02.11.2026 à 18:41
Nicolas Celnik
Alors qu’on compte en France 80 projets de data centers qui consommeraient l’équivalent de 18 réacteurs nucléaires, une coalition de citoyen·nes s’organise en Seine-et-Marne contre l’un des plus gros complexes de data centers d’Europe. Partie des États-Unis, la vague de contestation mobilise bien au-delà des collectifs écolos. Enquête sur une colère qui grandit.
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Ce dernier samedi d’août, l’espace Saint-Jean, au cœur de Melun, déborde. L’affluence est rare, pour la ville préfecture de Seine-et-Marne, et le sujet aride : trois heures de débat autour d’un projet de data center qui doit voir le jour à quelques dizaines de kilomètres de là, dans le village de Fouju. C’est dans ce petit bourg de 660 habitant·es que va émerger, à partir de 2028, l’un des plus gros complexes de data centers d’Europe. Le projet Campus IA, qui représente entre 30 et 50 milliards d’euros d’investissement, consommerait à lui seul plus de 1,4 gigawatt d’électricité, à peu près ce que produit un réacteur de centrale nucléaire. Ce jour-là, le collectif citoyen Stop Campus IA dresse un constat sévère de la situation : le préfet de Seine-et-Marne s’est empressé de délivrer l’autorisation au porteur de projet à la fin de l’été, après une enquête publique que les opposant·es estiment bâclée. D’après le décompte du collectif, 93,1 % des contributions à l’enquête affichent nettement une opposition au data center.
Qu’importe : le Campus IA bénéficie d’un soutien actif du gouvernement, qui en a fait le porte-étendard de sa politique visant à faire de la France une « data center nation ». Un investissement au nom de la « souveraineté technologique », bien que les financements du projet soient majoritairement portés par le fonds d’investissement émirati MGX, l’américain Nvidia, et, plus marginalement, par BPI France et la licorne française Mistral AI.
Fouju fait partie des zones que le gouvernement a identifié pour l’accueil des centres de données : non loin d’une bretelle d’autoroute et d’une zone logistique, à proximité d’une ligne à très haute tension, et attenants à un terrain qui accueillera bientôt une prison, les 90 hectares désignés présentent les infrastructures pour accueillir un centre de données « hyperscale ». En creux, Fouju raconte un phénomène qui prend de l’ampleur depuis plusieurs mois : les data centers sont au cœur d’une vague mondiale de contestation qui cible, d’un même geste, le déploiement de l’intelligence artificielle générative (IAG). Comme le rappelait Le Monde Diplomatique récemment, « tout le monde déteste l’IA »1.
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C’est aux États-Unis que l’opposition aux centres de données a acquis le plus de visibilité. Les centres de données dits « hyperscale », pour souligner leur dimension colossale, ont commencé à y proliférer quelques années avant la vague qui touche aujourd’hui l’Europe. La banque américaine Goldman Sachs Research estime que les plus grands fournisseurs d’IA vont engager près de 755 milliards de dollars en investissements de capital en 2026, et 920 milliards en 2027, dont une majeure partie dans les centres de données. Le sujet est devenu un enjeu électoral2 pour les élections de mi-mandat de novembre, démocrates comme républicains sommés de se prononcer sur une proposition initialement portée par le sénateur socialiste du Vermont, Bernie Sanders : un moratoire3 sur le déploiement des data centers et le développement de l’IA. D’après une enquête d’opinion réalisée par la société Gallup4, plus de 71 % des américains sont opposés à la construction des centres de données. Début septembre, plus de 500 organisations citoyennes, à travers 47 États, avaient rejoint un mouvement national baptisé Stop Data Centers Coalition5. Et cette première passe d’armes a déjà eu un impact significatif : Data Center Watch6 recense 75 projets dont le développement a été bloqué ou retardé entre janvier et mars 2026, représentant près de 130 milliards de dollars. Cette vague de critiques a conduit l’influent magazine américain Time à afficher en Une7 les protagonistes d’un « AI backlash » (« retour de bâton contre l’IA »), quand le titre de référence du monde des affaires, The Economist, annonce en première page que ce « AI backlash ne fait que commencer »8. En Europe, des coalitions continentales commencent aussi à émerger : les 6 et 7 novembre, des actions réunies sous la bannière Stop Dirty Data Centers9 sont coordonnées de l’Irlande à l’Allemagne, en passant par les Pays-Bas, la Pologne, l’Espagne ou la France.
Les 6 et 7 novembre, des actions réunies sous la bannière Stop Dirty Data Centers sont coordonnées de l’Irlande à l’Allemagne, en passant par les Pays-Bas, la Pologne, l’Espagne ou la France.
Ces différentes mobilisations sont portées par une dynamique commune : celle d’agréger un front large de revendications, d’organisations et d’individus, aux revendications variées. Consommation d’eau ou d’électricité, artificialisation des sols, extractivisme, nuisance sonore, opacité et faible création d’emplois au regard des milliards déboursé : les motifs de critique sont nombreux. À Fouju, le front qui s’est monté contre le Campus IA mélange résident·es de la ville voisine de Melun, membres de France Nature Environnement, sympathisant·es du parti Les Écologistes ou du Nouveau Parti Anticapitaliste, mais aussi des Soulèvements de la Terre ou de la Confédération paysanne. On retrouve en plusieurs endroits des coalitions formées dans le sillage des précédentes luttes contre des infrastructures industrielles, comme les mégabassines. À Valence (Drôme), le collectif citoyen opposé au data center de Rovaltain a été secondé par les Soulèvements de la Terre et la Confédération paysanne, par des associations environnementales plus institutionnelles comme Les Amis de la Terre, ou encore par l’Atelier paysan, une coopérative qui remet en question le machinisme agricole.

« Nous avons rejoint cette opposition parce que nous menons une lutte contre le déploiement généralisé de l’IA à tous les niveaux de nos vies professionnelles et personnelles, explique Thomas Borrel, directeur de Communs paysans, l’association qui porte les actions de l’Atelier paysan. On voit bien qu’en s’opposant à des projets destructeurs comme les mégabassines ou l’A69, les Soulèvements de la Terre ont contribué à faire émerger des questions de société : la dénonciation des data centers permet de créer les conditions de ce débat », poursuit-il. Les centres de données cristallisent les mécontentements, selon Thomas Borrel, parce qu’ils constituent un « point d’ancrage matériel » pour questionner le déploiement généralisé des technologies. Ces mastodontes de tôle, visibles et bruyants, ont été décidés par des porteurs de projets, acceptés par les maires, font des gagnants et des perdants facilement identifiables : ce sont donc des vecteurs d’engagement bien plus tangibles que des métriques abstraites comme les parties par million (PPM) qui renseignent sur l’évolution du climat. Charge aux mouvements qui développent une critique systémique de la technique de dépasser le « syndrome Not In My Backyard (NIMBY) », qui consiste à refuser le projet à côté de chez soi sans se soucier des constructions ailleurs, et d’en faire des « engrenages dans lesquels on peut mettre un grain de sable », observe encore Thomas Borrel.
Une enquête ethnographique conduite en Pennsylvanie par la Data Society10 souligne que les data centers sont vus comme le « talon d’Achille d’entreprises du numérique qui semblaient intouchables ». Elle observe aussi que « la lutte contre les data centers dépasse la lutte contre l’IA », et qu’elle cristallise un sentiment de déclassement plus général. De fait, puisque les centres de données « hyperscale » ont besoin de vastes espaces et d’accès aux ressources, beaucoup d’entre eux s’implantent dans des territoires relégués, comme le rappelle l’exemple de Fouju. Les promoteurs l’ont d’ailleurs bien compris, axant souvent leur discours sur les opportunités qu’offrent ces infrastructures pour des territoires « en déclin ». « En plus de de la dénonciation des impacts environnementaux et sociaux, les centres de données mobilisent aussi parce qu’ils constituent un lieu physique, tangible, depuis lequel résister aux conséquences du déferlement de l’IA », observe Michelle Thorne, directrice de la stratégie à la Green Web Foundation, qui participe à l’organisation des jours d’action Stop Dirty Data Centers.
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Dans l’hexagone, on retrouve parmi les opposant·es aux data centers bon nombre de collectifs qui prennent leur racine dans des précédentes mobilisations contre le numérique que nous avions identifiées pour une précédente enquête. Nous avions rencontré Sandrine Larizza, conseillère Pôle Emploi en région lyonnaise, en 2019 : elle organisait alors une marche contre la 5G et les compteurs communicants Linky. Elle est aujourd’hui engagée dans le collectif Désescalade Numérique Lyon, avec lequel elle milite contre le projet de data center à Rovaltain, en même temps qu’elle porte une voix critique au sein de l’organisme public. « L’opposition au déploiement de l’intelligence artificielle générative au travail, et l’opposition à Linky, la 5G, puis aux data centers, ce sont deux moments historiques et parallèles », observe-t-elle. Puisque les infrastructures matérielles permettent le déploiement des algorithmes qu’elle combat par ailleurs, Sandrine Larizza estime qu’elles participent d’une « même logique : celle de remplacer l’humain par la machine ».
La conseillère France Travail avait commencé à s’engager vers 2016, alors qu’Enedis déployait à marche forcée des compteurs Linky, suscitant des interrogations chez des personnes qui ne s’étaient jamais spécialement intéressées à la technologie. Plus de mille collectifs opposés à Linky naissent à travers la France, qui intégreront quelques années plus tard la 5G comme autre objet de contestation. En suivant ces mouvements, nous avions observé que nombre de citoyen·nes éloigné·es des questions techniques s’engagent le jour où un dispositif technique est imposé dans leur vie quotidienne. Le journaliste Nicolas Bérard décrivait Linky et la 5G comme des « usines à militants ». Actualisant cette analyse, nous pourrions aujourd’hui présenter les centres de données hyperscale comme des « gigafactories à militants ».
Le journaliste Nicolas Bérard décrivait Linky et la 5G comme des « usines à militants ». Actualisant cette analyse, nous pourrions aujourd’hui présenter les centres de données hyperscale comme des « gigafactories à militants ».
S’ils sont aussi ciblés par des militant·es « technocritiques », c’est parce que les data centers sont construits pour les besoins d’une IA dont l’utilité sociale est largement remise en question. En 2016, Sandrine Larizza observait le déploiement des premiers algorithmes au sein de France Travail (alors Pôle Emploi), pour automatiser le calcul des droits des usagers. Dès 2023, Pôle Emploi expérimente ChatGPT, avant de le généraliser à ses agents11 en 2024 : depuis, des conversations entre agents et usager·es sont écoutées et synthétisées par une IA, et les échanges passent par le filtre d’un modèle conversationnel, qui soumet à l’agent de France Travail une proposition de texte que celui-ci doit valider ou amender. Dans le même temps, l’institution prévoit de supprimer 3 700 postes grâce à ces gains d’efficience : « à ce moment-là, on se rend compte que tout cela n’a rien de moderne, et qu’il s’agit simplement d’une forme de taylorisme, de l’industrialisation d’activités de service dans les services publics », pointe Sandrine Larizza.
Le sociologue Juan Sebastian Carbonell dresse un constat similaire, dans Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle (Amsterdam, 2025) : l’IA participe à découper les activités en une série de tâches peu qualifiées (ici, valider ou refuser les droits calculés pour un usager, puis valider le contenu d’un “échange” avec lui). Les travailleur·ses, transformés en « ouvriers partiels » qui ne maîtrisent qu’une portion du processus de production, sont moins précieux que des artisan·es possédant une vue d’ensemble, et peuvent donc être plus facilement remplacés par les directions. Cette prolétarisation, qui avait touché les ouvrier·es avec les premières machines industrielles, affecte à présent les cols blancs. Cet effet du déploiement des IAG sur le travail a poussé les syndicats à s’emparer de la question, après des décennies d’ambivalence vis-à-vis de la technologie – une partie de la gauche continuant d’espérer qu’un meilleur contrôle de l’appareil productif permettrait d’améliorer les conditions des travailleur·ses. La branche syndicale Solidaires de la Direction générale des finances publiques a interrogé12 4 199 agents : 88 % d’entre eux trouvent leur travail moins utile avec l’IA, 90 % voient moins de sens à leur activité, 85 % estiment que l’IA ne permet pas de se libérer des tâches fastidieuses, et 47 % déplorent une perte d’autonomie. Linda Sehili, secrétaire nationale de Solidaires Finance Publique, qui a participé à mener l’enquête, rappelle que le syndicat revendique une « position technocritique » – une manière, notamment, de faire entendre ses griefs auprès de l’administration sans être taxée de « technophobes ». Faisant le lien entre logiciels et infrastructures, Linda Sehili est aussi intervenue lors de la réunion citoyenne à Fouju pour rappeler la dimension extractiviste des data centers. La CGT, elle, appelle à la création d’un droit de veto « sur la stratégie de l’employeur en matière d’IA »13.

Le Social Change Lab, un centre d’analyse des mouvements sociaux, a mené une étude14 pour comprendre laquelle des critiques portées à l’intelligence artificielle générative était la plus mobilisatrice. Sur les onze arguments testés, ce sont les impacts environnementaux de l’IA qui apparaissent les plus déterminants, devant la perte d’emplois ou la surveillance de masse. Autre élément notable : l’émotion la plus corrélée à l’action n’est pas la peur, mais la colère. Consommation d’énergie, d’eau, de terres agricoles, émissions de PFAS, relance d’infrastructures énergétiques comme la centrale nucléaire américaine de Three Miles Island, fermée et de triste réputation depuis son accident, ou de centrales d’énergie fossile : à l’inverse des applications logicielles d’IA, longtemps invisibilisées, les data centers « externalisent leurs impacts sur les citoyens », observe le Social Change Lab.
Le centre dégage de cette étude trois lignes stratégiques pour organiser un mouvement social. D’abord, « découvrir ce qu’ils ne vous ont pas dit » : la plupart de ces infrastructures avancent à visage couvert, et identifier que le porteur de projet, le prix du foncier, ou la consommation d’énergie ne correspondent pas aux annonces initiales, sont autant de manières de montrer qu’il y a anguille sous roche. Ensuite, « construire la coalition la plus large possible », comme dans les cas de Fouju ou de Rovaltain. Enfin, et surtout, « comprendre à quoi ressemble la victoire » : pour ne pas se limiter à une opposition de principe, le Social Change Lab recommande de faire porter la discussion sur les investissements qui pourraient répondre aux besoins collectifs si des millions n’étaient pas dépensés pour construire un centre de données. Dans le New Jersey, les responsables politiques, face à la mobilisation citoyenne, ont ainsi abandonné15 un projet de data center pour aménager un jardin public à la place. Ces trois lignes de force pourraient être complétées par le triptyque proposé par l’Atelier paysan dans Reprendre la terre aux machines (Seuil, 2021) : éducation populaire, exploration d’alternatives techniques, et rapport de force, doivent être tenues ensemble pour maintenir un élan porteur.
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Les contestations qui naissent à travers la France sauront-elles se fédérer pour peser au niveau national, dans le contexte de l’élection présidentielle ? Du côté des partis politiques de gauche engagés dans l’élection, les positions divergent, mais aucune organisation ne s’est placée en opposition frontale au développement des data centers hyperscale. Raphaël Glucksmann, vainqueur de la primaire socialiste avec son parti Place Publique, mise sur un « soutien intensif » à l’IA, dont il veut faire un « levier de transformation des Services Publics » (sic). Les Écologistes ont une position plus élaborée, qu’ils développent dans un « carnet de doctrine numérique »16 publié à la fin de l’été, qui réclame « moins de gigantisme » et plus de « sobriété » ; leur candidate, Marine Tondelier, s’est opposée à plusieurs projets de data centers, pour lesquels elle demande un débat national, sans pour autant s’opposer par ailleurs au déploiement de l’intelligence artificielle.
Du côté des partis politiques de gauche engagés dans l’élection, les positions divergent, mais aucune organisation ne s’est placée en opposition frontale au développement des data centers hyperscale.
La France Insoumise, au travers de Jean-Luc Mélenchon, table de son côté plus sur une régulation favorisant l’intérêt économique de la France, en demandant un moratoire17 sur les data centers financés par des acteurs étrangers, et conserve une attitude réformiste18 voire enthousiaste sur l’IA, misant plutôt sur le fait de « reprendre le contrôle plutôt que de limiter ses usages ». Malgré un engagement de certain·es député·es LFI contre des projets de data centers, comme celui de Fouju, la ligne des Insoumis reste ancrée dans une croyance dans une forme de progressisme technologique, et révèle un espoir d’utiliser les avancées technologiques pour renforcer le contrat social – un rêve auquel nombre de militant·es ont tourné le dos.

Image d’ouverture : modélisation officielle d’un des bâtiments de Campus IA prévu à Fouju, en Seine et Marne.

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29.10.2026 à 11:06
Sam Allier · Théo Lapière-Bourrély
Face au déferlement technologique, les analyses se multiplient pour comprendre la nature de ces pouvoirs. Répondant à celle du sociologue Irénée Régnauld, qui développe dans “La sommation technologique” une “critique interne à la technocritique”, deux historiens reviennent aux bases de ce courant de pensée et remettent la matérialité des technologies au centre du débat.
L’article Qu’est-ce que la technocritique ? est apparu en premier sur Terrestres.

À propos du livre d’Irénée Régnauld, La sommation technologique au temps des catastrophes, La Fabrique, 2026.
« De même que la plupart des formes d’anti-capitalisme ne sont que des formes d’“altercapitalisme”, ces propositions d’un usage non capitaliste des technologies constituent une forme d’“altertechnologie”. On y prône un usage “autogéré” des technologies qui dépendent des mêmes infrastructures, conservent leur complexité extrême et contribue à la virtualisation et l’artificialisation de la vie. »
Anselm Jappe, Écologie ou économie, il faut choisir, Paris, L’Échappée, 2025, p. 166
« Comme on dit : Esika okoma te, mapata ekweya. “Là où tu n’es pas arrivé, les nuages sont tombés”. Proverbe signifiant qu’on se fait des illusions sur ce qu’on voit de loin. On pense que, là-bas, le ciel touche la terre. »
Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Arles, Actes Sud, 2014
En 1975, dans la préface d’un ouvrage d’Ivan Illich qu’il a traduit et édité en France, l’ingénieur Jean-Pierre Dupuy forge le néologisme « technocritique » pour désigner celles et ceux qui « [reconnaissent] que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre à ceux qui s’imaginent en être les maîtres1 ». Ainsi, la technocritique désigne aujourd’hui cette tradition critique, intellectuelle et militante, qui problématise les « tendances inhérentes à la technologie » indépendamment de leurs usages, cosmologies et orientations politiques2. En clair : la technique est politique, elle porte en elle des configurations sociales et politiques particulières.
D’autres affirment au contraire que la « technique est neutre, qu’elle fera le bien ou le mal selon les intentions de ceux qui la gèrent »3 : privée et capitaliste, elle détournerait à son profit la science et l’inventivité technique ; publique, elle servirait le bien commun. Parfois, celleux-là se réclament également de la technocritique parce qu’ils critiquent ses mauvais usages (surveillance, répression, militaire…). Si l’analyse est radicalement différente, un constat est partagé : la fuite en avant technologique est toujours la réponse du capital4. Ainsi, face aux catastrophes politiques (montée des fascismes), environnementales (extractivisme, réchauffement climatique, annihilation du vivant) et sociales (inégalités croissantes, surveillance, militarisation) en cours, la « numérisation de tout, quoi qu’il en coûte »5 est une « sommation technologique » lancée par les grandes puissances (États, entreprises de la tech).
C’est là-dessus que s’ouvre le livre d’Irénée Régnauld. Après quelques années en tant que chef de produit (Orange), il devient consultant (Cepheïd Consulting, Viatys conseil) et cofonde l’association « technocritique » Le mouton numérique en 20176. En janvier 2025, Régnauld commence une thèse de sociologie : « Penser et appliquer l’intelligence artificielle “éthique” innovation et réflexivité sous la contrainte du marché dans le monde du conseil »7. L’objectif du livre est d’opposer à la perspective d’un « “technofascisme” à la française » (chap. 1), celle d’une « maîtrise démocratique de la conception technologique » (chap. 3). Pour y arriver, Régnauld entend tracer une troisième voie dans la technocritique (chap. 2) entre « un refus total souvent impuissant » (les anti-industriels, les « naturiens », etc.) et « un accompagnement résigné » (accélérationnisme, moratoire, etc.) (p. 12).
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L’ouvrage procède donc en trois temps. D’abord, l’auteur s’inscrit dans l’abondante littérature récente sur le « technofascisme »8 états-unien, en se penchant cette fois sur la France. Il décrit « l’alignement des droites françaises avec le secteur numérique, au service d’un régime de contrôle et de surveillance des conduites » (p. 21) en listant d’abord divers glissements sécuritaires (lois, financements, déclarations…) sous les présidences Sarkozy, Hollande et Macron. Il discute la notion de « technofascisme », critiquant notamment son « déterminisme technique forcené » pour souligner judicieusement que « le technofascisme est un fascisme tout court et que tout fascisme, par définition, travaille avec les outils de son temps » (p. 31). Le chapitre se poursuit sur la présentation des « trajectoires de quelques individus et instituts » (p. 21), comme l’urologue et entrepreneur transhumaniste Laurent Alexandre9 et le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Il donne ensuite à voir les discours de « souveraineté numérique » du Rassemblement National, avant de nous présenter Arthur Mensch, fondateur de notre champion national Mistral AI (et dont on apprend notamment qu’il est le neveu de Laurent Alexandre !). Ce chapitre est le plus intéressant, car la revue de presse présente successivement un certain nombre de discours et de figures symptomatiques (voire caricaturales, et pour la plupart déjà très médiatisées) de la saisie droitière des technologies à des fins autoritaires.
Face à cette tendance fascisante, Régnauld déplore « que s’affirment des positions de rejet de la sphère numérique dans son ensemble » (p. 84) et se propose d’« assume[r] donc ici ce que la situation commande : une critique interne à la technocritique » (p. 17). Pour lui, toute une technocritique, dont l’objectif serait de « tout jeter » ou de « revenir en arrière », se rend coupable d’un « idéalisme radical duquel résulte une forme d’impolitique de la technique » (p. 86)10. Son deuxième chapitre dresse donc un panorama de positionnements présentés d’emblée comme « anti-modernistes » et « réactionnaires, en tout cas incompatibles avec des idéaux d’émancipation » (p. 86). Les deux cas les plus développés portent sur des groupes militants marginalisés : Anti-Tech Résistance (ATR) et Pièces et Main d’Œuvre (PMO). L’analyse proposée ne repose pas sur une enquête, mais sur des citations de sites Internet et d’articles de presse11. Elle consiste surtout en une synthèse de plusieurs textes militants critiques qui ont été adressés à ces deux groupes ces dernières années. Cette méthode conduit à se focaliser sur certains traits polémiques et déjà bien documentés lors de ces controverses : la communication antagonique et l’organisation hiérarchique d’ATR, la « posture crispée » (p. 102) sur le genre et la transidentité de PMO. Régnauld ne va jamais au-delà de ces points pour proposer une analyse des arguments technocritiques de ces deux groupes, mais s’en sert pour les disqualifier. Par exemple, l’idée qu’il est « par principe impossible de se réapproprier les technologies par leur socialisation » est aussitôt écartée car, relayée par ATR, elle ne peut être qu’« une manière d’évacuer le marxisme, et donc la gauche » (p. 93).
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Si Régnauld consacre une dizaine de pages à chacun de ces groupes, le reste du chapitre est plus expéditif : Jacques Ellul a droit à deux pages et demie. Après avoir reconnu en quelques mots que « le penseur a eu du nez » sur « l’auto-engendrement de la technique » et la « fuite en avant » (p. 111), l’auteur préfère insister sur des extraits accessoires de son œuvre, avant de concéder que son argumentaire relève du « cherry picking »12. Ce procédé de disqualification sommaire est récurrent dans ce deuxième chapitre : de la même manière que Jacques Ellul cède à toutes les paniques morales réactionnaires (p. 112), Renaud Garcia essentialise l’humain au même titre que le régime de Vichy (p. 107), Günther Anders signe le mot d’ordre de La Manif pour tous (p. 110) et Hannah Arendt est ramenée à l’« immense » influence du nazi Heidegger (p. 113). Mais, bien sûr, « nous n’en déduirons évidemment pas qu’ils étaient tous nazis » (p. 113)13… Une telle présentation permet à l’auteur de conclure que « les critiques qui appellent au “grand débranchement” ne proposent ni cap ni méthode crédible » (p. 122) et constituent l’un des obstacles principaux à une saisie à la fois pragmatique et (apparemment) radicale des enjeux présents : une « critique émancipatrice des technologies » pour s’orienter vers une « démocratie technique » (p. 139), objet du troisième chapitre.

Dans cette dernière partie, Régnauld se livre à un exercice d’anticipation politique qui part de deux postulats. Premièrement, l’auteur affirme qu’une « critique “émancipatrice” » permettrait à la gauche de tracer « la voie d’une transformation critique et maîtrisée du développement technologique » (p. 141). Deuxièmement, il part du principe qu’il est possible et souhaitable que ce développement technologique soit l’objet d’une « délibération collective », mieux connue sous le nom de démocratie technique. Toute futurologie procède en fixant des invariants : c’est-à-dire des caractéristiques qui ne varient pas entre la société du présent et la société projetée (par ex. croissance démographique, niveau de revenu, législation, etc.). Ici, l’invariant principal (non explicite) est la technologie, et la variable est la méthode de délibération des trajectoires technologiques. La démonstration de cette partie repose sur des exemples théoriques, des représentations imaginées : toujours pas d’enquête, d’exemples concrets ni de quantification. Le résultat de son discours sur le futur est triple14. Idéologique d’abord : il justifie a posteriori des trajectoires techniques déjà engagées. Il n’est jamais question d’interroger la pertinence d’une technologie en soi mais plutôt de chercher à contrer le « “code technique” du capitalisme » (p. 145) en cherchant « comment les luttes démocratiques pourraient traduire des perspectives sociales en codes techniques qui organiseraient ces systèmes » (p. 161). Téléologique ensuite : il participe à faire de la technologie contemporaine et future une condition d’émancipation. Technique : il souhaite « dégager des méthodes permettant [de] choisir et [d’]organiser la conception » (p. 139) des technologies. Méthodes qui ne sont jamais précisés dans l’ouvrage au-delà d’un vague appel à la démocratie technique. Enfin, comme tout discours sur le futur, il est politique. Régnauld assume une position entre « chercheur » et « essayiste » (p. 17), ce qui lui permet, sous couvert de pragmatisme et d’expertise universitaire, de participer au débat public sur la question du numérique, souhaitant œuvrer à « un avenir commun » (p. 18, derniers mots de l’introduction).
Régnauld s’inscrit pleinement dans la continuité des travaux du philosophe Andrew Feenberg, qu’il s’étonne de voir « étrangement peu lu dans les milieux technocritiques » (p. 143). La chose n’est pas si étonnante puisque pour Feenberg, la technologie est conditionnée « par son rapport à l’environnement social et non par une propriété intrinsèque15 ». En cela, il considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée » (on y reviendra). C’est ce que relevait déjà François Jarrige en 2014, expliquant que la position de Feenberg était « une position prudente, qui fait de l’informatique un outil neutre dont il reviendrait aux acteurs de définir les usages » mais qui « oublie que nous n’avons déjà plus le choix : la nouvelle technologie façonne largement le champ des possibles en recomposant la société et en modelant ses imaginaires16 ».
Régnauld considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée ».
En outre, l’auteur de La sommation adopte (sans le préciser) une définition minimaliste de la technologie, ici réduite au numérique, et de la technocritique comme critique du numérique17. Il se focalise sur quelques innovations (intelligence artificielle, aérospatial) et quelques acteurs (les « technofascistes ») ce qui l’amène à occulter les technologies du quotidien (automobile, engrais, béton, plastique, etc.) ou la maintenance des infrastructures qui pèsent beaucoup plus lourd en matière et en énergie18. Et si Régnauld critique – à raison – les futurologies apocalyptiques des patrons de la tech19, ce n’est pas pour mieux penser la technologie au présent, mais pour y substituer une futurologie de la réappropriation, c’est-à-dire spéculer sur ce que pourrait être une démocratie technique.
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Ce livre illustre donc une manière d’appréhender la technologie que l’on pourrait qualifier d’idéaliste. D’un point de vue méthodologique, cette position repose essentiellement sur des concepts philosophiques autour d’appropriations, usages (et contre-usages) en bout de chaîne, plutôt que sur l’auscultation matérialiste des procédés de fabrication, distribution, alimentation et maintenance des technologies sur lesquelles reposent aujourd’hui la société industrielle. Le principal problème de La sommation est que le livre crée de la confusion là où il prétend clarifier, brouille les lignes technocritiques et stigmatise toute une tradition critique sans démonstration rigoureuse. Il le fait avec une méconnaissance manifeste, car la technocritique de ces dernières années relève non pas d’une « impolitique » et d’un « idéalisme » mais au contraire d’une approche matérialiste de politisation de la technique.
Il est temps de rappeler quelques apports de cette technocritique matérialiste, en s’appuyant sur des exemples concrets issus de la littérature scientifique (histoire environnementale, sociologie des techniques, socio-métabolisme, etc.) : une critique du mythe de la réappropriation, une analyse matérialiste de la technique et le constat de verrous technologiques.

Les critiques de la technique, de certains ingénieurs aux anti-industriels en passant par Jacques Ellul, admettent depuis longtemps que la technique est ambivalente, c’est-à-dire que l’adoption d’une technologie s’accompagne de conséquences positives et négatives. En 1935, deux fonctionnaires français constatent que l’azote s’utilise comme engrais et comme explosif pour conclure « que l’on peut affirmer, sans trop de paradoxe, qu’en définitive, les progrès de la science aboutissent à poser plus de problèmes qu’ils n’en résolvent20 ». Ainsi des chercheurs ont-ils estimé que sur l’ensemble du XXe siècle, l’azote avait permis de nourrir 4 milliards d’individus grâce aux engrais synthétiques (procédé Haber-Bosch), mais était également directement responsable de la mort de 150 millions de personnes par les munitions et les explosifs21. Sur le terrain, les militant·es utilisent ou détournent des technologies (ex. messageries cryptées, réseaux sociaux, etc.) notamment parce qu’iels les estiment plus efficaces dans une lutte devenue incroyablement asymétrique. Par ailleurs, c’est bien parce que la technologie est ambivalente qu’il est si difficile de s’en détacher. En définitive, face aux avantages que les individus et groupes sociaux peuvent – inégalement – tirer de la technologie, une question plus structurante serait : quel est le prix à payer ?22
Affirmer que la technique n’est pas neutre est devenu un tel lieu commun qu’il importe de le clarifier. Comme nous l’avons dit, certain·es pensent que le prix à payer varie en fonction de qui possède la technologie. Le courant technocritique, au contraire, affirme que le prix à payer est largement déterminé par la technologie elle-même. Ainsi, une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées (pour gérer leur construction et assurer leur fonctionnement), inégalitaires (guerres géopolitiques, expulsion de territoire, zones sacrifiées, etc.) et répressives (surveillance des sites, occupation militaire de pays permettant d’assurer l’approvisionnement en matières premières, etc.)23. Autre exemple : une autoroute est conçue pour exclure physiquement et juridiquement tout ce qui n’est pas motocyclette, automobile ou poids-lourd, elle est intrinsèquement une « forteresse, qui ignore les territoires traversés, dédiée à la fluidité du véhicule automobile »24 au mépris d’autres usages de l’espace. Les opposant·es à la Voie Express Rive Gauche à Paris arguaient en 1972 qu’elle relevait de « l’urbanisme le plus anti-démocratique qui soit » notamment car elle « supprime encore un peu plus le libre droit pour tous de disposer de la ville comme on le veut : marcher, se reposer au soleil, s’aimer au bord de l’eau »25. Sans parler des usages autres-qu’humains. Ainsi, selon le courant technocritique, peu importe qui possède ces technologies, elles sont intrinsèquement autoritaires parce qu’elles verrouillent les trajectoires techniques26, constituent des monopoles radicaux27, dépossèdent les travailleur·euses28 et entérinent l’hétéronomie des usager·ères.
Une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées, inégalitaires et répressives.
D’autres postulent au contraire que la technologie est assez neutre pour qu’il soit possible de la reprendre aux mains des capitalistes afin de l’orienter démocratiquement vers de meilleurs usages, alignés avec les enjeux sociaux et environnementaux. Ainsi se formule le mythe de la réappropriation. Ce mythe participe davantage d’une promesse politique orientée vers un futur hypothétique que d’une analyse matérielle de ce qui se joue au présent. L’auteur de La sommation l’illustre parfaitement lorsqu’il admet que « certaines infrastructures critiques comme les centrales nucléaires et les lanceurs spatiaux demandent des formes de centralisation et de contrôle que seul un État peut assurer » ; mais pour tout de suite affirmer que « toutefois, chacune de ces infrastructures peut revêtir de nombreuses formes et une variété d’usages » (p. 169). Résumons : dans le cadre d’une gestion centralisée par un État, une centrale nucléaire peut prendre plusieurs formes (on ne saura pas lesquelles) et servir plusieurs usages (on imagine qu’il veut distinguer les différents usages de l’électricité… retour à l’ambivalence).

L’analyse matérielle de la technologie se trouve ainsi écrasée par l’idée qu’elle sera gérée « démocratiquement », autre élément central du mythe de la réappropriation pour justifier la réorientation des infrastructures gigantesques (centrales nucléaires, mines, système énergétique, etc.). C’est par exemple le cas lorsque Régnauld affirme que si « certains centres de données de grande taille s’avéraient nécessaires […] ils devraient relever d’un régime public, et leur implantation comme leurs usages faire l’objet de décisions collectives » (p. 167-168). Ces invitations répétées à la « démocratisation » restent systématiquement vagues, au point qu’elles finissent par sonner creux29. Le développement se conclut d’ailleurs sur un appel à donner plus de pouvoir aux ingénieur·es afin « qu’ils et elles puissent assumer des choix techniques éclairés » (p. 196).
C’est l’occasion d’insister sur l’importance des enquêtes matérialistes. On ne saurait qualifier les technologies, comme le fait Régnauld, en leur plaquant une qualification théorique et simplement en les accolant à un projet « démocratique » des besoins en fin de chaîne. Régnauld écrit par exemple qu’un « contrôle citoyen » concernant les « choix d’infrastructures »
« laisse entrevoir la possibilité d’outils plus conviviaux, tels que le philosophe Ivan Illich en dessinait les contours : des outils qui ne dégradent pas l’autonomie personnelle et ne suscitent ni esclave ni maître. Illich concédait facilement que le téléphone entrait dans cette catégorie, malgré son niveau de complexité et “même s’il peut être détourné de sa fin et perverti de son usage”30 » (p. 170)
En mobilisant Illich, figure des corpus libertaires, écologistes, technocritiques et même de la subsistance31, Régnauld affirme qu’un surplus de « démocratie » citoyenne permettrait de produire un téléphone « convivial » et qu’il ne s’agirait donc pas d’y renoncer collectivement. C’est rassurant pour nos « attachements ordinaires » (p. 118), mais c’est une erreur d’analyse majeure. En effet, le caractère « convivial » d’une technologie ne se décrète pas en citant un philosophe des années 70. Figurez-vous l’énorme différence matérielle entre ce qu’on pouvait entendre par « téléphone » en 1973 par rapport à aujourd’hui… Il convient de réaliser des enquêtes, en s’intéressant concrètement aux différents éléments qui composent un téléphone et qui sont nécessaires à tous ses usages, afin d’être en mesure de caractériser s’il est (ou peut devenir) effectivement « convivial » ou pas. Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale […] pour exploiter une ressource énergétique particulière »32, c’est-à-dire comme vectrice d’appropriation des terres, des ressources, du travail de la périphérie depuis un centre impérialiste.
Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale pour exploiter une ressource énergétique particulière ».
Il se trouve que plusieurs recherches technocritiques (que l’ouvrage ne mobilise pas) ont porté sur la matérialité du numérique. Par exemple, la thèse de Fabien Lebrun, devenue le livre Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté, documente « les conditions de réalisation et de possibilité même » de la numérisation en étudiant les « activités humaines opérées en amont, les matériaux nécessaires à la réalisation des appareils électroniques » au Congo33 – avec une « approche matérialiste du numérique » alliant « dialectiquement critique de l’économie politique et technocritique »34. Les travaux de Celia Izoard participent à mieux saisir la réalité matérielle de la « ruée minière » nécessaire à la numérisation35. L’association Génération Lumière et David Maenda Kithoko jouent également un rôle très important d’expertise et de publicisation concernant le « scandale géologique » en cours en RDC et les impensés impérialistes et néocolonialistes d’une certaine écologie36.

Pour le dire rapidement, un smartphone contemporain de 150 grammes émet 85,6 kg d’équivalent CO2 (soit un trajet de 790 km en voiture thermique), avale 76 010 litres d’eau et nécessite 70 kg de matières premières (dont 50 % d’une dizaine de métaux différents : cuivre, cobalt, coltan, lithium…) recombinées sous des formes complexes37. Il est composé de soixante semi-conducteurs, exemple typique d’une « technologie impériale » au cœur de logiques d’accaparement et d’intoxication ailleurs38. Ces caractéristiques décrivent l’objet tel qu’il est, indépendamment des efforts pour fabriquer des téléphones plus éthiques et écologiques. Comme le constate Celia Izoard à propos d’une entreprise engagée, « force est de constater que Fairphone explore depuis dix ans toutes les voies qui permettraient de rendre le smartphone acceptable sur le plan social ou environnemental. Le fait qu’elle n’y parvienne pas, ou seulement à la marge, oblige à poser un constat accablant : l’objet n’est pas viable »39.
➤ Lire aussi | Peut-on relocaliser l’Empire ?・Celia Izoard (2026)
Le pire est sans doute que la fabrication de nos téléphones (et autres outils connectés) « suscite » en fait littéralement des esclaves (notamment des enfants)40. Et Régnauld le sait bien : il mentionne en passant, plus tôt dans l’ouvrage, « l’esclavage moderne des mines de cobalt » (p. 124) sans en faire grand cas. Au contraire, il s’exaspère que « l’anti-industrialisme » le « déplore » « sur un mode misérabiliste » avant d’enchaîner tranquillement sur une emphase des « contre-usages numériques dans les pays du Sud » à travers « l’appropriation de divers outils et sites Internet (réseaux sociaux, applications de streaming musical, sites pornographiques, logiciels de conception graphique, etc.) » (p. 124). Retour à l’ambivalence pour écarter l’analyse matérialiste. Plutôt que d’articuler sociologie des usages et matérialité comme plusieurs travaux scientifiques41, l’auteur tente de disqualifier l’une en tapant avec l’autre.
Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne, sans interroger profondément les implications matérielles de ces technologies numériques relève, comme le note Lebrun, d’un « regard ethnocentré », idéaliste et privilégié, depuis le centre techno-impérialiste. Il s’agirait donc plutôt d’étudier « les rapports de dépendance entre vie virtualisée et lieux réels du globe qui œuvrent à l’édification d’une société connectée à l’échelle mondiale »42, ce qui appelle des réponses politiques plus conséquentes.
Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne sans interroger les implications matérielles des technologies numériques relève d’un regard idéaliste et privilégié.
Régnauld n’est pas le premier à parler de « démocratie technique » (p. 141). Un important courant de la sociologie française – qu’il ne cite ni ne discute – a porté sur les mécanismes de participation citoyenne, pour tracer des chemins procéduraux et institutionnels susceptibles d’assurer une véritable délibération collective autour des choix techniques. L’ouvrage classique de Yannick Barthe, Michel Callon et Pierre Lascoumes, Agir dans un monde incertain, paru en 2001, envisageait par exemple une démocratie plus « dialogique » autour des enjeux techniques, qui intègre des profanes concerné·es dans la production de connaissances43. Une littérature importante a depuis souligné les limites et les freins des dispositifs participatifs existants, voire leur logique anti-démocratique acquise à l’aménagement techno-capitaliste44.
L’ouvrage de Régnauld ne se confronte pas non plus à d’autres difficultés, cette fois matérielles, que pourrait rencontrer son projet où tout n’est finalement qu’une affaire de choix collectifs pour diriger des « infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées » (p. 198). On pourra regretter que les exemples qu’avance l’auteur pour étayer son propos soient en grande majorité des expériences de pensée45. Ce faisant, cette lecture idéaliste ne permet pas d’appréhender les verrous techniques, imbrications matérielles et interdépendances de sous-systèmes qui rendent bien plus improbables des choix aussi éclairés. On sait par exemple grâce à l’historien Jean-Baptiste Fressoz que les sources d’énergies (bois, charbon, pétrole, nucléaire, hydraulique…) ne se substituent pas les unes aux autres mais fonctionnent en symbiose dans une dynamique d’accumulation46. Les symbioses matérielles témoignent également de la complexité du système : par exemple, le système de transport et de distribution électrique à l’échelle mondiale pèse environ 2550 millions de tonnes (Mt) dont 1420 Mt de béton (57 %), 329 Mt de bois (13 %), 203 Mt de cuivre (8 %), 134 Mt d’acier (5 %), etc.47

Se décentrer des aspects les plus spectaculaires de l’innovation (IA, numérique, aérospatial…) invite à prendre la mesure des implications matérielles et sociales nécessaires à la production industrielle de nos conditions d’existence quotidiennes (transport, construction, alimentation…). Elle repose, comme le montre bien l’histoire environnementale de la France, « sur une externalisation croissante des flux de matières, d’énergie et de nuisances sociales et écologiques vers d’autres pays […] une délocalisation de l’empreinte, avec des flux et dégâts croissants à la périphérie »48. Ces diagnostics matériels viennent contrarier les espoirs de réorientation et de choix exclusifs parmi des options technologiques clairement délimitées. C’est un des constats de la technocritique matérialiste, qui – du fait de cet impérialisme technologique généralisé – pose la question de l’« insécabilité » : l’idée que la technologie contemporaine « forme un tout homogène, ce qui interdit de “faire le tri entre les bonnes et les mauvaises techniques” »49.
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Sous prétexte de pragmatisme et de mesure, Irénée Régnauld se figure marcher habilement sur « une ligne de crête » (p. 141) entre deux positions à rejeter absolument : la radicalité qui voudrait « tout jeter » et le capitalisme version « techno-fasciste » qui ne songe qu’à accélérer50. Toutefois, en appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette (en se focalisant sur ses usages, et en ne considérant que les innovations les plus spectaculaires), cette prétendue « position plus exigeante » (p. 198) ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie. Cette myopie épistémologique a des implications politiques majeures : elle produit une technocritique tronquée, qui reprend en fait le postulat de la neutralité et se limite à des mots d’ordre idéalistes et à la dénonciation rapide du capitalisme. Ne pas problématiser les technologies comme politiques en soi (outre et au-delà de ses usages) mène à de vagues injonctions à « démocratiser » ou à « décapitaliser » le numérique (p. 185) et ne permet pas de considérer ses enjeux socio-écologiques ou néocoloniaux. L’avantage de cette position est qu’elle est facilement soluble dans les promesses électorales, justement parce qu’elle relève, pour paraphraser l’auteur, d’une forme d’idéalisme gestionnaire et d’impolitique de la technique.
En appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette, cette prétendue « position plus exigeante » ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie.
Le livre de Régnauld apparaît finalement comme une sommation réformiste, qui prétend parler depuis la technocritique pour discréditer ce qui en fait toute la particularité et la force. En jouant sur la méconnaissance pour fabriquer de la confusion, il participe activement à disqualifier et à invalider des trajectoires potentielles de rupture plus radicales. Face aux sommations de ce type51, il importe de ne pas perdre de vue les enquêtes matérielles et de tâcher d’articuler dialectiquement analyses du capitalisme et de la technologie, comme ont pu par exemple le faire récemment les théoricien·nes de la critique de la valeur Sandrine Aumercier et Anselm Jappe52 ou le militant Nicolas Bonanni qui esquisse une écologie « anti-industrielle » aux ambitions « modernes, universalistes et opposées à toutes les tendances identitaires », bref « la modernité sans l’industrialisme »53.
Image principale : Ivan N sur Unsplash.

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26.10.2026 à 12:26
La rédaction de Terrestres
Longtemps méconnu, l’océan est devenu un objet de convoitise industrielle. Des poissons aux minerais, ses ressources s’arrachent. En compagnie du philosophe Baptiste Morizot, de l’activiste Claire Nouvian et du journaliste Guillaume Pitron, Terrestres et Reporterre organisent une soirée sur les enjeux de cette exploitation effrénée. Rendez-vous le 5 novembre à Paris.
L’article La mer des batailles : comment défendre le vivant qu’on ne voit pas est apparu en premier sur Terrestres.
Table-ronde le jeudi 5 novembre 2026 avec le philosophe Baptiste Morizot, la militante écologiste Claire Nouvian et le journaliste Guillaume Pitron. Une rencontre organisée par Terrestres et Reporterre à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30).
Entrée libre, inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Est-il encore vrai que nous connaissons mieux la surface de la Lune que le fond des océans comme l’affirmait en 2001 James Gardner, docteur en géologie marine et professeur au Centre américain de cartographie des côtes et de l’océan ? Alors que les fonds marins constituent les trois quarts de la surface de la planète, et qu’environ 28 % de leur relief est cartographié, l’appétit de la recherche pharmaceutique, du secteur militaire et des compagnies pétrolières ne cesse de croitre pour mieux connaître et exploiter les océans : ressources génétiques, algues alimentaires, minerais et métaux, poissons, gaz, phytoplanctons bioluminescents… Loin de nos regards, toute une industrie se met en ordre de bataille pour extraire calories, molécules et sources d’énergie de l’eau salée.
Au-delà du rivage et de ses usages récréatifs, que connaissons-nous de la mer qui a été le berceau de la vie et l’a abritée pendant l’essentiel de son histoire ? Nul ne sait ou presque qu’en un siècle, les grands poissons ont décliné de plus de 90 % par rapport aux niveaux pré-industriels, que l’océan a perdu plus de la moitié de sa vie marine depuis 1970 ou encore que le nombre de marins dans les grands pays de pêche européens a été divisé entre trois et onze entre 1970 et 20201… Il n’y a pas que dans les campagnes industrialisées que la nature s’est tue : alors que la mer a été vidée de ses habitants, les canicules marines se multiplient et les zones sans oxygène qui asphyxient la flore et la faune marine ont quadruplé dans le monde depuis 19502.
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Au large ou dans les abysses, la mer est un champ de batailles méconnu. Cette rencontre publique propose une cartographie des enjeux écologiques et miniers et explore l’extractivisme maritime sous deux angles : avec Baptiste Morizot et Claire Nouvian, nous réfléchirons aux échelles à partir desquelles la pêche se retourne en son contraire, détruisant la mer qui la nourrit au point de se transformer en « contre-pêche » ; avec Guillaume Pitron, nous analyserons l’actuel engouement pour les fonds marins, la volonté d’industrialiser les océans et les divers fronts pionniers qu’ouvrent les multiples formes d’exploitation de leurs ressources.

Baptiste Morizot est philosophe, écrivain et maître de conférence à l’université d’Aix-Marseille ; Claire Nouvian est militante écologiste et fondatrice de l’association BLOOM. Avec le biologiste Daniel Pauly, l’un des plus grands spécialistes au monde des ressources marines, Baptiste et Claire cosignent l’ouvrage Reprendre la mer, récemment paru aux éditions Les Liens qui libèrent. Guillaume Pitron est journaliste et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Chez le même éditeur, il publie également ce mois-ci son troisième ouvrage, Océans. Le nouveau partage du monde.
Une table-ronde co-organisée par Terrestres et Reporterre et co-animée par Hortense Chauvin et Quentin Hardy. Jeudi 5 novembre 2026, 19h00 – 21h30. Académie du Climat, Salle des fêtes – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.
Entrée libre, inscription souhaitée ici.

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Photo d’ouverture : Vue sous-marine en Indonésie, Naja Bertolt Jensen, Unsplash.

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