25.03.2026 à 18:20
Báyò Akómoláfé
Depuis le rassemblement suprématiste blanc de 2017 à Charlottesville, l’extrême-droite n’a cessé de progresser partout. Plutôt qu’une condamnation morale, le philosophe nigérian Báyò Akómoláfé propose de revenir à la matrice des problèmes : la blanchité comme un projet colonial-capitaliste. Au cœur de cet ordre mondial dominant : l’humain déraciné.
L’article L’homme désincarné : en réponse au suprémacisme blanc est apparu en premier sur Terrestres.
Ce texte du philosophe nigérian Báyò Akómoláfé est paru le 19 août 2017, quelques jours après les « événements de Charlottesville », une ville moyenne de Virginie où un rassemblement d’extrême-droite « Unite the Right » (« unir la droite », autour du maintien de la statue équestre du général Lee, un soldat de l’armée confédérée qui luttait pour le maintien de l’esclavagisme) est l’occasion d’un attentat à la voiture-bélier par le militant suprémaciste blanc J. A. Fields. L’attentat, qui prend pour cible les anti-fascistes venus protester contre la manifestation, coûte la vie à Heather Heyer, une assistante juridique de 32 ans, et blesse 35 autres personnes. Dans les paragraphes d’ouverture de l’article que nous n’avons pas conservés, Báyò Akómoláfé partage son insatisfaction à propos des réactions politiques, qui témoignent selon lui d’une incapacité à saisir en profondeur les problèmes soulevés par la blanchité, entendue comme « projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation du monde ». Identifier le suprémacisme blanc comme une maladie est un geste insuffisant et peut même faire écran à une compréhension qui irait à la racine des problèmes. L’objet de cet article est d’ouvrir ce chantier plus vaste et de proposer une série d’interprétations pour identifier les sources des pathologies qui saturent notre présent.
Traduit de l’anglais par Emma Bigé et Mabeuko Oberty.
Ce texte est dédié à toustes celleux qui mettent leurs corps en danger pour protéger les sans voix, les invisibles et les empêché·es ; et à mon « père-oncle », l’ingénieur Tokundo Obayan, décédé il y a quelques jours.
Des torches flamboyantes et leurs traînées de fumée s’insinuent dans le noir de la nuit, jetant un éclat ambré sur des visages en colère.
Les corps blancs se déplacent de-ci de-là dans un unisson vengeur.
Des hommes trapus, agrémentés de tatouages, de moustaches rampantes, de battes de baseball et de bandanas se mêlent à d’autres plus discrets qui pourraient passer pour des voisins attentionnés.
Des drapeaux portant la croix gammée et le X bleu des Confédérés flottent au vent mollement.
Des poings frappent l’air qui les entourent et des saluts nazis perforent l’atmosphère épaisse et menaçante.
Des chants gutturaux tels que « Les Juifs ne nous remplaceront pas », « Vous ne nous remplacerez pas » et « Le sang et le sol » – slogans des ultranationalistes agraires allemands de la fin du XIXe siècle repris par le Troisième Reich d’Hitler – planent au-dessus de la foule.
Entouré de journalistes qui tentent de donner du sens à la dénonciation très peu enthousiaste qu’il vient de prononcer, le président des États-Unis se vante de la taille de son vignoble à Charlottesville.
Tout cela ressemble à un rêve étrange. Les images d’un cauchemar alcoolisé.
Tandis que je regarde ces scènes à faire froid dans le dos défiler sur mon écran de télévision, je me demande si ce sont les fragments filmés d’une époque ancienne, quand le racisme était flagrant et évident.
Non.
Ce sont bien les États-Unis d’aujourd’hui. Terre de liberté. Pays des braves1.
Charlottesville, Virginie. 11 août 2017. Après Jésus-Christ.
[…]
[…] Les sagesses autochtones du peuple yoruba nous invitent à considérer le monde en termes de chemins qui se croisent. Comme une émergence en cours de la multitude par l’intermédiaire d’intersections et d’intra-actions surprenantes.
Au moment d’offrir une prière ou une libation, le mot asé est généralement prononcé à voix haute, en réponse à un appel de la personne qui officie. […] Asé est la musique à la croisée des chemins et la fragilité de toute chose. Le concept de moi et d’identité, dont la philosophie queer de asé donne une nouvelle description, ne peut concevoir « l’autre » comme ce qui serait « négatif, manque, [ou] étranger ». […]
Toutes les routes sont des croisements de chemins ; chaque autoroute une jonction d’intra-sections. Matière-esprit… réalité… toute « chose » est déjà un édredon assemblé par des multitudes de couturièr·es, humain·es et non humain·es, éparpillé·es dans l’espace-temps – chaque objet est un nœud dans la circulation cosmopolitique et matério-discursive des choses qui s’entrecroisent, s’entremêlent, se biffent et s’écorchent. Les croisées de chemins nous aident à apprécier notre entre-existence/intra-devenir et à réaliser que quelque chose d’intéressant est toujours en train de se produire aux frontières et aux limites des choses, pas seulement à leur cœur ou à leur centre.
Le dispositif socio-économico-politico-scientifique de la modernité prescrit la séparation et proscrit l’intrication ; nous rendant aveugles à l’étonnante réciprocité qui lie ensemble valeurs, objets, discours, corps, idées et toutes sortes de phénomènes si intimement que nous ne pouvons plus dire que les choses précèdent aux interactions qu’elles ont les unes avec les autres […] En tant que sujets d’un agencement nouveau des choses, nous avons tendance à voir les choses comme indépendantes les unes des autres et non comme des agentivités intra-agissantes. Pour expliquer l’apparition d’un objet et la raison pour laquelle il se comporte comme il le fait, nous regardons à l’intérieur de cet objet, l’ouvrant en deux, espérant que l’isolement, la distillation, la réduction, l’extraction ou l’abstraction, nous aideront à atteindre l’ingrédient secret qui se trouve dans cet objet – son cœur, son essence, située derrière la forme fugace de sa matérialité. La structure sous l’apparence. […]
De même que nous ne pouvons pas réduire la source d’une épidémie ou du changement climatique à leurs localisations respectives dans un virus ou dans les émissions de carbone, de même les efforts pour trouver les origines des problèmes du racisme « dans » les personnes racistes sont le résultat d’une philosophie des Lumières (judéo-chrétienne) dualiste – la même philosophie qui espère arriver à l’essence d’un oignon en l’épluchant couche après couche.
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Il s’agit d’une affirmation radicale et d’une notion des plus dangereuses à admettre : que d’une manière qui n’a rien de mystique, je suis concrètement intriqué avec ces personnes que je préférerais diaboliser sous le nom de suprémacistes blanc·hes et sympathisant·es nazi·es. Le cadre de pensée dualiste nous permet de séparer les “racistes” des “non racistes” […] Toutefois, un cadre de pensée non dualiste, tel que celui décrit par la notion autochtone de croisée des chemins mentionnée plus haut, mettant l’accent sur les intrications, l’intersectionnalité, la diffraction et l’intra-action […] parle de la manière dont nous avons été brisé·es et réclame une analyse du pouvoir différente – une manière soigneuse de rendre des comptes qui fait de nous les complices de ce dont nous souhaitons justement nous débarrasser. […]
[A]u lieu de penser au passé comme ce qui vient avant, les cosmologies qui se situent à la croisée des chemins considèrent le passé comme ce qui est encore à venir et la responsabilité comme une action, encapacitante ou incapacitante, qui se partage entre co-participant·es dans une mangrove compliquée. Le principe du cause-à-effet passe par la fenêtre ; celui du bien contre le mal devient naïf. Au sein des cosmologies sensuelles, nous sommes toustes dans le même panier – d’une manière bien trop glissante et électrisante pour que les slogans publicitaires ou politiques ne s’en emparent. Ainsi, au lieu de localiser le problème dans læ « coupable », les croisées des chemins impliquent que la responsabilité soit distribuée à de multiples corps humains et non humains, embrassant des discours et des configurations matérielles à travers l’espacetemps.
D’une manière qui n’a rien de mystique, je suis concrètement intriqué avec ces personnes que je préférerais diaboliser sous le nom de suprémacistes blanc·hes et sympathisant·es nazi·es.
Essayer de clore le débat à coups de conversations emphatiques sur la dépravation morale de celleux qui commettent le pécher [du racisme], cela a un coût : celui de réprimer ce qui souhaite s’exprimer, celui d’empêcher que la guérison advienne […]. Alors que le sacré et le profane s’engageaient dans une conversation ritualisée, leur dialogue était interrompu par la précision assassine des balles tirées par le fusil colonial. Ce qui s’est passé à Charlottesville (en Virginie) est le symptôme de la dépréciation continue de la blanchité et du trauma associé de l’identité blanche. Cela va au-delà de quelques nationalistes blanc·hes néfastes qui perturbent la sérénité du projet états-unien et dont on aimerait bien pouvoir se débarrasser, et cela dépasse les fondations mêmes d’un État-nation qui était (et a toujours été) un incubateur tout à la fois pour la lutte des classes raciales et pour l’homme désincarné, celui que je propose d’appeler Homo Icarus.

Tous les serviteurs importés ou amenés dans le Pays… qui n’étaient pas Chrétiens dans leurs Pays d’origine… seront considérés et faits esclaves. Tous les esclaves nègres, mulâtres et indiens de ce dominion… seront considérés comme des biens. Si un esclave résiste à son maître… et que, le corrigeant, il advient qu’il le tue… le maître sera libre de tout châtiment… comme si l’incident ne s’était jamais produit.
Par ces mots, l’Assemblée Générale de Virginie de 1705 codifie la suprématie blanche. Les serviteur·es noir·es ou de couleur, qui pouvaient être considéré·es comme employé·es et doté·es de certains droits, deviennent des esclaves noir·es ou de couleur. Celleux qui s’identifient comme blanc·hes sont placé·es sur un piédestal au-dessus des autres – en vertu de leur couleur de peau. Les Noir·es ne peuvent plus porter des armes, participer à des manifestations, posséder quelque propriété que ce soit (une propriété ne peut être propriétaire) ou participer à la société comme le feraient des hommes libres. Démuni·es de toute agentivité, les personnes noires des générations à venir allaient être traitées comme des fractions d’hommes, et les personnes blanches en viendraient à occuper une plateforme socio-politique qui leur garantirait une place dans l’ordre cosmique des choses que seule la réincarnation aurait permis aux personnes noires d’atteindre.
Les attitudes que nous observons aujourd’hui à l’égard des minorités aux États-Unis… les sentiments imprévus qui se glissent derrière les meilleures intentions, au point de distordre l’idée que l’on pourrait se faire de notre capacité à contrôler nos propres actions, au point de mener les officiers de police à tirer en l’absence de danger réel, peuvent trouver ancêtres dans ces moments où l’État est devenu un agent du contrôle racial. Mais l’histoire de la suprématie blanche et des relations raciales négatives est plus nuancée que la seule proclamation d’une loi [par l’Assemblée Générale de Virginie codifiant la suprématie blanche en 1705]. Ce qui mène la première assemblée législative des États-Unis, la Chambre des Bourgeois de Virginie, à proclamer cette loi peut être associé à un incident qui se produit quelques années plus tôt. En 1676, la première révolte [d’esclaves] avait balayé les colonies américaines, à commencer par celle de Virginie. Nathaniel Bacon, membre de la classe dirigeante, orchestre une ruse, qui finit par amener serviteur·es blanc·hes comme esclaves noir·es à s’opposer au gouverneur, William Berkeley, qu’il accuse de trahir les communs et le bien public […]. Berkeley finit par remporter la bataille et par mater la rébellion des partisans de Bacon, mais l’idée d’une alliance noire et blanche pour la justice économique allait continuer de hanter les nuits de la classe dirigeante. La logique du Code esclavagiste que la Virginie promulgue en 1705 était la suivante : si les Noir·es sont abaissé·es dans l’ordre général du monde, les personnes blanches pourront orienter leur attention vers le maintien d’un statu quo qui leur bénéficie. La classe dirigeante n’aurait alors plus jamais à faire face à l’insécurité et à la menace d’une insurrection si les personnes blanches en venaient à se percevoir comme des membres d’une caste supérieure à celle des Noir·es et des Indigènes.
➤ Lire aussi | À mes ami·es blanc·hes・Báyò Akómoláfé (2022)
Progressivement l’identité blanche s’accrocha avec force au projet de la blanchité qui était pourtant aussi nocif pour les communautés diverses de personnes qui finirent par être subsumées sous une prétendue « race blanche » homogène par le fait de la recherche anthropologique ultérieure. La blanchité elle-même, distincte de l’identité blanche, est le projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation qui – tiré des activités et pratiques des Européen‧nes qui explorèrent des terres « découvertes » pour en extraire les ressources – en est venu à s’établir en ordre mondial dominant. À défaut de satisfaire la promesse fabuleuse de la conquête de l’or sur ces terres, les élites britanniques décidèrent de débarrasser les rues de Londres de leurs pauvres. Orphelin‧es, alcooliques et paresseux‧ses furent capturé·es, amassé·es sur des navires et envoyé·es aux Amériques. Dans un effort anticipant sur le Rêve Américain et les pratiques des banques actuelles qui refourguent leurs prêts en échange du rêve de posséder maison et voiture, les chasseurs de tête vendaient le rêve de posséder d’importants morceaux de la terre de ce nouveau royaume. En Angleterre, les personnes qui adhérèrent à ce rêve se figuraient en riches propriétaires foncières, avec de nombreux·ses ouvrier·es à leur service. Bien sûr, arrivé·es aux Amériques, débarquant en Virginie, il s’avéra rapidement qu’il n’y avait guère de terres que pour une poignée de riches. Ces Blanc·hes déplacé·es commencèrent à errer en direction de l’ouest, à la recherche des paradis promis, sans jamais les trouver. Leurs progénitures, qu’on appelle aujourd’hui white trash, « déchets blancs », portent la marque de la rage bouillonnante des promesses non tenues.
La blanchité est le projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation qui en est venu à s’établir en ordre mondial dominant.
[…] En un certain sens, la blanchité a été une ruse pour couper les gens de leurs relations avec le sol et la boue, une ruse pour les couper des mouvements du monde matériel, une ruse pour les couper des rituels qui les reliaient à la planète. Pour nous couper des créatures dysfonctionnelles et modestes que nous sommes avec (et non sur) cette planète qui n’est ni morte ni un simple outil pour nos fantasmes de croissance.
La blanchité, prêche de la désincarnation, est la condition pour la migration forcée et intergénérationnelle qui conspire contre les corps blancs, noirs, indigènes et métisses. La blanchité, c’est le mythe d’Homo Icarus – l’homme qu’elle a façonné. Celui dont les pieds ne touchent pas le sol, qui craint de se déposer par terre de peur que la terre ne l’enveloppe. La peur s’est transmutée en une angoisse sans nom qui le conduit à une lutte incessante où il réclame à cor et à cri sa place au Valhalla, où les peaux blanches exigent d’entrer au paradis du seul fait d’être blanches, tout en s’efforçant de contenir les hordes des corps non-blancs dont Homo Icarus imagine qu’elles veulent le remplacer.

Secouez un instant la toile où s’entretissent la fragilité blanche et la xénophobie – celle exprimée dans la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville –, vous réveillerez des peurs profondément ancrées concernant le manque d’espace.
Il n’y a jamais assez de place dans les espaces blancs. C’est pourquoi la blanchité s’est toujours efforcée de se rassembler, de s’agglutiner autour de l’ethos du même et de bannir « l’autre » culturel-phénotypique à ses marges. Ce qui se présente faussement comme de la haine pure n’a en fait rien de pur – rien n’est pur quand on se tient à la croisée des chemins des rencontres. La « haine », dans ce cas précis, est plutôt un écosystème d’angoisses non résolues, des siècles de déplacements forcés et d’errance, de sombre animosité et de joie maligne tirée de la maltraitance d’autres conçu·es comme ontologiquement inférieur·es et de l’aspiration à voir nos turpitudes reconnues et embrassées par un monde en tourment. Dénoncer sommairement cette haine – même si cela peut nous paraître aligné avec nos valeurs morales –, c’est, assez ironiquement, perdre une opportunité d’excaver les histoires communes, les espoirs mutilés et les désirs désespérés qui continuent d’insister sous la surface.
Et si nous nous donnions la chance de rester un peu plus longtemps avec la haine ? Et si nous nous efforcions d’accorder à celleux qui haïssent un peu plus d’humanité ? […]
L’identité blanche – intimement liée au projet d’expansionnisme capitaliste, d’ascension civilisationnelle, d’exclusivité et de luxe – est mise en tension par l’ordre qu’elle a contribué à créer.
Alors que des changements climatiques radicaux sont en train d’interrompre la période tempérée de stabilité météorologique qui a rendu la croissance industrielle possible, et alors que de nouvelles technologies sociales et de nouveaux moyens de transports remettent en cause les frontières nettes qui opposent l’« ici » au « là » et le « moi » au « toi », nous devons collectivement faire face à de nouvelles questions concernant la viabilité des futurs qui nous sont annoncés. Les personnes blanches – si une telle chose a jamais existé comme un tout homogène – portent les marques initiales d’un rêve moribond inscrit à même leurs os. À même « leurs » corps. Et je devrais dire à même « nos » corps et non pas les « leurs », parce que même si je suis un homme noir-noir d’Afrique de l’Ouest, je suis blanc (où « blanc » ne veut pas nécessairement dire identifié-comme-blanc ou caucasien, mais renvoie plutôt à une description qui concerne la plupart d’entre nous qui avons été forcé·es de vivre séparé·es de toute terre et de toute communauté, qui avons été déplacé·es par le projet moderne).
Le désir de passer à autre chose, de résoudre cette histoire, est là. Une rage insupportable face au vide existentiel, un néant qui désire se remplir de couleurs et de racines et d’appartenances qui peinent encore à être articulées. L’identité blanche – intimement liée au projet d’expansionnisme capitaliste, d’ascension civilisationnelle, d’exclusivité et de luxe – est mise en tension par l’ordre qu’elle a contribué à créer. La blanchité elle-même est en train de faire face à ses traumatismes les plus profonds : au milieu de son universalisme, une spécificité effarante d’éléments viennent la confronter ; au milieu de sa quête pour l’homogénéité et le fondamentalisme, elle fait face au vide du précipice. Une cavalcade de couleurs, noires et brunes et mouchetées de blanc et de pas-si-blanc, font proliférer son angoisse constitutive et perturbent son obsession monofocale – celle qui ne désire que refaire le monde à son image, et qui qualifie d’insensée toutes les autres opérations de fabrication du sens, ou qui n’accepte que celles qui sont approuvées (du bout des lèvres) et momifiées par l’institution.

Faire face à Charlottesville, c’est prendre de plein fouet l’implosion de l’ordre et de la normativité blanches. Cela implique de passer au travers d’une méfiance généralisée à l’égard de l’ordre politique, une prise de conscience des limites réelles de la capacité du néolibéralisme à répondre à nos besoins fondamentaux et à nos aspirations en tant que co-espèces toujours émergentes. C’est toucher du doigt la guerre des classes racialisées qui, dans un silence apparent, continue d’être menée – bien qu’elle le fasse sous d’autres termes et sous une telle chape d’invisibilité qu’on ne peut plus l’ignorer. C’est exorciser les démons d’une quête insensée de propriétés terriennes. C’est aller à la rencontre de celleux qui sont brisé·es, de celleux qui – comme le reste d’entre nous qui nous disons peut-être « sain·es » ou « bon·nes », qui nous considérons comme étant « du bon côté de l’histoire », qui nous pensons peut-être comme progressistes et « pour la diversité » – ne sont pas encore à la maison. C’est rencontrer la blanchité dans son agentivité diffractée et sophistiquée, et écouter les énigmes qu’elle nous pose.
Faire face à Charlottesville, c’est prendre de plein fouet l’implosion de l’ordre et de la normativité blanches.
Certaines de ces énigmes pourraient être nommées ainsi : comment répondre à la blanchité ? Qu’est-ce qui mijote sous la haine qui saute au cœur d’un sympathisant nazi lorsqu’il voit un homme noir traverser la rue ? Qui traînerons-nous devant les tribunaux pour avoir trahi les personnes blanches déplacées qui devinrent esclaves plutôt que propriétaires des 50 acres de terre qu’on leur avait promis sur le nouveau continent ? Et la justice rendue dans ces tribunaux sera-t-elle capable de prendre en compte les déplacements de celleux qui habitaient les Amériques avant l’arrivée des colons ?
Cela vaut la peine d’être répété : le cœur de la haine, c’est l’univers de relation qu’elle exclut. Voilà ce que les croisées de chemins ont à nous apprendre. Rien n’est jamais singulièrement soi-même. Et ceci n’est pas à entendre au sens freudien d’une vérité cachée ou d’une réalité profonde qui se trouveraient derrière les objets ou les phénomènes. Ce que je veux dire, c’est que les relations se solidifient en choses qui à leur tour sont toujours déjà en relation avec d’autres phénomènes qui créent d’autres choses.
Ce n’est que dans un sens cartésien et chrétien que la haine se réfère à un « mal » intérieur impénétrable qui évoque la construction théo-psychologique du choix et du libre arbitre. Je crois plutôt que le traumatisme intergénérationnel des déplacé·es, la peur du remplacement et les involutions de l’espacetemps sont des absences qui attestent d’un bouillonnement dont nous ne sommes pas aussi quittes que nous l’imaginions. Le passé irrésolu fait un retour inattendu, même s’il n’en est pas à sa première fois. […] L’espace culturel pour réellement « rester avec le trouble » […] appartient nécessairement aux espaces frontaliers. Et ce sont ces espaces qu’il nous faut apprendre à écouter.
➤ Lire aussi | Nous danserons avec les montagnes・Báyò Akómoláfé (2025)
La guérison [raciale] se produira (elle se produit déjà) dans les fissures… dans les espaces-entre, dans les sanctuaires, dans les terres frontalières qui comprennent que les crises se répètent et se renforcent souvent au travers des meilleures intentions du monde. Elle ne demande pas que nous bannissions les monstres ; elle exige que nous embrassions nos alter egos – les « herbes folles » que nous cherchons trop souvent à tenir de l’autre côté de nos clôtures.
Certain·es universitaires sont en train de s’en aviser. Nous nous rendons compte que nous vivons dans un monde post-structuraliste/post-blanchité, dont les aspirations doivent être redéfinies et reconfigurées à la lumière des vérités que nous suspectons de nous-mêmes et de notre place dans la nature. Des féminismes de toutes sortes aux nouveaux matérialismes et à l’étude ressuscitée des sagesses autochtones, des collectifs incubateurs d’idées aux performances de street art, en passant par les réseaux d’écoles buissonnières, nous assistons au compostage de la blanchité – un soin palliatif apporté à l’entreprise globale qui a co-opté l’identité blanche comme lieutenant pour défendre les intérêts d’une société fondée sur l’épiderme et l’exclusion de l’altérité.
Je pense ce travail […] [comme] une régénération d’espaces pour deuiller, pour célébrer, pour manger ensemble et pour apprendre à nouveau comment nous lier aux mondes qui nous entourent.
Mettre la blanchité hors service, voilà la décolonisation. Une occasion pour nous refamiliariser avec les racines – ces choses tentaculaires qui nous lient à la terra firma dont nous croyons, comme Icare, nous être libéré·es. Souvenons-nous que la blanchité était/est l’invitation à oublier les racines, à rejeter la signification de la multitude des herbes folles dont les radicules nous tiennent ensemble. […] La blanchité est un mensonge parce qu’elle affirme que celleux qui acceptent de se joindre au projet des personnes identifiées-comme-blanches ne sont pas autochtones. Qu’en est-il des druides, des païen·nes, des sorcièr·es, des alchimistes et des magicien·nes ? Même la modernité est une autochtonie, une autochtonie qui consiste à refuser la signification de l’autochtonie. Elle n’est pas moins connectée et liée que les « tribus » isolées de personnes qui vivent sans les technologies modernes.
Mettre la blanchité hors service, voilà la décolonisation. Une occasion pour nous refamiliariser avec les racines – ces choses tentaculaires qui nous lient à la terra firma dont nous croyons nous être libéré·es.
La décolonisation, c’est la réhabilitation et la fabrication de « nouvelles » connexions. Il ne s’agit pas de restaurer l’originaire proprement. Même l’ancestral dont on se souvient est nouveau. Se souvenir, c’est nécessairement se re/souvenir, se re/membrer, se reconfigurer. Le passé est toujours à venir. Plus avant, la mise hors service de la blanchité est ainsi l’œuvre du monde lui-même – un souci pour un soi élargi, quelque chose de plus ancien que les êtres humains, mais qui les enveloppe. Il ne s’agit pas simplement de se débarrasser des structures, de se débarrasser des racistes, de fustiger les personnes identifiées-comme-blanches. Il ne s’agit pas de l’emporter sur l’autre camp, ni même d’arrêter celleux qui portent les discours de haine. Si la Révolution française a quelque chose à nous apprendre, c’est que les solutions sont souvent la manière dont les problèmes auxquels elles sont censées répondre se dotent d’autonomie et perpétuent leur capacité d’agir dans le monde. L’impulsion de mettre un terme à la blanchité est elle-même un produit de la blanchité. Du pain béni pour celleux qui pensent encore que le monde peut être dirigé par leurs intentions, qu’il attend passivement leur intervention. Mais la blanchité n’est pas un choix individuel2 ; il n’y a pas d’interrupteur qui permettrait d’activer/désactiver les maîtres. La blanchité n’est pas un choix et sa « rédemption » ne nous emmènera pas devant les portes du paradis.

Mettre la blanchité hors service implique de récupérer l’identité blanche. Récupérer l’identité blanche, c’est dé-cadrer la blanchité et détromper les personnes identifiées-comme-blanches de l’idée qu’elles seraient elles-mêmes comme des pages blanches, seules, sans espoir, sans autre secours ou réconfort que la performance de la blanchité. Mettre la blanchité hors service, c’est tenir ces corps, devenir allié·es avec ces autres radicalisé·es, apprendre à rendre compte de nos autochtonies et à développer une hospitalité musclée pour la haine. Mettre la blanchité hors service, c’est habiter d’autres lieux de pouvoir, apprendre à faire pousser notre nourriture, à dîner chez les voisaines et se partager nos cadeaux.
Caractériser la sorte de travail nécessaire à la réhabilitation d’une identité blanche n’est pas simple. Mais il pourrait être utile de mobiliser la figure du « trou blanc » pour le faire. […] Les trous blancs sont moins communs [que les trous noirs], mais ils n’en ont pas moins des conséquences tragiques et remarquables. Un trou blanc est une anomalie, un orifice qui s’ouvre à même le tissu de l’expansionnisme blanc, qui déchire sa broderie délicate – quelque chose qui se tient en dehors des paramètres du sens pour celleux qui sont impliqué·es dans le projet de la blanchité (et qui peuvent inclure des personnes dont les épidermes sont blancs, noirs, bruns ou mouchetés de blanc). Les trous blancs se tiennent au bord de la blanchité, à leur frontière liminale. Ils évoquent la terreur, une peur morbide. Et c’est en eux que tient notre plus grand espoir.
Récupérer l’identité blanche, c’est détromper les personnes identifiées-comme-blanches de l’idée qu’elles seraient elles-mêmes comme des pages blanches, sans autre secours ou réconfort que la performance de la blanchité.
Approcher un « trou blanc » : c’est ainsi que j’aimerais raconter l’histoire de la manière dont nous toustes – celleux qui sommes en gestation dans le ventre de la blanchité, blanc·hes, brun·es, noir·es ou jaunes – pourrions devenir capables de retrouver une autochtonie respectueuse de la terre et de rencontrer, pour de bon, les fantômes qui nous appellent depuis si longtemps à nous asseoir et à rester avec le trouble qui est la condition de notre émergence.
[…] Les relations raciales ne se transformeront pas à coups de grands gestes et d’événements retentissants. Elles ne feront pas, comme on dit, la une des journaux télévisés. Ce qui doit se produire – ce qui se produit déjà – est petit et apparemment insignifiant […] et ce dont nous sommes capables se tisse déjà dans le tissu du cosmique et du monumental.
Charlottesville […] montre l’impuissance des modes conventionnels de réponse aux problèmes.
La grande histoire – celle qui ne sera pas racontée par les médias dominants – est l’histoire d’Homo Icarus l’orphelin, le vagabond, celui qui a les pieds suspendus dans le vide et dont les angoisses intergénérationnelles cherchent un refuge, celui dont les nombreuses peaux cherchent à s’éloigner des autres, et dont le seul espoir de s’envoler réside dans sa chute… une descente vers la terre, une explosion en une multitude de morceaux brisés. Et quand il sera suffisamment brisé et prêt, alors seulement le sol pourra commencer son œuvre sacrée.
➤ Lire aussi | Reprendre la politique aux élites : la solidarité radicale contre les privilèges・Olúfémi O. Táíwò (2026)
Originellement publié sur le site de Bayo Akomolafe (bayoakomolafe.net) en août 2017, cet article a été traduit pour être publié sous une première version dans la Revue Multitudes (#101, hiver 2026), dans le cadre du dossier « Trahir la blanchité » codirigé par Emma Bigé, Yves Citton et Léna Dormeau.
Image principale : Anthony van Dyck, Dédale et Icare (détail), 1615-1625. Wikimedia.

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L’article L’homme désincarné : en réponse au suprémacisme blanc est apparu en premier sur Terrestres.
19.03.2026 à 08:56
Philippe Pernot
En Norvège arctique, colonialisme, projets miniers, changement climatique et militarisation se conjuguent pour assaillir les Sámi·es. Mais la jeune génération du seul peuple autochtone reconnu en Europe est déterminée à se battre pour son environnement et son mode de vie, entre pêche et élevage des rennes. Immersion auprès des activistes du fjord.
L’article Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège est apparu en premier sur Terrestres.
Reportage et photographies de Philippe Pernot à Tromsø/Romsa, Sápmi du nord (Norvège arctique). Traductions de Mathilde Ballari, activiste sámie. Les noms topographiques sont indiqués en langue same du Nord (la plus courante des neuf langues sames), puis en norvégien1.
22 janvier 2026 – camp climat de Riehpovuotna, Fálesnuorri, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège).
Malgré l’heure tardive et la nuit arctique, une agitation joyeuse règne au campement. Des ombres se glissent entre les lávvus, tentes traditionnelles sámies, dessinant des sillons dans la neige épaisse, leurs lampes frontales illuminant le ciel étoilé où dansent les aurores boréales.
Les ancêtres semblent ainsi souhaiter la bienvenue à ces dizaines d’activistes venu·es de toute l’Europe – et même du monde entier. Empilant leurs sacs dans les lávvus où crépitent des feux de bois de bouleau, iels se préparent : les prochains jours seront une plongée dans l’inconnu.
Juste à côté, dans un cabanon habituellement loué en AirBnB, les conversations vont bon train. « Je vous ai raconté cette fois où je me suis battu contre les soldats américains dans une taverne ? », demande Ánddá Eriksson, 21 ans, activiste autochtone sámi et main d’œuvre agricole dans l’exploitation de rennes familiale en Suède, auprès du petit groupe d’ami·es qui l’entoure. Vêtu d’un gákti, tenue traditionnelle sámie en toile bleue bordée de jaune et de rouge, la tête ceinte d’une imposante tjuahppa (chapka), il poursuit, l’air espiègle : « Ils étaient ivres morts et nous traitaient de “sales Lapons”, ça a vite dégénéré. Mes amis Sámis et moi, on a été harcelés à l’école depuis notre plus jeune âge, alors on sait se battre. Mais eux, fallait voir ça : ils savent peut-être tirer à la mitraillette, mais au corps-à-corps, il n’y avait plus rien ! On les a mis en déroute, il y en a même un qui est resté allongé en travers du bar ! », s’esclaffe-t-il devant une assistance interloquée.
Le ton est donné. Les Sámis, le seul peuple autochtone reconnu légalement en Europe, vivent divisés par quatre pays limitrophes – Russie, Suède, Finlande et Norvège. Leur région de peuplement historique, le Sápmi, a été partagé par des frontières dès le 18e siècle. Christianisation et assimilation à marche forcée, discriminations, déplacements de population, confiscations de terres : leur situation n’est guère différente de celle d’autres peuples autochtones ailleurs dans le monde. Pour beaucoup de Sámi·es, la violence coloniale est quotidienne, diffuse. Et malgré la création de parlements sámis, la reconnaissance de droits juridiques et même constitutionnels dans les quatre pays concernés depuis les années 1970, beaucoup se sentent trahis. Derrière son sourire et son air bravache, Ánddá raconte la dure existence d’un peuple soumis aux lois des autres, aux armées venues de loin, aux entreprises prédatrices.
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C’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait tant de kilomètres pour venir jusqu’ici. Le Riehpovuotna (Repparfjord), cet estuaire situé à deux heures du Cap Nord et lieu de passage important pour les saumons sauvages, est devenu le symbole d’un combat de longue haleine. Droit à la terre et à la mer, justice climatique et sociale, réarmement, transition énergétique : tous les conflits de l’Europe moderne semblent s’entrechoquer dans ce lieu pourtant d’apparence si tranquille. « C’est une cause importante pour moi, il ne s’agit de rien moins que de stopper la colonisation de mon peuple. D’où l’importance de nous unir en tant que Sámis, au-delà des frontières », affirme Ánddá.
Au centre de l’attention : la montagne Nussir, surplombant le fjord de ses flancs enneigés. En son cœur, elle regorge de cuivre – des réserves immenses stratégiquement situées dans le Central Lapland Greenstone Belt, riche en or et minerais stratégiques. Après une première exploitation dans les années 1970 qui avait causé un rejet de déchets dans les eaux et laissé le Repparfjord exsangue, la montagne pensait certainement avoir droit au repos, laissant des troupeaux de rennes mettre bas dans cet alpage printanier prisé des éleveurs sámis.
Mais une entreprise norvégienne, Nussir ASA, est revenue à la charge en 2005, dans le but d’extraire annuellement 50 000 tonnes de minerai brut de ses entrailles sur une durée de 20 à 30 ans. Rachetée par le canadien Blue Moon Metals et financée par la firme américaine Hartree Partners, la mine de cuivre a été classée « projet stratégique » dans le cadre du plan européen dit Critical Raw Materials Act (CRMA) de 2023. L’Union Européenne entend ainsi sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques, nécessaire à la transition énergétique, mais aussi au réarmement.

C’est surtout la manière de gérer les déchets qui suscite l’effroi : 1 à 2 millions de tonnes de résidus minéraux et liquides toxiques vont être déversés annuellement dans le fjord au cours de son exploitation. Face à la levée de boucliers d’associations écologistes et de la communauté Sámie, c’est un feuilleton juridique et administratif qui continue. Après des années d’imbroglios juridiques et de manifestations, un premier forage commence en juin 2025 – illégal, dénoncent les opposant·es, car sans étude d’impact environnemental valide et sans l’accord des éleveurs de rennes.
En réaction, des tentes ont poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayés nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde. « Cela fait depuis décembre que j’y vis, parfois seul, parfois avec des petits groupes », explique Ánddá, occupé à dégivrer une tente avec une petite hache. Il raconte un quotidien hors du temps, que Terrestres a partagé pendant une semaine : couper des bûches pour faire vivre le feu de bois par-dessus lequel sèchent des peaux de renne ; cuisiner du renne, du saumon, des perdrix chassées dans la montagne, ou simplement des pâtes au pesto ; faire cuire le café dans les grandes cafetières noircies par la suie puis le boire dans un guksi, petite tasse sámie en bois ; accueillir d’autres activistes – et planifier leurs actions.
Ce soir, voilà l’ordre du jour : se répartir les tâches pour la grande mobilisation qui s’annonce. Dans le cabanon, le tour de parole se déroule selon une organisation bien rodé. Les activistes présent·es sont jeunes, entre 15 et 28 ans pour la plupart, mais iels ont l’habitude. Malgré la fatigue, l’excitation règne : les prochains jours s’annoncent historiques.
Un camp a poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayé nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde.

Samedi 24 janvier – mine de l’entreprise Nussir à Fálesnuorri, Sápmi du nord (Kvalsund, Finnmark, Norvège)
Le gardien se détend dans sa camionnette de service noire, garée en travers de l’entrée de la mine. Les étoiles scintillent dans la nuit, il fait environ -10°C dehors et le moteur tourne pour maintenir le chauffage allumé. À Kvalsund, une petite ville où les histoires circulent vite, la rumeur courait cette semaine que les activistes planifieraient quelque chose. Par précaution, des camions ont été garés en travers des principales issues de la mine afin d’empêcher des blocages. Mais, qui sait, c’est peut-être une fausse alerte ?
Soudain, un convoi de voitures débarque en trombe. Il n’est pas encore 5 heures du matin lorsque le site est envahi par des figures furtives, s’engouffrant par groupes vers des objectifs bien précis. Le gardien ne peut rien faire d’autre qu’appeler la police et observer ce déploiement d’activistes. « Ce n’est pas la première fois, mais là, il y en a vraiment plus que d’habitude », dit-il, un peu hébété et amusé à la fois – n’étant pas lui-même un fervent défenseur de cette mine, qui n’est pour lui qu’un lieu de travail comme un autre.
Quand la police débarque, vers 11h30 du matin, il est bien trop tard. Les quelques agent·es disponibles ce week-end, venu·es de Hammerfest à une heure de là, ne peuvent que constater leur propre impuissance. Car si les petites actions de blocage mobilisant une quinzaine d’activistes sont courantes, l’action du jour est d’une toute autre envergure.
Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui ont investi la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres, bloquant quatre issues. Des drapeaux Sámis flottent au vent, des bannières réclament le retour des terres (« land back »), les activistes chantent « ČSV » (une abréviation pour « montrer l’esprit Sami ») et « Laissez les fjords vivre ». Certain·es sont vêtus de gáktis, d’autres portent des keffiehs, mais personne n’est cagoulé. Les visages sont souriants et sereins alors que la douce lumière bleutée de la journée arctique enveloppe la montagne.
Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui investissent la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres.
« C’est certainement la plus grosse mobilisation dans la Finnmark depuis le Conflit d’Alta », se réjouit Symre Johanne Aargaard, 21 ans, membre du conseil décisionnel de Natur og Ungdom, l’organisation de jeunesse écologiste qui chapeaute le camp. Le Conflit d’Alta ? Dans les années 1970, des centaines de Sámis avaient manifesté contre un projet de barrage hydroélectrique dans la plus grande ville des environs, avant que la répression – d’une ampleur inédite en Norvège – n’ait raison de leur résistance. Quarante ans plus tard, cette action coup de poing doit venir marquer les esprits et signaler que le flambeau de la résistance sámie brûle de plus belle.
« Nous voulons rappeler aux politiciens et aux investisseurs que notre engagement autour de cette lutte ne faiblit pas, et que des gens sont prêts à se mobiliser depuis tout le pays. Le Finnmark est peut-être isolé et a peu d’électeurs, mais notre cause est nationale », explique-t-elle. Notre interview est interrompue par un coup de fil urgent : la police procède au contrôle d’identité des occupant·es. Symre est chargée du contact avec les forces de l’ordre : elle file, nous laissant observer le processus. Deux agent·es circulent entre les activistes, prenant leurs cartes d’identité pour pouvoir leur infliger des amendes au cas où leur ordre d’évacuation ne serait pas respecté.
➤ Lire aussi | Quand le monde polaire se disloque・Jérémie Moreau (2023)
Les amendes s’élèvent à environ 20 000 couronnes norvégiennes [2500€] par action de désobéissance civile, nous expliquent les activistes, dont certains cumulent des centaines de milliers de couronnes au fil des ans : un moyen de décourager leur engagement, sans pour autant avoir recours à la force. Pour un éleveur sámi ou un jeune étudiant, ces sommes peuvent représenter le basculement dans une plus grande précarité, voire la prison.
Heureusement, aujourd’hui, la police décide de ne pas intervenir. Les activistes tiennent donc leurs positions, organisent des prises de parole, avant de lever le camp vers 21 heures.
Un joik (chant traditionnel sámi) résonne comme un clap de fin de cette journée : la chanteuse sámie norvégienne Ella Marie, tout juste 27 ans, est une icône de la lutte du Riehpovuotna. Comme presque tout le monde ici, elle a fait partie de Natur og Ungdom et s’engage depuis 2014 contre le projet minier. « C’est le combat de ma vie et de toute une génération de Sámis, qui redécouvrent nos coutumes et notre histoire. Et nous sommes terriblement fiers et en colère », assène-t-elle alors que des flocons de neige épais viennent recouvrir les symboles autochtones qui parent son anorak.

Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts. Leurs parents ont mené un travail mémoriel silencieux et discret, restant intégrés dans la société norvégienne – mais permettant aux enfants d’exhumer leur identité, maintenue secrète pendant des décennies par une chape de honte. Cette génération de la colère se découvre aujourd’hui, et le fjord du Riehpovuotna est devenu le dépositaire de leur flamme retrouvée.
« Pour nous, c’est un cadeau de réapprendre nos langues, de porter nos gáktis, de chanter nos joiks et d’apprendre notre histoire », ajoute Ella Marie, qui précise avoir appris le Sámi auprès de sa famille – c’est le cas de nombreux habitant·es sámies plus à l’intérieur des terres, vers Kárášjohka (Karasjok) et Guovdageaidnu (Kautokeino). « J’utilise la musique pour nous guérir, mais aussi pour exiger du respect et interpeller les politiques… et peut-être leur faire ressentir de l’empathie pour cette cause, d’une manière qui serait impossible dans des débats. La musique peut vraiment parler aux gens », dit-elle, avant de partir ranger des chaînes en acier dans le coffre d’une voiture. L’action est terminée, les activistes rentrent dans l’école locale de Kvalsund, où iels ont investi le hall pour dormir et poser leurs affaires.
Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts.
Clap de fin aussi pour le camp : contre toute attente, il sera démonté dans les jours suivants. « Il était devenu trop difficile à entretenir, trop loin d’Oslo, et nos moyens financiers sont épuisés », souffle Symre, l’air un peu dépitée. La décision a été difficile à prendre, et les activistes se sont divisé·es sur la question – surtout après un blocage aussi massif de la mine. Deux visions s’opposent en effet au sein du mouvement : la première, que l’on peut qualifier de « centriste », privilégie la désobéissance civile non-violente ainsi que l’action médiatique ; la seconde sensibilité, plus radicale, a la volonté d’aller plus loin – jusqu’au sabotage peut-être. Pour l’instant, c’est la première qui gagne, notamment parce qu’elle dispose de financements et de moyens d’organisation. « Bien sûr que nous sommes extrêmement tristes de remballer. Mais cela veut dire que nos actions vont continuer différemment, à Oslo, plus près des décideurs politiques », dit Symre en retrouvant son sourire, tout en traversant la neige entre les tentes lávvus des activistes, dont le combat ne se termine pas aujourd’hui.

Parmi les populations sámies vivant dans les frontières de la Norvège, deux groupes se distinguent : les « Sámis des montagnes », vivant principalement de l’élevage de rennes, et les « Sámis de la mer », qui pratiquent la pêche – une division renforcée par les pouvoirs coloniaux. Au Riehpovuotna, leurs mondes et leurs luttes se rencontrent.
Interview croisée lors du blocage de la mine.
Chef du district d’élevage de rennes 22 « Fiettár », sur la zone de la mine de Nussir. Originaire de Guovdageaidnu (Kautokaino), il vit à Alta.
« En tant que chef du district de rennes, j’ai une obligation d’être ici, alors que tant de gens se sont réunis pour lutter contre la destruction de l’eau et de la terre. Au printemps, nos troupeaux se rendent sur les abords du fjord pour mettre bas, car il y a moins de neige et de vent qu’ailleurs. À cause de cette mine et de tout le complexe industriel qui va être construit, ils ne pourront plus venir ici à cause de l’emprise territoriale et du bruit. Alors, on va devoir rester sur le versant montagneux, escarpé, dans des éboulis. Les morts vont devenir plus nombreuses, car ces conditions sont dangereuses pour les petits. Ce sera un choc économique mais surtout moral, qui poussera certains éleveurs à abandonner.
Pour ceux qui continueront, il faudra aller sur le territoire des autres districts, quitte à entrer en contradiction avec les quotas établis par le gouvernement et en conflit avec les autres éleveurs. Nous sommes poussés vers un précipice, nos pieds touchent le vide… Alors, nous n’avons d’autre choix que de résister. Ils ont voulu acheter notre consentement avec des sommes exorbitantes. Mais nous ne sommes pas à vendre, et nos terres non plus. Nous refusons de parler avec eux, pour ne pas leur donner de légitimité, et passons par les tribunaux et par des actions, comme cette occupation de la mine, pour contester ce projet. Nous sommes au bord du gouffre, mais ne voulons pas creuser nos propres tombes. »
NDA : les éleveurs Sámis connaissent un stress économique et moral énorme et certains se sont donné la mort dans le passé dans des causes similaires – ces mots ne sont pas à prendre à la légère.
Sámi de la mer, ancien pêcheur professionnel, dirigeant de l’organisation de pêche Bivdo, il vit à Alta.
« Nous sommes horrifiés par la destruction planifiée de cet estuaire. Certains des membres de notre association sont des pêcheurs dans le fjord ici. Cela nous engage, nous devons être ici aujourd’hui pour cette mobilisation historique. Si l’entreprise Nussir met en œuvre son plan de décharge de déchets dans le fjord, les poissons vont mourir. Le cabillaud et le saumon sauvage sont la base de notre vie ici. Tout cela va être détruit, et nous devrons abandonner notre héritage. Pour nous, les Sámis de la mer, c’est un enjeu économique, mais aussi culturel et social. C’est notre mode de vie et notre droit à la mer qui est constamment remis en cause. Il y a cette mine, mais aussi les fermes de saumon possédées par des multinationales étrangères qui polluent les eaux et qui nous mettent en concurrence.
Nous sommes en guerre contre l’État norvégien qui ouvre le marché, distribue les quotas de pêche, découpe les secteurs maritimes…. Nous souhaitons récupérer nos droits ancestraux ! Avec cette militarisation de l’arctique, avec la guerre en Ukraine, la menace grandit aussi pour notre activité. Nous, les Sámis de la mer, avons toujours eu de bonnes relations de pêche avec nos cousins Sámis en Russie, par exemple. S’il y a une guerre [entre l’OTAN et la Russie], nous serons séparés, nous ne pourrons plus aller pêcher aux mêmes endroits… Et ce, alors que nous n’avons même pas de mot pour « guerre » en Sámi [du nord] ! »
Spiertagavisa, Leavdnja, Sápmi du nord (« District d’élevage de rennes 14a », Lakselv, Finnmark, Norvège)
Des motoneiges filent dans la neige, traversant forêts et marécages glacés avant de s’arrêter au bord d’un lac gelé. Des hommes en treillis blanc armés de fusils M4 en descendent. À l’orée du bois, de jeunes recrues du service militaire volontaire posent leurs sacs et scient des arbres pour construire un campement. Nous sommes au troisième jour de l’entraînement hivernal du Battalion Porsanger, unité de reconnaissance blindée de la nouvelle Brigade du Finnmark, inaugurée à l’été 2025.
Le commandant Kim Kaspersen nous accueille. « Cet entraînement est vital car il apprend à nos troupes à combattre dans des conditions arctiques et à survivre dans le froid même si nos chaînes d’approvisionnement sont coupées », explique-t-il, posture carrée et fusil d’assaut en bandoulière. Les recrues apprennent à combattre un ennemi « venu du nord » (sous-entendu : la Russie, avec qui la Norvège partage une frontière), mais aussi à pêcher dans la glace et à construire des abris.
« Nous devons être capables d’opérer dans tout le nord de la Norvège, toute l’année, et à mobiliser nos troupes en quelques heures : l’ennemi peut frapper partout, même en profondeur, dans ce territoire gigantesque. Et nous pouvons tenir 30 jours environ », ajoute-t-il d’un ton martial : la Norvège serait le premier rempart face à cet ogre russe auquel l’armée norvégienne, forte d’environ 9 000 soldats d’active, compterait sur les renforts de l’OTAN, qui prépare justement un exercice massif en mars 2026.

La création de la Brigade du Finnmark multiplie par dix les effectifs de la base de Leavdnja (Lakselv), recréant les niveaux de la Guerre froide. Décidée avant la guerre en Ukraine, cette remilitarisation intervient dans un contexte de tensions autour du Groenland et des ressources stratégiques du Grand Nord. Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.
Car cette course vers l’Arctique, les Sámis sont les premiers à en payer le prix. La zone d’entraînement sur laquelle sont venus gamberger les soldats aujourd’hui est la seconde plus grande d’Europe, selon le commandant Kaspersen. « Vous pouvez larguer des bombes depuis un F-16 ou un F-35. Vous pouvez donc tirer sur tout ce que vous voulez dans ce champ de tir », affirme l’officier fièrement.
Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.
Ce terrain d’entrainement se trouve sur les terres de transhumance des troupeaux de rennes. « Nous nous coordonnons avec les éleveurs, mais il est vrai qu’il y a parfois des accidents, notamment quand les troupeaux prennent des routes inopinées et se mélangent à nos soldats – il faut parfois des jours pour les retrouver », sourit l’officier. « Le Finnmark appartient à tous », ajoute-t-il.
Les éleveurs Sámis de la région sont moins amusés. « La terre n’appartient à personne », affirme de but en blanc Kvell Magne, la cinquantaine. Il nous montre une carte du district d’élevage « 14a », peu à peu grignoté par les champs de tir d’un côté et acculé contre la frontière finlandaise de l’autre. Une frontière tracée en 1852 au grand dam des Sámis, ainsi divisés par des lignes artificielles.
« Nos rennes ne connaissent pas les frontières. Quand ils voient les barbelés, il suffit qu’ils trouvent un trou pour s’y engouffrer », dit-il, assis dans son cabanon d’été construit sur les hauteurs, dominant le Porsáŋgguvuotna (fjord Porsanger). Militarisation, projets industriels, éoliennes, urbanisation : Kvell voit le vaste territoire nécessaire au mouvement saisonnier des rennes se réduire, année après année.
« C’est peut-être la dernière génération de rennes libres », souffle-t-il avec dépit. Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes. La transhumance annuelle vers le nord a été annulée et les troupeaux ont été forcés de rester sur la côte pour survivre. « C’est la première fois que cela arrive, c’est totalement inédit. Un très mauvais présage », murmure l’éleveur.
➤ Lire aussi | Quand la Terre bascule・Timothy M. Lenton et al. (2019)
Non seulement les troupeaux de différentes familles sont maintenant mélangés dans un chaos administratif et économique, mais ils doivent être nourris avec du foin et des granulés, bien plus chers. Les rennes, aux côtes saillantes, se jettent sur cette nourriture, surmontant leur peur des humains inconnus. « Comme ils sont affaiblis par la faim, ils prennent plus de risques pour trouver du lichen et sont plus vulnérables aux prédateurs », soupire l’homme au parler franc.
De sa camionnette, il sort deux carcasses de rennes ensanglantées, dévorées par des gloutons, qui attaquent les rennes en les saisissant à la nuque. Aigles, ours, loups, les menaces ne manquent pas. Plus bas, un renne gît inanimé, la colonne vertébrale rompue par une chute. « Chaque renne qui meurt n’est pas juste une perte économique, c’est dur pour le moral », dit-il tout en jetant des granulés au troupeau affamé.
Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes.

Sa fille, Sara, veut elle aussi devenir éleveuse. « J’essaie de l’en dissuader, car il n’y a plus d’avenir pour nous. Mais elle est têtue, elle veut se battre pour continuer », grommelle-t-il, dépité mais visiblement fier. Face à l’ordre mondial prédateur et violent qui émerge, la lutte continue, portée par une génération déterminée à protéger un mode de vie plurimillénaire. L’arctique n’est qu’une ligne de front parmi tant d’autres, et les jeunes défenseur·ses de cette terre vaste et majestueuse le savent : seule leur détermination permettra d’enrayer la catastrophe qui vient.
L’auteur souhaite remercier tous les activistes Sámis, norvégiens et internationaux qui lui ont accordé leur confiance, leurs mots et leur amitié ; ainsi qu’à Sara Marít, Kvell Magne et leur famille pour leur hospitalité et pour leur engagement quotidien auprès de leurs proches, de leurs rennes et de leur terre. Merci aussi aux inconnus et connaissances du Nord pour leur honneur et leur générosité. À la terre et à l’eau, au soleil et au vent, au vivant et à l’invisible – qui n’oublient pas. Enfin, nous reconnaissons le droit naturel du peuple Sámi à la terre et à la mer, à son autodétermination, comme à tous les peuples qui luttent pour leurs droits au Kurdistan, sur l’Île de la Tortue (connue comme les États-Unis d’Amérique), et ailleurs.
Ndlr : d’autres volets de l’enquête de Philippe Pernot dans la région du Finnmark en Norvège sont à retrouver dans Reporterre : « En Norvège, écologistes et Sámis s’unissent contre une mine qui “éradiquera toute forme de vie” » (octobre 2025) ou « Dans le Grand Nord, 225 jours de zad et une mine de cuivre bloquée » (février 2026).

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L’article Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège est apparu en premier sur Terrestres.
17.03.2026 à 11:54
La rédaction de Terrestres
Alors que les puissances dominantes s’abîment à banaliser leur ordre criminel jusqu’à la guerre infinie, les soulèvements récents en Iran et ailleurs sont un appui pour trouer l’horizon et combattre l’indifférence. Face à la cruauté des États s’inventent à de multiples échelles des “résistances affectives”, souvent venues de luttes et de réflexions féministes.
L’article Ce que nous apprennent les révoltes iraniennes féministes pour les soulèvements à venir est apparu en premier sur Terrestres.
Table ronde le jeudi 26 mars avec Chowra Makaremi, anthropologue et chercheuse au CNRS, et Rezvan Zandieh, chercheuse en arts et en études de genre et militante féministe du collectif ROJA, Collectif féministe et internationaliste iranien (kurde, lori et afghan) à Paris.
Une rencontre animée par la revue Terrestres à la Parole Errante à Montreuil, 9 rue François Debergue (19h00-21h30), organisée en partenariat avec la librairie Michèle Firk. Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Le peuple iranien vit sous les bombes d’Israël et des États-Unis, après avoir subi il y a quelques semaines une nouvelle répression sanglante, un massacre inédit à grande échelle, perpétré par une République Islamique contestée frontalement. « Mort au dictateur », fut le slogan de ce soulèvement, balayant définitivement toute illusion d’une voie réformiste.
Alors que nous sommes submergé·es par la propagande des temps de guerre et leurs relais médiatiques, les scenarii « experts » pour le futur ne manquent pas de fleurir. Pêle-mêle sont évoqués le retour du fils du Shah d’Iran, qui occupe nombre de chroniques de la presse occidentale, le maintien du régime sur le modèle du Venezuela ou bien encore un soulèvement qui viendrait épauler la guerre impériale menée depuis le ciel.
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Pourtant, jamais le souhait d’une telle intervention n’avait surgi des soulèvements qui se sont intensifiés et diversifiés depuis décembre 2017, jusqu’au soulèvement de 2022, Femme ! Vie ! Liberté ! (Jin ! Jian ! Azadî !), venu des régions marginales, notamment kurdes et baloutches, et à celui de décembre 2025-janvier 2026, parti du bazar de Téhéran. Même si la joie a explosé à la mort tant attendue du dictateur, même si le désespoir peut saluer l’orage venu du ciel, jamais les bombes n’ont pu apporter la démocratie ou protéger les femmes. Les bombes subordonnent les résistances populaires aux puissances interventionnistes qui sont menées en Iran conjointement par deux États impérialistes, coloniaux et génocidaires, combattant ouvertement la démocratie, les pouvoirs populaires et l’émancipation des femmes. Même si beaucoup ont été tué·es, torturé·es ou porté·es disparu·es, les trésors humains de la société iranienne sont dans les prisons et dans les interstices vivants de la résistance à la dictature.
Même si la joie a explosé à la mort tant attendue du dictateur, même si le désespoir peut saluer l’orage venu du ciel, jamais les bombes n’ont pu apporter la démocratie ou protéger les femmes.
Nous avons beaucoup à apprendre de celles et ceux qui ont tracé et tracent concrètement des chemins de traverse : à la fois contre la République islamique, le retour de la monarchie et les bombes impérialistes. C’est pourquoi nous avons invité pour débattre l’anthropologue d’origine iranienne Chowra Makaremi, et Rezvan Zandieh, chercheuse et militante féministe au sein du collectif des exilé·es iranien·nes Roja. Alors que la répression et les bombes visent à écraser les subjectivités résistantes, leur parole est vitale.

À partir de leur expérience et de « contre-archives » établies depuis l’Iran et depuis les soulèvements qui surgissent ailleurs depuis les années 2000, elles inscrivent chacune à sa manière les résistances en apparence les plus locales dans des perspectives historiques et des trajectoires globales. L’intensification des soulèvements après 2017 – marche du retour à Gaza en mars 2018, révolution soudanaise en décembre 2018, Hirak algérien en 2019, thawra libanaise en octobre 2019, soulèvement chilien de 2019, mouvement féministe sud-américain… – est allée de pair avec un rôle immense joué par les femmes. Le sort fait à ces révoltes et révolutions dessine désormais un monde gagné par le nationalisme, le sexisme, le masculinisme et l’autoritarisme, par des gouvernements d’extrême droite affranchis de toute règle.
Que nous transmettent ces contre-archives pour trouer ce sombre horizon, respirer et combattre la peur, le silence et l’indifférence ?

La soirée se déroulera autour de trois sujets majeurs.
Introduction des intervenantes sur leur perception de la situation en Iran
1 – Les soulèvements, notamment depuis 2017
Repérer quels éléments de la longue histoire de luttes en Iran les soulèvements récents reprennent, déjouent, ou déplacent. Face à la puissance féministe lors de ces insurrections, comment s’imposent des regards, des visions occidentales et des commentaires exotiques qui ignorent, combattent ou neutralisent ces expériences révolutionnaires ? En quoi s’opposent-ils à « une politique de l’attention » ?
2 – Les « résistances affectives »
Face à la violence et à la cruauté des États, des politiques puissantes que Chowra Makaremi appelle des « résistances affectives », existent à de multiples échelles, menacent l’ordre public et permettent ces soulèvements. Quelles sont ces résistances affectives ? Quelle place pour les affects dans la résistance et l’action politique ? Comment faire perdurer ces résistances affectives, faire germer les graines semées et préserver la communauté face à des États non seulement cruels mais structurellement criminels ?
3 – Les conditions de vie élémentaires sont saccagées et maintenant bombardées
Si les regards sont centrés sur le pétrole, combustible de la puissance des États et de leurs entreprises, pour les populations la guerre est aussi celle de l’eau, élément vital devenu cible militaire. Les luttes pour l’accès à l’eau et pour la subsistance, notamment au Kurdistan, contre les barrages qui incarnent la corruption et le népotisme, ont favorisé des formes de politisation par le bas et alimenté le mouvement Femme ! Vie ! Liberté !. Comment, se croisent des aspirations féministes, écologistes et démocratiques ?
Conclusion
Comment le désespoir et la sidération provoquée par la terreur de janvier pourrait se muer en affects communs et en résistances diverses, plutôt qu’en proie d’une brutale « stratégie du choc » ?
Que peuvent des soulèvements populaires face à un État fasciste sanguinaire et des interventions extérieures coloniales et impériales ?
Pour soutenir une voie populaire progressiste et démocratique en Iran, que peut-on faire depuis ici, quelle voix peut-on porter ?
➤ Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

➤ Lire aussi | La Gen Z face à la corruption du monde・Alain Bertho (2025)
Bibliographie :
Rezvan Zandieh, Mouvement Femme* Vie Liberté : performer la résistance féministe en Iran, Ballast, avril 2024.
Rezvan Zandieh, Guerre et répression de la résistance des femmes iraniennes, AOC, septembre 2025.
Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, La Découverte, 2023.
Chowra Makaremi, Résistances affectives. Les politiques d’attachement face aux politiques de la cruauté, La Découverte, 2025.
Photo d’ouverture : Manifestation pour la Journée internationale pour les droits des femmes, à Paris le 8 mars 2026. Crédits : FreCha.

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