communautés de projets pétro-gaziers financés indirectement par BNP Paribas, ont quant à eux été accueillis par des huées parfois mêlées d’insultes aux relents racistes (« Go Home », « Callate », « Parlez en français »). Cette scène d’une grande violence a été une des rares occasions où les responsables des pratiques extractivistes et du dérèglement climatique se retrouvent directement face aux victimes des catastrophes qu’ils provoquent.
Kévin Jean : « Je suis scientifique et je prends la parole au nom des 600 scientifiques, dont plusieurs co-auteurs et co-autrices de rapports du GIEC, qui ont adressé en février dernier une lettre ouverte au Conseil d’administration de BNP Paribas pour lui demander de cesser de financer de nouveaux projets pétroliers et gaziers. Le consensus scientifique est en effet parfaitement clair : pour conserver une chance de limiter le réchauffement climatique en dessous de 2 °C comme le prévoit l’accord de Paris de 2015 sur le climat, il faut laisser la majorité des énergies fossiles encore disponibles dans le sol et ne plus ouvrir de nouveaux gisements. Le GIEC et l’Agence internationale de l’énergie l’affirment sans détour. Vous avez entre vos mains le pouvoir de limiter la catastrophe qui s’annonce et son cortège de canicules, de sécheresses, de méga-feux, de famines, et leurs dizaines voire centaines de millions de victimes prévues. En réponse à notre interpellation et à l’action en justice lancée par plusieurs ONG pour non respect de devoir de vigilance, BNP Paribas semble reconnaître ce consensus scientifique, puisque ses nouveaux engagements pris le 11 mai dernier prévoient de ne plus financer directement l’ouverture de nouveaux champs pétroliers et gaziers. Pourtant BNP Paribas continuera à les financer via les prêts généraux aux entreprises et l’émission d’obligations jusqu’en 2030 et au-delà. Contrairement à ce qu’elle affirme, BNP Paribas n’est pas alignée sur le scénario Zéro émissions nettes de l’Agence internationale de l’énergie. Pouvez-vous vous engager à stopper immédiatement ces financements indirects ? »
Milan Bouchet-Valat : « Je m’appelle Milan Bouchet-Valat, je suis chercheur en sociologie. Je prends aussi la parole au nom des 600 scientifiques qui vous ont adressé en février dernier une lettre ouverte pour vous demander de cesser de financer de nouveaux projets pétroliers et gaziers. Les nouveaux engagements de BNP Paribas prévoient une réduction de seulement 30 % à l’horizon 2030 de son exposition de crédit à la production-exploration de gaz. Pourtant, le gaz reste une énergie fossile qui contribue fortement au dérèglement climatique. Par ailleurs, aucun engagement n’est pris concernant le financement de nouvelles centrales thermiques et d’infrastructures d’approvisionnement de gaz naturel conventionnel. Au contraire, votre banque a même affirmé dans ses engagements pris en janvier de cette année qu’elle « pourra contribuer au financement de centrales thermiques de nouvelle génération à bas taux d’émission ainsi que, le cas échéant, d’infrastructures nécessaires à la sécurité d’approvisionnement (terminaux gaziers, flotte de transport de gaz…) ». Cette déclaration est donc un soutien explicite au développement de l’industrie gazière. La durée de vie de ces infrastructures est d’au moins 30 ans : investir maintenant c’est être responsable des émissions de gaz à effet de serre au-delà de 2050. Pour que les États respectent l’accord de Paris sur le climat, ces infrastructures devront être arrêtées avant leur fin de vie. N’est-il pas économiquement risqué de continuer à investir dans un secteur sans avenir ? Pourquoi ne pas adopter une politique plus ambitieuse dans ce domaine ? Quand arrêterez-vous complètement tout financement direct ou indirect aux secteurs amont et aval du gaz ? »
Christine Blondel : « Je suis Christine Blondel, chercheuse en physique et grand-mère de huit petits-enfants, inquiète pour leur avenir. Quelle position portera BNP Paribas lors de l’Assemblée générale de TotalEnergies le 26 mai prochain vis-à-vis de la « stratégie climat » que la major soumettra au vote, et vis-à-vis de la résolution climat déposée par 17 de ses actionnaires ? »
16.05.2023 à 02:00
Après avoir largement alerté sur les risques liés aux soutiens de BNP Paribas au développement des énergies fossiles, des représentants de la communauté scientifique, le collectif Scientifiques en rébellion et les associations de L’Affaire BNP ont demandé des comptes au Conseil d’administration de la banque, réuni pour son Assemblée générale annuelle le 10 mai 2023 à Paris.
16.05.2023 à 02:00
Communiqué de presse commun avec les Amis de la Terre France, Notre Affaire à Tous et Oxfam France.
Après avoir largement alerté sur les risques liés aux soutiens de BNP Paribas au développement des énergies fossiles, des représentants de la communauté scientifique, le collectif Scientifiques en rébellion et les associations de L’Affaire BNP ont demandé des comptes au Conseil d’administration de la banque, réuni pour son Assemblée générale annuelle ce matin à Paris. Face au manque d’ambition climatique de BNP, des scientifiques dont 10 co-auteurs du GIEC (1) ont en effet remis en question la stratégie climatique de la banque, l’appelant à renoncer à alimenter les nouveaux projets pétroliers et gaziers. En réponse, le CA de BNP n’a pas fait de nouvelles annonces et poursuit son déni de la science ; les actionnaires, eux, ont accueilli les questions des scientifiques et activistes avec des huées et des insultes.
Le 23 février dernier, les Amis de la Terre France, Notre Affaire à Tous et Oxfam France assignaient BNP Paribas en justice pour non-respect de son devoir de vigilance climatique (2). Le lendemain, 600 scientifiques publiaient une lettre ouverte au Conseil d’administration de la banque, lui demandant de cesser urgemment de soutenir financièrement, directement ou indirectement, les nouveaux projets pétroliers et gaziers (3).
Face aux alertes qui se sont multipliées au cours des derniers mois, concernant les pratiques de BNP Paribas, la banque a annoncé fin janvier de nouveaux engagements qui restent largement insuffisants (4). En témoignent ses nouveaux financements significatifs accordés en février 2023 à deux entreprises parmi les plus agressives dans le développement de projets fossiles : la major britannique BP et le géant saoudien Saudi Aramco (5). Si BNP Paribas a précisé ses engagements en communiquant jeudi dernier sur la fin de ses financements dédiés aux nouveaux champs pétroliers ou gaziers, le soutien financier aux entreprises qui portent ces projets et donc le développement de nouveaux projets fossiles peut hélas perdurer (6).
« Les annonces récentes et les réponses du PDG de BNP ce matin sont insuffisantes pour répondre aux exigences scientifiques élémentaires. Est-ce que la banque demande à ses entreprises clientes de cesser de développer de nouveaux projets de pétrole et gaz ? Non. Est-ce qu’elle demande aux entreprises d’avoir un plan de sortie progressif en dehors du pétrole et gaz d’ici 2040-50 au plus tard ? Non. » déclare Justine Ripoll, responsable de campagnes pour Notre Affaire à Tous.
BNP est un poids lourd dans le financement de nouvelles bombes climatiques : comme l’a récemment révélé un rapport international publié par 624 organisations (7), BNP Paribas a même augmenté ses financements aux énergies fossiles l’année dernière, et est désormais le quatrième financeur mondial du développement des énergies fossiles avec 64,2 milliards de dollars de financements depuis 2016.
BNP Paribas est le premier financeur mondial des 9 grandes majors pétro-gazières européennes et américaines depuis 2016, et le deuxième plus gros financeur de Total (7). « Sa connivence avec Total, qui défendra encore une stratégie délétère autant pour le climat que pour les droits humains la semaine prochaine à l’occasion de sa propre assemblée générale, ne s’arrête pas là. Jean Lemierre qui s’est aujourd’hui fait réélire président de BNP continue dans le même temps de siéger au Conseil d’administration du géant des énergies fossiles », poursuit Lorette Philippot, chargée de campagne aux Amis de la Terre France.
C’est pourquoi plusieurs scientifiques ont décidé cette année de s’inviter à l’Assemblée générale de la banque afin de questionner et interpeller directement son Conseil d’administration. Olivier Aumont, chercheur en océanographie et membre du collectif Scientifiques en rébellion, explique : « Alors que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies, BNP Paribas, qui se prétend une banque verte, n’a même pas pris la peine de répondre à notre lettre ouverte signée par 600 scientifiques. Pour tenter de faire entendre le consensus scientifique concernant la catastrophe climatique en cours, nous avons dû acheter des actions de BNP Paribas pour intervenir lors de son Assemblée générale, quelques jours après que des collègues scientifiques ont mené des actions de désobéissance civile contre cette banque (8). Que faut-il faire de plus ? ».
Plusieurs questions ont été posées à l’écrit (1) et à l’oral au nom des 600 scientifiques ayant signé la lettre ouverte (2), dont dix co-auteurs de rapports du GIEC — parmi lesquels Jean Jouzel, Christophe Cassou ou Céline Guivarch. Leurs auteurs ont rappelé le consensus scientifique univoque et reconnu par l’Agence internationale de l’énergie sur la nécessité de cesser tout investissement dans de nouvelles ressources d’énergies fossiles. Ils ont appelé BNP Paribas à prendre acte de cette réalité physique en s’engageant dès ce jour à ne plus soutenir directement et indirectement de nouveaux projets de pétrole et de gaz.
Des représentants de communautés victimes en Argentine et aux Philippines de projets pétroliers et gaziers soutenus par BNP Paribas étaient également présentes à l’Assemblée générale. Ces communautés ont mis la direction de la banque face à ses responsabilités concernant les violations des droits humains et les ravages environnementaux causés par les investissements de clients clés de BNP Paribas comme Shell et Total (9).
Alexandre Poidatz, responsable de plaidoyer chez Oxfam France, conclut : « La désobéissance est du côté des actionnaires de BNP cette année. Ils n’ont pas laissé les scientifiques poser leurs questions. Ils ont même hué et insulté (« go back home », « cállate ») les activistes venus témoigner de l’impact dramatique des projets pétro-gaziers sur leurs territoires. »
(1) Une série de questions a été rédigée et soumise au Conseil d’administration de BNP Paribas par des membres de Scientifiques en rébellion et plusieurs co-auteurs de rapports du GIEC : Christophe Cassou (climatologue, co-auteur du 6e rapport du GIEC), Jean-Pierre Gattuso (océanographe, co-auteur du 5e rapport et de deux rapports spéciaux du GIEC), Céline Guivarch (économiste, co-autrice du 6e rapport du GIEC), Jean Jouzel (climatologue, ex-vice-président du groupe scientifique du GIEC), Wolfgang Cramer (écologue, co-auteur du 6e rapport GIEC), Jean-Baptiste Sallée (climatologue, co-auteur du 6e rapport GIEC), Julia Steinberger (économiste, co-autrice du 6e rapport GIEC), Gonéri Le Cozannet (géographe, co-auteur du 6e rapport GIEC).
Elles sont portées au nom des 600 scientifiques ayant signé la lettre ouverte du 24 février 2023. Les questions posées par les scientifiques sont disponibles sur le Club de Mediapart. Les questions des associations de « L’Affaire BNP » sont disponibles en ligne, ainsi que les réponses de BNP Paribas.
(2) Communiqué de presse et dossier de presse de l’assignation de BNP Paribas par les trois associations (février 2023).
(3) Lettre ouverte de 600 scientifiques adressée au Conseil d’administration de BNP Paribas (février 2023).
(4) Les Amis de la Terre France, Notre Affaire à Tous et Oxfam France (janvier 2023). L’Affaire BNP : Menacée d’une action en justice, BNP Paribas communique mais ne répond pas aux demandes des ONG.
(5) L’ONG Reclaim Finance a identifié ces deux transactions. BNP Paribas a aidé BP à émettre une obligation d’une valeur de 2,5 milliards de dollars le 9 février. Cette transaction a eu lieu alors la major a récemment revu à la baisse sur ses objectifs de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre et de sa production de pétrole et gaz. BNP également participé à l’émission d’un ensemble d’obligations d’une valeur totale de 4,5 milliards de dollars le 23 février pour Saudi Aramco, l’entreprise développant le plus de nouveaux projets pétro-gaziers au monde.
(6) Les Amis de la Terre France, Notre Affaire à Tous et Oxfam France (mai 2023). Climat : BNP fait un petit pas mais ne répond toujours pas au consensus scientifique.
(7) Données issues du rapport annuel et international « Banking On Climate Chaos » (avril 2023).
(8) Scientifiques en rébellion (mai 2023). Les scientifiques en rébellion dénoncent le financement de nouveaux projets d’énergie fossile par BNP Paribas. Des dizaines d’actions dans toute la France.
(9) Étaient présents : Edwin Garigue, prêtre catholique et un militant écologiste philippin qui est actuellement au cœur du mouvement de résistance contre les plans d’expansion massive du GNL dans le passage de l’île Verde ; Fernando Barraza, représentant de la communauté Mapuche de Neuquén en Argentine qui lutte contre l’accélération de l’exploitation des pétrole et gaz de schiste dans le bassin de Vaca Muerta. En savoir plus dans le dossier de presse de Reclaim Finance.
12.05.2023 à 02:00
Le 12 mai, les Scientifiques en rébellion, en coalition avec d’autres mouvements (ANV-COP21, Extinction Rebellion, Stop Eacop et Dernière Rénovation) ont ciblé TotalEnergies et son projet d’installation d’un terminal méthanier flottant au Havre. Ce projet, qui doit permettre d’importer du gaz naturel liquéfié (GNL) par bateau dès septembre 2023, va à l’encontre des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre pris par la France. Le consensus scientifique montre en effet la nécessité de stopper immédiatement le développement de toute nouvelle infrastructure fossile.
Cette action s’est concentrée sur trois zones distinctes : le pont mobile du Havre, les locaux de l’entreprise Haropa Port, et une bombonne de GNL dans une station service. Elle avait pour objectif de rappeler que le gaz – et en particulier le GNL – n’est en aucun cas une énergie propre ou « de transition », mais bel et bien une énergie fossile qui contribue fortement au réchauffement climatique. Elle survient deux jours après une journée d’action des mêmes collectifs dans plus de 20 villes de France ciblant la banque BNP Paribas, un des principaux financeurs de TotalEnergies et premier financeur d’énergies fossiles en Europe (précédent communiqué de presse ici).
Douze scientifiques et une vingtaine d’activistes ont tout d’abord déployé des banderoles et pris la parole devant les locaux de Haropa Port, grand port fluvio-maritime de l’axe Seine, pour condamner le soutien du port au projet de terminal méthanier flottant. Des scientifiques ont pris la parole, une scénographie artistique sur le projet d’oléoduc EACOP de TotalEnergies a eu lieu, des banderoles et des posters ont été déployés et des articles scientifiques collés sur les vitrines.
Une dizaine de scientifiques en blouses blanches et plusieurs membres des autres collectifs ont ensuite bloqué le pont mobile situé sur l’écluse François Ier qui assure le passage du fret maritime, constitué en grande partie de carburant fossile. Certain.es d’entre elles et eux se sont pour cela enchaîné.es au pont. Ce pont est symbolique car il est situé à côté du chantier de construction du projet FSRU (Floating Storage and Regasification Unit) visé. Ce navire, amarré en permanence, a pour fonction de recevoir du GNL transbordé depuis des bateaux méthaniers, de le stocker, de le ramener à l’état gazeux et de l’injecter dans le réseau de transport de gaz naturel.
Enfin, cinq scientifiques et autant de militant.es ont visé un réservoir de GNL implanté dans une station essence TotalEnergies située près du port du Havre. Ils et elles ont projeté de la peinture sur le réservoir, et y ont collé des messages de la campagne internationale de Scientist Rebellion.
Le but de ces actions était de souligner l’incompatibilité de tout nouveau projet d’extraction fossile avec l’accord de Paris sur le climat, ainsi que les impacts environnementaux et humains considérables de ces infrastructures. Ainsi, 188 scientifiques, dont des co-auteur.es du GIEC, ont récemment demandé dans Le Monde que TotalEnergies abandonne l’ensemble de ses projets fossiles. Comme l’ont affirmé 1100 scientifiques, il nous faut faire le choix maintenant d’une décroissance planifiée, adaptée, durable et équitable, et non pas attendre qu’elle nous soit imposée de manière brutale par le dérèglement du climat.
Les études scientifiques ont montré qu’en l’état actuel des technologies et réseaux, le gaz, et en particulier le GNL, contribue presque aussi fortement au changement climatique que le charbon (voir détails ci-dessous). Les scientifiques perçoivent sa croissance avec une grande inquiétude en constatant que les décisions prises par les entreprises et les États vont à l’encontre de ce qui serait nécessaire pour limiter le réchauffement climatique en-dessous de +2 °C comme le prévoit l’accord de Paris de 2015. Ces investissements dont la durée de vie se compte en décennies vont au détriment d’une véritable transition énergétique. Ce constat est partagé par le GIEC, les Nations unies ou encore l’Agence internationale de l’énergie. En développant massivement l’utilisation du gaz au prétexte de la crise énergétique actuelle, les États et l’Union européenne réfléchissent uniquement à court terme et engagent sciemment nos sociétés vers un réchauffement de plus de 2 °C. Pourtant, sécheresses, famines, feux de forêt et inondations nous donnent actuellement un aperçu des conséquences catastrophiques qu’aurait un tel réchauffement incontrôlé : déplacements de populations, conflits pour l’accès aux ressources, guerres…
Cette seconde journée d’action s’est inscrit dans le cadre d’une campagne internationale menée par le collectif Scientist Rebellion, dont le slogan est « The science is clear – but the world is still ignoring it ». Dans tous les pays du monde, les scientifiques ont porté le même message : il nous faut arrêter les nouveaux projets liés aux énergies fossiles et entamer une politique de décroissance, la seule compatible avec le respect de l’accord de Paris sur le climat. La mobilisation des scientifiques continue : en France, lors de l’Assemblée générale de BNP Paribas qui aura lieu le 16 mai, les scientifiques poseront des questions sur le financement des énergies fossiles par la banque.
Le méthane est une énergie fossile qui est souvent présentée par ses promoteurs comme « une énergie de transition », voire peu polluante (jouant parfois pour cela de son appellation de « gaz naturel »). En effet, l’utilisation de méthane dans une centrale électrique émet lors de la combustion environ deux fois moins de CO2 que le charbon pour une énergie équivalente. Dans le monde, la principale source d’énergie pour les centrales électriques reste le charbon1 (37 % de la production) : le remplacer par du gaz pourrait paraître vertueux pour diminuer les émissions. La réalité est plus complexe.
Tout d’abord, le méthane est lui-même un gaz à effet de serre extrêmement puissant : son pouvoir réchauffant est entre 30 et 80 fois plus élevé que celui du CO2, la valeur exacte dépendant de la fenêtre temporelle sur laquelle on considère le réchauffement (à 20 ans ou 100 ans). En conséquence, si tout au long du cycle de vie du méthane (extraction, éventuelle liquéfaction ou compression, transport, pipeline, etc.), il y a des fuites de méthane de l’ordre de 2,7 %, le pouvoir réchauffant du méthane peut devenir similaire à celui du charbon (!) si on prend tout son cycle de vie en compte et pas sa seule combustion2.
Le premier problème est que de telles fuites existent, et qu’elles ont été jusqu’à présent sous-estimées. Ainsi, dans un récent article paru dans la revue scientifique Science, Alverez et al. montrent que les fuites dans les exploitations aux États-Unis représente 2,3 % de la production, une valeur qui est 60 % plus élevée que ce qui était auparavant rapporté dans les inventaires officiels3. Avec ces valeurs, le bénéfice du changement de combustible (charbon vers gaz) est quasi-nul. Certaines zones ont même montré des fuites de 3,7 % au Texas et Nouveau Mexique4.
Le rapport du GIEC le dit clairement : « Compte tenu des effets potentiels de verrouillage (lock-in) des infrastructures d’approvisionnement en énergie, le passage d’un combustible fossile à un autre est une stratégie limitée et potentiellement dangereuse, à moins qu’elle ne soit utilisée avec beaucoup de précautions et de manière limitée »5.
La situation est pire dans le cas du gaz naturel liquéfié (GNL, ou LNG en anglais pour liquified natural gas). Le GNL est du méthane qu’on liquéfie pour pouvoir le transporter sur d’énormes bateaux. Tout d’abord, la liquéfaction et le transport du GNL est extrêmement énergivore. Dans un terminal d’export, entre 10 et 20 % du gaz est utilisé pour fournir l’énergie nécessaire à la liquéfaction6. Mais surtout, en raison des étapes supplémentaires nécessaires à sa fabrication et son transport, les taux de fuite observés sont plus élevés dans le cas du gaz naturel liquéfié que dans du transport classique de gaz par pipeline. Les études montrent des émissions de CO2 environ 25 % plus élevées lorsqu’on utilise du GNL que lorsqu’on utilise du gaz non liquéfié. Pour une application en tant que combustible dans les transports maritimes, une étude récente montre que, dans l’immense majorité des cas, le GNL conduirait à davantages d’émissions que si l’on utilisait le classique diesel marine7. Une autre étude récente trouve qu’entre le charbon et le GNL, la différence d’émission se situe entre 29 % plus faible et 16 % plus fort, pour une application en production d’énergie8. Bien loin donc de « l’énergie de transition » vantée !
Dans les dernières années, le GNL a suivi un développement sans précédent, poussé notamment par une politique américaine d’exportation de son gaz dans de nombreuses régions du monde, y compris l’Europe. Il y a actuellement en Europe 8 terminaux de GNL en construction et 38 autres proposés ; ces terminaux, s’ils sont construits, émettront plus de 950 Mt CO2eq chaque année9. La France a été, en 2022, le principal importateur de GNL américain en Europe (y compris le Royaume-Uni) avec 24 % des importations totales10.
En conclusion le GNL, en l’état actuel des technologies et réseaux, ne présente pas d’avantage significatif par rapport au charbon. Investir dans cette énergie aujourd’hui revient donc à détourner les financements et l’attention des véritables priorités que sont la décroissance de la consommation énergétique et le développement des énergies renouvelables, pour un progrès quasi nul.
Ces actions ont été réalisées dans le cadre d’une campagne internationale organisée par Scientist Rebellion, un collectif international regroupant plus d’un millier de scientifiques mobilisés dans une trentaine de pays. Scientifiques en rébellion étant désormais la branche française de Scientist Rebellion, les campagnes internationales bénéficient de financements de la part du Climate Emergency Fund. Scientifiques en rébellion dispose également de financements provenant de dons de citoyen·nes soutenant sa démarche et qui sont utilisés pour des actions indépendantes des campagnes internationales de Scientist Rebellion.
1 https://www.iea.org/reports/world-energy-balances-overview/world
2 IPCC, AR6 WGIII, section 6.4.2.7 (2022)
3 « Assessment of Methane Emissions from the U.S. Oil and Gas », Alverez et al., Science 2018. Supply Chain
4 « Gaz bubble-tracking global LNG infrastructure », (2020)
5 IPCC, AR6 WG3, section 11.3.5 (2022)
6 « Assessment of the fuel cycle impact of liquefied natural gas – as used in international shipping », ICCT (2013)
7 « The climate implications of using LNG as a marine fuel », N. Pavlenko et al., ICCT (2020)
8 « Gaz bubble-tracking global LNG infrastructure », (2020)
9 Global Energy Monitor, Europe gas Tracker Report (2023) et Rapport Greenpeace « A qui profite la guerre ? » (2023)