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23.04.2026 à 17:50

L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide

Kate Brown

C’est l’histoire d’une utopie nucléaire sur fond de haine réciproque entre les deux puissances ennemies de la guerre froide. Dans “Plutopia”, l’historienne Kate Brown retrace l’histoire de deux cités – l’une soviétique, l’autre américaine – dévolues à la production de plutonium. Et décrit la vie dans ces villes-usines aussi cruciales que secrètes. Extrait.

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Texte intégral (7790 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Extrait de l’introduction du livre de Kate Brown, Plutopia – Une histoire vraie des premières villes atomiques, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cédric Weis et paru aux éditions Actes Sud dans la collection « Questions de société » en 2024.


C’est l’histoire d’une utopie, à deux extrémités du monde. L’histoire d’un rêve tragique, au cœur de la guerre froide. L’histoire de deux ennemis, hantés par la Bombe. L’histoire de deux villes fermées, reflets l’une de l’autre, unies par la peur de l’apocalypse, par leur haine réciproque et par une même obsession, la production effrénée de plutonium : Richland, aux États-Unis, dans le Sud-Est de l’État de Washington ; Ozersk (littéralement, la « vallée des lacs »), en URSS, dans le Sud de l’Oural.

Ces deux villes-usines, centres névralgiques des arsenaux nucléaires des deux blocs, n’ont pas seulement produit des ogives et des missiles, elles ont aussi créé d’heureux souvenirs d’enfance, des logements abordables et d’excellentes écoles au sein de communautés modèles, devenues des havres de paix pour les familles qui y ont vécu. Leurs habitants, pionniers du plutonium, se remémorent qu’ils ne verrouillaient jamais leur porte, que leurs enfants traînaient sans danger dans les rues, que les relations de voisinage étaient bonnes, et qu’il n’y avait ni chômage, ni indigence, ni criminalité.

Le souvenir de ce sentiment de sûreté et de sécurité dans des lieux situés à l’épicentre de la course aux armes nucléaires m’a beaucoup intriguée. Dans ces mêmes villes, des agents de la sûreté et des médecins surveillaient et auscultaient fébrilement les habitants par le biais de réseaux d’informateurs, d’écoutes téléphoniques et d’examens médicaux obligatoires. Quant aux ingénieurs des usines d’armement, invités à produire un maximum de plutonium en un temps record, ils polluaient dramatiquement et en toute impunité l’environnement.

Des différentes étapes de la chaîne de fabrication des armes nucléaires, la production de plutonium est la plus sale. Chaque kilogramme de produit fini génère des milliers de mètres cubes de déchets radioactifs. En quatre décennies de fonctionnement, l’usine de plutonium de Hanford, près de Richland, et celle de Mayak, près d’Ozersk, ont chacune émis au moins 200 millions de curies de radioactivité dans leur environnement immédiat – l’équivalent, au total, de deux catastrophes de Tchernobyl1. Ces usines ont rendu inhabitables des dizaines de milliers d’hectares, contaminé des rivières, des champs et des forêts, et des milliers de personnes leur ont attribué leurs maladies.

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Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ? Comment se fait-il que les habitants de ces sites – berceaux d’un long et lent désastre – en aient gardé un souvenir si radieux ? Les gouvernants de Richland et d’Ozersk avaient l’habitude de mentionner fièrement le nombre de doctorants que comptait leur cité. Pourquoi des personnes aussi promptes à vanter leurs compétences ont-elles accepté d’ignorer durant des décennies l’énorme pollution environnementale qui sévissait autour d’elles ?

Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ?

En me documentant, j’ai été surprise de constater l’attention que les hommes de pouvoir chargés de fabriquer les premières réserves de plutonium au monde avaient accordée à l’habitat, aux magasins, aux écoles et aux programmes de loisirs – en plus de celle qui a été réservée aux réacteurs à graphite et aux usines de traitement chimique. Non loin des réacteurs, de véritables villes, dévolues à la famille et à la consommation, avaient été construites pour accueillir une classe ouvrière dont le niveau de vie atteignait celui de la classe moyenne. Là encore, personne n’y voyait d’anomalie. Au cours des décennies suivantes, ces projets de prospérité de classe sociale unique ont inspiré certains programmes nucléaires civils. La ville ukrainienne de Pripiat, située non loin des réacteurs de l’usine de Tchernobyl, en a été l’illustration : en dépit de la pauvreté rurale qui l’entourait, elle bénéficiait de toutes les commodités de la ville moderne. Après la catastrophe de Fukushima de 2011, la presse a révélé que les compagnies d’énergie japonaises – bien qu’elles aient rogné sur la sécurité de leurs usines – avaient amplement contribué au financement de la construction de « villages atomiques » d’inspiration américaine et vendu l’énergie nucléaire comme une occasion d’accéder à la classe moyenne2. D’où vient qu’avec l’énergie nucléaire l’accès à la propriété se soit ainsi accommodé de tous les dangers ?

Les réacteurs D et DR à Hanford. Atomic Energy Commission/United States Department of Energy, Wikimedia.

Ozersk et Richland appartenaient à l’État, mais étaient gérés par des chefs d’entreprise. Richland constituait un cas à part sur le sol américain, car c’était une ville dénuée de propriété privée, d’économie de marché et de gouvernement local. Ozersk, quant à elle, était l’une des dix villes atomiques de l’Union soviétique. Tenues secrètes, absentes des cartes, elles étaient ceinturées de clôtures et personne n’y séjournait sans sauf-conduit. Étrangement, ceux qui y vivaient semblaient apprécier ce type d’organisation. À Richland, dans les années 1950, les citoyens électeurs ont voté à deux reprises contre la municipalisation, l’autonomie gouvernementale et la libre entreprise. À Ozersk, à la fin des années 1990, 95 % des électeurs interrogés se sont prononcés en faveur du maintien des barrières, des gardes et du système des sauf-conduits de leur ville. À l’heure où j’écris ces lignes, Ozersk est toujours clôturée et surveillée comme une prison. Ces choix de vie m’ont intriguée. Pourquoi les habitants de ces villes du plutonium ont-ils choisi de renoncer à leurs droits civiques et politiques ? Les Soviétiques n’avaient ni vie électorale ni médias indépendants, mais les habitants de Richland vivaient dans un pays démocratique particulièrement prospère. Pourquoi les fameux « freins et contrepoids » du système politique américain – ces mécanismes visant à garantir la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire – ont-ils échoué à protéger les États-Unis d’une contamination radioactive plus importante encore, quoique tenue secrète, que celle de Tchernobyl ?

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2022)

En cherchant les réponses à ces questions, j’ai découvert que pour inciter les travailleurs à accepter les sacrifices et les risques inhérents à la production de plutonium, les autorités nucléaires des deux pays ont inventé un concept : la plutopie. Les villes atomiques – sans équivalent, d’accès limité et pleines de promesses – satisfaisaient la plupart des aspirations des sociétés américaine et soviétique d’après-guerre. La prospérité méthodique qui accompagnait cette plutopie a conduit la plupart des témoins directs à fermer les yeux sur les déchets radioactifs qui s’accumulaient autour d’eux.

Ce livre relate l’histoire méconnue de deux catastrophes nucléaires survenues parallèlement aux États-Unis et en Union soviétique. J’espère qu’après lui il ne nous viendra plus à l’idée d’en séparer les récits. Les habitants d’Ozersk avaient coutume de dire que s’ils foraient la terre sans s’arrêter, ils finiraient par arriver à Richland. C’est ainsi que j’imagine ces deux villes : deux planètes tournant l’une autour de l’autre, sur un même axe. Ozersk a été créée à l’image de Richland et vice versa – délibérément, comme je vais le montrer, et au gré des prudentes manœuvres auxquelles se livraient les agents de renseignements et les promoteurs des deux villes, lesquels redoutaient à peu près autant la fin de la production de plutonium que la menace du rival nucléaire.

Quatre temps rythment ce récit. Dans les deux premières parties, nous nous intéresserons à l’histoire des travailleurs itinérants, des prisonniers et des soldats qui ont œuvré à la construction des deux immenses usines de plutonium : l’une, en 1943, dans l’Est de l’État de Washington ; l’autre, en 1946, dans le Sud de l’Oural. Au départ, les dirigeants américains et soviétiques avaient prévu de faire produire leur plutonium par une main-d’œuvre militarisée à l’abri de camps militaires. Mais les directeurs d’usine des deux blocs ont vite changé d’avis lorsqu’ils ont constaté avec effroi les beuveries et les bagarres auxquelles les ouvriers du bâtiment se livraient. Ils ont compris que les opérateurs des premières usines de plutonium au monde ne devaient pas être aussi incontrôlables que le produit qu’ils fabriquaient.

Il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle.

Pour remédier à la violence et à l’indiscipline des travailleurs itinérants, déconnectés de leur famille et de leur communauté, il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle. Les Américains parlaient de « village » pour désigner Richland, en hommage au mythe pastoral des origines de la démocratie américaine. De leur côté, les Soviétiques utilisaient le terme « ville socialiste » pour désigner Ozersk, eu égard au mythe communiste d’un avenir préservé de toute pauvreté rurale. Les responsables gouvernementaux ont dépensé sans compter pour promouvoir et développer la plutopie, investissant davantage dans les écoles des deux communautés que dans le stockage des déchets radioactifs, et beaucoup plus encore dans le bien-être de leurs résidents que dans celui des populations qui vivaient à l’extérieur des clôtures. La plutopie commençant à incarner les promesses de richesse, d’ascension sociale et de liberté de consommation portées par la guerre froide, les premiers résidents, anxieux, ont fini par accorder leur confiance à leurs dirigeants et par croire à la sécurité des usines et à la légitimité de la cause nationale. Et plus le projet avançait, plus les résidents ont accepté de troquer leurs droits civiques et biologiques contre des droits de consommateurs.

Image satellite du site nucléaire de Mayak, dans la région d’Ozersk. Wikimedia.

D’un point de vue démographique, les villes du plutonium étaient habitées par des membres de la classe ouvrière, mais, en raison de leur prospérité, on les considérait alors – et l’histoire en a conservé l’image – comme des enclaves de la classe moyenne. Aux États-Unis, de même qu’en Union soviétique, ce sont les membres de la classe moyenne qui – en s’appropriant les classes ouvrières, en parlant en leur nom et en les fondant dans une société « sans classe3 » – ont forgé et façonné les mémoires nationales. Les classes sociales étant amenées à disparaître, les ouvriers d’usine des deux pays ont appris à s’identifier à leurs supérieurs hiérarchiques et aux scientifiques de la classe moyenne, qui leur affirmaient que leurs lieux de travail et de résidence étaient sans danger.

La plutopie ne pouvait pas exister toute seule. Les historiens américains Bruce Hevly et John Findlay décrivent comment l’usine de plutonium de Hanford a donné naissance à un ensemble de « bases arrière », de camps et de garnisons temporaires pour les travailleurs les moins qualifiés4. J’ai trouvé le même type d’assemblage dans le Sud de l’Oural, où l’enclave prospère était entourée de camps de travail et de garnisons. En marge de ces villes « plutopiques », les dirigeants américains et soviétiques ont fondé des communautés de soldats, de prisonniers, de minorités, de fermiers et de travailleurs itinérants qui n’étaient pas qualifiés pour vivre en plutopie, parmi les « élus ». Quel intérêt y avait-il à séparer les gens en communautés distinctes ? Pourquoi le choix ne s’est-il pas porté sur le modèle des grandes villes industrielles, avec les quartiers huppés en amont des cours d’eau et à l’abri du rejet des usines, et les zones ouvrières en aval, sous le vent de la pollution ? Les réponses à ces questions d’histoire urbaine sont à trouver dans l’histoire des sciences, de la médecine et de la santé publique, mais aussi dans l’histoire du renseignement et de la sûreté nucléaire. Elles montrent de façon édifiante quelles conséquences la division de ces territoires en zones de discrimination (par classe et par race) a eues, non seulement sur le niveau de richesse des populations, mais aussi sur leur santé.

À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Évidemment, le plutonium et ses dérivés radioactifs n’avaient cure des frontières à l’intérieur desquelles les gens étaient confinés. Ce sera l’objet d’une troisième partie. À l’abri d’un double mur d’enceinte de barbelés, les opérateurs de ces usines ont produit des tonnes de plutonium. L’hermétisme sécuritaire des usines et la ségrégation territoriale en zones nucléaire et non nucléaire ont créé ce que j’appelle une « zone d’immunité », dans laquelle les directeurs d’usine se sentaient libres de dépasser les budgets, de détourner des fonds, de dissimuler les accidents et, surtout, de polluer l’environnement. En Oural, les ingénieurs soviétiques ont suivi l’exemple des Américains pour assurer l’évacuation rapide et à moindre coût de leurs déchets : tout allait sous terre et dans les rivières alentour ; quant aux gaz radioactifs, ils étaient expulsés vers le ciel. D’année en année, les exploitants des centrales ont dû faire face à de nombreux accidents ; certains ont été majeurs, comme l’explosion de 1957 sur le site de retraitement de combustibles nucléaires de Mayak, non loin d’Ozersk, mais la plupart des déversements étaient habituels et intentionnels. À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Panneau à l’entrée du site de Hanford. Wikimedia.

Après quelques années de recherche, les scientifiques de l’Est de l’État de Washington et du Sud de l’Oural ont fini par comprendre les dangers des produits de fission qu’ils fabriquaient. Ils ont découvert que les isotopes radioactifs envahissaient la chaîne alimentaire, pénétraient dans les végétaux, dans le corps et les organes des animaux et des humains, et y endommageaient les cellules. Les premiers dirigeants des usines de Richland et d’Ozersk redoutaient les « épidémies », c’est-à-dire l’incidence notable de maladies organiques au sein des populations exposées. Pourtant, au fil des années, aucune pathologie caractérisée n’a émergé chez les travailleurs du nucléaire et dans le voisinage de leurs usines. Ce n’était pas vraiment une surprise. Les scientifiques avaient pu observer, en menant des expériences sur des animaux de laboratoire, que les différents isotopes radioactifs agissaient diversement sur les organismes, qui eux-mêmes réagissaient sans uniformité à la contamination radioactive5. Les scientifiques savaient également qu’il fallait beaucoup de temps pour qu’un organisme exposé à de faibles doses d’irradiation montre des signes de maladie et périsse. Comptant sur ces périodes de latence pour laisser le temps à la science de résoudre le problème des fuites et de la dissémination des isotopes radioactifs, les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

Lire aussi | Nucléaire : une fausse solution pour le climat ?・Frédéric Durand (2022)

Face à une catastrophe environnementale émergente et invisible, la division du territoire en zones plutopiques et en bases arrière s’est avérée commode. Les habitants de l’espace protégé – jeunes, riches, employés à plein temps et suivis médicalement – donnaient l’image d’une population statistiquement en bonne santé. Parallèlement, les travailleurs itinérants, les prisonniers et les soldats qui effectuaient des travaux de construction sur des sols contaminés, décontaminaient les lieux de fuites radioactives et réparaient les bâtiments d’usine mis à mal par les accidents, ne bénéficiaient d’aucune surveillance médicale. Ouvriers temporaires, ils passaient d’un travail à l’autre en emportant avec eux les isotopes radioactifs qu’ils avaient ingérés et, par conséquent, tous les problèmes de santé ultérieurs susceptibles de laisser une trace épidémiologique.

Les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

À proximité des usines de plutonium vivaient également des populations agricoles et indigènes, dont les moyens de subsistance ne provenaient pas uniquement – contrairement à ceux des habitants de plutopie – de lointains marchés de consommation, mais très largement de leurs terres qui, sous le vent de la pollution radioactive et en aval des cours d’eau contaminés, étaient progressivement envahies de « points chauds ». En outre, les usines de plutonium ont été à l’origine d’un développement régional qui attirait toujours plus de monde dans la zone tampon, et les nouveaux venus, dangereusement exposés, n’étaient guère surveillés médicalement. En d’autres termes, le risque était calibré à l’aune des richesses des différentes classes sociales, dont les implantations correspondaient peu ou prou aux zones « primaires » et « secondaires » des cartes du risque nucléaire.

Dans une quatrième partie, nous partirons à la rencontre de ceux qui ont découvert qu’ils vivaient dans une zone radioactive. En 1986, après que la catastrophe de Tchernobyl eut révélé au monde le niveau de sûreté des centrales, les populations voisines en aval des cours d’eau et sous le vent des retombées radioactives ont commencé à attribuer aux usines de plutonium l’incidence des maladies chroniques et les taux élevés de malformations congénitales, d’infertilité et de cancers relevés dans leur communauté. Cependant, leur point de vue n’a pas été facile à faire valoir, tant le voile qui recouvrait la connaissance de l’empreinte écologique et sanitaire des usines nucléaires était opaque. Des décennies durant, des experts armés d’un savoir classé « secret-défense » ont parlé doctement de la sûreté des centrales et des doses de radioactivité admissibles pour la santé humaine, tout en rejetant les préoccupations des profanes. Après 1986, les agriculteurs locaux, les journalistes et les militants environnementaux ont exigé des rapports d’accidents et des études sur l’environnement et la santé, insistant pour connaître les risques auxquels l’État et les entreprises les avaient exposés.

Le réacteur N du site de Hanford, situé le long du fleuve Columbia. United States Department of Energy, Wikimedia.

C’était là un étonnant mouvement qui émergeait, au sein duquel les activistes américains et soviétiques – longtemps occupés à défendre les droits civils, politiques et de la consommation – en appelaient désormais à des droits biologiques6. Ils s’insurgeaient contre les industriels qui avaient privatisé les profits astronomiques de la production d’armement nucléaire tout en laissant à la société le soin de gérer les risques sanitaires et environnementaux. Les activistes se sont armés de l’expertise scientifique de leurs rivaux et de leurs propres études sanitaires menées dans les villages. Ce faisant, ils ont inventé une nouvelle forme d’engagement civique, que d’autres groupes ont adoptée en Ukraine et qu’on retrouverait des années plus tard au Japon.

S’il existe déjà des ouvrages d’histoire transnationale de la course aux armes nucléaires et d’histoire nationale et régionale des programmes atomiques ou des centrales, ce livre, lui, leur associe l’histoire des hommes et des femmes qui les ont créées et fabriquées, et l’histoire de leur lieu de vie7. Notre regard descendra des hauteurs vertigineuses des satellites espions jusqu’à hauteur d’homme, dans les rues de ces villes hantées par le spectre de l’anéantissement nucléaire. Il cherchera à comprendre ce que l’ère atomique a signifié pour ces forçats du nucléaire militaire et pour les populations rurales alentour qui ont vu les produits de fission peu à peu envahir leur environnement.

J’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières.

Pendant la guerre froide, les propagandistes et les experts ont souvent mis les États-Unis et l’Union soviétique en balance afin d’exonérer l’un ou l’autre camp d’une faute ou d’un acte d’injustice. Pour ma part, j’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières. Les toutes premières villes du plutonium avaient des caractéristiques communes qui, transcendant l’idéologie politique et la culture nationale, relevaient de la sûreté nucléaire, du renseignement nucléaire et des risques radioactifs. La principale différence entre les plutopies américaine et russe était d’ordre économique. Cela s’est révélé particulièrement déterminant en matière de santé. Les habitants de Richland et de ses environs vivaient dans un pays beaucoup plus riche ; par conséquent, les sacrifices auxquels ils consentaient pour la sûreté nucléaire – quoi qu’importants – n’étaient pas aussi étendus que ceux qui étaient imposés aux habitants d’Ozersk et de sa région.

Installation nucléaire abandonnée à Hanford, Wikimedia.

Pour écrire cet ouvrage, je me suis essentiellement appuyée sur des documents d’archives exhumés dans plus d’une douzaine de centres archivistiques, tant aux États-Unis qu’en Russie. J’ai également largement profité de travaux d’historiens et de leurs explorations. Les archives scripturaires sont absolument stupéfiantes : elles lèvent le voile sur ce que les autorités savaient, ce qu’elles ont décidé de dissimuler, ce qu’elles ont choisi de divulguer, et ce qui motive leurs décisions. Les propos des responsables politiques et scientifiques de l’époque montrent à quel point la question de la sûreté nucléaire, la création de paysages urbains, les catastrophes sanitaires et la contamination de l’environnement étaient intriquées.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes.

Les personnes qui ont vécu à l’intérieur de ces villes atomiques et travaillé dans les centrales et alentour sont au cœur de mon livre. Durant cinq ans, entre 2008 et 2013, j’ai interviewé des dizaines d’acteurs. Malgré le serment qu’ils avaient dû faire de ne rien divulguer, nombre d’entre eux ont accepté de me parler, mus par la colère que leur inspirait l’injustice dont ils avaient été victimes. Le ministère russe de l’Énergie atomique ne m’ayant pas autorisée à entrer à Ozersk, je me suis rendue dans les villes et les villages voisins à la rencontre des habitants, prenant avec eux de multiples précautions, dignes d’un roman d’espionnage inspiré de la guerre froide. Certains me parlaient tout bas, nerveusement, dans un langage codé. À plusieurs d’entre eux, qui ont souhaité rester anonymes, j’ai attribué un pseudonyme.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes. J’ai donc appris à considérer les narrateurs dont la fiabilité semblait discutable de prime abord comme autant de sources potentielles d’information, comme autant de personnes susceptibles d’avoir vu les choses sans les œillères habituelles. En outre, le contexte d’un entretien exerçant inévitablement une influence sur les propos, j’ai tenu à indiquer où et quand je rencontrais mes sources. J’ai également mentionné leurs vulnérabilités et les cas où ma sensibilité culturelle divergeait de la leur, afin de montrer comment le processus de l’entretien, de même que la recherche d’archives, est émaillé d’omissions, de contradictions et d’ignorances volontaires ou accidentelles. Certaines des personnes que j’ai interviewées m’ont accueillie avec méfiance, voire avec suspicion, car elles assimilaient mes recherches à une sorte de tourisme du désastre. À leurs yeux, c’était moi la narratrice dont la fiabilité était contestable. C’est peut-être aussi ce que penseront certains de mes lecteurs, et c’est logique. Je ne prétends pas avoir mis à nu toute la vérité. J’espère seulement en avoir éclairé quelques recoins. J’attends d’ailleurs avec impatience le jour où je pourrai lire d’autres récits sur le sujet et profiter d’autres interprétations.

Lire aussi | L’utopie nucléaire : le rêve de l’énergie sans la Terre・Ange Pottin (2023)

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos. Les paysages mortifères qui entourent les usines de plutonium sont devenus des champs de mines de déchets radioactifs qui s’infiltrent dans les sols et auxquels les populations locales, continuellement malades, attribuent leurs souffrances. L’absence de réel confinement des déchets nucléaires américains et japonais illustre la difficulté qu’il y a à confiner en toute sécurité des isotopes radioactifs volatils, susceptibles d’atteindre plusieurs centaines de degrés Celsius, qui corrodent les métaux, s’infiltrent dans les sols et finissent absorbés par la vie végétale – et ce, durant des dizaines de milliers d’années. Les enjeux du nucléaire sont immenses, et la tentation est grande d’en nier les dangers. Avant Tchernobyl et Fukushima, il y a eu Hanford et Mayak, où ont été inaugurées les pratiques constitutives de la plutopie : le cloisonnement du territoire en zones “nucléaires” et en zones “saines”, la priorité donnée à la production au détriment de la sécurité et de la gestion des déchets, la rétention des informations sur les accidents, la falsification des rapports de sécurité, le déploiement de forces “intérimaires” pour les basses besognes et la dissimulation de l’existence de maladies parmi les travailleurs du nucléaire et de territoires devenus radioactifs, le tout en offrant à certains citoyens triés sur le volet de généreuses subventions gouvernementales et d’agréables activités annexes. Dans le même temps, tous ceux qui dénonçaient les accidents et les problèmes sanitaires dans les centrales étaient espionnés, harcelés et menacés, tant aux États-Unis qu’en Russie, et ce, même après la fin de la guerre froide. Ce schéma s’est en grande partie répété en Ukraine en 1986, puis au Japon en 2011.

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos.

Ce livre entend mettre en lumière un héritage que de nombreux citoyens des puissances nucléaires n’ont jamais encore questionné, faute d’en connaître les tenants et les aboutissants – alors même que les grands dirigeants de ce monde discutent déjà d’une “renaissance du nucléaire”. Il est facile de dissimuler des catastrophes nucléaires dans des territoires militarisés et isolés de tout. Cela explique sans doute pourquoi les catastrophes liées au plutonium de Hanford et de Mayak sont si peu connues, contrairement à celles de Tchernobyl et de Fukushima. J’espère que leurs histoires, relatées par les habitants des deux territoires les plus irradiés au monde, inciteront les lecteurs à s’interroger davantage sur l’atome et sur son histoire.

Photo d’accueil : mélange de poudres d’oxyde de plutonium, Hanford, vers 1961. Wikimedia.

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Notes

  1. R. E. Gephart, Hanford : A Conversation About Nuclear Waste and Cleanup, Battelle Press, Columbus, 2003, 5.25. Certaines estimations pour l’usine de Mayak sont bien plus élevées, portant les émissions à 1 milliard de curies : Vladislav Larin, “Neizvestnyi radiatsionnye avarii na kombinate Maiak”, www.libozersk.ru/pbd/mayak/link/160.htm [lien désormais inactif].
  2. Yoshimi Shunya, “Radioactive rain and the american umbrella”, Journal of Asian Studies, 71(2), mai 2012, p. 319-331.
  3. Jack Metzgar, Striking Steel : Solidarity Remembered, Temple University Press, Philadelphie, 2000, p. 7 et 156.
  4. John M. Findlay & Bruce William Hevly, Atomic Frontier Days : Hanford and the American West, University of Washington Press, Seattle, 2011, p. 84.
  5. T. C. Evans, “Project report on mice exposed daily to fast neutrons”, 18 juillet 1945, NAA, RG 4nn-326-8505, box 54, MD 700.2, “Enclosures”.
  6. Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens After Chernobyl, Princeton University Press, Princeton, 2002.
  7. Parmi les publications les plus récentes : Gabrielle Hecht, Being Nuclear : Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press, Cambridge, 2012 ; Richard Rhodes, Twilight of the Bombs : Recent Challenges, New Dangers, and the Prospects for a World without Nuclear Weapons, Vintage, New York, 2011 ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier Days, op. cit. ; Jonathan Schell, The Seventh Decade : The New Shape of Nuclear Danger, Metropolitan Books, New York, 2007 ; Sharon Weinberger & Nathan Hodge, Nuclear Family Vacation : Travels in the World of Atomic Weaponry, Bloomsbury, New York, 2008 ; Max S. Power, America’s Nuclear Wastelands, Washington State University Press, Pullman, 2008 ; V. N. Kuznetsov, Zakrytye goroda Urala, Akademiia voenno-istoricheskikh nauk, Iekaterinbourg, 2008.

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27.03.2026 à 19:59

« Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel »

Vandana Shiva

« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.

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Texte intégral (9695 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.

La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.

Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.

Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.

Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.

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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.

Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.

Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)

Trois décennies de traités internationaux sur le climat

Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.

Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.

Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

Image issue du documentaire “The Seeds of Vandana Shiva”, de Camilla Denton Becket, James Becket et Anthony Ellison (2021).

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.

L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

La pente glissante de la dérégulation et de la privatisation

Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.

Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.

La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.

Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».

La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.

L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.

Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »

Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Manifestation de paysan·nes contre les lois agricoles adoptées par le Parlement indien en septembre 2020, qui visaient à déréguler le secteur agricole en faveur des grandes entreprises. Le gouvernement renoncera à sa réforme en novembre 2021, après plus d’un an de conflit.

Comment les grandes fortunes ont détourné les négociations climatiques

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.

Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.

En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »

Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

Maria Mies et Vandana Shiva, peu après la parution de leur livre commun, “Ecoféminisme” (1993).

Les connexions profondes entre biodiversité, climat, alimentation et santé

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.

Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.

La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.

Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.

Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

Carte postale de la Via Campesina, créée à l’occasion des 25 ans de la Déclaration sur la souveraineté alimentaire (élaborée lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996).

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.

Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.

Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.

Régénérer la Terre

Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.

Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.

Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.

Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.

Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.

Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.

Lire aussi | Décoloniser nos assiettes・Vipulan Puvaneswaran, Clara Damiron et Shams Bougafer (2025)



Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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  1. En cohérence avec la perspective écoféministe de Vandana Shiva, nous prenons le parti de traduire les noms génériques au féminin avec un point médian.
  2. « Égalité climatique : une planète pour les 99 % », Oxfam France, 20 novembre 2023.
  3. NdT : Nous traduisons South au pluriel, pour souligner la diversité des réalités, des conditions de vie et des dominations subies dans les « pays du Sud ».
  4. Pour plus de détails, je renvoie vers mes deux livres : Reclaiming the Commons : Biodiversity, Indigenous Knowledge, and the Rights of Mother Earth (Synergetic Press, 2020) et Origin :The Corporate War on Nature and Culture (Natraj Publishers, 2018).
  5. Vandana Shiva, Soil Not Oil, South End Press, 2008.
  6. Vandana Shiva et Vinod Kumar Bhatt, Climate Change at the Third Pole :The Impact of Climate Instability on Himalayan Ecosystems and Himalayan Communities, Navdanya/ RFSTE, 2009.
  7. « COP28 UAE declaration on sustainable agriculture, resilient food systems, and climate action », www.cop28.com/en/food-and-agriculture
  8. Joe Lo, « What is Alterra, the UAE’s $30 billion green investment fund ? », Climate Home News, 10 décembre 2023.
  9. « The Davos-isation of the climate COP », GRAIN, 15 février 2024.
  10. Whitney Bauck, « “Food is finally on the table” : COP28 addressed agriculture in a real way », The Guardian, 17 décembre 2023.
  11. NdT : Tout au long de son livre , Vandana Shiva utilise l’expression fake food pour qualifier la nourriture artificielle et de synthèse, que certaines multinationales et start-ups rêvent de produire massivement en laboratoire. Nous avons décidé de coller à son expression originale, et de la traduire par « fausse nourriture » ou « fausse alimentation », selon les cas.
  12. « Can planting trees really help fight climate change? », Al Jazeera, 3 octobre 2023 ; Gabriel Labbate, « Bill Gates made waves with his statements on climate change : Here’s why he’s right–and what most people missed », Fortune, 16 novembre 2023.
  13. Bill Gates, Climat : comment éviter un désastre. Les solutions actuelles, les innovations nécessaires, trad. R. Clarinard, Flammarion, 2021.
  14. McKinsey Global Institute, « The net-zero transition : What it would cost, what it could bring », janvier 2022, www.mckinsey.com
  15. NdT : Dans son précédent ouvrage, Mémoires terrestres, Vandana Shiva explique qu’elle nomme « Cartel du poison » les entreprises qui ont fabriqué « les produits chimiques qui ont tué les gens dans les camps de concentration et sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, [et qui] continuent de vendre ces produits chimiques en tant que produits agrochimiques, provoquant une pandémie de cancers ». Voir Vandana Shiva, Mémoires terrestres, trad. M. Schaffner, Rue de l’échiquier/Wildproject, 2023 [2022], p. 119.
  16. Institute for Economics and Peace, « Over one billion people at threat of being displaced by 2050 due to environmental change ,conflict and civil unrest », PRNews-wire.com, 9 septembre 2020.
  17. Darren Orf, « The truth about why Bill Gates keeps buying up so much farmland », Popular Mechanics, 18 janvier 2023 ; voir aussi Nick Estes, « Bill Gates is the biggest private owner of farmland in the United States. Why ? », The Guardian, 5 avril 2021.

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11.03.2026 à 10:38

Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima

Sophie Houdart

Que signifie vivre dans un territoire contaminé par la radioactivité ? C’est la question explorée dans le beau livre de l’anthropologue Sophie Houdart, “Ce territoire qui, comme une pulsation…” Elle y raconte dix années d’enquête depuis le village de Tôwa, dans la préfecture de Fukushima, auprès de celles et ceux qui habitent “la zone”. Morceaux choisis.

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Texte intégral (5732 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Ce texte est extrait du livre de Sophie Houdart, Ce territoire qui, comme une pulsation…, paru en 2026 aux Éditions des mondes à faire. Il est composé du préambule de l’ouvrage et d’un extrait du chapitre 7, « Les rubans roses ».


Dans ce qui va suivre, je parlerai depuis quelque part et c’est donc depuis là qu’il faudra entendre mon propos. Et cela complique tout. Ce quelque part, c’est la petite ville de Tōwa 東和町, sise, dans un dédale compliqué de collines verdoyantes, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Ceux qui comptent ici, ce ne sont pas les gens déplacés ni ceux endeuillés par le tsunami : ce sont des gens qui sont restés et qui font l’apprentissage de « vivre avec » des faibles doses – mais des doses quand même – de radioactivité.

Que signifie vivre dans un monde contaminé par la radioactivité ? La question est épineuse et impose de comprendre d’abord à quoi ressemble Fukushima. Comprendre qu’il s’agit d’un territoire. Comprendre ce qui le constitue.

Comprendre que ce qui le constitue, précisément, a changé du fait de la présence de ce nouvel existant, la radioactivité.

Et encore, lui donner une texture.

Imaginez le nord-est du Japon. Une côte, et en un point de la côte, une centrale – des centrales : Fukushima Daiichi, Fukushima Daini. Longeant la côte : la route 1, renommée dans les années 1980 « la Ginza des centrales » – ici on dirait « les Champs-Élysées des centrales ». Fierté progressiste tout entière contenue dans ce panneau qui ouvrait la ville : « L’énergie nucléaire pour un avenir radieux » (genshiryoku akarui mirai no enerugii 原子力明るい未来のエネルギー).

Cet endroit – la zone – concentre souvent nos imaginaires, nourris depuis Tchernobyl. Mais au Japon, la zone, c’est d’abord un cercle de vingt kilomètres de diamètre. Un bout de terre, un bout d’océan. La centrale : centrale. Modèle concentrique qui facilite grandement l’administration du désastre, hérité, m’avait-on dit un jour, du modèle de dispersion de la radioactivité après le largage d’une bombe, comme à Hiroshima ou à Nagasaki. Un faisceau, un rayon. Une onde, une propagation.

Dans les faits, bien sûr, c’est différent. Dans les faits, cela ressemble plus, m’avait-on dit aussi, à des « taches de léopard ». Dans les faits, quand j’emprunte pour la première fois la route 1 qui traverse la zone en 2015, quelques mois après sa réouverture à la circulation, peu avant Odaka, à onze kilomètres de la centrale, une pancarte marque l’entrée du Grand Tremblement de terre et de la Zone d’inondation du tsunami. Des fanions jaunes un peu partout indiquent que des « travaux de décontamination [sont] en cours ». Un panneau plutôt discret signale qu’il ne faut pas sortir de la voiture à cause de la radioactivité. Et tout est effectivement conçu pour m’obliger à y rester : ce qui s’apparente à un bas-côté est barré, tout comme les entrées des propriétés privées, les parkings des supermarchés, des stations-services, des restaurants de nouilles ou des salles de pachinko. Après Odaka, toutes les routes et tous les chemins qui partent de la route 1 sont fermés par des barrières en fer et les accès gardés par des policiers. Dans les faits, sur vingt kilomètres ce jour-là, fenêtres fermées, je conduis ma cellule de confinement. Je respire à fleur de peau mais en vain, je me sens dans ce qui m’entoure en même temps que tout ce qui m’entoure est en moi. L’expérience est marquée, sidérante, mais impossible de s’en saisir au moyen de l’imaginaire à disposition, Tchernobyl, Hiroshima.

Lire aussi la série | Atolls irradiés – Lutter et réparer après les essais nucléaires en Ma’ohi nui (Polynésie)・Naïké Desquesnes et Léna Silberzahn (2025)

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Vivre en pays abîmé

Maintenant, éloignez-vous un peu. Parce que la zone ne peut être le nœud de l’affaire. Ce à quoi on réfère – chez nous – par Fukushima (tandis que les Japonais parlent du Grand Séisme ou de la Grande Catastrophe du nord-est du Japon, higashi nihon daishinsai 東日本大震災) ne peut s’épuiser là, dans cette zone qui, à mesure des années, rétrécit et voit ses habitants revenir – quoiqu’au compte-gouttes. Difficile en effet de dire, le temps passant, à quoi réfère ce qu’on pourrait être tenté d’appeler la zone. Réouverte, donc, à la circulation en 2015, réaménagée autour de nouvelles mairies, de complexes immobiliers et d’usines de haute technologie construits ou reconstruits par le gouvernement à un coût plusieurs fois supérieur au budget des instances locales1, la zone a même accueilli, pour faire valoir l’effort de Reconstruction, le départ de la flamme olympique en mars 2021… Ce qu’on appelle la zone, donc, se délite. Elle devient le décor majeur d’une scène qui promeut la reconstruction (fukkō 復興), la renaissance (saisei 再生), la revitalisation (fukkatsu 復活) – le vocabulaire japonais ne manquant pas pour dire ce qui se refait, se reprend.

S’éloigner, donc. On reprend la route 1, on remonte vers le nord, on sort bientôt de la zone en suspens, on bifurque sur la gauche, on quitte la plaine et on s’engage dans le dédale des collines. Comme la radioactivité il y a dix ans. Le système de navigation intégré à la voiture nous guide de sa voix claire et assurée. Mais dans les faits, deux années plus tôt en 2013, je ne parviendrais pas jusqu’à la route 1 parce que j’en suis constamment détournée. Telle autre route est fermée par un check point parce qu’on a découvert à proximité un hot spot, une expression très tangible d’un existant tout à fait invisible, impossible à appréhender dans ce paysage par ailleurs très beau. À force de détournements, le système de navigation intégré au véhicule semble, lui aussi, manquer ses repères. À une autre occasion, il finira carrément par cesser de fonctionner, interrompant ses remises à jour successives, m’abandonnant à mes errances. Mon trajet contrarié me fait comprendre qu’il y a, pour la radioactivité, des courants et des terrains propices, des canaux où s’engouffrer, des montagnes et des cimes d’arbre auxquelles s’accrocher, des cours d’eau à descendre, et que le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que ses déplacements à elle croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

À une cinquantaine de kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi, on arrive dans la petite ville de Tōwa, dans laquelle les habitants, donc, sont restés vivre – je veux dire par là qu’ils n’en ont pas été déplacés, et que très rares sont ceux qui l’ont quittée. Leur environnement a été substantiellement modifié par la catastrophe (trop loin de la côte, la ville n’a pas été touchée par le tsunami et si elle a été secouée par le tremblement de terre, elle n’a pas été endommagée), mais il n’a pas été jugé suffisamment contaminé pour qu’une évacuation de la population ait été envisagée. Si on pouvait être sûrs de savoir ce qu’on dit, on pourrait se risquer à dire que la topographie a été plus favorable à Tōwa qu’à plusieurs des communes voisines – Iitate, Yamakiya, Namie, desquelles les habitants ont été évacués –, quoiqu’il faudrait encore être précis en la matière, parce que cela change d’un coin à l’autre de Tōwa, comme de Iitate, de Yamakiya ou de Namie.

Voilà. On y est. On peut se poser un peu. S’installer provisoirement. Tenter de comprendre, depuis ce lieu très précisément, ce que signifie vivre en pays abîmé – monde, planète, paraissant d’un coup un peu gigantesque2.

Depuis là, commencer à décrire.

Le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que les déplacements de la radioactivité croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

Photo : collectif Call It Anything.

Décrire ce qui se passe « à bas bruit3 », comme le dit Marielle Macé, les initiatives locales pour faire avec : faire avec le fait que les champignons et les plantes sauvages qu’on affectionnait sont devenus impropres à la consommation ; faire avec le fait que les salades qu’on cultivait sous serre, en même temps que les choux, captent davantage les radionucléides que les concombres ou les tomates cerises dont il faut maintenant apprendre les subtilités ; faire avec le fait que les sangliers ont su profiter des abandons de territoire pleus au sud et qu’ils sont devenus des présences que plus rien ne semble pouvoir effrayer ; faire avec le fait que les chasser soit dissocié du fait de les manger ; faire avec ces amputations de territoire, même pas vraiment des territoires, mais tel sous-bois, tel versant de la montagne, tel parc ou tel parcours de balade…

Décrire, aussi, tout ce qui est hors champ. Tout ce qui ne change pas. Tout ce qui ne s’est pas altéré. La manière dont on plante les poireaux, qui endolorit toujours autant les dos. La manière de retourner la terre pour préparer les rizières. Le coassement des crapauds dans les réseaux d’irrigation. La floraison du cerisier centenaire. Les projets du petit dernier qui veut toujours devenir agriculteur. Les sorties quotidiennes de la grand-mère avec son petit trois roues motrices, la serpette dans le panier à l’avant. Décrire sans savoir ce qui compte, au juste, pour comprendre la vie telle qu’elle persiste et se reprend ici.

Décrire. Puis commencer à s’inquiéter. De qui de telles descriptions peuvent-elles faire le jeu ? Quel est le risque pris à cette mise à plat du monde ? Qu’est-ce que charrie avec lui le fait de résister consciencieusement à des dramatisations mal placées (pas de zone interdite façon Stalker4, pas de « dernier homme de Fukushima5 ») ? Tout cela n’est-il pas susceptible de donner crédit à l’idée, à laquelle travaillent ardemment les institutions gestionnaires des risques nucléaires, qu’une vie-avec-radioactivité soit finalement envisageable ? Qu’elle doit même être envisagée parce qu’on n’a rien sans rien, et qu’un accident nucléaire, partout – on le sait et on le claironne maintenant –, est toujours possible ? Qu’en conséquence, on doit s’y préparer ? Et que, justement, Fukushima peut, à cela, nous aider ?

Photo : collectif Call It Anything.

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2025)

Les rubans roses

La première fois que je me rends au mont Kuchibuto, c’est en voiture. Nous sommes à l’automne 2016. Monsieur Ōno conduit et nous prenons la route derrière chez lui, pour bifurquer rapidement vers la droite avant le tunnel. Très manifestement, la route n’est pas fréquentée ni entretenue. J’ai un souvenir fort de ce moment. Le souvenir de nids de poule et de fissures nombreuses sur la route, dans lesquelles s’épanouissaient la végétation. Le souvenir d’un jardin d’enfants laissé à l’abandon, les couleurs délavées des installations dans l’aire de jeu. J’ai même souvenir d’avoir pensé que le tableau était trop facile, en un sens, qu’il accrochait trop l’émotion et la pensée là où précisément elles étaient attendues, d’avoir été tant cultivées, aussi, dans les films et les documentaires. L’image m’était certainement venue alors, comme en écrivant ces lignes, de la grande roue à Pripiat (Tchernobyl), qui devait être inaugurée le 1er mai 1981 – certains motifs sont tellement persistants… J’ai souvenir de la halte que nous avions faite au pied de l’antenne de communication, sur le parking qui offrait une vue panoramique sur la vallée en contrebas et le bras montagneux d’Adatara. J’ai souvenir, surtout, de ce qui avait arrêté notre attention, collectivement6, au moment de redescendre par la route à flanc de montagne qui menait, plus au nord-est, sur la route vers Yamakiya : d’un coup, nous avions repéré des rubans roses accrochés ici et là à des branches d’arbres ou aux poteaux qui délimitaient la route. Monsieur Ōno nous avait expliqué que des travaux de décontamination avaient lieu dans les sous-bois et nous avions court-circuité, en un sens, l’information : les rubans roses – cela devenait bien pratique – marquaient ostensiblement les opérations de décontamination, et indiquaient donc tout aussi ostensiblement la présence de la radioactivité.

On s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Enfin. Enfin, nous allions savoir où regarder, les points où porter notre attention. La saillance des rubans dans le paysage devenait une alliée, au moment où nous éprouvions collectivement la difficulté de savoir où nous étions – dans quoi nous étions – et ce dont nous étions témoins au juste. On le savait et à dessein, nous n’étions pas venus chercher les lieux où pouvait s’éprouver le plus intensément la catastrophe : le bord de mer, la zone, la proximité de la centrale. Mais enfin, à nous balader dans cette campagne si belle, si peu marquée par ce qui était arrivé, nous étions déroutés, et les rubans roses semblaient nous offrir une prise, un indice, un repère, un signe. À partir de là, nous allions pouvoir nous orienter. Et de fait, les jours suivants, nous n’avions plus vu que des rubans roses. Dans les sous-bois, aux pourtours des maisons, dans les jardins privés, aux abords des cours d’eau. J’en ai toute une série photographique, qui commence précisément au mont Kuchibuto.

Cette première fois, peut-être à la vue des très nombreux rubans roses, on s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Photo : collectif Call It Anything.

Reconnaissances

Quelques jours plus tard, munis du guide de randonnée, nous avions décidé de revenir, à pied cette fois, et de monter jusqu’au sommet. Monsieur Ōno ne nous avait pas découragés, nous conseillant seulement de monter et descendre par le même versant, en évitant donc le versant nord-est sur lequel, nous avait-il redit, s’était déposée une bonne partie des radioéléments échappés de la centrale. Le début de la randonnée est marqué par un panneau aux couleurs passées qui salue notre initiative d’un « À la découverte de la pleine nature ! » (mitsukeyō daishizen 見つけよう大自然). Une carte indique le parcours, chemin aller, chemin retour, et différentes étapes remarquables, une grotte, une cascade, un sanctuaire, des variétés d’arbres. Nous n’aurons pas ce geste dans d’autres circonstances, à l’occasion d’autres balades que nous ferons dans la région, mais pour celle-ci, nous vient de mettre un masque. Grimpons donc, en suivant les indications à même le chemin, la respiration rendue malaisée par le masque. Empruntons un petit chemin forestier, en pente assez raide, qui nous essouffle encore. Nous marchons en silence, d’un pas rapide, concentrés. Les chiffres de nos compteurs Geiger montent et descendent, les valeurs peinant à se stabiliser – nous sommes entre 0,21 et 0,55, mais bizarrement, nous prenons presque ces écarts comme un paquet homogène, peut-être de savoir que nous sommes tout du long sur le versant épargné ? Ici et là, mais avec une belle fréquence, nous voyons des rubans roses accrochés aux branches des arbres, mais aussi des plaquettes de bois suspendues sur de nombreux troncs qui identifient les espèces : un cèdre de la famille des Cèdres (sugika スギ科), un sorbier du Japon de la famille des Rosacées, un châtaignier de la famille des Fagacées, un érable trident de la famille des Acéracées, un frêne chinois de la famille des Oléacées, etc.

Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ?

Alors, je me dis que cette série d’identification est comme d’un autre temps, où importait de « démêler la forêt », suivant la belle expression de la romancière Jean Hegland7, un temps plutôt où la forêt était démêlable. Dans ce monde d’après une apocalypse qu’elle veut encore croire passagère, la narratrice imaginée par Hegland apprend progressivement à reconnaître, dans la diversité forestière, ce qu’elle n’avait pris, jusque-là, que comme… une diversité forestière. Hegland lui fait dire : « Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.8 » Et au souvenir de ces panneaux d’identification, s’en était mêlé un autre : celui de la forêt Kaisho, site d’une contestation qui était venue compliquer la préparation de l’Exposition universelle 2005 au large de Nagoya. L’énumération des peuplements comme opération de sauvegarde, comme manière de dire non, la forêt n’est pas un tout générique, puis au moment de l’Exposition, la balade organisée dans le satoyama9 aménagé avec haïku à la clé. Dans l’un et l’autre cas, démêler comme manière d’aiguiser l’attention sur une saillance sonore, un rehaussement visuel, ou bien la liste de ce qui peuple et qui mérite soin et considération.

En vis-à-vis, je pense à ce que l’intrusion de la radioactivité est venue perturber, à la saillance que marquent dorénavant les rubans roses plus que les panneaux qui portent le nom des arbres. Avant, le monde de la forêt était un monde démêlable, il est maintenant à la fois mêlé et partitionné d’une autre manière, et on ne sait plus comment ni à quoi référer l’identité des choses. Dans La Supplication, Svetlana Alexievitch restitue les propos d’un liquidateur, qui raconte le travail de grattage et d’enfouissement dans la forêt de Tchernobyl :

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d’un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes… Avec des insectes, des scarabées, des vers… Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces10

De tout cela, je comprends qu’au mont Kuchibuto, des régimes de reconnaissance cohabitent en se télescopant. Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ? Quand l’attention requise ne serait-ce que pour les voir est mobilisée ailleurs, dans le fait de parvenir à grimper avec un masque sans s’essouffler ? Je n’ai plus souvenir de la fin de notre balade, de l’arrivée au sommet ni même de la marche du retour. Mais je revenais avec le sentiment qu’à cet endroit se nouait une chose importante. Revenir encore, donc.

Photo : collectif Call It Anything.

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Notes

  1. Ugaya H., « Fukushima : showroom mondial de la reconstruction » (Fukushima ha sekai ni fukkō wo apīru suru shōrūmu to kashita 福島は世界に復興をアピールする「ショールーム」と化した), 24 mars 2021. Voir également le site Internet officiel du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Tōkyō, 2020, notamment la page consacrée au relais de la flamme.
  2. Tsing A. L., Le champignon de la fin du monde, Paris ; Macé M. (dir.), Vivre dans un monde abîmé, Critique, n°860-61.
  3. Macé M., Nos cabanes, Paris, 2019, p.38.
  4. Film d’Andreï Tarkovski (1979) dont il faut se rappeler qu’il est antérieur à l’accident de Tchernobyl…
  5. Titre d’un livre d’Antonio Pagnotta (Le dernier homme de Fukushima, Paris, 2013), mais plus largement motif invasif de plusieurs documentaires et récits qui héroïsent et singularisent.
  6. Nous sommes alors avec le collectif Call it anything, pour la première des trois « balades » que nous avons faites.
  7. Hegland J., Dans la forêt, Paris, 2017 (1996).
  8. Ibid.
  9. Espace semi-cultivé autour des habitations rurales dans lequel les Japonais·es reconnaissent volontiers un paysage natal.
  10. Alexievitch S., La Supplication, Paris, 1999 (1997), p.97.

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