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24.04.2026 à 07:30

« Nous travaillons gratuitement comme liquidateur·ices nucléaires »

Kate Brown· Nassima Abdelghafour · Martin Denoun

Alors que l’on commémore les 40 ans de Tchernobyl, que les plans de relance du nucléaire civil se multiplient et que l’ombre de l’arme atomique plane toujours sur le monde, deux sociologues s’entretiennent avec l’historienne Kate Brown. Au menu : le mythe du confinement, les contaminations durables, les dépollutions impossibles et l’importance des contre-enquêtes.

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Texte intégral (9976 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Un entretien avec Kate Brown réalisé par Nassima Abdelghafour et Martin Denoun, publié en partenariat avec Reporterre, où vous pouvez retrouver une version raccourcie de ce texte.

Deux ouvrages importants de l’historienne états-unienne Kate Brown, professeure d’histoire au Massachusetts Institute of Technology, ont été traduits en français ces dernières années. Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après et Plutopia. Une histoire des premières ville atomiques, sont parus respectivement en 2021 et 2024 chez Actes Sud. À la fois très documentés et rigoureux, si bien écrits qu’ils se lisent comme des romans, ces deux ouvrages nous plongent dans des catastrophes nucléaires massives. Plutopia nous fait découvrir des catastrophes discrètes et presque routinières, quand Tchernobyl par la preuve braque un nouvel éclairage sur une catastrophe bien connue qui n’en finit pas d’advenir. 

Dans Plutopia, Kate Brown suit les traces de deux villes-usines nucléaires créées dans les années 1940 dans des lieux reculés. C’est l’histoire de l’industrie naissante du plutonium, ce métal radioactif nécessaire à la fabrication de bombes atomiques, à la fois aux États-Unis et en URSS. Elle décrit comment ont été conçus, construits et gérés les sites de Hanford près de la ville de Richland, dans l’est de l’État de Washington aux Etats-Unis, et de Maïak près de la ville d’Ozersk, dans l’Oural, en URSS. L’usine de Hanford, cheville ouvrière du projet Manhattan, a produit le plutonium de la bombe larguée sur Nagasaki. La construction du complexe nucléaire de Maïak a démarré en 1945 et a marqué le début de la course aux armements nucléaires pendant la guerre froide. Pour ces raisons, les deux sites ont été construits et exploités secrètement. Au fil des années, des quantités gigantesques de polluants radiotoxiques sont déversées dans l’environnement autour des usines de plutonium. Et pourtant, Richland et Ozersk, les villes attenantes aux sites respectifs de Hanford et Maïak, sont des villes laboratoires où s’expérimentent à la fois le contrôle biomédical des habitant·es et la promesse d’une vie urbaine confortable et privilégiée. 


Plutopia” nous fait découvrir des catastrophes discrètes et presque routinières, quand “Tchernobyl par la preuve” braque un nouvel éclairage sur une catastrophe bien connue qui n’en finit pas d’advenir.

Dans Tchernobyl par la preuve, on suit Kate Brown dans une enquête passionnante et parfois rocambolesque sur les traces de l’accident de Tchernobyl et de ses suites. En exploitant des archives régionales qui n’avaient jamais été dépouillées, l’historienne raconte ce qu’un accident nucléaire implique : une gestion à l’aveugle face à des processus chimico-physiques échappant aux collectes de données classiques, des mensonges visant à masquer à la fois ce qui est su et ce qui est ignoré, des pollutions hétérogènes qui résistent aux schémas rassurants de gestion de crise, des contaminations qui s’accumulent au cours du temps et circulent très loin, des corps exposés qui souffrent en silence, et enfin des citoyen·nes qui se font enquêteur·ices et qui bâtissent des contre-savoirs essentiels pour mettre fin à ce silence.

Kate Brown. Photographie ©Annette Hornischer

Nassima Abdelghafour et Martin Denoun – Une même tension traverse Plutopia et Tchernobyl par la preuve : depuis ses débuts, l’industrie nucléaire a produit un discours public qui insiste sur le confinement de l’activité nucléaire dans des espaces clos et contrôlés. Dans les trois cas que vous analysez – les usines de Hanford et de Maïak, et l’accident de Tchernobyl – vous montrez que ce confinement est mis en échec non seulement par les radionucléides, mais aussi par les humains, qui circulent constamment entre ces espaces à accès restreint et l’extérieur.

Kate Brown – J’étais dans une épicerie haut-de-gamme, à Washington DC, la tête dans un congélateur, un compteur Geiger à la main. Je passais le compteur au-dessus d’un sac de myrtilles sauvages surgelées en réfléchissant à cette affaire de confinement de la contamination nucléaire. J’avais remarqué lors d’un séjour dans le nord de l’Ukraine – je travaillais sur les effets de Tchernobyl – que des milliers de personnes sortaient de forêts marécageuses autour de Tchernobyl avec des paniers pleins de myrtilles à la main. Ils les vendaient à des acheteurs qui attendaient dans des camions le long de la route. L’échelle industrielle de cette cueillette m’a intriguée. Avec mon assistante de recherche, Olha Martynyk, nous nous sommes procurées des paniers et sommes allées à la cueillette aussi. Nous avons apporté nos myrtilles dans l’entrepôt où une grossiste achetait les myrtilles apportées par les camions que nous avions vus. Chaque myrtille qu’elle testait était radioactive, certaines bien au-delà du seuil de 450 Becquerels le kilo, en vigueur en Ukraine, mais elle a tout acheté quand même. Je me suis demandée pourquoi, jusqu’à ce que j’apprenne que la norme dans l’Union Européenne et aux États-Unis est de 1200 Bq le kilo. En mélangeant les baies dépassant le seuil avec celles restant en dessous, la grossiste pouvait légalement vendre ses baies dans l’UE, bien que certaines myrtilles testées aient atteint 3000 Bq par kilo. Je découvrais avec étonnement cette dispersion délibérée et régulée des radiations de Tchernobyl par les marchés.

J’ai trouvé un rapport du département de la sécurité intérieure aux États-Unis sur un camion qui avait déclenché les compteurs Geiger à la frontière avec le Canada. Qu’y avait-il dans le camion ? Des myrtilles d’Ukraine. C’est cela qui m’a menée jusqu’au congélateur du magasin, pour constater à quel point les myrtilles de Tchernobyl étaient proches de mon propre petit-déjeuner. La vente de produits radioactifs ne relève pas d’une logique de confinement, mais de prolifération. Et elle est organisée par de nombreux acteurs qui expédient les myrtilles, airelles et champignons cueillis dans les forêts de Tchernobyl aux consommateur·ices partout dans le monde.

La vente de produits radioactifs est organisée par de nombreux acteurs qui expédient les myrtilles, airelles et champignons cueillis dans les forêts de Tchernobyl aux consommateur·ices partout dans le monde.

La récolte de myrtilles dans la région de Tchernobyl : les cueilleur·ses sous le regard de l’acheteuse. Photographie : Kate Brown.

Il s’agit là d’une prolifération organisée délibérément. Mais que se passe-t-il dans les cas où un confinement est vraiment mis en œuvre ?

Kate Brown – En effet, même lorsqu’il est appliqué, le confinement n’est pas la panacée. Quelques jours après l’accident de Tchernobyl en 1986, les dirigeants soviétiques ont tracé un cercle autour de la centrale et de la ville de Pripyat, et en ont interdit l’accès. La nouvelle « zone d’exclusion » avait pour objectif de préserver les gens de la contamination radioactive, invisible et imperceptible, qui se répandait selon des trajectoires irrégulières depuis le réacteur n° 4 encore en flammes. L’évacuation qui a suivi, ainsi que les patrouilles dans la zone d’exclusion ont sans doute sauvé des milliers de gens d’une exposition à de dangereuses doses, mais cette zone a aussi conduit à des formes d’exposition par inadvertance. Les dirigeants soviétiques ont vite appris qu’on ne pouvait pas contenir les isotopes, qui voyageaient par le vent, dans l’eau, sur les pneus des camions et les vêtements des gens. À l’été 1986, presque tous les échantillons testés par les pouvoirs publics – lait, pain, beurre, viande, thé, produits frais – étaient contaminés. L’existence de la zone d’exclusion, vidée de ses habitant·es et contrôlée, couplée avec l’incapacité des dirigeants soviétiques à publier des cartes représentant de manière dynamique la diffusion de la radioactivité dans des lieux où les gens vivaient et produisaient de la nourriture, a conduit de nombreuses personnes à se croire en sécurité, à tort.

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Les confinements sont donc aussi des dispositifs de contrôle de l’information ?

Kate Brown – Tout à fait. Une bonne partie de Tchernobyl par la preuve décrit les problèmes très variés dont se plaignaient les gens aux médecins dans les zones contaminées autour de Tchernobyl. Au lieu des 54 victimes de Tchernobyl officiellement reconnues, le gouvernement ukrainien a fait état en 2016 de 150 000 victimes, seulement pour l’Ukraine, ce qui est une estimation plus fidèle de l’impact de l’accident – la Biélorussie et la Russie, qui ont reçu 80% de la radioactivité après l’accident, n’ont quant à elles pas produit de chiffres.

C’est la même chose autour des usines de plutonium. Hanford et Maïak sont des sites militaires, clôturés et gardés. Seules les personnes munies d’un badge pouvaient entrer, et n’avaient accès qu’à certaines zones du site. En compartimentant les sites, les dirigeants militaires confinaient l’information, craignant l’espionnage d’une puissance nucléaire rivale. Ils craignaient aussi les dirigeants locaux trop curieux, puis plus tard, les riverain·es inquièt·es des clusters de cancers, pathologies thyroïdiennes et autres maladies auto-immunes dans les communautés de fermiers autour des usines. Dans les premières années après l’accident de Tchernobyl, confiner l’information et les connaissances sur les rayonnements ionisants a été le résultat le plus significatif des zones nucléaires contrôlées. Malheureusement, ni les clôtures ni les gardes n’ont pu confiner la radioactivité elle-même.

Au lieu des 54 victimes de Tchernobyl officiellement reconnues, le gouvernement ukrainien a fait état en 2016 de 150 000 victimes, seulement pour l’Ukraine – la Biélorussie et la Russie, qui ont reçu 80% de la radioactivité après l’accident, n’ont quant à elles pas produit de chiffres.

Hanford et Maïak ont relâché environ 350 millions de curies de contaminants radioactifs dans l’environnement, c’est presque le double de l’accident de Tchernobyl selon les estimations les plus hautes. Le problème n’est pas non plus contenu dans le temps. En 2017, des émissions radioactives dues à des feux dans la Forêt Rouge autour de Tchernobyl ont été détectées jusqu’en Hollande ! Le mythe du confinement est puissant et omniprésent, alors que la diffusion de la radioactivité a des conséquences qui perdurent. En 2016, les trois comtés autour de la réserve nucléaire de Hanford ont vu un nombre très élevé d’enfants naître avec une anencéphalie, une malformation rare et mortelle. Entre 2010 et 2016, ces trois comtés ont enregistré un taux de pathologies du tube neural (le système nerveux des embryons) de 12,7 pour 10 000 naissances, contre 6,4 en moyenne dans le pays. Le rapport du ministère de la santé de l’État de Washington concernant ce taux alarmant n’a indiqué aucune cause pouvant l’expliquer. La radioactivité émanant de la réserve nucléaire a été considérée pendant un temps, puis écartée, puisque la radioactivité était prétendument confinée par la clôture, et rapidement évacuée par le débit important du fleuve Columbia et les vents puissants qui balayent la plaine. Après avoir recommandé aux femmes enceintes de prendre de l’acide folique en complément alimentaire, l’État a classé l’affaire et cessé de surveiller les malformations à la naissance dans ces trois comtés. Cet exemple illustre comment ce mythe du confinement des radiations a survécu à la fin de la guerre froide.

La progression du nuage de Tchernobyl en une minute (source : Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire)

À rebours du caractère singulier et extraordinaire de la radioactivité, vous montrez aussi – c’est là une des originalités de votre livre Plutopia– que les villes du plutonium (Richland aux États-Unis et Ozersk en URSS) fonctionnent comme des matrices d’organisation sociale, avec d’étonnantes similitudes entre les deux blocs antagonistes. Vous décrivez comment la mise en place secrète de l’industrie du plutonium, extrêmement polluante et dangereuse, va de pair avec la manière dont les villes du plutonium deviennent des laboratoires préfigurant ce qu’allait devenir la vie urbaine de l’après-guerre. Comment vous est venue l’intuition que ces villes atomiques étaient aussi, plus prosaïquement, des lieux d’expérimentation sociale ?

Kate Brown – Deux choses m’ont permis de comprendre que ces villes fermées et top-secrètes, créées spécialement pour la production de plutonium, étaient les lieux d’expérimentations sociales qui ont constitué des modèles d’urbanisme dans leurs sociétés respectives. La première, c’est que ces villes semblent désespérément normales. La première fois que j’ai visité Richland, j’ai été déçue. Je circulais dans des rues larges, le long de maisons toutes similaires, aux pelouses impeccables. Fuyant le murmure de l’arrosage automatique, j’ai fini au centre commercial « Atomic », entouré d’hectares de parking… Pourquoi étais-je venue jusqu’ici ? Cette ville n’avait rien de top-secret ! C’était une banlieue américaine typique de l’après-guerre. C’est seulement par la suite que j’ai compris que l’entreprise DuPont (en charge de l’usine de Hanford) a utilisé les financements fédéraux dont elle bénéficiait pour faire de Richland une communauté modèle, dédiée aux familles blanches à la recherche d’un environnement sécurisé pour élever leurs enfants. Selon DuPont, l’objectif était d’attirer des cadres ainsi que les meilleurs ouvriers à Richland, une petite localité isolée dans l’est de l’État de Washington. Les maisons avaient le confort moderne, de l’électroménager dernier cri, et des loyers subventionnés par le gouvernement fédéral. Richland avait d’excellentes écoles, un service de bus, de nombreux commerces, parcs et loisirs. La largeur des rues rendait possible une évacuation de masse. Le centre commercial pouvait faire office d’abri anti-aérien, et les immenses parkings, de coupe-feu.

La ville soviétique dédiée au plutonium s’appelait Ville-40 (elle a ensuite été renommée Ozersk, qu’on peut traduire par « la vallée du lac »). Je n’ai jamais pu y entrer parce qu’Ozersk est resté une ville fermée, même dans les années 1990, période où la course à l’armement nucléaire ralentissait. Mais d’après les photos et les descriptions, j’ai compris qu’Ozersk aussi était une ville modèle pour les citoyens soviétiques. Chaque famille bénéficiait d’un logement individuel plutôt que d’une pièce dans un appartement communautaire. Bordant un lac, entourée de forêts, Ozersk avait de beaux parcs, des théâtres, des centres sociaux et des restaurants. Il y avait même un club nautique. Les soviétiques aimaient surtout les magasins bien approvisionnés, où l’on trouvait, comme une ancienne habitante me l’a dit « tout, même du crabe et du caviar ».

Lire aussi | L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide・Kate Brown (2026)

Au contraire, les étagères des magasins soviétiques de province étaient souvent vides. Les villageois·es de la partie sud de l’Oural, autour d’Ozersk, devaient cultiver ou cueillir dans les bois, puis mettre en conserve leur propre nourriture pour répondre à leurs besoins nutritionnels. Acheter des vêtements ou des meubles nécessitait des déplacements dans les grandes villes et de longues files d’attente. Mais pas à Ozersk. C’était une utopie consumériste. Après un accident nucléaire majeur en 1953, des employé·es de l’usine de plutonium de Maïak, voyant des retombées grises venant de l’usine et des ambulances transportant à toute allure de jeunes soldats mortellement blessés à l’hôpital, ont démissionné. Mais après seulement quelques mois dans « le vaste monde », comme ils l’appelaient, ils ont supplié de récupérer leur emploi et de revenir dans la forteresse bien gardée et bien approvisionnée d’Ozersk.

Ces villes dédiées au plutonium sont devenues des modèles de développement urbain d’après-guerre dans chaque pays. Bénéficiant de prêts subventionnés par l’État fédéral, les Américains blancs ont déserté les villes pour des banlieues peuplées d’autres Blancs, paradis des enfants et des automobilistes, qui se sont développées partout dans le paysage américain. Les soviétiques, à la même période, faisaient tout pour quitter les villages et les bourgs et s’installer dans les villes, bien approvisionnées. Les villes-usines comme Ozersk, dédiées à la production d’un seul produit, où la direction de l’usine veille à bien approvisionner ses employés, ont fleuri en URSS.

Le deuxième indice qui m’a menée à la conclusion que les plutopies n’étaient pas exceptionnelles, c’est que les contaminants auxquels les travailleur·euses et les résident·es d’Ozersk et de Richland ont été exposé·es via leur nourriture, leur eau et l’air ne sont pas absents du reste du monde. Du césium, du strontium radioactifs et parfois du plutonium sont régulièrement identifiés dans les corps des habitant·es des États-Unis et de Russie. Après que les essais nucléaires se sont multipliés dans le monde, pas grand-chose ne distinguait biologiquement un·e habitant·e de Plutopia de ses compatriotes vivant dans des villes ordinaires… mis à part le volume des contaminants !

Du césium, du strontium radioactifs et parfois du plutonium sont régulièrement identifiés dans les corps des habitant·es des États-Unis et de Russie.

La question de la contamination radioactive est au cœur de vos deux livres. Vous décrivez précisément comment les corps humains et animaux, les plantes, le sol, l’air et l’eau sont contaminés par les pollutions radioactives. Vous expliquez par exemple comment les effluents radioactifs libérés par l’accident de Tchernobyl se sont répandus, débordant le découpage par zones d’évacuation hiérarchisées en fonction de leur distance avec le réacteur explosé. La météo, la topographie et le style de vie (par exemple, la consommation de légumes du potager plutôt que d’aliments emballés) ont conduit à des niveaux de contamination parfois très élevés dans des endroits pourtant éloignés.

Kate Brown – Les principes habituels pour se protéger des radiations et autres produits toxiques reposent sur l’espace et le temps. Les recommandations en cas d’urgence incitent les gens à se mettre à distance des sources de toxicité et à limiter la durée d’exposition. Mais ce que j’ai trouvé en étudiant Richland, Ozersk et Tchernobyl, les endroits du globe où le plus de pollution radioactive a été relâchée, c’est que la présence de radiations déjoue les conventions de mesure du temps et de l’espace – le temps décompté en secondes, en minutes, et jusqu’en années, et l’espace mesuré en mètres. En conséquence, les scientifiques ont fini par mésinterpréter les effets des contaminants sur la santé humaine. Ils l’ont fait sans arrière-pensée, en appliquant les procédures standard de radioprotection, ou pas tout-à-fait innocemment, à travers leurs efforts pour rassurer les citoyens anxieux en minimisant les effets des radiations sur la santé.

Comment les produits radiotoxiques déforment-ils le temps et l’espace ?

Kate Brown : Prenons d’abord l’espace. Un accident nucléaire se produit, et des hommes en combinaison arrivent avec du matériel pour construire des clôtures. Ils délimitent un espace contaminé et installent des panneaux avertissant du danger. Ces zones laissent penser, à tort, que le danger se situe d’un côté de la clôture, et la sécurité de l’autre. Les citoyens vivant de l’autre côté des clôtures autour de l’usine de Hanford aux États-Unis ou de celle de Maïak en URSS croyaient que les barrières ainsi que les procédures de sécurité exécutées religieusement à l’intérieur de la zone les protégeaient. Et c’était le cas, dans une certaine mesure, mais les produits radiotoxiques sont dangereux pour la santé humaine parce qu’ils ne sont ni stables ni inertes. En mouvement perpétuel, ils imitent de manière opportuniste les éléments dont les organismes ont besoin pour vivre. Les plantes et les animaux se chargent de toxines radioactives et les transportent avec eux. Les isotopes radioactifs se fixent sur les molécules d’eau et de terre, se répandent au gré des courants jusque dans les tubes digestifs des mammifères. Les clôtures montées pour les retenir sont rapidement débordées. Les cartes représentant l’extension de la contamination radioactive deviennent obsolètes dans les jours qui suivent leur impression.

Une maison abandonnée dans la ville de Tchernobyl. Photographie : Kate Brown.

Néanmoins, les scientifiques travaillant pour l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui ont été chargés en 1990 de déterminer l’impact de l’accident, en termes de santé publique, dans les territoires habités autour de Tchernobyl, ont procédé comme si les cartes décrivant l’étendue de la contamination et les clôtures décrivaient la réalité. Ils ont mené une étude comparant des habitants de territoires « propres » et « contaminés ». Au cours d’une mission de trois semaines, les consultants des Nations Unies ont examiné 1600 personnes. Ils ont conclu que la santé des habitant·es des villages contaminés comme celle des villages du groupe « de contrôle » était mauvaise et se dégradait depuis l’accident de Tchernobyl, qui avait relâché près de 200 millions de curies de radiation. Les scientifiques ont conclu que dans les villages, contaminés ou appartenant au groupe de contrôle, les gens ne souffraient pas des radiations car les doses étaient trop faibles, d’après eux, pour créer des problèmes de santé – la référence étant à ce moment-là les doses, bien supérieures, absorbées par les survivants de la bombe atomique. Les scientifiques des Nations Unies ont conclu que les habitants souffraient d’anxiété, d’une mauvaise alimentation et d’une consommation excessive d’alcool1.

Seulement, l’exposition aux radiations ne se réduit pas à la distance. Les gens vivant dans les zones considérées comme fortement exposées ont eu le droit à une aide gouvernementale, qui leur a permis d’acheter de la nourriture produite ailleurs et acheminée par des camions. Ces fermiers-là ont continué leur activité, mais au lieu de consommer la majeure partie de la nourriture produite, ils ont vendu ces denrées contaminées sur les marchés des villages voisins, où la contamination enregistrée était plus faible, et que les scientifiques avaient assignés au groupe de contrôle. Dans ce cas, des habitant·es plus éloignés des zones fortement irradiées ont finalement été plus exposé·es que d’autres vivant plus près. La distance ne les a pas protégés.

Au lieu de consommer la majeure partie de la nourriture produite, les fermiers ont vendu ces denrées contaminées sur les marchés des villages voisins, où la contamination enregistrée était plus faible.

Comment les radiations déforment-elles le temps ?

Kate Brown – Le temps dans les zones radioactives ne s’écoule pas uniformément : il se gonfle et se contracte de manière imprévisible2. Pour les pompiers et travailleurs nucléaires de Tchernobyl, qui ont vieilli prématurément en raison des radiations, le temps s’est accéléré. Dans des endroits comme la Forêt Rouge, 10 km2 de pins sylvestres fortement touchés par les retombées du réacteur en flammes, le temps s’est ralenti : des arbres qui auraient dû se décomposer en quelques années étaient toujours là deux décennies plus tard, en raison du peu d’insectes et de microbes présents pour accomplir le travail de décomposition3. Le vieillissement accéléré des humains s’est aussi produit dans les zones de production de plutonium, mais s’agissant de sites militaires, peu de données ont été publiées à ce sujet.

Revenons à la guerre froide un instant. Une partie des faits que vous décrivez dans Tchernobyl par la preuve ont été mis au jour par des gens que vous appelez des « héros du quotidien ». Sans soutien institutionnel, avec leurs propres ressources et malgré les risques, elles et ils ont enquêté sur la catastrophe de Tchernobyl et ses conséquences. Pouvez-vous nous parler de ces personnes ?

Kate Brown – Ces héros du quotidien sont formidables ! Natalia Lozyts’ka enseignait la physique à Kiev. Elle avait accès à un compteur Geiger et avait remarqué les coups de soleil violacés et les évanouissements de ses enfants après l’accident. Elle a commencé à mesurer la radioactivité sur son paillasson et dans la cour devant chez elle. Elle a trouvé des points intensément radioactifs, et a prélevé avec une truelle de minuscules particules dont la radioactivité s’élevait à 3 milli-Roentgen par heure. Elle les a scotchées sur une feuille de papier, noté les lieux et dates des prélèvements. Elle a mesuré leur radioactivité chaque jour, et à mesure que ces particules se dégradaient, elle a pu calculer la quantité de radionucléides contenus à l’intérieur4. Confrontée à la totale absence d’information concernant la radioactivité après l’accident, elle a utilisé ces minuscules fragments radioactifs pour comprendre ce qui s’était passé, 170 km au nord de Kiev. Elle a découvert tout un spectre de radioactivité et en a déduit que le réacteur n’avait pas explosé en raison d’un dégagement de vapeur ou d’une réaction chimique, comme les autorités soviétiques l’avaient affirmé, mais qu’il s’agissait bel et bien d’une explosion nucléaire – cela n’a ensuite été confirmé qu’en 2016 par Lars Erik de Geer et son équipe, dans un laboratoire extrêmement bien équipé5. Lozyt’ska était si inquiète de sa découverte qu’elle s’est mise à mesurer la radioactivité dans des villages voisins. Les fermiers lui parlaient de leurs symptômes, troublants – maux de gorge, saignements de nez, vertiges et évanouissements. Elle a écrit aux dirigeants pour les informer de ses recherches, mais n’a reçu aucune réponse. Elle a envoyé plusieurs autres courriers, que j’ai retrouvés dans les archives. Finalement, voulant désespérément faire passer le message, elle s’est déguisée en femme de ménage et s’est introduite à la première conférence sur les conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl, en mai 1988 – un spectacle organisé depuis Moscou pour rassurer le monde entier6. Trois agents du KGB ont attrapé Lozyt’ska essayant de transmettre des documents à un délégué états-unien. Ils l’ont expulsée manu militari. Cela ne l’a pas dissuadée, elle a trouvé d’autres moyens de diffuser l’information.

« Pas besoin de s’inquiéter », un compteur Geiger indique le niveau de radioactivité à Pripyat, Tchernobyl.

Alexandre Komov, un autre héros rencontré dans les archives, ne parvenait pas à convaincre les autorités de Kiev que dans sa province de Rivni, pourtant éloignée de Tchernobyl, le lait était trop contaminé pour être consommé. Il a finalement chargé un camion de briques de lait et l’a conduit jusqu’à Kiev, pour que les dirigeants sceptiques le testent eux-mêmes. Dans la ville ukrainienne de Zhytomyr, le Dr Pavel Chekrenev a découvert que l’eau rejetée par une tannerie locale était six fois plus radioactive que les seuils autorisés en cas d’urgence, pourtant élevés. Cette eau se déversait dans le réservoir d’eau potable de Zhytomyr. Il a mis la tannerie à l’arrêt et interrompu le traitement de 19 000 peaux7. Il a été rétrogradé pour cela, mais il a eu gain de cause sur le fond : les peaux contaminées n’ont finalement pas été tannées, l’eau potable de la ville a été protégée, et cela a épargné aux habitant·es de Zhytomyr une source supplémentaire de contamination.

Lire aussi | “Chère Greta Thunberg” – À propos du nucléaire・Xavière Gauthier (2022)

Ces « héros du quotidien » sont d’ailleurs beaucoup moins présents dans Plutopia, comment l’expliquez-vous ?

Kate Brown – C’est une excellente question. Pourquoi ne sont-ils pas présents dans Plutopia ? Ils devraient exister. Pendant quarante ans, les usines de Hanford et Maïak ont déversé des tonnes de déchets radioactifs dans leur environnement, à peu près 350 millions de curies pour chacune des deux usines. Je raconte dans Plutopia que les travailleur·euses des usines ont eu des accidents, sont tombé·es malades, sont mort·es. Au vu des enjeux, pourquoi y a-t-il si peu de traces de résistance à ces usines de bombes dangereuses et polluantes ?

Maïak et Hanford étaient des sites militaires. Toutes les personnes pouvant y entrer signaient des serments de loyauté chaque année. Quand j’ai demandé à une ancienne employée de Maïak pourquoi personne ne s’était plaint, elle m’a dit « quand nous avons été embauché·es, personne ne nous a avertis des effets de la radioactivité. Nous ne savions même pas ce que c’était. Nous n’avions peur que du KGB »8. Les agents du KGB bannissaient de la ville bien approvisionnée d’Ozersk non seulement les mots « plutonium » et « radiation », mais aussi toutes les personnes qui causaient des problèmes.

Les employés de Hanford, dans l’état de Washington, craignaient aussi le service de sécurité du site. Faire preuve de curiosité, même de manière anodine, était considéré comme malsain. Betsy Stuart se souvient qu’une de ses voisines avait demandé à une amie ce que son mari faisait dans la vie. Quand l’autre lui a répondu qu’elle ne pouvait pas parler du travail de son mari, la voisine a dit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû dire. Le lendemain matin, elle avait disparu. « Croyez-moi », m’a dit Stuart, « quand on se réunissait, on ne parlait jamais de ce qu’on faisait. Nous avions la sensation constante d’être écoutés »9.

Une tour de refroidissement de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Photographie : Kate Brown.

Je n’ai trouvé qu’un seul cas de lanceur d’alerte pendant la guerre froide. En 1962, le chef du bureau régional du KGB s’est plaint que les gaz radioactifs de Maïak, non filtrés, contaminaient deux villages de soldats et de travailleurs autour d’Ozersk. Et c’est tout. En revanche, aucun signe de dissension du côté de l’usine de Hanford. On pourrait trouver cela contre-intuitif : c’était l’URSS le régime autoritaire connu pour arrêter, emprisonner et exécuter les gens qui posaient trop de questions. Les travailleurs de Hanford faisaient confiance à leurs supérieurs, et les États-Unis s’enorgueillissaient d’une société ouverte et libre.

En effet, c’est étonnant !

Kate Brown – En plus de la peur des services de sécurité, d’autres forces à Richland contribuaient à étouffer les questions et les protestations. La richesse industrielle des États-Unis comme la prospérité des familles des travailleur·euses états-unien·nes augmentaient, au point que la science, la technologie et la culture se renforçaient mutuellement pour diffuser un message de compétence, d’expertise et de confiance.

C’est là où les coûteuses infrastructures culturelles de Richland et la stratégie d’industrialisation rurale, à grand renfort de subventions, a payé. La culture de Richland, c’est le respect de la richesse, de l’éducation, de l’expertise, de la hiérarchie et des règlements, et cela a permis de mettre en sourdine les doutes, la peur, les rumeurs et même les faits. Les dirigeants de Hanford ont beaucoup investi dans l’éducation des enfants des ouvriers, générant une adhésion profonde au progrès scientifique.

La culture de Richland, c’est le respect de la richesse, de l’éducation, de l’expertise, de la hiérarchie et des règlements, et cela a permis de mettre en sourdine les doutes, la peur, les rumeurs et même les faits.

Un résident se souvenait ainsi : « à Richland, le soleil brillait 300 jours par an. Chaque habitant avait une pharmacie, une épicerie, un terrain de baseball et une station-service à quelques pâtés de maison. On avait de bons médecins. Chaque pelouse était tondue, chaque maison peinte. Les donuts chauds, le shopping chez CC Anderson, et les célébrations au Bomber Bowl sont des souvenirs chers à tous les gamins de Richland. Pourquoi est-ce que c’étaient de si belles années ? On était protégés. Les parents élevaient leurs enfants dans cette cité atomique, loin du mal, loin des villes en déliquescence et de la dégradation sociale. C’est la sérénité, le bien-être, l’absence de conflit. »10

Les événements géopolitiques récents nous ont beaucoup fait penser à vos livres. La centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine a été attaquée par l’armée russe, puis Israël et les États-Unis ont bombardé des installations nucléaires en Iran – avec des conséquences inconnues en termes de pollution radioactive. Dans le même temps, plusieurs pays, dont la France, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie, ont annoncé un renouveau du nucléaire civil. Ils projettent de construire de nouvelles infrastructures et de prolonger le parc nucléaire existant. Ces projets sont soutenus à la fois par des éco-modernistes qui soutiennent le nucléaire pour décarboner l’économie, et par des acteurs placés à la droite ou à l’extrême droite des échiquiers politiques, qui détestent les renouvelables. Depuis votre perspective d’historienne, cette configuration vous semble-t-elle nouvelle, ou rappelle-t-elle des schémas plus anciens ?

Kate Brown – Il n’y a pas grand-chose de nouveau dans les conflits nucléarisés d’aujourd’hui, ni dans la renaissance nucléaire civile, si ce n’est l’intensification des politiques nationalistes et xénophobes qui instrumentalisent l’énergie nucléaire à des fins politiques, davantage qu’économiques. L’énergie nucléaire est trois à cinq fois plus chère que l’énergie solaire et éolienne au kW/h. Il faut des décennies pour construire une centrale nucléaire, contre quelques semaines ou quelques mois pour installer des panneaux solaires ou des éoliennes. Ces temporalités constituent une différence critique, quand on pense à l’urgence climatique. On a vu avec la guerre en Ukraine la vulnérabilité des installations nucléaires, qui, une fois prises par l’ennemi, peuvent être transformées en gigantesques bombes polluantes. Nous avons vu en Iran, et avant cela en Irak, comme il est facile de confondre des installations nucléaires civiles et militaires pour justifier des offensives. Pendant la guerre froide, les forces conservatrices ont adopté le nucléaire comme une promesse de puissance économique, politique et militaire. C’est toujours le cas aujourd’hui, de manière assez irrationnelle, car quiconque se soucie de souveraineté et de résilience économique comprend que les renouvelables sont moins chères, plus sûres, plus propres et plus rapides à déployer.

Lire aussi la série Atolls irradiés・Naïké Desquesnes et Léna Silberzahn (2025)

Des enfants cueilleurs de fruits après le travail. Photographie : Kate Brown.

L’histoire de la production de la bombe nucléaire et de Tchernobyl nous a montré que les incroyables promesses éco-modernistes sont précisément… incroyables. Elles laissent dans leur sillage des paysages empoisonnés, des gens malades et des projets de dépollution qui n’en finissent pas. L’historienne féministe Emily Callaci a montré dans son livre Wages for Housework comment le travail de « ménage » en contexte de changement climatique et autres catastrophes anthropogéniques revient à des personnes qui l’accomplissent gratuitement : trouver le moyen de consommer une nourriture non-contaminée, éviter les coins les plus pollués du quartier, prendre soin d’un enfant qui n’est jamais en pleine forme ou d’un adulte qui ne parvient pas à concevoir d’enfant… Et des années plus tard, prendre soin de proches touchés par des cancers ou des maladies chroniques. Avec le développement de ces projets nucléaires, et la quantité croissante d’isotopes radioactifs en circulation dans le monde, nous sommes de plus en plus nombreux·ses à travailler, gratuitement, comme liquidateur·ices nucléaires.

Image principale : la zone autour de Tchernobyl. Photographie : Kate Brown.

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Notes

  1. The International Chernobyl Project: Proceedings of an International Conference, Vienne, 21-24 mai 1991, (IAEA, 1991). Les références sur les effets néfastes des « faibles » doses chroniques de rayonnement de Tchernobyl sont abondantes. Je présente ici un éventail de sources allant des archives aux articles publiés dans des revues scientifiques à comité de lecture. “Otchet o vypolnenii gosudartstvennoi natsional’noi programy “Deti Chernbylia” za 1992 goda,” 1992, Tsentral’nyi derzhavnyi arkhiv vishchikh organiv vladi, Kyiv, (TsDAVO) 324/19/33, 1-18 ; “Dokumentiy MOZ Ukrainy pro vikonannia derzhavnykh program ta pro stan zdorov’ia naseleniia,” 27 janvier 1992, TsDAVO 342/19/32, 19-30 ; “Dovidka,” après le 11 mars 1990, TsDAVO 342/17/5240, 88-98 ; N. Iu Liubinetskaia, “Ot chet o nauchnou rabote po teme: Okhrana zdorov’ia profilaktika i reabilitatsia zabolevanii u voennosluzhashchikh i chlenov ik semei,” Sluzhba Bezpeki Ukraini, derzhavnyi arkhiv, Kyiv, (SBU) 35/64/36, Kyiv 1996, 149-80 ; “Itogi raoty otdela po izucheniiu meditsinskikh posledgstvii Chernobyl’skoi katastrofy za 1996 god,” sans date, 1996, SBU 35 68, 1-12 ; E. I. Stepanova et al., “Effekty vozdeistviia posledstvii Chernobyl’skoi avarii na detskii organizm,” Pediatriia, 12 (1991): 8-13 ; Erik R. Svendsen, et al., “Cesium 137 Exposure and Spirometry Measures in Ukrainian Children Affected by the Chernobyl Nuclear Accident,” Environmental Health Perspectives, vol. 118, no. 5 (Mai 2010): 720-5 ; Andre Dubois, “Gastrointestinal Radiodamage and Radioprotection: Chernobyl in Retrospect,” at “Symposium on Perspectives in Radioprotection: Program and Abstract,” 13-14 mars 1987, Bethesda, MD, USU Archives ; Mohammad Reza Shiekh Sajjadieh, et al., “Cytokine Status in Ukrainian Children with Irritable Bowel Syndrome Residing in a Radioactive Contaminated Area,” Iranian Journal of Immunology, 9(4), 248-53 ; K. Spivak, C. Hayes, J.H. Maguire, “Caries prevalence, oral health behavior, and attitudes in children residing in radiation-contaminated and non-contaminated towns in Ukraine,” Community Dent Oral Epidemiology, 2004 ; 32: 1-9 ; Anna Lindgren, et al., “Individual whole-body concentration of Cesium 137 is associated with decreased blood counts in children in the Chernobyl-contaminated areas, Ukraine, 2008-2010, Journal of Exposure Science and Environmental Epidemiology, (2013), 1/9: 1-3.
  2. Sur le temps, voir Julian Barbour, The End of Time : The Next Revolution in Physics (Oxford University Press, New York, 2001): 11-15.
  3. Timothy A. Mousseau et al., “Highly reduced mass loss rates and increased littler layer in radioactively contaminated areas,” Oecologia, 24 juin 2013,DOI: 10.1007/s00442-014-2908-8; et “Chernobyl Trees Barely Decomposed, Study Finds,” NBC News, 26 mars 2014.
  4. “Au recteur de l’Université de Kiev” 1986, archives personnelles de Lozyts’ka.
  5. Entretien téléphonique avec Lars Erik de Geer, 18 décembre 2017, et Lars-Erik De Geer et al., “A Nuclear Jet at Chernobyl Around 21:23:45 UTC on April 25, 1986,” Nuclear Technology, 2017.
  6. “Medical Aspects of the Chernobyl Accident,” Kiev 11-13 Mai, 1988, (IAEA: Vienna, 1989): 9-12. Pour une analyse de l’impact négatif que la conférence a eu sur les patient·es et les traitements, voir le courrier d’Aleksandr P. Borshchevskii à Evgenii Chazov, 30 octobre 1988, GARF 8009/51/4340: 67-84.
  7. “Actes d’enquête sanitaire,” Akt sanitarnogo obsledovaniia,” 11 août, 1986, et “Directive des Ministres soviétiques” “Poruchenie Soveta Ministry, UkSSR,” 20 août 1986, TsDAVO 324/17/4348: 14, 66.
  8. Vladyslav B. Larin, “Mayak’s Walking Wounded,” The Bulletin of the Atomic Scientists, septembre/octobre 1999: 23.
  9. Sanger, Working on the Bomb, 170.
  10. Mai 1999, Archives de l’association des anciens élèves Alumni Sandstorm, accessibles sur www.alumnisandstorm.com.

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23.04.2026 à 17:50

L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide

Kate Brown

C’est l’histoire d’une utopie nucléaire sur fond de haine réciproque entre les deux puissances ennemies de la guerre froide. Dans “Plutopia”, l’historienne Kate Brown retrace l’histoire de deux cités – l’une soviétique, l’autre américaine – dévolues à la production de plutonium. Et décrit la vie dans ces villes-usines aussi cruciales que secrètes. Extrait.

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Texte intégral (7788 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Extrait de l’introduction du livre de Kate Brown, Plutopia – Une histoire vraie des premières villes atomiques, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cédric Weis et paru aux éditions Actes Sud dans la collection « Questions de société » en 2024.


C’est l’histoire d’une utopie, à deux extrémités du monde. L’histoire d’un rêve tragique, au cœur de la guerre froide. L’histoire de deux ennemis, hantés par la Bombe. L’histoire de deux villes fermées, reflets l’une de l’autre, unies par la peur de l’apocalypse, par leur haine réciproque et par une même obsession, la production effrénée de plutonium : Richland, aux États-Unis, dans le Sud-Est de l’État de Washington ; Ozersk (littéralement, la « vallée des lacs »), en URSS, dans le Sud de l’Oural.

Ces deux villes-usines, centres névralgiques des arsenaux nucléaires des deux blocs, n’ont pas seulement produit des ogives et des missiles, elles ont aussi créé d’heureux souvenirs d’enfance, des logements abordables et d’excellentes écoles au sein de communautés modèles, devenues des havres de paix pour les familles qui y ont vécu. Leurs habitants, pionniers du plutonium, se remémorent qu’ils ne verrouillaient jamais leur porte, que leurs enfants traînaient sans danger dans les rues, que les relations de voisinage étaient bonnes, et qu’il n’y avait ni chômage, ni indigence, ni criminalité.

Le souvenir de ce sentiment de sûreté et de sécurité dans des lieux situés à l’épicentre de la course aux armes nucléaires m’a beaucoup intriguée. Dans ces mêmes villes, des agents de la sûreté et des médecins surveillaient et auscultaient fébrilement les habitants par le biais de réseaux d’informateurs, d’écoutes téléphoniques et d’examens médicaux obligatoires. Quant aux ingénieurs des usines d’armement, invités à produire un maximum de plutonium en un temps record, ils polluaient dramatiquement et en toute impunité l’environnement.

Des différentes étapes de la chaîne de fabrication des armes nucléaires, la production de plutonium est la plus sale. Chaque kilogramme de produit fini génère des milliers de mètres cubes de déchets radioactifs. En quatre décennies de fonctionnement, l’usine de plutonium de Hanford, près de Richland, et celle de Mayak, près d’Ozersk, ont chacune émis au moins 200 millions de curies de radioactivité dans leur environnement immédiat – l’équivalent, au total, de deux catastrophes de Tchernobyl1. Ces usines ont rendu inhabitables des dizaines de milliers d’hectares, contaminé des rivières, des champs et des forêts, et des milliers de personnes leur ont attribué leurs maladies.

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Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ? Comment se fait-il que les habitants de ces sites – berceaux d’un long et lent désastre – en aient gardé un souvenir si radieux ? Les gouvernants de Richland et d’Ozersk avaient l’habitude de mentionner fièrement le nombre de doctorants que comptait leur cité. Pourquoi des personnes aussi promptes à vanter leurs compétences ont-elles accepté d’ignorer durant des décennies l’énorme pollution environnementale qui sévissait autour d’elles ?

Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ?

En me documentant, j’ai été surprise de constater l’attention que les hommes de pouvoir chargés de fabriquer les premières réserves de plutonium au monde avaient accordée à l’habitat, aux magasins, aux écoles et aux programmes de loisirs – en plus de celle qui a été réservée aux réacteurs à graphite et aux usines de traitement chimique. Non loin des réacteurs, de véritables villes, dévolues à la famille et à la consommation, avaient été construites pour accueillir une classe ouvrière dont le niveau de vie atteignait celui de la classe moyenne. Là encore, personne n’y voyait d’anomalie. Au cours des décennies suivantes, ces projets de prospérité de classe sociale unique ont inspiré certains programmes nucléaires civils. La ville ukrainienne de Pripiat, située non loin des réacteurs de l’usine de Tchernobyl, en a été l’illustration : en dépit de la pauvreté rurale qui l’entourait, elle bénéficiait de toutes les commodités de la ville moderne. Après la catastrophe de Fukushima de 2011, la presse a révélé que les compagnies d’énergie japonaises – bien qu’elles aient rogné sur la sécurité de leurs usines – avaient amplement contribué au financement de la construction de « villages atomiques » d’inspiration américaine et vendu l’énergie nucléaire comme une occasion d’accéder à la classe moyenne2. D’où vient qu’avec l’énergie nucléaire l’accès à la propriété se soit ainsi accommodé de tous les dangers ?

Les réacteurs D et DR à Hanford. Atomic Energy Commission/United States Department of Energy, Wikimedia.

Ozersk et Richland appartenaient à l’État, mais étaient gérés par des chefs d’entreprise. Richland constituait un cas à part sur le sol américain, car c’était une ville dénuée de propriété privée, d’économie de marché et de gouvernement local. Ozersk, quant à elle, était l’une des dix villes atomiques de l’Union soviétique. Tenues secrètes, absentes des cartes, elles étaient ceinturées de clôtures et personne n’y séjournait sans sauf-conduit. Étrangement, ceux qui y vivaient semblaient apprécier ce type d’organisation. À Richland, dans les années 1950, les citoyens électeurs ont voté à deux reprises contre la municipalisation, l’autonomie gouvernementale et la libre entreprise. À Ozersk, à la fin des années 1990, 95 % des électeurs interrogés se sont prononcés en faveur du maintien des barrières, des gardes et du système des sauf-conduits de leur ville. À l’heure où j’écris ces lignes, Ozersk est toujours clôturée et surveillée comme une prison. Ces choix de vie m’ont intriguée. Pourquoi les habitants de ces villes du plutonium ont-ils choisi de renoncer à leurs droits civiques et politiques ? Les Soviétiques n’avaient ni vie électorale ni médias indépendants, mais les habitants de Richland vivaient dans un pays démocratique particulièrement prospère. Pourquoi les fameux « freins et contrepoids » du système politique américain – ces mécanismes visant à garantir la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire – ont-ils échoué à protéger les États-Unis d’une contamination radioactive plus importante encore, quoique tenue secrète, que celle de Tchernobyl ?

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2022)

En cherchant les réponses à ces questions, j’ai découvert que pour inciter les travailleurs à accepter les sacrifices et les risques inhérents à la production de plutonium, les autorités nucléaires des deux pays ont inventé un concept : la plutopie. Les villes atomiques – sans équivalent, d’accès limité et pleines de promesses – satisfaisaient la plupart des aspirations des sociétés américaine et soviétique d’après-guerre. La prospérité méthodique qui accompagnait cette plutopie a conduit la plupart des témoins directs à fermer les yeux sur les déchets radioactifs qui s’accumulaient autour d’eux.

Ce livre relate l’histoire méconnue de deux catastrophes nucléaires survenues parallèlement aux États-Unis et en Union soviétique. J’espère qu’après lui il ne nous viendra plus à l’idée d’en séparer les récits. Les habitants d’Ozersk avaient coutume de dire que s’ils foraient la terre sans s’arrêter, ils finiraient par arriver à Richland. C’est ainsi que j’imagine ces deux villes : deux planètes tournant l’une autour de l’autre, sur un même axe. Ozersk a été créée à l’image de Richland et vice versa – délibérément, comme je vais le montrer, et au gré des prudentes manœuvres auxquelles se livraient les agents de renseignements et les promoteurs des deux villes, lesquels redoutaient à peu près autant la fin de la production de plutonium que la menace du rival nucléaire.

Quatre temps rythment ce récit. Dans les deux premières parties, nous nous intéresserons à l’histoire des travailleurs itinérants, des prisonniers et des soldats qui ont œuvré à la construction des deux immenses usines de plutonium : l’une, en 1943, dans l’Est de l’État de Washington ; l’autre, en 1946, dans le Sud de l’Oural. Au départ, les dirigeants américains et soviétiques avaient prévu de faire produire leur plutonium par une main-d’œuvre militarisée à l’abri de camps militaires. Mais les directeurs d’usine des deux blocs ont vite changé d’avis lorsqu’ils ont constaté avec effroi les beuveries et les bagarres auxquelles les ouvriers du bâtiment se livraient. Ils ont compris que les opérateurs des premières usines de plutonium au monde ne devaient pas être aussi incontrôlables que le produit qu’ils fabriquaient.

Il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle.

Pour remédier à la violence et à l’indiscipline des travailleurs itinérants, déconnectés de leur famille et de leur communauté, il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle. Les Américains parlaient de « village » pour désigner Richland, en hommage au mythe pastoral des origines de la démocratie américaine. De leur côté, les Soviétiques utilisaient le terme « ville socialiste » pour désigner Ozersk, eu égard au mythe communiste d’un avenir préservé de toute pauvreté rurale. Les responsables gouvernementaux ont dépensé sans compter pour promouvoir et développer la plutopie, investissant davantage dans les écoles des deux communautés que dans le stockage des déchets radioactifs, et beaucoup plus encore dans le bien-être de leurs résidents que dans celui des populations qui vivaient à l’extérieur des clôtures. La plutopie commençant à incarner les promesses de richesse, d’ascension sociale et de liberté de consommation portées par la guerre froide, les premiers résidents, anxieux, ont fini par accorder leur confiance à leurs dirigeants et par croire à la sécurité des usines et à la légitimité de la cause nationale. Et plus le projet avançait, plus les résidents ont accepté de troquer leurs droits civiques et biologiques contre des droits de consommateurs.

Image satellite du site nucléaire de Mayak, dans la région d’Ozersk. Wikimedia.

D’un point de vue démographique, les villes du plutonium étaient habitées par des membres de la classe ouvrière, mais, en raison de leur prospérité, on les considérait alors – et l’histoire en a conservé l’image – comme des enclaves de la classe moyenne. Aux États-Unis, de même qu’en Union soviétique, ce sont les membres de la classe moyenne qui – en s’appropriant les classes ouvrières, en parlant en leur nom et en les fondant dans une société « sans classe3 » – ont forgé et façonné les mémoires nationales. Les classes sociales étant amenées à disparaître, les ouvriers d’usine des deux pays ont appris à s’identifier à leurs supérieurs hiérarchiques et aux scientifiques de la classe moyenne, qui leur affirmaient que leurs lieux de travail et de résidence étaient sans danger.

La plutopie ne pouvait pas exister toute seule. Les historiens américains Bruce Hevly et John Findlay décrivent comment l’usine de plutonium de Hanford a donné naissance à un ensemble de « bases arrière », de camps et de garnisons temporaires pour les travailleurs les moins qualifiés4. J’ai trouvé le même type d’assemblage dans le Sud de l’Oural, où l’enclave prospère était entourée de camps de travail et de garnisons. En marge de ces villes « plutopiques », les dirigeants américains et soviétiques ont fondé des communautés de soldats, de prisonniers, de minorités, de fermiers et de travailleurs itinérants qui n’étaient pas qualifiés pour vivre en plutopie, parmi les « élus ». Quel intérêt y avait-il à séparer les gens en communautés distinctes ? Pourquoi le choix ne s’est-il pas porté sur le modèle des grandes villes industrielles, avec les quartiers huppés en amont des cours d’eau et à l’abri du rejet des usines, et les zones ouvrières en aval, sous le vent de la pollution ? Les réponses à ces questions d’histoire urbaine sont à trouver dans l’histoire des sciences, de la médecine et de la santé publique, mais aussi dans l’histoire du renseignement et de la sûreté nucléaire. Elles montrent de façon édifiante quelles conséquences la division de ces territoires en zones de discrimination (par classe et par race) a eues, non seulement sur le niveau de richesse des populations, mais aussi sur leur santé.

À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Évidemment, le plutonium et ses dérivés radioactifs n’avaient cure des frontières à l’intérieur desquelles les gens étaient confinés. Ce sera l’objet d’une troisième partie. À l’abri d’un double mur d’enceinte de barbelés, les opérateurs de ces usines ont produit des tonnes de plutonium. L’hermétisme sécuritaire des usines et la ségrégation territoriale en zones nucléaire et non nucléaire ont créé ce que j’appelle une « zone d’immunité », dans laquelle les directeurs d’usine se sentaient libres de dépasser les budgets, de détourner des fonds, de dissimuler les accidents et, surtout, de polluer l’environnement. En Oural, les ingénieurs soviétiques ont suivi l’exemple des Américains pour assurer l’évacuation rapide et à moindre coût de leurs déchets : tout allait sous terre et dans les rivières alentour ; quant aux gaz radioactifs, ils étaient expulsés vers le ciel. D’année en année, les exploitants des centrales ont dû faire face à de nombreux accidents ; certains ont été majeurs, comme l’explosion de 1957 sur le site de retraitement de combustibles nucléaires de Mayak, non loin d’Ozersk, mais la plupart des déversements étaient habituels et intentionnels. À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Panneau à l’entrée du site de Hanford. Wikimedia.

Après quelques années de recherche, les scientifiques de l’Est de l’État de Washington et du Sud de l’Oural ont fini par comprendre les dangers des produits de fission qu’ils fabriquaient. Ils ont découvert que les isotopes radioactifs envahissaient la chaîne alimentaire, pénétraient dans les végétaux, dans le corps et les organes des animaux et des humains, et y endommageaient les cellules. Les premiers dirigeants des usines de Richland et d’Ozersk redoutaient les « épidémies », c’est-à-dire l’incidence notable de maladies organiques au sein des populations exposées. Pourtant, au fil des années, aucune pathologie caractérisée n’a émergé chez les travailleurs du nucléaire et dans le voisinage de leurs usines. Ce n’était pas vraiment une surprise. Les scientifiques avaient pu observer, en menant des expériences sur des animaux de laboratoire, que les différents isotopes radioactifs agissaient diversement sur les organismes, qui eux-mêmes réagissaient sans uniformité à la contamination radioactive5. Les scientifiques savaient également qu’il fallait beaucoup de temps pour qu’un organisme exposé à de faibles doses d’irradiation montre des signes de maladie et périsse. Comptant sur ces périodes de latence pour laisser le temps à la science de résoudre le problème des fuites et de la dissémination des isotopes radioactifs, les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

Lire aussi | Nucléaire : une fausse solution pour le climat ?・Frédéric Durand (2022)

Face à une catastrophe environnementale émergente et invisible, la division du territoire en zones plutopiques et en bases arrière s’est avérée commode. Les habitants de l’espace protégé – jeunes, riches, employés à plein temps et suivis médicalement – donnaient l’image d’une population statistiquement en bonne santé. Parallèlement, les travailleurs itinérants, les prisonniers et les soldats qui effectuaient des travaux de construction sur des sols contaminés, décontaminaient les lieux de fuites radioactives et réparaient les bâtiments d’usine mis à mal par les accidents, ne bénéficiaient d’aucune surveillance médicale. Ouvriers temporaires, ils passaient d’un travail à l’autre en emportant avec eux les isotopes radioactifs qu’ils avaient ingérés et, par conséquent, tous les problèmes de santé ultérieurs susceptibles de laisser une trace épidémiologique.

Les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

À proximité des usines de plutonium vivaient également des populations agricoles et indigènes, dont les moyens de subsistance ne provenaient pas uniquement – contrairement à ceux des habitants de plutopie – de lointains marchés de consommation, mais très largement de leurs terres qui, sous le vent de la pollution radioactive et en aval des cours d’eau contaminés, étaient progressivement envahies de « points chauds ». En outre, les usines de plutonium ont été à l’origine d’un développement régional qui attirait toujours plus de monde dans la zone tampon, et les nouveaux venus, dangereusement exposés, n’étaient guère surveillés médicalement. En d’autres termes, le risque était calibré à l’aune des richesses des différentes classes sociales, dont les implantations correspondaient peu ou prou aux zones « primaires » et « secondaires » des cartes du risque nucléaire.

Dans une quatrième partie, nous partirons à la rencontre de ceux qui ont découvert qu’ils vivaient dans une zone radioactive. En 1986, après que la catastrophe de Tchernobyl eut révélé au monde le niveau de sûreté des centrales, les populations voisines en aval des cours d’eau et sous le vent des retombées radioactives ont commencé à attribuer aux usines de plutonium l’incidence des maladies chroniques et les taux élevés de malformations congénitales, d’infertilité et de cancers relevés dans leur communauté. Cependant, leur point de vue n’a pas été facile à faire valoir, tant le voile qui recouvrait la connaissance de l’empreinte écologique et sanitaire des usines nucléaires était opaque. Des décennies durant, des experts armés d’un savoir classé « secret-défense » ont parlé doctement de la sûreté des centrales et des doses de radioactivité admissibles pour la santé humaine, tout en rejetant les préoccupations des profanes. Après 1986, les agriculteurs locaux, les journalistes et les militants environnementaux ont exigé des rapports d’accidents et des études sur l’environnement et la santé, insistant pour connaître les risques auxquels l’État et les entreprises les avaient exposés.

Le réacteur N du site de Hanford, situé le long du fleuve Columbia. United States Department of Energy, Wikimedia.

C’était là un étonnant mouvement qui émergeait, au sein duquel les activistes américains et soviétiques – longtemps occupés à défendre les droits civils, politiques et de la consommation – en appelaient désormais à des droits biologiques6. Ils s’insurgeaient contre les industriels qui avaient privatisé les profits astronomiques de la production d’armement nucléaire tout en laissant à la société le soin de gérer les risques sanitaires et environnementaux. Les activistes se sont armés de l’expertise scientifique de leurs rivaux et de leurs propres études sanitaires menées dans les villages. Ce faisant, ils ont inventé une nouvelle forme d’engagement civique, que d’autres groupes ont adoptée en Ukraine et qu’on retrouverait des années plus tard au Japon.

S’il existe déjà des ouvrages d’histoire transnationale de la course aux armes nucléaires et d’histoire nationale et régionale des programmes atomiques ou des centrales, ce livre, lui, leur associe l’histoire des hommes et des femmes qui les ont créées et fabriquées, et l’histoire de leur lieu de vie7. Notre regard descendra des hauteurs vertigineuses des satellites espions jusqu’à hauteur d’homme, dans les rues de ces villes hantées par le spectre de l’anéantissement nucléaire. Il cherchera à comprendre ce que l’ère atomique a signifié pour ces forçats du nucléaire militaire et pour les populations rurales alentour qui ont vu les produits de fission peu à peu envahir leur environnement.

J’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières.

Pendant la guerre froide, les propagandistes et les experts ont souvent mis les États-Unis et l’Union soviétique en balance afin d’exonérer l’un ou l’autre camp d’une faute ou d’un acte d’injustice. Pour ma part, j’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières. Les toutes premières villes du plutonium avaient des caractéristiques communes qui, transcendant l’idéologie politique et la culture nationale, relevaient de la sûreté nucléaire, du renseignement nucléaire et des risques radioactifs. La principale différence entre les plutopies américaine et russe était d’ordre économique. Cela s’est révélé particulièrement déterminant en matière de santé. Les habitants de Richland et de ses environs vivaient dans un pays beaucoup plus riche ; par conséquent, les sacrifices auxquels ils consentaient pour la sûreté nucléaire – quoi qu’importants – n’étaient pas aussi étendus que ceux qui étaient imposés aux habitants d’Ozersk et de sa région.

Installation nucléaire abandonnée à Hanford, Wikimedia.

Pour écrire cet ouvrage, je me suis essentiellement appuyée sur des documents d’archives exhumés dans plus d’une douzaine de centres archivistiques, tant aux États-Unis qu’en Russie. J’ai également largement profité de travaux d’historiens et de leurs explorations. Les archives scripturaires sont absolument stupéfiantes : elles lèvent le voile sur ce que les autorités savaient, ce qu’elles ont décidé de dissimuler, ce qu’elles ont choisi de divulguer, et ce qui motive leurs décisions. Les propos des responsables politiques et scientifiques de l’époque montrent à quel point la question de la sûreté nucléaire, la création de paysages urbains, les catastrophes sanitaires et la contamination de l’environnement étaient intriquées.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes.

Les personnes qui ont vécu à l’intérieur de ces villes atomiques et travaillé dans les centrales et alentour sont au cœur de mon livre. Durant cinq ans, entre 2008 et 2013, j’ai interviewé des dizaines d’acteurs. Malgré le serment qu’ils avaient dû faire de ne rien divulguer, nombre d’entre eux ont accepté de me parler, mus par la colère que leur inspirait l’injustice dont ils avaient été victimes. Le ministère russe de l’Énergie atomique ne m’ayant pas autorisée à entrer à Ozersk, je me suis rendue dans les villes et les villages voisins à la rencontre des habitants, prenant avec eux de multiples précautions, dignes d’un roman d’espionnage inspiré de la guerre froide. Certains me parlaient tout bas, nerveusement, dans un langage codé. À plusieurs d’entre eux, qui ont souhaité rester anonymes, j’ai attribué un pseudonyme.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes. J’ai donc appris à considérer les narrateurs dont la fiabilité semblait discutable de prime abord comme autant de sources potentielles d’information, comme autant de personnes susceptibles d’avoir vu les choses sans les œillères habituelles. En outre, le contexte d’un entretien exerçant inévitablement une influence sur les propos, j’ai tenu à indiquer où et quand je rencontrais mes sources. J’ai également mentionné leurs vulnérabilités et les cas où ma sensibilité culturelle divergeait de la leur, afin de montrer comment le processus de l’entretien, de même que la recherche d’archives, est émaillé d’omissions, de contradictions et d’ignorances volontaires ou accidentelles. Certaines des personnes que j’ai interviewées m’ont accueillie avec méfiance, voire avec suspicion, car elles assimilaient mes recherches à une sorte de tourisme du désastre. À leurs yeux, c’était moi la narratrice dont la fiabilité était contestable. C’est peut-être aussi ce que penseront certains de mes lecteurs, et c’est logique. Je ne prétends pas avoir mis à nu toute la vérité. J’espère seulement en avoir éclairé quelques recoins. J’attends d’ailleurs avec impatience le jour où je pourrai lire d’autres récits sur le sujet et profiter d’autres interprétations.

Lire aussi | L’utopie nucléaire : le rêve de l’énergie sans la Terre・Ange Pottin (2023)

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos. Les paysages mortifères qui entourent les usines de plutonium sont devenus des champs de mines de déchets radioactifs qui s’infiltrent dans les sols et auxquels les populations locales, continuellement malades, attribuent leurs souffrances. L’absence de réel confinement des déchets nucléaires américains et japonais illustre la difficulté qu’il y a à confiner en toute sécurité des isotopes radioactifs volatils, susceptibles d’atteindre plusieurs centaines de degrés Celsius, qui corrodent les métaux, s’infiltrent dans les sols et finissent absorbés par la vie végétale – et ce, durant des dizaines de milliers d’années. Les enjeux du nucléaire sont immenses, et la tentation est grande d’en nier les dangers. Avant Tchernobyl et Fukushima, il y a eu Hanford et Mayak, où ont été inaugurées les pratiques constitutives de la plutopie : le cloisonnement du territoire en zones “nucléaires” et en zones “saines”, la priorité donnée à la production au détriment de la sécurité et de la gestion des déchets, la rétention des informations sur les accidents, la falsification des rapports de sécurité, le déploiement de forces “intérimaires” pour les basses besognes et la dissimulation de l’existence de maladies parmi les travailleurs du nucléaire et de territoires devenus radioactifs, le tout en offrant à certains citoyens triés sur le volet de généreuses subventions gouvernementales et d’agréables activités annexes. Dans le même temps, tous ceux qui dénonçaient les accidents et les problèmes sanitaires dans les centrales étaient espionnés, harcelés et menacés, tant aux États-Unis qu’en Russie, et ce, même après la fin de la guerre froide. Ce schéma s’est en grande partie répété en Ukraine en 1986, puis au Japon en 2011.

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos.

Ce livre entend mettre en lumière un héritage que de nombreux citoyens des puissances nucléaires n’ont jamais encore questionné, faute d’en connaître les tenants et les aboutissants – alors même que les grands dirigeants de ce monde discutent déjà d’une “renaissance du nucléaire”. Il est facile de dissimuler des catastrophes nucléaires dans des territoires militarisés et isolés de tout. Cela explique sans doute pourquoi les catastrophes liées au plutonium de Hanford et de Mayak sont si peu connues, contrairement à celles de Tchernobyl et de Fukushima. J’espère que leurs histoires, relatées par les habitants des deux territoires les plus irradiés au monde, inciteront les lecteurs à s’interroger davantage sur l’atome et sur son histoire.

Photo d’accueil : mélange de poudres d’oxyde de plutonium, Hanford, vers 1961. Wikimedia.

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Notes

  1. R. E. Gephart, Hanford : A Conversation About Nuclear Waste and Cleanup, Battelle Press, Columbus, 2003, 5.25. Certaines estimations pour l’usine de Mayak sont bien plus élevées, portant les émissions à 1 milliard de curies : Vladislav Larin, “Neizvestnyi radiatsionnye avarii na kombinate Maiak”, www.libozersk.ru/pbd/mayak/link/160.htm [lien désormais inactif].
  2. Yoshimi Shunya, “Radioactive rain and the american umbrella”, Journal of Asian Studies, 71(2), mai 2012, p. 319-331.
  3. Jack Metzgar, Striking Steel : Solidarity Remembered, Temple University Press, Philadelphie, 2000, p. 7 et 156.
  4. John M. Findlay & Bruce William Hevly, Atomic Frontier Days : Hanford and the American West, University of Washington Press, Seattle, 2011, p. 84.
  5. T. C. Evans, “Project report on mice exposed daily to fast neutrons”, 18 juillet 1945, NAA, RG 4nn-326-8505, box 54, MD 700.2, “Enclosures”.
  6. Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens After Chernobyl, Princeton University Press, Princeton, 2002.
  7. Parmi les publications les plus récentes : Gabrielle Hecht, Being Nuclear : Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press, Cambridge, 2012 ; Richard Rhodes, Twilight of the Bombs : Recent Challenges, New Dangers, and the Prospects for a World without Nuclear Weapons, Vintage, New York, 2011 ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier Days, op. cit. ; Jonathan Schell, The Seventh Decade : The New Shape of Nuclear Danger, Metropolitan Books, New York, 2007 ; Sharon Weinberger & Nathan Hodge, Nuclear Family Vacation : Travels in the World of Atomic Weaponry, Bloomsbury, New York, 2008 ; Max S. Power, America’s Nuclear Wastelands, Washington State University Press, Pullman, 2008 ; V. N. Kuznetsov, Zakrytye goroda Urala, Akademiia voenno-istoricheskikh nauk, Iekaterinbourg, 2008.

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11.04.2026 à 00:01

Trash territoire : gérer la technosphère au Japon

Emilie Letouzey

Que faire des déchets industriels, des gravats ou des résidus d’incinérateur produits au Japon ? Réponse : du territoire. C’est l’objectif du “plan Phenix” à Ôsaka, des terre-pleins construits dans la baie pour enfouir des déchets et prolonger la ville en gagnant sur la mer. Les colonies d’oiseaux menacés qui s’y réfugient pourront-elles s’y maintenir ?

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Texte intégral (12810 mots)
Temps de lecture : 29 minutes

« Étrangement, je ne pense pas un instant aux tonnes de déchets enfouis sous mes pieds », Lucie Taïeb, Freshkills, 2020 (p.66)

Baie d’Ōsaka, février 2024

Assise près de la fenêtre du bateau, je regarde s’éloigner les installations industrielles du port d’Ōsaka en essayant d’oublier l’odeur du gasoil qui imprègne la cabine. Quelques minutes plus tard, nous approchons déjà des digues en béton de Shintō, notre destination. Shintō, « l’île nouvelle », est le nom d’un terre-plein artificiel construit dans la mer de la baie d’Ōsaka afin d’y enfouir les déchets du centre du Japon. C’est un site d’enfouissement dit offshore, situé au large de la ville, à 6 km du port et à 2 km de Yumeshima, l’île la plus proche elle aussi constituée de déchets. À vrai dire, Shintō n’est pas encore une île : pour l’heure, c’est une sorte de giga-bassine de 95 hectares partiellement remblayée, où des déchets sont quotidiennement convoyés en barge pour y être enterrés – ou plutôt immergés. Le public n’y a pas accès, à l’exception de la « visite d’étude (kengaku) » qu’organise tous les mois le Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka1, l’entreprise publique qui gère le site. Ce jour-là, nous sommes une vingtaine de participant·es.

Nous voilà sur le quai, assorti·es dans nos gilets de sauvetage orange fluo et nos casques blancs, tous deux floqués d’un logo en forme d’oiseau stylisé censé figurer un phénix. Car Shintō fait partie du « Plan Phenix », un ensemble de quatre terre-pleins destinés à l’enfouissement de déchets, répartis dans la zone portuaire d’Ōsaka. En plus de deux presqu’îles déjà comblées à Amagasaki et à Izumi Sano, deux îles sont en cours de remplissage : Shintō à Ōsaka donc, et Kōbe oki, un autre site distant de 7 kilomètres et rattaché à la ville de Kōbe dans le département voisin de Hyōgo. C’est dans ces deux îles artificielles, immenses infrastructures d’« entreposage contrôlé », que sont actuellement enfouis les déchets industriels et domestiques de la région du Kinki, correspondant à un bassin d’habitation de 22 millions de personnes, à hauteur de 8000 à 10 000 tonnes par jour2. Une partie de ces déchets est composée de mâchefers, ainsi que l’on nomme les cendres d’incinérateurs. D’où le nom de « Plan Phenix » pour le projet, et de « Centre Phenix » pour l’entreprise qui le réalise3 : des cendres renaissent de nouvelles terres. Une fois comblés, les sites d’enfouissement deviennent en effet du territoire. À Shintō, l’enfouissement des déchets a commencé en 2009. Le site est désormais rempli à 50% et pourra être utilisé pendant 10 années encore. Après quoi il sera plein, et deviendra à son tour un territoire.

Après un bref topo sur le déroulé du parcours par monsieur Kotani, l’employé du Centre Phenix qui anime la visite, notre petit troupeau orange et blanc est prestement conduit vers le promontoire d’observation, sans lequel on ne verrait pas grand-chose tant le site est plat, presqu’autant que la mer qui l’entoure. Nous restons un moment sur la petite plateforme à regarder de loin les camions-benne chargés de déchets faisant des allers-retours entre les barges et les bassins, semblables à des jouets colorés. Je reconnais à peine le site que j’ai scruté depuis les cartes satellite, avec ses parties comblées recouvertes de terre et d’autres encore en eau, encadrées par des digues larges de plusieurs dizaines de mètres – car les bassins d’enfouissement ne communiquent évidemment pas avec la mer.

Le vent couvre les explications de monsieur Kotani, que chacun·e fait toutefois mine d’écouter poliment. La plupart des participant·es sont des fonctionnaires des communes de la région ou des professionnels du domaine des déchets. Je suis la seule « habitante ordinaire », inscrite six mois plus tôt pour la visite. Entre temps, j’ai pu rencontrer monsieur Kotani dans les bureaux du Centre Phenix pour un entretien, visiter le site d’enfouissement de Kōbe et éplucher Ilandfill, le bulletin d’information du Plan Phenix publié quinze années durant. Je fais donc moi aussi semblant d’écouter, fascinée par le balai des petits camions-benne et par la vue dégagée sur la baie d’Ōsaka, que je sillonne depuis deux ans dans le cadre d’une enquête ethnographique : devant nous, l’île de Yumeshima et quelques immeubles de la métropole que l’on devine en arrière-plan ; à notre gauche, les terre-pleins d’Amagasaki ; à notre droite, la forêt de la presqu’île de Sakai, elle aussi faite de déchets. Et derrière nous, au loin, les montagnes de la grande île d’Awaji, dont la mythologie japonaise raconte qu’elle a été la première île à être créée par Izanami et Izanagi, le couple de divinités fondatrices du pays4.

Vue de Shintō depuis le promontoire. Au fond, le port d’Ōsaka. Photo EL.

Des îles, le Japon en compte 6000, majoritairement montagneuses et couvertes de forêts, souvent très petites mais dont beaucoup sont truffées d’infrastructures et dont la principale, Honshū, est traversée par la première mégalopole au monde. Que faire des déchets industriels, des gravats, des terres de construction, des sédiments de dragage des ports ? Que faire des résidus produits chaque jour par les 1000 incinérateurs du pays ? Réponse : du territoire. Enterrer, boucher, combler, agrandir des ports et édifier des îles à partir de rien, comme dans les baies de Tōkyō et d’Ōsaka. Si les sites contrôlés d’enfouissement de déchets existent ailleurs dans le monde, au Japon ils n’ont pas seulement remplacé les décharges et autres empilements des bords de ville ou des fonds de vallée : le traitement des déchets est associé à l’agrandissement des zones portuaires. Dans un pays réputé pour son manque de territoire constructible, le Plan Phenix fait ainsi d’une pierre deux coups – « d’une pierre, deux oiseaux », comme on dit au Japon.

Ici, il faut que je précise comment je suis arrivée au Centre Phenix : par les oiseaux, justement. Pas ceux que l’on observe couramment au-dessus des décharges (vous l’aurez compris, les îles en déchets façon Phenix ne sont pas des empilements sauvages ouverts à tous les vents). Si je suis arrivée à Shintō, c’est via l’île voisine de Yumeshima, où des oiseaux migrateurs – sternes, limicoles, canards… – sont venus par milliers durant des décennies : sur le territoire construit avec des déchets et devenu terrain vague car trop longtemps délaissé, des zones humides s’étaient spontanément créées, comme pour remplacer les estrans de la baie, peu à peu bétonnés au cours du 20e siècle. Or, ces zones humides sont vitales pour des oiseaux qui font le trajet le long de la plus grande voie migratoire du monde, la voie de l’Est-Australasie (EAAF). Si l’artificialisation des côtes est la cause principale de leur déclin brutal, il arrive que les oiseaux y trouvent malgré tout un site où séjourner, aussi précaire qu’éphémère. C’est pourquoi, même si cet article porte sur les terre-pleins et les déchets, il se termine auprès des sternes naines (Sterna albifrons), qui nichent désormais à Shintō.

Lire aussi | Perdre les oiseaux・Emilie Letouzey (2024)

Du point de vue des déchets, on devine l’immensité des questions que soulève une infrastructure telle que le Plan Phenix. Encore faut-il les formuler, ce qui n’est pas évident dès lors que l’on veut tenir ensemble les déchets et la fabrication du territoire. Au Japon, où le tri sélectif est méticuleusement ordonné, où le ramassage collectif des déchets est un sport national, où les camions de collecte diffusent des musiques familières et où les incinérateurs ont des mascottes, le monde des déchets paraît familier. Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka donnent l’impression de le découvrir depuis un angle inédit, monumental. Pourtant, plus j’enquêtais sur le Plan Phenix, plus j’ai eu l’impression d’un continuum. Avant de dire pourquoi, il me faut partir des terre-pleins en déchets en tant qu’infrastructures : comment sont-ils faits ? Qu’impliquent-ils pour le traitement des déchets au Japon ?

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Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka

Lorsqu’on est dans la zone du port à Ōsaka, on est souvent sur des déchets. En général on ne le sait pas, et même quand on le sait, on l’oublie. Mais j’ai été stupéfaite en découvrant les sites Phenix : malgré plusieurs années de vie à Ōsaka, je n’avais jamais fait attention à ces îles en forme de polygone pourtant bien visibles sur les cartes satellite, que j’utilise fréquemment. Je ne suis pas la seule : il est arrivé que des habitant·es de la région découvrent leur existence alors que nous en parlions. Certes, ces sites sont éloignés de l’expérience ordinaire puisqu’on ne peut pas y aller. Mais pour un enfouissement, c’est gagné : en plus de faire disparaître les déchets, le site lui-même est oublié.

À gauche, les sites d’enfouissement de déchets du Plan Phenix, indiqués en rouge : le site offshore de Kōbe ; la presqu’île d’Amagasaki ; Shintō, le site offshore d’Ōsaka (vue du ciel à droite) ; le site d’Izumi Ōtsu. Photo EL.

En japonais, « terre-plein » se dit umetate, contraction de umeru, « enterrer » et tateru, « ériger ». Umetatechi, le territoire gagné sur la mer, signifie donc « construire en comblant » – on enfouit et on édifie en même temps – et peut désigner des extensions du territoire existant ou bien des îles créées de toute pièce. Pour la zone du port, le terme est vraiment approprié tant elle est le résultat de creusements et comblements successifs, d’énormes déplacements de matière. À commencer par les sédiments de dragage, qui ont constitué Tenpōzan (la « montagne [de l’ère] Tenpō [1830-1844] »), un monticule résultant d’une vaste opération de dragage des sédiments des fleuves se jetant de part et d’autre du port d’Ōsaka à l’époque d’Edo en 1831, encore bien visible aujourd’hui. Aux sédiments de dragage, produits en quantités d’autant plus grandes que les navires puis les cargos ont eu besoin d’un tirant d’eau de plus en plus profond, se sont ajoutés au 20e siècle – et surtout à partir de 1950 – les terres d’excavation des travaux d’infrastructure, les gravats de construction (produits eux aussi en quantité d’autant plus grande que le renouvellement du bâti est rapide et les séismes fréquents), puis les déchets.

Carrelage du port d’Ōsaka représentant l’estampe Ōsaka tenpōzan 大坂天保山, issue de la série Lieux fameux de notre pays 本朝名所 de Utagawa Hiroshige 1er 初代歌川広重, vers 1833.

Jusque-là, les déchets étaient entassés tels quels dans des décharges terrestres. À Ōsaka, dans les années 1960, la principale décharge est située sur la zone humide de Tsurumi au nord-est de la ville. Elle a produit un monticule de 40 mètres lui aussi toujours visible aujourd’hui, devenu un parc où affleurent des conduits pour le méthane qui continue à s’échapper du sous-sol5.

Avec la création de nouveaux terrains artificiels sur la mer, des décharges portuaires sont créées, d’abord sur le même principe élémentaire de déversement quotidien des déchets bruts. À Tōkyō, au début des années 1960, une montagne de déchets s’est ainsi formée sur l’île de Yume no shima (« l’île des rêves »). Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère. En 1965, les mouches infestent l’arrondissement voisin, provoquant une mobilisation des habitant·es et nécessitant l’intervention des forces d’autodéfense – l’épisode est connu sous le nom de « guerre des ordures »6. Il a engendré un effort national contre les méga-décharges à ciel ouvert.

Sur l’île de Yume no shima à Tōkyō, une montagne de déchets se forme dans les années 1960. Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère.

C’est à la même époque qu’apparaissent les premiers projets d’enfouissement des déchets dans des infrastructures maritimes conçues à cette fin. Avec les terre-pleins en déchets, non seulement des déchets sont employés pour combler la baie et fabriquer du territoire, mais combler la baie devient la manière de traiter des flux de déchets en augmentation constante. Une version maritime des « sites d’entreposage finaux (saigo shobunjō) », équivalent japonais des « Centres d’enfouissement techniques » français. L’île de Yumeshima à Ōsaka (autre « île des rêves » homonyme de celle de Tōkyō) et la presqu’île dite « Secteur 7-3 » de la ville voisine de Sakai sont alors les plus vastes sites d’entreposage maritimes du pays. Leur remplissage démarre au début des années 1970, alors qu’au Japon sont promulguées deux lois encadrant d’une part la gestion des déchets et d’autre part les activités industrielles en mer Intérieure de Seto, obligeant à modifier les plans de construction des terre-pleins pour les conformer (étanchéité avec la mer, zonage par catégorie de déchets…)7 ; au même moment, la Convention de Londres interdit les déversements de déchets dans la mer8. Désormais, ces sites accueillent l’essentiel des gravats, sédiments de dragage, terres d’excavation et terres polluées. L’île de Yumeshima est accréditée pour recevoir les cendres des déchets ménagers de la région et de nombreuses catégories de déchets dangereux, dont les PCB ou l’amiante.

De nombreux terre-pleins de la zone du port sont fait de déchets, mais pas tous : combler avec des déchets prend du temps (et l’objectif est justement de faire durer la capacité d’accueil des sites), or il arrive qu’il faille aller vite. Plusieurs îles au large de Kōbe sont par exemple issues du programme « De la montagne à la mer (Yama kara umi e) », qui consistait à extraire de la terre et des pierres dans les montagnes voisines de Sanda et à les convoyer sur d’immenses tapis roulants jusqu’à la côte, d’où elles étaient transportées en barge jusqu’aux chantiers maritimes. Quant à l’aéroport du Kansai (plus de 1000 hectares à près de 20m de profondeur), comblé avec des terres apportées depuis trois montagnes de la région et inauguré en 1994, il a été construit si vite que l’affaissement combiné de la structure et du fond alluvial sous-marin oblige à rehausser régulièrement les pistes9.

Photo du tapis roulant et du poste de chargement du programme « De la montagne à la mer » à Suma, à côté de Kōbe. Photo : Musée des archives de Kōbe/Kōbe shimbun 神戸新聞NEXT.

Du point de vue du métabolisme urbain, c’est-à-dire de l’étude des flux de matière et d’énergie sur le territoire de la ville, la zone du port est donc le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y extrait des sédiments pour les déposer plus loin, on y enfouit les déchets de matières et de marchandises qui, pour beaucoup, y ont un jour transité… L’immense infrastructure qui s’étend en croissant sur 60 km, longtemps support de l’industrie lourde, est en effet lentement gagnée par la logistique et son monde (cargos, containers, grues, entrepôts, routes et camions). C’est dans ce contexte que s’est déployé le Plan Phenix.

La zone du port est le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y enfouit les déchets.

Comment fabriquer une île en déchets : le Plan Phenix 

Le Plan Phenix de la baie d’Ōsaka (Ōsakawan Fenikkusu keikaku), ou Centre Phenix, est une infrastructure multi-site d’entreposage contrôlé des déchets gérée par une entreprise publique, dont la construction et la maintenance sont assurées par des entreprises privées sous contrat. Le projet, élaboré au milieu des années 1970, est approuvé en 1977. La construction des deux premiers terre-pleins, les presqu’îles d’Izumi Ōtsu au sud d’Ōsaka (203 hectares) et d’Amagasaki au nord (103 hectares), démarre en 1982. Ces deux sites, où des déchets ont été enfouis tout au long des années 1990, ont fermé dans les années 2000 et accueillent désormais des entrepôts logistiques ou des événements (concerts, courses de voiture…). Les deux sites d’enfouissement offshore en cours de remplissage sont plus récents : celui de Kōbe réceptionne des déchets depuis 2001 (88 hectares), et Shintō, à Ōsaka, a donc ouvert en 2009.

Comment construit-on un site d’enfouissement en pleine mer ? Prenons le cas de Shintō, où les travaux d’établissement des fondations commencent en 2001. Première étape : l’amélioration du sol (jiban kairyō). Afin de stabiliser le fond marin situé de 13 à 15 mètres de profondeur et éviter un affaissement des couches alluviales anciennes sous le poids de l’infrastructure, on y enfonce d’épais pieux creux que l’on remplit de sable compacté10. Seconde étape : la construction des fondations. Des pierres – venues de carrières situées sur des îles de la mer Intérieure de Seto – sont empilées, qui vont supporter les digues. Troisième étape : l’installation des caissons sous-marins, qui à Shintō commence en 2005. Quinze caissons en béton de 300 m de long sont immergés et entourés d’une paroi de palplanches en acier destinée à isoler l’infrastructure de l’eau de mer. Les digues extérieures sont ensuite consolidées par un amas de béton destiné à produire un plan incliné11. Toutes ces étapes sont réalisées sous l’eau : c’est le domaine très développé au Japon de la construction marine (marine construction, abrégé en maricon, par opposition à zenecon, general construction, pour les travaux terrestres)12. Enfin, un ensemble de terrassements est réalisé en pierre et terre pour constituer des digues internes, délimiter des secteurs et permettre la circulation des véhicules.

L’ensemble requiert près de dix ans de travaux. C’est pourquoi ce n’est qu’en 2009 que démarre l’enfouissement des déchets à Shintō, déchets que l’on va progressivement déverser dans l’immense réservoir ainsi créé.

Maquette de la structure de l’île de Shintō (en « coupe ») dans les bureaux de l’entreprise Phenix : les deux vitres bleues sur les côtés représentent la surface de la mer, les rayures jaunes figurent les pieux de sable compacté et les parties grises correspondent aux fondations en pierre, terre et béton. Photo EL.

Les déchets sont convoyés depuis les neuf bases de chargement réparties sur l’ensemble de la baie, d’où les barges font des allers-retours avec Shintō13. Le Centre Phenix distingue jusqu’à une cinquantaine de catégories de déchets – gravats, boues et cendres contenant ou non du mercure, déchets métalliques, résidus de caoutchouc ou de verre, déchets traités par pyrolyse, etc. – mais les regroupe en 15 catégories sur la grille tarifaire. À l’instar de beaucoup d’infrastructures reconnues d’intérêt public, il faut en effet payer pour l’usage du Centre Phenix : entreprises et municipalités paient au prorata de la quantité et selon la catégorie de déchet, la tonne revenant de 50 à 135 euros (9000 et 25 000 yens)14. Elles doivent fournir des certificats de contenu, acheminer elles-mêmes les déchets sur les bases où ils sont inspectés visuellement et analysés à partir d’échantillonnages. Sur les sites d’enfouissement, les déchets sont ensevelis par catégories générales : les déblais, les déchets généraux, déchets industriels privés, sédiments de dragage, boues d’épuration…15 et des secteurs sont prévus pour les déchets dangereux (amiante, mercure, PCB, etc.), dont l’acceptation est limitée. Pour les autres catégories, les substances polluantes sont réglementées16. (Malgré cette diversité de catégories, les déchets que l’on voit être déversés par les camions benne ressemblent invariablement à du gros sable gris-noir mouillé, comme une purée de déchets.)

Lire aussi | Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima・Sophie Houdart (2026)

Les bassins d’enfouissement sont remplis l’un après l’autre. À Shintō, la quantité maximale de déchets pouvant être traitée en une journée est de 6 000 tonnes, soit 600 camions-bennes. Ces quantités peuvent être temporairement relevées lors d’aléas : à la suite du séisme de terre de Kōbe en janvier 1995, les deux îles du Plan Phenix ont par exemple accueilli 2,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires, essentiellement des gravats.

À mesure qu’un bassin se remplit, l’eau de mer qui y est enfermée est évacuée et traitée dans une usine d’épuration flottante17. L’eau y subit une série de traitements – prétraitement mécanique, traitement bactérien, traitement dit de « floculation-décantation », traitement stérilisant – avant d’être rejetée en mer.

En haut à gauche : les palplanches d’acier émergeant des digues ; en haut à droite, la base de chargement à Kōbe ; en bas à gauche, la station d’épuration des eaux flottante sur l’île de Kōbe ; en bas à droite, le site Phenix d’Amagasaki en 2023 (aménagé depuis). Photos EL.

Dans son contour actuel, le site de Shintō s’étend sur 95 hectares – « environ 24 [fois la taille du stade de baseball de] Kōshien », pour reprendre l’unité de mesure des surfaces de référence dans la région – et est rempli à hauteur de 50%, ce qui laisse environ dix années supplémentaires d’enfouissement avant remplissage. Le site de Kōbe est quant à lui comblé à 85% et sera rempli d’ici à 2028. Sur les deux îles, des extensions dont on voit clairement les contours sur les photos satellite sont en cours de construction (109 hectares pour Shintō, au moins 200 hectares pour Kōbe). Mais le Centre Phenix ne communique pas sur ces extensions à venir pourtant visibles même depuis le port, et ses employé·es éludent les questions sur les extensions. La raison en est que des évolutions de la loi de protection de la mer Intérieure de Seto pourraient entraver la construction de nouveaux terre-pleins – dans une mer qui compte 700 îles naturelles et une quarantaine de terre-pleins artificiels.

Par ailleurs, à l’instar de nombreuses installations de traitement des déchets, le Centre Phenix se visite, communique auprès du public et a même une mascotte. En 2025, ses employé·es ont par exemple participé au tournage d’un clip vidéo qui met en scène des travailleur·ses des centres de tri, incinérateurs et sites d’enfouissement de la région d’Ōsaka, détournant une chanson du groupe à succès AKB48 afin d’en faire une « Version installations de traitement des déchets [dans la région du] Kansai » (ci-dessous). On peut y voir plusieurs installations Phenix : les bases de chargement, les sites d’enfouissement ou les usines flottantes de traitement de l’eau.

Évoquant davantage un poussin mignon qu’un oiseau mythique, la mascotte du Centre Phenix est donc l’emblème d’un plan de recyclage géant : « les déchets renaissent sous la forme de territoire (gomi ga tsuchi ni yomigaeru) ». On peut cependant demander, à la suite de l’écrivaine Lucie Taïeb à propos de la décharge de Freshkills à New-York : s’agit-il vraiment de « recycler la terre » ?18 

Fenikkusu-chan, la mascotte du Centre Phenix.

Que veut dire « améliorer l’environnement » ?

Lorsque, de retour en France, je parlais des îles en déchets de la baie d’Ōsaka, la réaction de mes interlocuteur·ices était de les percevoir non pas comme du recyclage ou comme une « renaissance », mais comme une aberration écologique. Ne fuient-elles pas, polluant l’eau ? Ne vont-elles pas se rompre et se répandre dans la mer au prochain séisme ? La réponse rapide à ces questions est « non » : on ne peut exclure des fuites, mais en vertu de la loi déjà mentionnée sur la mer Intérieure de Seto, qui porte essentiellement sur la qualité de l’eau, il y a trop de contrôles pour laisser échapper des pollutions graves19 ; concernant les risques liés aux séismes, le puissant séisme de Kōbe en 1995, qui a affecté la côte nord de la baie, a provoqué de profondes brisures dans le béton des terre-pleins mais ceux-ci ont tenu, y compris les terrains Phenix20. Du fait des techniques d’ingénierie et du système bureaucratique et législatif propres au Japon, le Centre Phenix est un site effectivement contrôlé. Les déchets ne sont plus amoncelés dans des décharges, ils ne quittent pas la technosphère, ni d’ailleurs la région de consommation – même s’ils en sont soustraits (enfouis) et éloignés (offshore) –, alors que l’exportation des déchets des pays riches du Nord dans les pays pauvres du Sud reste courante. Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.

Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.

Cela ne veut pas dire que les îles du Centre Phenix ne posent aucun problème écologique : elles en posent. 

D’abord non pas tant comme site d’enfouissement que comme terre-pleins construits dans la baie. Ainsi que l’explique le professeur Nabeshima Yasunobu, chercheur retraité du département des ressources halieutiques de la préfecture d’Ōsaka, les terre-pleins du front de mer, en plus d’ensevelir les fonds marins, ont causé leur asphyxie en immobilisant les sédiments pollués charriés par les fleuves et en faisant obstacle aux courants de la baie, ou en les inversant21. Si les populations de poissons sont effondrées depuis longtemps, les « marées bleues (aoshio) » dues à l’asphyxie, qui ont succédé aux « marées rouges (akashio) » causées par la pollution, les empêchent de se reconstituer. « Il aurait fallu interdire les terre-pleins », soutient Nabeshima, qui est encore aujourd’hui sidéré que la population tout entière se soit laissée séparer de la mer et de la pêche par le port industriel. « Mais c’est ainsi : à l’époque de la Haute croissance [1955-1973], tout le monde s’est résigné ». Les terre-pleins du Centre Phenix affectent donc l’écosystème, nonobstant leur programme dit de « Conservation des habitats marins », basé sur des digues sous-marines inclinées plantées d’algues et mené avec des scientifiques et l’ONG Blue Ocean. Nabeshima, qui en fait lui-même partie, déplore ce pis-aller, qui relève à ses yeux du pur greenwashing (un terme employé tel quel en japonais). Rien que pour cela, le « Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka » porte mal son nom car il n’améliore pas la baie mais la détériore.

Quant au Plan Phenix en tant que site d’enfouissement des déchets, il oblige à étendre l’analyse environnementale à la chaîne des déchets : considéré seul, il semble se dérober.  

Que les déchets soient massivement enfouis pour devenir du territoire n’est pas nouveau et on trouve partout dans le monde des villes en partie construites sur des détritus du passé. Mais le Plan Phenix date d’une époque bien particulière, les années 1970-1980, où dans de nombreux pays industriels, on passe d’un paradigme de l’abandon basé sur la décharge (on empile les déchets tels quels) à un paradigme de la gestion basé sur des techniques de « traitement », notamment l’incinération et l’enfouissement22. Au Japon, c’est par centaines que l’on construit des incinérateurs : le pays en compte aujourd’hui près de 1030 (contre 125 incinérateurs en France, pour une population deux fois moins importante), dans lesquels sont brûlés 80% des déchets courants (foyers, PME, établissements publics…), ce qui en fait le premier pays incinérateur au monde, en proportion comme en quantité23. Les incinérateurs ayant « besoin » de déchets à brûler pour fonctionner – déchets dont ils permettent de réduire la masse de 85% en moyenne – leur seule existence est un appel à alimenter un flux constant de déchets. L’existence d’infrastructures d’enfouissement telles que les terre-pleins en déchets a permis d’absorber l’explosion de la production d’artefacts de la société de consommation et du déménagement de territoire par le secteur du BTP, et même de la « valoriser » en produisant du territoire24.

Outre que la gestion technique des déchets est elle-même à l’origine de graves cas de pollution (notamment à la dioxine25), elle a non seulement permis l’explosion des quantités de déchets (davantage qu’elle ne l’a « solutionné ») mais également créé un puissant verrou technique du fait de son besoin de déchets. La gestion des déchets est donc structurellement dépendante de leur production, et empêche leur réduction. En tant qu’installation de traitement des déchets, le Plan Phenix participe de cette incitation systémique à la production : il n’est donc pas un problème écologique en lui-même mais en tant que maillon d’un système. Son modèle économique repose sur l’enfouissement constant de déchets puisque l’entreprise Centre Phenix dépend du paiement à la tonne des déchets qu’elle réceptionne. Surtout, sa configuration en « giga-bassine » incite au remplissage.

Les terre-plein en déchets ont permis d’absorber l’explosion des déchets du secteur du BTP et de la production d’artefacts, et même de la “valoriser” en produisant du territoire.

Les rares opposant·es au Plan Phenix qui se sont mobilisé·es à Ōsaka dans les années 1990 l’avaient bien compris. Parmi eux, l’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka écrivait : « Avec des îles en déchets, tout ce que vous ferez pour réduire les déchets sera vain : à quoi bon réduire quand on peut remplir de tels volumes ? Les terre-pleins passent pour une solution mais ils sont l’obstacle suprême au problème des déchets26 ».

Lire aussi | L’écologie de M. Propre・Baptiste Monsaingeon (2019)

Aspirer les déchets, aspirer l’attention

Je disais plus haut que ma découverte du Plan Phenix est venue bouleverser l’expérience des déchets que j’avais jusque-là. Au Japon, l’importance accordée aux déchets dans la vie courante donne l’impression d’une véritable culture de la gestion des déchets. Mon enquête, suscitée par les îles en déchets de la baie, a d’abord confirmé cette impression. Alors que je découvrais, fascinée, les installations de traitement des déchets de la région, je constatais que toutes sont équipées pour recevoir du public – près de la moitié des Japonais·es en visitent au moins une au cours de leur vie27. Je participai régulièrement à des sessions de ramassage de déchets, à des ateliers sur les déchets et même à des fêtes des déchets. Je finissais par me dire : voilà un pays qui surproduit et qui le sait, mais qui prend le sujet à bras le corps.

L’incinérateur de boues d’épuration (à gauche) et l’incinérateur de déchets solides (à droite) de l’île de Maishima à Ōsaka (une île elle aussi faite de déchets) se visitent autant pour les bâtiments que pour leurs techniques de traitement. Les deux installations ont été conçues par l’architecte autrichien Friedensreich Hundertwasser (1928-2000), connu pour son engagement écologiste et pour ses bâtiments plantés d’arbres. Photo EL.

Si le Plan Phenix m’a d’abord semblé si différent de ce petit monde des déchets devenu familier, c’est en raison de son ampleur. Dès lors qu’il s’agit de remplir la mer, de fabriquer du territoire et de refaçonner la baie, on ne peut plus se raconter que la gestion des déchets se résout avec du tri et des installations bien conçues. À mesure que j’explorais le Plan Phenix, cet écart s’atténua toutefois, et finit par disparaître : la raison en est que la communication de l’entreprise Phenix est elle aussi fondée sur cette même culture de la gestion des déchets du quotidien. Les bulletins Ilandfill publiés par l’entreprise ou les événements qu’elle organise promeuvent le ramassage citoyen des déchets ou les notions désormais bien connues de zéro déchet, d’upcycling, ou de « 5R » (acronyme pour « Refuser, Réduire, Réutiliser, Recycler et Rendre à la terre »). L’écart initial avait donc laissé la place à un continuum, celui des petits gestes individuels (bien ranger nos déchets), mais surtout celui de la gestion. C’est en effet le corolaire d’une culture du déchet largement partagée : elle enferme l’attention non seulement sur la gestion des déchets déjà là, mais aussi sur les seuls déchets à portée de gestion des citoyens : les déchets domestiques. Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.

Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.

Que se passe-t-il quand on regarde la littérature sur les déchets et sur les flux métaboliques ? « Apparaissent alors les 98,5% de déchets restants, cette masse incommensurable et toxique produite par nos industries », comme l’écrit Lucie Taïeb dans Freshkills28. Apparaissent les centaines et milliers de tonnes quotidiennement enfouies à Shintō et à Kōbe de sédiments, de gravats, de scories, de terres et de boues polluées, de plastiques et de caoutchouc, toutes ces catégories que l’on trouve dans les grilles tarifaires du Centre Phenix, mais que l’on ne distingue pas dans la purée noire des déchets déversés en continu par les camion-bennes. « Apparaître » est un bien grand mot : pas plus les photos ou les visites sur place que les données de la littérature ne laissent percevoir cette part de déchets industriels, écrasante partout dans le monde. 90% selon l’Association pour faire disparaître la pollution à Ōsaka, 97% selon l’anthropologue Max Liboiron, 98,5%, donc, selon les recherches de Lucie Taïeb – un pourcentage estimé qui dépend surtout de la manière de compter. Sans cette part industrielle, la raison d’être du Plan Phenix disparaitrait : quel besoin de produire une infrastructure parmi les plus lourdes et les plus compactes qui soient, si on n’avait à traiter que 3 ou même 10% du total des déchets ? L’énormité métabolique des déchets industriels est soustraite à l’expérience ordinaire, elle circule en circuit plus ou moins fermé dans les carrières, les cargos, les usines, les chantiers, les camions et enfin les barges et les bassins où elle est engloutie. De la même manière, la question des déchets se limite pour le public aux quelques pourcents dont il a l’expérience, dans un circuit tout aussi fermé. 

Lire aussi | Accumuler de la matière, laisser des traces・Nelo Magalhães (2019)

Que la gestion des déchets encourage systémiquement leur production et empêche leur réduction, et que la question des déchets soit polarisée sur la sphère domestique en laissant dans l’ombre la production détritique industrielle, ce sont là deux constats classiques pour les rudologues, ainsi qu’on appelle les spécialistes des déchets. Des constats si massifs que l’on bute sur eux sans pouvoir les dépasser. Pourtant, étrangement, une fois le vertige initial atténué, j’ai fini par m’y habituer, à ces constats. Peut-être parce que, dans mon exploration du Plan Phenix, j’ai trouvé je crois plus vertigineux encore : les projections d’aménagement des deux îles offshore d’Ōsaka et de Kōbe. Pour celle-ci, un dessin sur le site de la mairie figure l’île étendue et couverte de piles de containers ; pour Shintō à Ōsaka, une carte prospective de la zone du port indique plus de 80 hectares terminaux à containers. Ces territoires en déchets sont donc dévolus au transport de marchandises. Celles-ci étant amenées à devenir des déchets, la boucle est bouclée – et perpétuée.

Carte prospective du port d’Ōsaka parue en 2006, c’est-à-dire avant l’ouverture du site de Shintō, qui prévoit un triplement de la surface de l’île et sa connexion par la route à l’île de Yumeshima. Bureau du Centre Phenix.

Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange. Un projet qui entérine la production de masse et la croissance, précisément ce qu’il faudrait cesser pour diminuer les déchets. « L’obstacle suprême au problème des déchets » n’est-il pas là, dans ce monde de la logistique en constante expansion ? Plus encore que les sites du Plan Phenix, les ports à containers permettent et alimentent ce qu’on pourrait appeler une « chaîne détrimentale »29 de matières et de choses, qui se perpétue au détriment de : de l’environnement, des milieux de vie, des humains et du vivant. Pour finir en détritus.

Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange.

Les sternes

Retour sur l’île de Shintō.

Tous les jours à 17 heures, les employé·es du Centre Phenix repartent en bateau vers la ville, ne laissant derrière eux que le ronron des moteurs de l’usine de traitement de l’eau, entièrement automatisée. D’avril à juillet, un bruissement émane pourtant des terrains caillouteux qui bordent les bassins d’enfouissement. C’est celui des milliers de sternes naines (Sternula albifrons), une espèce d’oiseau maritime classée vulnérable au Japon.

Pendant plus de vingt ans, les sternes nichaient non loin de là, sur les terrains alors délaissés de l’île voisine de Yumeshima. Pour ces migratrices qui viennent nicher dans le sable ou les cailloux après avoir fait des milliers de kilomètres d’une traite depuis l’Australie le long de la voie migratoire austral-asiatique, la baie d’Ōsaka fait partie depuis toujours des habitats parfaits : une énorme zone humide faite d’estrans et de deltas. Du moins jusqu’à l’artificialisation du 20e siècle, qui s’est d’autant plus acharnée sur les zones humides du monde entier que la plupart sont sur des estuaires devenus entre temps des mégapoles. Alors, pour les sternes, qui nichent à même le sol, tout terrain caillouteux est bon à prendre, même celui des terre-pleins en déchets. Délogées de celui de Yumeshima par des chantiers dans les années 2020, c’est sur les terrains tout neufs de Shintō qu’elles sont venues s’établir.

Un lieu de repli propice : aucun humain la nuit, et pas de chat comme à Yumeshima où ils sont venus par la route. Si bien que, d’après l’ornithologue Moriya Toshifumi et son groupe de recherche sur les oiseaux de rivage, les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.

Une journaliste était cependant venue en 2023, accompagnant l’équipe du parc ornithologique de Nankō, dans le port d’Ōsaka. Elle avait filmé les sternes nichant à Shintō pour un épisode de « Darwin est là ! (Dāuin ga kita) », une émission populaire diffusée sur la chaîne de télé NHK.

Durant les mois où les sternes sont là, le Centre Phenix fait dévier les trajets des camions afin qu’ils n’approchent pas des zones de nichée. L’entreprise coopère également à l’organisation d’enquêtes avec les membres de la Branche d’Ōsaka de l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima (deux collectifs dont je suis membre). Sur la base des données récoltées, on a estimé le nombre de sternes à 2500 en 2023 puis à plus de 5000 en 2025. Mais le Centre Phenix ne souhaite pas rendre l’information publique : même si le site est connu jusqu’au Ministère de l’environnement, consigne est donnée de ne pas avertir les journalistes. Une posture bien comprise par les associations de protection de la nature, s’agissant d’une situation advenue sur le site d’une entreprise dont l’activité n’est pas d’accueillir des oiseaux, ni de les protéger. Abriter officiellement une population d’oiseaux classés sur liste rouge des espèces menacées ne va en effet pas sans contraintes30.

Les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.

Lorsque Shintō sera plein et transformé en terrain, l’entreprise Phenix cèdera l’île au Bureau du port d’Ōsaka. Plutôt qu’un énième méga-port à container, ne peut-on pas y aménager un sanctuaire pour les oiseaux ? Un parc comme les îles en déchet de Tōkyō31 ou de Singapour32 ? C’est en tout cas ce que l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima se préparent aujourd’hui à demander, avec le soutien de l’ONG Bird life International. Car à Yumeshima, les années d’enquête et de plaidoyer ont échoué : outre un complexe avec casino prévu pour 2030, il est question de faire un circuit automobile sur le site de l’Expo 2025. C’est justement l’argument que les associations entendent utiliser : on n’a pas eu Yumeshima, donnez-nous Shintō pour les oiseaux. L’île leur reviendra-elle un jour ? Les mégaprojets seront-ils abandonnés ? Réponse dans 10 ans.

Restera-t-il seulement des sternes ?


Cet article est le troisième volet d’une série sur la baie d’Ōsaka. Déja parus dans Terrestres : Voitures volantes et vieux rêves capitalistes (juillet 2024) et Perdre les oiseaux (octobre 2024).

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Notes

  1. Ōsaka wan kōiki rinkai kankyōseibi sentā. Son statut est peu courant car il s’agit de l’unique « Organisme agréé en vertu de la loi sur le Centre d’aménagement de l’environnement côtier à grande échelle » au Japon. Dans les faits, son fonctionnement est celui d’une entreprise publique, financée par les communes de la région du Kinki et par les gestionnaires des zones portuaires.
  2. Le Plan Phenix gère les déchets ménagers et industriels de 169 communes réparties sur 6 préfectures : Kyōto, Ōsaka, Hyōgo, Nara, Shiga et Wakayama.
  3. Fenikkusu Keikaku et Fenikkusu Sentā.
  4. Mythe raconté dans le Kojiki, le « Recueil des faits anciens » (8e siècle), considéré comme le plus vieux recueil écrit du Japon.
  5. L’amas de déchets a été recouvert de terre d’excavation afin d’accueillir une Exposition horticole en 1990, puis un parc commémoratif.
  6. Dix ans après la guerre des déchets, en 1975, alors que la décharge est fermée depuis plusieurs années et en cours de réhabilitation, dix ouvriers perdirent la vie au cours de travaux dans une explosion de méthane. À noter que c’est très probablement cette île de Yume no shima qui a inspiré le réalisateur Wes Anderson pour son film L’île aux chiens (2018).
  7. La loi n°137, « Loi relative au traitement et à la collecte des déchets » (1970) et la n°110 dite « Loi relative aux mesures spéciales pour la préservation de l’environnement de la mer de Seto » (1973).
  8. L’intitulé de ce texte est : « Convention sur la prévention de la pollution des mers résultant de l’immersion de déchets et autres matières ». Plusieurs catégories de déchets sont toutefois exclues du texte, voir Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, éditions du Seuil, collection « Anthropocène », 2017, p.62.
  9. Il s’agit des montagnes de Hannan non loin, de Wakayama plus au sud et d’Awaji, l’île en face. Quant à l’affaissement du sol de l’aéroport, il est corrigé par un vaste système de vérins hydrauliques situés sous les pistes (des images sur le site de l’aéroport ici).
  10. Technique dite du sand compaction (sando compakushion), dont les étapes sont réalisées depuis un navire spécial pouvant forer le fond marin.
  11. À noter que pour les blocs de béton, ils sont généralement moulés ailleurs puis immergés. Seule une petite partie de la construction nécessite de couler du béton directement dans l’eau, une technique maîtrisée de longue date dans la construction marine.
  12. À Shintō, c’est l’entreprise Rinkai Nissan kensetsu qui construit le terre-plein ; à Kōbe, c’est l’une des nombreuses filiales de l’entreprise Kobelco (ou Kōbe Steel).
  13. Les bases de chargement (hannyū kichi) sont réparties à Ōsaka, Sakai, Himeji, Izumiōtsu, Wakayama, Harima, Kōbe, Amagasaki et Tsuna.
  14. À titre d’exemple, 10 000 yens (env. 54 euros) par tonne pour les « déchets courants (ippan haikibutsu) », 14 000 y/t (76 euros) pour les plastiques industriels, 18 000 à 23 000 y/t pour les poussières industrielles.
  15. Pour donner une idée des proportions, les chiffres de 2003 indiquent 38% de déblais, 31% de déchets courants (une catégorie qui inclue les déchets domestiques mais va très au-delà), 15% de déchets industriels privés (minkan sampai), 12% de sédiments de dragage et 4% de boues d’épuration.
  16. À titre d’exemple, sont refusées les déchets contenant plus de 0,005 mg/L de mercure, 0,003 de PCB (hors déchets PCB désignés), ou encore 0,3 mg/L d’arsenic et dérivés. La dioxine fait partie des polluants que Phenix n’accepte pas, et je n’ai trouvé qu’une alerte de dépassement des seuils de dioxine en 2014, qui a donné lieu à des mesures de contrôle renforcé sur plusieurs années.
  17. Gérée par l’entreprise d’épuration Kobelco Eco-Solutions (Shinkō kankyō solutions), filiale de l’entreprise Kobelco (Kōbe Steel).
  18. Lucie Taïeb, Freshkills, recycler la terre, éditions Pocket, avril 2022 [2020].
  19. L’objectif était alors de remédier aux pollutions massives des eaux des fleuves et de la mer dans les années 1960, qui se poursuit aujourd’hui – le dernier scandale en date étant les fuites importantes de PFAS dans la rivière Yodo depuis l’usine Daikin située en amont d’Ōsaka.
  20. Même si les séismes provoquent systématiquement un affaissement des terre-pleins artificiels, un phénomène appelé « liquéfaction du sol ».
  21. Comme c’est le cas pour le gyre de Nishinomiya, au nord de la baie.
  22. Sans remplacer pour autant les innombrables dépôts d’ordures incontrôlés et autres déversements illégaux qui perdurent dans les pays riches, ou les gigantesques décharges à l’air libre qui grossissent dans les pays pauvres.
  23. Voir les schémas (en anglais) issus des chiffres de l’OCDE sur ce blog (en japonais) appelé « Réfléchir au problème des déchets dans les 23 arrondissements de Tōkyō ».
  24. Remarque qui vaut autant pour le Japon que pour la France, voir le chapitre 5 du livre de Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes : une histoire environnementale des grandes infrastructures, La Fabrique, 2024.
  25. Voir Peter Kirby, Troubled Natures : Waste, Environment, Japan, University of Hawai’i Press, 2011.
  26. « Le défi zéro terre-plein dans la baie d’Ōsaka (Ōsakawan · Umetate zero e no chōsen) », Seseragi shuppan, Ōsaka, 1998. L’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka (Ōsaka kara kōgai o nakusu kai) existe encore, et je dois de nombreuses informations sur les déchets à son ancien secrétaire, le professeur Aoyama, décédé en septembre 2025.
  27. Dans les années 1980, la visite d’installations de traitement des déchets a même été mise au programme scolaire par le Ministère de l’éducation au Japon.
  28. Lucie Taïeb, Freshkills, recycler la terre, éditions Pocket, avril 2022 [2020], p.79.
  29. « Détrimental » (en anglais : detrimental, « néfaste ») vient de la même racine latine que détritus.
  30. Au Japon, la sterne naine Sternula albifrons est inscrite sur la « Liste rouge des espèces menacées – stade vulnérable (zetsumetsukigu 2 shu) » du Ministère de l’environnement depuis 2012.
  31. https://uminomoripark.com/
  32. https://en.wikipedia.org/wiki/Pulau_Semakau

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