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🖋 Hugues JALLON
Comment le fascisme devient réel, en France et ailleurs. Des portraits, des analyses, des récits pour prolonger le livre Le temps des salauds (Divergences, 2025)

Le temps des salauds


▸ les 20 dernières parutions

23.06.2026 à 07:47

Civilisation : les intellectuels bien-pensants du trumpisme français

Hugues Jallon

Texte intégral (3069 mots)

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L’édition 2026 du Festival de Cannes a fait le bruit qu’on sait, perturbée par les signataires bruyants et courageux d’une pétition anti-Bolloré qui dénonçait le « projet civilisationnel » du milliardaire d’extrême droite, propriétaire de Canal+ et grand argentier du cinéma français.

Le jour de l’ouverture du festival, une information passe quasiment inaperçue : on apprend qu’un entrepreneur proche du maire de Cannes David Lisnard s’apprête à financer une nouvelle revue : Civilisation. Le généreux mécène et futur directeur de la publication se nomme Bertrand Picard, un ancien de chez Rothschild devenu entrepreneur spécialisé dans « la construction de pelouses hybrides de haut niveau » (en français : pour les stades de foot).

Le roi du gazon est parvenu à rassembler un aréopage passablement hétéroclite, mais haut de gamme, autour d’un mot d’ordre pompeux : « Réveiller le monde libre ». Le manifeste de la revue Civilisation (au singulier, ça va de soi) tente d’éclairer ce slogan : « “Réveiller le monde libre”, c’est nous réveiller nous-mêmes du long sommeil dans lequel l’illusion de la fin de l’histoire nous a plongés. Civilisation rassemblera les libéraux et les conservateurs qui s’entendent sur ce point de départ. »

Tout un programme.

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Assisté d’une ancienne du Point, grande fan du penseur anti-Lumières Edmund Burke (Laetitia Strauch-Bonart), l’entrepreneur a convaincu quelques figures du monde politique et intellectuel, ainsi que nombre de ses seconds couteaux de participer à l’aventure.

Au sein du comité éditorial et du comité scientifique, on trouve donc : un agrégé de philo et député européen LR qui intrigue à Bruxelles pour préparer l’union avec l’extrême droite (François-Xavier Bellamy) ; deux essayistes qui se sont trouvé une petite place dans la croisade à la mode contre le wokisme (Samuel Fitoussi et l’agrégé de philo Pierre-Henri Tavoillot) ; et un winner qui a parié sur le fabuleux destin politique de Bruno Lemaire, puis de François Fillon (Robin Rivaton).

Côté économie, la revue pourra compter sur le malheureux patron ultralibéral de l’Institut Montaigne (Philippe Manière), qui est encore persuadé que la France est aux mains de dangereux bolcheviques, ainsi que sur deux jeunes économistes (David Thesmar et Augustin Landier) qui furent un temps rémunérés par Uber pour faire la promo de la plateforme et de sa généreuse politique sociale. (A la veille de la crise des surprimes de 2008, ils avaient co-signé une tribune visionnaire dans Les Échos : « Le mégakrach n’aura pas lieu », où ils expliquaient que « le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est peut-être pas si grand qu’on ne le pense » - bien vu, les garçons.)

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Comme on sait, le macronisme mène à tout, même au pire. Dans l’époque, nombre de vieux représentants de ce « bloc central » en perdition flottent comme des bouchons. Mais les plus jeunes - et les repentis - n’attendent pas pour préparer l’avenir, en toute discrétion. Certains sont prêts à tout pour se trouver une place dans l’époque.

On ne sera donc pas surpris de retrouver au sein de Civilisation quelques petits poissons égarés de la Macronie qui ont senti tourner le sens du courant : une ancienne conseillère presse de l’Elysée devenue « Chief Transformation Officer and Head of Business Development » chez Ellipses Group (Anastasia Colosimo) et un ancien conseiller com’ et speech writer d’Emmanuel Macron, parti s’installer en Arabie saoudite pour conseiller le prince MBS sur ses musées (Sylvain Fort).

Et pour faire moderne, il faut aussi compter dans les rangs de la revue des fanas du numérique, avec un ancien responsable de la campagne web de Nicolas Sarkozy (Nicolas Princen) et un jeune agrégé de lettres, doublé d’un geek (Raphaël Doan) tout fier d’avoir écrit avec ChatGPT une uchronie sur la chute de l’Empire romain. Egalement énarque, il a créé avec des amis une entreprise absurde pour mettre à la sauce IA du jour le culte de Bonaparte. (Il est toujours utile de rappeler que nos impôts sont supposés financer la formation les futurs hauts fonctionnaire de la République, pas les mises de fonds de futurs entrepreneurs de la tech.)

Enfin, pour faire artiste, ont répondu présent un producteur de musique à la dérive (Bertrand Burgalat) et une écrivaine franco-iranienne (Abnousse Shalmani), visiblement très en pointe dans le combat contre les excès du féminisme et de l’écologie.

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Mais Civilisation ouvre surtout la porte en (très) grand à des figures dont les liens avec l’extrême droite ne sont plus à prouver, telle Aziliz Le Corre, responsable des pages « opinions » du JDD, qui ne porte pas dans son coeur l’IVG et le mariage pour toutes et tous ; tel Thomas Le Sueur, directeur d’un Institut Thomas More financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin.

La revue s’est aussi offert le haut patronage de trois Académiciens : une philosophe catholique ultra-conservatrice, celle-là même qui avait invité le magnat de la Tech Peter Thiel à exprimer ses délires technofascistes sous la Coupole (Chantal Delsol) ; un autre philosophe catholique engagé dans la Manif pour tous (Rémi Brague) et artisan du renouveau conservateur ; et l’inénarrable Alain Finkielkraut qui ne cesse de donner raison à Renaud Camus et à Eric Zemmour sur les menaces qui pèsent sur l’identité et le peuple français. Il aura peut-être un jour l’honnêteté - et le courage - de dire qu’il est devenu un intellectuel d’extrême droite.

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« Les fascistes sont ignorants, ils ne lisent pas, ils lisent seulement les journaux, le pragmatisme est la base idéologique du fascisme, ils n’aiment pas la culture », écrivait Pasolini en 1974. Il n’est pas sûr qu’il avait complètement raison. Certes, l’extrême droite est entrée en guerre contre le monde de la culture (on en a parlé ici), et, si elle a des valeurs bien affirmées, son programme brille rarement par sa cohérence idéologique et politique. Cela dit, l’extrême droite - et l’extrême droite française en particulier - peut compter sur ses lettrés, ses hommes et femmes de culture et ses intellectuels, qui préfèrent toujours rester entre gens de bonne compagnie. Et de fait, la revue Civilisation, avec son comité éditorial rempli d’agrégés de lettres et de philosophie, d’énarques et d’Académiciens, n’a pas le mauvais goût d’afficher son affiliation à l’extrême droite politique, aujourd’hui massivement dominée par le Rassemblement national.

En effet, on imagine ce que ce beau monde doit penser du possible candidat RN à la présidentielle, ce jeune trentenaire sans diplôme né à Drancy qui a le mauvais goût de porter le prénom un peu trop « popu » de Jordan. Il y a peu de chances qu’on voie les membres de la rédaction de Civilisation débarquer un soir de Paris pour participer aux banquets du Canon français, ou qu’ils passent leurs vacances avec des personnages aussi vulgaires que Pascal Praux ou Cyril Hanouna…

Il n’empêche. Une partie des cercles de la bourgeoisie ultra-réactionnaire et leurs nouveaux amis libéraux semble bien décidés à se trouver un strapontin et participer au grand show de la fascisation en cours. Ils sont même décidés à en trouver un au plus près de la scène, en espérant un jour y monter. Et créer une petite boutique (une revue que pas grand-monde ne lira), ça permet de se fréquenter, de se rassembler, de discuter, de confronter ses idées et ses vues sur la France et le monde. Mao disait que la Révolution n’était pas un dîner de gala. La Réaction, elle, se construit au moment du dessert dans des déjeuners en ville.

Des revues comme Civilisation, ça sert surtout à laisser au feu de petites casseroles où se mitonnent des synthèses intellectuelles et des alliances politiques. Si ces dernières peuvent paraître bancales, voire baroques, il faut savoir rester pragmatique (comme dit Pasolini, le fascisme est un pragmatisme) : l’essentiel est de savoir à la fin, si ces synthèses peuvent fonctionner, et quel candidat elles pourraient servir.

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« Réveiller le monde libre », donc, tel est l’objectif de la revue Civilisation. Et pour ce faire, « rassembler les libéraux et les conservateurs » au-delà de leurs divergences. Ce qui n’est pas une mince affaire quand on connaît l’histoire intellectuelle de ces deux traditions de pensée. Mais les auteurs du « manifeste » de la revue n’ont pas froid aux yeux et proclament : « Nous ne voyons pas de contradiction entre l’ordre et la liberté, l’attachement et l’autonomie, la société et l’individu, l’enracinement et l’émancipation, l’appartenance nationale et l’ouverture au monde, la tradition et l’innovation, l’ancien et le nouveau ».

A première vue, on pourrait y lire la énième resucée du fameux « en même temps » dont plus personne ne veut entendre parler. Mais le texte précise bien ensuite qu’il faut voir « le premier terme de chaque paire comme une des conditions de possibilité du second. » Autrement dit, l’ordre, l’attachement, l’enracinement l’appartenance nationale, la tradition et l’ancien, d’abord. D’ailleurs « si le macronisme a pu donner l’impression qu’il voulait défendre l’ordre et la liberté, il n’a réalisé ni l’un ni l’autre, en raison de sa dépendance envers la bureaucratie d’Etat et de son dédain pour les attachements “irrationnels” des gens ordinaires. »

Ces gens-là ont une conception bien à eux de la liberté. « La liberté : nous ne défendons pas une notion abstraite, mais un héritage historique – autrement dit, la liberté est le fruit de notre civilisation. Ainsi comprise, elle dépend d’institutions politiques et morales qui lui préexistent, l’encadrent et la limitent, et qui, partant, ne s’avèrent pas toujours “libérales”. » Aux « droits-de-l’hommistes » attachés à l’Etat de droit, le message adressé est clair.

Le combat pour la liberté et la civilisation est autrement plus exigeant : « Il n’y a pas de liberté sans souveraineté, mais il n’y en a pas non plus sans responsabilité quand il s’agit de défendre une nation occidentale réellement menacée d’extinction. » Où l’on retrouve la vieille rengaine remise au goût du jour du déclin de l’Occident qui a largement inspiré les régimes fascistes des années 1920 et 1930. Lors de la cérémonie en hommage à Charlie Kirk, Stephen Miller, le conseiller raciste de Donald Trump, avait dit la chose de façon plus musclée : « Vous n’avez aucune idée du dragon que vous avez réveillé. Vous n’avez aucune idée à quel point nous serons déterminés à sauver cette civilisation, à sauver l’Occident. »

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En réalité, on comprend assez vite le sens de l’opération « Civilisation ». Elle consiste à construire discrètement une version française intello-chic de la synthèse trumpiste : l’alliance d’une vision probusines radicale et d’un projet nationaliste enraciné dans un passé chrétien. Au nom de la liberté, dont l’extrême droite a décidé de s’emparer (on en a parlé ici), Civilisation luttera notamment de toutes ses forces contre le « Socialisme » et son « illusoire égalité des conditions matérielles qui aboutit immanquablement au nivellement par le bas, et ce, toujours, au détriment des gens ordinaires. » Dans un monde où les ravages sociaux et écologiques d’un néolibéralisme hégémonique sont de plus en plus visibles, il se trouve donc des fous furieux pour penser qu’on n’est pas encore allé assez loin dans la défense de la liberté de tout saccager au nom du droit de s’enrichir.

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La presse a raconté comment François-Xavier Bellamy s’est démené au Parlement européen pour construire une alliance entre la droite et l’extrême droite afin de faire adopter le règlement « Retour » durcissant une fois de plus la politique migratoire de l’Union. L’affaire a fait du bruit. Quelque peu absent de la scène publique française, le député LR a sans doute trouvé là l’opportunité de revenir dans la course et de peser dans la pré-campagne présidentielle - dans le sens qu’on imagine. Mais on se tromperait en voyant dans son « move » une simple opération tactique de communication. Proche des milieux catholiques traditionalistes, supporter fervent de la Manif pour tous, François-Xavier Bellamy fréquente depuis longtemps des proches de Marion Maréchal Le Pen avec laquelle il ne craint pas de s’afficher à déjeuner.

Sa présence au sein du comité éditorial de Civilisation ne surprend donc pas. De longue date, il défend l’alliance du conservatisme chrétien et d’un libéralisme pro-business, parfois au prix d’acrobaties rhétoriques, voire de raisonnements débiles. Dans un entretien accordé à la réactionnaire Revue des deux mondes en 2018, il déroulait son blabla sur la « transmission », l’« héritage » et la « tradition ». Mais, quand il s’agit de l’avenir, il ne pouvait s’empêcher de manifester son admiration béate pour le successful patron d’Apple : « Steve Jobs a dit combien son goût pour la calligraphie lui a donné l’intuition nécessaire au design et à la singularité de ses produits. La plus grande des innovations puise toujours dans sa rencontre avec ce qui a été mûri depuis longtemps. » Et de conclure doctement : « Il est nécessaire de puiser dans l’héritage d’une culture et d’une tradition pour faire face au monde qui se dessine. C’est d’ailleurs ce que font les créateurs de ce nouveau monde ! Par définition, ceux qui ont créé les grandes entreprises du numérique que nous connaissons n’avaient pas étudié les “humanités numériques” ou le code informatique à l’école ; mais ils avaient appris les mathématiques, c’est-à-dire qu’ils ont reçu des savoirs qui ont plusieurs millénaires d’ancienneté. » Connaître les mathématiques pour apprendre l’informatique : il fallait y penser.

On a connu des conservateurs un peu plus conséquents, qui ont au moins la lucidité de ne pas trop aimer le monde tel qu’il va, et de ne pas asservir la culture et la tradition à un monde du business clinquant et sans foi ni loi. François-Xavier Bellamy n’est pas de ce genre-là, et on attend le jour où il assènera avec le même aplomb qu’Elon Musk a trouvé dans le voyage d’Ulysse l’inspiration de ses délires martiens, que l’IA est un don de Dieu et que Jésus était le plus efficace des managers.

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« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement », disait Flaubert. On pourrait ajouter : bêtement et servilement.

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Notes

Davide Basso a révélé le lancement de la revue Civilisation dans La Lettre.

Le Manifeste de Civilisation est disponible sur le site de la revue.

A propos de François-Xavier Bellamy et ses intrigues au Parlement européen, voir l’article récent du Monde.

Sur ses liens anciens avec le monde catholique traditionaliste, voir l’enquête de Mediapart.

L’entretien de François-Xavier Bellamy avec La Revue des deux mondes est disponible à cette adresse.

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07.06.2026 à 10:22

La véritable « bataille culturelle » de l’extrême droite

Hugues Jallon

Texte intégral (2565 mots)

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(Scène imaginaire mais imaginable.)

Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.

- Bonjour Maxime, alors bien rentré de Cannes ?

- Bonjour Vincent, oui, avec un beau palmarès, vous avez vu ? Canal a décroché sept palmes sur neuf, dont la Palme d’or !

- Oui, oui, j’ai vu. Bravo. Et cette pétition, plus de 3000 signataires, ça commence à m’agacer… J’ai dû envoyer mon fiston essayer de calmer tout le monde. Ils commencent à m’emmerder avec leur histoire de « bataille culturelle », vos artistes…

- Ben, ils ont un peu peur, ce sont des artistes, comme vous dites…

- J’en parlais hier après avec l’abbé Grimaud, mon confesseur, qui me dit comme ça : “Vincent, allez-y maintenant, Grasset peut devenir une formidable machine à diffuser nos idées pour le pays, et Canal + aussi, nous n’avons que trop attendu…”

- Euh…

- Je peux vous dire qu’un bon curé, ça fait pas un bon patron… Parce qu’il croit vraiment que je vais trouver 300 écrivains catholiques et patriotes sous le sabot d’un cheval pour remplacer les auteurs Grasset ? Et que vous, Maxime, vous allez faire pareil avec Canal + ?

- Vincent, non, vous ne…

- Vous savez que j’ai ma petite boîte catho, celle qui a produit Sacré Coeur, vous voyez ce film ? Ben non, vous ne l’avez pas vu, et vous avez raison, ça ne vaut rien, et à part ce miracle, personne va voir ces navets… Je leur ai dit de monter le niveau, mais vous croyez que je vais réussir à convaincre Pierre Niney de jouer Saint-Paul et Jacques Audiard de nous tourner un biopic sur la Vierge Marie ? Allons…

- Euh… alors ?

- Ben, vous faites comme avant, qu’ils tournent leurs films, vos artistes. Epargnez-moi juste les personnages de trans et de prêtre pédophile…

- Bon…

- Au fait, Maxime, mon confesseur me dit de vous virer, maintenant que vous êtes devenu le grand censeur-en-chef (rires).

- Ah…

- Mais, rassurez-vous, comme il est écrit dans Mathieu, 9,13, « je prends plaisir à la miséricorde, pas aux sacrifices ». Bonne soirée, Maxime.

- Merci Vincent.

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Les menaces que fait peser Vincent Bolloré sur le monde culturel ont franchi une étape de plus ces dernières semaines.

Le 15 avril dernier, le limogeage brutal d’Olivier Nora sonne comme une décision de « reprise en main » des éditions Grasset dont le patron s’est vu imposer la publication du dernier livre de Boualem Sansal. Un écrivain qui ne fait pas mystère de ses liens avec l’extrême droite la plus radicale et de sa proximité avec le propriétaire tout-puissant du groupe Hachette. Suite à cette décision, plusieurs centaines d’auteurs Grasset décident de quitter leur maison et manifestent publiquement leur refus d’être « les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias ».

Un mois plus tard, plusieurs centaines de professionnels du cinéma rendent publique la pétition « Zapper Bolloré » qui alerte sur le risque de « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». On ne peut pas dire que le milieu du cinéma réuni à Cannes ait alors témoigné d’une très grande solidarité avec les signataires du texte, arguant du « professionnalisme » et de « l’indépendance » éditoriale des équipes de Canal + (on en a parlé ici), une chaîne qui tient une bonne partie des cordons de la bourses du cinéma français. Les pétitionnaires reconnaissent que « l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète », mais ne se font aucune illusion : « ça ne durera pas ».

Et ils ont toutes les raisons de s’inquiéter : l’histoire récente a montré que Vincent Bolloré est capable de mettre les moyens financiers et les filiales de son groupe au service de sa croisade idéologique ou de son « projet civilisationnel », catholique et ultra-réactionnaire. Et il ne cache guère sa volonté de contribuer à faire gagner l’extrême droite lors de la prochaine élection présidentielle. Il n’est pas nécessaire de revenir sur le rôle central que joue la chaîne de télévision Cnews dans cette offensive, et il faut bien constater que Fayard, cette grande maison de sciences humaines, a été transformé en une agence de propagande agressive, rassemblant dans un même catalogue tout ce que le pays compte de célébrités d’extrême droite, de Jordan Bardella à Philippe de Villiers en passant dorénavant par Nicolas Sarkozy, devenu un apôtre de l’alliance entre le Rassemblement national et la droite “républicaine”.

A un point tel qu’on se demande pourquoi Ségolène Royale, ancienne candidate socialiste à l’élection présidentielle y a récemment publié son dernier livre, Mais qui va garder les enfants ? Quant à la romance publiée chez Fayard par l’ancienne ministre macroniste Marlène Schiappa, Scandale, un récit d’un amour torride entre une ministre de l’Intérieur et un basketteur star de NBA, on épargnera au lecteur de cette lettre quelques très, très cruelles citations…

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Que l’extrême droite soit parvenue à faire progresser ses valeurs, ses idées, ses mots et ses formules-choc dans l’opinion publique ne fait aucun doute. Mais est-elle véritablement en mesure de s’imposer aujourd’hui dans le monde de la culture ? Au regard des moyens et du pouvoir qui sont les siens, Vincent Bolloré aurait pu, de longue date, engager cette bataille.

Seulement voilà : il est peu probable que Grasset connaisse le même destin que Fayard pour la raison simple qu’il n’existe pas la masse critique d’écrivains minimalement talentueux d’extrême droite ou simplement très réactionnaires pour nourrir le catalogue d’une maison de cette taille et remplacer celles et ceux qui en sont partis. Quant aux écrivains-stars qui ont joué leur partition dans la diffusion de cet imaginaire (comme Sylvain Tesson ou Michel Houellebecq), ils sont souvent bien installés chez d’autres éditeurs de la place.

Il suffit d’ailleurs de consulter la liste des romans publiés par Fayard depuis sa reprise en main pour constater qu’on est assez loin du compte… Il semble qu’une des meilleures ventes du domaine littéraire soit une série de romans historiques, Le Bâtard du Roussillon dont l’auteur, Jacques de Villiers, n’est autre que le petit-fils du fondateur du Puy-du-Fou et l’auteur acclamé de Mémoricide chez Fayard. On trouve les écrivains où on peut, même dans les dynasties, le plan marketing fera le reste…

Quant au cinéma, là encore, la consultation de son site internet donne un aperçu des films produits par Saje, la petite maison de production chrétienne de l’Empire Bolloré. Je suis l’Immaculée Conception côtoie, entre autres, des biopics (sur le Chevalier Saint-Georges, Don Bosco ou Bernadette Soubiroux) et un film exaltant la résistance vendéenne contre la République, « un film du Puy-du-Fou si mauvais que même les royalistes détesteront » (Télérama). On plaint le public sincèrement croyant, qui mérite sans doute mieux que ce cinéma d’édification cheap et kitsch…

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L’avenir n’est pas écrit. Chaque époque produit ses opportunistes, et nul doute que des producteurs, réalisateurs et comédiens sans convictions trouveront à humer l’air du temps et à en profiter pour se faire une place dans l’époque et dans l’industrie du cinéma. Et il est possible qu’on voie un jour arriver sur nos écrans de nostalgiques évocations de l’Algérie coloniale, des comédies dramatiques flattant les thérapies de conversion ou de réorientation sexuelle, ou quelques films de guerre bien calibrés pour convaincre la jeunesse de rejoindre les rangs de l’armée française (on a déjà eu droit à quelques coups d’essai). Mais il est vrai que jusqu’à maintenant, la production culturelle d’extrême droite a surtout trouvé à s’exprimer dans les parcs à thèmes, les sons et lumières et les opéras rocks (on en a parlé ici).

On relève tout de même que quelques productions cinématographiques récentes se montrent assez perméables à l’époque : le récent film, La bataille de Gaulle, en dit long sur la manière dont on peut annoncer dans un titre le récit d’une libération collective à travers le destin d’un seul homme, aussi central fut-il. La mode du biopic, en héroïsant le destin libre et solitaire d’un seul (homme) a pour effet quasi-mécanique d’individualiser toute lecture de l’Histoire, en faisant passer au second plan ses dynamiques sociales et ses contradictions politiques. Il n’est pas certain, de ce point de vue, que le Moulin de László Nemes présenté à Cannes arrive à égaler L’armée des ombres de Jean-Pierre Melville et sa sobre évocation des combattants anonymes de la Résistance intérieure… On voudrait dépolitiser l’imaginaire collectif qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et avec discrétion.

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Les fascismes historique des années 1930 n’étaient pas seulement des dictatures nationalistes et racistes qui s’étaient donné les moyens de contrôler les médias et de les transformer en outils de propagande. Ils étaient aussi parvenus à construire et à diffuser un imaginaire dans la culture, notamment par le cinéma. Plus encore qu’un imaginaire, l’un de leurs traits distinctifs - qu’ils partageaient d’ailleurs avec la Russie soviétique - est d’avoir construit leur propre culture et leur propre esthétique. Du Manifeste futuriste de Marinetti au délires architecturaux d’Albert Speer et aux romans de Ernst Jünger, du salut bras tendu à la croix gammée, des uniformes aux grands rassemblements collectifs de Nuremberg, des drapeaux aux oriflammes, le fascisme du siècle dernier était une réalité visible, et à chaque coin de rue.

Certes, une culture fascisante et raciste renaît aujourd’hui dans notre pays, entre autres, dans les banquets du Canon français et dans les vidéos virilistes d’influenceurs sans neurones. D’ailleurs, certains de nos responsables politiques « centristes », comme Edouard Philippe et Emmanuel Macron, n’hésitent pas, de leur côté, à jouer de la fibre virile en prenant des pauses de boxeur ou en enfilant des tenues de pilote de chasse. Mais le propre du fascisme qui vient, et ce qui le rend d’autant plus terrible, est qu’il est nettement moins voyant. Et, comme on sait, il n’est pas besoin de s’afficher à l’extrême droite pour participer, l’air de rien, à la diffusion de valeurs réactionnaires, racistes et nationalistes.

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L’extrême droite contemporaine n’a pas (encore ?) les moyens artistiques de ses ambitions politique et civilisationnelles. Et elle n’a beaucoup d’imagination. Son projet est avant tout de tarir les financements publics des politiques culturelles - et de détruire le service public audiovisuel. Et, si elle arrive aux affaires un jour, elle saura assurément profiter du consensus général sur la-nécessaire-maîtrise-de-nos-finances-publiques. Elle pourra même citer à l’appui de sa politique quelque précédents, telle la patronne de la Région Pays de Loire, une proche d’Edouard Philippe, qui a courageusement effacé près de 70% les budgets culturels de sa région en 2025.

L’extrême droite - et une large partie de la droite - se vit en victime offensée dans son identité par ce monde culturel qu’elle honnit - comme l’a montré le politologue conservateur Thibault Muzergues dans un livre récent, la droite et sa frange d’extrême droite sont devenues plus « woke » que ses ennemis largement fantasmés. Et elle désigne à la vindicte populaire cette « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », comme l’a désignée Vincent Bolloré - qui appartient pour le coup à une véritable caste de milliardaires intouchables. Un très récent éditorial de L’Incorrect exprime très bien cette soif de revanche qui anime l’extrême droite : « Si on espère pouvoir redonner à la culture française le vitalité le relief et la puissance qu’elle mérite, que pouvons-nous souhaiter de mieux que cette petite secte explose. »

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L’extrême droite prépare sa vengeance. Depuis Monte-Christo, on sait la vengeance est un bon moyen de donner un sens à sa vie, et l’histoire du fascisme nous enseigne qu’elle peut suffire à faire un projet politique.

Au fond, elle n’a pas d’autre projet pour la culture que de la transformer en désert.

D’un siècle à l’autre, quelque chose n’a pas changé : le fascisme reste un nihilisme.

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Notes

Le livre de Thibault Muzergues, La droite woke, a été publié par les Editions de L’Observatoire en 2016.

Pour un paysage du cinéma chrétien outre-Atlantique, voir l’enquête de Clémentine Goldszal, « Le nouveau cinéma conservateur aux Etats-Unis, avec des films « chrétiens », « inspirants » ou « familiaux » » dans Le Monde.

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22.05.2026 à 07:42

Le cinéma français, face à son maître

Hugues Jallon

Texte intégral (1946 mots)

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La conférence de presse qui a rassemblé, au Festival de Cannes, l’équipe du film consacré à Jean Moulin n’avait visiblement pas été très bien préparée. Un journaliste, qui n’avait pas l’intention de dissimuler ses convictions mélenchonistes, ne s’est pas gêné pour poser directement la question : « L’année prochaine se dérouleront les élections présidentielles en France. Le Rassemblement national, fondé par certains des collaborateurs de Klaus Barbie, ont une chance d’arriver au pouvoir. Pensez-vous qu’il est aujourd’hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement national? ».

La réponse du comédien principal Gilles Lellouche n’en était pas une : « J’ai pas de réponse à ça, monsieur ». Quant à celle du réalisateur du film, elle a fermé le ban : « On n’est vraiment pas là pour commenter la politique française ». Laslo Nemes a livré une version toute personnelle de la leçon transmise par le héros de la France libre : « Pour moi, la liberté individuelle, c’est le plus important. Et je crois que c’est le message de Jean Moulin. » C’était un peu court pour résumer la vie d’un homme resté fidèle à sa mission ardue d’unifier les réseaux de résistance, autrement dit de construire face au fascisme de la puissance collective. La mode pénible du biopic qui s’est imposée au cinéma depuis plusieurs années doit pour être quelque chose dans ces exercices d’éloge de l’individu avant tout chose confronté à lui-même, aux limites de son courage, à sa solitude, à ses doutes ou à ses démons.

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Il est certain qu’on ne peut pas exiger des professionnels du cinéma qu’ils analysent l’actualité politique avec la même acuité et la même passion que les professionnels du commentariat médiatique. Ni qu’ils viennent démentir l’idée qu’ils sont avant tout des artistes - ou des professionnels du divertissement, comme on voudra - dont les convictions politiques n’ont, au fond, aucune espèce d’importance.

Mais on peut tout de même se demander : n’y avait-il, au sein de l’équipe, un attaché de presse ou une chargée de communication pour préparer quatre lignes pour le cas où un journaliste viendrait à les interroger sur la résonance de leur film dans le présent ? Il n’était pourtant pas compliqué de préparer un blabla du type de celui-ci :

« Merci de votre question, monsieur. Je ne suis qu’un acteur vous savez, mais je suis aussi un simple citoyen, si je peux dire quelque chose, il est évident qu’un tel film veut dire quelque chose dans notre époque. Il dit qu’il est possible de ne pas se résigner, qu’il y a des combats à mener pour défendre la liberté et la démocratie, et que ça exige parfois de grands sacrifices comme l’Histoire nous l’apprend ».

Trois phrases qui ne mangent pas de pain en évitant d’avoir à trop se mouiller, et pas très difficiles à rédiger (et qu’une version même un peu ancienne de Chat GPT n’aurait pas eu beaucoup de mal à sortir). A la place, on a eu droit aux balbutiements pathétiques d’un comédien et d’un réalisateur qui - c’est le plus édifiant - n’ont même pas imaginé qu’on puisse leur poser une telle question.

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Les signataires de la pétition « Zapper Bolloré », eux, y ont répondu à leur manière, et de façon spectaculaire. Comme l’a dit un des signataires, Swann Arlault, il fallait « nommer les choses : l’extrême droite ne cache pas ses intentions, et ils l’ont fait clairement ». Et ils ont tout aussi clairement posé la question des conditions de production du cinéma français, dans un contexte où son financement dépend pour une énorme part d’une chaîne de télévision privée. Une chaîne possédée par un milliardaire d’extrême droite dont on peut dire qu’il met quelques moyens pour imposer les idées extrême droite dans les têtes et dans les urnes. Quant à l’autre grand argentier, public celui-là (le CNC), l’extrême droite semble bien décidée à lui faire la peau dans le cas où elle arriverait aux affaires à l’issue des prochaines élections présidentielles.

Il serait extrêmement fastidieux de rapporter les réactions misérables qu’on a pu entendre du monde du cinéma, à la suite de la publication de la pétition et, surtout, aux déclarations du patron de Canal + annonçant que ses signataires paieraient au prix fort leur prise de position.

Sur le plateau de LCI, dans l’émission de David Pujadas, Maxime Saada a trouvé en Caroline Fourest un allié précieux, elle qui a su trouver les mots en posant la bonne question : « Bataille culturelle : si on évitait la caricature ? ». Et d’appeler à la désescalade de ce conflit entre « d’un côté, des accusations exagérées et, de l’autre, des réactions exagérées ». Elle n’a pu s’empêcher de railler certaines têtes d’affiche de la pétition « proches de groupes sectaires » : « Si ces gens là étaient eux-mêmes à la tête de groupe culturel, on ne serait pas tout à fait rassurés ». Qu’on la rassure, il y a peu de chance que ça arrive et que Vincent Bolloré nomme Adèle Haenel à la tête de Canal +. Une actrice qui, comme le rappelle Caroline Fourest a « a décidé de ne plus faire de cinéma parce que c’est une machine capitaliste ». La féministe Caroline Fourest oublie qu’Adèle Haenel avait surtout courageusement pris acte de « la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels ». Bel exemple de solidarité.

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La main sur le coeur, réalisateurs et producteurs ont fièrement brandi leur attachement à leur liberté, ils ont déclaré qu’ils n’accepteraient aucune censure, ni pression idéologique de quelque nature - alors qu’ils ont bien vu, comme tout le monde, ce qu’il s’est passé dans les autres branches des médias Bolloré.

On verra peut-être si ce genre de déclaration de principes suffit à armer suffisamment la liberté des artistes de cinéma contre toutes les formes d’autocensure qui, comme on le sait, contribuent plus efficacement au désarmement général que les actes de censure. On le verra, mais en réalité… on ne le verra pas, puisque par nature, l’autocensure est ce qui permet la construction silencieuse et invisible du conformisme.

Dans nos rêves les plus fous, on pourrait suggérer deux idées de films à un scénariste ou réalisateur français. Celui de mettre en cène la vie d’Alfred Hugenberg, magnat de la presse et des médias, qui ne ménagea pas ses efforts pour assurer la propagande des idées du parti nazi dans les années 1930. Plus culotté, pourquoi ne pas proposer un remake (et une remise au goût du jour) du film d’Orson Welles qui figure, comme on le sait, au sommet du panthéon cinématographique mondial : Citizen Kane ? Un film qui, comme on sait aussi, raconte la trajectoire d’un magnat de la presse des médias inspiré d’un personnage réel, W. R. Hearst qui, à l’époque, mit tous les moyens de son groupe pour faire disparaître le film de l’affiche. Avec succès.

On imagine sans peine la moue du producteur, pas très à l’aise à l’idée d’aller présenter un tel projet aux équipes de Canal +. Comme le producteur Alain Attal, interrogé à Cannes sur la pétition « Zapper Bolloré », il se déclarerait sans doute, là aussi, « confus et emmerdé ».

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(Scène imaginaire, mais imaginable).

Sur une plage de Cannes, à l’issue de la cérémonie d’inauguration de la « plage Brigitte Bardot » en présence du maire de Cannes David Lisnard, promoteur de l’union de la droite et de l’extrême droite. Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.

- Bonjour Maxime, alors, toujours sur la Croisette ?

- Vincent, bonjour, vous allez bien ?

- Bien, bien, merci, je regrette de ne pas être venu, dites donc, vous avez mis l’ambiance…

- Ah oui, vous avez vu ? Je ne vous ai pas prévenu, mais je crois qu’il était important de…

- Vous n’aviez pas à me prévenir. Comme disent vos amis du cinéma, c’est vous le patron, vous êtes libres de vos propos et décisions, vous connaissez votre boulot. Vous êtes sûr de votre coup ?

- C’est sous contrôle, je vous assure.

- Cette pétition, elle ne va pas faire boule de neige ? J’ai pas envie de me retrouver avec une nouvelle affaire Grasset sur le dos…

- Pensez-vous, vous avez vus comme ils se tortillent sur leur chaise, ils sont « emmerdés », ils sont « inquiets », ils sont « vigilants », etc., etc., mais ils tressent des couronnes aux « équipes de Canal », ils comprennent mon « émotion », c’est gentil, ça. Ce sont des artistes, ce sont des affectifs, ils croient aux sentiments, aux relations humaines, alors…

- Et moi qui croyais que c’étaient tous des gauchistes dans le cinéma….

- Vous pensez…

- Alors on s’inquiète pas ?

- Pas du tout, ah, et au fait, maintenant vous ne pouvez plus me virer, cher Vincent (rire). Ils m’adorent, je suis celui qui les protège de vous (rire)…

- Ne dites pas ce genre de choses, Maxime, il n’y a que les artistes qui pensent qu’ils sont irremplaçables.

- Mais…

- Et souvenez-vous de ce qui est écrit dans le livre d’Isaïe, II, 7 : « Pour voir le futur, il faut regarder derrière soi. » Au revoir, Maxime.

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19.05.2026 à 07:36

Juste une illusion… juste un petit oubli

Hugues Jallon

Texte intégral (1366 mots)

(Texte publié sur AOC, le 14 mai dernier.)

Sorti en salle le 15 avril dernier, Juste une illusion, le nouveau film du tandem Toledano et Naccache a rencontré un vrai succès public et critique. « Comédie émouvante et nostalgique » (Le Figaro), « bulle vintage, pleine de drôlerie et de tendresse » (Le Nouvel Obs) « émouvant périple dans notre mémoire collective » (La Croix). La presse s’est montrée quasi unanime pour saluer un film qui est un peu plus qu’un « feel good movie »

On a pu reprocher aux deux cinéastes quelques lourdeurs dans leur désir sincère de reconstituer ces années 1980 qui furent aussi les années de leur jeunesse. De la « valise RTL » aux cassettes VHS en passant par quelques grands tubes et bandes-sons de l’époque, le film assume de toucher la fibre nostalgique de son public. Et il déploie un scénario efficace qui s’organise autour d’une chronique familiale tendre et mélancolique dans la France qui découvre l’informatique et le chômage de masse.

Juste une illusion, appartient au genre de ces comédies qui, à travers le portrait d’une époque révolue, parlent aussi et surtout de notre présent. C’est l’une de ses réussites : le film parvient à montrer la distance saisissante qui nous sépare aujourd’hui de ces années 1980, de cette époque où chacun et chacune s’efforçait de vivre ensemble dans le même immeuble, le même quartier, la même ville, en dépit de sa religion et de la couleur de sa peau. Une époque où les mots « communautarisme » et « séparatisme » n’ont pas encore envahi le discours public. Une époque où seul Jean-Marie Le Pen est le seul à s’en prendre ouvertement aux immigrés et à défendre l’« identité chrétienne » de la France. Une époque où son parti, le Front national, n’a aucun député à l’Assemblée nationale.

Une autre époque.

Les réalisateurs ont fait le choix de filmer une sorte d’utopie rétrospective et d’assumer la part d’illusion qui va avec. Une utopie qui fait l’effet d’un antidépresseur dans le temps qui est le nôtre où la parole raciste se libère de plus en plus chaque jour avec une violence peu imaginable il y a peu, ce temps où l’extrême droite se rapproche des portes du pouvoir, pendant que ses rivaux de droite et du centre jouent la surenchère pour tenter d’assurer leur avenir politique.

Le temps semble loin où SOS Racisme pouvait organiser un véritable mouvement de masse capable de mobiliser toute une jeunesse contre tous les racismes. La seule séquence d’archive du film est d’ailleurs consacrée au grand « concert des potes » de juin 1985, place de la Concorde où Jean-Louis Aubert chante « Je rêvais d’un autre monde ». Plus modestement, comme l’a confié Eric Toledano, dans Le Monde, le slogan de l’association « “Touche pas à mon pote”, ça voulait quand même dire qu’il y a une possibilité de commun entre des gens qui sont différents ».

Comme à rebours de notre époque, Juste une illusion se présente comme film généreux et mélancolique, une grande photo de famille aux couleurs passées, celle d’une France riche de ses vagues d’immigration, de ses identités diverses, culturelles et religieuses. A un moment dans le film, les deux réalisateurs mettent en scène le personnage de la mère du personnage principal, racontant à son fils - en le dramatisant à souhait - l’épisode traumatique des juifs séfarades rapatriée d’Algérie après l’indépendance. Elle explique alors à son fils qu’il est tout à la fois français, juif et arabe. Les trois ensemble. Une belle manière de rappeler, que les identités ne s’opposent pas, mais se conjuguent et se mêlent. Dans le contexte d’une société française depuis chauffée à blanc par les traumatismes du 7 octobre et la guerre de Gaza, on peut dire que message est fort.

Le film n’oublie pas d’évoquer par endroits la montée ou la persistance des préjugés racistes et antisémites dans la France de cette époque. Il aurait pu faire un choix différent et dresser une toile de fond moins reluisante. Car dans ce milieu des années 1980, le racisme, ce ne sont pas seulement des mots, ce sont aussi des morts, nombreux. Dans son livre, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), la chercheuse Rachida Brahim a relevé minutieusement les séries de crimes racistes qui émaillent ces année-là, comme ces bombes dans des cités ou des foyers de migrants à Marseille en 1983. La même année, à La Courneuve, un enfant de neuf ans, Toufik Ouanès, tombe sous les balles d’un voisin qui tire sur lui à la carabine depuis sa fenêtre. En 1986, il y a encore trois morts dans une boucherie à Nice lors d’ une attaque revendiquée par un « commando contre l’invasion maghrébine », composés de proches du FN. Et bien d’autres encore. C’est dans ce contexte qu’est née la Marche pour l’égalité et contre le racisme, la « marche des beurs », un mouvement qui ne fut pas pour rien dans la naissance de SOS Racisme, dont on connaît la suite de l’histoire, notamment sa récupération par le Parti socialiste de l’époque.

On peut comprendre que les assassinats racistes de maghrébins et la genèse de SOS Racisme n’avaient pas tout à fait leur place dans Juste une illusion, qui se veut une comédie légère et tendre - on sait qu’il est difficile de mélanger les genres, notamment dans le cinéma populaire. Mais ce qu’on ne comprend pas, c’est que des Arabes, dans Juste une illusion, il n’y en a pas. Aucun. Le film ne fait pas la place à un personnage d’enfant ou d’adulte maghrébin, même dans un second ou un troisième rôle. Des juifs, des Italiens, des Noirs, d’origine africaine ou antillaise, oui, mais des Arabes ou des musulmans, aucun.

Un film et son scénario imposent des choix, et il est toujours délicat de lui reprocher ses angles morts et ses partis pris. Mais le fait est qu’aucun critique de cinéma, à ma connaissance, n’a relevé cet « oubli ».

Il n’était pourtant pas bien difficile de se mettre à la place d’un père de famille d’origine algérienne, tunisienne ou marocaine emmenant ses deux enfants voir le film un mercredi après-midi, et découvrant au moment générique qu’à aucun moment ils ne figuraient sur la photo de famille.

Personne ne s’est mis à leur place. Personne ne l’a vu.

Sans doute un signe de l’époque.

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25.04.2026 à 09:28

Choose France… et le crypto-capitalisme

Hugues Jallon

Texte intégral (3134 mots)

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La ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique est sur tous les fronts pour promouvoir la « french touch ». Qu’on se le dise, grâce à Anne Le Hénanff, la France saura tenir son rang dans la grande bataille mondiale de l’intelligence artificielle qui agite le business de la tech et les gouvernements de ce monde. On se souvient qu’en février 2025, le Président Donald Trump avait aligné 500 milliards de dollars pour construire les nouvelles infrastructures de l’IA. Le Président Macron lui avait immédiatement emboîté le pas en annonçant de son côté plus de 100 milliards d’euros d’investissement public dans le secteur.

Les géants de la Silicon Valley, comme les start-up françaises, sont comme ça : elles ont toujours sur le pont pour défendre, contre les régulations publiques, la liberté d’innover, d’investir et d’entreprendre sans entraves. Mais elles sont les premières à racketter les Etats - donc nous, et nos impôts - pour financer leurs énormes data centers. Sans retour, ni contrepartie, évidemment. Surtout en terme de créations d’emplois - la diffusion de l’IA en est plutôt à promettre une hécatombe.

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Bonne élève, Anne Le Hénanff réaffirme régulièrement les enthousiasmes présidentiels sur l’IA en servant le même prêchi-prêcha à propos des vertus et et promesses de cette « innovation de rupture » face à laquelle il n’y a pas d’autre choix que d’aller le plus vite possible pour l’imposer à tout le monde.

C’est ainsi qu’à l’occasion du salon Tech for future du 13 avril dernier, elle n’y va pas par quatre chemin, en assénant que « l’IA doit se diffuser dans tous les territoires, et que forcément les acteurs locaux, départements, régions, mairies, les préfets en local ont un rôle majeur pour diffuser l’intelligence artificielle ». Il lui faut bien passer par les propos convenus serinés à propos de toutes les réformes courageuses que tous les gouvernements courageux ont portées depuis des décennies pour « moderniser » la France et l’« adapter » à la concurrence internationale : « Il faut expliquer et dédramatiser ce que l’IA peut représenter et qui est un peu parfois angoissant pour les gens », et rappeler que l’intelligence artificielle est un formidable-outil-de-créativité-qui-nous-fera-gagner-du-temps-pour-innover-en-nous-libérant-des-tâches-répétitives. L’Histoire nous l’apprend, dit-elle : « Comme toute technologies, il peut y avoir des effets de bords, des travers qu’il faut accompagner ». La ministre ne se risque pas à s’étendre sur les « effets de bord », notamment le risque de destruction massive de cerveaux et d’emplois.

Mais la France est la France, le pays des Lumières et des droits humains, elle porte des valeurs. « Donc l’idée, pour nous, la France, c’est de ne pas réglementer à tout va, de restreindre le déploiement de l’IA » et de défendre « une IA éthique, une IA humaine, une IA durable ». Le lecteur se demandera vraiment ce que peut bien signifier une « IA humaine » : la ministre rêve-t-elle que nous nous trouvions de nouveaux amis et amants parmi les bots créée par nos start-ups et autres licornes nationales ? Ou se dira-t-il, en écoutant la ministre, que la bêtise naturelle a encore quelques chances de survivre à l’ère de l’intelligence artificielle ?

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Les 15 et 16 avril derniers, la France a mis les petits plats dans les grands pour tenter de convaincre le business de la tech de « choose France », comme on dit maintenant. La Paris Blockchain Week a accueilli pas loin de 10 000 « decision-makers » sous les moulures du Musée du Louvre et du Château de Versailles, pour un « forum européen incontournable pour l’avenir de la finance numérique, là où l’innovation rencontre le capital et où s’ouvre le prochain chapitre des marchés ».

En quelques clics, les décideurs invités à la Paris Blockchain Week ont facilement pu trouver quelques infos sur notre ministre déléguée chargée de l’IA et du Numérique, qui s’est formée sur le tas - et sur le tard - à ces sujets pour le moins techniques. Elue députée Horizons en 2022 dans la 1ère circonscription du Morbihan, elle a participé à la rédaction de quelques rapports sur le numérique, l’IA et sur le quantique et leurs liens avec les questions de défense. Cette ancienne adjointe en charge de la communication et du numérique à la mairie de Vannes, a commencé sa carrière comme directrice de Saupiquet pour le grand Ouest à Quimper - convenons qu’on est assez loin du monde des start-ups et des algorithmes. Membre de Women4Cyber (qui porte bien son nom) et de la réserve citoyenne cyber de l’Armée de Terre, elle fut en charge de la « commission smart city et cybersécurité » d’une association sur « les services publics locaux en réseau ».

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Sur scène, et en anglais, la ministre Anne Le Hénanff renouvelle son opération de séduction : « La France croit en la crypto et la blockchain » qui est, tout simplement, en train de devenir la « nouvelle infrastructure de la finance globale ». Mais qu’on se rassure, dans la jungle actuelle des crypto-monnaies et autres crypto-actifs, la France, affirme la ministre devant les décideurs du secteur, défend une « approche équilibrée » : « favoriser la croissance tout en apportant la sécurité juridique que les marchés demandent », afin de « construire un système financier plus efficient, plus inclusif et plus souverain ». On passera sur les adjectifs ronflants à la mode, et on retiendra que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, le pouvoir d’Etat ne fait plus semblant de protéger ses citoyens contre le business sous toutes ses formes, même le plus interlope : il lui ouvre grand les bras. Tout en continuant d’écrire la même histoire : la sécurité pour les acteurs de marché qui n’aiment rien que des garanties et des milliards de deniers publics et l’insécurité pour les salariés angoissés qui devront bien se débrouiller pour survivre aux merveilleuses innovations de l’époque, de l’IA aux cryptos…

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Il fut un temps où l’idée de créer des monnaies alternatives appartenait à ceux qui imaginaient des moyens d’échapper à l’emprise du marché sur leur vie. Mais on ne se souvient pas que l’Etat français ait beaucoup encouragé les systèmes d’échanges locaux (SEL) et autres monnaies locales fondées sur une logique d’échange solidaire et, surtout, le refus de toute forme de spéculation financière.

Comme souvent, certaines idées émancipatrices finissent par être réalisées par d’autres, à une autre échelle et dans un tout autre esprit. La crypto est ainsi née dans les cerveaux enfiévrés de petits génies de la Tech, persuadés que les innovations informatiques permettent de résoudre à peu près tous les problèmes du monde - même ceux de la vie et de la mort. A leurs débuts, ces monnaies informatiques sécurisées et décentralisées ont inspiré les mêmes doux rêves portés par la contre-culture cyberactiviste depuis les débuts d’Internet : créer de l’horizontalité et des systèmes collaboratifs en se libérant des pouvoirs d’Etats. Ôter à ces derniers l’un de leurs attributs majeur, la monnaie, c’était faciliter l’accès au jeu de l’économie globale pour les exclus du système bancaire classique et de ses commissions, notamment pour les habitants du Sud global.

La crypto, outil d’émancipation des damnés de la terre ? En réalité, l’utopie libertaire s’est révélée plus en phase avec l’idéologie libertarienne des secteurs les plus puissants de la Tech. Leur haine de l’Etat sous toutes ses formes, et leur mépris des règles démocratiques, les a conduits à concevoir des projets pharaoniques de cité-Etats privées où personne n’a jamais eu envie d’habiter - et, de fait, aucune d’entre elle n’a jamais vu le jour. Il était évidemment beaucoup plus simple, et moins cher, de lancer des monnaies privées informatiques. Avec des perpectives de retours sur investissement beaucoup plus rapides et plus sûres.

La crypto s’est alors révélée un formidable outil de spéculation qui ont permis à quelques-uns, comme toujours, de se faire beaucoup d’argent. Il y a eu, - et il y a encore - des gogos ou des petits malins voulant rester à la page pour tenter leur chance sur ce marché des crypto-monnaies qui s’apparente davantage à un jeu spéculatif sur des crypto-actifs.

Stephen Diehl, un ingénieur expert du sujet a expliqué de façon lumineuse la logique de ce nouveau marché : « Puisque le marché des cryptos est un système fermé avec une offre fixe finie de jetons, leur commerce est nécessairement un jeu à somme nulle. Les tokens ne générant aucun revenu externe, tout gain réalisé par un participant est nécessairement lié à la perte d’un autre participant. (…) Le prix associé à ces jetons augmente avec le battage médiatique, la publicité qui leur est faite par des influenceurs rémunérés et surtout le fait qu’un flux constant de nouveaux investisseurs croit dans la valeur du token et décide de l’acheter. Par conséquent, l’investissement dans ce système est inextricablement lié à une attente irrationnelle : celle que de plus en plus d’imbéciles continuent d’y croire. » On ne saurait mieux dire. Et, de fait, une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI) avait pointé qu’entre 2015 et 2022, 73 % à 81 % des particuliers dans le monde avaient perdu de l’argent sur leurs investissements en bitcoins, la plus célèbre des cryptos.

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Il y a quelques jours, la Bourse de Paris ouvrait sa place dédiée aux crypto-actifs, présentée comme l’avenir de la finance de marché. Avec le rêve d’une bourse qui ne ferme jamais, et d’un marché hyperliquide où les transactions seraient réalisées instantanément. Le rêve. Comme si on avait vraiment besoin d’un nouvel accélérateur pour une finance mondiale déjà soumise au rythme effréné du trading à haute fréquence…

Il faut dire que la tendance est désormais à l’intégration des cryptos dans le système financier et bancaire traditionnel. C’est ainsi que le Président Trump n’a pas hésité à lancer, en plus de sa propre crypto personnelle, un nouveau produit : les stablecoins, des cryptos privées adossées à de la dette publique américaine. « Ainsi la nouvelle stratégie américaine consiste-t-elle à déléguer à des acteurs privés la diffusion mondiale d’un quasi-dollar numérique (…) On assiste alors à une forme de « crypto-mercantilisme », dans laquelle les intérêts stratégiques de l’Etat sont servis par des instruments financiers privés, conçus pour circuler rapidement, contourner les régulations internationales, et renforcer l’attractivité mondiale du dollar. »

Les opérations de « légalisation » de cryptos ont connu deux précédents. En 2021, le président du Salvador, le fou de la gachette Nayib Bukele, annonce fièrement que le bitcoin devient une monnaie légale du pays, et lance le projet d’une citée futuriste « tax free », Bitcoin City, construite ex nihilo sur le flanc d’un volcan. Le projet pharaonique a (évidemment) fait long feu… Un an plus tard, c’est l’un des pays les plus pauvres du monde, la Centrafrique, qui cède aux sirènes du nouvel eldorado financier, en lançant ses propres cryptos adossées au bitcoin. Avec le projet attenant de créer une « crypto island », un paradis fiscal sur l’île de Mbongossoua avec son lot de clubs, de casinos et d’hôtels de luxe… Un an plus tard, l’île subit des crues dévastatrices, et le projet est abandonné.

Inutile de dire que les cryptos centrafricaines n’ont pas eu le succès escompté auprès de citoyens dont à peine un sur dix a un accès à Internet et à l’électricité, et dont moins de 40 % disposent d’un portable. En revanche, elles ont fait le bonheur d’investisseurs étrangers qui ont pu acheter des passeports et des titres de propriété de terres, de forêts, de ressources minières. Une opération destinée à soutenir les cours de la crypto centrafricaine qui a vite dévissé, mais qui a permis à l’organisation mercenaire russe Wagner de capter à son profit quelques pans de de la richesse du pays.

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Les grands promoteurs de l’économie de l’innovation et des « innovations de rupture » devraient sans doute se pencher sur le cas d’école de la crypto, une belle innovation qui ne sert, en réalité, à… rien. A rien, sinon à enrichir quelques-uns et à offrir aux réseaux criminels un chouette espace de jeu où se donnent libre cours la prédation et le blanchiment, l’escroquerie et la fraude fiscale, les kidnappings et les sordides tentatives d’extorsion, comme en ont témoigné quelques affaires d’enlèvement crapuleux sur le territoire français.

En d’autres temps, dans un livre qui a fait date, La violence de la monnaie, André Orléan et Michel Aglietta avaient élégamment défini la monnaie comme « le mode provisoire de pacification des relations violentes potentiellement fatales à l’ordre social ». Après tout, l’euro se voulait aussi le symbole et la concrétisation de l’espoir d’un continent européen durablement pacifié. Les cryptomonnaies, elles, sont venus démontrer que les choses pouvaient aller en sens inverse.

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Dans nos rêves le plus fous, la ministre du Numérique aurait pu annoncer, par exemple, le lancement d’une campagne pour prévenir les Français des risques que représentent les crypto-actifs pour leur épargne. Ou, mieux, de faire de la République un territoire « crypto free » en surtaxant ses plus-values. Ou plus radical encore, de décider la fin de la convertibilité des cryptos en euros.

Mais non.

Le gouvernement français et sa ministre du Numérique n’ont pas l’intention de gâcher la fête. Au contraire, ce sera happy hour, voire open bar toute l’année pour la « monnaie du futur ».

Que les cinglés de la Tech inventent des trucs comme les cryptos qui concrétisent leur rêves de sociopathes, on peut le concevoir : ils ont les moyens financiers de leurs utopies malfaisantes. Mais que le gouvernement français encourage cette nouvelle étape de la financiarisation du monde, cette fois dans une version interlope et crypto-mafieuse en dit long sur l’estime qu’il porte au bien commun et à la protection de ses citoyens.

Les élites néolibérales probusiness nous ont habitués à leur servilité, et on se souvient notamment qu’il ont été les premiers, pendant la crise des subprimes de 2008 à venir au secours des acteurs d’un système financier en faillite. Et à renflouer sans contrepartie ceux-là même qui l’avaient mis par terre. L’avenir dira si les élites de la République ont sciemment encouragé le développement d’un crypto-capitalisme dévastateur.

C’est-à-dire rien de moins qu’une opération de crime organisé.

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Notes

L’interview de la ministre du Numérique au salon « Tech for future » du 13 avril 2026 est disponible à cette adresse.

La Paris Blockchain Week a été racontée dans Le Monde.

La citation de Stephen Diehl est issue de l’excellent ouvrage de Nastasia Hadjadji, No Crypto. Comment Bitcoin a envoûté la planète, Divergences, Quimperlé, 2023, p. 87. Le livre propose une critique informée et complète du monde des cryptomonnaies.

A propos de l’ouverture d’une Bourse parisienne de la crypto, voir l’article publié orp le journal Le Monde.

Pour un tour d’horizon des dérives mafieuses de la crypto, voir cet article du magazine Alternatives économiques.

L’expérience salvadorienne est notamment racontée ici, celle menée en Centrafrique est détaillée là.

Le livre d’André Orléan et Michel Aglietta, La violence de la monnaie, a été publié aux Presses universitaires de France en 1982.

Merci à Pierre pour sa suggestion de mettre fin à la convertibilité des cryptos en euros.

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11.04.2026 à 09:49

Les écrivains, les salauds et les gogos

Hugues Jallon

Texte intégral (3632 mots)

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Frédéric Beigbeder est écrivain, chroniqueur à la télévision et à la radio, éditeur, scénariste, acteur, réalisateur et membres de plusieurs prix littéraires. Il est aussi chroniqueur au Figaro où il incarne sans doute la ligne punk déglinguée, conforme à son image d’écrivain jet-setter très à l’aise dans la République mondaine des lettres.

Le 29 mars dernier, il consacre son papier hebdomadaire à un album signé Floc’h et Fromental, un recueil de fausses unes dessinées du magazine Life, mettant en scène quelques « génies maudits » du XXe siècle. L’occasion pour lui de rappeler aux lecteurs bien-pensants du Figaro quelques vérités fortes sur notre « époque qui voudrait que les artistes soient des gens exemplaires, irréprochables et inclusifs, presque des saints ».

Il faut dire que Frédéric Beigbeder a gardé un mauvais souvenir de la promotion chahutée de son livre, Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé. Cet énième exercice d’auto-promotion était venu opportunément soutenir la cause à la mode de la droite à l’extrême droite : la lutte contre le wokisme et les excès de MeToo - « Vive les hommes ! », avait titré Le Figaro Magazine en consacrant sa une à l’auteur. Visiblement ému par l’annulation d’une rencontre dans une libraire, Frédéric Beigbeder n’avait pas trouvé mieux alors que d’aller chouiner au micro de Pascal Praud sur le plateau de Cnews.

Frédéric Beigbeder profite de la même chronique dans le Figaro pour professer que « l’art n’est pas une association caritative, mais une quête de beauté au fond des gouffres » et que « très souvent, et même presque toujours, les génies sont des salauds ou des monstres, des êtres aux vies dissolues, des narcisses qui ont tout saccagé sur leur passage ». Fort de ces quelques formules clichetoneuses, l’ancien fêtard et cocaïnomane repenti peut se présenter comme une victime d’une époque bien puritaine. Et il fallait au moins ça pour faire frissonner les lecteurs et lectrices du Figaro et achever de les convaincre que la rébellion, comme la liberté, ont changé de camp - la droite et l’extrême droite se retrouvent désormais pour dénoncer en choeur la tyrannie des normes, le totalitarisme des minorités et la dictature des bons sentiments.

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On ne sait pas si Frédéric Beigbeder se range parmi les « génies », mais il n’a pas hésité à revendiquer d’appartenir à la confrérie des « salauds ».

En 2013, il est l’initiative du « manifeste des 343 salauds » dans le mensuel Causeur. Elégamment titré « Touche pas à ma pute ! », les signataires - qui ne sont en réalité que 19 - défendent leur liberté de recourir aux services de prostituées qui ont le droit de « vendre librement leurs charmes - et même d’aimer ça ». Dans ce texte répugnant, ils proclament fièrement : « Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité ». La littérature n’avait rien demandé, et surtout pas de devenir un alibi pour cette croisade contre les « ligues de vertus » menée par une petite bande de pauvres types naviguant dans le tout-Paris médiatique : journalistes, avocats, acteurs, écrivains, parmi lesquels Pascal Bruckner, Philippe Caubère, Richard Malka, mais aussi le journaliste d’extrême droite Ivan Rioufol, le théoricien du « grand remplacement » Renaud Camus et le futur candidat à l’élection présidentielle Eric Zemmour. Quant au chroniqueur de Valeurs actuelles Gilles-William Goldnadel, il s’est empressé de rejoindre les signataires en dénonçant « les chaisières du féminisme gauchisant ».

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Qu’on se le dise, la vraie littérature, elle est comme ça, elle doit sentir le soufre. Son propre est de ne pas s’embarrasser d’aucune autre considérations qu’elle même, et elle n’est grande que lorsqu’elle bouscule les conventions sociales et arpente les « zones grises » de l’existence, très loin, le plus loin possible de la morale commune. Sa vocation est d’explorer sans interdit les tréfonds de l’âme humaine et de se frotter dangereusement à sa part maudite.

L’un des plus célèbres voyageurs de la « zone grise » est sans conteste Emmanuel Carrère qui n’a pas eu peur d’approcher de très près dans ses livres d’aussi sulfureux personnages que le meurtrier Jean-Claude Romand et l’écrivain ultra-nationaliste russe Edouard Limonov, cet homme sulfureux « qui se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement », affirme tranquillement l’écrivain.

Lors de la promotion de son livre sur Limonov, il déclare au détour d’un entretien dans Madame Figaro : « C’est vrai que ça m’a beaucoup troublé, ce désir de retracer la vie d’un fasciste. Attention, quand je dis fasciste, je parle d’un type qui a eu une existence libre, aventureuse, méprisante du danger et des conventions, pas le militant d’extrême droite ! » On laissera le lecteur juge de la pertinence de cette distinction… en rappelant que le goût anti-bourgeois du danger et de l’aventure, cet anticonformisme de pacotille, fut aussi l’un des grands lieux communs de la littérature fasciste - « Nous voulons chanter l’amour du danger », proclamait le Manifeste futuriste italien.

« Dans le fond, j’ai toujours été fasciné par ces figures de gens qui vivent au-dessus de la masse », ajoute Emmanuel Carrère. Un peu comme les écrivains finalement, serait-on tenté d’ajouter. Et il est vrai que tout devient alors assez simple avec ce genre de position : on peut se laisser aller à écrire ce qu’on veut, comme on veut, et surtout comme si l’époque - même la plus réactionnaire - n’existait pas. Bref à tracer sa route en ne se laissant pas encombrer par les contingences de l’Histoire.

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Emmanuel Carrère a consacré son dernier livre, Kolkhoze, à sa mère Hélène Carrère d’Encausse, historienne de l’URSS et ancienne grande cheftaine de l’Académie française. L’occasion, pour l’écrivain, de glisser quelques notations passablement désinvoltes à propos des fréquentations parisiennes sulfureuses de sa famille. C’est ainsi qu’on a droit à l’évocation d’Henri Poulain « si amusant » qui était aussi « une des pires crapules de Je suis partout », le fameux journal collaborationniste et antisémite français. Ou encore Robert Brasillach dont « on peut dire qu’il a payé pour les autres. Grande dignité dans son procès : comme s’il avait dessoûlé ».

Quant à Maurice Bardèche, son portrait par Emmanuel Carrère vaut la peine d’être cité en entier :

« Bardèche était une des vedettes de ce petit milieu. Il fumait la pipe, il avait l’air d’un professeur : c’était un professeur. Sa vie, marquée par la rencontre de Brasillach autant que celle de mon père par la rencontre de ma mère, a pris après la guerre un tour bizarre. Il écrivait dans Je suis partout, mais seulement des critiques de livres et de cinéma. Pendant l’Occupation, il s’est studieusement consacré à tirer un livre de son énorme thèse sur Balzac. En somme, il s’est tenu à carreau et, si on l’a arrêté à la Libération en qualité de beau-frère de Brasillach, on l’a aussitôt relâché parce qu’en dehors de cela on n’avait pas grand-chose à lui reprocher. Il aurait dû, sans demander son reste, revenir à ses études et, après son gros livre sur Balzac, en faire un encore plus gros sur Stendhal, mais non : après la guerre, il devient fasciste. Pur fasciste, fasciste intégral. On peut reprocher bien des choses à Maurice Bardèche mais pas l’opportunisme : parmi tant de résistants de la onzième heure, le type qui se découvre fasciste après la défaite du fascisme mérite une forme paradoxale de respect. »

« Respect » sera donc le dernier mot d’un paragraphe bien senti consacré à un militant antisémite notoire - il vaut mieux le préciser puisque Carrère n’en dit pas un mot. Et si on voulait remettre un peu les choses en place, on serait tenté de proposer une version corrigée et plus complète de ce portrait, en rappelant au passage quelques faits historiques :

« Bardèche était une des vedettes de ce petit milieu. Sa vie, marquée par la rencontre de Brasillach autant que celle de mon père par la rencontre de ma mère, a pris après la guerre un tour particulièrement répugnant. Avec son air de professeur, la pipe accrochée aux lèvres, Maurice Bardèche n’est pas un collaborationniste comme son beau-frère Robert Brasillach. Non, c’est un pétainiste bon teint favorable à une politique de collaboration antisémite - il accueille “sans indignation” les lois antijuives du régime de Vichy. Pendant l’Occupation, il fut assez malin pour ne pas écrire autre chose que des critiques de livres et de cinéma dans Je suis partout et finir son grand livre sur Balzac. Ce fut donc assez facile pour lui de passer à travers les gouttes de l’épuration qui se montra, dans l’ensemble, assez indulgente avec le milieu littéraire parisien. Il aurait pu continuer sa carrière d’universitaire mais il avait quand même été radié avec interdiction d’enseignement. Il aurait pu écrire un nouveau gros livre sur Stendhal, mais non, il participe à la reconstruction de l’international fasciste et antisémite de l’après-guerre, et écrit le livre fondateur du négationnisme. »

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Au fond, il n’est pas surprenant qu’un écrivain qui, comme bien d’autres, prend prétexte de parler des autres pour parler surtout de lui-même ne respecte qu’une seule valeur : la sincérité.

C’est aussi la sincérité qui fonde l’admiration éperdue d’Emmanuel Carrère pour le destin de l’un de ses pairs, Renaud Camus. Quelque peu déstabilisé par le choix du théoricien du « grand remplacement » de créer un micro-parti politique pour porter ses idées d’extrême droite, Emmanuel Carrère adresse une lettre publique émue à son « ami » en octobre 2011. Il se dit « mal à l’aise avec le « parti de l’In-nocence » mais ne renonce ne rien à son admiration pour l’écrivain reclus : « Le hasard fait qu’en ce moment je lis Nietzsche et que souvent, le lisant, je pense à toi. A ta sincérité, à ta liberté, à ton altitude. (…) A ton extraordinaire talent pour brûler tes vaisseaux, scier les branches sur lesquels tu es assis, t’éloigner toujours davantage. » Quelques lignes où se lit l’éternelle fascination de l’écrivain pour les destins de parias et autres grands brûlés de l’Histoire - y compris celle qui s’écrit sous ses yeux.

En 2016, Emmanuel Carrère accorde un entretien à la revue Charles, dans lequel il développe quelques laborieuses considérations sur son rapport à la politique. Où l’on apprend, entre autres, qu’il a voté en 2012 pour François Hollande, ou plus précisément qu’« en fait c’est mon surmoi de gauche qui a voté parce qu’au fond j’aimais mieux Sarkozy, qui est tout de même un personnage plus amusant et énergique qu’Hollande ». On apprend aussi qu’à ses yeux Michel Houellebecq « tient, sans aucun complexe, un discours de vérité ». « Il est un type qui vous dit : “J’ai réfléchi à la condition humaine, à la situation historique dans laquelle nous nous trouvons, et voilà ce qu’il y a lieu d’en penser.” Et la plupart du temps, à mon avis, il a raison. C’est ce qui le rend très impressionnant. »

Et quand il s’agit d’évoquer à nouveau Renaud Camus, la revue Charles a la délicatesse de ne pas lui rappeler la pétition qu’il avait signé avec quelques autres personnalités (dont Alain Finkielkraut, Frédéric Mitterrand et d’autres) venus à la rescousse de l’écrivain maudit dont le dernier livre comportait des passages ouvertement antisémites. Comme on sait de longue date avec Céline, en France, le génie littéraire pardonne à peu près toutes les saloperies. Et même, comme l’affirme avec force Frédéric Beigbeder, la saloperie est parfois même le signe du génie. Bref, les salauds sont magnifiques, et on pourra toujours compter sur les écrivains « au dessus de la masse » pour continuer à écrire leur hauts faits.

Aux yeux d’Emmanuel Carrère, Renaud Camus, c’est avant tout un « destin » : « Il y a une logique étrange, paradoxale, dans ce destin, mais c’est vraiment un destin. Quelquefois, je pense qu’il y aurait un livre extraordinaire à écrire sur le destin de Renaud Camus : moins rock and roll, moins roman d’aventures mais, en version française, pas si éloigné de Limonov. » Faire de la référence la plus inspirante de l’extrême droite française contemporaine le héros d’un roman « extraordinaire », quelle bonne idée, en effet. On pourrait même suggérer à Emmanuel Carrère de s’y mettre dès maintenant, et de prévoir une sortie à la veille des élections présidentielles de 2027. Ce serait une façon singulièrement forte de faire acte de littérature dans l’époque que nous traversons.

Que des écrivains se vivent comme une petite aristocratie de parias autocentrés qui se racontent l’histoire qu’ils vivent dangereusement en écrivant sur ceux qui vivent tout aussi dangereusement, c’est leur affaire. On pourrait cependant suggérer à quelques-uns de ses représentants les plus éminents de s’abstenir de quelques mauvaises idées et initiatives. Et d’éviter d’apporter leur contribution à la confusion générale d’une époque qui réclame un peu plus chaque jour de clarté.

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Dans l’entretien avec la revue Charles, Emmanuel Carrère sait se montrer désarmant : « Quand par hasard j’ai une opinion, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’on peut avoir l’opinion inverse. C’est pour cela que, depuis maintenant un certain nombre d’années, j’écris à la première personne. » On pourrait facilement se moquer de cette position de l’écrivain, qui réalise l’exploit de faire de sa propre inconsistance le fondement d’un art d’écrire. Mais on comprend surtout pourquoi c’est à un écrivain comme Emmanuel Carrère et non pas à Edouard Louis, à Annie Ernaux ou à Chloé Delaume (qui n’auraient sans doute jamais accepté) que l’on propose d’accompagner le Président Macron pour en tirer un reportage littéraire pour Le Nouvel Observateur sur les coulisses du G7 d’Atlanta en juin 2025.

En guise de reportage, le lecteur de l’hebdomadaire découvre ce que la littérature de cour et de courtisan peut produire de mieux dans notre pays, qui en a une longue tradition. Il a droit à la déception de l’écrivain « embedded dans la délégation française » qu’on n’autorise pas à monter dans l’hélicoptère du « PR » - il adopte sans hésiter l’usage en vigueur au sein du staff du Président de la République. Mais, comme il le précise, « la détestation de Macron est en France un sport national – que personnellement je ne pratique pas ». Le sens de l’observation étant une qualité première de l’écrivain, le lecteur a donc droit au portrait du « PR », « moulé dans un tee-shirt noir – sa tenue dans l’avion –, qui montre d’assez impressionnants biceps », sa « voix tour à tour vibrante et enjôleuse ». Il est « arrogant, autocentré et ne s’intéresse à personne, en surface en tout cas (ce qui, à mon avis, ne veut pas dire en faux), il se montre toujours aussi attentif, toujours aussi présent à son interlocuteur, quel qu’il soit, et toujours le singularisant », etc., etc.

De la lecture divertissante de ce « reportage », on ne retient que le récit d’un grand gamin tout excité de se retrouver dans les coulisses du pouvoir, et d’approcher au plus près les plus grands de ce monde, leurs conseillers et autres sherpas dont l’écrivain se plaît à tirer les portraits hauts en couleur. Un grand gamin tout content aussi de discuter avec le « PR » de « Giuliano », comme l’appelle Emmanuel Macron, et du casting de l’adaptation cinématographique en cours du Mage du Kremlin, le roman de Giuliano da Empoli (on en a parlé ici). Entre écrivains-courtisans des princes, on se retrouve bien vite entre soi dans le même bocal.

Le lecteur du Nouvel Obs se souviendra tout de même du curieux portrait qu’Emmanuel Carrère brosse en quelques lignes de la Présidente du conseil italien, Georgia Meloni : « Je sais que Meloni est considérée comme d’extrême droite et qu’il ne faut pas dire du bien d’elle, disons seulement que cette petite femme blonde détonnait au G7 par une sorte de rudesse enjouée et un dress code sans concession à la grisaille : au milieu des tailleurs stricts, sa robe bleu ciel, très légère, avait presque l’air d’une robe de plage ». Autrement formulé, avec moins de talent : je ne sais pas trop si Georgia Meloni est d’extrême droite, et à vrai dire je m’en fous un peu, je n’ai pas d’avis, je suis un écrivain, et quand ça sent le soufre, que voulez-vous, ça m’attire. Oui, je sais, il ne faut pas dire du bien de cette dirigeante d’extrême droite, mais moi, je la trouve assez sexy dans sa petite robe bleu ciel, elle ne doit pas être la pire des femmes, si ?

C’est ainsi, avec ce genre de phrases, que sans le savoir, on peut écrire un (auto)portrait de l’écrivain en parfait gogo.

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Notes

La chronique littéraire de Frédéric Beigbeder est disponible ici.

Sur le « manifeste des 343 salauds », voir l’article du Monde. La contribution au « débat » de G.-W. Goldnadel est disponible ici.

Renaud Camus a reproduit sur son site la « Lettre à Renaud Camus contre le parti de l’In-nocence » d’Emmanuel Carrère.

Johan Faerber a proposé une lecture sans pincette de Kolkhoze dans Collatéral.

L’entretien d’Emmanuel Carrère avec la revue Charles est disponible à cette adresse.

L’entretien donné par Emmanuel Carrère à Madame Figaro est accessible ici.

Pour une synthèse éclairante sur la trajectoire de Maurice Bardèche voir le texte d’Anne Simonin, « On peut guérir de ses blessures », paru dans le livre Mémoires occupées (sous la direction de Marc Dambre) aux Presses Sorbonne Nouvelle, 2013.

Le reportage d’Emmanuel Carrère du le G7 est paru dans Le Nouvel Obs, le 23 juillet 2025.

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