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01.06.2026 à 22:04

Peut-on relocaliser l’Empire ?

Celia Izoard

Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondements du renforcement impérial et de la course à l’armement.

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Texte intégral (6006 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.


La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? Cʼest le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.

Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.

Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »1. Dans le même document, elle explique que « la fabrication de semi-conducteurs est lʼactivité de fabrication la plus complexe que lʼon connaisse actuellement. Avant dʼatteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». Comment en sommes-nous arrivé·es là ?

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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Décoration de la tour Perret, à Grenoble, lors du week-end de mobilisation des 28,29 et 30 mars 2025.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.

En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.

Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs2 donne une idée de la complexité des process dont dépend ce gigantesque site. La moindre puce de quelques millimètres peut contenir des dizaines de métaux différents : arsenic, tantale, titane, antimoine, gallium…. Pourtant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.

La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.

De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France3 ». Il y a des arguments pour tous les bords politiques : ça évitera des pénuries qui risquent de paralyser lʼéconomie ; les conditions de production seront meilleures à Crolles que chez un sous-traitant asiatique. Répondant aux journalistes, le pdg a laissé entendre que lʼusine produisait « plusieurs milliards de puces chaque année » à partir dʼune matière première qui serait une « plaquette de silicium ». Tout ceci est faux.

Table-ronde sur l’extractivisme aux Amériques, avec Marc Fafard et Azul Blaseotto, lors du colloque international des 28 et 29 mars 2025 à Grenoble.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivores4 », il est ensuite transformé en polysilicium. « Le polysilicium est alors fondu encore une fois à très haute température en lingots de silicium monocristallin ultra-pur. Ces lingots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.

Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.

En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.

Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.

Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)

À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.

Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.

Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et stmicroelectronics, 30 mars 2025.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.


Anatomie d’une puce

Partie 1 : Dans le ventre d’une puce

1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)

D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.

2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)

Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.

3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)

Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.

Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde

4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)

Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.

5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)

Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.

6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)

L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.

7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)

Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.

8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)

Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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Notes

  1. ESIA, « Semiconductors : strategic enabler of everyday life », 2024.
  2. Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.
  3. « Plongée dans le monde des semi-conducteurs », France Inter, émission spéciale à Grenoble, 11/11/2021.
  4. Les citations suivantes sont extraites de Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.

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23.05.2026 à 10:25

Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes

La rédaction de Terrestres

Voilà une bonne nouvelle : tout n'a pas déjà été dit sur le capitalisme et l’anticapitalisme. Les blasé-es comme les curieux peuvent donc se réjouir du volume collectif, Mondes postcapitalistes, coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre. Rencontre Terrestres avec les auteurs le 28 mai à l’Académie du climat.

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Texte intégral (4151 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

« La prise de pouvoir ? Non, une chose à peine plus difficile : un nouveau monde. »
Sous-commandant Marcos

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet, le sociologue et politiste Laurent Jeanpierre, les deux coordinateurs de Mondes postcapitalistes, ainsi que la philosophe Virginie Maris et l’historien François Jarrige, membres de la rédaction de Terrestres qui ont contribué à l’ouvrage.

Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.


Bien que son titre puisse intimider les socio-démocrates ou effaroucher libéraux et conservateurs, Mondes postcapitalistes est un livre qui s’adresse à un large public, bien au-delà des seuls universitaires ou militant·es. Organisé en 72 entrées, chacune écrite par un·e spécialiste du domaine, l’ouvrage entend préfigurer de façon chorale ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Il ne fallait pas moins de 900 pages pour ouvrir ce chantier de réflexion et de projection si nécessaire, tant les symptômes morbides ne cessent de s’accumuler. Chaque article travaille son objet en tension entre une description des mécanismes et méfaits de la civilisation techno-capitaliste et un élan vers ce qui se construit déjà, ce qui s’entrevoit dans les pratiques des marges et ce qui peut raisonnablement s’imaginer si nos sociétés entraient dans une dynamique collective d’auto-création de nouvelles formes sociales, culturelles et politiques.

Aux électeur·ices de gauche qui désespèrent de la dynamique politique et économique mortifère et du verrouillage des alternatives, ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance. Ils liront avec intérêt les articles Santé, Transports et mobilités, Éducation, et, y prenant goût peut-être, voudront s’aventurer dans les hautes herbes en consultant les entrées Postpatriarcat, Ontologies postnaturalistes ou État/société sans État. Aux enthousiastes de « L’avenir en commun », le livre ouvrira peut-être d’autres rêves et d’autres conceptions de l’action politique que ceux de la « révolution citoyenne ». Ils pourront s’engouffrer dans Droit et Justice, Conflits puis pousser jusqu’à Cosmopolitique et Sortir de l’Économie. Aux électeur·ices de droite dans leur diversité, cet ouvrage essentiellement écrit par des universitaires permet d’entrevoir la variété des thèmes explorés par des sensibilités politiques et des forces politiques alternatives qui sont peu représentés dans le clivage gauche-droite et les grands médias. Ils pourraient se hasarder dans Mort, Océans, Être ou avoir, puis, l’oxygène politique venant en lisant, se risquer à Religions, Commun et Entraide. Mais nous ne pouvons pas garantir qu’ils et elles sortiront indemnes de cette lecture et leur inclinaison à droite pourrait bien s’en trouver perturbée !

Ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance.

A chacun·e, une question est posée : êtes-vous disposé à des expériences de pensée pour imaginer la suite du monde sur un autre régime que l’affrontement des empires, des capitalistes et des identitaires, afin d’éviter que l’empilement des diverses catastrophes en cours n’aboutisse au chaos ? Que nul n’entre ici s’il ne souhaite pas être honnête : le post-capitalisme n’est ni un parti, ni une figure, ni un slogan. C’est une question politique centrale adressée à toutes et tous. Dans cette époque prête à toutes les embardées politiques, où tout ce à quoi l’on tient devient précaire et semble menacé, il est légitime de parier sur notre capacité collective à explorer et expérimenter d’autres mondes débarrassés des tutelles et machines à broyer que sont le capitalisme, l’État, le patriarcat et la colonialité.

Alors virons de bord et ouvrons quelques-unes des 72 entrées des Mondes postcapitalistes : Amour, Coopératives, Métaux, Migrations, Animaux, Fêtes et rituels, Rêves…Et le monde ralentit, la diversité des perspectives ouvertes nous soulève à mesure que ces figurations se déploient. La rencontre du 28 mai cheminera sur quelques-uns des itinéraires proposés par le livre.

Le Gang universitaire de la clef à molette

Ce volume prolifique offre une version savante, mais tout aussi stimulante et plus charpentée que L’An 01, la bande dessinée publiée au début des années 1970 par Gébé. On arrête tout, on expérimente et c’est joyeux ! Et si vous avez adoré le roman d’Edouard Abbey, Le Gang de la clef à molette (1975), qui met en scène des activistes sabotant des infrastructures destructrices, vous pourriez aimer Mondes postcapitalistes, un pavé de 900 pages visant à élucider et faire dérailler la civilisation capitaliste. Si vous ne retrouvez ni l’humour ni la prose du romancier américain, ces 76 auteur·ices constituent un possible Gang universitaire de la clef à molette : une recherche buissonnante et sourcée d’historiens, anthropologues, philosophes et sociologues, afin de trouver les angles pertinents pour mettre des pieds de biche au réalisme capitaliste et esquisser des voies de sortie post-capitalistes. Mais justement, comment éviter la robinsonnade, l’utopie mensongère et étriquée, « la révolution sur cinquante kilomètres carrés » évoquée par Marx pour s’en moquer et s’en distancer ?

Proposer une rencontre entre les outils des sciences humaines et l’élaboration de nouveaux imaginaires, c’est la force de ce livre, alors que le monde ne manque pas de prévisions ni de prévisionnistes. Des services de renseignement (Le Monde en 2045 vu par la CIA) aux économistes, analystes financiers ou géopolitologues, tous proposent des discours sur le futur à court et moyen terme en vue de le maîtriser pour continuer à dominer le présent. À l’aide de leurs budgets prévisionnels et tableaux d’amortissement, les capitalistes excellent dans l’art de parier sur l’avenir et de réduire les incertitudes. Tel champ pétrolier est prévu de fonctionner jusqu’en 2053, tel gazoduc transsaharien opérationnel pour une durée « minimale » de 30 ans, telle licence d’extraction d’un gisement norvégien jusqu’en 20481 : l’industrie pétrolière planifie d’une même main leurs profits et les désastres climatiques.

La masse des acteurs qui dessine des futurs, colonise notre avenir et bouche notre présent est immense. Aux anciens acteurs de la prévision s’ajoute désormais un large éventail d’initiatives qui enrôlent des auteur·es de science-fiction et écrivain·es. Connaissez-vous la Red Team ? Depuis 2020, au sein de l’Agence de l’innovation de défense, le ministère des Armées consacre plusieurs millions d’euros pour scénariser les menaces futures : écrivains, scénaristes, illustrateurs et graphistes civils se relayent pour réaliser plusieurs saisons, dont Emmanuel Macron serait un « fan »2. Autre exemple : des auteurs de science-fiction, des dessinateurs et des experts de la prospective et de l’innovation d’EDF se sont réunis pour proposer neuf scénarios se déroulant dans le « monde d’après » la transition énergétique et environnementale de 2040 et jusqu’en 21503. Ces scénarisations partagent la perspective pronucléaire du Shift Projet. Après son Plan de transformation de l’économie française (2022), ce groupe de réflexion vient de sortir un « Plan robuste pour l’économie française » analysant 20 secteurs à décarboner et transformer. Le Shift Projet a su agréger nombre de cadres et d’ingénieurs pour produire des résultats documentés et des propositions de politiques publiques. Fidèle à l’esprit d’ingénieur qui en est à la source, le plan ne vise pas à éroder le capitalisme et encore moins à en sortir, mais seulement à baisser l’intensité carbone du PIB. On retrouve la même intention dans le récent Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone de la géographe Magali Reghezza-Zitt où c’est la sortie des énergies fossiles qui est l’unique boussole : une modernisation « écologique » relativement consensuelle qui laisse inchangée la dynamique d’accumulation du capitalisme et la mise en coupe réglée de nos vies, paysages, rêves et nourritures par les puissances souveraines que sont le capital, l’État et les technologies.

Dessiner et bâtir d’autres mondes désirables

Pour notre compte, nous les inconsolables qui désirons sans fin, qu’avons-nous à offrir pour décrire les temps qui viennent à part des dystopies ? Pourquoi ces propositions sont insatisfaisantes et pourquoi il devient urgent de les remplacer par les nôtres ? Ces scénarisations fabriquées par des militaires, ingénieurs ou géographes sont construites sur le paradigme de l’ingénierie sociale, où chaque problème appelle une série de solutions sans que les principales institutions de la modernité capitaliste ne soient interrogées, et dont l’objet n’est pas de répondre à l’extraordinaire confluence des « crises » contemporaines. Aux critiques économiques (exploitation, concentration des richesses et des pouvoirs), sociales (phénomènes de domination et d’aliénation), féministes et décoloniales s’ajoute la dévastation des conditions de vie terrestres, qui enrichit considérablement l’acte d’accusation formulé contre le capitalisme industriel depuis le XIXe siècle. Cette catastrophe écologique lente peut être interprétée comme le plus implacable verdict historique que la civilisation capitaliste a produit contre elle-même, en même temps qu’elle exprime dans le domaine de la « nature » la démesure et la violence dans lesquelles cette civilisation s’est construite depuis le XVIIe siècle. En dépit du contre-feu allumé au tournant du siècle avec le mythe du développement durable, l’incapacité de ce mode de production à s’autoréguler et à développer un métabolisme écologique est criante. Chaque nouvelle vague d’innovation ne fait qu’approfondir la fuite en avant technologique écocidaire.

L’ambition des Mondes postcapitalistes est précisément d’intervenir dans cette conjoncture de périls et de relancer la possibilité d’alternatives : hériter et actualiser les diverses traditions critiques des deux derniers siècles ; enrayer l’écocide fabriqué quotidiennement ; briser le présentisme, sortir de notre impuissance politique et relancer l’avenir en mettant en série divers chantiers post-capitalistes. Le livre est en lui-même expérimental et développe trois modes d’exploration : un raisonnement contrefactuel (que se passerait-t-il si l’on retire un élément du présent, par exemple le patriarcat comme nous y invite Silvia Federici) ; une approche thématisée (Fanny Lopez propose de sortir du verrouillage sociotechnique du système énergétique actuel à travers le technorégionalisme énergétique : une approche de la production et de la distribution qui tient ensemble les échelles régionale, communale et municipale de l’infrastructure) et une approche fictionnelle (après une crise révolutionnaire en 2035, Jean-Paul Gaudillère met en scène une petite région qui rencontre des difficultés d’accès aux médicaments et doit pourtant faire face à l’héritage des maladies générées par le capitalisme : l’auteur explore trois registres d’actions pour répondre aux besoins des communautés).

La triple réussite de l’ouvrage est de proposer une exploration radicale, plurielle et foncièrement écologique. Le livre réussit souvent à circonscrire les problèmes cruciaux qu’il est urgent d’affronter : Capital, État, techniques, patriarcat, colonialité, etc. L’essentiel des moteurs de nos crises fait l’objet d’un diagnostic poussé, l’ambition d’aller à la racine des sujets est donc globalement tenue. Certes, le livre explore de manière inégale comment des mondes post-capitalistes pourraient émerger et inventer ses formes techniques, productives et culturelles mais l’œuvre, écrite à de multiples mains, assume le tâtonnement et la possibilité d’une suite.

Jongler entre la pensée du « camp » et du « champ »

Ensuite, le parti-pris théorique et politique clair ne conduit pas le livre à user de formes obsolètes de l’adresse que sont le catéchisme, l’avant-gardisme élitiste ou le travers universitaire d’un examen à distance, sans prise de risque ni affirmation de certaines préférences. Il déploie un horizon pluraliste et réaliste : en dépit des sensibilités politiques libertaires qui irriguent une partie de l’ouvrage, l’approche rationnelle et méthodique fait vivre et cohabiter des possibles divers. Ainsi, dans de nombreux articles, plusieurs options sont exposées : transformer ou abolir la famille ? Pour rendre possible une approche non économique de la production, vaut-il mieux opter pour une auto-organisation sur les lieux de travail où les décisions sur ce qu’il revient de produire doivent être prises dans les instances d’auto-gouvernement ? Comment faire dialoguer et combiner les hypothèses stratégiques défendues par les sociaux-démocrates, les anarchistes et les marxistes révolutionnaires ? Le pluriel du titre n’est pas un affichage et le pluralisme du livre montre combien les désirs hégémoniques et totalitaires du XXe ont été médités : plutôt qu’une stratégie maîtresse qui négligerait d’autres approches, et provoquerait des guerres intestines, Laurent Jeanpierre défend dans son article Stratégies transitionnelles une composition stratégique. Un tel projet résonne avec celui du philosophe Tristan Garcia qui invite à jongler de la pensée du « camp », qui est en partie aveugle dès lors qu’elle prend position dans un affrontement, au point de vue du « champ », qui cherche à repérer les différentes forces en présence. Plutôt que croire à une résolution qui ne signerait que la victoire d’un camp contre un autre, l’enjeu est d’interrompre les prétentions hégémoniques des subjectivités politiques qui s’affrontent afin de rendre possible des offensives et peut être une « victoire » des partisans de l’émancipation4.

Enfin, l’écologie n’est ni un accessoire de charme ni un enrobage qui resterait superficiel et inconséquent : c’est un champ de problèmes qui a été métabolisé par les auteurices, qui irrigue l’ouvrage, provoque des déplacements et des cheminements féconds. L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement aux textes qu’il contient, mais dans le fait qu’il encourage des aventures collectives d’exploration et invite à prolonger de diverses façons ce chantier intellectuel et politique.

Cette neuvième rencontre Terrestres examinera quelques-uns des nombreux thèmes abordés dans l’ouvrage. La soirée sera rythmée en quatre temps :

1/ Nous commencerons par cerner l’objet et l’ambition du livre : post-capitalisme ; crise du capitalisme et crise de l’anticapitalisme ; pourquoi reprendre la question des soulèvements et le dépassement du capitalisme.

2/ Nous discuterons ensuite des variétés et des articulations entre les stratégies politiques ; le pari de la pluralité et le refus d’une hégémonie d’un monde post-capitaliste sur une autre.

3/ Nous déplierons les apports contre-culturel et militants pour questionner l’apport du féminisme, de la littérature des critiques anti-capitalistes radicales pour figurer les mondes désirables et les formes d’autogouvernement dont ils pourraient être porteurs.

4/ Nous échangerons avec Virginie Maris à partir de sa contribution sur la biodiversité et d’un tour d’horizon plus larges de plusieurs thèmes qui traversent le livre autour de nos relations au vivant, à la nature et à la science.

5/ Nous discuterons enfin avec François Jarrige à partir de sa contribution sur l’énergie animale et d’un tour d’horizon plus large : si le pouvoir est dans la technologie et les infrastructures, que défaire ? Quelles techniques, énergies et infrastructures pourraient être compatibles avec l’horizon post-capitaliste qui se dessine ?

Laurent Jeanpierre, sociologue et politiste, est professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique. Dans le cadre théorique d’une sociologie des possibles (avec Haud Guéguen, La Perspective du possible, La Découverte,  2022), il travaille en particulier sur les mouvements sociaux, les révolutions et les alternatives préfigurant des rapports sociaux postcapitalistes. Il est notamment co-éditeur (avec Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Eugénia Palieraki de Une histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023).

Jérôme Baschet est historien. Il est enseignant-chercheur retraité de l’EHESS et professeur à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas (Mexique). Il est notamment l’auteur de Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits (La Découverte,  2018) et de Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie (Crise et Critique, 2024).

Image principale : Gustave Courbet, La mer, 1867.

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Notes

  1. Wim Carton, Andreas Malm, Overshoot — Résister à l’idéologie du dépassement, La Fabrique, 2026, p. 101.
  2. https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/07/07/quand-l-armee-engage-des-auteurs-de-science-fiction-pour-imaginer-les-menaces-du-futur_6087366_3246.html
  3. Hautes tensions 9 scénarios pour penser nos futurs énergétiques, Tallandier, 2025. https://www.tallandier.com/livre/hautes-tensions/
  4. Tristan Garcia, Laisser être et rendre puissant, Presses universitaires de France,  2023

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14.05.2026 à 09:30

Quels mondes après le capitalisme ?

Jérôme Baschet · Laurent Jeanpierre

C’est un livre dans lequel on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.

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Texte intégral (9629 mots)
Temps de lecture : 22 minutes

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.


Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.

Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.

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Au-delà de l’anticapitalisme

Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.

La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.

Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.

Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)

Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

L’An 01 de Gébé, 1970-1972.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.

Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».

Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».

Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.

Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)

Architecture d’une enquête collective

Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Franklin Carmichael, A northern silver mine, 1930.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.

La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.

Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.

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D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.

Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.

Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.

Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert, 1968.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.

Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.

Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)

Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.

Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.

La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.

Construire une civilisation postcapitaliste

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.

Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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Notes

  1. Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
  2. Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
  3. Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
  4. Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
  5. Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
  6. Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
  7. Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
  8. Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
  9. Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
  10. Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
  11. Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
  12. Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
  13. Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
  14. Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
  15. Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
  16. Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
  17. Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
  18. Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
  19. Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].

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