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🖋 Hugues JALLON
Comment le fascisme devient réel, en France et ailleurs. Des portraits, des analyses, des récits pour prolonger le livre Le temps des salauds (Divergences, 2025)

Le temps des salauds


▸ les 20 dernières parutions

22.03.2026 à 09:42

Aurore Bergé toujours aux côtés d’Israël « super Sparte »

Hugues Jallon

Texte intégral (2973 mots)

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La ministre de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé est une femme qui n’a pas froid aux yeux et qui sait maintenir le cap de ses engagements et de ses courageux combats. Sa fidélité au macronisme semble indéfectible, et elle se trouve toujours en première ligne pour tenter de le sauver de son interminable débâcle.

Elle restera aussi dans l’histoire politique récente pour avoir remis au goût du jour la référence à l’« anti-France », la fameuse expression du militant et intellectuel antisémite Charles Maurras. Participante active à l’opération générale de discrédit de l’antifascisme, Aurore Bergé a même invité la direction du Rassemblement national à retirer ses listes là où La France insoumise avait des chances de l’emporter lors des dernières élections municipales - la nouvelle formule du « barrage républicain ». Les révélations sur les propos racistes, antisémites ou homophobes des candidats du Rassemblement national ne semblent pas avoir ouvert les yeux d’Aurore Bergé sur la véritable menace qui plane sur le pays.

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Le 16 février dernier, la ministre est invitée sur le plateau de I24 News, une chaîne de télévision créée par le milliardaire Patrick Drahi, et dont la mission à peine voilée est d’améliorer l’image d’Israël dans le monde. Le présentateur de l’émission rappelle le sens du voyage d’Aurore Bergé à Tel-Aviv et son « objectif de raviver cette relation France-Israël qui, comme on le sait, ne vit pas ses meilleurs moments », depuis que le Président Macron a reconnu officiellement l’Etat palestinien en septembre 2025. Interrogée à l’époque à ce propos sur TF1, la ministre avait refusé par trois fois d’approuver la décision de son Président, concluant par un énigmatique : « C’est son choix. »

Lors de son séjour à Tel-Aviv, Aurore Bergé s’est notamment entretenue avec la vice-ministre israélienne des Affaires étrangères Sharren Haskel. Cette dernière avait pris la plume dans le JDD pour dénoncer la décision d’Emmanuel Macron : « Sa croisade – il n’y a pas d’autre mot – contre l’État juif alimente un climat d’hostilité qui a un impact direct sur la sécurité de la plus grande communauté juive d’Europe. » Il faut décidément beaucoup d’imagination pour formuler les choses ainsi, quand on sait que la France a si peu fait, hormis quelques timides condamnations rhétoriques, pour tenter d’arrêter la guerre de Gaza.

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Sur le plateau de I24 News, en quinze minutes d’entretien, la ministre Aurore Bergé défend le « lien historique, indéfectible et d’amitié » entre la France et l’Etat hébreu, unis dans un « front commun contre le terrorisme islamique ». Elle évoque sa visite des lieux du massacre terroriste du 7 octobre 2023 et les « kibboutz où les habitants étaient habitués à travailler avec des Gazaouis, habitués à prôner un message de paix, un message d’espérance », une manière quelque peu angélique de décrire les rapports entre Israéliens et Palestiniens.

Elle rappelle le sens de cette visite notamment destinée à « montrer à toutes celles et ceux notamment ceux qui se permettent de douter de ce qui s’est produit le 7 octobre, que ça a eu lieu » - on se demande vraiment de qui elle peut bien parler. Le présentateur rappelle opportunément le combat incessant de la ministre contre l’accusation de génocide portée contre Israël, cette « falsification historique ». Et son soutien à l’aberrante proposition de loi pénalisant tous les propos antisionistes jugés par nature assimilables à de l’antisémitisme.

Avec son allure de bonne élève, Aurore Bergé a bien appris ses leçons. Et elle parvient sans peine, pendant toute la durée de l’interview à ne pas utiliser une seule fois les mots « Palestine » et « Palestiniens ». Elle mentionnera au détour d’une phrase « ce qui se passe à Gaza », sans en dire un mot de plus.

Passer Gaza sous silence, c’est commode, et elle n’est pas la première à utiliser le procédé (on l’a montré ici). Une fois passés sous silence la Palestine et les Palestiniens, une fois passés sous silence les dizaines de milliers de civils, hommes, femmes et enfants morts lors la destruction de Gaza, une fois passée sous silence l’accélération meurtrière de la colonisation de la Cisjordanie, l’histoire devient beaucoup plus facile à raconter. C’est ainsi qu’Aurore Bergé peut parler sans gêne de défense de la « démocratie », de la « liberté », de la « laïcité », de la « paix », de la lutte contre le « terrorisme islamique ».

Comme tous les responsables politiques expérimentés, Aurore Bergé sait que le silence est une arme plus efficace que le mensonge le plus éhonté.

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Aurore Bergé est de longue date une fidèle soutien de l’Etat hébreu : elle a longtemps présidé le groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée nationale - c’était plusieurs années avant le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza. En 2021, elle avait réclamé le « démantèlement » de l’ONG Amnesty International qui avait eu l’indélicatesse d’utiliser le mot « apartheid » à propos du traitement de la population palestinienne.

Elle a aussi participé, comme les ministres Annie Genevard et Françoise Gatel, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, l’ancien Premier ministre Manuel Valls et quelques autres encore, comme la députée Caroline Yadan, aux petits voyages organisés par Elnet, une « organisation apolitique non partisane qui travaille au renforcement des relations entre l’Europe et Israël ». (Les photos de Manuel Valls fanfaronnant avec ses jumelles militaires au cou au milieu de groupe de combattants israéliens en treillis valent le détour.)

En réalité, cette organisation très politique a été créée il y a vingt ans pour soutenir le travail de « hasbara » (explication) et de « sensibilisation » aux intérêts d’un pays dont l’image s’est passablement dégradée depuis quelques temps. En dépit des millions de dollars qu’Israël consacre à ses opérations de propagande, on devine que la tâche doit être de plus en plus ardue. En effet, les déclarations racistes et les propos ouvertement génocidaires de nombre de ministres israéliens ne doivent pas faciliter le travail des services de communication de l’Etat hébreu. Il devient assez difficile de défendre les valeurs de la liberté, de la justice et de la paix incarnées par « la seule démocratie du Moyen-Orient » quand un ministre appelle à « lancer une bombe nucléaire sur la bande de Gaza », et déclare que les Gazaouis « devraient mourir de faim » ; quand un autre parle d’« animaux humains » et d’autres encore justifient les dizaines de milliers de morts civils, hommes, femmes et enfants et se déclarent en faveur de l’émigration forcée des Palestiniens.

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On l’a sans doute un peu oublié, mais dans ses mémoires publiées en 2010, Le lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann consacrait encore des pages hallucinées à « la réappropriation de la violence par les Juifs ». Assénant que que « Tsahal n’est pas une armée comme les autres », il décrivait le visage de ces parachutistes aux cheveux longs où « la gravité le dispute à la douceur, l’humanité à l’ascèse, l’anxiété à la confiance ». Sur sa lancée, il pouvait écrire sans sourciller que ces soldats « n’ont pas la violence dans le sang » et que « le privilège accordé à la vie, qui fait de sa sauvegarde un principe fondateur, est à l’origine de tactiques militaires spécifiques propres à cette armée et à nulle autre. »

Quelques mois auparavant la publication du livre, Israël menait l’opération « Plomb durci » en envoyant des troupes sur le territoire de la bande de Gaza, et Benyamin Netanyahou devenait pour la première fois Premier ministre avec le soutien de l’extrême droite. La même année, le quotidien Haaretz publiait des photos de tee-shirts que des soldats de l’armée israélienne avait fait eux-mêmes imprimer. Sur l’un, la mire d’un fusil pointait sur un enfant avec le commentaire : « Plus ils sont petits, plus c’est difficile ». Sur l’autre le ventre d’une femme enceinte couverte d’une voile : « Un coup, deux morts ». Il va sans dire que les services du haut commandement militaire ont, comme d’habitude, « ouvert une enquête ».

Quinze ans plus tard, après trois ans de guerre à Gaza, on ne trouve plus guère de personnalité malavisée pour défendre sur les plateaux de télévision l’« armée la plus morale du monde ». Il a suffi de consulter quelques comptes sur les réseaux sociaux pour découvrir un soldat de l’armée israélienne se filmant hilare devant le clavier d’un ordinateur dans une école détruite à Gaza, ou des pelotons qui se prenaient en photo tout sourire au milieu des décombres en exhibant des sous-vêtements féminins ou des peluches d’enfants.

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Les fascismes contemporains ne ressemblent pas - et ne ressembleront sans doute pas - à des dictatures totalitaires sous l’emprise d’un parti unique de masse où les élections et les libertés démocratiques ont été formellement abolies (on en a parlé ici).

Mais le fascisme des années 1920-1930 a légué à la postérité quelques autres de ses traits caractéristiques : une idéologie suprémaciste et ultra-nationaliste propagée par des dirigeants dont les propos racistes se diffusent dans toute la société ; les mêmes dirigeants qui attisent et exploitent auprès de la population un sentiment d’angoisse existentielle et le fantasme de sa disparition ; une nation qui fonde officiellement son identité sur une base ethno-raciale ou ethno-religieuse ; un Etat qui organise des formes légales ou non de ségrégation et de discrimination à l’endroit d’une partie la population présente sur son sol ; une société militarisée où l’armée occupe une place dominante et fournit à l’Etat nombre de ses futurs dirigeants ; une culture de la violence qui s’étend à la société tout entière ; un Etat qui met tous ses moyens militaires et policiers pour combattre ce qu’il désigne comme un « ennemi intérieur » ; un gouvernement autorisant et protégeant l’activité de milices armées qui soutiennent ses objectifs politiques ; des dirigeants qui s’engagent dans des guerres extérieures potentiellement sans fin pour assurer leur survie politique et entretenir la cohésion nationale.

On admettra qu’Israël coche désormais pas mal de ces cases, et occupe de facto une place assez singulière dans le processus mondial de fascisation en cours. Aurore Bergé doit commencer à se sentir un peu seule à défendre, comme si de rien n’était, le « bastion du monde libre au Moyen-Orient » comme disait à l’époque le président des Etats-Unis, Lyndon Johnson.

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Dans un texte de 1944 qui a marqué les esprits, « Zionism Reconsidered », Hannah Arendt avertissait sur le risque que le futur Etat d’Israël « dégénère en l’une de ces petites tribus guerrières » sur le modèle de la cité antique de “Sparte”.

On ne sait si le Premier ministre Benyamin Netanyahou a lu ce texte, mais il n’a pas hésité à dessiner lors d’une conférence, en septembre 2025, l’avenir de l’Etat hébreu : « Nous allons devenir Athènes et une super-Sparte ! », une formule passablement contradictoire, dont les commentateurs ont surtout retenu la référence grandiloquente à la cité spartiate, modèle de société militarisée vivant en régime de guerre permanent et dans une situation d’isolement politique et économique.

Le nouveau projet messianique du Premier ministre prenait justement acte de « l’isolement » croissant d’Israël et de la dégradation de son image auprès d’une très large partie des opinions publiques mondiales. « Nous devrons développer des industries de l’armement ici, non seulement en matière de recherche et de développement, mais aussi en termes de capacité à produire ce dont nous avons besoin. » Sans le formuler explicitement, Benyamin Netanyahou anticipait la possible défaillance de son plus fidèle soutien, les Etats-Unis, qui a apporté à Israël plus de 30 milliards de dollars depuis le début de la guerre à Gaza.

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Israël « super Sparte », donc : la promesse d’un Etat autarcique peuplé de citoyens dédiés à la guerre et au métier des armes.

Les historiens ont établi que la cité grecque devait en grande partie son autarcie économique à un système esclavagiste bien particulier. En dépit de la rareté des sources disponibles, nous savons que les hilotes étaient des populations locales conquises, réduites en esclavage et attachées aux terres du Péloponnèse qu’ils cultivaient au bénéfice des citoyens de Sparte. Privés de droits civiques, ils étaient néanmoins « invendables », faisant exception au modèle de l’esclave-marchandise en cours dans les autres cités grecques - un modèle plus proche du servage.

« La grande affaire pour les Lacédémoniens par rapport aux hilotes est essentiellement de s’en protéger », écrit Thucydides. Et de fait, Sparte consacrait une grande part de ses ressources militaires à mater les révoltes et autres rébellions de ces populations très nombreuses. Sans parler des divers rituels de répression et autres méthodes d’humiliations publique permettant de les garder sous sa coupe. Au point de créer une situation de « guerre intérieure » quasi permanente dont le premier effet était de radicaliser le bellicisme de la société spartiate…

Bien entendu, dans son discours sur Israël « super Sparte », Benyamin Netanyahou a oublié d’évoquer le sort des hilotes. On se souvient que son ministre des Finances Bezalel Smotrich avait déclaré, le 19 mars 2023, quelques mois avant le 7 octobre, lors d’une soirée de gala à Paris : « Il n’y a pas de Palestiniens, il y a juste des Arabes. »

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Quant à elle, Aurore Bergé, ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, prononce à Tel Aviv un discours vibrant sur l’amitié franco-israélienne, le 16 février 2026. Elle consacre ses premiers mots à une ode particulièrement exaltée à la capitale israélienne :

« Tel Aviv est blanche et lumineuse.

Ses lignes Bauhaus racontent la modernité assumée.

Ses avenues, la confiance.

Ses plages, la liberté.

C’est une ville d’ingénieurs et de poètes, de chercheurs et d’entrepreneurs.

Une ville où l’on code le matin et où l’on danse la nuit. »

Bien entendu, elle oublie de dire qu’on tue aussi, qu’on affame et qu’on expulse à quelques kilomètres de là, à Gaza et en Cisjordanie.

En plein jour.

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Notes

L’interview d’Aurore Bergé sur I24 News est disponible ici.

L’interview d’Aurore Bergé sur TF1 est consultable à cette adresse.

On peut lire ici l’intégralité du discours d’Aurore Bergé, 16 février 2026, Tel-Aviv.

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14.03.2026 à 10:50

Je m’appelle Soyboy, et nous sommes invincibles

Hugues Jallon

Texte intégral (1020 mots)

Je m’appelle Soyboy, l’ « homme soja », et je suis peut-être né vers 2017 dans le cerveau enfiévré de pauvres gars qui, planqués toute la nuit derrière leur écran à naviguer sur des forums obscurs, ruminent leurs angoisses d’à peu près tout.

Mais je suis peut-être né aussi un an plus tôt dans celui d’un influenceur facho qui n’aime pas le soja, un type complexé qui mange de la viande aux hormones et aux stéroïdes parce qu’il pense que ça va suffire, les hormones et la viande, à faire de lui un homme, un vrai. Un type qui fait des vidéos où il déblatère que je suis un fragile, un mouton, une femmelette et d’autres choses de ce genre, que je suis rien qu’un bouffeur de graines qui précipite la fin de l’Occident blanc et viril, qui pense que manger du soja rend faible et stérile, alors qu’il y a des protéines dans le soja, espèce de bouffon.

(Eh, parce qu’être influenceur, franchement… se maquiller et de mettre une grosse chaîne autour du cou pour faire le mascu devant la caméra de ton ordi, c’est un vrai métier d’homme ? Allez, trouve-toi un vrai boulot, mec, et rends-toi utile)

Je suis peut-être né plus tard dans le cerveau d’un autre influenceur relou, qui joue les gros durs en tirant à balles réelles sur des mannequins (de gauchistes) en plastique, qui vomit sa haine des écologistes, et de toutes celles et de tous ceux qui luttent pour l’égalité et la liberté aux quatre coins de cette planète bousillée par des dirigeants qui ne croient qu’au business, au pétrole et à l’IA.

Je serai toujours sur le chemin de ces chefs-bousilleurs pour qu’ils cessent de nous appauvrir, de flinguer nos services publics, de tailler dans notre Etat social, d’empoisonner nos gosses et d’enrichir les plus riches.

Je n’ai pas peur.

Je n’ai pas peur de toutes celles et de tous ceux qui n’ont pas la même couleur de peau que moi, je n’ai pas peur de l’islam et des musulmans, et les musulmanes qui veulent porter le voile ne me donnent pas des boutons, parce que j’ai autre chose à faire dans la vie que de les emmerder sous prétexte de lutter contre Daech (il y a la police pour ça).

(J’ai récemment appris qu’un soldat sur trois dans l’armée française est musulman, et ce sont ces petits gars qui défendront nos frontières avec leur Famas le jour où, et pas toi planqué derrière ta caméra ou à soulever de la fonte à la salle en bas de chez toi.)

Je n’ai pas peur des étrangers et des Français d’origine étrangère, parce que je sais que la France est l’un des pays où il y a plus de mariages mixtes au monde, et que ça augmente chaque année.

Je n’ai pas peur des femmes qui enfoncent les mecs à l’école et à l’université, qui font du foot et du close combat. Je n’ai pas peur qu’une femme qu’elle soit payée pareil que moi, et même mieux parce qu’elle est mon chef - même si je n’aime pas les chefs et les cheffes.

Je n’ai pas peur des hommes qui emmènent leur gosse à l’école et qui pleurent parfois la nuit. Je n’ai pas peur des trans, des homos et des lesbiennes, et, si ça se trouve, je suis l’un.e d’iels.

En revanche, ce qui est sûr, c’est que je fais peur aux fachos et aux mascus et aux natios et aux racistes, parce que, moi, je n’ai pas besoin de me soumettre à un « homme fort » pour me sentir fort.

Je leur fais peur parce que nous sommes légion, parce que nous ne refusons de vivre dans leur monde mort où il y a les faibles et les forts, un monde qui transpire l’angoisse, la peur et la testostérone, où le but dans ta vie, c’est de faire la course en tête en saluant le drapeau et de chouiner que la France c’est plus la France.

Je leur fais peur à ces mâles alpha parce que j’ai pas besoin de bouffer de la viande pour exister, j’ai pas besoin d’une bagnole pour me sentir un homme, et que, si je pisse parfois assis, c’est parce qu’en pissant, je peux lire le journal.

Je leur fais peur parce que je suis leur cauchemar, je leur fais peur parce que leur monde étriqué et toxique finira par disparaître et qu’ils n’y peuvent rien, je leur fais peur parce que nous serons de plus en plus nombreux.

Ils savent qu’ils ont déjà perdu.

Je m’appelle Soyboy, mais je suis tout aussi bien Soygirl (mais ça, ils ne le sauront jamais), et je vous parle du futur où le monde nous appartient.

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01.03.2026 à 08:37

On n’en a vraiment pas fini avec Pétain

Hugues Jallon

Texte intégral (3397 mots)

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L’ultra-droite est désormais chez elle dans les rues de France.

Grâce à un préfet de la République, et à son ministre de tutelle, elle a pu défiler tranquillement dans le centre de Lyon pour rendre hommage à l’un des leurs érigé en martyr de la violence antifasciste. Les organisateurs de la manifestation ont bien vu quels bénéfices ils pouvaient tirer de l’événement, surtout après les déclarations solennelles du Président Macron appelant à la fois un à « moment de recueillement et de respect » et à « un moment d’exigence et de responsabilité ».

La veille, ils avaient bien passé les consignes, mais il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour entendre des slogans homophobes et insultes racistes, et voir les membres du service d’ordre se précipiter pour abaisser des bras tendus de militants néo-nazis. « Il n’y pas de place pour les milices, d’où qu’elles viennent », avait tonné la veille le Président de la République. En réalité, si. Il a suffi que des groupes fascistes identitaires responsables du meurtre de noirs et d’arabes comptent une victime dans leurs rangs pour que leur démonstration de force bénéficie d’une protection policière. Et que leur propagande victimaire se transforme en une machine de guerre politico-médiatique dirigée contre l’antifascisme.

Les milices d’extrême droite peuvent considérer qu’elles ont le vent en poupe. « Soyez-en sûrs, nous allons gagner car c’est nous les gentils », a déclaré, pendant la manifestation lyonnaise, le porte-parole d’un groupuscule néofasciste provençal et collaborateur d’un député RN du Var. On ne peut pas dire que les pouvoirs publics et une large partie de la classe politique se soient beaucoup mobilisés pour le démentir.

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Quelques jours avant cette manifestation, le candidat aux municipales Jean-Michel Aulas demande au maire de Lyon d’afficher sur la façade de l’Hôtel de Ville le portrait du jeune militant nationaliste ultra. Dans une tribune, il justifie sa brillante idée en expliquant que « par ce symbole, Lyon n’honorera pas seulement la mémoire d’un de ses fils : elle marquera son refus implacable de la violence et de la haine ». Ce qui ne manque pas de piquant quand on sait l’appartenance du jeune homme en question à des groupements prônant la haine et pratiquant la violence de rue.

Le souvenir des activités clandestines Jean Moulin, de son arrestation et de son assassinat par l’occupant nazi n’a visiblement pas suffi à faire trembler la plume de l’ancien patron de l’Olympique lyonnais. Il n’était certes pas né lorsque le général de Gaulle, le 14 septembre 1944, se rendit à Lyon dans les premières semaines de la Libération. Mais il doit savoir, comme tous les collégiens lyonnais, que c’est du balcon de l’Hôtel de ville que le chef de la France libre s’adressa aux habitants de « la Capitale de la Résistance française ».

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On ne peut guère soupçonner Jean-Michel Aulas d’accointance avec les nostalgiques de Vichy et autres espèces de nazillons qui ont défilé dans Lyon. Son affaire, ce sont d’abord et avant tout les affaires. Celles qui lui ont permis, grâce à sa fortune acquise dans le domaine des logiciels de gestion d’acquérir le premier club français coté en Bourse, et de faire construire un nouveau stade en bénéficiant au passage de quelques millions d’investissements publics.

Toujours à la page, le roi du foot business a récemment lancé un fonds d’investissement dans les start-ups et exploite depuis deux ans, avec son fils, un terminal de luxe réservé aux jets privés à Miami. C’est avec le même bon goût que le candidat a choisi un slogan de campagne inspiré d’une marque de camembert, « Coeur lyonnais ». Une campagne très agressive aux accents trumpiens, à coup de tweets mensongers et de déclarations à l’emporte-pièce, dirigés contre les élus écologistes qui ont eu le mauvais goût d’installer quelques kilomètres de pistes cyclables dans la ville la plus polluée de France.

Jean-Michel Aulas se présente comme un candidat « apolitique » et « pragmatique ». Si « pragmatique » signifie raconter à peu près n’importe quoi, on lui accordera volontiers l’étiquette. Celle d’« apolitique » sera en revanche plus difficile à décrocher : sa candidature est très loin d’être seulement celle d’un chef d’entreprise braillard et provocateur, celle d’un populiste « sans étiquette » sorti de nulle part décidé à renverser la table et à écraser de sa personne le paysage politique lyonnais.

La réalité est que cette candidature a été bien préparée, dès le mois de juin dernier, par l’ancien Président Sarkozy, lors d’un dîner de gala où les deux hommes ont partagés des gougères. C’est surtout Laurent Wauquiez, ancien président LR (mais toujours « conseiller spécial ») de la Région, qui a accéléré les choses deux mois plus tard. Un épisode rocambolesque où le parrain du foot lyonnais s’est, semble-t-il, retrouvé piégé à la sortie d’une brasserie lyonnaise où il rencontrait discrètement le parrain de la droite régionale. Une nuée de journalistes l’attendait pour le faire réagir à l’annonce officielle de sa candidature par le patron des LR.

Il ne manquait qu’une étape pour boucler le tour de table. En plein coeur de l’été, le patron des macronistes Gabriel Attal, annoncé fièrement son soutien, et la décision de Renaissance de « rejoindre la dynamique de rassemblement initiée par Jean-Michel Aulas ».

L’arc républicain lyonnais s’est donc trouvé son candidat-marionnette, porté par un patron des LR qui considère Giorgia Meloni comme un « modèle pour la droite » et soutenu par une Macronie prête à tout pour trouver un chemin qui la sauverait de sa perdition. En somme : un bloc central en voie d’extrémisation réuni derrière un Silvio Berlusconi à la sauce lyonnaise - même un affairiste aussi roublard que Bernard Tapie avait plus de vertèbres en refusant jusqu’au bout toute compromission avec les idées de l’extrême droite.

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Sans surprise, Jean-Michel Aulas n’a pas réussi à convaincre la mairie de Lyon de déployer sur la façade de l’Hôtel de ville le portrait de Quentin Deranque. Et l’histoire ne dit pas s’il a regretté sa brillante idée qui a dû retourner le coeur de plus d’un Lyonnais. Son mentor Laurent Wauquiez, quant à lui, n’a eu aucune pudeur à afficher en grand, sur la façade de l’Hôtel de région, le visage souriant de ce militant nationaliste ultra qui fréquentait des groupes néo-nazis violents.

Comme quoi, on peut avoir été un bon élève reçu premier à l’agrégation d’histoire et s’autoriser toutes les saloperies.

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Le 19 février dernier, deux jours avant la manifestation lyonnaise, la candidate LR à la mairie de Marseille, Martine Vassal affiche sa profession de foi politique lors d’un débat télévisé avec quelques-uns de ses adversaires : « Je partage des préoccupations de certaines personnes qui votent pour le Rassemblement national. » Et de dresser la liste de ses valeurs qui « n’ont jamais changé, le mérite, le travail, la famille, la patrie. » Le candidat sortant, Benoît Payan, n’a pas l’air d’y croire : « Je crois que vous avez dit “travail, famille, patrie”, c’est le slogan de…

« - Oui bien sûr.

« - C’est le slogan de Mr Pétain, ça…

« - Oui, d’accord, mais moi, c’est mon slogan et ce sont mes valeurs. C’est ainsi. » Quelques secondes plus tard, le candidat du Rassemblement national, quasi hilare, ne boude pas son plaisir : « Je ne reprendrais pas la devise pétainiste, ça, c’est sûr… ».

Le lendemain, interrogée sur le plateau de France Culture, la ministre LR de l’Agriculture, Annie Genevard, évoque une « formulation maladroite » : « Pour autant si vous prenez chacun de ces mots, qu’il s’agisse de la famille, de la reconnaissance du travail, de l’amour du pays, de là à la considérer pétainiste il y a là un pas que je ne franchirais pas. »

On se demande bien pourquoi. En effet, une grande partie du chemin a pourtant été parcouru. Et ce n’est sans doute pas tout à fait une surprise qu’Annie Genevard, qui considérait en 2013 que le mariage entre personnes de même sexe était rien de moins qu’« une atteinte irréversible à l’intégrité de l’espèce humaine », soit venue au secours de Martine Vassal. La même qui déplorait en 2021 que « lors de mariages, dans nos villes et nos villages, certaines familles, françaises ou non, d’origine étrangère, brandissent des drapeaux étrangers et manifestent leurs traditions par des danses et des spectacles, parfois dans la salle des mariages ». Et qui, devenue ministre, défend aujourd’hui les méga-bassines et un « réveil alimentaire auprès des consommateurs, qui savent que l’agriculture française est la plus vertueuse ».

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Le 22 février, trois jours après les propos de Martine Vassal, et le lendemain de la manifestation lyonnaise, la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Aurore Berger utilise l’expression « anti-France » pour qualifier La France insoumise. Une expression chère à Charles Maurras et aux antisémites de tous poils au tournant du XXe siècle et largement reprise par les autorités de Vichy, notamment le maréchal Pétain. Une expression qui qualifiait les ennemis intérieurs de la nation « les juifs, les métèques, les protestants et les francs-maçons ». On se souvient que Emmanuel Macron avait repris à son compte une autre expression célèbre de Charles Maurras, la distinction entre « pays légal » et « pays réel », et il s’en est fallu de peu pour que le fondateur de l’Action française figure en bonne place dans la liste des commémorations de l’année 2018.

Puisque Charles Maurras revient décidément très à la mode, on peut dire que la mort du jeune militant nationaliste ultra passé par l’Action française a constitué une « divine surprise » pour une large partie du spectre politique - c’est ainsi que Maurras avait salué la défaite de 1940 et la fin de la IIIe République. Une « divine surprise », surtout pour le Rassemblement national qui voit, avec délice, ses challengers de droite et de la Macronie convoquer sans scrupule, les références et le discours de l’extrême droite pétainiste. Et s’engager dans la voie d’une surenchère qui accélère la fascisation générale du champ politique et de l’opinion.

Dans tous les cas, on ne s’y prendrait pas autrement si on voulait faire passer le Rassemblement national pour un parti raisonnable. Et libérer les électeurs hésitants de la honte de voter pour un parti qui compta des néo-nazis parmi ses fondateurs.

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Le 6 février dernier, une semaine avant la mort de Quentin Deranque, l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles publie une étrange tribune intitulée « Quand Vichy ne fait plus débat… L’installation d’un interdit politique ». Son auteur, un historien autoproclamé de Napoléon Ier, explique que les crimes de Vichy forment désormais une mémoire partagée, que les renouvellements historiographiques, les commémorations, les films et les livres ont produit « un recul spectaculaire des lectures indulgentes qui subsistaient encore à la fin du XXᵉ siècle, notamment chez les générations ayant connu l’après-guerre ». Et que, désormais, « le Rassemblement national se revendique désormais d’un gaullisme de référence, célébrant la France libre ». Autrement dit, dans la France de 2026, on ne fera plus grand-chose politiquement avec Vichy, il est bien plus porteur d’aller chercher du côté du gaullisme.

Mais en a vraiment fini avec cette histoire là ?

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Il y a un an, l’historien Laurent Joly racontait dans un livre, Le savoir des victimes, le long chemin intellectuel, politique, mémorielle qui a conduit à réinstaller l’épisode Vichy dans l’histoire française. C’est-à-dire de cesser de faire de la dictature de Pétain une sorte d’anomalie, de reconnaître l’étendue de ses crimes, de prendre la mesure complète de sa collaboration active avec l’occupant nazi. Bref, que Vichy, c’était aussi la France. Il a fallu aussi toute l’énergie de l’historien Zeev Sternhell - et de ses éditeurs - pour imposer dans le débat public la contribution essentielle de la France à l’élaboration intellectuelle du fascisme européen des années 1930. Et pour réaliser que « l’allergie française au fascisme » était un mythe commode construit après-guerre dans l’euphorie de la Libération par les alliés, cette drôle de victoire venue, d’un coup de baguette magique, effacer les infamies de l’ « étrange défaite » de 1940.

Ce long chemin, dont le discours de Jacques Chirac lors de la commémoration de la rafle du Vel d’hiv fut une étape décisive il y a trente ans, il n’est pas certain qu’on soit parvenu à son bout. Dans un compte rendu du Savoir des victimes, un journaliste du Figaro déplore l’acharnement « militant » de Laurent Joly : « à quoi bon les raviver dans ce énième livre centré sur la question de l’antisémitisme français ? » Et « était-il nécessaire de citer tous les auteurs - publicistes, historiens ou intellectuels -, souvent de bonne foi, qui ont eu tendance à minimiser ou à relativiser les responsabilités de ce régime depuis la Libération ? »

C’est vrai, ça, pourquoi ? Surtout quand on sait qu’un candidat d’extrême droite à la présidentielle tentait de réhabiliter il y a peu la vieille théorie du « glaive » et du « bouclier » et soutenait mordicus la thèse absurde que « Pétain avait sauvé les Juifs français ». Pourquoi Eric Zemmour s’est-il acharné à défendre une telle contre-vérité historique ? C’est l’un de ses anciens proches conseillers, le préfet Pierre Monzani, qui apporta la réponse dans les colonnes du Point, rapportant les propos stupéfiants de son candidat : « Pierre, si tu ne défends pas Pétain avec moi, tu seras du côté d’Edwy Plenel et des journalistes de Libération, et on ne pourra jamais déconstruire ensemble la chape de plomb qui pèse sur nous. »

Le cynisme, le mensonge et la falsification du passé ont, si on peut dire, une vertu stratégique : celle de construire les cadres de justification. En renouant avec le fil de la contre-révolution et du nationalisme intégral de Charles Maurras, celle de libérer une vieille pulsion de revanche. Et, surtout, de forcer le passage vers l’avenir : « Si l’on réécrit l’histoire de la déportation des juifs, en ressortant les vieux arguments de Pétain et de ses défenseurs sur “le glaive” – De Gaulle menant la lutte à Londres – et “le bouclier” – Pétain protégeant les Français de l’occupant –, on habituera les électeurs à l’idée que, dans les situations d’exception, la “raison d’Etat” justifie de sacrifier certains droits, voire certaines parties de la population, pour “sauver la France”. Or son projet d’expulser 2 millions d’immigrés ou de suspendre certaines libertés publiques exige des mesures qui n’ont pas été prises… depuis Vichy. Justifier Vichy, c’est justifier qu’on puisse les mettre à nouveau en œuvre. Non plus contre les juifs, mais contre les musulmans. » On ne saurait mieux dire.

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Du centre à l’extrême droite, l’unanimité s’est faite pour organiser le procès politique de l’antifascisme-devenu-le-nouveau-fascisme. A cette occasion, on a convoqué de nouveau la désormais célèbre « fenêtre d’Overtone » qui entend expliquer comment se constitue et se modifie l’espace des idées considérées comme acceptables ou raisonnables dans le débat public. On a dénoncé aussi les logiques d’« inversion accusatoire », et certains ont même considéré que nous avions basculé dans le monde propagandiste de 1984 de George Orwell. Un monde dans lequel la manipulation des faits permet d’inverser le sens des mots, nouvelle étape sur le chemin de la « post-vérité ».

La pertinence descriptive de ces grilles de lectures n’est pas contestable. En revanche, il n’est pas certain qu’elles expliquent grand-chose des actes et paroles de Laurent Wauquiez, Martine Vassal, Annie Genevard ou Aurore Berger, toujours officiellement adversaires de l’extrême droite. En réalité, il y a des hommes et femmes politiques, aidés d’éditorialistes et autre relais d’opinion, qui conduisent des opérations : ils profitent d’événements, comme ceux de Lyon, pour désorienter davantage encore une population chauffée à blanc. En ressuscitant quelques-unes des baselines de la dictature de Vichy, ils détruisent toutes les boussoles morales et historiques, ils dynamitent le socle des valeurs fondatrices que des générations de combats ont contribué à établir.

Certains agissent par cynisme, d’autres par stupidité.

Jamais par ignorance.

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Notes

La tribune de Pierre Branda été publiée dans Valeurs actuelles le 6 février dernier.

Le compte rendu cité du livre de Laurent Joly est disponible sur le site du Figaro.

Les propos d’Eric Zemmour rapports par Pierre Monzani ont été publiées ici.

Les propos de Laurent Joly sont issus d’un entretien avec le journal Le Monde, le 5 janvier 2022.

Merci à François Pirola pour les informations transmises sur la situation politique lyonnaise.

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21.02.2026 à 08:33

Franc-tireur, ou l’extrême-centre vent debout contre les « extrêmes »

Hugues Jallon

Texte intégral (2473 mots)

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Le premier numéro de l’hebdomadaire Franc-tireur paraît le 17 novembre 2021. Le magazine réunit un petit groupe d’éditorialistes « à la plume aussi pertinente qu’acérée », selon les dires de Christophe Barbier qui a rejoint l’aventure auprès de ses deux médiatiques fondateurs, Caroline Fourest et Raphaël Enthoven.

Le trio a réuni une équipe engagée dans le même combat contre la « gauche radicale pro-Hamas ». Après le 7 octobre 2023, et le début de la guerre à Gaza, ils s’engageront passionnément dans une dénonciation agressive des soit-disant mensonges et manipulations auxquels seraient exposée l’opinion publique française - on en a parlé ici.

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« La raison est un combat » : telle est la devise de Franc-tireur. Dans ce monde menacé par les « extrêmes », on peut compter sur les snipers de Saint-Germain des-Près pour défendre tout ce que le pays compte encore d’idées et de gens raisonnables.

Il n’est donc guère surprenant que l’hebdomadaire se retrouve alors à défendre les restes du macronisme - défait dans les urnes par deux fois, mais toujours au pouvoir. Raphaël Enthoven, le 14 janvier dernier, peut juger sévèrement, et à sa manière, le bilan du Président de La République en bout de course : « A vrai dire Emmanuel Macron n’a pris que trois mauvaises décisions (qui suffisent, il est vrai, à disqualifier son second mandat) : dissoudre l’Assemblée nationale, ne pas participer à la marche nationale contre l’antisémitisme et se déjuger lui-même en reconnaissant, pour rien, l’Etat de Palestine. Tout le reste est tantôt discutable, tantôt excellent. » Quant à Christophe Barbier, incarnation du centrisme militant, il n’hésite pas à remettre les pendules à l’heure sur un plateau télé : « On dit Barbier est macroniste mais c’est faux !, c’est Macron qui est barbiériste ! »

C’est, pour le coup, un vrai conseiller d’Emmanuel Macron qui a trouvé naturellement sa place parmi les premiers compagnons de l’hebdomadaire : le prix Nobel d’économie Philippe Aghion, à qui Franc-tireur a consacré sa une en octobre 2025. Dans les colonnes de l’hebdomadaire, le fana de l’innovation (on en a déjà parlé ici ) n’a pas de mots assez durs sur les freins à la croissance française. Il rejoint sans surprise ceux qui, de l’extrême droite à l’extrême-centre libéral pro-business, braillent contre « l’excès des normes » et réclame que « l’UE assouplisse ses recommandations, notamment en matière d’IA ».

De son côté, Christophe Barbier médite sur la mobilisation de la loi Duplomb et sur « la puissance du principe de précaution, dévoyé en recherche du risque zéro ». Peu importent les risques pour la santé des agriculteurs et celle de nos gosses : « Interdire en France un produit utilisé partout ailleurs mène à la fin de pans de l’agriculture française et à l’obligation d’importer des aliments cultivés grâce aux pesticides. CQFD. Mais il n’est pas question ici de démontrer, il faut affirmer : le dogme est plus fort que la raison. » Imparable. Quant à la possibilité d’un référendum ouverte par la pétition lancée contre la loi, le jugement de l’homme aux écharpes rouges est sans appel : pas question de « renier la démocratie représentative, pour imposer à sa place une démocratie d’opinion, dont les relais seraient des ONG, des associations ou des collectifs citoyens. Voire installer une démocratie directe, telle que les Gilets jaunes l’ont rêvée avec le RIC, le référendum d’initiative citoyenne, dont cette pétition est un avatar. » La FNSEA a décidément trouvé au sein de Franc-tireur un allié fiable pour défendre l’épatant modèle agro-industriel productiviste français.

Les Lumières et la raison en version Franc-tireur, c’est le progrès technologique quoi qu’il en coûte - et tant pis s’il doit nous envoyer dans le mur. Il faut le sauver du radicalisme des wokistes et autres gauchistes décroissants qui ont le mauvais goût d’en interroger les effets désastreux sur la planète et la santé. Comme l’écrit Caroline Fourest, « d’où nous vient ce besoin de tout déprécier au lieu d’encourager, de nous replier au lieu d’explorer, de décroître au lieu de progresser ? Sans doute le devons-nous à une forme d’autocritique nécessaire de nos excès ethno ou anthropocentrés. Versant dans l’autoflagellation permanente, théorisée à l’Université, elle associe désormais toute conquête à du colonialisme, toute invention à de la sorcellerie, toute croissance à du mercantilisme, et toute innovation à du « technosolutionnisme ». Ce qui est bien avec une obsession (à l’égard de la gauche décoloniale-wokiste-décroissantiste-anticapitaliste), c’est ce qu’elle se met à toutes les sauces.

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Qui reste-t-il alors dans l’arène politique pour incarner la défense de la raison et du progrès ? Surtout si on exclut les « extrêmes » et leurs « complices », c’est-à-dire l’extrême droite et ses alliés, Les Républicains, La France insoumise, et tous ceux qui ont quelques rapports avec elle : ses dissidents François Rufin et Clémentine Autain, le Parti socialiste d’Olivier Faure ainsi que les écologistes dont la leader Marine Tondelier ose utiliser « le mot “Nakba” reconnu par aucun historien, pour désigner la guerre israélo-arabe de 1948 » ?

Les rangs sont, en effet, clairsemés.

En janvier 2022, Raphaël Enthoven et Caroline Fourest s’entretiennent avec deux winners de la gauche socialiste modérée, la Présidente de la région Occitanie Carole Delga (et Michaël Delafosse, le maire de Montpellier) qui incarneraient « la gauche qui sauve l’honneur » face à la « gauche tendance révolutionnaire et communautariste ». Un an plus tard, c’est l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve qui, aux yeux de la fondatrice de Franc tireur, peut incarner l’espoir « qu’une autre alliance de gauche est possible, si l’on ressuscite le pôle républicain et laïque ». On attend toujours.

Et si c’était lui, l’avenir ? Jean-Michel Blanquer, l’ancien ministre de l’Education nationale publique et fondateur d’un institut de formation privé Terra Academia, destiné à rapprocher « les écoles des entreprises »? L’auteur en promo de son livre Civilisation française est décidé à contrer le « particularisme » et le « communautarisme » et à retrouver les « fondamentaux du pacte républicain » ? De son propre aveu, l’ouvrage « se présente comme une plateforme pour un programme présidentiel, mais ça ne veut pas dire pour autant que je suis candidat ! » On espère attendre longtemps l’annonce de sa candidature.

Quant à Manuel Valls, ses ambitions présidentielles semblent bel et bien oubliées. Ce qui n’empêche pas Franc tireur de rester fidèle à l’ancien socialiste loué pour « sa défense constante de la laïcité et de son combat contre l’islamisme » et de protester contre le « Valls bashing ». Une position courageuse.

Last but not least, sur la liste des losers, il ne fallait pas oublier Nicolas Sarkozy qui a droit à la chronique de Christophe Barbier pour un bilan de ses condamnations judiciaires : « Dans l’affaire Bismuth, il a été surveillé à l’excès. Dans celle du financement présumé de sa campagne de 2007 par la Libye de Kadhafi, le dossier est si contestable qu’il ne justifiait pas un renvoi devant le tribunal, pourtant requis par le parquet. Cela ne constitue peut-être pas un “acharnement”. Mais c’est à coup sûr une injustice. » Il faut dire que l’un des membres de la rédaction de Franc-tireur, le plus télégénique, demeure lié familialement à vie à Nicolas Sarkozy, qui est le beau-père de son fils né de sa précédente union avec la chanteuse Carla Bruni. A la suite de la mise en examen de l’ancien locataire de l’Elysée pour « association de malfaiteurs » dans l’affaire libyenne, Raphaël Enthoven a pris sa plus belle plume sur X pour voler au secours du nouveau compagnon de son ex : « Je prends le pari que cette histoire témoignera plus tard de la capacité médiatique à créer, à coup de vacarme, sur fond d’un néant de preuves et de témoignages foireux, l’imaginaire malhonnêteté d’un homme, en l’occurrence. Vivement l’avenir, qu’on sache ! » Pari manqué, et, pour le coup, on a tout su.

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La République, on ne l’enlèvera pas aux vedettes de Franc-tireur, certainement sincères à défaut d’être tout à fait lucides. Pour ses gardiens du temple, elle n’est ni négociable, ni amendable, ni améliorable. Questionner son Histoire et discuter démocratiquement de ses principes sont un crime de lèse-majesté. On peut compter sur eux : ils veilleront au grain, mais à leur manière.

Leur position dans le champ politique reste néanmoins difficile à saisir. Dans le temps que nous connaissons, où se conjugue l’extrême-droitisation de l’espace politique et la perspective de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, c’est peu dire que les prises de parole des vedettes de Franc-tireur paraissent singulièrement flottantes et confuses.

Dans Philosophie magazine, le 7 octobre 2025, Raphaël Enthoven explicite sa position face à ce que l’avenir nous réserve : « Si le RN arrive au pouvoir, je ne changerai rien à ma vie quotidienne. J’ai mis trop de temps à me constituer une sorte de quartier général où travailler pour y renoncer au motif que le résultat de la présidentielle me déplaît. » Le Rassemblement national peut être rassuré, et il ne faudra pas compter sur le philosophe engagé pour rejoindre les cortèges antifascistes Place de la République le soir du second tour des prochaines élections présidentielles. Mais qu’on se rassure : « Par ailleurs, je profiterai de la liberté d’expression que la loi me garantit, et je surinvestirai Franc-Tireur. La raison d’être de cet hebdomadaire est de conjurer l’arrivée des extrêmes au pouvoir, qu’ils soient de gauche ou de droite. » Si on comprend bien, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, le philosophe de plateau qui se rêve en Albert Camus tiendra sa ligne… et fera comme si rien ne s’était passé.

Quant à Caroline Fourest, qui reste officiellement une femme de gauche, ses consignes de vote aux dernières élections de 2024 paraissent pour le moins alambiquées. Elle n’est pas très à l’aise à la veille du second tour des législatives de 2024, et il faut relire plusieurs fois son éditorial en ouverture du numéro, intitulé « Tout sauf le RN* (*En cas de duel avec un LFI pro-Hamas, ça sera sans nous) » pour essayer d’y comprendre quelque chose : « Des commentateurs s’étonnent qu’il soit plus difficile d’appeler au désistement républicain en faveur de candidats modérés, du centre ou de la gauche démocrate, qu’en faveur de candidats LFI radicaux et douteux. Mais pourquoi donc ? Vous ne voyez pas ? Et pourtant, il faut ce désistement républicain. Parce que La France insoumise a très peu de chances d’entrer à Matignon, et le RN toutes les chances d’obtenir une majorité absolue. Mais qu’on ne soit pas surpris si le barrage demeure percé par endroits. Même face à des candidats RN racistes pro-Poutine, certains citoyens préféreront avoir piscine ou voter blanc que d’offrir leur voix à des candidats LFI antisémites, pro-Hamas et pro-Poutine. Et si par malheur le RN obtenait la majorité, cela ne sera pas la faute des républicains s’étant abstenus dans trois ou quatre circonscriptions, mais celle de ces apprentis sorciers. » Barrage républicain sous réserve (mais pas complètement sûr, et pas dans tous les cas), donc.

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Le 16 novembre 2022, l’émission Quotidien convie les deux stars de Franc-tireur pour célébrer comme il se doit le premier anniversaire de leur hebdomadaire. L’animateur facétieux du talk-show propose à l’un de tresser les louanges de l’autre. Si Caroline parle de Raphaël en le résumant à l’« élégance » et à la « dialectique », Raphaël ne craint pas de définir Caroline par son « despotisme éclairé au service de la République ». Despotisme, vraiment ?

Quelques minutes plus tard, dans une discussion de café du commerce sur l’influence néfaste des réseaux sociaux sur le débat public, Raphaël Enthoven se prend à défendre sa pratique compulsive du tweet : « Le format du 280 signes est un format excellent, on peut enchaîner les arguments », et de citer les dialogues de Platon à l’appui de sa puissante démonstration.

Décidément, ce soir-là, l’esprit des Lumières est resté à la porte du studio.

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Notes

Tous les articles cités issus de Franc-tireur sont disponibles sur le site de l’hebdomadaire.

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15.02.2026 à 08:14

Caroline Fourest, Raphaël Enthoven & co, les snipers de Saint-Germain-des-Près

Hugues Jallon

Texte intégral (3059 mots)

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L’époque veut qu’on s’autorise à s’approprier sans état d’âme les grandes figures de la Résistance pour les enrôler dans des combats qui n’étaient pas les leurs, loin de là. Quand ce n’est pas Bruno Retailleau qui fait appel à l’« esprit de résistance » lors de la commémoration de la Libération de Paris, c’est Jordan Bardella qui cite l’historien Marc Bloch pour demander au ministre de l’Intérieur de révéler le nombre d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire français. Quant à Emmanuel Macron, sa décision de faire entrer au Panthéon les époux Manoukian ne manque pas de sel, quand on sait le rôle que le Président a joué par ses manoeuvres dans l’extrême-droitisation du pays - on l’a raconté ici.

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En septembre 2021, un pool d’éditorialistes et d’intellectuels de plateau télé annonce la création d’un nouvel hebdomadaire dans le giron du groupe CMI (Marianne, Elle, Télé 7 jours, etc.), propriété du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky. Un « journal de combat » engagé dans la lutte « contre l’extrémisme, contre l’obscurantisme, le wokisme, les antivax et la cancel culture », claironne l’un des fondateurs, Christophe Barbier. L’ancien patron de L’Express, collectionneur d’écharpes rouges, dont une à 2000 euros offerte par Carla Bruni, accompagne dans l’aventure le philosophe en carton Raphaël Enthoven et la pasionaria de la laïcité Caroline Fourest, à l’époque membre du conseil de surveillance de CMI.

Dans les premiers rangs hétéroclites de la petite rédaction, on trouve entre autres l’éditorialiste réac Brice Couturier, le consultant et essayiste ultralibéral Olivier Babeau, un ancien secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, l’économiste pro-business Philippe Aghion, la polémiste Rachel Khan devenu chroniqueuse sur Cnews, et le fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme, Rudy Reichstadt.

Sans honte, la petite bande met la main sur le nom d’un journal et d’un mouvement de résistance de la zone sud créés à Lyon au lendemain de la défaite de 1940. L’hebdomadaire Franc-Tireur réunira autour du trio de tête « un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée. Des hommes et des femmes courageux et déterminés, passionnés et raisonnables. Des francs-tireurs ». Voilà donc que des vedettes du petit écran qui ont à peine le temps de se démaquiller pour passer d’un studio à l’autre, des éditorialistes évoluant au coeur du pouvoir médiatique, prennent les habits des combattants clandestins et anonymes qui ont risqué leur vie pour résister à l’occupant nazi et à leurs affidés de Vichy.

Décidément, on ne s’habitue pas à vivre dans un monde aussi frelaté.

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Il faut dire que ce pouvoir-là, celui des gens « raisonnables », a du souci à se faire. De longue date, leurs sermons télévisés ou radiophoniques célébrant la nuance et la complexité ne sont plus écoutés que d’une oreille distraite. Il fallait donc envisager une action plus offensive, voire plus agressive. « Aujourd’hui, la nuance est devenue une espèce d’interdit. On est sommé d’être dans la radicalité. Dès qu’on n’est pas dans l’extrémisme, on dit qu’on est dans le ventre mou. Nous ferons l’éloge de la tempérance et de la nuance tout en parlant fort », affirme Christophe Barbier.

L’exercice s’annonçait acrobatique et, sur le papier, avait peu de chance de franchir l’épreuve de ce que le philosophe allemand Karl-Otto Apel appelait l’« auto-contradiction performative », c’est-à-dire l’incohérence entre le contenu du propos (prôner la nuance et la tempérance) et l’acte de langage lui-même (taper comme une brute). Dans ce casting, on cherche en vain un véritable journaliste, c’est-à-dire quelqu’un dont l’éthique professionnelle lui commande d’exposer posément des faits et de les présenter, le mieux possible, à leur juste place. On pouvait alors sans peine deviner le résultat : sous couvert de lutter contre les « intox » et les « propagandes », Franc-Tireur pouvait devenir à son tour un support de propagande et d’intoxication.

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« Parfois, la lassitude étreint l’éditorialiste. Notre métier serait-il de hurler dans le désert ? De pédaler dans une roue qui n’en finit jamais ? » On accordera à Caroline Fourest que c’est le sentiment de l’abonné à Franc-Tireur. Et il faut avoir consulté les 222 numéros de l’hebdomadaire, et lu nombre de ses articles, pour prendre la mesure de la réalité de l’entreprise éditoriale de Franc-Tireur, à savoir l’incessant rabâchage de ses plumes courageuses engagées contre l’« obscurantisme » et l’« extrémisme » sous toutes ses formes.

Dans la France de Franc-Tireur, on passe assez rapidement - ou on traite et de temps à autre - les problèmes de pauvreté et d’inégalité, de pouvoir d’achat, de service public, de justice, d’éducation, de fiscalité, de logement, pour aller directement au coeur de ce qui mine profondément le pays. Dans la France de Franc-Tireur, il y a l’extrême droite, qui conquiert - ou menace de conquérir - le pouvoir, poussé par une dynamique à l’échelle de la planète. Mais il y a surtout des islamistes, beaucoup d’islamistes qui sont embusqués à chaque coin de rue, et qui « infiltrent » les partis de gauche, qui « gangrènent » les universités, qui « noyautent » les syndicats, les entreprises, les associations, les hôpitaux et les clubs de sport. Et il y a des musulmans, beaucoup de musulmans, tentés ou menacés de verser dans le radicalisme. Peu importe qu’on ait fait dire exactement le contraire de ce qu’il disait à un rapport récent établissant la perte d’influence des Frères musulmans en France, Franc-Tireur ne le répète jamais assez : la République, les Lumières et la laïcité sont constamment menacés par le séparatisme des musulmans, le communautarisme des musulmans, et les dérives wokistes des complices de gauche des musulmans, en premier lieu La France insoumise (LFI).

LFI et ses alliés politiques sont prévenus : ils sont sous surveillance de l’hebdomadaire. Et, de fait, il n’est pas un seul numéro en effet qui n’exhume et vilipende la moindre déclaration d’un ou une responsable de LFI (et des Ecologistes), accusée à longueur de pages d’être « infiltrée » par ou de « pactiser » avec les islamistes de toutes obédiences, Frères musulmans, Hamas, ou mollahs iraniens.

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C’est ainsi que Franc-Tireur a participé à la mise en place progressive d’un système d’équivalence entre les « extrêmes » (LFI = RN), entreprise en tous points conforme à la stratégie et au discours entonné par Les Républicains et le bloc central macroniste depuis quelques années. Numéro après numéro, et même depuis l’explosion du Nouveau Front populaire (NFP), l’hebdomadaire continue de jouer sa partition pour rendre un parti (LFI) qui n’a aucune chance d’accéder au pouvoir aussi dangereux pour la République que celui (le RN) qui, lui, a toutes les chances de l’emporter en 2027.

Mais Caroline Fourest a fait ses comptes. En dernière instance, on sait qui est responsable de la montée de l’extrême droite : « J’en veux, terriblement, à la gauche du déni et du “pas de vagues”, qui a tout fait pour pousser 10 millions de Français dans les bras du RN. À cette gauche irresponsable qui a commencé par nier la montée de l’islamisme, puis celle de l’antisémitisme, avant de souffler sur ces braises. »

Une gauche qui a poussé des millions de Français dans les bras du RN ? L’explication semble un peu courte, et faiblement étayée. Dans tous les cas, elle est a minima partielle, quand on sait que Caroline Fourest et ses amis, ces preux défenseurs de la République, n’ont pas cessé, trois décennies durant, de faire de l’islam et des musulmans le problème majeur de la société française; qu’ils ont obsessionnellement instillé le doute sur la loyauté des Français musulmans à la République, en dénonçant leur prétendu communautarisme ; qu’ils ont contesté l’usage du terme « islamophobie » sous les applaudissements de la droite et de l’extrême droite (lui préférant « haine des musulmans », allez comprendre) ; qu’ils ont contribué à rendre respectables la haine des musulmans en diffusant, parfois en connaissance de cause, tous les stéréotypes et amalgames colportés par l’extrême droite ; qu’ils ont chauffé à blanc l’espace public pour y imposer une laïcité d’exclusion ; qu’ils ont incessamment conspué l’« idéologie de la repentance » et cette gauche antiraciste, cette gauche qui refuse les amalgames entre islam et islamisme, ou qui suggère que la discrimination des musulmans pouvait avoir quelque rapport avec le passé colonial de la République.

Autrement dit, si le RN échoue un jour à arriver au pouvoir, ce ne sera pas grâce à eux.

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Dans Franc-Tireur, la poussée mondiale de l’extrême droite, Trump, Poutine et Khamenei occupent, comme dans le reste de la presse, les premières places d’une actualité internationale macabre et alarmante (On relèvera tout de même qu’en quatre ans d’existence, Franc-Tireur a presque complètement ignoré le destin de trois continents ou sous-continents aussi peu peuplés que l’Asie, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine - mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail éditorial.)

Mais, depuis le 7 octobre 2023 et les attentats terroristes du Hamas, c’est la guerre de Gaza qui est devenue la grande affaire de Franc-Tireur et de ses éditorialistes en chef. Et, sur ce sujet, il serait long et très fastidieux de recenser toutes les énormités et contre-vérités que les deux plumes vedettes de l’hebdomadaire ont colportées et répétées à propos de cette guerre, dans leur journal et dans les médias.

C’est ainsi que l’Histoire se souviendra de Caroline Fourest refusant de « comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément en attaquant comme le fait le Hamas, et le fait de tuer des enfants involontairement en se défendant comme le fait Israël », alors qu’il est établi que l’armée israélienne a, des mois durant, et dès le début de la guerre, ciblé des civils, dont des femmes et des enfants ;

L’Histoire se souviendra aussi de Caroline Fourest assénant qu’« il faut diviser les chiffres au moins par 5 si ce n’est par 10 » du nombre de morts palestiniens donné par le ministère de la Santé du Hamas, alors que la prestigieuse revue scientifique The Lancet (sans doute pro-Hamas) a considéré le nombre de morts à Gaza était sous-estimé de 40 %. Récemment encore, Caroline Fourest a contesté le chiffre de 83% de victimes civiles à Gaza, chiffres donnés par l’armée israélienne elle-même (en admettant que ce chiffre soit de 50%, elle conviendra que ce ratio demeure énorme et sans rapport, par exemple, avec celui des victimes civiles ukrainiennes - 7%).

L’Histoire se souviendra de Raphaël Enthoven se scandalisant de « l’accusation grotesque de “génocide” ? » ou de Caroline Fourest expliquant que « Le mot génocide a été jeté à la figure de toute personne qui a tenté de raisonner pendant cette période, il a servi à délivrer des permis de tuer », et évoquant un « populisme sémantique » ; de Caroline Fourest, à propos de cette guerre, affirmant que « l’émotion est légitime, mais il faut savoir si ce qu’on regarde est vrai et tout le monde n’a pas conscience de regarde Pallywood », un terme directement emprunté à la propagande israélienne ; de Raphaël Enthoven affirmant qu’« il n’y a AUCUN journaliste à Gaza », alors que plus de 200 d’entre eux étaient déjà tombés sous les balles de l’armée israélienne ; de Caroline Fourest affirmant que la « situation s’améliorerait si des ONG livraient bien toujours de la nourriture et non des drones, ou des armes » ; de Raphaël Enthoven affirmant qu’« en appelant à la création d’un État palestinien, fût-ce sans le Hamas, on donne au 7 Octobre la valeur d’un argument recevable, comme si un pogrom était le prolongement de la politique par d’autres moyens, comme si, en égorgeant, en violant, en brûlant vif, en kidnappant et en filmant tout ça, on faisait, in fine, avancer la cause qu’on défend ».

Après ce genre de propos, on peut déclarer reconnaître la « souffrance » des Palestiniens, et se montrer critique « à l’égard de la politique du gouvernement Netanyahou ». Ça ne mange pas de pain, mais ça ne fera rien oublier.

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En somme, le récit de la guerre menée à Gaza par l’armée israélienne, en version éditorialiste tendance Franc-Tireur, pourraient être résumés peu ou prou à une série d’affirmations où se mêlent mauvaise foi, mensonges et manipulations grossières :

Qu’il n’y a pas de génocide à Gaza ;

Qu’il n’y a pas vraiment de famine à Gaza ;

Qu’il n’y a pas de journaliste à Gaza ;

Que des ONG internationales présentes à Gaza sont des complices du Hamas ;

Que le nombre de morts civils à Gaza est largement surestimé ;

Que l’armée israélienne ne cible pas délibérément les civils à Gaza ;

Que c’était une erreur (ou une faute) que la France reconnaisse un Etat palestinien.

Que tous ceux qui ne partagent pas toutes les affirmations précédentes sont soupçonnables d’antisémitisme ou de complicité avec le Hamas.

C’est ainsi que régulièrement paraissent dans France-tireur des articles aux titres éloquents : « LFI-Hamas », « Hamas pride », « Bons baisers du Hamas », « Hamas washing », « Hamas Academy », « Columbia à l’école du Hamas », « Hamas homo », « Vive le Hamas et le CNRS », « UNRWA, le Hamas ramasse ». Encore, en décembre 2025, un des collaborateurs publie un papier intitulé « Hamas : À Gaza, les ONG infiltrées »… Même un article consacré à l’encyclopédie en ligne Wikipedia a droit à son traitement particulier, quand il s’agit d’accuser sa grave partialité sur le traitement de la guerre à Gaza.

Lorsqu’on n’a plus beaucoup d’arguments pour dire ce qu’il se passe réellement dans la bande de Gaza, l’étiquette « Hamas » reste bien pratique. Une grille de lecture assez simple, mais un peu courte. En effet, pourquoi accorder encore, en 2025, une influence aussi puissante à une organisation dont il ne reste plus grand-chose, depuis que les rangs de ses combattants comme de ses dirigeants politiques et militaires ont été méthodiquement décimés dès le début de la guerre à Gaza ? On se demande à la fin si le « franc-tireur » Rudy Reichstadt ne serait pas inspiré de consacrer à Franc-Tireur (où il écrit régulièrement), une analyse et un debunking serrés sur son site Conspiracy Watch… A force de voir des complots partout, on voit des complots partout.

192

Il est clair, dans tous les cas, que l’ensemble de ces propos dessine une position assez cohérente sur la guerre israélienne à Gaza. Et on se dit qu’une propagande en tous points répugnante peut se fabriquer tranquillement à l’heure du thé dans une rédaction parisienne.

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Notes

Merci à Olivier Alexandre pour la référence à Karl-Otto Apel.

Les propos de Christophe Barbier sont tiré de l’article du Point, « Franc-Tireur veut être “un libelle contre les extrémismes” », 28 septembre 2021.

Ceux de Caroline Fourest sur les enfants victimes « involontaires » de l’armée israélienne sont issu s’une interview sur BFM-TV, le 29 octobre 2023. Sur le comptage des victimes, sur BFM-TV également, le 24 janvier 2024.

Tous les articles cités issus de Franc-Tireur sont disponibles sur le site de l’hebdomadaire.

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03.02.2026 à 07:52

La République pourrit par la tête

Hugues Jallon

Texte intégral (4127 mots)

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La République peut se montrer ingrate à l’endroit de ses citoyens les plus éminents.

il ya un an, à son retour des Etats-Unis où il s’était précipité pour assister à l’investiture de Donald Trump, Bernard Arnault découvre le projet de (modeste) surtaxe des grandes entreprises, imaginé alors par le gouvernement Barnier. L’homme le plus riche de France laisse alors s’exprimer sa colère froide et vipérine contre ce pays qui ne sait apprécier que les taxes et la bureaucratie.

Il y a quelques années, il n’avait pas mâché pas ses mots à propos de son pays miné à ses yeux par une « idéologie socialo-marxiste et trotskyste », et qui « n’aime pas qu’un grand groupe réussisse dans le monde ». La France, dont on ignorait que ses dirigeants successifs représentaient encore toutes les nuances du bolchevisme, serait donc incapable de reconnaître combien Bernard Arnault apporte à la France et à son image dans le monde.

Pourtant, la République semble avoir fait preuve de générosité fiscale pour ne pas froisser son plus grand ambassadeur. L’économiste Gabriel Zucman a pu faire les calculs de son côté : « Bernard Arnault paye proportionnellement moins d’impôt sur le revenu qu’un salarié au SMIC. Sur les 3,2 milliards de dividendes LVMH qu’il a encaissés en 2023, il s’est acquitté de moins de 2 % d’impôt ». Ce qui est sans doute encore trop, puisque Bernard Arnault a même envisagé, il y a quelques années, de demander la nationalité belge dans le but de réduire encore sa contribution à l’effort national.

173

La République sait se faire pardonner son ingratitude. Le 12 janvier dernier, dix jours après la fashion week, l’homme le plus riche de France réalise un rêve ancien : se faire admettre au sein de l’Académie des sciences morales et politiques qui a, très officiellement, pour « mission de contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts ».

Peu importe que les travaux de cet aréopage n’intéressent absolument personne, qu’ils n’oeuvrent au perfectionnement de pas grand-chose et que son rayonnement ne traverse même pas le Pont des Arts (sa chaîne Youtube compte 709 abonnés), Bernard Arnault voulait en être. Les journaux ont rappelé qu’il a dû un peu batailler, à coups de petits mots et d’invitations à déjeuner, pour vaincre la réticence de quelques académiciens qui ne voyaient pas d’un très bon oeil l’élection du propriétaire de la Samaritaine sur la rive d’en face. Quand on est riche à milliards, la seule course qui vous reste à gagner est celle aux breloques et aux célébrations protocolées, même les plus kitsch. Sans doute aussi que lorsqu’on est un homme d’argent, on finit par chercher la compagnie des hommes d’esprit. (On sait bien que l’inverse est, souvent, tout aussi vrai, conformément à cet esprit de cour bien français qui n’a jamais été chassé hors de la République.)

174

Le voilà, donc, celui qu’on surnomme « le loup en cachemire », revêtu de l’habit vert réalisé par les ateliers Dior - qui lui appartiennent - rejoignant ses pairs sous la Coupole de l’Institut, au son des roulements de tambour de la Garde républicaine.

On épargnera au lecteur le compte rendu de tous les discours indigents qui ont émaillé la cérémonie. On doute même que les 5856 personnes ayant « vu » la vidéo de la cérémonie sur la chaîne Youtube de l’Académie soient allées jusqu’à son terme - à la différence de l’auteur de cette lettre.

Au terme de cette cérémonie de près de deux heures interrompue par une partita de Bach exécutée par un jeune prodige suédois, c’est Bruno Lemaire, l’ex-ministre de nos finances en banqueroute, qui se charge de remettre son épée à l’heureux élu. L’auteur de la scène de sexe anal la plus glorieuse de la littérature contemporaine (« Tu viens Oskar ? Je suis dilatée comme jamais ») s’est récemment reconverti dans le conseil stratégique d’une société néerlandaise de semi-conducteur. On l’imagine alors tout à son aise pour adresser un premier mot d’esprit au nouvel académicien : « Maintenant les armes vont parler, ou plutôt votre épée ». Et Bruno Lemaire de se lancer dans une description minutieuse et imagée de la rapière de luxe conçue par l’architecte Franck Gehry pour celui qui a su s’élever « au rang des plus grands entrepreneurs de la planète ». L’auditoire aura droit à tous les « détails des ornements » de cet objet clinquant qui atteint des sommets en matière de mauvais goût. « Le bleu de la poignée, fuselée et droite », qui « exprime de la détermination de la créativité et pourquoi pas de la tendresse ». Et « les écailles argentées du manche », qui « tombent en cascade poétiques et liquides ». Quant au globe terrestre d’émail et d’argent qui forme le pommeau, il offre un petit aperçu de la mégalomanie du monsieur en habit vert. « Il a choisi de le faire reposer sur un lit de muguet, porte bonheur de la maison Dior », mais aussi, comme le rappelle l’ex-ministre, « le symbole du 1er mai, jour de la Fête du Travail, je doute qu’il doit un jour chômé pour vous, qui n’en prenez jamais ou presque. »

Dans le monde des gens (de) biens, les RTT et les congés payés n’existent pas, ce qui explique peut-être leur obsession que ces Français paresseux devraient travailler (toujours) plus. Il ne leur vient même pas à l’idée que nous sommes nombreux à ne pas vouloir de cette vie-là, et de ce monde-là que ces gens-là continuent de fabriquer à leur image.

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Fille des Lumières, la République a toujours su honorer ses savants et elle a créé des institutions pour les accueillir, comme l’Académie des sciences morales et politiques. Et voilà donc qu’elle accueille dans ses rangs un homme d’argent sans morale ni scrupule, un multimilliardaire qui se conduit en petit commerçant râleur militant contre les hausses d’impôts et qui traite les représentants politiques comme ses laquais. « Nous sommes la nation de la mode et la nation du luxe, et nous devons en être fiers », proclame sous la Coupole un ancien ministre, accordant tous les honneurs à ce « domaine du luxe qui puise aux racines de la France ».

Ce patriotisme de représentant de commerce en dit long sur l’esprit de sécession de ces élites politico-économiques qui ont, depuis longtemps, tourné le dos aux Lumières, à la Révolution et à sa promesse d’égalité. Mais sont-ils devenus assez insensés pour croire qu’ils parviendront à habiller nos rêves aux couleurs d’une malle Vuitton ?

176

Pourquoi une institution de la République pour partie financée par nos impôts accueille-t-elle un milliardaire qui rechigne publiquement à payer les siens ?

Mais, tout aussi bien, pourquoi pas ? Loin, très loin des institutions universitaires de prestige international, l’Académie des sciences morales et politiques tient davantage de la coterie mondaine que de la société savante, une sorte succursale du fameux dîner du Siècle où se retrouve chaque mois tout ce que Paris compte de « décideurs », comme on dit aujourd’hui. Et il est certain que Bernard Arnault saura faire bonne figure aux côté des autres membres de la section « Économie politique, statistique et finances » de l’Académie, puisqu’on y trouve : Michel Pebereau, haut fonctionnaire qui a organisé la privatisation de la BNP avant d’en prendre la direction ; Pierre-André Chiappori, un économiste monégasque et « conseiller de gouvernement-ministre » des Finances et de l’Économie de la Principauté ; Dominique Senequier, une haut-fonctionnaire qui a construit de toute pièce un fond de capital-investissement qu’elle dirige toujours au sein de l’empire français de l’assurance Axa ; les deux économistes pro-business nobélisés Philippe Aghion et Jean Tirole, grands défenseurs de la « politique de l’offre » - c’est-à-dire, quoi qu’il en coûte, des entreprises. Philippe Aghion avait reproché un jour à Gabriel Zucman de vouloir « transformer la France en prison fiscale ». On a compris, Bernard Arnault ne trouvera pas à l’Académie de meilleurs alliés.

C’est un ancien gouverneur de la Banque de France et ancien président de la Banque centrale européenne qui prononce le discours terne et fatiguée destiné à accueillir le nouvel académicien. Jean-Claude Trichet y célèbre sans surprise la « passion de la créativité, de l’inventivité, de l’innovation » de l’empereur mondial du luxe. Sans doute parce qu’il fallait bien meubler un peu et cautionner intellectuellement l’intronisation d’un un homme d’argent sans foi ni loi, il se lance dans l’éloge de l’esprit d’entreprise. Il rappelle notamment que le mot « entrepreneur » est bien d’origine française, que « le concept et le mot dans cette acception ont été inventé par deux économistes, l’un franco-irlandais, Richard Cantillon, l’autre français, Jean-Baptiste Say », et se gausse de l’ancien « Président Bush qui soulignait combien la France était éloignée de l’économie de marché en donnant pour preuve : “Fancy in French, they have no word for entrepreneur !” »

L’honneur de la France est sauf. Il faut dire que l’Académie des sciences morales et politiques se soucie beaucoup de la perception de l’économie et de la société, notamment chez les élèves du lycée. On savait le MEDEF engagé de longue date contre les programmes de l’option « Sciences économiques et sociales » (SES), accusée par le patronat d’être un tissu de propagande léniniste. C’est d’ailleurs au siège de Denis Kessler, trotskyste repenti et ardent défenseur de la libéralisation des têtes blondes que Bernard Arnault a le bonheur de succéder.

Il y a quinze ans déjà, les membres de l’Académie avaient produit un rapport sur les manuels de SES qui tendait « à déplorer la vision globalement pessimiste des sociétés occidentales que les manuels tendent à transmettre ». Il rappelaient qu’« il est important d’appeler l’attention sur les grandes injustices et inefficiences qui gangrènent les systèmes [sociaux] actuels ». Enfin, à destination de ces écologistes encagoulés qui veulent en finir avec le productivisme déchaîné et nous ramener à la bougie, « il paraît également assez inéquitable de traiter des défis de l’environnement sans signaler les progrès réalisés par la production de masse grâce à l’innovation et à l’évolution technologique ».

177

L’Académie des sciences morales et politiques fait partie de ces institutions assoupies qui font parler d’elles lorsqu’elles accueillent en grande pompe dans leurs rangs un nouveau membre… ou un invité de marque. Et en ce mois de janvier, l’intronisation de Bernard Arnault a été suivie de la conférence donnée par un autre milliardaire, Peter Thiel, une figure de la nouvelle extrême droite techno-libertarienne états-unienne, obsédée par l’Antéchrist et animé (pour aller vite) par une haine viscérale et délirante pour la démocratie. Autrement dit, l’un des idéologues en vue fascisme de l’époque.

On ne saura pas ce qui s’est dit lors de cette séance. Mais la presse a largement raconté les coulisses de la rencontre organisée en douce par une philosophe catholique ultra-conservatrice et membre de l’académie. Elle a aussi révélé l’étendue des réseaux transnationaux de l’extrême droite et de leurs valeurs qui traversent sans encombre l’Océan atlantique. De fait, Chantal Delsol exprime régulièrement dans les médias et dans ses livres sa détestation de l’ « idéologie égalitariste », « socialiste » et « mondialistes » qui mine notre pays. Sans parler de l’écologie « qui représentent le courant le plus conservateur de l’époque et voient désormais le progrès comme un maléfice ».

On rappellera aux plus jeunes Que Chantal Delsol forme un couple de winners ultra-réactionnaires avec son époux Charles Millon, ancien ministre de la Défense d’Alain Juppé dans les années 1990, qui fut très en avance dans le rapprochement de la droite et de l’extrême droite. Après avoir accepté les voix des élus du Front national pour décrocher la présidence de conseil régional Rhône-Alpes en 1998 (Laurent Wauquiez est alors un jeune étudiant « social-démocrate bon teint » sorti de Sciences-po), il est exclu de son parti, l’UDF - à une époque où la droite avait encore une colonne vertébrale. Il a poursuivi sa mission d’avant-garde en participant avec sa femme à la création du magazine L’Incorrect, ou en apportant son soutien à des membres de Génération identitaire, puis à Eric Zemmour.

178

Si la presse a largement mis en lumière l’influence de Chantal Delsol, elle n’a guère rappelé que cette philosophe n’est pas seule à défendre, au sein de l’Académie des sciences morales et politiques, ses thèses catholique les plus réactionnaires. Elle y côtoie Rémy Brague, un autre philosophe catholique qui, comme sa consoeur, n’a pas manqué de s’engager en 2013 dans la Manif pour tous, cet incubateur de la nouvelle extrême droite identitaire. De même que le juriste et constitutionnaliste Pierre Devolvé, très mobilisé pour pour combattre le mariage entre personnes de même sexe. Ainsi que Jean-François Mattéi, co-auteur d’un ouvrage avec Chantal Delsol, L’identité de l’Europe, et qui dénonce à propos du mariage pour toutes et tous « un combat perdu de la Raison ».

Il faut également compter parmi les académiciens catholiques militants l’ancien ministre Hervé Gaymard, fondateur avec son épouse de la Fondation Jérôme Lejeune dont la presse a établi que, sous couvert de soutenir la recherche sur la trisomie 21, elle investit une partie des dons qu’elle reçoit dans la lutte contre l’avortement.

Pour compléter le tableau, il manquait un représentant officiel de l’Eglise. L’Académie a donc élu en 2022 Monseigneur Ravel, l’archevêque de Strasbourg qui a fait toute sa carrière dans les aumônerie militaires de l’armée française, ce qui l’a sans doute autorisé à qualifier l’IVG d’« arme de destruction massive ».

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On n’est alors pas surpris de la bénédiction apportée par l’Institut à une ancienne militante en vue de la Manif pour tous, Anne Coffinier. Cette énarque crée successivement la Fondation pour l’école en 2008, puis, à la suite de démêlés, la Fondation Kairos pour l’innovation éducative en 2020, toutes deux destinées à soutenir financièrement les « écoles indépendantes » qui ont pour mission de transmettre « la culture classique et le goût d’entreprendre ». Traduction : les écoles privées hors contrat.

Si la première a été reconnue fondation reconnue d’utilité publique, la seconde a pu trouver un accueil et un refuge confortables au sein de l’Institut de France. C’est même son Chancelier, l’ancien ministre de l’Education nationale Xavier Darcos, qui assume la présidence de Kairos. Lors d’un colloque organisé par la Fondation, en mai 2025, l’une des membres de son conseil d’administration, Chantal Delsol, a pu développer ses vues sur l’état de l’éducation dans un pays où « le républicanisme a été teinté d’un égalitarisme marxisant ».

Si on doit résumer : l’argent public de nos impôts finance un Institut public qui, sous la direction d’un ancien ministre de l’école publique a financé des années durant une fondation qui finançait et faisait la promotion des écoles privées hors contrat.

Et, des années durant, tout le monde, au sein de cette institution, a trouvé ça normal.

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Last but not least, depuis 2008, siège à l’Académie des sciences morales et politique François d’Orcival, un ancien partisan de l’Algérie française, sans doute trop jeune pour se laisser tenter par l’OAS, mais assez vieux pour rejoindre Jeune Nation, puis la Fédération des étudiants nationalistes, collaborateur des revues Défense de l’Occident de Maurice Bardèche et Europe-Action de Dominique Venner, ancien rédacteur-en-chef du magazine Valeurs actuelles auquel il collabore toujours, et cofondateur du Figaro Magazine qui joua son rôle dans la diffusion des idées païennes, racistes et néofascistes de la Nouvelle Droite.

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On conviendra que ça commence à faire beaucoup.

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Invité comme il se doit à l’installation du milliardaire Bernard Arnault, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré a dû se sentir bien à l’aise sous cette Coupole baignant dans une telle atmosphère de réaction.

On se demande bien ce que fait un ancien chef d’état-major des armées Henri Bentégeat au sein cette académie destinée « au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts ». Il semble qu’il ait au moins l’élégance - ou l’habitude - de rester muet sur ses opinions. Ce n’est pas le cas de Thibaud de Montbrial, avocat et fondateur d’un Centre de réflexion sur la sécurité intérieure qui a l’honnêteté de ne pas se présenter comme « indépendant », un think tank, qui « a reçu le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau », et le soutien financier du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Aux dernières nouvelles, la presse (d’extrême droite) prête un destin présidentiel à cet ancien candidat Les Républicains aux élections législatives de 2022… En octobre 2025, il appelle dans Le Figaro, à un « choc d’autorité », et donne un aperçu de son projet : « Le rétablissement de l’autorité aura des effets vertueux dans tous les champs de la société. Il sera ensuite temps de reconquérir les âmes par l’éducation, autour d’un héritage historique gréco-latin et culturel judéo-chrétien assumé. » Quelques jours plus tôt, dans le même quotidien, l’académicienne Chantal Delsol affirmait que « seul un grand homme au geste brutal peut accomplir des changements nécessaires ».

Hasard ou non, l’élection de Bernard Arnault a eu lieu un 2 décembre. Une date qui dans l’imaginaire national n’est pas indifférente, évoquant à la fois le couronnement de Napoléon Ier (1804), la victoire militaire d’Austerlitz (un an plus tard), et le sinistre coup d’Etat Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Il n’en fallait pas plus à Bruno Lemaire pour oser le parallèle avec le fabuleux destin de l’empereur du sac à main : « ”La chance est une exigence pour un chef”, comme le disait un autre conquérant qui lui aussi a eu son heure de gloire le matin d’un 2 décembre. » On ignore ce que les deux Académiciens Jean Tulard, historien du bonapartisme, et Emmanuel de Waresquiel, biographe de Talleyrand et Fouché, ont pensé du rapprochement.

Aussi désuet et inoffensif qu’il puisse paraître, le culte de Bonaparte joue son rôle dans les temps qu’on connaît, celui des appels à l’autorité, celui des tentations et des dérives autoritaires. Grâce à la puissance et l’influence de tous ceux qui entretiennent la flamme impériale, le bonapartisme pourra toujours servir de solide point de repère le jour où. Dans tous les cas, il ne protège pas des relents fascisants de l’époque - on en a parlé ici.

183

Les idées et combats les plus rances sont donc très bien représentés à l’Académie des sciences morales et politiques. On peut même dire que leurs représentants - avec toutes les nuances, catholiques, païennes, pro-business, sécuritaires, autoritaires, ou toutes à la fois - y sont présents en masse. Et la vénérable institution ne semble guère veiller au respect minimum des équilibres politiques et intellectuels, puisque, sauf erreur, n’y figure aujourd’hui aucune personnalité s’affichant, même modérément, à gauche.

Au point qu’on se demande ce que venaient faire l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve et la future ex-Maire socialiste de Paris Anne Hidalgo cet après-midi là, sous la Coupole. Mais tout aussi bien, vu l’époque, pourquoi pas ? On ne pas s’arrêter à ce genre de détail, et peut-être n’avaient-ils rien d’autre à faire ce jour-là.

184

Comme l’a rappelé Jean-Claude Trichet dans son discours, le proverbe préféré de Bernard Arnault est, semble-t-il, ce proverbe chinois :

« Dans une rivière, seuls les poissons morts nagent dans le sens du courant. »

Le spectacle de sa réception dans l’une des prestigieuses institutions de la République a évoqué quant à lui un autre proverbe bien connu, chinois lui aussi :

« Le poisson pourrit toujours par la tête. »

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Notes

Le film de la cérémonie de réception de B. Arnault est disponible à cette adresse.

Le Monde a consacré un article à la visite de Peter Thiel à l’Académie.

Sur le parcours de Laurent Wauquiez, on peut lie cet article paru dans Le Nouvel Observateur.

L’affaire Coffinier a été documentée ici.

Sur le rôle de la Manif pour tous dans la formation de la nouvelle extrême droite, voir Marylou Magal et Nicolas Massol, L’extrême droite, nouvelle génération, Denoël, Paris, 2024.

Sur Thibaud de Montbrial et ses liens avec la galaxie Stérin, voir l’article de l’Humanité.

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