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22.10.2026 à 09:17

La terre crue, matériau du futur

Geneviève Pruvost· Alain Marcom · Aymone Nicolas

Le bâti en terre crue, une pratique du passé ? Oui, et c’est bien ce qui fait sa valeur. Dans le livre-manuel “Avec la terre”, une sociologue, un maçon et une historienne-artisane appellent à se réapproprier les techniques de construction en terre, pour réparer les ravages d’un siècle de bâtiments industriels et fabriquer des habitats désirables. Extrait.

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Texte intégral (7990 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Ce texte est extrait de l’introduction du livre de Geneviève Pruvost, Alain Marcom et Aymone Nicolas, Avec la terre. Construire, habiter, danser, publié ces jours-ci aux éditions du Seuil dans la collection « Écocène ».

Ce livre est un essai. Une invitation à faire des essais partout où les essais sont possibles, en vous munissant d’une pelle pour creuser sous la couche arable. Le trottoir en bas de chez vous est débitumé pour travaux, vous prélevez de la terre. Vous avez accès à un bâti avec jardin, vous prélevez de la terre. Vous vous promenez à travers champ, vous prélevez de la terre. Et chaque fois, vous regardez de tous vos yeux les strates mises à nu, vous touchez la terre. Vous la mouillez ensuite pour en faire une pâte que vous roulez entre vos mains et vous voyez si se forme une boule qui se tient.

Ce geste est un acte politique.

Comment en est-on arrivé à la situation inédite d’avoir oublié que la terre n’était pas seulement nourricière mais promesse d’abris solides et durables ? Ne pas s’essayer à la terre qui colle et se mue en matériau de construction, c’est comme s’interdire de mettre une graine dans un potager et se priver d’en manger le fruit. C’est pourtant dans ce trou – ce trou de mémoire – que nous avançons à grands pas. Si les gens des Nords industrialisés parviennent encore à se représenter le cycle de vie du blé, il leur est devenu presque impossible d’associer un tas de terre à du bâti.

Imaginer l’impensable, c’est aussi comprendre qu’une seule matière puisse remplacer une grande partie des matériaux de construction : les terres qui contiennent suffisamment de liants argileux sont abondantes sur toute la planète. C’est une matière éminemment polyvalente qui, suivant les mélanges, permet de porter des murs de six étages, d’isoler du chaud et du froid, du bruit, de l’humidité, de faire des enduits, de fabriquer des peintures. Cela fait des millénaires que les êtres humains mettent en œuvre la terre sans la cuire, en la faisant sécher à l’air, au soleil, au vent. Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; des manoirs bretons, des maisons tchèques sont en bauge ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.

Dans les pays du Nord, ce savoir-faire ne fait plus partie des compétences ordinaires, partagées entre les générations, les genres et les classes sociales. On en a oublié jusqu’aux mots de cette architecture : rares sont celles et ceux qui savent que les adobes sont des briques non cuites, que le pisé est de la terre damée entre des planches, dites des « banches », que le torchis vient combler un pan de bois et que la bauge est constituée de mottes empilées à l’état humide. Force est de constater que la plupart des personnes n’associent le cru et le cuit qu’à l’expérience culinaire et ne saisissent pas l’enjeu social, politique et écologique de cette distinction en matière de construction. Dans le monde industriel, toutes ces techniques semblent d’un autre âge, relever d’une pauvreté subie ou réservées à un ailleurs exotisé.

Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.

Et pourtant, du giron de la terre pétrie par des mains habiles peuvent naître des murs et des voûtes qui tiendront infiniment plus longtemps que le béton armé. Le bâti en terre crue peut être perpétuellement rénové à bas coût sans jamais constituer un déchet : il suffit de remouiller la terre et de lui redonner une forme. L’argile colle à l’argile. Impossible de faire une telle opération avec le béton, le ciment, la chaux, la résine, le plastique.

Presque toutes les terres sont bonnes à bâtir et ont été bâties. C’est l’un des secrets le mieux gardé du capitalisme qui table sur la rareté et les monopoles. Comment en sommes-nous arrivés à considérer que seuls les enfants1 avaient le droit de prendre une pelle, des seaux, de l’eau, de la terre et de s’en mettre plein les mains ? L’humanité n’a pas attendu les fours à chaux, à brique, à ciment à 900, 1 200 et 1 450 degrés, ni les camions-toupies, les grues, les ingénieur∙es, les architectes pour se protéger de la pluie, de la sécheresse, stocker du grain et décorer son intérieur.

L’impensé va cependant plus loin encore : pour beaucoup d’urbain∙es, la construction en terre crue est une technique qui ne relève ni du passé, ni du présent, ni du futur. Elle est ignorée. Pour avoir à ce point oublié l’existence même de ce matériau dans les régions du monde les plus industrialisées, il faut des interdits très profonds, des fermetures d’imaginaire et un ordre social puissamment organisé. Au XXIe siècle, il est devenu évident de recouvrir le sol d’une calotte imperméable de béton, de bitume et d’enfouir nos déchets pétrochimiques. C’est un changement anthropologique majeur que de considérer que la terre n’est plus cette peau qui nous enveloppe et au sein de laquelle on respire.

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La bascule qui nous a conduits à habiter dans des matériaux cuits ne relève pas d’une attraction spontanée pour des équipements lourds, coûteux, impliquant une longue chaîne d’hyperspécialisation. Comme pour le reste de l’industrialisation de nos modes de vie, il a fallu que soit menée une conquête sans merci pour remplacer les savoir-faire vernaculaires par des process standard. L’essor industriel des villes et les guerres mondiales ont joué un rôle bien connu dans la destruction de bâti ancien, impliquant des (re)constructions massives à la hâte et l’imposition d’une division du travail qui ne va pas de soi : le principe élémentaire de fabriquer soi-même ses matériaux en tant qu’artisan∙e ou autoconstructeur∙ice a été remplacé par l’achat de matériaux prêts à l’emploi (parpaing, moquette, carrelage, peinture). Avec l’industrialisation, le bâtiment s’est aussi masculinisé. Ce sont très majoritairement des hommes qui travaillent dans les carrières de sable, de gypse, qui conduisent les camions de transport, exercent le métier de maçons, d’ingénieurs, se trouvent à la tête des multinationales du BTP et sont élus en tant que maires bâtisseurs. Seul le métier d’architecte s’est féminisé. Nous sommes au terme de ce processus : les écoles professionnelles du BTP se voient offrir des big bags de ciment pour des apprentis et la majorité des bourses de thèse est allouée aux recherches sur les matériaux industriels.

Mélange à la bétonnière de terre, sable et paille pour construire une cloison sur lattis. Rénovation d’un bâti ancien, Bourgogne, 2025.

Ces évolutions qui touchent de plein fouet la maçonnerie ne semblent pas avoir soulevé de révolte dans la profession : alors que des paysan∙nes ont témoigné dans des écrits de l’exode rural et de la fin de la petite polyculture-élevage, nous manquons d’histoires sur la dernière fois qu’une grange en pisé a été collectivement maçonnée avant d’en passer au parpaing et aux poutrelles en acier. Où sont les mobilisations collectives, les cris de colère ? Ce silence est d’autant plus sidérant qu’il y avait des quantités de paysan∙nes-artisan∙es à détenir ce savoir-faire de subsistance, qui fut éclipsé sans nostalgie apparente, suivant un ordre colonial qui institue des techniques comme « développées » et d’autres comme primitives et archaïques, à mettre au rebut.

Le cas de la terre crue permet de penser un processus d’extension du capitalisme qui relève du recouvrement – et non de la seule disparition au profit de techniques propriétaires et brevetées : des maisons en terre existent encore, pour partie plâtrées, tapissées, enrobées de ciment, laine de verre, polystyrène. C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme en effaçant la présence quotidienne de notre peau de terre, en l’altérant : ce recouvrement empêche que les murs respirent. Cette opération de recouvrement est analogue à l’artificialisation des sols agricoles. La terre est bien là, mais sous chape. Si dans les outre-mer, l’habitat vernaculaire en torchis a été en très grande partie décimé, ce n’est pas le cas de l’hexagone où la construction en terre, bien que fortement détruite, est présente aussi bien dans les centres-villes historiques que dans les faubourgs et les campagnes. Une première estimation évalue le patrimoine en terre crue à 15 % du bâti hexagonal2 et dans certaines communes rurales, à plus de 80 %. Mais encore faut-il savoir qu’on vit « dans de la terre ».

C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme de la terre en effaçant sa présence quotidienne, en l’altérant.

Comment s’est opérée la « production d’ignorance3 » ?

Une première opération d’éloignement a consisté à séparer la terre à nourrir (agriculture) de « la terre à bâtir4 » qui sert à maçonner. On pourrait également parler de « terre à vêtir » (la terre qui nourrit les plantes et les animaux avec lesquels nos vêtements sont fabriqués). Les peuples autochtones et les sociétés paysannes-artisanes s’emploient à maintenir la régénération du sol pour ces trois besoins primaires. La terre à bâtir n’échappe pas à la nécessité de revenir à la terre. C’est ce rapport cyclique au bâtiment que nous avons perdu dans les Nords et les mégalopoles. Si des artistes du XVIIIe et XIXe siècle pouvaient encore peindre des bovidés ruminant l’herbe au pied de chaumières en ruine dont la terre redevient humus nourricier, on imagine mal aujourd’hui des vaches laitières pâturer un parking amianté. Cette bascule anthropologique est importante : durant des millénaires, l’acte de bâtir et de se nourrir participait du même métier de vivre en synergie avec un biotope. Cette évidence s’est perdue en moins de cent ans.

Une autre métamorphose importante a eu lieu : le changement climatique est lié à certaines activités humaines dont celle de construire des bâtiments et d’y vivre – responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre – de l’extraction des matériaux à l’usage du bâti5. Des épisodes météorologiques extrêmes en constituent la manifestation la plus visible mais il importe d’en pointer une autre : le ciment, le plastique, les structures de béton et les fenêtres étanches ont transformé le climat intérieur. Les matériaux comme la terre crue qui ont le pouvoir de stocker la vapeur d’eau sans moisir et de la restituer quand il fait plus sec ont été massivement remplacés par des matériaux étanches, créant un dérèglement important qui n’a pas seulement touché notre perception du chaud et du froid. Le bâtiment est notre troisième peau, après la deuxième peau du vêtement, qui l’une et l’autre prolongent notre épiderme en régulant les températures, la transpiration, en augmentant nos résistances à l’eau, à la chaleur6.

Paroi de lattis pour accueillir une cloison de terre-sable-paille en intérieur. Rénovation sur bâti ancien. Avril 2025, Bourgogne.

Penser le changement climatique à partir de la terre crue oblige à reconsidérer les injustices environnementales à l’aune de l’inégale distribution des matériaux qui permettent de réguler les températures. Pour les plus aisé∙es, le chauffage central et la climatisation viennent parer à l’inconfort du béton. Mais que se passe-t-il pour les autres qui n’ont pas les moyens énergétiques de chauffer et rafraîchir ? Il importe d’écrire par classe sociale, mais aussi entre colons et colonisé∙es l’histoire de ces perturbations atmosphériques intérieures – dans les corps, les maisons. Que l’enveloppe du bâti et du vêtement ait été la cible d’un reformatage industriel complet dans les Nords pèse lourd dans notre contact avec le monde environnant. Peut-on se soucier de la Terre quand on ne touche plus la terre à bâtir, quand on n’est plus touché par elle ?

Se met en place une aliénation au sens de Marx, qui consiste à devenir étranger aux matérialités produites et consommées sans plus percevoir cette étrangeté comme étrange. Nous ne savons plus qui fabrique avec quoi nos vêtements et nos habitats. Dans l’installation du capitalisme, cette étrangeté banalisée joue un rôle pivot : le tissu peut parcourir de longues distances, en provenant de plantations en monoculture dans des colonies esclavagistes. Le « plantationocène7 » se perpétue avec des multinationales délocalisées dans les pays du Sud qui produisent des matières synthétiques. Pour les matériaux de construction, la déterritorialisation s’opère sur des distances plus courtes, y compris dans la colonisation : le BTP moderne n’a pu massivement concurrencer les matériaux locaux que quand a été créé un maillage de carrière de granulats et de cimenteries qui limitent les transports. La destruction des biotopes et la toxicité des poussières sont gérées par voie de ségrégation spatiale et socioprofessionnelle. Les populations privilégiées se préservent du contact direct avec la laine de verre, le fibrociment amianté et n’habitent pas au pied de carrières, broyeurs et fours.

➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)

Le recouvrement de la mémoire de la terre s’organise aussi très concrètement par l’enfouissement des déchets du BTP dont le devenir nous touche à peine à l’échelle quotidienne. C’est en combinaison et masque que se désossent les carcasses des immeubles dans des chantiers interdits au public8. Nous entendons tous les jours des informations alarmantes sur les effets de la climatisation sur le réchauffement climatique et la pollution de nos domiciles, mais quand il s’agit de nous loger et de faire des travaux, on met de côté nos préoccupations environnementales.

Ce n’est pas ce processus de prédation, destruction et remplacement par les matériaux industriels qui va nous intéresser ici, ayant déjà été retracé au scalpel9 mais l’histoire – à éclipse – de ce qu’il est difficile d’éclipser, à savoir la terre, plus précisément, en termes géologiques, l’horizon B avec du liant argileux, qui se trouve sous l’humus (l’horizon A). Une autre manière de lire l’histoire de la modernisation du bâtiment est de sortir du paradigme du terrassement pour mettre en lumière des persistances dans la lignée de l’anthropologue Andrea Lissett Perez Fonseca10. Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout. C’est dans la matière qu’a été déposé pour les générations futures ce savoir-faire géodiversifié.

Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout.

La persistance se trouve également dans le sol lui-même. Au rebours des parcelles agricoles qui ont fait l’objet d’un accaparement foncier aux mains d’une minorité d’agriculteur∙ices, les gisements de terre crue ne sont pas aux mains de grandes firmes. En France, où 90 % des sols contiennent de l’argile, les cimentiers et briquetiers ne sont pas parvenus à imposer le ciment en additif et les équipementiers n’ont pas inventé de machines spécifiques pour la terre crue. La construction en terre n’est pas inféodée à des grands groupes qui exploiteraient ce travail dans l’ombre des populations précaires et immigrées, comme c’est le cas dans les grands chantiers du BTP ou l’arboriculture agro-industrielle.

D’avoir été laissé sur le bas-côté de l’autoroute du « progrès » et de la fabrique en usine, c’est avoir un coup d’avance au XXIe siècle. Telle est la conviction d’une partie des artisan∙es maçon∙nes qui ont résisté face au rouleau compresseur de l’industrie selon des modalités à étudier de près. Ce terme est à comprendre dans son double sens de résistance humaine tout à la fois diffuse et coordonnée11 mais aussi de résistance mécanique du matériau qui traverse les âges. On parlera dès lors plus généralement de persistance pour désigner à la fois les luttes frontales et feutrées tenues sur la longue durée, qui s’expriment aussi à coups de murs qui tiennent.

Fabrication et découpage de briques en terre crue avant assemblage pour cloison de salle de bain. Rénovation de bâti ancien en Bourgogne, septembre 2026.

Les constructeur∙ices en terre se sont frayé∙es une voie singulière en maintenant un artisanat qui revendique de prendre soin du bâti en mettant en œuvre une matière qui n’a pas de prix. Leur manière de se présenter est significative : à la question type « tu travailles dans quel secteur du BTP », il est répondu communément « dans la terre ». Pour éviter que s’opère une confusion avec la terre cuite, il est aussitôt précisé « dans la terre crue ». Puis l’adjectif est redoublé : « La terre crue–crue ». Cette insistance renvoie à une vigilance technique – qui affirme une politique affirmée : il est possible de construire en terre durablement sans y ajouter du ciment ou de la chaux – autrement dit des « liants hydrauliques12 » censés durcir la terre, sans abîmer les corps de celles et ceux qui les extraient, les concassent, les brûlent, les mettent en œuvre. Dans le « milieu de la terre », pour ne pas faire de hiérarchie entre maçon∙nes, autoconstructeur∙ices, ingénieur∙es, architectes, bureaux d’étude, de contrôle, urbanistes qui se préoccupent de tenir le cap de la terre crue, le terme de « praticien∙nes » a été choisi. Les praticien∙nes se qualifient aussi humblement de « terreux » et « terreuses ».

Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit.

Nous avons beaucoup à apprendre du rapport des terreux∙ses à la terre pour qui ce n’est pas un matériau comme les autres. C’est une matière première qui résulte d’un milliard d’années de fusion, d’érosion, de glaciation, de fractionnement de roche, d’émergence de montagne, de frottement et d’usure par le vent, les fleuves, le froid, le chaud, le sec, la pluie. Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit. Les terreux∙ses savent qu’aucune terre ne se ressemble et qu’il n’y a pas de « recettes » toutes faites, qu’il peut y avoir différents filons de terre sur une même parcelle. Les terreux∙ses veillent à mettre le bon mélange de terre au bon endroit du bâti, à ce que la ressource ne soit pas polluée, puisse être réemployée quand le bâtiment aura fini son cycle de vie. Ce mode de construction, c’est une danse avec la terre meuble sur le chantier, c’est aussi une lutte qui se mène à bas bruit sur le terrain professionnel, réglementaire, scientifique, militant.

C’est une question de justice sociale et environnementale. Les constructeur∙ices en terre ne dissocient pas le matériau de son accessibilité et de sa gratuité, de sa capacité à fournir aux plus modestes des habitats bioclimatiques, durables, autoréparables. Il y a urgence à ce que nous devenions toutes et tous des praticien∙nes de la terre crue. Cette injonction peut sembler relever d’une priorité lointaine : on peut se dire qu’après tout, la terre est toujours là sous nos pieds, qu’elle nous attendra quand on aura épuisé les gisements de sable pour faire du béton. Cette matière semble inépuisable, en capacité de porter le poids de nos routes, de nos pistes d’atterrissages, de nos mégalopoles. Elle a déjà encaissé et ruminé tant de ruines, de détritus et de cadavres. Elle semble si immensément forte qu’il nous est au fond assez difficile de concevoir que nous puissions la maltraiter irrémédiablement.

Il en va aussi de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter. Le sol va devoir absorber du béton imputrescible, des murs en placo couverts de silicone, des mousses isolantes en polyuréthane, des panneaux de bois agglomérés, du mobilier en résine synthétique. Le temps des maisons comestibles est très loin derrière nous. Gorgées de molécules toxiques, elles sont devenues des bombes à retardement.

En ces temps sombres, il est réjouissant de s’arrimer à un futur habitable qui ouvre des perspectives infinies. La terre argileuse est une matière malléable, en capacité de passer par tous les états : toutes les techniques de terre crue peuvent repasser à l’état humide, plastique, visqueux et liquide, de sorte à être à nouveau mises en œuvre. Aucun produit chimique industriel ne peut se prévaloir de concentrer autant de vertus. C’est du reste si vertigineux qu’il faut faire un effort conceptuel pour se figurer cette forme-là d’éternité qui va au-delà de la durabilité : la réversibilité de la matière.

Il en va de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter.

Comme tout savoir dominé, nous manquons de traces, d’archives, de statistiques, de baromètres. On ne pourra pas faire le décompte du nombre de mètres cubes de bâti en terre crue qui sont rasés annuellement par des bulldozers comme c’est le cas pour les hectares de surface agricole artificialisée. Sans surprise, il y a plus de recherches, toute discipline confondue, sur le béton que sur les matériaux dits « biosourcés » (issus de la biomasse comme la paille, le chanvre) et les matériaux dits « géosourcés » (la terre crue et la pierre), et davantage de recherches en sciences dures sur la terre crue qu’en sciences sociales. L’archéologie et l’histoire sont plus avancées que la sociologie et l’anthropologie, illustrant dans cette hiérarchie académique que le sujet n’est pas d’actualité. Ce livre a vocation à susciter de nouvelles enquêtes, à changer le rapport au sol, aux matériaux, à l’urbanisation, au « confort moderne », en mettant au centre du récit un tas de terre – qui n’a rien de brut et de simple.

Voici quelques éléments de repérage entre la bauge, les adobes, le pisé, le torchis et la terre allégée. Chaque embranchement dessine une politique. Première distinction importante, il y a tout d’abord les matériaux crus (pierre, bois, terre) et cuits (chaux, ciment, béton, brique cuite, acier). Parmi les matériaux cuits, il y en a qui sont plus carbonés que d’autres, avec plus ou moins de granulats, le ciment et le béton se trouvant au sommet des dégradations environnementales. Il ne s’agit pas d’exclure tous les matériaux carbonés mais de les réserver à des usages précis : un enduit de chaux aérienne permet par exemple de protéger les murs en terre des intempéries, tout en restant perméable à la vapeur d’eau. La chaux est moins carbonée que le ciment.

Tas de terre excavée qui, une fois tamisée, sera prête à usage. Rénovation de bâti ancien, Bourgogne, 2025.

Autre distinction, il y a les techniques porteuses, permettant d’ériger des murs porteurs pour faire des étages, et les techniques non porteuses. Au XXIe siècle, c’est un enjeu majeur de savoir faire des murs porteurs pour éviter l’étalement urbain. À l’heure de la décarbonation et de la lutte contre l’artificialisation des terres, il est également important que ces murs porteurs ne soient pas exclusivement en béton-acier, que cette portance ne soit pas excessive (entraînant un surcroît de matériaux inutiles). Parmi les matières crues, notre bon sens architectural nous permet de classer sans hésiter l’agencement de pierres et de poutres en bois du côté des matériaux porteurs. Il faut être en revanche familier de la terre crue pour énoncer sans hésiter les trois techniques porteuses dans ce mode de construction : les adobes (de l’arabe aṭ-ṭūb, brique de terre séchée, devenu adobe en espagnol), la bauge (du même nom que la couche des sangliers) et le pisé (du latin pinsere, piler).

Selon les définitions données par le « Guide des bonnes pratiques de la construction en terre » (2020), les adobes ou briques de terre crue sont des briques non cuites, qui sèchent à l’air et au soleil, dont le liant principal est l’argile et dont la masse volumique est supérieure à 1 400 kg par m3. La bauge, c’est de la terre crue, amendée ou non en fibres (paille ou autre végétal ligneux), mise en œuvre à l’état plastique pour élever directement un mur, dans la mesure où la masse volumique reste supérieure à 1 300 kg par m3. Le pisé est une technique de mise en œuvre de terre crue à l’état humide (généralement sans éléments végétaux), mise en place par couches de hauteur régulière dans un coffrage rigide et stable (qui sera par la suite ôté), en procédant à un compactage dynamique régulier, ou damage, exercé à l’aide d’un outil manuel ou pneumatique. Entre ces trois techniques se trouvent tout un spectre de cas intermédiaires, difficilement classables. Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine en ce domaine.

Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine dans le domaine de la construction en terre.

Dans ce combat pour démarchandiser, démocratiser et se réapproprier notre peau de terre, les techniques non porteuses sont également essentielles : le torchis et la terre allégée permettent de faire des murs extérieurs, des cloisons intérieures, des sols, des plafonds, également très résistants et isolants sur le plan thermique et phonique, du fait d’une haute teneur en fibre. Ce n’est pas un petit détail quand on connaît le poids du chauffage dans les dépenses des ménages, l’importance de l’insonorisation dans les logements exigus, le coût carbone de la production de placoplâtre, de ciment et d’air climatisé. Le torchis désigne toutes les techniques de terre crue mélangée à de la fibre qui remplissent ou garnissent les intervalles d’un pan de bois (ou autre type de matériau porteur). On peut réaliser en torchis des murs, mais aussi des plafonds, des planchers, des rampants. Cette technique est repérable en Europe dans les centres-villes médiévaux avec des maisons à colombage.

➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)

La terre allégée par des fibres végétales est une autre technique non porteuse inventée au XXe siècle. Elle permet de répondre aux exigences de performance thermique et phonique du bâti. La terre allégée est composée d’une matrice argileuse enrobant des granulats végétaux ou minéraux, ayant généralement une densité allant de 200 à 1 200 kg/m3. Les mélanges fibreux sont soit coffrés, soit projetés, soit moulés (panneaux ou blocs).

Parmi les techniques de maçonnerie, il ne faut pas oublier les sols en terre battue, les bancs, les fours, les poêles, ainsi que les mortiers de terre qui permettent de jointer des briques et des pierres.

Une autre distinction permet de différencier les techniques : il y a le gros œuvre et le second œuvre. La terre a la particularité de pouvoir se trouver à toutes ses étapes. Mais une seule technique ne se trouve qu’en finition. Il s’agit des enduits qui constituent une couche de parement plus ou moins épaisse selon les besoins (esthétiques, correction thermique). Ils peuvent contenir aussi de la fibre (paille, chanvre, lin), des incrustations (perle, céramique, objets), créant un effet de paroi chaude au toucher, en plus d’être décoratifs. La peinture à l’argile et à la farine peut aussi tout à fait utilement remplacer les peintures industrielles qui comptent des COV (composés organiques volatiles), en jouant sur la palette large des pigments minéraux.

Ces précisions techniques peuvent sembler accessoires au lectorat non-architecte, non-maçon∙ne, non-charpentier∙e, non-ingénieur∙e et non-bricoleur∙se. Mais c’est de consommation d’eau, de bois d’œuvre, de coproduits agricoles, de déchets biodégradables, de santé publique, de relocalisation des flux de matières, d’organisation du travail – bref de « l’habitabilité13 » de la terre dont il est question. Avec la terre, il est possible de bâtir en ne perdant jamais de vue le sol et l’horizon des communautés terrestres.

Image principale : photo de Karima A sur Unsplash.

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Notes

  1. Baptiste Morizot, Pister les créatures fabuleuses, Paris, Bayard, 2025.
  2. Laetitia Fontaine et Romain Anger, Bâtir en terre. Du grain de sable à l’architecture, Paris, Belin, 2009.
  3. Robert N. Proctor et Londa Schiebinger, Agnotology : The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008.
  4. Olivier Aurenche, La Maison orientale : l’architecture du Proche-Orient ancien des origines au milieu du quatrième millénaire, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1981.
  5. Chiffres clés des Émissions de Gaz à Effet de Serre (GES), ADEME, 13 avril 2026
  6. Jean-Pierre Oliva et Samuel Courgey, La Conception bioclimatique. Des maisons confortables et autonomes, Mens, Terre vivante, 2006, p.10-11.
  7. Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde, Paris, La Découverte, 2017.
  8. Nicolas Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, Paris, La Découverte, 2008.
  9. Léa Hobson, Désarmer le béton. Ré-habiter la terre, Paris, La Découverte, 2025.
  10. Andrea Lissett Pérez et Santiago Martínez-Magdalena (dir.), Persistencias sociales en tiempos de precariedad, Venezuela, Fundación Centro Nacional de Desarrollo e Investigación en Tecnologías Libre, 2024 ; interview croisée d’Andrea Lissett Perez Fonseca et de Geneviève Pruvost par Florence Bajard autour des notions de « subsistance/persistance ».
  11. James Scott, La Domination ou les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Amsterdam, 2009.
  12. Le BTP et l’industrie routière parlent de « liants hydrauliques » pour désigner l’action chimique de durcissement par l’ajout de ciment ou chaux.
  13. Nathalie Blanc, Magali Ader, Germana Berlantini, Xavier Coumoul, Anneliese Depoux et al., « Vers une science de l’habitabilité de la Terre », Paris, Centre des Politiques de la Terre, 2025.

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16.10.2026 à 10:46

Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques

Comité invisible

Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages. Vision trompeuse, affirme le Comité invisible dans cet extrait de son “Manuel de survie” : les techniques sont bien davantage que des instruments.

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Texte intégral (9292 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

Ce texte est un extrait de l’ouvrage du Comité invisible, Manuel de survie, qui paraît ces jours-ci aux éditions de La fabrique (p. 301-315).

Dans son livre sur la crise de 2008, Never let a serious crisis go to waste, Philip Mirowski explique la stratégie « à large spectre » des néolibéraux confrontés aux conséquences notamment climatiques de leur hégémonie mondiale. Leur stratégie de court terme, un peu punk, mais qui désarme efficacement consiste à dénier le changement climatique. Cela permet de gagner du temps avant de mettre en place une usine à gaz vouée à ne pas fonctionner, mais qui donne l’impression que l’on prend au sérieux la question : les marchés carbone. La grenouille des peuples sent la température monter, mais assez lentement et avec assez de soporifiques pour qu’elle ne songe pas à sauter hors de la casserole économique. Mais ce que vise à long terme cette stratégie, c’est de produire des conditions de vie sur Terre si désastreuses, une augmentation des températures si suffocante que nous en venions à supplier les gouvernants d’enfin lancer les projets de géo-ingénierie qu’ils auront eu des décennies pour peaufiner. Non que cela ait la moindre chance de résoudre la question. Non, cela permettra seulement d’étendre la propriété jusqu’à la troposphère, et avec elle d’inventer des marchés dont nous n’avons même pas idée. La dernière phrase du livre de Mirowski s’adresse à nous : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. » Telle est notre tâche présente. Elle ne porte pas le nom d’écologie.

Cette société n’a pas son pareil pour faire peser sur ses sujets impuissants le poids moral de sa propre catastrophe. C’est ainsi qu’elle parvient à rapatrier ses propres contradictions – qui doivent rester intactes, étant si rentables – dans l’existence de chacun. Si l’argent a toujours tendance à s’évaporer vers le haut, la culpabilité ne cesse jamais de ruisseler vers le bas. À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse. « Chaque geste compte pour sauver la planète », « soyons solidaires, vaccinez-vous », « l’énergie est notre avenir, économisons-la ». Toutes les ONG environnementales à la Oxfam, Greenpeace ou le WWF savent bien que la rhétorique de l’empreinte carbone est née de la mission donnée en 2004 par la British Petroleum au cabinet Ogilvy pour améliorer son image. Ça ne les empêche nullement de marcher dans la combine des écogestes, de « calculer notre empreinte climat », d’« améliorer nos comportements » et d’« échanger nos bonnes pratiques ». Peu importe que rien ne distingue leur com’ des appels cyniques d’un quelconque ministère de l’Écologie macroniste à « réduire, réutiliser, recycler ». Il est vrai que tous vivent grassement sur notre dépossession. Leur façon de s’échanger les nudge est tout de même grossière. Difficile d’oublier le passage des écogestes aux gestes barrière, puis de « soulager le système hospitalier » à « soulager le réseau électrique » lors de l’invasion de l’Ukraine, le « Je me teste, je m’isole, je me vaccine » qui devient « j’éteins, je réduis, je diffère », et cette appli, LibertéWatts, inventée par un jeune entrepreneur en partenariat avec le réseau de distribution électrique qui propose des « défis » pour réduire sa consommation avec des récompenses à la clé…

À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse.

Ainsi assure-t-on avec une efficacité millimétrée la percolation du pouvoir, et celle de la tristesse. Aménager les conditions d’existence de chaque chose et de chaque être de manière à opérer sur eux l’effet que l’on veut produire, sans que rien n’y paraisse – quoi de plus environnemental, quoi de plus pervers ? Le Great Reset de Klaus Schwab, dont s’étaient étouffés les anti-complotistes, tient sur ce fait assez simple qui est devenu le b.a-ba de l’agenda des dirigeants comme celui de la bonne conscience militante : dans le monde post-covid, disait-il, « prendre soin de la planète sera aussi important que prendre soin de soi ». En bon entrepreneur, il célébrait aussi « la résilience du système électrique » pendant la crise, afin de permettre le fonctionnement normal de la société : activités numériques, opérabilité des hôpitaux et des industries. Voilà réunis l’intendance des infrastructures, la maintenance des corps et le souci de la planète dans le programme commun des gauchistes et des néolibéraux : prendre soin de soi et de l’environnement en tant que capital. Toute crise donne ainsi l’occasion d’une intrusion plus audacieuse dans le gouvernement de soi. Au stade suprême de l’infantilisation, le ministère de l’Intérieur est heureusement là, quand il fait trop chaud, pour nous inciter à boire, rester au frais et veiller sur nos proches. Pris de court à l’été 2026, les communicants ont finalement trouvé l’enthousiasmant « Passons tous en mode canicule ». La prochaine fois, on aura peut-être droit aux pictogrammes « Je bois, je dors, je passe des coups de fil ». Qui a dit qu’il n’y avait plus de marge de progrès ?

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Il serait bien entendu dommageable de réduire les écogestes à la misère citoyenne. Il y a aussi des gens qui jettent des cocktails Molotov sur le domicile du fondateur d’Open AI, des tirs d’arme à feu sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis favorable à l’installation d’un data center, des autonomes qui coupent par incendie l’électricité à la gigafactory Tesla du Brandenbourg ou à une usine STMicroelectronics dans les Bouches-du-Rhône. C’est en effet cette question du geste qui, du fond de notre paralysie présente, paraît la plus centrale, notamment pour ce qui est des techniques. Peu de questions ont été aussi mal posées que celle dite « de la technique » en Occident. Et pour cause, nous héritons de plusieurs décisions lourdes comme du plomb. D’abord il y a la décision grecque : celle de fonder la politeia sur l’exclusion de la technè. Comme l’a montré Paulin Ismard, l’artisan virtuose de la Grèce archaïque, le dêmiourgos, est déjà une figure itinérante, étrangère à la communauté civique, qui l’emploie à ses travaux publics avant de le laisser repartir. Mais avec l’extension de la citoyenneté active dans l’Athènes démocratique appuyée sur l’extension correspondante du marché des esclaves, on passe du dêmiourgos au dêmosios, l’esclave public de la cité. Celui-ci s’occupe de l’ensemble des tâches « techniques » que présuppose l’entretien de celle-ci, y compris toutes sortes d’activités réclamant de hauts niveaux d’« expertise », comme on dit de nos jours. La vie du citoyen grec n’est politique que par son exclusion du contact dégradant avec les réalités techniques. Nullité technique et compétence politique font encore, dans la France contemporaine, un couple récurrent et désopilant. Le capital l’a si bien compris que sa stratégie favorite consiste à avancer sous le masque de la technique l’ensemble des décisions qu’il ne cesse de prendre pour nous. Son inexorable stratégie de contournement échoue rarement, même si cela lui est arrivé par exemple, un temps, avec les OGM. Mais sa longue patience n’a pas craint de prendre trente ans pour finalement les réintroduire sous un nouveau nom. Il a imposé sans la moindre discussion, dans les années 1970, le verrou proprement politique que constitue l’industrie nucléaire contre tout bouleversement révolutionnaire : « C’est soit moi, soit la mort atomique ! » dit le Corps des Mines au travers de chacun de ses réacteurs. On peut en dire autant des smartphones, des réseaux sociaux ou de l’IA. Ce qui est décisif n’est jamais discuté. Le programme technocratique, depuis les années 1930, mais aussi avant lui celui de Saint-Simon ou du positivisme, fut explicitement de remplacer la politique par l’ingénierie. Les « machines à gouverner » du révérend père Dubarle se voulaient un remède à la faillite des humains. Un hégélien y verrait un cas exemplaire de la dialectique de la domination et de la servitude : l’Athènes démocratique a exclu les techniques du champ politique et, pour finir, celles-ci, liguées entre lui, l’ont ramené au rang de bac à sable.

Cela dit, on ne peut pas blâmer la Grèce pour tout. Nous n’en serions pas là si le christianisme n’y était pas allé de son petit grain théologique. Nous n’allons pas, ici, résumer ce livre important qu’est La religion industrielle de Pierre Musso. Quelques citations d’historiens, de philosophes ou d’un père bénédictin suffiront : « Le capitalisme n’a pas été inventé dans un comptoir vénitien, encore moins dans une banque protestante en Hollande. Il a été développé à partir du IXe siècle par des moines catholiques, qui, en dépit de leur rejet des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines monastiques. » (Rodney Stark, Le triomphe de la Raison) « Le christianisme a constitué le support religieux et culturel des peuples européens qui, durant la Renaissance et la Révolution industrielle, ont fini par unifier la planète en un seul système technique. » (Jacques Neyrinck, Le Huitième Jour de la création. Introduction à l’entropologie) « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement”, la règle de saint Benoît, doit être performante. » (Dom Hugues Minguet, L’Éthique ou le Chaos).

La question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : c’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.

La question de l’industrie a partie liée, dès le XIIe siècle, avec l’histoire des monastères. La technique est pensée par Hugues de Saint-Victor à partir d’une catégorie issue de son angélologie, celle d’instrumentum – les anges sont une médiation entre Dieu et le monde exactement comme le serait l’outil entre l’humain et son milieu. Depuis lors, et pour notre malheur, la question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : l’instrument n’est que la concrétion du geste. C’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques. Qui dit instrument dit un sujet déjà figé en face d’un monde d’objets lui aussi figé et, en guise de médiation entre les deux, cette curieuse sorte d’ange que serait l’instrument – neutre et utile, diligent et efficace. La réalité de la technique est toute autre : chaque technique engendre ses propres régimes de subjectivation, comme elle répond à ses propres mondes d’objectivité. Elle est éthopoiëtique et cosmomorphe. Par ses gestes singuliers, elle propage un monde et un rapport au monde. C’est là que la question des formes de vie devient parfaitement incontournable, et se révèle être le cœur de tout matérialisme encore doté de mains. Aucun outil n’est réductible à sa fonction. Si une cuillère ne servait qu’à amener un liquide à la bouche, il n’y aurait pas la cuillère touareg, la bretonne, la mélanésienne, la chinoise ou l’eskimo. Même le fonctionnalisme minimaliste du mobilier shaker est intensément imprégné d’une forme de vie. Une civilisation qui a congédié autant que possible la pluralité des formes de vie a donc commencé par congédier la pluralité des « régimes d’instrumentalité » dont parle Langdon Winner. Sortir de l’impuissance politique sans sortir de l’analphabétisme éthique est devenu d’autant plus impossible que les principales décisions politiques sont devenues des questions techniques, et que les formes de vie humaines sont plus que jamais déterminées technologiquement. Avec les smartphones, nous sommes idéalement placés pour constater la puissance éthopoïétique de l’« instrument », sa capacité à affecter tant le rapport à soi que le rapport aux autres et au monde. Celui qui croit « avoir » un smartphone et l’utiliser comme un simple « instrument » est celui qui se trouve le plus prédisposé à devenir son smartphone. Un tel outil est fait pour absorber son utilisateur, pour se l’annexer. Il n’y a pas de rapport « instrumental » au smartphone.

Une cuillère byzantine. Wikimedia.

Curieusement, la seule littérature où, pendant des siècles, on a parlé explicitement de forma vitae, de « forme de vie », est la littérature monastique sur la vie fraternelle. Mais c’est pour n’en reconnaître qu’une seule comme exemplaire, celle du Christ, dont l’imitation par les ordres est à vocation d’édification et de propagande : il s’agit avant tout de démontrer aux hommes et femmes du siècle que la vie chrétienne est possible. Le simple fait d’avoir besoin d’ainsi en témoigner et le prouver aux autres n’incite pas à croire cela vraisemblable. La destruction méthodique, sur la base du critère économique de l’efficacité, de la pluralité des techniques n’exprime au fond que la haine toute chrétienne de la pluralité des formes de vie – la haine des différences, associées théologiquement à la Chute, avant quoi tout était un en Dieu, et obstacles à « l’unification de toutes les créatures en passant par Celui en qui n’existe aucune division » (Jean Scot Érigène, La création de l’homme). Cette pluralité correspond seulement à la pluralité des gestes que nous rencontrons. Comme l’expliquait Marcel Jousse dans son Anthopologie du geste, « nous sommes pleins des interactions reçues du réel ambiant et donc pleins de gestes interactionnels infligés par le réel […] L’Anthropos n’est pas un squelette terminé, mais un interminable complexus de gestes. Le squelette n’est qu’un porte-manteau d’homme, un porte-gestes. Avant de fabriquer des outils, prolongements de ses gestes, l’Anthropos a modelé son geste. » C’est ce qui fait de la question des techniques une question d’emblée cosmique, une question de monde. Comment faire entendre cela à qui se trouve aussi pauvre en gestes, en dehors du scroll, que pauvre en monde ? Nous pourrons un jour nous définir comme ceux qui ont vu les satellites de Starlink remplacer les étoiles. « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine », remarquait déjà Walter Benjamin dans « Vers le planétarium », et il liait cela très précisément à la question des techniques et de leur caractère cosmique : « La technique n’est pas domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre nature et humanité. »

Que la question des techniques coïncide largement avec la question éthique est une évidence qui s’est perdue il n’y a pas si longtemps. Tout le temps qu’a perduré un « monde ouvrier », elle restait parfaitement vivante. Et l’« éthique hacker » n’a fait que prolonger cette sagesse. Jefferson, dans ses Observations sur l’État de Virginie, considérait que le système manufacturier, par l’asservissement qu’il induisait, n’était tout simplement pas incompatible avec le type humain nécessaire à une république stable. « La dépendance, avertissait-il, engendre servilité et vénalité, étouffe le germe de la vertu, et prépare le terrain aux noirs desseins de l’ambition. » Kafka, lassé d’écrire des lettres à Milena, distinguait entre les techniques qui « ajoutent au fantomatique entre les êtres » en leur laissant croire qu’il est possible d’entretenir une relation ou de vivre une expérience à distance – comme le courrier, le télégraphe, le téléphone – et celles qui visent, en compensation, à éliminer ce fantomatique le plus possible, « à obtenir entre les hommes des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ». Là, les êtres peuvent se retrouver face à face, faire l’expérience les uns des autres et remédier à la « terrible dislocation des âmes » engendrée par les premières. Imaginez ce qu’un tel partage signifie pour l’époque du « télé-tout » dont parlait Eric Schmidt !

➤ Lire aussi | « Casser leurs machines, fabriquer les nôtres » ・Amel Sabbah, Naïké Desquesnes et Mathieu Brier (2024)

Gilbert Simondon faisait, lui, passer la ligne entre l’objet technique ouvert qui se laisse réparer, améliorer, coupler, altérer et l’objet technique fermé « qui est tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu » – « objets bons à jeter après usure, objets soumis à dégradation, ou encore objets de pure civilisation » (« Psychosociologie de technicité »). Objets aliénés, autant qu’un sujet peut l’être, doit-on ajouter. Même MacLuhan n’ignore pas la parabole taoïste, citée par Heisenberg, du vieil homme dans son jardin qui se fatigue à aller chercher l’eau lui-même au fond de son puits au lieu de mettre en place un puits à levier qui ferait le travail à sa place. Un voyageur de passage lui en fait la remarque. « À ce moment, la colère empourpra le visage du vieil homme, et il dit : “J’ai entendu mon maître d’école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le cœur d’une machine et celui qui porte en son sein le cœur d’une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L’incertitude dans les mouvements de l’âme est une chose contraire à l’honnêteté. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles : j’aurais honte de les employer.” »

Chaque technique imprègne éthiquement celui qui s’y livre. Aucun critère économique ou énergétique d’« efficacité » ne peut prévaloir ici. Ou bien il faut la définir à la manière de Walter Benjamin : « La fécondité d’une action, comme il convient, est à l’intérieur d’elle-même. » Là aussi, il faut faire craquer le recouvrement, pluraliser au maximum, singulariser le plus possible. Ce qui se fait passer pour une « amélioration » du monde, une « économie d’efforts », un « progrès », de manière toute chrétienne, est d’abord une ruine du monde et une ruine de l’être. Car avec chaque technique dont on assure l’extinction évolutive, ce sont l’ensemble des gestes, l’ensemble des mondes, l’ensemble des formes de vie qui lui étaient liées qui disparaissent. « Il ne s’agit pas seulement de l’extinction de techniques et d’outils autrefois utiles, il s’agit de la disparition des formes d’existence sociale et d’expériences individuelles autrefois vivantes et dépendantes de ces techniques. » (Langdon Winner, La baleine et le réacteur)

Ondrej Bocek sur Unsplash.

L’imposition des grands systèmes techniques n’est au reste pas de hasard : « Au moment où, dans l’histoire, les formes d’autorité reposant sur la religion et la tradition commencèrent à s’effondrer, le besoin de construire et d’entretenir des systèmes techniques fournit le moyen de restaurer une pyramide sociale. » (Ibid.) La dévastation de la diversité humaine a précédé de longue date la sixième extinction en cours, dont elle forme la véritable explication. C’est là que l’écologie et son maudit environnement apparaissent dans leur dimension véritablement criminelle. L’écologie aura servi de parfaite diversion pour distraire de la destruction en cours des formes de vie humaines, et même de justification. Il suffit de voir le premier youtubeur écolo venu scénariser sa crise existentielle en découvrant l’existence de la nature et ajouter, d’affût en affût, la malheureuse faune sauvage au décor de sa mise en scène de soi pour comprendre que se revendiquer de la « nature qui se défend » ou prétendre « faire partie du vivant » ne sont que deux nouvelles manières, pour l’Occidental, de rester enfermé dans sa bulle narcissique.

L’archéologue Leroi-Gourhan a présenté le processus d’hominisation comme l’extériorisation progressive dans les outils et dans le milieu technique des facultés qui résidaient dans les corps et dans les esprits des humains. Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle. Certains ont parlé d’« exosomatisation », et comme d’un processus inexorable. La fin de toute notre belle histoire évolutive résiderait ainsi dans un monde intégralement automatisé hanté de corps sans gestes, analphabètes, réduits à faire de la gym, et qui ne savent rien faire. À ce compte, ce n’est pas le contact avec la nature que nous avons perdu, mais l’essentiel des techniques dont la vie a besoin. On a rarement connu époque techniquement si pauvre, si nulle, si défaillante que notre haut-modernisme de déferlement technologique. Une inquiétude parcourt l’espèce quant à sa superfluité advenue. Avec l’IA, l’humanité des bullshit jobs commence à entrevoir son destin au fond de la poubelle. Au moins la fontaine de Narcisse lui renvoyait-elle son image.

Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle.

La misère présente de la technicité est éprouvée vastement comme misère éthique, comme houellebecquisme diffus. De cela découle partout une faim de gestes. Chez les jeunes cadres chinois, la dernière mode consiste à cultiver un potager traditionnel à la campagne, quitte à y employer un local qui n’apparaîtra pas sur les réseaux sociaux où le jeune ambitieux s’affiche, le temps de la récolte venu, avec sa plus grosse courgette. Cette faim s’assouvit le plus souvent par procuration. Le regard blasé s’arrête sur telle ou telle vidéo Instagram vue ailleurs des milliers de fois : un mécano talentueux customise de vieilles bagnoles dans son garage, des bûcherons assemblent une maison en fûts de bois taillés sur place, une jeune femme, quelque part dans la montagne chinoise, bichonne des petits plats pour sa grand-mère avec les seuls produits de son jardin. « Satisfaisant » est le degré minimal du sentiment anémique, le point physiologique recherché par les algorithmes. Mais la faim revient, n’ayant trouvé rien de réel dont se nourrir. Et la magie s’enfouit à nouveau dans les anfractuosités du monde, faute d’un tissu vital qui la recueille. Les reels, les shorts et les vidéos TikTok donnent un tel sentiment de « facilité » qu’ils désactivent comme superflu l’effort de faire siennes ces bribes de techniques. Il ne faut pas chercher plus loin les dégâts sur les corps et dans les âmes de cette anémie entretenue. Le dispositif opère deux fois : d’abord sur le geste technique, qui n’est autorisé à apparaître qu’après avoir été disloqué de son monde, déchiré, puis recollé ; ensuite sur ma propre présence, réduite à celle de pur spectateur. Technophanie de la dépossession. Il n’y a là que des reflets, comme ces poêles à pellets qui simulent si froidement le feu d’un foyer. On n’habite pas des reflets. On les déserte. Ou on les brise.

Paradoxalement, cette époque qui se veut si profane est saturée de fausse magie – des applis avec qui l’on bavarde à l’aspirateur-robot des contes pour enfants. Gilbert Simondon avait identifié la dégradation parallèle de la sacralité et de la technicité dans le monde moderne. Lui qui était si sensible à l’aura des objets, ne pouvait que déplorer l’objectivation conjointe des lieux et des techniques. « La dégradation de la sacralité consiste en une fragmentation du réseau entier du sacré, qui perd sa dimension organique et cosmique de totalité pour s’enfermer dans telle ou telle chose, transportable comme un outil. […] Il ne faut pas déchirer la tunique, il ne faut pas fragmenter le sacré, parce qu’il est, en sa nature, univers et réseau de points-clefs, tissus de centres, communicant les uns avec les autres. » (« Psychosociologie de la technicité ») Preuve s’il en est qu’il y a une sacralité non chrétienne et des réseaux non cybernétiques.

Nous avons été défaits de nos gestes parce que nous avons été défaits de la texture technique du monde. Les corps et les lieux ne se tiennent plus. C’est-à-dire qu’ils n’habitent plus, déphasés qu’ils sont d’avec les objets qui, tout autour, ne perdurent qu’aussi longtemps que le cours fluctuant de l’innovation le leur permet. Les environnements dans lesquels on nous permet de résider sont construits comme des petits mondes clos, et les ustensiles qui les meublent tout autant. Nous sommes entourés de boîtes noires auxquelles nous ne comprenons rien, de notre téléphone à la voiture que nous conduisons, de la pompe à chaleur de notre logement à l’acheminement d’un pot de yaourt, du traitement des eaux usées aux systèmes électriques. À force, nous sommes devenus des boîtes noires pour nous-mêmes. Il y a une vérité sensible attachée à chaque technique parce que s’y joue une justesse d’assemblage, d’ajustement, de frictions des matières. Et les matières ne sont pas des boîtes noires, mais une expression de formes ouvertes, qui se prolongent dans l’existence de l’objet et de l’être qui s’y lie. Cela, tout charpentier, tout maçon le sait mieux que n’importe quel ingénieur. La vérité se donne, elle ne se connaît pas. Une manière « d’avoir l’œil ». Parfois, le simple fait de toucher, de toucher l’argile, le métal, la pierre, remplit d’une joie enfantine, véritable, celui qui s’initie à une technique. Parce qu’il semble là reprendre contact non seulement avec la matière mais avec la possibilité d’une ouverture technique au monde. De fibres en fibres, d’éclats en éclats. « Enfin j’ai l’impression de faire quelque chose de beau et d’utile », avoue cet informaticien en bâtissant les premiers rangs d’un mur en pierres sèches, au milieu du coteau calcaire. Dans le geste technique je m’oublie et c’est bien pour cela que je m’y retrouve.

Un mur en pierres sèches. Wikimedia.

Ce n’est pas « d’habitabilité » que nous avons besoin, mais d’habiletés. Si la pauvreté de notre perception du réel coïncide avec notre dépossession des savoir-faire, il ne peut pas y avoir d’habiletés authentiques, sans qu’elles soient situées, géographiques. Au nom d’une connexion à un tout abstrait, le processus de représentation – technologique, planétaire, collectif ou écologique – me sépare de ma propre puissance, m’y arrache, me décharne. À l’inverse, les techniques situées m’approfondissent à leur contact, d’implicite en implicite, de geste en geste, de monde en monde. Là se love le caractère sacré des techniques dont parle Simondon, qui est leur caractère vrai, le plus intime et donc le plus partageable. Parce que, là, le monde n’est pas le « sans-monde » de l’homogénéité, mais c’est un monde fait de fragments, de qualités singulières qui seules permettent une orientation possible, une charpente. Une manière de se tenir. Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans. Il faut avoir été en présence, avoir vu faire l’artisan de tout son corps, il faut avoir établi des routines, perdu du temps, raté, écouté, réessayé pour acquérir les gestes et que ceux-ci deviennent technique incorporée. Une nouvelle présence au monde s’y gagne. Peut-être tous ces cadres bancaires, tous ces connards de la pub, tous ces anciens ingénieurs qui se sont mis à leur compte en tant que boulanger du Marais, paysan breton ou réparateur moto, en plus d’avoir flairé le bon filon, ont-ils répondu à un tel appel de la présence.

On s’est trompé en voyant dans le geste des ingénieurs qui bifurquent, depuis AgroParisTech en avril 2022, puis Polytechnique ou l’ENSAT ou HEC, et laissent derrière eux toutes les fausses promesses de « transition » et d’« énergies vertes », la seule expression d’une dissonance cognitive devenue insupportable. C’est autre chose qui se jouait là, malgré le peu d’effets de contagion parmi « les ingénieurs qui doutent ». Au-delà du fatras médiatique et des sempiternelles justifications idéologiques s’exprimait le désir de retrouver un semblant de monde et d’y expérimenter des gestes un peu ancrés. De retrouver ses mains, en quelque sorte. Une forme de désœuvrement, bien sûr. Mais déserter le milieu professionnel ne suffit pas, encore aurait-il fallu ne pas se laisser capturer par la valorisation des milieux militants, et les déserter à leur tour. « Sortir de la cage, renoncer à son moi », écrivait honnêtement un ingénieur repenti. Les commentateurs et les directions d’écoles ont eu tôt fait de sociologiser ces désertions et de réparer la faille. Tantôt pour disséquer « la mise en récit des prises de conscience écologiques », tantôt pour « réformer les programmes et donner plus de place à l’écologie ». Il faut planer autant qu’Alexandre Monnin pour croire pouvoir donner des leçons de correction politique depuis son école de commerce et aller s’indigner que ces jeunes déserteurs osent remettre en cause, « avec leur corps », « la dépendance vitale à la Technosphère ». Et il faut être aussi courageux que lui pour se cacher derrière la cause des handicapés quand il lance ses diatribes contre ses adversaires.

Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans.

Privés par définition de toute prise sur le monde environnant, nous sommes enjoints de continuer de piaffer à la croisée de ces deux mystifications : la voie de l’innovation qui nous dit : « Restez là. On s’occupe de tout. La solution à toutes ces apocalypses simultanées se trouve dans une application que nous sommes justement en train de développer et qui sera sous peu téléchargeable sur votre portable. D’ici là, faites preuve de patience et de bonne volonté », et la voie de la collapsologie qui mantraïse : « Tout s’effondre. Il n’y a rien à faire. C’est le temps de la fin. Acceptez la finitude. Adaptez-vous une dernière fois à votre propre destin de cadavre. Préparez-vous à l’absence d’issue. Construisez-vous une cabane au fond du Berry. Tout va bien se passer. » Car ces deux voies sont jumelles, et se font écho l’une l’autre. Elles en appellent au même renoncement complice, au même abouchement aux écrans, au même cycle maniaco-dépressif de l’information continue. Ensemble, elles font dispositif pour nous détourner du chemin praticable, de celui vers lequel tend en pareille époque toute puissance d’agir humaine – celui d’une reprise de la question technique, dont la mécompréhension en Occident nous a menés à ce point de désastre.

➤ Lire aussi | « Chat GPT, c’est juste un outil ! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique・Olivier Lefebvre (2025)

Nous avons de la chance dans notre malheur épochal. Et c’est justement que les grands systèmes techniques qui nous avaient abstraits de la terre, qui nous avaient déterrestrés, qui avaient donné un corps au grand Christ social et industriel ont été conçus pour des temps de stabilité climatique, géopolitique et culturelle qui sont définitivement derrière nous. C’est douze mille ans d’une régularité climatique remarquable qui s’achèvent sous nos yeux. Moins un « réchauffement », notion mièvre et presque délectable, qu’un véritable chaos climatique. La « société », nationale puis globale, ne fut que l’expression idéelle du fonctionnement régulier, prévisible des grandes infrastructures. Ces infrastructures, à présent, fondent sous la fournaise solaire. Il faut y lire un signe. Ceux qui ont commencé à fuir les métropoles sont comme les oiseaux sentant venir le tsunami. Chaque région rurale de France en accueille ces dernières années une espèce particulière, en fonction de la coloration politique et historique du territoire. C’est, en petit, le retour de la géographie humaine dans le cadre plus vaste d’un retour de cette géographie dont les théoriciens américains du monde clos avaient proclamé la fin au début du XXe siècle. Les effets du chaos climatique sont, de région en région et parfois de vallée en vallée, extrêmement diffractés. Ils se chargent de rendre leur réalité aux techniques situées. Chaque canton et peut-être chaque commune, en fonction de sa situation, va devoir déployer des techniques distinctes, appropriées à sa survie. L’expérimentation est déjà partout, de manière embryonnaire, à l’œuvre. La question est si sérieuse que même les centralisateurs fous de LFI ont dû ajouter un codicile biorégionaliste à leur programme jacobin.

C’est qu’à l’heure de l’effondrement au ralenti, ce qui émerge est cet irréconciliable minimal : les corps n’en peuvent plus. Ça craque de partout. N’en déplaise aux intendants de la « redirection écologique ». La technosphère ne se maintient que grâce au chantage à la survie en son sein. Telle une marâtre jalouse, elle chuchote aux oreilles de ses enfants trop rebelles : « c’est mon habitabilité sous contrôle ou le chaos entropique, mes espaces climatisés ou le dehors infernal ! ». Cela fait penser à la nouvelle d’anticipation de E. M. Forster de 1909, La machine s’arrête. Chacun doit rester dans son cocon souterrain individuel dont les murs lumineux simulent la course du soleil et assister à des conférences sur une tablette, voire à en donner. De temps à autre, on s’extrait de sa cellule pour monter dans des zeppelins et redescendre aussi sec sous terre une fois arrivé à destination. Le grand mensonge de la Machine est de faire croire à ses cavernicoles que la vie sur Terre est impossible, que l’air libre y est devenu mortel. La vérité est que, tant que la matrice existe, tant que ses structures restent intouchées, nous viendrons toujours buter contre l’organisation logistique de ce monde. Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé. Son emprise s’est faite souterraine, et son arrière-décor, minier. Ourdi de câbles de cuivre, de béton armé, de fibre optique. En sus des montagnes de lithium, cobalt, nickel, lanthane et silicium. « Presque personne ne descend ici. Sauf bien sûr s’il y a un problème. Eh oui, les gens sont comme ça, on ne cherche pas à comprendre comment ça marche tant que ça marche. J’aime bien me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à toutes ces machines. […] Si nous le voulions, nous pourrions toutes les mettre en pièces. Mais si nous le faisions, il faudrait nous demander ce qui arriverait à notre éclairage, notre chauffage, notre air », expliquait un personnage de Matrix.

Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé.

L’exemple du black-out en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 aura servi d’avertissement de masse : les infrastructures de la métropole tenant lieu de consistance subjective, l’absence inopinée d’électricité plonge la plupart des métropolitains dans l’angoisse. Plus moyen de payer, plus moyen de consommer, plus moyen de « communiquer » ni d’allumer la clim, la plaque de cuisson ou d’ouvrir les stores. La nuit noire, partout, à l’exception des lucioles éblouissantes des derniers smartphones assez chargés. Des effets de sidération sur la population proches de l’épisode covid. Et les mêmes conseils gouvernementaux à « se préparer » à ce genre de risques. La véritable leçon de cet événement est que tout système est fragile. Derrière son semblant de stabilité inébranlable, il comporte des failles. Que ces failles apparaissent au grand jour, voilà déjà un danger pour lui. Un point stratégique du réseau qui disjoncte et c’est l’ensemble qui pète, en cascade. Depuis un parc photovoltaïque jusqu’aux centres des métropoles. Que faire si la panne dure plus de 72 heures ? Depuis, le silence médiatique sur cet événement majeur est un signe de l’embarras des gouvernants et de leurs experts. On ne s’est pas trop étendu non plus sur les coupures d’eau ou d’électricité jusque dans Paris lors de la canicule de l’été 2026. Il faut préserver la foi dans la « société ». « Paumé, mais branché », dit bien la publicité d’EDF. C’est l’un des impensés des mouvements pour la transition énergétique, biberonnés qu’ils ont toujours été à ce contrat implicite : l’assurance d’une bonne place au sein du système pour prix de leur pacification, au nom de l’écologie. Les avocats du nucléaire à la Jancovici peuvent venir donner toutes les leçons qu’ils veulent, les symbioses, banalement physiques, du capital se chargent de lui donner la réplique : les infrastructures d’énergies renouvelables sont construites et implantées grâce aux énergies fossiles. En attendant, RTE prévoit, à l’horizon 2040, un investissement massif de 100 milliards, pour « moderniser le réseau électrique », et assurer « la réindustrialisation de la France ». Du jamais-vu depuis le programme électronucléaire.

Nick Page sur Unsplash.

Au rythme où va le dépérissement des infrastructures existantes et de l’économie européenne, les annonces semblent plutôt faites pour rassurer les fidèles. Cela aussi est apparemment passé sous les radars des luttes écolos. On se souvient encore des belles métaphores organicistes des communicants de RTE : « Comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie. À haute et très haute tension, elle alimente les industries, qui éclairent les territoires. Nous ajustons en temps réel la production et la consommation et nous assurons la solidarité entre les régions. Pour que chacun ait accès à l’électricité, en France, en Europe, le jour, comme la nuit. » Il est tellement drôle de voir à présent « l’interdépendance » des points du réseau entre eux, hier vantée comme perfection divine de l’interconnexion, susciter aujourd’hui toutes les inquiétudes. D’un côté, la centralisation du réseau, de l’autre sa décentralisation constituent un « défi » pour les gestionnaires. Un défi qui est un cauchemar. Il ne suffirait que d’une panne des data centers de cinquante villes pour couper l’accès aux données des 2 000 plus grandes entreprises mondiales. C’est d’ailleurs moins le moment de la panne d’électricité en lui-même qui est craint que « les effets d’entraînement » engendrés par l’effondrement des infrastructures les unes à la suite des autres. C’est ce qu’annonçait déjà en 2015 le Global Risk Forum de Davos. Avec l’accroissement continué des instabilités géopolitiques, leurs craintes n’ont jamais été aussi fondées.

Ainsi qu’on le voit en Ukraine, en Russie ou au Moyen-Orient : plus les humains deviennent dépendants aux grandes infrastructures technologiques, plus celles-ci s’imposent comme des cibles logiques. Les gestionnaires de ce monde sont bien trop attachés à la centralisation de leur pouvoir, même sous couvert de « décentralisation », pour admettre ce qui se répand chaque jour un peu plus comme une certitude vitale : il faut urgemment s’autonomiser des structures de cette civilisation. Or leur « résilience » n’ira jamais jusque-là. Toute dépendance devient de plus en plus ostensiblement un vecteur d’intimidation. À voir comment le pouvoir a pu faire levier sur cette situation pour qu’une population massivement réticente au départ finisse par se laisser « vacciner » lors de la crise covid, chacun a bien compris les réserves de chantage sur lesquelles est assise la société existante. Virilio, dans les années 1980, liait les velléités d’auto-organisation populaire à une « anticipation de situations d’abandon » par l’État. On a pu voir jusqu’ici que celui-ci ne pousse jamais l’abandon jusqu’à tolérer de véritables formes d’auto-organisation. Il ne tolère les ZAD qu’à condition qu’elles deviennent un enfer. Anticipant sa propre défaillance, il veille à s’assurer qu’aucune force politique ne puisse la tourner à son avantage. C’est évidemment la visée de la ridicule brochure « Tous résilients », mais c’est surtout le sens de son alliance avec les fractions effondristes les plus compromises, telle que celle de Pablo Servigne, qui fait le grand écart entre cercles survivalistes et tournée pour une société d’assurance. Qui n’entend distinctement le petit ton garde-chiourme de l’État, d’ailleurs, quand il écrit dans son Manifeste pour une entraide populaire : « Nous affirmons que tout le monde peut (et doit) jouer un rôle dans la réponse aux crises. » Mauvaise nouvelle pour les survivalistes : ils vont devoir survivre aussi à Pablo Servigne.

➤ Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

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18.07.2026 à 07:33

Sauver nos mémoires de l’obsolescence numérique

Gildas Ømerau

Longtemps consignées sur papier, nos archives individuelles et collectives sont désormais numériques… et menacées par l’obsolescence matérielle, les propriétaires de logiciels ou les pouvoirs autoritaires. Pour lutter contre la fabrique de l’oubli et redonner de la matérialité à nos histoires, il est urgent d’imaginer un mouvement d’archivistes citoyen·nes.

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Texte intégral (8354 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

[An 3038 post-JC — comptage humain]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Journal de bord numéro […]
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.

Des causes de la disparition des humains, seule espèce ayant dépassé le point d’inflexion cognitivo-sapiente de la planète Terra, je ne dirai rien au vu du traitement très complet effectué par la dernière mission Thanatos ayant documenté les raisons de son extinction.

J’enregistre aujourd’hui ce rapport pour signaler un phénomène paradoxal que j’observe depuis le début de mon travail d’archivage et de classification des artefacts que nous collectons sur cette planète. Bien que nous ayons des preuves évidentes qu’à partir du XXIe siècle l’espèce humaine a connu une expansion sans précédent dans tous les savoirs, et que ces savoirs ont pu être diffusés dans tous les coins du monde de façon directe et simultanée, nous ne gardons presque aucune trace des faits qui suivirent. Là où pour les millénaires précédents nous gardons nombre d’écrits, de dessins et de photographies soigneusement entretenus et enrichis par les savants humains jusqu’à la fin du XXe siècle ; les preuves documentant cet extraordinaire bond en avant déclinent de façon aussi exponentielle que se multiplient leurs innovations.

J’estime que les technologies filaires et satellitaires qui révolutionnèrent l’humanité ont augmenté la création d’images et d’écrits par plusieurs dizaines de trilliards seulement lors des 30 premières années de leur existence. Nous n’en conservons rien dans leurs formats digitaux. La caducité de leurs supports et l’absence de mise en place d’alternatives physiques semblent avoir laissé l’entropie ronger presque toute trace des progrès qui furent faits.

Comme si cette espèce, dans sa course effrénée vers le futur, n’avait jamais envisagé que quelqu’un puisse se retourner pour considérer le passé. Ce qui confirme l’hypothèse de la mission Thanatos d’un lent abêtissement généralisé qui provoqua l’involution qui elle-même entraîna les causes dont nous ne connaissons que trop bien les effets…


Psycho-xénon est un personnage fictif. L’Institut inter-galactique d’Archéocognition n’existe pas (pour l’instant ?). Pourtant le futur décrit dans ce rapport est tout à fait possible, probable même, si rien n’est fait pour lutter contre l’obsolescence numérique. Jules Verne n’a-t-il pas, en agrandissant et dramatisant les inventions de son siècle, démontré l’importance qu’auraient les sous-marins pour le monde militaire et la biologie marine ? H.G. Wells anticipé l’arme nucléaire ? Alejandro Jodorowski les cultes technologiques et le dataïsme ?

Cette capacité de prescience de la littérature est d’autant plus évidente aujourd’hui à l’heure où nos données les plus intimes sont devenues des propriétés corporatives vendues au plus offrant sur les marchés de la prédiction et du conditionnement. Cette utilisation des données pour asservir les peuples est déjà bien connue et documentée mais un danger d’égale envergure existe, lui aussi bien réel et déjà en place, pourtant bien plus rarement évoqué. Et si l’autre menace, avec la surveillance, était l’oubli ?

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C’est la thèse développée par Terry Kuny, spécialiste en bibliothéconomie, dans son article « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information » paru en 1997 lors d’un séminaire sur la conservation de l’information. Il y forge un terme aussi évocateur qu’alarmant : « Digital Dark Age », « moyen-âge numérique », ou encore « l’âge sombre du digital »1.

Kuny compare les archivistes et bibliothécaires modernes aux moines copistes de l’Europe médiévale recopiant dans la pénombre des scriptoria codices2 et volumina3, préservant ainsi les trésors des littératures arabes, grecques et romaines à travers des siècles d’obscurantisme. Ces moines ont créé une redondance physique à destination de bibliothèques et universités à travers toute l’Europe. C’est grâce à leur multitude et leur éparpillement géographique que ces textes ont traversé les guerres, incendies et pillages. Kuny prévient que nous risquons d’entrer dans un nouvel âge sombre où l’information électronique sera perdue à jamais, du fait de l’extrême fragilité et la rapide obsolescence de nos supports.

Jean Miélot dans son scriptorium, dans Miracles de Notre Dame, f.19. Jean Le tavernier, après 1456. Wikimédia Commons.

L’ironie est superbe : nous vivons dans l’époque qui produit le plus d’informations et sommes pourtant incapables de la préserver. Les tablettes sumériennes faites d’argile séchée au soleil restent lisibles depuis 5000 ans par quiconque possède les connaissances linguistiques nécessaires alors que la moitié des données4 des missions Pioneer 10 (1972, survol de Jupiter) et 11 (1974, survol de Jupiter puis Saturne) sont perdues à jamais. Les disques durs ne garantissent pas dix années de conservation5. Les formats de fichiers deviennent rapidement obsolètes, nécessitant de constantes migrations pour être préservés. Des entreprises font faillite, entraînant dans leur chute des milliards de documents dans l’oubli. Paradoxalement nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, fait de recherches, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.

Nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.

Dans son article, Terry Kuny souligne la nécessité pour les archivistes de se coordonner de façon internationale afin de développer des matériaux durables et trier les informations pour sélectionner celles qui doivent être conservées. Alberto Manguel écrit, dans son Histoire de la Lecture (2000, Actes Sud) que « tout agencement suscite à sa traîne, telle une ombre, une bibliothèque d’absents. » Choisir, c’est donc exclure : consacrer certains documents à la postérité revient nécessairement à en vouer d’autres à l’oubli. Ce processus, bien qu’inévitable, confie à une poignée d’êtres humains le pouvoir de décider ce qui mérite d’être souvenu et ce qui disparaîtra de la mémoire collective. Rien ne garantit que les bibliothécaires et archivistes en charge du projet ne seront pas forcés par les autorités qui les financent à faire des choix qui iraient à l’encontre des libertés fondamentales de s’instruire et de s’informer.

Des autodafés nazis de 1933 à la révolution culturelle maoïste, du Chili de Pinochet à la junte militaire argentine, des épurations franquistes aux purges staliniennes, les bibliothèques de papier ont toujours été les ennemies de l’obscurantisme et des autocraties. Celles de silicium le sont tout autant.

Depuis Alexandrie en Égypte antique à la Maison de la Sagesse de Bagdad en passant par Pompéi et Herculanum, l’Histoire telle que nous la connaissons regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus, entraînant avec elles des pans entiers d’écrits témoins de notre histoire qui resteront (peut-être ?) muets à jamais. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.

L’Histoire regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.

Geocities était un service d’hébergement web gratuit fondé en 19946. Il fut l’un des tout premiers services permettant de créer et publier facilement des pages web, bien avant les réseaux sociaux et autres blogs. Se présentant comme une ville à la géographie numérique, la création y était totalement libre dans un internet balbutiant où tout était nouveau, sans règles, à définir, à explorer. Il s’y est rapidement développé une esthétique surréaliste, baroque et adolescente, aux couleurs et clignotements psychédéliques comme nous le montre cette reconstitution intitulée Cameron’s World7. Cet espace bouillant de créativité fut racheté en 2009 par Yahoo! pour la somme de 3,5 milliards de dollars. Ne parvenant pas à le monétiser, Yahoo! ferme Geocities dix ans plus tard, sacrifiant ainsi les centaines de milliers d’heures de travail de 38 millions d’utilisateurs, 15 années d’histoire des débuts d’Internet, sans proposer aucune solution pour récupérer ne serait-ce qu’une partie des données qui y résidaient. Au-delà de l’évidente valeur historique qu’auraient ces ruines numériques pour les chercheurs du futur8, des milliers d’anonymes ont perdu de précieuses photos de leurs proches, des articles qu’ils avaient écrits, des souvenirs de moments passés à créer, à s’entraider, à innover.

Capture d’écran. Une lettre d’amour à l’Internet d’autrefois, « Cameron’s World » est un collage web de textes et d’images excavés des quartiers ensevelis des pages archivées de GeoCities (1994–2009).

« Geocities allowed people to create their own area of the Internet long before Facebook was a twinkle in Mark Zuckerberg’s eye. Flashing backgrounds, guest books, rotating images and pictures of people’s pets in various positions were the order of the day and it was extremely popular. »

 — Geocities Archives

Photobucket est un service d’hébergement d’images fondé en 2003, devenu en quelques années la plus grande plateforme du genre au monde. Des millions de blogueurs, de vendeurs eBay, de participants aux forums l’utilisaient comme infrastructure invisible mais essentielle afin d’intégrer des contenus visuels, et nombre de particuliers l’utilisaient simplement comme un service de stockage cloud pour leurs galeries personnelles. En juin 2017, suite à une très discrète et controversée mise à jour des conditions d’utilisation9, l’entreprise bascule vers un modèle payant : 399 dollars par an, sans échelonnement, sans transition. Du jour au lendemain, les 10 milliards d’images hébergées sur leurs serveurs et disséminées sur des centaines de milliers de sites disparaissent, remplacées par une bannière ordonnant aux utilisateurs de payer pour réactiver l’accès. Certains avaient bâti leurs commerces sur cette infrastructure et n’eurent d’autre choix que de payer la rançon. D’autres avaient confié à Photobucket des années de photographies familiales10, parfois de malades ou de défunts, sans en conserver de copies : récupérer ces souvenirs nécessitait de les télécharger un par un ou de s’acquitter des 400 dollars.

Ainsi un corpus entier de 10 milliards d’images témoignant de l’esthétique web du milieu des années 2000, du développement des pratiques visuelles, de l’émergence d’une culture de l’image distribuée, fut pris en otage et menacé d’extinction. Certains, ayant les moyens de payer ou le temps de télécharger leurs images une par une, purent ainsi sauver ce qui pouvait l’être. D’autres se résolurent à abandonner. Contrairement à GeoCities qui bénéficia d’un effort coordonné de sauvetage, Photobucket est un service toujours actif11. Les données existent toujours quelque part sur leurs serveurs mais restent inaccessibles sans payer la rançon, rendant tout projet de sauvegarde collective juridiquement et techniquement complexe.

« If You Host Or Propagate Your Content Through A Third-Party Service… It’s probably not yours anymore. »

 —  Geoffrey Yu

Geocities, Photobucket : deux entreprises privées détenant des pans entiers de notre histoire collective, libres de les détruire ou de les amputer pour améliorer leurs bilans comptables. L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine. Le numérique permet le plus parfait des palimpsestes, la plus indétectable des falsifications puisque le support de l’information est volatile par nature et modifiable à souhait.

L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine.

L’homme qui a peut-être le plus réussi à occulter le réel et rendre inaudible la vérité en faisant usage des espaces numériques est sûrement Donald Trump. La vérité n’est pas censurée, elle est submergée dans une mer informationnelle, où le mensonge abondant bien plus rapidement qu’il ne peut être débunké12. La perception du réel est définitivement aliénée au profit du récit. Les memes qu’il diffuse massivement avec sa communauté saturent les réseaux sociaux, créant ainsi un écran de fumée à l’ombre duquel les décisions les plus graves s’appliquent. Depuis janvier 2025, une suppression rapide et généralisée de données scientifiques13, notamment concernant les mesures de l’impact des activités humaines sur l’environnement et le climat, a été mise en place par le gouvernement fédéral. Plus de 2000 jeux de données supprimés des bases publiques14. Des millions de données scientifiques effacées depuis l’inauguration. Les bases de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) sur les catastrophes climatiques, estimées à 1 milliard de dollars, ont vu leurs recherches arrêtées et leurs archives depuis 1980 confisquées15. Une plainte déposée par l’association Earthjustice qualifie de « purge » l’ordonnance du USDA (le ministère de l’agriculture états-unien) indiquant de « supprimer ou rendre inaccessible toute information concernant le changement climatique »16. Et ce dans un délai de 24 heures.

➤ Lire aussi | Économie du numérique : la mue du capitalisme contemporain・Hélène Torjman (2021)

Néanmoins, des projets visant à sauver des documents essentiels à la compréhension de notre époque existent. Parmi eux, deux se distinguent : Le Rosetta Project17, gravant microscopiquement sur des disques de nickel 13 000 pages d’informations dans plus de 1500 langages humains pour une durée de vie estimée de 2 000 à 10 000 ans ; et Memory of Mankind18, créateur de tablettes en céramique d’une capacité de 5 millions de caractères où tout le monde peut soumettre gratuitement du contenu tant historique que personnel, conçues pour durer un million d’années. Il est possible pour des individus de faire enfouir une copie de sa tablette dans la mine de sel de Hallstatt (la plus ancienne du monde), et de conserver l’original chez soi pour la transmettre soi-même aux générations futures. Ces initiatives, bien que louables, présentent toutes deux les mêmes risques systémiques, plus nuancés en ce qui concerne Memory of Mankind qui distribue des copies individuelles. Elles sont centralisées, dépendantes de la bonne volonté des entités qui les financent, et soumises au risque de suppression ou de réécriture au même titre que les journaux orwelliens et les bases de données scientifiques américaines. Elles combattent l’obsolescence du support mais restent vulnérables à la mainmise des entreprises et des États. Bien qu’essentielles, elles nécessitent d’être complétées par une autre initiative plus discrète, volatile, parfois sans nom ni visage, modeste, disséminée et pourtant déterminante, celle de Gardiens de la Mémoire constituant des réseaux d’Archives Citoyennes.

Un scanner à livres au centre d’archives de l’Internet, San Francisco, Californie. Wikimedia Commons.

Lors du génocide arménien (1915–1917), l’Empire ottoman détruit systématiquement églises, monastères et bibliothèques. Des prêtres et civils organisent le sauvetage clandestin de manuscrits médiévaux qu’ils enterrent, démontent ou transportent à dos d’homme, lors des marches de déportation, avant de les dissimuler19. Une partie réapparaît des décennies plus tard et rejoint Etchmiadzine, centre religieux arménien, constituant aujourd’hui le fonds du Matenadaran, la grande bibliothèque de manuscrits anciens. Durant l’occupation de la Pologne par les Allemands (1939–1944) les nazis détruisent systématiquement les preuves de la vie et de la culture juive. Emanuel Ringelblum fonde l’organisation clandestine « Oneg Shabbat » avec quelques dizaines de contributeurs20. Ils collectent et dissimulent tous les documents et témoignages de la vie courante dans le ghetto de Varsovie. Ringelblum est assassiné en mars 1944. Après la guerre, les membres survivants d’Oneg Shabbat conduisent les chercheurs aux sites d’enfouissement et déterrent 35 000 pages de précieux témoignages.

Le 25 août 1992, durant le siège de Sarajevo, les forces nationalistes serbes bombardent la bibliothèque nationale de Bosnie-Herzégovine. Des bibliothécaires, pompiers et citoyens volontaires forment une chaîne humaine sous le feu des snipers et sauvent 17 600 pièces dont un millier de codex écrits en arabe, turc, persan, latin, grec, et certaines langues slaves21.

En 2012, les forces d’Al-Qaeda prennent le contrôle du nord du Mali et essayent de détruire de manière systématique tous les textes ne validant pas leur doctrine, dont des manuscrits du XIe au XVIe siècle, d’une valeur inestimable pour l’histoire musulmane, prônant un islam savant et intellectuel. Abdel Kader Haidara, bibliothécaire, et des membres de son équipe, sauvent une immense partie de ces manuscrits en les transportant jusqu’au Niger, malgré les arrestations et contrôles militaires22.

Bibliothèque de Holland House après le bombardement du 27 septembre 1940, Kensington, Londres. Photo mise en scène le 23 octobre 1940 par M. Harrison (Fox Photo Agency) pour illustrer la résilience britannique durant le Blitz. Wikipedia.

Lutter contre la fabrique de l’oubli est un combat qui nous concerne tous, à l’échelle individuelle comme à l’échelle de nos sociétés. Chez les individus l’identité se construit dès l’enfance dans un cadre biographique (proches, histoire familiale…), permettant ainsi de s’ancrer dans une chaîne générationnelle. La mémoire inaccessible, censurée ou oubliée de l’un des maillons corrompt inévitablement les suivants23. La construction identitaire individuelle s’inscrit dans un cadre commun. Il en est donc de même pour la mémoire collective, essentielle à la saine évolution de nos sociétés. Ne pas s’en soucier c’est refuser au futur le droit d’accéder au passé, d’apprendre de ses erreurs ou de célébrer ses victoires, c’est créer un monde vulnérable et orphelin.

« La lutte de l’Homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli »

 — Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli

Comment s’inscrire dans cette lutte contre la fabrique de l’oubli ? Devenons Archivistes Citoyens ! Grâce à la conservation de papiers de famille, je connais le visage de mon arrière-arrière-grand-père, j’ai lu sa déclaration d’amour écrite à mon arrière-arrière-grand-mère. Ces artefacts matériels sont les preuves concrètes que nous ne surgissons pas du néant. L’impression d’albums photos constitue bien plus qu’une pratique nostalgique : c’est un choix de pérennité face à la précarité du numérique. Imprimer les visages de sa famille, de ses amis, les paysages traversés et moments partagés, c’est consacrer par l’impression dans la réalité ce qui mérite d’être transmis et ceux qui ont été aimés.

➤ Lire aussi | « L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »・Jeanne Guien, Anthony Galluzzo (2026)

Continuer à faire vivre le livre papier, les journaux, les magazines, les bandes dessinées, accumuler et partager tous les vaisseaux de l’éducation, de l’information et de la culture dans des formats dont nous sommes propriétaires du support, pas seulement usagers. Pour les livres qui ne sont plus réédités ou indisponibles, le Projet Gutenberg24 et Internet Archive25 sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne accessibles gratuitement sur lesquels il est possible de télécharger des ouvrages dans toutes les langues, nécessitant parfois l’usage d’un VPN pour contourner certaines restrictions géographiques. Ces documents sont facilement imprimables en format poche ou broché dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous. Pareil pour les recherches scientifiques académiques via des agrégateurs comme CORE26 ou encore arXiv27. Des groupes autonomes d’Archivistes Citoyens pourraient tout à fait sélectionner sur ces sites les ouvrages qu’ils jugent menacés d’extinction et mutualiser leurs moyens pour garantir leur subsistance.

Le Projet Gutenberg et Internet Archive sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne. Ces documents sont facilement imprimables dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous.

Néanmoins le temps presse. Certaines recherches se basant sur les habitudes de langage des LLM estiment qu’entre 30 et 40 % du texte actuellement accessible en ligne pourrait avoir été produit par des systèmes d’IA28. Everypixel, une entreprise travaillant sur des volumes massifs d’images stock, estimait déjà en août 2024 que plus de 15 milliards d’images avaient été créées via des interfaces de texte vers image, soit une moyenne de 34 millions par jour lorsqu’ils publient cet article29. Si ce phénomène continue sa progression de façon exponentielle il y a un risque réel d’effondrement systémique. Plus la part de contenu généré par IA augmente, plus les futurs modèles risquent d’être entraînés sur des données synthétiques plutôt que sur des textes ou images issus de l’humain. Cela crée une boucle rétroactive dans laquelle les modèles produisent du contenu qui alimente de nouveaux modèles, ce qui entraîne progressivement une perte de diversité, un appauvrissement de l’information et une déconnexion avec la réalité. Ce mécanisme, connu sous le nom de model collapse, pourrait se généraliser à l’ensemble du web, transformant les corpus numériques en un écosystème mort, où les faits et la connaissance se diluent dans un flux incessant de contenus générés par IA. Les archives du présent deviennent indistinctes, les informations se répètent et se déforment progressivement, et la mémoire collective se fragmente jusqu’à l’oubli. Le langage se délite, remplacé par des protocoles ésotériques et des représentations vectorielles que les machines elles-mêmes, dans leur course folle, ne parviennent plus à comprendre. La bibliothèque de silicium est condamnée à une croissance autophage infinie. nécrose expansive eutrophisation cr()issance aut°phage rétro~active ampli#fication entr*pique négat!ve mouv∞ment perpé†uel bootstrap ma‡ériel tum€ur autar¢ique hy₽ertrophie end°gène pr‿lifération métatatique ∩écrose sém∆ntique gl◊ssolalie v∃ctorielle ∀utogenèse exp∧nsive cr[]issance {}utophage rét®oactive ampl!#fic@tion 3ntr*pique n3g@tiv€ m0uv∞m3nt p3rpé†u3l b00tstr@p m@†éri3l 3x~nih!l0 †um€ur @u†@r¢iqu3 hy₽3r†r0phi3 3nd°gèn3 pr‿lif3r@†i0n mé†@ †@†iqu3 ∩écr0s3 sém∆n†iqu3 gl◊ss0l@li3 v∃c†0ri3ll3 ∀u†0g3nès3 3xp∧nsiv3 ¢r[]0iss@n¢3 {}u†0ph@g3 r醮0@¢†iv3 @mpl!#fi¢@†i0n 3n†r*piqu3 n3g@†iv€€ m00uv∞∞m3n†† p3rpé†u3lll b000†††s†r@@ppp m@@†éri3llll 3xx~~~nih!l000 †††um€€€ur @@u†@@r¢¢¢iqu33 hy₽₽3r†r00phi333 3n§d°g±èμn¶33† pr‡‿©lif®33™r€@£†¥i¢0ƒnn¤n ¦m鬆¨@¯@´$¸†¹@²@³†¼iqu½33¾3« ∩»∩‹∩›écr’0’0″s”33–3 — sé…m•∆·∆‰∆′n″†¡iqu¿33∀33∃3∅gl∈◊∉◊∋ss∏0∑0−l∕@∗@∙li√33∝3∞v∟∃∠∃∧c∨†∩0∪0∫ri∴3∼ll≃33≈33≠3≡∀≤∀≥u⊂†⊃0⊄0⊆g⊇3⊕nè⊗s⊥33⋅3◊3○xp●∧◘∧◙ns△iv▲33▼3► ¢◄¢☼r♀[][♂][]♠00♣iss♥@@♦n♪¢♫33☺3☻{✗{✚u✦†✧0★0☆ph⌂@@⌘g⌥33⏎3⎋ré⏏†⌫®®⇧®⌃0⇪@@⌤¢⌫†←iv→33↑3↓@@↔@@↕@⇐mp⇒l⇑!⇓##⇔fi∆¢

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Digital Dark Age.


[…] Il est tout de même important de préciser que, en plus de quelques institutions ayant tenté de faire subsister les supports en lecture directe, nous avons découvert nombre de témoignages disséminés sur toutes les surfaces habitées, non pas par un consortium organisé mais grâce à l’effort d’individus qui semblent avoir agi seuls ou en petits groupes autonomes pour lutter contre le voile de l’oubli qu’ils voyaient s’abattre sur eux et leur descendance.

Nous retrouvons par fragments nombre de textes et d’images éparpillés sur tous les espaces habités de cette étrange planète. Je vais tenter durant le reste de ma mission de collecter ces documents avec minutie car je suis persuadé qu’ils renferment, une fois agrégés en un ensemble cohérent, l’histoire d’autant d’individus ainsi que les secrets nous permettant de reconstituer cet âge inconnu et les causes qui menèrent cette espèce à la funeste fin qui fut la leur.

Fin du Journal de bord numéro […]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.


Cet article est une une version remaniée d’un texte paru sur le blog Medium de l’auteur sous le titre « Archéologues du Futur en Quête du Dark Age Digital ».

Image d’ouverture : Saint Jérôme écrivant, Caravage, vers 1605 – 1606, huile sur toile, 112×157 cm, Galerie Borghèse, Rome. Saint Jérôme traduit la Vulgate (première traduction latine officielle de la Bible) de l’hébreu et du grec ancien vers le latin vulgaire, entre 382 et 405 après J.-C.

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Notes

  1. Terry Kuny, « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information », 1997.
  2. Le codex est un manuscrit consistant en un assemblage de feuilles de parchemin, de forme semblable à nos livres actuels, par opposition au rouleau de papyrus (volumen).
  3. Volumen, ensemble de feuilles manuscrites collées côte à côte et enroulées autour d’un bâtonnet.
  4. Voir l’article « La NASA a détruit des centaines de bandes magnétiques trouvées dans la cave d’un homme mort », Sarah Emerson, 2017.
  5. Voir le rapport du groupe PSN (pérennité des supports numériques) intitulé « Longévité de l’information numérique. Les données que nous voulons garder vont-elles s’effacer? » coordonné par Erich Spitz, Jean-Charles Hourcade et Franck Laloë.
  6. Voir « Geocities Archive and the death of digital », 2019, Geocities Archive – Medium.
  7. Cameron’s World est une œuvre du designer berlinois Cameron Askin qu’il décrit lui-même comme « une lettre d’amour à l’internet d’avant ». La page web est constituée d’un ensemble de collages de textes et d’images issus des pages de Geocities (1994-2009).
  8. Au cœur des ruines numériques, un documentaire d’Alt236 qui retrouve grâce au logiciel libre et gratuit Flash Infinity « tout ce qui s’efface avec le temps, tout ce qui est silencieusement poussé vers la sortie » du monde d’Internet.
  9. Katie Notopoulos, « Photobucket just killed a chunk of Internet history », Buzzfeed, 2017.
  10. Jacqueline Dooley, « Photobucket Held My Memories Hostage Seven years later, I set them free », Grief Book Club – Medium, 2024.
  11. AXEL, « How Photobucket Broke The Internet (And Why You Should Care) », AxelUnlimited – Medium, 2017.
  12. « La désinformation est-elle devenue une stratégie de communication comme une autre ? », Le blog du communiquant, 2024.
  13. Daniel Dale, « Fact check: Trump makes false claims about crime, January 6 and the economy in GOP speech », CNN Politics, 2026.
  14. Steven Cohen, « The Impact of the Trump Administration’s Destruction of Earth Observation Science », Columbia Univ News, 2025.
  15. https://www.weather.gov/
  16. La plainte peut être lue dans son intégralité ici.
  17. The Rosetta Project, A long now foundation Library of human languages.
  18. « Help us to preserve the 1000 most important books of humanity in the MOM Archive » est-il écrit sur leur site internet.
  19. « Operation to rescue the Armenian manuscripts during the Genocide », Art-A-Tsolum, 2022.
  20. Pour plus de détails, lire ici.
  21. András Riedlmayer, « Erasing the Past: The Destruction of Libraries and Archives in Bosnia-Herzegovina », Review of Middle East Studies, 2016.
  22. Lire à ce propos « The Brave Sage of Timbuktu: Abdel Kader Haidara », Joshua Hammer, 21 avril 2014.
  23. « Trauma intergénérationnel : quand un trauma passe d’un parent à un enfant », psychologues.net, 2017.
  24. https://www.gutenberg.org/
  25. https://archive.org/
  26. CORE, « The world’s largest collection of open access research papers ».
  27. « arXiv is a free distribution service and an open-access archive ».
  28. « Delving into: the quantification of Ai-generated content on the internet (synthetic data) », Dirk HR Spennemann, 29 mars 2025.
  29. « People Are Creating an Average of 34 Million Images Per Day. Statistics for 2024 », Everypixel Journal, 2023.

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