10.06.2026 à 16:07
Sean Fleming
L’écologie a-t-elle déjà tué ? Les trois morts causées par les colis explosifs de l’étasunien Theodore Kaczynski, dit “Unabomber”, semblent l’attester. Mais pour être “écoterroriste”, encore faut-il être écologiste. Or ce n’est pas vraiment le cas de Kaczynski, comme le démontre le politiste Sean Fleming dans un examen inédit et précis de ses écrits.
L’article À la recherche de l’écoterrorisme : le cas Unabomber est apparu en premier sur Terrestres.
Ce texte est la traduction légèrement raccourcie de l’article « Searching for Ecoterrorism : The Crucial Case of the Unabomber » du chercheur en sciences politiques Sean Fleming, paru dans la revue American Political Science Review en 2024 (vol°118, n°4, pp. 1986–1999, Cambridge University Press).
La traduction a été réalisée par Ludmilla Pinot.
Une découverte majeure des recherches récentes sur la violence politique est que les activistes écologistes utilisent rarement, voire jamais, la violence létale. Même si les cas de sabotages réalisés au nom de la protection de l’environnement sont courants, il est difficile de trouver des exemples de meurtres commis pour les mêmes raisons. De nombreux spécialistes ont donc souligné que le terme « écoterrorisme » n’est pas adapté pour nommer ce qu’il conviendrait plus justement d’appeler « écosabotage ». Selon les définitions élargies du terrorisme utilisées par de nombreuses organisations chargées de faire respecter la loi, qui incluent toute « utilisation illégale de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens » pour des « objectifs politiques ou sociaux », le sabotage motivé par des raisons écologistes relève du terrorisme. Cependant, certains opposent qu’il conviendrait de faire la distinction entre les violences contre les biens et celles contre les personnes. À leurs yeux, détruire des SUV n’est pas du terrorisme, pas plus que voler des SUV n’est du kidnapping.
Le débat sur l’écoterrorisme va pourtant au-delà d’une question de terminologie. Quelle que soit la définition du terrorisme, l’absence d’attaques meurtrières par des activistes écologistes est saisissante. Même en considérant le sabotage à motif politique comme du terrorisme, il est néanmoins remarquable que les activistes écologistes se limitent au « terrorisme » contre des biens. La montée en généralité de la non-létalité de leurs modes d’action – appelons-la « la Thèse de l’écologiste non-violent » – semble constituer l’une des généralisations les plus solides que les sciences politiques contemporaines ont à offrir. Les activistes écologistes ne tuent pas les gens.
Il n’existe que quelques contre-exemples à cette montée en généralité. Dans son enquête déterminante sur 11 562 faits illégaux associés aux mouvements écologistes et animalistes intervenus entre 1973 et 2010, Michael Loadenthal n’a identifié que quatre attaques meurtrières1. Trois d’entre elles ont été perpétrées par Ted Kaczynski, le terroriste étasunien aussi connu sous le nom d’Unabomber. De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.
Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté. Tandis que certains le voient comme un exemple type d’écoterroriste, d’autres considèrent que ses revendications environnementalistes étaient hypocrites et d’ordre uniquement rhétorique. Étant l’un des rares cas plausibles de terrorisme écologiste, l’affaire Unabomber est un « cas décisif » pour la Thèse de l’écologiste non-violent2.
De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.
Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté.
Si Unabomber est écologiste, alors c’est un contre-exemple significatif de la montée en généralité selon laquelle ces activistes ne recourent pas à la violence létale. Un contre-exemple qui exige une explication. Si en revanche il n’est pas écologiste, alors la Thèse de l’écologiste non-violent est encore plus solide que ce que les travaux antérieurs le laissaient penser, puisque son principal contre-exemple est en fait illusoire. Le cas d’Unabomber est donc « décisif » pour mesurer la pertinence de la Thèse de l’écologiste non-violent. Si une généralisation qui comprend une exception se voit très solide, une généralisation qui n’en recense aucune représente le Graal en sciences sociales. Ainsi, Unabomber n’est pas seulement important comme cas de mise à l’épreuve des théories sur l’écoterrorisme, mais aussi, plus généralement, en tant que figure influente pour les mouvements politiques radicaux contemporains.
Son manifeste La Société industrielle et son avenir, un texte de 35 000 mots, a été publié conjointement dans le Washington Post et le New York Times en septembre 19953. Il a été traduit dans plus d’une douzaine de langues et représente une source d’inspiration et d’idées pour les courants radicaux d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, des anarchistes aux néo-fascistes.

Cet article a pour objectif d’analyser la relation de Kaczynski à l’écologisme, et s’appuie sur des matériaux d’archive jusqu’ici inexploités, issus de la Joseph A. Labadie Collection (University of Michigan) et de la UNABOM Collection (Pennsylvania Western University). Il démontre que l’idéologie de Kaczynski diffère de l’écologisme tant dans son origine que dans sa structure, et bien que ses idées présentent des affinités avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, elles ne rentrent pas dans ces catégories. Pour autant, l’idéologie de Kaczynski n’est pas une forme idiosyncratique d’écologisme qui appartiendrait à une catégorie à part : presque aucune de ses idées n’est tirée de la pensée écologiste, et ses motivations étaient résolument anti-technologiques, davantage que pro-écologiques. Cependant, la Thèse de l’écologiste non-violent ne s’en sort pas indemne pour autant. Même si Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible, il amène à en identifier d’autres.
L’article est composé de cinq parties. La première décrit l’approche, la méthode et les matériaux d’archive utilisés. La seconde s’intéresse à l’affirmation courante selon laquelle Kaczynski n’aurait pas réellement agi au nom des idées qu’il défend dans son manifeste. Cette thèse, si elle se vérifiait, offrirait un raccourci vers la conclusion d’une absence de motivation écologiste à sa violence, cependant elle ne résiste pas à l’examen des faits. Les trois dernières parties évaluent les liens supposés de Kaczynski avec trois idéologies environnementalistes : l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite. Quant à la conclusion, elle réévalue la Thèse de l’écologiste non-violent à la lumière de l’affaire Unabomber et tire des conséquences plus larges pour l’étude des idéologies politiques et de la violence politique.
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Dans mon étude des idéologies, j’adopte une double approche qui combine ce que le politiste Michael Freeden appelle une analyse « morphologique » avec une analyse « génétique » de leur origine intellectuelle4. Une idéologie peut être analysée morphologiquement, selon la configuration des concepts qu’elle mobilise, ou génétiquement, selon la filiation intellectuelle dans laquelle elle s’inscrit. Cette double approche saisit deux manières par lesquelles les revendications d’identité idéologique sont généralement formulées et comprises.
Pour éviter des redécoupages lexicaux, je commence avec une définition pratique de l’écologisme, volontairement trop large : l’écologisme est une famille d’idéologies dont la préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine. Cette définition comprend aussi bien des types anthropocentriques d’écologisme, préoccupés par la préservation des « ressources naturelles » pour le bénéfice des êtres humains, que des types d’écologisme écocentriques qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature non humaine. Afin de poser des repères approximatifs, une idéologie peut donc être provisoirement considérée comme « écologiste » si sa préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine.
Cependant, des analyses morphologiques et génétiques sont nécessaires pour se prononcer sur certains cas ambigus tels que celui d’Unabomber. Au lieu de simplement évaluer si l’idéologie de Kaczynski correspond à une définition arbitraire (et inévitablement contestable) de l’écologisme, il est plus constructif de comparer son idéologie à celles qui ont été largement reconnues comme écologistes, tant par leurs défenseurs que par d’autres.
Mon évaluation de la relation de Kaczynski avec l’écologisme se base donc sur des critères aussi bien morphologiques que génétiques : (1) la force ou la faiblesse des similitudes conceptuelles entre son idéologie et les idéologies écologistes auxquelles elle a été assimilée (c’est-à-dire l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite) ; et (2) la force ou la faiblesse des liens intellectuels et historiques de Kaczynski à la tradition écologiste (c’est-à-dire le fait que ses idées proviennent de sources écologistes ou pas).

Selon le juriste Michael Mello, principal expert du cas Unabomber, « les preuves selon lesquelles Theodore Kaczynski souffrirait de schizophrénie paranoïde, ou de toute autre maladie mentale réelle et grave, sont étonnamment faibles. À moins de considérer que les idées anti-technologiques, la volonté de tuer pour elles, et un mode de vie reclus constituent une maladie mentale. »5 Après avoir longuement échangé avec lui, Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité »6. James Q. Wilson, ancien président de l’American Political Science Association, soutient que le manifeste d’Unabomber constitue à lui tout seul la preuve solide que Kaczynski était sain d’esprit.
« Rien dans ce manifeste ne s’apparente à l’œuvre d’un homme fou. Ses mots sont clairs, précis et calmes. Sa pensée est subtile et soigneusement développée, très loin de toute ressemblance avec les revendications violentes ou les thèses irrationnelles qu’une personne démente pourrait produire. […] Si c’est l’œuvre d’un homme fou, alors les écrits de bien des philosophes de la politique (Jean-Jacques Rousseau, Tom Paine, Karl Marx…) ne sont guère plus sains d’esprit. »7
Après avoir longuement échangé avec lui, le juriste Michael Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité ».
L’objectif de Wilson n’était certainement pas de défendre les idées de Kaczynski, et ce n’est pas non plus mon intention. L’auteur Kirkpatrick Sale affirme que Kaczynski « n’a rien d’un écologiste » : « son intérêt envers la nature est entièrement utilitariste (comme ajouter un autre petit mécanisme à une bombe pour s’assurer qu’elle fonctionne) »8. De la même manière, le philosophe Alston Chase soutient que son idée de « nature sauvage » était « au mieux, ajoutée après coup », et « plus probablement une tentative cynique de gagner des soutiens pour sa révolution »9. Chase fait remarquer que l’essai de Kaczynski Progress Versus Liberty (1972), anticipe nombre des idées clés de son manifeste mais ne mentionne jamais la nature)10. Il conclut que « Kaczynski avait peint son message en vert » seulement « parce qu’il pensait que cela rendrait son manifeste plus populaire »11. Si c’est exact, alors Kaczynski peut aisément être exclu de la catégorie des écologistes.
Le problème avec le raisonnement de Chase, c’est que sa chronologie est incomplète. L’idée de nature sauvage (wild nature) apparaît dès les premiers écrits connus de Kaczynski, même avant Progress Versus Liberty. Dans une lettre de février 1969 adressée à la Wilderness Society, il prévient que l’utilisation grandissante de la nature pour les loisirs « va entraîner un besoin croissant d’intervention et de contrôle scientifique sur les espaces sauvages ». Au final, regrette-t-il, « ils ne seront pas du tout sauvages, puisque tous les aspects de ces espaces seront sous contrôle humain »12. Une interprétation similaire du caractère sauvage (wildness) figure dans l’essai de Kaczynski Progress Versus Wilderness (1979)13. Il y cite l’historien de l’environnement Roderick Nash en définissant « le caractère sauvage » comme « ce qui n’est pas contrôlé par la société organisée »14. Cette idée est ensuitereformulée sous les termes de « nature sauvage » (wild nature) dans son manifeste de 1995 : « les aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de l’intervention humaine et éloignés de toute interférence et contrôle humains »15. Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.

Dans une note de son journal de janvier 1985, Kaczynski évoque brièvement Le Gang de la clef à molette : « L’attitude de M. Abbey est similaire à la mienne sous certains aspects, même si elle n’est pas identique »16. Une différence majeure réside dans le fait qu’Abbey ne tolère pas la violence envers les êtres humains, conformément à la Thèse de l’écologiste non-violent. La voix de la raison du Gang de la clef à molette, Dr Sarvis, réprimande plusieurs fois son camarade impétueux, George Hayduke, alors qu’il s’apprête à sortir son arme17. Kaczynski exprime une idée similaire dans Progress Versus Wilderness : « les espaces sauvages offrent l’opportunité précieuse de faire l’expérience du sauvage »18. La préoccupation centrale du manifeste d’Unabomber est « la liberté », au sens de la capacité de vivre en accord avec la nature humaine sauvage ou les instincts humains naturels19.
Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.
Lorsque Kaczynski écrit dans son journal qu’il rejette « le culte de la nature ou des espaces sauvages »20, le terme important est « culte ». Il rejetait les conceptions spirituelles de la nature et les visions idéalisées d’une nature préservée des humains21. Dans la « nature sauvage » (wild nature) de Kaczynski, « sauvage » est le terme dominant : la liberté permise par un environnement est plus importante que le fait qu’il soit intact ou non. Dans une lettre de 2004, il défend que l’« on peut mieux faire l’expérience de la nature sauvage sur un terrain abandonné ou négligé (même s’il s’agit d’un terrain ravagé par l’exploitation forestière ou minière) que dans des espaces sauvages soigneusement préservés comme les parcs nationaux. » Alors que les visiteurs d’un parc national sont soumis à des règles et à une surveillance, les gens peuvent vivre librement sur des friches : « on peut ramasser des plantes comestibles, tuer de petits animaux pour se nourrir, cuisiner sur un feu en plein air, construire un abri avec des matériaux naturellement disponibles à l’endroit que l’on veut… bref, on peut se libérer de ses chaînes »22. La chasse et la cueillette étaient la façon pour Kaczynski de vivre en accord avec sa conception de la nature sauvage, « libéré de ses chaînes » et réintégré à la chaîne alimentaire.
En résumé, l’argument selon lequel les passages « écologistes » du manifeste d’Unabomber sont uniquement rhétoriques ne tient pas face à un examen approfondi. Les écrits étudiés montrent que Kaczynski était sincèrement attaché à la « nature sauvage » – un concept qu’il a emprunté à Roderick Nash, un célèbre historien de l’environnement. Et les passages de son journal qui semblent contraires à l’écologisme font en fait écho à des thématiques issues de la littérature écologiste radicale.
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« L’écologie radicale » est une catégorie fourre-tout pour les activistes écologistes qui rejettent les visions anthropocentriques de la société moderne. Bien que leurs tactiques et positions philosophiques varient, ce qui unit les écologistes radicaux, c’est qu’ils défendent la valeur intrinsèque de la vie non humaine. Du temps de Kaczynski, le groupe écologiste radical le plus important était Earth First!, fondé en 1980 et dirigé par Dave Foreman, un ancien lobbyiste pour la Wilderness Society. Les activistes d’Earth First! étaient connus pour leur utilisation du « monkeywrenching »23, ou sabotage de petite échelle, pour empêcher des opérations d’exploitation forestière, et nombre de leurs détracteurs les qualifiaient d’« écoterroristes »24.

Kaczynski est souvent considéré comme un écologiste radical. Les journalistes ont supposé pendant longtemps qu’il était inspiré ou encouragé par des groupes comme Earth First!. Deux éléments rendent ces affirmations plausibles. Premièrement, Kaczynski a lu des publications d’écologie radicale, y compris Earth First! Journal et Live Wild or Die – dont il a apparemment utilisé des informations pour sélectionner certaines des cibles de ses colis piégés. Deuxièmement, l’antithèse centrale du manifeste d’Unabomber – « la nature sauvage » en opposition à « la société industrielle » – était un élément dominant du discours de l’écologie radicale des années 80. Comme l’admet Kaczynksi, « les écologistes radicaux adoptent déjà une idéologie qui exalte la nature et s’oppose à la technologie », même s’il est à noter qu’il ne se considérait pas comme l’un des leurs25.
Il s’avère que Kaczynski n’a emprunté que très peu de ses idées aux écologistes radicaux. Il n’avait entendu parler ni d’Arne Naess ni de Georne Sessions, les pionniers intellectuels de l’écologie profonde, avant son arrestation26. Et il n’a eu connaissance de l’existence d’Earth First! qu’en 1987, environ sept ans après que le groupe a vu le jour27. À ce moment-là, cela faisait près de dix ans qu’il menait ses attaques aux colis piégés, et il avait développé sa propre idéologie28. Il était attiré par la littérature écologiste radicale car elle exprimait des points de vue anti-industriels qu’il avait déjà.
Comme je l’ai démontré, le concept de nature sauvage de Kaczynski comporte un réel lien intellectuel et historique avec l’écologisme. Cependant, le fait que l’idéal qu’il s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste (liberal). Parce que des ressemblances terminologiques cachent souvent des différences conceptuelles : « des mots identiques peuvent dissimuler des clivages conceptuels et comportementaux indépassables »29. La vision de la nature sauvage de Kaczynski n’était pas la même que celle des écologistes radicaux, et elle s’imbriquait dans une configuration de concepts très différente.
Le fait que l’idéal que Kaczynski s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste.
Les écologistes radicaux ont tendance à considérer la nature comme un équilibre harmonieux entre des organismes et des espèces. Comme l’observe le politiste Mathew Humphrey, « L’écologie scientifique est généralement mobilisée pour montrer l’intérêt de la symbiose et de la coopération mutuelle (les écologistes sont plus kropotkiniens que darwinistes) »30. En ce qui concerne Earth First!, leur concept de « nature sauvage » s’insérait dans la vision spirituelle du monde de l’écologie profonde, qui met en avant la symbiose, la diversité et l’égalité (Naess 1977). Kaczynski, quant à lui, interprétait « la nature sauvage » (qui comprend la nature humaine) dans des termes darwiniens, comme le produit d’une lutte pour la survie compétitive et souvent violente. « L’homme ayant été un chasseur ces derniers millions d’années », s’interrogeait-il dans une lettre à son frère en 1985, « il est possible que, comme n’importe quel autre animal prédateur, il ait une sorte d’“instinct de tueur” »31. Comme le laisse entendre Mathew Humphrey, la différence entre les visions kropotkinienne et darwiniste de la nature réside dans ce qui est mis en avant32. Bien que certains écologistes radicaux invoquent des idées darwiniennes, ils arrivent cependant généralement à des conclusions kropotkiniennes. Par exemple, alors que l’écologue et écologiste Aldo Leopold a emprunté nombre de ses idées sur l’écologie à Darwin33, son « éthique de la terre » insiste sur le rôle de l’interdépendance et sur le potentiel de la coopération dans la nature34. Là où Leopold voyait une « communauté biotique », Kaczynski voyait une bataille pour la survie.

La conception hyper-darwinienne de la nature chez Kaczynski aide à mieux comprendre pourquoi il était en désaccord avec les écologistes radicaux sur la question de la violence. Comme l’observe le spécialiste d’éthique environnementale Bron Taylor, les écologistes radicaux partagent « des sentiments religieux généraux – que la terre et toute vie sont sacrées – qui diminuent la possibilité que les activistes se livrent à la violence terroriste »35. Leur engagement envers le caractère sacré de la vie forme une barrière idéologique qui les dissuade de tuer des gens. Pour cette raison, leurs modes d’action caractéristiques sont le sabotage et la désobéissance civile36. Dave Foreman, d’Earth First!, implorait les saboteurs écologistes de ne jamais faire de mal à des êtres vivants : « Saboter, c’est résister de manière non-violente à la destruction de la biodiversité et des espaces sauvages. Ce n’est jamais dirigé contre les êtres humains ou d’autres formes de vie »37. Même l’Earth Liberation Front (ELF), qui était connu pour ses attaques à la bombe incendiaire contre l’industrie, respectait ce principe à la lettre : « ELF se considère comme étant une organisation non-violente puisqu’aucun humain n’a été blessé à la suite des actions du groupe »38. Quelques groupes écologistes radicaux, comme Deep Green Resistance, ont affirmé que la violence létale était justifiée et même nécessaire pour empêcher une catastrophe écologique mondiale39. Mais aucun, jusqu’à présent, ne semble être passé à l’acte malgré cette rhétorique belliqueuse. Dans sa lettre de 1995 au New York Times, Kaczynski a lui-même reconnu que « les écologistes radicaux commettent des sabotages » mais, contrairement à lui, « leur très grande majorité est opposée à la violence envers les êtres humains »40.
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Comme l’écrit Taylor, il n’y a « pas de preuve que Kaczynski partageait le sentiment, si répandu dans les sous-cultures écologistes radicales, que la vie mérite le respect et que la terre est sacrée »41. Même si Taylor a raison d’y voir une différence idéologique profonde, elle est plus subtile que ce qu’il suggère. « Oui, j’ai un grand respect pour la vie, entendue comme la totalité de la vie sur Terre », écrivait Kaczynski dans une lettre révélatrice42. Cependant il ajoutait que « la mort et le fait de tuer font partie de la vie dans sa totalité. » Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence. Comme il l’écrivait dans une autre lettre, « Les humains à l’état sauvage constituent une des espèces les plus violentes. […] une certaine dose de violence est naturelle dans la vie humaine »43.
Dans l’ensemble, il y a peu de liens intellectuels ou de ressemblances conceptuelles entre l’idéologie de Kaczynski et l’écologie radicale. Bien que ces dernières partagent l’utilisation du terme « nature sauvage », des mots identiques peuvent cacher une différence conceptuelle majeure. De plus, le concept de nature sauvage de Kaczynski est intégré à un réseau de concepts différent. Aucun des trois concepts clés du manifeste d’Unabomber (« le processus de puissance », « activité de substitution », et « sur-socialisation ») ne proviennent de la pensée écologiste44.
Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence.
« Le processus de puissance » résume la vision de la nature humaine de Kaczynski : « un être humain a besoin d’objectifs dont la réalisation demande un effort, et il doit avoir un taux de succès raisonnable face à ces objectifs »45. Dans les sociétés « primitives », les êtres humains satisfaisaient leur besoin de processus de puissance en luttant « pour obtenir les nécessités matérielles d’existence : la nourriture, l’eau, l’habillement et l’abri rendus nécessaires par le climat »46. Depuis que l’industrialisation a réduit la lutte pour la survie à un effort insignifiant, du moins dans les « pays “avancés” », les gens essaient de satisfaire leur besoin de processus de puissance au travers d’« activités de substitution, » tels que les loisirs, le sport, la recherche et l’activisme47. Kaczynski affirme que « ces formes artificielles de processus de puissance sont insuffisantes, » ce qui explique pourquoi les sentiments d’absurdité et d’aliénation sont si répandus dans la société moderne48. De plus, le processus de pouvoir est entravé par la « sur-socialisation », ou l’inculcation excessive de normes sociales. De nombreuses pulsions et tendances humaines (la haine, la colère, la violence et le népotisme) doivent être réprimées, car elles perturbent le fonctionnement des organisations complexes et des systèmes de production. Pour les personnes « sur-socialisées », qui ont profondément intégré les normes d’égalité, d’impartialité et de non-violence, « essayer de penser, ressentir et agir moralement représente un lourd fardeau » et « génère un sentiment de contrainte et d’impuissance »49. Kaczynski attribue donc les problèmes psychologiques prépondérants de la société moderne – de la dépression et l’anxiété aux troubles alimentaires et à la toxicomanie – au fait que « la société demande aux gens de vivre dans des conditions radicalement différentes de celles avec lesquelles l’espèce humaine a évolué »50.

Alors que les écologistes radicaux s’opposent aux technologies modernes pour des raisons écologiques, Kaczynski s’opposait aux technologies modernes avant tout pour des raisons évolutionnaires/psychologiques. Il a lui-même reconnu cette différence dès le début. Dans un premier temps, ne voyant pas d’autre endroit où il pourrait trouver des personnes radicales anti-tech, il a essayé d’en rencontrer dans des groupes écologistes. Kaczynski a correspondu avec Friends of the Earth durant les années 70 : « pas parce que je pense qu’une telle organisation serve à quelque chose », écrivait-il dans son journal, « mais parce qu’il pourrait y avoir une chance que je rencontre quelques personnes de cette organisation qui partagent mes idées anti-technologiques »51. Avec la même motivation utilitariste, il a écrit un essai intitulé « Suggestions pour les membres d’Earth First! de la part de FC »52. Son objectif était de persuader les militants d’Earth First! que le problème était la technologie même, et que la préservation des espaces sauvages n’était qu’un détail. Il présentait ses arguments comme des conseils stratégiques : « tant que l’on se bat seulement pour des problématiques écologiques ou liées aux espaces sauvages, on lutte de manière défensive […]. Pour lutter de manière offensive, il faut sortir de ce piège et attaquer les structures qui font tourner le système »53. Kaczynski affirmait que « la revue d’Earth First! devrait consacrer au moins la moitié de son contenu à des questions centrées sur le développement du système industriel et technologique » – en particulier « le génie génétique », « la technologie informatique » et « la propagande »54. Derrière le prétexte de proposer des conseils stratégiques, il essayait visiblement de dévier le groupe de ses objectifs écologiques pour l’amener vers des objectifs anti-technologiques.
Par la suite, Kaczynski arrêta d’essayer de convertir les écologistes radicaux et commença plutôt à accentuer les différences entre son idéologie et la leur. Dans son livre de 2016, La Révolution anti-tech, il encourageait ses sympathisants à se forger une identité distincte : « S’il y a un mouvement duquel les organisations anti-tech doivent se séparer définitivement, c’est bien l’écologie radicale ; ainsi que l’anarcho-primitivisme » (Kaczynski 2016, 167). Bien qu’il puisse exister des raisons stratégiques pour qu’une organisation anti-tech travaille avec des groupes écologistes radicaux (« pour attirer des recrues », « pour propager les idées anti-tech », pour « l’entraînement et l’expérience, » ou « pour noyauter un groupe écologiste radical », comme ce que voulait faire Kaczynski avec Earth First!), les membres de l’organisation anti-tech « devront garder en tête que leur but, en travaillant avec des écologistes radicaux, est uniquement de faire gagner des avantages à l’anti-technologie »55.
Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs ont étiqueté Kaczynski comme écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques.
Même s’il est aisé de comprendre comment Kaczynksi a pu être pris pour un écologiste radical, cette perception tient plus d’une fabrication délibérée que d’une erreur honnête. Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs l’ont étiqueté écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques. Après l’attentat au camion piégé de Timothy McVeigh, un extrémiste anti-gouvernement, à Oklahoma City en avril 1995, la gauche américaine accusa le Parti Républicain et la National Rifle Association56. En septembre 1995, quand La Société industrielle et son avenir fut publié, la droite répliqua en accusant les écologistes des attaques d’Unabomber. Tony Snow, qui était alors présentateur de Fox News Sunday et avait écrit des discours de George H. W. Bush dans le passé, a comparé Kaczynski à Al Gore, alors Vice-Président : « ce qui est le plus renversant c’est combien [le manifeste] fait penser au livre d’Al Gore, Sauver la planète Terre »57. Beaucoup prirent le train en marche et rendirent la gauche, de manière générale, et les écologistes en particulier, responsables des attaques d’Unabomber58. L’étiquetage de Kaczynski comme « écoterroriste » est, en grande partie, un vieux poncif politique des années 1990.

Dans ses communiqués liés aux attaques, Kaczynski se considérait comme un anarchiste, sans préfixe ni adjectif. Comme il l’expliquait dans sa lettre d’avril 1995 au New York Times, « Nous nous considérons anarchistes parce que nous voudrions, idéalement, décomposer toute la société en de toute petites unités, complètement autonomes »59. L’importance de l’autonomie et de la décentralisation, combinée avec l’idéal de « nature sauvage », évoque l’écologie libertaire (green anarchism) ou l’anarcho-primitivisme. En effet, certains écologistes libertaires ont d’abord reconnu en Unabomber l’un des leurs. John Zerzan, un anarcho-primitiviste influent basé à Eugene, en Oregon, est devenu l’un des plus fervents défenseurs de Kaczynski, ainsi qu’un de ses plus proches confidents60.
Placée dans la catégorie de l’anarchisme, la violence de Kaczynski est d’une certaine manière plus lisible. Bien que la plupart des anarchistes contemporains rejettent la violence, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe les anarchistes étaient connus pour assassiner des gens à la bombe. La série d’attaques d’Unabomber ressemble à un retour à la « propagande par le fait ». Comme l’écrit Taylor, « le mouvement anarchiste fournit un meilleur terreau pour les tactiques violentes que les mouvements qui s’identifient principalement à l’écologie radicale »61. Cependant, ajoute-t-il, les écologistes libertaires ne semblent pas vouloir aller au-delà de « l’incendie volontaire occasionnel et de la violence (non létale) limitée durant des affrontements avec la police »62. Alors que certains écologistes libertaires soutenaient Kaczynski en tant que prisonnier politique, la critique de Zerzan à propos des attaques d’Unabomberrésumait un sentiment partagé dans le mouvement : « Envoyer des colis piégés dans le but qu’ils touchent les agents aux manœuvres de la catastrophe actuelle est trop aléatoire. Des enfants, des facteurs ou d’autres personnes risquent d’être tués. Même si l’on légitimait le fait de s’attaquer au carnage des hautes technologies en terrorisant leurs premiers architectes, il est injustifiable de faire des victimes collatérales »63. La série d’attaques à la bombe de Kaczynski était hors des pratiques de l’écologie libertaire. Comme avec l’écologie radicale, cette différence tactique est le signe de divergences idéologiques plus profondes.

Les liens intellectuels entre Kaczynski et l’anarchisme sont donc encore plus faibles que ses liens avec l’écologie radicale. Il semble n’avoir lu aucun des auteurs majeurs de la tradition anarchiste, comme Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Pierre Kropotkine, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Alfredo Bonanno ou Errico Malatesta. Kaczynski n’entendit parler de Zerzan qu’après son arrestation64. Seul un anarchiste identifiable (bien qu’atypique) apparaît de manière significative dans ses traces écrites : Jacques Ellul, un sociologue français souvent qualifié d’anarchiste chrétien. Kaczynski a emprunté beaucoup de ses idées à Ellul65. Mais il n’avait lu encore aucun de ses livres sur l’anarchisme lorsqu’il a écrit son manifeste : seulement ceux sur la technologie, la propagande, et la révolution64. Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus, comme il le reconnaissait dans sa lettre de juin 1995 au New York Times : « Si nous avons décidé de nous qualifier anarchistes, ce n’est pas dans le but de nous associer avec un quelconque groupe ou mouvement anarchiste mais seulement parce qu’il nous semblait nécessaire de nous trouver une étiquette, et “anarchiste” était la seule qui semblait convenir »66.
Kaczynski partageait le mépris des anarchistes pour « les grandes organisations », telles que les États et les entreprises, ainsi que leur préférence pour une société en « petits groupes »67. Il pensait, comme c’est le cas de nombreux écologistes libertaires, que la vie dans les sociétés « primitives » était plus authentique et épanouissante que la vie moderne68. Mais derrière ces points de convergence généraux se cachent bien d’autres différences fondamentales.
Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus. Derrière des points de convergence généraux se cachent des différences fondamentales.
Premièrement, Kaczynski n’utilisait pas le vocabulaire conceptuel de l’anarchisme. Les termes clés du lexique anarchiste, tels qu’« entraide », « oppression », « domination », « exploitation » et « solidarité » sont étonnamment absents de ses écrits. Seul un de ses concepts clés trouve un équivalent approximatif dans le discours anarchiste : l’idée de « sur-socialisation » de Kaczynski, comme celle de « domestication » des anarcho-primitivistes, décrit un état dans lequel la nature humaine authentique aurait été socialement éliminée. Ses deux autres concepts clés – « processus de puissance » et « activité de substitution » – n’ont pas d’équivalent dans le vocabulaire anarchiste.
Deuxièmement, alors que l’égalité est au cœur de l’anarchisme, elle ne fait même pas partie des idées secondaires de Kaczynski. Les seules fois où il traite de questions d’inégalité ou d’injustice sociale dans son manifeste, c’est pour s’en moquer ou les catégoriser de « progressistes » et « réformistes »69. De plus, la révolution avant-gardiste que propose Kaczynski, dirigée par « un petit cercle de personnes profondément engagées »70, s’oppose fortement à l’ethos égalitaire et participatif de l’anarchisme. La rédaction de la revue Green Anarchist a décrit sa théorie révolutionnaire de « désagréablement élitiste »71. D’autres anarchistes allèrent jusqu’à la juger « autoritaire ».

Troisièmement, Kaczynski définissait son ennemi bien plus précisément que ne le font les écologistes libertaires. Son but était de détruire « le système industriel et technologique », au sens d’un assemblage interconnecté de machines et de techniques72. Si son concept du « système » est large (englobant tout, des ordinateurs et réfrigérateurs aux techniques publicitaires et au management), le concept de « civilisation » des écologistes libertaires est encore plus vaste. Pour eux, la technologie n’est qu’une facette de « la civilisation », et le racisme, le sexisme, le colonialisme et une multitude d’autres formes de domination ont tout autant d’importance73.
Kaczynski s’est brouillé avec les écologistes libertaires principalement à cause d’un désaccord sur ces sujets « gauchistes ». « Si vous pensez que les droits des femmes, des personnes noires, des homosexuels, des animaux, etc., etc., etc., etc. sont plus importants que de se débarrasser du techno-système », critiquait Kaczynski à l’adresse de Zerzan, « alors je vous suggère de vous en tenir à ces questions et de laisser le problème de la technologie aux personnes qui le prennent au sérieux ». Zerzan rétorqua qu’« il doit toujours y avoir une critique fondamentale de toute forme de lecture qui réduirait tout à une seule problématique », en insistant sur le fait que « les oppressions et les problématiques sont liées les unes aux autres »74. De la même manière, Starcross affirma dans Green Anarchist que les actions de Kaczynski « ne servent finalement à rien » car elles « proviennent d’une critique du pouvoir partielle »75.
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Même si Kaczynski était de toute évidence primitiviste, il n’a jamais été anarcho-primitiviste76. Il finit par regretter de s’être déclaré anarchiste : « Je n’aime vraiment pas voir La Société industrielle et son avenir associé à l’anarchisme. Quand je l’ai écrit, j’ai adopté une identité anarchiste car je pensais qu’il serait utile d’y mettre une étiquette politique connue. C’était une grosse, grosse erreur ! ». « À ce moment-là », ajoutait-il, Kaczynski ne connaissait « que peu de choses sur l’anarchisme en tant que mouvement politique »77. De nombreux anarchistes ont, pour leur part, fini par considérer Kaczynski comme un réactionnaire. Un journal anarchiste de Détroit, le Fifth Estate, dénonça notamment « les propos fascistes » de Kaczynski à propos de la gauche et ses « écrits racistes et machistes », résumant un sentiment partagé dans le mouvement78.

Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite, voire un véritable écofasciste. Il a eu une influence majeure sur l’extrême-droite, notamment sur ses courants « écolo ». Pentti Linkola, l’un des écofascistes les plus importants, a loué le « modèle de société alternativeplanifié et bien pensé » de Kaczynski79.
Une fois catégorisée dans l’écologie de droite, son utilisation de la violence létale ne semble plus exceptionnelle. « La seule chose qui est efficace, qui affaiblit et secoue l’ordre actuel voué à la destruction du monde, est l’extrême violence », a notoirement déclaré Linkola80. Plusieurs attaques mortelles ont récemment été commises par des écofascistes auto-proclamés, telles que la fusillade dans une mosquée à Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019, celle de Walmart à El Paso (Texas) en 2019 également, et celle du supermarché de Buffalo (état de New York) en 202281.
Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite. Mais cette interprétation se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles.
C’est l’historien Peter Staudenmaier qui a développé l’interprétation la plus élaborée du lien de Kaczynski à l’écologie de droite82. Il place le manifeste Unabomber dans le contexte d’une « pensée anti-industrielle et proto-écologique de la droite allemande »83. Il soutient que Kaczynski appartient à la tradition de la « Kulturkritik et Zivilisationskritik de droite, la critique réactionnaire de la civilisation en tant que telle », dans la lignée des penseurs conservateurs tels que Ludwig Klages, Oswald Spengler et Friedrich Georg Jünger84. S’il n’était pas vraiment écofasciste, il n’en demeure pas moins une figure de l’écologie de droite.
L’interprétation inscrivant Kaczynski dans l’écologie de droite se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles. Il n’y a aucune preuve qu’il ait lu, ou même eu connaissance, de Klages, Spengler ou Jünger. (Il connaissait Martin Heidegger, la principale figure de la droite proto-écologiste allemande, mais le détestait. Kaczynski aurait été furieux lorsque son frère, David, est « devenu un adepte » de Heidegger85). Comme l’admet Staudenmaier, les affinités qu’il identifie chez Kaczynksi « ne relèvent pas d’une influence idéologique directe ; il y a peu d’indices laissant supposer qu’il connaissait cette littérature »86.

En réalité, il existe une multitude d’informations directes sur les lectures de Kaczynski sur une période de plus de 50 ans. Les archives ne montrent aucun lien clairement défini entre Kaczynski et la droite proto-écologiste allemande, et encore moins de filiation intellectuelle directe. Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration. Quant à sa conception rudimentaire de la nature humaine et de la liberté, Kaczynski l’a trouvée non pas dans la pensée politique conservatrice, mais dans la vulgarisation scientifique. Ses concepts de « processus de puissance » et d’« activités de substitution » découlent du zoologiste britannique Desmond Morris et du psychologue étasunien Martin Seligman, tandis que sa notion de « sur-socialisation » semble avoir été empruntée au biologiste français René Dubos44. Ce qui frappe chez Kaczynski, c’est le peu de connaissances et d’intérêt qu’il semble avoir eu pour l’influente et vaste tradition allemande de la critique technologique.
Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration.
Pour ce qui est de rendre compte de la morphologie idéologique de Kaczynski, l’interprétation de l’écologie de droite n’est pas plus satisfaisante. Les écologistes de droite se tournent vers lui à cause d’affinités évidentes : le respect de la nature, l’opposition à la technologie moderne et le mépris pour la gauche. Cependant, il manque à l’idéologie de Kaczynski deux des éléments caractéristiques de l’écologie de droite. Tout d’abord – et c’est le plus important – Kaczynski rejetait les idées de suprématie raciale et de solidarité nationale qui sont au cœur de l’écologie de droite. Ce qui inquiétait [le philosophe allemand] Oswald Spengler à propos de la technologie moderne, c’était que les « races de couleur » ne l’utilisent pour renverser la domination « des races blanches », comme l’avait fait le Japon pendant la guerre russo-japonaise de 1904-190587.
Kaczynski se moquait de ces peurs de domination étrangère, les qualifiant d’« hystériques » : « Nom d’un robot ! Le ciel va nous tomber sur la tête si les Japonais vendent plus de voitures que nous ! »88. Il admettait qu’essayer de renverser le système technologique aux États-Unis pourrait permettre aux « méchantes dictatures comme la Chine, le Vietnam ou la Corée du Nord » de dominer les États-Unis grâce à leurs technologies intactes. Cependant cela ne l’inquiétait guère car il ne voyait que peu de différences entre une forme de société technologique et une autre. Il a même suggéré qu’« un système industriel contrôlé par des dictateurs pourrait être préférable, parce que les systèmes contrôlés par des dictateurs se sont généralement montrés inefficaces ; ainsi, ils sont plus facilement renversables » – « Regardez Cuba, par exemple »89. « Le nationalisme est un puissant promoteur de la technologie », avertissait Kaczynski, car la compétition internationale et le conflit conduisent à la course à l’armement technologique90.

Deuxièmement, alors que le contrôle démographique est central dans l’écologie de droite, Kaczynski considérait que la surpopulation n’était qu’un problème secondaire, voire une source de distraction vis-à-vis du problème de la technologie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’avertissement de Spengler à propos des « innombrables mains des races de couleur » a laissé place à des formes de néomalthusianisme plus subtilement racistes91. L’écologue et eugéniste étasunien Garrett Hardin est connu pour avoir comparé les « nations riches » à des « canots de sauvetage » qui couleraient si l’on autorisait trop de personnes des « nations pauvres » – avec des taux de natalité nettement supérieurs – à monter à bord92. Kaczynski, quant à lui, rejetait le néomalthusianisme. Bien qu’il « préférerait un monde avec seulement un millième de la population actuelle », il ne voyait « la surpopulation [que comme] un symptôme » du problème technologique93.
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De plus, Kaczynski soulignait que le contrôle démographique et l’opposition à la technologie moderne n’allaient pas forcément de pair : « il n’y a aucune raison pour que la population ne puisse pas être réduite tout en conservant les technologies modernes. […] L’argument de la surpopulation a moins de chances d’amener les gens à rejeter la technologie qu’à rechercher des moyens plus efficaces de réduire la population mondiale »94. Après tout, la Chine a mis en place sa politique de l’enfant unique durant une période de croissance économique et de développement technologique sans précédent. Kaczynski se méfiait du contrôle démographique car celui-ci était un formidable levier pour plus de technologies médicales et de techniques de contrôle social.
Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé « L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme »95. Il y reprochait à la fois aux « progressistes ordinaires » et aux écofascistes d’être « obsédés par la race »96. Il insistait sur le fait que le mouvement anti-tech « doit faire tous les efforts possibles pour limiter les divisions et les différences entre les groupes ethniques », et que « le métissage racial et culturel doit être encouragé »97. Sa critique de l’écofascisme fait écho à celle du progressisme. Quand il écrivit dans son manifeste que « l’objectif unique et primordial doit être l’élimination de la technologie moderne, et qu’aucun autre but ne doit le menacer »98, il a délibérément ratissé large.
Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé “L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme”.
La justice sociale était son illustration favorite de la manière dont les autres objectifs « dévient l’attention et l’énergie du but principal »99, mais il appliquait le même principe au nationalisme et à la suprématie raciale. « Il faut être idiot pour viser le nationalisme ou l’ethnonationalisme », sermonnait-il dans une lettre à un correspondant anonyme en 2018. « De tels objectifs ne font que dévier notre attention du seul objectif qui est infiniment plus important que tous les autres mis bout à bout », à savoir, « se débarrasser du système technologique avant qu’il ne se débarrasse de nous ». Il ajoutait qu’il était « fermement opposé à toute notion de “supériorité” ou d’“infériorité” d’ethnies, de races ou de genre », et que « toute entreprisede détruire le système technologique devra, pour être réussie, rassembler toutes les races, groupes ethniques, genres, etc. »100. Pour l’esprit obsessionnel de Kaczynski, le problème du monde moderne était la technologie, et tous ceux qui ne s’en rendaient pas compte – qu’il s’agisse de la gauche, de la droite, des anarchistes ou des fascistes – étaient à jeter dans la même poubelle.

Quelle était donc la relation de Kaczynski à l’écologie ? L’hypothèse nulle, selon laquelle il n’y aurait pas de lien, ne tient pas face aux documents d’archive. Cependant, Kaczynski correspond difficilement aux trois étiquettes idéologiques écologistes qui lui sont généralement attribuées. Ses idées ne présentent que de faibles affinités morphologiques avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, et elles n’ont que peu de connexions intellectuelles et historiques avec la tradition écologiste. Hormis l’unique exception de « nature sauvage », aucun de ses concepts fondamentaux, ni même secondaires, ne découlent d’influences écologistes. L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.
Si Kaczynski n’était pas écologiste, alors qu’était-il ? Bien que la résolution de cette question dépasse le cadre de cet article, j’ai déjà esquissé une réponse. Un des éléments caractéristiques de l’idéologie de Kaczynski est qu’elle est avant tout anti-technologique. Alors que de nombreux écologistes libertaires, écofascistes et écologistes radicaux prennent des positions anti-technologiques, ils le font en conséquence d’autres engagements idéologiques. Les écologistes libertaires pourraient être pro-technologie, s’ils pensaient que les nouvelles technologies avaient plus de chance de conduire à l’égalité et à une coexistence harmonieuse avec la nature, qu’à la surveillance, le contrôle social et la domination sur la nature. Les écofascistes pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait rester dans les mains de leur propre nation et être utilisée pour mettre à l’œuvre un contrôle sélectif de la population. Les écologistes radicaux pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait résoudre le problème du changement climatique et aider à préserver ce qu’il reste d’espaces sauvages. D’ailleurs, certains libertaires, fascistes et écologistes sont pro-technologie. Alors qu’aucune modification de croyance n’aurait pu rendre Kaczynski favorable à la technologie ; cela aurait exigé un changement fondamental de sa vision du monde. « Il est concevable », admettait volontiers Kaczynski, « que nos problèmes environnementaux (par exemple) soient un jour résolus via une méthode d’ensemble rationnelle ». Il aurait cependant tout de même voulu détruire le système technologique, car la gestion rationnelle de l’environnement est fondamentalement incompatible avec « l’état sauvage » et « la liberté ». C’est ce qui, en résumé, distingue le radicalisme anti-technologique de Kaczynski de nombreuses formes d’écologie.
L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.
Qu’en est-il de la Thèse de l’écologiste non-violent ? D’une part, Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible à la généralisation du fait que les écologistes ne recourent pas à la violence létale. Il convient mieux de le considérer comme un terroriste anti-technologique que comme un écoterroriste. D’un autre côté, Kaczynski met en lumière un autre type de contre-exemples apparents à la Thèse de l’écologiste non-violent : les écofascistes. On pourrait opposer que ceux-ci ne sont pas non plus de vrais contre-exemples. Comme l’observe Kiernan Christ, leurs motivations et modus operandi semblent plus « fascistes » qu’« éco » : « Au lieu d’attaquer des pipelines ou des barrages hydroélectriques, les “écofascistes” auto-déclarés comme Tarrant [le tireur de Christchurch] attaquent les mêmes types d’endroits et de personnes que les terroristes non-écologistes de droite »101.

En tout état de cause, la Thèse de l’écologiste non-violent doit être nuancée avec précaution. Selon les éléments de preuve à disposition, la seule chose qui peut être énoncée en toute confiance est que de nombreux écologistes rejettent fermement l’usage de la violence contre les êtres humains. L’engagement envers une vision égalitaire et harmonieuse de la nature semble être le facteur déterminant. Comme le montre le cas d’Unabomber, toutes les idéologies centrées sur la nature ne sont pas intrinsèquement non-violentes, ni même forcément écologistes. L’interprétation darwinienne de la nature peut aisément être utilisée pour justifier et naturaliser la violence. De plus, comme l’illustre Pentti Linkola, même l’écologie profonde (deep ecology) peut être interprétée d’une façon qui légitime la violence102. Si l’objectif de préserver le maximum de biodiversité est considéré de manière absolue, alors peu importe le nombre d’organismes individuels qui peuvent être tués pour empêcher l’extinction de telle espèce. Si l’on suit la logique impitoyable de Linkola, la vie d’une chouette en voie de disparition a plus de valeur que celles d’un milliard d’êtres humains.
Bien que jusqu’à présent, les activistes écologistes aient été peu disposés à franchir la frontière entre l’écosabotage et l’écoterrorisme, il est possible, et même probable, que certains écologistes auront recours à la violence létale dans le futur. La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.
La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.
Une chose importante que nous enseigne le cas d’Unabomber est que l’analyse contextuelle des idées – l’interprétation de textes dans un contexte historique – est nécessaire mais insuffisante. L’analyse contextuelle est toujours nécessaire car même les preuves les plus solides demandent à être interprétées. L’analyse contextuelle sans preuves tangibles relève cependant de la spéculation. Bien qu’interpréter une appartenance de Kaczynski à l’écologie radicale, l’écologie libertaire ou l’écologie de droite semble cohérent avec le texte de son manifeste et le contexte historique, aucune de ces catégorisations ne résiste à l’analyse des données d’archives. Les nombreuses affirmations concernant le lien de Kaczynski à l’écologie n’ont jamais été que des suppositions et des demi-vérités, souvent proclamées avec un excès de confiance, mais elles sont restées sans contradiction pendant deux décennies car les preuves scientifiques n’avaient pas été mises en lumière.
Le cas d’Unabomber amène à se demander combien d’autres affirmations fausses sur des écrivains – de Platon à Hobbes en passant par Arendt et bien d’autres – demeurent incontestées du fait que les preuves scientifiques n’ont pas été exhumées, ou n’existent plus.

Image principale : effets personnels de Tedodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

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28.05.2026 à 09:29
Pierre-Olivier Dittmar
“Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge.” Ainsi s’ouvre le livre de Pierre-Olivier Dittmar, une passionnante histoire socio-culturelle du vivant sur le thème de l’animal en tant que catégorie, qui n’a pas toujours existé comme on la connaît. Contrairement aux animaux eux-mêmes, qui vivaient bien sûr par milliers autour des humains, parmi eux… ou en eux. Extrait.
L’article Voyage au Moyen Âge, quand l’animal n’existait pas est apparu en premier sur Terrestres.

Ce texte est extrait de l’introduction du livre L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale de Pierre-Olivier Dittmar, paru en 2026 aux éditions Gallimard, dans la collection « Bibliothèque illustrée des histoires ».
Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge. Il y avait, bien sûr, des milliers de merles dans les arbres pour se chamailler, autant d’écrevisses pour peupler les ruisseaux et de blaireaux pour passer leur vie à creuser des terriers que des renards viendraient plus tard leur disputer. Bien sûr des bœufs, les sabots pleins de boue, ont tiré des heures durant des herses sous la pluie, et bien sûr, des milliers de moutons traversaient tous les étés la Provence pour profiter du frais des montagnes tandis que des chevaux vivaient dans la pénombre des écuries, ne sortant que brossés, harnachés et parés pour porter une femme ou un homme le temps d’un tour en ville. Bien sûr, il y avait des chiens pour dormir sur des draps de soie dans les lits à rideaux, comme il y eut des puces sur ces chiens pour sucer leur sang, et parfois transmettre la peste aux humains. Bien sûr, il y avait des animaux dans les villes et les campagnes d’une Europe qui ignorait les pesticides, l’agriculture intensive et les fermes-usines. Mais si les animaux étaient présents en nombre, pour eux-mêmes et pour les humains avec qui ils partageaient leurs territoires, l’animal en tant que catégorie, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas.
Ce que nous avons été habitués depuis longtemps à appeler « animal » n’a pas toujours existé. Le Moyen Âge ne connaissait rien de tel et bien des signes nous laissent même penser qu’il pourrait à nouveau cesser d’exister. Parce que leurs destins sont liés, on peut légitimement se demander s’il ne faudrait pas dire de l’animal ce que Foucault disait de l’homme, à la fin des Mots et les Choses : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine1. »
Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil ! Comment une femme ou un homme de ces années-là pourrait concevoir notre façon de vivre le monde, les étonnantes catégories par lesquelles nous délimitons et associons les différentes formes de vie ? Notre monde où la « nature » est devenue une chose si extérieure qu’on peut aller le week-end s’y promener ? Comment lui expliquer que nous tenons également pour vraies les deux expressions : « L’homme est un animal » et « L’homme n’est pas un animal » ? Peut-être serait-il surpris de constater avec quelle fréquence ces axiomes sont incidemment rappelés et mis en doute ? Untel est bien aimable, il a un comportement « humain » avec son entourage ; tel autre a exagéré hier soir, il s’est comporté comme une « bête ». À l’inverse, la prestation de ce guitariste était exceptionnelle, c’est une vraie « bête de scène ». Qu’est-ce que « l’animal », qu’est-ce que « la bête » ici ? Comment expliquerions-nous à notre interlocuteur médiéval ce que signifie le « côté animal de l’homme » si cette catégorie – l’animal – englobe les libellules et les pingouins, les étoiles de mer et les chimpanzés ?
Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil !
Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses recherches ont mis en évidence la singularité de la modernité occidentale qui oppose les humains aux autres formes de vie mouvantes, regroupées sous le vocable générique d’« animal2 ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes : alors que la modernité a produit un ensemble sans équivalent de moyens techniques et intellectuels lui permettant d’appréhender l’ampleur de la biodiversité terrestre, allant bien au-delà des limites de la perception humaine, elle a dans le même temps promu ce concept étrange, l’« animal » (au singulier), fonctionnant comme un négatif de l’homme. Au double sens de négatif : celui de négativité et celui d’empreinte, de matrice. Ce faisant, la plupart du vivant s’est trouvé pensé en termes de manque et de privation : l’animal est sans raison, sans logos, sans politique, sans humour, etc.
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L’usage de ce concept – l’« animal » – ne crée pas seulement une coupure entre les humains et le reste du monde ; il suscite toujours une seconde coupure, moins visible, plus intime, au sein même de chaque individu, une coupure dont les conséquences sont tout aussi importantes. De fait, cette séparation du monde en deux ne peut se penser sans l’érection d’un empire dans l’empire, produisant une série de divisions au sein même de l’homme3, toujours prêtes à se réactualiser dans de nouveaux dualismes. En même temps que le monde, ce sont toutes les conceptions de la personne qui se polarisent en opposant à chaque fois un pôle humain et un pôle animal. Ce mouvement concerne en premier lieu les relations entre l’âme et le corps, profondément bouleversées par les propositions de Descartes4, mais il ne se limite pas à la seule philosophie puisque chacun est capable de constater combien ce type d’opposition est aujourd’hui partagé tant par la littérature savante que par la littérature de gare, où l’affrontement entre une part animale et une part humaine est décrit au sein de chaque individu comme une opposition entre l’émotion et l’intelligence5, entre le cerveau gauche et le cerveau droit, entre un cerveau dit « reptilien » (ou primitif, profond) et le néocortex, etc.
Ces deux phénomènes, la coupure de l’homme d’avec le monde animal et la coupure au sein de chaque individu, se répondent l’un l’autre et gagnent à être pensés dans un même souffle. Pour le dire avec Giorgio Agamben :
Nous devons […] apprendre à penser l’homme comme ce qui résulte de la déconnexion de ces deux éléments [l’homme et l’animal] et examiner non le mystère métaphysique de la conjonction, mais le mystère pratique et politique de la séparation. Car qu’est-ce que l’homme, s’il est toujours le lieu – et aussi bien le résultat – de divisions et de césures incessantes ? Travailler sur ces divisions, se demander en quelle manière – chez l’homme – l’homme a été séparé du non-homme et l’animal de l’humain, est plus urgent que de prendre position sur les grandes questions sur les prétendus valeurs et droits humains6.

L’objet de cet ouvrage est de témoigner d’un monde, d’une période, qui ignorait cette double coupure et la fait émerger. À ce titre, le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie ; et dans le même temps, cette période s’impose comme un moment historique décisif où précisément fermente et s’invente la conception moderne de l’animal. De fait, si nous devions rencontrer non plus un homme de l’an mil, mais un homme ou une femme du xve siècle, l’étrangeté de nos catégories serait sans doute déjà moins forte et leur altérité nous apparaîtrait moins radicale, car pendant les quelques siècles qui séparent nos deux interlocuteurs médiévaux, se met justement en place une conception du monde dont nous sommes encore largement débiteurs.
Le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie.
Comme l’a bien noté Jacques Derrida, « l’animal », au singulier général, possède l’étrange statut de mot-symptôme dont l’usage et les interprétations impliquent des conséquences métaphysiques, éthiques, juridiques, politiques sans fin7. De ce fait, la présence ou l’absence de ce concept dans une société est un marqueur décisif pour saisir son rapport au monde, et ce n’est pas un hasard si Claude Lévi-Strauss ouvre La Pensée sauvage par les mots suivants : « On s’est longtemps plu à citer ces langues où les termes manquent, pour exprimer des concepts tels que ceux d’arbre ou d’animal, bien qu’on y trouve tous les mots nécessaires à un inventaire détaillé des espèces et des variétés8. » Par cette phrase inaugurale, l’anthropologue questionnait les préjugés de ses collègues sur les cultures « primitives » qui ignoraient le concept d’« animal » ; il ne se doutait pas que ce qui apparaissait alors comme une caractéristique des cultures exotiques avait été le fait de l’Occident antique et chrétien pendant des siècles.
L’étude du vocabulaire antique et médiéval est sans équivoque : l’usage du grec zoon et du terme latin animal a peu à voir avec nos usages contemporains, et imposerait qu’on les traduise tous deux par « animé » puisqu’ils désignent l’ensemble des êtres qui sont dotés de mouvement et possèdent une âme (une anima), dont l’homme fait naturellement partie9. De fait, il n’existe pas dans ces mondes anciens de terme courant désignant alors l’ensemble des animaux sauf l’homme. La sémantique latine où le terme « animal » désigne l’« animé » traverse tout le Moyen Âge latin et, dans un premier temps, l’ancien français conserve ce sens inclusif, même si, comme le remarque le Dictionnaire historique de la langue française, son usage devient « rare et savant au Moyen Âge ».
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À l’extrême fin du XVIIe siècle, le dictionnaire de Furetière témoigne d’un monde qui a radicalement changé : si l’usage savant et antique d’« animal » est encore connu, l’auteur affirme que « dans le discours ordinaire on entend seulement par ce mot les bestes à quatre pieds qui vivent sur la terre, un bœuf, un cheval, etc. ». Cette nouvelle acception témoigne sans doute de la diffusion des théories de Descartes qui réduisent les animaux à des corps sans âme ; elle témoigne aussi, plus profondément, d’une transformation du rapport au monde pendant la période médiévale, qui passe par l’invention de l’Animal au sens moderne et exclusif.
Ne nous y trompons pas, ce n’est pas (seulement) d’un chapitre de l’histoire intellectuelle dont témoigne ce changement de vocabulaire, c’est aussi d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux en hiver, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux et aux loups, où les animaux destinés à être consommés rentraient à pied dans les villes et les villages pour être abattus et vendus au détail, souvent sur la terre des morts, dans les cimetières qui jouxtaient les églises, dans ces lieux de culte où on conduisait aussi les moutons pour payer en nature une dîme dont la redistribution était censée profiter aux plus faibles. Le Moyen Âge a connu toutes ces pratiques et il a aussi produit les transformations ontologiques et politiques qui les ont rendues plus tard impossibles.
Le changement de vocabulaire témoigne d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux.
Pour décrire cette longue mutation on ne saurait donc parler de l’animal pour lui-même sans considérer l’effet que ce discours a eu sur l’animal au sein de l’homme. L’enjeu est dès lors de décrire ce double mouvement qui s’impose comme une transformation essentielle au cœur de la période médiévale et dont nous sommes toujours tributaires.

Mais de quel Moyen Âge parle-t-on ici ? La perception de cette période a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle. Si les effets géologiquement repérables de l’action humaine se manifestent plutôt dans la seconde moitié du xxe siècle, et si l’essor de la concentration en CO2 dans l’atmosphère est net depuis la fin du xviiie siècle, le Moyen Âge est régulièrement cité comme une période charnière ayant rendu possible ce basculement fondamental dans l’histoire de la planète10. La lecture historique que propose Philippe Descola dans Par-delà nature et culture est révélatrice du rôle décisif que joue cette période pour l’anthropologie de la nature.
Le Moyen Âge apparaît à deux reprises dans son ouvrage princeps. Il est dans un premier temps décrit comme relevant d’une ontologie analogique, dans la continuité des mondes antiques, c’est-à-dire d’une société extrêmement fragmentée où l’ensemble des existants (humains, animaux, végétaux, minéraux, esprits) sont reliés par des systèmes d’analogie, de métaphore, de sympathie ou d’antipathie. Selon l’anthropologue, cette conception analogique du monde se perpétue jusqu’au xviie siècle avec la diffusion des conceptions cartésiennes de la personne qui augurent le partage occidental entre nature et culture, entre l’homme et l’animal.
La perception du Moyen Âge a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle.
Une centaine de pages auparavant, Philippe Descola propose toutefois un schéma historique différent, dans lequel l’adoption du christianisme semble constituer la bascule décisive de l’Occident vers une conception du monde fondée sur la coupure entre nature et culture. Ici, la diffusion en Europe d’un cadre monothéiste où l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, lui confère une singularité absolue au sein de la Création ; de même, la mission que Dieu confie à Adam au paradis (donner un nom à chacun des animaux) semble confirmer la position d’extériorité et de surplomb de l’humain sur les autres formes de vie ; en dernier lieu, l’incarnation de Dieu dans un humain (le Christ) renforce un peu plus le caractère anthropocentrique de la nouvelle religion. Celle-ci instaure un rapport au temps et à l’histoire tout à fait particulier, dans lequel la Création avec toute la diversité de formes de vie qui la constitue, avec ses arbres et ses animaux, ses pissenlits et ses castors ; cette Création donc, la vie sur Terre, est pensée comme un décor temporaire, une parenthèse du divers, avant une éternité où seuls subsisteront « Dieu et les âmes : c’est-à-dire des hommes sous un autre avatar11 ». Tous ces éléments, et bien d’autres comme l’abandon du sacrifice animal, apparaissent ici comme autant de fondements théoriques anticipant et provoquant une rupture majeure entre les humains et les autres animaux, et plus généralement entre nature et culture.
Que faire de cette rupture en deux temps ? Faut-il considérer cette double naissance comme une contradiction ? On gagne sans doute plus à penser que les deux phénomènes décrits par Philippe Descola délimitent une période courant de l’adoption généralisée du christianisme à l’avènement de la société industrielle, et qui peut être considérée dans l’histoire longue de l’Occident comme une période de lente reconfiguration des rapports au monde, dotée en quelque sorte d’une ontologie hybride. Faut-il désigner cette période comme « pré-moderne », « pré-industrielle », « pré-naturaliste » ? Je préfère, pour éviter toute forme de téléologie et mettre en avant la consistance de cette séquence, parler d’un « long Moyen Âge » avec Jacques Le Goff et Jérôme Baschet12. Au-delà de la question de vocabulaire, l’essentiel est bien de s’accorder sur la pertinence d’un cadre chronologique qui se définit par une intrication et un travail en profondeur des ontologies, borné d’un côté par des ruptures radicales avec les cultures antiques, et de l’autre par des conceptions de la Nature et de la personne qui ne se délitent qu’à partir du xviie siècle13.
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Ce n’est pas tout, car force est de constater que ces nouvelles perspectives sur l’Occident médiéval dépassent de beaucoup le simple cadre de l’université. De façon significative, lorsque j’entamais la thèse qui a inspiré cet ouvrage au début des années 2000, les deux questions, l’animal et le Moyen Âge, semblaient intimement liées. Dans un imaginaire très largement partagé, l’Antiquité et la Renaissance étaient naturellement associées à l’humanisme14, ce que venaient confirmer les œuvres de fiction et le patrimoine touristique qui donnaient à voir au fronton des temples antiques et des palais du xvie siècle des femmes et des hommes semblant vivre à moitié nus, un éternel été. Les médiévaux vivaient pour leur part un hiver sans fin, couverts de peaux de bête. Leur proximité avec les animaux semblait s’imposer dans les images d’Épinal et plus directement dans l’ornementation de l’architecture médiévale européenne, aussi bien religieuse que civile : par les 1200 animaux que l’on peut, paraît-il, compter sur la façade de la cathédrale de Reims, par les milliers de scènes de combats, de dévorations, d’hybridations qui peuplent les chapiteaux des églises romanes, les portails et les gargouilles du monde gothique.
Dans sa proximité avec l’animal, le Moyen Âge s’imposait comme un négatif de la modernité, tantôt sinistre et repoussant, tantôt regretté et désiré, suivant que l’on adoptait une conception sombre ou lumineuse du monde moderne. Moyen Âge et animalité semblaient alors évoluer dans un rapport d’homologie dont témoigne la langue, puisque c’est bien sur le même registre que l’on dit « on n’est pas des bêtes » et « on n’est pas au Moyen Âge ». Dès lors, travailler sur l’animal comme travailler sur l’époque médiévale revenait souvent à questionner la part refoulée, la mauvaise conscience de l’Occident contemporain.

Si ces préjugés restent d’actualité, il semble que les usages contemporains du Moyen Âge les débordent de plus en plus. Car comment ne pas voir que le Moyen Âge a changé de statut durant les dernières décennies ? Que ce que l’on nomme « médiévalisme » instaure un rapport nouveau avec cette période, qui ne peut être que partiellement comparé aux usages précédents du Moyen Âge, comme ceux de la période romantique ? Comment ne pas penser que, de fêtes médiévales en séries à succès, depuis la reproduction des grandes batailles jusqu’aux performances éphémères d’enfants portant diadèmes et épées de bois, le Moyen Âge est en train de prendre une nouvelle place dans l’étiologie de nos cultures contemporaines ? Que la recherche passionnée de savoirs prénaturalistes pour penser l’agriculture de demain, que la réappropriation militante des sorcières médiévales15 autant que les mises en scène virilistes, épée à la main, des militants d’extrême droite, sont autant de signes qu’un Moyen Âge, étrange, transformé, affleure sous la modernité et la modifie en profondeur ? Comment ne pas considérer, en somme, que ce nouveau Moyen Âge est en train de se substituer à l’Antiquité qui avait assumé la fonction de récit de fondation de nos sociétés, dès la Renaissance carolingienne et pendant plus d’un millénaire ?
La question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.
Les récupérations, les usages politique et artistique du Moyen Âge qui gagnent chaque année en importance témoignent d’une reconfiguration à l’œuvre de notre imaginaire historique16. Dans cet insaisissable bouleversement en cours, force est de constater que le nouveau statut du Moyen Âge en fait un lieu stratégique pour penser le contemporain. Comprendre les relations entre les humains et les autres animaux pendant la période médiévale n’apparaît plus comme une pure question d’érudition, mais davantage comme un enjeu politique pour un monde décidé à s’émanciper de la tyrannie du présent17.
« Les animaux au Moyen Âge » : un tel énoncé était totalement innocent il y a un siècle, l’exemple même d’un sujet mineur, d’un savoir gratuit et sans enjeux, d’une passion pour médecin de campagne avide de récits folkloriques et d’antiquités celtiques. Tout a changé : la question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.
Image principale : Hybride, palais-musée des Archevêques de Narbonne (vers 1230), photographie par Pierre-Olivier Dittmar. Les autres illustrations sont issues de L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, ©éditions Gallimard, 2026.

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20.05.2026 à 14:22
Bathsheba Demuth
Longtemps, l’histoire a étudié les humains et leurs événements, la nature n’étant qu’un décor ou une ressource. Et puis l’histoire environnementale a inclus les animaux, les mers ou les microbes dans l’analyse, en leur conférant un rôle actif. Mais de quelle agentivité parle-t-on ? Essai sur une question passionnante, par l’historienne Bathsheba Demuth.
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Cet article de l’historienne étasunienne Bathsheba Demuth est la version française de « On the Agency of Environmental History », paru dans le Journal of Social History (vol. 57, n°3, 2024, pp. 398-403). La traduction, ainsi que la présentation ci-dessous, ont été réalisées par Marin Coudreau.
Professeure à la Brown University à Providence (Rhode Island, États-Unis), Bathsheba Demuth est aujourd’hui l’une des voix les plus stimulantes et les plus nécessaires de l’histoire environnementale. Son parcours dit quelque chose d’essentiel sur sa façon d’envisager la pratique de l’histoire : fille des Grandes Plaines du Midwest, elle part vivre à dix-huit ans dans le Yukon où elle devient apprentie chez un musher, « ce qui consistait, sur le plan pratique, à s’occuper de chiens de traîneau, mais plus largement impliquait d’apprendre à ne pas mourir ». Vivre en Arctique, dit-elle, a fait s’écrouler la « division qui conférait aux seuls êtres humains un pouvoir de changement, reléguant la nature à un rôle d’objet passif. » Davantage que d’une anecdote biographique pittoresque, il s’agit d’une véritable épistémologie expérientielle. La connaissance se construit dès lors à hauteur de monde vécu, en commençant par « considérer la vie des autres espèces et leurs habitats comme dignes de notre imagination et comme composantes inséparables de nos mondes sociaux. »
C’est cette exigence, à la fois intellectuelle et existentielle, qui a donné naissance au livre Floating Coast : An Environmental History of the Bering Strait (W. W. Norton, 2019), traduit en français sous le titre Terre-mer : Une histoire environnementale du détroit de Béring (Payot, 2023)1. Salué comme un événement scientifique et loué pour ses qualités narratives2, ce livre consacré à la région du détroit de Béring fait le pari d’une histoire totale. La Béringie — cette vaste étendue de terre et d’eau glacée entre l’Alaska et la Russie — y devient le théâtre d’un récit qui refuse obstinément de séparer la nature et la culture, les vivants humains et non-humains, les idéologies et les milieux. Demuth y suit les chasseurs indigènes qui sillonnent les rivages dans leurs bateaux en peau de morse, mais elle suit aussi les animaux — baleines, morses, renards, rennes et loups — ainsi que les ressources naturelles, les gisements de pétrole, d’étain et d’or, et les grandes idéologies des XIXe et XXe siècles qui se les disputent – souvent au détriment des autochtones et de leurs cosmologies. Tous sont pris dans les mêmes flux d’énergie, soumis aux possibilités comme aux contraintes du vivant et aux temporalités irréductibles des écosystèmes. Le souffle impressionnant de ce récit choral – fruit d’une recherche au long cours, embrassant près de deux siècles sur deux continents — s’accompagne d’une acuité critique qui fait de Bathsheba Demuth une historienne pleinement en prise avec les questions de notre temps3.
L’essai que nous traduisons ici prolonge et approfondit cette démarche sur le plan théorique. Dans cet article intitulé « Sur l’agentivité de l’histoire environnementale », Bathsheba Demuth s’attaque avec une rare lucidité à l’un des concepts fondateurs de sa discipline : l’agency, l’agentivité — cette capacité à agir, à faire histoire, que les penseurs de l’environnement ont peu à peu étendue au-delà de l’humain, aux tempêtes, aux microbes, aux rivières, aux porcs. Ce geste intellectuel fut fondateur : il a permis de rendre la nature historiquement lisible, de fracturer le récit d’un progrès entièrement piloté par des sujets humains rationnels, de restituer aux êtres non-humains une présence dans le temps. Mais Demuth ne se contente pas de célébrer cet héritage. Elle l’ausculte, en retrace les impensés et les angles morts, montre comment le concept d’agentivité — hérité de l’histoire sociale et d’une certaine conception libérale du sujet — a introduit dans l’histoire environnementale des présupposés qu’il s’agit aujourd’hui de dépasser. Sa question n’est pas : « La nature a-t-elle une agentivité ? » mais plutôt : « Quel type de sujet présupposons-nous quand nous lui en attribuons une, et qu’est-ce que cela nous fait manquer ? ».
Ce faisant, elle nous offre quelque chose de précieux et de rare : non pas une synthèse rassurante ou un bilan complaisant, mais une invitation exigeante à affiner nos outils conceptuels pour penser le temps, le pouvoir et la causalité dans un monde où nous ne sommes décidément pas les seuls acteurs. À l’heure où les crises écologiques rendent urgente une refonte de nos façons de raconter l’histoire — de décider qui ou quoi « fait » l’histoire, qui ou quoi en subit les conséquences — la réflexion de Demuth nous semble indispensable.
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Encore une précision importante afin que les lecteurs et lectrices de Terrestres puissent recevoir cette traduction dans les meilleures conditions : cet essai s’inscrit dans un dialogue explicite avec un texte désormais canonique de l’historiographie anglo-saxonne. En 2003, le Journal of Social History publiait un article intitulé « On Agency », de Walter Johnson, qui opérait une mise en question radicale de ce qui était peut-être la catégorie fondatrice de l’histoire sociale, l’« histoire par le bas ». Professeur d’histoire et d’études afro-américaines à Harvard, Johnson s’y attaquait aux prémisses crypto-libérales de l’historiographie progressiste, en montrant que l’injonction à « rendre leur agentivité aux esclaves » — geste politique légitime à l’heure de la nouvelle histoire sociale — avait fini par introduire en contrebande une conception très libérale du sujet au cœur même des études sur l’esclavage. Johnson y proposait de substituer à ce « trope de l’agentivité » une attention plus fine aux déterminations matérielles et culturelles de la vie des personnes asservies, ainsi qu’aux processus quotidiens de l’action politique. Vingt ans plus tard, « On Agency » reste l’article le plus cité de toute l’histoire du Journal of Social History — ce qui en dit long sur la force de son impact. C’est précisément dans la continuité de cet esprit critique que Bathsheba Demuth a écrit l’essai qu’on lira ici, en l’étendant au champ de l’histoire environnementale.
Marin Coudreau
Il y a vingt ans, Walter Johnson avertissait les historiens contre le fait de se fier à un concept qui permettait à la fois aux utilisateurs et au public de se sentir mieux sans pour autant faire mieux. Le concept en question était celui d’agentivité (agency). Qu’il s’agisse de métaphores ou d’un sens plus littéral, les historiens de l’environnement parlaient également d’agentivité. La proximité n’est pas surprenante : la nouvelle histoire sociale abordée par Johnson en 2003 est apparue parallèlement à l’histoire environnementale.
Tout comme les mouvements pour les droits civiques des années 1960 et 1970 ont montré l’importance des histoires liées à la race, à la classe sociale et au genre, les rivières en feu et les printemps silencieux donnaient à l’environnement une nouvelle dimension politique. C’était des histoires qui comprenaient en leur cœur ce que Donald Worster a appelé une « préoccupation morale »4.
L’agentivité faisait partie intégrante du travail moral dans les deux champs. Là où les historiens sociaux utilisaient initialement ce concept pour affirmer l’humanité des peuples asservis et marginalisés, les historiens de l’environnement l’ont utilisé pour affirmer la pertinence des êtres et des contextes au-delà de l’humain. Ce n’était pas une mince affaire. L’Histoire est une discipline anthropocentrique dans le système académique occidental. Quelques décennies seulement avant que l’histoire environnementale ne devienne un champ à part entière, [le philosophe et historien britannique] Robin George Collingwood (1889-1943) avançait qu’« il ne peut y avoir d’histoire de la nature » car la nature ne pense pas5. Même l’École des Annales incluait le contexte environnemental avant tout comme un arrière-plan, sur lequel les domaines vibrants et fabriqués par les humains que sont la société, la politique et l’économie faisaient leur travail de transformation. La culture agissait, la nature existait.
Mais il y avait aussi les rivières en feu, qui n’étaient guère passives et résultaient clairement de forces historiques. Des universitaires comme Carolyn Merchant ont commencé à soutenir que la nature et la culture n’étaient pas aussi distinctes que ce qu’une vision issue du siècle des Lumière ne nous le faisait penser. Une vision qui, au mieux, réduisait à tort la recherche historique et, au pire, favorisait la dégradation de l’environnement6. Et si la destruction du paysage américain – et, au départ, principalement américain – avait été rendue possible par le fait de traiter l’environnement comme une chose statique, alors les historien·nes devaient corriger cette vision. L’agentivité était un critère à portée de main pour lui donner de l’importance. L’agentivité des tempêtes de poussière ou des moustiques a libéré l’environnement ; ce n’était plus la structure passive de Collingwood.
Les historien·nes de l’environnement ont pour mission de réintégrer dans l’analyse historique des éléments longtemps exclus : les porcs, les ouragans et les microbes.
En ce début de millénaire, l’histoire environnementale n’en est plus à ses débuts, et ses praticiens étudient plus que l’Amérique et sa destruction. Parmi mes collègues, invoquer l’agentivité suscite le plus souvent une sorte d’aveu las. Bien sûr, la nature agit, ou du moins certaines parties d’entre elle. N’avons-nous pas des choses plus importantes à réfléchir, comme les subjectivités au-delà de notre espèce ou les implications, tant matérielles que philosophiques, du changement climatique causé par les humains7 ?
Et pourtant, je pense que l’héritage de l’agentivité continue de hanter l’engagement des historien·nes avec le monde plus qu’humain. Voici quelques réflexions, dans l’esprit de l’essai de Johnson, sur ce que le concept d’agentivité a apporté dans notre champ – où perdure son héritage – sur la manière dont nous pensons le temps, les évènements et le pouvoir.
Au niveau le plus fondamental, les historien·nes de l’environnement avaient et ont toujours pour mission de réintégrer dans l’analyse historique des éléments longtemps exclus : les porcs, les ouragans et les microbes8. L’identification de l’agentivité de ces éléments – par exemple, les porcs ont provoqué des conflits entre les populations autochtones et les colons en Nouvelle-Angleterre – a rendu la nature, l’écologie, le non-humain ou l’environnement (la terminologie était et reste imprécise et exaspérante) historiquement lisibles, car ils ont changé quelque chose.

Mais il y avait un objectif plus large, pour beaucoup : tempérer, voire détrôner l’exceptionnalisme humain. Dès lors que les cochons aident à faire l’histoire, ils sont un frein à l’égo de notre espèce. Dans les premières années d’existence du domaine de l’histoire environnementale, faire cela relevait aussi du contrôle sur un certain type de narratif politique. Si les microbes aidaient les colons dans les Amériques, pour prendre un autre exemple, alors les Empires européens ont davantage été les cruels bénéficiaires d’une différence immunitaire qu’ils n’ont été efficaces tactiquement ou excellents technologiquement9. C’est la contribution de l’histoire environnementale à ce moment intellectuel, dans les années 1980 et 1990, qui cherchait à fracturer l’universel et les histoires téléologiques de progrès pour en faire un narratif plus riche en contingence, en spécificités locales et en expérience subalterne, depuis le bas.
Une ironie évidente se dissimulait dans cette entreprise. L’agentivité que les historien·nes recherchaient, du même genre que celle héritée de l’histoire sociale, n’était pas une catégorie a priori neutre. Il s’agissait d’une sorte de volonté ou d’intention – pas toujours consciente, dans le cas des microbes, et certainement pas consciemment politique, même dans le cas des cochons – inspirée à l’origine par les humains. L’histoire environnementale évaluait la pertinence historique des choses autres qu’humaines selon un critère très humain. Et pas seulement humain, comme l’a clairement indiqué Johnson, mais selon une conception très libérale de ce qu’est une personne et de ce qu’elle fait. Rechercher des échos d’une telle personnalité dans la nature risquait de naturaliser et donc d’universaliser une forme très particulière d’humanité, née en tandem avec les suprématies blanche et humaine. Autant dire : un désastre.
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Je ne suis pas la première à identifier ce problème. L’usage de l’agentivité en histoire environnementale a été déprécié pour de nombreuses raisons, depuis le fait d’offrir à la nature quelque chose ayant rarement été attribué aux personnes, jusqu’au fait de rendre une vache et un gisement de charbon équivalents10. Mais la critique la plus influente vient, je crois, de Linda Nash qui a pointé il y a près de vingt ans la chose suivante : la binarité structure/agentivité n’est pas adaptée à l’analyse de l’émergence des actions de manière conjointe avec le climat, l’esprit des animaux, l’évolution des plantes et dix mille autres variables11. L’agentivité n’est pas constituée d’individus rebondissant comme des balles de ping-pong sur et au travers des filets de la structure. Il vaut mieux la considérer comme le résultat de la combinaison de l’air, du filet, de la balle et de la gravité derrière le rebond.
Inspirés par la théorie de Bruno Latour et d’autres universitaires du nouveau matérialisme, l’histoire environnementale a consacré une bonne partie de la fin des années 1990, et jusqu’aux années 2010, à essayer de dépasser les anciennes binarités nature/culture ou agentivité/structure en faisant appel – quitte à parfois les identifier – aux imbrications, aux hybridités, et aux assemblages. L’agentivité – tout comme la pensée ou les circonstances matérielles – est devenue moins une chose appartenant à des individus autonomes et libérés, humains ou autres, qu’une co-création, une chose née de circonstances et de relations émergentes.
L’usage de l’agentivité en histoire environnementale a été déprécié pour de nombreuses raisons, depuis le fait d’offrir à la nature quelque chose ayant rarement été attribué aux personnes, jusqu’au fait de rendre une vache et un gisement de charbon équivalents.
Une grande partie de ces travaux présente une richesse fascinante, même si leur inspiration théorique reste généralement attachée à l’Europe continentale (ou aux sciences naturelles) au lieu d’aller chercher des figures de modèles, d’agentivité et d’histoire dans les lieux et les époques que nous étudions, ou bien auprès de théoriciens et d’universitaires autochtones du Sud, ou encore dans des domaines tels que les études sur le handicap12. Les historien·nes ont le don d’être omnivores dans leur régime intellectuel, mais la précarité fréquente du travail de l’historien – pour ne citer que ce facteur du XXIe siècle – est une force conservatrice. Il en va de même pour le domaine de l’évaluation par les pairs.
La recherche de l’enchevêtrement et de l’hybridité vient également avec ses propres contraintes. Malgré une naissance militante – ou peut-être en raison de la nuance particulière de ce militantisme, imprégné comme il l’était de la blancheur de l’environnementalisme mainstream du milieu du 20e siècle – l’histoire environnementale est loin derrière, par exemple, la sociologie environnementale pour ce qui est de la théorisation de la justice environnementale13. Le projet intellectuel consistant à trouver une agentivité dans la nature, ou le type d’agentivité distribuée privilégié par les nouveaux matérialistes, n’a pas eu pour effet d’ouvrir grand les portes à un·e historien·ne équivalent·e à un Robert Bullard, et encore moins à un Nathan Hare14.

Au contraire, si le virage de l’histoire environnementale vers l’hybride a coïncidé avec sa professionnalisation en tant que champ disciplinaire, il s’est également accompagné d’un recul de l’engagement au-delà du monde universitaire. Une partie de ce repli sur soi découle du travail de professionnalisation lui-même, du travail institutionnel de formation des étudiants diplômés, ou de la création de collections de livres, ainsi que des pressions disciplinaires visant à éviter toute pertinence pour le présent15. Pourtant, la corrélation temporelle montre peut-être aussi que les lexiques de l’hybridité et de l’enchevêtrement, aussi riches soient-ils sur le plan intellectuel, ne se prêtent pas facilement à acquérir de l’importance dans le champ politique – ce n’est pas un langage de préoccupation morale. La contamination toxique dans l’œuvre de Bullard a certes créé des paysages que l’on pourrait qualifier d’hybrides ; mais c’est en les nommant autrement — racisme environnemental, injustice, inégalité — qu’ils sont devenus politiquement lisibles.
De plus, alors que les historien·nes de l’environnement intègrent souvent de nouvelles sources et interprètent les anciennes différemment, nous n’avons pas examiné autant que nous aurions pu le faire la logique de notre sujet – l’environnement – pour bouleverser les attentes disciplinaires. Prenons un exemple. Pour être lisibles sur le plan disciplinaire en tant qu’historien·nes, nous devons documenter les changements dans le temps. Cela rend notre forme narrative nettement linéaire. Une baleine acquiert une importance historique si son comportement contribue à modifier certaines activités humaines – par exemple, la chasse commerciale – au fil du temps ; qu’on la qualifie d’agent ou de co-créatrice, dans tous les cas, nous la regardons et nous disons : « Ah oui, quelque chose a changé ».
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Dans notre domaine, nous avons toujours tendance à considérer les histoires linéaires comme une évidence, et il me semble que cette approche conceptuelle perdure en partie. Nous étudions le changement dans le temps, ai-je appris à l’université, une construction qui impliquait une orientation (directionality) singulière, le temps avançant toujours vers l’avenir. Plus précisément, j’ai appris que ma tâche consistait à trouver ce qui provoque le changement – quelles concaténations de baleines, d’êtres humains et de marées – et à qualifier cette combinaison de changement et de cause d’« événement ». Les cochons, qui provoquent des conflits. Les fléaux, qui déchirent des sociétés entières. Implicitement, c’est l’agentivité qui fait l’événement. C’est l’agentivité qui fait avancer le temps, qui fait passer la baleine d’un destin où elle meurt et devient un baril d’huile, à un destin où, grâce au savoir qu’elle a durement acquis à propos de ses chasseurs, elle leur échappe et apprend aux autres baleines à leur échapper, mettant ainsi fin à une industrie. Dans notre quête narrative pour rendre une baleine historique, en tant qu’agent ou même en tant que nœud dans un assemblage, le dos de la baleine doit devenir un pivot sur lequel un après pivote à partir d’un avant.
Une baleine qui fait son travail en mer est importante parce qu’elle ne modifie PAS les conditions de vie dans son monde – mais les maintient stables.
Mais une baleine est-elle historique lorsqu’elle accomplit les tâches quotidiennes qui lui incombent en tant que baleine, à savoir mettre bas, nager et contribuer à la prospérité de la vie dans les océans ? Il ne s’agit pas d’une histoire de changement spectaculaire, ni même progressif, sauf à l’échelle évolutive. Ce n’est pas un événement, au sens où il serait inhabituel ou marquerait une distinction que nous pourrions inscrire sur une ligne du temps. Pourtant, les baleines, comme beaucoup d’autres choses, depuis le monde microbien que nous abritons dans notre corps jusqu’aux mondes au-delà du terrestre, sont fondamentalement importantes pour la vie d’une communauté écologique qui inclut les vies humaines sans pour autant être entièrement définie par celles-ci. La variabilité et la complexité de ces communautés en font, je pense, bien plus que de simples processus au sens où l’entend Collingwood (dont les déclarations sur l’absence de pensée dans la nature tiennent moins bien à une époque où les dauphins sont porteurs de culture et les loups de traditions). Nous avons élargi l’événement, oui, nous pouvons le trouver ailleurs que dans la marche de Napoléon sur la Russie ou même dans un tremblement de terre. Mais nous n’avons pas encore demandé à notre discipline de réfléchir davantage avec des logiques temporelles récurrentes, régénératrices, voire réparatrices.
Que se passerait-il si nous le faisions ? Les récits historiques qui se concentrent sur les événements renforcent l’idée que le changement est la norme. Est-ce toujours le cas ? Le fait de mettre l’accent sur l’explication des événements et de leurs acteurs occulte-t-il d’autres types de pertinence et de survie ? Comment valorisons-nous avec notre temps et notre attention ces cochons qui n’ont pas été victimes de la violence des colons, et que pourrions-nous savoir et apprendre de leur vie ? Une baleine qui fait son travail en mer est sans doute importante sans jamais être visible dans le cadre d’un événement ; elle est importante parce qu’elle ne modifie pas les conditions de vie dans son monde – mais les maintient stables. C’est une histoire plus humble, peut-être, qui recherche autant les agentivités du maintien que celles de la modification. Elle nous demande également d’associer la volonté et l’action non seulement au changement, mais aussi d’essayer, malgré les conventions de la forme écrite, d’intégrer des modèles temporels qui dépassent le linéaire. Les saisons. Les naissances qui doivent devenir des morts. Les marées et leurs créations. L’histoire environnementale offre des possibilités particulièrement solides, tant au niveau de la forme que de l’analyse, pour examiner le cyclique ainsi que le telos, le mode de reproduction ainsi que le mode de production (souvent capitaliste). Pour élargir la définition même de ce qui est historique.

Ce n’est pas non plus neutre. À tout le moins, les histoires auxquelles nous nous intéressons sont le reflet de nos valeurs actuelles. Et il est urgent de valoriser les cycles écologiques florissants et les circonstances dans lesquelles les sociétés humaines ont contribué à les favoriser. Je ne dis pas qu’il ne faut pas écrire sur le changement. Le changement peut être nécessaire à notre conception de la justice et à l’identification de ses conditions politiques. Il est presque inévitable d’écrire sur le changement environnemental, notamment, mais certainement pas exclusivement, pour les historien·nes de l’époque moderne et contemporaine. Le changement est notre conditions aiguë, alors que le XXIe siècle avance à grands pas dans son premier quart, avec la montée des eaux et la disparition des espèces.
À l’heure actuelle cependant, rien n’est peut-être plus radical que d’identifier dans le passé les conditions nécessaires à la continuité.
Le radicalisme de l’essai de Johnson sur l’agentivité réside dans le fait qu’il nous rappelle que même nous, habitant·es des archives, des bibliothèques et des débats historiographiques, avons un rôle à jouer dans les politiques matérielles. « Si nous voulons reconnaître les revendications du passé sur le présent et considérer notre travail universitaire comme un acte de réparation, écrit-il, il me semble important de le faire d’une manière qui tienne compte des exigences du présent »16. Appelez cela notre agentivité si vous voulez, ou appelez cela notre responsabilité. Pour parler franchement, les sept espèces qui ont disparu en 2022 se moquent bien que nous leur « donnions » une agentivité dans nos textes. Ce sont là les préoccupations morales de notre époque17.
Les historien·nes sont formé·es pour trouver d’autres possibilités de vie dans des choses oubliées ou refoulées par le temps et le pouvoir. Ces alternatives relèvent autant de l’impératif moral que de l’urgence vitale face aux bouleversements environnementaux.
Pourtant, je ne suis pas pessimiste quant à la capacité de l’histoire environnementale à répondre à ces préoccupations. Les historien·nes sont formé·es pour trouver d’autres possibilités de vie dans des choses oubliées ou refoulées par le temps et le pouvoir. Ces alternatives relèvent, à mes yeux, autant de l’impératif moral que de l’urgence vitale face aux bouleversements environnementaux qui font déjà partie de nos vies et qui ne feront que s’aggraver dans les décennies à venir. Pour accomplir ce travail, il faudra toutefois non seulement repenser le changement, mais aussi faire appel à cette forme d’agentivité très traditionnelle que nous avons empruntée à nos collègues d’à côté, une forme de plaidoyer pratique que la profession d’historien·ne a, dans l’ensemble, évitée.
Pour qu’il existe une histoire environnementale capable de répondre aux préoccupations morales de notre époque, il faut qu’il y ait une histoire, point final. Compte tenu de l’évolution de ce domaine, pour nous assurer que nous ne sommes pas les dernières générations d’historien·nes universitaires, il faudra une solidarité politique et une action collective. Maintenir ce que nous avons aujourd’hui demande du travail. Ce n’est peut-être pas sans rapport, mais la tâche de renverser les suprématies, humaines ou autres, n’en est pas moins nécessaire et, dans de nombreux endroits, matériellement plus difficile depuis vingt ans. Et les exigences de l’environnement actuel – depuis l’extinction jusqu’aux crises de pollution rampantes et inégales, en passant par les 32°C en avril en Nouvelle-Angleterre où j’écris ces lignes – font que l’agentivité dont nous disposons est moins une chose à identifier dans le passé qu’à utiliser, de manière solidaire et consciente, dans le présent.
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Photo principale : Katie Mukhina sur Unsplash.

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