LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias

▸ Les 10 dernières parutions

22.07.2026 à 09:48

Comment raconter des histoires à l’heure des catastrophes ?

Julien Pieron

À l’instar d’Anna Tsing ou Donna Haraway, des chercheur·ses du champ des humanités environnementales appellent à s’attacher aux “histoires vraies” pour décrire l’Anthropocène et ses ravages. Objectif : contrer la sidération et imaginer une (autre) suite au monde. Mais qu’est-ce qu’une “histoire vraie” et comment la raconter ? Analyse d’un terme à démêler.

L’article Comment raconter des histoires à l’heure des catastrophes ? est apparu en premier sur Terrestres.

Texte intégral (12358 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

La traduction à quelques années d’intervalle d’une série de textes issus des humanités environnementales a fait date dans le monde francophone : Le Champignon de la fin du monde d’Anna Tsing en 2017, Vers des humanités écologiques de Deborah Bird Rose et Libby Robin en 2019 ou encore Vivre avec le trouble de Donna Haraway en 2020. Dans ces ouvrages, on croise à des endroits cruciaux mais sans explication ni définition expresse, la notion d’histoires vraies.

L’horizon dans lequel s’inscrivent ces textes est celui d’une réflexion et d’une expérimentation sur les matrices narratives qui contribuent à cadrer ce qui (nous) arrive, mais aussi à ouvrir ou à refermer le champ des réponses possibles. L’un des intérêts des recherches de Rose, Tsing et Haraway est d’aborder le concept d’anthropocène comme l’une de ces matrices narratives. Elles en interrogent pragmatiquement l’intérêt et les points aveugles, tout en travaillant à faire émerger, par le couplage de l’enquête et de la pensée spéculative, d’autres manières de raconter et de cadrer les situations.

Dans ce contexte, il est désormais courant d’entendre que « nous avons besoin de nouvelles histoires » : besoin de relayer d’autres formes de récit et d’explorer d’autres types de narration. Ce véritable cri, qui s’est parfois transformé en slogan facile ou en rengaine répétée jusqu’à plus soif (des grand-messes littéraires aux raouts académiques, en passant par les festivals et forums citoyens), n’est pas tout à fait nouveau. La plupart des réflexions et expérimentations contemporaines sur les façons de raconter autrement la crise écologique s’inscrivent explicitement dans le sillage d’Ursula Le Guin et de sa proposition de repenser le récit à partir des figures du panier, de la besace ou du sac à provisions1.

C’est sur le fond des réflexions et expérimentations contemporaines autour des « nouvelles histoires » que se détache la notion d’histoires vraies. En l’occurrence, cette notion doit peu à Pierre Bellemare, mais beaucoup à l’épistémologie (éco)féministe2. On le verra, qualifier de « vraies » ces nouvelles histoires permet aux autrices concernées d’interroger la division moderniste du travail entre pratiques narratives et pratiques scientifiques, mais aussi de questionner la façon dont différents collectifs instaurent les récits et composent avec leurs puissances ambivalentes.

Cet article propose d’examiner philosophiquement la notion d’histoires vraies, d’en explorer les enjeux et d’en élaborer le concept. Pour ce faire, je parcourrai d’abord quelques extraits des ouvrages déjà évoqués de Deborah Bird Rose, Anna Tsing et Donna Haraway, qui permettront de cerner les contours de cette notion. Je reconstruirai ensuite le concept d’histoires vraies en traversant successivement ses trois dimensions : celles de l’épistémologie, de l’anthropologie et d’une poétique du temps. Je conclurai en posant la question de savoir en quel sens les histoires vraies sont (légitimement) qualifiées de vraies – et à quelles conditions elles cessent de l’être.

« Un réceptacle. Un récipient », ©Alexia Bertholet, 2023.

Les histoires vraies chez Rose, Tsing et Haraway

Vers des humanités écologiques, de Deborah Bird Rose et Libby Robin3, constitue un manifeste pour une nouvelle alliance des sciences naturelles et des sciences sociales. Après avoir présenté les histoires écologiques et environnementales comme l’un des terrains privilégiés de cette alliance, Rose et Robin discutent l’énoncé (qu’elles identifient alors déjà comme une rengaine) suivant lequel « nous avons besoin de nouvelles histoires ». Si elles commencent par reconnaître toute la pertinence et l’importance de cet énoncé, les autrices du manifeste l’accompagnent pourtant d’une mise en garde décisive, qui s’appuie sur l’idée d’histoires vraies :

Nous entendons souvent que « nous » – entendu comme colons, ou Occidentaux, ou enfants de l’âge cybernétique – avons besoin de nouvelles histoires. Nous avons besoin d’histoires sur notre place dans la biosphère, des histoires sur l’organisme humain en tant que moment vivant en connexion avec son environnement. Nous avons besoin d’histoires de justice qui élargissent notre pensée, d’histoires de relations aux lieux qui élargissent notre pensée. Dans nos sociétés issues de la colonisation, nous avons besoin de conversations élargies avec les peuples autochtones, non pas seulement parce que nous partageons un territoire avec eux, mais également parce que, dans de nombreux domaines, ils et elles ont déjà des conceptions plus étendues et connectives des relations entre humains et biosphère.
Le point que je souhaite développer est une mise en garde. Nous aggraverions l’erreur épistémologique cartésienne si nous ignorions (ou oubliions) que le monde a déjà ses propres histoires. […] L’engagement communicatif ne nous autorise pas à inventer des histoires. Il s’agit plutôt d’étendre notre capacité à raconter ce que Greg Dening appelle des histoires vraies (true stories).4

Deborah Bird Rose et Libby Robin, Vers des humanités écologiques (p. 28-29)
À ne pas rater !

L'infolettre des Terrestres

Toutes les deux semaines, dans votre boîte mail : un éditorial de la rédaction, le résumé de nos dernières publications, un conseil de lecture des Terrestres et des articles tirés de nos archives, en écho à l'actualité.

Adresse e-mail non valide
En validant ce formulaire, j'accepte de recevoir des informations sur la revue Terrestres sous la forme d'une infolettre éditoriale bimensuelle et de quelques messages par an sur l'actualité de la revue.J'ai bien compris que je pourrai me désinscrire facilement et à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent en bas de chaque email reçu, conformément à la RGPD.
Merci de votre abonnement !

Ce que Rose et Robin pointent dans ce passage, c’est ce qu’on pourrait nommer l’écueil néo-colonialiste de l’appel aux nouvelles histoires : penser que le besoin de nouvelles narrations exigerait un effort d’imagination prométhéenne de quelques génies ou grands créateurs, tout en restant aveugle au fait que le monde et les paysages dévastés (que ces nouveaux récits sont censés aider à guérir) bruissent déjà, ou encore, du murmure des histoires recherchées.

Les histoires vraies apparaissent ici comme histoires du monde, histoires que raconte le monde, histoires déjà agissantes qu’il conviendrait d’abord d’apprendre à voir, à articuler et à relayer – au moyen des outils des sciences naturelles comme des sciences humaines et de la nouvelle alliance que Rose et Robin appellent ici de leurs vœux. Convoquer et valoriser les histoires vraies revient donc, pour les autrices de ce manifeste des humanités écologiques, à jouer l’attention contre l’invention, le présent épais5 contre le futur messianique, le relai et l’amplification contre la création de toutes pièces.

« Le monde a déjà ses propres histoires », ©Alexia Bertholet, 2023.

Le Champignon de la fin du monde, d’Anna Tsing6, propose une expérimentation sur les histoires. Il s’agit d’apprendre, par l’enquête, à connaître le monde sans recourir aux histoires de progrès – dont Anna Tsing soutient qu’elles nous ont rendus aveugles. Le livre s’ouvre sur deux tableaux d’époques qui contrastent l’une avec l’autre. Sont en cause une certaine conception de la nature et des vivants, une certaine division du travail scientifique et artistique, et une série de partages opérant une ségrégation des êtres. Anna Tsing y proclame l’avènement du temps des « histoires vraies » (true stories), des récits qui trouveraient à s’épanouir en dehors de l’opposition dichotomique entre le fabuleux des pratiques narratives et la vérité des pratiques scientifiques, qui n’est elle-même qu’un avatar de l’opposition entre l’Homme et la Nature :

Depuis les Lumières, les philosophes occidentaux nous ont montré une Nature magnifiée et universelle tout autant que passive et mécanique. La nature constituait un arrière-fond et était une ressource apprivoisable et maîtrisable par l’Homme pour la manifestation de ses intentions morales. On a laissé aux fabulistes, y compris à ceux qui n’étaient ni occidentaux ni civilisés, le soin de nous rappeler les activités vivantes de tous les êtres, humains comme non humains.
Plusieurs choses sont arrivées qui ont sapé cette division du travail. […]
Le temps est venu pour de nouvelles manières de raconter des histoires vraies (true stories)7 au-delà des premiers principes de la civilisation. […] De telles histoires, parce qu’elles ne sont plus désormais reléguées à n’être qu’un murmure dans la nuit, ont le droit d’être en même temps vraies et de l’ordre de la fabulation (simultaneously true and fabulous)8. Comment rendre compte autrement du fait que tout reste en vie dans le désordre que nous avons créé ?

Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde (p. 21-22, trad. modifiée)

Ce prologue n’appelle pas seulement de ses vœux la mise en œuvre de nouveaux modes de narration ; il entérine aussi la caducité de la division du travail entre scientifiques et « fabulistes » au sein de laquelle, dans l’Occident moderne, les pratiques de narration ont traditionnellement été cantonnées du côté des fabulistes. Selon Anna Tsing, raconter ces histoires vraies ne pourra donc pas se faire en conservant la même distribution des mêmes protagonistes dans l’écologie (et l’économie) des pratiques narratives.

Modifier effectivement cette distribution ne passe pas nécessairement par le remplacement des protagonistes mais exige de nouvelles collaborations entre les ci-devant scientifiques et les ci-devant fabulistes. Cette modification ne pourra toutefois pas se produire sans modification conjointe du mode d’existence des nouveaux récits et de la façon dont les collectifs qui les revendiquent trouveront à les instaurer. Cessant de n’être « qu’un murmure dans la nuit », les histoires vraies vont pouvoir renouer avec une puissance de façonner des mondes.

« Une puissance de façonner des mondes », ©Alexia Bertholet, 2023.

Vivre avec le trouble est la réponse de Donna Haraway à la situation que nomme le terme d’anthropocène9. Cette proposition n’enjoint pas à dépasser la situation vers un avenir radieux mais à s’y enfoncer plus profondément, afin d’y activer les germes d’une transformation et d’une récupération partielles. Dans un passage central de l’introduction du livre, Haraway réaffirme l’existence des relations d’interdépendance entre science, fabulation et féminisme, qui nourrissent sa pensée et sa pratique philosophique depuis le début des années 1980. Elle profite de l’occasion pour expliciter sa méthode de travail SF, dont le premier volet gravite autour de la notion d’histoire vraie :

Les faits scientifiques et les fabulations spéculatives ont besoin les uns des autres ; et les unes comme les autres ont besoin du féminisme spéculatif. Les jeux de ficelles et la SF peuvent revêtir, selon moi, une triple figure. Ils consistent d’abord à considérer des pratiques et des événements figés (clotted) et denses en tirant sans critère de sélection sur certains des fils qui les composent. Je m’efforce de suivre ces derniers, de savoir où ils mènent et de trouver quels sont leurs motifs et leurs enchevêtrements cruciaux pour vivre avec le trouble en des lieux et des temps aussi réels que particuliers. La SF, en ce sens, est une méthode pour retracer, pour suivre un fil dans l’obscurité, dans l’histoire vraie d’une aventure dangereuse (in a dangerous true tale of adventure). Qui vit où ? Et comment ? Qui meurt où ? Et comment ? Tout cela peut s’éclaircir afin de cultiver une justice multispécifique.

Donna Haraway, Vivre avec le trouble (p. 9-10)

Haraway superpose ici l’image du jeu de ficelles à celle, plus ancienne, de la pelote de laine10, dont il s’agit de dégager et de suivre un fil existentiel parmi d’autres. Ce fil existentiel est toujours aussi un fil narratif : le fil d’une histoire vraie11 (true tale) – l’histoire en question étant ici un récit d’aventure (tale of adventure). Il y a dans l’accumulation lexicale de l’original américain un point difficile à traduire12 : à proprement parler, l’adjectif « dangereuse » (dangerous) ne qualifie pas l’aventure racontée mais l’histoire vraie qui la raconte.

Ne peut être dangereux ou périlleux que ce qui est encore ouvert ou en mouvement, en train de se faire ou de se jouer. Or Haraway dit partir d’un amas d’événements et de pratiques qui sont clotted, « figées » au sens de « caillées » ou « coagulées », donc d’une immobilisation et d’une solidification d’un élément qui participe de la mobilité de la vie. Ce qu’indique l’ajout de l’adjectif « dangereux » (ou « périlleux ») pour qualifier les histoires SF que Haraway entend raconter, c’est que ces histoires vraies visent précisément à fluidifier ce qu’une certaine manière de voir, de sentir et de penser a pour effet de figer, voire de pétrifier.

Loin d’être anecdotique, cette visée constitue le cœur de la tentative de Vivre avec le trouble : face au désastre écologique, il s’agit de ne pas laisser la sidération nous gagner et de prendre soin des outils conceptuels, narratifs et figuraux qui permettront que le présent en train de se faire ne nous soit pas confisqué par l’affect apocalyptique du « game over », de la fin de partie.

« Coyotes », ©Alexia Bertholet, 2023.

Lire aussi | L’ère de la standardisation : conversations sur la Plantation・Anna Lowenhaupt Tsing et Donna Haraway (2024)

Des histoires matérielles et sémiotiques

Le triple carottage que je viens d’effectuer chez Deborah Bird Rose, Anna Tsing et Donna Haraway indique trois dimensions à partir desquelles reconstruire la notion d’histoires vraies, en lui donnant le statut d’un véritable concept. La première est celle de l’épistémologie.

L’invocation des histoires vraies s’enracine d’abord dans l’idée qu’il est impossible de séparer les faits (scientifiques) des histoires, c’est-à-dire du cadre ou de l’horizon narratif que ces faits apportent avec eux et depuis lequel leur sens se déploie ; dans l’idée qu’il n’y aurait pas d’abord des faits bruts ou matériels et ensuite une projection humaine plus ou moins heureuse de sens ou de signification, mais que le monde lui-même est d’emblée et indissociablement matériel et sémiotique, matériel et signifiant ; ou encore dans l’idée que le monde, en sa matérialité même, fait des histoires, des figures et des tropes13.

Il a fallu du temps pour que cette idée, présente et agissante dès les premiers travaux de Haraway, soit prise au sérieux et entendue autrement que comme l’affirmation d’un relativisme postmoderne, qui réduirait le monde à des jeux de langage et des effets rhétoriques. L’idée d’une intrication entre faits et histoires n’est relativiste qu’au sein d’une division moderniste du travail, qui envisage les histoires et les narrations comme totalement découplées du rapport aux faits et qui aborde le récit comme une forme de création ex nihilo, démiurgique et somme toute arbitraire14. Si l’on pense et pratique au contraire, comme le suggèrent Rose et Robin, la production humaine de sens et de récits comme une façon de relayer, d’articuler et d’amplifier un sens et des récits qui sont déjà présents dans le monde et dans les choses, soutenir l’intrication des faits et des histoires cesse de passer pour une invitation au relativisme.

Une conséquence importante de ce positionnement, c’est la mise en évidence et l’exacerbation des interdépendances. En sciences humaines comme en sciences naturelles, apprendre à raconter autrement permet de mettre en lumière des faits nouveaux ; inversement, mettre en lumière des faits nouveaux permet et parfois exige d’apprendre à raconter autrement15. Poser, comme le font Haraway et Rose, que le monde fait et raconte des histoires, n’implique donc pas que les scientifiques n’auraient plus qu’à s’asseoir les bras croisés et à écouter. Les histoires du monde demandent à être articulées, relayées et amplifiées – et bien le faire exige du travail, du savoir-faire, de la finesse et de l’imagination.

La première détermination du concept d’histoires vraies, c’est donc celle d’histoires du monde, indissociablement matérielles et sémiotiques. C’est d’abord en tant que matérielles-sémiotiques que les histoires vraies sont qualifiées de vraies.

Aborder les histoires comme indissociablement matérielles et sémiotiques oblige à élargir considérablement le champ d’attention. En tant que matérielles-sémiotiques, les histoires ne relèvent pas seulement du domaine du langage, des mots ou du discours ; elles relèvent également des faits et gestes, des vies vécues, des choix existentiels. Dans cette optique, affirmer que nous avons besoin de nouvelles histoires, ce n’est pas seulement poser un besoin de récits écrits ou oraux, mais aussi un besoin de faits et gestes qui tranchent avec le monde comme il va (dans le mur). Un besoin de croiser des vies et des choix existentiels qui soient, à certains égards, exemplaires. Un besoin de vies qu’on ait envie de raconter, de faire glisser sur l’autre (et pourtant même) face de ce ruban de Möbius qui noue les faits et les histoires16, la matérialité et la signification, les vies vécues et les vies racontées – afin que ces vies racontées suscitent, nourrissent et orientent à leur tour des vies vécues.

« Christina Mirabilis », ©Alexia Bertholet, 2023.

Des histoires pour la suite du monde

La première prise, épistémologique, sur le concept d’histoires vraies, a pour conséquence directe d’élargir et de remodeler le champ de ce que nous entendons communément par histoires. Si l’on repart maintenant du domaine spécifique des mots et du discours, il faut noter que le terme d’histoire ne renvoie plus uniquement au conte ou à la fable mais peut tout aussi bien désigner une étude de primatologie qu’un article scientifique sur le fonctionnement du rein17, parce qu’une narration et un travail sur la narration y sont également et chaque fois à l’œuvre. Le détour par l’épistémologie oblige aussi à considérer autrement l’activité des fabulistes et des raconteurs d’histoires : comme le suggère Anna Tsing, leurs savoir-faire pourront (et sans doute devront) trouver à s’articuler à ceux des scientifiques dans la reconfiguration de la division du travail en cours. C’est depuis la figure du raconteur que j’aborderai la deuxième dimension à partir de laquelle construire le concept d’histoires vraies : celle de l’anthropologie.

Dans un essai de 1936 consacré à l’effacement de la figure du raconteur d’histoires18, Walter Benjamin fait une proposition philosophique particulièrement intéressante. Il définit la sagesse comme la dimension épique de la vérité, c’est-à-dire comme ce qui, de la vérité, se laisse mettre en histoires. Les histoires n’y sont pas présentées comme ayant vocation à divertir ou à informer, mais comme ayant d’abord vocation à conseiller, à sédimenter et à permettre le partage d’un fonds d’expérience. Selon Benjamin, le raconteur est une personne de bon conseil, en ce sens que conseiller revient toujours à faire une proposition concernant la suite à offrir à une histoire. Demander conseil suppose de pouvoir traduire ou tisser sa propre vie en histoire ; porter conseil suppose la capacité à discerner, dans une vie devenue histoire, les points à partir desquels des suites ou des bifurcations sont possibles – de façon à ce que la vie comme l’histoire puissent continuer.

Lire aussi | La théorie de la Fiction-Panier・Ursula K. Le Guin (2018)

Si l’essai de Benjamin, crépusculaire et marqué par le mutisme traumatique qui a suivi la première guerre mondiale, a souvent été lu comme un avis de décès, de nombreux travaux contemporains d’anthropologie19 comme de théorie et de critique littéraires20 permettent de nuancer son diagnostic et d’élargir la portée des histoires-conseils qui donnent suite. Ce qu’indiquent ces travaux, c’est que le mode d’existence des histoires-conseils, dont Benjamin annonçait la disparition (et le remplacement par ces deux autres modes d’existence des histoires que sont l’information et le roman), est encore largement répandu ; c’est aussi que les histoires-conseils n’ont pas uniquement une portée individuelle, mais aussi une portée cosmologique : elles participent de ce qui fait tenir des mondes et les collectifs qui les instaurent.

Abordées d’un point de vue anthropologique, les histoires-conseils présentent en effet une triple portée. D’abord, une portée éthico-politique, au sens où ces histoires contribuent à éviter le délitement des collectifs et permettent de réguler les tensions en leur sein. Ensuite, une portée épistémo-écologique, au sens où ces histoires conservent et transmettent des savoirs qui aident ces collectifs à prendre soin de leurs mondes et des tissus de relations qui les constituent. Enfin, une portée « chrono-technique », au sens où ces histoires donnent forme aux temps dans lesquels ces mondes, et les collectifs qui les soutiennent, évoluent21.

Cette deuxième détermination du concept d’histoires vraies vise donc moins leur texture narrative que leur mode d’existence et la manière dont elles sont instaurées dans des collectifs – la manière dont ces collectifs leur confèrent la puissance d’agir en leur sein et de participer au tissage de leurs mondes. Cette détermination, c’est celle d’histoires-conseils pour la suite du monde.

« Pour la suite du monde », ©Alexia Bertholet, 2023.

Des histoires périlleuses

À l’heure de l’anthropocène, répondre aux histoires vraies de façon telle qu’elles rendent elles-mêmes possible une suite du monde dépend à bien des égards de nos capacités d’échapper à la sidération et à sa puissance de pétrification, qui fait d’une situation présente quelque chose de déjà passé, parce que déjà joué.

À la faveur d’une étude du concept de présent épais et de son rôle central dans la proposition de Donna Haraway d’habiter le trouble, j’ai montré ailleurs que Haraway réactualise une tradition philosophique oubliée, qui conçoit les trois dimensions du temps comme autant de modes d’existence : le présent comme se-faisant, le passé comme tout-fait, le futur comme à-faire22. Ces modes d’existence dépendent eux-mêmes de modes d’instauration qui les prolongent, en les faisant quelquefois basculer d’un mode d’existence à un autre23.

La toxicité de l’affect de sidération, cultivé par une forme de narration apocalyptique, réside dans la façon dont, en participant à son instauration, cet affect opère une transformation du mode d’existence de la situation de crise ; il nous conduit à appréhender l’actuel comme déjà passé, au sens de déjà joué/déjà perdu. Contre la sidération et ses effets, il importe de développer une autre poétique du temps historique : une façon de bien raconter les événements et situations, en leur restituant le mode d’existence du présent – de ce qui est encore en travail et en train de se faire. Nous avons besoin d’une telle poétique du temps, aussi bien pour nous donner des prises sur les événements contemporains que pour tirer des enseignements et nouer des alliances avec des figures et des événements chronologiquement lointains.

Dans une autre étude, qui propose d’envisager l’espérance comme tournée non vers le futur mais vers le présent, je suggère que le caractère de l’« en train de se faire », qui définit le présent comme mode d’existence, résulte du fait que le réel ou l’actuel sont travaillés par des possibles immanents à la situation. La juxtaposition de l’actuel et des possibles en travail dans une situation ouvre le champ de tension d’un devenir, qui fonctionne comme intensificateur de présence24.

L’un des écueils de la narration rétrospective, c’est qu’elle a tendance à effacer ces possibles qui étaient en travail dans une situation, en présentant le cours contingent des choses comme quasiment inéluctable, déjà au moment où il se produisait. Cet écueil ne vaut pas seulement de la narration rétrospective : il menace aussi le diagnostic de situations actuelles. En oblitérant les possibles qui la travaillent, on risque toujours de raconter une situation en train de se faire sur le mode du fait accompli, et par là de l’instaurer comme modalement passée25. Maintenir modalement présente une situation actuelle exige un soin et une attention qui relèvent d’une poétique du temps.

La troisième détermination du concept d’histoires vraies sera donc celle d’histoires périlleuses, capables de maintenir le présent en travail. Des histoires également capables de ne pas présenter ce qui existe (désormais) sur le mode du fait accompli comme une chose qui était jouée de toute éternité – disons : capables de restituer l’accompli sur le mode de la promesse, ou plus brièvement encore : capables de promettre ce qui a eu lieu.

« Les yeux de l’espérance », ©Alexia Bertholet, 2023.

Vérité et non-vérité des histoires vraies

Le passage par les trois dimensions de l’épistémologie, de l’anthropologie et de la poétique temporelle met en lumière trois déterminations du concept d’histoires vraies : leur texture indissociablement matérielle et sémiotique, leur pragmatique de conseils pour la suite du monde, leur modalité d’histoires capables de maintenir le présent en travail et de promettre ce qui a eu lieu. Reste à cerner ce que ces déterminations définissent comme type de vérité des histoires vraies et à poser la question conjointe des conditions dans lesquelles les histoires cessent d’être vraies.

En tant qu’histoires matérielles-sémiotiques, la vérité des histoires vraies ne réside pas à proprement parler dans leur adéquation aux faits, puisque les histoires ne viennent pas après les faits mais avec eux et leurs mondes. La vérité de ces histoires réside plutôt dans leur capacité à être vectrices d’instaurations appropriées des faits qu’elles accompagnent, dans leur façon de ne pas couper le ruban de Möbius qui fait glisser des faits aux histoires et des histoires aux faits. A contrario, les histoires cessent d’être vraies dès lors qu’elles opèrent une rupture ou une franche disjonction du matériel et du sémiotique26, qu’elles refusent de payer le prix matériel de leur signification27 ou bien que leurs cadres narratifs, dans une forme d’instauration inappropriée, font manifestement violence aux faits que ces histoires accompagnent pourtant28.

Lire aussi | Placer des obstacles sur la voie・Corinne Morel-Darleux (2020)

En tant qu’histoires-conseils pour la suite du monde, la vérité des histoires vraies désigne d’abord la possibilité de revêtir un mode d’existence qui leur permette d’actualiser la fonction-conseil (qui contraste par exemple avec la fonction-divertissement ou la fonction-information). Leur vérité réside ensuite dans la capacité à contribuer effectivement à la continuation d’un monde, en initiant ou en prolongeant des processus d’instauration appropriés. Corrélativement, les histoires cessent d’être vraies quand les modes d’instauration des collectifs qui les accueillent ne leur permettent plus d’orienter des vies et de façonner des mondes29. Les histoires cessent également d’être vraies lorsque leur efficace fait obstacle à une suite du monde, contribuant à défaire des mondes plutôt qu’à en assurer l’instauration continuée30.

En tant qu’histoires qui intensifient le présent en travail et promettent ce qui a eu lieu, la vérité des histoires vraies réside dans leur capacité à maintenir vivace le mode d’existence de l’être-travaillé par des possibles, quand bien même l’événement qu’elles relatent est éloigné chronologiquement. De ce point de vue, les histoires cessent d’être vraies lorsqu’elles opèrent une pétrification du présent ou qu’elles dépeignent un passé comme inéluctable dans le moment même où il était encore en train de s’accomplir.

Qu’on l’envisage depuis l’épistémologie, l’anthropologie ou la poétique, la vérité des histoires vraies n’est jamais garantie a priori ni donnée une fois pour toutes. Il s’agit au contraire d’une vérité pragmatique, qui ne s’atteste toujours qu’après coup et ne se maintient qu’à la faveur d’une reprise continuelle. Tendues vers une suite du monde, toujours périlleuses et en péril, les histoires vraies ne demeurent vraies qu’aussi longtemps qu’elles se racontent et s’incarnent dans les réponses de celles et ceux qui, dans les signes et dans la chair, les entendent et leur donnent suite31.

« Dans les signes et dans la chair », ©Alexia Bertholet, 2023.

Les illustrations de cet articles ont été réalisées par Alexia Bertholet, que nous remercions de nous avoir autorisé à les utiliser. Vous ne pouvez pas les utiliser à votre tour, en revanche vous pouvez vous précipiter sur la page Instagram d’Alexia pour découvrir son univers : @alexia_bertholet.

Image principale : « La gardienne d’oies – L’enfance de Christine l’Admirable », 2023.

Cette série de dessins fait référence à la vie de Christine l’Admirable (vers 1150 – 1224), tout en la mêlant à des éléments plus contemporains tels que l’essai d’Ursula Le Guin sur la fiction comme « panier ». Elle a été montrée dans un événement qui s’est tenu à Liège en 2023 autour du livre de Sylvain Piron sur Christine l’Admirable : Sylvain Piron (éd.) et Armelle Le Huërou (trad.), Christine l’Admirable : Vie, chants et merveilles (Bruxelles, Vues de l’esprit, 2021).

Avant la persécution des sorcières, il a existé au Moyen Âge un mouvement par lequel des femmes ont revendiqué d’organiser elles-mêmes leur vie religieuse, hors de la tutelle du clergé masculin. Christine l’Admirable, active dans les années 1180-1220, est une pionnière parmi ces « saintes femmes » du diocèse de Liège. Prédicatrice itinérante et mendiante, elle terrorise les bourgeois et réprimande les nobles, quand elle n’est pas ravie dans des danses et des chants extatiques. Le récit de sa vie se lit comme un roman d’aventures spirituelles.
Sylvain Piron

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤ !

Notes

  1. Ursula K. Le Guin, « Le fourre-tout de la fiction, une hypothèse » (1986) dans Danser au bord du monde, Éditions de l’éclat, 2020, p. 197-204. Une autre traduction de cet essai est disponible en ligne sur Terrestres, sous le titre « La théorie de la Fiction-Panier ».
  2. Convoquer le conteur radiophonique dont la voix a bercé la génération de nos (arrières-)grands-parents apparaît de prime abord comme une simple boutade. La popularité des « histoires vraies », au sens de faits divers qui ont réellement eu lieu, et l’économie éminemment politique (par défaut, une politique de droite) dans laquelle ces « histoires vraies » s’inscrivent mériteraient pourtant d’être réinterrogées à la lumière de l’usage écoféministe de la notion d’histoires vraies. – Sur ce point, on trouve des réflexions toujours stimulantes dans le livre d’Yves Citton, Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche, Éditions Amsterdam, 2010.
  3. Wildproject, 2019. Première publication en anglais : Australian Humanities Review, 2004.
  4. « Greg Dening (1931-2008), historien et anthropologue australien, est l’auteur d’une œuvre très atypique consacrée aux rencontres entre les mondes. Il a notamment publié Beach Crossings: Voyaging Across Times, Culture, and Self (2004). » (Greg Dening, Le Bounty. Passions, pouvoir, théâtre : histoire d’une mutinerie, Anacharsis, 2023, quatrième de couverture. – L’avant-propos de cette unique traduction française de Greg Dening cite un article où Dening mobilise à plusieurs reprises la notion d’histoires vraies. Pas plus que Rose et Robin, Tsing ou Haraway, Dening ne donne une définition expresse de cette notion).
  5. La notion de présent épais est centrale dans Vivre avec le trouble de Donna Haraway. Benedikte Zitouni l’étudie dans son article « Explorer le Chthulucène dans les interstices de l’Anthropocène » (dans Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron, Habiter le trouble avec Donna Haraway, Éditions Dehors, 2019, p. 91-111).
  6. Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017. Première publication en anglais : Princeton University Press, 2015.
  7. Je modifie ici la traduction française publiée à La Découverte, qui rend true stories par « de vraies histoires ». Comme chez Rose et Haraway, il n’est pas question dans ce passage d’histoires qui seraient véritablement ou authentiquement des histoires (ce que l’anglais rendrait par l’expression real stories, et qu’on pourrait légitimement traduire par « de vraies histoires ») ; il est plutôt question d’histoires affectées d’une valeur de vérité (dont le sens demande à être redéfini, comme je le ferai dans la suite).
  8. La traduction française sollicite ici le terme fabulous, qui signifie couramment « merveilleux » ou « fabuleux », pour le faire glisser en direction d’une pensée de la fabulation spéculative (dans le sillage de Donna Haraway et d’Isabelle Stengers). À mon sens, il s’agit davantage d’une glose que d’une traduction.
  9. Les Éditions des mondes à faire, 2020. Première publication en anglais : Duke University Press, 2016.
  10. Cette image de la pelote, on peut la voir à l’œuvre, de façon indissociablement matérielle et sémiotique, dans une vidéo de 1987 où Donna Haraway discute de primatologie à partir des couvertures du National Geographic. Haraway y convoque également, les doigts dégoulinant de crème, la métaphore matérielle du layer-cake : https://vimeo.com/218047623.
  11. Le mot tale évoque en anglais le registre du conte et du merveilleux. Son couplage avec l’adjectif true produit un contraste relevant quasiment de l’oxymore.
  12. A dangerous true tale of adventure, rendu dans la version française par : « l’histoire vraie d’une aventure dangereuse ». Une traduction plus littérale donnerait : « un périlleux récit d’aventure vrai ».
  13. Dans sa postface à la traduction française de la troisième partie de Primate Visions (Routledge, 1989) sous le titre Être femelle. Le tournant féministe de la primatologie (Wildproject, 2025), Vinciane Despret réarticule cette idée à partir des travaux de Donna Haraway sur la primatologie.
  14. Seule une conception démiurgique du travail de narration peut conduire à l’idée que la reconnaissance d’une dimension narrative au cœur même de l’activité scientifique menacerait l’objectivité des faits que cette activité met au jour. Suivant une telle conception de la narration, établir un fait ne consisterait pas à instaurer une existence inchoative, déjà présente dans le monde, mais à créer cette existence de toutes pièces, en la modelant à l’image et à la ressemblance de son Créateur. De cette conception théologique au relativisme, la conséquence est bonne : autant de démiurges, autant de faits – ou de versions proprement incommensurables des faits. Tout l’enjeu de l’épistémologie des savoirs situés élaborée par Haraway est de conserver le pluralisme lié à la multiplicité des positionnements, des points de vue et des types de narration qu’ils rendent possibles, sans abandonner pour autant la prétention à l’objectivité et l’appel au témoignage fiable des mondes réels. Voir sur ce point Donna Haraway, Savoirs situés. La question de la science dans le féminisme et le privilège d’une perspective partielle, Wildproject, 2026. – Il s’agit de la dernière traduction en date d’un article publié initialement en 1988, dont on trouve au moins deux autres traductions en français. L’existence de ces différentes versions est appelée par la richesse et la complexité redoutable de ce texte, qui constitue un défi à toute traduction.
  15. Cette intrication entre nouvelles pratiques narratives et mise en lumière des faits est notamment thématisée par Isabelle Stengers dans L’invention des sciences modernes (La Découverte, 1993, chap. 8, en particulier les sections « Les héritiers de Darwin » et « Démoraliser l’histoire ») et par Anna Tsing dans Le champignon de la fin du monde (op. cit., chap. 11).
  16. Dans Une brève histoire des lignes (Zones Sensibles, 2013, p. 119-120), l’anthropologue Tim Ingold propose un schéma évoquant le ruban de Möbius pour penser la non-séparation entre l’histoire et la vie. Il affirme : « Raconter une histoire, c’est établir des relations entre des événements passés, en retraçant un chemin dans le monde. C’est un chemin que les autres peuvent suivre en reprenant le fil des vies passées et en faisant défiler le leur. Mais comme dans la technique des boucles et du tricot, le fil qu’on déroule et le fil qu’on reprend font tous deux partie de la même fibre. Entre la fin du récit et le début de la vie, il n’y a pas de point ».
  17. Bruno Latour (et Françoise Bastide), « L’opéra du rein – mise en scène, mise en fait », dans Petites leçons de sociologie des sciences, La Découverte/Poche, 2006.
  18. Walter Benjamin, « Le conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov », dans Œuvres III, Gallimard, « Folio essais », 2000. – L’allemand « Der Erzähler », qui donne son titre à l’essai de Benjamin, possède un sens plus large que celui du français « conteur » : il désigne la capacité à mettre en récit ou en histoire une expérience, la sienne propre ou celle des autres. Dans la traduction qu’il a proposée de l’essai de Benjamin sous le titre « Le Raconteur », Maël Renouard écrit : « Cette traduction a un défaut : c’est le caractère peu usité de ce mot. Mais elle a un mérite : c’est de maintenir l’art de raconter comme un fait vital, existentiel, qui accompagne certes l’évolution des genres littéraires, mais ne saurait se confondre absolument avec l’un d’entre eux. » Nikolaï Leskov, Le Voyageur enchanté, précédé de Le Raconteur de Walter Benjamin, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2011, p. 50.
  19. Voir par exemple David Abram, Comment la terre s’est tue (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2013), Keith Basso, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert (Zones Sensibles, 2016) et Deborah Bird Rose, Vers des humanités écologiques suivi de Oiseaux de pluie (Wildproject, 2019).
  20. Voir par exemple Yves Citton, Mythocraties. Storytelling et imaginaire de gauche (Amsterdam, 2010), Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature (Gallimard, 2016) et Nancy Murzilli, Changer la vie par nos fictions ordinaires (Premier Parallèle, 2023).
  21. Cette triple portée apparaît clairement dans le cinquième chapitre du livre de David Abram, Comment la terre s’est tue (op. cit.), qui aborde successivement les histoires des Koyukons, des Apaches et des aborigènes d’Australie.
  22. Julien Pieron, « Présent épais et communs latents temporels », Lectures anthropologiques, 7 | 2020.
  23. Pour une approche succincte de la question de l’instauration et des modes d’instauration, je renvoie à mon article « Des pratiques culturelles aux modes d’instauration », publié en feuilleton du 17 au 20 novembre 2025 sur le blog du KHK-CURE [En ligne], et plus particulièrement aux épisodes 2 (La redécouverte de l’instauration) et 3 (Modes d’existence et modes d’instauration).
  24. Julien Pieron, « Ouvrir les yeux de l’espérance », article inédit.
  25. L’adverbe « modalement » doit ici être entendu dans le sens d’une pensée des modes d’existence, et non au sens (logique ou linguistique) des modalités ou de la modalisation d’un énoncé (par exemple le fait de présenter cet énoncé comme certain ou au contraire comme hypothétique). Dans le vocabulaire des linguistes, ce que je vise ici par l’adjectif « modal » (par exemple le contraste entre un événement en train de se faire et un événement accompli) serait plutôt désigné par l’idée d’aspects du verbe (et par l’adjectif « aspectuel »).
  26. Par exemple en s’offrant et en se donnant à recevoir comme de pures fictions sans conséquence et dégagées de tout ancrage factuel.
  27. Toute l’anthropologie des sciences converge vers l’idée que produire des énoncés et des narrations solides a un coût, au sens figuré comme au sens économique du terme. – Je vise également ici l’écueil du storytelling (qui s’ajoute à l’écueil néo-colonialiste) dans l’appel aux nouvelles histoires : on croise un peu partout des récits qui prétendent ouvrir des possibles, mais dont ni ceux qui les colportent, ni ceux qui les écoutent ne semblent décidés à leur octroyer la moindre puissance de transformation dans leurs vies matérielles.
  28. C’est un point qui est abordé par David Graeber et David Wengrow dans leur article « Comment changer le cours de l’histoire (ou au moins du passé) », Revue du Crieur, 2018/3 (N°11), p. 4-29. Graeber et Wengrow y soutiennent que les découvertes archéologiques des dernières décennies rendent intenable le grand récit rousseauiste de l’origine de l’inégalité, tout en constatant que les auteurs mêmes de ces découvertes les ont le plus souvent présentées dans un cadre narratif qui leur faisait en quelque sorte violence.
  29. On trouve chez David Abram une mise en lumière de la façon dont, en rompant la connexion des histoires à des lieux et des paysages, le déplacement forcé des populations indigènes de culture orale rend parfois inopérant le fonctionnement traditionnel de leurs histoires, les vidant par là de leur sens.
  30. Envisagée comme une matrice narrative qui favorise le maintien de pratiques insoutenables alors même qu’elle prétend encadrer une grande transformation, la « transition » telle que l’étudie Jean-Baptiste Fressoz (Sans transition, Seuil, 2024) constitue un bon exemple d’histoire dont l’efficace fait obstacle à une suite du monde.
  31. La rédaction de cet essai a été rendue possible par une résidence au Centre Käte Hamburger pour l’étude des pratiques culturelles de réparation (CURE) de Sarrebruck (Allemagne) avec le soutien du Ministère Fédéral de la Recherche, de la Technologie et de l’Espace (BMFTR) au titre de la subvention 01UK2401. – Merci à Julien Jeusette et François Provenzano pour leur relecture amicale et attentive.

L’article Comment raconter des histoires à l’heure des catastrophes ? est apparu en premier sur Terrestres.

PDF

18.07.2026 à 07:33

Sauver nos mémoires de l’obscolescence numérique

Gildas Ømerau

Longtemps consignées sur papier, nos archives individuelles et collectives sont désormais numériques… et menacées par l’obsolescence matérielle, les propriétaires de logiciels ou les pouvoirs autoritaires. Pour lutter contre la fabrique de l’oubli et redonner de la matérialité à nos histoires, il est urgent d’imaginer un mouvement d’archivistes citoyen·nes.

L’article Sauver nos mémoires de l’obscolescence numérique est apparu en premier sur Terrestres.

Texte intégral (8354 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

[An 3038 post-JCcomptage humain]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Journal de bord numéro […]
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.

Des causes de la disparition des humains, seule espèce ayant dépassé le point dinflexion cognitivo-sapiente de la planète Terra, je ne dirai rien au vu du traitement très complet effectué par la dernière mission Thanatos ayant documenté les raisons de son extinction.

J’enregistre aujourd’hui ce rapport pour signaler un phénomène paradoxal que j’observe depuis le début de mon travail d’archivage et de classification des artefacts que nous collectons sur cette planète. Bien que nous ayons des preuves évidentes qu’à partir du XXIe siècle l’espèce humaine a connu une expansion sans précédent dans tous les savoirs, et que ces savoirs ont pu être diffusés dans tous les coins du monde de façon directe et simultanée, nous ne gardons presque aucune trace des faits qui suivirent. Là où pour les millénaires précédents nous gardons nombre d’écrits, de dessins et de photographies soigneusement entretenus et enrichis par les savants humains jusqu’à la fin du XXe siècle ; les preuves documentant cet extraordinaire bond en avant déclinent de façon aussi exponentielle que se multiplient leurs innovations.

J’estime que les technologies filaires et satellitaires qui révolutionnèrent lhumanité ont augmenté la création dimages et d’écrits par plusieurs dizaines de trilliards seulement lors des 30 premières années de leur existence. Nous nen conservons rien dans leurs formats digitaux. La caducité de leurs supports et labsence de mise en place dalternatives physiques semblent avoir laissé l’entropie ronger presque toute trace des progrès qui furent faits.

Comme si cette espèce, dans sa course effrénée vers le futur, navait jamais envisagé que quelquun puisse se retourner pour considérer le passé. Ce qui confirme l’hypothèse de la mission Thanatos dun lent abêtissement généralisé qui provoqua linvolution qui elle-même entraîna les causes dont nous ne connaissons que trop bien les effets


Psycho-xénon est un personnage fictif. L’Institut inter-galactique d’Archéocognition n’existe pas (pour l’instant ?). Pourtant le futur décrit dans ce rapport est tout à fait possible, probable même, si rien n’est fait pour lutter contre l’obsolescence numérique. Jules Verne n’a-t-il pas, en agrandissant et dramatisant les inventions de son siècle, démontré l’importance qu’auraient les sous-marins pour le monde militaire et la biologie marine ? H.G. Wells anticipé l’arme nucléaire ? Alejandro Jodorowski les cultes technologiques et le dataïsme ?

Cette capacité de prescience de la littérature est d’autant plus évidente aujourd’hui à l’heure où nos données les plus intimes sont devenues des propriétés corporatives vendues au plus offrant sur les marchés de la prédiction et du conditionnement. Cette utilisation des données pour asservir les peuples est déjà bien connue et documentée mais un danger d’égale envergure existe, lui aussi bien réel et déjà en place, pourtant bien plus rarement évoqué. Et si l’autre menace, avec la surveillance, était l’oubli ?

À ne pas rater !

L'infolettre des Terrestres

Toutes les deux semaines, dans votre boîte mail : un éditorial de la rédaction, le résumé de nos dernières publications, un conseil de lecture des Terrestres et des articles tirés de nos archives, en écho à l'actualité.

Adresse e-mail non valide
En validant ce formulaire, j'accepte de recevoir des informations sur la revue Terrestres sous la forme d'une infolettre éditoriale bimensuelle et de quelques messages par an sur l'actualité de la revue.J'ai bien compris que je pourrai me désinscrire facilement et à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent en bas de chaque email reçu, conformément à la RGPD.
Merci de votre abonnement !

C’est la thèse développée par Terry Kuny, spécialiste en bibliothéconomie, dans son article « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information » paru en 1997 lors d’un séminaire sur la conservation de l’information. Il y forge un terme aussi évocateur qu’alarmant : « Digital Dark Age », « moyen-âge numérique », ou encore « l’âge sombre du digital »1.

Kuny compare les archivistes et bibliothécaires modernes aux moines copistes de l’Europe médiévale recopiant dans la pénombre des scriptoria codices2 et volumina3, préservant ainsi les trésors des littératures arabes, grecques et romaines à travers des siècles d’obscurantisme. Ces moines ont créé une redondance physique à destination de bibliothèques et universités à travers toute l’Europe. C’est grâce à leur multitude et leur éparpillement géographique que ces textes ont traversé les guerres, incendies et pillages. Kuny prévient que nous risquons d’entrer dans un nouvel âge sombre où l’information électronique sera perdue à jamais, du fait de l’extrême fragilité et la rapide obsolescence de nos supports.

Jean Miélot dans son scriptorium, dans Miracles de Notre Dame, f.19. Jean Le tavernier, après 1456. Wikimédia Commons.

L’ironie est superbe : nous vivons dans l’époque qui produit le plus d’informations et sommes pourtant incapables de la préserver. Les tablettes sumériennes faites d’argile séchée au soleil restent lisibles depuis 5000 ans par quiconque possède les connaissances linguistiques nécessaires alors que la moitié des données4 des missions Pioneer 10 (1972, survol de Jupiter) et 11 (1974, survol de Jupiter puis Saturne) sont perdues à jamais. Les disques durs ne garantissent pas dix années de conservation5. Les formats de fichiers deviennent rapidement obsolètes, nécessitant de constantes migrations pour être préservés. Des entreprises font faillite, entraînant dans leur chute des milliards de documents dans l’oubli. Paradoxalement nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, fait de recherches, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.

Nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.

Dans son article, Terry Kuny souligne la nécessité pour les archivistes de se coordonner de façon internationale afin de développer des matériaux durables et trier les informations pour sélectionner celles qui doivent être conservées. Alberto Manguel écrit, dans son Histoire de la Lecture (2000, Actes Sud) que « tout agencement suscite à sa traîne, telle une ombre, une bibliothèque d’absents. » Choisir, c’est donc exclure : consacrer certains documents à la postérité revient nécessairement à en vouer d’autres à l’oubli. Ce processus, bien qu’inévitable, confie à une poignée d’êtres humains le pouvoir de décider ce qui mérite d’être souvenu et ce qui disparaîtra de la mémoire collective. Rien ne garantit que les bibliothécaires et archivistes en charge du projet ne seront pas forcés par les autorités qui les financent à faire des choix qui iraient à l’encontre des libertés fondamentales de s’instruire et de s’informer.

Des autodafés nazis de 1933 à la révolution culturelle maoïste, du Chili de Pinochet à la junte militaire argentine, des épurations franquistes aux purges staliniennes, les bibliothèques de papier ont toujours été les ennemies de l’obscurantisme et des autocraties. Celles de silicium le sont tout autant.

Depuis Alexandrie en Égypte antique à la Maison de la Sagesse de Bagdad en passant par Pompéi et Herculanum, l’Histoire telle que nous la connaissons regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus, entraînant avec elles des pans entiers d’écrits témoins de notre histoire qui resteront (peut-être ?) muets à jamais. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.

L’Histoire regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.

Geocities était un service d’hébergement web gratuit fondé en 19946. Il fut l’un des tout premiers services permettant de créer et publier facilement des pages web, bien avant les réseaux sociaux et autres blogs. Se présentant comme une ville à la géographie numérique, la création y était totalement libre dans un internet balbutiant où tout était nouveau, sans règles, à définir, à explorer. Il s’y est rapidement développé une esthétique surréaliste, baroque et adolescente, aux couleurs et clignotements psychédéliques comme nous le montre cette reconstitution intitulée Cameron’s World7. Cet espace bouillant de créativité fut racheté en 2009 par Yahoo! pour la somme de 3,5 milliards de dollars. Ne parvenant pas à le monétiser, Yahoo! ferme Geocities dix ans plus tard, sacrifiant ainsi les centaines de milliers d’heures de travail de 38 millions d’utilisateurs, 15 années d’histoire des débuts d’Internet, sans proposer aucune solution pour récupérer ne serait-ce qu’une partie des données qui y résidaient. Au-delà de l’évidente valeur historique qu’auraient ces ruines numériques pour les chercheurs du futur8, des milliers d’anonymes ont perdu de précieuses photos de leurs proches, des articles qu’ils avaient écrits, des souvenirs de moments passés à créer, à s’entraider, à innover.

Capture d’écran. Une lettre d’amour à l’Internet d’autrefois, « Cameron’s World » est un collage web de textes et d’images excavés des quartiers ensevelis des pages archivées de GeoCities (1994–2009).

« Geocities allowed people to create their own area of the Internet long before Facebook was a twinkle in Mark Zuckerberg’s eye. Flashing backgrounds, guest books, rotating images and pictures of people’s pets in various positions were the order of the day and it was extremely popular. »

 — Geocities Archives

Photobucket est un service d’hébergement d’images fondé en 2003, devenu en quelques années la plus grande plateforme du genre au monde. Des millions de blogueurs, de vendeurs eBay, de participants aux forums l’utilisaient comme infrastructure invisible mais essentielle afin d’intégrer des contenus visuels, et nombre de particuliers l’utilisaient simplement comme un service de stockage cloud pour leurs galeries personnelles. En juin 2017, suite à une très discrète et controversée mise à jour des conditions d’utilisation9, l’entreprise bascule vers un modèle payant : 399 dollars par an, sans échelonnement, sans transition. Du jour au lendemain, les 10 milliards d’images hébergées sur leurs serveurs et disséminées sur des centaines de milliers de sites disparaissent, remplacées par une bannière ordonnant aux utilisateurs de payer pour réactiver l’accès. Certains avaient bâti leurs commerces sur cette infrastructure et n’eurent d’autre choix que de payer la rançon. D’autres avaient confié à Photobucket des années de photographies familiales10, parfois de malades ou de défunts, sans en conserver de copies : récupérer ces souvenirs nécessitait de les télécharger un par un ou de s’acquitter des 400 dollars.

Ainsi un corpus entier de 10 milliards d’images témoignant de l’esthétique web du milieu des années 2000, du développement des pratiques visuelles, de l’émergence d’une culture de l’image distribuée, fut pris en otage et menacé d’extinction. Certains, ayant les moyens de payer ou le temps de télécharger leurs images une par une, purent ainsi sauver ce qui pouvait l’être. D’autres se résolurent à abandonner. Contrairement à GeoCities qui bénéficia d’un effort coordonné de sauvetage, Photobucket est un service toujours actif11. Les données existent toujours quelque part sur leurs serveurs mais restent inaccessibles sans payer la rançon, rendant tout projet de sauvegarde collective juridiquement et techniquement complexe.

« If You Host Or Propagate Your Content Through A Third-Party Service… It’s probably not yours anymore. »

 —  Geoffrey Yu

Geocities, Photobucket : deux entreprises privées détenant des pans entiers de notre histoire collective, libres de les détruire ou de les amputer pour améliorer leurs bilans comptables. L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine. Le numérique permet le plus parfait des palimpsestes, la plus indétectable des falsifications puisque le support de l’information est volatile par nature et modifiable à souhait.

L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine.

L’homme qui a peut-être le plus réussi à occulter le réel et rendre inaudible la vérité en faisant usage des espaces numériques est sûrement Donald Trump. La vérité n’est pas censurée, elle est submergée dans une mer informationnelle, où le mensonge abondant bien plus rapidement qu’il ne peut être débunké12. La perception du réel est définitivement aliénée au profit du récit. Les memes qu’il diffuse massivement avec sa communauté saturent les réseaux sociaux, créant ainsi un écran de fumée à l’ombre duquel les décisions les plus graves s’appliquent. Depuis janvier 2025, une suppression rapide et généralisée de données scientifiques13, notamment concernant les mesures de l’impact des activités humaines sur l’environnement et le climat, a été mise en place par le gouvernement fédéral. Plus de 2000 jeux de données supprimés des bases publiques14. Des millions de données scientifiques effacées depuis l’inauguration. Les bases de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) sur les catastrophes climatiques, estimées à 1 milliard de dollars, ont vu leurs recherches arrêtées et leurs archives depuis 1980 confisquées15. Une plainte déposée par l’association Earthjustice qualifie de « purge » l’ordonnance du USDA (le ministère de l’agriculture états-unien) indiquant de « supprimer ou rendre inaccessible toute information concernant le changement climatique »16. Et ce dans un délai de 24 heures.

Lire aussi | Économie du numérique : la mue du capitalisme contemporain・Hélène Torjman (2021)

Néanmoins, des projets visant à sauver des documents essentiels à la compréhension de notre époque existent. Parmi eux, deux se distinguent : Le Rosetta Project17, gravant microscopiquement sur des disques de nickel 13 000 pages d’informations dans plus de 1500 langages humains pour une durée de vie estimée de 2 000 à 10 000 ans ; et Memory of Mankind18, créateur de tablettes en céramique d’une capacité de 5 millions de caractères où tout le monde peut soumettre gratuitement du contenu tant historique que personnel, conçues pour durer un million d’années. Il est possible pour des individus de faire enfouir une copie de sa tablette dans la mine de sel de Hallstatt (la plus ancienne du monde), et de conserver l’original chez soi pour la transmettre soi-même aux générations futures. Ces initiatives, bien que louables, présentent toutes deux les mêmes risques systémiques, plus nuancés en ce qui concerne Memory of Mankind qui distribue des copies individuelles. Elles sont centralisées, dépendantes de la bonne volonté des entités qui les financent, et soumises au risque de suppression ou de réécriture au même titre que les journaux orwelliens et les bases de données scientifiques américaines. Elles combattent l’obsolescence du support mais restent vulnérables à la mainmise des entreprises et des États. Bien qu’essentielles, elles nécessitent d’être complétées par une autre initiative plus discrète, volatile, parfois sans nom ni visage, modeste, disséminée et pourtant déterminante, celle de Gardiens de la Mémoire constituant des réseaux d’Archives Citoyennes.

Un scanner à livres au centre d’archives de l’Internet, San Francisco, Californie. Wikimedia Commons.

Lors du génocide arménien (1915–1917), l’Empire ottoman détruit systématiquement églises, monastères et bibliothèques. Des prêtres et civils organisent le sauvetage clandestin de manuscrits médiévaux qu’ils enterrent, démontent ou transportent à dos d’homme, lors des marches de déportation, avant de les dissimuler19. Une partie réapparaît des décennies plus tard et rejoint Etchmiadzine, centre religieux arménien, constituant aujourd’hui le fonds du Matenadaran, la grande bibliothèque de manuscrits anciens. Durant l’occupation de la Pologne par les Allemands (1939–1944) les nazis détruisent systématiquement les preuves de la vie et de la culture juive. Emanuel Ringelblum fonde l’organisation clandestine « Oneg Shabbat » avec quelques dizaines de contributeurs20. Ils collectent et dissimulent tous les documents et témoignages de la vie courante dans le ghetto de Varsovie. Ringelblum est assassiné en mars 1944. Après la guerre, les membres survivants d’Oneg Shabbat conduisent les chercheurs aux sites d’enfouissement et déterrent 35 000 pages de précieux témoignages.

Le 25 août 1992, durant le siège de Sarajevo, les forces nationalistes serbes bombardent la bibliothèque nationale de Bosnie-Herzégovine. Des bibliothécaires, pompiers et citoyens volontaires forment une chaîne humaine sous le feu des snipers et sauvent 17 600 pièces dont un millier de codex écrits en arabe, turc, persan, latin, grec, et certaines langues slaves21.

En 2012, les forces d’Al-Qaeda prennent le contrôle du nord du Mali et essayent de détruire de manière systématique tous les textes ne validant pas leur doctrine, dont des manuscrits du XIe au XVIe siècle, d’une valeur inestimable pour l’histoire musulmane, prônant un islam savant et intellectuel. Abdel Kader Haidara, bibliothécaire, et des membres de son équipe, sauvent une immense partie de ces manuscrits en les transportant jusqu’au Niger, malgré les arrestations et contrôles militaires22.

Bibliothèque de Holland House après le bombardement du 27 septembre 1940, Kensington, Londres. Photo mise en scène le 23 octobre 1940 par M. Harrison (Fox Photo Agency) pour illustrer la résilience britannique durant le Blitz. Wikipedia.

Lutter contre la fabrique de l’oubli est un combat qui nous concerne tous, à l’échelle individuelle comme à l’échelle de nos sociétés. Chez les individus l’identité se construit dès l’enfance dans un cadre biographique (proches, histoire familiale…), permettant ainsi de s’ancrer dans une chaîne générationnelle. La mémoire inaccessible, censurée ou oubliée de l’un des maillons corrompt inévitablement les suivants23. La construction identitaire individuelle s’inscrit dans un cadre commun. Il en est donc de même pour la mémoire collective, essentielle à la saine évolution de nos sociétés. Ne pas s’en soucier c’est refuser au futur le droit d’accéder au passé, d’apprendre de ses erreurs ou de célébrer ses victoires, c’est créer un monde vulnérable et orphelin.

« La lutte de l’Homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli »

 — Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli

Comment s’inscrire dans cette lutte contre la fabrique de l’oubli ? Devenons Archivistes Citoyens ! Grâce à la conservation de papiers de famille, je connais le visage de mon arrière-arrière-grand-père, j’ai lu sa déclaration d’amour écrite à mon arrière-arrière-grand-mère. Ces artefacts matériels sont les preuves concrètes que nous ne surgissons pas du néant. L’impression d’albums photos constitue bien plus qu’une pratique nostalgique : c’est un choix de pérennité face à la précarité du numérique. Imprimer les visages de sa famille, de ses amis, les paysages traversés et moments partagés, c’est consacrer par l’impression dans la réalité ce qui mérite d’être transmis et ceux qui ont été aimés.

Lire aussi | « L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »・Jeanne Guien, Anthony Galluzzo (2026)

Continuer à faire vivre le livre papier, les journaux, les magazines, les bandes dessinées, accumuler et partager tous les vaisseaux de l’éducation, de l’information et de la culture dans des formats dont nous sommes propriétaires du support, pas seulement usagers. Pour les livres qui ne sont plus réédités ou indisponibles, le Projet Gutenberg24 et Internet Archive25 sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne accessibles gratuitement sur lesquels il est possible de télécharger des ouvrages dans toutes les langues, nécessitant parfois l’usage d’un VPN pour contourner certaines restrictions géographiques. Ces documents sont facilement imprimables en format poche ou broché dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous. Pareil pour les recherches scientifiques académiques via des agrégateurs comme CORE26 ou encore arXiv27. Des groupes autonomes d’Archivistes Citoyens pourraient tout à fait sélectionner sur ces sites les ouvrages qu’ils jugent menacés d’extinction et mutualiser leurs moyens pour garantir leur subsistance.

Le Projet Gutenberg et Internet Archive sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne. Ces documents sont facilement imprimables dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous.

Néanmoins le temps presse. Certaines recherches se basant sur les habitudes de langage des LLM estiment qu’entre 30 et 40 % du texte actuellement accessible en ligne pourrait avoir été produit par des systèmes d’IA28. Everypixel, une entreprise travaillant sur des volumes massifs d’images stock, estimait déjà en août 2024 que plus de 15 milliards d’images avaient été créées via des interfaces de texte vers image, soit une moyenne de 34 millions par jour lorsqu’ils publient cet article29. Si ce phénomène continue sa progression de façon exponentielle il y a un risque réel d’effondrement systémique. Plus la part de contenu généré par IA augmente, plus les futurs modèles risquent d’être entraînés sur des données synthétiques plutôt que sur des textes ou images issus de l’humain. Cela crée une boucle rétroactive dans laquelle les modèles produisent du contenu qui alimente de nouveaux modèles, ce qui entraîne progressivement une perte de diversité, un appauvrissement de l’information et une déconnexion avec la réalité. Ce mécanisme, connu sous le nom de model collapse, pourrait se généraliser à l’ensemble du web, transformant les corpus numériques en un écosystème mort, où les faits et la connaissance se diluent dans un flux incessant de contenus générés par IA. Les archives du présent deviennent indistinctes, les informations se répètent et se déforment progressivement, et la mémoire collective se fragmente jusqu’à l’oubli. Le langage se délite, remplacé par des protocoles ésotériques et des représentations vectorielles que les machines elles-mêmes, dans leur course folle, ne parviennent plus à comprendre. La bibliothèque de silicium est condamnée à une croissance autophage infinie. nécrose expansive eutrophisation cr()issance aut°phage rétro~active ampli#fication entr*pique négat!ve mouv∞ment perpé†uel bootstrap ma‡ériel tum€ur autar¢ique hy₽ertrophie end°gène pr‿lifération métatatique ∩écrose sém∆ntique gl◊ssolalie v∃ctorielle ∀utogenèse exp∧nsive cr[]issance {}utophage rét®oactive ampl!#fic@tion 3ntr*pique n3g@tiv€ m0uv∞m3nt p3rpé†u3l b00tstr@p m@†éri3l 3x~nih!l0 †um€ur @u†@r¢iqu3 hy₽3r†r0phi3 3nd°gèn3 pr‿lif3r@†i0n mé†@ †@†iqu3 ∩écr0s3 sém∆n†iqu3 gl◊ss0l@li3 v∃c†0ri3ll3 ∀u†0g3nès3 3xp∧nsiv3 ¢r[]0iss@n¢3 {}u†0ph@g3 r醮0@¢†iv3 @mpl!#fi¢@†i0n 3n†r*piqu3 n3g@†iv€€ m00uv∞∞m3n†† p3rpé†u3lll b000†††s†r@@ppp m@@†éri3llll 3xx~~~nih!l000 †††um€€€ur @@u†@@r¢¢¢iqu33 hy₽₽3r†r00phi333 3n§d°g±èμn¶33† pr‡‿©lif®33™r€@£†¥i¢0ƒnn¤n ¦m鬆¨@¯@´$¸†¹@²@³†¼iqu½33¾3« ∩»∩‹∩›écr’0’0″s”33–3 — sé…m•∆·∆‰∆′n″†¡iqu¿33∀33∃3∅gl∈◊∉◊∋ss∏0∑0−l∕@∗@∙li√33∝3∞v∟∃∠∃∧c∨†∩0∪0∫ri∴3∼ll≃33≈33≠3≡∀≤∀≥u⊂†⊃0⊄0⊆g⊇3⊕nè⊗s⊥33⋅3◊3○xp●∧◘∧◙ns△iv▲33▼3► ¢◄¢☼r♀[][♂][]♠00♣iss♥@@♦n♪¢♫33☺3☻{✗{✚u✦†✧0★0☆ph⌂@@⌘g⌥33⏎3⎋ré⏏†⌫®®⇧®⌃0⇪@@⌤¢⌫†←iv→33↑3↓@@↔@@↕@⇐mp⇒l⇑!⇓##⇔fi∆¢

¢⊤@@⊥†⌀i⌃0⌄0⌅n⌆nn

n⍝3⍟nn⎕n⏏†␣††░†▒r▓█▀pi▄qu■33□3▪n▫33▬3g▭g▮ ▯€.

Digital Dark Age.


[] Il est tout de même important de préciser que, en plus de quelques institutions ayant tenté de faire subsister les supports en lecture directe, nous avons découvert nombre de témoignages disséminés sur toutes les surfaces habitées, non pas par un consortium organisé mais grâce à l’effort dindividus qui semblent avoir agi seuls ou en petits groupes autonomes pour lutter contre le voile de loubli quils voyaient sabattre sur eux et leur descendance.

Nous retrouvons par fragments nombre de textes et dimages éparpillés sur tous les espaces habités de cette étrange planète. Je vais tenter durant le reste de ma mission de collecter ces documents avec minutie car je suis persuadé quils renferment, une fois agrégés en un ensemble cohérent, lhistoire dautant dindividus ainsi que les secrets nous permettant de reconstituer cet âge inconnu et les causes qui menèrent cette espèce à la funeste fin qui fut la leur.

Fin du Journal de bord numéro […]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.


Cet article est une une version remaniée d’un texte paru sur le blog Medium de l’auteur sous le titre « Archéologues du Futur en Quête du Dark Age Digital ».

Image d’ouverture : Saint Jérôme écrivant, Caravage, vers 1605 – 1606, huile sur toile, 112×157 cm, Galerie Borghèse, Rome. Saint Jérôme traduit la Vulgate (première traduction latine officielle de la Bible) de l’hébreu et du grec ancien vers le latin vulgaire, entre 382 et 405 après J.-C.

SOUTENIR TERRESTRES

Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

Soutenez Terrestres pour :

  • assurer l’indépendance de la revue et de ses regards critiques
  • contribuer à la création et la diffusion d’articles de fond qui nourrissent les débats contemporains
  • permettre le financement des deux salaires qui co-animent la revue, aux côtés d’un collectif bénévole
  • pérenniser une jeune structure qui rencontre chaque mois un public grandissant

Des dizaines de milliers de personnes lisent chaque mois notre revue singulière et indépendante. Nous nous en réjouissons, mais nous avons besoin de votre soutien pour durer et amplifier notre travail éditorial. Même pour 2 €, vous pouvez soutenir Terrestres — et cela ne prend qu’une minute..

Terrestres est une association reconnue organisme d’intérêt général : les dons que nous recevons ouvrent le droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant. Autrement dit, pour un don de 10€, il ne vous en coûtera que 3,40€.

Merci pour votre soutien !

Notes

  1. Terry Kuny, « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information », 1997.
  2. Le codex est un manuscrit consistant en un assemblage de feuilles de parchemin, de forme semblable à nos livres actuels, par opposition au rouleau de papyrus (volumen).
  3. Volumen, ensemble de feuilles manuscrites collées côte à côte et enroulées autour d’un bâtonnet.
  4. Voir l’article « La NASA a détruit des centaines de bandes magnétiques trouvées dans la cave d’un homme mort », Sarah Emerson, 2017.
  5. Voir le rapport du groupe PSN (pérennité des supports numériques) intitulé « Longévité de l’information numérique. Les données que nous voulons garder vont-elles s’effacer? » coordonné par Erich Spitz, Jean-Charles Hourcade et Franck Laloë.
  6. Voir « Geocities Archive and the death of digital », 2019, Geocities Archive – Medium.
  7. Cameron’s World est une œuvre du designer berlinois Cameron Askin qu’il décrit lui-même comme « une lettre d’amour à l’internet d’avant ». La page web est constituée d’un ensemble de collages de textes et d’images issus des pages de Geocities (1994-2009).
  8. Au cœur des ruines numériques, un documentaire d’Alt236 qui retrouve grâce au logiciel libre et gratuit Flash Infinity « tout ce qui s’efface avec le temps, tout ce qui est silencieusement poussé vers la sortie » du monde d’Internet.
  9. Katie Notopoulos, « Photobucket just killed a chunk of Internet history », Buzzfeed, 2017.
  10. Jacqueline Dooley, « Photobucket Held My Memories Hostage Seven years later, I set them free », Grief Book Club – Medium, 2024.
  11. AXEL, « How Photobucket Broke The Internet (And Why You Should Care) », AxelUnlimited – Medium, 2017.
  12. « La désinformation est-elle devenue une stratégie de communication comme une autre ? », Le blog du communiquant, 2024.
  13. Daniel Dale, « Fact check: Trump makes false claims about crime, January 6 and the economy in GOP speech », CNN Politics, 2026.
  14. Steven Cohen, « The Impact of the Trump Administration’s Destruction of Earth Observation Science », Columbia Univ News, 2025.
  15. https://www.weather.gov/
  16. La plainte peut être lue dans son intégralité ici.
  17. The Rosetta Project, A long now foundation Library of human languages.
  18. « Help us to preserve the 1000 most important books of humanity in the MOM Archive » est-il écrit sur leur site internet.
  19. « Operation to rescue the Armenian manuscripts during the Genocide », Art-A-Tsolum, 2022.
  20. Pour plus de détails, lire ici.
  21. András Riedlmayer, « Erasing the Past: The Destruction of Libraries and Archives in Bosnia-Herzegovina », Review of Middle East Studies, 2016.
  22. Lire à ce propos « The Brave Sage of Timbuktu: Abdel Kader Haidara », Joshua Hammer, 21 avril 2014.
  23. « Trauma intergénérationnel : quand un trauma passe d’un parent à un enfant », psychologues.net, 2017.
  24. https://www.gutenberg.org/
  25. https://archive.org/
  26. CORE, « The world’s largest collection of open access research papers ».
  27. « arXiv is a free distribution service and an open-access archive ».
  28. « Delving into: the quantification of Ai-generated content on the internet (synthetic data) », Dirk HR Spennemann, 29 mars 2025.
  29. « People Are Creating an Average of 34 Million Images Per Day. Statistics for 2024 », Everypixel Journal, 2023.

L’article Sauver nos mémoires de l’obscolescence numérique est apparu en premier sur Terrestres.

PDF

16.06.2026 à 23:24

Aux origines antidémocratiques du néolibéralisme

Quinn Slobodian

Depuis quarante ans, les néolibéraux expliquent qu'ils agissent au nom de la science en imposant l'économie comme un domaine intouchable régi par des lois présentées comme naturelles. Dans cette préface américaine au livre “Le choix de la guerre civile”, l'historien Quinn Slobodian revient sur ce coup de force.

L’article Aux origines antidémocratiques du néolibéralisme est apparu en premier sur Terrestres.

Texte intégral (4119 mots)
Temps de lecture : 9 minutes

Avant-propos au livre de Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre, The Choice of Civil War, Neoliberal Strategy and the Politics of the Enemy, Verso, 2026.

La traduction a été réalisée par Evelyne Méziani-Laval.

À la fin du Choix de la guerre civile Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre mentionnent une rencontre entre Napoléon et Goethe en 1808. Napoléon aurait dit : « Pourquoi est-ce qu’ils parlent toujours de destin ? Le destin, c’est la politique ». Cette formulation marqua les esprits et l’industriel allemand Walter Rathenau la reprit dans les années 1920 en la transformant : « L’économie, c’est le destin ». Après la Seconde Guerre mondiale, Ludwig Erhard, Ministre de l’économie de l’Allemagne de l’Ouest et figure centrale dans la mise en œuvre d’une première version allemande du néolibéralisme d’après-guerre, utilisa cette même formule : « L’économie, c’est le destin ».

Cette reformulation traduit bien l’opposition courante entre le néolibéralisme et ses adversaires. Certains soutiennent qu’il y a « la loi de l’économie » au nom de laquelle des bureaucrates irresponsables et des institutions financières dirigées par des algorithmes déterminent notre sort selon des principes abstraits tirés des sciences sociales ; quand d’autres refusent d’être liés aux forces du marché, et surinvestissent l’État, la souveraineté et le pouvoir d’un leader charismatique, autant dire : le retour de l’inattendu. Cette alternative nous renvoie aux idées qui circulent depuis une décennie. On entend parler du retour des hommes forts, comme autant de mini-Napoléons qui brandissent l’étendard de « la politique du destin », autrement appelée par Timothy Snyder « la politique de l’éternité », contre la logique distributive impitoyable du marché.

On entend parler du retour des hommes forts, comme autant de mini-Napoléons qui brandissent l’étendard de « la politique du destin » , autrement appelée par Timothy Snyder « la politique de l’éternité », contre la logique distributive impitoyable du marché.

C’est exactement le cadre interprétatif que ce livre cherche à contester. Premièrement parce qu’aucune de ces deux options n’offre une véritable solution, deuxièmement parce que la proposition est empiriquement fausse. Le néolibéralisme ne se rallie pas, en réalité, à l’idée que l’économie, c’est le « destin ». Le néolibéralisme, lui aussi est napoléonien, soutiennent les auteurs. L’univers conceptuel dans lequel Ehrard évoluait dans les années 1960 était façonné par une doctrine influencée par Carl Schmitt, le juriste nazi. D’une manière aussi étroite que possible, les premiers néolibéraux partageaient avec Schmitt la croyance dans la nécessité d’une concentration du pouvoir de l’État se tenant au-dessus des intérêts conflictuels du peuple. Pour eux la décision politique devait se prendre en fonction de fins différentes. Schmitt et Friedrich Hayek croyaient qu’il y avait une différence fondamentale entre le Droit (Recht), qui se situait au-dessus du gouvernement démocratique et la législation (Gesetz) des corps élus, qui devait être toujours circonscrite dans des limites strictes. Ils partageaient ce que les auteurs appellent une « démophobie ».

À ne pas rater !

L'infolettre des Terrestres

Toutes les deux semaines, dans votre boîte mail : un éditorial de la rédaction, le résumé de nos dernières publications, un conseil de lecture des Terrestres et des articles tirés de nos archives, en écho à l'actualité.

Adresse e-mail non valide
En validant ce formulaire, j'accepte de recevoir des informations sur la revue Terrestres sous la forme d'une infolettre éditoriale bimensuelle et de quelques messages par an sur l'actualité de la revue.J'ai bien compris que je pourrai me désinscrire facilement et à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent en bas de chaque email reçu, conformément à la RGPD.
Merci de votre abonnement !

Quand Margaret Thatcher, pendant la grève des mineurs au milieu des années 1980, disait que les mineurs ne connaissaient pas la loi du pays et donc la loi de l’économie, elle s’arrogeait ainsi le droit d’interpréter ce que signifiait « l’économie », comme Napoléon l’avait fait devant Goethe à propos de la politique. Les exigences économiques étaient subordonnées à une lutte politique plus globale contre le socialisme et l’organisation des travailleurs. Un leitmotiv récurrent du néolibéralisme, nous disent les auteurs, « c’est de recoder cette lutte des classes en guerre civile pour mieux poser l’État néolibéral au-dessus des intérêts particuliers ».

Affrontements entre policiers et mineurs à la mine de Nantgarw Colliery, pays de Galles. Source: National Museum Wales. License CC BY-NC 2.0

Loin d’être un acte apolitique, le projet visant à faire de l’économie un destin est bien l’expression la plus aboutie de la politique de la fin du 20ème et du début du 21ème siècle. C’est une politique, d’après les auteurs, qui présente « ses propres choix comme des non-choix et interdit ainsi toute alternative en matière de politique économique ». Nous n’assistons pas à un mouvement de balancier allant de l’économie vers la politique mais à une modulation dans le type de politique menée. Ce livre nous montre ce qui arrive quand on adopte une forme de politique qui se refuse à reconnaître son propre statut politique. Ce qui arrive, c’est la logique de la guerre civile, car selon les auteurs, si l’on nie l’existence de la politique en tant que telle, alors ce qui arrive dans ce vide ainsi créé devient déterminant.

Loin d’être un acte apolitique, le projet visant à faire de l’économie un destin est bien l’expression la plus aboutie de la politique de la fin du 20ème et du début du 21ème siècle.

Les auteurs font apparaître une similitude fondamentale entre la décision du Président français Emmanuel Macron de réprimer le soulèvement des Gilets jaunes et aux États-Unis, la qualification de la contestation antiraciste et internationaliste comme terroriste. Dans les deux cas, les dirigeants politiques sont dans une impasse : ils continuent de défendre un ordre économique qui sape les conditions de reproduction de la société et génère des symptômes de colère et de frustration en série. À mesure que le processus s’aggrave, les symptômes, d’abord interprétés comme des signes d’alerte témoignant d’une situation qui n’a pas été prise en charge, finissent par être considérés comme la preuve de l’existence d’un corps étranger au sein de la nation qu’il faut contrôler et expulser. Un climat de « suspicion généralisée » rend illégitime par avance tout acte de mécontentement.

Un camion actionne son canon à eau lors d’une manifestation de Gilets Jaunes, 9 février 2019. Patrice Calatayu. Wikimedia.

Il y eut un moment révélateur en toute fin de la campagne présidentielle américaine de 2024. Alors que les Démocrates essayaient de focaliser la campagne sur « la défense de la démocratie », ils découvrirent que de nombreux électeurs partageaient leur point de vue mais allaient malgré tout voter contre eux. Certes, cela a pu déconcerter les spécialistes en stratégie et en conseil, mais l’histoire telle qu’elle est présentée dans ce livre permet de l’expliquer. D’après Nancy Fraser, à partir des années 1980, le néolibéralisme fit des émules de part et d’autre du spectre politique. Le parti démocrate donna la priorité à des critères d’efficacité et de croissance plutôt qu’à des principes tels que la défense de la classe ouvrière et la réduction des inégalités.

Lire aussi | Quand le néolibéralisme enfante le néofascisme : aux sources d’une révolution idéologique・Haud Guéguen (2025)

Le néolibéralisme progressiste a offert en guise de compensation, à tous ceux qui y ont perdu, un discours sur la méritocratie, un accès facile au crédit et la promesse d’une mobilité ascendante intergénérationnelle. Cela dit, les auteurs corrigent Fraser en notant que la coupure du centre-gauche d’avec sa base ouvrière a toujours été accompagnée par des tendances plus extrêmes de néolibéralisme autoritaire. On aurait pu considérer que la discrimination positive, la remise en question des récits historiques dominants et les nouvelles règles contre le harcèlement et la discrimination au travail étaient des concessions à la marge, typiques d’une gauche soucieuse de son style de vie individuel épargnant les structures économiques dans leur ensemble. Elles furent plutôt considérées comme de nouvelles avancées dans une guerre contre la civilisation elle-même.

Il y eut un changement de tactique à droite, ce que les auteurs appellent un passage de « la peur paranoïaque des masses à la séduction la plus cynique des masses ». En 1992, l’anarcho-capitaliste Murray Rothbard l’interpréta comme un éloignement du modèle de Hayek lequel consistait à « convertir à la liberté les élites intellectuelles, à commencer par les plus éminents philosophes, puis par un lent ruissellement en plusieurs décennies à convertir les journalistes et les autres faiseurs d’opinions dans les média ». L’alternative, c’était la « mobilisation des Rednecks »1. Cela fonctionnerait de bas en haut. Il écrit : « cette stratégie à double volet permet, d’une part de constituer un groupe fondé sur des idées justes avec nos amis libertariens, c’est-à-dire des influenceurs d’opinions pro-gouvernement minimal, et d’autre part, d’inciter les masses à court-circuiter les médias dominants et les élites intellectuelles, d’exciter les masses populaires contre les élites qui les pillent, les trompent et les oppriment à la fois socialement et économiquement ».

Avec le Brésil de Bolsonaro et l’Amérique de Trump, on a vu depuis une décennie se développer cette stratégie. Les questions de guerre culturelle ont servi de chiffon rouge pour les électeurs en colère, pendant que les think tanks rédigeaient les plans d’action politique. Les auteurs observent que : « le néolibéralisme produit à la fois son poison (la désaffiliation, les inégalités sociales, l’insécurité économique) et, dans sa version de droite, son antidote imaginaire sous la forme du réenchantement d’un « nous » composé de gens simples et ordinaires, de semblables silencieux et travailleurs, de bons citoyens obéissant aux normes et respectueux de l’autorité de l’État ».

Le néolibéralisme produit à la fois son poison (la désaffiliation, les inégalités sociales, l’insécurité économique) et son antidote imaginaire sous la forme du réenchantement d’un « nous » composé de gens simples et ordinaires, obéissant aux normes et respectueux de l’autorité de l’État.

En regardant un documentaire récent sur les manifestations de 1999 contre l’OMC à Seattle (WTO/99 réalisé par Ian Bell), j’ai été frappé de voir combien les choses avaient changé en un quart de siècle. Les heurts avec la police à l’époque avaient produit un effet de choc et constituaient même une rupture dans la confiance du public envers les institutions libérales. Rétrospectivement, j’y vois d’autres différences marquantes, d’abord le fait que les manifestations étaient autorisées à proximité des lieux concernés, et qu’on n’utilisait pas de techniques devenues désormais courantes comme le nassage.

Novembre 1999, affrontements lors des manifestations contre l’OMC à Seattle. J. Narrin. Wikimedia.

Les auteurs notent que l’escalade dans la violence de la répression contre les manifestants au sommet du G8 à Gênes, juste deux ans après Seattle, ouvre la voie à ce qui deviendra une tendance dans la criminalisation de la contestation. Les auteurs affirment que « la guerre n’est pas uniquement ni forcément militaire ; elle traverse tous les champs, toutes les institutions, tous les discours ». Le second point qui a attiré mon attention se trouve dans un extrait de journal télévisé cité dans le documentaire où l’on disait que le nouvel accord de l’OMC concernait plus de 90 % du commerce mondial, parce que la Chine n’avait rejoint l’organisation que deux années plus tard, donc on pouvait parler de 90 % du commerce mondial sans compter la Chine. À l’époque, la part de la Chine dans le commerce mondial avoisinait les 3 %, de nos jours, c’est à peu près cinq fois plus. Sa part dans la production de produits manufacturés dans le monde a aussi été multipliée par cinq, soit environ 30 % de cet ensemble, c’est-à-dire presque deux fois plus que celle des États-Unis. Les ouvriers et les ouvrières à Seattle craignaient de perdre leurs emplois à cause de la mondialisation et ils avaient raison. Il y a bien eu une alliance entre les syndicats et les jeunes activistes radicaux, mais ce moment est révolu. Leur convergence paraît maintenant si improbable que c’est un vrai crève-cœur de penser que cela ait pu exister il y a encore si peu de temps.

Les ouvriers et les ouvrières à Seattle craignaient de perdre leurs emplois à cause de la mondialisation et ils avaient raison. La convergence entre syndicats et jeunes activistes radicaux paraît maintenant si improbable que c’est un vrai crève-cœur de penser que cela ait pu exister il y a encore si peu de temps.

Il n’est pas question de la Chine dans ce livre. On pourrait considérer que la Chine est un élément perturbateur dans le schéma englobant des deux faces du néolibéralisme progressiste/conservateur établi par les auteurs. Des chercheurs comme Isabella Weber ont fait remarquer que la question de savoir si la Chine est ou n’est pas néolibérale ne mène nulle part. La doctrine économique du pays s’est construite sous l’influence de facteurs internes et externes qui font que les catégories rebattues de société civile et d’État (sans parler des anciennes catégories d’imperium et de dominium) s’appliquent de façon limitée. L’espoir qu’on peut entretenir en terminant ce livre, c’est de parvenir enfin à se libérer du carcan d’un néolibéralisme verrouillé dans le droit, ainsi que de nos propres cadres d’analyse.

D’après les auteurs, le slogan opposant les 99 % aux 1 %, aussi fameux soit-il, ne résume pas un monde où il y a : « des oligarchies coalisées, qui défendent l’ordre néolibéral par tous les moyens de l’État (militaires, politiques, symboliques) ; des classes moyennes acquises au néolibéralisme « progressiste » et à son discours sur les vertus de la « modernisation » ; une partie des classes populaires et moyennes, dont le ressentiment est capté par le nationalisme autoritaire ; enfin un dernier type de groupement qui se constitue en grande partie dans les mobilisations sociales contre l’offensive oligarchique et qui reste attaché à une conception égalitaire et démocratique de la société ».

L’impression de complexité peut aussi masquer une connexion sous-jacente, observent les auteurs. Un archipel est constitué d’îles reliées entre elles par un socle volcanique sous-marin. Il est possible que, contre toute attente, le passage de la démophobie à une démophilie biaisée et perverse laisse le champ libre à une nouvelle sorte de politique comme destin. Une chose est claire : pas de retour possible en arrière.


Image principale : manifestation contre l’OMC à Seattle en 1999. Wikimedia.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤ !

Notes

  1. Terme péjoratif pour désigner les classes populaires aux États-Unis (NDT).

L’article Aux origines antidémocratiques du néolibéralisme est apparu en premier sur Terrestres.

PDF
3 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓