21.10.2026 à 18:31
Hugues Jallon
Paru chez Divergences il y a plus d’un an, Le temps des salauds était une tentative d’écrire une « Histoire du présent » selon les mots de Marx.
L’actualité ne cesse de le confirmer : les « salauds » voient chaque jour leurs rangs s’enrichir de nouveaux spécimens de la même espèce, premiers et seconds rôles, ou encore figurants. Plus que jamais, ils accélèrent la fascisation du paysage politique et intellectuel. Ils ont bien compris que le vent tournait vraiment, et qu’ils était temps de tourner avec lui, en n’oubliant surtout pas de souffler dans la même direction.
« D’accord, mais qu’est-ce que je dessine ? ». C’était la question qui revenait dans les discussions avec Franck. J’ai vite compris qu’il ne s’agissait plus seulement de raconter l’époque, mais de la donner à voir.
Les régimes fascistes des années 1930 n’étaient pas seulement des dictatures nationalistes et racistes. Ils étaient aussi parvenus à construire et à diffuser leur propre culture et leur propre esthétique. Du salut bras tendu à la croix gammée, des uniformes aux grands rassemblements de Nuremberg, des drapeaux aux brassards, le fascisme du siècle dernier était une réalité visible, à chaque coin de rue.
Le moment fasciste que nous traversons, lui, il ne se voit pas. Il est le plus souvent invisible, il s’installe dans notre dos, l’air de rien. Et ça, il fallait le montrer.
Franck a relevé le défi. Magnifiquement. Il a mis en image ce petit théâtre du pouvoir, où évoluent tous ces responsables politiques, patrons, éditorialistes, intellectuels qui continuent leur travail de sape et nous conduisent vers le pire. Au-delà, peuplant ses pages de créatures fantastiques et de décors inquiétants, son trait puissant est parvenu à figurer ce qui nous arrive et à nous faire sentir l’époque.
Une époque noire comme l’encre de ses pinceaux.
19.10.2026 à 18:41
Hugues Jallon
Ce fut un peu plus qu’une manifestation.
Ce 17 octobre, les grandes villes de France ont été sillonnées en tous sens par de très nombreux cortèges et groupes bien décidés à ne pas se laisser conter ni compter, que ce soit par les organisations syndicales ou l’institution policière. On saura peut-être un jour si les directives stratégiques, les décisions tactiques ou l’incompétence des forces de l’ordre ont rendu possible cette journée de colère qu’elles ont tentée de noyer dès l’aube sous des nuées de gaz lacrymogène.
On le saura, ou on le saura pas.
Et peu importe. Le propre de jours comme celui-là est de résister aux causalités simplifiées, aux cadrages sociologiques et aux rationalisations politiques. Une colère qu’on n’écoute pas devient une rage. Et une rage, ça déborde - il n’est pas besoin d’avoir fait de longues études de linguistique pour savoir que le verbe « déborder » n’a qu’un seul substantif commun : « débordement ». Quand les slogans, les appels, les revendications, les chants ne parviennent pas à atteindre les fenêtres bien fermées des ministères, il faut que la rage trouve d’autres chemins que les cortèges officiels bien rangés et déclarés en préfecture.
La rage, à la fin, ça se voit.
Et quand la rage finit par se voir, elle trouve parfois le chemin de la victoire, aussi éphémère soit-elle. On rappellera utilement que le mouvement des Gilets Jaunes de l’hiver 2018 est parvenu à mettre un coup d’arrêt - provisoire - à la politique d’austérité radicale imposée par la Macronie : 10 milliards d’euros concédés alors par le gouvernement d’Edouard Philippe, ce n’était pas rien. C’est le prix du gros joujou promis à nos armées par notre bientôt ex-Président : le porte-avion France libre.
Les autorités policières, par la voix de leur ministre, ont sans surprise tenté de jouer les apprentis sociologues en incriminant « des militants d’ultra gauche » ou plus simplement « la gauche radicale » (= plus ou moins LFI) qui pourtant défilait bien sagement ce jour-là. Avec une inventivité lexicale qu’on ne leur connaissait pas, elles ont aussi dénoncé une « délinquance d’acquisition » et des « délinquants d’opportunité » pour désigner celles et ceux qui ont attaqué des commerces, des agences bancaires et des boutiques de luxe. A bien distinguer, bien sûr, de l’esprit « bon enfant » de toutes celles et ceux qui avaient fait le choix de « défiler dans le calme » sur les « parcours autorisés ».
Dans un autre genre, il se trouvera sans doute des formations politiques à gauche (la droite gouvernementale et l’extrême droite ne parlent plus, elles, que le langage de la force) pour appeler à trouver un « débouché » politique à l’expression de cette colère devenue une rage. Une façon peu élégante de réduire un mouvement bouillonnant à de l’eau sale stagnant dans un évier bouché.
La sociologie des mouvements sociaux est une discipline difficile. Et ses représentants auront sans doute encore plus de peine que pour le mouvement des Gilets Jaunes à identifier le visage de celles et ceux qui, ce jour-là, ont parcouru les villes de France.
Il fallait être lycéen pour comprendre nombre de slogans à la « réf’ » pas toujours évidente à saisir. D’autres étaient nettement plus lisibles par les plus anciens, comme le rappel du 17 octobre 1961 sur les pancartes et les banderoles. Des jeunes citoyens arabes, mais aussi noirs et blancs, qui se souvenaient ensemble du jour de cette répression meurtrière d’une manifestation pacifique d’Algériens par une police parisienne aux ordres d’un ancien préfet de Vichy. Une jeunesse qui ne manque donc ni de références historiques ni de mémoire partagés, contrairement à ce que rabâchent sans fin les chouineurs de plateau télé et autres dénonciateurs de « l’inculture » des jeunes générations. Alain Finkielkraut et ses amis « antiwoke » auraient été (peut-être) ébranlés dans leurs stupides certitudes en apercevant de jeunes femmes noires voilées enveloppées dans des drapeaux français bleu blanc rouge. On se demande aussi ce qu’ils auraient pensé de ces petits cortèges de jeunes gens entonnant une Marseillaise dans les rues du faubourg Saint-Honoré.
Comme l’a rappelé un commentateur politique, dans cette « crise », le gouvernement est « désarmé » - même s’il ne fait parler que les armes. Il ne peut pas mettre un terme à tout ça, comme ça lui arrive souvent, en retirant le projet de loi ou une réforme qui a déclenché la contestation. Toutes ces dernières semaines, il n’a tenté de faire qu’une seule chose : gagner du temps. Annoncer trois mille remplaçants sortis d’on ne sait quel chapeau ; prévoir une vague concertation avec les organisations lycéennes comme l’a proposé le Président Macron le soir du 18 octobre ; retourner l’opinion en organisant la peur des « bonnes gens » avec le soutien actif des chaînes d’infos en continu ; se réjouir d’avoir tenu bon jusqu’aux vacances, en tablant sur l’éparpillement général des lycéens et de leur parents. Nul doute que, si les choses reprennent à la rentrée, le gouvernement n’hésitera pas à jouer de l’angoisse du baccalauréat et de l’inscription à Parcoursup pour tenter, à nouveau, de gagner le peu de temps qu’il lui reste.
Ce jour-là, ce 17 octobre 2026, la jeunesse a montré qu’elle ne se laissait pas berner par un gouvernement qui ne lui veut pas du bien ; qu’elle ne voulait pas de son monde de ténèbres où seul compte de faire du business quoi qu’il en coûte ; qu’elle pouvait embarquer les parents dans leur combat contre un ordre des choses inadmissible ; qu’elle se faisait une autre idée de la France et de la vie ; qu’elle était assurément le rempart le plus solide. et le plus joyeux contre l’extrême droite, ses alliés et tous ceux qui désormais font avec.
Elle a fermement montré qu’elle ne laissera pas faire.
Et qu’elle ne se laissera pas faire.
13.10.2026 à 08:05
Hugues Jallon
286
La Cour du Roi Macron ne sait plus quoi inventer pour essayer de calmer la rage qui monte du pays. Alors que le patronat français se prépare à abattre son jeu en semant tous les indices de son rapprochement avec l’extrême droite, le Premier ministre Lecornu et son Necker de ministre de l’Economie Roland Lescure se cassent des os dans la tête pour sortir de l’ornière de la dette et faire voter un budget. En évitant à tout prix le scénario d’une contribution fiscale des plus riches au redressement des comptes publics.
Comme la noblesse d’argent ne saurait se soumettre à cette taxe Zucman qui, pourtant, leur laisserait (très) largement de quoi vivre, le Premier ministre a eu une Grande (et riche) Idée pour l’associer à l’effort national. Elle lui a été soufflée en juillet dernier par Philippe Aghion l’ex-conseiller du Roi Macron qui, visiblement, continue de rôder au Palais et dans ses dépendances. La Grande Idée du Prix Nobel d’Economie, que le Premier ministre a mis entre les mains du Conseil d’Etat, vient d’Outre-Atlantique - les Etats-Unis restent une source inépuisable d’inspiration de nos élites : « L’idée m’est venue quand j’étais dans la Silicon Valley en parlant à des ventures capitalistes milliardaires. Le mécénat y est très répandu, alors qu’il l’est beaucoup moins chez nous. »
La Grande Idée, donc : plutôt que de faire payer les milliardaires, les inciter à contribuer au bien commun sous la forme du mécénat pour financer les politiques publiques. Un mécénat qui ouvrirait, bien entendu, des droits à des réductions d’impôt sur les successions - il faut bien accorder quelque reconnaissance financière à la générosité des Grands. L’évergétisme à Rome permettait aux notables de laisser une trace dans la mémoire des hommes et des lieux. Leurs munificence n’était certes pas totalement désintéressée - l’évergétisme s’apparentait à une forme de clientélisme plus ou moins avoué - mais il avait un peu plus d’allure que ces misérables calculs d’optimisation fiscale. Néanmoins, le dispositif prévoie tout de même un malus, des fois que les Grands rechigneraient à se montrer assez charitables, un « mécénat un peu forcé », donc, selon les mots Philippe Aghion.
Flaubert aurait pu ajouter une entrée à son Dictionnaire des idées reçues : « Les Grands : toujours éviter de les brusquer. »
287
Il n’est pas très difficile de savoir à quelle grande cause les Grands de la Silicon Valley offrent leur soutien via leurs fondations. Sans surprise, celle de Peter Thiel finance, entre autres, des expérimentations sociales telles que la création de cités privées autonomes au milieu de l’océan, ou des recherches pour vaincre le vieillissement et la mort, conformes à son délire transhumaniste. Un projet dont tous les citoyens de ce monde ne peuvent qu’espérer l’échec : un Peter Thiel devenu immortel serait une nouvelle assez désagréable.
Mais qu’on se rassure : l’Etat français « flèchera » les donations des Grands sur des fondations d’intérêt public qui se chargeront de financer « la Défense nationale, la recherche publique ou encore l’Education nationale ». Bizarrement, la lutte contre la pauvreté, le (petit) déficit de l’assurance-chômage ou la transition écologique ne figurent pas au programme de cette généreuse contribution à l’effort national. Il est vrai qu’il est plus prestigieux d’accoler son nom à un projet d’IA générative ou à un nouveau porte-avion. Mais on verra peut-être quelque collège ou lycée enfin rénové se débarrasser de leur vieux patronyme de Paul Eluard ou Louise Michel pour faire place au futur Lycée Patrick Pouyanné ou le nouveau Collège Bernard Arnault. Ils symboliseraient le rêve de cette école « libre, moderne et performante » porté par le candidat Edouard Philippe (on en a parlé ici).
288
(Lettre imaginaire mais imaginable)
Courrier du représentant des Grands au Directeur général de la Grande Fondation pour la France de Demain.
Cher ami,
Vous savez le soutien financier apporté par les Grands à votre belle institution et la volonté qu’ils partagent d’accélérer le redressement du pays grâce à leurs dons. Ils ont été très sensibles à l’hommage rendu hier par le Président de la République à leur patriotisme.
Mais l’honnêteté m’oblige à vous dire que les Grands commencent quelque peu à s’impatienter. Les réformes structurelles promises se font attendre. La liste est longue, vous la connaissez : l’âge de la retraite (à allonger), la durée et le montant de l’indemnisation-chômage (à réduire), les RTT (à supprimer), le poids des normes (à alléger), les impôts de production (à abaisser), les aides aux entreprises (à augmenter, etcetera, etcetera.
Les Grands ont chacun leurs idées - qui, je vous l’accorde, tournent parfois à l’obsession : Bernard (Arnault) m’a redit hier qu’il ne supportait plus ces profs d’économie « qui bourrent le mou de leurs élèves avec leur idées socialo-marxistes », Patrick (Pouyanné) ne me lâche pas sur le Code du travail et “cette saleté de de la Charte de l’environnement”. Et vous connaissez la position de Vincent (Bolloré) sur le remboursement de l’IVG par la Sécu - j’essaie de lui expliquer, mais il est en boucle…
Je suis au regret de vous dire qu’ils ne mettront pas un sou pour votre projet Hôpital 2050 (« trop coûteux, pas prioritaire », ils disent) et votre plan d’allègement des emplois du temps au lycée (« pas question, on ne travaille pas assez dans ce pays », ils disent). J’ai appris que les Grands consultaient depuis mardi leurs équipes de fiscalistes. Je crains qu’ils ne revoient sérieusement à la baisse leur dons pour l’année prochaine si vous ne passez pas à la vitesse supérieure sur le prochain budget. (« Le malus, on s’en fout ! » a braillé Xavier Niel, vous savez comme il est soupe au lait).
Cher ami, il est temps de s’y mettre. Comme vous savez, dans ce bas monde, rien n’est gratuit.
Veuillez agréer, cher ami, …
PS : Sarah Knafo m’a aimablement envoyé son livre (nous étions dans la même promo à l’ENA) : un brin excessif, il comporte quelques erreurs, mais elle a le mérite de dire des vérités.
289
Le Premier ministre a donc sollicité pour avis le Conseil d’Etat sur son projet innovant de mécénat-forcé-mais-pas-trop. On espère que les magistrats rappelleront à Sébastien Lecornu (et à Philippe Aghion) quelques principes fiscaux fondamentaux de notre démocratie :
que l’impôt est, dans la définition officielle du ministère de l’Economie et des Finances, « un versement obligatoire et sans contrepartie aux administrations publiques » ;
que c’est cet impôt, voté par les représentants du peuple, qui finance les politiques publiques votées par les représentants du peuple ;
que l’impôt « doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leur faculté », selon la Déclaration des droits de l’homme du citoyen de 1789 ;
Qu’en tous les cas, un peuple et son Etat, même fauché, ne demandent pas l’aumône. Et surtout pas aux plus fortunés qui jouent les grands patriotes en brandissant la menace de l’exil fiscal et en utilisant tous les moyens possibles et imaginables pour contribuer le moins possible au financement des besoins du pays.
290
Il est temps, pour ceux qui nous gouvernent, de relire une bonne histoire de la Révolution française, et des mois qui l’ont précédée - les lycéens mobilisés, eux, en ont des souvenirs plus frais.
En attendant, on leur rappellera quelques faits éclairants :
que la France des années 1780 était confrontée à une crise inédite de ses finances publiques ;
que la dette de l’Etat a explosé en raison des dépenses militaires (destinées à soutenir la guerre d’Indépendance américaine) ;
qu’une série de crises climatiques a conduit à une récolte catastrophique (1788), et une augmentation en flèche du principal poste de consommation des Français : le pain ;
que le pays a connu un effondrement de son industrie manufacturière sous l’effet de la mise un place d’un traité de libre-échange (avec l’Angleterre) ;
que la noblesse (et l’Eglise) était, dans les faits, exemptée des principaux impôts.
Comparaison n’est pas raison, mais on conviendra que cette description a quelques « airs de famille » avec l’époque que nous traversons - où le prix de essence a remplacé celui du pain, et la canicule le gel…
291
Quelques semaines après la prise de La Bastille, Mirabeau n’eut pas peur des mots lorsqu’il s’adressa dans ces termes à l’Assemblée nationale : « Deux siècles de déprédations et de brigandage ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir. La dette publique a été le germe de notre liberté. » On ne saurait mieux formuler cette petite leçon de l’Histoire.
Notes
Le projet du Premier ministre est exposé dans un article de Marc Vignaud, « Mécénat forcé : Lecornu va consulter le Conseil d’Etat, L’Opinion, 5 octobre 2026.
L’histoire économique de la France de Charles Serfaty (Passés composés, 2024) propose une description synthétique de la situation économique et financière du Royaume à la veille de la Révolution (chapitre 7).
26.09.2026 à 08:15
Hugues Jallon
267
A la fin de cet été, la cheffe du Rassemblement national promet aux Français la pénalisation du « voile islamiste dans l’espace public ». Deux jours plus tard, l’un de ses lieutenants défend le projet en osant une curieuse comparaison, affirmant sur un plateau télé que « s’il y a des femmes qui portent le voile alors qu’il est interdit, elles auront une amende », au même titre que « les gens qui ne mettent pas de ceinture de sécurité » en voiture.
La déclaration n’a pas manqué de faire réagir tout le landernau politique qui s’est élevé contre une mesure qui constituerait une atteinte flagrante à la liberté religieuse garantie par la Constitution et les principes fondamentaux de la République. Même Bruno Retailleau, passé professionnel dans l’art de jouer la partition de l’extrême droite en la baissant d’un ton, s’est retrouvé à défendre l’état de droit, qu’il avait pourtant jugé « ni intangible, ni sacré ». Sans se prononcer sur le fond, il a vertement dénoncé des « populistes » qui « trahiront leurs promesses parce qu’ils savent parfaitement que c’est inapplicable ». Les représentants du Rassemblement national n’ont eu aucune peine à contrer l’argument en avançant, comme pour la mise en oeuvre de la « priorité nationale », la solution magique de la révision constitutionnelle par la voie du référendum.
268
Une fois n’est pas coutume, on ne peut que louer cette réaction unanime à l’offensive programmée de l’extrême droite contre une liberté fondamentale. A condition de rappeler qu’en mai 2021, le candidat à la primaire de la droite Michel Barnier s’était engagé sur RTL à « réaffirmer clairement que les signes religieux ne peuvent pas entrer dans l’espace public ». De rappeler aussi qu’en 2016 l’ancien Président Sarkozy, qui tentait un come back lors de la primaire française de la droite et du centre, avait imaginé une loi interdisant totalement le port du voile islamique dans l’espace public - mais pas les autres signes religieux. Il avait chargé alors Guillaume Larrivé de travailler à l’élaboration d’un texte. Confronté à l’épineuse question des obstacles constitutionnels à une telle mesure, l’énarque et conseiller d’Etat n’avait rien trouvé de mieux que de s’appuyer sur une jurisprudence ancienne sur l’interdiction… des lancers de nains. Le projet a fait long feu, et le député LR de l’Yonne a fait du chemin depuis : courageusement parti en guerre contre les « immigrationnistes », il est l’auteur de la punchline que Bruno Retailleau a repris à son compte : « L’immigration n’est plus, aujourd’hui, une chance pour la France. »
269
Quelques jours après la sortie de Marine Le Pen, un éditorial du Monde a justement relevé que « cibler de cette manière les femmes musulmanes révèle à quel point le Rassemblement national reste enfermé dans ses obsessions, quoi qu’il advienne focalisé sur ses boucs émissaires ». Mais ainsi formulée, l’analyse était un peu courte : en réalité, la question du voile porté par les femmes musulmanes dans notre pays est une obsession partagée de très longue date par la quasi-totalité du spectre politique, intellectuel et médiatique français.
270
Nombre de jeunes lecteurs et lectrices de cette lettre n’étaient pas nées pour assister à la toute première saison de la série « Enlève ton voile », dont le lancement a eu lieu il y a… trente-sept ans.
Au mois de septembre 1989, en pleine rentrée des classes, trois élèves portant le foulard sont exclues du collège de Creil, inspirant des décisions du même type dans d’autres établissements du pays. Les esprits s’échauffent. Des tribunes sont publiées, dont la plus fameuse, « Foulard islamique : “Profs, ne capitulons pas !” », entend prendre toute la mesure de l’événement : « L’avenir dira si l’année du Bicentenaire aura vu le Munich de l’école républicain. » De fait, l’affaire de Creil ne débarque pas tout à fait par hasard : la France vient de commémorer l’anniversaire de la Révolution française. Commémoration assez paradoxale, puisque nombre d’historiens et intellectuels sont venus sur les plateaux de télévision claironner que la Révolution était « terminée » (enfin), et que d’autres - comme Alain Finkielkraut ou Régis Debray - ont commencé à célébrer toutes les vertus de la République, et l’une de ses valeurs cardinales, la laïcité.
Après un avis du Conseil d’Etat et une circulaire du ministre de l’Education nationale François Bayrou en 1994, on pensait alors que l’histoire de Creil n’aurait pas de suite et que la situation de quelques centaines de gamines voilées se règlerait à l’amiable dans le dialogue et la concertation. Bref, qu’on n’en ferait plus une affaire, et qu’on passerait à autre chose.
271
Il a fallu attendre 2003 pour assister à la seconde saison, la plus longue et la plus spectaculaire, qui a conduit de l’exclusion de deux soeurs dans un lycée d’Aubervilliers à la création de la Commission Stasi et, enfin, à la loi de 2004 interdisant les signes religieux dans les écoles publiques.
Celles et ceux qui n’étaient pas nées ont du mal à mesurer aujourd’hui la place que cette nouvelle affaire de voile a occupé alors dans l’espace public pendant des mois et des mois : des centaines de tribunes, de pétitions et de prises de position, des dizaines de couvertures de magazines consacrés au thème de la laïcité et du voile. Pendant l’année 2003, « au total, 1 284 articles ont été publiés dans les trois principaux quotidiens (Le Monde, Libération, Le Figaro), soit, en moyenne, plus d’un article par jour et par journal », rapporte un livre consacré à cette histoire. Pendant des mois et des mois, la France s’écharpe sur la signification du voile, sa taille, sa couleur et sa longueur, sur son nom (« voile », « foulard », « hijab », « tchador »), on devient incollable sur les subtilités du droit islamique et les interprétations du Coran, on spécule sans fin sur l’oppression et la liberté des jeunes femmes qui portent le voile (sans beaucoup leur demander leur avis), on discute à propos de tous les courants de l’islam et leur appartenance avérée à l’islamisme. On se déchire aussi sur le sens philosophique, historique, juridique, de la laïcité et de la loi de 1905, sur la liberté d’expression religieuse et sur ses limites, sur la République et ses valeurs, superposables ou non avec celles de la démocratie.
Tout ça se déroule sous les yeux sidérés de voisins européens qui n’imaginaient pas qu’on puisse faire toute une affaire d’un bout de tissu - il suffit d’aller en Grande-Bretagne, qui n’est pas la pire des démocraties, pour constater que des enseignantes et proviseures musulmanes peuvent porter un voile et des policiers sikhs un turban sans que ça ne choque absolument personne.
272
On aurait pu penser que le vote de la loi de 2004 aurait fermé le ban, et mis un point final à cette histoire de voile musulman qui avait commencé quinze ans plus tôt. On pouvait se dire aussi que de si longs débats auraient (paradoxalement) ouvert la voie à une forme de reconnaissance symbolique de la seconde religion du pays. Après tout, de l’islam on avait jamais autant parlé. Mais c’était sans compter sur la lente diffusion d’un discours sur l’« incompatibilité » de l’islam avec les valeurs de la République. Et nombre de responsables politiques engagés dans le combat contre l’obscurantisme religieux se sont découverts, pour l’occasion, radicalement féministes, alors qu’on ne les entendait guère sur le sujet dans les années précédentes.
Il faut aussi rappeler que 2003, c’est l’année de la fondation du Mouvement républicain et citoyen (MRC) par l’ancien socialiste Jean-Pierre Chevènement qui incarne alors l’avant-garde politique de ce républicanisme new look portant en étendard la laïcité et la défense de la singularité nationale-républicaine de la France. Et nombre d’intellectuels et éditorialistes aujourd’hui en vue, ont alors participé à cette « mère de toutes les batailles » contre le voile à l’école et le multiculturalisme libéral (qu’on appelait pas encore « wokisme ») en vogue dans les démocraties anglo-saxonnes. La République était bien de retour.
Si le MRC n’a jamais décollé, on peut dire de ses idées qu’elles se sont très largement diffusées dans le paysage politique, à gauche comme à droite. Jusque et surtout dans les rangs de l’extrême droite qui a bien compris que la laïcité pouvait commodément rhabiller son racisme anti-arabe en une plus républicaine islamophobie. Et le Printemps républicain, né dans les rangs de la gauche, s’est rendu célèbre pour avoir promu et imposé le sentiment d’« insécurité culturelle » que l’islam et les musulmans auraient créé dans la société et l’opinion françaises.
Forts de leur succès, les show runners de la laïcité ont poussé à la réalisation d’une suite. Et les saisons suivantes se sont enchaînées.
273
A partir de 2006, les débats et polémiques se succèdent à propos des mères de famille voilées accompagnatrices de sorties scolaires. La circulaire Chatel de 2012 décide l’interdiction, mais le Conseil d’Etat l’invalide. La question revient régulièrement dans le débat public et, treize ans plus tard, en janvier 2025, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau s’exprime en faveur de l’interdiction de « cet étendard de l’islamisme » sur le chemin de la piscine.
274
En 2008, le licenciement d’une salariée voilée par la crèche privée Baby Loup ouvre une saison de quelques années, jusqu’à un arrêt de la Cour de Cassation qui annule le licenciement en 2014. Des propositions de loi se succèdent pour contrer la jurisprudence - ce qui est chose faite dans un article voté de la Loi travail de 2016 qui autorise les règlements intérieurs des entreprises privées à imposer des restrictions, sous certaines conditions, à « la manifestation des convictions des salariés ».
275
Le cas du voile intégral est unanimement réglé en un an avec la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public (facilitant, au passage, le fonctionnement des logiciels de reconnaissance faciale).
276
En 2013, c’est à l’Université que resurgit la question du port du voile à la suite de plusieurs incidents à la Sorbonne et ailleurs. L’Observatoire de la laïcité préconise l’adoption d’une loi interdisant le voile « dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche ». Dans les trois années qui suivent, Manuel Valls, Eric Ciotti et d’autres se montrent favorables à l’initiative, mais elle n’est finalement pas mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.
277
Après l’Université, c’est au tour du sport, à partir de 2016. Plusieurs dizaines d’arrêtés municipaux interdisent le burkini dans des piscines ou sur des plages. Les juridictions administratives prennent des décisions contradictoires. Six ans plus tard, en 2022, la ville de Grenoble autorise les maillots couvrants dans les piscines. Le tribunal administratif, saisi par le Préfet de l’Isère, suspend l’exécution du nouveau règlement et le Conseil d’État confirme cette suspension.
278
En 2021, dans l’Hérault, une candidate macroniste apparaît voilée sur une affiche de campagne. L’investiture lui est finalement retirée. La députée Aurore Bergé déclare : « Ce qui n’est pas souhaitable, c’est que ceux qui aspirent à devenir des élus de la République se présentent sous une bannière qui est celle de l’appartenance d’une communauté religieuse. »
279
Un an plus tard, en août 2022, une note du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation évoque la difficulté des chefs d’établissement confronté au port d’abaya ou de robes ou jupes longues, assimilées à des tenues musulmanes dans les écoles. Un an plus tard, à la veille de la rentrée des classes, le ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal annonce sa décision « qu’on ne pourrait plus porter l’abaya à l’école ». La décision est validée par le Conseil d’Etat.
280
En 2024, retour au sport, cette fois pour les compétitions sportives. « Il faut interdire le voile dans les compétitions sportives, c’est une évidence », déclare le ministre de la Justice Gérald Darmanin, jugeant que ce n’est pas une « tradition française ». Le Sénat adopte, le 18 février 2025, une proposition de loi de la droite pour interdire le port de signes religieux, et notamment le voile, dans l’ensemble des compétitions sportives professionnelles et amateurs.
281
Huit mois plus tard, en novembre 2025, Laurent Wauquiez est dépité par sa défaite face à Bruno Retailleau à la primaire du parti Les Républicains. Est-ce pour cette raison qu’il propose une proposition de loi d’interdiction du voile dans l’espace public, mais seulement pour les mineures ? Même le ministre de l’Intérieur (et des Cultes) Laurent Nunez, peu suspect de « wokisme », sort du bois pour juger la proposition « très stigmatisante vis-à-vis de nos compatriotes musulmans qui peuvent se sentir blessés ».
282
En réalité, la sortie de Laurent Wauquiez fait suite à une polémique qui s’est déroulé à l’Assemblée nationale deux semaines plus tôt. Le 5 novembre, le député centriste Marc Fresnau organise une visite du Palais-Bourbon pour des élèves d’établissements scolaires de sa circonscription. L’ancien ministre ne se doute que sa petite initiative destinée à ce que « chaque enfant puisse s’approprier nos valeurs » va ajouter un nouvel épisode à la série sur le port du foulard en République.
Les quatre jeunes filles musulmanes voilées assises dans les tribunes de l’hémicycle sont repérées (et photographiées) par un député Rassemblement national qui parle d’« infâme provocation ». « Comment une telle provocation islamiste peut-elle être tolérée par la présidente de l’Assemblée nationale ? », demande un autre élu du parti d’extrême droite.
Ce n’est pas la première polémique du genre à l’Assemblée nationale. En septembre 2020, l’audition de la vice-présidente (masquée et) voilée du syndicat étudiant l’UNEF, lors d’une commission d’enquête sur les effets de la crise du Covid-19 sur la jeunesse (masquée), avait provoqué la sortie de députés LR et macronistes. L’un deux (LR) a ainsi refusé de « cautionner cette image de la représentation nationale restée silencieuse et masquée face à cet acte politique communautariste délibéré ».
Quelques mois plus tôt, une autre assemblée, celle du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, avait résonné d’invectives lorsque des élus RN ont quitté la salle après avoir exigé en vain d’une accompagnatrice scolaire assistant aux débats (dans le cadre d’une opération civique, « Ma République et moi ») qu’elle retire son voile.
A l’éprouvante et interminable discussion budgétaire, les députés ont donc peut-être ajouté quelques sessions animées sur les articles du règlement de l’Assemblée nationale. L’interdiction des signes religieux dans l’hémicycle s’étendra-t-elle à l’espace autour de l’hémicycle, c’est-à-dire dans les commissions (article 9) et dans les tribunes (article 8) où le public doit se tenir « assis, découvert et en silence » ? On imagine en tout cas des discussions passionnées sur le sens du mot « découvert » (qui, pour une fois, ne concernerait pas le budget de l’Etat).
283
Un mois après l’affaire de l’Assemblée et la proposition de Laurent Wauquiez, on apprend par voie de presse qu’une infirmière de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière conteste devant la justice son licenciement et sa révocation de la fonction publique pour avoir refusé d’ôter son calot chirurgical. « L’AP-HP lui a reproché de porter ce couvre-chef pour des raisons qui relèvent de ses supposées convictions religieuses » et jugeait « qu’il portait atteinte au principe de neutralité des services publics ».
284
On l’a compris : trente-sept ans après son démarrage, le feuilleton du foulard et autres signes religieux musulmans est sans doute loin de se terminer. Constamment réchauffé par nombre de responsables politiques, d’éditorialistes, d’intellectuels, il a joué son rôle pour faire évoluer vers l’extrême droite l’opinion publique année après année. Il n’est pas pour rien dans l’expression devenue commune de la détestation des musulmans et de tout ce qui pourrait rendre visible la seconde religion de France. Dans notre pays, un bon musulman est avant tout un musulman qu’on ne voit pas (et qu’on n’entend pas).
A la défense de la laïcité se sont progressivement ajoutées des considérations de plus en plus sécuritaires - les sanglants attentats islamistes des années 2015 ont laissé des traumatismes durables, mais aussi des traces politiques et des opportunités d’instrumentalisation. Mais, avec le recul, il peut sembler quelque peu curieux que la lutte contre la radicalisation islamiste en France ait aussi pris constamment pour cible celles qui en étaient les premières victimes dans le monde, à savoir les (jeunes) femmes. Après tout, le fascisme islamiste, en France et ailleurs, était une affaire de sales types barbus.
285
Parmi les passionnés de cette succession d’affaires, il y a sans doute encore des républicains qui défendent sincèrement la laïcité. Pour d’autres agités, tels Caroline Fourest ou Manuel Valls, on est nettement moins sûr. A bon compte, ils peuvent s’en prendre aujourd’hui vigoureusement au projet de la cheffe du Rassemblement national d’interdire le voile dans l’espace public. Mais il faudrait leur demander pourquoi ces bonnes consciences de gauche n’ont pas vu que le feuilleton « Enlève ton voile » a attisé un racisme anti-musulman qui a fini par dire clairement son nom ; pourquoi elles ont participé, trois décennies durant, à cette opération de surenchère continue au service d’une croisade xénophobe qui n’était pas officiellement la leur. Il faudrait leur demander pourquoi ces bonnes consciences n’ont pas vu que cette histoire de voile était finalement un peu trop longue, qu’elle tournait trop à l’obsession nationale pour ne pas paraître louche. Et s’il n’est pas temps de foutre la paix à ces jeunes - et moins jeunes - femmes voilées qui ne méritaient pas une telle attention pendant près de quarante ans.
Notes
Le projet d’interdiction du voile de N. Sarkozy est raconté ici.
Les statistiques sur la presse et le voile sont issues du livre de Pierre Tevanian, Voile médiatique : Un faux débat : « l’affaire du foulard islamique », Liber, Paris, 2005.
Sur l’affaire de l’AP-HP, on peut lire cet article de Mediapart.
04.09.2026 à 08:35
Hugues Jallon
« Enfants. Affecter pour eux une tendresse lyrique quand il y a du monde. » (Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues)
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La lecture des programmes politiques est toujours un exercice un peu pénible. Ils sont souvent écrits avec une centaine de mots qui sont à peu près toujours les mêmes, quand on ne soupçonne pas leurs auteurs d’avoir eu recours à deux ou trois chatbots pour leur faciliter le travail. Les nombreuses mesures annoncées sont bien rangées dans des cases aux mots d’ordre ronflants sur le destin tout tracé pour « le premier peuple de l’Univers » - ainsi que Gustave Flaubert nommait « les Français » dans son Dictionnaire des idées reçues.
259
Le programme d’Edouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027, n’échappe pas à loi du genre. A sa lecture, les lignes défilent, les paragraphes s’enchaînent, le regard glisse que rien n’accroche vraiment. Sinon qu’on y retrouve sans surprise les fonds de sauce calcinés du macronisme : « Libérer l’économie française, protéger le marché européen, tenir nos comptes », « Libérer nos entreprises du poids des impôts et de la bureaucratie » et autres impératifs du même acabit.
Sans surprise non plus, le texte adresse des signaux clairs aux électeurs du Rassemblement national, en proposant de « restreindre l’immigration familiale » ou de réduire (encore) le droit d’asile. Le candidat a ajouté sa touche personnelle au « rétablissement de l’autorité » en prévoyant de « donner un pouvoir de sanction pénale aux maires afin qu’ils puissent réprimer les petites infractions » - autrement dit : de transformer 35 000 édiles en autant de petits shérifs régnant sur les habitants de leur commune. On a compris : Edouard Philippe ne se contente plus de marcher sur les platebandes de l’extrême droite, il y donne déjà des leçons de jardinage - comme ses concurrents Gabriel Attal ou Bruno Retailleau. Et la lecture de son programme convaincrait un élève de cinquième qu’Edouard Philippe n’est pas le candidat centriste des « modérés » et des « gens raisonnables » qu’il prétend être.
260
Il est évidemment beaucoup question de la France dans le programme d’Edouard Philippe, une France « plus sûre », « plus prospère », « plus conquérante ». On y lit les obsessions traditionnelles de la droite pro-business : la dette du pays, en premier lieu. Pour y faire face, rien de plus simple que d’inscrire « dans la Constitution “une règle d’or de maîtrise des déficits”, destinée à ramener le déficit de plus de 5 % à 2 % du PIB en fin de quinquennat ». Ça ne coûte pas cher, et ça rappellera aux gouvernants le mot de Flaubert dans son Dictionnaire : « Budget. Jamais en équilibre. »
L’obsession pour le « produire plus » et pour l’« innover plus », sans oublier le « travailler plus » vient ensuite : il est toujours bon de rappeler à un peuple de fainéants qu’il est temps de mettre un coup de collier - sans obligation pour les employeurs de les payer plus. Et, au passage, de « mettre fin à l’open bar des arrêts de travail » - les travailleurs apprécieront la métaphore.
Quant aux entreprises, elles seront nettement mieux traitées et leurs perspectives sécurisées : le programme leur propose tout simplement « un moratoire normatif et fiscal : pas de nouvelle norme et de nouvel impôt sur le quinquennat ». Comme disait Flaubert dans son Dictionnaire, « Affaires (Les). Passent avant tout. »
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On n’est pas surpris que les mots « inégalité » et « pauvreté » soient absents de ce programme - on ne va reprocher à un candidat de droite d’avoir oublié un problème aussi secondaire. Mais, après dix ans de macronisme, un ancien Premier ministre peut aussi s’autoriser à présenter un projet pour la France sans une seule mention des mots « démocratie » et « République ». Quant à celle du « service public », elle concerne un vague « service public universel du soutien scolaire », où les IA prendront (évidemment) toute leur part.
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Si Edouard Philippe oublie quelques fondamentaux, il manifeste une attention extrêmement louable pour le sort de nos enfants. Son programme est même tout entier structuré par cette « obsession » - selon le mot du candidat Horizons : « Chaque grande décision sera regardée à cette lumière : préparons-nous leur avenir ou l’abîmons-nous ? »
Les affaires de pédophilie, dans les établissements scolaires et dans le périscolaire justifient des mesures fortes, à l’évidence nécessaires, pour accompagner la prise de conscience de la société. De la même manière, la lutte contre le « fléau du narcotrafic » appelle des propositions sécuritaires et pénales - plus ou moins discutables. Sans entrer dans le détail des nombreuses mesures proposées, on peut saluer le projet de « grande réforme du renseignement économique et financier pour mieux tracer les fonds et saisir les avoirs, physiques et numériques (cryptomonnaies) » des trafiquants de drogue. Le citoyens auraient peut-être préféré que le candidat ait une vue plus large sur la crypto dont l’Etat macroniste s’est fait l’ardent promoteur : une monnaie numérique qui, à l’évidence ne sert absolument à rien, sinon à développer un secteur financier interlope et mafieux (on en a parlé ici).
Sur la drogue, le candidat Philippe recommande d’« être intraitable avec les consommateurs : opérations “place nette” dans les boîtes de nuit et festivals, recouvrement forcé des amendes, y compris sur les prestations sociales. » On espère qu’il fera aussi régner l’ordre à l’Assemblée nationale et dans les ministères - une enquête récente a montré que les élus et ministres de la République ainsi que leurs collaborateurs étaient très loin d’être exemplaires sur le sujet. Quand on veut créer, comme le propose martialement Edouard Philippe, un « état d’urgence narco », il est utile de regarder dans son jardin avant de taper aux portefeuilles et aux allocations des teufeurs et des clubbeurs.
263
La pré-campagne récente a vu les candidats Philippe et Attal surenchérir sur la promesse d’augmenter les salaires des enseignants, parmi les moins bien payés d’Europe : + 20 % pour le premier, de 200 à 500 euros par mois pour le second - Raphaël Glucksmann est, de son côté, monté à 25%. A ce rythme, les profs finiront au mois de mai 2027 avec des promesses de salaires proche des cadres de chez Total…
Mais ce grand classique des années électorales ne doit pas faire illusion - et les syndicats enseignants ne s’en font pas. Pour Edouard Philippe, il s’agit ni plus ni moins que de « construire l’école du XXIe siècle, libre, performante et moderne » - et non plus égalitaire, émancipatrice et républicaine. Pour y parvenir, rien de mieux que de « faire des chefs d’établissements les véritables patrons de l’école : liberté d’adapter les méthodes et les horaires, d’imposer l’uniforme, de fixer les règles de discipline, de choisir et d’évaluer les enseignants ». Autrement dit, de transformer 48 000 directeurs d’école (et 4000 proviseurs de collèges et lycées) en autant de petits entrepreneurs qui se livreront une concurrence féroce - pour le plus grand profit des élèves et de leurs parents.
(Puisque les violences commises sur les enfants concernent tant Edouard Philippe, on pourrait lui suggérer au passage une petite réforme de l’école « libre ». Surtout quand on sait depuis le fameux rapport de la Civise que les violences sexuelles ont été « commises dans le cadre de l’Église catholique significativement plus que dans les autres sphères de socialisation que sont l’école publique, les clubs de sport, les colonies de vacances ou les structures d’activités culturelles ».)
264
On ne commentera pas ici toutes les mesures proposées par Edouard Philippe pour offrir un paradis à nos enfants, mais il est possible de dessiner le portrait du pays qu’il imagine pour eux :
Un pays où l’IA sera à peu près partout, où une masse de jobs vont disparaître, mais où le futur Président Philippe a prévu « un droit à la reconversion pour les métiers menacés ». Un droit, ça ne coûte pas très cher, non plus. Et, comme il faut faire des économies pour respecter la « règle d’or » budgétaire, le futur Président a prévu de réduire la durée de l’allocation chômage. Les salariés des « métiers menacés » sont prévenus : il faudra donc très vite se reconvertir.
Un pays où l’agriculture productiviste-exportatrice-polluante restera un motif de fierté nationale, où son développement primera de facto sur le respect de l’environnement (“inscription du développement agricole dans la Charte de l’environnement”) et où nos enfants continueront de bouffer des pesticides et de boire de l’eau au bon goût de polluant éternel (les fameux PFAS). Laurent Duplomb, l’auteur de la fameuse loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » ferait, à ce titre, un très bon ministre en charge de l’Agriculture et de l’Ecologie de la future administration Philippe.
Un pays où on devra travailler plus longtemps (malgré l’IA) et où les retraites commenceront d’être financées par la capitalisation, une épargne qui sera mobilisée (sans surprise) pour « financer nos champions technologiques » - et manifestement pas pour aider ceux qui paieront au prix fort le déploiement massif de l’IA soutenue et promue par l’Etat.
Un pays où les « normes » pesant sur le business seront réduites, l’Etat « simplifié », certaines agences « privatisée » - l’Office français de la biodiversité figurera sans doute en haut de la pile du futur ministre de l’Agriculture et de l’Ecologie. Il s’agira aussi de « simplifier le cadre juridique européen applicable à l’IA, sans renoncer à une régulation éthique et protectrice des enfants » - le genre de phrase dont tout le monde comprend le véritable sens.
Un pays dont les dirigeants auront courageusement relevé le défi de l’ “adaptation” au changement climatique en mettant en oeuvre une « écologie à impact », grâce à des ingénieurs en nombre (« massifier la production d’ingénieurs, de 40 000 à 100 000 par an en cinq ans ») qui trouveront des solutions technologiques au problème, par exemple « la capture de carbone pour limiter l’ampleur du réchauffement ». Un vrai changement de logiciel…
Un pays où, en plus de la climatisation généralisée, le président Philippe aura lancé un grand « plan baignade national pour rendre baignables toutes nos rivières et rénover nos piscines ». Nous voilà rassurés : le peuple français pourra se mettre tranquillement à l’eau pour contempler autour de lui les arbres aux feuilles roussies par les canicules à répétition.
265
L’article 28 de la Constitution de 1793 comportait une phrase qui devrait inspirer tout candidat qui se préoccupe vraiment de l’avenir de nos enfants : « Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. » En vertu de ce mot d’ordre, l’équipe d’Edouard Philippe en charge du projet aurait pu imaginer, par exemple, d’abaisser la majorité électorale à 15 ou 16 ans. Voilà qui aurait fait sens pour un vrai candidat des enfants : 1,5 millions d’électeurs de plus, autant de jeunes citoyens concernés par l’avenir de la planète et de leur futur métier. Mais un conseiller avisé a dû se dire qu’une telle mesure amputerait très sérieusement les chances de réélection d’un futur Président qui n’a promis à la jeunesse qu’un interminable cauchemar.
266
Lorsqu’il était Premier ministre, Edouard Philippe s’autorisait à monter le son à Matignon, pour écouter quelques grands tubes de ses groupes et artistes favoris : Dire Straits, Bob Dylan, ou Leonard Cohen.
Pink Floyd aussi.
La campagne ne fait que commencer, et il est encore temps pour lui de réécouter leur album mythique, The Wall. Et de méditer sa plus célèbre injonction : « Leave the kids alone. »
C’est ça, Edouard, fous la paix à nos gosses.
Notes
Le programme d’Edouard Philippe est disponible à cette adresse.
Sur la consommation de drogue au Parlement et dans les ministères, voir notamment cet article sur le site de France Info.
Le rapport de la Civise est consultable à cette adresse.
14.07.2026 à 09:06
Hugues Jallon
252
Jusqu’à peu, le vice-président de l’Assemblée nationale Christophe Blanchet n’a guère fait parler de lui dans l’Hémicycle. Lors de son premier mandat, le député macroniste du Calvados était brièvement sorti de l’anonymat pour demander la réouverture rapide des discothèques à l’issue de la phase de déconfinement post-COVID - il n’y a pas de petits combats et les Français méritaient bien de s’amuser un peu.
Il faut dire que l’élu connaît bien le milieu de la nuit. Pendant soixante ans, sa famille a régné sans partage sur les casinos de Ouistreham, de Cabourg, de Houlgate et de Saint-Malo, ainsi que sur nombre de bars et de boîtes de nuit à Caen. Le député est toujours propriétaire de quatre établissements placés en gérance avec son frère cadet qui fut un temps président du Syndicat des discothèques de Basse-Normandie. Mais l’homme a d’autres passions. On apprend ainsi qu’en février 2025, il a été nommé co-président du groupe d’études « Chasse et Pêche » à l’Assemblée nationale, et vice-président du groupe « Cheval » (dont on ignorait l’existence).
Mais surtout, l’ancien roi de la fête est officier de réserve de la gendarmerie, médaillé de la Défense nationale, et a effectué son service militaire dans une division parachutiste à Toulouse. Ardent promoteur de l’« esprit de défense », il a pris l’initiative de faire adopter en mars dernier une proposition de loi « visant à renforcer l’enseignement de la défense nationale dans le cadre du parcours de citoyenneté ». Elle prévoit « la création d’un cours structuré et obligatoire de défense globale, intégré à l’emploi du temps scolaire et articulé avec le parcours de citoyenneté (enseignement, recensement, journée défense et citoyenneté) ». Comme l’explique le député Blanchet à la radio, « il faut recréer un esprit de défense en France et cet esprit de défense, il est dans les mots, et je ne le vois pas institué dans l’ADN de chaque français. » Et ça doit commencer au collège, dès la sixième.
253
En réalité, si elle est définitivement adoptée, la loi Blanchet ajoutera une nouvelle couche à l’empilement de partenariats entre le ministère de l’Education nationale et celui des Armées depuis vingt ans, un maquis impénétrable de dizaines de dispositifs où il n’est pas simple de s’y retrouver : des « classes de défense et de sécurité globale », au guide pour « acculturer les jeunes à la défense », en passant par les « journées sport-armée-jeunesse », les « prix armée-jeunesse » et autres « Bulles de mémoire ». Conférences, mallettes pédagogiques, visites de sous-marins et de bases militaires, escape games, etc. C’est ainsi que, sur le site internet de l’armée de Terre, on peut voir une vidéo où des gosses en treillis font leur muscles en soulevant des pierres au dessus de leur tête et apprennent quelques rudiments de close-combat.
Il est impossible, de l’aveu même des syndicats enseignants, d’avoir une vue d’ensemble, précise et complète, de toutes ces initiatives aussi mal rangées qu’une armée en déroute. Et il a fallu des témoignages de parents et d’enseignants pour apprendre comment des soldats d’infanterie ont eu la bonne idée d’animer un stand de tir au laser dans une kermesse de collège ; comment des collégiens équipés de casques, matraques, boucliers et protège-tibias ont pu simuler la répression d’une manifestation de « militants violents » ; comment des lycéens transformés en matons ont blessé leurs petits camarades à qui il revenait de jouer le rôle de détenus récalcitrants…
On le sait, les membres de l’institution militaire ne sont pas toujours réputés pour leur progressisme. Le 29 juin dernier, une lettre ouverte adressée au recteur de l’Académie de Créteil rapporte les propos d’officiers en charge de la formation d’enseignants stagiaires en Histoire-Géographie dans le cadre d’une session « Éducation à la défense » sur le site du mont Valérien. On imagine la tête des futurs profs écoutant un gradé professer : « Je ne suis pas woke, moi, je suis dans le réel, et un enfant, c’est un papa et une maman, donc les femmes ne pouvaient pas aller au front pour continuer de faire des enfants ». Et les stagiaires de recevoir une bonne leçon d’Histoire sur « nos départements d’Algérie », la « pacification du Maroc » (une guerre de conquête qui n’a rien eu de pacifique), comme sur l’invasion de la France par les nazis : « Heureusement qu’il y avait l’armée d’armistice pour signer l’armistice en juin 40. » Du meilleur effet dans les murs du mont Valérien où nombre de résistants sont tombés sous les balles nazies.
Les jeunes enseignants ont dû se dire que les représentants de la Grande Muette ont vraiment toutes les raisons de devoir la fermer.
254
On se souvient qu’il y a près de dix ans, en 2018, l’idée brillante est venue au rectorat de Créteil de nommer un gendarme proviseur adjoint du lycée Maurice-Utrillo, à Stains, un ancien chef d’escadron « dont le passé professionnel en matière de sécurité est une plus-value ». La même année, quarante chefs d’établissement de collèges et lycées de l’académie de Versailles ont été enrôlés pour un « stage de gestion de crise » dans un camp militaire. Et les voilà à ramper en treillis, à fabriquer des brancards et à enchaîner course à pieds et séries de pompes. Une initiative du rectorat destinée à les pousser à « sortir de leur zone de confort » et à « souder les équipes ». Réunir le monde de l’entreprise et celui de l’armée dans un même projet pédagogique, il fallait oser. Ça en en dit long sur la vision de l’éducation et de ses missions portée par ceux qui nous dirigent.
En France, le lien armée-éducation est une histoire ancienne : l’école de Jules Ferry était aussi, dès ses origines, un projet de régénération nationale - avec, un temps, une bonne dose de formation militaire. Et il a fallu des décennies d’efforts et de combats pour que l’école commence à ressembler à autre chose qu’une caserne pour petits. Les enseignants ont dû - et doivent encore - rappeler aux politiques et aux représentants patronaux que l’éducation est avant tout un apprentissage des savoirs et de la liberté, pas l’antichambre d’une usine, d’une start-up ou d’un régiment d’infanterie.
255
Que l’armée et ses généraux veuillent « augmenter la surface de contact » avec la jeunesse et fassent la sortie des écoles et des universités pour recruter des « talents », on ne peut leur reprocher - c’est leur boulot de recruter des soldats. Comme ils sont dans leur rôle lorsqu’ils réclament de nouvelles armes et autres systèmes de défense sophistiqués. Mais on se demande ce qu’ils doivent penser de ces gouvernants et, surtout, du Président de la République qui mettent la « guerre » et le « réarmement » du pays à toutes les sauces : réarmement « moral », « civique », « industriel », « technologique », « démographique » et, bien entendu, « réarmement de l’école ».
Il faut dire que l’obsession militaire d’Emmanuel Macron ne date pas d’hier. C’est lui, un an après son élection, mais quatre ans avant le début de la guerre d’Ukraine, qui a décidé la mise en place de ce Service national universel - qui ressemblait davantage aux Chantiers de jeunesse du régime de Vichy - dont le coût extravagant a justifié son arrêt au bout de quelques années.
Mais surtout le jeune président, qui aime tant se faire tirer le portrait en boxeur, semble avoir un goût immodéré pour l’uniforme. Le 14 juillet 2017, à peine élu, il apparaît tout fier de parader sur les Champs-Elysées à bord d’une jeep de l’armée de Terre et aux côtés d’un général (il faut rappeler que la France est l’un des seuls pays du monde, avec la Russie, la Chine et la Corée du Nord, à organiser un défilé militaire le jour de sa fête nationale). Quelque temps plus tard, le jeune président se déguise en aviateur pour une conférence de presse « Top Gun » sur une base de l’armée de l’Air, puis se fait hélitreuiller à bord du sous-marin Le Terrible - en tenue de la Marine nationale, évidemment. Enfin, il n’a pas eu peur de se faire photographier à l’Elysée portant un sweat-shirt estampillé « CPA10 », le logo d’une unité des forces spéciales de l’armée de l’Air…
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Le 18 mars dernier, le Président Macron se déplace à Cherbourg pour annoncer le nom du futur porte-avion français. Le même jour, son compte Instagram publie un petit film de quelques secondes sobrement intitulé « France is wild ». Dans ce vidéo-clip sous amphétamine défilent à un rythme effréné : une vue aérienne du porte-avions Charles de Gaulle, le kiosque d’un sous-marin d’attaque surgissant des flots, une fusée Ariane embrasant son pas de tir, une scène de largage d’aide humanitaire (la France est « wild », mais généreuse), une paire d’astronautes hilares faisant des pirouettes en apesanteur, une batterie de missiles sol-air crachant leurs flammes, une Alpine Renault électrique roulant à fond sur une route côtière, des commandos d’élite en infrarouge dégringolant d’hélicos de combat, deux splendides tours de refroidissement de centrales nucléaires, un TGV lancé à pleine vitesse à travers la campagne française, et un escadron rugissant de Rafale escortant… l’avion présidentiel.
Les services de communication de l’Elysée ont précisé qu’il fallait traduire « France is wild » par « la France, c’est fou ». En effet, il valait mieux le préciser parce qu’en visionnant cette vidéo grotesque, on se dit que « délirant » « farfelu », voire « dingo », seraient une traduction plus proche de la vérité. Certes, la dissuasion est au coeur de la doctrine française de défense, et communiquer sur sa « puissance » fait certainement partie de la panoplie, en attendant la mise en service du nouveau porte-avions « France libre » (en 2038). Mais on ne peut s’empêcher de penser que tout ça n’est pas très sérieux.
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En réalité, ce plan marketing autour de l’« esprit de défense » est avant tout un projet managérial de militarisation psychique de la société. Il faut bien ça pour se donner les moyens de soumettre un pays auquel on ne vend rien d’autre qu’une fuite en avant vers le pire. En prime, il faudra supporter encore une année les fanfaronnades d’un Président matamore qui voit le monde comme une soirée déguisée.
Notes
Sur la proposition de loi Blanchet, voir cette synthèse de France Info.
La formation des proviseurs chez les gendarmes est racontée dans cet article du Parisien.
On peut visionner le vidéo-clip « France is wild » sur le compte Instagram d’Emmanuel Macron.
Merci à Khamta Ryam pour les informations sur les dispositifs armée-défense, et sur l’épisode du mont Valérien.
Le livre de Pierre Douillard-Lefèvre, Maudite soit la guerre, Divergences, 2025, contient de précieuses informations sur l’histoire française des liens armée-nation.
23.06.2026 à 07:47
Hugues Jallon
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L’édition 2026 du Festival de Cannes a fait le bruit qu’on sait, perturbée par les signataires bruyants et courageux d’une pétition anti-Bolloré qui dénonçait le « projet civilisationnel » du milliardaire d’extrême droite, propriétaire de Canal+ et grand argentier du cinéma français.
Le jour de l’ouverture du festival, une information passe quasiment inaperçue : on apprend qu’un entrepreneur proche du maire de Cannes David Lisnard s’apprête à financer une nouvelle revue : Civilisation. Le généreux mécène et futur directeur de la publication se nomme Bertrand Picard, un ancien de chez Rothschild devenu entrepreneur spécialisé dans « la construction de pelouses hybrides de haut niveau » (en français : pour les stades de foot).
Le roi du gazon est parvenu à rassembler un aréopage passablement hétéroclite, mais haut de gamme, autour d’un mot d’ordre pompeux : « Réveiller le monde libre ». Le manifeste de la revue Civilisation (au singulier, ça va de soi) tente d’éclairer ce slogan : « “Réveiller le monde libre”, c’est nous réveiller nous-mêmes du long sommeil dans lequel l’illusion de la fin de l’histoire nous a plongés. Civilisation rassemblera les libéraux et les conservateurs qui s’entendent sur ce point de départ. »
Tout un programme.
244
Assisté d’une ancienne du Point, grande fan du penseur anti-Lumières Edmund Burke (Laetitia Strauch-Bonart), l’entrepreneur a convaincu quelques figures du monde politique et intellectuel, ainsi que nombre de ses seconds couteaux de participer à l’aventure.
Au sein du comité éditorial et du comité scientifique, on trouve donc : un agrégé de philo et député européen LR qui intrigue à Bruxelles pour préparer l’union avec l’extrême droite (François-Xavier Bellamy) ; deux essayistes qui se sont trouvé une petite place dans la croisade à la mode contre le wokisme (Samuel Fitoussi et l’agrégé de philo Pierre-Henri Tavoillot) ; et un winner qui a parié sur le fabuleux destin politique de Bruno Lemaire, puis de François Fillon (Robin Rivaton).
Côté économie, la revue pourra compter sur le malheureux patron ultralibéral de l’Institut Montaigne (Philippe Manière), qui est encore persuadé que la France est aux mains de dangereux bolcheviques, ainsi que sur deux jeunes économistes (David Thesmar et Augustin Landier) qui furent un temps rémunérés par Uber pour faire la promo de la plateforme et de sa généreuse politique sociale. (A la veille de la crise des surprimes de 2008, ils avaient co-signé une tribune visionnaire dans Les Échos : « Le mégakrach n’aura pas lieu », où ils expliquaient que « le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est peut-être pas si grand qu’on ne le pense » - bien vu, les garçons.)
245
Comme on sait, le macronisme mène à tout, même au pire. Dans l’époque, nombre de vieux représentants de ce « bloc central » en perdition flottent comme des bouchons. Mais les plus jeunes - et les repentis - n’attendent pas pour préparer l’avenir, en toute discrétion. Certains sont prêts à tout pour se trouver une place dans l’époque.
On ne sera donc pas surpris de retrouver au sein de Civilisation quelques petits poissons égarés de la Macronie qui ont senti tourner le sens du courant : une ancienne conseillère presse de l’Elysée devenue « Chief Transformation Officer and Head of Business Development » chez Ellipses Group (Anastasia Colosimo) et un ancien conseiller com’ et speech writer d’Emmanuel Macron, parti s’installer en Arabie saoudite pour conseiller le prince MBS sur ses musées (Sylvain Fort).
Et pour faire moderne, il faut aussi compter dans les rangs de la revue des fanas du numérique, avec un ancien responsable de la campagne web de Nicolas Sarkozy (Nicolas Princen) et un jeune agrégé de lettres, doublé d’un geek (Raphaël Doan) tout fier d’avoir écrit avec ChatGPT une uchronie sur la chute de l’Empire romain. Egalement énarque, il a créé avec des amis une entreprise absurde pour mettre à la sauce IA du jour le culte de Bonaparte. (Il est toujours utile de rappeler que nos impôts sont supposés financer la formation les futurs hauts fonctionnaire de la République, pas les mises de fonds de futurs entrepreneurs de la tech.)
Enfin, pour faire artiste, ont répondu présent un producteur de musique à la dérive (Bertrand Burgalat) et une écrivaine franco-iranienne (Abnousse Shalmani), visiblement très en pointe dans le combat contre les excès du féminisme et de l’écologie.
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Mais Civilisation ouvre surtout la porte en (très) grand à des figures dont les liens avec l’extrême droite ne sont plus à prouver, telle Aziliz Le Corre, responsable des pages « opinions » du JDD, qui ne porte pas dans son coeur l’IVG et le mariage pour toutes et tous ; tel Thomas Le Sueur, directeur d’un Institut Thomas More financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin.
La revue s’est aussi offert le haut patronage de trois Académiciens : une philosophe catholique ultra-conservatrice, celle-là même qui avait invité le magnat de la Tech Peter Thiel à exprimer ses délires technofascistes sous la Coupole (Chantal Delsol) ; un autre philosophe catholique engagé dans la Manif pour tous (Rémi Brague) et artisan du renouveau conservateur ; et l’inénarrable Alain Finkielkraut qui ne cesse de donner raison à Renaud Camus et à Eric Zemmour sur les menaces qui pèsent sur l’identité et le peuple français. Il aura peut-être un jour l’honnêteté - et le courage - de dire qu’il est devenu un intellectuel d’extrême droite.
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« Les fascistes sont ignorants, ils ne lisent pas, ils lisent seulement les journaux, le pragmatisme est la base idéologique du fascisme, ils n’aiment pas la culture », écrivait Pasolini en 1974. Il n’est pas sûr qu’il avait complètement raison. Certes, l’extrême droite est entrée en guerre contre le monde de la culture (on en a parlé ici), et, si elle a des valeurs bien affirmées, son programme brille rarement par sa cohérence idéologique et politique. Cela dit, l’extrême droite - et l’extrême droite française en particulier - peut compter sur ses lettrés, ses hommes et femmes de culture et ses intellectuels, qui préfèrent toujours rester entre gens de bonne compagnie. Et de fait, la revue Civilisation, avec son comité éditorial rempli d’agrégés de lettres et de philosophie, d’énarques et d’Académiciens, n’a pas le mauvais goût d’afficher son affiliation à l’extrême droite politique, aujourd’hui massivement dominée par le Rassemblement national.
En effet, on imagine ce que ce beau monde doit penser du possible candidat RN à la présidentielle, ce jeune trentenaire sans diplôme né à Drancy qui a le mauvais goût de porter le prénom un peu trop « popu » de Jordan. Il y a peu de chances qu’on voie les membres de la rédaction de Civilisation débarquer un soir de Paris pour participer aux banquets du Canon français, ou qu’ils passent leurs vacances avec des personnages aussi vulgaires que Pascal Praux ou Cyril Hanouna…
Il n’empêche. Une partie des cercles de la bourgeoisie ultra-réactionnaire et leurs nouveaux amis libéraux semble bien décidés à se trouver un strapontin et participer au grand show de la fascisation en cours. Ils sont même décidés à en trouver un au plus près de la scène, en espérant un jour y monter. Et créer une petite boutique (une revue que pas grand-monde ne lira), ça permet de se fréquenter, de se rassembler, de discuter, de confronter ses idées et ses vues sur la France et le monde. Mao disait que la Révolution n’était pas un dîner de gala. La Réaction, elle, se construit au moment du dessert dans des déjeuners en ville.
Des revues comme Civilisation, ça sert surtout à laisser au feu de petites casseroles où se mitonnent des synthèses intellectuelles et des alliances politiques. Si ces dernières peuvent paraître bancales, voire baroques, il faut savoir rester pragmatique (comme dit Pasolini, le fascisme est un pragmatisme) : l’essentiel est de savoir à la fin, si ces synthèses peuvent fonctionner, et quel candidat elles pourraient servir.
248
« Réveiller le monde libre », donc, tel est l’objectif de la revue Civilisation. Et pour ce faire, « rassembler les libéraux et les conservateurs » au-delà de leurs divergences. Ce qui n’est pas une mince affaire quand on connaît l’histoire intellectuelle de ces deux traditions de pensée. Mais les auteurs du « manifeste » de la revue n’ont pas froid aux yeux et proclament : « Nous ne voyons pas de contradiction entre l’ordre et la liberté, l’attachement et l’autonomie, la société et l’individu, l’enracinement et l’émancipation, l’appartenance nationale et l’ouverture au monde, la tradition et l’innovation, l’ancien et le nouveau ».
A première vue, on pourrait y lire la énième resucée du fameux « en même temps » dont plus personne ne veut entendre parler. Mais le texte précise bien ensuite qu’il faut voir « le premier terme de chaque paire comme une des conditions de possibilité du second. » Autrement dit, l’ordre, l’attachement, l’enracinement l’appartenance nationale, la tradition et l’ancien, d’abord. D’ailleurs « si le macronisme a pu donner l’impression qu’il voulait défendre l’ordre et la liberté, il n’a réalisé ni l’un ni l’autre, en raison de sa dépendance envers la bureaucratie d’Etat et de son dédain pour les attachements “irrationnels” des gens ordinaires. »
Ces gens-là ont une conception bien à eux de la liberté. « La liberté : nous ne défendons pas une notion abstraite, mais un héritage historique – autrement dit, la liberté est le fruit de notre civilisation. Ainsi comprise, elle dépend d’institutions politiques et morales qui lui préexistent, l’encadrent et la limitent, et qui, partant, ne s’avèrent pas toujours “libérales”. » Aux « droits-de-l’hommistes » attachés à l’Etat de droit, le message adressé est clair.
Le combat pour la liberté et la civilisation est autrement plus exigeant : « Il n’y a pas de liberté sans souveraineté, mais il n’y en a pas non plus sans responsabilité quand il s’agit de défendre une nation occidentale réellement menacée d’extinction. » Où l’on retrouve la vieille rengaine remise au goût du jour du déclin de l’Occident qui a largement inspiré les régimes fascistes des années 1920 et 1930. Lors de la cérémonie en hommage à Charlie Kirk, Stephen Miller, le conseiller raciste de Donald Trump, avait dit la chose de façon plus musclée : « Vous n’avez aucune idée du dragon que vous avez réveillé. Vous n’avez aucune idée à quel point nous serons déterminés à sauver cette civilisation, à sauver l’Occident. »
249
En réalité, on comprend assez vite le sens de l’opération « Civilisation ». Elle consiste à construire discrètement une version française intello-chic de la synthèse trumpiste : l’alliance d’une vision probusines radicale et d’un projet nationaliste enraciné dans un passé chrétien. Au nom de la liberté, dont l’extrême droite a décidé de s’emparer (on en a parlé ici), Civilisation luttera notamment de toutes ses forces contre le « Socialisme » et son « illusoire égalité des conditions matérielles qui aboutit immanquablement au nivellement par le bas, et ce, toujours, au détriment des gens ordinaires. » Dans un monde où les ravages sociaux et écologiques d’un néolibéralisme hégémonique sont de plus en plus visibles, il se trouve donc des fous furieux pour penser qu’on n’est pas encore allé assez loin dans la défense de la liberté de tout saccager au nom du droit de s’enrichir.
250
La presse a raconté comment François-Xavier Bellamy s’est démené au Parlement européen pour construire une alliance entre la droite et l’extrême droite afin de faire adopter le règlement « Retour » durcissant une fois de plus la politique migratoire de l’Union. L’affaire a fait du bruit. Quelque peu absent de la scène publique française, le député LR a sans doute trouvé là l’opportunité de revenir dans la course et de peser dans la pré-campagne présidentielle - dans le sens qu’on imagine. Mais on se tromperait en voyant dans son « move » une simple opération tactique de communication. Proche des milieux catholiques traditionalistes, supporter fervent de la Manif pour tous, François-Xavier Bellamy fréquente depuis longtemps des proches de Marion Maréchal Le Pen avec laquelle il ne craint pas de s’afficher à déjeuner.
Sa présence au sein du comité éditorial de Civilisation ne surprend donc pas. De longue date, il défend l’alliance du conservatisme chrétien et d’un libéralisme pro-business, parfois au prix d’acrobaties rhétoriques, voire de raisonnements débiles. Dans un entretien accordé à la réactionnaire Revue des deux mondes en 2018, il déroulait son blabla sur la « transmission », l’« héritage » et la « tradition ». Mais, quand il s’agit de l’avenir, il ne pouvait s’empêcher de manifester son admiration béate pour le successful patron d’Apple : « Steve Jobs a dit combien son goût pour la calligraphie lui a donné l’intuition nécessaire au design et à la singularité de ses produits. La plus grande des innovations puise toujours dans sa rencontre avec ce qui a été mûri depuis longtemps. » Et de conclure doctement : « Il est nécessaire de puiser dans l’héritage d’une culture et d’une tradition pour faire face au monde qui se dessine. C’est d’ailleurs ce que font les créateurs de ce nouveau monde ! Par définition, ceux qui ont créé les grandes entreprises du numérique que nous connaissons n’avaient pas étudié les “humanités numériques” ou le code informatique à l’école ; mais ils avaient appris les mathématiques, c’est-à-dire qu’ils ont reçu des savoirs qui ont plusieurs millénaires d’ancienneté. » Connaître les mathématiques pour apprendre l’informatique : il fallait y penser.
On a connu des conservateurs un peu plus conséquents, qui ont au moins la lucidité de ne pas trop aimer le monde tel qu’il va, et de ne pas asservir la culture et la tradition à un monde du business clinquant et sans foi ni loi. François-Xavier Bellamy n’est pas de ce genre-là, et on attend le jour où il assènera avec le même aplomb qu’Elon Musk a trouvé dans le voyage d’Ulysse l’inspiration de ses délires martiens, que l’IA est un don de Dieu et que Jésus était le plus efficace des managers.
251
« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement », disait Flaubert. On pourrait ajouter : bêtement et servilement.
Notes
Davide Basso a révélé le lancement de la revue Civilisation dans La Lettre.
Le Manifeste de Civilisation est disponible sur le site de la revue.
A propos de François-Xavier Bellamy et ses intrigues au Parlement européen, voir l’article récent du Monde.
Sur ses liens anciens avec le monde catholique traditionaliste, voir l’enquête de Mediapart.
L’entretien de François-Xavier Bellamy avec La Revue des deux mondes est disponible à cette adresse.
07.06.2026 à 10:22
Hugues Jallon
236
(Scène imaginaire mais imaginable.)
Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.
- Bonjour Maxime, alors bien rentré de Cannes ?
- Bonjour Vincent, oui, avec un beau palmarès, vous avez vu ? Canal a décroché sept palmes sur neuf, dont la Palme d’or !
- Oui, oui, j’ai vu. Bravo. Et cette pétition, plus de 3000 signataires, ça commence à m’agacer… J’ai dû envoyer mon fiston essayer de calmer tout le monde. Ils commencent à m’emmerder avec leur histoire de « bataille culturelle », vos artistes…
- Ben, ils ont un peu peur, ce sont des artistes, comme vous dites…
- J’en parlais hier après avec l’abbé Grimaud, mon confesseur, qui me dit comme ça : “Vincent, allez-y maintenant, Grasset peut devenir une formidable machine à diffuser nos idées pour le pays, et Canal + aussi, nous n’avons que trop attendu…”
- Euh…
- Je peux vous dire qu’un bon curé, ça fait pas un bon patron… Parce qu’il croit vraiment que je vais trouver 300 écrivains catholiques et patriotes sous le sabot d’un cheval pour remplacer les auteurs Grasset ? Et que vous, Maxime, vous allez faire pareil avec Canal + ?
- Vincent, non, vous ne…
- Vous savez que j’ai ma petite boîte catho, celle qui a produit Sacré Coeur, vous voyez ce film ? Ben non, vous ne l’avez pas vu, et vous avez raison, ça ne vaut rien, et à part ce miracle, personne va voir ces navets… Je leur ai dit de monter le niveau, mais vous croyez que je vais réussir à convaincre Pierre Niney de jouer Saint-Paul et Jacques Audiard de nous tourner un biopic sur la Vierge Marie ? Allons…
- Euh… alors ?
- Ben, vous faites comme avant, qu’ils tournent leurs films, vos artistes. Epargnez-moi juste les personnages de trans et de prêtre pédophile…
- Bon…
- Au fait, Maxime, mon confesseur me dit de vous virer, maintenant que vous êtes devenu le grand censeur-en-chef (rires).
- Ah…
- Mais, rassurez-vous, comme il est écrit dans Mathieu, 9,13, « je prends plaisir à la miséricorde, pas aux sacrifices ». Bonne soirée, Maxime.
- Merci Vincent.
237
Les menaces que fait peser Vincent Bolloré sur le monde culturel ont franchi une étape de plus ces dernières semaines.
Le 15 avril dernier, le limogeage brutal d’Olivier Nora sonne comme une décision de « reprise en main » des éditions Grasset dont le patron s’est vu imposer la publication du dernier livre de Boualem Sansal. Un écrivain qui ne fait pas mystère de ses liens avec l’extrême droite la plus radicale et de sa proximité avec le propriétaire tout-puissant du groupe Hachette. Suite à cette décision, plusieurs centaines d’auteurs Grasset décident de quitter leur maison et manifestent publiquement leur refus d’être « les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias ».
Un mois plus tard, plusieurs centaines de professionnels du cinéma rendent publique la pétition « Zapper Bolloré » qui alerte sur le risque de « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». On ne peut pas dire que le milieu du cinéma réuni à Cannes ait alors témoigné d’une très grande solidarité avec les signataires du texte, arguant du « professionnalisme » et de « l’indépendance » éditoriale des équipes de Canal + (on en a parlé ici), une chaîne qui tient une bonne partie des cordons de la bourses du cinéma français. Les pétitionnaires reconnaissent que « l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète », mais ne se font aucune illusion : « ça ne durera pas ».
Et ils ont toutes les raisons de s’inquiéter : l’histoire récente a montré que Vincent Bolloré est capable de mettre les moyens financiers et les filiales de son groupe au service de sa croisade idéologique ou de son « projet civilisationnel », catholique et ultra-réactionnaire. Et il ne cache guère sa volonté de contribuer à faire gagner l’extrême droite lors de la prochaine élection présidentielle. Il n’est pas nécessaire de revenir sur le rôle central que joue la chaîne de télévision Cnews dans cette offensive, et il faut bien constater que Fayard, cette grande maison de sciences humaines, a été transformé en une agence de propagande agressive, rassemblant dans un même catalogue tout ce que le pays compte de célébrités d’extrême droite, de Jordan Bardella à Philippe de Villiers en passant dorénavant par Nicolas Sarkozy, devenu un apôtre de l’alliance entre le Rassemblement national et la droite “républicaine”.
A un point tel qu’on se demande pourquoi Ségolène Royale, ancienne candidate socialiste à l’élection présidentielle y a récemment publié son dernier livre, Mais qui va garder les enfants ? Quant à la romance publiée chez Fayard par l’ancienne ministre macroniste Marlène Schiappa, Scandale, un récit d’un amour torride entre une ministre de l’Intérieur et un basketteur star de NBA, on épargnera au lecteur de cette lettre quelques très, très cruelles citations…
238
Que l’extrême droite soit parvenue à faire progresser ses valeurs, ses idées, ses mots et ses formules-choc dans l’opinion publique ne fait aucun doute. Mais est-elle véritablement en mesure de s’imposer aujourd’hui dans le monde de la culture ? Au regard des moyens et du pouvoir qui sont les siens, Vincent Bolloré aurait pu, de longue date, engager cette bataille.
Seulement voilà : il est peu probable que Grasset connaisse le même destin que Fayard pour la raison simple qu’il n’existe pas la masse critique d’écrivains minimalement talentueux d’extrême droite ou simplement très réactionnaires pour nourrir le catalogue d’une maison de cette taille et remplacer celles et ceux qui en sont partis. Quant aux écrivains-stars qui ont joué leur partition dans la diffusion de cet imaginaire (comme Sylvain Tesson ou Michel Houellebecq), ils sont souvent bien installés chez d’autres éditeurs de la place.
Il suffit d’ailleurs de consulter la liste des romans publiés par Fayard depuis sa reprise en main pour constater qu’on est assez loin du compte… Il semble qu’une des meilleures ventes du domaine littéraire soit une série de romans historiques, Le Bâtard du Roussillon dont l’auteur, Jacques de Villiers, n’est autre que le petit-fils du fondateur du Puy-du-Fou et l’auteur acclamé de Mémoricide chez Fayard. On trouve les écrivains où on peut, même dans les dynasties, le plan marketing fera le reste…
Quant au cinéma, là encore, la consultation de son site internet donne un aperçu des films produits par Saje, la petite maison de production chrétienne de l’Empire Bolloré. Je suis l’Immaculée Conception côtoie, entre autres, des biopics (sur le Chevalier Saint-Georges, Don Bosco ou Bernadette Soubiroux) et un film exaltant la résistance vendéenne contre la République, « un film du Puy-du-Fou si mauvais que même les royalistes détesteront » (Télérama). On plaint le public sincèrement croyant, qui mérite sans doute mieux que ce cinéma d’édification cheap et kitsch…
239
L’avenir n’est pas écrit. Chaque époque produit ses opportunistes, et nul doute que des producteurs, réalisateurs et comédiens sans convictions trouveront à humer l’air du temps et à en profiter pour se faire une place dans l’époque et dans l’industrie du cinéma. Et il est possible qu’on voie un jour arriver sur nos écrans de nostalgiques évocations de l’Algérie coloniale, des comédies dramatiques flattant les thérapies de conversion ou de réorientation sexuelle, ou quelques films de guerre bien calibrés pour convaincre la jeunesse de rejoindre les rangs de l’armée française (on a déjà eu droit à quelques coups d’essai). Mais il est vrai que jusqu’à maintenant, la production culturelle d’extrême droite a surtout trouvé à s’exprimer dans les parcs à thèmes, les sons et lumières et les opéras rocks (on en a parlé ici).
On relève tout de même que quelques productions cinématographiques récentes se montrent assez perméables à l’époque : le récent film, La bataille de Gaulle, en dit long sur la manière dont on peut annoncer dans un titre le récit d’une libération collective à travers le destin d’un seul homme, aussi central fut-il. La mode du biopic, en héroïsant le destin libre et solitaire d’un seul (homme) a pour effet quasi-mécanique d’individualiser toute lecture de l’Histoire, en faisant passer au second plan ses dynamiques sociales et ses contradictions politiques. Il n’est pas certain, de ce point de vue, que le Moulin de László Nemes présenté à Cannes arrive à égaler L’armée des ombres de Jean-Pierre Melville et sa sobre évocation des combattants anonymes de la Résistance intérieure… On voudrait dépolitiser l’imaginaire collectif qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et avec discrétion.
240
Les fascismes historique des années 1930 n’étaient pas seulement des dictatures nationalistes et racistes qui s’étaient donné les moyens de contrôler les médias et de les transformer en outils de propagande. Ils étaient aussi parvenus à construire et à diffuser un imaginaire dans la culture, notamment par le cinéma. Plus encore qu’un imaginaire, l’un de leurs traits distinctifs - qu’ils partageaient d’ailleurs avec la Russie soviétique - est d’avoir construit leur propre culture et leur propre esthétique. Du Manifeste futuriste de Marinetti au délires architecturaux d’Albert Speer et aux romans de Ernst Jünger, du salut bras tendu à la croix gammée, des uniformes aux grands rassemblements collectifs de Nuremberg, des drapeaux aux oriflammes, le fascisme du siècle dernier était une réalité visible, et à chaque coin de rue.
Certes, une culture fascisante et raciste renaît aujourd’hui dans notre pays, entre autres, dans les banquets du Canon français et dans les vidéos virilistes d’influenceurs sans neurones. D’ailleurs, certains de nos responsables politiques « centristes », comme Edouard Philippe et Emmanuel Macron, n’hésitent pas, de leur côté, à jouer de la fibre virile en prenant des pauses de boxeur ou en enfilant des tenues de pilote de chasse. Mais le propre du fascisme qui vient, et ce qui le rend d’autant plus terrible, est qu’il est nettement moins voyant. Et, comme on sait, il n’est pas besoin de s’afficher à l’extrême droite pour participer, l’air de rien, à la diffusion de valeurs réactionnaires, racistes et nationalistes.
241
L’extrême droite contemporaine n’a pas (encore ?) les moyens artistiques de ses ambitions politique et civilisationnelles. Et elle n’a beaucoup d’imagination. Son projet est avant tout de tarir les financements publics des politiques culturelles - et de détruire le service public audiovisuel. Et, si elle arrive aux affaires un jour, elle saura assurément profiter du consensus général sur la-nécessaire-maîtrise-de-nos-finances-publiques. Elle pourra même citer à l’appui de sa politique quelque précédents, telle la patronne de la Région Pays de Loire, une proche d’Edouard Philippe, qui a courageusement effacé près de 70% les budgets culturels de sa région en 2025.
L’extrême droite - et une large partie de la droite - se vit en victime offensée dans son identité par ce monde culturel qu’elle honnit - comme l’a montré le politologue conservateur Thibault Muzergues dans un livre récent, la droite et sa frange d’extrême droite sont devenues plus « woke » que ses ennemis largement fantasmés. Et elle désigne à la vindicte populaire cette « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », comme l’a désignée Vincent Bolloré - qui appartient pour le coup à une véritable caste de milliardaires intouchables. Un très récent éditorial de L’Incorrect exprime très bien cette soif de revanche qui anime l’extrême droite : « Si on espère pouvoir redonner à la culture française le vitalité le relief et la puissance qu’elle mérite, que pouvons-nous souhaiter de mieux que cette petite secte explose. »
242
L’extrême droite prépare sa vengeance. Depuis Monte-Christo, on sait la vengeance est un bon moyen de donner un sens à sa vie, et l’histoire du fascisme nous enseigne qu’elle peut suffire à faire un projet politique.
Au fond, elle n’a pas d’autre projet pour la culture que de la transformer en désert.
D’un siècle à l’autre, quelque chose n’a pas changé : le fascisme reste un nihilisme.
Notes
Le livre de Thibault Muzergues, La droite woke, a été publié par les Editions de L’Observatoire en 2016.
Pour un paysage du cinéma chrétien outre-Atlantique, voir l’enquête de Clémentine Goldszal, « Le nouveau cinéma conservateur aux Etats-Unis, avec des films « chrétiens », « inspirants » ou « familiaux » » dans Le Monde.
22.05.2026 à 07:42
Hugues Jallon
230
La conférence de presse qui a rassemblé, au Festival de Cannes, l’équipe du film consacré à Jean Moulin n’avait visiblement pas été très bien préparée. Un journaliste, qui n’avait pas l’intention de dissimuler ses convictions mélenchonistes, ne s’est pas gêné pour poser directement la question : « L’année prochaine se dérouleront les élections présidentielles en France. Le Rassemblement national, fondé par certains des collaborateurs de Klaus Barbie, ont une chance d’arriver au pouvoir. Pensez-vous qu’il est aujourd’hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement national? ».
La réponse du comédien principal Gilles Lellouche n’en était pas une : « J’ai pas de réponse à ça, monsieur ». Quant à celle du réalisateur du film, elle a fermé le ban : « On n’est vraiment pas là pour commenter la politique française ». Laslo Nemes a livré une version toute personnelle de la leçon transmise par le héros de la France libre : « Pour moi, la liberté individuelle, c’est le plus important. Et je crois que c’est le message de Jean Moulin. » C’était un peu court pour résumer la vie d’un homme resté fidèle à sa mission ardue d’unifier les réseaux de résistance, autrement dit de construire face au fascisme de la puissance collective. La mode pénible du biopic qui s’est imposée au cinéma depuis plusieurs années doit pour être quelque chose dans ces exercices d’éloge de l’individu avant tout chose confronté à lui-même, aux limites de son courage, à sa solitude, à ses doutes ou à ses démons.
231
Il est certain qu’on ne peut pas exiger des professionnels du cinéma qu’ils analysent l’actualité politique avec la même acuité et la même passion que les professionnels du commentariat médiatique. Ni qu’ils viennent démentir l’idée qu’ils sont avant tout des artistes - ou des professionnels du divertissement, comme on voudra - dont les convictions politiques n’ont, au fond, aucune espèce d’importance.
Mais on peut tout de même se demander : n’y avait-il, au sein de l’équipe, un attaché de presse ou une chargée de communication pour préparer quatre lignes pour le cas où un journaliste viendrait à les interroger sur la résonance de leur film dans le présent ? Il n’était pourtant pas compliqué de préparer un blabla du type de celui-ci :
« Merci de votre question, monsieur. Je ne suis qu’un acteur vous savez, mais je suis aussi un simple citoyen, si je peux dire quelque chose, il est évident qu’un tel film veut dire quelque chose dans notre époque. Il dit qu’il est possible de ne pas se résigner, qu’il y a des combats à mener pour défendre la liberté et la démocratie, et que ça exige parfois de grands sacrifices comme l’Histoire nous l’apprend ».
Trois phrases qui ne mangent pas de pain en évitant d’avoir à trop se mouiller, et pas très difficiles à rédiger (et qu’une version même un peu ancienne de Chat GPT n’aurait pas eu beaucoup de mal à sortir). A la place, on a eu droit aux balbutiements pathétiques d’un comédien et d’un réalisateur qui - c’est le plus édifiant - n’ont même pas imaginé qu’on puisse leur poser une telle question.
232
Les signataires de la pétition « Zapper Bolloré », eux, y ont répondu à leur manière, et de façon spectaculaire. Comme l’a dit un des signataires, Swann Arlault, il fallait « nommer les choses : l’extrême droite ne cache pas ses intentions, et ils l’ont fait clairement ». Et ils ont tout aussi clairement posé la question des conditions de production du cinéma français, dans un contexte où son financement dépend pour une énorme part d’une chaîne de télévision privée. Une chaîne possédée par un milliardaire d’extrême droite dont on peut dire qu’il met quelques moyens pour imposer les idées extrême droite dans les têtes et dans les urnes. Quant à l’autre grand argentier, public celui-là (le CNC), l’extrême droite semble bien décidée à lui faire la peau dans le cas où elle arriverait aux affaires à l’issue des prochaines élections présidentielles.
Il serait extrêmement fastidieux de rapporter les réactions misérables qu’on a pu entendre du monde du cinéma, à la suite de la publication de la pétition et, surtout, aux déclarations du patron de Canal + annonçant que ses signataires paieraient au prix fort leur prise de position.
Sur le plateau de LCI, dans l’émission de David Pujadas, Maxime Saada a trouvé en Caroline Fourest un allié précieux, elle qui a su trouver les mots en posant la bonne question : « Bataille culturelle : si on évitait la caricature ? ». Et d’appeler à la désescalade de ce conflit entre « d’un côté, des accusations exagérées et, de l’autre, des réactions exagérées ». Elle n’a pu s’empêcher de railler certaines têtes d’affiche de la pétition « proches de groupes sectaires » : « Si ces gens là étaient eux-mêmes à la tête de groupe culturel, on ne serait pas tout à fait rassurés ». Qu’on la rassure, il y a peu de chance que ça arrive et que Vincent Bolloré nomme Adèle Haenel à la tête de Canal +. Une actrice qui, comme le rappelle Caroline Fourest a « a décidé de ne plus faire de cinéma parce que c’est une machine capitaliste ». La féministe Caroline Fourest oublie qu’Adèle Haenel avait surtout courageusement pris acte de « la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels ». Bel exemple de solidarité.
233
La main sur le coeur, réalisateurs et producteurs ont fièrement brandi leur attachement à leur liberté, ils ont déclaré qu’ils n’accepteraient aucune censure, ni pression idéologique de quelque nature - alors qu’ils ont bien vu, comme tout le monde, ce qu’il s’est passé dans les autres branches des médias Bolloré.
On verra peut-être si ce genre de déclaration de principes suffit à armer suffisamment la liberté des artistes de cinéma contre toutes les formes d’autocensure qui, comme on le sait, contribuent plus efficacement au désarmement général que les actes de censure. On le verra, mais en réalité… on ne le verra pas, puisque par nature, l’autocensure est ce qui permet la construction silencieuse et invisible du conformisme.
Dans nos rêves les plus fous, on pourrait suggérer deux idées de films à un scénariste ou réalisateur français. Celui de mettre en cène la vie d’Alfred Hugenberg, magnat de la presse et des médias, qui ne ménagea pas ses efforts pour assurer la propagande des idées du parti nazi dans les années 1930. Plus culotté, pourquoi ne pas proposer un remake (et une remise au goût du jour) du film d’Orson Welles qui figure, comme on le sait, au sommet du panthéon cinématographique mondial : Citizen Kane ? Un film qui, comme on sait aussi, raconte la trajectoire d’un magnat de la presse des médias inspiré d’un personnage réel, W. R. Hearst qui, à l’époque, mit tous les moyens de son groupe pour faire disparaître le film de l’affiche. Avec succès.
On imagine sans peine la moue du producteur, pas très à l’aise à l’idée d’aller présenter un tel projet aux équipes de Canal +. Comme le producteur Alain Attal, interrogé à Cannes sur la pétition « Zapper Bolloré », il se déclarerait sans doute, là aussi, « confus et emmerdé ».
234
(Scène imaginaire, mais imaginable).
Sur une plage de Cannes, à l’issue de la cérémonie d’inauguration de la « plage Brigitte Bardot » en présence du maire de Cannes David Lisnard, promoteur de l’union de la droite et de l’extrême droite. Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.
- Bonjour Maxime, alors, toujours sur la Croisette ?
- Vincent, bonjour, vous allez bien ?
- Bien, bien, merci, je regrette de ne pas être venu, dites donc, vous avez mis l’ambiance…
- Ah oui, vous avez vu ? Je ne vous ai pas prévenu, mais je crois qu’il était important de…
- Vous n’aviez pas à me prévenir. Comme disent vos amis du cinéma, c’est vous le patron, vous êtes libres de vos propos et décisions, vous connaissez votre boulot. Vous êtes sûr de votre coup ?
- C’est sous contrôle, je vous assure.
- Cette pétition, elle ne va pas faire boule de neige ? J’ai pas envie de me retrouver avec une nouvelle affaire Grasset sur le dos…
- Pensez-vous, vous avez vus comme ils se tortillent sur leur chaise, ils sont « emmerdés », ils sont « inquiets », ils sont « vigilants », etc., etc., mais ils tressent des couronnes aux « équipes de Canal », ils comprennent mon « émotion », c’est gentil, ça. Ce sont des artistes, ce sont des affectifs, ils croient aux sentiments, aux relations humaines, alors…
- Et moi qui croyais que c’étaient tous des gauchistes dans le cinéma….
- Vous pensez…
- Alors on s’inquiète pas ?
- Pas du tout, ah, et au fait, maintenant vous ne pouvez plus me virer, cher Vincent (rire). Ils m’adorent, je suis celui qui les protège de vous (rire)…
- Ne dites pas ce genre de choses, Maxime, il n’y a que les artistes qui pensent qu’ils sont irremplaçables.
- Mais…
- Et souvenez-vous de ce qui est écrit dans le livre d’Isaïe, II, 7 : « Pour voir le futur, il faut regarder derrière soi. » Au revoir, Maxime.
19.05.2026 à 07:36
Hugues Jallon
(Texte publié sur AOC, le 14 mai dernier.)
Sorti en salle le 15 avril dernier, Juste une illusion, le nouveau film du tandem Toledano et Naccache a rencontré un vrai succès public et critique. « Comédie émouvante et nostalgique » (Le Figaro), « bulle vintage, pleine de drôlerie et de tendresse » (Le Nouvel Obs) « émouvant périple dans notre mémoire collective » (La Croix). La presse s’est montrée quasi unanime pour saluer un film qui est un peu plus qu’un « feel good movie »
On a pu reprocher aux deux cinéastes quelques lourdeurs dans leur désir sincère de reconstituer ces années 1980 qui furent aussi les années de leur jeunesse. De la « valise RTL » aux cassettes VHS en passant par quelques grands tubes et bandes-sons de l’époque, le film assume de toucher la fibre nostalgique de son public. Et il déploie un scénario efficace qui s’organise autour d’une chronique familiale tendre et mélancolique dans la France qui découvre l’informatique et le chômage de masse.
Juste une illusion, appartient au genre de ces comédies qui, à travers le portrait d’une époque révolue, parlent aussi et surtout de notre présent. C’est l’une de ses réussites : le film parvient à montrer la distance saisissante qui nous sépare aujourd’hui de ces années 1980, de cette époque où chacun et chacune s’efforçait de vivre ensemble dans le même immeuble, le même quartier, la même ville, en dépit de sa religion et de la couleur de sa peau. Une époque où les mots « communautarisme » et « séparatisme » n’ont pas encore envahi le discours public. Une époque où seul Jean-Marie Le Pen est le seul à s’en prendre ouvertement aux immigrés et à défendre l’« identité chrétienne » de la France. Une époque où son parti, le Front national, n’a aucun député à l’Assemblée nationale.
Une autre époque.
Les réalisateurs ont fait le choix de filmer une sorte d’utopie rétrospective et d’assumer la part d’illusion qui va avec. Une utopie qui fait l’effet d’un antidépresseur dans le temps qui est le nôtre où la parole raciste se libère de plus en plus chaque jour avec une violence peu imaginable il y a peu, ce temps où l’extrême droite se rapproche des portes du pouvoir, pendant que ses rivaux de droite et du centre jouent la surenchère pour tenter d’assurer leur avenir politique.
Le temps semble loin où SOS Racisme pouvait organiser un véritable mouvement de masse capable de mobiliser toute une jeunesse contre tous les racismes. La seule séquence d’archive du film est d’ailleurs consacrée au grand « concert des potes » de juin 1985, place de la Concorde où Jean-Louis Aubert chante « Je rêvais d’un autre monde ». Plus modestement, comme l’a confié Eric Toledano, dans Le Monde, le slogan de l’association « “Touche pas à mon pote”, ça voulait quand même dire qu’il y a une possibilité de commun entre des gens qui sont différents ».
Comme à rebours de notre époque, Juste une illusion se présente comme film généreux et mélancolique, une grande photo de famille aux couleurs passées, celle d’une France riche de ses vagues d’immigration, de ses identités diverses, culturelles et religieuses. A un moment dans le film, les deux réalisateurs mettent en scène le personnage de la mère du personnage principal, racontant à son fils - en le dramatisant à souhait - l’épisode traumatique des juifs séfarades rapatriée d’Algérie après l’indépendance. Elle explique alors à son fils qu’il est tout à la fois français, juif et arabe. Les trois ensemble. Une belle manière de rappeler, que les identités ne s’opposent pas, mais se conjuguent et se mêlent. Dans le contexte d’une société française depuis chauffée à blanc par les traumatismes du 7 octobre et la guerre de Gaza, on peut dire que message est fort.
Le film n’oublie pas d’évoquer par endroits la montée ou la persistance des préjugés racistes et antisémites dans la France de cette époque. Il aurait pu faire un choix différent et dresser une toile de fond moins reluisante. Car dans ce milieu des années 1980, le racisme, ce ne sont pas seulement des mots, ce sont aussi des morts, nombreux. Dans son livre, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), la chercheuse Rachida Brahim a relevé minutieusement les séries de crimes racistes qui émaillent ces année-là, comme ces bombes dans des cités ou des foyers de migrants à Marseille en 1983. La même année, à La Courneuve, un enfant de neuf ans, Toufik Ouanès, tombe sous les balles d’un voisin qui tire sur lui à la carabine depuis sa fenêtre. En 1986, il y a encore trois morts dans une boucherie à Nice lors d’ une attaque revendiquée par un « commando contre l’invasion maghrébine », composés de proches du FN. Et bien d’autres encore. C’est dans ce contexte qu’est née la Marche pour l’égalité et contre le racisme, la « marche des beurs », un mouvement qui ne fut pas pour rien dans la naissance de SOS Racisme, dont on connaît la suite de l’histoire, notamment sa récupération par le Parti socialiste de l’époque.
On peut comprendre que les assassinats racistes de maghrébins et la genèse de SOS Racisme n’avaient pas tout à fait leur place dans Juste une illusion, qui se veut une comédie légère et tendre - on sait qu’il est difficile de mélanger les genres, notamment dans le cinéma populaire. Mais ce qu’on ne comprend pas, c’est que des Arabes, dans Juste une illusion, il n’y en a pas. Aucun. Le film ne fait pas la place à un personnage d’enfant ou d’adulte maghrébin, même dans un second ou un troisième rôle. Des juifs, des Italiens, des Noirs, d’origine africaine ou antillaise, oui, mais des Arabes ou des musulmans, aucun.
Un film et son scénario imposent des choix, et il est toujours délicat de lui reprocher ses angles morts et ses partis pris. Mais le fait est qu’aucun critique de cinéma, à ma connaissance, n’a relevé cet « oubli ».
Il n’était pourtant pas bien difficile de se mettre à la place d’un père de famille d’origine algérienne, tunisienne ou marocaine emmenant ses deux enfants voir le film un mercredi après-midi, et découvrant au moment générique qu’à aucun moment ils ne figuraient sur la photo de famille.
Personne ne s’est mis à leur place. Personne ne l’a vu.
Sans doute un signe de l’époque.
25.04.2026 à 09:28
Hugues Jallon
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La ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique est sur tous les fronts pour promouvoir la « french touch ». Qu’on se le dise, grâce à Anne Le Hénanff, la France saura tenir son rang dans la grande bataille mondiale de l’intelligence artificielle qui agite le business de la tech et les gouvernements de ce monde. On se souvient qu’en février 2025, le Président Donald Trump avait aligné 500 milliards de dollars pour construire les nouvelles infrastructures de l’IA. Le Président Macron lui avait immédiatement emboîté le pas en annonçant de son côté plus de 100 milliards d’euros d’investissement public dans le secteur.
Les géants de la Silicon Valley, comme les start-up françaises, sont comme ça : elles ont toujours sur le pont pour défendre, contre les régulations publiques, la liberté d’innover, d’investir et d’entreprendre sans entraves. Mais elles sont les premières à racketter les Etats - donc nous, et nos impôts - pour financer leurs énormes data centers. Sans retour, ni contrepartie, évidemment. Surtout en terme de créations d’emplois - la diffusion de l’IA en est plutôt à promettre une hécatombe.
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Bonne élève, Anne Le Hénanff réaffirme régulièrement les enthousiasmes présidentiels sur l’IA en servant le même prêchi-prêcha à propos des vertus et et promesses de cette « innovation de rupture » face à laquelle il n’y a pas d’autre choix que d’aller le plus vite possible pour l’imposer à tout le monde.
C’est ainsi qu’à l’occasion du salon Tech for future du 13 avril dernier, elle n’y va pas par quatre chemin, en assénant que « l’IA doit se diffuser dans tous les territoires, et que forcément les acteurs locaux, départements, régions, mairies, les préfets en local ont un rôle majeur pour diffuser l’intelligence artificielle ». Il lui faut bien passer par les propos convenus serinés à propos de toutes les réformes courageuses que tous les gouvernements courageux ont portées depuis des décennies pour « moderniser » la France et l’« adapter » à la concurrence internationale : « Il faut expliquer et dédramatiser ce que l’IA peut représenter et qui est un peu parfois angoissant pour les gens », et rappeler que l’intelligence artificielle est un formidable-outil-de-créativité-qui-nous-fera-gagner-du-temps-pour-innover-en-nous-libérant-des-tâches-répétitives. L’Histoire nous l’apprend, dit-elle : « Comme toute technologies, il peut y avoir des effets de bords, des travers qu’il faut accompagner ». La ministre ne se risque pas à s’étendre sur les « effets de bord », notamment le risque de destruction massive de cerveaux et d’emplois.
Mais la France est la France, le pays des Lumières et des droits humains, elle porte des valeurs. « Donc l’idée, pour nous, la France, c’est de ne pas réglementer à tout va, de restreindre le déploiement de l’IA » et de défendre « une IA éthique, une IA humaine, une IA durable ». Le lecteur se demandera vraiment ce que peut bien signifier une « IA humaine » : la ministre rêve-t-elle que nous nous trouvions de nouveaux amis et amants parmi les bots créée par nos start-ups et autres licornes nationales ? Ou se dira-t-il, en écoutant la ministre, que la bêtise naturelle a encore quelques chances de survivre à l’ère de l’intelligence artificielle ?
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Les 15 et 16 avril derniers, la France a mis les petits plats dans les grands pour tenter de convaincre le business de la tech de « choose France », comme on dit maintenant. La Paris Blockchain Week a accueilli pas loin de 10 000 « decision-makers » sous les moulures du Musée du Louvre et du Château de Versailles, pour un « forum européen incontournable pour l’avenir de la finance numérique, là où l’innovation rencontre le capital et où s’ouvre le prochain chapitre des marchés ».
En quelques clics, les décideurs invités à la Paris Blockchain Week ont facilement pu trouver quelques infos sur notre ministre déléguée chargée de l’IA et du Numérique, qui s’est formée sur le tas - et sur le tard - à ces sujets pour le moins techniques. Elue députée Horizons en 2022 dans la 1ère circonscription du Morbihan, elle a participé à la rédaction de quelques rapports sur le numérique, l’IA et sur le quantique et leurs liens avec les questions de défense. Cette ancienne adjointe en charge de la communication et du numérique à la mairie de Vannes, a commencé sa carrière comme directrice de Saupiquet pour le grand Ouest à Quimper - convenons qu’on est assez loin du monde des start-ups et des algorithmes. Membre de Women4Cyber (qui porte bien son nom) et de la réserve citoyenne cyber de l’Armée de Terre, elle fut en charge de la « commission smart city et cybersécurité » d’une association sur « les services publics locaux en réseau ».
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Sur scène, et en anglais, la ministre Anne Le Hénanff renouvelle son opération de séduction : « La France croit en la crypto et la blockchain » qui est, tout simplement, en train de devenir la « nouvelle infrastructure de la finance globale ». Mais qu’on se rassure, dans la jungle actuelle des crypto-monnaies et autres crypto-actifs, la France, affirme la ministre devant les décideurs du secteur, défend une « approche équilibrée » : « favoriser la croissance tout en apportant la sécurité juridique que les marchés demandent », afin de « construire un système financier plus efficient, plus inclusif et plus souverain ». On passera sur les adjectifs ronflants à la mode, et on retiendra que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, le pouvoir d’Etat ne fait plus semblant de protéger ses citoyens contre le business sous toutes ses formes, même le plus interlope : il lui ouvre grand les bras. Tout en continuant d’écrire la même histoire : la sécurité pour les acteurs de marché qui n’aiment rien que des garanties et des milliards de deniers publics et l’insécurité pour les salariés angoissés qui devront bien se débrouiller pour survivre aux merveilleuses innovations de l’époque, de l’IA aux cryptos…
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Il fut un temps où l’idée de créer des monnaies alternatives appartenait à ceux qui imaginaient des moyens d’échapper à l’emprise du marché sur leur vie. Mais on ne se souvient pas que l’Etat français ait beaucoup encouragé les systèmes d’échanges locaux (SEL) et autres monnaies locales fondées sur une logique d’échange solidaire et, surtout, le refus de toute forme de spéculation financière.
Comme souvent, certaines idées émancipatrices finissent par être réalisées par d’autres, à une autre échelle et dans un tout autre esprit. La crypto est ainsi née dans les cerveaux enfiévrés de petits génies de la Tech, persuadés que les innovations informatiques permettent de résoudre à peu près tous les problèmes du monde - même ceux de la vie et de la mort. A leurs débuts, ces monnaies informatiques sécurisées et décentralisées ont inspiré les mêmes doux rêves portés par la contre-culture cyberactiviste depuis les débuts d’Internet : créer de l’horizontalité et des systèmes collaboratifs en se libérant des pouvoirs d’Etats. Ôter à ces derniers l’un de leurs attributs majeur, la monnaie, c’était faciliter l’accès au jeu de l’économie globale pour les exclus du système bancaire classique et de ses commissions, notamment pour les habitants du Sud global.
La crypto, outil d’émancipation des damnés de la terre ? En réalité, l’utopie libertaire s’est révélée plus en phase avec l’idéologie libertarienne des secteurs les plus puissants de la Tech. Leur haine de l’Etat sous toutes ses formes, et leur mépris des règles démocratiques, les a conduits à concevoir des projets pharaoniques de cité-Etats privées où personne n’a jamais eu envie d’habiter - et, de fait, aucune d’entre elle n’a jamais vu le jour. Il était évidemment beaucoup plus simple, et moins cher, de lancer des monnaies privées informatiques. Avec des perpectives de retours sur investissement beaucoup plus rapides et plus sûres.
La crypto s’est alors révélée un formidable outil de spéculation qui ont permis à quelques-uns, comme toujours, de se faire beaucoup d’argent. Il y a eu, - et il y a encore - des gogos ou des petits malins voulant rester à la page pour tenter leur chance sur ce marché des crypto-monnaies qui s’apparente davantage à un jeu spéculatif sur des crypto-actifs.
Stephen Diehl, un ingénieur expert du sujet a expliqué de façon lumineuse la logique de ce nouveau marché : « Puisque le marché des cryptos est un système fermé avec une offre fixe finie de jetons, leur commerce est nécessairement un jeu à somme nulle. Les tokens ne générant aucun revenu externe, tout gain réalisé par un participant est nécessairement lié à la perte d’un autre participant. (…) Le prix associé à ces jetons augmente avec le battage médiatique, la publicité qui leur est faite par des influenceurs rémunérés et surtout le fait qu’un flux constant de nouveaux investisseurs croit dans la valeur du token et décide de l’acheter. Par conséquent, l’investissement dans ce système est inextricablement lié à une attente irrationnelle : celle que de plus en plus d’imbéciles continuent d’y croire. » On ne saurait mieux dire. Et, de fait, une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI) avait pointé qu’entre 2015 et 2022, 73 % à 81 % des particuliers dans le monde avaient perdu de l’argent sur leurs investissements en bitcoins, la plus célèbre des cryptos.
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Il y a quelques jours, la Bourse de Paris ouvrait sa place dédiée aux crypto-actifs, présentée comme l’avenir de la finance de marché. Avec le rêve d’une bourse qui ne ferme jamais, et d’un marché hyperliquide où les transactions seraient réalisées instantanément. Le rêve. Comme si on avait vraiment besoin d’un nouvel accélérateur pour une finance mondiale déjà soumise au rythme effréné du trading à haute fréquence…
Il faut dire que la tendance est désormais à l’intégration des cryptos dans le système financier et bancaire traditionnel. C’est ainsi que le Président Trump n’a pas hésité à lancer, en plus de sa propre crypto personnelle, un nouveau produit : les stablecoins, des cryptos privées adossées à de la dette publique américaine. « Ainsi la nouvelle stratégie américaine consiste-t-elle à déléguer à des acteurs privés la diffusion mondiale d’un quasi-dollar numérique (…) On assiste alors à une forme de « crypto-mercantilisme », dans laquelle les intérêts stratégiques de l’Etat sont servis par des instruments financiers privés, conçus pour circuler rapidement, contourner les régulations internationales, et renforcer l’attractivité mondiale du dollar. »
Les opérations de « légalisation » de cryptos ont connu deux précédents. En 2021, le président du Salvador, le fou de la gachette Nayib Bukele, annonce fièrement que le bitcoin devient une monnaie légale du pays, et lance le projet d’une citée futuriste « tax free », Bitcoin City, construite ex nihilo sur le flanc d’un volcan. Le projet pharaonique a (évidemment) fait long feu… Un an plus tard, c’est l’un des pays les plus pauvres du monde, la Centrafrique, qui cède aux sirènes du nouvel eldorado financier, en lançant ses propres cryptos adossées au bitcoin. Avec le projet attenant de créer une « crypto island », un paradis fiscal sur l’île de Mbongossoua avec son lot de clubs, de casinos et d’hôtels de luxe… Un an plus tard, l’île subit des crues dévastatrices, et le projet est abandonné.
Inutile de dire que les cryptos centrafricaines n’ont pas eu le succès escompté auprès de citoyens dont à peine un sur dix a un accès à Internet et à l’électricité, et dont moins de 40 % disposent d’un portable. En revanche, elles ont fait le bonheur d’investisseurs étrangers qui ont pu acheter des passeports et des titres de propriété de terres, de forêts, de ressources minières. Une opération destinée à soutenir les cours de la crypto centrafricaine qui a vite dévissé, mais qui a permis à l’organisation mercenaire russe Wagner de capter à son profit quelques pans de de la richesse du pays.
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Les grands promoteurs de l’économie de l’innovation et des « innovations de rupture » devraient sans doute se pencher sur le cas d’école de la crypto, une belle innovation qui ne sert, en réalité, à… rien. A rien, sinon à enrichir quelques-uns et à offrir aux réseaux criminels un chouette espace de jeu où se donnent libre cours la prédation et le blanchiment, l’escroquerie et la fraude fiscale, les kidnappings et les sordides tentatives d’extorsion, comme en ont témoigné quelques affaires d’enlèvement crapuleux sur le territoire français.
En d’autres temps, dans un livre qui a fait date, La violence de la monnaie, André Orléan et Michel Aglietta avaient élégamment défini la monnaie comme « le mode provisoire de pacification des relations violentes potentiellement fatales à l’ordre social ». Après tout, l’euro se voulait aussi le symbole et la concrétisation de l’espoir d’un continent européen durablement pacifié. Les cryptomonnaies, elles, sont venus démontrer que les choses pouvaient aller en sens inverse.
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Dans nos rêves le plus fous, la ministre du Numérique aurait pu annoncer, par exemple, le lancement d’une campagne pour prévenir les Français des risques que représentent les crypto-actifs pour leur épargne. Ou, mieux, de faire de la République un territoire « crypto free » en surtaxant ses plus-values. Ou plus radical encore, de décider la fin de la convertibilité des cryptos en euros.
Mais non.
Le gouvernement français et sa ministre du Numérique n’ont pas l’intention de gâcher la fête. Au contraire, ce sera happy hour, voire open bar toute l’année pour la « monnaie du futur ».
Que les cinglés de la Tech inventent des trucs comme les cryptos qui concrétisent leur rêves de sociopathes, on peut le concevoir : ils ont les moyens financiers de leurs utopies malfaisantes. Mais que le gouvernement français encourage cette nouvelle étape de la financiarisation du monde, cette fois dans une version interlope et crypto-mafieuse en dit long sur l’estime qu’il porte au bien commun et à la protection de ses citoyens.
Les élites néolibérales probusiness nous ont habitués à leur servilité, et on se souvient notamment qu’il ont été les premiers, pendant la crise des subprimes de 2008 à venir au secours des acteurs d’un système financier en faillite. Et à renflouer sans contrepartie ceux-là même qui l’avaient mis par terre. L’avenir dira si les élites de la République ont sciemment encouragé le développement d’un crypto-capitalisme dévastateur.
C’est-à-dire rien de moins qu’une opération de crime organisé.
Notes
L’interview de la ministre du Numérique au salon « Tech for future » du 13 avril 2026 est disponible à cette adresse.
La Paris Blockchain Week a été racontée dans Le Monde.
La citation de Stephen Diehl est issue de l’excellent ouvrage de Nastasia Hadjadji, No Crypto. Comment Bitcoin a envoûté la planète, Divergences, Quimperlé, 2023, p. 87. Le livre propose une critique informée et complète du monde des cryptomonnaies.
A propos de l’ouverture d’une Bourse parisienne de la crypto, voir l’article publié orp le journal Le Monde.
Pour un tour d’horizon des dérives mafieuses de la crypto, voir cet article du magazine Alternatives économiques.
L’expérience salvadorienne est notamment racontée ici, celle menée en Centrafrique est détaillée là.
Le livre d’André Orléan et Michel Aglietta, La violence de la monnaie, a été publié aux Presses universitaires de France en 1982.
Merci à Pierre pour sa suggestion de mettre fin à la convertibilité des cryptos en euros.
11.04.2026 à 09:49
Hugues Jallon
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Frédéric Beigbeder est écrivain, chroniqueur à la télévision et à la radio, éditeur, scénariste, acteur, réalisateur et membres de plusieurs prix littéraires. Il est aussi chroniqueur au Figaro où il incarne sans doute la ligne punk déglinguée, conforme à son image d’écrivain jet-setter très à l’aise dans la République mondaine des lettres.
Le 29 mars dernier, il consacre son papier hebdomadaire à un album signé Floc’h et Fromental, un recueil de fausses unes dessinées du magazine Life, mettant en scène quelques « génies maudits » du XXe siècle. L’occasion pour lui de rappeler aux lecteurs bien-pensants du Figaro quelques vérités fortes sur notre « époque qui voudrait que les artistes soient des gens exemplaires, irréprochables et inclusifs, presque des saints ».
Il faut dire que Frédéric Beigbeder a gardé un mauvais souvenir de la promotion chahutée de son livre, Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé. Cet énième exercice d’auto-promotion était venu opportunément soutenir la cause à la mode de la droite à l’extrême droite : la lutte contre le wokisme et les excès de MeToo - « Vive les hommes ! », avait titré Le Figaro Magazine en consacrant sa une à l’auteur. Visiblement ému par l’annulation d’une rencontre dans une libraire, Frédéric Beigbeder n’avait pas trouvé mieux alors que d’aller chouiner au micro de Pascal Praud sur le plateau de Cnews.
Frédéric Beigbeder profite de la même chronique dans le Figaro pour professer que « l’art n’est pas une association caritative, mais une quête de beauté au fond des gouffres » et que « très souvent, et même presque toujours, les génies sont des salauds ou des monstres, des êtres aux vies dissolues, des narcisses qui ont tout saccagé sur leur passage ». Fort de ces quelques formules clichetoneuses, l’ancien fêtard et cocaïnomane repenti peut se présenter comme une victime d’une époque bien puritaine. Et il fallait au moins ça pour faire frissonner les lecteurs et lectrices du Figaro et achever de les convaincre que la rébellion, comme la liberté, ont changé de camp - la droite et l’extrême droite se retrouvent désormais pour dénoncer en choeur la tyrannie des normes, le totalitarisme des minorités et la dictature des bons sentiments.
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On ne sait pas si Frédéric Beigbeder se range parmi les « génies », mais il n’a pas hésité à revendiquer d’appartenir à la confrérie des « salauds ».
En 2013, il est l’initiative du « manifeste des 343 salauds » dans le mensuel Causeur. Elégamment titré « Touche pas à ma pute ! », les signataires - qui ne sont en réalité que 19 - défendent leur liberté de recourir aux services de prostituées qui ont le droit de « vendre librement leurs charmes - et même d’aimer ça ». Dans ce texte répugnant, ils proclament fièrement : « Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité ». La littérature n’avait rien demandé, et surtout pas de devenir un alibi pour cette croisade contre les « ligues de vertus » menée par une petite bande de pauvres types naviguant dans le tout-Paris médiatique : journalistes, avocats, acteurs, écrivains, parmi lesquels Pascal Bruckner, Philippe Caubère, Richard Malka, mais aussi le journaliste d’extrême droite Ivan Rioufol, le théoricien du « grand remplacement » Renaud Camus et le futur candidat à l’élection présidentielle Eric Zemmour. Quant au chroniqueur de Valeurs actuelles Gilles-William Goldnadel, il s’est empressé de rejoindre les signataires en dénonçant « les chaisières du féminisme gauchisant ».
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Qu’on se le dise, la vraie littérature, elle est comme ça, elle doit sentir le soufre. Son propre est de ne pas s’embarrasser d’aucune autre considérations qu’elle même, et elle n’est grande que lorsqu’elle bouscule les conventions sociales et arpente les « zones grises » de l’existence, très loin, le plus loin possible de la morale commune. Sa vocation est d’explorer sans interdit les tréfonds de l’âme humaine et de se frotter dangereusement à sa part maudite.
L’un des plus célèbres voyageurs de la « zone grise » est sans conteste Emmanuel Carrère qui n’a pas eu peur d’approcher de très près dans ses livres d’aussi sulfureux personnages que le meurtrier Jean-Claude Romand et l’écrivain ultra-nationaliste russe Edouard Limonov, cet homme sulfureux « qui se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement », affirme tranquillement l’écrivain.
Lors de la promotion de son livre sur Limonov, il déclare au détour d’un entretien dans Madame Figaro : « C’est vrai que ça m’a beaucoup troublé, ce désir de retracer la vie d’un fasciste. Attention, quand je dis fasciste, je parle d’un type qui a eu une existence libre, aventureuse, méprisante du danger et des conventions, pas le militant d’extrême droite ! » On laissera le lecteur juge de la pertinence de cette distinction… en rappelant que le goût anti-bourgeois du danger et de l’aventure, cet anticonformisme de pacotille, fut aussi l’un des grands lieux communs de la littérature fasciste - « Nous voulons chanter l’amour du danger », proclamait le Manifeste futuriste italien.
« Dans le fond, j’ai toujours été fasciné par ces figures de gens qui vivent au-dessus de la masse », ajoute Emmanuel Carrère. Un peu comme les écrivains finalement, serait-on tenté d’ajouter. Et il est vrai que tout devient alors assez simple avec ce genre de position : on peut se laisser aller à écrire ce qu’on veut, comme on veut, et surtout comme si l’époque - même la plus réactionnaire - n’existait pas. Bref à tracer sa route en ne se laissant pas encombrer par les contingences de l’Histoire.
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Emmanuel Carrère a consacré son dernier livre, Kolkhoze, à sa mère Hélène Carrère d’Encausse, historienne de l’URSS et ancienne grande cheftaine de l’Académie française. L’occasion, pour l’écrivain, de glisser quelques notations passablement désinvoltes à propos des fréquentations parisiennes sulfureuses de sa famille. C’est ainsi qu’on a droit à l’évocation d’Henri Poulain « si amusant » qui était aussi « une des pires crapules de Je suis partout », le fameux journal collaborationniste et antisémite français. Ou encore Robert Brasillach dont « on peut dire qu’il a payé pour les autres. Grande dignité dans son procès : comme s’il avait dessoûlé ».
Quant à Maurice Bardèche, son portrait par Emmanuel Carrère vaut la peine d’être cité en entier :
« Bardèche était une des vedettes de ce petit milieu. Il fumait la pipe, il avait l’air d’un professeur : c’était un professeur. Sa vie, marquée par la rencontre de Brasillach autant que celle de mon père par la rencontre de ma mère, a pris après la guerre un tour bizarre. Il écrivait dans Je suis partout, mais seulement des critiques de livres et de cinéma. Pendant l’Occupation, il s’est studieusement consacré à tirer un livre de son énorme thèse sur Balzac. En somme, il s’est tenu à carreau et, si on l’a arrêté à la Libération en qualité de beau-frère de Brasillach, on l’a aussitôt relâché parce qu’en dehors de cela on n’avait pas grand-chose à lui reprocher. Il aurait dû, sans demander son reste, revenir à ses études et, après son gros livre sur Balzac, en faire un encore plus gros sur Stendhal, mais non : après la guerre, il devient fasciste. Pur fasciste, fasciste intégral. On peut reprocher bien des choses à Maurice Bardèche mais pas l’opportunisme : parmi tant de résistants de la onzième heure, le type qui se découvre fasciste après la défaite du fascisme mérite une forme paradoxale de respect. »
« Respect » sera donc le dernier mot d’un paragraphe bien senti consacré à un militant antisémite notoire - il vaut mieux le préciser puisque Carrère n’en dit pas un mot. Et si on voulait remettre un peu les choses en place, on serait tenté de proposer une version corrigée et plus complète de ce portrait, en rappelant au passage quelques faits historiques :
« Bardèche était une des vedettes de ce petit milieu. Sa vie, marquée par la rencontre de Brasillach autant que celle de mon père par la rencontre de ma mère, a pris après la guerre un tour particulièrement répugnant. Avec son air de professeur, la pipe accrochée aux lèvres, Maurice Bardèche n’est pas un collaborationniste comme son beau-frère Robert Brasillach. Non, c’est un pétainiste bon teint favorable à une politique de collaboration antisémite - il accueille “sans indignation” les lois antijuives du régime de Vichy. Pendant l’Occupation, il fut assez malin pour ne pas écrire autre chose que des critiques de livres et de cinéma dans Je suis partout et finir son grand livre sur Balzac. Ce fut donc assez facile pour lui de passer à travers les gouttes de l’épuration qui se montra, dans l’ensemble, assez indulgente avec le milieu littéraire parisien. Il aurait pu continuer sa carrière d’universitaire mais il avait quand même été radié avec interdiction d’enseignement. Il aurait pu écrire un nouveau gros livre sur Stendhal, mais non, il participe à la reconstruction de l’international fasciste et antisémite de l’après-guerre, et écrit le livre fondateur du négationnisme. »
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Au fond, il n’est pas surprenant qu’un écrivain qui, comme bien d’autres, prend prétexte de parler des autres pour parler surtout de lui-même ne respecte qu’une seule valeur : la sincérité.
C’est aussi la sincérité qui fonde l’admiration éperdue d’Emmanuel Carrère pour le destin de l’un de ses pairs, Renaud Camus. Quelque peu déstabilisé par le choix du théoricien du « grand remplacement » de créer un micro-parti politique pour porter ses idées d’extrême droite, Emmanuel Carrère adresse une lettre publique émue à son « ami » en octobre 2011. Il se dit « mal à l’aise avec le « parti de l’In-nocence » mais ne renonce ne rien à son admiration pour l’écrivain reclus : « Le hasard fait qu’en ce moment je lis Nietzsche et que souvent, le lisant, je pense à toi. A ta sincérité, à ta liberté, à ton altitude. (…) A ton extraordinaire talent pour brûler tes vaisseaux, scier les branches sur lesquels tu es assis, t’éloigner toujours davantage. » Quelques lignes où se lit l’éternelle fascination de l’écrivain pour les destins de parias et autres grands brûlés de l’Histoire - y compris celle qui s’écrit sous ses yeux.
En 2016, Emmanuel Carrère accorde un entretien à la revue Charles, dans lequel il développe quelques laborieuses considérations sur son rapport à la politique. Où l’on apprend, entre autres, qu’il a voté en 2012 pour François Hollande, ou plus précisément qu’« en fait c’est mon surmoi de gauche qui a voté parce qu’au fond j’aimais mieux Sarkozy, qui est tout de même un personnage plus amusant et énergique qu’Hollande ». On apprend aussi qu’à ses yeux Michel Houellebecq « tient, sans aucun complexe, un discours de vérité ». « Il est un type qui vous dit : “J’ai réfléchi à la condition humaine, à la situation historique dans laquelle nous nous trouvons, et voilà ce qu’il y a lieu d’en penser.” Et la plupart du temps, à mon avis, il a raison. C’est ce qui le rend très impressionnant. »
Et quand il s’agit d’évoquer à nouveau Renaud Camus, la revue Charles a la délicatesse de ne pas lui rappeler la pétition qu’il avait signé avec quelques autres personnalités (dont Alain Finkielkraut, Frédéric Mitterrand et d’autres) venus à la rescousse de l’écrivain maudit dont le dernier livre comportait des passages ouvertement antisémites. Comme on sait de longue date avec Céline, en France, le génie littéraire pardonne à peu près toutes les saloperies. Et même, comme l’affirme avec force Frédéric Beigbeder, la saloperie est parfois même le signe du génie. Bref, les salauds sont magnifiques, et on pourra toujours compter sur les écrivains « au dessus de la masse » pour continuer à écrire leur hauts faits.
Aux yeux d’Emmanuel Carrère, Renaud Camus, c’est avant tout un « destin » : « Il y a une logique étrange, paradoxale, dans ce destin, mais c’est vraiment un destin. Quelquefois, je pense qu’il y aurait un livre extraordinaire à écrire sur le destin de Renaud Camus : moins rock and roll, moins roman d’aventures mais, en version française, pas si éloigné de Limonov. » Faire de la référence la plus inspirante de l’extrême droite française contemporaine le héros d’un roman « extraordinaire », quelle bonne idée, en effet. On pourrait même suggérer à Emmanuel Carrère de s’y mettre dès maintenant, et de prévoir une sortie à la veille des élections présidentielles de 2027. Ce serait une façon singulièrement forte de faire acte de littérature dans l’époque que nous traversons.
Que des écrivains se vivent comme une petite aristocratie de parias autocentrés qui se racontent l’histoire qu’ils vivent dangereusement en écrivant sur ceux qui vivent tout aussi dangereusement, c’est leur affaire. On pourrait cependant suggérer à quelques-uns de ses représentants les plus éminents de s’abstenir de quelques mauvaises idées et initiatives. Et d’éviter d’apporter leur contribution à la confusion générale d’une époque qui réclame un peu plus chaque jour de clarté.
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Dans l’entretien avec la revue Charles, Emmanuel Carrère sait se montrer désarmant : « Quand par hasard j’ai une opinion, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’on peut avoir l’opinion inverse. C’est pour cela que, depuis maintenant un certain nombre d’années, j’écris à la première personne. » On pourrait facilement se moquer de cette position de l’écrivain, qui réalise l’exploit de faire de sa propre inconsistance le fondement d’un art d’écrire. Mais on comprend surtout pourquoi c’est à un écrivain comme Emmanuel Carrère et non pas à Edouard Louis, à Annie Ernaux ou à Chloé Delaume (qui n’auraient sans doute jamais accepté) que l’on propose d’accompagner le Président Macron pour en tirer un reportage littéraire pour Le Nouvel Observateur sur les coulisses du G7 d’Atlanta en juin 2025.
En guise de reportage, le lecteur de l’hebdomadaire découvre ce que la littérature de cour et de courtisan peut produire de mieux dans notre pays, qui en a une longue tradition. Il a droit à la déception de l’écrivain « embedded dans la délégation française » qu’on n’autorise pas à monter dans l’hélicoptère du « PR » - il adopte sans hésiter l’usage en vigueur au sein du staff du Président de la République. Mais, comme il le précise, « la détestation de Macron est en France un sport national – que personnellement je ne pratique pas ». Le sens de l’observation étant une qualité première de l’écrivain, le lecteur a donc droit au portrait du « PR », « moulé dans un tee-shirt noir – sa tenue dans l’avion –, qui montre d’assez impressionnants biceps », sa « voix tour à tour vibrante et enjôleuse ». Il est « arrogant, autocentré et ne s’intéresse à personne, en surface en tout cas (ce qui, à mon avis, ne veut pas dire en faux), il se montre toujours aussi attentif, toujours aussi présent à son interlocuteur, quel qu’il soit, et toujours le singularisant », etc., etc.
De la lecture divertissante de ce « reportage », on ne retient que le récit d’un grand gamin tout excité de se retrouver dans les coulisses du pouvoir, et d’approcher au plus près les plus grands de ce monde, leurs conseillers et autres sherpas dont l’écrivain se plaît à tirer les portraits hauts en couleur. Un grand gamin tout content aussi de discuter avec le « PR » de « Giuliano », comme l’appelle Emmanuel Macron, et du casting de l’adaptation cinématographique en cours du Mage du Kremlin, le roman de Giuliano da Empoli (on en a parlé ici). Entre écrivains-courtisans des princes, on se retrouve bien vite entre soi dans le même bocal.
Le lecteur du Nouvel Obs se souviendra tout de même du curieux portrait qu’Emmanuel Carrère brosse en quelques lignes de la Présidente du conseil italien, Georgia Meloni : « Je sais que Meloni est considérée comme d’extrême droite et qu’il ne faut pas dire du bien d’elle, disons seulement que cette petite femme blonde détonnait au G7 par une sorte de rudesse enjouée et un dress code sans concession à la grisaille : au milieu des tailleurs stricts, sa robe bleu ciel, très légère, avait presque l’air d’une robe de plage ». Autrement formulé, avec moins de talent : je ne sais pas trop si Georgia Meloni est d’extrême droite, et à vrai dire je m’en fous un peu, je n’ai pas d’avis, je suis un écrivain, et quand ça sent le soufre, que voulez-vous, ça m’attire. Oui, je sais, il ne faut pas dire du bien de cette dirigeante d’extrême droite, mais moi, je la trouve assez sexy dans sa petite robe bleu ciel, elle ne doit pas être la pire des femmes, si ?
C’est ainsi, avec ce genre de phrases, que sans le savoir, on peut écrire un (auto)portrait de l’écrivain en parfait gogo.
Notes
La chronique littéraire de Frédéric Beigbeder est disponible ici.
Sur le « manifeste des 343 salauds », voir l’article du Monde. La contribution au « débat » de G.-W. Goldnadel est disponible ici.
Renaud Camus a reproduit sur son site la « Lettre à Renaud Camus contre le parti de l’In-nocence » d’Emmanuel Carrère.
Johan Faerber a proposé une lecture sans pincette de Kolkhoze dans Collatéral.
L’entretien d’Emmanuel Carrère avec la revue Charles est disponible à cette adresse.
L’entretien donné par Emmanuel Carrère à Madame Figaro est accessible ici.
Pour une synthèse éclairante sur la trajectoire de Maurice Bardèche voir le texte d’Anne Simonin, « On peut guérir de ses blessures », paru dans le livre Mémoires occupées (sous la direction de Marc Dambre) aux Presses Sorbonne Nouvelle, 2013.
Le reportage d’Emmanuel Carrère du le G7 est paru dans Le Nouvel Obs, le 23 juillet 2025.
22.03.2026 à 09:42
Hugues Jallon
207
La ministre de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé est une femme qui n’a pas froid aux yeux et qui sait maintenir le cap de ses engagements et de ses courageux combats. Sa fidélité au macronisme semble indéfectible, et elle se trouve toujours en première ligne pour tenter de le sauver de son interminable débâcle.
Elle restera aussi dans l’histoire politique récente pour avoir remis au goût du jour la référence à l’« anti-France », la fameuse expression du militant et intellectuel antisémite Charles Maurras. Participante active à l’opération générale de discrédit de l’antifascisme, Aurore Bergé a même invité la direction du Rassemblement national à retirer ses listes là où La France insoumise avait des chances de l’emporter lors des dernières élections municipales - la nouvelle formule du « barrage républicain ». Les révélations sur les propos racistes, antisémites ou homophobes des candidats du Rassemblement national ne semblent pas avoir ouvert les yeux d’Aurore Bergé sur la véritable menace qui plane sur le pays.
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Le 16 février dernier, la ministre est invitée sur le plateau de I24 News, une chaîne de télévision créée par le milliardaire Patrick Drahi, et dont la mission à peine voilée est d’améliorer l’image d’Israël dans le monde. Le présentateur de l’émission rappelle le sens du voyage d’Aurore Bergé à Tel-Aviv et son « objectif de raviver cette relation France-Israël qui, comme on le sait, ne vit pas ses meilleurs moments », depuis que le Président Macron a reconnu officiellement l’Etat palestinien en septembre 2025. Interrogée à l’époque à ce propos sur TF1, la ministre avait refusé par trois fois d’approuver la décision de son Président, concluant par un énigmatique : « C’est son choix. »
Lors de son séjour à Tel-Aviv, Aurore Bergé s’est notamment entretenue avec la vice-ministre israélienne des Affaires étrangères Sharren Haskel. Cette dernière avait pris la plume dans le JDD pour dénoncer la décision d’Emmanuel Macron : « Sa croisade – il n’y a pas d’autre mot – contre l’État juif alimente un climat d’hostilité qui a un impact direct sur la sécurité de la plus grande communauté juive d’Europe. » Il faut décidément beaucoup d’imagination pour formuler les choses ainsi, quand on sait que la France a si peu fait, hormis quelques timides condamnations rhétoriques, pour tenter d’arrêter la guerre de Gaza.
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Sur le plateau de I24 News, en quinze minutes d’entretien, la ministre Aurore Bergé défend le « lien historique, indéfectible et d’amitié » entre la France et l’Etat hébreu, unis dans un « front commun contre le terrorisme islamique ». Elle évoque sa visite des lieux du massacre terroriste du 7 octobre 2023 et les « kibboutz où les habitants étaient habitués à travailler avec des Gazaouis, habitués à prôner un message de paix, un message d’espérance », une manière quelque peu angélique de décrire les rapports entre Israéliens et Palestiniens.
Elle rappelle le sens de cette visite notamment destinée à « montrer à toutes celles et ceux notamment ceux qui se permettent de douter de ce qui s’est produit le 7 octobre, que ça a eu lieu » - on se demande vraiment de qui elle peut bien parler. Le présentateur rappelle opportunément le combat incessant de la ministre contre l’accusation de génocide portée contre Israël, cette « falsification historique ». Et son soutien à l’aberrante proposition de loi pénalisant tous les propos antisionistes jugés par nature assimilables à de l’antisémitisme.
Avec son allure de bonne élève, Aurore Bergé a bien appris ses leçons. Et elle parvient sans peine, pendant toute la durée de l’interview à ne pas utiliser une seule fois les mots « Palestine » et « Palestiniens ». Elle mentionnera au détour d’une phrase « ce qui se passe à Gaza », sans en dire un mot de plus.
Passer Gaza sous silence, c’est commode, et elle n’est pas la première à utiliser le procédé (on l’a montré ici). Une fois passés sous silence la Palestine et les Palestiniens, une fois passés sous silence les dizaines de milliers de civils, hommes, femmes et enfants morts lors la destruction de Gaza, une fois passée sous silence l’accélération meurtrière de la colonisation de la Cisjordanie, l’histoire devient beaucoup plus facile à raconter. C’est ainsi qu’Aurore Bergé peut parler sans gêne de défense de la « démocratie », de la « liberté », de la « laïcité », de la « paix », de la lutte contre le « terrorisme islamique ».
Comme tous les responsables politiques expérimentés, Aurore Bergé sait que le silence est une arme plus efficace que le mensonge le plus éhonté.
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Aurore Bergé est de longue date une fidèle soutien de l’Etat hébreu : elle a longtemps présidé le groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée nationale - c’était plusieurs années avant le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza. En 2021, elle avait réclamé le « démantèlement » de l’ONG Amnesty International qui avait eu l’indélicatesse d’utiliser le mot « apartheid » à propos du traitement de la population palestinienne.
Elle a aussi participé, comme les ministres Annie Genevard et Françoise Gatel, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, l’ancien Premier ministre Manuel Valls et quelques autres encore, comme la députée Caroline Yadan, aux petits voyages organisés par Elnet, une « organisation apolitique non partisane qui travaille au renforcement des relations entre l’Europe et Israël ». (Les photos de Manuel Valls fanfaronnant avec ses jumelles militaires au cou au milieu de groupe de combattants israéliens en treillis valent le détour.)
En réalité, cette organisation très politique a été créée il y a vingt ans pour soutenir le travail de « hasbara » (explication) et de « sensibilisation » aux intérêts d’un pays dont l’image s’est passablement dégradée depuis quelques temps. En dépit des millions de dollars qu’Israël consacre à ses opérations de propagande, on devine que la tâche doit être de plus en plus ardue. En effet, les déclarations racistes et les propos ouvertement génocidaires de nombre de ministres israéliens ne doivent pas faciliter le travail des services de communication de l’Etat hébreu. Il devient assez difficile de défendre les valeurs de la liberté, de la justice et de la paix incarnées par « la seule démocratie du Moyen-Orient » quand un ministre appelle à « lancer une bombe nucléaire sur la bande de Gaza », et déclare que les Gazaouis « devraient mourir de faim » ; quand un autre parle d’« animaux humains » et d’autres encore justifient les dizaines de milliers de morts civils, hommes, femmes et enfants et se déclarent en faveur de l’émigration forcée des Palestiniens.
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On l’a sans doute un peu oublié, mais dans ses mémoires publiées en 2010, Le lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann consacrait encore des pages hallucinées à « la réappropriation de la violence par les Juifs ». Assénant que que « Tsahal n’est pas une armée comme les autres », il décrivait le visage de ces parachutistes aux cheveux longs où « la gravité le dispute à la douceur, l’humanité à l’ascèse, l’anxiété à la confiance ». Sur sa lancée, il pouvait écrire sans sourciller que ces soldats « n’ont pas la violence dans le sang » et que « le privilège accordé à la vie, qui fait de sa sauvegarde un principe fondateur, est à l’origine de tactiques militaires spécifiques propres à cette armée et à nulle autre. »
Quelques mois auparavant la publication du livre, Israël menait l’opération « Plomb durci » en envoyant des troupes sur le territoire de la bande de Gaza, et Benyamin Netanyahou devenait pour la première fois Premier ministre avec le soutien de l’extrême droite. La même année, le quotidien Haaretz publiait des photos de tee-shirts que des soldats de l’armée israélienne avait fait eux-mêmes imprimer. Sur l’un, la mire d’un fusil pointait sur un enfant avec le commentaire : « Plus ils sont petits, plus c’est difficile ». Sur l’autre le ventre d’une femme enceinte couverte d’une voile : « Un coup, deux morts ». Il va sans dire que les services du haut commandement militaire ont, comme d’habitude, « ouvert une enquête ».
Quinze ans plus tard, après trois ans de guerre à Gaza, on ne trouve plus guère de personnalité malavisée pour défendre sur les plateaux de télévision l’« armée la plus morale du monde ». Il a suffi de consulter quelques comptes sur les réseaux sociaux pour découvrir un soldat de l’armée israélienne se filmant hilare devant le clavier d’un ordinateur dans une école détruite à Gaza, ou des pelotons qui se prenaient en photo tout sourire au milieu des décombres en exhibant des sous-vêtements féminins ou des peluches d’enfants.
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Les fascismes contemporains ne ressemblent pas - et ne ressembleront sans doute pas - à des dictatures totalitaires sous l’emprise d’un parti unique de masse où les élections et les libertés démocratiques ont été formellement abolies (on en a parlé ici).
Mais le fascisme des années 1920-1930 a légué à la postérité quelques autres de ses traits caractéristiques : une idéologie suprémaciste et ultra-nationaliste propagée par des dirigeants dont les propos racistes se diffusent dans toute la société ; les mêmes dirigeants qui attisent et exploitent auprès de la population un sentiment d’angoisse existentielle et le fantasme de sa disparition ; une nation qui fonde officiellement son identité sur une base ethno-raciale ou ethno-religieuse ; un Etat qui organise des formes légales ou non de ségrégation et de discrimination à l’endroit d’une partie la population présente sur son sol ; une société militarisée où l’armée occupe une place dominante et fournit à l’Etat nombre de ses futurs dirigeants ; une culture de la violence qui s’étend à la société tout entière ; un Etat qui met tous ses moyens militaires et policiers pour combattre ce qu’il désigne comme un « ennemi intérieur » ; un gouvernement autorisant et protégeant l’activité de milices armées qui soutiennent ses objectifs politiques ; des dirigeants qui s’engagent dans des guerres extérieures potentiellement sans fin pour assurer leur survie politique et entretenir la cohésion nationale.
On admettra qu’Israël coche désormais pas mal de ces cases, et occupe de facto une place assez singulière dans le processus mondial de fascisation en cours. Aurore Bergé doit commencer à se sentir un peu seule à défendre, comme si de rien n’était, le « bastion du monde libre au Moyen-Orient » comme disait à l’époque le président des Etats-Unis, Lyndon Johnson.
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Dans un texte de 1944 qui a marqué les esprits, « Zionism Reconsidered », Hannah Arendt avertissait sur le risque que le futur Etat d’Israël « dégénère en l’une de ces petites tribus guerrières » sur le modèle de la cité antique de “Sparte”.
On ne sait si le Premier ministre Benyamin Netanyahou a lu ce texte, mais il n’a pas hésité à dessiner lors d’une conférence, en septembre 2025, l’avenir de l’Etat hébreu : « Nous allons devenir Athènes et une super-Sparte ! », une formule passablement contradictoire, dont les commentateurs ont surtout retenu la référence grandiloquente à la cité spartiate, modèle de société militarisée vivant en régime de guerre permanent et dans une situation d’isolement politique et économique.
Le nouveau projet messianique du Premier ministre prenait justement acte de « l’isolement » croissant d’Israël et de la dégradation de son image auprès d’une très large partie des opinions publiques mondiales. « Nous devrons développer des industries de l’armement ici, non seulement en matière de recherche et de développement, mais aussi en termes de capacité à produire ce dont nous avons besoin. » Sans le formuler explicitement, Benyamin Netanyahou anticipait la possible défaillance de son plus fidèle soutien, les Etats-Unis, qui a apporté à Israël plus de 30 milliards de dollars depuis le début de la guerre à Gaza.
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Israël « super Sparte », donc : la promesse d’un Etat autarcique peuplé de citoyens dédiés à la guerre et au métier des armes.
Les historiens ont établi que la cité grecque devait en grande partie son autarcie économique à un système esclavagiste bien particulier. En dépit de la rareté des sources disponibles, nous savons que les hilotes étaient des populations locales conquises, réduites en esclavage et attachées aux terres du Péloponnèse qu’ils cultivaient au bénéfice des citoyens de Sparte. Privés de droits civiques, ils étaient néanmoins « invendables », faisant exception au modèle de l’esclave-marchandise en cours dans les autres cités grecques - un modèle plus proche du servage.
« La grande affaire pour les Lacédémoniens par rapport aux hilotes est essentiellement de s’en protéger », écrit Thucydides. Et de fait, Sparte consacrait une grande part de ses ressources militaires à mater les révoltes et autres rébellions de ces populations très nombreuses. Sans parler des divers rituels de répression et autres méthodes d’humiliations publique permettant de les garder sous sa coupe. Au point de créer une situation de « guerre intérieure » quasi permanente dont le premier effet était de radicaliser le bellicisme de la société spartiate…
Bien entendu, dans son discours sur Israël « super Sparte », Benyamin Netanyahou a oublié d’évoquer le sort des hilotes. On se souvient que son ministre des Finances Bezalel Smotrich avait déclaré, le 19 mars 2023, quelques mois avant le 7 octobre, lors d’une soirée de gala à Paris : « Il n’y a pas de Palestiniens, il y a juste des Arabes. »
215
Quant à elle, Aurore Bergé, ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, prononce à Tel Aviv un discours vibrant sur l’amitié franco-israélienne, le 16 février 2026. Elle consacre ses premiers mots à une ode particulièrement exaltée à la capitale israélienne :
« Tel Aviv est blanche et lumineuse.
Ses lignes Bauhaus racontent la modernité assumée.
Ses avenues, la confiance.
Ses plages, la liberté.
C’est une ville d’ingénieurs et de poètes, de chercheurs et d’entrepreneurs.
Une ville où l’on code le matin et où l’on danse la nuit. »
Bien entendu, elle oublie de dire qu’on tue aussi, qu’on affame et qu’on expulse à quelques kilomètres de là, à Gaza et en Cisjordanie.
En plein jour.
Notes
L’interview d’Aurore Bergé sur I24 News est disponible ici.
L’interview d’Aurore Bergé sur TF1 est consultable à cette adresse.
On peut lire ici l’intégralité du discours d’Aurore Bergé, 16 février 2026, Tel-Aviv.
14.03.2026 à 10:50
Hugues Jallon
Je m’appelle Soyboy, l’ « homme soja », et je suis peut-être né vers 2017 dans le cerveau enfiévré de pauvres gars qui, planqués toute la nuit derrière leur écran à naviguer sur des forums obscurs, ruminent leurs angoisses d’à peu près tout.
Mais je suis peut-être né aussi un an plus tôt dans celui d’un influenceur facho qui n’aime pas le soja, un type complexé qui mange de la viande aux hormones et aux stéroïdes parce qu’il pense que ça va suffire, les hormones et la viande, à faire de lui un homme, un vrai. Un type qui fait des vidéos où il déblatère que je suis un fragile, un mouton, une femmelette et d’autres choses de ce genre, que je suis rien qu’un bouffeur de graines qui précipite la fin de l’Occident blanc et viril, qui pense que manger du soja rend faible et stérile, alors qu’il y a des protéines dans le soja, espèce de bouffon.
(Eh, parce qu’être influenceur, franchement… se maquiller et de mettre une grosse chaîne autour du cou pour faire le mascu devant la caméra de ton ordi, c’est un vrai métier d’homme ? Allez, trouve-toi un vrai boulot, mec, et rends-toi utile)
Je suis peut-être né plus tard dans le cerveau d’un autre influenceur relou, qui joue les gros durs en tirant à balles réelles sur des mannequins (de gauchistes) en plastique, qui vomit sa haine des écologistes, et de toutes celles et de tous ceux qui luttent pour l’égalité et la liberté aux quatre coins de cette planète bousillée par des dirigeants qui ne croient qu’au business, au pétrole et à l’IA.
Je serai toujours sur le chemin de ces chefs-bousilleurs pour qu’ils cessent de nous appauvrir, de flinguer nos services publics, de tailler dans notre Etat social, d’empoisonner nos gosses et d’enrichir les plus riches.
Je n’ai pas peur.
Je n’ai pas peur de toutes celles et de tous ceux qui n’ont pas la même couleur de peau que moi, je n’ai pas peur de l’islam et des musulmans, et les musulmanes qui veulent porter le voile ne me donnent pas des boutons, parce que j’ai autre chose à faire dans la vie que de les emmerder sous prétexte de lutter contre Daech (il y a la police pour ça).
(J’ai récemment appris qu’un soldat sur trois dans l’armée française est musulman, et ce sont ces petits gars qui défendront nos frontières avec leur Famas le jour où, et pas toi planqué derrière ta caméra ou à soulever de la fonte à la salle en bas de chez toi.)
Je n’ai pas peur des étrangers et des Français d’origine étrangère, parce que je sais que la France est l’un des pays où il y a plus de mariages mixtes au monde, et que ça augmente chaque année.
Je n’ai pas peur des femmes qui enfoncent les mecs à l’école et à l’université, qui font du foot et du close combat. Je n’ai pas peur qu’une femme qu’elle soit payée pareil que moi, et même mieux parce qu’elle est mon chef - même si je n’aime pas les chefs et les cheffes.
Je n’ai pas peur des hommes qui emmènent leur gosse à l’école et qui pleurent parfois la nuit. Je n’ai pas peur des trans, des homos et des lesbiennes, et, si ça se trouve, je suis l’un.e d’iels.
En revanche, ce qui est sûr, c’est que je fais peur aux fachos et aux mascus et aux natios et aux racistes, parce que, moi, je n’ai pas besoin de me soumettre à un « homme fort » pour me sentir fort.
Je leur fais peur parce que nous sommes légion, parce que nous ne refusons de vivre dans leur monde mort où il y a les faibles et les forts, un monde qui transpire l’angoisse, la peur et la testostérone, où le but dans ta vie, c’est de faire la course en tête en saluant le drapeau et de chouiner que la France c’est plus la France.
Je leur fais peur à ces mâles alpha parce que j’ai pas besoin de bouffer de la viande pour exister, j’ai pas besoin d’une bagnole pour me sentir un homme, et que, si je pisse parfois assis, c’est parce qu’en pissant, je peux lire le journal.
Je leur fais peur parce que je suis leur cauchemar, je leur fais peur parce que leur monde étriqué et toxique finira par disparaître et qu’ils n’y peuvent rien, je leur fais peur parce que nous serons de plus en plus nombreux.
Ils savent qu’ils ont déjà perdu.
Je m’appelle Soyboy, mais je suis tout aussi bien Soygirl (mais ça, ils ne le sauront jamais), et je vous parle du futur où le monde nous appartient.
01.03.2026 à 08:37
Hugues Jallon
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L’ultra-droite est désormais chez elle dans les rues de France.
Grâce à un préfet de la République, et à son ministre de tutelle, elle a pu défiler tranquillement dans le centre de Lyon pour rendre hommage à l’un des leurs érigé en martyr de la violence antifasciste. Les organisateurs de la manifestation ont bien vu quels bénéfices ils pouvaient tirer de l’événement, surtout après les déclarations solennelles du Président Macron appelant à la fois un à « moment de recueillement et de respect » et à « un moment d’exigence et de responsabilité ».
La veille, ils avaient bien passé les consignes, mais il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour entendre des slogans homophobes et insultes racistes, et voir les membres du service d’ordre se précipiter pour abaisser des bras tendus de militants néo-nazis. « Il n’y pas de place pour les milices, d’où qu’elles viennent », avait tonné la veille le Président de la République. En réalité, si. Il a suffi que des groupes fascistes identitaires responsables du meurtre de noirs et d’arabes comptent une victime dans leurs rangs pour que leur démonstration de force bénéficie d’une protection policière. Et que leur propagande victimaire se transforme en une machine de guerre politico-médiatique dirigée contre l’antifascisme.
Les milices d’extrême droite peuvent considérer qu’elles ont le vent en poupe. « Soyez-en sûrs, nous allons gagner car c’est nous les gentils », a déclaré, pendant la manifestation lyonnaise, le porte-parole d’un groupuscule néofasciste provençal et collaborateur d’un député RN du Var. On ne peut pas dire que les pouvoirs publics et une large partie de la classe politique se soient beaucoup mobilisés pour le démentir.
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Quelques jours avant cette manifestation, le candidat aux municipales Jean-Michel Aulas demande au maire de Lyon d’afficher sur la façade de l’Hôtel de Ville le portrait du jeune militant nationaliste ultra. Dans une tribune, il justifie sa brillante idée en expliquant que « par ce symbole, Lyon n’honorera pas seulement la mémoire d’un de ses fils : elle marquera son refus implacable de la violence et de la haine ». Ce qui ne manque pas de piquant quand on sait l’appartenance du jeune homme en question à des groupements prônant la haine et pratiquant la violence de rue.
Le souvenir des activités clandestines Jean Moulin, de son arrestation et de son assassinat par l’occupant nazi n’a visiblement pas suffi à faire trembler la plume de l’ancien patron de l’Olympique lyonnais. Il n’était certes pas né lorsque le général de Gaulle, le 14 septembre 1944, se rendit à Lyon dans les premières semaines de la Libération. Mais il doit savoir, comme tous les collégiens lyonnais, que c’est du balcon de l’Hôtel de ville que le chef de la France libre s’adressa aux habitants de « la Capitale de la Résistance française ».
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On ne peut guère soupçonner Jean-Michel Aulas d’accointance avec les nostalgiques de Vichy et autres espèces de nazillons qui ont défilé dans Lyon. Son affaire, ce sont d’abord et avant tout les affaires. Celles qui lui ont permis, grâce à sa fortune acquise dans le domaine des logiciels de gestion d’acquérir le premier club français coté en Bourse, et de faire construire un nouveau stade en bénéficiant au passage de quelques millions d’investissements publics.
Toujours à la page, le roi du foot business a récemment lancé un fonds d’investissement dans les start-ups et exploite depuis deux ans, avec son fils, un terminal de luxe réservé aux jets privés à Miami. C’est avec le même bon goût que le candidat a choisi un slogan de campagne inspiré d’une marque de camembert, « Coeur lyonnais ». Une campagne très agressive aux accents trumpiens, à coup de tweets mensongers et de déclarations à l’emporte-pièce, dirigés contre les élus écologistes qui ont eu le mauvais goût d’installer quelques kilomètres de pistes cyclables dans la ville la plus polluée de France.
Jean-Michel Aulas se présente comme un candidat « apolitique » et « pragmatique ». Si « pragmatique » signifie raconter à peu près n’importe quoi, on lui accordera volontiers l’étiquette. Celle d’« apolitique » sera en revanche plus difficile à décrocher : sa candidature est très loin d’être seulement celle d’un chef d’entreprise braillard et provocateur, celle d’un populiste « sans étiquette » sorti de nulle part décidé à renverser la table et à écraser de sa personne le paysage politique lyonnais.
La réalité est que cette candidature a été bien préparée, dès le mois de juin dernier, par l’ancien Président Sarkozy, lors d’un dîner de gala où les deux hommes ont partagés des gougères. C’est surtout Laurent Wauquiez, ancien président LR (mais toujours « conseiller spécial ») de la Région, qui a accéléré les choses deux mois plus tard. Un épisode rocambolesque où le parrain du foot lyonnais s’est, semble-t-il, retrouvé piégé à la sortie d’une brasserie lyonnaise où il rencontrait discrètement le parrain de la droite régionale. Une nuée de journalistes l’attendait pour le faire réagir à l’annonce officielle de sa candidature par le patron des LR.
Il ne manquait qu’une étape pour boucler le tour de table. En plein coeur de l’été, le patron des macronistes Gabriel Attal, annoncé fièrement son soutien, et la décision de Renaissance de « rejoindre la dynamique de rassemblement initiée par Jean-Michel Aulas ».
L’arc républicain lyonnais s’est donc trouvé son candidat-marionnette, porté par un patron des LR qui considère Giorgia Meloni comme un « modèle pour la droite » et soutenu par une Macronie prête à tout pour trouver un chemin qui la sauverait de sa perdition. En somme : un bloc central en voie d’extrémisation réuni derrière un Silvio Berlusconi à la sauce lyonnaise - même un affairiste aussi roublard que Bernard Tapie avait plus de vertèbres en refusant jusqu’au bout toute compromission avec les idées de l’extrême droite.
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Sans surprise, Jean-Michel Aulas n’a pas réussi à convaincre la mairie de Lyon de déployer sur la façade de l’Hôtel de ville le portrait de Quentin Deranque. Et l’histoire ne dit pas s’il a regretté sa brillante idée qui a dû retourner le coeur de plus d’un Lyonnais. Son mentor Laurent Wauquiez, quant à lui, n’a eu aucune pudeur à afficher en grand, sur la façade de l’Hôtel de région, le visage souriant de ce militant nationaliste ultra qui fréquentait des groupes néo-nazis violents.
Comme quoi, on peut avoir été un bon élève reçu premier à l’agrégation d’histoire et s’autoriser toutes les saloperies.
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Le 19 février dernier, deux jours avant la manifestation lyonnaise, la candidate LR à la mairie de Marseille, Martine Vassal affiche sa profession de foi politique lors d’un débat télévisé avec quelques-uns de ses adversaires : « Je partage des préoccupations de certaines personnes qui votent pour le Rassemblement national. » Et de dresser la liste de ses valeurs qui « n’ont jamais changé, le mérite, le travail, la famille, la patrie. » Le candidat sortant, Benoît Payan, n’a pas l’air d’y croire : « Je crois que vous avez dit “travail, famille, patrie”, c’est le slogan de…
« - Oui bien sûr.
« - C’est le slogan de Mr Pétain, ça…
« - Oui, d’accord, mais moi, c’est mon slogan et ce sont mes valeurs. C’est ainsi. » Quelques secondes plus tard, le candidat du Rassemblement national, quasi hilare, ne boude pas son plaisir : « Je ne reprendrais pas la devise pétainiste, ça, c’est sûr… ».
Le lendemain, interrogée sur le plateau de France Culture, la ministre LR de l’Agriculture, Annie Genevard, évoque une « formulation maladroite » : « Pour autant si vous prenez chacun de ces mots, qu’il s’agisse de la famille, de la reconnaissance du travail, de l’amour du pays, de là à la considérer pétainiste il y a là un pas que je ne franchirais pas. »
On se demande bien pourquoi. En effet, une grande partie du chemin a pourtant été parcouru. Et ce n’est sans doute pas tout à fait une surprise qu’Annie Genevard, qui considérait en 2013 que le mariage entre personnes de même sexe était rien de moins qu’« une atteinte irréversible à l’intégrité de l’espèce humaine », soit venue au secours de Martine Vassal. La même qui déplorait en 2021 que « lors de mariages, dans nos villes et nos villages, certaines familles, françaises ou non, d’origine étrangère, brandissent des drapeaux étrangers et manifestent leurs traditions par des danses et des spectacles, parfois dans la salle des mariages ». Et qui, devenue ministre, défend aujourd’hui les méga-bassines et un « réveil alimentaire auprès des consommateurs, qui savent que l’agriculture française est la plus vertueuse ».
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Le 22 février, trois jours après les propos de Martine Vassal, et le lendemain de la manifestation lyonnaise, la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Aurore Berger utilise l’expression « anti-France » pour qualifier La France insoumise. Une expression chère à Charles Maurras et aux antisémites de tous poils au tournant du XXe siècle et largement reprise par les autorités de Vichy, notamment le maréchal Pétain. Une expression qui qualifiait les ennemis intérieurs de la nation « les juifs, les métèques, les protestants et les francs-maçons ». On se souvient que Emmanuel Macron avait repris à son compte une autre expression célèbre de Charles Maurras, la distinction entre « pays légal » et « pays réel », et il s’en est fallu de peu pour que le fondateur de l’Action française figure en bonne place dans la liste des commémorations de l’année 2018.
Puisque Charles Maurras revient décidément très à la mode, on peut dire que la mort du jeune militant nationaliste ultra passé par l’Action française a constitué une « divine surprise » pour une large partie du spectre politique - c’est ainsi que Maurras avait salué la défaite de 1940 et la fin de la IIIe République. Une « divine surprise », surtout pour le Rassemblement national qui voit, avec délice, ses challengers de droite et de la Macronie convoquer sans scrupule, les références et le discours de l’extrême droite pétainiste. Et s’engager dans la voie d’une surenchère qui accélère la fascisation générale du champ politique et de l’opinion.
Dans tous les cas, on ne s’y prendrait pas autrement si on voulait faire passer le Rassemblement national pour un parti raisonnable. Et libérer les électeurs hésitants de la honte de voter pour un parti qui compta des néo-nazis parmi ses fondateurs.
204
Le 6 février dernier, une semaine avant la mort de Quentin Deranque, l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles publie une étrange tribune intitulée « Quand Vichy ne fait plus débat… L’installation d’un interdit politique ». Son auteur, un historien autoproclamé de Napoléon Ier, explique que les crimes de Vichy forment désormais une mémoire partagée, que les renouvellements historiographiques, les commémorations, les films et les livres ont produit « un recul spectaculaire des lectures indulgentes qui subsistaient encore à la fin du XXᵉ siècle, notamment chez les générations ayant connu l’après-guerre ». Et que, désormais, « le Rassemblement national se revendique désormais d’un gaullisme de référence, célébrant la France libre ». Autrement dit, dans la France de 2026, on ne fera plus grand-chose politiquement avec Vichy, il est bien plus porteur d’aller chercher du côté du gaullisme.
Mais en a vraiment fini avec cette histoire là ?
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Il y a un an, l’historien Laurent Joly racontait dans un livre, Le savoir des victimes, le long chemin intellectuel, politique, mémorielle qui a conduit à réinstaller l’épisode Vichy dans l’histoire française. C’est-à-dire de cesser de faire de la dictature de Pétain une sorte d’anomalie, de reconnaître l’étendue de ses crimes, de prendre la mesure complète de sa collaboration active avec l’occupant nazi. Bref, que Vichy, c’était aussi la France. Il a fallu aussi toute l’énergie de l’historien Zeev Sternhell - et de ses éditeurs - pour imposer dans le débat public la contribution essentielle de la France à l’élaboration intellectuelle du fascisme européen des années 1930. Et pour réaliser que « l’allergie française au fascisme » était un mythe commode construit après-guerre dans l’euphorie de la Libération par les alliés, cette drôle de victoire venue, d’un coup de baguette magique, effacer les infamies de l’ « étrange défaite » de 1940.
Ce long chemin, dont le discours de Jacques Chirac lors de la commémoration de la rafle du Vel d’hiv fut une étape décisive il y a trente ans, il n’est pas certain qu’on soit parvenu à son bout. Dans un compte rendu du Savoir des victimes, un journaliste du Figaro déplore l’acharnement « militant » de Laurent Joly : « à quoi bon les raviver dans ce énième livre centré sur la question de l’antisémitisme français ? » Et « était-il nécessaire de citer tous les auteurs - publicistes, historiens ou intellectuels -, souvent de bonne foi, qui ont eu tendance à minimiser ou à relativiser les responsabilités de ce régime depuis la Libération ? »
C’est vrai, ça, pourquoi ? Surtout quand on sait qu’un candidat d’extrême droite à la présidentielle tentait de réhabiliter il y a peu la vieille théorie du « glaive » et du « bouclier » et soutenait mordicus la thèse absurde que « Pétain avait sauvé les Juifs français ». Pourquoi Eric Zemmour s’est-il acharné à défendre une telle contre-vérité historique ? C’est l’un de ses anciens proches conseillers, le préfet Pierre Monzani, qui apporta la réponse dans les colonnes du Point, rapportant les propos stupéfiants de son candidat : « Pierre, si tu ne défends pas Pétain avec moi, tu seras du côté d’Edwy Plenel et des journalistes de Libération, et on ne pourra jamais déconstruire ensemble la chape de plomb qui pèse sur nous. »
Le cynisme, le mensonge et la falsification du passé ont, si on peut dire, une vertu stratégique : celle de construire les cadres de justification. En renouant avec le fil de la contre-révolution et du nationalisme intégral de Charles Maurras, celle de libérer une vieille pulsion de revanche. Et, surtout, de forcer le passage vers l’avenir : « Si l’on réécrit l’histoire de la déportation des juifs, en ressortant les vieux arguments de Pétain et de ses défenseurs sur “le glaive” – De Gaulle menant la lutte à Londres – et “le bouclier” – Pétain protégeant les Français de l’occupant –, on habituera les électeurs à l’idée que, dans les situations d’exception, la “raison d’Etat” justifie de sacrifier certains droits, voire certaines parties de la population, pour “sauver la France”. Or son projet d’expulser 2 millions d’immigrés ou de suspendre certaines libertés publiques exige des mesures qui n’ont pas été prises… depuis Vichy. Justifier Vichy, c’est justifier qu’on puisse les mettre à nouveau en œuvre. Non plus contre les juifs, mais contre les musulmans. » On ne saurait mieux dire.
206
Du centre à l’extrême droite, l’unanimité s’est faite pour organiser le procès politique de l’antifascisme-devenu-le-nouveau-fascisme. A cette occasion, on a convoqué de nouveau la désormais célèbre « fenêtre d’Overtone » qui entend expliquer comment se constitue et se modifie l’espace des idées considérées comme acceptables ou raisonnables dans le débat public. On a dénoncé aussi les logiques d’« inversion accusatoire », et certains ont même considéré que nous avions basculé dans le monde propagandiste de 1984 de George Orwell. Un monde dans lequel la manipulation des faits permet d’inverser le sens des mots, nouvelle étape sur le chemin de la « post-vérité ».
La pertinence descriptive de ces grilles de lectures n’est pas contestable. En revanche, il n’est pas certain qu’elles expliquent grand-chose des actes et paroles de Laurent Wauquiez, Martine Vassal, Annie Genevard ou Aurore Berger, toujours officiellement adversaires de l’extrême droite. En réalité, il y a des hommes et femmes politiques, aidés d’éditorialistes et autre relais d’opinion, qui conduisent des opérations : ils profitent d’événements, comme ceux de Lyon, pour désorienter davantage encore une population chauffée à blanc. En ressuscitant quelques-unes des baselines de la dictature de Vichy, ils détruisent toutes les boussoles morales et historiques, ils dynamitent le socle des valeurs fondatrices que des générations de combats ont contribué à établir.
Certains agissent par cynisme, d’autres par stupidité.
Jamais par ignorance.
Notes
La tribune de Pierre Branda été publiée dans Valeurs actuelles le 6 février dernier.
Le compte rendu cité du livre de Laurent Joly est disponible sur le site du Figaro.
Les propos d’Eric Zemmour rapports par Pierre Monzani ont été publiées ici.
Les propos de Laurent Joly sont issus d’un entretien avec le journal Le Monde, le 5 janvier 2022.
Merci à François Pirola pour les informations transmises sur la situation politique lyonnaise.
21.02.2026 à 08:33
Hugues Jallon
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Le premier numéro de l’hebdomadaire Franc-tireur paraît le 17 novembre 2021. Le magazine réunit un petit groupe d’éditorialistes « à la plume aussi pertinente qu’acérée », selon les dires de Christophe Barbier qui a rejoint l’aventure auprès de ses deux médiatiques fondateurs, Caroline Fourest et Raphaël Enthoven.
Le trio a réuni une équipe engagée dans le même combat contre la « gauche radicale pro-Hamas ». Après le 7 octobre 2023, et le début de la guerre à Gaza, ils s’engageront passionnément dans une dénonciation agressive des soit-disant mensonges et manipulations auxquels seraient exposée l’opinion publique française - on en a parlé ici.
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« La raison est un combat » : telle est la devise de Franc-tireur. Dans ce monde menacé par les « extrêmes », on peut compter sur les snipers de Saint-Germain des-Près pour défendre tout ce que le pays compte encore d’idées et de gens raisonnables.
Il n’est donc guère surprenant que l’hebdomadaire se retrouve alors à défendre les restes du macronisme - défait dans les urnes par deux fois, mais toujours au pouvoir. Raphaël Enthoven, le 14 janvier dernier, peut juger sévèrement, et à sa manière, le bilan du Président de La République en bout de course : « A vrai dire Emmanuel Macron n’a pris que trois mauvaises décisions (qui suffisent, il est vrai, à disqualifier son second mandat) : dissoudre l’Assemblée nationale, ne pas participer à la marche nationale contre l’antisémitisme et se déjuger lui-même en reconnaissant, pour rien, l’Etat de Palestine. Tout le reste est tantôt discutable, tantôt excellent. » Quant à Christophe Barbier, incarnation du centrisme militant, il n’hésite pas à remettre les pendules à l’heure sur un plateau télé : « On dit Barbier est macroniste mais c’est faux !, c’est Macron qui est barbiériste ! »
C’est, pour le coup, un vrai conseiller d’Emmanuel Macron qui a trouvé naturellement sa place parmi les premiers compagnons de l’hebdomadaire : le prix Nobel d’économie Philippe Aghion, à qui Franc-tireur a consacré sa une en octobre 2025. Dans les colonnes de l’hebdomadaire, le fana de l’innovation (on en a déjà parlé ici ) n’a pas de mots assez durs sur les freins à la croissance française. Il rejoint sans surprise ceux qui, de l’extrême droite à l’extrême-centre libéral pro-business, braillent contre « l’excès des normes » et réclame que « l’UE assouplisse ses recommandations, notamment en matière d’IA ».
De son côté, Christophe Barbier médite sur la mobilisation de la loi Duplomb et sur « la puissance du principe de précaution, dévoyé en recherche du risque zéro ». Peu importent les risques pour la santé des agriculteurs et celle de nos gosses : « Interdire en France un produit utilisé partout ailleurs mène à la fin de pans de l’agriculture française et à l’obligation d’importer des aliments cultivés grâce aux pesticides. CQFD. Mais il n’est pas question ici de démontrer, il faut affirmer : le dogme est plus fort que la raison. » Imparable. Quant à la possibilité d’un référendum ouverte par la pétition lancée contre la loi, le jugement de l’homme aux écharpes rouges est sans appel : pas question de « renier la démocratie représentative, pour imposer à sa place une démocratie d’opinion, dont les relais seraient des ONG, des associations ou des collectifs citoyens. Voire installer une démocratie directe, telle que les Gilets jaunes l’ont rêvée avec le RIC, le référendum d’initiative citoyenne, dont cette pétition est un avatar. » La FNSEA a décidément trouvé au sein de Franc-tireur un allié fiable pour défendre l’épatant modèle agro-industriel productiviste français.
Les Lumières et la raison en version Franc-tireur, c’est le progrès technologique quoi qu’il en coûte - et tant pis s’il doit nous envoyer dans le mur. Il faut le sauver du radicalisme des wokistes et autres gauchistes décroissants qui ont le mauvais goût d’en interroger les effets désastreux sur la planète et la santé. Comme l’écrit Caroline Fourest, « d’où nous vient ce besoin de tout déprécier au lieu d’encourager, de nous replier au lieu d’explorer, de décroître au lieu de progresser ? Sans doute le devons-nous à une forme d’autocritique nécessaire de nos excès ethno ou anthropocentrés. Versant dans l’autoflagellation permanente, théorisée à l’Université, elle associe désormais toute conquête à du colonialisme, toute invention à de la sorcellerie, toute croissance à du mercantilisme, et toute innovation à du « technosolutionnisme ». Ce qui est bien avec une obsession (à l’égard de la gauche décoloniale-wokiste-décroissantiste-anticapitaliste), c’est ce qu’elle se met à toutes les sauces.
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Qui reste-t-il alors dans l’arène politique pour incarner la défense de la raison et du progrès ? Surtout si on exclut les « extrêmes » et leurs « complices », c’est-à-dire l’extrême droite et ses alliés, Les Républicains, La France insoumise, et tous ceux qui ont quelques rapports avec elle : ses dissidents François Rufin et Clémentine Autain, le Parti socialiste d’Olivier Faure ainsi que les écologistes dont la leader Marine Tondelier ose utiliser « le mot “Nakba” reconnu par aucun historien, pour désigner la guerre israélo-arabe de 1948 » ?
Les rangs sont, en effet, clairsemés.
En janvier 2022, Raphaël Enthoven et Caroline Fourest s’entretiennent avec deux winners de la gauche socialiste modérée, la Présidente de la région Occitanie Carole Delga (et Michaël Delafosse, le maire de Montpellier) qui incarneraient « la gauche qui sauve l’honneur » face à la « gauche tendance révolutionnaire et communautariste ». Un an plus tard, c’est l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve qui, aux yeux de la fondatrice de Franc tireur, peut incarner l’espoir « qu’une autre alliance de gauche est possible, si l’on ressuscite le pôle républicain et laïque ». On attend toujours.
Et si c’était lui, l’avenir ? Jean-Michel Blanquer, l’ancien ministre de l’Education nationale publique et fondateur d’un institut de formation privé Terra Academia, destiné à rapprocher « les écoles des entreprises »? L’auteur en promo de son livre Civilisation française est décidé à contrer le « particularisme » et le « communautarisme » et à retrouver les « fondamentaux du pacte républicain » ? De son propre aveu, l’ouvrage « se présente comme une plateforme pour un programme présidentiel, mais ça ne veut pas dire pour autant que je suis candidat ! » On espère attendre longtemps l’annonce de sa candidature.
Quant à Manuel Valls, ses ambitions présidentielles semblent bel et bien oubliées. Ce qui n’empêche pas Franc tireur de rester fidèle à l’ancien socialiste loué pour « sa défense constante de la laïcité et de son combat contre l’islamisme » et de protester contre le « Valls bashing ». Une position courageuse.
Last but not least, sur la liste des losers, il ne fallait pas oublier Nicolas Sarkozy qui a droit à la chronique de Christophe Barbier pour un bilan de ses condamnations judiciaires : « Dans l’affaire Bismuth, il a été surveillé à l’excès. Dans celle du financement présumé de sa campagne de 2007 par la Libye de Kadhafi, le dossier est si contestable qu’il ne justifiait pas un renvoi devant le tribunal, pourtant requis par le parquet. Cela ne constitue peut-être pas un “acharnement”. Mais c’est à coup sûr une injustice. » Il faut dire que l’un des membres de la rédaction de Franc-tireur, le plus télégénique, demeure lié familialement à vie à Nicolas Sarkozy, qui est le beau-père de son fils né de sa précédente union avec la chanteuse Carla Bruni. A la suite de la mise en examen de l’ancien locataire de l’Elysée pour « association de malfaiteurs » dans l’affaire libyenne, Raphaël Enthoven a pris sa plus belle plume sur X pour voler au secours du nouveau compagnon de son ex : « Je prends le pari que cette histoire témoignera plus tard de la capacité médiatique à créer, à coup de vacarme, sur fond d’un néant de preuves et de témoignages foireux, l’imaginaire malhonnêteté d’un homme, en l’occurrence. Vivement l’avenir, qu’on sache ! » Pari manqué, et, pour le coup, on a tout su.
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La République, on ne l’enlèvera pas aux vedettes de Franc-tireur, certainement sincères à défaut d’être tout à fait lucides. Pour ses gardiens du temple, elle n’est ni négociable, ni amendable, ni améliorable. Questionner son Histoire et discuter démocratiquement de ses principes sont un crime de lèse-majesté. On peut compter sur eux : ils veilleront au grain, mais à leur manière.
Leur position dans le champ politique reste néanmoins difficile à saisir. Dans le temps que nous connaissons, où se conjugue l’extrême-droitisation de l’espace politique et la perspective de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, c’est peu dire que les prises de parole des vedettes de Franc-tireur paraissent singulièrement flottantes et confuses.
Dans Philosophie magazine, le 7 octobre 2025, Raphaël Enthoven explicite sa position face à ce que l’avenir nous réserve : « Si le RN arrive au pouvoir, je ne changerai rien à ma vie quotidienne. J’ai mis trop de temps à me constituer une sorte de quartier général où travailler pour y renoncer au motif que le résultat de la présidentielle me déplaît. » Le Rassemblement national peut être rassuré, et il ne faudra pas compter sur le philosophe engagé pour rejoindre les cortèges antifascistes Place de la République le soir du second tour des prochaines élections présidentielles. Mais qu’on se rassure : « Par ailleurs, je profiterai de la liberté d’expression que la loi me garantit, et je surinvestirai Franc-Tireur. La raison d’être de cet hebdomadaire est de conjurer l’arrivée des extrêmes au pouvoir, qu’ils soient de gauche ou de droite. » Si on comprend bien, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, le philosophe de plateau qui se rêve en Albert Camus tiendra sa ligne… et fera comme si rien ne s’était passé.
Quant à Caroline Fourest, qui reste officiellement une femme de gauche, ses consignes de vote aux dernières élections de 2024 paraissent pour le moins alambiquées. Elle n’est pas très à l’aise à la veille du second tour des législatives de 2024, et il faut relire plusieurs fois son éditorial en ouverture du numéro, intitulé « Tout sauf le RN* (*En cas de duel avec un LFI pro-Hamas, ça sera sans nous) » pour essayer d’y comprendre quelque chose : « Des commentateurs s’étonnent qu’il soit plus difficile d’appeler au désistement républicain en faveur de candidats modérés, du centre ou de la gauche démocrate, qu’en faveur de candidats LFI radicaux et douteux. Mais pourquoi donc ? Vous ne voyez pas ? Et pourtant, il faut ce désistement républicain. Parce que La France insoumise a très peu de chances d’entrer à Matignon, et le RN toutes les chances d’obtenir une majorité absolue. Mais qu’on ne soit pas surpris si le barrage demeure percé par endroits. Même face à des candidats RN racistes pro-Poutine, certains citoyens préféreront avoir piscine ou voter blanc que d’offrir leur voix à des candidats LFI antisémites, pro-Hamas et pro-Poutine. Et si par malheur le RN obtenait la majorité, cela ne sera pas la faute des républicains s’étant abstenus dans trois ou quatre circonscriptions, mais celle de ces apprentis sorciers. » Barrage républicain sous réserve (mais pas complètement sûr, et pas dans tous les cas), donc.
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Le 16 novembre 2022, l’émission Quotidien convie les deux stars de Franc-tireur pour célébrer comme il se doit le premier anniversaire de leur hebdomadaire. L’animateur facétieux du talk-show propose à l’un de tresser les louanges de l’autre. Si Caroline parle de Raphaël en le résumant à l’« élégance » et à la « dialectique », Raphaël ne craint pas de définir Caroline par son « despotisme éclairé au service de la République ». Despotisme, vraiment ?
Quelques minutes plus tard, dans une discussion de café du commerce sur l’influence néfaste des réseaux sociaux sur le débat public, Raphaël Enthoven se prend à défendre sa pratique compulsive du tweet : « Le format du 280 signes est un format excellent, on peut enchaîner les arguments », et de citer les dialogues de Platon à l’appui de sa puissante démonstration.
Décidément, ce soir-là, l’esprit des Lumières est resté à la porte du studio.
Notes
Tous les articles cités issus de Franc-tireur sont disponibles sur le site de l’hebdomadaire.
15.02.2026 à 08:14
Hugues Jallon
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L’époque veut qu’on s’autorise à s’approprier sans état d’âme les grandes figures de la Résistance pour les enrôler dans des combats qui n’étaient pas les leurs, loin de là. Quand ce n’est pas Bruno Retailleau qui fait appel à l’« esprit de résistance » lors de la commémoration de la Libération de Paris, c’est Jordan Bardella qui cite l’historien Marc Bloch pour demander au ministre de l’Intérieur de révéler le nombre d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire français. Quant à Emmanuel Macron, sa décision de faire entrer au Panthéon les époux Manoukian ne manque pas de sel, quand on sait le rôle que le Président a joué par ses manoeuvres dans l’extrême-droitisation du pays - on l’a raconté ici.
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En septembre 2021, un pool d’éditorialistes et d’intellectuels de plateau télé annonce la création d’un nouvel hebdomadaire dans le giron du groupe CMI (Marianne, Elle, Télé 7 jours, etc.), propriété du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky. Un « journal de combat » engagé dans la lutte « contre l’extrémisme, contre l’obscurantisme, le wokisme, les antivax et la cancel culture », claironne l’un des fondateurs, Christophe Barbier. L’ancien patron de L’Express, collectionneur d’écharpes rouges, dont une à 2000 euros offerte par Carla Bruni, accompagne dans l’aventure le philosophe en carton Raphaël Enthoven et la pasionaria de la laïcité Caroline Fourest, à l’époque membre du conseil de surveillance de CMI.
Dans les premiers rangs hétéroclites de la petite rédaction, on trouve entre autres l’éditorialiste réac Brice Couturier, le consultant et essayiste ultralibéral Olivier Babeau, un ancien secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, l’économiste pro-business Philippe Aghion, la polémiste Rachel Khan devenu chroniqueuse sur Cnews, et le fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme, Rudy Reichstadt.
Sans honte, la petite bande met la main sur le nom d’un journal et d’un mouvement de résistance de la zone sud créés à Lyon au lendemain de la défaite de 1940. L’hebdomadaire Franc-Tireur réunira autour du trio de tête « un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée. Des hommes et des femmes courageux et déterminés, passionnés et raisonnables. Des francs-tireurs ». Voilà donc que des vedettes du petit écran qui ont à peine le temps de se démaquiller pour passer d’un studio à l’autre, des éditorialistes évoluant au coeur du pouvoir médiatique, prennent les habits des combattants clandestins et anonymes qui ont risqué leur vie pour résister à l’occupant nazi et à leurs affidés de Vichy.
Décidément, on ne s’habitue pas à vivre dans un monde aussi frelaté.
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Il faut dire que ce pouvoir-là, celui des gens « raisonnables », a du souci à se faire. De longue date, leurs sermons télévisés ou radiophoniques célébrant la nuance et la complexité ne sont plus écoutés que d’une oreille distraite. Il fallait donc envisager une action plus offensive, voire plus agressive. « Aujourd’hui, la nuance est devenue une espèce d’interdit. On est sommé d’être dans la radicalité. Dès qu’on n’est pas dans l’extrémisme, on dit qu’on est dans le ventre mou. Nous ferons l’éloge de la tempérance et de la nuance tout en parlant fort », affirme Christophe Barbier.
L’exercice s’annonçait acrobatique et, sur le papier, avait peu de chance de franchir l’épreuve de ce que le philosophe allemand Karl-Otto Apel appelait l’« auto-contradiction performative », c’est-à-dire l’incohérence entre le contenu du propos (prôner la nuance et la tempérance) et l’acte de langage lui-même (taper comme une brute). Dans ce casting, on cherche en vain un véritable journaliste, c’est-à-dire quelqu’un dont l’éthique professionnelle lui commande d’exposer posément des faits et de les présenter, le mieux possible, à leur juste place. On pouvait alors sans peine deviner le résultat : sous couvert de lutter contre les « intox » et les « propagandes », Franc-Tireur pouvait devenir à son tour un support de propagande et d’intoxication.
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« Parfois, la lassitude étreint l’éditorialiste. Notre métier serait-il de hurler dans le désert ? De pédaler dans une roue qui n’en finit jamais ? » On accordera à Caroline Fourest que c’est le sentiment de l’abonné à Franc-Tireur. Et il faut avoir consulté les 222 numéros de l’hebdomadaire, et lu nombre de ses articles, pour prendre la mesure de la réalité de l’entreprise éditoriale de Franc-Tireur, à savoir l’incessant rabâchage de ses plumes courageuses engagées contre l’« obscurantisme » et l’« extrémisme » sous toutes ses formes.
Dans la France de Franc-Tireur, on passe assez rapidement - ou on traite et de temps à autre - les problèmes de pauvreté et d’inégalité, de pouvoir d’achat, de service public, de justice, d’éducation, de fiscalité, de logement, pour aller directement au coeur de ce qui mine profondément le pays. Dans la France de Franc-Tireur, il y a l’extrême droite, qui conquiert - ou menace de conquérir - le pouvoir, poussé par une dynamique à l’échelle de la planète. Mais il y a surtout des islamistes, beaucoup d’islamistes qui sont embusqués à chaque coin de rue, et qui « infiltrent » les partis de gauche, qui « gangrènent » les universités, qui « noyautent » les syndicats, les entreprises, les associations, les hôpitaux et les clubs de sport. Et il y a des musulmans, beaucoup de musulmans, tentés ou menacés de verser dans le radicalisme. Peu importe qu’on ait fait dire exactement le contraire de ce qu’il disait à un rapport récent établissant la perte d’influence des Frères musulmans en France, Franc-Tireur ne le répète jamais assez : la République, les Lumières et la laïcité sont constamment menacés par le séparatisme des musulmans, le communautarisme des musulmans, et les dérives wokistes des complices de gauche des musulmans, en premier lieu La France insoumise (LFI).
LFI et ses alliés politiques sont prévenus : ils sont sous surveillance de l’hebdomadaire. Et, de fait, il n’est pas un seul numéro en effet qui n’exhume et vilipende la moindre déclaration d’un ou une responsable de LFI (et des Ecologistes), accusée à longueur de pages d’être « infiltrée » par ou de « pactiser » avec les islamistes de toutes obédiences, Frères musulmans, Hamas, ou mollahs iraniens.
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C’est ainsi que Franc-Tireur a participé à la mise en place progressive d’un système d’équivalence entre les « extrêmes » (LFI = RN), entreprise en tous points conforme à la stratégie et au discours entonné par Les Républicains et le bloc central macroniste depuis quelques années. Numéro après numéro, et même depuis l’explosion du Nouveau Front populaire (NFP), l’hebdomadaire continue de jouer sa partition pour rendre un parti (LFI) qui n’a aucune chance d’accéder au pouvoir aussi dangereux pour la République que celui (le RN) qui, lui, a toutes les chances de l’emporter en 2027.
Mais Caroline Fourest a fait ses comptes. En dernière instance, on sait qui est responsable de la montée de l’extrême droite : « J’en veux, terriblement, à la gauche du déni et du “pas de vagues”, qui a tout fait pour pousser 10 millions de Français dans les bras du RN. À cette gauche irresponsable qui a commencé par nier la montée de l’islamisme, puis celle de l’antisémitisme, avant de souffler sur ces braises. »
Une gauche qui a poussé des millions de Français dans les bras du RN ? L’explication semble un peu courte, et faiblement étayée. Dans tous les cas, elle est a minima partielle, quand on sait que Caroline Fourest et ses amis, ces preux défenseurs de la République, n’ont pas cessé, trois décennies durant, de faire de l’islam et des musulmans le problème majeur de la société française; qu’ils ont obsessionnellement instillé le doute sur la loyauté des Français musulmans à la République, en dénonçant leur prétendu communautarisme ; qu’ils ont contesté l’usage du terme « islamophobie » sous les applaudissements de la droite et de l’extrême droite (lui préférant « haine des musulmans », allez comprendre) ; qu’ils ont contribué à rendre respectables la haine des musulmans en diffusant, parfois en connaissance de cause, tous les stéréotypes et amalgames colportés par l’extrême droite ; qu’ils ont chauffé à blanc l’espace public pour y imposer une laïcité d’exclusion ; qu’ils ont incessamment conspué l’« idéologie de la repentance » et cette gauche antiraciste, cette gauche qui refuse les amalgames entre islam et islamisme, ou qui suggère que la discrimination des musulmans pouvait avoir quelque rapport avec le passé colonial de la République.
Autrement dit, si le RN échoue un jour à arriver au pouvoir, ce ne sera pas grâce à eux.
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Dans Franc-Tireur, la poussée mondiale de l’extrême droite, Trump, Poutine et Khamenei occupent, comme dans le reste de la presse, les premières places d’une actualité internationale macabre et alarmante (On relèvera tout de même qu’en quatre ans d’existence, Franc-Tireur a presque complètement ignoré le destin de trois continents ou sous-continents aussi peu peuplés que l’Asie, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine - mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail éditorial.)
Mais, depuis le 7 octobre 2023 et les attentats terroristes du Hamas, c’est la guerre de Gaza qui est devenue la grande affaire de Franc-Tireur et de ses éditorialistes en chef. Et, sur ce sujet, il serait long et très fastidieux de recenser toutes les énormités et contre-vérités que les deux plumes vedettes de l’hebdomadaire ont colportées et répétées à propos de cette guerre, dans leur journal et dans les médias.
C’est ainsi que l’Histoire se souviendra de Caroline Fourest refusant de « comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément en attaquant comme le fait le Hamas, et le fait de tuer des enfants involontairement en se défendant comme le fait Israël », alors qu’il est établi que l’armée israélienne a, des mois durant, et dès le début de la guerre, ciblé des civils, dont des femmes et des enfants ;
L’Histoire se souviendra aussi de Caroline Fourest assénant qu’« il faut diviser les chiffres au moins par 5 si ce n’est par 10 » du nombre de morts palestiniens donné par le ministère de la Santé du Hamas, alors que la prestigieuse revue scientifique The Lancet (sans doute pro-Hamas) a considéré le nombre de morts à Gaza était sous-estimé de 40 %. Récemment encore, Caroline Fourest a contesté le chiffre de 83% de victimes civiles à Gaza, chiffres donnés par l’armée israélienne elle-même (en admettant que ce chiffre soit de 50%, elle conviendra que ce ratio demeure énorme et sans rapport, par exemple, avec celui des victimes civiles ukrainiennes - 7%).
L’Histoire se souviendra de Raphaël Enthoven se scandalisant de « l’accusation grotesque de “génocide” ? » ou de Caroline Fourest expliquant que « Le mot génocide a été jeté à la figure de toute personne qui a tenté de raisonner pendant cette période, il a servi à délivrer des permis de tuer », et évoquant un « populisme sémantique » ; de Caroline Fourest, à propos de cette guerre, affirmant que « l’émotion est légitime, mais il faut savoir si ce qu’on regarde est vrai et tout le monde n’a pas conscience de regarde Pallywood », un terme directement emprunté à la propagande israélienne ; de Raphaël Enthoven affirmant qu’« il n’y a AUCUN journaliste à Gaza », alors que plus de 200 d’entre eux étaient déjà tombés sous les balles de l’armée israélienne ; de Caroline Fourest affirmant que la « situation s’améliorerait si des ONG livraient bien toujours de la nourriture et non des drones, ou des armes » ; de Raphaël Enthoven affirmant qu’« en appelant à la création d’un État palestinien, fût-ce sans le Hamas, on donne au 7 Octobre la valeur d’un argument recevable, comme si un pogrom était le prolongement de la politique par d’autres moyens, comme si, en égorgeant, en violant, en brûlant vif, en kidnappant et en filmant tout ça, on faisait, in fine, avancer la cause qu’on défend ».
Après ce genre de propos, on peut déclarer reconnaître la « souffrance » des Palestiniens, et se montrer critique « à l’égard de la politique du gouvernement Netanyahou ». Ça ne mange pas de pain, mais ça ne fera rien oublier.
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En somme, le récit de la guerre menée à Gaza par l’armée israélienne, en version éditorialiste tendance Franc-Tireur, pourraient être résumés peu ou prou à une série d’affirmations où se mêlent mauvaise foi, mensonges et manipulations grossières :
Qu’il n’y a pas de génocide à Gaza ;
Qu’il n’y a pas vraiment de famine à Gaza ;
Qu’il n’y a pas de journaliste à Gaza ;
Que des ONG internationales présentes à Gaza sont des complices du Hamas ;
Que le nombre de morts civils à Gaza est largement surestimé ;
Que l’armée israélienne ne cible pas délibérément les civils à Gaza ;
Que c’était une erreur (ou une faute) que la France reconnaisse un Etat palestinien.
Que tous ceux qui ne partagent pas toutes les affirmations précédentes sont soupçonnables d’antisémitisme ou de complicité avec le Hamas.
C’est ainsi que régulièrement paraissent dans France-tireur des articles aux titres éloquents : « LFI-Hamas », « Hamas pride », « Bons baisers du Hamas », « Hamas washing », « Hamas Academy », « Columbia à l’école du Hamas », « Hamas homo », « Vive le Hamas et le CNRS », « UNRWA, le Hamas ramasse ». Encore, en décembre 2025, un des collaborateurs publie un papier intitulé « Hamas : À Gaza, les ONG infiltrées »… Même un article consacré à l’encyclopédie en ligne Wikipedia a droit à son traitement particulier, quand il s’agit d’accuser sa grave partialité sur le traitement de la guerre à Gaza.
Lorsqu’on n’a plus beaucoup d’arguments pour dire ce qu’il se passe réellement dans la bande de Gaza, l’étiquette « Hamas » reste bien pratique. Une grille de lecture assez simple, mais un peu courte. En effet, pourquoi accorder encore, en 2025, une influence aussi puissante à une organisation dont il ne reste plus grand-chose, depuis que les rangs de ses combattants comme de ses dirigeants politiques et militaires ont été méthodiquement décimés dès le début de la guerre à Gaza ? On se demande à la fin si le « franc-tireur » Rudy Reichstadt ne serait pas inspiré de consacrer à Franc-Tireur (où il écrit régulièrement), une analyse et un debunking serrés sur son site Conspiracy Watch… A force de voir des complots partout, on voit des complots partout.
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Il est clair, dans tous les cas, que l’ensemble de ces propos dessine une position assez cohérente sur la guerre israélienne à Gaza. Et on se dit qu’une propagande en tous points répugnante peut se fabriquer tranquillement à l’heure du thé dans une rédaction parisienne.
Notes
Merci à Olivier Alexandre pour la référence à Karl-Otto Apel.
Les propos de Christophe Barbier sont tiré de l’article du Point, « Franc-Tireur veut être “un libelle contre les extrémismes” », 28 septembre 2021.
Ceux de Caroline Fourest sur les enfants victimes « involontaires » de l’armée israélienne sont issu s’une interview sur BFM-TV, le 29 octobre 2023. Sur le comptage des victimes, sur BFM-TV également, le 24 janvier 2024.
Tous les articles cités issus de Franc-Tireur sont disponibles sur le site de l’hebdomadaire.
03.02.2026 à 07:52
Hugues Jallon
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La République peut se montrer ingrate à l’endroit de ses citoyens les plus éminents.
il ya un an, à son retour des Etats-Unis où il s’était précipité pour assister à l’investiture de Donald Trump, Bernard Arnault découvre le projet de (modeste) surtaxe des grandes entreprises, imaginé alors par le gouvernement Barnier. L’homme le plus riche de France laisse alors s’exprimer sa colère froide et vipérine contre ce pays qui ne sait apprécier que les taxes et la bureaucratie.
Il y a quelques années, il n’avait pas mâché pas ses mots à propos de son pays miné à ses yeux par une « idéologie socialo-marxiste et trotskyste », et qui « n’aime pas qu’un grand groupe réussisse dans le monde ». La France, dont on ignorait que ses dirigeants successifs représentaient encore toutes les nuances du bolchevisme, serait donc incapable de reconnaître combien Bernard Arnault apporte à la France et à son image dans le monde.
Pourtant, la République semble avoir fait preuve de générosité fiscale pour ne pas froisser son plus grand ambassadeur. L’économiste Gabriel Zucman a pu faire les calculs de son côté : « Bernard Arnault paye proportionnellement moins d’impôt sur le revenu qu’un salarié au SMIC. Sur les 3,2 milliards de dividendes LVMH qu’il a encaissés en 2023, il s’est acquitté de moins de 2 % d’impôt ». Ce qui est sans doute encore trop, puisque Bernard Arnault a même envisagé, il y a quelques années, de demander la nationalité belge dans le but de réduire encore sa contribution à l’effort national.
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La République sait se faire pardonner son ingratitude. Le 12 janvier dernier, dix jours après la fashion week, l’homme le plus riche de France réalise un rêve ancien : se faire admettre au sein de l’Académie des sciences morales et politiques qui a, très officiellement, pour « mission de contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts ».
Peu importe que les travaux de cet aréopage n’intéressent absolument personne, qu’ils n’oeuvrent au perfectionnement de pas grand-chose et que son rayonnement ne traverse même pas le Pont des Arts (sa chaîne Youtube compte 709 abonnés), Bernard Arnault voulait en être. Les journaux ont rappelé qu’il a dû un peu batailler, à coups de petits mots et d’invitations à déjeuner, pour vaincre la réticence de quelques académiciens qui ne voyaient pas d’un très bon oeil l’élection du propriétaire de la Samaritaine sur la rive d’en face. Quand on est riche à milliards, la seule course qui vous reste à gagner est celle aux breloques et aux célébrations protocolées, même les plus kitsch. Sans doute aussi que lorsqu’on est un homme d’argent, on finit par chercher la compagnie des hommes d’esprit. (On sait bien que l’inverse est, souvent, tout aussi vrai, conformément à cet esprit de cour bien français qui n’a jamais été chassé hors de la République.)
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Le voilà, donc, celui qu’on surnomme « le loup en cachemire », revêtu de l’habit vert réalisé par les ateliers Dior - qui lui appartiennent - rejoignant ses pairs sous la Coupole de l’Institut, au son des roulements de tambour de la Garde républicaine.
On épargnera au lecteur le compte rendu de tous les discours indigents qui ont émaillé la cérémonie. On doute même que les 5856 personnes ayant « vu » la vidéo de la cérémonie sur la chaîne Youtube de l’Académie soient allées jusqu’à son terme - à la différence de l’auteur de cette lettre.
Au terme de cette cérémonie de près de deux heures interrompue par une partita de Bach exécutée par un jeune prodige suédois, c’est Bruno Lemaire, l’ex-ministre de nos finances en banqueroute, qui se charge de remettre son épée à l’heureux élu. L’auteur de la scène de sexe anal la plus glorieuse de la littérature contemporaine (« Tu viens Oskar ? Je suis dilatée comme jamais ») s’est récemment reconverti dans le conseil stratégique d’une société néerlandaise de semi-conducteur. On l’imagine alors tout à son aise pour adresser un premier mot d’esprit au nouvel académicien : « Maintenant les armes vont parler, ou plutôt votre épée ». Et Bruno Lemaire de se lancer dans une description minutieuse et imagée de la rapière de luxe conçue par l’architecte Franck Gehry pour celui qui a su s’élever « au rang des plus grands entrepreneurs de la planète ». L’auditoire aura droit à tous les « détails des ornements » de cet objet clinquant qui atteint des sommets en matière de mauvais goût. « Le bleu de la poignée, fuselée et droite », qui « exprime de la détermination de la créativité et pourquoi pas de la tendresse ». Et « les écailles argentées du manche », qui « tombent en cascade poétiques et liquides ». Quant au globe terrestre d’émail et d’argent qui forme le pommeau, il offre un petit aperçu de la mégalomanie du monsieur en habit vert. « Il a choisi de le faire reposer sur un lit de muguet, porte bonheur de la maison Dior », mais aussi, comme le rappelle l’ex-ministre, « le symbole du 1er mai, jour de la Fête du Travail, je doute qu’il doit un jour chômé pour vous, qui n’en prenez jamais ou presque. »
Dans le monde des gens (de) biens, les RTT et les congés payés n’existent pas, ce qui explique peut-être leur obsession que ces Français paresseux devraient travailler (toujours) plus. Il ne leur vient même pas à l’idée que nous sommes nombreux à ne pas vouloir de cette vie-là, et de ce monde-là que ces gens-là continuent de fabriquer à leur image.
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Fille des Lumières, la République a toujours su honorer ses savants et elle a créé des institutions pour les accueillir, comme l’Académie des sciences morales et politiques. Et voilà donc qu’elle accueille dans ses rangs un homme d’argent sans morale ni scrupule, un multimilliardaire qui se conduit en petit commerçant râleur militant contre les hausses d’impôts et qui traite les représentants politiques comme ses laquais. « Nous sommes la nation de la mode et la nation du luxe, et nous devons en être fiers », proclame sous la Coupole un ancien ministre, accordant tous les honneurs à ce « domaine du luxe qui puise aux racines de la France ».
Ce patriotisme de représentant de commerce en dit long sur l’esprit de sécession de ces élites politico-économiques qui ont, depuis longtemps, tourné le dos aux Lumières, à la Révolution et à sa promesse d’égalité. Mais sont-ils devenus assez insensés pour croire qu’ils parviendront à habiller nos rêves aux couleurs d’une malle Vuitton ?
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Pourquoi une institution de la République pour partie financée par nos impôts accueille-t-elle un milliardaire qui rechigne publiquement à payer les siens ?
Mais, tout aussi bien, pourquoi pas ? Loin, très loin des institutions universitaires de prestige international, l’Académie des sciences morales et politiques tient davantage de la coterie mondaine que de la société savante, une sorte succursale du fameux dîner du Siècle où se retrouve chaque mois tout ce que Paris compte de « décideurs », comme on dit aujourd’hui. Et il est certain que Bernard Arnault saura faire bonne figure aux côté des autres membres de la section « Économie politique, statistique et finances » de l’Académie, puisqu’on y trouve : Michel Pebereau, haut fonctionnaire qui a organisé la privatisation de la BNP avant d’en prendre la direction ; Pierre-André Chiappori, un économiste monégasque et « conseiller de gouvernement-ministre » des Finances et de l’Économie de la Principauté ; Dominique Senequier, une haut-fonctionnaire qui a construit de toute pièce un fond de capital-investissement qu’elle dirige toujours au sein de l’empire français de l’assurance Axa ; les deux économistes pro-business nobélisés Philippe Aghion et Jean Tirole, grands défenseurs de la « politique de l’offre » - c’est-à-dire, quoi qu’il en coûte, des entreprises. Philippe Aghion avait reproché un jour à Gabriel Zucman de vouloir « transformer la France en prison fiscale ». On a compris, Bernard Arnault ne trouvera pas à l’Académie de meilleurs alliés.
C’est un ancien gouverneur de la Banque de France et ancien président de la Banque centrale européenne qui prononce le discours terne et fatiguée destiné à accueillir le nouvel académicien. Jean-Claude Trichet y célèbre sans surprise la « passion de la créativité, de l’inventivité, de l’innovation » de l’empereur mondial du luxe. Sans doute parce qu’il fallait bien meubler un peu et cautionner intellectuellement l’intronisation d’un un homme d’argent sans foi ni loi, il se lance dans l’éloge de l’esprit d’entreprise. Il rappelle notamment que le mot « entrepreneur » est bien d’origine française, que « le concept et le mot dans cette acception ont été inventé par deux économistes, l’un franco-irlandais, Richard Cantillon, l’autre français, Jean-Baptiste Say », et se gausse de l’ancien « Président Bush qui soulignait combien la France était éloignée de l’économie de marché en donnant pour preuve : “Fancy in French, they have no word for entrepreneur !” »
L’honneur de la France est sauf. Il faut dire que l’Académie des sciences morales et politiques se soucie beaucoup de la perception de l’économie et de la société, notamment chez les élèves du lycée. On savait le MEDEF engagé de longue date contre les programmes de l’option « Sciences économiques et sociales » (SES), accusée par le patronat d’être un tissu de propagande léniniste. C’est d’ailleurs au siège de Denis Kessler, trotskyste repenti et ardent défenseur de la libéralisation des têtes blondes que Bernard Arnault a le bonheur de succéder.
Il y a quinze ans déjà, les membres de l’Académie avaient produit un rapport sur les manuels de SES qui tendait « à déplorer la vision globalement pessimiste des sociétés occidentales que les manuels tendent à transmettre ». Il rappelaient qu’« il est important d’appeler l’attention sur les grandes injustices et inefficiences qui gangrènent les systèmes [sociaux] actuels ». Enfin, à destination de ces écologistes encagoulés qui veulent en finir avec le productivisme déchaîné et nous ramener à la bougie, « il paraît également assez inéquitable de traiter des défis de l’environnement sans signaler les progrès réalisés par la production de masse grâce à l’innovation et à l’évolution technologique ».
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L’Académie des sciences morales et politiques fait partie de ces institutions assoupies qui font parler d’elles lorsqu’elles accueillent en grande pompe dans leurs rangs un nouveau membre… ou un invité de marque. Et en ce mois de janvier, l’intronisation de Bernard Arnault a été suivie de la conférence donnée par un autre milliardaire, Peter Thiel, une figure de la nouvelle extrême droite techno-libertarienne états-unienne, obsédée par l’Antéchrist et animé (pour aller vite) par une haine viscérale et délirante pour la démocratie. Autrement dit, l’un des idéologues en vue fascisme de l’époque.
On ne saura pas ce qui s’est dit lors de cette séance. Mais la presse a largement raconté les coulisses de la rencontre organisée en douce par une philosophe catholique ultra-conservatrice et membre de l’académie. Elle a aussi révélé l’étendue des réseaux transnationaux de l’extrême droite et de leurs valeurs qui traversent sans encombre l’Océan atlantique. De fait, Chantal Delsol exprime régulièrement dans les médias et dans ses livres sa détestation de l’ « idéologie égalitariste », « socialiste » et « mondialistes » qui mine notre pays. Sans parler de l’écologie « qui représentent le courant le plus conservateur de l’époque et voient désormais le progrès comme un maléfice ».
On rappellera aux plus jeunes Que Chantal Delsol forme un couple de winners ultra-réactionnaires avec son époux Charles Millon, ancien ministre de la Défense d’Alain Juppé dans les années 1990, qui fut très en avance dans le rapprochement de la droite et de l’extrême droite. Après avoir accepté les voix des élus du Front national pour décrocher la présidence de conseil régional Rhône-Alpes en 1998 (Laurent Wauquiez est alors un jeune étudiant « social-démocrate bon teint » sorti de Sciences-po), il est exclu de son parti, l’UDF - à une époque où la droite avait encore une colonne vertébrale. Il a poursuivi sa mission d’avant-garde en participant avec sa femme à la création du magazine L’Incorrect, ou en apportant son soutien à des membres de Génération identitaire, puis à Eric Zemmour.
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Si la presse a largement mis en lumière l’influence de Chantal Delsol, elle n’a guère rappelé que cette philosophe n’est pas seule à défendre, au sein de l’Académie des sciences morales et politiques, ses thèses catholique les plus réactionnaires. Elle y côtoie Rémy Brague, un autre philosophe catholique qui, comme sa consoeur, n’a pas manqué de s’engager en 2013 dans la Manif pour tous, cet incubateur de la nouvelle extrême droite identitaire. De même que le juriste et constitutionnaliste Pierre Devolvé, très mobilisé pour pour combattre le mariage entre personnes de même sexe. Ainsi que Jean-François Mattéi, co-auteur d’un ouvrage avec Chantal Delsol, L’identité de l’Europe, et qui dénonce à propos du mariage pour toutes et tous « un combat perdu de la Raison ».
Il faut également compter parmi les académiciens catholiques militants l’ancien ministre Hervé Gaymard, fondateur avec son épouse de la Fondation Jérôme Lejeune dont la presse a établi que, sous couvert de soutenir la recherche sur la trisomie 21, elle investit une partie des dons qu’elle reçoit dans la lutte contre l’avortement.
Pour compléter le tableau, il manquait un représentant officiel de l’Eglise. L’Académie a donc élu en 2022 Monseigneur Ravel, l’archevêque de Strasbourg qui a fait toute sa carrière dans les aumônerie militaires de l’armée française, ce qui l’a sans doute autorisé à qualifier l’IVG d’« arme de destruction massive ».
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On n’est alors pas surpris de la bénédiction apportée par l’Institut à une ancienne militante en vue de la Manif pour tous, Anne Coffinier. Cette énarque crée successivement la Fondation pour l’école en 2008, puis, à la suite de démêlés, la Fondation Kairos pour l’innovation éducative en 2020, toutes deux destinées à soutenir financièrement les « écoles indépendantes » qui ont pour mission de transmettre « la culture classique et le goût d’entreprendre ». Traduction : les écoles privées hors contrat.
Si la première a été reconnue fondation reconnue d’utilité publique, la seconde a pu trouver un accueil et un refuge confortables au sein de l’Institut de France. C’est même son Chancelier, l’ancien ministre de l’Education nationale Xavier Darcos, qui assume la présidence de Kairos. Lors d’un colloque organisé par la Fondation, en mai 2025, l’une des membres de son conseil d’administration, Chantal Delsol, a pu développer ses vues sur l’état de l’éducation dans un pays où « le républicanisme a été teinté d’un égalitarisme marxisant ».
Si on doit résumer : l’argent public de nos impôts finance un Institut public qui, sous la direction d’un ancien ministre de l’école publique a financé des années durant une fondation qui finançait et faisait la promotion des écoles privées hors contrat.
Et, des années durant, tout le monde, au sein de cette institution, a trouvé ça normal.
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Last but not least, depuis 2008, siège à l’Académie des sciences morales et politique François d’Orcival, un ancien partisan de l’Algérie française, sans doute trop jeune pour se laisser tenter par l’OAS, mais assez vieux pour rejoindre Jeune Nation, puis la Fédération des étudiants nationalistes, collaborateur des revues Défense de l’Occident de Maurice Bardèche et Europe-Action de Dominique Venner, ancien rédacteur-en-chef du magazine Valeurs actuelles auquel il collabore toujours, et cofondateur du Figaro Magazine qui joua son rôle dans la diffusion des idées païennes, racistes et néofascistes de la Nouvelle Droite.
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On conviendra que ça commence à faire beaucoup.
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Invité comme il se doit à l’installation du milliardaire Bernard Arnault, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré a dû se sentir bien à l’aise sous cette Coupole baignant dans une telle atmosphère de réaction.
On se demande bien ce que fait un ancien chef d’état-major des armées Henri Bentégeat au sein cette académie destinée « au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts ». Il semble qu’il ait au moins l’élégance - ou l’habitude - de rester muet sur ses opinions. Ce n’est pas le cas de Thibaud de Montbrial, avocat et fondateur d’un Centre de réflexion sur la sécurité intérieure qui a l’honnêteté de ne pas se présenter comme « indépendant », un think tank, qui « a reçu le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau », et le soutien financier du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Aux dernières nouvelles, la presse (d’extrême droite) prête un destin présidentiel à cet ancien candidat Les Républicains aux élections législatives de 2022… En octobre 2025, il appelle dans Le Figaro, à un « choc d’autorité », et donne un aperçu de son projet : « Le rétablissement de l’autorité aura des effets vertueux dans tous les champs de la société. Il sera ensuite temps de reconquérir les âmes par l’éducation, autour d’un héritage historique gréco-latin et culturel judéo-chrétien assumé. » Quelques jours plus tôt, dans le même quotidien, l’académicienne Chantal Delsol affirmait que « seul un grand homme au geste brutal peut accomplir des changements nécessaires ».
Hasard ou non, l’élection de Bernard Arnault a eu lieu un 2 décembre. Une date qui dans l’imaginaire national n’est pas indifférente, évoquant à la fois le couronnement de Napoléon Ier (1804), la victoire militaire d’Austerlitz (un an plus tard), et le sinistre coup d’Etat Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Il n’en fallait pas plus à Bruno Lemaire pour oser le parallèle avec le fabuleux destin de l’empereur du sac à main : « ”La chance est une exigence pour un chef”, comme le disait un autre conquérant qui lui aussi a eu son heure de gloire le matin d’un 2 décembre. » On ignore ce que les deux Académiciens Jean Tulard, historien du bonapartisme, et Emmanuel de Waresquiel, biographe de Talleyrand et Fouché, ont pensé du rapprochement.
Aussi désuet et inoffensif qu’il puisse paraître, le culte de Bonaparte joue son rôle dans les temps qu’on connaît, celui des appels à l’autorité, celui des tentations et des dérives autoritaires. Grâce à la puissance et l’influence de tous ceux qui entretiennent la flamme impériale, le bonapartisme pourra toujours servir de solide point de repère le jour où. Dans tous les cas, il ne protège pas des relents fascisants de l’époque - on en a parlé ici.
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Les idées et combats les plus rances sont donc très bien représentés à l’Académie des sciences morales et politiques. On peut même dire que leurs représentants - avec toutes les nuances, catholiques, païennes, pro-business, sécuritaires, autoritaires, ou toutes à la fois - y sont présents en masse. Et la vénérable institution ne semble guère veiller au respect minimum des équilibres politiques et intellectuels, puisque, sauf erreur, n’y figure aujourd’hui aucune personnalité s’affichant, même modérément, à gauche.
Au point qu’on se demande ce que venaient faire l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve et la future ex-Maire socialiste de Paris Anne Hidalgo cet après-midi là, sous la Coupole. Mais tout aussi bien, vu l’époque, pourquoi pas ? On ne pas s’arrêter à ce genre de détail, et peut-être n’avaient-ils rien d’autre à faire ce jour-là.
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Comme l’a rappelé Jean-Claude Trichet dans son discours, le proverbe préféré de Bernard Arnault est, semble-t-il, ce proverbe chinois :
« Dans une rivière, seuls les poissons morts nagent dans le sens du courant. »
Le spectacle de sa réception dans l’une des prestigieuses institutions de la République a évoqué quant à lui un autre proverbe bien connu, chinois lui aussi :
« Le poisson pourrit toujours par la tête. »
Notes
Le film de la cérémonie de réception de B. Arnault est disponible à cette adresse.
Le Monde a consacré un article à la visite de Peter Thiel à l’Académie.
Sur le parcours de Laurent Wauquiez, on peut lie cet article paru dans Le Nouvel Observateur.
L’affaire Coffinier a été documentée ici.
Sur le rôle de la Manif pour tous dans la formation de la nouvelle extrême droite, voir Marylou Magal et Nicolas Massol, L’extrême droite, nouvelle génération, Denoël, Paris, 2024.
Sur Thibaud de Montbrial et ses liens avec la galaxie Stérin, voir l’article de l’Humanité.
18.01.2026 à 08:42
Hugues Jallon
11.01.2026 à 09:05
Hugues Jallon