23.06.2026 à 07:47
Hugues Jallon
243
L’édition 2026 du Festival de Cannes a fait le bruit qu’on sait, perturbée par les signataires bruyants et courageux d’une pétition anti-Bolloré qui dénonçait le « projet civilisationnel » du milliardaire d’extrême droite, propriétaire de Canal+ et grand argentier du cinéma français.
Le jour de l’ouverture du festival, une information passe quasiment inaperçue : on apprend qu’un entrepreneur proche du maire de Cannes David Lisnard s’apprête à financer une nouvelle revue : Civilisation. Le généreux mécène et futur directeur de la publication se nomme Bertrand Picard, un ancien de chez Rothschild devenu entrepreneur spécialisé dans « la construction de pelouses hybrides de haut niveau » (en français : pour les stades de foot).
Le roi du gazon est parvenu à rassembler un aréopage passablement hétéroclite, mais haut de gamme, autour d’un mot d’ordre pompeux : « Réveiller le monde libre ». Le manifeste de la revue Civilisation (au singulier, ça va de soi) tente d’éclairer ce slogan : « “Réveiller le monde libre”, c’est nous réveiller nous-mêmes du long sommeil dans lequel l’illusion de la fin de l’histoire nous a plongés. Civilisation rassemblera les libéraux et les conservateurs qui s’entendent sur ce point de départ. »
Tout un programme.
244
Assisté d’une ancienne du Point, grande fan du penseur anti-Lumières Edmund Burke (Laetitia Strauch-Bonart), l’entrepreneur a convaincu quelques figures du monde politique et intellectuel, ainsi que nombre de ses seconds couteaux de participer à l’aventure.
Au sein du comité éditorial et du comité scientifique, on trouve donc : un agrégé de philo et député européen LR qui intrigue à Bruxelles pour préparer l’union avec l’extrême droite (François-Xavier Bellamy) ; deux essayistes qui se sont trouvé une petite place dans la croisade à la mode contre le wokisme (Samuel Fitoussi et l’agrégé de philo Pierre-Henri Tavoillot) ; et un winner qui a parié sur le fabuleux destin politique de Bruno Lemaire, puis de François Fillon (Robin Rivaton).
Côté économie, la revue pourra compter sur le malheureux patron ultralibéral de l’Institut Montaigne (Philippe Manière), qui est encore persuadé que la France est aux mains de dangereux bolcheviques, ainsi que sur deux jeunes économistes (David Thesmar et Augustin Landier) qui furent un temps rémunérés par Uber pour faire la promo de la plateforme et de sa généreuse politique sociale. (A la veille de la crise des surprimes de 2008, ils avaient co-signé une tribune visionnaire dans Les Échos : « Le mégakrach n’aura pas lieu », où ils expliquaient que « le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est peut-être pas si grand qu’on ne le pense » - bien vu, les garçons.)
245
Comme on sait, le macronisme mène à tout, même au pire. Dans l’époque, nombre de vieux représentants de ce « bloc central » en perdition flottent comme des bouchons. Mais les plus jeunes - et les repentis - n’attendent pas pour préparer l’avenir, en toute discrétion. Certains sont prêts à tout pour se trouver une place dans l’époque.
On ne sera donc pas surpris de retrouver au sein de Civilisation quelques petits poissons égarés de la Macronie qui ont senti tourner le sens du courant : une ancienne conseillère presse de l’Elysée devenue « Chief Transformation Officer and Head of Business Development » chez Ellipses Group (Anastasia Colosimo) et un ancien conseiller com’ et speech writer d’Emmanuel Macron, parti s’installer en Arabie saoudite pour conseiller le prince MBS sur ses musées (Sylvain Fort).
Et pour faire moderne, il faut aussi compter dans les rangs de la revue des fanas du numérique, avec un ancien responsable de la campagne web de Nicolas Sarkozy (Nicolas Princen) et un jeune agrégé de lettres, doublé d’un geek (Raphaël Doan) tout fier d’avoir écrit avec ChatGPT une uchronie sur la chute de l’Empire romain. Egalement énarque, il a créé avec des amis une entreprise absurde pour mettre à la sauce IA du jour le culte de Bonaparte. (Il est toujours utile de rappeler que nos impôts sont supposés financer la formation les futurs hauts fonctionnaire de la République, pas les mises de fonds de futurs entrepreneurs de la tech.)
Enfin, pour faire artiste, ont répondu présent un producteur de musique à la dérive (Bertrand Burgalat) et une écrivaine franco-iranienne (Abnousse Shalmani), visiblement très en pointe dans le combat contre les excès du féminisme et de l’écologie.
246
Mais Civilisation ouvre surtout la porte en (très) grand à des figures dont les liens avec l’extrême droite ne sont plus à prouver, telle Aziliz Le Corre, responsable des pages « opinions » du JDD, qui ne porte pas dans son coeur l’IVG et le mariage pour toutes et tous ; tel Thomas Le Sueur, directeur d’un Institut Thomas More financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin.
La revue s’est aussi offert le haut patronage de trois Académiciens : une philosophe catholique ultra-conservatrice, celle-là même qui avait invité le magnat de la Tech Peter Thiel à exprimer ses délires technofascistes sous la Coupole (Chantal Delsol) ; un autre philosophe catholique engagé dans la Manif pour tous (Rémi Brague) et artisan du renouveau conservateur ; et l’inénarrable Alain Finkielkraut qui ne cesse de donner raison à Renaud Camus et à Eric Zemmour sur les menaces qui pèsent sur l’identité et le peuple français. Il aura peut-être un jour l’honnêteté - et le courage - de dire qu’il est devenu un intellectuel d’extrême droite.
247
« Les fascistes sont ignorants, ils ne lisent pas, ils lisent seulement les journaux, le pragmatisme est la base idéologique du fascisme, ils n’aiment pas la culture », écrivait Pasolini en 1974. Il n’est pas sûr qu’il avait complètement raison. Certes, l’extrême droite est entrée en guerre contre le monde de la culture (on en a parlé ici), et, si elle a des valeurs bien affirmées, son programme brille rarement par sa cohérence idéologique et politique. Cela dit, l’extrême droite - et l’extrême droite française en particulier - peut compter sur ses lettrés, ses hommes et femmes de culture et ses intellectuels, qui préfèrent toujours rester entre gens de bonne compagnie. Et de fait, la revue Civilisation, avec son comité éditorial rempli d’agrégés de lettres et de philosophie, d’énarques et d’Académiciens, n’a pas le mauvais goût d’afficher son affiliation à l’extrême droite politique, aujourd’hui massivement dominée par le Rassemblement national.
En effet, on imagine ce que ce beau monde doit penser du possible candidat RN à la présidentielle, ce jeune trentenaire sans diplôme né à Drancy qui a le mauvais goût de porter le prénom un peu trop « popu » de Jordan. Il y a peu de chances qu’on voie les membres de la rédaction de Civilisation débarquer un soir de Paris pour participer aux banquets du Canon français, ou qu’ils passent leurs vacances avec des personnages aussi vulgaires que Pascal Praux ou Cyril Hanouna…
Il n’empêche. Une partie des cercles de la bourgeoisie ultra-réactionnaire et leurs nouveaux amis libéraux semble bien décidés à se trouver un strapontin et participer au grand show de la fascisation en cours. Ils sont même décidés à en trouver un au plus près de la scène, en espérant un jour y monter. Et créer une petite boutique (une revue que pas grand-monde ne lira), ça permet de se fréquenter, de se rassembler, de discuter, de confronter ses idées et ses vues sur la France et le monde. Mao disait que la Révolution n’était pas un dîner de gala. La Réaction, elle, se construit au moment du dessert dans des déjeuners en ville.
Des revues comme Civilisation, ça sert surtout à laisser au feu de petites casseroles où se mitonnent des synthèses intellectuelles et des alliances politiques. Si ces dernières peuvent paraître bancales, voire baroques, il faut savoir rester pragmatique (comme dit Pasolini, le fascisme est un pragmatisme) : l’essentiel est de savoir à la fin, si ces synthèses peuvent fonctionner, et quel candidat elles pourraient servir.
248
« Réveiller le monde libre », donc, tel est l’objectif de la revue Civilisation. Et pour ce faire, « rassembler les libéraux et les conservateurs » au-delà de leurs divergences. Ce qui n’est pas une mince affaire quand on connaît l’histoire intellectuelle de ces deux traditions de pensée. Mais les auteurs du « manifeste » de la revue n’ont pas froid aux yeux et proclament : « Nous ne voyons pas de contradiction entre l’ordre et la liberté, l’attachement et l’autonomie, la société et l’individu, l’enracinement et l’émancipation, l’appartenance nationale et l’ouverture au monde, la tradition et l’innovation, l’ancien et le nouveau ».
A première vue, on pourrait y lire la énième resucée du fameux « en même temps » dont plus personne ne veut entendre parler. Mais le texte précise bien ensuite qu’il faut voir « le premier terme de chaque paire comme une des conditions de possibilité du second. » Autrement dit, l’ordre, l’attachement, l’enracinement l’appartenance nationale, la tradition et l’ancien, d’abord. D’ailleurs « si le macronisme a pu donner l’impression qu’il voulait défendre l’ordre et la liberté, il n’a réalisé ni l’un ni l’autre, en raison de sa dépendance envers la bureaucratie d’Etat et de son dédain pour les attachements “irrationnels” des gens ordinaires. »
Ces gens-là ont une conception bien à eux de la liberté. « La liberté : nous ne défendons pas une notion abstraite, mais un héritage historique – autrement dit, la liberté est le fruit de notre civilisation. Ainsi comprise, elle dépend d’institutions politiques et morales qui lui préexistent, l’encadrent et la limitent, et qui, partant, ne s’avèrent pas toujours “libérales”. » Aux « droits-de-l’hommistes » attachés à l’Etat de droit, le message adressé est clair.
Le combat pour la liberté et la civilisation est autrement plus exigeant : « Il n’y a pas de liberté sans souveraineté, mais il n’y en a pas non plus sans responsabilité quand il s’agit de défendre une nation occidentale réellement menacée d’extinction. » Où l’on retrouve la vieille rengaine remise au goût du jour du déclin de l’Occident qui a largement inspiré les régimes fascistes des années 1920 et 1930. Lors de la cérémonie en hommage à Charlie Kirk, Stephen Miller, le conseiller raciste de Donald Trump, avait dit la chose de façon plus musclée : « Vous n’avez aucune idée du dragon que vous avez réveillé. Vous n’avez aucune idée à quel point nous serons déterminés à sauver cette civilisation, à sauver l’Occident. »
249
En réalité, on comprend assez vite le sens de l’opération « Civilisation ». Elle consiste à construire discrètement une version française intello-chic de la synthèse trumpiste : l’alliance d’une vision probusines radicale et d’un projet nationaliste enraciné dans un passé chrétien. Au nom de la liberté, dont l’extrême droite a décidé de s’emparer (on en a parlé ici), Civilisation luttera notamment de toutes ses forces contre le « Socialisme » et son « illusoire égalité des conditions matérielles qui aboutit immanquablement au nivellement par le bas, et ce, toujours, au détriment des gens ordinaires. » Dans un monde où les ravages sociaux et écologiques d’un néolibéralisme hégémonique sont de plus en plus visibles, il se trouve donc des fous furieux pour penser qu’on n’est pas encore allé assez loin dans la défense de la liberté de tout saccager au nom du droit de s’enrichir.
250
La presse a raconté comment François-Xavier Bellamy s’est démené au Parlement européen pour construire une alliance entre la droite et l’extrême droite afin de faire adopter le règlement « Retour » durcissant une fois de plus la politique migratoire de l’Union. L’affaire a fait du bruit. Quelque peu absent de la scène publique française, le député LR a sans doute trouvé là l’opportunité de revenir dans la course et de peser dans la pré-campagne présidentielle - dans le sens qu’on imagine. Mais on se tromperait en voyant dans son « move » une simple opération tactique de communication. Proche des milieux catholiques traditionalistes, supporter fervent de la Manif pour tous, François-Xavier Bellamy fréquente depuis longtemps des proches de Marion Maréchal Le Pen avec laquelle il ne craint pas de s’afficher à déjeuner.
Sa présence au sein du comité éditorial de Civilisation ne surprend donc pas. De longue date, il défend l’alliance du conservatisme chrétien et d’un libéralisme pro-business, parfois au prix d’acrobaties rhétoriques, voire de raisonnements débiles. Dans un entretien accordé à la réactionnaire Revue des deux mondes en 2018, il déroulait son blabla sur la « transmission », l’« héritage » et la « tradition ». Mais, quand il s’agit de l’avenir, il ne pouvait s’empêcher de manifester son admiration béate pour le successful patron d’Apple : « Steve Jobs a dit combien son goût pour la calligraphie lui a donné l’intuition nécessaire au design et à la singularité de ses produits. La plus grande des innovations puise toujours dans sa rencontre avec ce qui a été mûri depuis longtemps. » Et de conclure doctement : « Il est nécessaire de puiser dans l’héritage d’une culture et d’une tradition pour faire face au monde qui se dessine. C’est d’ailleurs ce que font les créateurs de ce nouveau monde ! Par définition, ceux qui ont créé les grandes entreprises du numérique que nous connaissons n’avaient pas étudié les “humanités numériques” ou le code informatique à l’école ; mais ils avaient appris les mathématiques, c’est-à-dire qu’ils ont reçu des savoirs qui ont plusieurs millénaires d’ancienneté. » Connaître les mathématiques pour apprendre l’informatique : il fallait y penser.
On a connu des conservateurs un peu plus conséquents, qui ont au moins la lucidité de ne pas trop aimer le monde tel qu’il va, et de ne pas asservir la culture et la tradition à un monde du business clinquant et sans foi ni loi. François-Xavier Bellamy n’est pas de ce genre-là, et on attend le jour où il assènera avec le même aplomb qu’Elon Musk a trouvé dans le voyage d’Ulysse l’inspiration de ses délires martiens, que l’IA est un don de Dieu et que Jésus était le plus efficace des managers.
251
« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement », disait Flaubert. On pourrait ajouter : bêtement et servilement.
Notes
Davide Basso a révélé le lancement de la revue Civilisation dans La Lettre.
Le Manifeste de Civilisation est disponible sur le site de la revue.
A propos de François-Xavier Bellamy et ses intrigues au Parlement européen, voir l’article récent du Monde.
Sur ses liens anciens avec le monde catholique traditionaliste, voir l’enquête de Mediapart.
L’entretien de François-Xavier Bellamy avec La Revue des deux mondes est disponible à cette adresse.
07.06.2026 à 10:22
Hugues Jallon
236
(Scène imaginaire mais imaginable.)
Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.
- Bonjour Maxime, alors bien rentré de Cannes ?
- Bonjour Vincent, oui, avec un beau palmarès, vous avez vu ? Canal a décroché sept palmes sur neuf, dont la Palme d’or !
- Oui, oui, j’ai vu. Bravo. Et cette pétition, plus de 3000 signataires, ça commence à m’agacer… J’ai dû envoyer mon fiston essayer de calmer tout le monde. Ils commencent à m’emmerder avec leur histoire de « bataille culturelle », vos artistes…
- Ben, ils ont un peu peur, ce sont des artistes, comme vous dites…
- J’en parlais hier après avec l’abbé Grimaud, mon confesseur, qui me dit comme ça : “Vincent, allez-y maintenant, Grasset peut devenir une formidable machine à diffuser nos idées pour le pays, et Canal + aussi, nous n’avons que trop attendu…”
- Euh…
- Je peux vous dire qu’un bon curé, ça fait pas un bon patron… Parce qu’il croit vraiment que je vais trouver 300 écrivains catholiques et patriotes sous le sabot d’un cheval pour remplacer les auteurs Grasset ? Et que vous, Maxime, vous allez faire pareil avec Canal + ?
- Vincent, non, vous ne…
- Vous savez que j’ai ma petite boîte catho, celle qui a produit Sacré Coeur, vous voyez ce film ? Ben non, vous ne l’avez pas vu, et vous avez raison, ça ne vaut rien, et à part ce miracle, personne va voir ces navets… Je leur ai dit de monter le niveau, mais vous croyez que je vais réussir à convaincre Pierre Niney de jouer Saint-Paul et Jacques Audiard de nous tourner un biopic sur la Vierge Marie ? Allons…
- Euh… alors ?
- Ben, vous faites comme avant, qu’ils tournent leurs films, vos artistes. Epargnez-moi juste les personnages de trans et de prêtre pédophile…
- Bon…
- Au fait, Maxime, mon confesseur me dit de vous virer, maintenant que vous êtes devenu le grand censeur-en-chef (rires).
- Ah…
- Mais, rassurez-vous, comme il est écrit dans Mathieu, 9,13, « je prends plaisir à la miséricorde, pas aux sacrifices ». Bonne soirée, Maxime.
- Merci Vincent.
237
Les menaces que fait peser Vincent Bolloré sur le monde culturel ont franchi une étape de plus ces dernières semaines.
Le 15 avril dernier, le limogeage brutal d’Olivier Nora sonne comme une décision de « reprise en main » des éditions Grasset dont le patron s’est vu imposer la publication du dernier livre de Boualem Sansal. Un écrivain qui ne fait pas mystère de ses liens avec l’extrême droite la plus radicale et de sa proximité avec le propriétaire tout-puissant du groupe Hachette. Suite à cette décision, plusieurs centaines d’auteurs Grasset décident de quitter leur maison et manifestent publiquement leur refus d’être « les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias ».
Un mois plus tard, plusieurs centaines de professionnels du cinéma rendent publique la pétition « Zapper Bolloré » qui alerte sur le risque de « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». On ne peut pas dire que le milieu du cinéma réuni à Cannes ait alors témoigné d’une très grande solidarité avec les signataires du texte, arguant du « professionnalisme » et de « l’indépendance » éditoriale des équipes de Canal + (on en a parlé ici), une chaîne qui tient une bonne partie des cordons de la bourses du cinéma français. Les pétitionnaires reconnaissent que « l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète », mais ne se font aucune illusion : « ça ne durera pas ».
Et ils ont toutes les raisons de s’inquiéter : l’histoire récente a montré que Vincent Bolloré est capable de mettre les moyens financiers et les filiales de son groupe au service de sa croisade idéologique ou de son « projet civilisationnel », catholique et ultra-réactionnaire. Et il ne cache guère sa volonté de contribuer à faire gagner l’extrême droite lors de la prochaine élection présidentielle. Il n’est pas nécessaire de revenir sur le rôle central que joue la chaîne de télévision Cnews dans cette offensive, et il faut bien constater que Fayard, cette grande maison de sciences humaines, a été transformé en une agence de propagande agressive, rassemblant dans un même catalogue tout ce que le pays compte de célébrités d’extrême droite, de Jordan Bardella à Philippe de Villiers en passant dorénavant par Nicolas Sarkozy, devenu un apôtre de l’alliance entre le Rassemblement national et la droite “républicaine”.
A un point tel qu’on se demande pourquoi Ségolène Royale, ancienne candidate socialiste à l’élection présidentielle y a récemment publié son dernier livre, Mais qui va garder les enfants ? Quant à la romance publiée chez Fayard par l’ancienne ministre macroniste Marlène Schiappa, Scandale, un récit d’un amour torride entre une ministre de l’Intérieur et un basketteur star de NBA, on épargnera au lecteur de cette lettre quelques très, très cruelles citations…
238
Que l’extrême droite soit parvenue à faire progresser ses valeurs, ses idées, ses mots et ses formules-choc dans l’opinion publique ne fait aucun doute. Mais est-elle véritablement en mesure de s’imposer aujourd’hui dans le monde de la culture ? Au regard des moyens et du pouvoir qui sont les siens, Vincent Bolloré aurait pu, de longue date, engager cette bataille.
Seulement voilà : il est peu probable que Grasset connaisse le même destin que Fayard pour la raison simple qu’il n’existe pas la masse critique d’écrivains minimalement talentueux d’extrême droite ou simplement très réactionnaires pour nourrir le catalogue d’une maison de cette taille et remplacer celles et ceux qui en sont partis. Quant aux écrivains-stars qui ont joué leur partition dans la diffusion de cet imaginaire (comme Sylvain Tesson ou Michel Houellebecq), ils sont souvent bien installés chez d’autres éditeurs de la place.
Il suffit d’ailleurs de consulter la liste des romans publiés par Fayard depuis sa reprise en main pour constater qu’on est assez loin du compte… Il semble qu’une des meilleures ventes du domaine littéraire soit une série de romans historiques, Le Bâtard du Roussillon dont l’auteur, Jacques de Villiers, n’est autre que le petit-fils du fondateur du Puy-du-Fou et l’auteur acclamé de Mémoricide chez Fayard. On trouve les écrivains où on peut, même dans les dynasties, le plan marketing fera le reste…
Quant au cinéma, là encore, la consultation de son site internet donne un aperçu des films produits par Saje, la petite maison de production chrétienne de l’Empire Bolloré. Je suis l’Immaculée Conception côtoie, entre autres, des biopics (sur le Chevalier Saint-Georges, Don Bosco ou Bernadette Soubiroux) et un film exaltant la résistance vendéenne contre la République, « un film du Puy-du-Fou si mauvais que même les royalistes détesteront » (Télérama). On plaint le public sincèrement croyant, qui mérite sans doute mieux que ce cinéma d’édification cheap et kitsch…
239
L’avenir n’est pas écrit. Chaque époque produit ses opportunistes, et nul doute que des producteurs, réalisateurs et comédiens sans convictions trouveront à humer l’air du temps et à en profiter pour se faire une place dans l’époque et dans l’industrie du cinéma. Et il est possible qu’on voie un jour arriver sur nos écrans de nostalgiques évocations de l’Algérie coloniale, des comédies dramatiques flattant les thérapies de conversion ou de réorientation sexuelle, ou quelques films de guerre bien calibrés pour convaincre la jeunesse de rejoindre les rangs de l’armée française (on a déjà eu droit à quelques coups d’essai). Mais il est vrai que jusqu’à maintenant, la production culturelle d’extrême droite a surtout trouvé à s’exprimer dans les parcs à thèmes, les sons et lumières et les opéras rocks (on en a parlé ici).
On relève tout de même que quelques productions cinématographiques récentes se montrent assez perméables à l’époque : le récent film, La bataille de Gaulle, en dit long sur la manière dont on peut annoncer dans un titre le récit d’une libération collective à travers le destin d’un seul homme, aussi central fut-il. La mode du biopic, en héroïsant le destin libre et solitaire d’un seul (homme) a pour effet quasi-mécanique d’individualiser toute lecture de l’Histoire, en faisant passer au second plan ses dynamiques sociales et ses contradictions politiques. Il n’est pas certain, de ce point de vue, que le Moulin de László Nemes présenté à Cannes arrive à égaler L’armée des ombres de Jean-Pierre Melville et sa sobre évocation des combattants anonymes de la Résistance intérieure… On voudrait dépolitiser l’imaginaire collectif qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et avec discrétion.
240
Les fascismes historique des années 1930 n’étaient pas seulement des dictatures nationalistes et racistes qui s’étaient donné les moyens de contrôler les médias et de les transformer en outils de propagande. Ils étaient aussi parvenus à construire et à diffuser un imaginaire dans la culture, notamment par le cinéma. Plus encore qu’un imaginaire, l’un de leurs traits distinctifs - qu’ils partageaient d’ailleurs avec la Russie soviétique - est d’avoir construit leur propre culture et leur propre esthétique. Du Manifeste futuriste de Marinetti au délires architecturaux d’Albert Speer et aux romans de Ernst Jünger, du salut bras tendu à la croix gammée, des uniformes aux grands rassemblements collectifs de Nuremberg, des drapeaux aux oriflammes, le fascisme du siècle dernier était une réalité visible, et à chaque coin de rue.
Certes, une culture fascisante et raciste renaît aujourd’hui dans notre pays, entre autres, dans les banquets du Canon français et dans les vidéos virilistes d’influenceurs sans neurones. D’ailleurs, certains de nos responsables politiques « centristes », comme Edouard Philippe et Emmanuel Macron, n’hésitent pas, de leur côté, à jouer de la fibre virile en prenant des pauses de boxeur ou en enfilant des tenues de pilote de chasse. Mais le propre du fascisme qui vient, et ce qui le rend d’autant plus terrible, est qu’il est nettement moins voyant. Et, comme on sait, il n’est pas besoin de s’afficher à l’extrême droite pour participer, l’air de rien, à la diffusion de valeurs réactionnaires, racistes et nationalistes.
241
L’extrême droite contemporaine n’a pas (encore ?) les moyens artistiques de ses ambitions politique et civilisationnelles. Et elle n’a beaucoup d’imagination. Son projet est avant tout de tarir les financements publics des politiques culturelles - et de détruire le service public audiovisuel. Et, si elle arrive aux affaires un jour, elle saura assurément profiter du consensus général sur la-nécessaire-maîtrise-de-nos-finances-publiques. Elle pourra même citer à l’appui de sa politique quelque précédents, telle la patronne de la Région Pays de Loire, une proche d’Edouard Philippe, qui a courageusement effacé près de 70% les budgets culturels de sa région en 2025.
L’extrême droite - et une large partie de la droite - se vit en victime offensée dans son identité par ce monde culturel qu’elle honnit - comme l’a montré le politologue conservateur Thibault Muzergues dans un livre récent, la droite et sa frange d’extrême droite sont devenues plus « woke » que ses ennemis largement fantasmés. Et elle désigne à la vindicte populaire cette « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », comme l’a désignée Vincent Bolloré - qui appartient pour le coup à une véritable caste de milliardaires intouchables. Un très récent éditorial de L’Incorrect exprime très bien cette soif de revanche qui anime l’extrême droite : « Si on espère pouvoir redonner à la culture française le vitalité le relief et la puissance qu’elle mérite, que pouvons-nous souhaiter de mieux que cette petite secte explose. »
242
L’extrême droite prépare sa vengeance. Depuis Monte-Christo, on sait la vengeance est un bon moyen de donner un sens à sa vie, et l’histoire du fascisme nous enseigne qu’elle peut suffire à faire un projet politique.
Au fond, elle n’a pas d’autre projet pour la culture que de la transformer en désert.
D’un siècle à l’autre, quelque chose n’a pas changé : le fascisme reste un nihilisme.
Notes
Le livre de Thibault Muzergues, La droite woke, a été publié par les Editions de L’Observatoire en 2016.
Pour un paysage du cinéma chrétien outre-Atlantique, voir l’enquête de Clémentine Goldszal, « Le nouveau cinéma conservateur aux Etats-Unis, avec des films « chrétiens », « inspirants » ou « familiaux » » dans Le Monde.
22.05.2026 à 07:42
Hugues Jallon
230
La conférence de presse qui a rassemblé, au Festival de Cannes, l’équipe du film consacré à Jean Moulin n’avait visiblement pas été très bien préparée. Un journaliste, qui n’avait pas l’intention de dissimuler ses convictions mélenchonistes, ne s’est pas gêné pour poser directement la question : « L’année prochaine se dérouleront les élections présidentielles en France. Le Rassemblement national, fondé par certains des collaborateurs de Klaus Barbie, ont une chance d’arriver au pouvoir. Pensez-vous qu’il est aujourd’hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement national? ».
La réponse du comédien principal Gilles Lellouche n’en était pas une : « J’ai pas de réponse à ça, monsieur ». Quant à celle du réalisateur du film, elle a fermé le ban : « On n’est vraiment pas là pour commenter la politique française ». Laslo Nemes a livré une version toute personnelle de la leçon transmise par le héros de la France libre : « Pour moi, la liberté individuelle, c’est le plus important. Et je crois que c’est le message de Jean Moulin. » C’était un peu court pour résumer la vie d’un homme resté fidèle à sa mission ardue d’unifier les réseaux de résistance, autrement dit de construire face au fascisme de la puissance collective. La mode pénible du biopic qui s’est imposée au cinéma depuis plusieurs années doit pour être quelque chose dans ces exercices d’éloge de l’individu avant tout chose confronté à lui-même, aux limites de son courage, à sa solitude, à ses doutes ou à ses démons.
231
Il est certain qu’on ne peut pas exiger des professionnels du cinéma qu’ils analysent l’actualité politique avec la même acuité et la même passion que les professionnels du commentariat médiatique. Ni qu’ils viennent démentir l’idée qu’ils sont avant tout des artistes - ou des professionnels du divertissement, comme on voudra - dont les convictions politiques n’ont, au fond, aucune espèce d’importance.
Mais on peut tout de même se demander : n’y avait-il, au sein de l’équipe, un attaché de presse ou une chargée de communication pour préparer quatre lignes pour le cas où un journaliste viendrait à les interroger sur la résonance de leur film dans le présent ? Il n’était pourtant pas compliqué de préparer un blabla du type de celui-ci :
« Merci de votre question, monsieur. Je ne suis qu’un acteur vous savez, mais je suis aussi un simple citoyen, si je peux dire quelque chose, il est évident qu’un tel film veut dire quelque chose dans notre époque. Il dit qu’il est possible de ne pas se résigner, qu’il y a des combats à mener pour défendre la liberté et la démocratie, et que ça exige parfois de grands sacrifices comme l’Histoire nous l’apprend ».
Trois phrases qui ne mangent pas de pain en évitant d’avoir à trop se mouiller, et pas très difficiles à rédiger (et qu’une version même un peu ancienne de Chat GPT n’aurait pas eu beaucoup de mal à sortir). A la place, on a eu droit aux balbutiements pathétiques d’un comédien et d’un réalisateur qui - c’est le plus édifiant - n’ont même pas imaginé qu’on puisse leur poser une telle question.
232
Les signataires de la pétition « Zapper Bolloré », eux, y ont répondu à leur manière, et de façon spectaculaire. Comme l’a dit un des signataires, Swann Arlault, il fallait « nommer les choses : l’extrême droite ne cache pas ses intentions, et ils l’ont fait clairement ». Et ils ont tout aussi clairement posé la question des conditions de production du cinéma français, dans un contexte où son financement dépend pour une énorme part d’une chaîne de télévision privée. Une chaîne possédée par un milliardaire d’extrême droite dont on peut dire qu’il met quelques moyens pour imposer les idées extrême droite dans les têtes et dans les urnes. Quant à l’autre grand argentier, public celui-là (le CNC), l’extrême droite semble bien décidée à lui faire la peau dans le cas où elle arriverait aux affaires à l’issue des prochaines élections présidentielles.
Il serait extrêmement fastidieux de rapporter les réactions misérables qu’on a pu entendre du monde du cinéma, à la suite de la publication de la pétition et, surtout, aux déclarations du patron de Canal + annonçant que ses signataires paieraient au prix fort leur prise de position.
Sur le plateau de LCI, dans l’émission de David Pujadas, Maxime Saada a trouvé en Caroline Fourest un allié précieux, elle qui a su trouver les mots en posant la bonne question : « Bataille culturelle : si on évitait la caricature ? ». Et d’appeler à la désescalade de ce conflit entre « d’un côté, des accusations exagérées et, de l’autre, des réactions exagérées ». Elle n’a pu s’empêcher de railler certaines têtes d’affiche de la pétition « proches de groupes sectaires » : « Si ces gens là étaient eux-mêmes à la tête de groupe culturel, on ne serait pas tout à fait rassurés ». Qu’on la rassure, il y a peu de chance que ça arrive et que Vincent Bolloré nomme Adèle Haenel à la tête de Canal +. Une actrice qui, comme le rappelle Caroline Fourest a « a décidé de ne plus faire de cinéma parce que c’est une machine capitaliste ». La féministe Caroline Fourest oublie qu’Adèle Haenel avait surtout courageusement pris acte de « la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels ». Bel exemple de solidarité.
233
La main sur le coeur, réalisateurs et producteurs ont fièrement brandi leur attachement à leur liberté, ils ont déclaré qu’ils n’accepteraient aucune censure, ni pression idéologique de quelque nature - alors qu’ils ont bien vu, comme tout le monde, ce qu’il s’est passé dans les autres branches des médias Bolloré.
On verra peut-être si ce genre de déclaration de principes suffit à armer suffisamment la liberté des artistes de cinéma contre toutes les formes d’autocensure qui, comme on le sait, contribuent plus efficacement au désarmement général que les actes de censure. On le verra, mais en réalité… on ne le verra pas, puisque par nature, l’autocensure est ce qui permet la construction silencieuse et invisible du conformisme.
Dans nos rêves les plus fous, on pourrait suggérer deux idées de films à un scénariste ou réalisateur français. Celui de mettre en cène la vie d’Alfred Hugenberg, magnat de la presse et des médias, qui ne ménagea pas ses efforts pour assurer la propagande des idées du parti nazi dans les années 1930. Plus culotté, pourquoi ne pas proposer un remake (et une remise au goût du jour) du film d’Orson Welles qui figure, comme on le sait, au sommet du panthéon cinématographique mondial : Citizen Kane ? Un film qui, comme on sait aussi, raconte la trajectoire d’un magnat de la presse des médias inspiré d’un personnage réel, W. R. Hearst qui, à l’époque, mit tous les moyens de son groupe pour faire disparaître le film de l’affiche. Avec succès.
On imagine sans peine la moue du producteur, pas très à l’aise à l’idée d’aller présenter un tel projet aux équipes de Canal +. Comme le producteur Alain Attal, interrogé à Cannes sur la pétition « Zapper Bolloré », il se déclarerait sans doute, là aussi, « confus et emmerdé ».
234
(Scène imaginaire, mais imaginable).
Sur une plage de Cannes, à l’issue de la cérémonie d’inauguration de la « plage Brigitte Bardot » en présence du maire de Cannes David Lisnard, promoteur de l’union de la droite et de l’extrême droite. Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.
- Bonjour Maxime, alors, toujours sur la Croisette ?
- Vincent, bonjour, vous allez bien ?
- Bien, bien, merci, je regrette de ne pas être venu, dites donc, vous avez mis l’ambiance…
- Ah oui, vous avez vu ? Je ne vous ai pas prévenu, mais je crois qu’il était important de…
- Vous n’aviez pas à me prévenir. Comme disent vos amis du cinéma, c’est vous le patron, vous êtes libres de vos propos et décisions, vous connaissez votre boulot. Vous êtes sûr de votre coup ?
- C’est sous contrôle, je vous assure.
- Cette pétition, elle ne va pas faire boule de neige ? J’ai pas envie de me retrouver avec une nouvelle affaire Grasset sur le dos…
- Pensez-vous, vous avez vus comme ils se tortillent sur leur chaise, ils sont « emmerdés », ils sont « inquiets », ils sont « vigilants », etc., etc., mais ils tressent des couronnes aux « équipes de Canal », ils comprennent mon « émotion », c’est gentil, ça. Ce sont des artistes, ce sont des affectifs, ils croient aux sentiments, aux relations humaines, alors…
- Et moi qui croyais que c’étaient tous des gauchistes dans le cinéma….
- Vous pensez…
- Alors on s’inquiète pas ?
- Pas du tout, ah, et au fait, maintenant vous ne pouvez plus me virer, cher Vincent (rire). Ils m’adorent, je suis celui qui les protège de vous (rire)…
- Ne dites pas ce genre de choses, Maxime, il n’y a que les artistes qui pensent qu’ils sont irremplaçables.
- Mais…
- Et souvenez-vous de ce qui est écrit dans le livre d’Isaïe, II, 7 : « Pour voir le futur, il faut regarder derrière soi. » Au revoir, Maxime.
19.05.2026 à 07:36
Hugues Jallon
(Texte publié sur AOC, le 14 mai dernier.)
Sorti en salle le 15 avril dernier, Juste une illusion, le nouveau film du tandem Toledano et Naccache a rencontré un vrai succès public et critique. « Comédie émouvante et nostalgique » (Le Figaro), « bulle vintage, pleine de drôlerie et de tendresse » (Le Nouvel Obs) « émouvant périple dans notre mémoire collective » (La Croix). La presse s’est montrée quasi unanime pour saluer un film qui est un peu plus qu’un « feel good movie »
On a pu reprocher aux deux cinéastes quelques lourdeurs dans leur désir sincère de reconstituer ces années 1980 qui furent aussi les années de leur jeunesse. De la « valise RTL » aux cassettes VHS en passant par quelques grands tubes et bandes-sons de l’époque, le film assume de toucher la fibre nostalgique de son public. Et il déploie un scénario efficace qui s’organise autour d’une chronique familiale tendre et mélancolique dans la France qui découvre l’informatique et le chômage de masse.
Juste une illusion, appartient au genre de ces comédies qui, à travers le portrait d’une époque révolue, parlent aussi et surtout de notre présent. C’est l’une de ses réussites : le film parvient à montrer la distance saisissante qui nous sépare aujourd’hui de ces années 1980, de cette époque où chacun et chacune s’efforçait de vivre ensemble dans le même immeuble, le même quartier, la même ville, en dépit de sa religion et de la couleur de sa peau. Une époque où les mots « communautarisme » et « séparatisme » n’ont pas encore envahi le discours public. Une époque où seul Jean-Marie Le Pen est le seul à s’en prendre ouvertement aux immigrés et à défendre l’« identité chrétienne » de la France. Une époque où son parti, le Front national, n’a aucun député à l’Assemblée nationale.
Une autre époque.
Les réalisateurs ont fait le choix de filmer une sorte d’utopie rétrospective et d’assumer la part d’illusion qui va avec. Une utopie qui fait l’effet d’un antidépresseur dans le temps qui est le nôtre où la parole raciste se libère de plus en plus chaque jour avec une violence peu imaginable il y a peu, ce temps où l’extrême droite se rapproche des portes du pouvoir, pendant que ses rivaux de droite et du centre jouent la surenchère pour tenter d’assurer leur avenir politique.
Le temps semble loin où SOS Racisme pouvait organiser un véritable mouvement de masse capable de mobiliser toute une jeunesse contre tous les racismes. La seule séquence d’archive du film est d’ailleurs consacrée au grand « concert des potes » de juin 1985, place de la Concorde où Jean-Louis Aubert chante « Je rêvais d’un autre monde ». Plus modestement, comme l’a confié Eric Toledano, dans Le Monde, le slogan de l’association « “Touche pas à mon pote”, ça voulait quand même dire qu’il y a une possibilité de commun entre des gens qui sont différents ».
Comme à rebours de notre époque, Juste une illusion se présente comme film généreux et mélancolique, une grande photo de famille aux couleurs passées, celle d’une France riche de ses vagues d’immigration, de ses identités diverses, culturelles et religieuses. A un moment dans le film, les deux réalisateurs mettent en scène le personnage de la mère du personnage principal, racontant à son fils - en le dramatisant à souhait - l’épisode traumatique des juifs séfarades rapatriée d’Algérie après l’indépendance. Elle explique alors à son fils qu’il est tout à la fois français, juif et arabe. Les trois ensemble. Une belle manière de rappeler, que les identités ne s’opposent pas, mais se conjuguent et se mêlent. Dans le contexte d’une société française depuis chauffée à blanc par les traumatismes du 7 octobre et la guerre de Gaza, on peut dire que message est fort.
Le film n’oublie pas d’évoquer par endroits la montée ou la persistance des préjugés racistes et antisémites dans la France de cette époque. Il aurait pu faire un choix différent et dresser une toile de fond moins reluisante. Car dans ce milieu des années 1980, le racisme, ce ne sont pas seulement des mots, ce sont aussi des morts, nombreux. Dans son livre, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), la chercheuse Rachida Brahim a relevé minutieusement les séries de crimes racistes qui émaillent ces année-là, comme ces bombes dans des cités ou des foyers de migrants à Marseille en 1983. La même année, à La Courneuve, un enfant de neuf ans, Toufik Ouanès, tombe sous les balles d’un voisin qui tire sur lui à la carabine depuis sa fenêtre. En 1986, il y a encore trois morts dans une boucherie à Nice lors d’ une attaque revendiquée par un « commando contre l’invasion maghrébine », composés de proches du FN. Et bien d’autres encore. C’est dans ce contexte qu’est née la Marche pour l’égalité et contre le racisme, la « marche des beurs », un mouvement qui ne fut pas pour rien dans la naissance de SOS Racisme, dont on connaît la suite de l’histoire, notamment sa récupération par le Parti socialiste de l’époque.
On peut comprendre que les assassinats racistes de maghrébins et la genèse de SOS Racisme n’avaient pas tout à fait leur place dans Juste une illusion, qui se veut une comédie légère et tendre - on sait qu’il est difficile de mélanger les genres, notamment dans le cinéma populaire. Mais ce qu’on ne comprend pas, c’est que des Arabes, dans Juste une illusion, il n’y en a pas. Aucun. Le film ne fait pas la place à un personnage d’enfant ou d’adulte maghrébin, même dans un second ou un troisième rôle. Des juifs, des Italiens, des Noirs, d’origine africaine ou antillaise, oui, mais des Arabes ou des musulmans, aucun.
Un film et son scénario imposent des choix, et il est toujours délicat de lui reprocher ses angles morts et ses partis pris. Mais le fait est qu’aucun critique de cinéma, à ma connaissance, n’a relevé cet « oubli ».
Il n’était pourtant pas bien difficile de se mettre à la place d’un père de famille d’origine algérienne, tunisienne ou marocaine emmenant ses deux enfants voir le film un mercredi après-midi, et découvrant au moment générique qu’à aucun moment ils ne figuraient sur la photo de famille.
Personne ne s’est mis à leur place. Personne ne l’a vu.
Sans doute un signe de l’époque.
25.04.2026 à 09:28
Hugues Jallon
222
La ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique est sur tous les fronts pour promouvoir la « french touch ». Qu’on se le dise, grâce à Anne Le Hénanff, la France saura tenir son rang dans la grande bataille mondiale de l’intelligence artificielle qui agite le business de la tech et les gouvernements de ce monde. On se souvient qu’en février 2025, le Président Donald Trump avait aligné 500 milliards de dollars pour construire les nouvelles infrastructures de l’IA. Le Président Macron lui avait immédiatement emboîté le pas en annonçant de son côté plus de 100 milliards d’euros d’investissement public dans le secteur.
Les géants de la Silicon Valley, comme les start-up françaises, sont comme ça : elles ont toujours sur le pont pour défendre, contre les régulations publiques, la liberté d’innover, d’investir et d’entreprendre sans entraves. Mais elles sont les premières à racketter les Etats - donc nous, et nos impôts - pour financer leurs énormes data centers. Sans retour, ni contrepartie, évidemment. Surtout en terme de créations d’emplois - la diffusion de l’IA en est plutôt à promettre une hécatombe.
223
Bonne élève, Anne Le Hénanff réaffirme régulièrement les enthousiasmes présidentiels sur l’IA en servant le même prêchi-prêcha à propos des vertus et et promesses de cette « innovation de rupture » face à laquelle il n’y a pas d’autre choix que d’aller le plus vite possible pour l’imposer à tout le monde.
C’est ainsi qu’à l’occasion du salon Tech for future du 13 avril dernier, elle n’y va pas par quatre chemin, en assénant que « l’IA doit se diffuser dans tous les territoires, et que forcément les acteurs locaux, départements, régions, mairies, les préfets en local ont un rôle majeur pour diffuser l’intelligence artificielle ». Il lui faut bien passer par les propos convenus serinés à propos de toutes les réformes courageuses que tous les gouvernements courageux ont portées depuis des décennies pour « moderniser » la France et l’« adapter » à la concurrence internationale : « Il faut expliquer et dédramatiser ce que l’IA peut représenter et qui est un peu parfois angoissant pour les gens », et rappeler que l’intelligence artificielle est un formidable-outil-de-créativité-qui-nous-fera-gagner-du-temps-pour-innover-en-nous-libérant-des-tâches-répétitives. L’Histoire nous l’apprend, dit-elle : « Comme toute technologies, il peut y avoir des effets de bords, des travers qu’il faut accompagner ». La ministre ne se risque pas à s’étendre sur les « effets de bord », notamment le risque de destruction massive de cerveaux et d’emplois.
Mais la France est la France, le pays des Lumières et des droits humains, elle porte des valeurs. « Donc l’idée, pour nous, la France, c’est de ne pas réglementer à tout va, de restreindre le déploiement de l’IA » et de défendre « une IA éthique, une IA humaine, une IA durable ». Le lecteur se demandera vraiment ce que peut bien signifier une « IA humaine » : la ministre rêve-t-elle que nous nous trouvions de nouveaux amis et amants parmi les bots créée par nos start-ups et autres licornes nationales ? Ou se dira-t-il, en écoutant la ministre, que la bêtise naturelle a encore quelques chances de survivre à l’ère de l’intelligence artificielle ?
224
Les 15 et 16 avril derniers, la France a mis les petits plats dans les grands pour tenter de convaincre le business de la tech de « choose France », comme on dit maintenant. La Paris Blockchain Week a accueilli pas loin de 10 000 « decision-makers » sous les moulures du Musée du Louvre et du Château de Versailles, pour un « forum européen incontournable pour l’avenir de la finance numérique, là où l’innovation rencontre le capital et où s’ouvre le prochain chapitre des marchés ».
En quelques clics, les décideurs invités à la Paris Blockchain Week ont facilement pu trouver quelques infos sur notre ministre déléguée chargée de l’IA et du Numérique, qui s’est formée sur le tas - et sur le tard - à ces sujets pour le moins techniques. Elue députée Horizons en 2022 dans la 1ère circonscription du Morbihan, elle a participé à la rédaction de quelques rapports sur le numérique, l’IA et sur le quantique et leurs liens avec les questions de défense. Cette ancienne adjointe en charge de la communication et du numérique à la mairie de Vannes, a commencé sa carrière comme directrice de Saupiquet pour le grand Ouest à Quimper - convenons qu’on est assez loin du monde des start-ups et des algorithmes. Membre de Women4Cyber (qui porte bien son nom) et de la réserve citoyenne cyber de l’Armée de Terre, elle fut en charge de la « commission smart city et cybersécurité » d’une association sur « les services publics locaux en réseau ».
225
Sur scène, et en anglais, la ministre Anne Le Hénanff renouvelle son opération de séduction : « La France croit en la crypto et la blockchain » qui est, tout simplement, en train de devenir la « nouvelle infrastructure de la finance globale ». Mais qu’on se rassure, dans la jungle actuelle des crypto-monnaies et autres crypto-actifs, la France, affirme la ministre devant les décideurs du secteur, défend une « approche équilibrée » : « favoriser la croissance tout en apportant la sécurité juridique que les marchés demandent », afin de « construire un système financier plus efficient, plus inclusif et plus souverain ». On passera sur les adjectifs ronflants à la mode, et on retiendra que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, le pouvoir d’Etat ne fait plus semblant de protéger ses citoyens contre le business sous toutes ses formes, même le plus interlope : il lui ouvre grand les bras. Tout en continuant d’écrire la même histoire : la sécurité pour les acteurs de marché qui n’aiment rien que des garanties et des milliards de deniers publics et l’insécurité pour les salariés angoissés qui devront bien se débrouiller pour survivre aux merveilleuses innovations de l’époque, de l’IA aux cryptos…
226
Il fut un temps où l’idée de créer des monnaies alternatives appartenait à ceux qui imaginaient des moyens d’échapper à l’emprise du marché sur leur vie. Mais on ne se souvient pas que l’Etat français ait beaucoup encouragé les systèmes d’échanges locaux (SEL) et autres monnaies locales fondées sur une logique d’échange solidaire et, surtout, le refus de toute forme de spéculation financière.
Comme souvent, certaines idées émancipatrices finissent par être réalisées par d’autres, à une autre échelle et dans un tout autre esprit. La crypto est ainsi née dans les cerveaux enfiévrés de petits génies de la Tech, persuadés que les innovations informatiques permettent de résoudre à peu près tous les problèmes du monde - même ceux de la vie et de la mort. A leurs débuts, ces monnaies informatiques sécurisées et décentralisées ont inspiré les mêmes doux rêves portés par la contre-culture cyberactiviste depuis les débuts d’Internet : créer de l’horizontalité et des systèmes collaboratifs en se libérant des pouvoirs d’Etats. Ôter à ces derniers l’un de leurs attributs majeur, la monnaie, c’était faciliter l’accès au jeu de l’économie globale pour les exclus du système bancaire classique et de ses commissions, notamment pour les habitants du Sud global.
La crypto, outil d’émancipation des damnés de la terre ? En réalité, l’utopie libertaire s’est révélée plus en phase avec l’idéologie libertarienne des secteurs les plus puissants de la Tech. Leur haine de l’Etat sous toutes ses formes, et leur mépris des règles démocratiques, les a conduits à concevoir des projets pharaoniques de cité-Etats privées où personne n’a jamais eu envie d’habiter - et, de fait, aucune d’entre elle n’a jamais vu le jour. Il était évidemment beaucoup plus simple, et moins cher, de lancer des monnaies privées informatiques. Avec des perpectives de retours sur investissement beaucoup plus rapides et plus sûres.
La crypto s’est alors révélée un formidable outil de spéculation qui ont permis à quelques-uns, comme toujours, de se faire beaucoup d’argent. Il y a eu, - et il y a encore - des gogos ou des petits malins voulant rester à la page pour tenter leur chance sur ce marché des crypto-monnaies qui s’apparente davantage à un jeu spéculatif sur des crypto-actifs.
Stephen Diehl, un ingénieur expert du sujet a expliqué de façon lumineuse la logique de ce nouveau marché : « Puisque le marché des cryptos est un système fermé avec une offre fixe finie de jetons, leur commerce est nécessairement un jeu à somme nulle. Les tokens ne générant aucun revenu externe, tout gain réalisé par un participant est nécessairement lié à la perte d’un autre participant. (…) Le prix associé à ces jetons augmente avec le battage médiatique, la publicité qui leur est faite par des influenceurs rémunérés et surtout le fait qu’un flux constant de nouveaux investisseurs croit dans la valeur du token et décide de l’acheter. Par conséquent, l’investissement dans ce système est inextricablement lié à une attente irrationnelle : celle que de plus en plus d’imbéciles continuent d’y croire. » On ne saurait mieux dire. Et, de fait, une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI) avait pointé qu’entre 2015 et 2022, 73 % à 81 % des particuliers dans le monde avaient perdu de l’argent sur leurs investissements en bitcoins, la plus célèbre des cryptos.
227
Il y a quelques jours, la Bourse de Paris ouvrait sa place dédiée aux crypto-actifs, présentée comme l’avenir de la finance de marché. Avec le rêve d’une bourse qui ne ferme jamais, et d’un marché hyperliquide où les transactions seraient réalisées instantanément. Le rêve. Comme si on avait vraiment besoin d’un nouvel accélérateur pour une finance mondiale déjà soumise au rythme effréné du trading à haute fréquence…
Il faut dire que la tendance est désormais à l’intégration des cryptos dans le système financier et bancaire traditionnel. C’est ainsi que le Président Trump n’a pas hésité à lancer, en plus de sa propre crypto personnelle, un nouveau produit : les stablecoins, des cryptos privées adossées à de la dette publique américaine. « Ainsi la nouvelle stratégie américaine consiste-t-elle à déléguer à des acteurs privés la diffusion mondiale d’un quasi-dollar numérique (…) On assiste alors à une forme de « crypto-mercantilisme », dans laquelle les intérêts stratégiques de l’Etat sont servis par des instruments financiers privés, conçus pour circuler rapidement, contourner les régulations internationales, et renforcer l’attractivité mondiale du dollar. »
Les opérations de « légalisation » de cryptos ont connu deux précédents. En 2021, le président du Salvador, le fou de la gachette Nayib Bukele, annonce fièrement que le bitcoin devient une monnaie légale du pays, et lance le projet d’une citée futuriste « tax free », Bitcoin City, construite ex nihilo sur le flanc d’un volcan. Le projet pharaonique a (évidemment) fait long feu… Un an plus tard, c’est l’un des pays les plus pauvres du monde, la Centrafrique, qui cède aux sirènes du nouvel eldorado financier, en lançant ses propres cryptos adossées au bitcoin. Avec le projet attenant de créer une « crypto island », un paradis fiscal sur l’île de Mbongossoua avec son lot de clubs, de casinos et d’hôtels de luxe… Un an plus tard, l’île subit des crues dévastatrices, et le projet est abandonné.
Inutile de dire que les cryptos centrafricaines n’ont pas eu le succès escompté auprès de citoyens dont à peine un sur dix a un accès à Internet et à l’électricité, et dont moins de 40 % disposent d’un portable. En revanche, elles ont fait le bonheur d’investisseurs étrangers qui ont pu acheter des passeports et des titres de propriété de terres, de forêts, de ressources minières. Une opération destinée à soutenir les cours de la crypto centrafricaine qui a vite dévissé, mais qui a permis à l’organisation mercenaire russe Wagner de capter à son profit quelques pans de de la richesse du pays.
228
Les grands promoteurs de l’économie de l’innovation et des « innovations de rupture » devraient sans doute se pencher sur le cas d’école de la crypto, une belle innovation qui ne sert, en réalité, à… rien. A rien, sinon à enrichir quelques-uns et à offrir aux réseaux criminels un chouette espace de jeu où se donnent libre cours la prédation et le blanchiment, l’escroquerie et la fraude fiscale, les kidnappings et les sordides tentatives d’extorsion, comme en ont témoigné quelques affaires d’enlèvement crapuleux sur le territoire français.
En d’autres temps, dans un livre qui a fait date, La violence de la monnaie, André Orléan et Michel Aglietta avaient élégamment défini la monnaie comme « le mode provisoire de pacification des relations violentes potentiellement fatales à l’ordre social ». Après tout, l’euro se voulait aussi le symbole et la concrétisation de l’espoir d’un continent européen durablement pacifié. Les cryptomonnaies, elles, sont venus démontrer que les choses pouvaient aller en sens inverse.
229
Dans nos rêves le plus fous, la ministre du Numérique aurait pu annoncer, par exemple, le lancement d’une campagne pour prévenir les Français des risques que représentent les crypto-actifs pour leur épargne. Ou, mieux, de faire de la République un territoire « crypto free » en surtaxant ses plus-values. Ou plus radical encore, de décider la fin de la convertibilité des cryptos en euros.
Mais non.
Le gouvernement français et sa ministre du Numérique n’ont pas l’intention de gâcher la fête. Au contraire, ce sera happy hour, voire open bar toute l’année pour la « monnaie du futur ».
Que les cinglés de la Tech inventent des trucs comme les cryptos qui concrétisent leur rêves de sociopathes, on peut le concevoir : ils ont les moyens financiers de leurs utopies malfaisantes. Mais que le gouvernement français encourage cette nouvelle étape de la financiarisation du monde, cette fois dans une version interlope et crypto-mafieuse en dit long sur l’estime qu’il porte au bien commun et à la protection de ses citoyens.
Les élites néolibérales probusiness nous ont habitués à leur servilité, et on se souvient notamment qu’il ont été les premiers, pendant la crise des subprimes de 2008 à venir au secours des acteurs d’un système financier en faillite. Et à renflouer sans contrepartie ceux-là même qui l’avaient mis par terre. L’avenir dira si les élites de la République ont sciemment encouragé le développement d’un crypto-capitalisme dévastateur.
C’est-à-dire rien de moins qu’une opération de crime organisé.
Notes
L’interview de la ministre du Numérique au salon « Tech for future » du 13 avril 2026 est disponible à cette adresse.
La Paris Blockchain Week a été racontée dans Le Monde.
La citation de Stephen Diehl est issue de l’excellent ouvrage de Nastasia Hadjadji, No Crypto. Comment Bitcoin a envoûté la planète, Divergences, Quimperlé, 2023, p. 87. Le livre propose une critique informée et complète du monde des cryptomonnaies.
A propos de l’ouverture d’une Bourse parisienne de la crypto, voir l’article publié orp le journal Le Monde.
Pour un tour d’horizon des dérives mafieuses de la crypto, voir cet article du magazine Alternatives économiques.
L’expérience salvadorienne est notamment racontée ici, celle menée en Centrafrique est détaillée là.
Le livre d’André Orléan et Michel Aglietta, La violence de la monnaie, a été publié aux Presses universitaires de France en 1982.
Merci à Pierre pour sa suggestion de mettre fin à la convertibilité des cryptos en euros.
11.04.2026 à 09:49
Hugues Jallon
216
Frédéric Beigbeder est écrivain, chroniqueur à la télévision et à la radio, éditeur, scénariste, acteur, réalisateur et membres de plusieurs prix littéraires. Il est aussi chroniqueur au Figaro où il incarne sans doute la ligne punk déglinguée, conforme à son image d’écrivain jet-setter très à l’aise dans la République mondaine des lettres.
Le 29 mars dernier, il consacre son papier hebdomadaire à un album signé Floc’h et Fromental, un recueil de fausses unes dessinées du magazine Life, mettant en scène quelques « génies maudits » du XXe siècle. L’occasion pour lui de rappeler aux lecteurs bien-pensants du Figaro quelques vérités fortes sur notre « époque qui voudrait que les artistes soient des gens exemplaires, irréprochables et inclusifs, presque des saints ».
Il faut dire que Frédéric Beigbeder a gardé un mauvais souvenir de la promotion chahutée de son livre, Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé. Cet énième exercice d’auto-promotion était venu opportunément soutenir la cause à la mode de la droite à l’extrême droite : la lutte contre le wokisme et les excès de MeToo - « Vive les hommes ! », avait titré Le Figaro Magazine en consacrant sa une à l’auteur. Visiblement ému par l’annulation d’une rencontre dans une libraire, Frédéric Beigbeder n’avait pas trouvé mieux alors que d’aller chouiner au micro de Pascal Praud sur le plateau de Cnews.
Frédéric Beigbeder profite de la même chronique dans le Figaro pour professer que « l’art n’est pas une association caritative, mais une quête de beauté au fond des gouffres » et que « très souvent, et même presque toujours, les génies sont des salauds ou des monstres, des êtres aux vies dissolues, des narcisses qui ont tout saccagé sur leur passage ». Fort de ces quelques formules clichetoneuses, l’ancien fêtard et cocaïnomane repenti peut se présenter comme une victime d’une époque bien puritaine. Et il fallait au moins ça pour faire frissonner les lecteurs et lectrices du Figaro et achever de les convaincre que la rébellion, comme la liberté, ont changé de camp - la droite et l’extrême droite se retrouvent désormais pour dénoncer en choeur la tyrannie des normes, le totalitarisme des minorités et la dictature des bons sentiments.
217
On ne sait pas si Frédéric Beigbeder se range parmi les « génies », mais il n’a pas hésité à revendiquer d’appartenir à la confrérie des « salauds ».
En 2013, il est l’initiative du « manifeste des 343 salauds » dans le mensuel Causeur. Elégamment titré « Touche pas à ma pute ! », les signataires - qui ne sont en réalité que 19 - défendent leur liberté de recourir aux services de prostituées qui ont le droit de « vendre librement leurs charmes - et même d’aimer ça ». Dans ce texte répugnant, ils proclament fièrement : « Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité ». La littérature n’avait rien demandé, et surtout pas de devenir un alibi pour cette croisade contre les « ligues de vertus » menée par une petite bande de pauvres types naviguant dans le tout-Paris médiatique : journalistes, avocats, acteurs, écrivains, parmi lesquels Pascal Bruckner, Philippe Caubère, Richard Malka, mais aussi le journaliste d’extrême droite Ivan Rioufol, le théoricien du « grand remplacement » Renaud Camus et le futur candidat à l’élection présidentielle Eric Zemmour. Quant au chroniqueur de Valeurs actuelles Gilles-William Goldnadel, il s’est empressé de rejoindre les signataires en dénonçant « les chaisières du féminisme gauchisant ».
218
Qu’on se le dise, la vraie littérature, elle est comme ça, elle doit sentir le soufre. Son propre est de ne pas s’embarrasser d’aucune autre considérations qu’elle même, et elle n’est grande que lorsqu’elle bouscule les conventions sociales et arpente les « zones grises » de l’existence, très loin, le plus loin possible de la morale commune. Sa vocation est d’explorer sans interdit les tréfonds de l’âme humaine et de se frotter dangereusement à sa part maudite.
L’un des plus célèbres voyageurs de la « zone grise » est sans conteste Emmanuel Carrère qui n’a pas eu peur d’approcher de très près dans ses livres d’aussi sulfureux personnages que le meurtrier Jean-Claude Romand et l’écrivain ultra-nationaliste russe Edouard Limonov, cet homme sulfureux « qui se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement », affirme tranquillement l’écrivain.
Lors de la promotion de son livre sur Limonov, il déclare au détour d’un entretien dans Madame Figaro : « C’est vrai que ça m’a beaucoup troublé, ce désir de retracer la vie d’un fasciste. Attention, quand je dis fasciste, je parle d’un type qui a eu une existence libre, aventureuse, méprisante du danger et des conventions, pas le militant d’extrême droite ! » On laissera le lecteur juge de la pertinence de cette distinction… en rappelant que le goût anti-bourgeois du danger et de l’aventure, cet anticonformisme de pacotille, fut aussi l’un des grands lieux communs de la littérature fasciste - « Nous voulons chanter l’amour du danger », proclamait le Manifeste futuriste italien.
« Dans le fond, j’ai toujours été fasciné par ces figures de gens qui vivent au-dessus de la masse », ajoute Emmanuel Carrère. Un peu comme les écrivains finalement, serait-on tenté d’ajouter. Et il est vrai que tout devient alors assez simple avec ce genre de position : on peut se laisser aller à écrire ce qu’on veut, comme on veut, et surtout comme si l’époque - même la plus réactionnaire - n’existait pas. Bref à tracer sa route en ne se laissant pas encombrer par les contingences de l’Histoire.
219
Emmanuel Carrère a consacré son dernier livre, Kolkhoze, à sa mère Hélène Carrère d’Encausse, historienne de l’URSS et ancienne grande cheftaine de l’Académie française. L’occasion, pour l’écrivain, de glisser quelques notations passablement désinvoltes à propos des fréquentations parisiennes sulfureuses de sa famille. C’est ainsi qu’on a droit à l’évocation d’Henri Poulain « si amusant » qui était aussi « une des pires crapules de Je suis partout », le fameux journal collaborationniste et antisémite français. Ou encore Robert Brasillach dont « on peut dire qu’il a payé pour les autres. Grande dignité dans son procès : comme s’il avait dessoûlé ».
Quant à Maurice Bardèche, son portrait par Emmanuel Carrère vaut la peine d’être cité en entier :
« Bardèche était une des vedettes de ce petit milieu. Il fumait la pipe, il avait l’air d’un professeur : c’était un professeur. Sa vie, marquée par la rencontre de Brasillach autant que celle de mon père par la rencontre de ma mère, a pris après la guerre un tour bizarre. Il écrivait dans Je suis partout, mais seulement des critiques de livres et de cinéma. Pendant l’Occupation, il s’est studieusement consacré à tirer un livre de son énorme thèse sur Balzac. En somme, il s’est tenu à carreau et, si on l’a arrêté à la Libération en qualité de beau-frère de Brasillach, on l’a aussitôt relâché parce qu’en dehors de cela on n’avait pas grand-chose à lui reprocher. Il aurait dû, sans demander son reste, revenir à ses études et, après son gros livre sur Balzac, en faire un encore plus gros sur Stendhal, mais non : après la guerre, il devient fasciste. Pur fasciste, fasciste intégral. On peut reprocher bien des choses à Maurice Bardèche mais pas l’opportunisme : parmi tant de résistants de la onzième heure, le type qui se découvre fasciste après la défaite du fascisme mérite une forme paradoxale de respect. »
« Respect » sera donc le dernier mot d’un paragraphe bien senti consacré à un militant antisémite notoire - il vaut mieux le préciser puisque Carrère n’en dit pas un mot. Et si on voulait remettre un peu les choses en place, on serait tenté de proposer une version corrigée et plus complète de ce portrait, en rappelant au passage quelques faits historiques :
« Bardèche était une des vedettes de ce petit milieu. Sa vie, marquée par la rencontre de Brasillach autant que celle de mon père par la rencontre de ma mère, a pris après la guerre un tour particulièrement répugnant. Avec son air de professeur, la pipe accrochée aux lèvres, Maurice Bardèche n’est pas un collaborationniste comme son beau-frère Robert Brasillach. Non, c’est un pétainiste bon teint favorable à une politique de collaboration antisémite - il accueille “sans indignation” les lois antijuives du régime de Vichy. Pendant l’Occupation, il fut assez malin pour ne pas écrire autre chose que des critiques de livres et de cinéma dans Je suis partout et finir son grand livre sur Balzac. Ce fut donc assez facile pour lui de passer à travers les gouttes de l’épuration qui se montra, dans l’ensemble, assez indulgente avec le milieu littéraire parisien. Il aurait pu continuer sa carrière d’universitaire mais il avait quand même été radié avec interdiction d’enseignement. Il aurait pu écrire un nouveau gros livre sur Stendhal, mais non, il participe à la reconstruction de l’international fasciste et antisémite de l’après-guerre, et écrit le livre fondateur du négationnisme. »
220
Au fond, il n’est pas surprenant qu’un écrivain qui, comme bien d’autres, prend prétexte de parler des autres pour parler surtout de lui-même ne respecte qu’une seule valeur : la sincérité.
C’est aussi la sincérité qui fonde l’admiration éperdue d’Emmanuel Carrère pour le destin de l’un de ses pairs, Renaud Camus. Quelque peu déstabilisé par le choix du théoricien du « grand remplacement » de créer un micro-parti politique pour porter ses idées d’extrême droite, Emmanuel Carrère adresse une lettre publique émue à son « ami » en octobre 2011. Il se dit « mal à l’aise avec le « parti de l’In-nocence » mais ne renonce ne rien à son admiration pour l’écrivain reclus : « Le hasard fait qu’en ce moment je lis Nietzsche et que souvent, le lisant, je pense à toi. A ta sincérité, à ta liberté, à ton altitude. (…) A ton extraordinaire talent pour brûler tes vaisseaux, scier les branches sur lesquels tu es assis, t’éloigner toujours davantage. » Quelques lignes où se lit l’éternelle fascination de l’écrivain pour les destins de parias et autres grands brûlés de l’Histoire - y compris celle qui s’écrit sous ses yeux.
En 2016, Emmanuel Carrère accorde un entretien à la revue Charles, dans lequel il développe quelques laborieuses considérations sur son rapport à la politique. Où l’on apprend, entre autres, qu’il a voté en 2012 pour François Hollande, ou plus précisément qu’« en fait c’est mon surmoi de gauche qui a voté parce qu’au fond j’aimais mieux Sarkozy, qui est tout de même un personnage plus amusant et énergique qu’Hollande ». On apprend aussi qu’à ses yeux Michel Houellebecq « tient, sans aucun complexe, un discours de vérité ». « Il est un type qui vous dit : “J’ai réfléchi à la condition humaine, à la situation historique dans laquelle nous nous trouvons, et voilà ce qu’il y a lieu d’en penser.” Et la plupart du temps, à mon avis, il a raison. C’est ce qui le rend très impressionnant. »
Et quand il s’agit d’évoquer à nouveau Renaud Camus, la revue Charles a la délicatesse de ne pas lui rappeler la pétition qu’il avait signé avec quelques autres personnalités (dont Alain Finkielkraut, Frédéric Mitterrand et d’autres) venus à la rescousse de l’écrivain maudit dont le dernier livre comportait des passages ouvertement antisémites. Comme on sait de longue date avec Céline, en France, le génie littéraire pardonne à peu près toutes les saloperies. Et même, comme l’affirme avec force Frédéric Beigbeder, la saloperie est parfois même le signe du génie. Bref, les salauds sont magnifiques, et on pourra toujours compter sur les écrivains « au dessus de la masse » pour continuer à écrire leur hauts faits.
Aux yeux d’Emmanuel Carrère, Renaud Camus, c’est avant tout un « destin » : « Il y a une logique étrange, paradoxale, dans ce destin, mais c’est vraiment un destin. Quelquefois, je pense qu’il y aurait un livre extraordinaire à écrire sur le destin de Renaud Camus : moins rock and roll, moins roman d’aventures mais, en version française, pas si éloigné de Limonov. » Faire de la référence la plus inspirante de l’extrême droite française contemporaine le héros d’un roman « extraordinaire », quelle bonne idée, en effet. On pourrait même suggérer à Emmanuel Carrère de s’y mettre dès maintenant, et de prévoir une sortie à la veille des élections présidentielles de 2027. Ce serait une façon singulièrement forte de faire acte de littérature dans l’époque que nous traversons.
Que des écrivains se vivent comme une petite aristocratie de parias autocentrés qui se racontent l’histoire qu’ils vivent dangereusement en écrivant sur ceux qui vivent tout aussi dangereusement, c’est leur affaire. On pourrait cependant suggérer à quelques-uns de ses représentants les plus éminents de s’abstenir de quelques mauvaises idées et initiatives. Et d’éviter d’apporter leur contribution à la confusion générale d’une époque qui réclame un peu plus chaque jour de clarté.
221
Dans l’entretien avec la revue Charles, Emmanuel Carrère sait se montrer désarmant : « Quand par hasard j’ai une opinion, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’on peut avoir l’opinion inverse. C’est pour cela que, depuis maintenant un certain nombre d’années, j’écris à la première personne. » On pourrait facilement se moquer de cette position de l’écrivain, qui réalise l’exploit de faire de sa propre inconsistance le fondement d’un art d’écrire. Mais on comprend surtout pourquoi c’est à un écrivain comme Emmanuel Carrère et non pas à Edouard Louis, à Annie Ernaux ou à Chloé Delaume (qui n’auraient sans doute jamais accepté) que l’on propose d’accompagner le Président Macron pour en tirer un reportage littéraire pour Le Nouvel Observateur sur les coulisses du G7 d’Atlanta en juin 2025.
En guise de reportage, le lecteur de l’hebdomadaire découvre ce que la littérature de cour et de courtisan peut produire de mieux dans notre pays, qui en a une longue tradition. Il a droit à la déception de l’écrivain « embedded dans la délégation française » qu’on n’autorise pas à monter dans l’hélicoptère du « PR » - il adopte sans hésiter l’usage en vigueur au sein du staff du Président de la République. Mais, comme il le précise, « la détestation de Macron est en France un sport national – que personnellement je ne pratique pas ». Le sens de l’observation étant une qualité première de l’écrivain, le lecteur a donc droit au portrait du « PR », « moulé dans un tee-shirt noir – sa tenue dans l’avion –, qui montre d’assez impressionnants biceps », sa « voix tour à tour vibrante et enjôleuse ». Il est « arrogant, autocentré et ne s’intéresse à personne, en surface en tout cas (ce qui, à mon avis, ne veut pas dire en faux), il se montre toujours aussi attentif, toujours aussi présent à son interlocuteur, quel qu’il soit, et toujours le singularisant », etc., etc.
De la lecture divertissante de ce « reportage », on ne retient que le récit d’un grand gamin tout excité de se retrouver dans les coulisses du pouvoir, et d’approcher au plus près les plus grands de ce monde, leurs conseillers et autres sherpas dont l’écrivain se plaît à tirer les portraits hauts en couleur. Un grand gamin tout content aussi de discuter avec le « PR » de « Giuliano », comme l’appelle Emmanuel Macron, et du casting de l’adaptation cinématographique en cours du Mage du Kremlin, le roman de Giuliano da Empoli (on en a parlé ici). Entre écrivains-courtisans des princes, on se retrouve bien vite entre soi dans le même bocal.
Le lecteur du Nouvel Obs se souviendra tout de même du curieux portrait qu’Emmanuel Carrère brosse en quelques lignes de la Présidente du conseil italien, Georgia Meloni : « Je sais que Meloni est considérée comme d’extrême droite et qu’il ne faut pas dire du bien d’elle, disons seulement que cette petite femme blonde détonnait au G7 par une sorte de rudesse enjouée et un dress code sans concession à la grisaille : au milieu des tailleurs stricts, sa robe bleu ciel, très légère, avait presque l’air d’une robe de plage ». Autrement formulé, avec moins de talent : je ne sais pas trop si Georgia Meloni est d’extrême droite, et à vrai dire je m’en fous un peu, je n’ai pas d’avis, je suis un écrivain, et quand ça sent le soufre, que voulez-vous, ça m’attire. Oui, je sais, il ne faut pas dire du bien de cette dirigeante d’extrême droite, mais moi, je la trouve assez sexy dans sa petite robe bleu ciel, elle ne doit pas être la pire des femmes, si ?
C’est ainsi, avec ce genre de phrases, que sans le savoir, on peut écrire un (auto)portrait de l’écrivain en parfait gogo.
Notes
La chronique littéraire de Frédéric Beigbeder est disponible ici.
Sur le « manifeste des 343 salauds », voir l’article du Monde. La contribution au « débat » de G.-W. Goldnadel est disponible ici.
Renaud Camus a reproduit sur son site la « Lettre à Renaud Camus contre le parti de l’In-nocence » d’Emmanuel Carrère.
Johan Faerber a proposé une lecture sans pincette de Kolkhoze dans Collatéral.
L’entretien d’Emmanuel Carrère avec la revue Charles est disponible à cette adresse.
L’entretien donné par Emmanuel Carrère à Madame Figaro est accessible ici.
Pour une synthèse éclairante sur la trajectoire de Maurice Bardèche voir le texte d’Anne Simonin, « On peut guérir de ses blessures », paru dans le livre Mémoires occupées (sous la direction de Marc Dambre) aux Presses Sorbonne Nouvelle, 2013.
Le reportage d’Emmanuel Carrère du le G7 est paru dans Le Nouvel Obs, le 23 juillet 2025.
22.03.2026 à 09:42
Hugues Jallon
207
La ministre de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé est une femme qui n’a pas froid aux yeux et qui sait maintenir le cap de ses engagements et de ses courageux combats. Sa fidélité au macronisme semble indéfectible, et elle se trouve toujours en première ligne pour tenter de le sauver de son interminable débâcle.
Elle restera aussi dans l’histoire politique récente pour avoir remis au goût du jour la référence à l’« anti-France », la fameuse expression du militant et intellectuel antisémite Charles Maurras. Participante active à l’opération générale de discrédit de l’antifascisme, Aurore Bergé a même invité la direction du Rassemblement national à retirer ses listes là où La France insoumise avait des chances de l’emporter lors des dernières élections municipales - la nouvelle formule du « barrage républicain ». Les révélations sur les propos racistes, antisémites ou homophobes des candidats du Rassemblement national ne semblent pas avoir ouvert les yeux d’Aurore Bergé sur la véritable menace qui plane sur le pays.
208
Le 16 février dernier, la ministre est invitée sur le plateau de I24 News, une chaîne de télévision créée par le milliardaire Patrick Drahi, et dont la mission à peine voilée est d’améliorer l’image d’Israël dans le monde. Le présentateur de l’émission rappelle le sens du voyage d’Aurore Bergé à Tel-Aviv et son « objectif de raviver cette relation France-Israël qui, comme on le sait, ne vit pas ses meilleurs moments », depuis que le Président Macron a reconnu officiellement l’Etat palestinien en septembre 2025. Interrogée à l’époque à ce propos sur TF1, la ministre avait refusé par trois fois d’approuver la décision de son Président, concluant par un énigmatique : « C’est son choix. »
Lors de son séjour à Tel-Aviv, Aurore Bergé s’est notamment entretenue avec la vice-ministre israélienne des Affaires étrangères Sharren Haskel. Cette dernière avait pris la plume dans le JDD pour dénoncer la décision d’Emmanuel Macron : « Sa croisade – il n’y a pas d’autre mot – contre l’État juif alimente un climat d’hostilité qui a un impact direct sur la sécurité de la plus grande communauté juive d’Europe. » Il faut décidément beaucoup d’imagination pour formuler les choses ainsi, quand on sait que la France a si peu fait, hormis quelques timides condamnations rhétoriques, pour tenter d’arrêter la guerre de Gaza.
209
Sur le plateau de I24 News, en quinze minutes d’entretien, la ministre Aurore Bergé défend le « lien historique, indéfectible et d’amitié » entre la France et l’Etat hébreu, unis dans un « front commun contre le terrorisme islamique ». Elle évoque sa visite des lieux du massacre terroriste du 7 octobre 2023 et les « kibboutz où les habitants étaient habitués à travailler avec des Gazaouis, habitués à prôner un message de paix, un message d’espérance », une manière quelque peu angélique de décrire les rapports entre Israéliens et Palestiniens.
Elle rappelle le sens de cette visite notamment destinée à « montrer à toutes celles et ceux notamment ceux qui se permettent de douter de ce qui s’est produit le 7 octobre, que ça a eu lieu » - on se demande vraiment de qui elle peut bien parler. Le présentateur rappelle opportunément le combat incessant de la ministre contre l’accusation de génocide portée contre Israël, cette « falsification historique ». Et son soutien à l’aberrante proposition de loi pénalisant tous les propos antisionistes jugés par nature assimilables à de l’antisémitisme.
Avec son allure de bonne élève, Aurore Bergé a bien appris ses leçons. Et elle parvient sans peine, pendant toute la durée de l’interview à ne pas utiliser une seule fois les mots « Palestine » et « Palestiniens ». Elle mentionnera au détour d’une phrase « ce qui se passe à Gaza », sans en dire un mot de plus.
Passer Gaza sous silence, c’est commode, et elle n’est pas la première à utiliser le procédé (on l’a montré ici). Une fois passés sous silence la Palestine et les Palestiniens, une fois passés sous silence les dizaines de milliers de civils, hommes, femmes et enfants morts lors la destruction de Gaza, une fois passée sous silence l’accélération meurtrière de la colonisation de la Cisjordanie, l’histoire devient beaucoup plus facile à raconter. C’est ainsi qu’Aurore Bergé peut parler sans gêne de défense de la « démocratie », de la « liberté », de la « laïcité », de la « paix », de la lutte contre le « terrorisme islamique ».
Comme tous les responsables politiques expérimentés, Aurore Bergé sait que le silence est une arme plus efficace que le mensonge le plus éhonté.
210
Aurore Bergé est de longue date une fidèle soutien de l’Etat hébreu : elle a longtemps présidé le groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée nationale - c’était plusieurs années avant le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza. En 2021, elle avait réclamé le « démantèlement » de l’ONG Amnesty International qui avait eu l’indélicatesse d’utiliser le mot « apartheid » à propos du traitement de la population palestinienne.
Elle a aussi participé, comme les ministres Annie Genevard et Françoise Gatel, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, l’ancien Premier ministre Manuel Valls et quelques autres encore, comme la députée Caroline Yadan, aux petits voyages organisés par Elnet, une « organisation apolitique non partisane qui travaille au renforcement des relations entre l’Europe et Israël ». (Les photos de Manuel Valls fanfaronnant avec ses jumelles militaires au cou au milieu de groupe de combattants israéliens en treillis valent le détour.)
En réalité, cette organisation très politique a été créée il y a vingt ans pour soutenir le travail de « hasbara » (explication) et de « sensibilisation » aux intérêts d’un pays dont l’image s’est passablement dégradée depuis quelques temps. En dépit des millions de dollars qu’Israël consacre à ses opérations de propagande, on devine que la tâche doit être de plus en plus ardue. En effet, les déclarations racistes et les propos ouvertement génocidaires de nombre de ministres israéliens ne doivent pas faciliter le travail des services de communication de l’Etat hébreu. Il devient assez difficile de défendre les valeurs de la liberté, de la justice et de la paix incarnées par « la seule démocratie du Moyen-Orient » quand un ministre appelle à « lancer une bombe nucléaire sur la bande de Gaza », et déclare que les Gazaouis « devraient mourir de faim » ; quand un autre parle d’« animaux humains » et d’autres encore justifient les dizaines de milliers de morts civils, hommes, femmes et enfants et se déclarent en faveur de l’émigration forcée des Palestiniens.
211
On l’a sans doute un peu oublié, mais dans ses mémoires publiées en 2010, Le lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann consacrait encore des pages hallucinées à « la réappropriation de la violence par les Juifs ». Assénant que que « Tsahal n’est pas une armée comme les autres », il décrivait le visage de ces parachutistes aux cheveux longs où « la gravité le dispute à la douceur, l’humanité à l’ascèse, l’anxiété à la confiance ». Sur sa lancée, il pouvait écrire sans sourciller que ces soldats « n’ont pas la violence dans le sang » et que « le privilège accordé à la vie, qui fait de sa sauvegarde un principe fondateur, est à l’origine de tactiques militaires spécifiques propres à cette armée et à nulle autre. »
Quelques mois auparavant la publication du livre, Israël menait l’opération « Plomb durci » en envoyant des troupes sur le territoire de la bande de Gaza, et Benyamin Netanyahou devenait pour la première fois Premier ministre avec le soutien de l’extrême droite. La même année, le quotidien Haaretz publiait des photos de tee-shirts que des soldats de l’armée israélienne avait fait eux-mêmes imprimer. Sur l’un, la mire d’un fusil pointait sur un enfant avec le commentaire : « Plus ils sont petits, plus c’est difficile ». Sur l’autre le ventre d’une femme enceinte couverte d’une voile : « Un coup, deux morts ». Il va sans dire que les services du haut commandement militaire ont, comme d’habitude, « ouvert une enquête ».
Quinze ans plus tard, après trois ans de guerre à Gaza, on ne trouve plus guère de personnalité malavisée pour défendre sur les plateaux de télévision l’« armée la plus morale du monde ». Il a suffi de consulter quelques comptes sur les réseaux sociaux pour découvrir un soldat de l’armée israélienne se filmant hilare devant le clavier d’un ordinateur dans une école détruite à Gaza, ou des pelotons qui se prenaient en photo tout sourire au milieu des décombres en exhibant des sous-vêtements féminins ou des peluches d’enfants.
212
Les fascismes contemporains ne ressemblent pas - et ne ressembleront sans doute pas - à des dictatures totalitaires sous l’emprise d’un parti unique de masse où les élections et les libertés démocratiques ont été formellement abolies (on en a parlé ici).
Mais le fascisme des années 1920-1930 a légué à la postérité quelques autres de ses traits caractéristiques : une idéologie suprémaciste et ultra-nationaliste propagée par des dirigeants dont les propos racistes se diffusent dans toute la société ; les mêmes dirigeants qui attisent et exploitent auprès de la population un sentiment d’angoisse existentielle et le fantasme de sa disparition ; une nation qui fonde officiellement son identité sur une base ethno-raciale ou ethno-religieuse ; un Etat qui organise des formes légales ou non de ségrégation et de discrimination à l’endroit d’une partie la population présente sur son sol ; une société militarisée où l’armée occupe une place dominante et fournit à l’Etat nombre de ses futurs dirigeants ; une culture de la violence qui s’étend à la société tout entière ; un Etat qui met tous ses moyens militaires et policiers pour combattre ce qu’il désigne comme un « ennemi intérieur » ; un gouvernement autorisant et protégeant l’activité de milices armées qui soutiennent ses objectifs politiques ; des dirigeants qui s’engagent dans des guerres extérieures potentiellement sans fin pour assurer leur survie politique et entretenir la cohésion nationale.
On admettra qu’Israël coche désormais pas mal de ces cases, et occupe de facto une place assez singulière dans le processus mondial de fascisation en cours. Aurore Bergé doit commencer à se sentir un peu seule à défendre, comme si de rien n’était, le « bastion du monde libre au Moyen-Orient » comme disait à l’époque le président des Etats-Unis, Lyndon Johnson.
213
Dans un texte de 1944 qui a marqué les esprits, « Zionism Reconsidered », Hannah Arendt avertissait sur le risque que le futur Etat d’Israël « dégénère en l’une de ces petites tribus guerrières » sur le modèle de la cité antique de “Sparte”.
On ne sait si le Premier ministre Benyamin Netanyahou a lu ce texte, mais il n’a pas hésité à dessiner lors d’une conférence, en septembre 2025, l’avenir de l’Etat hébreu : « Nous allons devenir Athènes et une super-Sparte ! », une formule passablement contradictoire, dont les commentateurs ont surtout retenu la référence grandiloquente à la cité spartiate, modèle de société militarisée vivant en régime de guerre permanent et dans une situation d’isolement politique et économique.
Le nouveau projet messianique du Premier ministre prenait justement acte de « l’isolement » croissant d’Israël et de la dégradation de son image auprès d’une très large partie des opinions publiques mondiales. « Nous devrons développer des industries de l’armement ici, non seulement en matière de recherche et de développement, mais aussi en termes de capacité à produire ce dont nous avons besoin. » Sans le formuler explicitement, Benyamin Netanyahou anticipait la possible défaillance de son plus fidèle soutien, les Etats-Unis, qui a apporté à Israël plus de 30 milliards de dollars depuis le début de la guerre à Gaza.
214
Israël « super Sparte », donc : la promesse d’un Etat autarcique peuplé de citoyens dédiés à la guerre et au métier des armes.
Les historiens ont établi que la cité grecque devait en grande partie son autarcie économique à un système esclavagiste bien particulier. En dépit de la rareté des sources disponibles, nous savons que les hilotes étaient des populations locales conquises, réduites en esclavage et attachées aux terres du Péloponnèse qu’ils cultivaient au bénéfice des citoyens de Sparte. Privés de droits civiques, ils étaient néanmoins « invendables », faisant exception au modèle de l’esclave-marchandise en cours dans les autres cités grecques - un modèle plus proche du servage.
« La grande affaire pour les Lacédémoniens par rapport aux hilotes est essentiellement de s’en protéger », écrit Thucydides. Et de fait, Sparte consacrait une grande part de ses ressources militaires à mater les révoltes et autres rébellions de ces populations très nombreuses. Sans parler des divers rituels de répression et autres méthodes d’humiliations publique permettant de les garder sous sa coupe. Au point de créer une situation de « guerre intérieure » quasi permanente dont le premier effet était de radicaliser le bellicisme de la société spartiate…
Bien entendu, dans son discours sur Israël « super Sparte », Benyamin Netanyahou a oublié d’évoquer le sort des hilotes. On se souvient que son ministre des Finances Bezalel Smotrich avait déclaré, le 19 mars 2023, quelques mois avant le 7 octobre, lors d’une soirée de gala à Paris : « Il n’y a pas de Palestiniens, il y a juste des Arabes. »
215
Quant à elle, Aurore Bergé, ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, prononce à Tel Aviv un discours vibrant sur l’amitié franco-israélienne, le 16 février 2026. Elle consacre ses premiers mots à une ode particulièrement exaltée à la capitale israélienne :
« Tel Aviv est blanche et lumineuse.
Ses lignes Bauhaus racontent la modernité assumée.
Ses avenues, la confiance.
Ses plages, la liberté.
C’est une ville d’ingénieurs et de poètes, de chercheurs et d’entrepreneurs.
Une ville où l’on code le matin et où l’on danse la nuit. »
Bien entendu, elle oublie de dire qu’on tue aussi, qu’on affame et qu’on expulse à quelques kilomètres de là, à Gaza et en Cisjordanie.
En plein jour.
Notes
L’interview d’Aurore Bergé sur I24 News est disponible ici.
L’interview d’Aurore Bergé sur TF1 est consultable à cette adresse.
On peut lire ici l’intégralité du discours d’Aurore Bergé, 16 février 2026, Tel-Aviv.
14.03.2026 à 10:50
Hugues Jallon
Je m’appelle Soyboy, l’ « homme soja », et je suis peut-être né vers 2017 dans le cerveau enfiévré de pauvres gars qui, planqués toute la nuit derrière leur écran à naviguer sur des forums obscurs, ruminent leurs angoisses d’à peu près tout.
Mais je suis peut-être né aussi un an plus tôt dans celui d’un influenceur facho qui n’aime pas le soja, un type complexé qui mange de la viande aux hormones et aux stéroïdes parce qu’il pense que ça va suffire, les hormones et la viande, à faire de lui un homme, un vrai. Un type qui fait des vidéos où il déblatère que je suis un fragile, un mouton, une femmelette et d’autres choses de ce genre, que je suis rien qu’un bouffeur de graines qui précipite la fin de l’Occident blanc et viril, qui pense que manger du soja rend faible et stérile, alors qu’il y a des protéines dans le soja, espèce de bouffon.
(Eh, parce qu’être influenceur, franchement… se maquiller et de mettre une grosse chaîne autour du cou pour faire le mascu devant la caméra de ton ordi, c’est un vrai métier d’homme ? Allez, trouve-toi un vrai boulot, mec, et rends-toi utile)
Je suis peut-être né plus tard dans le cerveau d’un autre influenceur relou, qui joue les gros durs en tirant à balles réelles sur des mannequins (de gauchistes) en plastique, qui vomit sa haine des écologistes, et de toutes celles et de tous ceux qui luttent pour l’égalité et la liberté aux quatre coins de cette planète bousillée par des dirigeants qui ne croient qu’au business, au pétrole et à l’IA.
Je serai toujours sur le chemin de ces chefs-bousilleurs pour qu’ils cessent de nous appauvrir, de flinguer nos services publics, de tailler dans notre Etat social, d’empoisonner nos gosses et d’enrichir les plus riches.
Je n’ai pas peur.
Je n’ai pas peur de toutes celles et de tous ceux qui n’ont pas la même couleur de peau que moi, je n’ai pas peur de l’islam et des musulmans, et les musulmanes qui veulent porter le voile ne me donnent pas des boutons, parce que j’ai autre chose à faire dans la vie que de les emmerder sous prétexte de lutter contre Daech (il y a la police pour ça).
(J’ai récemment appris qu’un soldat sur trois dans l’armée française est musulman, et ce sont ces petits gars qui défendront nos frontières avec leur Famas le jour où, et pas toi planqué derrière ta caméra ou à soulever de la fonte à la salle en bas de chez toi.)
Je n’ai pas peur des étrangers et des Français d’origine étrangère, parce que je sais que la France est l’un des pays où il y a plus de mariages mixtes au monde, et que ça augmente chaque année.
Je n’ai pas peur des femmes qui enfoncent les mecs à l’école et à l’université, qui font du foot et du close combat. Je n’ai pas peur qu’une femme qu’elle soit payée pareil que moi, et même mieux parce qu’elle est mon chef - même si je n’aime pas les chefs et les cheffes.
Je n’ai pas peur des hommes qui emmènent leur gosse à l’école et qui pleurent parfois la nuit. Je n’ai pas peur des trans, des homos et des lesbiennes, et, si ça se trouve, je suis l’un.e d’iels.
En revanche, ce qui est sûr, c’est que je fais peur aux fachos et aux mascus et aux natios et aux racistes, parce que, moi, je n’ai pas besoin de me soumettre à un « homme fort » pour me sentir fort.
Je leur fais peur parce que nous sommes légion, parce que nous ne refusons de vivre dans leur monde mort où il y a les faibles et les forts, un monde qui transpire l’angoisse, la peur et la testostérone, où le but dans ta vie, c’est de faire la course en tête en saluant le drapeau et de chouiner que la France c’est plus la France.
Je leur fais peur à ces mâles alpha parce que j’ai pas besoin de bouffer de la viande pour exister, j’ai pas besoin d’une bagnole pour me sentir un homme, et que, si je pisse parfois assis, c’est parce qu’en pissant, je peux lire le journal.
Je leur fais peur parce que je suis leur cauchemar, je leur fais peur parce que leur monde étriqué et toxique finira par disparaître et qu’ils n’y peuvent rien, je leur fais peur parce que nous serons de plus en plus nombreux.
Ils savent qu’ils ont déjà perdu.
Je m’appelle Soyboy, mais je suis tout aussi bien Soygirl (mais ça, ils ne le sauront jamais), et je vous parle du futur où le monde nous appartient.
01.03.2026 à 08:37
Hugues Jallon
198
L’ultra-droite est désormais chez elle dans les rues de France.
Grâce à un préfet de la République, et à son ministre de tutelle, elle a pu défiler tranquillement dans le centre de Lyon pour rendre hommage à l’un des leurs érigé en martyr de la violence antifasciste. Les organisateurs de la manifestation ont bien vu quels bénéfices ils pouvaient tirer de l’événement, surtout après les déclarations solennelles du Président Macron appelant à la fois un à « moment de recueillement et de respect » et à « un moment d’exigence et de responsabilité ».
La veille, ils avaient bien passé les consignes, mais il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour entendre des slogans homophobes et insultes racistes, et voir les membres du service d’ordre se précipiter pour abaisser des bras tendus de militants néo-nazis. « Il n’y pas de place pour les milices, d’où qu’elles viennent », avait tonné la veille le Président de la République. En réalité, si. Il a suffi que des groupes fascistes identitaires responsables du meurtre de noirs et d’arabes comptent une victime dans leurs rangs pour que leur démonstration de force bénéficie d’une protection policière. Et que leur propagande victimaire se transforme en une machine de guerre politico-médiatique dirigée contre l’antifascisme.
Les milices d’extrême droite peuvent considérer qu’elles ont le vent en poupe. « Soyez-en sûrs, nous allons gagner car c’est nous les gentils », a déclaré, pendant la manifestation lyonnaise, le porte-parole d’un groupuscule néofasciste provençal et collaborateur d’un député RN du Var. On ne peut pas dire que les pouvoirs publics et une large partie de la classe politique se soient beaucoup mobilisés pour le démentir.
199
Quelques jours avant cette manifestation, le candidat aux municipales Jean-Michel Aulas demande au maire de Lyon d’afficher sur la façade de l’Hôtel de Ville le portrait du jeune militant nationaliste ultra. Dans une tribune, il justifie sa brillante idée en expliquant que « par ce symbole, Lyon n’honorera pas seulement la mémoire d’un de ses fils : elle marquera son refus implacable de la violence et de la haine ». Ce qui ne manque pas de piquant quand on sait l’appartenance du jeune homme en question à des groupements prônant la haine et pratiquant la violence de rue.
Le souvenir des activités clandestines Jean Moulin, de son arrestation et de son assassinat par l’occupant nazi n’a visiblement pas suffi à faire trembler la plume de l’ancien patron de l’Olympique lyonnais. Il n’était certes pas né lorsque le général de Gaulle, le 14 septembre 1944, se rendit à Lyon dans les premières semaines de la Libération. Mais il doit savoir, comme tous les collégiens lyonnais, que c’est du balcon de l’Hôtel de ville que le chef de la France libre s’adressa aux habitants de « la Capitale de la Résistance française ».
200
On ne peut guère soupçonner Jean-Michel Aulas d’accointance avec les nostalgiques de Vichy et autres espèces de nazillons qui ont défilé dans Lyon. Son affaire, ce sont d’abord et avant tout les affaires. Celles qui lui ont permis, grâce à sa fortune acquise dans le domaine des logiciels de gestion d’acquérir le premier club français coté en Bourse, et de faire construire un nouveau stade en bénéficiant au passage de quelques millions d’investissements publics.
Toujours à la page, le roi du foot business a récemment lancé un fonds d’investissement dans les start-ups et exploite depuis deux ans, avec son fils, un terminal de luxe réservé aux jets privés à Miami. C’est avec le même bon goût que le candidat a choisi un slogan de campagne inspiré d’une marque de camembert, « Coeur lyonnais ». Une campagne très agressive aux accents trumpiens, à coup de tweets mensongers et de déclarations à l’emporte-pièce, dirigés contre les élus écologistes qui ont eu le mauvais goût d’installer quelques kilomètres de pistes cyclables dans la ville la plus polluée de France.
Jean-Michel Aulas se présente comme un candidat « apolitique » et « pragmatique ». Si « pragmatique » signifie raconter à peu près n’importe quoi, on lui accordera volontiers l’étiquette. Celle d’« apolitique » sera en revanche plus difficile à décrocher : sa candidature est très loin d’être seulement celle d’un chef d’entreprise braillard et provocateur, celle d’un populiste « sans étiquette » sorti de nulle part décidé à renverser la table et à écraser de sa personne le paysage politique lyonnais.
La réalité est que cette candidature a été bien préparée, dès le mois de juin dernier, par l’ancien Président Sarkozy, lors d’un dîner de gala où les deux hommes ont partagés des gougères. C’est surtout Laurent Wauquiez, ancien président LR (mais toujours « conseiller spécial ») de la Région, qui a accéléré les choses deux mois plus tard. Un épisode rocambolesque où le parrain du foot lyonnais s’est, semble-t-il, retrouvé piégé à la sortie d’une brasserie lyonnaise où il rencontrait discrètement le parrain de la droite régionale. Une nuée de journalistes l’attendait pour le faire réagir à l’annonce officielle de sa candidature par le patron des LR.
Il ne manquait qu’une étape pour boucler le tour de table. En plein coeur de l’été, le patron des macronistes Gabriel Attal, annoncé fièrement son soutien, et la décision de Renaissance de « rejoindre la dynamique de rassemblement initiée par Jean-Michel Aulas ».
L’arc républicain lyonnais s’est donc trouvé son candidat-marionnette, porté par un patron des LR qui considère Giorgia Meloni comme un « modèle pour la droite » et soutenu par une Macronie prête à tout pour trouver un chemin qui la sauverait de sa perdition. En somme : un bloc central en voie d’extrémisation réuni derrière un Silvio Berlusconi à la sauce lyonnaise - même un affairiste aussi roublard que Bernard Tapie avait plus de vertèbres en refusant jusqu’au bout toute compromission avec les idées de l’extrême droite.
201
Sans surprise, Jean-Michel Aulas n’a pas réussi à convaincre la mairie de Lyon de déployer sur la façade de l’Hôtel de ville le portrait de Quentin Deranque. Et l’histoire ne dit pas s’il a regretté sa brillante idée qui a dû retourner le coeur de plus d’un Lyonnais. Son mentor Laurent Wauquiez, quant à lui, n’a eu aucune pudeur à afficher en grand, sur la façade de l’Hôtel de région, le visage souriant de ce militant nationaliste ultra qui fréquentait des groupes néo-nazis violents.
Comme quoi, on peut avoir été un bon élève reçu premier à l’agrégation d’histoire et s’autoriser toutes les saloperies.
202
Le 19 février dernier, deux jours avant la manifestation lyonnaise, la candidate LR à la mairie de Marseille, Martine Vassal affiche sa profession de foi politique lors d’un débat télévisé avec quelques-uns de ses adversaires : « Je partage des préoccupations de certaines personnes qui votent pour le Rassemblement national. » Et de dresser la liste de ses valeurs qui « n’ont jamais changé, le mérite, le travail, la famille, la patrie. » Le candidat sortant, Benoît Payan, n’a pas l’air d’y croire : « Je crois que vous avez dit “travail, famille, patrie”, c’est le slogan de…
« - Oui bien sûr.
« - C’est le slogan de Mr Pétain, ça…
« - Oui, d’accord, mais moi, c’est mon slogan et ce sont mes valeurs. C’est ainsi. » Quelques secondes plus tard, le candidat du Rassemblement national, quasi hilare, ne boude pas son plaisir : « Je ne reprendrais pas la devise pétainiste, ça, c’est sûr… ».
Le lendemain, interrogée sur le plateau de France Culture, la ministre LR de l’Agriculture, Annie Genevard, évoque une « formulation maladroite » : « Pour autant si vous prenez chacun de ces mots, qu’il s’agisse de la famille, de la reconnaissance du travail, de l’amour du pays, de là à la considérer pétainiste il y a là un pas que je ne franchirais pas. »
On se demande bien pourquoi. En effet, une grande partie du chemin a pourtant été parcouru. Et ce n’est sans doute pas tout à fait une surprise qu’Annie Genevard, qui considérait en 2013 que le mariage entre personnes de même sexe était rien de moins qu’« une atteinte irréversible à l’intégrité de l’espèce humaine », soit venue au secours de Martine Vassal. La même qui déplorait en 2021 que « lors de mariages, dans nos villes et nos villages, certaines familles, françaises ou non, d’origine étrangère, brandissent des drapeaux étrangers et manifestent leurs traditions par des danses et des spectacles, parfois dans la salle des mariages ». Et qui, devenue ministre, défend aujourd’hui les méga-bassines et un « réveil alimentaire auprès des consommateurs, qui savent que l’agriculture française est la plus vertueuse ».
203
Le 22 février, trois jours après les propos de Martine Vassal, et le lendemain de la manifestation lyonnaise, la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Aurore Berger utilise l’expression « anti-France » pour qualifier La France insoumise. Une expression chère à Charles Maurras et aux antisémites de tous poils au tournant du XXe siècle et largement reprise par les autorités de Vichy, notamment le maréchal Pétain. Une expression qui qualifiait les ennemis intérieurs de la nation « les juifs, les métèques, les protestants et les francs-maçons ». On se souvient que Emmanuel Macron avait repris à son compte une autre expression célèbre de Charles Maurras, la distinction entre « pays légal » et « pays réel », et il s’en est fallu de peu pour que le fondateur de l’Action française figure en bonne place dans la liste des commémorations de l’année 2018.
Puisque Charles Maurras revient décidément très à la mode, on peut dire que la mort du jeune militant nationaliste ultra passé par l’Action française a constitué une « divine surprise » pour une large partie du spectre politique - c’est ainsi que Maurras avait salué la défaite de 1940 et la fin de la IIIe République. Une « divine surprise », surtout pour le Rassemblement national qui voit, avec délice, ses challengers de droite et de la Macronie convoquer sans scrupule, les références et le discours de l’extrême droite pétainiste. Et s’engager dans la voie d’une surenchère qui accélère la fascisation générale du champ politique et de l’opinion.
Dans tous les cas, on ne s’y prendrait pas autrement si on voulait faire passer le Rassemblement national pour un parti raisonnable. Et libérer les électeurs hésitants de la honte de voter pour un parti qui compta des néo-nazis parmi ses fondateurs.
204
Le 6 février dernier, une semaine avant la mort de Quentin Deranque, l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles publie une étrange tribune intitulée « Quand Vichy ne fait plus débat… L’installation d’un interdit politique ». Son auteur, un historien autoproclamé de Napoléon Ier, explique que les crimes de Vichy forment désormais une mémoire partagée, que les renouvellements historiographiques, les commémorations, les films et les livres ont produit « un recul spectaculaire des lectures indulgentes qui subsistaient encore à la fin du XXᵉ siècle, notamment chez les générations ayant connu l’après-guerre ». Et que, désormais, « le Rassemblement national se revendique désormais d’un gaullisme de référence, célébrant la France libre ». Autrement dit, dans la France de 2026, on ne fera plus grand-chose politiquement avec Vichy, il est bien plus porteur d’aller chercher du côté du gaullisme.
Mais en a vraiment fini avec cette histoire là ?
205
Il y a un an, l’historien Laurent Joly racontait dans un livre, Le savoir des victimes, le long chemin intellectuel, politique, mémorielle qui a conduit à réinstaller l’épisode Vichy dans l’histoire française. C’est-à-dire de cesser de faire de la dictature de Pétain une sorte d’anomalie, de reconnaître l’étendue de ses crimes, de prendre la mesure complète de sa collaboration active avec l’occupant nazi. Bref, que Vichy, c’était aussi la France. Il a fallu aussi toute l’énergie de l’historien Zeev Sternhell - et de ses éditeurs - pour imposer dans le débat public la contribution essentielle de la France à l’élaboration intellectuelle du fascisme européen des années 1930. Et pour réaliser que « l’allergie française au fascisme » était un mythe commode construit après-guerre dans l’euphorie de la Libération par les alliés, cette drôle de victoire venue, d’un coup de baguette magique, effacer les infamies de l’ « étrange défaite » de 1940.
Ce long chemin, dont le discours de Jacques Chirac lors de la commémoration de la rafle du Vel d’hiv fut une étape décisive il y a trente ans, il n’est pas certain qu’on soit parvenu à son bout. Dans un compte rendu du Savoir des victimes, un journaliste du Figaro déplore l’acharnement « militant » de Laurent Joly : « à quoi bon les raviver dans ce énième livre centré sur la question de l’antisémitisme français ? » Et « était-il nécessaire de citer tous les auteurs - publicistes, historiens ou intellectuels -, souvent de bonne foi, qui ont eu tendance à minimiser ou à relativiser les responsabilités de ce régime depuis la Libération ? »
C’est vrai, ça, pourquoi ? Surtout quand on sait qu’un candidat d’extrême droite à la présidentielle tentait de réhabiliter il y a peu la vieille théorie du « glaive » et du « bouclier » et soutenait mordicus la thèse absurde que « Pétain avait sauvé les Juifs français ». Pourquoi Eric Zemmour s’est-il acharné à défendre une telle contre-vérité historique ? C’est l’un de ses anciens proches conseillers, le préfet Pierre Monzani, qui apporta la réponse dans les colonnes du Point, rapportant les propos stupéfiants de son candidat : « Pierre, si tu ne défends pas Pétain avec moi, tu seras du côté d’Edwy Plenel et des journalistes de Libération, et on ne pourra jamais déconstruire ensemble la chape de plomb qui pèse sur nous. »
Le cynisme, le mensonge et la falsification du passé ont, si on peut dire, une vertu stratégique : celle de construire les cadres de justification. En renouant avec le fil de la contre-révolution et du nationalisme intégral de Charles Maurras, celle de libérer une vieille pulsion de revanche. Et, surtout, de forcer le passage vers l’avenir : « Si l’on réécrit l’histoire de la déportation des juifs, en ressortant les vieux arguments de Pétain et de ses défenseurs sur “le glaive” – De Gaulle menant la lutte à Londres – et “le bouclier” – Pétain protégeant les Français de l’occupant –, on habituera les électeurs à l’idée que, dans les situations d’exception, la “raison d’Etat” justifie de sacrifier certains droits, voire certaines parties de la population, pour “sauver la France”. Or son projet d’expulser 2 millions d’immigrés ou de suspendre certaines libertés publiques exige des mesures qui n’ont pas été prises… depuis Vichy. Justifier Vichy, c’est justifier qu’on puisse les mettre à nouveau en œuvre. Non plus contre les juifs, mais contre les musulmans. » On ne saurait mieux dire.
206
Du centre à l’extrême droite, l’unanimité s’est faite pour organiser le procès politique de l’antifascisme-devenu-le-nouveau-fascisme. A cette occasion, on a convoqué de nouveau la désormais célèbre « fenêtre d’Overtone » qui entend expliquer comment se constitue et se modifie l’espace des idées considérées comme acceptables ou raisonnables dans le débat public. On a dénoncé aussi les logiques d’« inversion accusatoire », et certains ont même considéré que nous avions basculé dans le monde propagandiste de 1984 de George Orwell. Un monde dans lequel la manipulation des faits permet d’inverser le sens des mots, nouvelle étape sur le chemin de la « post-vérité ».
La pertinence descriptive de ces grilles de lectures n’est pas contestable. En revanche, il n’est pas certain qu’elles expliquent grand-chose des actes et paroles de Laurent Wauquiez, Martine Vassal, Annie Genevard ou Aurore Berger, toujours officiellement adversaires de l’extrême droite. En réalité, il y a des hommes et femmes politiques, aidés d’éditorialistes et autre relais d’opinion, qui conduisent des opérations : ils profitent d’événements, comme ceux de Lyon, pour désorienter davantage encore une population chauffée à blanc. En ressuscitant quelques-unes des baselines de la dictature de Vichy, ils détruisent toutes les boussoles morales et historiques, ils dynamitent le socle des valeurs fondatrices que des générations de combats ont contribué à établir.
Certains agissent par cynisme, d’autres par stupidité.
Jamais par ignorance.
Notes
La tribune de Pierre Branda été publiée dans Valeurs actuelles le 6 février dernier.
Le compte rendu cité du livre de Laurent Joly est disponible sur le site du Figaro.
Les propos d’Eric Zemmour rapports par Pierre Monzani ont été publiées ici.
Les propos de Laurent Joly sont issus d’un entretien avec le journal Le Monde, le 5 janvier 2022.
Merci à François Pirola pour les informations transmises sur la situation politique lyonnaise.
21.02.2026 à 08:33
Hugues Jallon
193
Le premier numéro de l’hebdomadaire Franc-tireur paraît le 17 novembre 2021. Le magazine réunit un petit groupe d’éditorialistes « à la plume aussi pertinente qu’acérée », selon les dires de Christophe Barbier qui a rejoint l’aventure auprès de ses deux médiatiques fondateurs, Caroline Fourest et Raphaël Enthoven.
Le trio a réuni une équipe engagée dans le même combat contre la « gauche radicale pro-Hamas ». Après le 7 octobre 2023, et le début de la guerre à Gaza, ils s’engageront passionnément dans une dénonciation agressive des soit-disant mensonges et manipulations auxquels seraient exposée l’opinion publique française - on en a parlé ici.
194
« La raison est un combat » : telle est la devise de Franc-tireur. Dans ce monde menacé par les « extrêmes », on peut compter sur les snipers de Saint-Germain des-Près pour défendre tout ce que le pays compte encore d’idées et de gens raisonnables.
Il n’est donc guère surprenant que l’hebdomadaire se retrouve alors à défendre les restes du macronisme - défait dans les urnes par deux fois, mais toujours au pouvoir. Raphaël Enthoven, le 14 janvier dernier, peut juger sévèrement, et à sa manière, le bilan du Président de La République en bout de course : « A vrai dire Emmanuel Macron n’a pris que trois mauvaises décisions (qui suffisent, il est vrai, à disqualifier son second mandat) : dissoudre l’Assemblée nationale, ne pas participer à la marche nationale contre l’antisémitisme et se déjuger lui-même en reconnaissant, pour rien, l’Etat de Palestine. Tout le reste est tantôt discutable, tantôt excellent. » Quant à Christophe Barbier, incarnation du centrisme militant, il n’hésite pas à remettre les pendules à l’heure sur un plateau télé : « On dit Barbier est macroniste mais c’est faux !, c’est Macron qui est barbiériste ! »
C’est, pour le coup, un vrai conseiller d’Emmanuel Macron qui a trouvé naturellement sa place parmi les premiers compagnons de l’hebdomadaire : le prix Nobel d’économie Philippe Aghion, à qui Franc-tireur a consacré sa une en octobre 2025. Dans les colonnes de l’hebdomadaire, le fana de l’innovation (on en a déjà parlé ici ) n’a pas de mots assez durs sur les freins à la croissance française. Il rejoint sans surprise ceux qui, de l’extrême droite à l’extrême-centre libéral pro-business, braillent contre « l’excès des normes » et réclame que « l’UE assouplisse ses recommandations, notamment en matière d’IA ».
De son côté, Christophe Barbier médite sur la mobilisation de la loi Duplomb et sur « la puissance du principe de précaution, dévoyé en recherche du risque zéro ». Peu importent les risques pour la santé des agriculteurs et celle de nos gosses : « Interdire en France un produit utilisé partout ailleurs mène à la fin de pans de l’agriculture française et à l’obligation d’importer des aliments cultivés grâce aux pesticides. CQFD. Mais il n’est pas question ici de démontrer, il faut affirmer : le dogme est plus fort que la raison. » Imparable. Quant à la possibilité d’un référendum ouverte par la pétition lancée contre la loi, le jugement de l’homme aux écharpes rouges est sans appel : pas question de « renier la démocratie représentative, pour imposer à sa place une démocratie d’opinion, dont les relais seraient des ONG, des associations ou des collectifs citoyens. Voire installer une démocratie directe, telle que les Gilets jaunes l’ont rêvée avec le RIC, le référendum d’initiative citoyenne, dont cette pétition est un avatar. » La FNSEA a décidément trouvé au sein de Franc-tireur un allié fiable pour défendre l’épatant modèle agro-industriel productiviste français.
Les Lumières et la raison en version Franc-tireur, c’est le progrès technologique quoi qu’il en coûte - et tant pis s’il doit nous envoyer dans le mur. Il faut le sauver du radicalisme des wokistes et autres gauchistes décroissants qui ont le mauvais goût d’en interroger les effets désastreux sur la planète et la santé. Comme l’écrit Caroline Fourest, « d’où nous vient ce besoin de tout déprécier au lieu d’encourager, de nous replier au lieu d’explorer, de décroître au lieu de progresser ? Sans doute le devons-nous à une forme d’autocritique nécessaire de nos excès ethno ou anthropocentrés. Versant dans l’autoflagellation permanente, théorisée à l’Université, elle associe désormais toute conquête à du colonialisme, toute invention à de la sorcellerie, toute croissance à du mercantilisme, et toute innovation à du « technosolutionnisme ». Ce qui est bien avec une obsession (à l’égard de la gauche décoloniale-wokiste-décroissantiste-anticapitaliste), c’est ce qu’elle se met à toutes les sauces.
195
Qui reste-t-il alors dans l’arène politique pour incarner la défense de la raison et du progrès ? Surtout si on exclut les « extrêmes » et leurs « complices », c’est-à-dire l’extrême droite et ses alliés, Les Républicains, La France insoumise, et tous ceux qui ont quelques rapports avec elle : ses dissidents François Rufin et Clémentine Autain, le Parti socialiste d’Olivier Faure ainsi que les écologistes dont la leader Marine Tondelier ose utiliser « le mot “Nakba” reconnu par aucun historien, pour désigner la guerre israélo-arabe de 1948 » ?
Les rangs sont, en effet, clairsemés.
En janvier 2022, Raphaël Enthoven et Caroline Fourest s’entretiennent avec deux winners de la gauche socialiste modérée, la Présidente de la région Occitanie Carole Delga (et Michaël Delafosse, le maire de Montpellier) qui incarneraient « la gauche qui sauve l’honneur » face à la « gauche tendance révolutionnaire et communautariste ». Un an plus tard, c’est l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve qui, aux yeux de la fondatrice de Franc tireur, peut incarner l’espoir « qu’une autre alliance de gauche est possible, si l’on ressuscite le pôle républicain et laïque ». On attend toujours.
Et si c’était lui, l’avenir ? Jean-Michel Blanquer, l’ancien ministre de l’Education nationale publique et fondateur d’un institut de formation privé Terra Academia, destiné à rapprocher « les écoles des entreprises »? L’auteur en promo de son livre Civilisation française est décidé à contrer le « particularisme » et le « communautarisme » et à retrouver les « fondamentaux du pacte républicain » ? De son propre aveu, l’ouvrage « se présente comme une plateforme pour un programme présidentiel, mais ça ne veut pas dire pour autant que je suis candidat ! » On espère attendre longtemps l’annonce de sa candidature.
Quant à Manuel Valls, ses ambitions présidentielles semblent bel et bien oubliées. Ce qui n’empêche pas Franc tireur de rester fidèle à l’ancien socialiste loué pour « sa défense constante de la laïcité et de son combat contre l’islamisme » et de protester contre le « Valls bashing ». Une position courageuse.
Last but not least, sur la liste des losers, il ne fallait pas oublier Nicolas Sarkozy qui a droit à la chronique de Christophe Barbier pour un bilan de ses condamnations judiciaires : « Dans l’affaire Bismuth, il a été surveillé à l’excès. Dans celle du financement présumé de sa campagne de 2007 par la Libye de Kadhafi, le dossier est si contestable qu’il ne justifiait pas un renvoi devant le tribunal, pourtant requis par le parquet. Cela ne constitue peut-être pas un “acharnement”. Mais c’est à coup sûr une injustice. » Il faut dire que l’un des membres de la rédaction de Franc-tireur, le plus télégénique, demeure lié familialement à vie à Nicolas Sarkozy, qui est le beau-père de son fils né de sa précédente union avec la chanteuse Carla Bruni. A la suite de la mise en examen de l’ancien locataire de l’Elysée pour « association de malfaiteurs » dans l’affaire libyenne, Raphaël Enthoven a pris sa plus belle plume sur X pour voler au secours du nouveau compagnon de son ex : « Je prends le pari que cette histoire témoignera plus tard de la capacité médiatique à créer, à coup de vacarme, sur fond d’un néant de preuves et de témoignages foireux, l’imaginaire malhonnêteté d’un homme, en l’occurrence. Vivement l’avenir, qu’on sache ! » Pari manqué, et, pour le coup, on a tout su.
196
La République, on ne l’enlèvera pas aux vedettes de Franc-tireur, certainement sincères à défaut d’être tout à fait lucides. Pour ses gardiens du temple, elle n’est ni négociable, ni amendable, ni améliorable. Questionner son Histoire et discuter démocratiquement de ses principes sont un crime de lèse-majesté. On peut compter sur eux : ils veilleront au grain, mais à leur manière.
Leur position dans le champ politique reste néanmoins difficile à saisir. Dans le temps que nous connaissons, où se conjugue l’extrême-droitisation de l’espace politique et la perspective de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, c’est peu dire que les prises de parole des vedettes de Franc-tireur paraissent singulièrement flottantes et confuses.
Dans Philosophie magazine, le 7 octobre 2025, Raphaël Enthoven explicite sa position face à ce que l’avenir nous réserve : « Si le RN arrive au pouvoir, je ne changerai rien à ma vie quotidienne. J’ai mis trop de temps à me constituer une sorte de quartier général où travailler pour y renoncer au motif que le résultat de la présidentielle me déplaît. » Le Rassemblement national peut être rassuré, et il ne faudra pas compter sur le philosophe engagé pour rejoindre les cortèges antifascistes Place de la République le soir du second tour des prochaines élections présidentielles. Mais qu’on se rassure : « Par ailleurs, je profiterai de la liberté d’expression que la loi me garantit, et je surinvestirai Franc-Tireur. La raison d’être de cet hebdomadaire est de conjurer l’arrivée des extrêmes au pouvoir, qu’ils soient de gauche ou de droite. » Si on comprend bien, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, le philosophe de plateau qui se rêve en Albert Camus tiendra sa ligne… et fera comme si rien ne s’était passé.
Quant à Caroline Fourest, qui reste officiellement une femme de gauche, ses consignes de vote aux dernières élections de 2024 paraissent pour le moins alambiquées. Elle n’est pas très à l’aise à la veille du second tour des législatives de 2024, et il faut relire plusieurs fois son éditorial en ouverture du numéro, intitulé « Tout sauf le RN* (*En cas de duel avec un LFI pro-Hamas, ça sera sans nous) » pour essayer d’y comprendre quelque chose : « Des commentateurs s’étonnent qu’il soit plus difficile d’appeler au désistement républicain en faveur de candidats modérés, du centre ou de la gauche démocrate, qu’en faveur de candidats LFI radicaux et douteux. Mais pourquoi donc ? Vous ne voyez pas ? Et pourtant, il faut ce désistement républicain. Parce que La France insoumise a très peu de chances d’entrer à Matignon, et le RN toutes les chances d’obtenir une majorité absolue. Mais qu’on ne soit pas surpris si le barrage demeure percé par endroits. Même face à des candidats RN racistes pro-Poutine, certains citoyens préféreront avoir piscine ou voter blanc que d’offrir leur voix à des candidats LFI antisémites, pro-Hamas et pro-Poutine. Et si par malheur le RN obtenait la majorité, cela ne sera pas la faute des républicains s’étant abstenus dans trois ou quatre circonscriptions, mais celle de ces apprentis sorciers. » Barrage républicain sous réserve (mais pas complètement sûr, et pas dans tous les cas), donc.
197
Le 16 novembre 2022, l’émission Quotidien convie les deux stars de Franc-tireur pour célébrer comme il se doit le premier anniversaire de leur hebdomadaire. L’animateur facétieux du talk-show propose à l’un de tresser les louanges de l’autre. Si Caroline parle de Raphaël en le résumant à l’« élégance » et à la « dialectique », Raphaël ne craint pas de définir Caroline par son « despotisme éclairé au service de la République ». Despotisme, vraiment ?
Quelques minutes plus tard, dans une discussion de café du commerce sur l’influence néfaste des réseaux sociaux sur le débat public, Raphaël Enthoven se prend à défendre sa pratique compulsive du tweet : « Le format du 280 signes est un format excellent, on peut enchaîner les arguments », et de citer les dialogues de Platon à l’appui de sa puissante démonstration.
Décidément, ce soir-là, l’esprit des Lumières est resté à la porte du studio.
Notes
Tous les articles cités issus de Franc-tireur sont disponibles sur le site de l’hebdomadaire.
15.02.2026 à 08:14
Hugues Jallon
185
L’époque veut qu’on s’autorise à s’approprier sans état d’âme les grandes figures de la Résistance pour les enrôler dans des combats qui n’étaient pas les leurs, loin de là. Quand ce n’est pas Bruno Retailleau qui fait appel à l’« esprit de résistance » lors de la commémoration de la Libération de Paris, c’est Jordan Bardella qui cite l’historien Marc Bloch pour demander au ministre de l’Intérieur de révéler le nombre d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire français. Quant à Emmanuel Macron, sa décision de faire entrer au Panthéon les époux Manoukian ne manque pas de sel, quand on sait le rôle que le Président a joué par ses manoeuvres dans l’extrême-droitisation du pays - on l’a raconté ici.
186
En septembre 2021, un pool d’éditorialistes et d’intellectuels de plateau télé annonce la création d’un nouvel hebdomadaire dans le giron du groupe CMI (Marianne, Elle, Télé 7 jours, etc.), propriété du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky. Un « journal de combat » engagé dans la lutte « contre l’extrémisme, contre l’obscurantisme, le wokisme, les antivax et la cancel culture », claironne l’un des fondateurs, Christophe Barbier. L’ancien patron de L’Express, collectionneur d’écharpes rouges, dont une à 2000 euros offerte par Carla Bruni, accompagne dans l’aventure le philosophe en carton Raphaël Enthoven et la pasionaria de la laïcité Caroline Fourest, à l’époque membre du conseil de surveillance de CMI.
Dans les premiers rangs hétéroclites de la petite rédaction, on trouve entre autres l’éditorialiste réac Brice Couturier, le consultant et essayiste ultralibéral Olivier Babeau, un ancien secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, l’économiste pro-business Philippe Aghion, la polémiste Rachel Khan devenu chroniqueuse sur Cnews, et le fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme, Rudy Reichstadt.
Sans honte, la petite bande met la main sur le nom d’un journal et d’un mouvement de résistance de la zone sud créés à Lyon au lendemain de la défaite de 1940. L’hebdomadaire Franc-Tireur réunira autour du trio de tête « un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée. Des hommes et des femmes courageux et déterminés, passionnés et raisonnables. Des francs-tireurs ». Voilà donc que des vedettes du petit écran qui ont à peine le temps de se démaquiller pour passer d’un studio à l’autre, des éditorialistes évoluant au coeur du pouvoir médiatique, prennent les habits des combattants clandestins et anonymes qui ont risqué leur vie pour résister à l’occupant nazi et à leurs affidés de Vichy.
Décidément, on ne s’habitue pas à vivre dans un monde aussi frelaté.
187
Il faut dire que ce pouvoir-là, celui des gens « raisonnables », a du souci à se faire. De longue date, leurs sermons télévisés ou radiophoniques célébrant la nuance et la complexité ne sont plus écoutés que d’une oreille distraite. Il fallait donc envisager une action plus offensive, voire plus agressive. « Aujourd’hui, la nuance est devenue une espèce d’interdit. On est sommé d’être dans la radicalité. Dès qu’on n’est pas dans l’extrémisme, on dit qu’on est dans le ventre mou. Nous ferons l’éloge de la tempérance et de la nuance tout en parlant fort », affirme Christophe Barbier.
L’exercice s’annonçait acrobatique et, sur le papier, avait peu de chance de franchir l’épreuve de ce que le philosophe allemand Karl-Otto Apel appelait l’« auto-contradiction performative », c’est-à-dire l’incohérence entre le contenu du propos (prôner la nuance et la tempérance) et l’acte de langage lui-même (taper comme une brute). Dans ce casting, on cherche en vain un véritable journaliste, c’est-à-dire quelqu’un dont l’éthique professionnelle lui commande d’exposer posément des faits et de les présenter, le mieux possible, à leur juste place. On pouvait alors sans peine deviner le résultat : sous couvert de lutter contre les « intox » et les « propagandes », Franc-Tireur pouvait devenir à son tour un support de propagande et d’intoxication.
188
« Parfois, la lassitude étreint l’éditorialiste. Notre métier serait-il de hurler dans le désert ? De pédaler dans une roue qui n’en finit jamais ? » On accordera à Caroline Fourest que c’est le sentiment de l’abonné à Franc-Tireur. Et il faut avoir consulté les 222 numéros de l’hebdomadaire, et lu nombre de ses articles, pour prendre la mesure de la réalité de l’entreprise éditoriale de Franc-Tireur, à savoir l’incessant rabâchage de ses plumes courageuses engagées contre l’« obscurantisme » et l’« extrémisme » sous toutes ses formes.
Dans la France de Franc-Tireur, on passe assez rapidement - ou on traite et de temps à autre - les problèmes de pauvreté et d’inégalité, de pouvoir d’achat, de service public, de justice, d’éducation, de fiscalité, de logement, pour aller directement au coeur de ce qui mine profondément le pays. Dans la France de Franc-Tireur, il y a l’extrême droite, qui conquiert - ou menace de conquérir - le pouvoir, poussé par une dynamique à l’échelle de la planète. Mais il y a surtout des islamistes, beaucoup d’islamistes qui sont embusqués à chaque coin de rue, et qui « infiltrent » les partis de gauche, qui « gangrènent » les universités, qui « noyautent » les syndicats, les entreprises, les associations, les hôpitaux et les clubs de sport. Et il y a des musulmans, beaucoup de musulmans, tentés ou menacés de verser dans le radicalisme. Peu importe qu’on ait fait dire exactement le contraire de ce qu’il disait à un rapport récent établissant la perte d’influence des Frères musulmans en France, Franc-Tireur ne le répète jamais assez : la République, les Lumières et la laïcité sont constamment menacés par le séparatisme des musulmans, le communautarisme des musulmans, et les dérives wokistes des complices de gauche des musulmans, en premier lieu La France insoumise (LFI).
LFI et ses alliés politiques sont prévenus : ils sont sous surveillance de l’hebdomadaire. Et, de fait, il n’est pas un seul numéro en effet qui n’exhume et vilipende la moindre déclaration d’un ou une responsable de LFI (et des Ecologistes), accusée à longueur de pages d’être « infiltrée » par ou de « pactiser » avec les islamistes de toutes obédiences, Frères musulmans, Hamas, ou mollahs iraniens.
189
C’est ainsi que Franc-Tireur a participé à la mise en place progressive d’un système d’équivalence entre les « extrêmes » (LFI = RN), entreprise en tous points conforme à la stratégie et au discours entonné par Les Républicains et le bloc central macroniste depuis quelques années. Numéro après numéro, et même depuis l’explosion du Nouveau Front populaire (NFP), l’hebdomadaire continue de jouer sa partition pour rendre un parti (LFI) qui n’a aucune chance d’accéder au pouvoir aussi dangereux pour la République que celui (le RN) qui, lui, a toutes les chances de l’emporter en 2027.
Mais Caroline Fourest a fait ses comptes. En dernière instance, on sait qui est responsable de la montée de l’extrême droite : « J’en veux, terriblement, à la gauche du déni et du “pas de vagues”, qui a tout fait pour pousser 10 millions de Français dans les bras du RN. À cette gauche irresponsable qui a commencé par nier la montée de l’islamisme, puis celle de l’antisémitisme, avant de souffler sur ces braises. »
Une gauche qui a poussé des millions de Français dans les bras du RN ? L’explication semble un peu courte, et faiblement étayée. Dans tous les cas, elle est a minima partielle, quand on sait que Caroline Fourest et ses amis, ces preux défenseurs de la République, n’ont pas cessé, trois décennies durant, de faire de l’islam et des musulmans le problème majeur de la société française; qu’ils ont obsessionnellement instillé le doute sur la loyauté des Français musulmans à la République, en dénonçant leur prétendu communautarisme ; qu’ils ont contesté l’usage du terme « islamophobie » sous les applaudissements de la droite et de l’extrême droite (lui préférant « haine des musulmans », allez comprendre) ; qu’ils ont contribué à rendre respectables la haine des musulmans en diffusant, parfois en connaissance de cause, tous les stéréotypes et amalgames colportés par l’extrême droite ; qu’ils ont chauffé à blanc l’espace public pour y imposer une laïcité d’exclusion ; qu’ils ont incessamment conspué l’« idéologie de la repentance » et cette gauche antiraciste, cette gauche qui refuse les amalgames entre islam et islamisme, ou qui suggère que la discrimination des musulmans pouvait avoir quelque rapport avec le passé colonial de la République.
Autrement dit, si le RN échoue un jour à arriver au pouvoir, ce ne sera pas grâce à eux.
190
Dans Franc-Tireur, la poussée mondiale de l’extrême droite, Trump, Poutine et Khamenei occupent, comme dans le reste de la presse, les premières places d’une actualité internationale macabre et alarmante (On relèvera tout de même qu’en quatre ans d’existence, Franc-Tireur a presque complètement ignoré le destin de trois continents ou sous-continents aussi peu peuplés que l’Asie, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine - mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail éditorial.)
Mais, depuis le 7 octobre 2023 et les attentats terroristes du Hamas, c’est la guerre de Gaza qui est devenue la grande affaire de Franc-Tireur et de ses éditorialistes en chef. Et, sur ce sujet, il serait long et très fastidieux de recenser toutes les énormités et contre-vérités que les deux plumes vedettes de l’hebdomadaire ont colportées et répétées à propos de cette guerre, dans leur journal et dans les médias.
C’est ainsi que l’Histoire se souviendra de Caroline Fourest refusant de « comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément en attaquant comme le fait le Hamas, et le fait de tuer des enfants involontairement en se défendant comme le fait Israël », alors qu’il est établi que l’armée israélienne a, des mois durant, et dès le début de la guerre, ciblé des civils, dont des femmes et des enfants ;
L’Histoire se souviendra aussi de Caroline Fourest assénant qu’« il faut diviser les chiffres au moins par 5 si ce n’est par 10 » du nombre de morts palestiniens donné par le ministère de la Santé du Hamas, alors que la prestigieuse revue scientifique The Lancet (sans doute pro-Hamas) a considéré le nombre de morts à Gaza était sous-estimé de 40 %. Récemment encore, Caroline Fourest a contesté le chiffre de 83% de victimes civiles à Gaza, chiffres donnés par l’armée israélienne elle-même (en admettant que ce chiffre soit de 50%, elle conviendra que ce ratio demeure énorme et sans rapport, par exemple, avec celui des victimes civiles ukrainiennes - 7%).
L’Histoire se souviendra de Raphaël Enthoven se scandalisant de « l’accusation grotesque de “génocide” ? » ou de Caroline Fourest expliquant que « Le mot génocide a été jeté à la figure de toute personne qui a tenté de raisonner pendant cette période, il a servi à délivrer des permis de tuer », et évoquant un « populisme sémantique » ; de Caroline Fourest, à propos de cette guerre, affirmant que « l’émotion est légitime, mais il faut savoir si ce qu’on regarde est vrai et tout le monde n’a pas conscience de regarde Pallywood », un terme directement emprunté à la propagande israélienne ; de Raphaël Enthoven affirmant qu’« il n’y a AUCUN journaliste à Gaza », alors que plus de 200 d’entre eux étaient déjà tombés sous les balles de l’armée israélienne ; de Caroline Fourest affirmant que la « situation s’améliorerait si des ONG livraient bien toujours de la nourriture et non des drones, ou des armes » ; de Raphaël Enthoven affirmant qu’« en appelant à la création d’un État palestinien, fût-ce sans le Hamas, on donne au 7 Octobre la valeur d’un argument recevable, comme si un pogrom était le prolongement de la politique par d’autres moyens, comme si, en égorgeant, en violant, en brûlant vif, en kidnappant et en filmant tout ça, on faisait, in fine, avancer la cause qu’on défend ».
Après ce genre de propos, on peut déclarer reconnaître la « souffrance » des Palestiniens, et se montrer critique « à l’égard de la politique du gouvernement Netanyahou ». Ça ne mange pas de pain, mais ça ne fera rien oublier.
191
En somme, le récit de la guerre menée à Gaza par l’armée israélienne, en version éditorialiste tendance Franc-Tireur, pourraient être résumés peu ou prou à une série d’affirmations où se mêlent mauvaise foi, mensonges et manipulations grossières :
Qu’il n’y a pas de génocide à Gaza ;
Qu’il n’y a pas vraiment de famine à Gaza ;
Qu’il n’y a pas de journaliste à Gaza ;
Que des ONG internationales présentes à Gaza sont des complices du Hamas ;
Que le nombre de morts civils à Gaza est largement surestimé ;
Que l’armée israélienne ne cible pas délibérément les civils à Gaza ;
Que c’était une erreur (ou une faute) que la France reconnaisse un Etat palestinien.
Que tous ceux qui ne partagent pas toutes les affirmations précédentes sont soupçonnables d’antisémitisme ou de complicité avec le Hamas.
C’est ainsi que régulièrement paraissent dans France-tireur des articles aux titres éloquents : « LFI-Hamas », « Hamas pride », « Bons baisers du Hamas », « Hamas washing », « Hamas Academy », « Columbia à l’école du Hamas », « Hamas homo », « Vive le Hamas et le CNRS », « UNRWA, le Hamas ramasse ». Encore, en décembre 2025, un des collaborateurs publie un papier intitulé « Hamas : À Gaza, les ONG infiltrées »… Même un article consacré à l’encyclopédie en ligne Wikipedia a droit à son traitement particulier, quand il s’agit d’accuser sa grave partialité sur le traitement de la guerre à Gaza.
Lorsqu’on n’a plus beaucoup d’arguments pour dire ce qu’il se passe réellement dans la bande de Gaza, l’étiquette « Hamas » reste bien pratique. Une grille de lecture assez simple, mais un peu courte. En effet, pourquoi accorder encore, en 2025, une influence aussi puissante à une organisation dont il ne reste plus grand-chose, depuis que les rangs de ses combattants comme de ses dirigeants politiques et militaires ont été méthodiquement décimés dès le début de la guerre à Gaza ? On se demande à la fin si le « franc-tireur » Rudy Reichstadt ne serait pas inspiré de consacrer à Franc-Tireur (où il écrit régulièrement), une analyse et un debunking serrés sur son site Conspiracy Watch… A force de voir des complots partout, on voit des complots partout.
192
Il est clair, dans tous les cas, que l’ensemble de ces propos dessine une position assez cohérente sur la guerre israélienne à Gaza. Et on se dit qu’une propagande en tous points répugnante peut se fabriquer tranquillement à l’heure du thé dans une rédaction parisienne.
Notes
Merci à Olivier Alexandre pour la référence à Karl-Otto Apel.
Les propos de Christophe Barbier sont tiré de l’article du Point, « Franc-Tireur veut être “un libelle contre les extrémismes” », 28 septembre 2021.
Ceux de Caroline Fourest sur les enfants victimes « involontaires » de l’armée israélienne sont issu s’une interview sur BFM-TV, le 29 octobre 2023. Sur le comptage des victimes, sur BFM-TV également, le 24 janvier 2024.
Tous les articles cités issus de Franc-Tireur sont disponibles sur le site de l’hebdomadaire.
03.02.2026 à 07:52
Hugues Jallon
172
La République peut se montrer ingrate à l’endroit de ses citoyens les plus éminents.
il ya un an, à son retour des Etats-Unis où il s’était précipité pour assister à l’investiture de Donald Trump, Bernard Arnault découvre le projet de (modeste) surtaxe des grandes entreprises, imaginé alors par le gouvernement Barnier. L’homme le plus riche de France laisse alors s’exprimer sa colère froide et vipérine contre ce pays qui ne sait apprécier que les taxes et la bureaucratie.
Il y a quelques années, il n’avait pas mâché pas ses mots à propos de son pays miné à ses yeux par une « idéologie socialo-marxiste et trotskyste », et qui « n’aime pas qu’un grand groupe réussisse dans le monde ». La France, dont on ignorait que ses dirigeants successifs représentaient encore toutes les nuances du bolchevisme, serait donc incapable de reconnaître combien Bernard Arnault apporte à la France et à son image dans le monde.
Pourtant, la République semble avoir fait preuve de générosité fiscale pour ne pas froisser son plus grand ambassadeur. L’économiste Gabriel Zucman a pu faire les calculs de son côté : « Bernard Arnault paye proportionnellement moins d’impôt sur le revenu qu’un salarié au SMIC. Sur les 3,2 milliards de dividendes LVMH qu’il a encaissés en 2023, il s’est acquitté de moins de 2 % d’impôt ». Ce qui est sans doute encore trop, puisque Bernard Arnault a même envisagé, il y a quelques années, de demander la nationalité belge dans le but de réduire encore sa contribution à l’effort national.
173
La République sait se faire pardonner son ingratitude. Le 12 janvier dernier, dix jours après la fashion week, l’homme le plus riche de France réalise un rêve ancien : se faire admettre au sein de l’Académie des sciences morales et politiques qui a, très officiellement, pour « mission de contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts ».
Peu importe que les travaux de cet aréopage n’intéressent absolument personne, qu’ils n’oeuvrent au perfectionnement de pas grand-chose et que son rayonnement ne traverse même pas le Pont des Arts (sa chaîne Youtube compte 709 abonnés), Bernard Arnault voulait en être. Les journaux ont rappelé qu’il a dû un peu batailler, à coups de petits mots et d’invitations à déjeuner, pour vaincre la réticence de quelques académiciens qui ne voyaient pas d’un très bon oeil l’élection du propriétaire de la Samaritaine sur la rive d’en face. Quand on est riche à milliards, la seule course qui vous reste à gagner est celle aux breloques et aux célébrations protocolées, même les plus kitsch. Sans doute aussi que lorsqu’on est un homme d’argent, on finit par chercher la compagnie des hommes d’esprit. (On sait bien que l’inverse est, souvent, tout aussi vrai, conformément à cet esprit de cour bien français qui n’a jamais été chassé hors de la République.)
174
Le voilà, donc, celui qu’on surnomme « le loup en cachemire », revêtu de l’habit vert réalisé par les ateliers Dior - qui lui appartiennent - rejoignant ses pairs sous la Coupole de l’Institut, au son des roulements de tambour de la Garde républicaine.
On épargnera au lecteur le compte rendu de tous les discours indigents qui ont émaillé la cérémonie. On doute même que les 5856 personnes ayant « vu » la vidéo de la cérémonie sur la chaîne Youtube de l’Académie soient allées jusqu’à son terme - à la différence de l’auteur de cette lettre.
Au terme de cette cérémonie de près de deux heures interrompue par une partita de Bach exécutée par un jeune prodige suédois, c’est Bruno Lemaire, l’ex-ministre de nos finances en banqueroute, qui se charge de remettre son épée à l’heureux élu. L’auteur de la scène de sexe anal la plus glorieuse de la littérature contemporaine (« Tu viens Oskar ? Je suis dilatée comme jamais ») s’est récemment reconverti dans le conseil stratégique d’une société néerlandaise de semi-conducteur. On l’imagine alors tout à son aise pour adresser un premier mot d’esprit au nouvel académicien : « Maintenant les armes vont parler, ou plutôt votre épée ». Et Bruno Lemaire de se lancer dans une description minutieuse et imagée de la rapière de luxe conçue par l’architecte Franck Gehry pour celui qui a su s’élever « au rang des plus grands entrepreneurs de la planète ». L’auditoire aura droit à tous les « détails des ornements » de cet objet clinquant qui atteint des sommets en matière de mauvais goût. « Le bleu de la poignée, fuselée et droite », qui « exprime de la détermination de la créativité et pourquoi pas de la tendresse ». Et « les écailles argentées du manche », qui « tombent en cascade poétiques et liquides ». Quant au globe terrestre d’émail et d’argent qui forme le pommeau, il offre un petit aperçu de la mégalomanie du monsieur en habit vert. « Il a choisi de le faire reposer sur un lit de muguet, porte bonheur de la maison Dior », mais aussi, comme le rappelle l’ex-ministre, « le symbole du 1er mai, jour de la Fête du Travail, je doute qu’il doit un jour chômé pour vous, qui n’en prenez jamais ou presque. »
Dans le monde des gens (de) biens, les RTT et les congés payés n’existent pas, ce qui explique peut-être leur obsession que ces Français paresseux devraient travailler (toujours) plus. Il ne leur vient même pas à l’idée que nous sommes nombreux à ne pas vouloir de cette vie-là, et de ce monde-là que ces gens-là continuent de fabriquer à leur image.
175
Fille des Lumières, la République a toujours su honorer ses savants et elle a créé des institutions pour les accueillir, comme l’Académie des sciences morales et politiques. Et voilà donc qu’elle accueille dans ses rangs un homme d’argent sans morale ni scrupule, un multimilliardaire qui se conduit en petit commerçant râleur militant contre les hausses d’impôts et qui traite les représentants politiques comme ses laquais. « Nous sommes la nation de la mode et la nation du luxe, et nous devons en être fiers », proclame sous la Coupole un ancien ministre, accordant tous les honneurs à ce « domaine du luxe qui puise aux racines de la France ».
Ce patriotisme de représentant de commerce en dit long sur l’esprit de sécession de ces élites politico-économiques qui ont, depuis longtemps, tourné le dos aux Lumières, à la Révolution et à sa promesse d’égalité. Mais sont-ils devenus assez insensés pour croire qu’ils parviendront à habiller nos rêves aux couleurs d’une malle Vuitton ?
176
Pourquoi une institution de la République pour partie financée par nos impôts accueille-t-elle un milliardaire qui rechigne publiquement à payer les siens ?
Mais, tout aussi bien, pourquoi pas ? Loin, très loin des institutions universitaires de prestige international, l’Académie des sciences morales et politiques tient davantage de la coterie mondaine que de la société savante, une sorte succursale du fameux dîner du Siècle où se retrouve chaque mois tout ce que Paris compte de « décideurs », comme on dit aujourd’hui. Et il est certain que Bernard Arnault saura faire bonne figure aux côté des autres membres de la section « Économie politique, statistique et finances » de l’Académie, puisqu’on y trouve : Michel Pebereau, haut fonctionnaire qui a organisé la privatisation de la BNP avant d’en prendre la direction ; Pierre-André Chiappori, un économiste monégasque et « conseiller de gouvernement-ministre » des Finances et de l’Économie de la Principauté ; Dominique Senequier, une haut-fonctionnaire qui a construit de toute pièce un fond de capital-investissement qu’elle dirige toujours au sein de l’empire français de l’assurance Axa ; les deux économistes pro-business nobélisés Philippe Aghion et Jean Tirole, grands défenseurs de la « politique de l’offre » - c’est-à-dire, quoi qu’il en coûte, des entreprises. Philippe Aghion avait reproché un jour à Gabriel Zucman de vouloir « transformer la France en prison fiscale ». On a compris, Bernard Arnault ne trouvera pas à l’Académie de meilleurs alliés.
C’est un ancien gouverneur de la Banque de France et ancien président de la Banque centrale européenne qui prononce le discours terne et fatiguée destiné à accueillir le nouvel académicien. Jean-Claude Trichet y célèbre sans surprise la « passion de la créativité, de l’inventivité, de l’innovation » de l’empereur mondial du luxe. Sans doute parce qu’il fallait bien meubler un peu et cautionner intellectuellement l’intronisation d’un un homme d’argent sans foi ni loi, il se lance dans l’éloge de l’esprit d’entreprise. Il rappelle notamment que le mot « entrepreneur » est bien d’origine française, que « le concept et le mot dans cette acception ont été inventé par deux économistes, l’un franco-irlandais, Richard Cantillon, l’autre français, Jean-Baptiste Say », et se gausse de l’ancien « Président Bush qui soulignait combien la France était éloignée de l’économie de marché en donnant pour preuve : “Fancy in French, they have no word for entrepreneur !” »
L’honneur de la France est sauf. Il faut dire que l’Académie des sciences morales et politiques se soucie beaucoup de la perception de l’économie et de la société, notamment chez les élèves du lycée. On savait le MEDEF engagé de longue date contre les programmes de l’option « Sciences économiques et sociales » (SES), accusée par le patronat d’être un tissu de propagande léniniste. C’est d’ailleurs au siège de Denis Kessler, trotskyste repenti et ardent défenseur de la libéralisation des têtes blondes que Bernard Arnault a le bonheur de succéder.
Il y a quinze ans déjà, les membres de l’Académie avaient produit un rapport sur les manuels de SES qui tendait « à déplorer la vision globalement pessimiste des sociétés occidentales que les manuels tendent à transmettre ». Il rappelaient qu’« il est important d’appeler l’attention sur les grandes injustices et inefficiences qui gangrènent les systèmes [sociaux] actuels ». Enfin, à destination de ces écologistes encagoulés qui veulent en finir avec le productivisme déchaîné et nous ramener à la bougie, « il paraît également assez inéquitable de traiter des défis de l’environnement sans signaler les progrès réalisés par la production de masse grâce à l’innovation et à l’évolution technologique ».
177
L’Académie des sciences morales et politiques fait partie de ces institutions assoupies qui font parler d’elles lorsqu’elles accueillent en grande pompe dans leurs rangs un nouveau membre… ou un invité de marque. Et en ce mois de janvier, l’intronisation de Bernard Arnault a été suivie de la conférence donnée par un autre milliardaire, Peter Thiel, une figure de la nouvelle extrême droite techno-libertarienne états-unienne, obsédée par l’Antéchrist et animé (pour aller vite) par une haine viscérale et délirante pour la démocratie. Autrement dit, l’un des idéologues en vue fascisme de l’époque.
On ne saura pas ce qui s’est dit lors de cette séance. Mais la presse a largement raconté les coulisses de la rencontre organisée en douce par une philosophe catholique ultra-conservatrice et membre de l’académie. Elle a aussi révélé l’étendue des réseaux transnationaux de l’extrême droite et de leurs valeurs qui traversent sans encombre l’Océan atlantique. De fait, Chantal Delsol exprime régulièrement dans les médias et dans ses livres sa détestation de l’ « idéologie égalitariste », « socialiste » et « mondialistes » qui mine notre pays. Sans parler de l’écologie « qui représentent le courant le plus conservateur de l’époque et voient désormais le progrès comme un maléfice ».
On rappellera aux plus jeunes Que Chantal Delsol forme un couple de winners ultra-réactionnaires avec son époux Charles Millon, ancien ministre de la Défense d’Alain Juppé dans les années 1990, qui fut très en avance dans le rapprochement de la droite et de l’extrême droite. Après avoir accepté les voix des élus du Front national pour décrocher la présidence de conseil régional Rhône-Alpes en 1998 (Laurent Wauquiez est alors un jeune étudiant « social-démocrate bon teint » sorti de Sciences-po), il est exclu de son parti, l’UDF - à une époque où la droite avait encore une colonne vertébrale. Il a poursuivi sa mission d’avant-garde en participant avec sa femme à la création du magazine L’Incorrect, ou en apportant son soutien à des membres de Génération identitaire, puis à Eric Zemmour.
178
Si la presse a largement mis en lumière l’influence de Chantal Delsol, elle n’a guère rappelé que cette philosophe n’est pas seule à défendre, au sein de l’Académie des sciences morales et politiques, ses thèses catholique les plus réactionnaires. Elle y côtoie Rémy Brague, un autre philosophe catholique qui, comme sa consoeur, n’a pas manqué de s’engager en 2013 dans la Manif pour tous, cet incubateur de la nouvelle extrême droite identitaire. De même que le juriste et constitutionnaliste Pierre Devolvé, très mobilisé pour pour combattre le mariage entre personnes de même sexe. Ainsi que Jean-François Mattéi, co-auteur d’un ouvrage avec Chantal Delsol, L’identité de l’Europe, et qui dénonce à propos du mariage pour toutes et tous « un combat perdu de la Raison ».
Il faut également compter parmi les académiciens catholiques militants l’ancien ministre Hervé Gaymard, fondateur avec son épouse de la Fondation Jérôme Lejeune dont la presse a établi que, sous couvert de soutenir la recherche sur la trisomie 21, elle investit une partie des dons qu’elle reçoit dans la lutte contre l’avortement.
Pour compléter le tableau, il manquait un représentant officiel de l’Eglise. L’Académie a donc élu en 2022 Monseigneur Ravel, l’archevêque de Strasbourg qui a fait toute sa carrière dans les aumônerie militaires de l’armée française, ce qui l’a sans doute autorisé à qualifier l’IVG d’« arme de destruction massive ».
179
On n’est alors pas surpris de la bénédiction apportée par l’Institut à une ancienne militante en vue de la Manif pour tous, Anne Coffinier. Cette énarque crée successivement la Fondation pour l’école en 2008, puis, à la suite de démêlés, la Fondation Kairos pour l’innovation éducative en 2020, toutes deux destinées à soutenir financièrement les « écoles indépendantes » qui ont pour mission de transmettre « la culture classique et le goût d’entreprendre ». Traduction : les écoles privées hors contrat.
Si la première a été reconnue fondation reconnue d’utilité publique, la seconde a pu trouver un accueil et un refuge confortables au sein de l’Institut de France. C’est même son Chancelier, l’ancien ministre de l’Education nationale Xavier Darcos, qui assume la présidence de Kairos. Lors d’un colloque organisé par la Fondation, en mai 2025, l’une des membres de son conseil d’administration, Chantal Delsol, a pu développer ses vues sur l’état de l’éducation dans un pays où « le républicanisme a été teinté d’un égalitarisme marxisant ».
Si on doit résumer : l’argent public de nos impôts finance un Institut public qui, sous la direction d’un ancien ministre de l’école publique a financé des années durant une fondation qui finançait et faisait la promotion des écoles privées hors contrat.
Et, des années durant, tout le monde, au sein de cette institution, a trouvé ça normal.
180
Last but not least, depuis 2008, siège à l’Académie des sciences morales et politique François d’Orcival, un ancien partisan de l’Algérie française, sans doute trop jeune pour se laisser tenter par l’OAS, mais assez vieux pour rejoindre Jeune Nation, puis la Fédération des étudiants nationalistes, collaborateur des revues Défense de l’Occident de Maurice Bardèche et Europe-Action de Dominique Venner, ancien rédacteur-en-chef du magazine Valeurs actuelles auquel il collabore toujours, et cofondateur du Figaro Magazine qui joua son rôle dans la diffusion des idées païennes, racistes et néofascistes de la Nouvelle Droite.
181
On conviendra que ça commence à faire beaucoup.
182
Invité comme il se doit à l’installation du milliardaire Bernard Arnault, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré a dû se sentir bien à l’aise sous cette Coupole baignant dans une telle atmosphère de réaction.
On se demande bien ce que fait un ancien chef d’état-major des armées Henri Bentégeat au sein cette académie destinée « au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts ». Il semble qu’il ait au moins l’élégance - ou l’habitude - de rester muet sur ses opinions. Ce n’est pas le cas de Thibaud de Montbrial, avocat et fondateur d’un Centre de réflexion sur la sécurité intérieure qui a l’honnêteté de ne pas se présenter comme « indépendant », un think tank, qui « a reçu le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau », et le soutien financier du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Aux dernières nouvelles, la presse (d’extrême droite) prête un destin présidentiel à cet ancien candidat Les Républicains aux élections législatives de 2022… En octobre 2025, il appelle dans Le Figaro, à un « choc d’autorité », et donne un aperçu de son projet : « Le rétablissement de l’autorité aura des effets vertueux dans tous les champs de la société. Il sera ensuite temps de reconquérir les âmes par l’éducation, autour d’un héritage historique gréco-latin et culturel judéo-chrétien assumé. » Quelques jours plus tôt, dans le même quotidien, l’académicienne Chantal Delsol affirmait que « seul un grand homme au geste brutal peut accomplir des changements nécessaires ».
Hasard ou non, l’élection de Bernard Arnault a eu lieu un 2 décembre. Une date qui dans l’imaginaire national n’est pas indifférente, évoquant à la fois le couronnement de Napoléon Ier (1804), la victoire militaire d’Austerlitz (un an plus tard), et le sinistre coup d’Etat Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Il n’en fallait pas plus à Bruno Lemaire pour oser le parallèle avec le fabuleux destin de l’empereur du sac à main : « ”La chance est une exigence pour un chef”, comme le disait un autre conquérant qui lui aussi a eu son heure de gloire le matin d’un 2 décembre. » On ignore ce que les deux Académiciens Jean Tulard, historien du bonapartisme, et Emmanuel de Waresquiel, biographe de Talleyrand et Fouché, ont pensé du rapprochement.
Aussi désuet et inoffensif qu’il puisse paraître, le culte de Bonaparte joue son rôle dans les temps qu’on connaît, celui des appels à l’autorité, celui des tentations et des dérives autoritaires. Grâce à la puissance et l’influence de tous ceux qui entretiennent la flamme impériale, le bonapartisme pourra toujours servir de solide point de repère le jour où. Dans tous les cas, il ne protège pas des relents fascisants de l’époque - on en a parlé ici.
183
Les idées et combats les plus rances sont donc très bien représentés à l’Académie des sciences morales et politiques. On peut même dire que leurs représentants - avec toutes les nuances, catholiques, païennes, pro-business, sécuritaires, autoritaires, ou toutes à la fois - y sont présents en masse. Et la vénérable institution ne semble guère veiller au respect minimum des équilibres politiques et intellectuels, puisque, sauf erreur, n’y figure aujourd’hui aucune personnalité s’affichant, même modérément, à gauche.
Au point qu’on se demande ce que venaient faire l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve et la future ex-Maire socialiste de Paris Anne Hidalgo cet après-midi là, sous la Coupole. Mais tout aussi bien, vu l’époque, pourquoi pas ? On ne pas s’arrêter à ce genre de détail, et peut-être n’avaient-ils rien d’autre à faire ce jour-là.
184
Comme l’a rappelé Jean-Claude Trichet dans son discours, le proverbe préféré de Bernard Arnault est, semble-t-il, ce proverbe chinois :
« Dans une rivière, seuls les poissons morts nagent dans le sens du courant. »
Le spectacle de sa réception dans l’une des prestigieuses institutions de la République a évoqué quant à lui un autre proverbe bien connu, chinois lui aussi :
« Le poisson pourrit toujours par la tête. »
Notes
Le film de la cérémonie de réception de B. Arnault est disponible à cette adresse.
Le Monde a consacré un article à la visite de Peter Thiel à l’Académie.
Sur le parcours de Laurent Wauquiez, on peut lie cet article paru dans Le Nouvel Observateur.
L’affaire Coffinier a été documentée ici.
Sur le rôle de la Manif pour tous dans la formation de la nouvelle extrême droite, voir Marylou Magal et Nicolas Massol, L’extrême droite, nouvelle génération, Denoël, Paris, 2024.
Sur Thibaud de Montbrial et ses liens avec la galaxie Stérin, voir l’article de l’Humanité.
18.01.2026 à 08:42
Hugues Jallon
11.01.2026 à 09:05
Hugues Jallon