22.10.2026 à 09:17
Geneviève Pruvost· Alain Marcom · Aymone Nicolas
Le bâti en terre crue, une pratique du passé ? Oui, et c’est bien ce qui fait sa valeur. Dans le livre-manuel “Avec la terre”, une sociologue, un maçon et une historienne-artisane appellent à se réapproprier les techniques de construction en terre, pour réparer les ravages d’un siècle de bâtiments industriels et fabriquer des habitats désirables. Extrait.
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Ce texte est extrait de l’introduction du livre de Geneviève Pruvost, Alain Marcom et Aymone Nicolas, Avec la terre. Construire, habiter, danser, publié ces jours-ci aux éditions du Seuil dans la collection « Écocène ».
Ce livre est un essai. Une invitation à faire des essais partout où les essais sont possibles, en vous munissant d’une pelle pour creuser sous la couche arable. Le trottoir en bas de chez vous est débitumé pour travaux, vous prélevez de la terre. Vous avez accès à un bâti avec jardin, vous prélevez de la terre. Vous vous promenez à travers champ, vous prélevez de la terre. Et chaque fois, vous regardez de tous vos yeux les strates mises à nu, vous touchez la terre. Vous la mouillez ensuite pour en faire une pâte que vous roulez entre vos mains et vous voyez si se forme une boule qui se tient.
Ce geste est un acte politique.
Comment en est-on arrivé à la situation inédite d’avoir oublié que la terre n’était pas seulement nourricière mais promesse d’abris solides et durables ? Ne pas s’essayer à la terre qui colle et se mue en matériau de construction, c’est comme s’interdire de mettre une graine dans un potager et se priver d’en manger le fruit. C’est pourtant dans ce trou – ce trou de mémoire – que nous avançons à grands pas. Si les gens des Nords industrialisés parviennent encore à se représenter le cycle de vie du blé, il leur est devenu presque impossible d’associer un tas de terre à du bâti.
Imaginer l’impensable, c’est aussi comprendre qu’une seule matière puisse remplacer une grande partie des matériaux de construction : les terres qui contiennent suffisamment de liants argileux sont abondantes sur toute la planète. C’est une matière éminemment polyvalente qui, suivant les mélanges, permet de porter des murs de six étages, d’isoler du chaud et du froid, du bruit, de l’humidité, de faire des enduits, de fabriquer des peintures. Cela fait des millénaires que les êtres humains mettent en œuvre la terre sans la cuire, en la faisant sécher à l’air, au soleil, au vent. Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; des manoirs bretons, des maisons tchèques sont en bauge ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.
Dans les pays du Nord, ce savoir-faire ne fait plus partie des compétences ordinaires, partagées entre les générations, les genres et les classes sociales. On en a oublié jusqu’aux mots de cette architecture : rares sont celles et ceux qui savent que les adobes sont des briques non cuites, que le pisé est de la terre damée entre des planches, dites des « banches », que le torchis vient combler un pan de bois et que la bauge est constituée de mottes empilées à l’état humide. Force est de constater que la plupart des personnes n’associent le cru et le cuit qu’à l’expérience culinaire et ne saisissent pas l’enjeu social, politique et écologique de cette distinction en matière de construction. Dans le monde industriel, toutes ces techniques semblent d’un autre âge, relever d’une pauvreté subie ou réservées à un ailleurs exotisé.
Les longères normandes et les bangas à Mayotte sont en torchis ; des cités néolithiques, des villages de cordillère des Andes et des bâtiments urbains dans la région toulousaine sont en adobes ; une partie de la muraille de Chine, du centre de Lyon et des villages fortifiés au Maroc sont en pisé.
Et pourtant, du giron de la terre pétrie par des mains habiles peuvent naître des murs et des voûtes qui tiendront infiniment plus longtemps que le béton armé. Le bâti en terre crue peut être perpétuellement rénové à bas coût sans jamais constituer un déchet : il suffit de remouiller la terre et de lui redonner une forme. L’argile colle à l’argile. Impossible de faire une telle opération avec le béton, le ciment, la chaux, la résine, le plastique.
Presque toutes les terres sont bonnes à bâtir et ont été bâties. C’est l’un des secrets le mieux gardé du capitalisme qui table sur la rareté et les monopoles. Comment en sommes-nous arrivés à considérer que seuls les enfants1 avaient le droit de prendre une pelle, des seaux, de l’eau, de la terre et de s’en mettre plein les mains ? L’humanité n’a pas attendu les fours à chaux, à brique, à ciment à 900, 1 200 et 1 450 degrés, ni les camions-toupies, les grues, les ingénieur∙es, les architectes pour se protéger de la pluie, de la sécheresse, stocker du grain et décorer son intérieur.
L’impensé va cependant plus loin encore : pour beaucoup d’urbain∙es, la construction en terre crue est une technique qui ne relève ni du passé, ni du présent, ni du futur. Elle est ignorée. Pour avoir à ce point oublié l’existence même de ce matériau dans les régions du monde les plus industrialisées, il faut des interdits très profonds, des fermetures d’imaginaire et un ordre social puissamment organisé. Au XXIe siècle, il est devenu évident de recouvrir le sol d’une calotte imperméable de béton, de bitume et d’enfouir nos déchets pétrochimiques. C’est un changement anthropologique majeur que de considérer que la terre n’est plus cette peau qui nous enveloppe et au sein de laquelle on respire.
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La bascule qui nous a conduits à habiter dans des matériaux cuits ne relève pas d’une attraction spontanée pour des équipements lourds, coûteux, impliquant une longue chaîne d’hyperspécialisation. Comme pour le reste de l’industrialisation de nos modes de vie, il a fallu que soit menée une conquête sans merci pour remplacer les savoir-faire vernaculaires par des process standard. L’essor industriel des villes et les guerres mondiales ont joué un rôle bien connu dans la destruction de bâti ancien, impliquant des (re)constructions massives à la hâte et l’imposition d’une division du travail qui ne va pas de soi : le principe élémentaire de fabriquer soi-même ses matériaux en tant qu’artisan∙e ou autoconstructeur∙ice a été remplacé par l’achat de matériaux prêts à l’emploi (parpaing, moquette, carrelage, peinture). Avec l’industrialisation, le bâtiment s’est aussi masculinisé. Ce sont très majoritairement des hommes qui travaillent dans les carrières de sable, de gypse, qui conduisent les camions de transport, exercent le métier de maçons, d’ingénieurs, se trouvent à la tête des multinationales du BTP et sont élus en tant que maires bâtisseurs. Seul le métier d’architecte s’est féminisé. Nous sommes au terme de ce processus : les écoles professionnelles du BTP se voient offrir des big bags de ciment pour des apprentis et la majorité des bourses de thèse est allouée aux recherches sur les matériaux industriels.

Ces évolutions qui touchent de plein fouet la maçonnerie ne semblent pas avoir soulevé de révolte dans la profession : alors que des paysan∙nes ont témoigné dans des écrits de l’exode rural et de la fin de la petite polyculture-élevage, nous manquons d’histoires sur la dernière fois qu’une grange en pisé a été collectivement maçonnée avant d’en passer au parpaing et aux poutrelles en acier. Où sont les mobilisations collectives, les cris de colère ? Ce silence est d’autant plus sidérant qu’il y avait des quantités de paysan∙nes-artisan∙es à détenir ce savoir-faire de subsistance, qui fut éclipsé sans nostalgie apparente, suivant un ordre colonial qui institue des techniques comme « développées » et d’autres comme primitives et archaïques, à mettre au rebut.
Le cas de la terre crue permet de penser un processus d’extension du capitalisme qui relève du recouvrement – et non de la seule disparition au profit de techniques propriétaires et brevetées : des maisons en terre existent encore, pour partie plâtrées, tapissées, enrobées de ciment, laine de verre, polystyrène. C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme en effaçant la présence quotidienne de notre peau de terre, en l’altérant : ce recouvrement empêche que les murs respirent. Cette opération de recouvrement est analogue à l’artificialisation des sols agricoles. La terre est bien là, mais sous chape. Si dans les outre-mer, l’habitat vernaculaire en torchis a été en très grande partie décimé, ce n’est pas le cas de l’hexagone où la construction en terre, bien que fortement détruite, est présente aussi bien dans les centres-villes historiques que dans les faubourgs et les campagnes. Une première estimation évalue le patrimoine en terre crue à 15 % du bâti hexagonal2 et dans certaines communes rurales, à plus de 80 %. Mais encore faut-il savoir qu’on vit « dans de la terre ».
C’est une performance du BTP que d’avoir produit ce statut fantôme de la terre en effaçant sa présence quotidienne, en l’altérant.
Comment s’est opérée la « production d’ignorance3 » ?
Une première opération d’éloignement a consisté à séparer la terre à nourrir (agriculture) de « la terre à bâtir4 » qui sert à maçonner. On pourrait également parler de « terre à vêtir » (la terre qui nourrit les plantes et les animaux avec lesquels nos vêtements sont fabriqués). Les peuples autochtones et les sociétés paysannes-artisanes s’emploient à maintenir la régénération du sol pour ces trois besoins primaires. La terre à bâtir n’échappe pas à la nécessité de revenir à la terre. C’est ce rapport cyclique au bâtiment que nous avons perdu dans les Nords et les mégalopoles. Si des artistes du XVIIIe et XIXe siècle pouvaient encore peindre des bovidés ruminant l’herbe au pied de chaumières en ruine dont la terre redevient humus nourricier, on imagine mal aujourd’hui des vaches laitières pâturer un parking amianté. Cette bascule anthropologique est importante : durant des millénaires, l’acte de bâtir et de se nourrir participait du même métier de vivre en synergie avec un biotope. Cette évidence s’est perdue en moins de cent ans.
Une autre métamorphose importante a eu lieu : le changement climatique est lié à certaines activités humaines dont celle de construire des bâtiments et d’y vivre – responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre – de l’extraction des matériaux à l’usage du bâti5. Des épisodes météorologiques extrêmes en constituent la manifestation la plus visible mais il importe d’en pointer une autre : le ciment, le plastique, les structures de béton et les fenêtres étanches ont transformé le climat intérieur. Les matériaux comme la terre crue qui ont le pouvoir de stocker la vapeur d’eau sans moisir et de la restituer quand il fait plus sec ont été massivement remplacés par des matériaux étanches, créant un dérèglement important qui n’a pas seulement touché notre perception du chaud et du froid. Le bâtiment est notre troisième peau, après la deuxième peau du vêtement, qui l’une et l’autre prolongent notre épiderme en régulant les températures, la transpiration, en augmentant nos résistances à l’eau, à la chaleur6.

Penser le changement climatique à partir de la terre crue oblige à reconsidérer les injustices environnementales à l’aune de l’inégale distribution des matériaux qui permettent de réguler les températures. Pour les plus aisé∙es, le chauffage central et la climatisation viennent parer à l’inconfort du béton. Mais que se passe-t-il pour les autres qui n’ont pas les moyens énergétiques de chauffer et rafraîchir ? Il importe d’écrire par classe sociale, mais aussi entre colons et colonisé∙es l’histoire de ces perturbations atmosphériques intérieures – dans les corps, les maisons. Que l’enveloppe du bâti et du vêtement ait été la cible d’un reformatage industriel complet dans les Nords pèse lourd dans notre contact avec le monde environnant. Peut-on se soucier de la Terre quand on ne touche plus la terre à bâtir, quand on n’est plus touché par elle ?
Se met en place une aliénation au sens de Marx, qui consiste à devenir étranger aux matérialités produites et consommées sans plus percevoir cette étrangeté comme étrange. Nous ne savons plus qui fabrique avec quoi nos vêtements et nos habitats. Dans l’installation du capitalisme, cette étrangeté banalisée joue un rôle pivot : le tissu peut parcourir de longues distances, en provenant de plantations en monoculture dans des colonies esclavagistes. Le « plantationocène7 » se perpétue avec des multinationales délocalisées dans les pays du Sud qui produisent des matières synthétiques. Pour les matériaux de construction, la déterritorialisation s’opère sur des distances plus courtes, y compris dans la colonisation : le BTP moderne n’a pu massivement concurrencer les matériaux locaux que quand a été créé un maillage de carrière de granulats et de cimenteries qui limitent les transports. La destruction des biotopes et la toxicité des poussières sont gérées par voie de ségrégation spatiale et socioprofessionnelle. Les populations privilégiées se préservent du contact direct avec la laine de verre, le fibrociment amianté et n’habitent pas au pied de carrières, broyeurs et fours.
➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)
Le recouvrement de la mémoire de la terre s’organise aussi très concrètement par l’enfouissement des déchets du BTP dont le devenir nous touche à peine à l’échelle quotidienne. C’est en combinaison et masque que se désossent les carcasses des immeubles dans des chantiers interdits au public8. Nous entendons tous les jours des informations alarmantes sur les effets de la climatisation sur le réchauffement climatique et la pollution de nos domiciles, mais quand il s’agit de nous loger et de faire des travaux, on met de côté nos préoccupations environnementales.
Ce n’est pas ce processus de prédation, destruction et remplacement par les matériaux industriels qui va nous intéresser ici, ayant déjà été retracé au scalpel9 mais l’histoire – à éclipse – de ce qu’il est difficile d’éclipser, à savoir la terre, plus précisément, en termes géologiques, l’horizon B avec du liant argileux, qui se trouve sous l’humus (l’horizon A). Une autre manière de lire l’histoire de la modernisation du bâtiment est de sortir du paradigme du terrassement pour mettre en lumière des persistances dans la lignée de l’anthropologue Andrea Lissett Perez Fonseca10. Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout. C’est dans la matière qu’a été déposé pour les générations futures ce savoir-faire géodiversifié.
Les maçon∙nes ont usé d’un mode d’expression assez durable : fabriquer des murs en terre dont une partie tient encore debout.
La persistance se trouve également dans le sol lui-même. Au rebours des parcelles agricoles qui ont fait l’objet d’un accaparement foncier aux mains d’une minorité d’agriculteur∙ices, les gisements de terre crue ne sont pas aux mains de grandes firmes. En France, où 90 % des sols contiennent de l’argile, les cimentiers et briquetiers ne sont pas parvenus à imposer le ciment en additif et les équipementiers n’ont pas inventé de machines spécifiques pour la terre crue. La construction en terre n’est pas inféodée à des grands groupes qui exploiteraient ce travail dans l’ombre des populations précaires et immigrées, comme c’est le cas dans les grands chantiers du BTP ou l’arboriculture agro-industrielle.
D’avoir été laissé sur le bas-côté de l’autoroute du « progrès » et de la fabrique en usine, c’est avoir un coup d’avance au XXIe siècle. Telle est la conviction d’une partie des artisan∙es maçon∙nes qui ont résisté face au rouleau compresseur de l’industrie selon des modalités à étudier de près. Ce terme est à comprendre dans son double sens de résistance humaine tout à la fois diffuse et coordonnée11 mais aussi de résistance mécanique du matériau qui traverse les âges. On parlera dès lors plus généralement de persistance pour désigner à la fois les luttes frontales et feutrées tenues sur la longue durée, qui s’expriment aussi à coups de murs qui tiennent.

Les constructeur∙ices en terre se sont frayé∙es une voie singulière en maintenant un artisanat qui revendique de prendre soin du bâti en mettant en œuvre une matière qui n’a pas de prix. Leur manière de se présenter est significative : à la question type « tu travailles dans quel secteur du BTP », il est répondu communément « dans la terre ». Pour éviter que s’opère une confusion avec la terre cuite, il est aussitôt précisé « dans la terre crue ». Puis l’adjectif est redoublé : « La terre crue–crue ». Cette insistance renvoie à une vigilance technique – qui affirme une politique affirmée : il est possible de construire en terre durablement sans y ajouter du ciment ou de la chaux – autrement dit des « liants hydrauliques12 » censés durcir la terre, sans abîmer les corps de celles et ceux qui les extraient, les concassent, les brûlent, les mettent en œuvre. Dans le « milieu de la terre », pour ne pas faire de hiérarchie entre maçon∙nes, autoconstructeur∙ices, ingénieur∙es, architectes, bureaux d’étude, de contrôle, urbanistes qui se préoccupent de tenir le cap de la terre crue, le terme de « praticien∙nes » a été choisi. Les praticien∙nes se qualifient aussi humblement de « terreux » et « terreuses ».
Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit.
Nous avons beaucoup à apprendre du rapport des terreux∙ses à la terre pour qui ce n’est pas un matériau comme les autres. C’est une matière première qui résulte d’un milliard d’années de fusion, d’érosion, de glaciation, de fractionnement de roche, d’émergence de montagne, de frottement et d’usure par le vent, les fleuves, le froid, le chaud, le sec, la pluie. Les terreux∙ses ne peuvent pas oublier que la terre abrite différentes formes de vie, nourrit des plantes indispensables à notre atmosphère, absorbe une partie de la chaleur solaire qu’elle nous rend la nuit. Les terreux∙ses savent qu’aucune terre ne se ressemble et qu’il n’y a pas de « recettes » toutes faites, qu’il peut y avoir différents filons de terre sur une même parcelle. Les terreux∙ses veillent à mettre le bon mélange de terre au bon endroit du bâti, à ce que la ressource ne soit pas polluée, puisse être réemployée quand le bâtiment aura fini son cycle de vie. Ce mode de construction, c’est une danse avec la terre meuble sur le chantier, c’est aussi une lutte qui se mène à bas bruit sur le terrain professionnel, réglementaire, scientifique, militant.
C’est une question de justice sociale et environnementale. Les constructeur∙ices en terre ne dissocient pas le matériau de son accessibilité et de sa gratuité, de sa capacité à fournir aux plus modestes des habitats bioclimatiques, durables, autoréparables. Il y a urgence à ce que nous devenions toutes et tous des praticien∙nes de la terre crue. Cette injonction peut sembler relever d’une priorité lointaine : on peut se dire qu’après tout, la terre est toujours là sous nos pieds, qu’elle nous attendra quand on aura épuisé les gisements de sable pour faire du béton. Cette matière semble inépuisable, en capacité de porter le poids de nos routes, de nos pistes d’atterrissages, de nos mégalopoles. Elle a déjà encaissé et ruminé tant de ruines, de détritus et de cadavres. Elle semble si immensément forte qu’il nous est au fond assez difficile de concevoir que nous puissions la maltraiter irrémédiablement.
Il en va aussi de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter. Le sol va devoir absorber du béton imputrescible, des murs en placo couverts de silicone, des mousses isolantes en polyuréthane, des panneaux de bois agglomérés, du mobilier en résine synthétique. Le temps des maisons comestibles est très loin derrière nous. Gorgées de molécules toxiques, elles sont devenues des bombes à retardement.
En ces temps sombres, il est réjouissant de s’arrimer à un futur habitable qui ouvre des perspectives infinies. La terre argileuse est une matière malléable, en capacité de passer par tous les états : toutes les techniques de terre crue peuvent repasser à l’état humide, plastique, visqueux et liquide, de sorte à être à nouveau mises en œuvre. Aucun produit chimique industriel ne peut se prévaloir de concentrer autant de vertus. C’est du reste si vertigineux qu’il faut faire un effort conceptuel pour se figurer cette forme-là d’éternité qui va au-delà de la durabilité : la réversibilité de la matière.
Il en va de notre condition terrestre. Pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, nos maisons, nos villes ne vont pas composter.
Comme tout savoir dominé, nous manquons de traces, d’archives, de statistiques, de baromètres. On ne pourra pas faire le décompte du nombre de mètres cubes de bâti en terre crue qui sont rasés annuellement par des bulldozers comme c’est le cas pour les hectares de surface agricole artificialisée. Sans surprise, il y a plus de recherches, toute discipline confondue, sur le béton que sur les matériaux dits « biosourcés » (issus de la biomasse comme la paille, le chanvre) et les matériaux dits « géosourcés » (la terre crue et la pierre), et davantage de recherches en sciences dures sur la terre crue qu’en sciences sociales. L’archéologie et l’histoire sont plus avancées que la sociologie et l’anthropologie, illustrant dans cette hiérarchie académique que le sujet n’est pas d’actualité. Ce livre a vocation à susciter de nouvelles enquêtes, à changer le rapport au sol, aux matériaux, à l’urbanisation, au « confort moderne », en mettant au centre du récit un tas de terre – qui n’a rien de brut et de simple.
Voici quelques éléments de repérage entre la bauge, les adobes, le pisé, le torchis et la terre allégée. Chaque embranchement dessine une politique. Première distinction importante, il y a tout d’abord les matériaux crus (pierre, bois, terre) et cuits (chaux, ciment, béton, brique cuite, acier). Parmi les matériaux cuits, il y en a qui sont plus carbonés que d’autres, avec plus ou moins de granulats, le ciment et le béton se trouvant au sommet des dégradations environnementales. Il ne s’agit pas d’exclure tous les matériaux carbonés mais de les réserver à des usages précis : un enduit de chaux aérienne permet par exemple de protéger les murs en terre des intempéries, tout en restant perméable à la vapeur d’eau. La chaux est moins carbonée que le ciment.

Autre distinction, il y a les techniques porteuses, permettant d’ériger des murs porteurs pour faire des étages, et les techniques non porteuses. Au XXIe siècle, c’est un enjeu majeur de savoir faire des murs porteurs pour éviter l’étalement urbain. À l’heure de la décarbonation et de la lutte contre l’artificialisation des terres, il est également important que ces murs porteurs ne soient pas exclusivement en béton-acier, que cette portance ne soit pas excessive (entraînant un surcroît de matériaux inutiles). Parmi les matières crues, notre bon sens architectural nous permet de classer sans hésiter l’agencement de pierres et de poutres en bois du côté des matériaux porteurs. Il faut être en revanche familier de la terre crue pour énoncer sans hésiter les trois techniques porteuses dans ce mode de construction : les adobes (de l’arabe aṭ-ṭūb, brique de terre séchée, devenu adobe en espagnol), la bauge (du même nom que la couche des sangliers) et le pisé (du latin pinsere, piler).
Selon les définitions données par le « Guide des bonnes pratiques de la construction en terre » (2020), les adobes ou briques de terre crue sont des briques non cuites, qui sèchent à l’air et au soleil, dont le liant principal est l’argile et dont la masse volumique est supérieure à 1 400 kg par m3. La bauge, c’est de la terre crue, amendée ou non en fibres (paille ou autre végétal ligneux), mise en œuvre à l’état plastique pour élever directement un mur, dans la mesure où la masse volumique reste supérieure à 1 300 kg par m3. Le pisé est une technique de mise en œuvre de terre crue à l’état humide (généralement sans éléments végétaux), mise en place par couches de hauteur régulière dans un coffrage rigide et stable (qui sera par la suite ôté), en procédant à un compactage dynamique régulier, ou damage, exercé à l’aide d’un outil manuel ou pneumatique. Entre ces trois techniques se trouvent tout un spectre de cas intermédiaires, difficilement classables. Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine en ce domaine.
Nous ne cessons de découvrir l’inventivité humaine dans le domaine de la construction en terre.
Dans ce combat pour démarchandiser, démocratiser et se réapproprier notre peau de terre, les techniques non porteuses sont également essentielles : le torchis et la terre allégée permettent de faire des murs extérieurs, des cloisons intérieures, des sols, des plafonds, également très résistants et isolants sur le plan thermique et phonique, du fait d’une haute teneur en fibre. Ce n’est pas un petit détail quand on connaît le poids du chauffage dans les dépenses des ménages, l’importance de l’insonorisation dans les logements exigus, le coût carbone de la production de placoplâtre, de ciment et d’air climatisé. Le torchis désigne toutes les techniques de terre crue mélangée à de la fibre qui remplissent ou garnissent les intervalles d’un pan de bois (ou autre type de matériau porteur). On peut réaliser en torchis des murs, mais aussi des plafonds, des planchers, des rampants. Cette technique est repérable en Europe dans les centres-villes médiévaux avec des maisons à colombage.
➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)
La terre allégée par des fibres végétales est une autre technique non porteuse inventée au XXe siècle. Elle permet de répondre aux exigences de performance thermique et phonique du bâti. La terre allégée est composée d’une matrice argileuse enrobant des granulats végétaux ou minéraux, ayant généralement une densité allant de 200 à 1 200 kg/m3. Les mélanges fibreux sont soit coffrés, soit projetés, soit moulés (panneaux ou blocs).
Parmi les techniques de maçonnerie, il ne faut pas oublier les sols en terre battue, les bancs, les fours, les poêles, ainsi que les mortiers de terre qui permettent de jointer des briques et des pierres.
Une autre distinction permet de différencier les techniques : il y a le gros œuvre et le second œuvre. La terre a la particularité de pouvoir se trouver à toutes ses étapes. Mais une seule technique ne se trouve qu’en finition. Il s’agit des enduits qui constituent une couche de parement plus ou moins épaisse selon les besoins (esthétiques, correction thermique). Ils peuvent contenir aussi de la fibre (paille, chanvre, lin), des incrustations (perle, céramique, objets), créant un effet de paroi chaude au toucher, en plus d’être décoratifs. La peinture à l’argile et à la farine peut aussi tout à fait utilement remplacer les peintures industrielles qui comptent des COV (composés organiques volatiles), en jouant sur la palette large des pigments minéraux.
Ces précisions techniques peuvent sembler accessoires au lectorat non-architecte, non-maçon∙ne, non-charpentier∙e, non-ingénieur∙e et non-bricoleur∙se. Mais c’est de consommation d’eau, de bois d’œuvre, de coproduits agricoles, de déchets biodégradables, de santé publique, de relocalisation des flux de matières, d’organisation du travail – bref de « l’habitabilité13 » de la terre dont il est question. Avec la terre, il est possible de bâtir en ne perdant jamais de vue le sol et l’horizon des communautés terrestres.
Image principale : photo de Karima A sur Unsplash.

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12.10.2026 à 20:59
Cannelle Gignoux
Dans une enquête importante, la politiste étasunienne Thea Riofrancos analyse les conquêtes de l’extractivisme à travers le lithium, minerai de la “transition” par excellence. Du Chili au Portugal, de nouvelles frontières extractives se dessinent et des conflits miniers s’ouvrent, renouvelant les rapports de dépendance avec les Suds.
L’article Extraire, sacrifier et résister : enquête sur l’extractivisme « vert » est apparu en premier sur Terrestres.

À propos du livre de Thea Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, publié chez W. W. Norton & Company, New York, 2025.
« Au cours de mes recherches pour ce projet, j’ai marché de manière quelque peu instable sur le sol accidenté du désert d’Atacama, j’ai gravi une crête dans la chaîne de montagnes Silver Peak au Nevada et je me suis assise au bord de la rivière Covas, dans le nord du Portugal, où j’ai profité d’une brise fraîche la première fois de la journée. Ces lieux sont singuliers, saisissants, incomparables. En même temps, chacun de ces endroits n’occupe qu’un des nombreux nœuds d’un vaste réseau économique. Les flux d’argent, de marchandises, de personnes et de connaissances relient les zones périphériques aux centres de décision économique et politique des quartiers financiers et des capitales. Défiant apparemment les lois de la physique, chacun de ces lieux est en fait « deux endroits à la fois », selon les termes de l’historien de l’environnement Jason W. Moore. »
Thea Riofrancos
Saisissants par leur aridité, l’étendue de leurs espaces et le sentiment d’infini qu’ils suscitent, les territoires de l’extractivisme sont des lieux profondément paradoxaux : désolés en apparence mais gorgés de ressources, d’une beauté insolite mais ravagés par les infrastructures extractives, géographiquement incomparables mais rendus économiquement commensurables. C’est précisément dans cet écart entre la singularité des lieux et leur intégration à des chaînes de valeur mondiales que Thea Riofrancos situe son enquête qu’elle rédige à la première personne dans une écriture ethnographique saisissante. Du Salar de l’Atacama au Chili à Silver Peak au Nevada et à la région de Barroso au Portugal, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism suit les nouvelles géographies du lithium et les chaînes de valeur qui relient ces territoires entre eux.
Cette enquête part d’un paradoxe désormais bien documenté1 : les technologies destinées à décarboner les économies sont elles-mêmes fortement consommatrices de matières premières (lithium, cuivre, nickel, cobalt ou graphite)2. Les promesses de décarbonation, celles d’un monde affranchi des combustibles fossiles, s’accompagnent de l’ouverture et de la réouverture de sites miniers, souvent au prix de l’asséchement d’écosystème entier, la destruction d’agricultures familiales, la perte de biodiversité, en d’autres mots, le sacrifice d’un territoire et de ses habitants. Cette dynamique s’inscrit par ailleurs dans une croissance continue de l’extraction à l’échelle mondiale, passée de 30 milliards de tonnes en 1970 à 107 milliards en 20243, et se trouve désormais au cœur des politiques industrielles et géopolitiques de sécurisation des minerais dits « critiques ». C’est dans ce contexte que s’inscrit Extraction : The Frontiers of Green Capitalism de Thea Riofrancos. Après avoir participé à l’ouvrage collectif A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal (2019) et consacré ses premiers travaux aux conflits de l’extractivisme sous le gouvernement de Rafael Correa en Équateur dans Resource Radicals : From Petro-Nationalism to Post-Extractivism in Ecuador (2020), la politiste poursuit son analyse des rapports entre capitalisme, États, ressources stratégiques et mouvements sociaux en déplaçant son regard vers un extractivisme dit « vert », celui du lithium. Ses terrains au Chili, au Nevada et au Portugal sont le résultat de l’extension de la frontière extractive, qui prend dans ses recherches, un sens à la fois géographique et géopolitique.
Les « frontières extractives » désignent les lieux où l’expansion minière entre en conflit avec des écosystèmes et des populations, mais aussi les tensions géoéconomiques qui apparaissent lorsque certains territoires deviennent stratégiques pour l’approvisionnement mondial en lithium. Aussi différents soient-ils, les terrains qu’elle étudie répondent à une même interrogation : que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, après avoir longtemps externalisé une part importante des coûts de l’extraction vers les pays du Sud, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ? L’originalité de l’ouvrage tient à la manière dont Riofrancos articule trois échelles d’analyse : les transformations géoéconomiques des chaînes d’approvisionnement, l’expansion territoriale de l’extraction minière et les conflits sociaux et écologiques qu’elle suscite. Plus qu’une enquête sur les soubassements extractivistes de la transition écologique, cet ouvrage porte sur la manière dont les politiques de décarbonation, loin de mettre fin aux rapports de dépendance avec les pays du Sud, s’y superpose en ouvrant de nouvelles frontières extractives qui suscitent, au sein même des puissances industrielles, de nouveaux conflits miniers.
Que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ?
L’ouvrage s’organise en trois parties. La première, intitulée « Frontières », examine les tensions entre colonialisme des ressources et nationalisme des ressources, principalement à partir du cas de l’extraction du lithium au Chili. La deuxième, « Capitalisme vert », analyse les enjeux géopolitiques de la relocalisation de l’extraction et de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales. La troisième, « Au-delà du capitalisme vert », se penche sur les résistances à l’extractivisme vert et les perspectives de dépassement de ce modèle. Nous proposons ici une lecture transversale de ces trois parties, en privilégiant les apports qui nous semblent les plus originaux : la reconfiguration des frontières extractives, l’articulation entre sécurité des approvisionnements et transition énergétique, ainsi que les conflits suscités par l’ouverture de nouvelles mines.
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L’extractivisme désigne bien davantage que la simple extraction de ressources naturelles. Le terme renvoie à un modèle d’exploitation intensive de matières premières, principalement organisée au bénéfice de l’accumulation capitaliste et longtemps structurée par les rapports coloniaux entre centres et périphéries. Héritier de cette histoire coloniale, l’extractivisme renvoie à un modèle de développement fondé sur l’appropriation des ressources, la dépossession, la violence et le pillage. Comme catégorie critique, le terme d’« extractivisme » (extractivismo en espagnol) ne s’impose toutefois véritablement qu’au tournant des années 1990 et 2000, notamment dans les mouvements autochtones et écologistes sud-américains, « afin de donner un nom à ce qu’ils considèrent comme un modèle de développement économique ancré dans la conquête coloniale, mais qui opère désormais à une échelle spatiale et commerciale sans précédent4 ».
La généalogie critique que Riofrancos propose du concept d’extractivismo remonte aux théories de la dépendance5. Bien qu’elles ne dénonçassent pas encore l’extractivisme comme modèle économique et écologique destructeur dans les années 1950 et 1960, les théories de la dépendance analysaient déjà l’insertion subordonnée des économies sud-américaines dans la division internationale du travail. Leur question était celle que Riofrancos résume en ces terme : « comment un continent si riche en ressources naturelles pouvait souffrir d’une telle pauvreté6 ? ». Spécialisées dans l’exportation de matières premières, les économies sud-américaines occupaient une position subordonnée dans les échanges de biens manufacturés. Une étude récente donne la mesure de cette asymétrie en estimant à 2 200 milliards de dollars la valeur annuelle des biens que les pays du Nord s’approprient au détriment des pays du Sud7 : c’est l’équivalent du PIB de l’Italie, 8e puissance économique mondiale, qui est ainsi capté chaque année… La critique portait alors moins sur les dommages environnementaux de l’extraction que sur la destination de la richesse produite.

La « marée rose » sud-américaine peut, de ce point de vue, être comprise comme un prolongement politique, bien que partiel et ambivalent, de cette critique de la dépendance. En réactivant, sous la forme d’un « nationalisme des ressources8 », la volonté de rompre avec le caractère enclavé9 des économies extractives, elle illustrait une reprise de contrôle sur les richesses issues de leur exploitation.
Le Chili constitue un bon exemple pour comprendre comment, à gauche, la critique du principe même de l’extractivisme a parfois été subordonnée à celle de l’appropriation étrangère des ressources. Sous la présidence de Gabriel Boric, entre 2022 et mars 2026, la question de la souveraineté sur le lithium a retrouvé une place centrale dans le débat public. Mais plutôt que de remettre en cause son exploitation, le gouvernement a cherché à renforcer le rôle de l’État dans le secteur, notamment par une participation publique accrue aux nouveaux projets miniers. La critique de l’extractivisme a surtout pris la forme d’un contrôle accru sur les conditions d’extraction. Boric s’est ainsi engagé à protéger 30 % des salines de l’exploitation d’ici 2030 et à imposer, pour les nouvelles mines, des techniques censées en limiter les dommages environnementaux10. Cette orientation n’a toutefois pas mis fin aux contestations. Les résistances autochtones et écologistes à l’exploitation minière à grande échelle se sont poursuivies, révélant la tension entre souveraineté nationale sur les ressources et critique de l’extractivisme lui-même. Une souveraineté qui demeure, en outre, prise dans des rapports de dépendance et de compétition géoéconomiques. Après le départ de Boric en mars 2026, le nouveau gouvernement chilien a renforcé sa coopération avec les États-Unis autour de l’approvisionnement en minerais critiques, tandis que l’Atacama demeure convoité par les puissances occidentales et par la Chine. C’est dans ce contexte que prend sens une question directrice de la recherche de Riofrancos : en quoi le capitalisme qualifié de « vert » en raison « de son rôle -prouvé ou non – dans la lutte contre la crise climatique11 », ne reconduirait pas « la même vieille politique de capitalisme extractif appliquée au reste du monde12 » ?
Le lithium constitue selon elle un cas particulièrement éloquent pour saisir les continuités et les transformations contemporaines de l’extractivisme. C’est pourquoi le Salar de l’Atacama, au Chili, occupe une place importante dans l’enquête de Riofrancos. Loin d’être un simple réservoir de ressources, le « plateau de l’Atacama13 » est un écosystème habité et doté d’une riche biodiversité, que la demande mondiale en lithium transforme aujourd’hui en espace stratégique de la transition énergétique14. Si ce métal connaît de nombreux usages, c’est son emploi dans les batteries rechargeables qui lui vaut le surnom d’« or blanc de la transition énergétique ». Comme le rappelle Riofrancos, la transition vers les énergies renouvelables dépend de l’électrification, et l’électrification dépend des batteries rechargeables15.
Dans la mesure où le secteur des transports constitue l’un des principaux contributeurs à l’empreinte carbone mondiale, l’électrification du parc automobile constitue un enjeu majeur de la transition. C’est pourquoi Riofrancos se penche sur cette dépendance grandissante des États nations et de l’Europe aux batteries électriques. L’Agence internationale de l’énergie prévoit en effet une forte augmentation de la demande des minéraux critique dans le cadre d’une transition écologique rapide : « en 2050, celle-ci pourrait être dix fois supérieure à son niveau de 2023, soit la croissance la plus élevée parmi les minéraux critiques étudiés par l’agence16 ». Ces chiffres donnent la mesure de l’envergure extractive de la décarbonation. Loin de remplacer une source d’énergie par une autre, l’utilisation des minerais critique pour les technologies vertes repose sur l’extension de chaînes d’approvisionnement associant extraction minière, raffinage, fabrication et recyclage. Le lithium n’est d’ailleurs qu’un élément parmi d’autres de cette nouvelle géographie extractive, qui mobilise également le cuivre, le graphite, le nickel, le cobalt, les terres rares ou encore la bauxite17. L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis. Dans les Andes, les conditions climatiques, géologiques, géothermiques et hydrologiques singulières rendent l’extraction particulièrement rentable18. Le fort taux d’évaporation du salar de l’Atacama permet notamment d’y produire du lithium à des coûts parmi les plus faibles au monde. Cette concentration fait toutefois du lithium un objet de tensions et de rivalités géoéconomiques. Elle expose les États et les compagnies extractives aux risques de rupture d’approvisionnement et alimente la compétition pour l’accès à cette ressource désormais considérées comme « critique » pour la sécurité économique.
L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis.
L’un des apports de l’ouvrage de Riofrancos consiste précisément à montrer comment cette vulnérabilité économique est intégrée aux politiques industrielles de la transition énergétique. Si la sécurisation des approvisionnements peut prendre la voie de la diversification des fournisseurs, les accords avec des pays alliés, le renforcement du contrôle sur les matières premières, elle peut aussi prendre la forme d’un développement accru de capacités d’extraction, de raffinage et de transformation sur le territoire même des grands centres industriels. Dans son chapitre « Green Dominance », elle analyse ainsi la volonté européenne de développer certains maillons de la chaîne du lithium afin de réduire sa dépendance à la chaîne mondiale. Il serait toutefois trompeur d’y voir une véritable « relocalisation de l’Empire19 ». Comme le montre Riofrancos, l’implantation de nouvelles capacités extractives et industrielles dans le Nord ne constitue en rien une substitution des flux de ressources en provenance du Sud global vers le Nord, mais une co-existence entre d’ancienne dynamique prédatrice et de nouvelles dynamiques extractives dans les pays du Nord.
Cette dynamique prend deux formes : soit les activités extractives autrefois abandonnées sont réouvertes, soit de nouveaux projets miniers s’implantent, sous la bannière de la transition énergétique. Le projet Savannah Ressources à Barroso dans le nord du Portugal, en offre une illustration particulièrement claire20. Dans cette région Covas da Barroso, du nom de la rivière qui la traverse, un projet d’extraction de lithium vient se greffer sur une mine déjà connu pour son extraction de feldspath, destinés notamment à l’industrie céramique. Le projet s’inscrit, selon Riofrancos, dans un mouvement plus vaste d’expansion de la frontière extractive dans la péninsule Ibérique, qui s’étend du sud de l’Espagne au nord du Portugal. Cette expansion consiste dans l’essor des concessions minières et l’incorporation de nouveaux territoires aux chaînes d’approvisionnement européennes en minerais critiques.

À Barroso, la transformation est particulièrement frappante. Le projet de Savannah Ressources a acquis à ce jour 111 parcelles de terrain auprès de propriétaires privés et en détient 16 autres en vertu de contrats de location-vente21. Alors que cette région du Portugal a été « l’une des premières en Europe à être reconnue par les Nations Unies comme site agricole patrimonial, citant spécifiquement son mode d’exploitation ‘‘agro-sylvo-pastoral’’ qui intègre les terres cultivées dans les forêts22 », ce mode de subsistance risque de disparaître à cause de l’extension des territoires miniers. Comme l’indique la Compagnie minière, « les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet23 ». L’implantation d’une exploitation industrielle de lithium à grande échelle menace ainsi de reconfigurer un territoire jusqu’alors structuré autour de ces usages agricoles et pastoraux. Derrière la justification idéologique des solutions à apporter à la crise climatique, se trouvent ainsi des risques de destruction de territoires entiers, de paysages et de ressources.
Et ce n’est pas tout. La justification du capitalisme vert s’accompagne d’une justification sécuritaire. C’est pour répondre au risque de tensions interétatiques qui pourraient mettre en danger la chaîne du lithium et engendrer une volatilité des prix, que les politiques industrielles vertes se sont articulés autour de ce que Riofrancos qualifie de « nexus sécurité–soutenabilité », un ensemble de discours et de dispositifs qui légitiment, au nom de la sécurité et de la transition, la réouverture ou la relocalisation de l’extraction minière dans les pays du Nord global afin d’assurer un accès direct aux ressources24.
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On peut résumer la double logique du « nexus sécurité-soutenabilité » de la manière suivante. Le premier enjeu est celui de la sécurité des approvisionnements : dans une conjoncture marquée par l’intensification des rivalités géopolitiques entre les États-Unis, l’Europe et la Chine et par une compétition accrue pour l’accès aux minerais critiques, la transition verte fait apparaître de nouvelles vulnérabilités économiques liées à la concentration des ressources, aux capacités de raffinage et des chaînes de transformation25 . La priorité des États devient l’accès territorial, la proximité des ressources, et le faible coût de leur importation depuis les pays périphériques. Le second enjeu est celui de la soutenabilité, c’est-à-dire des enjeux liés à la transition énergétique. Il s’agit de la justification donnée par les États de la nécessité d’un accès aux minéraux tel que le lithium afin de mener à bien la décarbonation de l’économie. C’est dans ce contexte que « l’extractivisme vert » tend à être repensé comme ayant des « frontières mobiles », pouvant se déployer dans les pays du Nord26.
En effet, les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, et l’Europe a également de nombreux projets – au Portugal, en Serbie, en République Tchèque, en France. Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques27 ». L’exemple du lithium exprime bien la manière dont une dimension politique et sécuritaire a pu être attribué à un minéral dans un contexte spécifique28. Au Chili, le lithium est déclaré ressource stratégique appartenant à l’État et devant être utilisé dans l’intérêt national en 197929 pour des raisons liées à son utilisation dans le nucléaire, tandis qu’il a fallu attendre les années 2016 pour que la Chine considère le lithium comme étant d’intérêt stratégique et 2018 pour les États-Unis. Cette appellation donne à l’État le pouvoir de décider dans quelles conditions et qui peut exploiter cette ressource. Ce qui signifie également que le caractère économique d’une ressource est historiquement produit.
Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques ».
Dans le contexte actuel de tensions interétatiques accrues, ces notions montrent que les politiques climatiques intègrent de manière croissante des impératifs de sécurité des approvisionnements à leur politique économique. Loin de se substituer à la logique de rentabilité, les impératifs de sécurité des approvisionnements contribuent ainsi à redéfinir les conditions de la valorisation du capital. À l’échelle des États, cette réorientation peut notamment se traduire par le soutien à des projets ou à des filières dont la rentabilité immédiate demeure incertaine, mais dont le développement est jugé nécessaire à la réduction d’une dépendance stratégique. La faillite du fabricant suédois de batteries Northvolt constitue à cet égard un cas révélateur. Malgré d’importants investissements publics et privés, des « retards et surcoûts dans la montée en puissance de sa gigafactory de Skelleftea, dans le nord de la Suède, ont fini par faire fuir les commandes et, finalement, les investisseurs30 ».
Cet échec met en évidence le désavantage économique auquel peut être confrontée une filière européenne face à des producteurs chinois capables de proposer des batteries à moindre coût. Il n’a pourtant pas conduit l’Union européenne à renoncer à la fabrication de ses propres batteries. Au contraire, la dépendance envers les producteurs chinois étant désormais elle-même conçue comme une vulnérabilité stratégique, l’Union Européenne a renforcé son soutien à la production européenne de batteries. L’enjeu de souveraineté industrielle peut ainsi conduire un État ou un ensemble d’États à prendre en charge une partie des coûts nécessaires au maintien d’une chaîne de valeur européenne, quitte à dépenser davantage. Cette nouvelle articulation entre décarbonation, politique industrielle et sécurité des approvisionnements ne transforme cependant pas seulement la géographie mondiale de l’extraction, mais aussi, celle des conflits qui l’accompagnent.
Au-delà des tensions géopolitiques qui reconfigure la carte mondiale de l’extractivisme31, Thea Riofrancos s’intéresse aux conflits territoriaux suscités par l’ouverture des nouvelles frontières extractives dans les pays du Nord. Dans le chapitre 8, intitulé « Résister à l’extractivisme vert », elle interroge les effets politiques de ces nouveaux projets à partir du cas du Portugal et des États-Unis : l’extraction y est-elle mieux encadrée que dans les pays du Sud ? Suscite-t-elle des conflits comparables ? Et, lorsqu’elle est contestée, quels motifs conduisent les populations à se mobiliser contre des projets pourtant présentés comme nécessaires à l’action climatique ? Riofrancos met en évidence trois motifs principaux qui relient des luttes des pays du Nord à celles des pays du Sud. Le premier concerne l’eau. À partir notamment des données de l’EJAtlas32, base mondiale recensant les conflits de justice environnementale, elle montre que la dégradation ou la raréfaction des ressources hydriques constitue l’un des principaux ressorts des mobilisations contre les projets miniers liés au lithium.

De Covas à Thacker Pass, dans le nord du Nevada, en passant par le désert d’Atacama, ces conflits ont en commun de porter sur la préservation de ressources hydriques menacées par l’extraction. Elle précise toutefois que la probabilité d’une mobilisation dépend aussi de la signification culturelle que les communautés concernées attribuent à l’eau. Le second motif tient au déficit démocratique qui accompagne nombre de ces projets, notamment l’absence de véritable délibération avec les populations affectées sur les conséquences environnementales de l’activité minière. Le projet de Thacker Pass, dans une région marquée par des épisodes de sécheresse cristallise particulièrement ces deux dimensions. La principale organisation opposée au projet, les People of Red Mountain, qui regroupe des membres des peuples Paiute, Western Shoshone et Bannock, mobilisés pour défendre les territoires sur lesquels la mine est aujourd’hui en construction, regrette un processus de consultation qu’ils considèrent comme largement insuffisant au regard de l’ampleur des transformations susceptibles d’affecter leur territoire. À ces enjeux hydriques et démocratiques s’ajoute aussi la dimension historique et culturelle du conflit. Le projet de Thacker Pass empiète sur leurs territoires, qui comprennent notamment le site d’un massacre perpétré au XIXe siècle par la cavalerie américaine, ainsi que des lieux de culte et de cueillette de plantes médicinales.
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Au Portugal, dans la région de Covas do Barroso, la mobilisation que nous avons déjà évoqué est principalement alimentée par la crainte de voir disparaître la rivière dont dépend tout un mode de vie dans la région. Le cours d’eau qui traverse le territoire, du nom de la région Covas, irrigue les cultures et rend possible l’agriculture familiale et l’élevage. Comme l’affirme Fernandes, une habitante interrogée par Riofrancos : « Pour moi, la plus grande crainte est que cela change à tout jamais. Le paysage. Ils détruiront l’eau. Les choses ne seront plus les mêmes […] ». Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière. La préservation des écosystèmes est également au cœur des mobilisations contre les projets miniers dans le Nevada. À proximité de Silver Peak, où l’entreprise Albemarle exploite une mine de lithium, le projet de Rhyolite Ridge menace notamment le sarrasin de Tiehm, une plante sauvage « aux pétales jaunes délicates ». Pour Patrick Donnelly, du Center for Biological Diversity, la protection de cette espèce dépasse la seule question de sa préservation. Elle constitue un indicateur de la santé plus générale d’un écosystème déjà fragilisé. Riofrancos montre ainsi comment ces luttes contre les projets miniers permettent de prendre conscience de la valeur écologique de ces espaces désertiques, de leurs systèmes hydrologiques complexes et vulnérables, des sources, qui apparaissent comme des « oasis de vie organique » et qui contredisent la représentation par les entreprises extractives des déserts de sels comme des terrae nullius.
Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière.
Pour autant, la reconnaissance de cette richesse ne conduit pas tous les militants interrogés par Riofrancos à s’opposer par principe à toute extraction minière. Certains reconnaissent la nécessité des minéraux pour la transition énergétique, tout en contestant les conditions de leur extraction. C’est le cas de Donnelly, directeur pour le Nevada Center for Biological Diversity (CBD), une ONG nationale dédiée à la protection des espèce menacées, qui assume la tension entre la nécessité de développer les énergies renouvelables et les dommages environnementaux susceptibles d’accompagner leur mise en place. De même, Hadder, militant du Great Basin Resource Watch, précise qu’il ne s’oppose pas à l’extraction minière « tout court », une position qu’il juge intenable, mais entend plutôt développer une critique spécifique de la gestion des mines dans les sociétés capitalistes. Pour ces militants, l’exploitation minière liée à la transition énergétique aux États-Unis constitue notamment un défi à relever pour imposer des normes extractives plus respectueuse de l’environnement. Ils soulignent notamment que les populations opposées aux projets miniers aux États-Unis disposent de moyens juridiques et politiques plus importants que celles de nombreux pays du Sud pour faire valoir leurs revendications. C’est en ce sens que Donnelly envisage la relocalisation « comme une voie potentielle vers des chaînes d’approvisionnement mondialement équitables33 ». Hadder insiste, quant à lui, sur le risque que les mobilisations anti-extractivistes dans les pays du Nord contribuent, en repoussant les projets miniers hors de leurs frontières, à déplacer l’extraction vers des territoires où les populations disposent de moins de moyens pour s’y opposer.
Riofrancos propose d’aborder ce paradoxe en déplaçant l’attention de l’opposition entre Nord et Sud vers les inégalités internes qui traversent les pays du Nord eux-mêmes. Comme elle l’affirme, « même dans les pays du Nord, les populations ne bénéficient pas ou ne supportent pas les mêmes coûts environnementaux de la relocalisation34 ». Les dommages sociaux et environnementaux de l’activité minière se concentrent en effet sur les populations déjà marginalisées. Le projet de Thacker Pass, à proximité de la frontière avec l’Oregon, affecte au premier chef plusieurs communautés autochtones, notamment les Reno-Sparks Indian Colony, les Burns Paiute et les Fort McDermitt Paiute et Shoshone. Comme le lui indique notamment Galina Angarova, directrice exécutive de Cultural Survival, une ONG internationale engagée dans la défense de l’autodétermination et des droits des peuples autochtones, la plupart des communautés les plus marginalisées vivent précisément dans les territoires convoités par les entreprises minières. Selon les données citées par Riofrancos, 69 % des ressources ou réserves minérales nécessaires à la transition énergétique se situeraient sur les terres des peuples autochtones ou à proximité immédiate de celles-ci, une proportion qui atteindrait 85 % pour le lithium. La géographie de l’extractivisme vert ne se superpose donc pas simplement à la division entre Nord et Sud, mais reproduit également, au sein même des pays du Nord, des rapports inégaux d’exposition aux coûts environnementaux et territoriaux de la transition.
L’un des principaux mérites de l’ouvrage tient à la remise en cause d’une conception de la transition énergétique comme simple prolongement de l’externalisation des coûts environnementaux de l’extraction des pays du Nord vers les pays du Sud. Sans nier la persistance de ces rapports de dépendance, Riofrancos complexifie ce schéma en montrant que les politiques industrielles de la transition énergétique s’accompagnent de l’ouverture de nouvelles frontières extractives au sein même des pays du Nord. Son enquête invite à relire les conflits qui accompagnent cette extension à l’aune des inégalités internes qui traversent les pays du Nord. En suivant ces conflits depuis les territoires miniers jusqu’aux centres des politiques de la transition énergétique, elle révèle, dialectiquement, les dilemmes auxquels se heurtent les opposants à l’extractivisme vert dans un monde structurellement dominées par des flux Nord/Sud profondément inégalitaires : faut-il défendre la relocalisation de l’extraction de lithium dans les pays du Nord, au nom de leur responsabilité dans la transition énergétique et de garanties environnementales potentiellement plus exigeantes ? La diversité des positions rencontrées montre que les luttes contre l’extractivisme ne se laissent pas réduire à une simple opposition entre les défenseurs de la transition énergétique et ceux qui en contesteraient la nécessité35, mais interrogent plus fondamentalement les conditions dans lesquelles cette transition est mise en œuvre et les finalités mêmes de la transition, autrement dit, les besoins matériels qu’elle vise à satisfaire.

L’intérêt de ces questionnements est donc également d’interroger les besoins matériels d’une société qui cherche à s’émanciper des énergies fossiles. Certes, Riofrancos inscrit sa réflexion dans l’horizon politique du Green New Deal, en cherchant à concilier les impératifs de la transition avec la persistance de certaines formes d’extraction, au risque d’occulter la nécessité d’une critique beaucoup plus radicale des besoins matériels de la société future (et d’aller, notamment, au-delà de la seule critique de la voiture individuelle36). Mais son analyse a pour mérite de remettre au cœur du débat, y compris chez celles et ceux qui se donnent pour horizon une rupture radicale avec le capitalisme, le fait que toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?
Toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?
Si certaines perspectives permettent de répondre plus directement et plus radicalement à ces questions37, l’analyse de Riofrancos nous rappelle que la question des volumes extraits et des infrastructures nécessaires ne peut être dissociée de celle des rapports de classes, des formes de propriété et des usages auxquels ces ressources sont destinées. Elle rappelle ainsi que le capitalisme est « à la fois plus et moins que la croissance » : « Plus, car la croissance n’éclaire pas les rapports de classe et de propriété qui sont au cœur de l’accumulation du capital ; moins, car assimiler le capitalisme à la seule croissance peine à rendre compte des tendances du système à l’exact opposé : crise, stagnation et récession38 ». C’est en ce sens que Riofrancos rejoint une méthode qui nous semble essentiel à l’analyse et à la critique de l’extractivisme capitaliste : l’historicisation de notre rapport à ce qui est extrait de la terre et la politisation des conditions matérielles de toute transition. À ce titre, Extraction regorge d’éléments pour penser la transformation des rapports sociaux à partir des conflits que l’extractivisme fait surgir, en remontant, pour ainsi dire, « depuis les profondeurs39 ».
Image d’ouverture : Laguna Miscanti, lac du nord du Chili, dont la partie occidentale est située à moins d’un kilomètre de la division des eaux du bassin du lac du sala d’Atacama. Wikimedia Commons.

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26.09.2026 à 19:14
Alyssa Battistoni
Les critiques du capitalisme ont-elles tout dit ? Alyssa Battistoni, spécialiste de théorie politique et figure de la gauche étasunienne, revient sur le problème de la nature comme “don gratuit” chez les écosocialistes. Et va jusqu’à puiser dans l’existentialisme français pour défendre une politique climatique planifiée au nom de la justice sociale. Entretien.
L’article « Dans le capitalisme, les non-humains sont des dons gratuits » est apparu en premier sur Terrestres.
Ce texte est la traduction de « The Production of Nature : An Interview with Alyssa Battistoni », un entretien entre Alyssa Battistoni et Jochen Schmon paru sur le JHI Blog en 2025. L’entretien original est précédé par deux questions posées par la rédaction de Terrestres.
Alyssa Battistoni est théoricienne politique et professeure en sciences politiques à l’université Barnard de New York. Elle travaille notamment sur la politique climatique et environnementale, le capitalisme, le marxisme et le féminisme. Elle a co-écrit A Planet to Win : Why We Need a New Green Dew Deal (Verso, 2019) et est l’auteure du livre Free Gifts : Capitalism and the Politics of Nature (Princeton University Press, 2025), qui propose une analyse de l’appropriation de la nature par le capitalisme, fondée sur une théorie de la valeur plutôt que sur une analyse morale. Elle s’est entretenue avec Jochen Schmon à propos de son nouveau livre.
Jochen Schmon est doctorant au département de sciences politiques de la New School for Social Research. Il étudie l’histoire conceptuelle de l’esclavage et les répercussions de la politique abolitionniste sur les imaginaires féministes, républicains, anarchistes et communistes naissants au XIXe siècle.
L’entretien a été traduit par Marie Loslier, doctorante au département de philosophie de la New School for Social Research.
Terrestres – Vous êtes l’une des co-autrices du livre A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, publié fin 2019, pendant le premier mandat de Donald Trump1. Cet ouvrage a été largement salué par la gauche américaine et canadienne. Cependant, l’idée d’un « Green New Deal » a aussi suscité de nombreuses critiques. Dans son ouvrage publié en 2020, traduit en français sous le titre Moins ! La décroissance est une philosophie2, le philosophe japonais Kohei Saito a par exemple affirmé qu’il représenterait un nouvel « opium du peuple » nous évitant d’aborder la question cruciale : nous allons devoir réduire drastiquement les flux de matières et d’énergie, et donc la croissance économique, et seul un « communisme de décroissance » pourrait nous permettre d’y parvenir. Comment réagissez-vous à cette critique ? De manière générale, que pensez-vous aujourd’hui de ce Green New Deal que vous prôniez en 2019 ?
Alyssa Battistoni – Je comprends le point de vue de Saito et d’autres lorsqu’ils critiquent le Green New Deal depuis une perspective de gauche. Le Green New Deal n’est pas une solution globale à la crise planétaire que nous traversons et, à l’instar du New Deal original, il ne mettra pas fin au capitalisme. Je partage largement la vision de Saito, et en fait, je pense qu’une grande partie de ce qu’il appelle le « communisme de décroissance » – transports en commun, logements sociaux écologiques, etc. – ressemble beaucoup à la vision de gauche d’un Green New Deal. Mais je n’ai pas encore entendu d’argument convaincant pour affirmer que le communisme de décroissance – au sens d’une véritable transition s’éloignant du capitalisme – puisse être mis en place assez rapidement pour empêcher l’effondrement climatique, ni d’ailleurs aucune analyse sérieuse de l’action politique ou de la stratégie susceptible de le concrétiser.

À mon sens, les impératifs liés au changement climatique exigent que nous soyons utopistes dans notre vision, mais pragmatiques dans notre stratégie. Dans cette optique, je pense qu’un Green New Deal, ou un projet similaire, pourrait remplir deux fonctions : premièrement, parvenir à un niveau significatif de décarbonisation, ce qui permettrait de gagner du temps pour mettre en place des projets plus transformateurs ; et deuxièmement, s’engager dans un projet de formation de classe capable de construire une base de soutien réelle et durable en faveur de l’action climatique, en montrant comment la décarbonisation peut apporter des avantages matériels concrets à la vie des travailleurs. Ces deux éléments me semblent nécessaires pour parvenir à un changement plus radical. En d’autres termes, le Green New Deal n’est pas censé être l’horizon écosocialiste, mais un point de départ pour un mouvement qui s’y dirige. Cela dit, aujourd’hui, nous avons dépassé le moment du Green New Deal en tant que tel ; ce n’est plus le principe organisateur de la politique climatique de gauche. Mais quelque chose qui s’en rapproche reste nécessaire, et je pense d’ailleurs que cela transparaît dans certains programmes politiques, comme celui de Zohran Mamdani, qui souhaite la mise en place de bus rapides et gratuits à New York, ou l’éco-populisme de Zack Polanski au Royaume-Uni.
Les impératifs liés au changement climatique exigent que nous soyons utopistes dans notre vision, mais pragmatiques dans notre stratégie.
Alyssa Battistoni
Terrestres – Dans votre recension de 2018 du livre Climate Leviathan : A Political Theory of Our Planetary Future, traduite dans Terrestres, vous avez résumé les quatre scénarios politiques possibles esquissés dans cet ouvrage : le « Léviathan climatique » – un système capitaliste mondialisé régi par une souveraineté planétaire prenant des mesures drastiques ; le « Mao climatique » – un système anticapitaliste gouverné par un pouvoir souverain à l’échelle de l’État-nation ou de la planète ; le « Behemoth climatique » – un système capitaliste contenu dans les limites autarciques de l’État-nation ; et le « X climatique » – rejetant à la fois le capitalisme et la souveraineté, pour faire place à quelque chose qui reste encore à déterminer. Où en sommes-nous en 2026 ? La lutte contre le changement climatique a été reléguée bien loin derrière les guerres actuelles et futures, entre autres sujets dystopiques, et l’hypothèse d’un « Léviathan climatique », que certains jugeaient probable en 2018, semble s’être estompée au profit d’un « carbo-fascisme » de plus en plus effréné…
Alyssa Battistoni – J’ai beaucoup pensé à Climate Leviathan ces derniers temps. Lorsque cet ouvrage a été publié en 2017, ses auteurs, Geoff Mann et Joel Wainwright, estimaient que le « Léviathan climatique » – ce régime associant le capitalisme mondial à une souveraineté planétaire – était en plein essor, incarné par des institutions multilatérales telles que les Nations unies, qui visaient à résoudre les problèmes de coordination du capitalisme et à permettre une transition vers un capitalisme vert.
L’Accord de Paris de 2015, fruit des négociations entre Barack Obama et Xi Jinping, incarnait le Léviathan à son apogée. Nous vivons aujourd’hui, bien sûr, dans un monde très différent, où la mondialisation subit une pression intense de la part de formes nationalistes, voire fascistes, du capitalisme – en d’autres termes, un monde de plus en plus dominé par le « Béhémoth climatique ». Mais il ne s’agit pas exactement du « Béhémoth » tel que Mann et Wainwright le décrivent. Ils considèrent le « Béhémoth climatique » comme une force réactionnaire face au changement climatique, ancrée dans une coalition de capitalistes des énergies fossiles, de réactionnaires petits-bourgeois et de populistes anti-élites, dont le trumpisme est un exemple. Dans cette perspective, la nation est le bastion du capital fossile régressif ; le reste du monde, celui du mouvement vert progressiste. Mais la transition verte est elle aussi de plus en plus un projet ancré dans le nationalisme économique, qui ne s’inscrit pas dans le cadre d’un accord des Nations unies ou d’une coopération entre grandes puissances, mais dans celui d’une rivalité entre grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine.
Mann et Wainwright ne proposent pas de modèle de « Béhémoth vert », mais je pense que nous en avons besoin. Le capitalisme vert, dans la mesure où il existe, s’est jusqu’à présent fortement appuyé sur l’intervention de l’État, et je pense qu’il en sera ainsi pendant encore un certain temps. D’ailleurs, toutes les visions de gauche visant à lutter contre le changement climatique – qu’il s’agisse du Green New Deal, du « communisme de décroissance » de Saito ou du « communisme de guerre écologique » d’Andreas Malm – reconnaissent la nécessité de recourir à l’État pour discipliner le capital fossile et décarboner à grande échelle. Je pense donc que nous devons réfléchir beaucoup plus sérieusement à l’État et aux forces sociales susceptibles de rendre possibles les projets écosocialistes à différentes échelles.
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Jochen Schmon – Les immenses dégâts environnementaux causés par les régimes socialistes du XXe siècle semblent avoir incité de nombreux chercheurs spécialistes de l’écologie à s’éloigner de la théorie marxiste. Au lieu d’analyser les diverses relations sociales qui régissent les technologies de production, les critiques de l’Anthropocène accordent la priorité à la technologie elle-même, attribuant la responsabilité de la catastrophe écologique et existentielle actuelle à « l’ère industrielle ». À contre-courant de cette tendance, votre dernier livre, Free Gifts : Capitalism and the Politics of Nature, ainsi que l’ouvrage collectif auquel vous avez contribué, A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, visent à réinventer une politique socialiste pour notre époque. Comment défendez-vous la nécessité de la théorie marxiste et de la politique socialiste face à ses détracteurs écologistes ?
Alyssa Battistoni – Il est vrai que les régimes socialistes qui ont existé ont, pour la plupart, affiché un bilan environnemental médiocre, et bien sûr, certaines technologies ont tendance à avoir des répercussions sur l’environnement, quel que soit le système social dans lequel elles s’inscrivent. Toute société qui utilise des combustibles fossiles, par exemple, génère des émissions de carbone. Mais, comme vous le suggérez, de nombreux chercheurs ont eu souvent tendance à adopter la position selon laquelle la technologie ou la « société industrielle » serait à elle seule l’origine de la crise écologique. À mon sens, ces analyses ont tendance à présenter une vision trop simpliste de la technologie elle-même, la considérant comme une entreprise neutre et purement technique, au lieu de reconnaître les différentes manières dont la technologie est façonnée par des sociétés particulières, et utilisée au sein de celles-ci. Je pense que les sociétés socialistes sont certes capables d’utiliser les ressources et les technologies de manière destructrice pour l’environnement, mais que ces utilisations ne sont pas inévitables au même titre que dans les sociétés capitalistes. J’essaie donc d’expliquer comment et pourquoi le capitalisme limite notre capacité à entrer en relation avec le monde non-humain, mais je ne prétends pas pour autant qu’une société socialiste agirait nécessairement différemment – seulement qu’elle le pourrait.

Il est également vrai que de nombreux marxistes ont été relativement peu attentifs à l’écologie, même si Marx lui-même a été injustement décrié à cet égard et critiqué pour son prométhéisme, son anthropocentrisme ou son productivisme, comme l’ont montré des chercheurs tels que John Bellamy Foster et Kohei Saito. Mon travail ne vise ni à défendre Marx contre ses détracteurs écologistes, ni à faire revivre certains aspects de sa pensée écologique propre, mais plutôt à insister sur le fait que son analyse fondamentale du capitalisme est inestimable pour comprendre le système entièrement planétaire de notre époque. Le capitalisme est en effet le seul système en vigueur aujourd’hui, et nous devons donc comprendre sa dynamique propre, indépendamment de l’histoire d’autres types d’ordres sociaux.
Je ne prétends pas qu’une société socialiste agirait nécessairement différemment – seulement qu’elle le pourrait.
Alyssa Battistoni
Dans le cadre de mon engagement politique, j’ai cherché à élaborer un projet éco-socialiste plus concret. Mon engagement en faveur de l’éco-socialisme repose sur des principes, mais il est aussi pragmatique. Je pense que la transition vers l’abandon des énergies fossiles doit se faire de manière juste et égalitaire, mais je pense également que la décarbonisation de notre monde actuel et la construction d’une société écologiquement durable nécessiteront des mesures – planification, mise à disposition de biens publics, contrôle du capital – que le capitalisme n’est, selon moi, pas en mesure de mettre en œuvre. Une politique climatique efficace doit être une politique climatique de masse, qui aborde les problèmes de la vie quotidienne – travail, logement, transports – de manière à montrer qu’il est possible pour chacun de mener une vie bonne sur cette planète que nous partageons tous.

Jochen Schmon – Là où les « nouveaux matérialistes », tels que Bruno Latour, Donna Haraway ou Anna Tsing conçoivent la destruction de la vie et de la terre comme un phénomène « anthropocentrique », les marxistes désignent cette condition contemporaine de « Capitalocène » ; c’est le capital lui-même, et non « l’espèce » humaine, qui est devenu l’agent géologique dominant. Vous participez à cette critique du « matérialisme naïf », mais vous mettez également en cause le « naturalisme moral » des matérialismes marxistes actuels, que vous qualifiez de deuxième « tendance fréquente dans la pensée écologique ». Quelles sont ces deux erreurs dans la théorisation critique de ce que vous appelez « la politique de la nature » ?
Alyssa Battistoni – L’une des propositions théoriques du livre Free Gifts consiste à penser la matérialité de manière plus dialectique, à la fois par rapport aux matérialistes historiques et à ceux qu’on appelle les « nouveaux matérialistes ». Le matérialisme dans un sens marxiste s’est généralement concentré sur ce que les commentateurs qualifient de facteurs « économiques », mais que nous pourrions plus exactement décrire comme les relations sociales du capitalisme. Cela a souvent impliqué de retracer les voies par lesquelles le capitalisme abstrait de la valeur d’échange à partir du domaine matériel, constitué par le travail concret les valeurs d’usage. Le courant du nouveau matérialisme est, en partie, une réponse à cette tendance : les nouveaux matérialistes tendent à reprocher au marxisme et à d’autres traditions théoriques de se détacher de la réalité matérielle du monde, et appellent les chercheurs à s’intéresser à l’agentivité des non-humains3.
Ce qui me frappe, ce sont les similitudes de ce courant avec des penseurs tels que les physiocrates et les premiers économistes politiques, qui ont vu les agents naturels comme intrinsèquement productifs. Jean-Baptiste Say, par exemple, utilise le terme d’« agents naturels » que l’on associerait aujourd’hui à quelqu’un comme Latour, et, par-là, il entend plus ou moins la même chose : non pas que les agents naturels ont la même intentionnalité ou agentivité que les êtres humains, mais plutôt qu’ils produisent des effets substantiels dans le monde matériel.
Et, évidemment, c’est le cas ! Mais il s’agit là d’un matérialisme naïf, comme la vision physiocratique qui trouve la plus-value dans le blé lui-même, plutôt que dans les relations sociales qui la produisent, déclarant que la nature est productrice de toute richesse. Une critique marxiste bien connue situe plutôt ces agentivités non-humaines au sein du capitalisme, mais nous devons aller plus loin pour intégrer dans les analyses marxistes une attention particulière aux qualités matérielles spécifique des différentes marchandises, ressources, processus de travail, etc. La tradition marxiste qui s’y est le plus sérieusement employé est l’éco-marxisme. L’étude d’Andreas Malm sur le « capital fossile », par exemple, analyse de manière très fructueuse les qualités matérielles des différents types de combustible à partir des rapports sociaux capitalistes.
Cependant, ma critique de l’éco-marxisme est qu’il repose souvent sur un naturalisme moral implicite. En d’autres termes, l’éco-marxisme porte souvent une tendance normative non avouée lorsqu’il considère la nature en soi comme un bien moral, à l’aune duquel nous pourrions évaluer le capitalisme. Prenez, par exemple, la critique influente de John Bellamy Foster sur la « rupture métabolique » : Foster soutient que le capitalisme a provoqué une perturbation des cycles métaboliques de la nature, ce qui est indéniable, mais il sous-entend que cette perturbation est une mauvaise chose, digne d’être critiquée en soi.
Si l’on considère toutefois que les relations entre l’homme et la nature sont en perpétuel développement et changent tout le temps, il est plus difficile de faire valoir cette accusation : qu’est-ce qui rend certains changements écologiques mauvais ? Plus généralement, je veux mettre en garde contre les recours à une conception morale de la nature pour fonder la critique, car ils ne sont presque jamais libérateurs. Mon livre développe plutôt une critique du capitalisme qui ne repose pas sur le simple fait que ce dernier perturbe ou détruit la nature. Il s’attache plutôt à comprendre comment et pourquoi il le fait, et ce que cela nous apprend de la façon dont il organise la vie politique et sociale humaine.
Je veux mettre en garde contre les recours à une conception morale de la nature pour fonder la critique, car ils ne sont presque jamais libérateurs.
Alyssa Battistoni

Jochen Schmon – Vous montrez comment les conceptions de la nature propres à l’économique politique libérale cristallisent la dévaluation matérielle de la vie non-humaine considérée comme un « don gratuit » dans le capitalisme : ce que la production économique peut s’approprier et utiliser gratuitement, sans rien payer. Mais vous semblez aussi reprocher aux recherches marxistes actuelles leur échec à dépasser cette conception destructrice de la nature. Pouvez-vous nous expliquer comment vous déployez les analyses de la forme-valeur pour développer une critique de l’écologie politique susceptible de surmonter ces résidus libéraux dans les conceptions écologiques de la théorie marxiste contemporaine ?
Alyssa Battistoni – L’idée de nature comme don remonte à des traditions anciennes de l’économie politique, et elle est en effet très répandue dans la pensée politique de manière générale. On la retrouve à travers toute la pensée politique occidentale, de Locke à Rousseau, et chez des penseurs non occidentaux s’inscrivant dans les traditions autochtones, comme Robin Wall Kimmerer. Mais je m’intéresse ici à la manière dont cette idée apparaît dans les travaux des économistes politiques classiques que Marx vise dans sa critique de l’économie politique : à des penseurs comme Jean-Baptiste Say et David Ricardo, qui décrivent les contributions gratuites faites par les agents naturels à la production – des organes de mouton aux voiles propulsées par le vent. Comme je l’ai suggéré plus haut, je considère ces exemples comme des manifestations d’un matérialisme naïf : ils ont tendance à prendre ces agents naturels simplement tels quels, voyant en eux une sorte de pouvoir naturel à générer de la richesse.
Dans le troisième tome du Capital, Marx propose une critique de cette position, en soulignant que, dans une société capitaliste, seul le capital tire profit des « dons gratuit(s) de la nature ». Les traditions éco-marxistes et éco-socialistes ont souvent fait référence à cette critique sans toutefois la développer davantage, et la plupart des autres courants marxistes se sont très peu exprimés sur la nature. Le don gratuit est donc un concept sous-théorisé mais puissant. Il offre un moyen de comprendre la nature non seulement comme un « thème » qui intéressait Marx, ou comme un ensemble de problèmes écologiques (tels que l’appauvrissement de la fertilité des sols), mais plutôt comme un élément fondamental des relations sociales et des processus de valorisation du capitalisme. En d’autres termes, les marxistes n’ont pas tant adopté la vision capitaliste de la nature qu’évité de l’interroger pleinement.
Je m’appuie sur la tradition de l’analyse de la forme-valeur ou de la forme sociale pour théoriser le don gratuit par rapport à la marchandise – la forme élémentaire du capitalisme – et pour montrer comment cette théorisation peut nous aider à mieux comprendre non seulement les enjeux écologiques, mais aussi le capitalisme lui-même. Au cours de l’analyse, je montre comment le don gratuit de la nature apparaît sous diverses autres formes dans l’économie dominante. Je m’efforce alors d’adopter une méthodologie similaire à celle de Marx, en démontrant l’incapacité des concepts et des termes économiques dominants à éclairer pleinement les phénomènes qu’ils décrivent.
Les marxistes n’ont pas tant adopté la vision capitaliste de la nature qu’évité de l’interroger pleinement.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – Dans l’analyse de la politique de la production que vous proposez, vous affirmez que les théories critiques du capitalisme se sont trop étroitement réduites à la question de la régulation des processus de travail et des technologies par les relations sociales de pouvoir. Vous attirez notre attention sur l’importance de la domination du capital sur les conditions écologiques de la production, en tant qu’elles conditionnent à leur tour le bien-être physique des travailleurs. « Le pouvoir de classe », comme vous l’écrivez, « est le pouvoir de produire l’environnement lui-même ». Cela vous amène à repenser radicalement la pollution, que les économistes conçoivent généralement comme des « effets secondaires environnementaux » ou des « externalités négatives », pour en faire plutôt « la capacité d’imposer la pollution aux autres comme un autre aspect du pouvoir de classe – et l’incapacité de la refuser, une forme de non-liberté en soi ». Pouvez-vous expliquer en quoi votre livre intervient dans la théorisation critique de la production, et sur les enjeux qui occupent notre réflexion sur la justice écologique ?
Alyssa Battistoni – L’ouvrage présente un certain nombre de propositions concernant les problèmes généralement regroupés sous le terme de « pollution ». La première consiste à critiquer les théories économiques dominantes, telles qu’elles ont été formulées par des économistes du XXe siècle comme Arthur Pigou et Ronald Coase, fondées sur le concept d’« externalité » pour appréhender les dommages environnementaux, en montrant que ces phénomènes doivent être compris dans le cadre du capitalisme en tant que système distinct. La seconde consiste à déplacer le champ de l’analyse critique. La littérature existante sur la justice environnementale s’est concentrée sur l’identification et la critique de la distribution inégale des dommages environnementaux. Bien qu’il s’agisse d’un projet important, cela revient à ce que Moishe Postone appelle une « critique de la distribution » plutôt qu’une critique de la production. À bien des égards, cela s’apparente à ce dont traite la littérature sur la justice distributive au sein de la théorie politique, même si la méthode et le style sont assez différents.

L’ouvrage se tourne plutôt vers « l’antre secret » de la production, où les dommages sont causés au sein même du processus de fabrication des marchandises. Cela nous aide à comprendre la pollution non seulement comme un fardeau qui pèse de manière inégale sur les populations, mais aussi, comme quelque chose que certains groupes distincts de personnes – ceux qui possèdent les moyens de production et qui contrôlent les investissements – produisent au cours d’actions motivées par des forces sociales impersonnelles. Ces phénomènes sont décrits dans la littérature économique comme des « externalités » ou des « coûts sociaux » et ont tendance à être abordés dans une perspective purement technique.
Mais lorsque nous descendons dans cet antre secret, nous voyons comment ils sont structurés par le pouvoir de classe : dans ce cas, par le pouvoir de décider quels sous-produits sont générés dans le cadre du processus de production des marchandises, et d’imposer ces sous-produits physiques – qu’il s’agisse de déchets toxiques, de fumée ou d’émissions de carbone – à certains qui n’ont pas d’autre choix que de les accepter et, en fait, de les absorber. En d’autres termes, ce point de vue nous permet non seulement de mesurer les effets de la pollution, mais aussi d’en diagnostiquer les causes.
Ce changement de perspective a également une portée politique : il montre comment une même relation de classe se manifeste différemment à l’intérieur et à l’extérieur du travail formel. L’environnement est parfois considéré, selon la formulation paradigmatique de Nancy Fraser, comme « au-delà » de l’antre secret de la production. Mais il est aussi le lieu même de la production, dans la mesure où il est directement modifié et transformé au cours de la production des marchandises. Cette perspective nous aide donc à relier les types de luttes généralement décrites en termes de justice environnementale aux luttes sur le travail, et aux luttes ouvrières qui sont plus familières à la tradition marxiste.
En même temps, j’essaie de clarifier les distinctions entre ces positions : à savoir, la différence entre passer un contrat formel avec le capitaliste pour vendre sa force de travail – en réalité, pour vendre ses capacités corporelles – et voir ces mêmes capacités corporelles soumises aux sous-produits de la production sans aucun accord similaire. Cela fait finalement partie de l’argumentation plus large du livre : nous devons être aussi attentifs aux espaces, aux processus et aux matériaux que le capital abandonne, néglige et expulse, qu’à ceux qu’il absorbe et consomme.
Nous devons être aussi attentifs aux espaces, aux processus et aux matériaux que le capital abandonne, néglige et expulse, qu’à ceux qu’il absorbe et consomme.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – L’un de vos arguments les plus récurrents et convaincants est que la stratégie fondamentale de la théorie critique, qui consiste à « dénaturaliser » les relations sociales, a souvent aussi pour effet de les « dématérialiser ». Vous décrivez cette tendance comme étonnamment répandue dans la théorisation du travail reproductif, qui s’est par ailleurs révélé extrêmement fécond pour la critique écologique. Comme vous l’affirmez, même les écoféministes marxistes n’ont pas suffisamment étudié les raisons de la dévalorisation systématique tant du travail reproductif que de la biosphère planétaire, identifiés comme corrélats naturels. Comment expliquez-vous l’incapacité du capitalisme et de ses détracteurs à valoriser à la fois la reproduction humaine et la reproduction planétaire ?
Alyssa Battistoni – La tension entre la dénaturalisation et la dématérialisation est l’une des problématiques centrales de mon livre Free Gifts. Les théoriciens sociaux critiques de divers horizons, des marxistes aux féministes, commencent souvent par affirmer que les phénomènes considérés comme naturels sont en réalité sociaux, car seuls les phénomènes sociaux – créés par les êtres humains d’une certaine manière – peuvent être modifiés et transformés. Pourtant, cette démarche de dénaturalisation peut aussi conduire les penseurs à négliger le monde matériel, qui est alors regroupé dans une catégorie de « nature » à séparer. C’est une grave erreur : si nous voulons étudier rigoureusement la nature, ou même le capitalisme, nous devons prêter attention à la matérialité du monde en tant que distincte des idées ou des idéologies de la nature, tout en prêtant également attention aux façons dont les relations sociales médient nécessairement cette matérialité.

Là où j’explore cette tension de la manière la plus directe est en effet le chapitre consacré au travail reproductif et au féminisme marxiste. Un certain nombre de féministes marxistes et d’écoféministes, de Maria Mies à Nancy Fraser, ont attiré l’attention sur les parallèles entre l’incapacité du capitalisme à valoriser la nature non humaine et le travail reproductif humain. En fait, Free Gifts trouve son origine dans ma volonté de réfléchir aux parallèles entre le statut du don gratuit de la nature et du travail domestique non rémunéré fait par les êtres humains. Cependant, au fur et à mesure que j’approfondissais ces questions, j’ai été de moins en moins satisfaite par la plupart des explications existantes quant aux raisons pour lesquelles le « travail reproductif » et le « travail de la nature » ont tendance à occuper des positions similaires. La plupart des analyses féministes et écoféministes se sont concentrées sur la manière dont les femmes et le travail des femmes sont « naturalisés » : comment elles sont considérées et perçues comme naturelles, et donc traitées comme non-travail. Ces analyses constituent essentiellement une sorte de critique idéologique, mais elles finissent parfois par adopter une argumentation assez idéaliste qui perd de vue les types de travaux matériels en question.
Je soutiens qu’au lieu de nous concentrer sur « la question des femmes », par laquelle le travail reproductif a été interrogé, nous devrions accorder davantage d’attention aux processus de travail concrets impliqués dans différents types de travaux et, en particulier, à l’importance de la corporalité humaine au sein de ceux-ci. Comme je le soutiens, le travail de reproduction de la vie humaine tend à se dérouler selon les temporalités du corps plutôt que celles du capital. Outre la clarification de la relation entre les processus de travail et l’accumulation de capital, j’espère que cette approche offre un moyen de théoriser l’importance des corps humains et de la différence corporelle dans les processus de travail, sans présumer que certains types de corps ou de travaux seraient intrinsèquement genrés. En d’autres termes, j’espère qu’elle pourra aider le féminisme marxiste dans le projet crucial qui consiste à prendre en compte la corporéité, sans adopter un essentialisme de genre.
J’espère que mon approche pourra aider le féminisme marxiste dans le projet crucial qui consiste à prendre en compte la corporéité, sans adopter un essentialisme de genre.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – Votre critique de la dévalorisation de la nature rejette les discours politiques courants sur « l’injustice écologique » ou les « dommages environnementaux » et plaide pour qu’on les conceptualise plutôt comme une autre forme de « non-liberté capitaliste ». En prenant ce virage, vous rejetez également la théorie néo-républicaine de la « non-domination » et l’approche marxiste, davantage inspirée de Hegel, de la « liberté sociale », qui constituent aujourd’hui les modes de théorisation de l’émancipation les plus répandus. Pourquoi et comment théorisez-vous la liberté à travers le marxisme existentialiste de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ?
Alyssa Battistoni – Les critiques concernant la manière dont le capitalisme traite le monde naturel sont nombreuses, mais je trouve la plupart d’entre elles insatisfaisantes. Comme je l’ai suggéré, elles ont tendance à reprocher au capitalisme de détruire ou de dégrader la nature. Si l’on adopte une perspective plus critique sur la nature, qui reconnaît son flux et sa transformation perpétuels, cette critique devient difficile à soutenir. Les théories de l’injustice environnementale, quant à elles, étendent la critique des dommages à leur impact sur les communautés humaines. Ces deux analyses apportent des éléments importants à la critique, mais aucune ne propose de critère viable permettant de juger le capitalisme. En général, les théories critiques du capitalisme sont plus convaincantes lorsqu’elles se concentrent sur ses dynamiques fondamentales, plutôt que lorsqu’elles identifient un ensemble d’effets qu’il produit – en d’autres termes, lorsqu’elles font remonter ces effets à ce qui concerne le fonctionnement fondamental du capitalisme. Ma critique du capitalisme – inspirée ici des existentialistes français – porte donc sur la manière dont il structure les relations entre les êtres humains de façon à limiter notre capacité à faire des choix libres et conscients sur la manière d’organiser nos vies, y compris nos relations avec le monde plus-qu’humain.
En ce sens, cet ouvrage s’inscrit dans le cadre d’un renouveau plus large, observable depuis quelques années, des conceptions marxistes et socialistes de la liberté qui ont cherché à réhabiliter la liberté en la dissociant de son identification avec le capitalisme et la droite datant de la Guerre froide. Une tendance majeure au sein de ce renouveau a été la redécouverte d’un Marx républicain et d’une tradition socialiste qui mettent l’accent sur la liberté face à la domination arbitraire et interpersonnelle. Ce tournant républicain marque toutefois également une rupture avec les anciennes conceptions socialistes de la liberté, qui avaient tendance à l’envisager en termes plus matérialistes : comme une liberté à l’égard de la nécessité, impliquant généralement une libération du labeur pénible et du besoin, rendue possible en théorie par le développement des forces productives dans le capitalisme, mais limitée dans la pratique par la société de classes. Ces conceptions de la liberté ont eu tendance à imaginer que le socialisme produirait une surabondance, et semblent donc considérer comme une menace la perspective de limiter la libre utilisation des dons de la nature. En effet, ces dernières années, nous avons vu des penseurs comme Dipesh Chakrabarty s’inquiéter de l’avenir de la liberté dans un monde soumis à des contraintes climatiques.

Je m’appuie sur l’existentialisme pour tracer une voie entre ces deux pôles, ceux que je décris comme les conceptions « matérielles » ou « sociales » de la liberté, tout en développant une critique plus robuste du phénomène souvent désigné comme « la domination du marché », difficile à caractériser en termes républicains classiques. Je trouve la conception de Simone de Beauvoir sur l’ambiguïté de la liberté particulièrement riche pour cette réflexion. L’ambiguïté, pour Beauvoir, décrit la condition d’une conscience incarnée, et rend compte de la dualité entre le social et le matériel qui traverse tout le livre. Alors que l’existentialisme est souvent caricaturé comme un hyper-individualisme, Beauvoir tente de théoriser la liberté comme un projet collectif. Elle ne s’oppose pas à la notion hégélienne de liberté sociale per se, bien qu’elle la complique : alors que les descriptions de la liberté sociale tendent à décrire comment les libertés et les désirs individuels sont réconciliés avec la totalité sociale, Beauvoir souligne que la liberté collective est un projet fragile et toujours en cours de construction. C’est pourquoi je la considère comme une ressource vraiment importante pour un monde qui traverse une transformation sans précédent.
Simone de Beauvoir souligne que la liberté collective est un projet fragile et toujours en construction. C’est une ressource importante pour un monde qui traverse une transformation sans précédent.
Alyssa Battistoni
Jochen Schmon – Cette approche existentialiste de l’émancipation semble également essentielle pour développer l’une de vos critiques principales sur les théories « néo-matérialistes » et le discours sur l’Anthropocène. En vous appuyant sur Beauvoir et Sartre, vous affirmez qu’il n’y a pas d’échappatoire à une valorisation essentiellement humaine de la nature, que « la valeur de la nature doit être ce que nous en faisons ». À la fin de votre livre, vous déclarez sans détour que « si cela est anthropocentrique, je pense que c’est aussi honnête ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez exactement par ce qui semble être un anthropocentrisme assumé plutôt impopulaire ?
Alyssa Battistoni – Je tiens tout d’abord à souligner que l’ouvrage établit une distinction entre la manière dont le capitalisme valorise la nature et la manière dont nous pourrions la valoriser autrement. Il soutient que le capitalisme est une forme d’humanisme : il instaure une division fondamentale entre les êtres humains et toutes les autres entités, dans laquelle la vaste gamme des non-humains est constituée sous la forme du don gratuit. Il s’agit là d’un argument analytique plutôt que normatif : je n’approuve pas cette division, mais je montre comment elle découle des relations sociales capitalistes et de la relation salariale en particulier. Je reconnais que les êtres humains possèdent des qualités distinctives sans pour autant souscrire à une hiérarchie des êtres.
Mais je plaide également pour une valorisation de la nature différente de celle du capitalisme, et je considère qu’il s’agit là d’une responsabilité proprement humaine. Une grande partie de l’éthique écologique affirme que la nature possède une « valeur intrinsèque », mais bien que je comprenne le désir d’affirmer la valeur des entités non-humaines, je ne trouve pas cette revendication très utile. La notion de valeur intrinsèque semble souvent reposer sur un appel tacite au divin ou à une puissance au-delà de la vie humaine : la nature fait office de substitut à Dieu. Plus concrètement, je vois mal ce que ces appels à la valeur intrinsèque signifient réellement pour la manière dont nous devrions agir dans le monde. Nous pouvons affirmer que la nature a une valeur intrinsèque, mais dans nos vies, nous sommes inévitablement amenés à interagir avec d’autres êtres, à entrer en relation avec eux et à les utiliser – parfois même jusqu’à les détruire. Nous devons reconnaître que nous prenons ces décisions en permanence, et en assumer la responsabilité.
L’existentialisme nous offre des outils pour contrer cette conception morale omniprésente de la nature. Sartre et Beauvoir affirment que les valeurs ne sont pas données par Dieu ou par la nature, mais qu’elles ne sont que ce que nous choisissons d’affirmer et de mettre en œuvre dans le monde. La conception existentialiste de la valeur est anthropocentrique dans la mesure où elle soutient que la valeur est une catégorie humaine et que les êtres humains ont la responsabilité de décider de ce qui a de la valeur – mais ce n’est pas le genre d’anthropocentrisme qui affirme que seuls les humains ont de la valeur. Nous pouvons tout à fait accorder de la valeur à d’autres types d’êtres et à d’autres formes de vie, mais nous devons choisir de le faire, tant en actes qu’en paroles. Cela n’est peut-être pas très populaire, mais je pense que c’est vrai.
Nous pouvons affirmer que la nature a une valeur intrinsèque, mais dans nos vies, nous sommes inévitablement amenés à interagir avec d’autres êtres et parfois à les détruire. Nous devons assumer cette responsabilité.
Alyssa Battistoni

Jochen Schmon – Vos travaux universitaires semblent s’inspirer de votre engagement politique en tant que militante, intellectuelle publique et autrice. Vos futurs axes de recherche sont-ils également motivés par la volonté de vous impliquer dans les enjeux et les luttes politiques actuels ?
Alyssa Battistoni – Mon intérêt pour le changement climatique s’est développé à la suite de l’ouragan Katrina, et depuis lors, mes travaux universitaires ont toujours évolué en dialogue avec mon engagement politique et mes écrits publics. Cela a parfois pris la forme d’interventions politiques plus directes, comme dans A Planet to Win, ou dans des articles pour des publications telles que Jacobin, Dissent et la New Left Review. En revanche, Free Gifts est plus théorique, mais il relie également l’analyse plus abstraite du capitalisme à ses manifestations concrètes dans la politique climatique dominante, comme par exemple les taxes carbone et le capital naturel.
Je me lance actuellement dans un nouveau projet de livre sur le climat, le capitalisme et l’État, qui porte davantage sur la politique contemporaine. Je m’appuie sur la théorie marxiste de l’État pour mieux comprendre comment et pourquoi les États ont agi face au changement climatique – ou, le plus souvent, pourquoi ils n’ont pas agi – , tout en cherchant à actualiser cette théorie de l’État à l’ère du changement climatique. La pensée éco-marxiste a été très dynamique ces dernières années, mais la plupart des ouvrages majeurs de cette tradition négligent étrangement l’État, que nous devrons mieux comprendre si nous voulons agir de manière stratégique. J’espère donc que ce projet pourra apporter une certaine clarté sur le plan théorique, tout en abordant les changements que nous observons dans la politique climatique, qui s’éloigne des approches fondamentalistes du marché des années 1980 à 2010, pour s’orienter vers un modèle de politique climatique plus interventionniste, qu’il s’agisse de la politique industrielle verte de la République populaire de Chine ou du « marketcraft » aux États-Unis. J’espère également qu’il constituera un outil analytique utile pour les mouvements pour le climat qui cherchent à impliquer les États, que ce soit par le biais de campagnes d’action directe visant à bloquer les infrastructures des énergies fossiles, ou de mouvements de masse en faveur de la décarbonation.
Image principale : photo de Yiquan Zhang sur Unsplash.

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