10.03.2026 à 12:05
Sébastien Broca
Il y a 30 ans, les promoteurs du numérique annonçaient un monde plus juste, libre et écologique, la fin du travail et l'érosion du capitalisme. Pourquoi ce même numérique façonne un monde chaque jour plus dystopique ? Dans son livre “Pris dans la toile”, Sébastien Broca revient sur les promesses et les illusions portées par l'utopie d'Internet. Extrait.
L’article Comment le numérique est devenu l’utopie du capital est apparu en premier sur Terrestres.

Extrait du livre de Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Éditions du Seuil, 2025, p. 199-209.
Le développement des Big Tech s’est accompagné de discours ayant une dimension utopique. Les technologies numériques ont été présentées comme la promesse d’un avenir transcendant les limites matérielles à l’abondance et abolissant la nécessité du travail. Ces projections ont eu une fonction d’occultation du présent. Elles ont dissimulé le fait que la prospérité des grandes entreprises technologiques reposait sur l’appropriation et l’exploitation de nombreuses ressources productives : matières premières, énergie, travailleurs et travailleuses. La critique n’a pas toujours su mettre à distance ces utopies du capital, parfois guère éloignées des utopies sociales qu’elle a défendues.
Le pouvoir des Big Tech s’inscrit dans une dynamique historique longue. Ces entreprises prolongent, matériellement et symboliquement, une trajectoire empruntée dès les prémices du monde industriel. Elles entretiennent l’esprit du capitalisme, analysé par Max Weber dès le début du XXe siècle. Ce dernier décrivait alors le dépérissement de l’esprit « traditionaliste » : celui de l’homme qui ne cherche pas « à gagner de l’argent et toujours davantage d’argent, mais simplement à vivre, à vivre comme il a l’habitude de vivre et à gagner ce qui est nécessaire pour cela »1. Le capitalisme a ainsi marginalisé un certain nombre de valeurs, comme le respect de la coutume et la solidarité communautaire. Il a forgé des individus mus par un désir d’enrichissement et privilégiant un rapport instrumental à la nature. Il s’est appuyé sur le développement des technologies et, après la Seconde guerre mondiale, a érigé la croissance en objectif cardinal des politiques publiques.
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Le capitalisme numérique perpétue cette promesse d’expansion, dont les Big Tech se veulent aujourd’hui les porteurs privilégiés. Ces entreprises ont réaffirmé l’idéologie progressiste propre à la modernité capitaliste, exacerbant le projet d’asseoir l’accumulation illimitée sur le développement de la science et de la technique. Elles ont propagé un « système de valeurs dans lequel la valeur ou le mérite découlent de la résolution de problèmes sociaux grâce à des moyens technologiques et à l’esprit d’entreprise »2. Le PDG d’OpenAI, S. Altman, a synthétisé cet esprit dans un texte publié en 2021 : « La loi de Moore pour tout ». Il y soutient que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle » et que le développement fulgurant de l’IA engendrera une croissance soutenue et « un avenir radieux »3. Il promet « une société bien plus juste, heureuse et prospère »4 grâce à une source « “illimitée” d’intelligence et d’énergie »5. Dans une veine similaire, J. Bezos craint avant tout la stagnation : « si nous restons sur cette planète […], nous devrons arrêter de croître, ce qui est un très mauvais avenir »6 déclare-t-il pour justifier la création de « colonies » dans l’espace.
« Si nous restons sur cette planète, nous devrons arrêter de croître, ce qui est un très mauvais avenir ».
Jeff Bezos
Comme le suggèrent ces citations, le rapport au temps et à l’espace des grands dirigeants de la Silicon Valley a une dimension utopique, au sens d’une projection par-delà l’ici et le maintenant. Dans son versant le plus radical, cette projection prend la forme d’un avenir post-humain, par-delà les limites biologiques et terrestres. Même lorsqu’elle ne va pas si loin, l’utopie techno-entrepreneuriale des Big Tech est la promesse d’un avenir où le progrès technique aura résolu les problèmes du présent. Il importe peu que de telles projections puissent être mises en doute, parfois même moquées par les spécialistes des domaines concernées. L’esprit du capitalisme se préoccupe assez peu des faits. Sa fonction est de renforcer « la confiance que [les] membres [des classes dominantes] peuvent avoir dans la validité de leurs privilèges »7. Elle est aussi de dissimuler certaines réalités embarrassantes. L’utopie d’un avenir radieux a ainsi pour corollaire une présentation mystifiée du présent, dont je voudrais retracer brièvement la construction.
Dans les années 1940, le principal théoricien de la cybernétique, Norbert Wiener, soutenait que le monde peut être compris exclusivement en termes d’échanges d’information. L’information était selon lui de l’entropie négative, une mesure d’organisation. Il estimait qu’en vertu du second principe de la thermodynamique, l’univers évolue d’un état d’organisation vers un état de chaos uniforme. Il voyait l’information comme ce qui résiste à cette tendance, détermine les propriétés des êtres et permet l’émergence de poches d’organisation : les systèmes biologiques, sociaux et techniques. La cybernétique a ainsi popularisé l’idée que l’information serait séparable de la matière et plus fondamentale que celle-ci8.
Cette vision acquiert à partir des années 1970 une dimension socio-historique, en vertu de la tendance, paresseuse mais récurrente, à définir une époque par une matière, une technologie ou une source d’énergie. Quelques intellectuels influents soutiennent ainsi qu’après les âges du chemin de fer, du charbon et du pétrole s’ouvrirait un « âge de l’information », actant la fin de la civilisation industrielle. La notion de « société post-industrielle » apparaît sous la plume d’Alain Touraine en France, de Daniel Bell, Herman Kahn et Anthony Wiener aux États-Unis. Le syntagme voisin de « société de l’information » est adopté par plusieurs institutions internationales, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en 1975 et l’Union européenne en 19799. En 1980, le futurologue Alvin Toffler annonce dans un ouvrage à succès l’imminence d’une « troisième vague » : celle de l’information10.
Les années 1970 sont aussi celles où émerge, en Californie, l’idée d’une complémentarité entre l’informatique et la préservation de l’environnement. Dans le contexte de la guerre froide, les macro-technologies contrôlées par les États, comme la bombe nucléaire, représentent une menace de destruction pour la planète entière. Selon les hippies à l’origine du Whole Earth Catalog – une publication qui connaît à l’époque un grand succès en présentant toutes sortes de produits (outils de jardinage, fourneaux à bois, semences, calculatrices, synthétiseurs) utiles pour vivre en communauté – il ne faut pourtant pas renoncer aux technologies. Inspirés par la cybernétique de N. Wiener et les approches systémiques de l’écologie, ces « néo-communalistes »11 réunis autour de Stewart Brand établissent « un lien positif entre la technologie et la nature, en soulignant le potentiel écologique et même le caractère “naturel” des solutions technologiques »12. Ils développent un environnementalisme pragmatique et moderniste, qui associe mode de vie communautaire et objets high-tech. Dans ce cadre, l’ordinateur apparaît comme un instrument de libération individuelle et comme un outil écologique, qui aide à contrôler les écosystèmes pour assurer leur stabilité grâce à des échanges adéquats d’information.
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Vingt ans plus tard, la diffusion d’Internet donne un nouvel élan à ces proclamations enthousiastes. Dans les colonnes de Wired s’expriment les digerati, une élite d’entrepreneurs, éditorialistes et prospectivistes fascinés par le nouveau monde numérique. Ils soutiennent qu’Internet est une « révolution » comparable à celle de l’imprimerie. L’informatique et les réseaux sont présentés comme le triomphe des bits sur les atomes, le remplacement de la matière par quelque chose qui « n’a ni couleur, ni taille, ni poids, et peut voyager à la vitesse de la lumière »13. L’information apparaît comme un moyen de dépasser la rareté. Elle constitue une ressource non-rivale : sa consommation par une personne ne la dégrade pas et ne la rend pas indisponible pour d’autres14. L’humanité serait ainsi sur le point de s’affranchir des limites physiques à son développement, grâce aux propriétés prodigieuses de l’information.

Ces discours prêtent à conséquence, puisqu’ils recouvrent d’un voile idéologique la matérialité du numérique. Tandis que les digerati exaltent le remplacement des atomes par les bits, l’essor d’Internet suscite des investissements massifs dans les infrastructures matérielles : câbles sous-marins, fibre optique, data centers. Le discours de « l’abondance informationnelle » abstrait alors les technologies numériques des réseaux énergétiques et logistiques nécessaires à leur fonctionnement. Les Big Tech n’ont ensuite qu’à reprendre cet habillage discursif pour minimiser la dimension matérielle de leurs activités. Le terme éthéré de « cloud » désigne les services fournis par de grands bâtiments énergivores. La présentation des données comme un « nouveau pétrole » suggère le remplacement des industries fossiles par un nouveau capitalisme écologiquement vertueux.
Les pouvoirs publics participent à la diffusion de ces représentations mystificatrices. Aux États-Unis et dans l’Union européenne, le récit de la double transition (écologique et numérique) s’impose à partir des années 1990. Dès cette date, les responsables politiques sont majoritairement convaincus que « nous pouvons compter sur la révolution Internet pour nous aider à protéger et préserver notre environnement »15.
A partir des années 1990, les responsables politiques sont majoritairement convaincus que « nous pouvons compter sur la révolution Internet pour nous aider à protéger et préserver notre environnement ».
Al Gore, soutien historique de l’industrie informatique, joue un rôle important pour ancrer cette vision dans la Silicon Valley et au-delà. Membre des élus démocrates surnommés « Atari Democrats » dans les années 1980, apôtre des « autoroutes de l’information » en tant que vice-président de Bill Clinton, il devient après sa défaite controversée à l’élection présidentielle de 2000 conseiller spécial de Google et membre du conseil d’administration d’Apple16. Il se mue aussi en défenseur de la cause climatique, avec la sortie en 2006 du documentaire Une vérité qui dérange, dont il est le principal protagoniste. Tout en sensibilisant un large public aux dangers du réchauffement, le film diffuse la conviction que l’innovation peut résoudre le défi climatique. Il suffirait pour cela de remplacer l’ancien capitalisme fossile par un capitalisme vert, dont la Silicon Valley détiendrait les clés technologiques17. Héritier de l’écomodernisme du Whole Earth Catalog, A. Gore légitime ainsi une vision entrepreneuriale de la « transition écologique ». Le numérique y est l’essentiel de la solution, jamais un aspect du problème.
L’occultation du travail humain nécessaire à l’économie numérique se construit de manière parallèle au déni de sa matérialité. La « fin du travail » fait l’objet de nombreux débats au milieu des années 1990, suite au retentissement des thèses défendus par le prospectiviste Jeremy Rifkin18. Quinze ans plus tard, l’essor du numérique s’invite dans la discussion. Deux économistes d’Oxford font sensation, en affirmant que 47 % des emplois aux États-Unis sont susceptibles d’être automatisés dans les dix années à venir19. Leurs craintes trouvent un écho au sein des institutions internationales, qui publient par la suite de nombreux rapports sur le « Future of Work ». Ces écrits soulignent l’imminence d’une puissante vague d’automatisation liée à l’essor de l’IA.
L’occultation du travail humain nécessaire à l’économie numérique se construit de manière parallèle au déni de sa matérialité.
Les Big Tech diffusent elles aussi cette conviction. La focalisation médiatique sur quelques entrepreneurs stars (Steve Jobs, M. Zuckerberg, E. Musk) suggère que la réussite en affaires tient exclusivement au talent individuel et à l’innovation technologique. L’aptitude des grandes entreprises technologiques à organiser, pour en tirer profit, de multiples activités humaines dispersées aux quatre coins du monde passe ainsi au second plan. Les progrès de l’IA laissent aussi penser que de nombreux processus productifs sont déjà entièrement automatisés. Pendant longtemps, le grand public croit par exemple que les IA de Google et de Facebook filtrent automatiquement tous les contenus indésirables publiés sur les réseaux sociaux, alors qu’il n’en est rien20. Ce mythe de la fin du travail profite à la Silicon Valley. Il promet aux investisseurs la suppression des coûts engendrés par le travail salarié. Il soustrait également au regard du public des travailleurs précaires, dont l’exploitation cadre mal avec l’image que la Tech souhaite renvoyer.
Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail maintiennent ainsi invisibles, et donc incontestables, les raisons de la prospérité des Big Tech. Ils participent pour cette raison de ce qu’on peut nommer – en détournant une expression de Marx – un fétichisme des technologies21, soit une idéologie qui abstrait celles-ci de leurs conditions de production. Les bénéfices qu’apportent les services numériques (gains de temps, d’efficacité) sont détachés de ce qui les rend possibles et de leurs contreparties, sociales et environnementales. Les technologies sont nimbées d’une aura quasi magique. Elles sont présentées comme apportant des bénéfices nets, alors qu’elles opèrent la plupart du temps un transfert de temps et de ressources. Les entreprises préfèrent en effet insister sur les économies d’énergies permises par l’utilisation de systèmes « intelligents », plutôt que sur l’énergie consommée pour produire les systèmes en question. Elles préfèrent présenter l’automatisation comme un moyen d’économiser du temps de travail humain, plutôt que de reconnaître l’importance du travail déployé « en amont » afin de permettre l’automatisation « en aval ».
Telle est la fonction des mythes : présenter les bénéfices associés aux technologies comme des qualités que celles-ci auraient « par nature », non comme le résultat de nouvelles formes d’exploitation de la nature et des travailleurs ; ne retenir que les gains, en somme, pour éviter d’interroger la balance entre les gains et les pertes.
Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail ont exercé une séduction durable sur certains acteurs de la critique. La vision d’un « âge de l’information » mettant fin à la civilisation industrielle a eu un écho bien au-delà des institutions internationales et des idéologues de la Silicon Valley. Dans le monde académique, elle a été légitimée par l’influente trilogie du sociologue Manuel Castells22. De nombreuses formes de militantisme se sont par ailleurs appuyées sur l’idée que le numérique ouvrirait une nouvelle ère d’abondance.
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Dès le milieu des années 1980, R. Stallman distingue matière et information, afin de remettre en cause la légitimité des logiciels propriétaires. Il recourt à l’exemple imagé du « sandwich infini » pour expliquer ce qu’est un logiciel : il peut être consommé une infinité de fois par une infinité de personnes en une multitude d’endroits23. L’insistance sur l’abondance de l’information lui permet alors de dénoncer la création « artificielle » de rareté par la propriété intellectuelle, en la décrivant comme une absurdité contraire aux propriétés de l’information.
Quinze ans plus tard, les défenseurs des communs numériques, aux États-Unis comme en France, reprennent l’argument. Ils affirment que « le système de régulation que nous mettons en place pour les ressources rivales (terres, voitures, ordinateurs) n’est pas nécessairement approprié pour les ressources non-rivales (idées, musique, expression) »24. L’argument fait mouche. Le philosophe A. Gorz soutient lui aussi que « la connaissance, l’information sont par essence des biens communs, qui appartiennent à tout le monde »25. Les penseurs post-opéraïstes exaltent également les potentialités du « travail immatériel » et les promesses d’une « économie d’abondance »26. De nombreux critiques de l’économie industrielle de l’information participent ainsi à l’exaltation de l’information et de l’immatériel. Les mêmes motifs discursifs circulent dans différents espaces sociaux : la notion de bien non-rival, issue de l’économie mainstream, est reprise par les défenseurs des communs ; la culture hacker inspire les éditorialistes de Wired comme les théoriciens néo-marxistes.
Mettre en avant un exceptionnalisme informationnel a au début des années 2000 un intérêt stratégique. Dans le contexte des luttes contre les nouvelles enclosures, cela fait apparaître l’extension de la propriété intellectuelle comme absurde, artificielle et contraire à la nature des choses. Souscrire au mythe de l’immatériel, c’est donc faire avancer la cause des communs numériques. Cela occulte en revanche que les régimes juridiques appliqués aux biens, quels qu’ils soient, ne sont pas le reflet de leurs propriétés, mais le résultat de normes sociales, de jeux institutionnels et de rapports de force. Cela reconduit aussi le déni de la matérialité du numérique, véhiculé par la pensée dominante depuis les années 1970.
En souhaitant préserver le potentiel émancipateur du numérique, les défenseurs des libertés ont aussi conservé l’idéal de son développement illimité.
Cet oubli a été partagé par la plupart des défenseurs des libertés en ligne. Ceux-ci ont souvent prolongé l’exaltation de l’ « immatériel », qui imprégnait la Déclaration d’indépendance du cyberespace écrite par J. P. Barlow. Construite autour de l’idée de « défendre Internet » (cf. chapitre 1), cette tradition militante est demeurée majoritairement hostile au fait de prioriser certains usages ou de poser des limites au déploiement des technologies. En souhaitant préserver le potentiel émancipateur du numérique, elle a aussi conservé l’idéal de son développement illimité. En insistant sur la circulation de tous les discours et les savoirs sur Internet, elle a négligé le coût matériel et énergétique de cette abondance informationnelle.

Les défenseurs des libertés numériques n’ont pas accordé beaucoup plus d’attention à la question du travail. Jusqu’aux années 2010, ils ont souvent abordé Internet comme un espace de communication, en négligeant les rapports de production qui en déterminent le fonctionnement. Leurs luttes privilégiées (liberté d’expression, vie privée, circulation de l’information) ont été menées sous un angle technologique ou juridique, en accordant par exemple plus d’importance aux politiques de modération mises en place par les plateformes qu’aux conditions de travail des modérateurs de contenus chargés de les appliquer.
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Pourquoi de nombreux acteurs de la critique des Big Tech ont-ils succombé à des mythes, qui semblent renforcer le pouvoir des entreprises qu’ils ont combattues ? Les explications sont multiples. On rappellera tout d’abord que les influences ont été réciproques : si la critique s’est parfois laissé abuser par la communication des entreprises, celles-ci ont aussi puisé dans des mouvements sociaux préexistants leurs discours de légitimation. C’est bien parce qu’il existait déjà une utopie d’Internet défendue par différents acteurs non-marchands, que Google ou Facebook ont par la suite pu capitaliser sur ces espoirs d’émancipation et de partage. De même, la fin du travail est pour partie une utopie du capital (réduire les coûts salariaux), mais c’est aussi une très ancienne utopie sociale27 (se libérer des tâches pénibles et dépourvues de sens), qui a été ensuite instrumentalisée par la Silicon Valley.
Pourquoi de nombreux acteurs de la critique des Big Tech ont-ils succombé à des mythes, qui semblent renforcer le pouvoir des entreprises qu’ils ont combattues ?
Certains accords idéologiques entre les Big Tech et leurs contempteurs s’expliquent en outre par des proximités sociologiques. Parmi les critiques des Big Tech, ceux qui ont reçu la plus grande attention, en France comme aux États-Unis, ont été des hommes, blancs, de milieux sociaux privilégiés. Ce sont souvent des informaticiens, des universitaires ou d’anciens salariés de la Silicon Valley qui ont mis en cause le pouvoir de ces entreprises – ou, pour être plus précis, dont les capitaux économiques et culturels ont permis à ces mises en cause d’être entendues. Il ne s’agit pas ici de discréditer ces acteurs en raison de leurs propriétés sociales ; la critique peut parfois se déployer depuis des espaces sociaux favorisés, sans qu’il faille accuser ses protagonistes de duplicité ou d’inconséquence. L’homogénéité sociologique a en revanche eu des conséquences sur la teneur des contestations et sur leurs perspectives. Nombre d’acteurs de la critique des Big Tech étant issus du même monde social et/ou culturel que les cadres des entreprises mises en cause, il n’est guère étonnant qu’ils aient partagé avec eux certaines représentations, notamment la conviction que les technologies étaient fondamentalement émancipatrices et écologiquement vertueuses.
En matière numérique, les utopies sociales et les utopies du capital ont donc rarement été radicalement divergentes. Elles ont puisé à des références communes : la cybernétique, la science-fiction, la contre-culture, la subculture hacker. Elles ont toutes été nourries par l’imaginaire moderne d’une adéquation entre progrès technique et progrès social. Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail ont par conséquent exercé une séduction durable, auprès des Big Tech comme des promoteurs d’un autre numérique. Il est revenu à d’autres acteurs d’essayer de mettre à mal ces représentations.
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Photo d’ouverture : Les dirigeants (Verwaltungsrat) de IG Farben vers 1935, avec à gauche au premier plan Carl Bosch et à droite Carl Duisberg. Crédits : Hermann Groeber

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04.03.2026 à 16:10
La rédaction de Terrestres
Trente ans après sa naissance, que reste-t-il des promesses d’émancipation portées par l’utopie d’Internet ? Le bilan s’amaigrit chaque jour, à mesure que l'industrie numérique accélère la victoire du techno-fascisme. Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l'utopie numérique pour comprendre cette infrastructure et son idéologie.
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Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Treguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
En 1999, Eric Schmidt, futur PDG de Google entre 2001 à 2011, énonce qu’« Internet est la première chose que l’humanité a construite et qu’elle ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie que nous ayons jamais eue ». Un quart de siècle plus tard, « la plus grande expérience d’anarchie » est devenue le business le plus profitable de l’économie capitaliste : une poignée d’entreprises dominent l’économie numérique et occupent les sept premières places de la capitalisation boursière mondiale… devant Saudi Aramco huitième et plus grande capitalisation pétrolière mondiale.
Vingt ans plus tard, alors qu’il siège à la Commission de Sécurité Nationale sur l’Intelligence Artificielle, le même Eric Schmidt, devenu central dans la promotion des technologies à la jonction du politique et de l’économie, déclare : « Si nous voulons construire une économie et un système éducatif futurs basés sur le tout-à-distance, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement – peut être dans le cadre d’un plan de relance – pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et les relier à un réseau 5G1 ».
Les sept premières capitalisations boursières mondiales sont toutes des entreprises de l’économie numérique, et regroupe une bonne partie des Big Tech.
Ce projet politique est en voie d’achèvement : en 2025, sans comptabiliser l’usage des écrans pour le travail, la population mondiale a passé en moyenne 6 heures et 45 minutes par jour devant les écrans, dont 2 heures et 31 minutes sur les réseaux sociaux2 ; le numérique est devenu la matrice qui reconfigure et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques ; en raison de l’explosion de la demande en centres de données, la consommation électrique pourrait être multipliée par 3 entre 2023 et 2030, sachant qu’en 2024, plus de la moitié de la consommation mondiale d’électricité consommée par les centres de données est d’origine fossile3 ; les services publics ont été largement numérisés, tandis que le chantier pour l’école se fait à marche forcée, grâce à des milliards d’euros d’argent public (plan France Relance) ; la surveillance de masse à grande échelle s’approfondit à mesure que les outils se perfectionnent4, etc.
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Si cet aperçu quantitatif ne dit pas tout des pratiques5, il souligne un fait massif : en quelques décennies, la civilisation des écrans et du numérique a enfanté un mode d’être, de relations et d’interactions profondément nouveaux. Lorsque les coordonnées de l’expérience humaine sont à ce point modifiées, les sciences humaines ont pour habitude de parler d’un « fait social total » : une réalité sociale complexe et multidimensionnelle, qui interfère sur la totalité de la société et de ses institutions, et façonne les individus.
Illustration de cette nouvelle norme qui concoure à une série de métamorphoses : durant la période de développement foudroyant du numérique, la France a perdu 18 000 de ses bars-tabac entre 2002 et 2022. Si ces lieux de sociabilité ordinaires, tant en ville qu’à la campagne, ont décliné progressivement durant tout le XXe siècle6, la vague de fermetures des deux dernières décennies a porté un coup fatal à une partie du tissu social. Une récente étude du Centre pour la recherche économique et ses applications fait d’ailleurs le lien entre ces fermetures et la progression du vote pour l’extrême droite :« ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui peut nourrir un sentiment de relégation et finit par trouver son expression électorale7 ».

L’accélération « de la désagrégation des réseaux sociaux locaux » et « l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier » pourraient être mises en regard avec l’impérialisme de l’économie numérique qui ambitionne de refondre l’essentiel des rapports humains et sociaux via l’infrastructure numérique. De la surveillance globale qui abolit la vie privée à l’école numérique en passant par le phénomène d’addictions et de santé mentale, le numérique et son infrastructure écocidaire occupent une place centrale dans la redéfinition du capitalisme contemporain et des pathologies qu’il génère. Comment comprendre la nature de ces transformations ? Pourquoi les promesses d’émancipation sociale et économique portées par les promoteurs d’Internet il y a 30 ans se sont révélées illusoires et ont même accentué les ravages du vieux capitalisme industriel ?
Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l’utopie numérique née il y a plus de 30 ans. La soirée sera rythmée en quatre temps :
1/ Nous commencerons par une rapide généalogie pour rappeler la préhistoire et l’histoire de ce projet : cybernétique et utopie de la communication après la seconde guerre mondiale et les expériences totalitaires ; micro-informatique dans les années 1970 où se mêlent utopies hippies et libertariennes ; pionniers du numérique et culture hacker dans les années 1990 ; conquête hégémonique dans les années 2010 puis coup d’accélérateur avec le Covid et l’IA.
Au cœur de projet politique du numérique on retrouve l’idée de la neutralité des techniques : les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société.
Dans chacun de ces contextes, nous interrogerons les promesses véhiculées à propos d’Internet et réfléchirons aux stratégies des acteurs qui ont participé à son développement. Ainsi, en 2021, Sam Altman, le PDG d’OpenAI, assure que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle », annonce « une société bien plus juste, heureuse et prospère » et « un avenir radieux » grâce au développement de l’IA, qui conduira d’après lui à une croissance soutenue. Derrière l’art de la promotion inhérent à cette économie de la promesse et de la recherche incessante de nouveaux investisseurs, se cache un fond d’utopie qu’il convient de mettre à jour. Au cœur de ce projet politique se loge également une idée de la neutralité des techniques érigée en principe : prolongeant les outils, les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société et ne feraient que servir les fins qu’on leur assigne : communication, transparence, liberté d’expression, décentralisation, horizontalité, biens communs, etc.
2/ Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, nous convoquerons deux exemples significatifs :
– avec Sébastien Broca et Félix Tréguer, nous reviendrons sur l’ascension des Big Tech au cours des trois dernières décennies. De récentes recherches permettent de comprendre sous un nouveau jour le rôle joué par les acteurs critiques des Big Tech. Malgré leur orientation libérale et leur défense d’un numérique émancipateur, nous verrons qu’ils ont le plus souvent agi de façon symbiotique avec les grandes compagnies de la Big Tech, favorisant in fine leur ascension.
– avec Karine Mauvilly, nous examinerons le chantier de l’école numérique (les justifications avancées, les acteurs qui l’ont soutenu, les coûts, etc.), afin d’en esquisser un premier bilan. Exemple significatif : pionnier du numérique à l’école, la Suède a décidé en 2023 de revenir … à l’école traditionnelle, sans écran8.
3/ Dans un troisième temps de la soirée, nous procéderons à un diagnostic transversal, en examinant la matérialité de cette infrastructure mondiale (ressources énergétiques et métalliques mobilisées, emprise terrestre, métabolisme global à travers les centres de données et les câbles maritimes et terrestres) ; le travail humain qu’elle requiert à travers le monde (travailleurs du clic exploités) ; les subjectivités qu’elle façonne. La description empirique d’une industrie qui n’a cessé de se présenter comme immatérielle permettra de montrer en quoi elle poursuit et accentue les dynamiques de fond du capitalisme industriel.
4/ Après avoir exposé les ressorts utopiques du numérique et identifié les manières dont les Big Tech se sont appuyées sur les critiques d’un numérique progressiste pour accroitre leur emprise sur la société, puis exposé l’arrière-monde matériel et humain de l’infrastructure numérique, nous réfléchirons à l’après-numérique. À quoi faisons-nous face politiquement ? Dès 1998, Upside, magazine parmi les plus lus à la fin des années 1990 dans la Silicon Valley, s’interrogeait « Entrons-nous dans le techno-fascisme ?9 ». Que penser de ce diagnostic un quart de siècle plus tard, alors que l’utopie d’Internet est devenue un empire économique et politique oligopolistique, dévorant d’immenses ressources et exploitant le travail dans les Suds, contrôlant l’espace public et maître d’une énorme infrastructure mise au service des techniques de gouvernement et de l’industrie de la surveillance ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? A quel point s’en émanciper ? Par où commencer ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? À quel point s’en émanciper ? Par où commencer ? Depuis la situation de verrouillage présent, est-il préférable d’ouvrir un chemin de désescalade et de réappropriation technologique, à travers l’alternumérisme et le cyberminimalisme, pour déboucher à terme sur une transformation radicale de l’infrastructure ? Mais alors comment ne pas reproduire les illusions passées du mouvement hacker qui a tenté d’inventer des usages subversifs ? Comment ne pas voir dans Mastodon ou Telegram des « compléments de gamme » qui laissent inchangé le cœur de la machine, à l’image du diagnostic de l’Atelier Paysan à propos de la cohabitation inoffensive d’une agriculture bio minoritaire avec le modèle agro-industriel écocidaire ?
L’accélération autoritaire du capitalisme numérique sous l’effet de l’IA ne devrait-elle pas nous inciter à ouvrir une ère de sabotage et de destruction ciblées des technologies numériques ? Comment mettre à l’arrêt une industrie qui ne cesse d’une part de produire des coups d’État technologiques permanents et d’autre part de façonner la part la plus intime de nos subjectivités ? Quelle que soit l’orientation privilégiée, peut-on imaginer une coalition politique qui serait en mesure de permettre une mutation de l’infrastructure numérique ? Comment lutter contre l’économie politique dominante de la Tech ? Nous discuterons des résistances, des alternatives et des stratégies.

Intervenant·es :
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12.02.2026 à 16:24
Guillaume Carnino
À mesure qu’une partie de la gauche découvre l’écologie, on ne cesse de constater qu’elle reste profondément industrialiste, prisonnière de sa foi dans le progrès et la neutralité des techniques. L’historien des techniques Guillaume Carnino adresse une série d’objections à C. Durand et R. Keucheyan, auteurs de “Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique”.
L’article Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche est apparu en premier sur Terrestres.

À propos de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024 (254 pages) et de Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Amsterdam, 2025 (164 pages).
« Faut expliquer : tu vois, y’a le mauvais chasseur, il voit un truc qui bouge, il tire, il tire. Le bon chasseur, il voit un truc, il tire, mais… c’est un bon chasseur. »
Les Inconnus
À l’instar du bon et du mauvais chasseur, il y aurait, d’après Cédric Durand et Razmig Keucheyan, le bon et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, le bon et le mauvais marché, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Respectivement économiste et sociologue, les deux auteurs tentent, dans leurs derniers ouvrages, de proposer des voies de sortie de la crise environnementale contemporaine. Si ces textes – dont la lecture est aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien – ne passeront probablement pas à la postérité, ils ont l’intérêt de révéler les stratégies industrialistes et technologiques d’une frange non négligeable de ces universitaires se revendiquant politiquement de la gauche. Les analyses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan offrent en effet une base programmatique à la France insoumise, et reflètent une position commune au sein d’une partie de la gauche marxiste, condamnée à la cogestion du désastre et donc à l’impuissance – d’où ces tentatives accélérationnistes et éco-modernistes qui ne cessent de revenir sur le devant de la scène, alors même qu’elles ont déjà amplement révélé qu’elles constituaient des impasses.
Dans Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (La Découverte, 2024), Durand et Keucheyan analysent les limites des positionnements économistes actuels face à l’urgence climatique : ils espèrent ainsi paver la voie d’une stratégie politique permettant de sortir de l’ornière écocidaire dans laquelle nos sociétés s’enfoncent un peu plus chaque année. Dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Durand retranscrit trois conférences présentées par l’Institut La Boétie (think tank de La France insoumise), et qui, à partir d’une critique de la concentration monopoliste des GAFAM, visent à infléchir le numérique vers davantage d’égalité sociale et de justice environnementale.
Notre critique de ces deux textes s’organise en quatre temps : après avoir fait part de notre étonnement quant à la référence appuyée à certaines politiques de la Chine contemporaine, nous proposons une analyse critique de leur conception du numérique mondialisé. Dans une troisième partie, nous discutons des conséquences de leur méconnaissance de l’histoire industrielle, une ignorance dommageable car elle engendre une série de contresens sur la nature des processus en cours. Enfin, nous terminons par la mention de plusieurs travaux montrant à quel point leur insistance sur la décision en matière de politique technologique évacue les principaux enjeux environnementaux du monde industriel contemporain.
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Ce qui étonne assez directement à la lecture de Durand et Keucheyan, c’est leur admiration pour la Chine d’aujourd’hui du point de vue politique et environnemental : la Chine aurait mis en place de nombreux leviers bénéfiques, dont on pourrait s’inspirer afin de « bifurquer » vers un monde meilleur. Si les auteurs en appellent à plusieurs reprises à un renouvellement des formes démocratiques contemporaines, notamment en matière d’écologie, ils semblent néanmoins avoir quelque appétence pour les régimes politiques forts, puisqu’ils revendiquent la constitution de cybersoviets (D1181 ) et voient dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante (DK144). Mais c’est dans leurs louanges adressées aux politiques chinoises contemporaines que cette tendance est la plus visible. Il convient ici de citer directement ces propos.
À rebours des nombreux travaux dénonçant les ravages psychosociaux du crédit social chinois2, Durand vante les mérites de ce système, même s’il met en garde contre ses « dérives possibles » (D44) : « Contre l’ignorance créée par le marché, le système de crédit social permet de stabiliser les réputations et de réencastrer les échanges marchands dans le social. » (D44) Là où les sociétés du face-à-face ont été massivement transformées par l’anonymat urbain et la massification industrielle, recourir à un système de gestion numérique de la confiance permettrait de « partir des masses pour retourner aux masses » (Mao est ici directement convoqué et cité – D44, voir aussi D162).

Autre source d’inspiration théorique, Jack Ma (créateur du site internet marchand Alibaba.com et président d’Alibaba Group jusqu’en 2019) est longuement commenté au sujet de sa vision du big data et de la prédiction algorithmique, qui permettrait de devenir plus efficace que le marché lui-même en matière de planification et d’optimisation économique (D109-111). Partisan de la nationalisation étatique, Durand suggère que des représentants du gouvernement siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises du numérique, à l’instar de ce qui se fait en Chine : « Ce dispositif a été adopté par la Chine depuis quelques années : l’État chinois est actionnaire des grandes firmes, […] ce qui lui permet d’avoir un droit de regard sur toutes les décisions stratégiques et techniques des Big Tech » (D91, voir D151 aussi).
La stratégie de Temu (une plateforme de commerce en ligne, exploitée par la société chinoise PDD Holdings Inc., qui propose des produits à prix cassés, expédiés aux clients directement depuis les usines) est aussi convoquée comme moyen d’« établir une connexion permanente entre les besoins et la production, et d’orienter cette dernière selon des préférences et des choix collectifs qui ne se réduisent pas à de simples prix » (D120-121). Ce que Durand perçoit comme une vertu est depuis longtemps intégré au sein du marketing contemporain, les mécanismes les plus affûtés de la publicité contemporaine recourant au pair-à-pair (P2P) dont les recommandations commerciales sont bien plus efficaces que les messages publics impersonnels. Vantant à cet égard les mérites de la figure du prosumer (sic), contraction de producer (producteur) et consumer (consommateur), Durand et Keucheyan écrivent ainsi qu’« il ne s’agit plus là de sortir de l’échange marchand mais au contraire de rechercher les voies d’un engagement marchand approfondi » (DK174).
Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ?
Alors que de nombreux auteurs peu évoqués dans ces ouvrages dénoncent, depuis l’avènement du numérique, sa participation à un projet politique délétère3, Durand joint sa voix au cœur des pourfendeurs récents de la « mutation fasciste du capitalisme numérique » (D11), qu’il n’hésite pas à qualifier de « grand événement de l’histoire universelle » (D146). Ce revirement lui fait désormais percevoir les GAFAM comme l’incarnation d’un nouveau Mal. À l’inverse, la riposte industrielle chinoise est vantée comme un incomparable Bien : « Sous les coups de boutoir des prouesses numériques chinoises, le vernis des prétentions suprémacistes des géants de la côte Ouest s’écaille » (D164). Il est néanmoins probable que si Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi font trembler les GAFAM, ce n’est pas pour leur programme politique émancipateur.

Mais la palme revient sans doute à cette assertion, commune aux deux auteurs qui voient dans la nation chinoise un modèle écologique : « La Chine est en avance sur ses objectifs de décarbonation » (DK152). Premier pays producteur de gaz à effet de serre (plus de 30 % des émissions mondiales), la Chine industrielle produit tous les trois ans, depuis 2003, autant de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle4. Multiplier les statistiques sur les pollutions engendrées par ce territoire devenu l’usine du monde semble inutile tant l’affaire est scientifiquement et médiatiquement rebattue : la dégradation très rapide de l’environnement y est telle que le pays, comme toute puissance de premier plan, est contraint d’exporter ses pollutions pour maintenir sa trajectoire industrielle.

Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? S’agit-il d’un soutien politique volontaire (à l’instar des communistes ayant longtemps défendu le régime stalinien ou de l’extrême droite contemporaine qui s’aligne invariablement sur la Russie de Poutine) ou d’un simple aveuglement idéologique ? Tous les projets de « décarbonation » issus de la pensée économique mainstream réduisent la crise écologique à un problème climatique, mesuré à partir des émissions de CO2, maintenant ainsi le réductionnisme économiciste largement à l’origine des ravages en cours. Dans tous les cas, il convient d’étudier plus avant la rhétorique des auteurs afin de voir comment s’enchâssent ces louanges à l’égard des politiques chinoises dans leur programme politique plus général.
Durand rêve d’une Europe numérique forte : déplorant le « décrochage européen […] manifeste » (D33) en la matière, et vantant le besoin de « technologies souveraines » (D93), il plébiscite l’interventionnisme étatique en faveur de l’environnement et de la justice sociale : « le numérique lui-même doit faire l’objet d’une planification écologique consciente » (D129). La récente crise sanitaire mondiale est le seul exemple donné quant aux potentialités concrètes de redéploiement du numérique vers davantage d’écologie : « pendant la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a négocié avec Netflix une baisse de la qualité des images diffusées par la plateforme pour permettre le développement du télétravail » (D129). Pour le reste, il faut se contenter de déclarations de bonnes intentions quant à « l’utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle » (DK123), car imaginer se passer du numérique serait « illusoire » (D140) : « Il nous faudra donc discriminer dans les usages du numérique, développer des mesures de sobriété dans l’usage des outils innovants qui émergeront » (D142). Cette croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que l’agrégation d’ordinateurs et de réseaux que constitue le numérique aujourd’hui fait état d’une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci. Il convient donc de rappeler quelques généralités quant au numérique mondialisé.
➤ Lire aussi | Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe ?・Geneviève Azam (2023)
Un rapport de 2021 indique ainsi qu’en Europe la part d’utilisation des ressources fossiles serait de 62 % pour les terminaux, de 14 % pour les réseaux et de 24 % pour les centres de données – des chiffres relativement similaires aux évaluations en termes de toxicité environnementale ou de d’impact climatique du numérique5.
La croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que le numérique traduit une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci.
Les terminaux utilisateurs constituent la face émergée de l’iceberg : ordinateurs, téléphones, tablettes, objets connectés, etc. sont la dimension visible du numérique pour l’utilisateur. Un smartphone contient de très nombreux matériaux, notamment métalliques : nickel, plomb, étain, bismuth, or, argent, tungstène, platine, rhodium, béryllium, cuivre, phosphore, arsenic, gallium, germanium, silicium, zirconium, ruthénium, néodyme, fer, bore, samarium, cobalt, praséodyme, chlore, dysprosium, tantale, niobium, palladium6 – composés qui doivent être extraits de la croûte terrestre pour fabriquer les 1,4 milliard d’appareils mis en circulation chaque année sur Terre7. Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine, sans compter le silicium, constituant de base des puces électroniques que l’industrie s’emploie à insérer dans tous les objets du quotidien8.

L’historien Christophe Lécuyer a ainsi montré combien la trajectoire environnementale de la « vallée du silicone » était délétère9. Dès les années 1950, la firme IBM mène des études et sait que la production électronique engendre des effets néfastes sur la santé, par la suite confirmés par des enquêtes toxicologiques : pollution des nappes phréatiques contaminant l’eau (consommée par les populations à proximité), maladies respiratoires faisant suite à des inhalations acides, destruction de la couche d’ozone liée à l’émission de chlorofluorocarbures (interdits par le protocole de Montréal en 1987, mais de nouveau illégalement émis en grande quantité depuis le début des années 2010), cancers et malformations infantiles engendrées par du trichloréthylène, etc.
Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine.
Au fondement de l’électronique réside la matérialité des puces : logiques pour les calculs, mémoires pour le stockage de données, analogiques pour numériser des signaux comme le son ou la lumière, capteurs divers, etc. La fabrication de ces dispositifs à semi-conducteurs est un procédé complexe – et qui ne cesse de se complexifier davantage – utilisant le plus couramment du silicium (extrait du quartz, puis transformé en silicium métal, avant d’être raffiné en polysilicium, soit environ 2933 kWh d’électricité pour produire 1 kilogramme de plaque de silicium à graver10– c’est-à-dire environ les deux tiers de la consommation annuelle d’un ménage français moyen). Les principales étapes au cours desquelles le circuit est peu à peu produit sur un disque de matériau semi-conducteur (le wafer) recouvrent notamment la photolithographie (qui inscrit le masque à graver), la passivation et l’oxydation thermique (création d’un film protecteur par projection d’un agent oxydant à haute température), le dopage (ajout d’impuretés en petites quantités afin de modifier la conductivité), la métallisation (revêtement de la surface avec un métal afin de créer un chemin de retour pour le courant électrique) et la gravure (étape critique qui consiste à retirer une ou plusieurs couches de matériaux à la surface du wafer).
Chacune de ces étapes doit être maîtrisée et contrôlée, c’est-à-dire réalisée dans un environnement hermétique et exempt de toute micropoussière, que l’on appelle conséquemment « salle blanche ». Produire une micropuce électronique consommerait ainsi 32 litres d’eau, soit 20 000 litres pour un ordinateur11 – des estimations très probablement sous-évaluées. Les entreprises qui réalisent cette production, bien que rarement médiatisées, sont parmi les plus cotées financièrement : la capitalisation boursière de TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est de 600 milliards de dollars en 2021, soit l’une des dix entreprises les plus chères du monde. Sa nouvelle ligne de production entrée en service en 2022 a coûté 20 milliards de dollars : une salle blanche qui recouvre la surface de vingt-deux terrains de football12. En 2020, la Chine a acheté 350 milliards de dollars de puces électroniques, soit davantage que ses importations de pétrole. En 2021, l’industrie des semiconducteurs a produit 1,1 billion de puces (soit 140 par personne sur Terre) – le dispositif le plus complexe que l’être humain ait jamais produit, dont le cycle de vie (fabrication, tests, packaging) peut impliquer le franchissement de plus de 70 frontières pour un déplacement supérieur à 40 000 kilomètres13.

Si quelques rumeurs justifiant l’augmentation du prix des ordinateurs et téléphones suite à la pandémie de Covid-19 ont circulé au sujet des entreprises de microélectronique, l’historien Chris Miller parle sans ambages de la « guerre des semi-conducteurs » comme de l’enjeu stratégique mondial14 : ayant participé à asseoir la puissance militaire américaine, ces composants à la base de l’électronique se sont largement mondialisés et se spécialisent aujourd’hui (pour la performance graphique, pour l’intelligence artificielle, etc.) à mesure que leur coût de fabrication augmente avec leur miniaturisation. La première puce comptait quatre transistors, contre 15 milliards pour celles produites actuellement, alors que seules trois entreprises tiennent la course : TSMC en tête, talonnée par Samsung et Intel. Dès 1985, le physicien Richard Feynman envisageait une limite inférieure en termes de taille à trois atomes pour la construction de transistors15 : or, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Dans la fabrication des puces, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Par ailleurs, loin de se limiter à des rachats entre grandes firmes, la concurrence capitaliste liée aux micropuces engendre de véritables conflits, et de nombreux morts. Le sociologue Fabien Lebrun a étudié le cas du Congo (RDC) où, depuis les années 1990, l’explosion mondiale de la production de biens électroniques a déclenché une guerre des métaux technologiques qui n’a fait que gagner en intensité depuis16. La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation, dont l’extraction des « minerais de sang » (coltan pour les smartphones, cobalt pour les batteries « vertes ») constitue le dernier avatar : économie militarisée, criminalité institutionnalisée, pillage généralisé, travail forcé, viol comme arme de guerre, destruction des forêts et anéantissement de la biodiversité comptent parmi les fléaux qui prospèrent dans le sillage de la « dématérialisation » numérique17.
➤ Lire aussi | Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo・Celia Izoard (2025)
Les infrastructures de transport font voyager les données dans les deux sens entre le fournisseur d’accès contacté depuis un terminal et le fournisseur de contenu. Ces informations peuvent emprunter plusieurs voies pour arriver à bon port (d’où d’ailleurs la robustesse du réseau des réseaux) : communication interne à un même fournisseur d’accès, réseaux de diffusion de contenu (CDN, pour Content Delivery Network), peering privé, points d’échange internet (IXP, Internet eXchange Point) et transporteurs de transit. Les CDN n’existaient pas au début de l’internet commercial, mais aujourd’hui, presque tous les acteurs marchands les emploient d’une manière ou d’une autre pour le contenu régulièrement sollicité. Le plus grand fournisseur tiers de services CDN aux États-Unis est Akamai, avec des revenus de 2,7 milliards de dollars en 201818. Bien que les réseaux de diffusion de contenu soient invisibles pour l’utilisateur, la grande majorité des données reçues passe directement par cette voie. S’il existe des centaines d’IXP aux États-Unis, le plus grand opérateur au monde est Equinix, avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars et plus de 200 centres de données dans de nombreuses villes, dont certains sont directement configurés pour servir d’IXP19.

Si les satellites sont souvent présentés comme un symbole de la communication du futur, 99 % des données numériques transitent à la surface du globe via des câbles souterrains et sous-marins20. Internet repose ainsi autant sur les câbles terrestres (à l’instar de la fibre optique qui connecte 83 % des foyers en 2023 en France21) que maritimes (dont le plus long, SEA-ME-WE 3, qui connecte l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Ouest, totalise 39 000 km, alors que 2Africa, son concurrent direct revendiquant 45 000 km, est en train d’être mis en service). À l’aube des années 2020, le globe est quadrillé par plus de quatre cents câbles sous-marins, pour un total d’environ 1,3 million de kilomètres. Même les zones les plus inhospitalières, comme l’océan Arctique, font l’objet de négociations et de batailles géopolitiques et industrielles afin d’y installer ces autoroutes de l’information, notamment parce que la mise en place d’une liaison internet stable dynamise et rend possible la montée en puissance d’autres activités industrielles (ainsi, le gouvernement russe et les agences fédérales états-uniennes responsables de la route maritime du Nord souhaitent développer le câble Polar Express pour y connecter les ports et les sites d’extraction de ressources tout le long du Passage du Nord-Est22).

L’aspect technique de ces explications ne doit pas nous égarer quant à la prétendue dématérialisation : sur Terre, les dix millions d’antennes-relais (2G à 5G), le milliard de box DSL/fibre, les deux cents millions d’équipements autres (routeurs, bornes WiFi, etc.), le million de kilomètre de câbles sous-marins et la centaine de millions de serveurs dédiés accaparent tant de matières et d’énergie qu’ils constituent l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité23.
Le cloud (qui ne peut être réduit aux GAFAM, comme le croit Durand, D75) est enfin constitué par les infrastructures de stockage de données réparties sur le globe dans un peu moins d’une dizaine de milliers de data centers. Un data center, ou centre de données, est l’infrastructure industrielle permettant d’héberger plusieurs milliers de serveurs informatiques en un même site24. Cela implique de calibrer le bâti (résistance au sol pour des baies de serveurs pouvant dépasser une tonne, faux-plancher ou chemins de câbles au plafond pour la connectique, allées froides et chaudes afin d’optimiser la climatisation, etc.), l’alimentation électrique (les six plus gros centres sur Terre sont alimentés à plus de 100 MW, soit davantage qu’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants25), la climatisation (toute panne pouvant déclencher un incendie tant la chaleur émise par les machines est importante), le câblage (chaque salle machine contient plusieurs tonnes de câbles savamment agencés26), l’interconnexion aux réseaux numériques (bien souvent à proximité des grandes villes où streaming, sites commerciaux, jeux vidéo et finance consomment beaucoup de puissance de calcul et de bande passante), la sécurité énergétique et physique (groupes électrogènes dotés de cuves de fioul de plusieurs hectolitres, sas biométriques, vigiles, etc.), et la maintenance de l’ensemble de ces activités (ce qui nécessite une main d’œuvre en permanence sur site afin de pallier les défaillances récurrentes des systèmes27).
Le numérique accapare tant de matières et d’énergie qu’il constitue l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité.
Même les petites structures de quelques centaines de mètres carrés sont soumises à de véritables contraintes industrielles d’optimisation, là où les plus grands centres de la planète sont de véritables usines à données : le China Telecom-Inner Mongolia Information Park dispose d’une capacité totale de 100 000 baies, soit 1,2 million de serveurs répartis sur 1 kilomètre carré et alimentés à 150 MW, pour un coût total évalué à 3 milliards de dollars. Comme le résume un consultant de la filière : « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau28 ».
Récapitulant l’histoire de la concentration industrielle des machines informatiques, l’historien Nathan Ensmenger énonce cette vérité simple mais trop méconnue : le cloud est une usine (« the cloud is a factory29 »). À l’échelle du globe, c’est d’ailleurs le charbon, bien plus que l’éolien ou le nucléaire, qui alimente ces gigantesques centres de calculs et de données. La multinationale Google tente ainsi de redorer son blason environnemental en promettant la mise en place d’infrastructures colossales visant à fournir une électricité renouvelable à l’ensemble de son parc de machines30) : puisque l’éolien ou le solaire ne sont pas des énergies suffisamment stables en termes calendaires, plutôt que de les suppléer intégralement par des énergies fossiles (comme c’est généralement le cas aujourd’hui), la firme construit des parcs continentaux d’infrastructures « renouvelables » afin de les activer algorithmiquement au gré de la météo et de ses besoins énergétiques. À terme, l’idéal consisterait à faire coïncider les aléas de la production d’électricité avec la répartition des calculs sur une zone étendue (voire la planète), afin de ne plus être tributaire du fossile.
Quand bien même ces énergies prétendument renouvelables ne dépendraient pas d’énergies carbonées pour la production de leurs infrastructures, on peine à imaginer comment le fait de recouvrir des déserts de panneaux solaires et des océans d’éoliennes pourrait être une solution face aux atteintes environnementales contemporaines. On saisit alors à quel point le déploiement du numérique implique une réorganisation colossale du monde afin de rendre à chaque instant disponibles les données requises : l’empreinte écologique d’internet est gigantesque, et elle ne fait que croître. Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière. Alors que s’accroît la longueur des chaînes industrielles grâce au numérique, l’empreinte géographique de celui-ci s’accentue ; et à mesure que l’emprise territoriale du numérique augmente, la capacité d’optimisation qu’il offre grandit ; ad infinitum.
Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière.
Avant l’explosion de l’industrie du data center liée au développement des intelligences artificielles génératives, une controverse existait quant au fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique des machines puisse endiguer la croissance de l’impact environnemental liée au développement des centres de données31. Certains auteurs faisaient remarquer que la baisse relative de consommation électrique cachait en réalité une augmentation de la consommation d’eau32 (les nouvelles technologies de climatisation fonctionnant de façon plus « sobre » d’un point de vue électrique nécessitaient davantage de ressources hydriques). Autrement dit, la facture environnementale doit toujours être payée à un moment ou à un autre. David Bol, spécialiste des systèmes électroniques minimalistes, explique d’ailleurs que les arguments vantant l’amélioration de l’efficacité énergétique sont fallacieux et dangereux tant ils masquent la fuite en avant contemporaine33.

Quoi qu’il en soit, à l’heure des investissements massifs dans les technologies de l’intelligence artificielle, ces débats des années 2010 paraissent presque lunaires : « Amazon, Microsoft, Google et Meta (Facebook, Instagram) [investissent] en 2024 […] 200 milliards de dollars (187 milliards d’euros) en nouvelles infrastructures, soit 45 % de plus qu’en 2023 et 180 % par rapport à 201934 » – des placements logiques quand on sait qu’une requête sur un assistant d’intelligence artificielle générative consommerait dix fois plus d’électricité d’une simple recherche sur Google, elle-même pourtant déjà l’agrégat de calculs dispatchés dans les quelques 900 000 serveurs de la firme.
Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique.
On comprend à quel point les volontés de faire « bifurquer le numérique » vers davantage de sobriété sont naïves et irréalistes : d’après Durand, « les data centers d’aujourd’hui regorgent d’informations ultra-précises couvrant un spectre immense d’activités et d’objets humains et non humains. Il y a là, potentiellement, une infrastructure informationnelle inouïe pouvant être mise au service de la bifurcation » (D121). Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique. Véritable pensée magique du numérique, ces incantations sont aussi absurdes que si l’on entendait maintenir les infrastructures autoroutières, minières et pétrolifères de la civilisation automobile pour ne laisser circuler que les ambulances. Ce qui n’empêche pas Durand et Keucheyan de claironner qu’« un autre numérique est possible » (DK115), et de déplorer la « perte de contrôle sur nos existences, accaparées et contrôlées par le numérique » (D51), puisque d’après eux, ce sont les méchants GAFAM qui s’accaparent aujourd’hui indûment les bénéfices d’une industrie qui jadis profitait à tout le monde. Et l’on saisit alors qu’ils ne connaissent pas mieux les dynamiques historiques de l’industrialisation que celles du numérique.
D’après les dires de Durand lui-même (D19), son concept phare de technoféodalisme (qui vise à épingler l’hégémonie prédatrice des firmes monopolistiques étasuniennes du numérique35 – les GAFAM ou Big Tech) est emprunté à un ouvrage de jeu de rôle publié en 199036. De la même manière (D98), c’est dans le feuilleton télévisé Star Trek que Durand va chercher le concept de cyber-éco-communisme (quand la conscience numérique globale de l’humanité subordonnerait enfin l’économique au politique), revendiquant ainsi cette abondance technologique débridée qui percole l’ensemble des épisodes de la série. L’inspiration conceptuelle en dehors du champ académique n’est pas un problème en soi, mais que les notions centrales d’une critique qui se veut anticapitaliste soient directement issues de la culture de masse produite par l’industrie du divertissement a de quoi laisser perplexe.
On ne peut reprocher à un auteur d’avoir tout lu – une tâche impossible en l’état de la science numérique mondialisée. Mais il aurait néanmoins pu être judicieux, dans le cadre de livres programmatiques traitant de numérique, de capitalisme industriel et d’environnement, d’aller regarder quelques travaux d’histoire des technologies, de sociologie de l’industrie, de philosophie des techniques, d’économie de la subsistance, d’histoire de l’environnement, de critique de la valeur, d’écologie politique ou même de STS consacrés aux liens entre industrie, numérique et pollution.

Cette cécité par rapport aux travaux récents conduit à une série de contresens ou de fausses ruptures historiques. Durand perçoit ainsi la prédation des Big Tech sur des infrastructures et productions mutualisées comme une nouveauté radicale propre au technoféodalisme numérique (D73), là où en réalité l’histoire de l’industrialisation regorge, depuis deux siècles au moins, de ce type d’accaparement. Ainsi le déploiement du chemin de fer indien est-il entièrement préempté par des firmes britanniques : les bénéfices revenaient aux compagnies anglaises mais la main-d’œuvre était fournie par le gouvernement indien, qui devait par ailleurs garantir le remboursement des capitaux anglais en cas d’échec du projet (i.e. 95 000 000 £ investies entre 1845 et 1875 pour installer plus de 8 000 km de lignes37). La construction des infrastructures technologiques est le fruit d’une mutualisation des coûts par les gouvernements (y compris aux États-Unis, prétendue terre du libre-échange38), généralement suivie à plus ou moins brève échéance par une privatisation des bénéfices. L’histoire de la construction des réseaux numériques ne diffère aucunement de cette histoire industrielle : les acteurs de la téléphonie, financés par l’État, ont installé les infrastructures ayant rendu possible le déploiement des multinationales du numérique.
L’économiste Marianna Mazzucato montre que les fonds publics sont à l’origine du développement des plus grands succès de la firme Apple (iPod, iPhone et iPad), et que cette situation est la norme et non l’exception : le même type de soutien appuie le développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des énergies renouvelables industrielles, des firmes pharmaceutiques, etc.39 L’histoire de l’industrialisation nous apprend que l’organisation duale État/entreprises permet invariablement de mutualiser les coûts et de privatiser les bénéfices.
La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale.
De la même manière, Durand perçoit une situation inédite et spécifique au technoféodalisme des Big Tech dans la monétisation des rapports de dépendance à certaines productions (D155). La quasi-totalité de l’histoire des macro-systèmes techniques expose pourtant ces mêmes dynamiques à l’œuvre, et ce dès les débuts de la construction des grands réseaux technologiques (gaz, électricité, téléphone, etc.40 ). Car l’intérêt d’un macro-système technique réside dans sa capacité à délivrer de certaines contraintes en regroupant leur production en des lieux distants afin de pouvoir bénéficier de leurs effets en tout point du réseau : on croit alors posséder en propre une faculté disponible sur le lieu du branchement au système (la voiture sur la route, le smartphone tenu dans la main, le plat surgelé sorti du congélateur, etc.), faculté qui est en réalité conditionnée par d’immenses chaînes de traitement en amont et en aval, et dont le point réticulaire auquel on se branche a incessamment besoin pour continuer à exister. La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale. Historiquement, cette dépendance est la source de nombreuses résistances face au développement de ces réseaux technologiques. Dès les débuts du XIXe siècle, les promoteurs français de l’éclairage au gaz sont ainsi confrontés aux réticences des élites mondaines, voyant d’un mauvais œil cette subordination des foyers à l’industrie qui remet en cause la hiérarchie sociale : le « père de famille [se verrait soumis] au pouvoir d’un industriel, ou pire, d’un quelconque employé qui peut à tout moment couper l’alimentation au gaz41 ». Que l’industrie s’immisce dans les relations familiales paraît alors inacceptable.

Mais ces controverses passées constitueraient un obstacle théorique et politique pour les auteurs, qui préfèrent vanter ce bon vieux temps du capitalisme à l’ancienne, vicieusement perverti par d’avides Big Tech : pour Durand, « le capitalisme industriel était un jeu à somme positive » (D50), car il s’agissait alors de produire des richesses matérielles le moins cher possible, donc potentiellement accessibles à tout le monde. On ne peut qu’inviter les auteurs à découvrir les travaux (en vérité bien trop nombreux pour être longuement cités ici) d’histoire de la colonisation42, du mouvement ouvrier43 ou de l’exploitation des femmes dans le commerce, l’industrie et l’administration44. Il faut à ce propos mentionner les études de flux matériel (material flow analysis), qui ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde. Un collectif historien montre qu’entre 1830 et 2015, la France se comporte « comme un parasite », important massivement des matières premières pour alimenter son métabolisme industriel : sa consommation de ressources est multipliée par neuf sur la période45. Entre 1860 et 2010, l’Espagne passe de 58 à 570 millions de tonnes de consommation matérielle directe annuelle (soit de 2,8 à 11,6 tonnes par habitant)46.
Les études de flux matériel ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde.
Cette croissance est progressive, mais s’accélère grandement dans la deuxième moitié du XXe siècle, quand le pays importe plus qu’il n’exporte de matières premières. La biomasse composait 98 % des ressources mobilisées sur la péninsule ibérique en 1860, une part qui se réduit à 16 % en 2010 – cette disparité provenant massivement de l’augmentation du recours aux ressources fossiles non renouvelables. Cette tendance est générale et concerne en premier lieu les États-Unis et l’Europe47 (bien que la Chine les dépasse aujourd’hui). Autrement dit, l’industrialisation implique, sur le long terme, l’intensification des circulations de matière à l’échelle du globe, au profit des populations dominantes48 : les pays les plus fortunés consomment en moyenne dix fois plus de ressources que les autres49. En 2022, la consommation énergétique est d’environ 36 000 kWh/hab./an en France, 194 000 au Qatar, 78 000 aux États-Unis, 7 100 en Inde, et 217 en Somalie50.
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Sans mettre en avant de tels éléments, il est ainsi plus simple pour Durand et Keucheyan de prétendre qu’« au cours des XIXe et XXe siècle, le progrès technique était volontiers perçu comme un facilitateur d’utopie ou de projets plus sérieux pour dépasser les dominations » (D96-97) et que « l’écologie s’inscrit dans la grande épopée du progrès » (DK75), alors même que l’idéologie du progrès a été épinglée à plusieurs reprises comme faisant précisément partie d’un discours lénifiant visant à faire taire les nombreuses contestations de l’industrialisation51. Un véritable culte dédié aux « héros de l’invention52 » se déploie au XIXe siècle et permet de naturaliser la fable progressiste en l’adossant aux grandes étapes censées avoir mené au monde tel qu’on le connaît. L’institutionnalisation de l’innovation-panacée arrimant cette grande fresque du progrès est le fruit de stratégies délibérées mises en œuvre par les protagonistes au cœur de la production industrielle, bénéficiaires des rapports de force qui s’y sont cristallisés53 : ingénieurs, managers, consultants et décideurs politiques ont fait de l’innovation une solution politique. Juges et parties très intéressés au développement d’un tel retournement, ces divers acteurs ont tenté de bâillonner les contestations qui les visaient en donnant à leurs intérêts l’apparence de la nécessité historique : le progrès.

S’il est bien évidemment souhaitable d’élaborer des trajectoires d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie collectives, revendiquer naïvement le progrès comme évidence politique sans avoir aucune conscience de ces débats passés revient à rejouer, volontairement ou non, ces rapports de force et à se positionner linguistiquement et politiquement du côté de l’exploitation. Poursuivant ces analyses sociocentrées, les deux auteurs abordent la question des besoins, dont Keucheyan a fait son cheval de bataille. Pourtant conscients du fait que le capitalisme crée des besoins factices, leur liste préfigurant le « gouvernement par les besoins » égrène les différents articles du mode de vie urbain contemporain : « un réfrigérateur pour conserver [les aliments]. Une surface de 30 m² pour deux est un minimum, auquel s’ajoutent 10 m² par personne. Avoir accès à l’électricité : le logement doit être éclairé, disposer d’un système de chauffage et/ou de climatisation selon les régions […] Un téléphone par personne paraît indispensable aujourd’hui, mais un ordinateur et une télévision par foyer suffisent » (DK73).
Toutes les sociétés humaines, quels que soient leurs environnements et techniques disponibles, ont invariablement considéré que leur mode de vie était le bon. Vouloir universaliser le mode de vie industriel contemporain est ainsi doublement problématique : d’une part, cela revient à imposer une vision industrialiste et eurocentrée du « bon mode de vie », même si les auteurs s’en défendent en invoquant « l’apport de la délibération démocratique » (DK78) ; d’autre part, cela ne permet aucunement de garantir une trajectoire sociotechnique mettant réellement fin aux ravages du capitalisme industriel (ergoter sur le nombre d’écrans par foyer, des technologies que les auteurs entendent déployer « à l’échelle de l’espèce humaine » [DK75], ne risque pas d’infléchir grandement les courbes d’émission de gaz à effet de serre dans les prochaines années). En son point limite, un tel positionnement n’est finalement aucunement incompatible avec les propos de George Bush père, qui déclarait en 1992 au Sommet de la Terre de Rio que « le mode de vie américain n’est pas négociable ».
On imagine aisément les deux auteurs s’offusquer d’une telle association. Pourtant, force est de constater que leur propos est profondément accélérationniste : « le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide » (DK22). Reprenant à leur compte la notion de transition, véritable fiction historique faisant croire à l’existence de basculements entre régimes énergétiques au cours de l’industrialisation, Durand et Keucheyan refusent visiblement de percevoir l’œuvre idéologique derrière la notion. Alors que le pétrole a augmenté la consommation de charbon, que le nucléaire a accru l’extraction pétrolifère, que l’éolien a fait croître la consommation électrique, etc.54, le capitalisme œuvrerait dans le bon sens, bien que trop lentement. Durand et Keucheyan colportent à leur façon le mythe d’une énergie qui nous sauverait des déboires écologiques contemporains – un fantasme irréaliste qui fait fi des leçons de l’histoire : le pétrole est (au départ) aisé à extraire et ses rendements sont extrêmement élevés. Sa massification a pourtant eu pour conséquence l’augmentation du recours à toutes les autres sources d’énergie. Quand bien même de nouveaux modes d’extraction moins polluants verraient le jour, ils ne feraient qu’augmenter la consommation énergétique globale, et donc in fine la dégradation des écosystèmes : aucune énergie miracle ne nous sauvera. À l’heure actuelle, les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs en train de se repositionner afin de pérenniser au mieux la croissance énergétique capitaliste, en s’arrimant sur la décarbonation (et ce qu’elle soit une réalité ou un pur alibi55).
Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.
Mais pour Durand et Keucheyan, le problème reste celui des temporalités de l’innovation : la « restructuration [des économies réelles] est difficile : elle demande du temps pour permettre aux effets de l’innovation technologique de se diffuser ou à l’évolution des comportements de se déployer » (DK25). Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation56, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.

N’étant visiblement pas à une contradiction près, Durand cite l’historien David Noble, à propos de son livre séminal Forces of Production57 où il montrait que « l’enjeu, pour les directeurs d’usine, était principalement de réduire [par le recours aux machines – notamment à commande numérique] la souveraineté exercée par les travailleurs et les syndicats sur le processus de travail lui-même, ce qui revenait à déqualifier le travail pour moins en dépendre » (D68). Cette analyse pionnière de Noble est aujourd’hui bien documentée historiquement, et concerne l’ensemble du processus d’industrialisation58 : déposséder les travailleurs de l’exclusivité de leurs savoirs et savoir-faire – c’est-à-dire les rendre disponibles et appropriables par toute personne – permet la mainmise croissante du capital sur le travail. Sans y voir de contradiction (puisque le seul enjeu pour lui est d’établir la coordination des acteurs sur une autre base que le marché), Durand cite comme source d’inspiration, littéralement deux pages plus loin, l’ultralibéral Friedrich Hayek, qui défendait le fait que la « libre circulation des connaissances est l’élément décisif pour permettre le progrès de l’humanité » (D70).
Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques.
La palme de l’ignorance en matière d’histoire industrielle revient probablement à ce mépris celé des populations contemporaines des débuts de l’industrialisation, qui n’auraient pas compris que les infrastructures manufacturières pouvaient polluer. D’après Durand, notre situation est bien différente, puisqu’aujourd’hui « la destruction de la planète perdure, mais en connaissance de cause » (D99). Jadis, nul n’aurait envisagé que l’industrie puisse polluer, alors qu’aujourd’hui, nous sommes bien plus éclairés. En réalité, nos ancêtres n’étaient aucunement aveugles aux ravages de l’industrialisation, une naïveté qui paraît absurde dès qu’on prend le temps de lire la presse du XIXe siècle, qui décrit parfois très précisément le détail des destructions en cours59. Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques. Le problème n’est pas la connaissance, ni même peut-être la volonté d’agir, mais l’inadéquation de nos moyens d’action, rendus inopérants par la complexification technologique et administrative à laquelle participe d’ailleurs directement le déploiement numérique.
L’ensemble du propos de Durand et Keucheyan est infusé d’une métaphysique instrumentaliste, qui ne voit dans les techniques qu’un moyen pouvant être utilisé à diverses fins – la seule question devenant alors celle de la décision : que faire de ces merveilleuses techniques ? Alors que la philosophie, l’histoire et la sociologie des dernières décennies ont totalement invalidé cette mythologie de la neutralité de la technique, les deux auteurs ne voient dans les dispositifs industriels contemporains qu’un outil que l’on pourrait aisément plier à notre volonté politique : « Si nous le décidons, production et consommation peuvent […] être subordonnées à la reproduction des écosystèmes et à la préservation des grands équilibres de la biosphère » (DK141). Cette banalité résume tout leur propos, et témoigne du fait qu’ils n’ont au fond pas grand-chose d’autre à dire. Durand fait mine de s’interroger à ce propos : « un outil si puissant de connaissance et de contrôle utilisé dans le seul objectif de générer du profit ne pourrait-il pas être détourné à d’autres fins ? » (D97). Et les deux compères de se lamenter : « La raison principale de cet échec [des actions écologiques entreprises au cours du dernier demi-siècle] tient au caractère second de la question environnementale par rapport aux objectifs de croissance économique » (DK18). Écrire deux livres pour aboutir à l’idée que le problème environnemental contemporain se résumerait à une question de volonté politique paraît quelque peu dérisoire quand on connaît la littérature qui a tenté d’attaquer sérieusement ces questions, et dont nous n’offrons ici que quelques morceaux choisis.
Le sociologue François Dedieu montre ainsi, au sujet des pesticides, que c’est l’organisation globale des activités et professions rattachées à la bonne gestion des normes sanitaires qui interdit toute opposition réelle au déploiement des intrants produits par l’industrie chimique60. Les lobbies agroindustriels œuvrent bien sûr en coulisse pour semer le doute. Mais l’inaction généralisée face à ces composés dont la dangerosité est avérée depuis plus d’un demi-siècle n’est pas tant le fait d’une manipulation machiavélique que d’un déni collectif engendré par une production active d’ignorance favorisée par les protocoles officiels d’évaluation des risques et résultant in fine de la complexité des formes d’organisation contemporaine du travail, dissolvant toute responsabilité dans des chaînes de causalité trop distendues pour être efficaces. Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance.

Dans leur étude des toxicités planétaires, les historiennes Soraya Boudia et Nathalie Jas discutent de cette impuissance de la science contemporaine (leur ouvrage est surtitré Powerless Science) : « Le constat dressé dans ce livre est très sévère : si la science joue un rôle déterminant dans la définition et la mise en évidence des effets sanitaires et environnementaux dangereux, si elle a parfois fourni des ressources aux mouvements de défense et contribué à l’adoption de nouveaux systèmes de régulation plus protecteurs, elle a aussi largement participé à invisibiliser et à pérenniser des situations problématiques. Elle l’a fait en leur conférant le sceau de l’objectivité, en produisant et favorisant certains résultats au détriment d’autres et en donnant aux politiques adoptées une apparence de décision raisonnée alors qu’il s’agissait en fait d’un renoncement. Ainsi, la science contribue à l’élaboration de systèmes de régulation produisant et diffusant l’ignorance, rationalisant et légitimant des politiques publiques qui naturalisent les asymétries entre ceux qui sont affectés par les contaminations et ceux qui en bénéficient, que ce soit financièrement ou en termes de confort de vie61 ». La production scientifique participe à des processus de normalisation pérennisant ignorance et inégalités.
Investiguant ces processus de normalisation, le sociologue Léo Magnin explique quant à lui que les haies, massivement détruites en France lors de la modernisation agricole après 1945, sont désormais plébiscitées en tant que réservoirs de biodiversité, et ce alors même que leur nombre ne cesse de diminuer. À la croisée de multiples normes (techniques, environnementales, politiques, économiques, etc.), les haies sont la cible de feux croisés dont le niveau d’intrication n’est maîtrisé par personne, et qui aboutissent à perpétuer les destructions écologiques : « Si l’environnement n’a jamais été aussi présent en tant que motif de préoccupation, on ne décèle cependant aucun sens de l’histoire vers l’écologie62 ». Le souci ne vient pas d’une absence de conscience, ni même d’un manque de volonté, mais d’une incapacité à traduire ces prises de position en autre chose qu’une poursuite des trajectoires écocidaires contemporaines.
Interrogeant les effets directs des stratégies d’optimisation énergétique et technologique, les ingénieurs prospectivistes Christopher Magee et Tessaleno Devezas ont suivi l’effet rebond de cinquante-sept innovations depuis les années 193063 : dans chacun des cas étudiés, l’élasticité de la demande couplée à l’amélioration du taux de performance technique a abouti à une augmentation et non à une diminution des ressources matérielles utilisées. Plus on innove, améliore et réduit le coût (y compris écologique) d’une technologie, plus on impacte les écosystèmes ! En dernière instance, la maîtrise technoscientifique et la puissance technologique ne se convertissent jamais en relâchement de la pression sur les environnements. La complexification industrielle engendre l’impuissance politique, notamment environnementale.

Analyse pionnière des effets délétères de cette complexification technologique, l’article de l’historien Thomas P. Hughes publié en 1969 et consacré à la synthèse ammoniacale64 montre que la vision conspirationniste de l’histoire ne permet pas de comprendre les dynamiques qui présidaient à la stratégie du groupe IG Farbenindustrie (anciennement BASF) lors de la montée du nazisme en Allemagne. La Première Guerre mondiale avait conduit à produire un important complexe industriel de synthèse d’ammoniac, utilisé pour fabriquer des gaz de combat, devenu inutile lors du désarmement. Dans les années 1920, le groupe était ainsi détenteur d’infrastructures gigantesques proposant une solution à un problème qui n’existait plus : il fallait donc en trouver un nouveau, ce que les velléités expansionnistes hitlériennes allaient idéalement fournir. Les modifications des dispositifs à réaliser étaient minimes pour obtenir des usines produisant de l’essence synthétique, une industrie en parfaite adéquation avec les visées autarciques de l’armée du Reich. Archives à l’appui, Hughes montre que les charges retenues contre la firme lors du procès de Nuremberg partaient du principe naïf de l’agentivité absolue des êtres humains, sans tenir compte de l’immense inertie que peuvent constituer les infrastructures techniques. Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : le momentum est pour Hughes la force inertielle, la persistance ontologique et l’élan déployés par un macro-système technique. Cette inertie macro-systémique mêle des facteurs matériels (infrastructures usinières), techniques (formation des personnels), socioculturels (pédagogie, traditions et habitudes), juridiques (institutionnalisation dans le droit), politiques (inscription dans les partis et pratiques de gouvernement à l’échelle d’un État), etc. Le momentum apparaît alors comme la direction vers laquelle le monde humain est orienté par un ensemble multifactoriel de trajectoires organisées autour d’un système technique65, jouant parfois avec les aléas politiques66.
Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : un macro-système technique est porteur d’une force inertielle et d’un élan qui lui donne une certaine direction.
Dans leur ignorance totale des travaux consacrés à ces questions, la plus grande naïveté de Durand et Keucheyan consiste peut-être de continuer à penser que tout est affaire de volonté, et qu’il faut avant tout emporter la conviction afin que tout le monde se dresse face aux méchants pollueurs, alors que les structures techniques du monde préemptent très largement les choix possibles : si on désire conserver l’automobile, routes, autoroutes, constructeurs, extraction minière, énergies, firmes et conglomérats industriels viendront avec. En dehors des élites qui ont tout intérêt à rester aveugles aux trajectoires réellement engagées, de nombreuses personnes sont déjà convaincues que le mode de vie contemporain fondé sur l’exploitation industrielle du monde n’est pas nécessairement la panacée, ce qui ne change malheureusement pas grand-chose à la situation : le problème se situe très largement du côté des infrastructures matérielles de nos sociétés, et ce n’est pas une simple décision qui permettra de transformer data centers, télévisions, ordinateurs, automobiles, plats surgelés et bombes nucléaires en vecteurs d’émancipation du capitalisme industriel.
Durand et Keucheyan se disent défenseurs de la démocratie. Pourtant, leur proposition politique principale consiste à décider que le monde industriel contemporain soit mis au service de la justice sociale et de l’environnement. Les populations doivent-elles simplement se ranger « démocratiquement » à leur avis, car il en va de leur intérêt ? Forcément, peut-on croire en les lisant, puisqu’ils se disent tous deux « de gauche » donc bien intentionnés. Envisagent-ils plutôt un modèle politique davantage musclé, à l’instar des politiques chinoises qu’ils encensent, afin de pousser les masses à se ranger à leurs vues ? Peut-être, si l’on en juge par les éloges qu’ils adressent à plusieurs reprises à divers régimes autoritaires. Quelles que soient les réponses à ces questions, les perspectives politiques esquissées ne sont guère réjouissantes.
Comment faire pour sauver le monde ? Suivons les recommandations d’un économiste et d’un sociologue afin que l’ensemble des systèmes contemporains nous mène vers des cieux plus cléments. Car n’oublions pas qu’il y a le bon numérique et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, les bonnes et les mauvaises multinationales, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Après avoir lu plus de quatre cents pages, on comprend enfin que Cédric Durand et Razmig Keucheyan pensent très fort qu’un autre monde est possible, à condition de ne rien changer ou presque, si ce ne sont les rênes du pouvoir qu’il faudrait confier à Cédric Durand et Razmig Keucheyan.
Photo d’ouverture : Yaroslavl, Russia. Crédits : Valeriy Kryukov

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