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16.09.2025 à 18:30

Cyber et libertaire : l’alliance des contraires ?

Sébastien Broca

Le monde de la Tech est-il intrinsèquement d’extrême droite, même quand il prétend être de gauche ? C’est la thèse du livre de David Golumbia, « Cyberlibertarianism ». Dans cette lecture critique et nuancée, Sébastien Broca donne des prises pour comprendre l’allégeance de la Silicon Valley au trumpisme et réfléchir au rapport de la gauche au numérique.

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Texte intégral (7521 mots)
Temps de lecture : 17 minutes

À propos du livre de David Golumbia, Cyberlibertarianism: The Right-Wing Politics of Digital Technology, University of Minnesota Press, 2024


L’alliance entre Donald Trump et la Silicon Valley a suscité depuis le début de l’année 2025 une abondante production intellectuelle, qui cherche à expliquer ce qui est d’abord apparu à de nombreux commentateurs comme un retournement improbable. Comment une industrie longtemps réputée libérale et progressiste a-t-elle pu se ranger aussi rapidement et massivement derrière un dirigeant autoritaire et xénophobe ? Passé l’étonnement initial, plusieurs auteurs ont montré que, par-delà ses apparences libertaires, le monde de la Tech était traversé de longue date par des tendances explicitement réactionnaires. Plus rares sont ceux qui se sont demandé si, dans son rapport aux technologies numériques, une partie de la gauche américaine n’avait pas, elle aussi, légitimé l’approche de la Tech aujourd’hui privilégiée par le pouvoir trumpiste, autour de la déréglementation du secteur et du développement à tout crin de l’intelligence artificielle. C’est une hypothèse de ce genre, quelque peu provocatrice, que le dernier livre de David Golumbia, Cyberlibertarianism. The Right-Wing Politics of Digital Technology, nous invite à examiner1.

Qu’est-ce que le cyberlibertarianisme ?

Cyberlibertarianism est un ouvrage posthume. David Golumbia, qui était professeur à la Virginia Commonwealth University, est mort d’un cancer foudroyant en septembre 2023 peu après avoir remis le texte à son éditeur. C’est aussi un livre bilan, qui reprend en un peu plus de 400 pages les analyses développées par l’auteur sur une période d’une quinzaine d’années. Durant celles-ci, il est souvent apparu comme un universitaire à contre-courant, naviguant entre les disciplines et n’hésitant pas à remettre en cause la doxa académique, dès lors qu’il était question des technologies numériques et de leur potentiel émancipateur.

« Au sens le plus strict, le cyberlibertarianisme est la conviction que les technologies numériques sont, ou devraient être, soustraites au contrôle des gouvernements démocratiques »

David Golumbia

Bien qu’il n’ait pas forgé le terme, apparu pour la première fois sous la plume de Langdon Winner dans un article de 19972, D. Golumbia est le principal théoricien critique du cyberlibertarianisme. Il ne s’agit pas, selon lui, d’un mouvement unifié ou d’un parti politique. Ce n’est pas non plus une idéologie parfaitement articulée, systématique et cohérente. Le cyberlibertarianisme ne doit donc pas être compris comme la stricte application à la sphère numérique du libertarianisme, en tant que théorie politique d’un État minimal3. Il s’agit de quelque chose de plus large et de plus diffus que l’auteur, dans son précédent livre The Politics of Bitcoin, définissait comme « un ensemble de formules et des croyances associées à la diffusion des technologies numériques4 ». Il précisait aussi que cet ensemble de représentations « intègre des éléments essentiels d’une vision du monde de droite, tout en manifestant un engagement rhétorique de surface en faveur de valeurs qui ne semblent pas issues de la droite5 ».

Derrière ces formulations quelque peu obscures, il faut comprendre que le cyberlibertarianisme caractérise un certain type de rapport politique aux technologies numériques. « Au sens le plus strict, écrit D. Golumbia, le cyberlibertarianisme est la conviction que les technologies numériques sont, ou devraient être, soustraites au contrôle des gouvernements démocratiques » (p. xxi). Cette conviction découle, pour celles et ceux qui la partagent, de l’idée selon laquelle l’informatique et Internet auraient des vertus émancipatrices. Plus précisément, les cyberlibertariens appréhendent les structures sociales, politiques et économiques héritées comme des « barrières » (p. 4), comme des obstacles aux libertés individuelles et aux capacités collectives d’auto-organisation. Or ils considèrent les technologies numériques comme une force érodant ces structures oppressives. Dès lors, brider ou encadrer par la loi le déploiement de ces technologies équivaudrait à empêcher ou à retarder de nombreuses transformations sociales bénéfiques.

Tout l’ouvrage de D. Golumbia est écrit pour documenter la diffusion de cette vision et pour la réfuter. Selon l’auteur, l’influence du cyberlibertarianisme aide à comprendre le hiatus entre les promesses de démocratisation régulièrement associées aux technologies numériques et le recul de fait des institutions et des pratiques démocratiques depuis la diffusion de l’Internet grand public. Tout en usant, voire en abusant, d’une rhétorique pro-démocratie, les cyberlibertariens ont en effet amoindri « le pouvoir des gouvernements démocratiques de choisir les technologies qui correspondent à leur vision d’une société équilibrée » (xxiii). En refusant toute réglementation des technologies numériques et toute limite posée à leur développement, ils ont attaqué, selon Golumbia, le principe même de la souveraineté démocratique.

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L’intérêt de la notion de cyberlibertarianisme est qu’elle transcende les clivages partisans habituels. En tant que rapport politique aux technologies numériques, le cyberlibertarianisme « n’imprègne pas uniquement les écrits de figures ouvertement à droite comme Eric Raymond, Paul Graham ou Peter Thiel, mais aussi de certains qui se réclament de la gauche et du centre […] » (p. 4). Dans le contexte américain, qui est celui où se déploie l’analyse de l’auteur, le cyberlibertarianisme renvoie à un bouquet de convictions partagées par de nombreux acteurs sociaux, dans la Silicon Valley et au-delà, au sein des entreprises comme dans le monde universitaire, chez des sympathisants du parti Démocrate comme du parti Républicain. Parmi ces différents protagonistes, D. Golumbia s’intéresse peu à ceux dont on parle en général le plus : les grands entrepreneurs de la Silicon Valley. Il se concentre sur d’autres producteurs de discours : blogueurs, essayistes, membres de think tanks, journalistes, universitaires, militants. Deux groupes d’acteurs retiennent particulièrement son attention. D’un côté, les penseurs et essayistes libertariens, qui gravitent depuis des années autour du monde de la Tech. De l’autre, les militants des libertés numériques, qui occupent a priori une position plus oppositionnelle par rapport aux grandes entreprises technologiques. Présentons ces deux groupes, avant de préciser en quoi le cyberlibertarianisme les rassemble.

Les individus souverains contre la démocratie

D. Golumbia soutient que « malgré sa réputation actuelle (surtout parmi les conservateurs) d’être “ progressiste ”, la Silicon Valley et la culture informatique en général sont issues de la droite » (p. 57). De fait, William Shockley, le pionnier de l’industrie des semi-conducteurs, fut un ardent défenseur de l’eugénisme et de théories racistes. Plus généralement, la Silicon Valley est depuis longtemps opposée à la réglementation de ses activités, hostile aux organisations syndicales et pour partie traversée d’idéologies réactionnaires, en matière de genre par exemple6.

Cyberlibertarianism s’intéresse surtout à la diffusion dans le monde de la Tech, au cours des années 1990, de certaines conceptions centrées sur la défense des libertés économiques. Il cite notamment l’essai de 1994 « Cyberspace and the American Dream: A Magna Carta for the Knowledge Age », écrit par le futurologue Alvin Toffler, la journaliste Esther Dyson, l’ancien conseiller scientifique de Reagan George Keyworth et l’investisseur George Gilder ; un texte souvent considéré comme la feuille de route de la dérégulation des télécoms et de l’informatique aux États-Unis.

D. Golumbia revient aussi sur l’influence d’un ouvrage publié en 1997 par l’investisseur en capital-risque James Dale Davidson et le journaliste William Rees-Mogg : The Sovereign Individual. Les auteurs y louent l’émergence d’une élite mondiale d’« individus souverains », que les technologies numériques aideraient à se dégager du carcan de l’État-nation. Derrière la valorisation typiquement libertarienne des libertés économiques au détriment des libertés politiques, D. Golumbia décèle une théorie « proto-fasciste », qui défend la capacité des ultrariches « à acheter le fait de se soustraire à la politique démocratique » (p. 353). À l’instar d’autres auteurs comme Quinn Slobodian, D. Golumbia montre ici la porosité entre les idées libertariennes, traditionnellement inscrites dans l’orbite du libéralisme politique, et des conceptions authentiquement autoritaires et antidémocratiques. Il souligne en outre l’influence durable au sein de la Silicon Valley de The Sovereign Individual, un ouvrage « régulièrement cité, en particulier par les investisseurs en capital-risque et les promoteurs des cryptomonnaies et de la blockchain, pour véhiculer un mélange étrange de proto-fascisme et d’utopisme technologique » (p. 357).

Cyberlibertarianism analyse enfin les écrits d’intellectuels comme Nick Land et Curtis Yarvin, que l’accès aux responsabilités de D. Trump et J.D. Vance a récemment placés sous les projecteurs médiatiques, dans la mesure où ils ont été crédités d’une influence idéologique importante sur le nouveau pouvoir états-unien7. D. Golumbia montre comme ces essayistes reprennent de nombreuses idées présentées plusieurs années auparavant dans The Sovereign Individual, amalgamant les visions transhumanistes d’une humanité radicalement transformée par les technologies, avec l’hostilité à l’État des libertariens et des anarcho-capitalistes.

Les libertés numériques contre la démocratie ?

L’apport le plus original des analyses de D. Golumbia ne concerne pas, à mon sens, ces penseurs d’extrême droite, mais d’autres acteurs que l’on associe souvent à la défense des libertés numériques. Il s’agit d’organisations de protection des libertés civiles comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF), de lanceurs d’alerte comme Julian Assange et Edward Snowden, de militants défendant le logiciel libre ou le chiffrement, de projets collaboratifs comme Wikipédia, ou encore d’universitaires comme Yochai Benkler et Daphne Keller. Ces différents acteurs ont en commun de revendiquer une fidélité aux grands principes du libéralisme politique, ce qui les situe a priori bien loin des tendances proto-fascistes que D. Golumbia repère à juste titre chez des essayistes comme Curtis Yarvin. L’auteur juge pourtant les défenseurs des libertés numériques avec une grande sévérité.

Il souligne tout d’abord le manque d’indépendance de nombre d’entre eux vis-à-vis des grands acteurs de la Tech, dont ils dépendent financièrement — c’est le cas par exemple de l’EFF et de centres académiques comme le Media Lab du MIT, l’Internet Observatory de Stanford ou le Berkman Center de Harvard, historiquement liés à l’industrie. Il insiste en outre sur le fait que « même ceux qui n’ont aucun intérêt apparent aux profits des entreprises — tels que les développeurs de logiciels libres, divers autres “ hackers ” et les responsables de projets à but non lucratif comme Wikipédia — ont souvent beaucoup à gagner à la prolifération des industries numériques » (p. 53). Il s’arrête également sur plusieurs mobilisations en faveur des libertés numériques, afin de démontrer qu’elles auraient bénéficié à la Silicon Valley8. On peut ici citer les luttes en faveur de la neutralité du Net ou encore le mouvement de 2012, largement soutenu par Google, en opposition aux lois SOPA/PIPA, qui entendaient renforcer les moyens de lutte contre le « piratage ».

Son argument général consiste donc à dire qu’il existe une affinité profonde entre des essayistes d’extrême droite et les militants des libertés numériques : le rejet de la réglementation des technologies.

L’essentiel de l’argumentation de D. Golumbia se situe néanmoins sur le plan des idées. Il soutient que les croyances fondamentales des défenseurs des libertés numériques — la force émancipatrice des technologies, de l’« ouverture » et de la « décentralisation » — les auraient poussés à embrasser « les objectifs des militants de droite et d’extrême droite hostiles au gouvernement » (p. 283). Ces acteurs, en apparence progressistes, seraient des activistes de droite s’ignorant comme tels. Leur vision du monde serait fondamentalement antidémocratique, en ce qu’elle remettrait en cause la possibilité d’encadrer par la loi l’essor des technologies numériques. Selon D. Golumbia, les défenseurs de la liberté d’expression en ligne, du droit au chiffrement, voire de la protection des données personnelles, remettraient en cause la capacité d’un pouvoir démocratiquement élu à réglementer les usages de l’informatique et d’Internet.

Il critique par exemple l’incohérence de certains activistes luttant contre la surveillance publique et privée (comme les développeurs du projet Tor), qui revendiquent une légitimité indépendante de « l’infrastructure juridique des États-Unis ou d’un quelconque autre pays » (p. 261). Il s’élève aussi contre la manière dont la liberté d’expression a pu être instrumentalisée pour empêcher la régulation par la puissance publique des espaces en ligne et des réseaux sociaux commerciaux. Son argument général consiste donc à dire qu’entre les discours explicitement antidémocratiques des essayistes d’extrême droite et les luttes censément prodémocratiques des militants des libertés numériques, il existe par-delà les apparences une affinité profonde : le rejet de la réglementation des technologies.

Devant la la Haute Cour de Londres, le 24 janvier 2022.
Alisdare Hickson, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

D. Golumbia dénonce enfin ce qu’il présente comme un aveuglement de nombreux penseurs et militants de gauche, relativement à des courants ou à des personnalités souvent considérés avec bienveillance, voire admiration. Un exemple qui revient à plusieurs reprises est celui des cypherpunks, qui défendent depuis le début des années 1990 le droit au chiffrement pour tous. Selon D. Golumbia, cette cause s’inscrirait en fait au sein d’un programme politique objectivement d’extrême droite, où figurent en bonne place des idées comme la supériorité des solutions technologiques sur les solutions juridiques, le refus de l’impôt et le contournement des lois (p. 111). D. Golumbia livre également des jugements particulièrement sévères sur des figures de premier plan comme le fondateur de Wikileaks Julian Assange et le lanceur d’alerte Edward Snowden, qui révéla en 2013 l’étendue de la surveillance pratiquée par la National Security Agency (NSA). Le premier est décrit comme « un provocateur politique proto-nazi dont l’antisémitisme, le racisme anti-Noirs, le déni du changement climatique, la misogynie, la haine de la démocratie et le soutien à des régimes politiques autoritaires […], y compris ses efforts pour tromper l’opinion publique lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, ne parviennent pas à pénétrer l’esprit d’observateurs, qui considèrent que son utilisation des outils numériques et son attitude anti-establishment demeurent efficaces » (p. 116). Quant à E. Snowden, D. Golumbia estime qu’« il est difficile d’accorder du crédit à l’affirmation selon laquelle la principale chose qui l’intéressait était de défendre les libertés civiles », et non de « nuire le plus possible au gouvernement démocratique » états-unien (p. 125).

Convergences et (manque de) nuances

La thèse la plus forte du livre de D. Golumbia est donc celle d’une convergence idéologique et politique, autour des préceptes cyberlibertariens, d’une constellation d’acteurs que l’on tendrait spontanément à situer en différents endroits du champ politique. Les cyberlibertariens de toute obédience partageraient une même hostilité à la réglementation démocratique des technologies numériques dans le cadre de l’État-nation. La thèse est stimulante, à la fois scientifiquement et politiquement, mais l’argumentation qui la soutient n’est pas dénuée de faiblesses.

La question du rapport entre démocratie et défense des libertés numériques est en effet plus complexe que ne le suggère Golumbia.

La première tient à l’empressement, voire à la légèreté, avec laquelle un grand nombre d’acteurs sont caractérisés comme « fascistes », « proto-fascistes » ou « proto-nazis ». Si D. Golumbia est convaincant lorsqu’il montre, parfois avec finesse, comment des prises de position en apparence progressistes ont pu favoriser l’essor d’acteurs qui ne l’étaient pas, il l’est moins lorsqu’il traite indistinctement les uns et les autres de fascistes. Les passages consacrés à des figures ambivalentes comme J. Assange ou E. Snowden apparaissent ainsi manichéens et on regrette parfois que l’auteur favorise certains amalgames. À lire Cyberlibertarianism, peu de choses distinguent ceux qui tiennent des discours d’extrême droite et ceux qui refusent d’interdire les discours d’extrême droite au nom d’une conception maximaliste de la liberté d’expression ; ou ceux qui se livrent à des activités violentes et ceux qui développent des outils de chiffrement ou d’anonymisation pouvant être utilisés pour coordonner des activités violentes. Dire que ces distinctions n’ont aucune importance représente, me semble-t-il, une pente dangereuse. On peut s’opposer vigoureusement à la vision absolutiste de la liberté d’expression, qui a conduit de nombreux cyberlibertariens à une attitude excessivement tolérante vis-à-vis des discours de haine en ligne, sans pour autant assimiler les défenseurs (états-uniens) des libertés civiles à des proto-nazis.

De manière plus générale, il est regrettable que D. Golumbia n’essaie à aucun moment de faire des typologies d’acteurs, ou a minima de mettre au jour certaines différences significatives entre les différents protagonistes du cyberlibertarianisme. Cela confère à l’ouvrage une partie de sa charge polémique, mais finit par affaiblir son propos. En effet, les raisons qui expliquent l’hostilité à la réglementation par l’État de la sphère numérique ne sont pas les mêmes pour tous. Chez certains, les arguments anti-régulation dérivent du primat des libertés économiques sur les libertés politiques. L’objectif poursuivi est alors que les entreprises et les acteurs financiers de la Silicon Valley soient immunisés contre tout obstacle réglementaire (respect de la vie privée, législations antitrust, droit environnemental, etc.) et exigence redistributive (fiscalité). C’est aujourd’hui très précisément l’agenda politique des grands acteurs de la Silicon Valley — et ce qui explique pourquoi ils ont tant fait pour s’attirer les bonnes grâces du pouvoir trumpiste.

Les arguments qui ont historiquement été ceux des militants des libertés numériques peuvent difficilement être rabattus sur ce schéma. Pour le dire de manière simple, ces acteurs militants ont cherché à faire prévaloir des libertés technologiques, plus que des libertés économiques. Ce qui explique leur opposition à nombre de réglementations n’est pas le maintien des conditions d’une maximisation des profits économiques pour quelques-uns, mais la défense des conditions d’un déploiement émancipateur des technologies numériques pour tous. C’est du reste ce que souligne D. Golumbia lui-même, lorsqu’il écrit que « les utopistes numériques exigent que “ nous ” reconnaissions leur “ droit humain ” aux ordinateurs, aux téléphones portables et à un internet “ libre et ouvert ” » (p. 272). Cette phrase indique bien que le positionnement d’acteurs militants comme l’EFF (dont l’un des slogans est « digital rights are human rights ») repose sur l’assimilation entre accès aux technologies numériques et droits fondamentaux. D. Golumbia a donc raison de souligner que ce positionnement adopté par les militants des libertés numériques a pu favoriser les desseins des franges les plus libertariennes de la Silicon Valley, en érigeant des obstacles à la réglementation et au contrôle des technologies. Il est en revanche simplificateur de faire comme si les raisonnements et les valeurs impliquées étaient les mêmes chez ces différents groupes d’acteurs.

Cela conduit à souligner une autre faiblesse de l’ouvrage : la théorie de la démocratie qui lui est sous-jacente. Bien qu’il ne clarifie jamais ce point, D. Golumbia semble considérer que la démocratie se réduit au vote et à la mise en application des lois par les États, dans le cadre des institutions représentatives propres aux démocraties parlementaires contemporaines. On ne trouve dans l’ouvrage aucune prise en considération ni des échelles de décision infra-étatiques, ni des contre-pouvoirs que la société civile peut opposer à l’État, ni des actions de désobéissance civile auxquelles certaines théories démocratiques accordent une place déterminante. Ainsi, bien que D. Golumbia dénonce à raison l’inconséquence de certains discours « pro-démocratie » tenus par les défenseurs des libertés numériques, sa propre approche de la souveraineté démocratique paraît parfois à la fois limitative et faiblement argumentée. Cela le conduit à considérer comme « anti-démocratiques » des pratiques et des discours cyberlibertariens, auxquels il serait en fait possible de conférer une certaine légitimité et importance démocratique.

Sascha Grosser – Own work, CC BY-SA 4.0,

La question du rapport entre démocratie et défense des libertés numériques est en effet plus complexe que ne le suggère D. Golumbia. Le propre des mouvements de défense des libertés numériques a été de ressaisir dans le vocabulaire classique du libéralisme politique des pratiques technologiques : le fait de pouvoir se connecter librement à Internet dans sa globalité, d’accéder au code source des logiciels ou de chiffrer ses communications de bout en bout. Certaines possibilités technologiques en sont ainsi venues à être considérées comme métapolitiques, c’est-à-dire comme des conditions pour l’exercice de la démocratie et, par voie de conséquence, comme devant être soustraites au champ de la décision démocratique elle-même. Cela a produit un effet de fermeture, bien perçu par D. Golumbia. Comment contester le déploiement de certaines technologies quand celles-ci sont présentées comme le nouveau socle de l’espace public démocratique ? Comment mettre en balance le développement du numérique avec d’autres finalités sociales et environnementales que ce développement menace, lorsque l’accès à ces technologies est posé comme une liberté fondamentale ?

L’ouvrage de D. Golumbia montre bien ce qui a été perdu à ne pas poser de telles questions. Il néglige cependant le fait que les libertés numériques, dans une société devenue de facto indissociable de l’informatique, représentent aussi des moyens pour la société civile de résister à l’État. Or, la capacité des individus et des collectifs à se protéger contre certaines dérives autoritaires du pouvoir ne peut pas être considérée comme superfétatoire en démocratie — particulièrement dans le contexte actuel.

La gauche et le numérique

Le livre de D. Golumbia interroge finalement le rapport de la gauche démocratique, sociale et écologiste au numérique. Cette question est abordée brièvement dans l’épilogue. L’auteur y critique la « prolifération » (p. 401) de ces technologies. Il défend la nécessité de les réglementer plus fermement, voire d’abolir certaines d’entre elles, comme les grands réseaux sociaux commerciaux et les outils qui permettent la collecte et le traitement de données biométriques. Ces propositions ne sont guère éloignées de celles défendues par certains universitaires et intellectuels, à l’origine de la renaissance aux États-Unis d’un courant néo-luddite9. Elles demeurent malgré tout minoritaires, tant elles heurtent certains dogmes qui imprègnent la gauche américaine depuis plusieurs décennies : la croyance dans les propriétés démocratiques d’Internet et le caractère systématiquement bénéfique du progrès technique. S’il fallait une nouvelle preuve de l’enracinement de ces idées, elle pourrait être trouvée dans le succès récent, au sein du Parti démocrate, de la thématique de l’« abondance ». Derrière ce terme repris d’un essai à succès publié par deux journalistes10, un agenda productiviste guère original, qui insiste sur l’innovation technologique, le déploiement de nouvelles infrastructures et la nécessité de lever tous les obstacles réglementaires empêchant les États-Unis de produire plus et plus vite.

Qu’en est-il en France ? Les analyses développées dans Cyberlibertarianism y sont en partie transposables. La France a, elle aussi, ses essayistes cyberlibertariens et réactionnaires, comme Laurent Alexandre, dont les accointances avec l’extrême droite ont été documentées11. De l’autre côté du spectre politique, une partie de la gauche intellectuelle défend depuis plusieurs années des positions, qui peuvent évoquer celles des défenseurs états-uniens des libertés numériques. C’est le cas de la revue Multitudes, qui a contribué dès le début des années 2000 à familiariser un public extérieur au champ informatique à des questions comme le logiciel libre, le chiffrement des communications et les communs numériques. Historiquement animée par des représentants du courant post-opéraïste, Multitudes a été un espace intellectuel où ont convergé rejet de l’État-nation et enthousiasme pour le numérique. Il en a résulté des analyses, qui ont souvent insisté sur l’importance des technologies pour renverser les structures sociales oppressives. L’actuel co-directeur de Multitudes, Yves Citton, suggérait récemment que le succès de Trump tenait à l’incapacité de la gauche « à entendre la proposition d’un accélérationnisme progressiste12 ». Il appelait à se saisir des potentialités émancipatrices des technologies et à construire une nouvelle alliance « entre infrastructures numériques et politiques progressistes13 » pour faire émerger un avenir post-capitaliste. Il envisageait ainsi de « mettre les nouvelles technologies d’automation au service de la réduction des inégalités et des nuisances environnementales13 », c’est-à-dire de poursuivre des objectifs radicalement opposés à ceux du trumpisme tout en s’appuyant sur les mêmes outils technologiques que ce dernier.

Le numéro 56 de la revue Multitudes, dont le dossier est consacré au Manifeste accélérationniste d’Alex Williams et Nick Srnicek, introduit par Yves Citton

Pour qui a lu Cyberlibertarianism, de tels propos rappellent les illusions critiquées par D. Golumbia. L’idée selon laquelle un « accélérationnisme progressiste » serait la meilleure manière de lutter contre l’accélérationnisme réactionnaire de D. Trump et de la Silicon Valley néglige le fait que les finalités politiques ne peuvent être dissociées des moyens technologiques. À l’heure où les États-Unis sont lancés dans une folle fuite en avant en matière d’IA (une dynamique qui mêle investissements colossaux dans de nouvelles infrastructures, dérégulation totale du secteur et volonté d’accaparement de ressources stratégiques partout dans le monde), la gauche sociale et écologiste ne peut plus soutenir que cette accélération serait susceptible de servir les objectifs qui sont les siens. La dynamique technologique en cours est indissociable de la concentration du pouvoir du capital, du recul de la démocratie, de la destruction des solidarités, de l’aggravation du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Les accélérationnistes, qu’ils soient de droite ou de gauche, évoquent les différentes facettes du cyberlibertarianisme. Ils ont en commun une foi irraisonnée dans le progrès technique et une réticence à réguler par la loi le déploiement des technologies numériques. Rompre avec ces dogmes paraît aujourd’hui pour le moins nécessaire. Cela ne nous dit pas, en revanche, que faire des usages et des infrastructures légués par trente années d’enthousiasme transpartisan pour Internet, et que préserver des luttes pour les libertés numériques qui ont rythmé cette histoire.


Photographie de couverture – Wendelin Jacober, CC0, via Wikimedia Commons

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Notes

  1. NDLR : précisons que le terme « libertarian » possède en anglais une équivocité qu’il n’a pas en français. Il peut aussi bien désigner des mouvements anarchistes que nous qualifierions de « libertaires » qu’un ultralibéralisme de droite auquel le terme « libertarien » renvoie explicitement en français. Pour un aperçu de ce débat sémantique depuis une perspective anarchiste, voir par exemple : https://theanarchistlibrary.org/library/anarcho-150-years-of-libertarian
  2. Langdon Winner, « Cyberlibertarian myths and the prospects for community », ACM SIGCAS Computers and Society, vol. 27, n° 3, 1997, p. 14-19.
  3. Cf. Robert Nozick, Anarchy, State, and Utopia, Basic Books, 1974.
  4. David Golumbia, The Politics of Bitcoin. Software as Right-Wing Extremism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2016, p. 4.
  5. Ibid., p. 4.
  6. Sur ces aspects, on pourra consulter ces deux publications récentes : Sylvie Laurent, La contre-révolution californienne, Paris, Seuil, 2025 ; Nikos Smyrnaios, « Comprendre le virage réactionnaire de la Silicon Valley », La pensée, n° 423, juillet-septembre 2025.
  7. Voir par exemple : Gilles Gressani et Mathéo Malik, « Curtis Yarvin: le grand entretien avec l’intellectuel organique de la contre-révolution trumpiste », Le grand continent, 5 avril 2025 ; Romaric Godin, « Nick Land, le penseur des “ Lumières sombres ” qui inspire la Big Tech », Médiapart, 27 avril 2025.
  8. Pour approfondir ces questions, je me permets de renvoyer à mon livre : Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Paris, Seuil, 2025.
  9. Cf. Brian Merchant, Blood in the machine: The Origins of the Rebellion Against Big Tech, Little, Brown & Company, 2023; Jathan Sadowski, The Mechanic and the Luddite. A Ruthless Criticism of Technology and Capitalism, University of California Press, 2025.
  10. Cf. Ezra Klein et Derek Thompson, Abundance, Avid Reader, 2025.
  11. Cf. Clément Guillou et Alexandre Piquard, « Comment Jordan Bardella tente d’exploiter le thème de l’intelligence artificielle », Le Monde, 2 octobre 2023.
  12. Yves Citton, « DOGE : un accélérationnisme réactionnaire », AOC, 30 mai 2025.
  13. Ibid.

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05.07.2025 à 11:56

Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo

Celia Izoard

Nos technologies avalent un nombre croissant de minerais, dont une partie est arrachée dans la violence. Dans une captivante enquête sur l’extractivisme minier au Congo, Celia Izoard démontre la complicité de l’UE dans une économie de guerre : en signant un accord minier avec le Rwanda, la Commission soutient la terreur et le saccage dans la région du Kivu.

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Texte intégral (12984 mots)
Temps de lecture : 29 minutes

« Je ne veux plus entendre parler de « malédiction des ressources » pour décrire la situation du Congo… Qui a maudit ? Qui amène les instruments pour exécuter la malédiction ? À quel moment habiter à Bunagana1 devient une malédiction ? Et pourquoi ceux qui exploitent et achètent ces ressources ne sont-ils pas maudits, eux ? »

David Maenda Kithoko, co-fondateur de l’association Génération lumière, juin 2025.

Cet article est le premier épisode d’une enquête en deux parties de Celia Izoard sur l’extractivisme minier en RDC. Second épisode : « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation ».

À l’été 2025, la guerre en République démocratique du Congo (RDC) a fait fuir 7 millions de personnes, dont 3,9 millions sont menacées de famine2. Les gouvernements européens sont en partie responsables de l’intensification de ce conflit meurtrier. Pas seulement à cause des crimes effroyables de la colonisation belge, ni à cause du soutien de l’État français au dictateur Mobutu, qui a entraîné l’ex-Congo-Zaïre dans une spirale de corruption et de violence dont il n’est pas encore sorti. Ni même à cause du rôle joué par la France dans le génocide qui s’est produit en 1994 au Rwanda voisin, principal soutien de l’offensive du mouvement « M23 » au Congo. Malheureusement, les derniers crimes de l’Europe dans la région des Grands Lacs ne datent pas d’hier, mais d’aujourd’hui. Ils découlent d’une banale politique impériale : celle de son approvisionnement en métaux.

Les projets d’ouverture de mines lancés en Europe ces dernières années ont tendance à faire oublier que les entreprises de notre continent ne pourraient en aucun cas se contenter de quelques milliers de tonnes de lithium extraites en Auvergne et de cuivre d’Espagne. Même si tous les projets miniers actuels voyaient le jour dans nos campagnes, ils seraient loin de pouvoir approvisionner la production d’avions, de satellites et de drones, les data centers et les réseaux, le BTP, les voitures électriques, la production d’armement en plein essor, etc. C’est la définition même d’un « mode de vie impérial » : les seules ressources européennes sont loin de pouvoir satisfaire le niveau de consommation européen (qui est en grande partie celui que le marché impose aux populations). Ainsi, la loi votée en 2023, le Critical Raw Materials Act, s’est fixé pour objectif d’approvisionner 10 % des besoins de l’Union par des mines « locales »3 d’ici à 2030. Cela montre que, dans le meilleur des cas, au moins 90 % des métaux extraits pour les entreprises européennes seront importés.

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Le but de cette politique est de « sécuriser les approvisionnements » en métaux (entendre : face à la concurrence chinoise et russe, entre autres) par des importations ou des accès garantis à des gisements. Ce qui s’est traduit depuis 2021 par la signature de « partenariats stratégiques » avec une quinzaine de pays : Canada, Ukraine, Kazakhstan…4 Ces partenariats sont des accords miniers bilatéraux dont les clauses précises ne sont pas publiées. En échange de subventions ou de promesses d’investissements, le pays signataire s’engage à favoriser les entreprises européennes dans l’attribution de permis miniers et de contrats de vente de minéraux. C’est ainsi qu’en février 2024, la Commission a signé un accord avec le Rwanda5.

Pourquoi le Rwanda ? Parce que ce pays de l’Est de l’Afrique, frontalier de la RDC, « est un acteur majeur au niveau mondial dans le secteur de l’extraction de tantale » et produit « de l’étain, de l’or, du tungstène », a justifié la Commission. Le tungstène est un métal très dur utilisé en armement et en aéronautique qui sert aussi, entre autres, à faire vibrer les téléphones. L’or est surtout destiné à fabriquer des lingots et des bijoux. Mais si l’Europe s’intéresse au Rwanda, c’est surtout pour le tantale et l’étain. Le tantale, métal bleu-gris issu d’un minéral nommé coltan, est principalement utilisé pour fabriquer les condensateurs présents dans les circuits imprimés de n’importe quel objet électronique. On en trouve aussi dans les écrans à cristaux liquides. Quant à l’étain, obtenu à partir d’un minéral nommé cassitérite, il est utilisé aux deux tiers dans les soudures et les connexions des circuits imprimés. La demande pour ces métaux connaît des pics réguliers depuis le lancement des premiers PC et des PlayStation dans les années 1990. Il suffit d’imaginer les milliards de circuits imprimés que peut contenir un data center pour comprendre que la course à l’intelligence artificielle les rend plus stratégiques que jamais.

Où sont les mines ?

Le problème, c’est que les minéraux vendus par le Rwanda sont majoritairement un butin de guerre et non une industrie nationale. Le secteur minier représente près de 70 % des exportations rwandaises. Mais dans ce pays densément peuplé et très agricole, plus petit que la région Normandie, les mines sont rares. Le gouvernement et les entreprises minières du pays ont toujours refusé de publier les tonnages produits sur chaque site d’extraction, ce qui est pourtant une information de base que l’on peut trouver, même dans le secteur réputé opaque des matières premières. Faute de mieux, les capacités de production du Rwanda ne peuvent qu’être estimées. Les experts jugent que ses mines de coltan pourraient en produire moins de 100 tonnes par an, alors que le Rwanda en a exporté près de 2000 tonnes en 20236. Pour l’or, le Service géologique des États-Unis estime la production locale à environ 0,3 tonne par an quand les exportations d’or du pays s’élèvent à près de 20 tonnes7.

Selon l’agence Ecofin et l’ONG anglaise Global Witness, 90 % des minéraux exportés et taxés par le Rwanda proviendraient de mines situées en République démocratique du Congo. À moins de cent de kilomètres de la frontière, de l’autre côté du lac Kivu, ces collines abritent les gisements de coltan (tantale) les plus riches de la planète. Comme par exemple la mine de Rubaya, une sorte d’immense taupinière ocre perchée au milieu de la forêt tropicale. Parsemée de puits de mine creusés à la main et périlleusement étayés, elle produit à elle seule au moins 20 % du coltan mondial. Plus au sud, entre Bukavu et Uvira, la cassitérite (étain) est exploitée à faible profondeur sur les collines ou dans le lit des rivières.

Selon l’agence Ecofin et l’ONG anglaise Global Witness, 90 % des minéraux exportés et taxés par le Rwanda proviendraient de mines situées en République démocratique du Congo.

Mine de coltan de Luwowo près de Rubaya, Nord-Kivu, mars 2014. MONUSCO/Sylvain Liechti. Wikimedia.

Du nord au sud, les gisements d’or parsèment toute la bande côtière des Grands Lacs, du lac Edward au lac Tanganyika. Contrairement à cette région minière du sud de la RDC appelée le Katanga, où de grandes entreprises principalement chinoises exploitent le cuivre et le cobalt, il n’existe pas de mégamines industrielles dans le Kivu. La plupart des mines sont artisanales, et ceux qui s’y risquent sont des travailleurs migrants, réfugiés de guerre ou anciens soldats, des mineurs unis en coopérative ou encore des enfants. Ils seraient plusieurs dizaines de milliers à s’y activer, toujours menacés d’être rackettés ou réduits au travail forcé par des groupes armés.

La plupart de ces minéraux bruts sont ensuite achetés par des négociants-contrebandiers qui les revendent dans les comptoirs d’exportation de Goma, la capitale régionale congolaise. « L’intégralité des ressources minières de l’est du pays [la RDC], explique Pierre Jacquemot, ex-ambassadeur de France à Kinshasa, est exportée après une première transformation par deux corridors principaux bien organisés : Nord (la voie ougandaise) et Centre (la voie rwandaise) conduisant à Mombasa et Dar es Salam, pour se poursuivre vers l’Europe, les Émirats arabes et l’Asie. (…) L’État congolais ne perçoit évidemment aucun revenu sur ces flux. »8

Le pillage du Kivu est certainement le trafic de matières premières le plus documenté au monde.

Cette situation, le groupe d’experts des Nations unies, posté au Kivu depuis la Première guerre du Congo, l’a décrite dans chacun de ses rapports semestriels depuis 2001. Des dizaines d’ONG l’ont analysée et dénoncée. Le pillage du Kivu est certainement le trafic de matières premières le plus documenté au monde. C’est de là que vient l’expression tristement connue de « minerais de conflits ». Reparcourir les grandes lignes de cette histoire permet de comprendre que la Commission européenne, en signant cet accord avec le Rwanda, a choisi de s’associer à une économie de guerre.

Carte issue de l’enquête « La laverie ITSCI » de l’ONG Global witness (2022).

Au Kivu, une économie de guerre extractive

Dans cette région de l’est du Congo, la guerre a commencé en 1995, dans le sillage du génocide des Tutsis au Rwanda. En 1994, l’armée du Rwanda, dominée par des extrémistes hutus, responsable de l’assassinat de près d’un million de Tutsis, s’est repliée au Kivu. La France avait misé sur ce gouvernement génocidaire pour protéger ses intérêts : elle l’a soutenu et armé pendant les massacres9. Après sa défaite, elle protège sa fuite pour l’aider à reconquérir le pouvoir à partir du Kivu, à l’est de l’actuelle République démocratique du Congo qui s’appelle alors le Zaïre et est, lui aussi, soumis aux intérêts de la « Françafrique ».

En signant cet accord avec le Rwanda, la Commission européenne a choisi de s’associer à une économie de guerre.

Depuis trente ans, les réseaux des génocidaires hutus se sont maintenus au Kivu, dans une région habitée depuis toujours par des communautés tutsies10. Dès 1996, le nouveau gouvernement rwandais de Paul Kagame y a envoyé des troupes pour les traquer et les empêcher de reprendre le pouvoir11. Outre ce conflit non résolu, une centaine de groupes armés combattent actuellement dans la région du Kivu : des milices venues du Burundi ou de l’Ouganda, tel le groupe islamiste ougandais ADF, des milices d’autodéfense locales ou encore des mouvements d’opposition congolais, parfois associés aux forces rwandaises. Tous ces groupes commettent des exactions, y compris l’armée régulière de la RDC, dont les officiers et les soldats postés à 3000 km de la capitale, Kinshasa, organisent leurs propres réseaux criminels.

Depuis 25 ans, ces groupes armés se financent grâce à la contrebande de minéraux, s’intéressant à tel ou tel métal en fonction de l’évolution des cours mondiaux : étain, tantale, niobium, tungstène, or…. Leurs objectifs immédiats sont de s’emparer des carrés miniers, de racketter les mineurs ou les transporteurs, de dévaliser les entrepôts. Pour prendre le contrôle de ces mines en obligeant les mineurs à travailler pour eux ou en prélevant leur dîme au détriment des autres milices, chacun de ces groupes doit instaurer un climat de terreur plus intense que ses concurrents. Le viol des filles et des femmes des villages y est une véritable « stratégie militaire à des fins minières », selon l’expression de Fabien Lebrun dans son livre Barbarie numérique12. C’est pour soigner les corps suppliciés de ces femmes que le chirurgien et gynécologue Denis Mukwege, prix Nobel de la paix en 2018, a ouvert une clinique près de Bukavu qui n’a cessé de fonctionner depuis 1999.

Les guerres et les affrontements qui se sont succédé au Kivu depuis trente ans auraient fait six millions de morts13. Le plus étrange est que ce climat de razzias, de meurtres et de viols ne nuise pas fondamentalement à l’activité minière. Le Kivu est depuis les années 2000 la principale productrice de tantale au monde. Quand, ailleurs, la productivité est assurée par les mâchoires infatigables de gigantesques machines, ici, elle est stimulée par la violence et l’extrême vulnérabilité. Dans cette région dévastée, s’ils ne sont pas eux-mêmes soldats, enfants ou réfugiés surendettés, les habitants du Kivu n’ont d’autre choix que de descendre les uns après les autres dans le piège du tantale, de l’or ou de l’étain, où les maintient l’angle de tir d’un fusil ou d’une kalachnikov. Du fait de l’omniprésence du travail forcé, les prix de ces minéraux extraits à la main rivalisent avec les coûts de production des mêmes substances dans les mines industrielles ailleurs dans le monde.

Derrière le chaos apparent des conflits ethniques et historiques se maintient donc une économie de guerre étroitement intégrée aux chaînes d’approvisionnement mondiales.

Derrière le chaos apparent des conflits ethniques et historiques se maintient donc une économie de guerre étroitement intégrée aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Que ce soit l’un ou l’autre des groupes armés qui contrôle les mines ou rackette les mineurs, les minéraux bruts arrivent dans les comptoirs de Goma d’où ils sont expédiés vers les fonderies d’Asie, avant de parvenir, sous la forme de métal ultra-pur, aux usines d’électronique, puis incorporés, pulvérisés en milliards de points microscopiques, aux téléphones, tablettes, consoles de jeux, ordinateurs, serveurs, etc. À la suite de l’écrivain Christophe Boltanski (Minerais de sang, 2012), Fabien Lebrun (Barbarie numérique, 2024) l’a obstinément décrit. Depuis un quart de siècle, les mines de coltan et d’étain du Kivu ont alimenté la chaîne d’approvisionnement de la Silicon Valley : les PlayStation de Sony, les téléphones de Motorola et les Macintosh d’Apple dans les années 2000, puis les iPhone d’Apple à partir des années 2010, les iPad, les objets connectés, les data centers, etc.

La croissance du Rwanda fondée sur le commerce de métaux stratégiques

En février 2024, quand l’UE signe cet accord minier avec le Rwanda, on sait depuis un quart de siècle que cet État est le principal bénéficiaire du pillage des minerais de la région des Grands Lacs. Dès 2001, le groupe d’experts des Nations unies décrivait le fonctionnement de l’économie de guerre mise sur pied par l’armée rwandaise, occupant la RDC avec 25 000 soldats au motif de traquer les anciens génocidaires hutus du Front démocratique de libération du Rwanda (FDLR). Une cellule spéciale, le « Bureau Congo », était alors chargée du trafic de minéraux qui partaient par avion pour la capitale du Rwanda, Kigali. Elle était gérée « directement par l’armée en étroite collaboration avec le gouvernement ». Les sociétés exploitant les minerais congolais, écrivent alors les experts de l’ONU, « appartiennent au gouvernement ou à des personnes très proches du Président Kagame14 ».

Dès 2001, le groupe d’experts des Nations unies décrivait le fonctionnement de l’économie de guerre mise sur pied par l’armée rwandaise.

En 2006, le gouvernement rwandais armait discrètement une organisation congolaise nommée Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), dont le but était de reconquérir la RDC. Le CNDP occupe alors la ville de Goma et un territoire deux fois grand comme le Rwanda. À l’époque, un ancien rapporteur de l’ONU posté au Kivu, interviewé par le journaliste Christophe Boltanski, raconte : « Sous le prétexte de lutter contre les FDLR [extrémistes hutus], le Rwandais Paul Kagamé procède à un pillage organisé du Kivu. Une grande partie de l’économie de son pays en dépend. » Cet expert a démontré au Comité des sanctions de l’ONU qu’en six mois, le Rwanda avait augmenté de 100 à 150 % ses exportations de ressources naturelles alors que les trois quarts de ses mines étaient fermées15.

Au début des années 2020, la situation du Kivu n’a pas beaucoup changé, sauf que la rébellion congolaise armée par le Rwanda ne s’appelle plus le CNDP mais le M23, le Mouvement du 23 mai16. Militairement défait en 2012, le M23 s’est reformé en 2021. Le président Paul Kagame, s’il nie toujours l’implication des forces armées rwandaises dans la zone, affiche son soutien au M23 avec la même justification qu’au lendemain du génocide : la traque des criminels de guerre hutus et la protection des communautés tutsies. Mais si les gouvernements congolais ne semblent guère se donner les moyens de réprimer les anciens génocidaires au Kivu, cet objectif paraît de moins en moins crédible. Pour le chercheur Raphaël Granvaud, membre de l’association Survie et rédacteur de Billets d’Afrique, « si la stigmatisation des Tutsis du Congo est une réalité historique indéniable et la question de leur accès à la propriété foncière un problème non résolu, ces injustices semblent surtout faire figure de prétexte. La résurgence du M23 n’est pas précédée par une recrudescence particulière des violences dans sa zone. Au contraire, écrit-il, c’est la reprise de la guerre et le soutien militaire du Rwanda qui ont eu pour effet de raviver dramatiquement le racisme et les persécutions contre les Tutsis. La communauté tutsie n’a pas non plus été épargnée par le M23 en matière de recrutements forcés, y compris d’enfants, dans les camps de réfugiés17. »

Mais alors qu’est-ce qui motive l’offensive rwandaise ? Plus sûrement, la volonté du pays de conforter sa position d’acteur de premier plan sur le marché des matières premières. Le Rwanda a fait de l’exportation de métaux précieux son principal moteur de croissance. Sa puissance économique et géostratégique et ses appuis occidentaux en dépendent. Le gouvernement s’est fixé pour objectif de doubler ses revenus d’exportation de minéraux pour atteindre 1,5 milliard de dollars en 202418. En 2019, le pays a ouvert sa première raffinerie d’or, Aldango Ltd. Elle est dimensionnée pour traiter plus de 70 tonnes par an, quand les mines du pays en produisent autour de 300 kg19. Cet or est exporté vers les Émirats arabes unis, l’Inde et la Suisse.

Le Rwanda a fait de l’exportation de métaux précieux son principal moteur de croissance.

Les investisseurs occidentaux comptent aussi sur le pays. L’UE est le principal financeur étranger du Rwanda, avec des investissements atteignant 210 millions de dollars en 2022. Avec son aide, Kigali est en train de devenir le centre métallurgique de la région des Grands Lacs. En 2018, une entreprise d’intelligence artificielle polonaise domiciliée à Malte, Luma Holdings, a racheté l’unique fonderie d’étain du pays, qui avait fermé ses portes en 2005 faute de matière première. En co-propriété avec l’État rwandais qui détient un quart des parts, elle vise à fournir le marché des véhicules électriques, de la robotique et de l’IA. La fonderie dispose d’un second haut-fourneau qu’elle espère mettre en service si elle parvient à doubler son approvisionnement en minerai d’étain (passer de 360 à 720 tonnes par mois)20.

Conseil d’administration de l’entreprise Luma Holdings, qui vise à fournir le marché des véhicules électriques, de la robotique et de l’IA.

En 2017, l’entreprise britannique Power Resources, domiciliée à Malte, a investi dans la construction d’une fonderie de tantale. Si elle prévoit aussi de développer l’extraction de coltan au Rwanda, ses besoins en matière première risquent d’être conséquents, puisque la même entreprise a construit en 2017 une fonderie de tantale en Macédoine. Elle a signé dès son lancement un contrat d’approvisionnement avec Apple21. Power Resources a ensuite racheté Metalysis, une entreprise installée près de Sheffield, en Angleterre, qui fournit des poudres et alliages métalliques pour l’impression 3D, étroitement liée à la Défense anglaise et à des groupes d’armement comme Safran22.

« Rwanda, votre porte d’entrée en Afrique »

En 2021, le M23 s’est reformé après sa défaite de 2012 et a commencé à annexer des territoires du Kivu en prenant possession des carrés miniers. En juin 2022, il a envahi Bunagana, une cité stratégique située à 60 km de Goma, la capitale du Nord-Kivu. Le président Kagame a beau nier l’implication directe de l’armée rwandaise au sein du M23, elle est établie : le Rwanda viole l’intégrité territoriale du pays voisin. En juin 2023, tandis que le M23 continue son offensive, avec l’appui évident de l’armée rwandaise, une centaine d’entreprises européennes se réunissent à Kigali pour un « EU Business Forum » coorganisé par l’UE et le gouvernement du Rwanda. On y rencontre le patron polonais de Luma Holdings, ainsi que le directeur général des partenariats de la Commission européenne. Le titre du forum est évocateur : « Rwanda, your gateway to Africa » (« Rwanda, votre porte d’entrée en Afrique »). De fait, tout indique que ces investissements visent à faire du Rwanda une porte d’entrée vers la région du Kivu pour intercepter les minerais avant qu’ils ne partent dans les circuits de vente asiatiques, et donc à concurrencer la Chine. Le but est de casser les monopoles chinois sur les matières premières afin d’offrir de nouvelles chaînes d’approvisionnement aux entreprises européennes.

Le M23 poursuit son annexion du Kivu face à des soldats congolais peu payés et souvent corrompus. Les soldats kenyans, burundais et ougandais de l’armée de la Communauté d’Afrique de l’Est, formée en 2022, ont dû battre en retraite23. Ils sont suivis quelques mois plus tard par le contingent sud-africain de la Force de la Communauté de développement de l’Afrique australe24. En décembre 2023, le rapport d’experts de l’ONU établit que « les opérations au Nord-Kivu ont été conçues et coordonnées par le général James Kabarebe, actuellement conseiller du Président du Rwanda pour les questions de défense et de sécurité. » Les observateurs constatent un « recours systématique au travail forcé » dans les zones occupées par le M23 et des dizaines de viols commis par ses combattants et des soldats rwandais, y compris sur des mineures. Il conclut : « L’objectif des opérations militaires de la RDF (armée rwandaise) sur le territoire congolais est de renforcer le M23 en lui fournissant des troupes et du matériel et de l’utiliser pour prendre le contrôle des sites miniers. »25.

Le but est de casser les monopoles chinois sur les matières premières afin d’offrir de nouvelles chaînes d’approvisionnement aux entreprises européennes.

Pourtant, malgré cette conclusion limpide, deux mois plus tard, la Commission européenne signe avec le Rwanda ce fameux partenariat sur les métaux, assorti d’un plan d’investissement de 900 millions d’euros. Le Rwanda vient d’annoncer fièrement que ses revenus miniers sont « montés en flèche, passant de 71 millions de dollars en 2010 à 1,1 milliard en 2023 ». Bien sûr, cette ascension fulgurante n’a officiellement aucun rapport avec les conquêtes du M23 au Kivu. Selon le Bureau des mines, l’augmentation de 43 % entre 2022 et 2023 serait « due à une croissance de la valeur ajoutée et des investissements dans la mécanisation, ainsi que par la mise en œuvre stratégique de pratiques minières responsables et durables ». Des efforts que l’accord minier semble récompenser : sur le papier, il vise à rien de moins que « le renforcement du devoir de vigilance et de la traçabilité, la collaboration dans la lutte contre le trafic illicite de matières premières et l’alignement sur les normes internationales en matière environnementale, sociale et de gouvernance »26.

Carte : Division géographique de la direction des Archives du ministère des Affaires étrangères et européennes, novembre 2008.

Une vaste opération de blanchiment

Pour les personnes qui s’intéressent aux minerais de conflit dans le Kivu, ce dernier passage a dû sembler, non pas seulement déconcertant, mais parfaitement loufoque. Le gouvernement de Paul Kagame peut-il être un partenaire dans la lutte contre le trafic illicite de matières premières ? Non seulement les rapports semestriels de l’ONU ont montré depuis plus de vingt ans qu’il était complice et bénéficiaire de la guerre des métaux au Kivu, mais en avril 2022, l’ONG anglaise Global Witness a publié une enquête accablante sur la question. Le document d’une centaine de pages, fruit d’une investigation de terrain et de deux ans de travail, s’intitule The ITSCI Laudromat (« La laverie ITSCI »). Il s’est intéressé au programme « ITSCI », un système de traçabilité mis en place pour lutter contre l’importation de coltan, d’étain et de tungstène au profit des groupes armés.

Le programme ITSCI a été créé il y a une quinzaine d’années, justement parce que l’accumulation de rapports sur le Congo décrivant les massacres sur fond de trafic de minerais commençait à ternir l’image de marque des entreprises de la Silicon Valley. En 2010, le gouvernement Obama vote la loi Dodd-Frank (destinée à discipliner la finance après la crise des subprimes) qui contient un article sur les « minerais de conflit ». Toute entreprise qui utilise dans ses produits de l’étain, du tantale ou du tungstène (les « 3T », en anglais) devra désormais auditer sa chaîne d’approvisionnement pour s’assurer que les minéraux ne proviennent pas des bandes armées du Kivu. Au Rwanda, l’association du commerce mondial de l’étain met alors en place ITSCI pour étiqueter les minerais extraits dans la région des Grands Lacs. Jusqu’à aujourd’hui, c’est sur cet étiquetage que se reposent la plupart des grandes marques pour justifier la provenance des 3T composant leurs appareils.

L’ONG Global Witness a montré que le programme « ITSCI », un système de traçabilité mis en place pour lutter contre l’importation de métaux au profit des groupes armés, fonctionne en fait comme un système de blanchiment.

Pourtant, dès 2012, les experts de l’ONU considèrent ce système comme inopérant : « La crédibilité du système rwandais de certification des minerais est menacée par le blanchiment de produits miniers congolais, les certificats d’origine étant couramment vendus par les coopératives minières, écrivent-ils. Plusieurs négociants ont financé le M23 au moyen des bénéfices qu’ils tirent de la contrebande de minerais d’origine congolaise au Rwanda27. »

Ce que démontre Global Witness dix ans plus tard, ce n’est pas qu’ITSCI ne fonctionne pas, c’est qu’il fonctionne comme un système de blanchiment. Il a été fondé par un proche de Paul Kagame qui supervisait les opérations minières du Congo Desk, le Britannique David Bensusan. Directeur général de Minerals Supply Africa (MSA) et réputé à Kigali le « roi du commerce », il commerçait un tiers de tous les 3T du Rwanda. Décédé en 2021, Bensusan aurait souvent affirmé avoir fondé ITSCI avec le Général James Kabarebe, ex-ministre de la Défense du Rwanda et actuel conseiller de Paul Kagame. « Au Rwanda, dès le début, écrivent les enquêteurs, le système ITSCI semble avoir été utilisé pour blanchir d’énormes volumes de minerais introduits en contrebande depuis la RDC, ce qui a permis au Rwanda de continuer à profiter des ressources du pays voisin. Certaines sources proches de l’industrie considèrent que le blanchiment de minerais frauduleux de la RDC au Rwanda serait la véritable raison d’être du programme ITSCI. »

Un autre négociant de 3T au Rwanda, l’homme d’affaires suisse Chris Huber, a même créé un système de « mines factices » en utilisant des carrières désaffectées. Global Witness a interviewé un jeune ingénieur recruté un temps par ITSCI, qui raconte : « Tous les deux mois, des hommes du voisinage étaient réunis et habillés en mineurs avec des casques pour donner l’impression que les mines étaient actives. Une fois quelques photos prises, on les renvoyait chez eux. » En 2020 et 2021, en visitant les mines d’où étaient censés provenir les métaux exportés par le Rwanda, les enquêteurs de Global Witness et de l’ONU les ont trouvées « à l’abandon », « sans aucune trace d’activité » ou très peu exploitées. Elles servaient manifestement au stockage et à l’étiquetage des minerais revendus par les groupes armés.

La Commission européenne a signé, en toute connaissance de cause, un accord de recel.

Mais dans tous les cas, en février 2024, au moment de la signature de cet accord minier, l’avancée du M23 au Kivu a fait voler en éclats la façade qui aurait permis de prétendre à une quelconque traçabilité des minerais au Rwanda. Dès mars 2023, les fonctionnaires d’ITSCI ont été obligés de déclarer la suspension du programme dans toute la région de Masisi, occupée. À mesure de l’avancée des troupes de l’Alliance du Fleuve Congo28 et du M23, les sites miniers supposés être « garantis sans conflit » sont annexés par le groupe rebelle et les troupes rwandaises en violation flagrante des lois internationales. La Commission européenne a signé, en toute connaissance de cause, un accord de recel.

Utiliser les conflits ethniques pour invisibiliser la question des minerais

« Qu’est-ce que vous voulez ? Vous les avez déjà obtenues, vos indépendances, non ? », s’est écrié un habitant de la banlieue de Mulhouse qui promenait son chien, à la vue des drapeaux congolais et des marcheurs et marcheuses à la peau noire. En ce 1er juillet 2024, au lendemain du premier tour des élections législatives où le Rassemblement national est arrivé en tête, ils sont une vingtaine à traverser l’est de la France. Partie de Besançon à destination du Parlement européen de Strasbourg, cette marche contre l’extractivisme est organisée par l’association Génération lumière, fondée par des jeunes de la diaspora congolaise en France29. Elle revendique l’annulation du partenariat Rwanda-UE pour les métaux et un embargo sur l’achat de matières premières en provenance du Kivu. « Depuis que je suis enfant, raconte David Maenda Kithoko, co-fondateur de l’association, j’entends des Européens expliquer que la guerre en RDC a des causes “très complexes”, que ce sont des conflits ethniques et fonciers ». Il est originaire d’Uvira, une ville du Sud-Kivu d’un demi-million d’habitants sur les rives du lac Tanganyika. Après son arrivée en France, il a étudié les sciences politiques. « J’ai été réfugié au Rwanda, j’ai plein de potes rwandais. Avec cette ethnicisation du conflit, on nous monte les uns contre les autres. Notre point de vue, à Génération lumière, c’est qu’on met toujours en avant ces conflits dits ethniques pour invisibiliser la question des minerais. En répétant que cette situation a des racines historiques et culturelles complexes (comme toute situation), on brouille les causes simples sur lesquelles on peut agir depuis l’Europe. »

Marche de l’association Génération Lumière contre l’extractivisme pour la paix en République Démocratique du Congo.

La signature de l’accord minier UE-Rwanda début 2024 coïncide avec une amplification historique de l’offensive rwandaise au Kivu. En avril 2024, le groupe d’experts de l’ONU note que « le M23 et la RDF [armée rwandaise] ont renforcé leurs opérations conjointes grâce à des technologies et du matériel militaires de pointe ». L’armée rwandaise a déployé 3000 soldats et « contrôle de facto les opérations du M23 » qui visent « l’expansion territoriale et l’occupation et l’exploitation à long terme des territoires conquis ». Leur « zone d’influence [est] la plus vaste jamais enregistrée, représentant une augmentation de 70 % par rapport à novembre 2023, y compris de nouvelles zones qu’ils n’avaient jamais contrôlées auparavant ». Goma, la capitale régionale du Kivu, abritant plus d’un million d’habitants, est encerclée. La coalition « contrôle la ville de Rubaya et toute la zone minière autour de Rubaya, où le coltan, l’étain et le manganèse continuent d’être extraits », mais aussi les « centres de négoce à Rubaya et Mushaki ainsi que des routes de transport des minéraux de Rubaya au Rwanda, où ceux-ci [sont] mélangés à la production rwandaise. Selon ces mêmes experts, « Il s’agit de la contamination la plus importante jamais enregistrée des chaînes d’approvisionnement par des minéraux « 3T » (étain, tantale et tungstène) non certifiés, dans la région des Grands Lacs, ces dix dernières années ».

La signature de l’accord minier UE-Rwanda début 2024 coïncide avec une amplification historique de l’offensive rwandaise au Kivu.

L’équipe de l’ONU insiste sur le fait que « l’extraction frauduleuse, le commerce et l’exportation vers le Rwanda des minéraux de Rubaya ont bénéficié à la fois à la coalition AFC-M23 et à l’économie rwandaise. Le M23 a mis en place une véritable « administration minière » dans les territoires occupés, la seule mine de coltan de Rubaya rapportant 800 000 dollars par mois au M23. De toute évidence, le gouvernement rwandais a interprété l’accord minier européen comme une validation de son annexion du Kivu.

Pourtant, les mois suivants, alors que le M23 poursuit ses exactions, l’accord n’est pas remis en cause. À la veille de la commémoration du génocide des Tutsis au Rwanda, une délégation française vient signer à Kigali un plan d’investissement de 400 millions d’euros pour la période 2024-2028. En novembre 2024, le Conseil de l’Europe vote le versement d’une deuxième tranche d’aide militaire de 20 millions d’euros au Rwanda dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix. Ces fonds sont officiellement destinés au déploiement de troupes rwandaises en Mozambique pour combattre la rébellion islamiste, qui menace un gigantesque projet de gaz naturel liquéfié de Total et Exxon Mobil (il a été calculé que ce projet émettrait entre 3,3 et 4,5 milliards de tonnes de CO2, soit plus que l’Union européenne en une année). Comment le financement de l’armée rwandaise pourrait-il ne pas financer l’offensive au Kivu ? Cette aide militaire « pour la paix » est critiquée de toutes parts, mais maintenue.

Alors que le M23 poursuit ses exactions, l’accord minier européen n’est pas remis en cause.

Janvier 2025. L’Alliance Fleuve Congo-M23 occupe Goma, la capitale régionale. Aux côtés de l’armée congolaise, les Casques bleus de la Monusco ont échoué à défendre la ville, tout comme les mercenaires roumains embauchés par le gouvernement de RDC via une société de sécurité française30. En février, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution demandant au Rwanda de cesser tout appui au M23 et de retirer immédiatement, sans condition, ses troupes déployées en RDC31. Au Royaume-Uni, le gouvernement de Keir Starmer prend des sanctions contre le Rwanda en raison de son soutien au M2332. Le Parlement européen vote enfin une résolution pour condamner « l’inacceptable violation de la souveraineté de la RDC » et exiger la « suspension immédiate » du partenariat sur les métaux. Il demande aux pays membres, à l’UE et aux institutions financières, le gel de tous les budgets destinés au Rwanda. Mais l’exécutif européen s’y refuse toujours. Au Conseil de l’Europe, dont les décisions se prennent à l’unanimité, le Luxembourg s’est opposé à la décision. Quelques semaines plus tard, l’ONG Global Witness révèle que l’entreprise Traxys, un géant mondial du négoce de matières premières dont le siège est au Luxembourg, « a augmenté ses achats de coltan au Rwanda en 2023 et est devenue l’un des plus gros acheteurs de coltan du pays en 2024 ». Dès 2021, Traxys avait créé un pôle « 3T » en embauchant une équipe spécialisée comprenant un négociant de Kigali.

Site web de Traxys, géant mondial du négoce de matières premières

Pendant ce temps, dans Goma occupée par le M23, un prêtre de la ville témoigne : « Le pillage, le viol et les exactions perpétrées par des hommes armés de diverses factions ont creusé de profondes cicatrices. Plus de cent jours après les combats, les blessures restent à vif, dans les corps et la mémoire collective de la population. La liberté d’expression, la dignité humaine, le droit à la vie et à la paix ont été brutalement violés. Aujourd’hui, la terreur est imposée par les tirs et les tabassages. Le système judiciaire s’est effondré. Les tribunaux ont été remplacés par des centres de détention qui, en pratique, fonctionnent comme des chambres de torture33. »

KoBold Metals et la Silicon Valley : le retour de l’impérialisme étatsunien

Au printemps 2025, un an après la signature de l’accord minier, l’armée rwandaise et le M23 ont annexé en RDC un territoire grand comme la moitié du Rwanda qui comprend les principales zones minières du Kivu : les gisements d’or, de tantale et d’étain. Le Premier ministre rwandais annonce que l’État a dépassé ses objectifs d’exportation de minéraux pour l’année 2024, avec un revenu de 1,7 milliard de dollars, contre 373 millions en 2017. Les États-Unis ont pris quelques sanctions : l’Office de contrôle des actifs étrangers a gelé les avoirs et interdit les transactions financières de plusieurs personnalités liées au M23, comme James Kabarebe, ancien ministre de la Défense du Rwanda et actuel conseiller spécial du président Paul Kagame, sanctionné pour son soutien armé au M23, et Lawrence Kanyuka Kingston, porte-parole officiel de l’AFC-M23. Sont aussi visées deux entreprises, « Kingston Fresh Ltd (Royaume-Uni) et Kingston Holding SAS (France), deux sociétés-écrans accusées de participer au commerce illégal de minerais extraits des zones sous contrôle du M23, écrit l’agence étatsunienne. Ces entreprises auraient facilité l’exportation d’or et de coltan, en contournant les mécanismes de traçabilité internationaux et en fournissant au M23 un financement indispensable à son expansion militaire34. »

Finalement, après les premières sanctions américaines et sous la pression des parlementaires européens, en mars 2025, le Conseil de l’UE a gelé les avoirs et interdit le séjour en Europe de huit dirigeants du M23 et du directeur général de l’Office rwandais des mines accusé de « commerce illicite de ressources naturelles ». La raffinerie d’or de Kigali, Aldango Ltd, est sanctionnée35. Mais à ce jour, ni l’accord minier avec le Rwanda ni les centaines de millions d’euros d’investissements européens n’ont été suspendus. Le gouvernement français n’a pris aucune mesure contre la « Kingston Holding », qui n’est autre que l’entreprise du porte-parole de l’Alliance Fleuve Congo-M23, Lawrence Kanyuka Kingston. « Elle a son siège à Paris, rue St Honoré, depuis 2017, s’insurge David Maenda Kithoko. Les services de sécurité français ne savent-ils pas qu’il dirige une bande armée qui est en train de tuer des Congolais dans cette région-là ? »

Les décisions politiques ayant conduit au génocide de 1994 sont aujourd’hui reproduites à l’identique.

Emmanuel Macron soigne sa relation avec Paul Kagame, qu’il présente comme une solidarité post-génocide. Pourtant, les décisions politiques ayant conduit au génocide de 1994 sont aujourd’hui reproduites à l’identique. Pour utiliser le Rwanda comme « porte d’entrée » en Afrique de l’Est et protéger ses intérêts industriels, l’État français a choisi en toute connaissance de cause de prendre le parti de l’agresseur.

Une autre conséquence de cet impérialisme minier européen est d’avoir permis aux États-Unis de regagner leur influence dans la région des Grands Lacs. Car le M23, armé par les fonds publics européens, a jusqu’ici vaincu toutes les forces armées chargées de protéger l’intégrité territoriale de la RDC et de faire respecter les accords de paix. Alors la valse des mafias impériales se poursuit au Congo. En avril 2025, en désespoir de cause, le gouvernement congolais a lancé un appel à l’administration Trump pour lui proposer un accord « minerais contre soutien militaire » sur le modèle de l’accord conclu avec l’Ukraine pour les terres rares. Proposition à laquelle l’exécutif étatsunien s’est empressé de répondre, puisque l’une de ses priorités est justement de regagner l’accès aux mirifiques gisements de cuivre et de cobalt du Katanga, au sud de la RDC, dont les entreprises occidentales ont été privées suite à un accord minier RDC-Chine en 2007. Donald Trump a donc négocié l’accord en compagnie d’Erik Prince, le fondateur de Blackwater, l’entreprise de mercenaires qui s’est illustrée pendant la guerre en Irak. Quelques jours plus tard, une entreprise minière étatsunienne nommée KoBold a annoncé qu’elle venait d’obtenir l’un des principaux gisements de lithium de la RDC, pourtant revendiqué par une entreprise chinoise, Zijin Mining. Pur produit de la ruée minière portée par la Silicon Valley, KoBold est principalement financée par Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft) et Sam Altman (Open IA, l’entreprise de Chat GPT)36.

Site Internet de KoBold Metals.

Mais pas plus que la Commission européenne, le gouvernement des États-Unis ne cherche à faire cesser l’expansionnisme du Rwanda. Telle est la loi d’airain des impérialismes : ne jamais suspendre ses intérêts à la victoire de l’un ou l’autre camp. En juin 2025, Donald Trump chapeaute la signature d’un accord de paix RDC-Rwanda tout en officialisant avec Kigali un accord minier pour l’importation d’étain, de tantale et de tungstène. Cet accord est justifié dans les mêmes termes fabuleusement hypocrites que la Commission européenne en 2024 : il vise à « renforcer la traçabilité des minerais de conflits »37. Ce faisant, les États-Unis s’inscrivent dans la continuité de leur politique étrangère dans la région : ménager eux aussi leur porte d’entrée vers les gisements du Kivu en entretenant l’impunité du Rwanda. À ce jour, Kigali continue de nier sa responsabilité dans l’annexion du Kivu, qui se poursuit, au mépris du droit international, du traité de Luanda et de la résolution 2773 des Nations Unies.

Si l’on s’en tient aux événements qui se sont déroulés au Kivu en 2023-2025, la responsabilité de l’Union européenne est accablante.

Pouvons-nous, depuis l’Europe, nous borner à constater que cette guerre — l’une des guerres les plus dévastatrices du continent africain depuis 30 ans — est « très complexe », qu’elle a des « causes multiples » liées à l’histoire locale et coloniale sur lesquelles nous ne saurions nous prononcer ? Si l’on s’en tient aux événements qui se sont déroulés au Kivu en 2023-2025, la responsabilité de l’Union européenne est accablante. Sa stratégie impériale a consisté à se brancher sur une économie de guerre pour en capter le butin avant les puissances concurrentes. Qu’elles produisent des avions, des armes, des satellites ou des objets connectés, les entreprises européennes en sont responsables, non seulement en tant que bénéficiaires, mais aussi parce qu’elles font pression sur nos dirigeants pour qu’ils assurent notre soi-disant « souveraineté minérale » : c’est-à-dire, en réalité, pour qu’ils mènent des politiques impériales de façon à leur fournir les matières premières dont elles ont besoin.

C’est ainsi que des régions et des pays entiers se retrouvent piégés dans un destin extractiviste. Dans le meilleur des cas, dans une mono-industrie minière exclusive, destructrice et corruptrice. Dans le pire des cas, comme au Kivu, dans un cauchemar interminable de massacres, de viols et de travaux forcés.


Image d’accueil : Mine de coltan de Luwowo près de Rubaya, Nord-Kivu, mars 2014. MONUSCO/Sylvain Liechti. Wikimedia.

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Notes

  1. Ville de RDC proche de la frontière rwandaise, occupée par le M23 depuis juin 2022.
  2. Selon un rapport de l’agence mondiale de la sécurité alimentaire basée à Rome, 27 mars 2025.
  3. Sachant que les mines guyanaises, françaises donc, sont considérées comme des mines européennes.
  4. « Raw materials diplomacy », Internal Market, Industry, Entrepreneurship and SMEs, European Commission.
  5. “EU and Rwanda sign a Memorandum of Understanding on Sustainable Raw Materials Value Chains”, European Commission.
  6. La laverie ITSCI, Global Witness, rapport, 2022, p. 50 et suivantes. Voir aussi Mining and illicit trading of coltan in the Democratic Republic of Congo, Rapport ENACT, mars 2022. Audrey Weerts. « Ressources naturelles au Kivu : vers l’institutionnalisation du pillage ? », 2013 (document pdf). Patrick Martineau, « La Route commerciale du coltan congolais : une enquête », 2003 (document pdf).
  7. Impact, « Les intermédiaires. Ces négociants qui compromettent les efforts de la République démocratique du Congo en faveur de la production d’or sans conflit », 2020, p. 26 (document pdf). Voir aussi “Rwanda, record gold exports but under accusation for links to conflicts in the DR Congo”, Focus on Africa, avril 2025.
  8. Pierre Jacquemot, « Le système de la prédation minière dans les Grands Lacs africains. Conflits armés, pillage des ressources naturelles et violence extrêmes dans l’est du Congo », Institut congolais d’études avancées (ICEA), octobre 2024, Kinshasa, Congo–Kinshasa (document pdf).
  9. Pour un bon résumé de ces événements, lire « Le génocide des Tutsis : le rôle de la France », dans Thomas Borrel et al. (éds.), Une histoire de la Françafrique. L’Empire qui ne veut pas mourir, 2023, chap. 9, p. 761 et suiv.
  10. Colette Braeckman (Afrique XXI), « Rwanda : les vérités oubliées à propos des Grands Lacs se rappellent à l’ancien colon », Mediapart, 18 mai 2025.
  11. Forces Démocratiques de Libération du Rwanda.
  12. Voir également Amber Peterman, Tia Palermo et Caryn Bredenkamp, « Estimates and Determinants of Sexual Violence Against Women in the Democratic Republic of Congo », American Journal of Public Health, 101(6) : pp. 1060-1067, juin 2011.
  13. Center for Preventive Action, « Conflict in the Democratic Republic of Congo », Global conflict tracker, 9 juin 2025.
  14. S/2001/357/29-30 et S/2001/357/18, Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, 2001.
  15. Christophe Boltanski, Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne, 2012, p. 163.
  16. Groupe rebelle formé en avril 2012 par d’anciens militaires du CNDP refusant l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda. Pour certains observateurs, le M23 n’est autre qu’une force rwandaise maquillée en mouvement congolais.
  17. Raphaël Granvaud, « Prise de Goma par le M23, et après ? », Contretemps, février 2025.
  18. Michel Nkurunziza, “2023 recap: A look at Rwanda’s mineral returns”, The New Times, décembre 2023.
  19. Impact, « Les intermédiaires. Ces négociants qui compromettent les efforts de la République démocratique du Congo en faveur de la production d’or sans conflit », 2020, p. 26 (document pdf).
  20. Łukasz Banasik, Radosław Miśkiewicz, Aleksandra Cholewa-Domanagić, Katarzyna Janik et Sławomir Kozłowski, “Development of tin metallurgy in Rwanda”, Proceedings 31st International Conference on Metallurgy and Materials, novembre 2022. Voir aussi Annemarie Roodbol, “Investing in a smelter in Rwanda”, Mining review Africa, septembre 2019.
  21. “Apple will be supplied with materials from Gostivar”, Koha, 2017.
  22. “Power Resources buys Woodford-backed Metalysis”, Mining.com, 2019 ; Tom Austen, “News: Metalysis and the Ministry of Defence”, Rotherham Business News, avril 2018.
  23. Ngala Chome, « Kenya’s Congo debacle: How crony elite politics lost the fight against M23 », African Arguments, février 2025.
  24. Pascal Nduyiri, « Nord-Kivu : La SADC envoie ses premières troupes pour lutter contre l’avancée du M23 », Le Potentiel, décembre 2023.
  25. S/2023/431 et S/2023/990, Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, 2023.
  26. Représentation au Luxembourg, « L’UE et le Rwanda signent un protocole d’accord sur les chaînes de valeur durables pour les matières premières », février 2024.
  27. S/2012/843, Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, 2012.
  28. L’Alliance Fleuve Congo (AFC) est un mouvement politique créé en décembre 2023 autour du M23. Les experts de l’ONU le considèrent comme une vitrine politique de l’offensive rwandaise, servant à « légitimer le M23 et ses revendications, tout en minimisant le rôle du Rwanda dans la crise ». Voir le « Rapport final du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo » du Conseil de sécurité des Nations Unies document pdf).
  29. Génération lumière, « Retours sur nos actions pour notre campagne de plaidoyer pour la paix en République démocratique du Congo et contre l’extractivisme ».
  30. Andrei Popoviciu, Ana Poenariu, Emmet Livingstone et Marine Leduc (in Goma DRC, and Bucharest, Romania), “Supermarket guards, truck drivers and ‘very big mistakes’: the failed role of western mercenaries in the fall of Goma”, The Guardian, mars 2025.
  31. Résolution 2773, 2025 (document pdf). Voir l’analyse juridique d’Alfred Reboul, « Sanctions internationales contre le Rwanda et le M23 : entre condamnation unanime et divergences stratégiques », Le monde du droit, mars 2025.
  32. « UK Statement on response to the situation in Eastern DRC », Commonwealth & Development Office, février 2025.
  33. « Testimony of the forgotten conflict in eastern DRC: The “100 days of liberated Goma” », Agenzia fides, mai 2025.
  34. Alfred Reboul, « Sanctions internationales contre le Rwanda et le M23 : entre condamnation unanime et divergences stratégiques », Le monde du droit, mars 2025.
  35. « République démocratique du Congo : l’UE inscrit neuf personnes et une entité supplémentaires sur la liste », communiqué de presse du Conseil de l’Union européenne, mars 2025. Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RD Congo.
  36. https://www.koboldmetals.com/
  37. “US establishes new tin supply chain in deal with Rwanda’s Trinity Metals”, Mining.com, mai 2025.

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28.06.2025 à 11:24

« ChatGPT, c’est juste un outil ! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique

Olivier Lefebvre

Le déploiement de l’IA semble inéluctable. Et alors ? « On est libre de l’utiliser ou non. » « Tout dépend de l’usage qu’on en fait. » « Trop tard, les jeunes l’utilisent déjà. » Dans cette analyse, Olivier Lefebvre reprend les termes du débat et rappelle que l’IA est une technologie, insérée dans un système technique : l’adopter fait changer la société.

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Texte intégral (10057 mots)
Temps de lecture : 20 minutes

L’arrivée des IA génératives (IAg1) suscite de nombreux débats dans l’espace public et dans différents milieux professionnels qui s’interrogent sur leurs risques et leurs potentialités. Un lieu commun revient régulièrement dans ces discussions : une IAg serait « juste un outil »2. Cette affirmation s’inscrit dans une vision dite « instrumentale » de la technique, qui draine avec elle plusieurs présupposés : dans le sens commun, un « instrument » est un objet « neutre » qui reste sous le « contrôle » de son utilisateur et dont les effets ne dépendent que de l’usage qu’on en fait. Dans le cadre des débats sur les IAg, cette vision instrumentale et les discours qui la véhiculent produisent de puissants effets de cadrage : ils concentrent la réflexion sur les seuls usages finaux et tendent à invisibiliser de nombreux aspects cruciaux dont il est pourtant nécessaire de tenir compte si l’on souhaite penser les effets de ces technologies dans toute leur complexité.

Ce texte propose de caractériser ces effets de cadrage, ceux-ci se situant principalement sur deux plans. Le premier plan concerne l’effacement des « conditions de possibilités » de ces technologies, c’est-à-dire l’invisibilisation – en particulier auprès de leurs utilisateur·ices – de l’ensemble des dispositifs matériels et sociaux nécessaires à leur usage. Le second plan concerne l’occultation de la manière dont ces technologies transforment et structurent la société. La vision instrumentale, qui repose sur le postulat que les utilisateurs conservent en dernière instance la maîtrise et le contrôle sur les technologies, ne tient pas compte des contraintes sociales qui s’exercent sur les individus et orientent leurs usages.

Précisons que l’enjeu de la réflexion n’est pas ici terminologique ou conceptuel : le terme de technologie a été choisi pour désigner les « techniques » en général, du marteau à l’IA, en passant par l’automobile. Le terme d’« outil » est quant à lui réservé pour citer l’utilisation qui en est faite – et que ce texte critique – dans les débats sur les IAg.

Enfin, parce qu’il est souvent frustrant de se sentir démuni·e face à ces discours qui nous invitent à « ne pas s’inquiéter, car c’est juste un outil » dès lors qu’on émet la moindre réserve sur ces technologies, ce texte a également pour objectif d’apporter quelques arguments pour y répondre.

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L’écrasement des différences

Commençons par une observation : le déploiement d’une technologie ne s’accompagne pas systématiquement d’un discours instrumentaliste. Si cette idée est répétée avec tant d’insistance au sujet des IAg, c’est précisément parce que leur arrivée suscite de nombreux débats, et plus encore des inquiétudes, que l’argument instrumentaliste cherche à désamorcer. Rabattre cette technologie bien particulière dans le champ général et indifférencié des « outils » permet de circonscrire la réflexion dans un cadre connu et donc rassurant. « C’est juste un outil » : sous-entendu « comme les autres », « n’ayez pas peur ».

Il faut pourtant rappeler cette évidence : tous les « outils » ne sont pas de même nature. Les technologies reposant sur de vastes infrastructures matérielles en réseau3, les techniques ayant le pouvoir d’augmenter de façon considérable la portée et la puissance de l’agir humain4, les machines assurant des tâches complexes en ne requérant qu’une supervision, etc. ne peuvent pas être pensées dans les mêmes termes qu’un outil comme, par exemple, un marteau.

Le raisonnement selon lequel « l’IA ne serait qu’un outil », revient pourtant à mettre sur un même plan le couteau à pain, le smartphone, l’avion, le marteau, Internet, la bombe atomique et la brosse à cheveux. Un tel écrasement des différences entre ces technologies constitue déjà un premier effet de cadrage, car ce qui les différencie est à bien des égards plus déterminant que ce qui les rassemble.

Le raisonnement selon lequel « l’IA ne serait qu’un outil » revient à mettre sur un même plan le couteau à pain, le smartphone, l’avion, le marteau, Internet, la bombe atomique et la brosse à cheveux.

L’occultation des conditions de possibilité de l’IAg

Les différences entre un simple outil, comme par exemple un marteau, et une IA générative apparaissent en effet clairement dès lors qu’on examine leurs conditions de possibilités respectives, c’est-à-dire l’ensemble des matériaux, des infrastructures, des institutions, des pratiques sociales, etc. tout ce qui est nécessaire à l’existence de ces technologies.

Dans une économie mondialisée, l’analyse des conditions de possibilité d’un simple marteau fait immédiatement intervenir de nombreux acteurs répartis en différents coins du globe. Pour autant, l’empreinte matérielle de cet outil demeure limitée et ses conditions sociales de production sont tout ce qu’il y a de plus ordinaire. De surcroît, la production et l’utilisation d’un marteau serait possible dans une économie localisée.

Ce n’est clairement pas le cas des objets numériques. En effet : quelles sont les conditions de possibilité d’une IAg, telle que ChatGPT ?

L’inventaire peut commencer par les datacenters, dont les constructions se multiplient afin d’accueillir le déploiement de ces technologies5, aboutissant à une croissance vertigineuse des besoins en électricité6. Ces nouvelles infrastructures drainent avec elles des réseaux de télécommunication7, des usines de production de composants électroniques, des mines8, etc. Si la matérialité de l’IA et du numérique en général9 est une réalité dont on prend progressivement conscience10, cette préoccupation se réduit bien souvent à une simple invitation à un usage « réfléchi », dont on observe l’inefficacité à infléchir les trajectoires insoutenables de l’impact environnemental du numérique.

Mine de lithium à Salar del Hombre Muerto, Argentine. Wikimedia.

Car dans le même temps, les entreprises du secteur tablent de leur côté sur une croissance exponentielle des usages. En effet, dans l’inventaire des conditions de possibilités de ChatGPT ne figure pas seulement ce qui lui permet de fonctionner, mais également ce qui a permis de le mettre au point : des milliards de dollars11 investis en salaires d’ingénieurs en IA, en infrastructures de calcul pour entraîner les modèles, en activité de R&D pour développer des calculateurs ad hoc12, etc.

Ces investissements ont été réalisés dans une perspective de rentabilité. Or, s’il n’est pas sûr que les profits escomptés par les acteurs de la Big Tech se traduisent en croissance économique13, cette situation participera nécessairement à donner forme au déploiement futur de l’IA, malgré tous les éventuels appels à la modération ou au discernement.

À cela s’ajoute l’exploitation humaine pour l’entraînement et la modération des modèles14 : des millions de personnes vivant essentiellement dans des pays du Sud sont payées quelques centimes de dollar pour labeliser des données. Comme le dit Sébastien Broca, « sans la globalisation des chaines de valeur et la persistance de logiques néocoloniales, l’IA générative n’existerait pas »15.

Il faut également tenir compte du pillage d’une immense quantité d’œuvres protégées par droits d’auteurs16, sans oublier les données d’interaction avec les IAg, dont chaque utilisateur autorise qu’elles puissent contribuer à son apprentissage. Chaque utilisation individuelle de ChatGPT repose sur cet ensemble de conditions, sociales et matérielles.

Cet inventaire pèse déjà lourd, excessivement plus lourd qu’un marteau. On doit pourtant élargir encore le champ de l’analyse pour qu’elle soit complète. Il est logique d’intégrer dans les conditions de possibilité des IAg l’Internet et le numérique en général. C’est en effet uniquement parce que le numérique a pris cette place centrale dans nos sociétés, parce que ses infrastructures sont répandues de manière si diffuse, parce qu’Internet s’est trouvé être le réceptacle d’autant de données et de « connaissances », parce qu’une part toujours plus grande du monde est numérisée, que les IAg ont pu être développées.

Planter un clou avec un marteau n’engage physiquement que l’utilisateur du marteau, le clou et le support. Effectuer une requête sur ChatGPT mobilise au contraire une gigantesque infrastructure.

Enfin, pour souligner l’incommensurabilité, notamment sur le plan matériel, entre les IAg et un simple marteau, on peut également délimiter le périmètre physique de leur usage. Planter un clou avec un marteau est une action qui n’engage physiquement que l’utilisateur du marteau, le clou et le support sur lequel celui-ci est planté. Effectuer une requête sur ChatGPT, mobilise au contraire une gigantesque infrastructure faite de logiciel, de réseaux et de calculateurs : un système complexe.

Dire comme on l’entend souvent qu’une IAg « c’est juste un outil » a donc pour effet d’invisibiliser la majeure partie des dispositifs matériels et sociaux qui soutiennent ce qu’il paraît plus approprié de qualifier de « système ».

Massimo Botturi sur Unsplash.

L’occultation des effets de structuration sociale par les IAg

La vision instrumentale de la technique considère que les effets d’une technologie sont intégralement déterminés par les usages qu’en font les individus. Elle part du principe que si personne n’utilisait une technologie, celle-ci n’aurait aucun effet et tendrait à disparaître17. Appliqué au domaine des IAg, ce raisonnement s’accompagne du discours selon lequel les IAg ne sont in fine que ce que l’on en fait et que le principal, sinon l’unique sujet sur lequel il faudrait s’accorder concerne la distinction entre les « bons » et les « mauvais » usages.

Pourtant, plusieurs arguments tendent à montrer que les effets sociaux des IAg – et c’est le cas de nombreuses autres technologies – ne sont pas seulement la somme des effets des usages individuels. Dit autrement, penser les effets sociaux de l’IAg par le seul prisme de ses usages conduit à occulter les mécanismes par lesquels la société toute entière se transforme sous l’effet d’une technologie.

La dépendance au sentier

L’histoire du déploiement progressif de l’automobile fournit une excellente illustration de ces mécanismes. Ce déploiement s’est accompagné du développement de nombreuses infrastructures, autant matérielles (les routes, les réseaux de transports de pétrole, etc.) que socio-économiques (l’industrie automobile, l’industrie pétrolière, les banlieues résidentielles, etc.) selon un principe d’auto-renforcement : le développement des infrastructures vient structurer les modes de vie autour de cette technologie, engendrant une forme de dépendance sociale qui contribue à son tour à accroître le développement de ces infrastructures.

La notion de dépendance au sentier est employée pour décrire ce phénomène, soulignant comment des déploiements techniques passés ont un effet structurant sur le futur des sociétés : le futur d’un système socio-technique est déterminé par la trajectoire qu’il a suivie dans le passé.

La question du bon et du mauvais usage individuel de la voiture n’a aujourd’hui pas vraiment de sens : cet usage est en partie imposé.

En donnant forme à un monde adapté à l’automobile, celle-ci s’est rendue incontournable pour ce monde-là et nos sociétés en sont devenues dépendantes, entraînant un effet de verrouillage socio-technique. Dans ce contexte, l’automobile n’est dès-lors plus un simple instrument que les individus auraient le libre choix d’utiliser ou non. Par conséquent la question du bon et du mauvais usage individuel de la voiture n’a aujourd’hui pas vraiment de sens : une partie de cet usage est imposée et pour celle-ci on n’a pas le loisir de se demander s’il est bon ou mauvais.

Le numérique est également un parfait exemple d’une technologie se déployant selon un processus de dépendance au sentier. Son omniprésence dans nos sociétés est le résultat d’une trajectoire qui a vu se développer progressivement les infrastructures de télécommunication et les terminaux (ordinateurs, smartphone, etc.) au fur et à mesure que les usages se multipliaient et s’encastraient dans les modes de vie et les pratiques sociales, modifiant les manières de s’informer, de communiquer, d’étudier, de travailler, de se distraire, etc., selon un mécanisme d’auto-renforcement. 

Lorsque des seuils de déploiement ont été franchis, certaines activités du quotidien n’ont plus été possibles que par la médiation du numérique, engendrant un verrouillage socio-technique. On peut penser aux ENT (Espaces Numériques de Travail), qui se sont imposés dans les collèges et lycées pour accéder par exemple aux devoirs, sans possibilités de contournement18.

L’IA en général, et les IA génératives dont il est plus particulièrement question dans ce texte, constituent un prolongement de la trajectoire socio-technique du numérique : c’est parce que le numérique imprégnait nos sociétés et leurs organisations19 que les IAg ont pu être développées et qu’elles se déploient avec une telle rapidité. Pour que cela ait lieu, il était en effet a minima nécessaire que les données d’apprentissage soient disponibles sur Internet et que l’usage d’applications sur smartphone ou par Internet fassent partie des habitudes sociales.

Jacob Mindak sur Unsplash.

Comment les IAg peuvent devenir incontournables

La question que l’on peut alors se poser est de savoir quelle dépendance au sentier vont engendrer les IA génératives : quelles formes prendront les mécanismes d’auto-renforcement ? Pour quelles pratiques sociales leur usage deviendra-t-il incontournable ?

Une illustration de cette logique d’auto-renforcement s’observe actuellement dans les débats sur l’usage des IAg dans l’enseignement supérieur. Au motif que les étudiant.es les utilisent de toute façon déjà, mais surtout que ces « outils » seront communément utilisés dans leur future activité professionnelle, on voit se multiplier les formations, à destination des étudiant.es et des personnels enseignants, pour intégrer les IAg dans les pratiques pédagogiques et pour maîtriser « l’art du prompt20 ». Cette préoccupation, parfaitement légitime au demeurant, qui vise à doter les étudiant.es des compétences qui leur seront nécessaires car elles seront devenues incontournables, contribue de manière certaine à rendre l’usage de ces technologies effectivement nécessaire et incontournable. Dit autrement, ce qui rend véritablement inéluctable le déploiement d’une technologie, c’est la croyance partagée dans son aspect inéluctable.

Concernant le caractère incontournable des IAg, sans s’essayer à des prédictions hasardeuses, l’histoire récente du numérique, et notamment les effets de verrouillages socio-techniques qui se sont produits lorsque des seuils de généralisation de l’usage ont été franchis, peut nous donner quelques indices de ce qui pourrait advenir. Ce caractère incontournable pourrait prendre une forme stricte, l’usage de l’IAg étant nécessaire pour réaliser une activité : si par exemple l’unique moyen de communication avec un service commercial ou administratif est un Chatbot, et qu’il n’est proposé aucune possibilité de contournement. Il pourrait également s’agir d’une forme moins stricte : si tout le monde (ou presque) utilise une IAg, ne pas l’utiliser devient trop pénalisant et on finit par l’utiliser. Ce dernier cas, qui est de loin le plus répandu, échappe presque par définition à la vision instrumentale, car celle-ci ne tient pas compte des effets que produisent les usages d’une technologie sur… celles et ceux qui ne l’utilisent pas (encore) !

Ce qui rend véritablement inéluctable le déploiement d’une technologie, c’est la croyance partagée dans son aspect inéluctable.

Si les élèves d’une classe sont autorisés à utiliser ChatGPT pour « chercher des idées » ou « améliorer leur texte » dans le cadre d’un devoir à rendre dans un temps fortement contraint, un élève qui ferait le choix de se passer de ChatGPT serait de facto pénalisé. À partir du moment où ChatGPT est autorisé, il tend à devenir incontournable. 

Si au sein d’un service d’une entreprise ou d’une administration, l’usage de l’IAg se généralise pour assister les employés dans les tâches de rédaction de rapports de type formel, car il est constaté que cela fait gagner du temps sans que les destinataires ne s’en plaignent, alors le standard de productivité au sein de ce service se trouve de facto redéfini. Une personne qui désirerait éviter de recourir à l’IAg serait moins productive que les autres. Elle pourrait finir par être contrainte de l’utiliser afin de se conformer au standard de productivité demandé.

Il existe une immense variété de pratiques sociale dont la norme sera ainsi progressivement modifiée par la généralisation des usages de l’IAg. On peut d’ailleurs remarquer que dans une société valorisant la productivité (autant dans la sphère économique que dans la sphère individuelle), le déplacement de la norme sociale sous l’effet des IAg sera globalement orienté dans une unique direction : celle qui laisse escompter les gains de productivité les plus grands.

C’est la multiplication des situations dans lesquelles les IAg deviennent incontournables – que cela soit de manière stricte ou parce qu’il devient trop pénalisant de ne pas les utiliser – qui contribue à engendrer ce phénomène de dépendance sociale et ce mécanisme de dépendance au sentier.

Une dépendance à l’IA qui reste encore essentiellement à venir

L’une des raisons pour lesquelles l’argument affirmant que « l’IAg c’est juste un outil » peut être martelé sans rencontrer de forte opposition réside dans la relative nouveauté de cette technologie.

Si tout le monde peut aisément mesurer aujourd’hui combien l’automobile a radicalement transformé les modes de vie, les paysages, l’urbanisme, etc., ces bouleversements ne se sont pas faits en un jour. La dépendance de nos sociétés au « tout voiture » est le fruit d’un processus qui s’est étalé sur plusieurs dizaines d’années.

En comparaison, nous n’en sommes encore qu’au tout début des IAg21 et certains arguments soutenus par la vision instrumentale peuvent à l’heure actuelle difficilement être démentis. En effet, malgré les diverses incitations à utiliser les IAg et à s’y former dans le milieu professionnel, elle n’est pas une technologie incontournable : on peut légitimement avoir le sentiment qu’on est libre de l’utiliser ou non.

@add_rien_20 sur Unsplash.

C’est pourquoi il faut insister sur l’idée que ce qui peut sembler aujourd’hui n’être « qu’un outil comme un autre » (si l’on fait abstraction des conditions de possibilités, ce qui n’est pas rien) est à l’évidence voué à transformer radicalement les modes de vie, à structurer de nombreuses pratiques sociales autour de son utilisation et à engendrer un puissant phénomène de dépendance au sentier, d’une manière que les usages actuels ne laissent en rien présager. Les analyses des usages des débuts de l’histoire d’une technologie perdent leur pertinence lorsque les mécanismes de structuration sociale commencent à se faire sentir. Plusieurs signaux laissent penser que nous y sommes. 

L’intention « rassuriste »

On mesure donc à quel point l’idée de contrôle de l’outil, présupposée par la vision instrumentale de l’IA, est problématique. D’une part, une technologie comme l’IA « fait » beaucoup plus que la seule intention de ses utilisateurs finaux : elle les guide, les contraint, les rend dépendant, ouvre des possibles et en ferme d’autres, absorbe des compétences, etc. D’autre part, ses effets sociaux ne se réduisent pas à ce que ses utilisateurs en font, ne serait-ce que par les effets qu’elle produit même chez ceux qui ne l’utilisent pas, comme on vient de le voir. D’ailleurs, et sans s’inquiéter de la contradiction, les tenants des discours présentant les IAg comme de simples outils, s’accordent généralement pour affirmer que ces technologies « changent radicalement le monde » dans lequel on vit. Prendre cette affirmation au sérieux implique de réviser largement l’idée qu’elles seraient de « simples outils », puisque l’on comprend bien que « changer le monde » implique une dynamique autrement plus complexe que la simple somme des usages finaux.

La vision instrumentale des IAg porte avec elle une forme de « rassurisme » sur la capacité de contrôle et de maîtrise que les usagers finaux peuvent avoir des objets techniques. 

Que ce « rassurisme » soit intentionnel ou qu’il soit l’effet d’une vision naïve de la technique, le résultat est le même : il participe de la banalisation – voire de la promotion – de cette technologie, nous empêchant de penser la complexité de ses effets et d’adopter les mesures appropriées. Il s’inscrit également dans un discours plus global sur l’inéluctabilité de cette technologie, lequel nous affirme qu’elle est « déjà-là » et que « la question n’est plus de savoir s’il faut s’opposer, mais comment on va vivre avec »22, produisant un sentiment de résignation et de totale impuissance. L’idée est en somme que nous n’avons d’autre choix que de nous adapter, mais qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur du futur que cette technologie nous bâtit.

La vision instrumentale des IAg porte avec elle une forme de « rassurisme » sur la capacité de contrôle et de maîtrise que les usagers peuvent avoir des objets techniques. 

Il faut par ailleurs relever le paradoxe suivant : les promoteurs de ces technologies et les patrons de la Big Tech, qui n’ont de cesse d’affirmer qu’il ne s’agit que d’« outils », soutiennent également que l’IA représente un « risque existentiel » pour l’humanité et qu’il est urgent de réglementer ce secteur. Comme le montre Thibault Prévost23, le paradoxe se résout lorsque l’on découvre l’intention qui anime les tenants de ces discours apocalyptiques, qui visent à prendre intégralement en main le devenir de ces technologies : l’IA est trop complexe et trop dangereuse, laissez-nous faire.  

Azaqui3 sur Unsplash.

Comment tenir une critique radicale du « rassurisme » sans céder aux discours apocalyptiques qui nous maintiennent dans un état d’aveuglement quant aux dimensions matérielles et sociales décrites précédemment ?

Il s’agirait de penser lucidement ce que l’on perd et ce que l’on gagne au déploiement de ces technologies, pas seulement en tant qu’utilisateur, mais aussi en tant que société. On ne peut évidemment pas prédire comment les IAg transformeront la société et les individus qui la composent, il n’existe pas de déterminisme technique absolu, mais on peut néanmoins anticiper certains effets indésirables et s’organiser dès à présent pour tenter de les contenir.

Prenons un exemple : le principe de la génération automatique de texte, qui constitue la fonction élémentaire des IAg, transforme le rapport à l’écriture d’un texte24. Or, l’écriture est une activité fondamentale pour le développement de certaines capacités cognitives : esprit de synthèse, logique argumentaire, réflexivité, etc. Que penser d’une technologie qui développe la compétence « écrire le bon prompt » au prix de l’élimination du processus cognitif si singulier que constitue le passage de la pensée à l’écrit ? Comme le formulent efficacement deux enseignant·es : « on nous propose donc de nous libérer de la condition même de notre émancipation »25. Comment s’assurer du maintien et même du développement des compétences d’écriture sans assistance d’une IAg, quand bien même celle-ci serait plus « efficace » pour les réaliser ? En pédagogie comme ailleurs, ce n’est pas la destination qui compte mais le voyage, ce n’est pas le résultat mais l’expérience vécue pour le produire. Il s’agirait donc de faire l’inventaire de ce que l’on pourrait perdre avec la généralisation des IAg et auquel on tient pourtant, pour trouver les moyens de le conserver. 

Ces considérations ne concernent pas le seul domaine de la pédagogie et de l’apprentissage. Parmi ce que les individus pourraient perdre avec les IAg, figure aussi le sens qu’ils trouvent dans certaines de leurs activités. Dans une société la valeur d’une activité humaine se mesure à son utilité et à l’efficacité avec laquelle elle est réalisée, les IAg représentent un moyen additionnel au service de cette logique. Par-delà les conséquences environnementales et sociales d’une telle perspective, se profile un risque de perte de sens. Comme le suggérait Hannah Arendt, « l’utilité instaurée comme sens engendre le non-sens »26.

Il existe une forme particulière de dépendance à la technologie, déjà largement constatée avec les smartphones, les réseaux sociaux et le numérique en général : l’addiction des individus à ces technologies.

Donnons un dernier exemple d’un effet indésirable, duquel il serait souhaitable de se préserver : l’addiction aux IAg. Il existe en effet une forme particulière de dépendance à la technologie, déjà largement constatée avec les smartphones, les réseaux sociaux et le numérique en général : l’addiction des individus à ces technologies. Ce phénomène, qui tient sans doute en partie à certaines propriétés de l’artefact, est savamment entretenu et amplifié par divers aspects de son design visant à maximiser le « taux d’engagement » des utilisateur·ices. Malgré leur arrivée récente, les IA génératives sont déjà largement utilisées comme compagne ou compagnon virtuel, entraînant des situations de dépendance affective considérablement plus puissantes qu’avec d’autres dispositifs numériques27. C’est dès aujourd’hui qu’il conviendrait d’imaginer et de mettre en œuvre des moyens de réduire ces risques d’addiction (en bridant d’une manière ou d’une autre ces technologies et leurs usages), et pas le jour éventuel où, comme avec « les écrans », le verrouillage socio-technique se trouve doublement cadenassé par des phénomènes addictifs.

Le problème des discours « rassuristes » est que non seulement ils évacuent des problématiques dont il serait nécessaire de débattre, mais en outre, en propageant un cadre d’analyse des effets sociaux des technologies totalement inadapté, puisque reposant sur une vision instrumentale, ils sapent les possibilités même d’un débat éclairé. Les discours « rassuristes » contribuent à nous maintenir dans cet état de « somnambulisme technologique » décrit par le philosophe Langdon Winner28.

Ashim D’Silva sur Unsplash.

Savoir contrer la « rhétorique de l’outil »

Au terme de ce parcours, sommes-nous mieux « outillé·es » pour démentir l’affirmation selon laquelle « ChatGPT, c’est juste un outil », comme nous en formulions l’intention en introduction ?

Si l’occasion se présente, on pourra commencer par rappeler les conditions de possibilité de ChatGPT, qui sont totalement invisibilisées par ce discours, et qui montrent qu’il s’agit plus d’un système complexe que d’un simple outil.

Ensuite, il pourra être utile d’exposer une brève histoire du développement de l’automobile, qui illustre le phénomène de dépendance au sentier. Celle-ci pourra être suivie par quelques exemples de pratiques sociales pour lesquelles l’usage du numérique est aujourd’hui incontournable, afin de souligner le fait que les futurs usages et effets de ChatGPT ne seront pas simplement un reflet étendu et amplifié des usages actuels et de ce qu’on peut constater de leurs effets.

La question n’est pas tant de savoir si tel usage est « pratique » ou pas, mais de déterminer si l’on souhaite contribuer à ce système et au monde qu’il façonne.

Enfin, on pourra faire remarquer l’intention « rassuriste » de ce discours, particulièrement inadaptée pour mener un débat éclairé sur ces technologies porteuses d’enjeux considérables. La question n’est donc pas tant de savoir si tel usage particulier est « pratique » ou pas, mais de déterminer si l’on souhaite contribuer à ce système et au monde qu’il façonne, pour pouvoir bénéficier de ce côté « pratique ».

Il faut sans doute se préparer à s’entendre dire : « la question n’est plus de savoir comment s’opposer à ChatGPT mais plutôt comment vivre avec ! »29. Cette phrase ne saurait clôturer le débat. Les deux postures, celle consistant à s’opposer (de manière raisonnée et circonstanciée) à l’IA et celle cherchant à « vivre avec », ne sont pas contradictoires. Nos sociétés sont traversées de dynamiques néfastes auxquelles on s’oppose tout en cherchant à vivre avec : des inégalités, des discriminations, des rapports de domination, des pollutions, des dégradations environnementales, des déséquilibres planétaires, etc. Le risque étant que, parce qu’elles sont considérées comme un simple « outil », les IAg continuent d’être adoptées de façon irraisonnée, et viennent renforcer ces dynamiques néfastes.

L’auteur remercie Guillaume Carbou pour les discussions stimulantes et les suggestions judicieuses.


Image d’accueil : photo de Manuel sur Unsplash.

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Notes

  1. Les IA génératives constituent un type particulier de système d’Intelligence Artificielle, destiné à générer du texte, des images, des sons, sur la base d’un modèle de langage large (LLM pour Large Language Model) entraîné sur un vaste corpus de données.
  2. On peut lire cette assertion dans des contextes aussi variés que des chartes d’utilisation de l’IA à l’Université (voir celle de l’Université Orléans, de l’Université de Franche Comté, dans le projet de charte élaboré par EdTech France), un dossier spécial IA du « programme national d’éducation au numérique des jeunes et des familles » et dans d’innombrables articles de presse et posts sur les réseaux sociaux qui proposent des astuces pour tirer « le meilleur parti de ces outils ».
  3. Alain Gras, Les macro-systèmes techniques, Que Sais-Je ?, PUF, 1997.
  4. Hans Jonas, Le principe responsabilité, Une éthique pour la civilisation technologique, 1979 [1990].
  5. « This is the state of play in the global data centre gold rush », Weforum, avril 2025.
  6. « Data centres will use twice as much energy by 2030 — driven by AI » Nature, avril 2025. Voir également « Les géants du numérique se convertissent au nucléaire… » (Le Monde, septembre 2024) au sujet de la relance et du développement du nucléaire pour répondre à ces nouveaux besoins en électricité.
  7. Voir notamment Camille Morel, « Les câbles sous-marins », CNRS éditions, 2023, sur les enjeux qui entourent ces infrastructures de l’Internet.
  8. Celia Izoard, « L’esprit qui dévorait la matière », Ecologie & Politique, 2024.
  9. On peut se référer sur ces sujets au séminaire du groupe de travail Matérialité du Numérique du Centre Internet et Société.
  10. Voir par exemple les travaux conjoints de l’ADEME et de l’ARCEP sur l’estimation de l’empreinte environnementale du numérique.
  11. Julien Pillot, Pourquoi la bulle de l’IA ne devrait pas éclater… malgré des inquiétudes légitimes, The Conversation, décembre 2024.
  12. Voir par exemple la progression de NVIDIA, leader des calculateurs dits GPU : « Nvidia, une progression fulgurante… », Le Monde, 27 février 2025.
  13. The impact of Artificial Intelligence on productivity, distribution and growth, rapport OCDE, 2024.
  14. Voir Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019, et pour une référence plus récente spécifiquement sur le travail de modération du modèle de ChatGPT, l’article de Billy Perrigo dans le Time (18 janvier 2023) au sujet de l’exploitation de travailleurs kenyans.
  15. Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Seuil, 2025.
  16. Voir « Pourquoi les images de ChatGpt imitant le studio Ghibli font polémique », Le Monde, 31 mars 2025 et « Intelligence artificielle : Meta poursuivi en France pour violation des droits d’auteur », 12 mars 2025.
  17. Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, la dissuasion nucléaire, qui agit par définition en l’absence d’usage à proprement parler, ne viole pas directement ce principe. L’usage de la technologie consistant dans ce cas à développer des armes nucléaires et à informer ses voisins qu’on est prêt à s’en servir.
  18. Pour donner un autre exemple récent parmi des tant d’autres, le tarif préférentiel pour les 12-26 ans sur les trains régionaux de la région Occitanie, dit +=0, requiert nécessairement la possession d’un smartphone, une application devant être activée à chaque montée et descente du train.
  19. Au point d’ailleurs que le fonctionnement de celles-ci en dépende, on sait les perturbations et blocages qu’entraînent une cyber-attaque ou une coupure d’Internet.
  20. Un « prompt » désigne la question ou la commande transmise à une IAg, l’équivalent d’une requête sur un moteur de recherche.
  21. Rappelons que ChatGPT n’a été proposé au grand public que fin 2022.
  22. « À l’heure des IA, la révolution silencieuse des examens : « La question n’est plus de savoir s’il faut s’opposer, mais comment on va vivre avec » », Le Monde, 8 avril 2025.
  23. Thibault Prévost, Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, Lux, 2024.
  24. Voir par exemple « l’expérience d’écriture » relaté par le philosophe italien Andrea Colamedici, qui se présente comme le traducteur de Jianwei Xun, un auteur fictif. Le livre « Hypnocratie » (PhiloMag, 2025) a en effet été écrit en interagissant avec diverses IAg. Avec un style et des analyses concernant la facticité de notre rapport au monde qui rappellent celles des penseurs situationnistes, l’ouvrage peine à convaincre de la solidité de ses concepts. Le fait que certain·es y aient vu l’œuvre « de l’un des plus brillants philosophes de sa génération » devrait les faire réfléchir à leur propension à se laisser hypnotiser par des discours artificiels.
  25. « L’IA, junk food de la pensée | Academia », Christophe Cailleaux et Amélie Hart.
  26. Dans La condition de l’Homme moderne, 1958.
  27. Voir l’étude du MIT : « AI companions are the final stage of digital addiction ». Cette étude mentionne notamment un projet de loi adopté dans l’état de Californie pour limiter les « fonctionnalités addictives » des ChatBot et qui autorise les utilisateurs à poursuivre les entreprises opérant ces systèmes si un tort leur est causé par l’usage d’un ChatBot qui ne respecterait pas la réglementation (voir « Kids are talking to AI companions », Washington Post, 1er avril 2025).
  28. Langdon Winner, « La baleine et le réacteur », 1986.
  29. Conclusion de la chronique « un monde connecté » par le journaliste François Saltiel, le 8 mai 2025, France Culture. De façon ironique, celle-ci était consacrée à l’amplification des inégalités sociales par ChatGPT (la question étant donc, si l’on en croit le journaliste, de savoir comment vivre avec).

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