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24.04.2026 à 07:30

« Nous travaillons gratuitement comme liquidateur·ices nucléaires »

Kate Brown· Martin Denoun · Nassima Abdelghafour

Alors que l’on commémore les 40 ans de Tchernobyl, que les plans de relance du nucléaire civil se multiplient et que l’ombre de l’arme atomique plane toujours sur le monde, deux sociologues s’entretiennent avec l’historienne Kate Brown. Au menu : le mythe du confinement, les contaminations durables, les dépollutions impossibles et l’importance des contre-enquêtes.

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Texte intégral (9970 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Un entretien avec Kate Brown réalisé par Nassima Abdelghafour et Martin Denoun, publié en partenariat avec Reporterre, où vous pouvez retrouver une version raccourcie de ce texte.

Deux ouvrages importants de l’historienne états-unienne Kate Brown, professeure d’histoire au Massachusetts Institute of Technology, ont été traduits en français ces dernières années. Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après et Plutopia. Une histoire des premières ville atomiques, sont parus respectivement en 2021 et 2024 chez Actes Sud. À la fois très documentés et rigoureux, si bien écrits qu’ils se lisent comme des romans, ces deux ouvrages nous plongent dans des catastrophes nucléaires massives. Plutopia nous fait découvrir des catastrophes discrètes et presque routinières, quand Tchernobyl par la preuve braque un nouvel éclairage sur une catastrophe bien connue qui n’en finit pas d’advenir. 

Dans Plutopia, Kate Brown suit les traces de deux villes-usines nucléaires créées dans les années 1940 dans des lieux reculés. C’est l’histoire de l’industrie naissante du plutonium, ce métal radioactif nécessaire à la fabrication de bombes atomiques, à la fois aux États-Unis et en URSS. Elle décrit comment ont été conçus, construits et gérés les sites de Hanford près de la ville de Richland, dans l’est de l’État de Washington aux Etats-Unis, et de Maïak près de la ville d’Ozersk, dans l’Oural, en URSS. L’usine de Hanford, cheville ouvrière du projet Manhattan, a produit le plutonium de la bombe larguée sur Nagasaki. La construction du complexe nucléaire de Maïak a démarré en 1945 et a marqué le début de la course aux armements nucléaires pendant la guerre froide. Pour ces raisons, les deux sites ont été construits et exploités secrètement. Au fil des années, des quantités gigantesques de polluants radiotoxiques sont déversées dans l’environnement autour des usines de plutonium. Et pourtant, Richland et Ozersk, les villes attenantes aux sites respectifs de Hanford et Maïak, sont des villes laboratoires où s’expérimentent à la fois le contrôle biomédical des habitant·es et la promesse d’une vie urbaine confortable et privilégiée. 


Plutopia nous fait découvrir des catastrophes discrètes et presque routinières, quand Tchernobyl par la preuve
braque un nouvel éclairage sur une catastrophe bien connue qui n’en finit pas d’advenir.

Dans Tchernobyl par la preuve, on suit Kate Brown dans une enquête passionnante et parfois rocambolesque sur les traces de l’accident de Tchernobyl et de ses suites. En exploitant des archives régionales qui n’avaient jamais été dépouillées, l’historienne raconte ce qu’un accident nucléaire implique : une gestion à l’aveugle face à des processus chimico-physiques échappant aux collectes de données classiques, des mensonges visant à masquer à la fois ce qui est su et ce qui est ignoré, des pollutions hétérogènes qui résistent aux schémas rassurants de gestion de crise, des contaminations qui s’accumulent au cours du temps et circulent très loin, des corps exposés qui souffrent en silence, et enfin des citoyen·nes qui se font enquêteur·ices et qui bâtissent des contre-savoirs essentiels pour mettre fin à ce silence.

Kate Brown. Photographie ©Annette Hornischer

Nassima Abdelghafour et Martin Denoun – Une même tension traverse Plutopia et Tchernobyl par la preuve : depuis ses débuts, l’industrie nucléaire a produit un discours public qui insiste sur le confinement de l’activité nucléaire dans des espaces clos et contrôlés. Dans les trois cas que vous analysez – les usines de Hanford et de Maïak, et l’accident de Tchernobyl – vous montrez que ce confinement est mis en échec non seulement par les radionucléides, mais aussi par les humains, qui circulent constamment entre ces espaces à accès restreint et l’extérieur.

Kate Brown – J’étais dans une épicerie haut-de-gamme, à Washington DC, la tête dans un congélateur, un compteur Geiger à la main. Je passais le compteur au-dessus d’un sac de myrtilles sauvages surgelées en réfléchissant à cette affaire de confinement de la contamination nucléaire. J’avais remarqué lors d’un séjour dans le nord de l’Ukraine – je travaillais sur les effets de Tchernobyl – que des milliers de personnes sortaient de forêts marécageuses autour de Tchernobyl avec des paniers pleins de myrtilles à la main. Ils les vendaient à des acheteurs qui attendaient dans des camions le long de la route. L’échelle industrielle de cette cueillette m’a intriguée. Avec mon assistante de recherche, Olha Martynyk, nous nous sommes procurées des paniers et sommes allées à la cueillette aussi. Nous avons apporté nos myrtilles dans l’entrepôt où une grossiste achetait les myrtilles apportées par les camions que nous avions vus. Chaque myrtille qu’elle testait était radioactive, certaines bien au-delà du seuil de 450 Becquerels le kilo, en vigueur en Ukraine, mais elle a tout acheté quand même. Je me suis demandée pourquoi, jusqu’à ce que j’apprenne que la norme dans l’Union Européenne et aux États-Unis est de 1200 Bq le kilo. En mélangeant les baies dépassant le seuil avec celles restant en dessous, la grossiste pouvait légalement vendre ses baies dans l’UE, bien que certaines myrtilles testées aient atteint 3000 Bq par kilo. Je découvrais avec étonnement cette dispersion délibérée et régulée des radiations de Tchernobyl par les marchés.

J’ai trouvé un rapport du département de la sécurité intérieure aux États-Unis sur un camion qui avait déclenché les compteurs Geiger à la frontière avec le Canada. Qu’y avait-il dans le camion ? Des myrtilles d’Ukraine. C’est cela qui m’a menée jusqu’au congélateur du magasin, pour constater à quel point les myrtilles de Tchernobyl étaient proches de mon propre petit-déjeuner. La vente de produits radioactifs ne relève pas d’une logique de confinement, mais de prolifération. Et elle est organisée par de nombreux acteurs qui expédient les myrtilles, airelles et champignons cueillis dans les forêts de Tchernobyl aux consommateur·ices partout dans le monde.

La vente de produits radioactifs est organisée par de nombreux acteurs qui expédient les myrtilles, airelles et champignons cueillis dans les forêts de Tchernobyl aux consommateur·ices partout dans le monde.

La récolte de myrtilles dans la région de Tchernobyl : les cueilleur·ses sous le regard de l’acheteuse. Photographie : Kate Brown.

Il s’agit là d’une prolifération organisée délibérément. Mais que se passe-t-il dans les cas où un confinement est vraiment mis en œuvre ?

Kate Brown – En effet, même lorsqu’il est appliqué, le confinement n’est pas la panacée. Quelques jours après l’accident de Tchernobyl en 1986, les dirigeants soviétiques ont tracé un cercle autour de la centrale et de la ville de Pripyat, et en ont interdit l’accès. La nouvelle « zone d’exclusion » avait pour objectif de préserver les gens de la contamination radioactive, invisible et imperceptible, qui se répandait selon des trajectoires irrégulières depuis le réacteur n° 4 encore en flammes. L’évacuation qui a suivi, ainsi que les patrouilles dans la zone d’exclusion ont sans doute sauvé des milliers de gens d’une exposition à de dangereuses doses, mais cette zone a aussi conduit à des formes d’exposition par inadvertance. Les dirigeants soviétiques ont vite appris qu’on ne pouvait pas contenir les isotopes, qui voyageaient par le vent, dans l’eau, sur les pneus des camions et les vêtements des gens. À l’été 1986, presque tous les échantillons testés par les pouvoirs publics – lait, pain, beurre, viande, thé, produits frais – étaient contaminés. L’existence de la zone d’exclusion, vidée de ses habitant·es et contrôlée, couplée avec l’incapacité des dirigeants soviétiques à publier des cartes représentant de manière dynamique la diffusion de la radioactivité dans des lieux où les gens vivaient et produisaient de la nourriture, a conduit de nombreuses personnes à se croire en sécurité, à tort.

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Les confinements sont donc aussi des dispositifs de contrôle de l’information ?

Kate Brown – Tout à fait. Une bonne partie de Tchernobyl par la preuve décrit les problèmes très variés dont se plaignaient les gens aux médecins dans les zones contaminées autour de Tchernobyl. Au lieu des 54 victimes de Tchernobyl officiellement reconnues, le gouvernement ukrainien a fait état en 2016 de 150 000 victimes, seulement pour l’Ukraine, ce qui est une estimation plus fidèle de l’impact de l’accident – la Biélorussie et la Russie, qui ont reçu 80% de la radioactivité après l’accident, n’ont quant à elles pas produit de chiffres.

C’est la même chose autour des usines de plutonium. Hanford et Maïak sont des sites militaires, clôturés et gardés. Seules les personnes munies d’un badge pouvaient entrer, et n’avaient accès qu’à certaines zones du site. En compartimentant les sites, les dirigeants militaires confinaient l’information, craignant l’espionnage d’une puissance nucléaire rivale. Ils craignaient aussi les dirigeants locaux trop curieux, puis plus tard, les riverain·es inquièt·es des clusters de cancers, pathologies thyroïdiennes et autres maladies auto-immunes dans les communautés de fermiers autour des usines. Dans les premières années après l’accident de Tchernobyl, confiner l’information et les connaissances sur les rayonnements ionisants a été le résultat le plus significatif des zones nucléaires contrôlées. Malheureusement, ni les clôtures ni les gardes n’ont pu confiner la radioactivité elle-même.

Au lieu des 54 victimes de Tchernobyl officiellement reconnues, le gouvernement ukrainien a fait état en 2016 de 150 000 victimes, seulement pour l’Ukraine – la Biélorussie et la Russie, qui ont reçu 80% de la radioactivité après l’accident, n’ont quant à elles pas produit de chiffres.

Hanford et Maïak ont relâché environ 350 millions de curies de contaminants radioactifs dans l’environnement, c’est presque le double de l’accident de Tchernobyl selon les estimations les plus hautes. Le problème n’est pas non plus contenu dans le temps. En 2017, des émissions radioactives dues à des feux dans la Forêt Rouge autour de Tchernobyl ont été détectées jusqu’en Hollande ! Le mythe du confinement est puissant et omniprésent, alors que la diffusion de la radioactivité a des conséquences qui perdurent. En 2016, les trois comtés autour de la réserve nucléaire de Hanford ont vu un nombre très élevé d’enfants naître avec une anencéphalie, une malformation rare et mortelle. Entre 2010 et 2016, ces trois comtés ont enregistré un taux de pathologies du tube neural (le système nerveux des embryons) de 12,7 pour 10 000 naissances, contre 6,4 en moyenne dans le pays. Le rapport du ministère de la santé de l’État de Washington concernant ce taux alarmant n’a indiqué aucune cause pouvant l’expliquer. La radioactivité émanant de la réserve nucléaire a été considérée pendant un temps, puis écartée, puisque la radioactivité était prétendument confinée par la clôture, et rapidement évacuée par le débit important du fleuve Columbia et les vents puissants qui balayent la plaine. Après avoir recommandé aux femmes enceintes de prendre de l’acide folique en complément alimentaire, l’État a classé l’affaire et cessé de surveiller les malformations à la naissance dans ces trois comtés. Cet exemple illustre comment ce mythe du confinement des radiations a survécu à la fin de la guerre froide.

La progression du nuage de Tchernobyl en une minute (source : Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire)

À rebours du caractère singulier et extraordinaire de la radioactivité, vous montrez aussi – c’est là une des originalités de votre livre Plutopia– que les villes du plutonium (Richland aux États-Unis et Ozersk en URSS) fonctionnent comme des matrices d’organisation sociale, avec d’étonnantes similitudes entre les deux blocs antagonistes. Vous décrivez comment la mise en place secrète de l’industrie du plutonium, extrêmement polluante et dangereuse, va de pair avec la manière dont les villes du plutonium deviennent des laboratoires préfigurant ce qu’allait devenir la vie urbaine de l’après-guerre. Comment vous est venue l’intuition que ces villes atomiques étaient aussi, plus prosaïquement, des lieux d’expérimentation sociale ?

Kate Brown – Deux choses m’ont permis de comprendre que ces villes fermées et top-secrètes, créées spécialement pour la production de plutonium, étaient les lieux d’expérimentations sociales qui ont constitué des modèles d’urbanisme dans leurs sociétés respectives. La première, c’est que ces villes semblent désespérément normales. La première fois que j’ai visité Richland, j’ai été déçue. Je circulais dans des rues larges, le long de maisons toutes similaires, aux pelouses impeccables. Fuyant le murmure de l’arrosage automatique, j’ai fini au centre commercial « Atomic », entouré d’hectares de parking… Pourquoi étais-je venue jusqu’ici ? Cette ville n’avait rien de top-secret ! C’était une banlieue américaine typique de l’après-guerre. C’est seulement par la suite que j’ai compris que l’entreprise DuPont (en charge de l’usine de Hanford) a utilisé les financements fédéraux dont elle bénéficiait pour faire de Richland une communauté modèle, dédiée aux familles blanches à la recherche d’un environnement sécurisé pour élever leurs enfants. Selon DuPont, l’objectif était d’attirer des cadres ainsi que les meilleurs ouvriers à Richland, une petite localité isolée dans l’est de l’État de Washington. Les maisons avaient le confort moderne, de l’électroménager dernier cri, et des loyers subventionnés par le gouvernement fédéral. Richland avait d’excellentes écoles, un service de bus, de nombreux commerces, parcs et loisirs. La largeur des rues rendait possible une évacuation de masse. Le centre commercial pouvait faire office d’abri anti-aérien, et les immenses parkings, de coupe-feu.

La ville soviétique dédiée au plutonium s’appelait Ville-40 (elle a ensuite été renommée Ozersk, qu’on peut traduire par « la vallée du lac »). Je n’ai jamais pu y entrer parce qu’Ozersk est resté une ville fermée, même dans les années 1990, période où la course à l’armement nucléaire ralentissait. Mais d’après les photos et les descriptions, j’ai compris qu’Ozersk aussi était une ville modèle pour les citoyens soviétiques. Chaque famille bénéficiait d’un logement individuel plutôt que d’une pièce dans un appartement communautaire. Bordant un lac, entourée de forêts, Ozersk avait de beaux parcs, des théâtres, des centres sociaux et des restaurants. Il y avait même un club nautique. Les soviétiques aimaient surtout les magasins bien approvisionnés, où l’on trouvait, comme une ancienne habitante me l’a dit « tout, même du crabe et du caviar ».

Lire aussi | L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide・Kate Brown (2026)

Au contraire, les étagères des magasins soviétiques de province étaient souvent vides. Les villageois·es de la partie sud de l’Oural, autour d’Ozersk, devaient cultiver ou cueillir dans les bois, puis mettre en conserve leur propre nourriture pour répondre à leurs besoins nutritionnels. Acheter des vêtements ou des meubles nécessitait des déplacements dans les grandes villes et de longues files d’attente. Mais pas à Ozersk. C’était une utopie consumériste. Après un accident nucléaire majeur en 1953, des employé·es de l’usine de plutonium de Maïak, voyant des retombées grises venant de l’usine et des ambulances transportant à toute allure de jeunes soldats mortellement blessés à l’hôpital, ont démissionné. Mais après seulement quelques mois dans « le vaste monde », comme ils l’appelaient, ils ont supplié de récupérer leur emploi et de revenir dans la forteresse bien gardée et bien approvisionnée d’Ozersk.

Ces villes dédiées au plutonium sont devenues des modèles de développement urbain d’après-guerre dans chaque pays. Bénéficiant de prêts subventionnés par l’État fédéral, les Américains blancs ont déserté les villes pour des banlieues peuplées d’autres Blancs, paradis des enfants et des automobilistes, qui se sont développées partout dans le paysage américain. Les soviétiques, à la même période, faisaient tout pour quitter les villages et les bourgs et s’installer dans les villes, bien approvisionnées. Les villes-usines comme Ozersk, dédiées à la production d’un seul produit, où la direction de l’usine veille à bien approvisionner ses employés, ont fleuri en URSS.

Le deuxième indice qui m’a menée à la conclusion que les plutopies n’étaient pas exceptionnelles, c’est que les contaminants auxquels les travailleur·euses et les résident·es d’Ozersk et de Richland ont été exposé·es via leur nourriture, leur eau et l’air ne sont pas absents du reste du monde. Du césium, du strontium radioactifs et parfois du plutonium sont régulièrement identifiés dans les corps des habitant·es des États-Unis et de Russie. Après que les essais nucléaires se sont multipliés dans le monde, pas grand-chose ne distinguait biologiquement un·e habitant·e de Plutopia de ses compatriotes vivant dans des villes ordinaires… mis à part le volume des contaminants !

Du césium, du strontium radioactifs et parfois du plutonium sont régulièrement identifiés dans les corps des habitant·es des États-Unis et de Russie.

La question de la contamination radioactive est au cœur de vos deux livres. Vous décrivez précisément comment les corps humains et animaux, les plantes, le sol, l’air et l’eau sont contaminés par les pollutions radioactives. Vous expliquez par exemple comment les effluents radioactifs libérés par l’accident de Tchernobyl se sont répandus, débordant le découpage par zones d’évacuation hiérarchisées en fonction de leur distance avec le réacteur explosé. La météo, la topographie et le style de vie (par exemple, la consommation de légumes du potager plutôt que d’aliments emballés) ont conduit à des niveaux de contamination parfois très élevés dans des endroits pourtant éloignés.

Kate Brown – Les principes habituels pour se protéger des radiations et autres produits toxiques reposent sur l’espace et le temps. Les recommandations en cas d’urgence incitent les gens à se mettre à distance des sources de toxicité et à limiter la durée d’exposition. Mais ce que j’ai trouvé en étudiant Richland, Ozersk et Tchernobyl, les endroits du globe où le plus de pollution radioactive a été relâchée, c’est que la présence de radiations déjoue les conventions de mesure du temps et de l’espace – le temps décompté en secondes, en minutes, et jusqu’en années, et l’espace mesuré en mètres. En conséquence, les scientifiques ont fini par mésinterpréter les effets des contaminants sur la santé humaine. Ils l’ont fait sans arrière-pensée, en appliquant les procédures standard de radioprotection, ou pas tout-à-fait innocemment, à travers leurs efforts pour rassurer les citoyens anxieux en minimisant les effets des radiations sur la santé.

Comment les produits radiotoxiques déforment-ils le temps et l’espace ?

Kate Brown : Prenons d’abord l’espace. Un accident nucléaire se produit, et des hommes en combinaison arrivent avec du matériel pour construire des clôtures. Ils délimitent un espace contaminé et installent des panneaux avertissant du danger. Ces zones laissent penser, à tort, que le danger se situe d’un côté de la clôture, et la sécurité de l’autre. Les citoyens vivant de l’autre côté des clôtures autour de l’usine de Hanford aux États-Unis ou de celle de Maïak en URSS croyaient que les barrières ainsi que les procédures de sécurité exécutées religieusement à l’intérieur de la zone les protégeaient. Et c’était le cas, dans une certaine mesure, mais les produits radiotoxiques sont dangereux pour la santé humaine parce qu’ils ne sont ni stables ni inertes. En mouvement perpétuel, ils imitent de manière opportuniste les éléments dont les organismes ont besoin pour vivre. Les plantes et les animaux se chargent de toxines radioactives et les transportent avec eux. Les isotopes radioactifs se fixent sur les molécules d’eau et de terre, se répandent au gré des courants jusque dans les tubes digestifs des mammifères. Les clôtures montées pour les retenir sont rapidement débordées. Les cartes représentant l’extension de la contamination radioactive deviennent obsolètes dans les jours qui suivent leur impression.

Une maison abandonnée dans la ville de Tchernobyl. Photographie : Kate Brown.

Néanmoins, les scientifiques travaillant pour l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui ont été chargés en 1990 de déterminer l’impact de l’accident, en termes de santé publique, dans les territoires habités autour de Tchernobyl, ont procédé comme si les cartes décrivant l’étendue de la contamination et les clôtures décrivaient la réalité. Ils ont mené une étude comparant des habitants de territoires « propres » et « contaminés ». Au cours d’une mission de trois semaines, les consultants des Nations Unies ont examiné 1600 personnes. Ils ont conclu que la santé des habitant·es des villages contaminés comme celle des villages du groupe « de contrôle » était mauvaise et se dégradait depuis l’accident de Tchernobyl, qui avait relâché près de 200 millions de curies de radiation. Les scientifiques ont conclu que dans les villages, contaminés ou appartenant au groupe de contrôle, les gens ne souffraient pas des radiations car les doses étaient trop faibles, d’après eux, pour créer des problèmes de santé – la référence étant à ce moment-là les doses, bien supérieures, absorbées par les survivants de la bombe atomique. Les scientifiques des Nations Unies ont conclu que les habitants souffraient d’anxiété, d’une mauvaise alimentation et d’une consommation excessive d’alcool1.

Seulement, l’exposition aux radiations ne se réduit pas à la distance. Les gens vivant dans les zones considérées comme fortement exposées ont eu le droit à une aide gouvernementale, qui leur a permis d’acheter de la nourriture produite ailleurs et acheminée par des camions. Ces fermiers-là ont continué leur activité, mais au lieu de consommer la majeure partie de la nourriture produite, ils ont vendu ces denrées contaminées sur les marchés des villages voisins, où la contamination enregistrée était plus faible, et que les scientifiques avaient assignés au groupe de contrôle. Dans ce cas, des habitant·es plus éloignés des zones fortement irradiées ont finalement été plus exposé·es que d’autres vivant plus près. La distance ne les a pas protégés.

Au lieu de consommer la majeure partie de la nourriture produite, les fermiers ont vendu ces denrées contaminées sur les marchés des villages voisins, où la contamination enregistrée était plus faible.

Comment les radiations déforment-elles le temps ?

Kate Brown – Le temps dans les zones radioactives ne s’écoule pas uniformément : il se gonfle et se contracte de manière imprévisible2. Pour les pompiers et travailleurs nucléaires de Tchernobyl, qui ont vieilli prématurément en raison des radiations, le temps s’est accéléré. Dans des endroits comme la Forêt Rouge, 10 km2 de pins sylvestres fortement touchés par les retombées du réacteur en flammes, le temps s’est ralenti : des arbres qui auraient dû se décomposer en quelques années étaient toujours là deux décennies plus tard, en raison du peu d’insectes et de microbes présents pour accomplir le travail de décomposition3. Le vieillissement accéléré des humains s’est aussi produit dans les zones de production de plutonium, mais s’agissant de sites militaires, peu de données ont été publiées à ce sujet.

Revenons à la guerre froide un instant. Une partie des faits que vous décrivez dans Tchernobyl par la preuve ont été mis au jour par des gens que vous appelez des « héros du quotidien ». Sans soutien institutionnel, avec leurs propres ressources et malgré les risques, elles et ils ont enquêté sur la catastrophe de Tchernobyl et ses conséquences. Pouvez-vous nous parler de ces personnes ?

Kate Brown – Ces héros du quotidien sont formidables ! Natalia Lozyts’ka enseignait la physique à Kiev. Elle avait accès à un compteur Geiger et avait remarqué les coups de soleil violacés et les évanouissements de ses enfants après l’accident. Elle a commencé à mesurer la radioactivité sur son paillasson et dans la cour devant chez elle. Elle a trouvé des points intensément radioactifs, et a prélevé avec une truelle de minuscules particules dont la radioactivité s’élevait à 3 milli-Roentgen par heure. Elle les a scotchées sur une feuille de papier, noté les lieux et dates des prélèvements. Elle a mesuré leur radioactivité chaque jour, et à mesure que ces particules se dégradaient, elle a pu calculer la quantité de radionucléides contenus à l’intérieur4. Confrontée à la totale absence d’information concernant la radioactivité après l’accident, elle a utilisé ces minuscules fragments radioactifs pour comprendre ce qui s’était passé, 170 km au nord de Kiev. Elle a découvert tout un spectre de radioactivité et en a déduit que le réacteur n’avait pas explosé en raison d’un dégagement de vapeur ou d’une réaction chimique, comme les autorités soviétiques l’avaient affirmé, mais qu’il s’agissait bel et bien d’une explosion nucléaire – cela n’a ensuite été confirmé qu’en 2016 par Lars Erik de Geer et son équipe, dans un laboratoire extrêmement bien équipé5. Lozyt’ska était si inquiète de sa découverte qu’elle s’est mise à mesurer la radioactivité dans des villages voisins. Les fermiers lui parlaient de leurs symptômes, troublants – maux de gorge, saignements de nez, vertiges et évanouissements. Elle a écrit aux dirigeants pour les informer de ses recherches, mais n’a reçu aucune réponse. Elle a envoyé plusieurs autres courriers, que j’ai retrouvés dans les archives. Finalement, voulant désespérément faire passer le message, elle s’est déguisée en femme de ménage et s’est introduite à la première conférence sur les conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl, en mai 1988 – un spectacle organisé depuis Moscou pour rassurer le monde entier6. Trois agents du KGB ont attrapé Lozyt’ska essayant de transmettre des documents à un délégué états-unien. Ils l’ont expulsée manu militari. Cela ne l’a pas dissuadée, elle a trouvé d’autres moyens de diffuser l’information.

« Pas besoin de s’inquiéter », un compteur Geiger indique le niveau de radioactivité à Pripyat, Tchernobyl.

Alexandre Komov, un autre héros rencontré dans les archives, ne parvenait pas à convaincre les autorités de Kiev que dans sa province de Rivni, pourtant éloignée de Tchernobyl, le lait était trop contaminé pour être consommé. Il a finalement chargé un camion de briques de lait et l’a conduit jusqu’à Kiev, pour que les dirigeants sceptiques le testent eux-mêmes. Dans la ville ukrainienne de Zhytomyr, le Dr Pavel Chekrenev a découvert que l’eau rejetée par une tannerie locale était six fois plus radioactive que les seuils autorisés en cas d’urgence, pourtant élevés. Cette eau se déversait dans le réservoir d’eau potable de Zhytomyr. Il a mis la tannerie à l’arrêt et interrompu le traitement de 19 000 peaux7. Il a été rétrogradé pour cela, mais il a eu gain de cause sur le fond : les peaux contaminées n’ont finalement pas été tannées, l’eau potable de la ville a été protégée, et cela a épargné aux habitant·es de Zhytomyr une source supplémentaire de contamination.

Lire aussi | “Chère Greta Thunberg” – À propos du nucléaire・Xavière Gauthier (2022)

Ces « héros du quotidien » sont d’ailleurs beaucoup moins présents dans Plutopia, comment l’expliquez-vous ?

Kate Brown – C’est une excellente question. Pourquoi ne sont-ils pas présents dans Plutopia ? Ils devraient exister. Pendant quarante ans, les usines de Hanford et Maïak ont déversé des tonnes de déchets radioactifs dans leur environnement, à peu près 350 millions de curies pour chacune des deux usines. Je raconte dans Plutopia que les travailleur·euses des usines ont eu des accidents, sont tombé·es malades, sont mort·es. Au vu des enjeux, pourquoi y a-t-il si peu de traces de résistance à ces usines de bombes dangereuses et polluantes ?

Maïak et Hanford étaient des sites militaires. Toutes les personnes pouvant y entrer signaient des serments de loyauté chaque année. Quand j’ai demandé à une ancienne employée de Maïak pourquoi personne ne s’était plaint, elle m’a dit « quand nous avons été embauché·es, personne ne nous a avertis des effets de la radioactivité. Nous ne savions même pas ce que c’était. Nous n’avions peur que du KGB »8. Les agents du KGB bannissaient de la ville bien approvisionnée d’Ozersk non seulement les mots « plutonium » et « radiation », mais aussi toutes les personnes qui causaient des problèmes.

Les employés de Hanford, dans l’état de Washington, craignaient aussi le service de sécurité du site. Faire preuve de curiosité, même de manière anodine, était considéré comme malsain. Betsy Stuart se souvient qu’une de ses voisines avait demandé à une amie ce que son mari faisait dans la vie. Quand l’autre lui a répondu qu’elle ne pouvait pas parler du travail de son mari, la voisine a dit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû dire. Le lendemain matin, elle avait disparu. « Croyez-moi », m’a dit Stuart, « quand on se réunissait, on ne parlait jamais de ce qu’on faisait. Nous avions la sensation constante d’être écoutés »9.

Une tour de refroidissement de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Photographie : Kate Brown.

Je n’ai trouvé qu’un seul cas de lanceur d’alerte pendant la guerre froide. En 1962, le chef du bureau régional du KGB s’est plaint que les gaz radioactifs de Maïak, non filtrés, contaminaient deux villages de soldats et de travailleurs autour d’Ozersk. Et c’est tout. En revanche, aucun signe de dissension du côté de l’usine de Hanford. On pourrait trouver cela contre-intuitif : c’était l’URSS le régime autoritaire connu pour arrêter, emprisonner et exécuter les gens qui posaient trop de questions. Les travailleurs de Hanford faisaient confiance à leurs supérieurs, et les États-Unis s’enorgueillissaient d’une société ouverte et libre.

En effet, c’est étonnant !

Kate Brown – En plus de la peur des services de sécurité, d’autres forces à Richland contribuaient à étouffer les questions et les protestations. La richesse industrielle des États-Unis comme la prospérité des familles des travailleur·euses états-unien·nes augmentaient, au point que la science, la technologie et la culture se renforçaient mutuellement pour diffuser un message de compétence, d’expertise et de confiance.

C’est là où les coûteuses infrastructures culturelles de Richland et la stratégie d’industrialisation rurale, à grand renfort de subventions, a payé. La culture de Richland, c’est le respect de la richesse, de l’éducation, de l’expertise, de la hiérarchie et des règlements, et cela a permis de mettre en sourdine les doutes, la peur, les rumeurs et même les faits. Les dirigeants de Hanford ont beaucoup investi dans l’éducation des enfants des ouvriers, générant une adhésion profonde au progrès scientifique.

La culture de Richland, c’est le respect de la richesse, de l’éducation, de l’expertise, de la hiérarchie et des règlements, et cela a permis de mettre en sourdine les doutes, la peur, les rumeurs et même les faits.

Un résident se souvenait ainsi : « à Richland, le soleil brillait 300 jours par an. Chaque habitant avait une pharmacie, une épicerie, un terrain de baseball et une station-service à quelques pâtés de maison. On avait de bons médecins. Chaque pelouse était tondue, chaque maison peinte. Les donuts chauds, le shopping chez CC Anderson, et les célébrations au Bomber Bowl sont des souvenirs chers à tous les gamins de Richland. Pourquoi est-ce que c’étaient de si belles années ? On était protégés. Les parents élevaient leurs enfants dans cette cité atomique, loin du mal, loin des villes en déliquescence et de la dégradation sociale. C’est la sérénité, le bien-être, l’absence de conflit. »10

Les événements géopolitiques récents nous ont beaucoup fait penser à vos livres. La centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine a été attaquée par l’armée russe, puis Israël et les États-Unis ont bombardé des installations nucléaires en Iran – avec des conséquences inconnues en termes de pollution radioactive. Dans le même temps, plusieurs pays, dont la France, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie, ont annoncé un renouveau du nucléaire civil. Ils projettent de construire de nouvelles infrastructures et de prolonger le parc nucléaire existant. Ces projets sont soutenus à la fois par des éco-modernistes qui soutiennent le nucléaire pour décarboner l’économie, et par des acteurs placés à la droite ou à l’extrême droite des échiquiers politiques, qui détestent les renouvelables. Depuis votre perspective d’historienne, cette configuration vous semble-t-elle nouvelle, ou rappelle-t-elle des schémas plus anciens ?

Kate Brown – Il n’y a pas grand-chose de nouveau dans les conflits nucléarisés d’aujourd’hui, ni dans la renaissance nucléaire civile, si ce n’est l’intensification des politiques nationalistes et xénophobes qui instrumentalisent l’énergie nucléaire à des fins politiques, davantage qu’économiques. L’énergie nucléaire est trois à cinq fois plus chère que l’énergie solaire et éolienne au kW/h. Il faut des décennies pour construire une centrale nucléaire, contre quelques semaines ou quelques mois pour installer des panneaux solaires ou des éoliennes. Ces temporalités constituent une différence critique, quand on pense à l’urgence climatique. On a vu avec la guerre en Ukraine la vulnérabilité des installations nucléaires, qui, une fois prises par l’ennemi, peuvent être transformées en gigantesques bombes polluantes. Nous avons vu en Iran, et avant cela en Irak, comme il est facile de confondre des installations nucléaires civiles et militaires pour justifier des offensives. Pendant la guerre froide, les forces conservatrices ont adopté le nucléaire comme une promesse de puissance économique, politique et militaire. C’est toujours le cas aujourd’hui, de manière assez irrationnelle, car quiconque se soucie de souveraineté et de résilience économique comprend que les renouvelables sont moins chères, plus sûres, plus propres et plus rapides à déployer.

Lire aussi la série Atolls irradiés・Naïké Desquesnes et Léna Silberzahn (2025)

Des enfants cueilleurs de fruits après le travail. Photographie : Kate Brown.

L’histoire de la production de la bombe nucléaire et de Tchernobyl nous a montré que les incroyables promesses éco-modernistes sont précisément… incroyables. Elles laissent dans leur sillage des paysages empoisonnés, des gens malades et des projets de dépollution qui n’en finissent pas. L’historienne féministe Emily Callaci a montré dans son livre Wages for Housework comment le travail de « ménage » en contexte de changement climatique et autres catastrophes anthropogéniques revient à des personnes qui l’accomplissent gratuitement : trouver le moyen de consommer une nourriture non-contaminée, éviter les coins les plus pollués du quartier, prendre soin d’un enfant qui n’est jamais en pleine forme ou d’un adulte qui ne parvient pas à concevoir d’enfant… Et des années plus tard, prendre soin de proches touchés par des cancers ou des maladies chroniques. Avec le développement de ces projets nucléaires, et la quantité croissante d’isotopes radioactifs en circulation dans le monde, nous sommes de plus en plus nombreux·ses à travailler, gratuitement, comme liquidateur·ices nucléaires.

Image principale : la zone autour de Tchernobyl. Photographie : Kate Brown.

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Notes

  1. The International Chernobyl Project: Proceedings of an International Conference, Vienne, 21-24 mai 1991, (IAEA, 1991). Les références sur les effets néfastes des « faibles » doses chroniques de rayonnement de Tchernobyl sont abondantes. Je présente ici un éventail de sources allant des archives aux articles publiés dans des revues scientifiques à comité de lecture. “Otchet o vypolnenii gosudartstvennoi natsional’noi programy “Deti Chernbylia” za 1992 goda,” 1992, Tsentral’nyi derzhavnyi arkhiv vishchikh organiv vladi, Kyiv, (TsDAVO) 324/19/33, 1-18 ; “Dokumentiy MOZ Ukrainy pro vikonannia derzhavnykh program ta pro stan zdorov’ia naseleniia,” 27 janvier 1992, TsDAVO 342/19/32, 19-30 ; “Dovidka,” après le 11 mars 1990, TsDAVO 342/17/5240, 88-98 ; N. Iu Liubinetskaia, “Ot chet o nauchnou rabote po teme: Okhrana zdorov’ia profilaktika i reabilitatsia zabolevanii u voennosluzhashchikh i chlenov ik semei,” Sluzhba Bezpeki Ukraini, derzhavnyi arkhiv, Kyiv, (SBU) 35/64/36, Kyiv 1996, 149-80 ; “Itogi raoty otdela po izucheniiu meditsinskikh posledgstvii Chernobyl’skoi katastrofy za 1996 god,” sans date, 1996, SBU 35 68, 1-12 ; E. I. Stepanova et al., “Effekty vozdeistviia posledstvii Chernobyl’skoi avarii na detskii organizm,” Pediatriia, 12 (1991): 8-13 ; Erik R. Svendsen, et al., “Cesium 137 Exposure and Spirometry Measures in Ukrainian Children Affected by the Chernobyl Nuclear Accident,” Environmental Health Perspectives, vol. 118, no. 5 (Mai 2010): 720-5 ; Andre Dubois, “Gastrointestinal Radiodamage and Radioprotection: Chernobyl in Retrospect,” at “Symposium on Perspectives in Radioprotection: Program and Abstract,” 13-14 mars 1987, Bethesda, MD, USU Archives ; Mohammad Reza Shiekh Sajjadieh, et al., “Cytokine Status in Ukrainian Children with Irritable Bowel Syndrome Residing in a Radioactive Contaminated Area,” Iranian Journal of Immunology, 9(4), 248-53 ; K. Spivak, C. Hayes, J.H. Maguire, “Caries prevalence, oral health behavior, and attitudes in children residing in radiation-contaminated and non-contaminated towns in Ukraine,” Community Dent Oral Epidemiology, 2004 ; 32: 1-9 ; Anna Lindgren, et al., “Individual whole-body concentration of Cesium 137 is associated with decreased blood counts in children in the Chernobyl-contaminated areas, Ukraine, 2008-2010, Journal of Exposure Science and Environmental Epidemiology, (2013), 1/9: 1-3.
  2. Sur le temps, voir Julian Barbour, The End of Time : The Next Revolution in Physics (Oxford University Press, New York, 2001): 11-15.
  3. Timothy A. Mousseau et al., “Highly reduced mass loss rates and increased littler layer in radioactively contaminated areas,” Oecologia, 24 juin 2013,DOI: 10.1007/s00442-014-2908-8; et “Chernobyl Trees Barely Decomposed, Study Finds,” NBC News, 26 mars 2014.
  4. “Au recteur de l’Université de Kiev” 1986, archives personnelles de Lozyts’ka.
  5. Entretien téléphonique avec Lars Erik de Geer, 18 décembre 2017, et Lars-Erik De Geer et al., “A Nuclear Jet at Chernobyl Around 21:23:45 UTC on April 25, 1986,” Nuclear Technology, 2017.
  6. “Medical Aspects of the Chernobyl Accident,” Kiev 11-13 Mai, 1988, (IAEA: Vienna, 1989): 9-12. Pour une analyse de l’impact négatif que la conférence a eu sur les patient·es et les traitements, voir le courrier d’Aleksandr P. Borshchevskii à Evgenii Chazov, 30 octobre 1988, GARF 8009/51/4340: 67-84.
  7. “Actes d’enquête sanitaire,” Akt sanitarnogo obsledovaniia,” 11 août, 1986, et “Directive des Ministres soviétiques” “Poruchenie Soveta Ministry, UkSSR,” 20 août 1986, TsDAVO 324/17/4348: 14, 66.
  8. Vladyslav B. Larin, “Mayak’s Walking Wounded,” The Bulletin of the Atomic Scientists, septembre/octobre 1999: 23.
  9. Sanger, Working on the Bomb, 170.
  10. Mai 1999, Archives de l’association des anciens élèves Alumni Sandstorm, accessibles sur www.alumnisandstorm.com.

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23.04.2026 à 17:50

L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide

Kate Brown

C’est l’histoire d’une utopie nucléaire sur fond de haine réciproque entre les deux puissances ennemies de la guerre froide. Dans “Plutopia”, l’historienne Kate Brown retrace l’histoire de deux cités – l’une soviétique, l’autre américaine – dévolues à la production de plutonium. Et décrit la vie dans ces villes-usines aussi cruciales que secrètes. Extrait.

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Texte intégral (7788 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Extrait de l’introduction du livre de Kate Brown, Plutopia – Une histoire vraie des premières villes atomiques, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cédric Weis et paru aux éditions Actes Sud dans la collection « Questions de société » en 2024.


C’est l’histoire d’une utopie, à deux extrémités du monde. L’histoire d’un rêve tragique, au cœur de la guerre froide. L’histoire de deux ennemis, hantés par la Bombe. L’histoire de deux villes fermées, reflets l’une de l’autre, unies par la peur de l’apocalypse, par leur haine réciproque et par une même obsession, la production effrénée de plutonium : Richland, aux États-Unis, dans le Sud-Est de l’État de Washington ; Ozersk (littéralement, la « vallée des lacs »), en URSS, dans le Sud de l’Oural.

Ces deux villes-usines, centres névralgiques des arsenaux nucléaires des deux blocs, n’ont pas seulement produit des ogives et des missiles, elles ont aussi créé d’heureux souvenirs d’enfance, des logements abordables et d’excellentes écoles au sein de communautés modèles, devenues des havres de paix pour les familles qui y ont vécu. Leurs habitants, pionniers du plutonium, se remémorent qu’ils ne verrouillaient jamais leur porte, que leurs enfants traînaient sans danger dans les rues, que les relations de voisinage étaient bonnes, et qu’il n’y avait ni chômage, ni indigence, ni criminalité.

Le souvenir de ce sentiment de sûreté et de sécurité dans des lieux situés à l’épicentre de la course aux armes nucléaires m’a beaucoup intriguée. Dans ces mêmes villes, des agents de la sûreté et des médecins surveillaient et auscultaient fébrilement les habitants par le biais de réseaux d’informateurs, d’écoutes téléphoniques et d’examens médicaux obligatoires. Quant aux ingénieurs des usines d’armement, invités à produire un maximum de plutonium en un temps record, ils polluaient dramatiquement et en toute impunité l’environnement.

Des différentes étapes de la chaîne de fabrication des armes nucléaires, la production de plutonium est la plus sale. Chaque kilogramme de produit fini génère des milliers de mètres cubes de déchets radioactifs. En quatre décennies de fonctionnement, l’usine de plutonium de Hanford, près de Richland, et celle de Mayak, près d’Ozersk, ont chacune émis au moins 200 millions de curies de radioactivité dans leur environnement immédiat – l’équivalent, au total, de deux catastrophes de Tchernobyl1. Ces usines ont rendu inhabitables des dizaines de milliers d’hectares, contaminé des rivières, des champs et des forêts, et des milliers de personnes leur ont attribué leurs maladies.

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Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ? Comment se fait-il que les habitants de ces sites – berceaux d’un long et lent désastre – en aient gardé un souvenir si radieux ? Les gouvernants de Richland et d’Ozersk avaient l’habitude de mentionner fièrement le nombre de doctorants que comptait leur cité. Pourquoi des personnes aussi promptes à vanter leurs compétences ont-elles accepté d’ignorer durant des décennies l’énorme pollution environnementale qui sévissait autour d’elles ?

Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ?

En me documentant, j’ai été surprise de constater l’attention que les hommes de pouvoir chargés de fabriquer les premières réserves de plutonium au monde avaient accordée à l’habitat, aux magasins, aux écoles et aux programmes de loisirs – en plus de celle qui a été réservée aux réacteurs à graphite et aux usines de traitement chimique. Non loin des réacteurs, de véritables villes, dévolues à la famille et à la consommation, avaient été construites pour accueillir une classe ouvrière dont le niveau de vie atteignait celui de la classe moyenne. Là encore, personne n’y voyait d’anomalie. Au cours des décennies suivantes, ces projets de prospérité de classe sociale unique ont inspiré certains programmes nucléaires civils. La ville ukrainienne de Pripiat, située non loin des réacteurs de l’usine de Tchernobyl, en a été l’illustration : en dépit de la pauvreté rurale qui l’entourait, elle bénéficiait de toutes les commodités de la ville moderne. Après la catastrophe de Fukushima de 2011, la presse a révélé que les compagnies d’énergie japonaises – bien qu’elles aient rogné sur la sécurité de leurs usines – avaient amplement contribué au financement de la construction de « villages atomiques » d’inspiration américaine et vendu l’énergie nucléaire comme une occasion d’accéder à la classe moyenne2. D’où vient qu’avec l’énergie nucléaire l’accès à la propriété se soit ainsi accommodé de tous les dangers ?

Les réacteurs D et DR à Hanford. Atomic Energy Commission/United States Department of Energy, Wikimedia.

Ozersk et Richland appartenaient à l’État, mais étaient gérés par des chefs d’entreprise. Richland constituait un cas à part sur le sol américain, car c’était une ville dénuée de propriété privée, d’économie de marché et de gouvernement local. Ozersk, quant à elle, était l’une des dix villes atomiques de l’Union soviétique. Tenues secrètes, absentes des cartes, elles étaient ceinturées de clôtures et personne n’y séjournait sans sauf-conduit. Étrangement, ceux qui y vivaient semblaient apprécier ce type d’organisation. À Richland, dans les années 1950, les citoyens électeurs ont voté à deux reprises contre la municipalisation, l’autonomie gouvernementale et la libre entreprise. À Ozersk, à la fin des années 1990, 95 % des électeurs interrogés se sont prononcés en faveur du maintien des barrières, des gardes et du système des sauf-conduits de leur ville. À l’heure où j’écris ces lignes, Ozersk est toujours clôturée et surveillée comme une prison. Ces choix de vie m’ont intriguée. Pourquoi les habitants de ces villes du plutonium ont-ils choisi de renoncer à leurs droits civiques et politiques ? Les Soviétiques n’avaient ni vie électorale ni médias indépendants, mais les habitants de Richland vivaient dans un pays démocratique particulièrement prospère. Pourquoi les fameux « freins et contrepoids » du système politique américain – ces mécanismes visant à garantir la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire – ont-ils échoué à protéger les États-Unis d’une contamination radioactive plus importante encore, quoique tenue secrète, que celle de Tchernobyl ?

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2022)

En cherchant les réponses à ces questions, j’ai découvert que pour inciter les travailleurs à accepter les sacrifices et les risques inhérents à la production de plutonium, les autorités nucléaires des deux pays ont inventé un concept : la plutopie. Les villes atomiques – sans équivalent, d’accès limité et pleines de promesses – satisfaisaient la plupart des aspirations des sociétés américaine et soviétique d’après-guerre. La prospérité méthodique qui accompagnait cette plutopie a conduit la plupart des témoins directs à fermer les yeux sur les déchets radioactifs qui s’accumulaient autour d’eux.

Ce livre relate l’histoire méconnue de deux catastrophes nucléaires survenues parallèlement aux États-Unis et en Union soviétique. J’espère qu’après lui il ne nous viendra plus à l’idée d’en séparer les récits. Les habitants d’Ozersk avaient coutume de dire que s’ils foraient la terre sans s’arrêter, ils finiraient par arriver à Richland. C’est ainsi que j’imagine ces deux villes : deux planètes tournant l’une autour de l’autre, sur un même axe. Ozersk a été créée à l’image de Richland et vice versa – délibérément, comme je vais le montrer, et au gré des prudentes manœuvres auxquelles se livraient les agents de renseignements et les promoteurs des deux villes, lesquels redoutaient à peu près autant la fin de la production de plutonium que la menace du rival nucléaire.

Quatre temps rythment ce récit. Dans les deux premières parties, nous nous intéresserons à l’histoire des travailleurs itinérants, des prisonniers et des soldats qui ont œuvré à la construction des deux immenses usines de plutonium : l’une, en 1943, dans l’Est de l’État de Washington ; l’autre, en 1946, dans le Sud de l’Oural. Au départ, les dirigeants américains et soviétiques avaient prévu de faire produire leur plutonium par une main-d’œuvre militarisée à l’abri de camps militaires. Mais les directeurs d’usine des deux blocs ont vite changé d’avis lorsqu’ils ont constaté avec effroi les beuveries et les bagarres auxquelles les ouvriers du bâtiment se livraient. Ils ont compris que les opérateurs des premières usines de plutonium au monde ne devaient pas être aussi incontrôlables que le produit qu’ils fabriquaient.

Il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle.

Pour remédier à la violence et à l’indiscipline des travailleurs itinérants, déconnectés de leur famille et de leur communauté, il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle. Les Américains parlaient de « village » pour désigner Richland, en hommage au mythe pastoral des origines de la démocratie américaine. De leur côté, les Soviétiques utilisaient le terme « ville socialiste » pour désigner Ozersk, eu égard au mythe communiste d’un avenir préservé de toute pauvreté rurale. Les responsables gouvernementaux ont dépensé sans compter pour promouvoir et développer la plutopie, investissant davantage dans les écoles des deux communautés que dans le stockage des déchets radioactifs, et beaucoup plus encore dans le bien-être de leurs résidents que dans celui des populations qui vivaient à l’extérieur des clôtures. La plutopie commençant à incarner les promesses de richesse, d’ascension sociale et de liberté de consommation portées par la guerre froide, les premiers résidents, anxieux, ont fini par accorder leur confiance à leurs dirigeants et par croire à la sécurité des usines et à la légitimité de la cause nationale. Et plus le projet avançait, plus les résidents ont accepté de troquer leurs droits civiques et biologiques contre des droits de consommateurs.

Image satellite du site nucléaire de Mayak, dans la région d’Ozersk. Wikimedia.

D’un point de vue démographique, les villes du plutonium étaient habitées par des membres de la classe ouvrière, mais, en raison de leur prospérité, on les considérait alors – et l’histoire en a conservé l’image – comme des enclaves de la classe moyenne. Aux États-Unis, de même qu’en Union soviétique, ce sont les membres de la classe moyenne qui – en s’appropriant les classes ouvrières, en parlant en leur nom et en les fondant dans une société « sans classe3 » – ont forgé et façonné les mémoires nationales. Les classes sociales étant amenées à disparaître, les ouvriers d’usine des deux pays ont appris à s’identifier à leurs supérieurs hiérarchiques et aux scientifiques de la classe moyenne, qui leur affirmaient que leurs lieux de travail et de résidence étaient sans danger.

La plutopie ne pouvait pas exister toute seule. Les historiens américains Bruce Hevly et John Findlay décrivent comment l’usine de plutonium de Hanford a donné naissance à un ensemble de « bases arrière », de camps et de garnisons temporaires pour les travailleurs les moins qualifiés4. J’ai trouvé le même type d’assemblage dans le Sud de l’Oural, où l’enclave prospère était entourée de camps de travail et de garnisons. En marge de ces villes « plutopiques », les dirigeants américains et soviétiques ont fondé des communautés de soldats, de prisonniers, de minorités, de fermiers et de travailleurs itinérants qui n’étaient pas qualifiés pour vivre en plutopie, parmi les « élus ». Quel intérêt y avait-il à séparer les gens en communautés distinctes ? Pourquoi le choix ne s’est-il pas porté sur le modèle des grandes villes industrielles, avec les quartiers huppés en amont des cours d’eau et à l’abri du rejet des usines, et les zones ouvrières en aval, sous le vent de la pollution ? Les réponses à ces questions d’histoire urbaine sont à trouver dans l’histoire des sciences, de la médecine et de la santé publique, mais aussi dans l’histoire du renseignement et de la sûreté nucléaire. Elles montrent de façon édifiante quelles conséquences la division de ces territoires en zones de discrimination (par classe et par race) a eues, non seulement sur le niveau de richesse des populations, mais aussi sur leur santé.

À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Évidemment, le plutonium et ses dérivés radioactifs n’avaient cure des frontières à l’intérieur desquelles les gens étaient confinés. Ce sera l’objet d’une troisième partie. À l’abri d’un double mur d’enceinte de barbelés, les opérateurs de ces usines ont produit des tonnes de plutonium. L’hermétisme sécuritaire des usines et la ségrégation territoriale en zones nucléaire et non nucléaire ont créé ce que j’appelle une « zone d’immunité », dans laquelle les directeurs d’usine se sentaient libres de dépasser les budgets, de détourner des fonds, de dissimuler les accidents et, surtout, de polluer l’environnement. En Oural, les ingénieurs soviétiques ont suivi l’exemple des Américains pour assurer l’évacuation rapide et à moindre coût de leurs déchets : tout allait sous terre et dans les rivières alentour ; quant aux gaz radioactifs, ils étaient expulsés vers le ciel. D’année en année, les exploitants des centrales ont dû faire face à de nombreux accidents ; certains ont été majeurs, comme l’explosion de 1957 sur le site de retraitement de combustibles nucléaires de Mayak, non loin d’Ozersk, mais la plupart des déversements étaient habituels et intentionnels. À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Panneau à l’entrée du site de Hanford. Wikimedia.

Après quelques années de recherche, les scientifiques de l’Est de l’État de Washington et du Sud de l’Oural ont fini par comprendre les dangers des produits de fission qu’ils fabriquaient. Ils ont découvert que les isotopes radioactifs envahissaient la chaîne alimentaire, pénétraient dans les végétaux, dans le corps et les organes des animaux et des humains, et y endommageaient les cellules. Les premiers dirigeants des usines de Richland et d’Ozersk redoutaient les « épidémies », c’est-à-dire l’incidence notable de maladies organiques au sein des populations exposées. Pourtant, au fil des années, aucune pathologie caractérisée n’a émergé chez les travailleurs du nucléaire et dans le voisinage de leurs usines. Ce n’était pas vraiment une surprise. Les scientifiques avaient pu observer, en menant des expériences sur des animaux de laboratoire, que les différents isotopes radioactifs agissaient diversement sur les organismes, qui eux-mêmes réagissaient sans uniformité à la contamination radioactive5. Les scientifiques savaient également qu’il fallait beaucoup de temps pour qu’un organisme exposé à de faibles doses d’irradiation montre des signes de maladie et périsse. Comptant sur ces périodes de latence pour laisser le temps à la science de résoudre le problème des fuites et de la dissémination des isotopes radioactifs, les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

Lire aussi | Nucléaire : une fausse solution pour le climat ?・Frédéric Durand (2022)

Face à une catastrophe environnementale émergente et invisible, la division du territoire en zones plutopiques et en bases arrière s’est avérée commode. Les habitants de l’espace protégé – jeunes, riches, employés à plein temps et suivis médicalement – donnaient l’image d’une population statistiquement en bonne santé. Parallèlement, les travailleurs itinérants, les prisonniers et les soldats qui effectuaient des travaux de construction sur des sols contaminés, décontaminaient les lieux de fuites radioactives et réparaient les bâtiments d’usine mis à mal par les accidents, ne bénéficiaient d’aucune surveillance médicale. Ouvriers temporaires, ils passaient d’un travail à l’autre en emportant avec eux les isotopes radioactifs qu’ils avaient ingérés et, par conséquent, tous les problèmes de santé ultérieurs susceptibles de laisser une trace épidémiologique.

Les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

À proximité des usines de plutonium vivaient également des populations agricoles et indigènes, dont les moyens de subsistance ne provenaient pas uniquement – contrairement à ceux des habitants de plutopie – de lointains marchés de consommation, mais très largement de leurs terres qui, sous le vent de la pollution radioactive et en aval des cours d’eau contaminés, étaient progressivement envahies de « points chauds ». En outre, les usines de plutonium ont été à l’origine d’un développement régional qui attirait toujours plus de monde dans la zone tampon, et les nouveaux venus, dangereusement exposés, n’étaient guère surveillés médicalement. En d’autres termes, le risque était calibré à l’aune des richesses des différentes classes sociales, dont les implantations correspondaient peu ou prou aux zones « primaires » et « secondaires » des cartes du risque nucléaire.

Dans une quatrième partie, nous partirons à la rencontre de ceux qui ont découvert qu’ils vivaient dans une zone radioactive. En 1986, après que la catastrophe de Tchernobyl eut révélé au monde le niveau de sûreté des centrales, les populations voisines en aval des cours d’eau et sous le vent des retombées radioactives ont commencé à attribuer aux usines de plutonium l’incidence des maladies chroniques et les taux élevés de malformations congénitales, d’infertilité et de cancers relevés dans leur communauté. Cependant, leur point de vue n’a pas été facile à faire valoir, tant le voile qui recouvrait la connaissance de l’empreinte écologique et sanitaire des usines nucléaires était opaque. Des décennies durant, des experts armés d’un savoir classé « secret-défense » ont parlé doctement de la sûreté des centrales et des doses de radioactivité admissibles pour la santé humaine, tout en rejetant les préoccupations des profanes. Après 1986, les agriculteurs locaux, les journalistes et les militants environnementaux ont exigé des rapports d’accidents et des études sur l’environnement et la santé, insistant pour connaître les risques auxquels l’État et les entreprises les avaient exposés.

Le réacteur N du site de Hanford, situé le long du fleuve Columbia. United States Department of Energy, Wikimedia.

C’était là un étonnant mouvement qui émergeait, au sein duquel les activistes américains et soviétiques – longtemps occupés à défendre les droits civils, politiques et de la consommation – en appelaient désormais à des droits biologiques6. Ils s’insurgeaient contre les industriels qui avaient privatisé les profits astronomiques de la production d’armement nucléaire tout en laissant à la société le soin de gérer les risques sanitaires et environnementaux. Les activistes se sont armés de l’expertise scientifique de leurs rivaux et de leurs propres études sanitaires menées dans les villages. Ce faisant, ils ont inventé une nouvelle forme d’engagement civique, que d’autres groupes ont adoptée en Ukraine et qu’on retrouverait des années plus tard au Japon.

S’il existe déjà des ouvrages d’histoire transnationale de la course aux armes nucléaires et d’histoire nationale et régionale des programmes atomiques ou des centrales, ce livre, lui, leur associe l’histoire des hommes et des femmes qui les ont créées et fabriquées, et l’histoire de leur lieu de vie7. Notre regard descendra des hauteurs vertigineuses des satellites espions jusqu’à hauteur d’homme, dans les rues de ces villes hantées par le spectre de l’anéantissement nucléaire. Il cherchera à comprendre ce que l’ère atomique a signifié pour ces forçats du nucléaire militaire et pour les populations rurales alentour qui ont vu les produits de fission peu à peu envahir leur environnement.

J’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières.

Pendant la guerre froide, les propagandistes et les experts ont souvent mis les États-Unis et l’Union soviétique en balance afin d’exonérer l’un ou l’autre camp d’une faute ou d’un acte d’injustice. Pour ma part, j’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières. Les toutes premières villes du plutonium avaient des caractéristiques communes qui, transcendant l’idéologie politique et la culture nationale, relevaient de la sûreté nucléaire, du renseignement nucléaire et des risques radioactifs. La principale différence entre les plutopies américaine et russe était d’ordre économique. Cela s’est révélé particulièrement déterminant en matière de santé. Les habitants de Richland et de ses environs vivaient dans un pays beaucoup plus riche ; par conséquent, les sacrifices auxquels ils consentaient pour la sûreté nucléaire – quoi qu’importants – n’étaient pas aussi étendus que ceux qui étaient imposés aux habitants d’Ozersk et de sa région.

Installation nucléaire abandonnée à Hanford, Wikimedia.

Pour écrire cet ouvrage, je me suis essentiellement appuyée sur des documents d’archives exhumés dans plus d’une douzaine de centres archivistiques, tant aux États-Unis qu’en Russie. J’ai également largement profité de travaux d’historiens et de leurs explorations. Les archives scripturaires sont absolument stupéfiantes : elles lèvent le voile sur ce que les autorités savaient, ce qu’elles ont décidé de dissimuler, ce qu’elles ont choisi de divulguer, et ce qui motive leurs décisions. Les propos des responsables politiques et scientifiques de l’époque montrent à quel point la question de la sûreté nucléaire, la création de paysages urbains, les catastrophes sanitaires et la contamination de l’environnement étaient intriquées.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes.

Les personnes qui ont vécu à l’intérieur de ces villes atomiques et travaillé dans les centrales et alentour sont au cœur de mon livre. Durant cinq ans, entre 2008 et 2013, j’ai interviewé des dizaines d’acteurs. Malgré le serment qu’ils avaient dû faire de ne rien divulguer, nombre d’entre eux ont accepté de me parler, mus par la colère que leur inspirait l’injustice dont ils avaient été victimes. Le ministère russe de l’Énergie atomique ne m’ayant pas autorisée à entrer à Ozersk, je me suis rendue dans les villes et les villages voisins à la rencontre des habitants, prenant avec eux de multiples précautions, dignes d’un roman d’espionnage inspiré de la guerre froide. Certains me parlaient tout bas, nerveusement, dans un langage codé. À plusieurs d’entre eux, qui ont souhaité rester anonymes, j’ai attribué un pseudonyme.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes. J’ai donc appris à considérer les narrateurs dont la fiabilité semblait discutable de prime abord comme autant de sources potentielles d’information, comme autant de personnes susceptibles d’avoir vu les choses sans les œillères habituelles. En outre, le contexte d’un entretien exerçant inévitablement une influence sur les propos, j’ai tenu à indiquer où et quand je rencontrais mes sources. J’ai également mentionné leurs vulnérabilités et les cas où ma sensibilité culturelle divergeait de la leur, afin de montrer comment le processus de l’entretien, de même que la recherche d’archives, est émaillé d’omissions, de contradictions et d’ignorances volontaires ou accidentelles. Certaines des personnes que j’ai interviewées m’ont accueillie avec méfiance, voire avec suspicion, car elles assimilaient mes recherches à une sorte de tourisme du désastre. À leurs yeux, c’était moi la narratrice dont la fiabilité était contestable. C’est peut-être aussi ce que penseront certains de mes lecteurs, et c’est logique. Je ne prétends pas avoir mis à nu toute la vérité. J’espère seulement en avoir éclairé quelques recoins. J’attends d’ailleurs avec impatience le jour où je pourrai lire d’autres récits sur le sujet et profiter d’autres interprétations.

Lire aussi | L’utopie nucléaire : le rêve de l’énergie sans la Terre・Ange Pottin (2023)

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos. Les paysages mortifères qui entourent les usines de plutonium sont devenus des champs de mines de déchets radioactifs qui s’infiltrent dans les sols et auxquels les populations locales, continuellement malades, attribuent leurs souffrances. L’absence de réel confinement des déchets nucléaires américains et japonais illustre la difficulté qu’il y a à confiner en toute sécurité des isotopes radioactifs volatils, susceptibles d’atteindre plusieurs centaines de degrés Celsius, qui corrodent les métaux, s’infiltrent dans les sols et finissent absorbés par la vie végétale – et ce, durant des dizaines de milliers d’années. Les enjeux du nucléaire sont immenses, et la tentation est grande d’en nier les dangers. Avant Tchernobyl et Fukushima, il y a eu Hanford et Mayak, où ont été inaugurées les pratiques constitutives de la plutopie : le cloisonnement du territoire en zones “nucléaires” et en zones “saines”, la priorité donnée à la production au détriment de la sécurité et de la gestion des déchets, la rétention des informations sur les accidents, la falsification des rapports de sécurité, le déploiement de forces “intérimaires” pour les basses besognes et la dissimulation de l’existence de maladies parmi les travailleurs du nucléaire et de territoires devenus radioactifs, le tout en offrant à certains citoyens triés sur le volet de généreuses subventions gouvernementales et d’agréables activités annexes. Dans le même temps, tous ceux qui dénonçaient les accidents et les problèmes sanitaires dans les centrales étaient espionnés, harcelés et menacés, tant aux États-Unis qu’en Russie, et ce, même après la fin de la guerre froide. Ce schéma s’est en grande partie répété en Ukraine en 1986, puis au Japon en 2011.

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos.

Ce livre entend mettre en lumière un héritage que de nombreux citoyens des puissances nucléaires n’ont jamais encore questionné, faute d’en connaître les tenants et les aboutissants – alors même que les grands dirigeants de ce monde discutent déjà d’une “renaissance du nucléaire”. Il est facile de dissimuler des catastrophes nucléaires dans des territoires militarisés et isolés de tout. Cela explique sans doute pourquoi les catastrophes liées au plutonium de Hanford et de Mayak sont si peu connues, contrairement à celles de Tchernobyl et de Fukushima. J’espère que leurs histoires, relatées par les habitants des deux territoires les plus irradiés au monde, inciteront les lecteurs à s’interroger davantage sur l’atome et sur son histoire.

Photo d’accueil : mélange de poudres d’oxyde de plutonium, Hanford, vers 1961. Wikimedia.

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Notes

  1. R. E. Gephart, Hanford : A Conversation About Nuclear Waste and Cleanup, Battelle Press, Columbus, 2003, 5.25. Certaines estimations pour l’usine de Mayak sont bien plus élevées, portant les émissions à 1 milliard de curies : Vladislav Larin, “Neizvestnyi radiatsionnye avarii na kombinate Maiak”, www.libozersk.ru/pbd/mayak/link/160.htm [lien désormais inactif].
  2. Yoshimi Shunya, “Radioactive rain and the american umbrella”, Journal of Asian Studies, 71(2), mai 2012, p. 319-331.
  3. Jack Metzgar, Striking Steel : Solidarity Remembered, Temple University Press, Philadelphie, 2000, p. 7 et 156.
  4. John M. Findlay & Bruce William Hevly, Atomic Frontier Days : Hanford and the American West, University of Washington Press, Seattle, 2011, p. 84.
  5. T. C. Evans, “Project report on mice exposed daily to fast neutrons”, 18 juillet 1945, NAA, RG 4nn-326-8505, box 54, MD 700.2, “Enclosures”.
  6. Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens After Chernobyl, Princeton University Press, Princeton, 2002.
  7. Parmi les publications les plus récentes : Gabrielle Hecht, Being Nuclear : Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press, Cambridge, 2012 ; Richard Rhodes, Twilight of the Bombs : Recent Challenges, New Dangers, and the Prospects for a World without Nuclear Weapons, Vintage, New York, 2011 ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier Days, op. cit. ; Jonathan Schell, The Seventh Decade : The New Shape of Nuclear Danger, Metropolitan Books, New York, 2007 ; Sharon Weinberger & Nathan Hodge, Nuclear Family Vacation : Travels in the World of Atomic Weaponry, Bloomsbury, New York, 2008 ; Max S. Power, America’s Nuclear Wastelands, Washington State University Press, Pullman, 2008 ; V. N. Kuznetsov, Zakrytye goroda Urala, Akademiia voenno-istoricheskikh nauk, Iekaterinbourg, 2008.

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21.04.2026 à 16:21

Terre invaincue : la catastrophe écologique à la lumière de l’Ukraine en guerre

Marin Coudreau

Se préoccuper d’écologie au milieu des bombes, ça donne quoi ? Dans le livre “Terra Invicta”, des intellectuel·les d’Ukraine conçoivent les œuvres d’art et les humanités environnementales comme des outils de survie intellectuelle et politique en temps de guerre. Et font de l’Est de l’Europe un nouveau creuset pour la pensée décoloniale.

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Texte intégral (9396 mots)
Temps de lecture : 21 minutes

À propos du livre Terra Invicta. Ukrainian Wartime Reimaginings for a Habitable Earth, dirigé par Adrian Ivakhivn, McGill-Queen’s University Press, 2025 (disponible au téléchargement ici).


Pendant que Poutine se fait construire un nouveau palais sur les rivages de la mer Noire — cette fois-ci en territoire ukrainien occupé1 — et rêve tout haut de vie éternelle2, un collectif d’auteurs et d’autrices ukrainien·nes s’empare des humanités environnementales pour apprendre à atterrir. Le résultat : un recueil passionnant, élaboré par près d’une trentaine de contributeurs3, visant à penser/panser la guerre en Ukraine dans un cadre « climato-décolonial ».

Terra Invicta — « la terre invaincue » — a été coordonné par Adrian Ivakhiv, spécialiste des humanités environnementales, de l’écologie culturelle et des études ukrainiennes et professeur titulaire de la chaire J.S. Woodsworth en sciences humaines à l’Université Simon Fraser. Longtemps perçue comme un « non-lieu »4 — tout en étant l’épicentre des violences de masse du XXe siècle5 —, l’Ukraine apparaît ici comme un avant-poste des défis de l’Anthropocène. Le volume rassemble chercheur·ses, essayistes, artistes, biologistes, curateurs, cinéastes, musicologues et historien·nes, presque tous et toutes ukrainien·nes, presque tous et toutes écrivant depuis l’exil ou depuis l’intérieur d’une guerre qui n’en finit pas.

Ce double ancrage, réflexif et viscéral, confère à l’ensemble une densité rare dans la production des humanités environnementales contemporaines. Le livre en lui-même est à bien des égards le produit intellectuel remarquable de cette « force des faibles » mise en lumière par la sociologue et politologue Anna Colin Lebedev6. « L’effort de guerre a suscité chez les Ukrainiens un sentiment de solidarité nationale, d’initiative citoyenne et d’auto-organisation qui contribue à l’idée que ce combat est à la fois une lutte anti-impérialiste et anticoloniale », affirme ainsi Ivakhiv dans son introduction. Par ailleurs, la relation de l’Ukraine à l’Europe est immédiatement avancée comme un enjeu crucial pour son avenir dans l’Anthropocène. L’Europe y apparaît comme un Janus aux deux visages antagonistes : « Tout “avenir européen” de l’Ukraine dans l’après-guerre devra peut-être choisir quelle Europe rejoindre : une Europe des chaînes d’approvisionnement mondiales, des conglomérats fonciers pilotés par des investisseurs, des industries à forte intensité carbone et/ou des entreprises de capitalisme vert cherchant à transformer les champs ukrainiens en réserves de biocarburants ? Ou bien, à l’inverse, une Europe des villes verdoyantes et agréables à vivre, des coopératives d’énergie renouvelable, des circuits alimentaires locaux revitalisés, des steppes, forêts et zones humides rendues à la nature, et d’engagements en faveur d’une coopération climatique mondiale ? ».

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Une cartographie climato-décoloniale de la guerre

Le titre du volume est à double fond. Terra Invicta renvoie à la fois à une revendication de souveraineté sur un territoire occupé et à la formulation latine de l’invaincue — celle que l’on ne peut réduire, ni par les armes, ni par l’effacement mémoriel. Mais c’est l’introduction d’Ivakhiv qui pose les fondements conceptuels du projet. Son argument de départ est simple et puissant : la guerre en Ukraine n’est pas séparable de la crise climatique planétaire. Elle en est un symptôme, une accélération, une actualisation paroxystique. L’Ukraine est à la fois une victime de l’impérialisme fossile-capitaliste russe — dont la rente pétro-gazière finance directement les chars — et un site d’observation privilégié de l’Anthropocène : la manière dont les logiques coloniales d’extraction et d’accumulation ont produit simultanément la dépossession des peuples et la dégradation des écosystèmes.

Le cadre théorique qu’Ivakhiv propose, « climato-décolonial », articule trois fils que la littérature académique traite souvent séparément : les humanités environnementales héritières de Bruno Latour (« devenir terrestres »), les études décoloniales et postcoloniales, et les théories du capitalisme fossile. Ce cadre est revendiqué non pas comme une synthèse achevée mais comme un outil de travail, une boussole pour des contributeurs dont les disciplines, les pratiques et les situations géographiques divergent considérablement. Terra Invicta est organisé en quatre parties dont les titres sont donnés à la fois en ukrainien et en anglais — geste politique en soi, dans un contexte où la langue ukrainienne est elle-même un enjeu de la guerre. Chaque partie est séparée par des « interludes » : des contributions artistiques visuelles, plus courtes, qui donnent à voir ce que les essais disent — photographies de terrain, installations, etc. Cette composition, entre l’essai académique et le livre d’artiste, est l’une des réussites formelles du volume.

Iryna Zamuruieva, Adonis vernalis dreaming n° 40, 2022. ©Terra Invicta.

La première partie, appelée « Обставини / Conditions – Anthropocenes and Colonialities », pose les questions théoriques fondamentales. Asia Bazdyrieva ouvre avec un essai sur « l’Ukraine dans l’Anthropocène » qui refuse de traiter l’Anthropocène comme une catégorie universellement partagée : pour une ancienne colonie impériale, l’entrée dans l’Anthropocène s’est faite sous le signe de la dépossession et de l’extraction. Bazdyrieva développe ainsi le concept de resourcification — la réduction coloniale de l’Ukraine, de ses terres et de ses habitants, à un espace de transactions et d’extraction matérielle. La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre. La guerre de 2022 serait l’ultime actualisation de cette logique. Toutefois, en construisant une généalogie continue — Empire russe, soviétisme, oligarchie post-soviétique, invasion de 2022 —, Bazdyrieva produit un récit d’une grande cohérence rhétorique, mais au prix d’un déterminisme rétrospectif. L’auteure attribue à la logique de resourcification une puissance explicative très large, mais Poutine n’a pas envahi l’Ukraine pour son charbon ou ses tchernozems (« terres noires »). La dimension impériale de la guerre ne fait aucun doute7, mais ce qui l’a précipitée semble tenir bien davantage de facteurs politiques qu’économiques — comme la peur de voir une démocratie ukrainienne réussir aux portes de la Russie — que Bazdyrieva, fidèle à son cadre théorique, tend précisément à minimiser.

La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre.

Kateryna Botanova approfondit la question en analysant les pratiques artistiques ukrainiennes après février 2022 à la lumière de la pensée décoloniale. « À la suite de l’invasion russe à grande échelle […], la décolonisation et la décolonialité sont assez soudainement devenues les principales grilles de lecture conceptuelles auxquelles les penseurs ukrainiens ont eu recours pour appréhender la guerre […]. Très vite, cependant, il est apparu douloureusement évident que l’agentivité et la parole devaient être reconquises non seulement face à l’agresseur, mais aussi face à […] un Occident qui refusait aux Ukrainiens leur choix de riposter, leur refus du dialogue forcé et de la réconciliation compulsive avec leurs agresseurs, ainsi que leur défense non pas de “territoires” stériles et abstraits, mais de leurs populations vivantes et de leurs foyers ». Botanova met en garde contre un écueil symétrique : l’adoption mécanique du vocabulaire décolonial occidental, qui s’applique mal aux spécificités de l’impérialisme russe — lequel n’est ni l’empire britannique, ni le colonialisme français, et mobilise des catégories raciales, linguistiques et civilisationnelles qui lui sont propres. La décolonisation ukrainienne doit inventer ses propres outils conceptuels à partir de ses propres expériences — ce que précisément ce volume entreprend.

Le chapitre de Svitlana Biedarieva, « Unfolding Coloniality : Ecocide as the Erasure of Memory », est l’un des plus stimulants du volume en ce qu’il tente de nouer ensemble deux dimensions que l’on traite habituellement séparément : la destruction des écosystèmes et la destruction de la mémoire culturelle. Prenant pour objet central l’explosion du barrage de Kakhovka en juin 2023, Biedarieva montre que la catastrophe n’est pas simplement un crime de guerre environnemental, mais l’actualisation d’une violence coloniale inscrite dans l’infrastructure elle-même depuis 1956 : le lac de retenue avait déjà noyé une centaine de villages, détruit six fortifications cosaques et modifié irréversiblement les écosystèmes aquatiques de la région. La figure de Polina Raiko, artiste naïve dont la maison couverte de fresques a été ravagée par les eaux, fonctionne comme la métonymie de cette double perte : de la biodiversité et de la mémoire vernaculaire du Sud ukrainien.

Image satellite montrant le barrage de Kakhovka peu après sa rupture, le 6 juin 2023, à Nova Kakhovka, en Ukraine. ©Terra Invicta.

La partie 2, « Ґрунт / Ground – Earthy, Vegetal, and Arboreal (Be)longings », est ancrée dans les approches des « études végétales » (plant studies) et des études multi-spécifiques. Réunissant cinq contributions autour du concept central de zemlia (земля)— mot ukrainien intraduisible par un seul équivalent français, qui condense les sens de « terre », « sol », « pays », « planète » —, elle propose une méditation collective sur l’attachement des Ukrainiens à leur espace non-humain : tchernozems, steppes, champignons, plantes endémiques, arbres, etc.

Le chapitre d’Iryna Kovalenko, « Zemlia : Soil and Seed as Weapons of Resistance », ouvre la section par une analyse de la culture des mèmes durant la guerre — ces images partagées et reprises dans de multiples variations sur Internet qui créent une référence culturelle commune. À travers tournesols, tchernozems et graines tendues à l’occupant, Kovalenko montre comment la terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne. Darya Tsymbalyuk, dans « I Dream of Seeing the Steppe Again », tisse une méditation autour de la réserve naturelle de Kreidova Flora — comprenant vingt-quatre espèces endémiques, des pins de craie, des astragales rares, des thyms reliques — transformée deux fois en champ de bataille, en 2014 puis en 2022. L’originalité de sa démarche est d’articuler le travail de deuil écologique à une pratique artistique concrète : la confection d’un herbier manuel à partir des photographies du directeur de la réserve dont la maison a été détruite.

Darya Tsymbalyuk, I Dream of Seeing the Steppe Again, 2022. ©Terra Invicta.

Iryna Zamuruieva, avec « Into Kin-Regions with Horytsvit Vesnianyi », prolonge dans cette voie en faisant d’une seule plante — l’adonis printanier (Adonis vernalis) — dont le nom ukrainien, horytsvit, constitue le point central d’une réflexion sur le ridnyi krai, le « pays-kin », notion qui déborde les frontières administratives pour désigner un espace de relations multi-espèces. Le chapitre s’appuie sur les travaux de Donna Haraway, Anna Tsing et Max Liboiron, tout en assumant une position délicate : ni indigène ni « occidentale », Zamuruieva cherche une troisième voie épistémologique.

Yuliia Kishchuk, dans « Split Gills as Companion Species », déplace encore le regard vers les champignons et l’héritage de Tchernobyl : les Schizophyllum commune qui ont été retrouvés poussant à l’intérieur même des réacteurs détruits — ils y colonisent spontanément les surfaces contaminées et semblent se nourrir des rayonnements ionisants — deviennent une métaphore vivante de résilience écologique post-coloniale. Le chapitre de Kateryna Filyuk sur le chêne de Goethe à Buchenwald et le tilleul de Mohyla à Kyiv conclut la section en proposant une « histoire arborée » (arboreal perspective) de la culture européenne et ukrainienne, convoquant le « plant turn » des humanités contemporaines pour penser une solidarité inter-espèces qui traverserait les frontières de la guerre.

La terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne.

L’interlude de Sofiia Holubeva, 40 × 30 × 20 — les dimensions des bagages cabine autorisés dans les avions quittant l’Ukraine —, referme la section sur une tonalité tragique : ce que l’on emporte dans ces dimensions, ce sont aussi des graines, des fragments de sol, des brins de plantes, la zemlia réduite à ce qu’un exil précipité permet de sauver.

La partie 3, « Рух / Movement », réunit quatre contributions qui partagent une même intuition : représenter, figurer, cartographier un territoire occupé ou dévasté, c’est déjà le réoccuper symboliquement, y réaffirmer une présence.

Le 6 juin 2023, l’armée russe sabote le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, faisant dévaler au-delà de 18,2 km³ d’eau, déclenchant une catastrophe écologique non négligeable sur plusieurs milliers de kilomètres carrés d’Ukraine du Sud. Les victimes de ce désastre incluent les tritons du Danube (Triturus dobrogicus), l’une des espèces menacées répertoriées dans le Livre Rouge d’Ukraine, dont la population, dans le delta du Dniepr, se trouvait là depuis plus de 10 000 ans. Emportés par le flot, des centaines de ces tritons ont été retrouvés sur les plages d’Odessa via le courant maritime de la mer Noire. Les auteurs racontent l’histoire naturelle, pour le moins fascinante, de cette espèce discrète qui traverse l’époque du dernier maximum glaciaire, lorsque la mer Noire n’était encore qu’un lac d’eau douce reliant le bassin versant du Danube à celui du Dniepr. Dans la précipitation, biologistes, citoyens et employés des réserves naturelles se sont mobilisés pour récupérer les tritons survivants. À Odessa, une centaine de tritons vivants est récupérée pour être placée dans un aquarium de fortune au zoo. Deux retours sont finalement organisés : certains tritons sont relâchés dans les canaux de Vylkove (delta du Danube, leur habitat ancestral), d’autres sont transférés au zoo de Tcherkasy pour être reproduits avant leur réintroduction dans le Dniepr. C’est un récit collectif — écrit par une anthropologue canadienne de concert avec des écologues et naturalistes ukrainiens — qui, à partir d’une approche multi-spécifique, montre bien que la guerre ne détruit pas seulement des vies humaines mais aussi des rapprochements existants entre les espèces, séculaires parfois, et plus largement la vie même. Les auteurs concluent que là où il s’agit d’écocide, d’une catastrophe écologique de grande ampleur, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.

Des tritons crêtés du Danube trouvés sur la plage du parc naturel national de Tuzlivski Lymany, dans la région d’Odessa. ©Terra Invicta.

Maria Sonevytsky analyse l’album QIRIM (2023) de Jamala, pop star ukrainienne et tatare de Crimée, auréolée de sa victoire à l’Eurovision 2016 avec la chanson « 1944 » sur la déportation de son peuple, comme une pratique de cartographie musicale et de « futurité indigène »8. Chaque chanson de l’album est géolocalisée sur un lieu précis de la péninsule de Crimée, identifié par son toponyme tatar. Le résultat est une contre-cartographie de l’occupation : Qirim est un territoire habité musicalement, mémorisé chanson par chanson, irréductible à l’annexion politique de 2014. Sonevytsky mobilise le concept de survivance de l’indianiste Gerald Vizenor, non pas la survie passive, mais une présence résistante, active, qui transforme l’endurance en souveraineté culturelle.

Là où il s’agit d’écocide, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.

Olya Zikrata propose une réflexion sur la musique électronique ukrainienne de guerre comme « sonic fiction ». Écrivant depuis l’exil, réveillée la nuit par les appels de sa sœur restée sous les bombes, elle analyse comment des artistes comme Zavoloka, Kadaitcha, Whaler ou Ptakh retournent les matériaux sonores de la catastrophe — les fréquences industrielles de Kakhovka, les textures de la steppe occupée, les résonances nucléaires de Tchernobyl — pour en faire des espaces de transformation intérieure, de deuil collectif et de projection vers un futur possible. Elle montre que le son de la guerre n’est pas qu’une métaphore : c’est une arme, un outil de désorientation psychique, une chorégraphie de la conquête impériale. Face à cela, la musique électronique ukrainienne constitue un « front sonore » parallèle au front militaire.

Valentyna Kharkhun referme la Partie 3 avec une généalogie des représentations culturelles ukrainiennes de Tchernobyl depuis 1986, jusqu’à l’occupation russe de la centrale en 2022. Elle montre comment la Zone de Tchernobyl est passée d’un trauma national à un objet d’expérimentation artistique et de réflexion sur le temps long, avant de redevenir, avec la guerre, un territoire colonial disputé. L’opéra Chornobyldorf de Hryhoriv et Razumeiko, le documentaire Chornobyl 22 de Radynski incarnent cette troisième phase : la Zone comme palimpseste des catastrophes impériales russes, de 1986 à 2022.

Restauration de la végétation dans l’année qui a suivi la disparition du réservoir d’Oskil, dans l’oblast de Kharkiv. ©Terra Invicta.

Enfin, la partie 4, « Припущення / Conjectures – Conversations and Speculations », assume délibérément l’incertitude et le spéculatif comme postures légitimes en temps de guerre. Ses quatre contributions adoptent toutes le format dialogique : conversations retranscrites, réflexions d’artiste, spéculations écologiques. Ce refus de la forme académique close est lui-même une prise de position : le temps de la guerre n’est pas celui de la synthèse conclusive.

La conversation entre Asia Bazdyrieva, Svitlana Matviyenko, Oleksiy Radynski et Adrian Ivakhiv est le pivot intellectuel de toute la partie. La question inaugurale d’Ivakhiv — où trouver, dans la culture ukrainienne actuelle, des raisons d’espérer un futur plus juste et écologiquement viable ? — reçoit des réponses qui refusent de se rejoindre en une conclusion harmonieuse. Matviyenko recadre la question : l’enjeu n’est pas un « meilleur futur » mais le futur en tant que tel, dans un contexte où la vitesse de destruction de la guerre rend l’anticipation presque impossible. Elle propose le concept de survivance de Vizenor — une présence active et résistante, non la simple survie —, pour penser ce que font les Ukrainien·nes qui continuent d’écrire, de peindre, de filmer sous les bombes. Asia Bazdyrieva et Oleksiy Radynski soulèvent un problème que peu osent formuler : la solidarité internationale avec l’Ukraine est entravée par la cécité sélective de plusieurs acteurs. Les cadres décoloniaux dominants, faute de vocabulaire pour penser l’impérialisme russe et soviétique, laissent dans l’ombre les formes spécifiques de colonialisme exercées dans l’espace post-soviétique. Pire, l’« occidentalocentrisme » — cette fixation sur la critique du seul Occident — produit des distorsions qui alimentent indirectement la guerre en cours. Des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil mobilisent ainsi un discours anti-impérialiste pour justifier leur neutralité, tout en ignorant l’impérialisme russe ; et une partie de la gauche intellectuelle peine à reconnaître la guerre en Ukraine comme une guerre coloniale. « Une fausse mythologie de la mission libératrice de l’empire russe/soviétique, censée aider les peuples d’Inde, d’Afrique et des Amériques, contribue en permanence à l’aveuglement sélectif et à l’incapacité des penseurs de gauche, du Nord comme du Sud, à manifester leur solidarité avec l’Ukraine. »

Le dialogue entre Olesia Ostrovska-Liuta et Olena Stiazhkina sur « la vie publique de la nourriture » est l’un des textes les plus inattendus. Parti de l’œuvre de Zhanna Kadyrova, Palianytsia — un pain taillé dans la pierre —, il développe une réflexion sur la nourriture comme lieu de mémoire, de contrôle politique et de résistance identitaire. Stiazhkina forge le concept de « violence alimentaire » pour désigner les pratiques soviétiques de contrôle par la présence forcée de nourriture standardisée — pendant symétrique du contrôle par l’absence, dont l’Holodomor de 1932-33 représente l’extrême meurtrier. Le pain taillé dans la pierre de Kadyrova dit tout cela à la fois : la dureté des corps ukrainiens, la résistance des matières, et le shibboleth linguistique du mot palianytsia (pain de blé) que les soldats russes ne savent pas prononcer.

La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée.

Le chapitre d’Oleksii Vasyliuk, « War and Wild Nature », tranche singulièrement avec le reste du volume. Là où la plupart des contributions relèvent de l’essai culturel ou du témoignage artistique, Vasyliuk écrit en praticien de terrain, zoologiste et cofondateur du Ukrainian Nature Conservation Group, et produit une analyse empiriquement ancrée dans des données écologiques concrètes. Vasyliuk effectue une distinction entre effets de la guerre sur les infrastructures humaines et effets sur les écosystèmes. La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée. L’exemple du fond asséché du lac de retenue de Kakhovka, où des millions de saules et peupliers — colonisant une surface émergée de 1600 km2 — ont atteint la hauteur d’un homme en quelques mois, est tout à la fois effrayant et réjouissant. Vasyliuk se garde pourtant de tout romantisme : dans le sud et l’est, l’abandon des terres ne profite pas aux espèces indigènes mais aux invasives nord-américaines, dont les semences saturent chaque poignée de sol. Le scénario de Tchernobyl — grand massif forestier sauvage reconstitué en quelques décennies — n’est pas reproductible partout. Son regard sur la reconstruction qui viendra après la guerre est encore plus décapant : le besoin de loger des millions de déplacés impliquera des déboisements et l’ouverture de carrières précisément dans les zones épargnées par les combats. Les écologistes, prédit-il avec une amertume lucide, se retrouveront accusés d’« être contre la reconstruction de l’Ukraine ».

Le village d’Andriïvka, dans l’oblast de Donetsk, quelques semaines après sa libération de l’occupation russe, septembre 2023. Cette image, prise quelques semaines plus tard, montre une prolifération massive d’espèces végétales envahissantes. Photos tirées de la chronique militaire de la 3e brigade d’assaut indépendante. ©Terra Invicta.

La conclusion du chapitre opte néanmoins pour l’espoir, en faisant de l’adhésion à l’Union européenne et des objectifs de la Stratégie pour la biodiversité 2030 le levier d’une conversion écologique possible de l’Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux de céréales et d’huile de tournesol, avec un modèle agricole intensif hérité de la collectivisation soviétique, structuré autour de grandes exploitations de monocultures et d’un usage massif d’intrants chimiques ; à cela s’ajoute tout l’héritage soviétique des infrastructures industrielles et énergétiques dont la centrale de Tchernobyl n’est que l’exemple le plus tragiquement célèbre. Mais pour Vasyliuk, « l’Ukraine pourrait avoir l’occasion de devenir une oasis de terres naturelles en Europe, tandis que d’autres pays européens auront la possibilité d’investir dans la préservation des espaces naturels restaurés en Ukraine afin d’augmenter leur proportion à l’échelle de l’Europe dans son ensemble ». L’argument est enthousiasmant, quoique peut-être trop dépendant d’une confiance dans les institutions européennes que l’histoire récente de l’application du droit environnemental dans les pays membres incite à tempérer.

Yuri Yefanov, cinéaste, clôt la Partie 4 avec des notes de travail sur un film en cours, dans lequel il imagine une ville post-guerre recouverte progressivement de forêt, habitée par des créatures hybrides humaines et non-humaines qui inventent de nouvelles règles de coexistence. Il reconnaît la tension structurelle qui traverse son travail : les pires dystopies de la science-fiction du XXe siècle se réalisent devant ses propres yeux, mais son seul outil analytique reste la forme utopique. Il ne sait pas comment représenter un monde commun autrement que dans cette forme et cette honnêteté est plus féconde que n’importe quelle solution illusoire.

Lire aussi | “Printemps silencieux” en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe・Marin Coudreau (2026)

Putin khuilo : la question russe et l’horizon décolonial

Le postscript d’Ivakhiv est délibérément sans conclusion — « il est préférable de laisser le volume inachevé, ouvert » — mais il aborde un sujet que le reste du volume avait soigneusement évité : la Russie elle-même, non pas seulement comme ennemi à qui résister, mais comme entité ayant un passé impérial, un présent oppressif, et peut-être un futur à construire. Le titre est une réécriture de l’article fondateur de Tuck et Yang (2012), « Decolonization Is Not a Metaphor », qui avertissait contre l’usage métaphorique et dépolitisant du concept de décolonisation dans les académies occidentales. Ivakhiv l’applique ici au cas russe, et pose la question, vertigineuse9 : que signifierait décoloniser la Russie, non pas comme slogan politique, mais comme projet concret ?

Il recense les différentes significations de l’idée en circulation : la dissolution de la Fédération de Russie en entités plus petites, comme le souhaitent certains mouvements (Free Peoples of Russia Forum, réuni à Prague en 2022)10, la libération des peuples indigènes de Sibérie, du Caucase, de l’Arctique de la domination ethno-russe ; et une décolonisation plus profonde, vers l’intérieur, des subjectivités colonisatrices elles-mêmes — l’émancipation du « sujet impérial russe » de ses propres conditionnements. Ivakhiv cite à cet égard le politologue russe en exil Ilya Budraitskis11, qui argumente que la décolonisation réelle ne peut pas venir de l’extérieur mais doit être une auto-libération collective, et que les conditions en sont pour l’instant inexistantes12.

Carte de la décolonisation de la Fédération de Russie, réalisée par le Free nations of Postrussia forum. https://www.freenationsrf.org/en.

Ivakhiv articule ensuite les trois termes qui structurent l’ensemble du volume — colonialisme, capitalisme, démocratie — en montrant leur intrication. Il critique l’argument de la « guerre par procuration » (proxy war) avancé par certains milieux de la gauche occidentale, selon lequel la Russie représenterait une résistance anti-impérialiste à l’hégémonie américaine13 : la Russie est elle-même capitaliste — klepto-capitaliste, pétro-capitaliste —, et le soutien à Poutine de la part de certains anti-impérialismes du Sud relève d’une confusion entre opposition au capitalisme occidental et soutien à un impérialisme concurrent.

Malgré le cadre « climato-décolonial » énoncé en introduction, Ivakhiv ne traite étonnement pas du rôle du changement climatique dans l’avenir de la Russie. Dans un ouvrage paru peu avant l’invasion russe en Ukraine — Klimat, Russia in the Age of Climate Change —, le spécialiste du système énergétique russe Thane Gustafson énumérait pourtant les effets catastrophiques croissants de la hausse des températures dans le plus vaste pays du monde — dont 70% du territoire est composé de permafrost. Mais pour Gustafson, le défi majeur auquel la Russie est confrontée est avant tout d’ordre économique. Depuis une vingtaine d’années, la prospérité du pays (en partie confisquée par ses élites) repose largement sur la vente de ressources énergétiques fossiles à l’étranger ; et les dirigeants russes ont du mal à admettre que cette manne touchera progressivement à ses limites. L’ère dominée par le pétrole et le gaz approchera tôt ou tard de son déclin, laissant une Russie impréparée au défi climatique et dépourvue de ce qui fonde sa puissance actuelle14.

C’est dans les actes les plus simples de subsistance, obstinément maintenus sous les bombes, que réside la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.

Le fossé est alors abyssal avec la réflexion sur l’avenir qui s’élabore depuis l’Ukraine. La réponse d’Ivakhiv aux défis impérial et climatique enchevêtrés est une conception élargie de la démocratie écologique et décoloniale : une démocratie qui ne se limite pas aux humains qui votent, mais qui intègre les intérêts des non-humains, des générations futures et des peuples marginalisés ; une démocratie qui articule le social, l’affectif, l’écologique et l’intergénérationnel. Il s’inscrit ici dans un dialogue avec Latour (« devenir terrestres »), Stengers (« temps catastrophiques »), Escobar (« pluriversalisme ») et Connolly (« fragility of things »): le corpus des humanités environnementales critiques qui traversait le volume depuis son introduction. La conclusion est sobre et délibérément non-triomphante. Ce que les Ukrainiens ont à offrir au monde, ce ne sont pas des solutions mais des pratiques : les actes les plus simples de subsistance, de soutien mutuel, de « jardinage » les uns pour les autres. C’est dans ces gestes ordinaires — obstinément maintenus sous les bombes — que réside, pour Ivakhiv, la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.

Ce que ce livre fait

Terra Invicta réussit plusieurs choses que peu de volumes collectifs parviennent à accomplir simultanément. D’abord, il traite l’Ukraine comme un lieu d’élaboration intellectuelle, non comme un objet de pitié ou de condescendance savante. Les contributeurs et contributrices, presque tous ukrainiens, ne parlent pas de la guerre mais depuis elle, avec une autorité épistémique et une précision analytique qui désarme les tentations condescendantes de l’occidentalisme académique ; et en même temps, c’est en anglais que ces auteurs s’expriment afin de s’adresser au monde. Ensuite, il tient ensemble des registres d’expérience et d’analyse radicalement hétérogènes. Les tritons d’Odessa coexistent avec la musique électronique de Kyiv, l’histoire de la nourriture soviétique avec la philosophie de la démocratie écologique. Cette hétérogénéité est la condition même de la pensée en situation de catastrophe, où la spécialisation disciplinaire doit céder à une forme d’intelligence collective plus poreuse.

Par ailleurs, ce livre assume l’inachèvement. Dans un contexte où la guerre continue, prétendre à la synthèse serait mentir. Les contradictions entre les contributeurs — sur la place du nationalisme dans la résistance, sur les limites de la solidarité internationale, sur ce que doit être une reconstruction écologiquement juste — sont tout autant laissées ouvertes, de façon productive. C’est la forme la plus intelligente que puisse prendre un livre sur un présent qui n’est pas encore du passé. On peut prolonger cette ouverture en suivant l’appel récent de l’historienne Daria Mattingly qui soutient que la décolonisation ukrainienne restera incomplète tant qu’elle se bornera à dénoncer la violence coloniale russe sans interroger la participation des Ukrainiens eux-mêmes aux structures impériales russes et soviétiques15. Terra Invicta offre enfin quelque chose de précieux : la démonstration que les humanités environnementales ne sont pas un luxe de temps de paix, mais, en l’occurrence, un outil de survie intellectuelle et politique en temps de guerre.

Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent.

Pour conclure, il faut dire la chose franchement : la gauche critique internationale — celle qui lit Fanon, cite Césaire et connaît par cœur l’histoire des luttes anticoloniales d’Amérique latine ou d’Afrique subsaharienne — a longtemps souffert d’un angle mort à l’Est. L’Europe de l’Est, et l’Ukraine en particulier, n’existait dans sa carte mentale qu’en négatif : comme frontière de l’OTAN, comme pion géopolitique, comme variable d’ajustement dans des équations où les vrais enjeux se jouaient ailleurs16. Le recenseur de ce livre n’est pas exempt d’un reproche symétrique : installé à Moscou pour mes recherches doctorales, j’ai moi-même regardé l’espace post-soviétique avant tout depuis la métropole impériale, reproduisant sans toujours le conscientiser la perspective du centre. Terra Invicta travaille à corriger ces biais, non pas en réclamant une place à la table des victimes, mais en imposant l’Ukraine comme lieu de pensée à part entière. Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent17. Reste à s’assurer que cette lumière-là continue de briller aux yeux du monde une fois le livre refermé.

Un champ de cratères de bombes dans l’Est de l’Ukraine. ©Terra Invicta.

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Notes

  1. “A ‘palace’ fit for an occupier. New investigation reveals luxury residence built for Putin in Ukraine’s Crimea”, Meduza, 30 décembre 2025, https://meduza.io/en/feature/2025/12/30/a-palace-fit-for-an-occupier
  2. Régis Genté, « Les Kovaltchouks, gardiens du corps — et du portefeuille — de Poutine », Revue XXI, 15 décembre 2025.
  3. Cette recension ne peut pas traiter également toutes ces contributions et demeure de ce fait tout à fait partielle.
  4. Pour reprendre le terme de Kate Brown sur les kresy ukraino-polonais, Kate Brown, A Biography of No Place: From Ethnic Borderland to Soviet Heartland (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2004).
  5. Timothy Snyder, Terres de sang : L’Europe entre Hitler et Staline, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat (Gallimard, 2012).
  6. Anna Colin Lebedev, La Force des faibles : ce que la guerre en Ukraine a fait aux Ukrainiens (Éditions du Seuil, 2025).
  7. Sabine Dullin, Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie (Paris : Payot, 2025).
  8. https://www.youtube.com/watch?v=rFONbgdgrRs
  9. Sur les périls de la désintégration de la Russie : Marlène Laruelle, « Putin’s War and the Dangers of Russian Disintegration », Foreign Affairs, 9 décembre 2022, https://www.foreignaffairs.com/russian-federation/putins-war-and-dangers-russian-disintegration
  10. « Appeal to Decolonize the Russian Federation » e-flux Notes, 22 mars 2022, https://www.e-flux.com/notes/457097/appeal-to-decolonize-the-russian-federation ; le philosophe Alexander Etkind, qui lie lui aussi les enjeux climatiques à la guerre russo-ukrainienne, entrevoyait dès 2023 une potentielle « défédéralisation » de la Russie comme aboutissement de la guerre, Alexander Etkind, Russia Against Modernity (Cambridge, Polity Press, 2023).
  11. Ilya Budraitskis, Dissidents among Dissidents: Ideology, Politics and the Left in Post-Soviet Russia (London, Verso, 2022).
  12. Ilya Budraitskis, “What kind of decolonization do we need?”, Russia.Post, 1 February 2025, https://russiapost.info/politics/decolonization
  13. Une posture qui relève du campisme, cette tendance à diviser le monde en deux blocs antagonistes (l’Occident impérialiste d’un côté, ses adversaires présumés progressistes de l’autre) et à soutenir ou excuser tout acteur qui s’oppose aux États-Unis et à l’OTAN, quitte à ignorer ses propres violences impériales.
  14. Thane Gustafson, Klimat: Russia in the Age of Climate Change (Cambridge, Harvard University Press, 2021).
  15. Mattingly insiste sur la dimension épistémique : nombre de chercheurs ukrainiens, héritiers d’une socialisation coloniale, reproduisent encore les hiérarchies impériales dans leur travail. Loin d’affaiblir la position ukrainienne en guerre, reconnaître cette implication asymétrique mais réelle serait la condition d’une victoire qui ne reconduise pas les vieilles habitudes coloniales, Dariya Mattingli, « Dekolonizatsiya bez nevynnosti », Ukraïna Moderna, 15 avril 2026, https://uamoderna.com/blogy/dekolonizatsiia-bez-nevynnosti/
  16. Pourtant, les Ukrainiens sont sans conteste le peuple le plus révolutionnaire d’Europe. En moins de vingt ans, ils sont descendus trois fois dans la rue pour défendre leur liberté — révolution de granite, révolution Orange, Maïdan — et ont à chaque fois changé le cours de leur histoire.
  17. Frédérick Keck, « Les Lumières vertes », AOC, lundi 16 février 2026.

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11.04.2026 à 00:01

Trash territoire : gérer la technosphère au Japon

Emilie Letouzey

Que faire des déchets industriels, des gravats ou des résidus d’incinérateur produits au Japon ? Réponse : du territoire. C’est l’objectif du “plan Phenix” à Ôsaka, des terre-pleins construits dans la baie pour enfouir des déchets et prolonger la ville en gagnant sur la mer. Les colonies d’oiseaux menacés qui s’y réfugient pourront-elles s’y maintenir ?

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Texte intégral (12810 mots)
Temps de lecture : 29 minutes

« Étrangement, je ne pense pas un instant aux tonnes de déchets enfouis sous mes pieds », Lucie Taïeb, Freshkills, 2020 (p.66)

Baie d’Ōsaka, février 2024

Assise près de la fenêtre du bateau, je regarde s’éloigner les installations industrielles du port d’Ōsaka en essayant d’oublier l’odeur du gasoil qui imprègne la cabine. Quelques minutes plus tard, nous approchons déjà des digues en béton de Shintō, notre destination. Shintō, « l’île nouvelle », est le nom d’un terre-plein artificiel construit dans la mer de la baie d’Ōsaka afin d’y enfouir les déchets du centre du Japon. C’est un site d’enfouissement dit offshore, situé au large de la ville, à 6 km du port et à 2 km de Yumeshima, l’île la plus proche elle aussi constituée de déchets. À vrai dire, Shintō n’est pas encore une île : pour l’heure, c’est une sorte de giga-bassine de 95 hectares partiellement remblayée, où des déchets sont quotidiennement convoyés en barge pour y être enterrés – ou plutôt immergés. Le public n’y a pas accès, à l’exception de la « visite d’étude (kengaku) » qu’organise tous les mois le Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka1, l’entreprise publique qui gère le site. Ce jour-là, nous sommes une vingtaine de participant·es.

Nous voilà sur le quai, assorti·es dans nos gilets de sauvetage orange fluo et nos casques blancs, tous deux floqués d’un logo en forme d’oiseau stylisé censé figurer un phénix. Car Shintō fait partie du « Plan Phenix », un ensemble de quatre terre-pleins destinés à l’enfouissement de déchets, répartis dans la zone portuaire d’Ōsaka. En plus de deux presqu’îles déjà comblées à Amagasaki et à Izumi Sano, deux îles sont en cours de remplissage : Shintō à Ōsaka donc, et Kōbe oki, un autre site distant de 7 kilomètres et rattaché à la ville de Kōbe dans le département voisin de Hyōgo. C’est dans ces deux îles artificielles, immenses infrastructures d’« entreposage contrôlé », que sont actuellement enfouis les déchets industriels et domestiques de la région du Kinki, correspondant à un bassin d’habitation de 22 millions de personnes, à hauteur de 8000 à 10 000 tonnes par jour2. Une partie de ces déchets est composée de mâchefers, ainsi que l’on nomme les cendres d’incinérateurs. D’où le nom de « Plan Phenix » pour le projet, et de « Centre Phenix » pour l’entreprise qui le réalise3 : des cendres renaissent de nouvelles terres. Une fois comblés, les sites d’enfouissement deviennent en effet du territoire. À Shintō, l’enfouissement des déchets a commencé en 2009. Le site est désormais rempli à 50% et pourra être utilisé pendant 10 années encore. Après quoi il sera plein, et deviendra à son tour un territoire.

Après un bref topo sur le déroulé du parcours par monsieur Kotani, l’employé du Centre Phenix qui anime la visite, notre petit troupeau orange et blanc est prestement conduit vers le promontoire d’observation, sans lequel on ne verrait pas grand-chose tant le site est plat, presqu’autant que la mer qui l’entoure. Nous restons un moment sur la petite plateforme à regarder de loin les camions-benne chargés de déchets faisant des allers-retours entre les barges et les bassins, semblables à des jouets colorés. Je reconnais à peine le site que j’ai scruté depuis les cartes satellite, avec ses parties comblées recouvertes de terre et d’autres encore en eau, encadrées par des digues larges de plusieurs dizaines de mètres – car les bassins d’enfouissement ne communiquent évidemment pas avec la mer.

Le vent couvre les explications de monsieur Kotani, que chacun·e fait toutefois mine d’écouter poliment. La plupart des participant·es sont des fonctionnaires des communes de la région ou des professionnels du domaine des déchets. Je suis la seule « habitante ordinaire », inscrite six mois plus tôt pour la visite. Entre temps, j’ai pu rencontrer monsieur Kotani dans les bureaux du Centre Phenix pour un entretien, visiter le site d’enfouissement de Kōbe et éplucher Ilandfill, le bulletin d’information du Plan Phenix publié quinze années durant. Je fais donc moi aussi semblant d’écouter, fascinée par le balai des petits camions-benne et par la vue dégagée sur la baie d’Ōsaka, que je sillonne depuis deux ans dans le cadre d’une enquête ethnographique : devant nous, l’île de Yumeshima et quelques immeubles de la métropole que l’on devine en arrière-plan ; à notre gauche, les terre-pleins d’Amagasaki ; à notre droite, la forêt de la presqu’île de Sakai, elle aussi faite de déchets. Et derrière nous, au loin, les montagnes de la grande île d’Awaji, dont la mythologie japonaise raconte qu’elle a été la première île à être créée par Izanami et Izanagi, le couple de divinités fondatrices du pays4.

Vue de Shintō depuis le promontoire. Au fond, le port d’Ōsaka. Photo EL.

Des îles, le Japon en compte 6000, majoritairement montagneuses et couvertes de forêts, souvent très petites mais dont beaucoup sont truffées d’infrastructures et dont la principale, Honshū, est traversée par la première mégalopole au monde. Que faire des déchets industriels, des gravats, des terres de construction, des sédiments de dragage des ports ? Que faire des résidus produits chaque jour par les 1000 incinérateurs du pays ? Réponse : du territoire. Enterrer, boucher, combler, agrandir des ports et édifier des îles à partir de rien, comme dans les baies de Tōkyō et d’Ōsaka. Si les sites contrôlés d’enfouissement de déchets existent ailleurs dans le monde, au Japon ils n’ont pas seulement remplacé les décharges et autres empilements des bords de ville ou des fonds de vallée : le traitement des déchets est associé à l’agrandissement des zones portuaires. Dans un pays réputé pour son manque de territoire constructible, le Plan Phenix fait ainsi d’une pierre deux coups – « d’une pierre, deux oiseaux », comme on dit au Japon.

Ici, il faut que je précise comment je suis arrivée au Centre Phenix : par les oiseaux, justement. Pas ceux que l’on observe couramment au-dessus des décharges (vous l’aurez compris, les îles en déchets façon Phenix ne sont pas des empilements sauvages ouverts à tous les vents). Si je suis arrivée à Shintō, c’est via l’île voisine de Yumeshima, où des oiseaux migrateurs – sternes, limicoles, canards… – sont venus par milliers durant des décennies : sur le territoire construit avec des déchets et devenu terrain vague car trop longtemps délaissé, des zones humides s’étaient spontanément créées, comme pour remplacer les estrans de la baie, peu à peu bétonnés au cours du 20e siècle. Or, ces zones humides sont vitales pour des oiseaux qui font le trajet le long de la plus grande voie migratoire du monde, la voie de l’Est-Australasie (EAAF). Si l’artificialisation des côtes est la cause principale de leur déclin brutal, il arrive que les oiseaux y trouvent malgré tout un site où séjourner, aussi précaire qu’éphémère. C’est pourquoi, même si cet article porte sur les terre-pleins et les déchets, il se termine auprès des sternes naines (Sterna albifrons), qui nichent désormais à Shintō.

Lire aussi | Perdre les oiseaux・Emilie Letouzey (2024)

Du point de vue des déchets, on devine l’immensité des questions que soulève une infrastructure telle que le Plan Phenix. Encore faut-il les formuler, ce qui n’est pas évident dès lors que l’on veut tenir ensemble les déchets et la fabrication du territoire. Au Japon, où le tri sélectif est méticuleusement ordonné, où le ramassage collectif des déchets est un sport national, où les camions de collecte diffusent des musiques familières et où les incinérateurs ont des mascottes, le monde des déchets paraît familier. Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka donnent l’impression de le découvrir depuis un angle inédit, monumental. Pourtant, plus j’enquêtais sur le Plan Phenix, plus j’ai eu l’impression d’un continuum. Avant de dire pourquoi, il me faut partir des terre-pleins en déchets en tant qu’infrastructures : comment sont-ils faits ? Qu’impliquent-ils pour le traitement des déchets au Japon ?

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Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka

Lorsqu’on est dans la zone du port à Ōsaka, on est souvent sur des déchets. En général on ne le sait pas, et même quand on le sait, on l’oublie. Mais j’ai été stupéfaite en découvrant les sites Phenix : malgré plusieurs années de vie à Ōsaka, je n’avais jamais fait attention à ces îles en forme de polygone pourtant bien visibles sur les cartes satellite, que j’utilise fréquemment. Je ne suis pas la seule : il est arrivé que des habitant·es de la région découvrent leur existence alors que nous en parlions. Certes, ces sites sont éloignés de l’expérience ordinaire puisqu’on ne peut pas y aller. Mais pour un enfouissement, c’est gagné : en plus de faire disparaître les déchets, le site lui-même est oublié.

À gauche, les sites d’enfouissement de déchets du Plan Phenix, indiqués en rouge : le site offshore de Kōbe ; la presqu’île d’Amagasaki ; Shintō, le site offshore d’Ōsaka (vue du ciel à droite) ; le site d’Izumi Ōtsu. Photo EL.

En japonais, « terre-plein » se dit umetate, contraction de umeru, « enterrer » et tateru, « ériger ». Umetatechi, le territoire gagné sur la mer, signifie donc « construire en comblant » – on enfouit et on édifie en même temps – et peut désigner des extensions du territoire existant ou bien des îles créées de toute pièce. Pour la zone du port, le terme est vraiment approprié tant elle est le résultat de creusements et comblements successifs, d’énormes déplacements de matière. À commencer par les sédiments de dragage, qui ont constitué Tenpōzan (la « montagne [de l’ère] Tenpō [1830-1844] »), un monticule résultant d’une vaste opération de dragage des sédiments des fleuves se jetant de part et d’autre du port d’Ōsaka à l’époque d’Edo en 1831, encore bien visible aujourd’hui. Aux sédiments de dragage, produits en quantités d’autant plus grandes que les navires puis les cargos ont eu besoin d’un tirant d’eau de plus en plus profond, se sont ajoutés au 20e siècle – et surtout à partir de 1950 – les terres d’excavation des travaux d’infrastructure, les gravats de construction (produits eux aussi en quantité d’autant plus grande que le renouvellement du bâti est rapide et les séismes fréquents), puis les déchets.

Carrelage du port d’Ōsaka représentant l’estampe Ōsaka tenpōzan 大坂天保山, issue de la série Lieux fameux de notre pays 本朝名所 de Utagawa Hiroshige 1er 初代歌川広重, vers 1833.

Jusque-là, les déchets étaient entassés tels quels dans des décharges terrestres. À Ōsaka, dans les années 1960, la principale décharge est située sur la zone humide de Tsurumi au nord-est de la ville. Elle a produit un monticule de 40 mètres lui aussi toujours visible aujourd’hui, devenu un parc où affleurent des conduits pour le méthane qui continue à s’échapper du sous-sol5.

Avec la création de nouveaux terrains artificiels sur la mer, des décharges portuaires sont créées, d’abord sur le même principe élémentaire de déversement quotidien des déchets bruts. À Tōkyō, au début des années 1960, une montagne de déchets s’est ainsi formée sur l’île de Yume no shima (« l’île des rêves »). Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère. En 1965, les mouches infestent l’arrondissement voisin, provoquant une mobilisation des habitant·es et nécessitant l’intervention des forces d’autodéfense – l’épisode est connu sous le nom de « guerre des ordures »6. Il a engendré un effort national contre les méga-décharges à ciel ouvert.

Sur l’île de Yume no shima à Tōkyō, une montagne de déchets se forme dans les années 1960. Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère.

C’est à la même époque qu’apparaissent les premiers projets d’enfouissement des déchets dans des infrastructures maritimes conçues à cette fin. Avec les terre-pleins en déchets, non seulement des déchets sont employés pour combler la baie et fabriquer du territoire, mais combler la baie devient la manière de traiter des flux de déchets en augmentation constante. Une version maritime des « sites d’entreposage finaux (saigo shobunjō) », équivalent japonais des « Centres d’enfouissement techniques » français. L’île de Yumeshima à Ōsaka (autre « île des rêves » homonyme de celle de Tōkyō) et la presqu’île dite « Secteur 7-3 » de la ville voisine de Sakai sont alors les plus vastes sites d’entreposage maritimes du pays. Leur remplissage démarre au début des années 1970, alors qu’au Japon sont promulguées deux lois encadrant d’une part la gestion des déchets et d’autre part les activités industrielles en mer Intérieure de Seto, obligeant à modifier les plans de construction des terre-pleins pour les conformer (étanchéité avec la mer, zonage par catégorie de déchets…)7 ; au même moment, la Convention de Londres interdit les déversements de déchets dans la mer8. Désormais, ces sites accueillent l’essentiel des gravats, sédiments de dragage, terres d’excavation et terres polluées. L’île de Yumeshima est accréditée pour recevoir les cendres des déchets ménagers de la région et de nombreuses catégories de déchets dangereux, dont les PCB ou l’amiante.

De nombreux terre-pleins de la zone du port sont fait de déchets, mais pas tous : combler avec des déchets prend du temps (et l’objectif est justement de faire durer la capacité d’accueil des sites), or il arrive qu’il faille aller vite. Plusieurs îles au large de Kōbe sont par exemple issues du programme « De la montagne à la mer (Yama kara umi e) », qui consistait à extraire de la terre et des pierres dans les montagnes voisines de Sanda et à les convoyer sur d’immenses tapis roulants jusqu’à la côte, d’où elles étaient transportées en barge jusqu’aux chantiers maritimes. Quant à l’aéroport du Kansai (plus de 1000 hectares à près de 20m de profondeur), comblé avec des terres apportées depuis trois montagnes de la région et inauguré en 1994, il a été construit si vite que l’affaissement combiné de la structure et du fond alluvial sous-marin oblige à rehausser régulièrement les pistes9.

Photo du tapis roulant et du poste de chargement du programme « De la montagne à la mer » à Suma, à côté de Kōbe. Photo : Musée des archives de Kōbe/Kōbe shimbun 神戸新聞NEXT.

Du point de vue du métabolisme urbain, c’est-à-dire de l’étude des flux de matière et d’énergie sur le territoire de la ville, la zone du port est donc le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y extrait des sédiments pour les déposer plus loin, on y enfouit les déchets de matières et de marchandises qui, pour beaucoup, y ont un jour transité… L’immense infrastructure qui s’étend en croissant sur 60 km, longtemps support de l’industrie lourde, est en effet lentement gagnée par la logistique et son monde (cargos, containers, grues, entrepôts, routes et camions). C’est dans ce contexte que s’est déployé le Plan Phenix.

La zone du port est le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y enfouit les déchets.

Comment fabriquer une île en déchets : le Plan Phenix 

Le Plan Phenix de la baie d’Ōsaka (Ōsakawan Fenikkusu keikaku), ou Centre Phenix, est une infrastructure multi-site d’entreposage contrôlé des déchets gérée par une entreprise publique, dont la construction et la maintenance sont assurées par des entreprises privées sous contrat. Le projet, élaboré au milieu des années 1970, est approuvé en 1977. La construction des deux premiers terre-pleins, les presqu’îles d’Izumi Ōtsu au sud d’Ōsaka (203 hectares) et d’Amagasaki au nord (103 hectares), démarre en 1982. Ces deux sites, où des déchets ont été enfouis tout au long des années 1990, ont fermé dans les années 2000 et accueillent désormais des entrepôts logistiques ou des événements (concerts, courses de voiture…). Les deux sites d’enfouissement offshore en cours de remplissage sont plus récents : celui de Kōbe réceptionne des déchets depuis 2001 (88 hectares), et Shintō, à Ōsaka, a donc ouvert en 2009.

Comment construit-on un site d’enfouissement en pleine mer ? Prenons le cas de Shintō, où les travaux d’établissement des fondations commencent en 2001. Première étape : l’amélioration du sol (jiban kairyō). Afin de stabiliser le fond marin situé de 13 à 15 mètres de profondeur et éviter un affaissement des couches alluviales anciennes sous le poids de l’infrastructure, on y enfonce d’épais pieux creux que l’on remplit de sable compacté10. Seconde étape : la construction des fondations. Des pierres – venues de carrières situées sur des îles de la mer Intérieure de Seto – sont empilées, qui vont supporter les digues. Troisième étape : l’installation des caissons sous-marins, qui à Shintō commence en 2005. Quinze caissons en béton de 300 m de long sont immergés et entourés d’une paroi de palplanches en acier destinée à isoler l’infrastructure de l’eau de mer. Les digues extérieures sont ensuite consolidées par un amas de béton destiné à produire un plan incliné11. Toutes ces étapes sont réalisées sous l’eau : c’est le domaine très développé au Japon de la construction marine (marine construction, abrégé en maricon, par opposition à zenecon, general construction, pour les travaux terrestres)12. Enfin, un ensemble de terrassements est réalisé en pierre et terre pour constituer des digues internes, délimiter des secteurs et permettre la circulation des véhicules.

L’ensemble requiert près de dix ans de travaux. C’est pourquoi ce n’est qu’en 2009 que démarre l’enfouissement des déchets à Shintō, déchets que l’on va progressivement déverser dans l’immense réservoir ainsi créé.

Maquette de la structure de l’île de Shintō (en « coupe ») dans les bureaux de l’entreprise Phenix : les deux vitres bleues sur les côtés représentent la surface de la mer, les rayures jaunes figurent les pieux de sable compacté et les parties grises correspondent aux fondations en pierre, terre et béton. Photo EL.

Les déchets sont convoyés depuis les neuf bases de chargement réparties sur l’ensemble de la baie, d’où les barges font des allers-retours avec Shintō13. Le Centre Phenix distingue jusqu’à une cinquantaine de catégories de déchets – gravats, boues et cendres contenant ou non du mercure, déchets métalliques, résidus de caoutchouc ou de verre, déchets traités par pyrolyse, etc. – mais les regroupe en 15 catégories sur la grille tarifaire. À l’instar de beaucoup d’infrastructures reconnues d’intérêt public, il faut en effet payer pour l’usage du Centre Phenix : entreprises et municipalités paient au prorata de la quantité et selon la catégorie de déchet, la tonne revenant de 50 à 135 euros (9000 et 25 000 yens)14. Elles doivent fournir des certificats de contenu, acheminer elles-mêmes les déchets sur les bases où ils sont inspectés visuellement et analysés à partir d’échantillonnages. Sur les sites d’enfouissement, les déchets sont ensevelis par catégories générales : les déblais, les déchets généraux, déchets industriels privés, sédiments de dragage, boues d’épuration…15 et des secteurs sont prévus pour les déchets dangereux (amiante, mercure, PCB, etc.), dont l’acceptation est limitée. Pour les autres catégories, les substances polluantes sont réglementées16. (Malgré cette diversité de catégories, les déchets que l’on voit être déversés par les camions benne ressemblent invariablement à du gros sable gris-noir mouillé, comme une purée de déchets.)

Lire aussi | Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima・Sophie Houdart (2026)

Les bassins d’enfouissement sont remplis l’un après l’autre. À Shintō, la quantité maximale de déchets pouvant être traitée en une journée est de 6 000 tonnes, soit 600 camions-bennes. Ces quantités peuvent être temporairement relevées lors d’aléas : à la suite du séisme de terre de Kōbe en janvier 1995, les deux îles du Plan Phenix ont par exemple accueilli 2,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires, essentiellement des gravats.

À mesure qu’un bassin se remplit, l’eau de mer qui y est enfermée est évacuée et traitée dans une usine d’épuration flottante17. L’eau y subit une série de traitements – prétraitement mécanique, traitement bactérien, traitement dit de « floculation-décantation », traitement stérilisant – avant d’être rejetée en mer.

En haut à gauche : les palplanches d’acier émergeant des digues ; en haut à droite, la base de chargement à Kōbe ; en bas à gauche, la station d’épuration des eaux flottante sur l’île de Kōbe ; en bas à droite, le site Phenix d’Amagasaki en 2023 (aménagé depuis). Photos EL.

Dans son contour actuel, le site de Shintō s’étend sur 95 hectares – « environ 24 [fois la taille du stade de baseball de] Kōshien », pour reprendre l’unité de mesure des surfaces de référence dans la région – et est rempli à hauteur de 50%, ce qui laisse environ dix années supplémentaires d’enfouissement avant remplissage. Le site de Kōbe est quant à lui comblé à 85% et sera rempli d’ici à 2028. Sur les deux îles, des extensions dont on voit clairement les contours sur les photos satellite sont en cours de construction (109 hectares pour Shintō, au moins 200 hectares pour Kōbe). Mais le Centre Phenix ne communique pas sur ces extensions à venir pourtant visibles même depuis le port, et ses employé·es éludent les questions sur les extensions. La raison en est que des évolutions de la loi de protection de la mer Intérieure de Seto pourraient entraver la construction de nouveaux terre-pleins – dans une mer qui compte 700 îles naturelles et une quarantaine de terre-pleins artificiels.

Par ailleurs, à l’instar de nombreuses installations de traitement des déchets, le Centre Phenix se visite, communique auprès du public et a même une mascotte. En 2025, ses employé·es ont par exemple participé au tournage d’un clip vidéo qui met en scène des travailleur·ses des centres de tri, incinérateurs et sites d’enfouissement de la région d’Ōsaka, détournant une chanson du groupe à succès AKB48 afin d’en faire une « Version installations de traitement des déchets [dans la région du] Kansai » (ci-dessous). On peut y voir plusieurs installations Phenix : les bases de chargement, les sites d’enfouissement ou les usines flottantes de traitement de l’eau.

Évoquant davantage un poussin mignon qu’un oiseau mythique, la mascotte du Centre Phenix est donc l’emblème d’un plan de recyclage géant : « les déchets renaissent sous la forme de territoire (gomi ga tsuchi ni yomigaeru) ». On peut cependant demander, à la suite de l’écrivaine Lucie Taïeb à propos de la décharge de Freshkills à New-York : s’agit-il vraiment de « recycler la terre » ?18 

Fenikkusu-chan, la mascotte du Centre Phenix.

Que veut dire « améliorer l’environnement » ?

Lorsque, de retour en France, je parlais des îles en déchets de la baie d’Ōsaka, la réaction de mes interlocuteur·ices était de les percevoir non pas comme du recyclage ou comme une « renaissance », mais comme une aberration écologique. Ne fuient-elles pas, polluant l’eau ? Ne vont-elles pas se rompre et se répandre dans la mer au prochain séisme ? La réponse rapide à ces questions est « non » : on ne peut exclure des fuites, mais en vertu de la loi déjà mentionnée sur la mer Intérieure de Seto, qui porte essentiellement sur la qualité de l’eau, il y a trop de contrôles pour laisser échapper des pollutions graves19 ; concernant les risques liés aux séismes, le puissant séisme de Kōbe en 1995, qui a affecté la côte nord de la baie, a provoqué de profondes brisures dans le béton des terre-pleins mais ceux-ci ont tenu, y compris les terrains Phenix20. Du fait des techniques d’ingénierie et du système bureaucratique et législatif propres au Japon, le Centre Phenix est un site effectivement contrôlé. Les déchets ne sont plus amoncelés dans des décharges, ils ne quittent pas la technosphère, ni d’ailleurs la région de consommation – même s’ils en sont soustraits (enfouis) et éloignés (offshore) –, alors que l’exportation des déchets des pays riches du Nord dans les pays pauvres du Sud reste courante. Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.

Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.

Cela ne veut pas dire que les îles du Centre Phenix ne posent aucun problème écologique : elles en posent. 

D’abord non pas tant comme site d’enfouissement que comme terre-pleins construits dans la baie. Ainsi que l’explique le professeur Nabeshima Yasunobu, chercheur retraité du département des ressources halieutiques de la préfecture d’Ōsaka, les terre-pleins du front de mer, en plus d’ensevelir les fonds marins, ont causé leur asphyxie en immobilisant les sédiments pollués charriés par les fleuves et en faisant obstacle aux courants de la baie, ou en les inversant21. Si les populations de poissons sont effondrées depuis longtemps, les « marées bleues (aoshio) » dues à l’asphyxie, qui ont succédé aux « marées rouges (akashio) » causées par la pollution, les empêchent de se reconstituer. « Il aurait fallu interdire les terre-pleins », soutient Nabeshima, qui est encore aujourd’hui sidéré que la population tout entière se soit laissée séparer de la mer et de la pêche par le port industriel. « Mais c’est ainsi : à l’époque de la Haute croissance [1955-1973], tout le monde s’est résigné ». Les terre-pleins du Centre Phenix affectent donc l’écosystème, nonobstant leur programme dit de « Conservation des habitats marins », basé sur des digues sous-marines inclinées plantées d’algues et mené avec des scientifiques et l’ONG Blue Ocean. Nabeshima, qui en fait lui-même partie, déplore ce pis-aller, qui relève à ses yeux du pur greenwashing (un terme employé tel quel en japonais). Rien que pour cela, le « Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka » porte mal son nom car il n’améliore pas la baie mais la détériore.

Quant au Plan Phenix en tant que site d’enfouissement des déchets, il oblige à étendre l’analyse environnementale à la chaîne des déchets : considéré seul, il semble se dérober.  

Que les déchets soient massivement enfouis pour devenir du territoire n’est pas nouveau et on trouve partout dans le monde des villes en partie construites sur des détritus du passé. Mais le Plan Phenix date d’une époque bien particulière, les années 1970-1980, où dans de nombreux pays industriels, on passe d’un paradigme de l’abandon basé sur la décharge (on empile les déchets tels quels) à un paradigme de la gestion basé sur des techniques de « traitement », notamment l’incinération et l’enfouissement22. Au Japon, c’est par centaines que l’on construit des incinérateurs : le pays en compte aujourd’hui près de 1030 (contre 125 incinérateurs en France, pour une population deux fois moins importante), dans lesquels sont brûlés 80% des déchets courants (foyers, PME, établissements publics…), ce qui en fait le premier pays incinérateur au monde, en proportion comme en quantité23. Les incinérateurs ayant « besoin » de déchets à brûler pour fonctionner – déchets dont ils permettent de réduire la masse de 85% en moyenne – leur seule existence est un appel à alimenter un flux constant de déchets. L’existence d’infrastructures d’enfouissement telles que les terre-pleins en déchets a permis d’absorber l’explosion de la production d’artefacts de la société de consommation et du déménagement de territoire par le secteur du BTP, et même de la « valoriser » en produisant du territoire24.

Outre que la gestion technique des déchets est elle-même à l’origine de graves cas de pollution (notamment à la dioxine25), elle a non seulement permis l’explosion des quantités de déchets (davantage qu’elle ne l’a « solutionné ») mais également créé un puissant verrou technique du fait de son besoin de déchets. La gestion des déchets est donc structurellement dépendante de leur production, et empêche leur réduction. En tant qu’installation de traitement des déchets, le Plan Phenix participe de cette incitation systémique à la production : il n’est donc pas un problème écologique en lui-même mais en tant que maillon d’un système. Son modèle économique repose sur l’enfouissement constant de déchets puisque l’entreprise Centre Phenix dépend du paiement à la tonne des déchets qu’elle réceptionne. Surtout, sa configuration en « giga-bassine » incite au remplissage.

Les terre-plein en déchets ont permis d’absorber l’explosion des déchets du secteur du BTP et de la production d’artefacts, et même de la “valoriser” en produisant du territoire.

Les rares opposant·es au Plan Phenix qui se sont mobilisé·es à Ōsaka dans les années 1990 l’avaient bien compris. Parmi eux, l’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka écrivait : « Avec des îles en déchets, tout ce que vous ferez pour réduire les déchets sera vain : à quoi bon réduire quand on peut remplir de tels volumes ? Les terre-pleins passent pour une solution mais ils sont l’obstacle suprême au problème des déchets26 ».

Lire aussi | L’écologie de M. Propre・Baptiste Monsaingeon (2019)

Aspirer les déchets, aspirer l’attention

Je disais plus haut que ma découverte du Plan Phenix est venue bouleverser l’expérience des déchets que j’avais jusque-là. Au Japon, l’importance accordée aux déchets dans la vie courante donne l’impression d’une véritable culture de la gestion des déchets. Mon enquête, suscitée par les îles en déchets de la baie, a d’abord confirmé cette impression. Alors que je découvrais, fascinée, les installations de traitement des déchets de la région, je constatais que toutes sont équipées pour recevoir du public – près de la moitié des Japonais·es en visitent au moins une au cours de leur vie27. Je participai régulièrement à des sessions de ramassage de déchets, à des ateliers sur les déchets et même à des fêtes des déchets. Je finissais par me dire : voilà un pays qui surproduit et qui le sait, mais qui prend le sujet à bras le corps.

L’incinérateur de boues d’épuration (à gauche) et l’incinérateur de déchets solides (à droite) de l’île de Maishima à Ōsaka (une île elle aussi faite de déchets) se visitent autant pour les bâtiments que pour leurs techniques de traitement. Les deux installations ont été conçues par l’architecte autrichien Friedensreich Hundertwasser (1928-2000), connu pour son engagement écologiste et pour ses bâtiments plantés d’arbres. Photo EL.

Si le Plan Phenix m’a d’abord semblé si différent de ce petit monde des déchets devenu familier, c’est en raison de son ampleur. Dès lors qu’il s’agit de remplir la mer, de fabriquer du territoire et de refaçonner la baie, on ne peut plus se raconter que la gestion des déchets se résout avec du tri et des installations bien conçues. À mesure que j’explorais le Plan Phenix, cet écart s’atténua toutefois, et finit par disparaître : la raison en est que la communication de l’entreprise Phenix est elle aussi fondée sur cette même culture de la gestion des déchets du quotidien. Les bulletins Ilandfill publiés par l’entreprise ou les événements qu’elle organise promeuvent le ramassage citoyen des déchets ou les notions désormais bien connues de zéro déchet, d’upcycling, ou de « 5R » (acronyme pour « Refuser, Réduire, Réutiliser, Recycler et Rendre à la terre »). L’écart initial avait donc laissé la place à un continuum, celui des petits gestes individuels (bien ranger nos déchets), mais surtout celui de la gestion. C’est en effet le corolaire d’une culture du déchet largement partagée : elle enferme l’attention non seulement sur la gestion des déchets déjà là, mais aussi sur les seuls déchets à portée de gestion des citoyens : les déchets domestiques. Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.

Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.

Que se passe-t-il quand on regarde la littérature sur les déchets et sur les flux métaboliques ? « Apparaissent alors les 98,5% de déchets restants, cette masse incommensurable et toxique produite par nos industries », comme l’écrit Lucie Taïeb dans Freshkills28. Apparaissent les centaines et milliers de tonnes quotidiennement enfouies à Shintō et à Kōbe de sédiments, de gravats, de scories, de terres et de boues polluées, de plastiques et de caoutchouc, toutes ces catégories que l’on trouve dans les grilles tarifaires du Centre Phenix, mais que l’on ne distingue pas dans la purée noire des déchets déversés en continu par les camion-bennes. « Apparaître » est un bien grand mot : pas plus les photos ou les visites sur place que les données de la littérature ne laissent percevoir cette part de déchets industriels, écrasante partout dans le monde. 90% selon l’Association pour faire disparaître la pollution à Ōsaka, 97% selon l’anthropologue Max Liboiron, 98,5%, donc, selon les recherches de Lucie Taïeb – un pourcentage estimé qui dépend surtout de la manière de compter. Sans cette part industrielle, la raison d’être du Plan Phenix disparaitrait : quel besoin de produire une infrastructure parmi les plus lourdes et les plus compactes qui soient, si on n’avait à traiter que 3 ou même 10% du total des déchets ? L’énormité métabolique des déchets industriels est soustraite à l’expérience ordinaire, elle circule en circuit plus ou moins fermé dans les carrières, les cargos, les usines, les chantiers, les camions et enfin les barges et les bassins où elle est engloutie. De la même manière, la question des déchets se limite pour le public aux quelques pourcents dont il a l’expérience, dans un circuit tout aussi fermé. 

Lire aussi | Accumuler de la matière, laisser des traces・Nelo Magalhães (2019)

Que la gestion des déchets encourage systémiquement leur production et empêche leur réduction, et que la question des déchets soit polarisée sur la sphère domestique en laissant dans l’ombre la production détritique industrielle, ce sont là deux constats classiques pour les rudologues, ainsi qu’on appelle les spécialistes des déchets. Des constats si massifs que l’on bute sur eux sans pouvoir les dépasser. Pourtant, étrangement, une fois le vertige initial atténué, j’ai fini par m’y habituer, à ces constats. Peut-être parce que, dans mon exploration du Plan Phenix, j’ai trouvé je crois plus vertigineux encore : les projections d’aménagement des deux îles offshore d’Ōsaka et de Kōbe. Pour celle-ci, un dessin sur le site de la mairie figure l’île étendue et couverte de piles de containers ; pour Shintō à Ōsaka, une carte prospective de la zone du port indique plus de 80 hectares terminaux à containers. Ces territoires en déchets sont donc dévolus au transport de marchandises. Celles-ci étant amenées à devenir des déchets, la boucle est bouclée – et perpétuée.

Carte prospective du port d’Ōsaka parue en 2006, c’est-à-dire avant l’ouverture du site de Shintō, qui prévoit un triplement de la surface de l’île et sa connexion par la route à l’île de Yumeshima. Bureau du Centre Phenix.

Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange. Un projet qui entérine la production de masse et la croissance, précisément ce qu’il faudrait cesser pour diminuer les déchets. « L’obstacle suprême au problème des déchets » n’est-il pas là, dans ce monde de la logistique en constante expansion ? Plus encore que les sites du Plan Phenix, les ports à containers permettent et alimentent ce qu’on pourrait appeler une « chaîne détrimentale »29 de matières et de choses, qui se perpétue au détriment de : de l’environnement, des milieux de vie, des humains et du vivant. Pour finir en détritus.

Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange.

Les sternes

Retour sur l’île de Shintō.

Tous les jours à 17 heures, les employé·es du Centre Phenix repartent en bateau vers la ville, ne laissant derrière eux que le ronron des moteurs de l’usine de traitement de l’eau, entièrement automatisée. D’avril à juillet, un bruissement émane pourtant des terrains caillouteux qui bordent les bassins d’enfouissement. C’est celui des milliers de sternes naines (Sternula albifrons), une espèce d’oiseau maritime classée vulnérable au Japon.

Pendant plus de vingt ans, les sternes nichaient non loin de là, sur les terrains alors délaissés de l’île voisine de Yumeshima. Pour ces migratrices qui viennent nicher dans le sable ou les cailloux après avoir fait des milliers de kilomètres d’une traite depuis l’Australie le long de la voie migratoire austral-asiatique, la baie d’Ōsaka fait partie depuis toujours des habitats parfaits : une énorme zone humide faite d’estrans et de deltas. Du moins jusqu’à l’artificialisation du 20e siècle, qui s’est d’autant plus acharnée sur les zones humides du monde entier que la plupart sont sur des estuaires devenus entre temps des mégapoles. Alors, pour les sternes, qui nichent à même le sol, tout terrain caillouteux est bon à prendre, même celui des terre-pleins en déchets. Délogées de celui de Yumeshima par des chantiers dans les années 2020, c’est sur les terrains tout neufs de Shintō qu’elles sont venues s’établir.

Un lieu de repli propice : aucun humain la nuit, et pas de chat comme à Yumeshima où ils sont venus par la route. Si bien que, d’après l’ornithologue Moriya Toshifumi et son groupe de recherche sur les oiseaux de rivage, les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.

Une journaliste était cependant venue en 2023, accompagnant l’équipe du parc ornithologique de Nankō, dans le port d’Ōsaka. Elle avait filmé les sternes nichant à Shintō pour un épisode de « Darwin est là ! (Dāuin ga kita) », une émission populaire diffusée sur la chaîne de télé NHK.

Durant les mois où les sternes sont là, le Centre Phenix fait dévier les trajets des camions afin qu’ils n’approchent pas des zones de nichée. L’entreprise coopère également à l’organisation d’enquêtes avec les membres de la Branche d’Ōsaka de l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima (deux collectifs dont je suis membre). Sur la base des données récoltées, on a estimé le nombre de sternes à 2500 en 2023 puis à plus de 5000 en 2025. Mais le Centre Phenix ne souhaite pas rendre l’information publique : même si le site est connu jusqu’au Ministère de l’environnement, consigne est donnée de ne pas avertir les journalistes. Une posture bien comprise par les associations de protection de la nature, s’agissant d’une situation advenue sur le site d’une entreprise dont l’activité n’est pas d’accueillir des oiseaux, ni de les protéger. Abriter officiellement une population d’oiseaux classés sur liste rouge des espèces menacées ne va en effet pas sans contraintes30.

Les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.

Lorsque Shintō sera plein et transformé en terrain, l’entreprise Phenix cèdera l’île au Bureau du port d’Ōsaka. Plutôt qu’un énième méga-port à container, ne peut-on pas y aménager un sanctuaire pour les oiseaux ? Un parc comme les îles en déchet de Tōkyō31 ou de Singapour32 ? C’est en tout cas ce que l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima se préparent aujourd’hui à demander, avec le soutien de l’ONG Bird life International. Car à Yumeshima, les années d’enquête et de plaidoyer ont échoué : outre un complexe avec casino prévu pour 2030, il est question de faire un circuit automobile sur le site de l’Expo 2025. C’est justement l’argument que les associations entendent utiliser : on n’a pas eu Yumeshima, donnez-nous Shintō pour les oiseaux. L’île leur reviendra-elle un jour ? Les mégaprojets seront-ils abandonnés ? Réponse dans 10 ans.

Restera-t-il seulement des sternes ?


Cet article est le troisième volet d’une série sur la baie d’Ōsaka. Déja parus dans Terrestres : Voitures volantes et vieux rêves capitalistes (juillet 2024) et Perdre les oiseaux (octobre 2024).

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Notes

  1. Ōsaka wan kōiki rinkai kankyōseibi sentā. Son statut est peu courant car il s’agit de l’unique « Organisme agréé en vertu de la loi sur le Centre d’aménagement de l’environnement côtier à grande échelle » au Japon. Dans les faits, son fonctionnement est celui d’une entreprise publique, financée par les communes de la région du Kinki et par les gestionnaires des zones portuaires.
  2. Le Plan Phenix gère les déchets ménagers et industriels de 169 communes réparties sur 6 préfectures : Kyōto, Ōsaka, Hyōgo, Nara, Shiga et Wakayama.
  3. Fenikkusu Keikaku et Fenikkusu Sentā.
  4. Mythe raconté dans le Kojiki, le « Recueil des faits anciens » (8e siècle), considéré comme le plus vieux recueil écrit du Japon.
  5. L’amas de déchets a été recouvert de terre d’excavation afin d’accueillir une Exposition horticole en 1990, puis un parc commémoratif.
  6. Dix ans après la guerre des déchets, en 1975, alors que la décharge est fermée depuis plusieurs années et en cours de réhabilitation, dix ouvriers perdirent la vie au cours de travaux dans une explosion de méthane. À noter que c’est très probablement cette île de Yume no shima qui a inspiré le réalisateur Wes Anderson pour son film L’île aux chiens (2018).
  7. La loi n°137, « Loi relative au traitement et à la collecte des déchets » (1970) et la n°110 dite « Loi relative aux mesures spéciales pour la préservation de l’environnement de la mer de Seto » (1973).
  8. L’intitulé de ce texte est : « Convention sur la prévention de la pollution des mers résultant de l’immersion de déchets et autres matières ». Plusieurs catégories de déchets sont toutefois exclues du texte, voir Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, éditions du Seuil, collection « Anthropocène », 2017, p.62.
  9. Il s’agit des montagnes de Hannan non loin, de Wakayama plus au sud et d’Awaji, l’île en face. Quant à l’affaissement du sol de l’aéroport, il est corrigé par un vaste système de vérins hydrauliques situés sous les pistes (des images sur le site de l’aéroport ici).
  10. Technique dite du sand compaction (sando compakushion), dont les étapes sont réalisées depuis un navire spécial pouvant forer le fond marin.
  11. À noter que pour les blocs de béton, ils sont généralement moulés ailleurs puis immergés. Seule une petite partie de la construction nécessite de couler du béton directement dans l’eau, une technique maîtrisée de longue date dans la construction marine.
  12. À Shintō, c’est l’entreprise Rinkai Nissan kensetsu qui construit le terre-plein ; à Kōbe, c’est l’une des nombreuses filiales de l’entreprise Kobelco (ou Kōbe Steel).
  13. Les bases de chargement (hannyū kichi) sont réparties à Ōsaka, Sakai, Himeji, Izumiōtsu, Wakayama, Harima, Kōbe, Amagasaki et Tsuna.
  14. À titre d’exemple, 10 000 yens (env. 54 euros) par tonne pour les « déchets courants (ippan haikibutsu) », 14 000 y/t (76 euros) pour les plastiques industriels, 18 000 à 23 000 y/t pour les poussières industrielles.
  15. Pour donner une idée des proportions, les chiffres de 2003 indiquent 38% de déblais, 31% de déchets courants (une catégorie qui inclue les déchets domestiques mais va très au-delà), 15% de déchets industriels privés (minkan sampai), 12% de sédiments de dragage et 4% de boues d’épuration.
  16. À titre d’exemple, sont refusées les déchets contenant plus de 0,005 mg/L de mercure, 0,003 de PCB (hors déchets PCB désignés), ou encore 0,3 mg/L d’arsenic et dérivés. La dioxine fait partie des polluants que Phenix n’accepte pas, et je n’ai trouvé qu’une alerte de dépassement des seuils de dioxine en 2014, qui a donné lieu à des mesures de contrôle renforcé sur plusieurs années.
  17. Gérée par l’entreprise d’épuration Kobelco Eco-Solutions (Shinkō kankyō solutions), filiale de l’entreprise Kobelco (Kōbe Steel).
  18. Lucie Taïeb, Freshkills, recycler la terre, éditions Pocket, avril 2022 [2020].
  19. L’objectif était alors de remédier aux pollutions massives des eaux des fleuves et de la mer dans les années 1960, qui se poursuit aujourd’hui – le dernier scandale en date étant les fuites importantes de PFAS dans la rivière Yodo depuis l’usine Daikin située en amont d’Ōsaka.
  20. Même si les séismes provoquent systématiquement un affaissement des terre-pleins artificiels, un phénomène appelé « liquéfaction du sol ».
  21. Comme c’est le cas pour le gyre de Nishinomiya, au nord de la baie.
  22. Sans remplacer pour autant les innombrables dépôts d’ordures incontrôlés et autres déversements illégaux qui perdurent dans les pays riches, ou les gigantesques décharges à l’air libre qui grossissent dans les pays pauvres.
  23. Voir les schémas (en anglais) issus des chiffres de l’OCDE sur ce blog (en japonais) appelé « Réfléchir au problème des déchets dans les 23 arrondissements de Tōkyō ».
  24. Remarque qui vaut autant pour le Japon que pour la France, voir le chapitre 5 du livre de Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes : une histoire environnementale des grandes infrastructures, La Fabrique, 2024.
  25. Voir Peter Kirby, Troubled Natures : Waste, Environment, Japan, University of Hawai’i Press, 2011.
  26. « Le défi zéro terre-plein dans la baie d’Ōsaka (Ōsakawan · Umetate zero e no chōsen) », Seseragi shuppan, Ōsaka, 1998. L’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka (Ōsaka kara kōgai o nakusu kai) existe encore, et je dois de nombreuses informations sur les déchets à son ancien secrétaire, le professeur Aoyama, décédé en septembre 2025.
  27. Dans les années 1980, la visite d’installations de traitement des déchets a même été mise au programme scolaire par le Ministère de l’éducation au Japon.
  28. Lucie Taïeb, Freshkills, recycler la terre, éditions Pocket, avril 2022 [2020], p.79.
  29. « Détrimental » (en anglais : detrimental, « néfaste ») vient de la même racine latine que détritus.
  30. Au Japon, la sterne naine Sternula albifrons est inscrite sur la « Liste rouge des espèces menacées – stade vulnérable (zetsumetsukigu 2 shu) » du Ministère de l’environnement depuis 2012.
  31. https://uminomoripark.com/
  32. https://en.wikipedia.org/wiki/Pulau_Semakau

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08.04.2026 à 18:09

L’hypothèse Gaïa est-elle féministe ?

Frédéric Keck

Que serait une conception féministe de Gaïa ? Deux ouvrages récents explorent la pensée de la biologiste étasunienne Lynn Margulis, co-autrice de l’hypothèse Gaïa. Piochant dans l’anthropologie, l’histoire des sciences ou la psychanalyse, ils restituent la singularité de la vision du vivant de Margulis et font émerger une pensée renouvelée de Gaïa.

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Texte intégral (7717 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

À propos des livres de Jeanne Etelain, Zones. Terre, sexes et science-fiction et d’Étienne Miqueu, Symbiose. Essai sur nos vies ensemble, tous deux parus en 2025 dans la collection « Terra incognita » des éditions Flammarion.


L’hypothèse Gaïa, popularisée en France par le livre de Bruno Latour, Face à Gaïa, publié en 2015, a été formulée en 1974 par le géochimiste anglais James Lovelock (1919-2022) et la microbiologiste nord-américaine Lynn Margulis (1938-2011). Selon cette hypothèse, la régulation de la température de la planète Terre s’explique par l’action des micro-organismes qui composent son atmosphère depuis l’apparition des bactéries aérobies. Dans un livre important1, Sébastien Dutreuil a retracé le contexte scientifique de formation de cette hypothèse, reçue avec enthousiasme dans les milieux hippies des années 1970, qui y voyaient l’invention d’une nouvelle divinité pour la pensée écologique, et avec scepticisme dans les sciences de la vie, qui soulignaient que la Terre ne peut pas être un organisme puisqu’elle n’est pas en évolution dans un milieu soumis aux lois de la reproduction et de la sélection. Cette hypothèse croise celle des sciences du système Terre, qui étudient l’auto-régulation de la planète, en introduisant la question des conditions biotiques qui rendent la Terre habitable pour les humains2. Dutreuil souligne également que Lovelock, formé dans un milieu quaker, concevait Gaïa sur le modèle de la théologie naturelle et sympathisait avec les thèses de la géo-ingénierie selon lesquelles la Terre serait un « navire dans l’espace » (spacecraft ship) qu’il serait possible de piloter si l’on en connaît les règles. Les mouvements New Age ont repris cette figure venue de la Grèce archaïque pour inventer de nouvelles pratiques de soin de la Terre, sans voir que la conception de Lovelock est patriarcale au sens où elle repose sur l’autorité du pilote à l’intérieur du « système Terre ».

Deux ouvrages récents, publiés en 2025 dans la collection « Terra incognita » chez Flammarion, permettent de mieux comprendre la pensée de la co-autrice de l’hypothèse Gaïa, Lynn Margulis, et d’interroger la singularité de sa conception du vivant. Margulis ne voyait pas dans Gaïa une divinité qui nous entoure mais une marâtre imprévisible issue d’une catastrophe. Elle a en effet formulé l’hypothèse de la formation sur Terre il y a 2,5 milliards d’années des bactéries aérobies (ou cyanobactéries), dont nous consommons les déchets sous forme d’oxygène, et qui causèrent la mort des organismes pour lesquels l’oxygène est toxique. « Gaïa is a tough bitch », déclara-t-elle en 19953. En quoi alors le fait que Lynn Margulis soit une femme lui permet-elle de tenir une position théorique féministe sur la figure de Gaïa ? Peut-on dire qu’elle introduit une perspective féministe sur cette hypothèse Gaïa en la faisant passer de la géochimie à la microbiologie ?4 Et peut-on contester la conception patriarcale de Lovelock par une conception féministe qui serait celle de Margulis, malgré le dialogue qui n’a cessé de se tenir entre les deux concepteurs de l’hypothèse Gaïa ?

Lire aussi | Gaïa face à la théologie・Clément Layer (2020)

Le livre d’Étienne Miqueu replace les travaux de Margulis dans l’histoire des sciences de la vie autour du concept de symbiose, tandis que celui de Jeanne Etelain les relie au croisement entre la science-fiction, la psychanalyse des zones érogènes et la géographie des zones critiques. Ces deux livres mobilisent des concepts philosophiques et anthropologiques pour situer Gaïa dans la modernité, notamment ceux d’analogisme et de perspectivisme. Selon eux, l’hypothèse Gaïa est une transformation dans le régime de visibilité des modernes, c’est-à-dire dans la façon dont les modernes voient leurs rapports avec les autres êtres vivants, plutôt qu’un retour à une divinité archaïque.

La lecture des textes de Lynn Margulis permet de contraster une perspective féministe et microbiologique sur Gaïa avec une perspective plus marquée par une forme de géo-ingénierie patriarcale, comme celle de James Lovelock, parce qu’elle offre une possibilité de voir autrement les rapports entre la partie et le Tout que dans le modèle du « pilote en son navire ». S’il est vrai que nous sommes en Gaïa autant que nous sommes « face à elle », selon le titre du livre de Bruno Latour, c’est que nos actions individuelles s’inscrivent dans l’ensemble des actions qui rendent la Terre plus ou moins habitable. Comment penser cette forme paradoxale de participation, dans laquelle ce que nous faisons est vu à travers l’ensemble des actions qui le rendent possible ?

Lynn Margulis ne voyait pas dans Gaïa une divinité qui nous entoure mais une marâtre imprévisible issue d’une catastrophe.

Lynn Margulis, 1984. Wikimedia.

Les deux livres y répondent en croisant les apports de l’histoire des sciences, de l’anthropologie et de la philosophie. La relation d’englobement entre les cellules que Margulis observe au microscope s’inscrit dans une révolution du regard qui rompt selon Miqueu avec la vision du monde de la Renaissance, qu’il qualifie en reprenant à Philippe Descola le terme d’analogisme. Au contraire, Etelain reprend à Eduardo Viveiros de Castro le terme de perspectivisme pour décrire la symbiose comme un point de vue sur un point de vue. Nous chercherons à expliciter dans ce compte-rendu la réponse que donnent ces deux livres à la question suivante : que serait une conception féministe de la participation à Gaïa ? Autrement dit, que signifie voir les relations entre les vivants à travers Gaïa, et qu’est-ce que cela produit en termes d’organisation politique ?

En 1966, Lynn Margulis publia un article intitulé « L’origine des cellules eucaryotes », qui fut rejeté par une cinquantaine de revues scientifiques et qui est aujourd’hui considéré comme une rupture majeure dans la biologie moderne5. Elle montre en effet, à partir d’observations en laboratoire, que les cellules eucaryotes (possédant un noyau et des organelles, comme les mitochondries dans l’organisme humain) résultent de l’absorption d’une cellule procaryote (sans noyau, comme les bactéries) par une autre cellule procaryote. Margulis enrichit ainsi la biologie darwinienne en montrant que la formation de nouvelles formes biologiques peut résulter non pas de la concurrence entre des organismes – l’évolution sélectionnant les mutations les plus adaptées au milieu – mais de leur coopération, puisque deux cellules peuvent co-évoluer au sein d’un même organisme et se reproduire en se complexifiant pendant des millions d’années. Cette hypothèse fut confirmée dans les années 1980 lorsque les analyses d’ADN montrèrent que les mitochondries étaient radicalement différentes des cellules hôtes. Margulis proposa alors une nouvelle classification du vivant en cinq règnes (les bactéries, les protistes – ordre auquel appartiennent certaines algues et moisissures –, les champignons, les plantes et les animaux). Cette classification renversait profondément la vision darwinienne de « l’arbre de la vie », puisque les espèces ne tendent plus vers l’adaptation au milieu mais peuvent construire entre elles des rapports de co-évolution.

Que serait une conception féministe de la participation à Gaïa ? Autrement dit, que signifie voir les relations entre les vivants à travers Gaïa, et qu’est-ce que cela produit en termes d’organisation politique ?

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Étienne Miqueu souligne que les travaux de Lynn Margulis s’inscrivent dans un ensemble de réflexions sur la « symbiose » au sein des sciences de la vie. Le terme est forgé par le botaniste allemand Heinrich Anton de Bary en 1879 pour qualifier la formation des lichens observables sur les arbres, qui résultent de l’interaction entre une algue et un champignon6. La symbiose constitue une nouvelle conception politique de l’organisme à la fin du dix-neuvième siècle, car elle transforme le modèle du parasitisme qui a été utilisé par des sociologues comme Alfred Espinas pour penser l’analogie entre le vital et le social7. Alors que le parasitisme suppose encore des entités séparées construisant des relations qui peuvent être bénéfiques à l’une ou l’autre selon des rapports qui peuvent tendre vers le mutualisme (par exemple, le piquebœuf se nourrit des insectes dans les plaies de son hôte, ce qui peut soit accentuer l’infection soit la soulager), la symbiose part d’un enchevêtrement entre les vivants qui coexistent dans des relations d’hospitalité (l’algue et le champignon ne peuvent se désenchevêtrer du lichen qu’elles forment, et pourtant elles relèvent d’espèces différentes)8).

Cette nouvelle conception des relations entre les êtres vivants est liée, selon Étienne Miqueu, à une révolution dans les techniques du visible introduite par le microscope. Le livre de Lynn Margulis et Dorion Sagan intitulé Microcosmos, publié en 1987, s’inscrit dans le sillage du livre de Robert Hooke, Micrographia, publié en 1665, où le dessin est utilisé pour faire voir les petits êtres observés à travers une lentille9. Le microcosme désigne un monde enchevêtré auquel les humains accèdent par la technologie du visible. Margulis décrit ainsi les mitochondries, ces bactéries procaryotes qui vivent à l’intérieur des cellules eucaryotes dont nous sommes composés, comme des « fenêtres sur le passé10 » ou comme des « organes internes11 ». Pour Étienne Miqueu, Lynn Margulis propose une lecture originale du vivant : alors que la plupart des biologistes utilisent le code génétique comme une façon de mettre à plat les organismes vivants pour calculer leurs chances de réplication, elle conçoit l’organisme vivant « comme une ligne narrative à suivre du regard – une forme vivante est dépositaire d’une histoire symbiotique, il s’agit de la voir et de se mettre en route12 ».

Image Bioscience image library. Unsplash.

Pour décrire ce nouveau regard sur le vivant, Étienne Miqueu reprend à Philippe Descola le concept d’analogisme : dans Par-delà nature et culture, l’anthropologue définit ainsi une conception du monde dans laquelle les êtres sont liés par des réseaux de correspondances, et prend pour exemple les cosmologies de la Chine classique, de l’Amérique inca ou aztèque et de l’Europe de la Renaissance. Cette référence permet à Miqueu d’analyser le concept de symbiose comme une « chimère », au sens où Descola emploie ce terme pour qualifier des hybridations entre des ontologies différentes13. Par exemple, la représentation de la circulation sanguine par William Harvey, à laquelle Lovelock et Margulis font référence pour penser l’auto-régulation de Gaïa, est une chimère au sens où elle s’inscrit dans une cosmologie analogiste mais elle pose les bases de notre cosmologie naturaliste14. De même, lorsque Margulis retrouve le regard microscopique de Hooke sur l’enchevêtrement entre la cellule et les mitochondries, elle se situe au seuil entre l’analogisme (conception pourtant aujourd’hui qualifiée de pré-scientifique) et du naturalisme (séparation entre les êtres naturels et les êtres humains qui conditionne les sciences modernes).

Il y a cependant un aspect de l’analogisme qui nous éloigne d’une approche féministe de Gaïa. Miqueu semble mal à l’aise avec la réflexion de Margulis sur ce qu’elle appelle « l’holocauste des cyanobactéries ». Le fait que l’oxygénation de la Terre ait constitué une catastrophe pour un grand nombre de bactéries anaérobies lui permet d’imaginer la fin de la vie sur cette Terre et le réensemencement d’autres planètes15. Si les vivants sont enchevêtrés les uns dans les autres en symbioses co-évolutives, cela n’empêche en effet nullement, dans la pensée analogiste, qu’ils se catalysent parfois dans de grandes crises sacrificielles pour recommencer un nouvel ordre du monde. Les commentateurs de Margulis (dont Étienne Miqueu fait partie) ont souvent été gênés par ces déclarations, alors qu’elles sont cohérentes avec sa réhabilitation de l’analogisme, cosmologie dont la version épistémologique est le holisme, qui représente la relation entre les parties et le tout de telle façon que celui-ci soit une forme qui englobe les parties. Or le concept de Gaïa est justement un défi à la pensée holistique, puisqu’il décrit une totalité (la Terre) dans laquelle nous habitons mais qui fait aussi partie de nous16. Comment penser la figure de Gaïa sans tomber dans cet éloge du sacrifice de la partie au tout auquel nous conduit le holisme ? Peut-on pousser plus loin les rares déclarations féministes de Margulis pour critiquer ce holisme, qui est peut-être un résidu de pensée patriarcale dans son inventivité scientifique ? Pour avancer dans la réflexion sur les paradoxes du visible auxquels nous conduit Gaïa, nous pouvons nous tourner vers le livre de Jeanne Etelain, puisqu’il s’appuie également sur les travaux de Philippe Descola, en mobilisant ceux d’Eduardo Viveiros de Castro sur le perspectivisme17.

Les vivants, enchevêtrés les uns dans les autres en symbioses co-évolutives, se catalysent parfois dans de grandes crises sacrificielles pour recommencer un nouvel ordre du monde.

Le livre de Jeanne Etelain, Zones, se termine là où commence celui d’Étienne Miqueu : le concept de Gaïa développé par Lynn Margulis. Mais ce livre me semble plus à même de dégager la portée féministe de la révolution du regard proposée par Margulis. Étienne Miqueu évite cette question en replaçant les travaux de Margulis à la suite d’autres auteurs qui ont forgé le concept de symbiose. Il s’inquiète de sa conception de l’« holocauste des cyanobactéries » sans toutefois se donner les moyens de la critiquer : il reste en effet pris dans un éloge de l’émerveillement, affect caractéristique des sociétés analogistes, autant que de l’effroi, puisque, dans nombre de cosmologies analogistes, nos corps et nos destins dépendent de forces totales qui sont hors de portée. C’est seulement en faisant un détour par les sociétés animistes que l’on peut éviter le face-à-face morbide avec la « chimère » que nous propose Étienne Miqueu. Pour continuer la métaphore de la chimère, Miqueu nous donne à voir le visage de Médée – femme au visage de serpent dans la mythologie grecque – quand Etelain nous fait voir ce qu’elle fait en tant que femme dans un agencement de vivants.

Dans Zones. Terre, sexes et science-fiction, Jeanne Etelain arrive à la question du féminisme de façon stratégique à partir d’une enquête philosophique sur les usages du concept de zone dans les pratiques contemporaines. Elle part des « zones économiques spéciales », inventées par le capitalisme pour contourner les règles juridiques, et va jusqu’aux « zones à défendre », qui en contestent les dégâts écologiques, en passant par la Zone de Paris au 19e siècle et par un film d’Andreï Tarkovsky intitulé Stalker (1979). La zone, dans ces différentes occurrences, c’est une partie de l’espace qui fait une différence par rapport au tout de l’étendue spatiale, selon une conception de la différence comme multiplicité qualitative que Jeanne Etelain reprend à Henri Bergson et Gilles Deleuze. La zone est à la fois partielle et partiale, au sens où elle affiche son caractère de partie non-totalisable dans une entité statique pour prendre part à une action en train de se faire18. On peut dire alors que la zone est un point de vue, au sens que prend ce terme dans la métaphysique de Leibniz : c’est un être qui agit de telle façon que son point de vue devient un référent abstrait et universel. Précisons que Leibniz suivait avec attention les discussions entre Robert Hooke et Anton van Leeuwenoek sur la nouvelle vision du monde ouverte par la microscopie.

Image National cancer institute, Unsplash.

Jeanne Etelain se tourne cependant moins vers la microbiologie que vers la psychanalyse, pour penser la zone à partir du concept de « zone érogène ». Ce concept a été forgé par Sigmund Freud pour décrire la différenciation de la sexualité à partir de sensations indifférenciées, puis repensé par Jacques Lacan à travers l’articulation topologique du réel, du symbolique et de l’imaginaire. En s’appuyant sur les travaux de Luce Irigaray, Jeanne Etelain propose une critique féministe de la psychanalyse en pensant cette différenciation à partir des lèvres comme forme originaire du toucher. Les lèvres, dans la lecture d’Irigaray par Etelain, sont « partielles » : « ce sont des parties sans unité qui ne peuvent être intégrées dans un Tout19. »

Cette critique féministe de la psychanalyse permet, de façon inattendue, d’éclairer la formation du concept de zone critique dans les sciences du système Terre. Jeanne Etelain rappelle que la notion de zone apparaît dans la cosmographie antique pour décrire l’espace en fonction de l’ensoleillement, ce qui fait écho à ses yeux avec les analyses contemporaines sur l’habitabilité de la Terre puisqu’il s’agit de classer les zones de la Terre en fonction de la possibilité qu’elles offrent aux humains d’y habiter. L’autrice montre que l’invention de la longitude est liée à la conception moderne de l’espace comme terre à explorer, puisqu’elle n’est pas définie par l’ensoleillement comme la latitude, mais de façon abstraite comme un simple calcul de position. La notion de zone critique permet alors de réintroduire dans la géographie et la géologie la question de l’habitabilité, en étudiant les flux de matière et d’énergie qui maintiennent la surface de la Terre dans un gradient de température compatible avec la vie humaine, c’est-à-dire qui permettent aux différents vivants de co-évoluer sur cette planète. Jeanne Etelain redéfinit ainsi à la suite de Donna Haraway le concept de « respons(h)abilité » : « la capacité non seulement de rendre des comptes pour les conséquences de nos actions, mais aussi de répondre adéquatement aux actions des autres avec lesquels nous sommes pris dans des relations de devenir-avec »20.

Dire que nous sommes responsables de l’habitabilité de Gaïa, c’est raconter l’histoire de ce point pour en imaginer des futures possibles en connexion avec d’autres points.

La référence à Haraway permet à Etelain de tenir jusqu’au bout une position perspectiviste sur Gaïa sans aller jusqu’à l’analogisme, vers lequel tend Margulis selon Miqueu. Dire que nous sommes responsables de l’habitabilité de Gaïa, c’est tenir en un point de la planète – une zone critique, comme le disent les sciences du système Terre – pour composer graduellement un savoir sur le Tout ; c’est raconter l’histoire de ce point pour en imaginer des futures possibles en connexion avec d’autres points. Au contraire, le microscope donne à Margulis un point de vue englobant, puisqu’elle lui permet de relier la catastrophe de l’oxygénation passée à d’autres catastrophes à venir. Mais ce point de vue englobant risque d’être décourageant dans sa façon de passer de la partie au tout, alors qu’un point de vue stratégique comme celui qu’offre le perspectivisme donne plus de vigueur pour connecter les parties les unes aux autres de point en point.

Lichen Cladonia portentosa. Wikimedia.

Pour faire comprendre la portée de cette analyse, prenons la pandémie de Covid – un événement que nous tendons à oublier car il nous a traumatisés, mais qui détermine profondément l’ontologie de notre temps. Selon un regard microbiologique, ce phénomène historique est causé par l’entrée dans des organismes humains d’un virus qui circulait chez les chauves-souris, causant un mécanisme de panique immunitaire appelé « tempête de cytokines ». Une telle analyse conduit à penser que la globalisation perturbe les équilibres symbiotiques de la planète, et à proposer de conserver des écosystèmes stables en séparant nettement les humains et les animaux. C’est la proposition d’Andreas Malm dans Le chauve-souris et le capital, qui actualise la thèse léniniste de la dictature du prolétariat dans un hybride de naturalisme et de holisme : il sépare la nature et la société en prenant un point de vue qui détermine l’ensemble des composants du monde21. Malm construit une « chimère » en imaginant une chauve-souris qui diffuse du virus dans les villes chinoises connectées au reste du monde, au sens où il s’émerveille et s’effraie tout à la fois de la capacité d’agir des chauves-souris ; mais il cesse rapidement de prendre le point de vue des chauves-souris en proposant de les contenir dans des réserves naturelles gérées par les humains.

Lire aussi | Politique des zoonoses : vivre avec les animaux au temps des virus pandémiques・Frédéric Keck (2025)

Selon un regard féministe qui prolongerait à la fois les thèses de Margulis et la lecture qu’en fait Etelain, la pandémie de Covid conduit au contraire à retrouver en soi les capacités d’une chauve-souris : mammifère volant, capable de vivre très longtemps en gardant auprès de soi sa progéniture, ayant développé des résistances immunitaires très fortes pour s’adapter à la vie en colonies multi-espèces, se déplaçant rapidement pour occuper de nouvelles niches écologiques lorsque ses habitats sont détruits. Le point de vue d’une chauve-souris est une perspective féministe sur l’habitabilité de la Terre car elle est non-totalisable : nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce que peut une chauve-souris, mais nous pouvons imaginer ce que serait habiter la Terre en prenant son point de vue. Participer à Gaïa, en ce sens, ce n’est pas lui faire face comme une chimère, mais agir et penser en elle à travers une multiplicité de points de vue. On sait peu de choses sur la vie sexuelle des chauves-souris, mais cela n’empêche pas de prendre leur perspective, et d’imaginer qu’elle serait féministe.

Image principale : Bioscience image library sur Unsplash.

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Notes

  1. Sébastien Dutreuil, Gaïa Terre vivante. Histoire d’une nouvelle conception de la Terre, Les Empêcheurs de penser en rond, La Découverte, 2024.
  2. Timothy M. Lenton et Sébastien Dutreuil, « Distinguishing Gaïa from the Earth system(s)”, in Bruno Latour et Peter Weibel (dir.), Critical Zones. The Science and Politics of Landing on Earth, ZKM et MIT PRESS, 2020, p.176-179.
  3. L. Margulis, « Gaïa is a tough bitch », in J. Brockman (dir.), The Third Culture. Beyond the Scientific Revolution, Simon&Schuster, 1995. Son fils Dorion Sagan, qui a écrit avec Lynn Margulis les livres popularisant sa pensée, explicite ainsi cette idée : « La vie est une dure à cuire. Et un monstre effrayant. Et le plus effrayant est que nous en faisons partie. » D. Sagan, « Beautiful Monsters. Terra in the Cyanocene », in A. L. Tsing, N. Bubandt, E. Gan et H. Swanson, Arts of Living on a Damaged Planet, University of Minnesota Press, 2017, p. 170.
  4. Dans Symbiotic Planet, Lynn Margulis raconte sa trajectoire en soulignant que les femmes modernes doivent être des « visionnaires périphérales », capables de regarder dans plusieurs directions à la fois : elles doivent tenir un enfant d’un bras, remuer la casserole de l’autre tout en veillant au bébé qui rampe par terre. (L. Margulis, Symbiotic Planet. A New Look at Evolution, Science Masters, 1998, p. 31). Mais c’est un des rares passages où elle parle de son adhésion au féminisme de ses contemporains.
  5. L. Margulis, « On the origin of mitosing cells », Journal of Theoretical Biology, 14(3), 1967.
  6. E. Miqueu, Symbiose. Essai sur nos vies ensemble, Flammarion, 2025, p. 14. E. Miqueu cite l’article d’A. de Bary, « De la symbiose », Revue internationale des sciences III, 1879, et celui d’A. Bertrand, « De l’observation du lichen au concept de symbiose et au-delà », Cahiers philosophiques 172(1), 2023. On peut trouver une occurrence du terme « symbiose », selon Étienne Miqueu, dans la Politique du juriste allemand Johannes Althusius, qui s’oppose à la souveraineté monarchique en défendant « un peuple dans son ensemble, uni en un corps symbiotique de multiples consociations plus petites. » E. Miqueu, op. cit., p. 18.
  7. Cf. Alfred Espinas, Des sociétés animales, Paris, Alcan, 1878.
  8. Le biologiste Paul Portier développe ainsi en 1918 une « théorie des symbiotes ». Il y défie la théorie du parasitisme dont la microbiologie de Louis Pasteur reste imprégnée, en montrant que les êtres vivants « sont plongés dans un milieu universellement contaminé » (E. Miqueu, op. cit., p.70
  9. E. Miqueu, op. cit., p. 111. L’auteur fait ici référence au livre de F. Ait-Touati, Fictions of the cosmos : science and literature in the seventeenth century, Chicago University Press, 2011.
  10. E. Miqueu, op. cit., p. 141. L’auteur cite ici L. Margulis et D. Sagan, What is Life ?, Simon&Schuster, 1995, p. 80.
  11. E. Miqueu, op. cit., p. 193. L’auteur cite ici L. Margulis et D. Sagan, Microcosmos, HarperCollins, 1987, p. 93.
  12. E. Miqueu, op. cit., p.148.
  13. E. Miqueu, op. cit., p. 190-191. L’auteur fait référence aux livres de P. Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005, et Les formes du visible, Seuil, 2021.
  14. E. Miqueu, op. cit., p. 197.
  15. E. Miqueu, op. cit., p. 221.
  16. Cf. L. Margulis et D. Sagan, What is Life ?, cite par E. Miqueu, op. cit., p. 153 : « En voyageant dans l’espace, nous avons vu la Terre comme notre maison. Mais elle est plus qu’une maison : elle est une partie de nous. »
  17. Philippe Descola qualifie d’animisme l’ontologie qu’Eduardo Viveiros de Castro qualifie de perspectivisme. Pour Viveiros de Castro, qui se réclame de Leibniz et Deleuze, les sociétés amazoniennes mobilisent une ontologie dans laquelle les humains et les animaux échangent leurs points de vue selon une ligne de fuite intensifiée par les pratiques chamaniques. Viveiros de Castro qualifie également cette ontologie de « multi-naturaliste » au sens où chaque point de vue définit un corps qui a sa propre nature, par contraste avec le « multi-culturalisme » des sociétés modernes qui affirment l’unité de la nature et la pluralité des cultures. Pour Philippe Descola, plus proche de Kant et Foucault, les sociétés amazoniennes mobilisent une ontologie animiste au sens où elles composent de façon radicalement inverse de l’ontologie naturaliste les dualités constitutives d’une psychologie fondamentale : l’intériorité et la physicalité. Cette combinatoire de deux termes permet à Descola de contraster quatre ontologies : l’animisme, le naturalisme, l’analogisme et le totémisme.
  18. Cf. J. Etelain, Zones. Terre, sexes et science-fiction, Flammarion, 2025, p. 82.
  19. Ibid., p. 137.
  20. Ibid., p. 212.
  21. Je renvoie à ma critique d’Andreas Malm dans Politique des zoonoses. Vivre avec les animaux au temps des virus pandémiques, Paris, La découverte, 2024, p. 166-170.

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27.03.2026 à 19:59

« Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel »

Vandana Shiva

« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.

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Texte intégral (9695 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.

La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.

Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.

Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.

Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.

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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.

Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.

Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)

Trois décennies de traités internationaux sur le climat

Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.

Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.

Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

Image issue du documentaire “The Seeds of Vandana Shiva”, de Camilla Denton Becket, James Becket et Anthony Ellison (2021).

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.

L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

La pente glissante de la dérégulation et de la privatisation

Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.

Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.

La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.

Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».

La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.

L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.

Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »

Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Manifestation de paysan·nes contre les lois agricoles adoptées par le Parlement indien en septembre 2020, qui visaient à déréguler le secteur agricole en faveur des grandes entreprises. Le gouvernement renoncera à sa réforme en novembre 2021, après plus d’un an de conflit.

Comment les grandes fortunes ont détourné les négociations climatiques

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.

Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.

En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »

Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

Maria Mies et Vandana Shiva, peu après la parution de leur livre commun, “Ecoféminisme” (1993).

Les connexions profondes entre biodiversité, climat, alimentation et santé

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.

Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.

La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.

Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.

Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

Carte postale de la Via Campesina, créée à l’occasion des 25 ans de la Déclaration sur la souveraineté alimentaire (élaborée lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996).

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.

Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.

Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.

Régénérer la Terre

Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.

Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.

Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.

Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.

Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.

Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.

Lire aussi | Décoloniser nos assiettes・Vipulan Puvaneswaran, Clara Damiron et Shams Bougafer (2025)



Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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  1. En cohérence avec la perspective écoféministe de Vandana Shiva, nous prenons le parti de traduire les noms génériques au féminin avec un point médian.
  2. « Égalité climatique : une planète pour les 99 % », Oxfam France, 20 novembre 2023.
  3. NdT : Nous traduisons South au pluriel, pour souligner la diversité des réalités, des conditions de vie et des dominations subies dans les « pays du Sud ».
  4. Pour plus de détails, je renvoie vers mes deux livres : Reclaiming the Commons : Biodiversity, Indigenous Knowledge, and the Rights of Mother Earth (Synergetic Press, 2020) et Origin :The Corporate War on Nature and Culture (Natraj Publishers, 2018).
  5. Vandana Shiva, Soil Not Oil, South End Press, 2008.
  6. Vandana Shiva et Vinod Kumar Bhatt, Climate Change at the Third Pole :The Impact of Climate Instability on Himalayan Ecosystems and Himalayan Communities, Navdanya/ RFSTE, 2009.
  7. « COP28 UAE declaration on sustainable agriculture, resilient food systems, and climate action », www.cop28.com/en/food-and-agriculture
  8. Joe Lo, « What is Alterra, the UAE’s $30 billion green investment fund ? », Climate Home News, 10 décembre 2023.
  9. « The Davos-isation of the climate COP », GRAIN, 15 février 2024.
  10. Whitney Bauck, « “Food is finally on the table” : COP28 addressed agriculture in a real way », The Guardian, 17 décembre 2023.
  11. NdT : Tout au long de son livre , Vandana Shiva utilise l’expression fake food pour qualifier la nourriture artificielle et de synthèse, que certaines multinationales et start-ups rêvent de produire massivement en laboratoire. Nous avons décidé de coller à son expression originale, et de la traduire par « fausse nourriture » ou « fausse alimentation », selon les cas.
  12. « Can planting trees really help fight climate change? », Al Jazeera, 3 octobre 2023 ; Gabriel Labbate, « Bill Gates made waves with his statements on climate change : Here’s why he’s right–and what most people missed », Fortune, 16 novembre 2023.
  13. Bill Gates, Climat : comment éviter un désastre. Les solutions actuelles, les innovations nécessaires, trad. R. Clarinard, Flammarion, 2021.
  14. McKinsey Global Institute, « The net-zero transition : What it would cost, what it could bring », janvier 2022, www.mckinsey.com
  15. NdT : Dans son précédent ouvrage, Mémoires terrestres, Vandana Shiva explique qu’elle nomme « Cartel du poison » les entreprises qui ont fabriqué « les produits chimiques qui ont tué les gens dans les camps de concentration et sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, [et qui] continuent de vendre ces produits chimiques en tant que produits agrochimiques, provoquant une pandémie de cancers ». Voir Vandana Shiva, Mémoires terrestres, trad. M. Schaffner, Rue de l’échiquier/Wildproject, 2023 [2022], p. 119.
  16. Institute for Economics and Peace, « Over one billion people at threat of being displaced by 2050 due to environmental change ,conflict and civil unrest », PRNews-wire.com, 9 septembre 2020.
  17. Darren Orf, « The truth about why Bill Gates keeps buying up so much farmland », Popular Mechanics, 18 janvier 2023 ; voir aussi Nick Estes, « Bill Gates is the biggest private owner of farmland in the United States. Why ? », The Guardian, 5 avril 2021.

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19.03.2026 à 08:56

Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège

Philippe Pernot

En Norvège arctique, colonialisme, projets miniers, changement climatique et militarisation se conjuguent pour assaillir les Sámi·es. Mais la jeune génération du seul peuple autochtone reconnu en Europe est déterminée à se battre pour son environnement et son mode de vie, entre pêche et élevage des rennes. Immersion auprès des activistes du fjord.

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Texte intégral (7040 mots)
Temps de lecture : 17 minutes

Reportage et photographies de Philippe Pernot à Tromsø/Romsa, Sápmi du nord (Norvège arctique). Traductions de Mathilde Ballari, activiste sámie. Les noms topographiques sont indiqués en langue same du Nord (la plus courante des neuf langues sames), puis en norvégien1.

Des ombres dans la neige

22 janvier 2026 – camp climat de Riehpovuotna, Fálesnuorri, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège).

Malgré l’heure tardive et la nuit arctique, une agitation joyeuse règne au campement. Des ombres se glissent entre les lávvus, tentes traditionnelles sámies, dessinant des sillons dans la neige épaisse, leurs lampes frontales illuminant le ciel étoilé où dansent les aurores boréales.

Les ancêtres semblent ainsi souhaiter la bienvenue à ces dizaines d’activistes venu·es de toute l’Europe – et même du monde entier. Empilant leurs sacs dans les lávvus où crépitent des feux de bois de bouleau, iels se préparent : les prochains jours seront une plongée dans l’inconnu.

Juste à côté, dans un cabanon habituellement loué en AirBnB, les conversations vont bon train. « Je vous ai raconté cette fois où je me suis battu contre les soldats américains dans une taverne ? », demande Ánddá Eriksson, 21 ans, activiste autochtone sámi et main d’œuvre agricole dans l’exploitation de rennes familiale en Suède, auprès du petit groupe d’ami·es qui l’entoure. Vêtu d’un gákti, tenue traditionnelle sámie en toile bleue bordée de jaune et de rouge, la tête ceinte d’une imposante tjuahppa (chapka), il poursuit, l’air espiègle : « Ils étaient ivres morts et nous traitaient de “sales Lapons”, ça a vite dégénéré. Mes amis Sámis et moi, on a été harcelés à l’école depuis notre plus jeune âge, alors on sait se battre. Mais eux, fallait voir ça : ils savent peut-être tirer à la mitraillette, mais au corps-à-corps, il n’y avait plus rien ! On les a mis en déroute, il y en a même un qui est resté allongé en travers du bar ! », s’esclaffe-t-il devant une assistance interloquée.

Le ton est donné. Les Sámis, le seul peuple autochtone reconnu légalement en Europe, vivent divisés par quatre pays limitrophes – Russie, Suède, Finlande et Norvège. Leur région de peuplement historique, le Sápmi, a été partagé par des frontières dès le 18e siècle. Christianisation et assimilation à marche forcée, discriminations, déplacements de population, confiscations de terres : leur situation n’est guère différente de celle d’autres peuples autochtones ailleurs dans le monde. Pour beaucoup de Sámi·es, la violence coloniale est quotidienne, diffuse. Et malgré la création de parlements sámis, la reconnaissance de droits juridiques et même constitutionnels dans les quatre pays concernés depuis les années 1970, beaucoup se sentent trahis. Derrière son sourire et son air bravache, Ánddá raconte la dure existence d’un peuple soumis aux lois des autres, aux armées venues de loin, aux entreprises prédatrices.

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C’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait tant de kilomètres pour venir jusqu’ici. Le Riehpovuotna (Repparfjord), cet estuaire situé à deux heures du Cap Nord et lieu de passage important pour les saumons sauvages, est devenu le symbole d’un combat de longue haleine. Droit à la terre et à la mer, justice climatique et sociale, réarmement, transition énergétique : tous les conflits de l’Europe moderne semblent s’entrechoquer dans ce lieu pourtant d’apparence si tranquille. « C’est une cause importante pour moi, il ne s’agit de rien moins que de stopper la colonisation de mon peuple. D’où l’importance de nous unir en tant que Sámis, au-delà des frontières », affirme Ánddá.

Au centre de l’attention : la montagne Nussir, surplombant le fjord de ses flancs enneigés. En son cœur, elle regorge de cuivre – des réserves immenses stratégiquement situées dans le Central Lapland Greenstone Belt, riche en or et minerais stratégiques. Après une première exploitation dans les années 1970 qui avait causé un rejet de déchets dans les eaux et laissé le Repparfjord exsangue, la montagne pensait certainement avoir droit au repos, laissant des troupeaux de rennes mettre bas dans cet alpage printanier prisé des éleveurs sámis.

Mais une entreprise norvégienne, Nussir ASA, est revenue à la charge en 2005, dans le but d’extraire annuellement 50 000 tonnes de minerai brut de ses entrailles sur une durée de 20 à 30 ans. Rachetée par le canadien Blue Moon Metals et financée par la firme américaine Hartree Partners, la mine de cuivre a été classée « projet stratégique » dans le cadre du plan européen dit Critical Raw Materials Act (CRMA) de 2023. L’Union Européenne entend ainsi sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques, nécessaire à la transition énergétique, mais aussi au réarmement.

L’entrée de la mine de Nussir, recouverte de banderoles “Blue Moon Metals, cessez le coloniser la Sàpmi”, “Pas d’action, pas de futur” et “Rendez la terre”. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège), 24 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

C’est surtout la manière de gérer les déchets qui suscite l’effroi : 1 à 2 millions de tonnes de résidus minéraux et liquides toxiques vont être déversés annuellement dans le fjord au cours de son exploitation. Face à la levée de boucliers d’associations écologistes et de la communauté Sámie, c’est un feuilleton juridique et administratif qui continue. Après des années d’imbroglios juridiques et de manifestations, un premier forage commence en juin 2025 – illégal, dénoncent les opposant·es, car sans étude d’impact environnemental valide et sans l’accord des éleveurs de rennes.

En réaction, des tentes ont poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayés nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde. « Cela fait depuis décembre que j’y vis, parfois seul, parfois avec des petits groupes », explique Ánddá, occupé à dégivrer une tente avec une petite hache. Il raconte un quotidien hors du temps, que Terrestres a partagé pendant une semaine : couper des bûches pour faire vivre le feu de bois par-dessus lequel sèchent des peaux de renne ; cuisiner du renne, du saumon, des perdrix chassées dans la montagne, ou simplement des pâtes au pesto ; faire cuire le café dans les grandes cafetières noircies par la suie puis le boire dans un guksi, petite tasse sámie en bois ; accueillir d’autres activistes – et planifier leurs actions.

Ce soir, voilà l’ordre du jour : se répartir les tâches pour la grande mobilisation qui s’annonce. Dans le cabanon, le tour de parole se déroule selon une organisation bien rodé. Les activistes présent·es sont jeunes, entre 15 et 28 ans pour la plupart, mais iels ont l’habitude. Malgré la fatigue, l’excitation règne : les prochains jours s’annoncent historiques.

Un camp a poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayé nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde.

Des “lavvus”, tentes traditionnelles sámies, dans le camp d’activistes du Repparfjord. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège)23 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Des chaînes pour tout espoir : auprès de la génération colère

Samedi 24 janvier – mine de l’entreprise Nussir à Fálesnuorri, Sápmi du nord (Kvalsund, Finnmark, Norvège)

Le gardien se détend dans sa camionnette de service noire, garée en travers de l’entrée de la mine. Les étoiles scintillent dans la nuit, il fait environ -10°C dehors et le moteur tourne pour maintenir le chauffage allumé. À Kvalsund, une petite ville où les histoires circulent vite, la rumeur courait cette semaine que les activistes planifieraient quelque chose. Par précaution, des camions ont été garés en travers des principales issues de la mine afin d’empêcher des blocages. Mais, qui sait, c’est peut-être une fausse alerte ?

Soudain, un convoi de voitures débarque en trombe. Il n’est pas encore 5 heures du matin lorsque le site est envahi par des figures furtives, s’engouffrant par groupes vers des objectifs bien précis. Le gardien ne peut rien faire d’autre qu’appeler la police et observer ce déploiement d’activistes. « Ce n’est pas la première fois, mais là, il y en a vraiment plus que d’habitude », dit-il, un peu hébété et amusé à la fois – n’étant pas lui-même un fervent défenseur de cette mine, qui n’est pour lui qu’un lieu de travail comme un autre.

Quand la police débarque, vers 11h30 du matin, il est bien trop tard. Les quelques agent·es disponibles ce week-end, venu·es de Hammerfest à une heure de là, ne peuvent que constater leur propre impuissance. Car si les petites actions de blocage mobilisant une quinzaine d’activistes sont courantes, l’action du jour est d’une toute autre envergure.

Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui ont investi la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres, bloquant quatre issues. Des drapeaux Sámis flottent au vent, des bannières réclament le retour des terres (« land back »), les activistes chantent « ČSV » (une abréviation pour « montrer l’esprit Sami ») et « Laissez les fjords vivre ». Certain·es sont vêtus de gáktis, d’autres portent des keffiehs, mais personne n’est cagoulé. Les visages sont souriants et sereins alors que la douce lumière bleutée de la journée arctique enveloppe la montagne.

Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui investissent la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres.

« C’est certainement la plus grosse mobilisation dans la Finnmark depuis le Conflit d’Alta », se réjouit Symre Johanne Aargaard, 21 ans, membre du conseil décisionnel de Natur og Ungdom, l’organisation de jeunesse écologiste qui chapeaute le camp. Le Conflit d’Alta ? Dans les années 1970, des centaines de Sámis avaient manifesté contre un projet de barrage hydroélectrique dans la plus grande ville des environs, avant que la répression – d’une ampleur inédite en Norvège – n’ait raison de leur résistance. Quarante ans plus tard, cette action coup de poing doit venir marquer les esprits et signaler que le flambeau de la résistance sámie brûle de plus belle.

« Nous voulons rappeler aux politiciens et aux investisseurs que notre engagement autour de cette lutte ne faiblit pas, et que des gens sont prêts à se mobiliser depuis tout le pays. Le Finnmark est peut-être isolé et a peu d’électeurs, mais notre cause est nationale », explique-t-elle. Notre interview est interrompue par un coup de fil urgent : la police procède au contrôle d’identité des occupant·es. Symre est chargée du contact avec les forces de l’ordre : elle file, nous laissant observer le processus. Deux agent·es circulent entre les activistes, prenant leurs cartes d’identité pour pouvoir leur infliger des amendes au cas où leur ordre d’évacuation ne serait pas respecté.

Lire aussi | Quand le monde polaire se disloque・Jérémie Moreau (2023)

Les amendes s’élèvent à environ 20 000 couronnes norvégiennes [2500€] par action de désobéissance civile, nous expliquent les activistes, dont certains cumulent des centaines de milliers de couronnes au fil des ans : un moyen de décourager leur engagement, sans pour autant avoir recours à la force. Pour un éleveur sámi ou un jeune étudiant, ces sommes peuvent représenter le basculement dans une plus grande précarité, voire la prison.

Heureusement, aujourd’hui, la police décide de ne pas intervenir. Les activistes tiennent donc leurs positions, organisent des prises de parole, avant de lever le camp vers 21 heures.

Un joik (chant traditionnel sámi) résonne comme un clap de fin de cette journée : la chanteuse sámie norvégienne Ella Marie, tout juste 27 ans, est une icône de la lutte du Riehpovuotna. Comme presque tout le monde ici, elle a fait partie de Natur og Ungdom et s’engage depuis 2014 contre le projet minier. « C’est le combat de ma vie et de toute une génération de Sámis, qui redécouvrent nos coutumes et notre histoire. Et nous sommes terriblement fiers et en colère », assène-t-elle alors que des flocons de neige épais viennent recouvrir les symboles autochtones qui parent son anorak.

Des activistes écologistes sámi·es et norvégien·nes, dont la chanteuse Ella Marie (à droite), scandent des slogans en bloquant l’entrée de la mine de Nussir. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège), 24 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts. Leurs parents ont mené un travail mémoriel silencieux et discret, restant intégrés dans la société norvégienne – mais permettant aux enfants d’exhumer leur identité, maintenue secrète pendant des décennies par une chape de honte. Cette génération de la colère se découvre aujourd’hui, et le fjord du Riehpovuotna est devenu le dépositaire de leur flamme retrouvée.

« Pour nous, c’est un cadeau de réapprendre nos langues, de porter nos gáktis, de chanter nos joiks et d’apprendre notre histoire », ajoute Ella Marie, qui précise avoir appris le Sámi auprès de sa famille – c’est le cas de nombreux habitant·es sámies plus à l’intérieur des terres, vers Kárášjohka (Karasjok) et Guovdageaidnu (Kautokeino). « J’utilise la musique pour nous guérir, mais aussi pour exiger du respect et interpeller les politiques… et peut-être leur faire ressentir de l’empathie pour cette cause, d’une manière qui serait impossible dans des débats. La musique peut vraiment parler aux gens », dit-elle, avant de partir ranger des chaînes en acier dans le coffre d’une voiture. L’action est terminée, les activistes rentrent dans l’école locale de Kvalsund, où iels ont investi le hall pour dormir et poser leurs affaires.

Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts.

Clap de fin aussi pour le camp : contre toute attente, il sera démonté dans les jours suivants. « Il était devenu trop difficile à entretenir, trop loin d’Oslo, et nos moyens financiers sont épuisés », souffle Symre, l’air un peu dépitée. La décision a été difficile à prendre, et les activistes se sont divisé·es sur la question – surtout après un blocage aussi massif de la mine. Deux visions s’opposent en effet au sein du mouvement : la première, que l’on peut qualifier de « centriste », privilégie la désobéissance civile non-violente ainsi que l’action médiatique ; la seconde sensibilité, plus radicale, a la volonté d’aller plus loin – jusqu’au sabotage peut-être. Pour l’instant, c’est la première qui gagne, notamment parce qu’elle dispose de financements et de moyens d’organisation. « Bien sûr que nous sommes extrêmement tristes de remballer. Mais cela veut dire que nos actions vont continuer différemment, à Oslo, plus près des décideurs politiques », dit Symre en retrouvant son sourire, tout en traversant la neige entre les tentes lávvus des activistes, dont le combat ne se termine pas aujourd’hui.

Des activistes environnementaux et sámis commencent à démonter le camp du Repparfjord. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège)23 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Droit à la terre, droit à la mer – Interview croisée

Parmi les populations sámies vivant dans les frontières de la Norvège, deux groupes se distinguent : les « Sámis des montagnes », vivant principalement de l’élevage de rennes, et les « Sámis de la mer », qui pratiquent la pêche – une division renforcée par les pouvoirs coloniaux. Au Riehpovuotna, leurs mondes et leurs luttes se rencontrent.

Interview croisée lors du blocage de la mine.

Niillas (Nils) M. Utsi

Chef du district d’élevage de rennes 22 « Fiettár », sur la zone de la mine de Nussir. Originaire de Guovdageaidnu (Kautokaino), il vit à Alta.

« En tant que chef du district de rennes, j’ai une obligation d’être ici, alors que tant de gens se sont réunis pour lutter contre la destruction de l’eau et de la terre. Au printemps, nos troupeaux se rendent sur les abords du fjord pour mettre bas, car il y a moins de neige et de vent qu’ailleurs. À cause de cette mine et de tout le complexe industriel qui va être construit, ils ne pourront plus venir ici à cause de l’emprise territoriale et du bruit. Alors, on va devoir rester sur le versant montagneux, escarpé, dans des éboulis. Les morts vont devenir plus nombreuses, car ces conditions sont dangereuses pour les petits. Ce sera un choc économique mais surtout moral, qui poussera certains éleveurs à abandonner.

Pour ceux qui continueront, il faudra aller sur le territoire des autres districts, quitte à entrer en contradiction avec les quotas établis par le gouvernement et en conflit avec les autres éleveurs. Nous sommes poussés vers un précipice, nos pieds touchent le vide… Alors, nous n’avons d’autre choix que de résister. Ils ont voulu acheter notre consentement avec des sommes exorbitantes. Mais nous ne sommes pas à vendre, et nos terres non plus. Nous refusons de parler avec eux, pour ne pas leur donner de légitimité, et passons par les tribunaux et par des actions, comme cette occupation de la mine, pour contester ce projet. Nous sommes au bord du gouffre, mais ne voulons pas creuser nos propres tombes. »

NDA : les éleveurs Sámis connaissent un stress économique et moral énorme et certains se sont donné la mort dans le passé dans des causes similaires – ces mots ne sont pas à prendre à la légère.

Inge Arne Eriksen

Sámi de la mer, ancien pêcheur professionnel, dirigeant de l’organisation de pêche Bivdo, il vit à Alta.

« Nous sommes horrifiés par la destruction planifiée de cet estuaire. Certains des membres de notre association sont des pêcheurs dans le fjord ici. Cela nous engage, nous devons être ici aujourd’hui pour cette mobilisation historique. Si l’entreprise Nussir met en œuvre son plan de décharge de déchets dans le fjord, les poissons vont mourir. Le cabillaud et le saumon sauvage sont la base de notre vie ici. Tout cela va être détruit, et nous devrons abandonner notre héritage. Pour nous, les Sámis de la mer, c’est un enjeu économique, mais aussi culturel et social. C’est notre mode de vie et notre droit à la mer qui est constamment remis en cause. Il y a cette mine, mais aussi les fermes de saumon possédées par des multinationales étrangères qui polluent les eaux et qui nous mettent en concurrence.

Nous sommes en guerre contre l’État norvégien qui ouvre le marché, distribue les quotas de pêche, découpe les secteurs maritimes…. Nous souhaitons récupérer nos droits ancestraux ! Avec cette militarisation de l’arctique, avec la guerre en Ukraine, la menace grandit aussi pour notre activité. Nous, les Sámis de la mer, avons toujours eu de bonnes relations de pêche avec nos cousins Sámis en Russie, par exemple. S’il y a une guerre [entre l’OTAN et la Russie], nous serons séparés, nous ne pourrons plus aller pêcher aux mêmes endroits… Et ce, alors que nous n’avons même pas de mot pour « guerre » en Sámi [du nord] ! »

Des fusils d’assaut et des rennes

Spiertagavisa, Leavdnja, Sápmi du nord (« District d’élevage de rennes 14a », Lakselv, Finnmark, Norvège)

Des motoneiges filent dans la neige, traversant forêts et marécages glacés avant de s’arrêter au bord d’un lac gelé. Des hommes en treillis blanc armés de fusils M4 en descendent. À l’orée du bois, de jeunes recrues du service militaire volontaire posent leurs sacs et scient des arbres pour construire un campement. Nous sommes au troisième jour de l’entraînement hivernal du Battalion Porsanger, unité de reconnaissance blindée de la nouvelle Brigade du Finnmark, inaugurée à l’été 2025.

Le commandant Kim Kaspersen nous accueille. « Cet entraînement est vital car il apprend à nos troupes à combattre dans des conditions arctiques et à survivre dans le froid même si nos chaînes d’approvisionnement sont coupées », explique-t-il, posture carrée et fusil d’assaut en bandoulière. Les recrues apprennent à combattre un ennemi « venu du nord » (sous-entendu : la Russie, avec qui la Norvège partage une frontière), mais aussi à pêcher dans la glace et à construire des abris.

« Nous devons être capables d’opérer dans tout le nord de la Norvège, toute l’année, et à mobiliser nos troupes en quelques heures : l’ennemi peut frapper partout, même en profondeur, dans ce territoire gigantesque. Et nous pouvons tenir 30 jours environ », ajoute-t-il d’un ton martial : la Norvège serait le premier rempart face à cet ogre russe auquel l’armée norvégienne, forte d’environ 9 000 soldats d’active, compterait sur les renforts de l’OTAN, qui prépare justement un exercice massif en mars 2026.

Des recrues du service militaire volontaire norvégien pendant un exercice de 5 jours dans l’arctique. Porsangervuotna, Sápmi du Nord (Porsanger, Finnmark, Norvège), 29 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

La création de la Brigade du Finnmark multiplie par dix les effectifs de la base de Leavdnja (Lakselv), recréant les niveaux de la Guerre froide. Décidée avant la guerre en Ukraine, cette remilitarisation intervient dans un contexte de tensions autour du Groenland et des ressources stratégiques du Grand Nord. Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.

Car cette course vers l’Arctique, les Sámis sont les premiers à en payer le prix. La zone d’entraînement sur laquelle sont venus gamberger les soldats aujourd’hui est la seconde plus grande d’Europe, selon le commandant Kaspersen. « Vous pouvez larguer des bombes depuis un F-16 ou un F-35. Vous pouvez donc tirer sur tout ce que vous voulez dans ce champ de tir », affirme l’officier fièrement.

Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.

Ce terrain d’entrainement se trouve sur les terres de transhumance des troupeaux de rennes. « Nous nous coordonnons avec les éleveurs, mais il est vrai qu’il y a parfois des accidents, notamment quand les troupeaux prennent des routes inopinées et se mélangent à nos soldats – il faut parfois des jours pour les retrouver », sourit l’officier. « Le Finnmark appartient à tous », ajoute-t-il.

Les éleveurs Sámis de la région sont moins amusés. « La terre n’appartient à personne », affirme de but en blanc Kvell Magne, la cinquantaine. Il nous montre une carte du district d’élevage « 14a », peu à peu grignoté par les champs de tir d’un côté et acculé contre la frontière finlandaise de l’autre. Une frontière tracée en 1852 au grand dam des Sámis, ainsi divisés par des lignes artificielles.

« Nos rennes ne connaissent pas les frontières. Quand ils voient les barbelés, il suffit qu’ils trouvent un trou pour s’y engouffrer », dit-il, assis dans son cabanon d’été construit sur les hauteurs, dominant le Porsáŋgguvuotna (fjord Porsanger). Militarisation, projets industriels, éoliennes, urbanisation : Kvell voit le vaste territoire nécessaire au mouvement saisonnier des rennes se réduire, année après année.

« C’est peut-être la dernière génération de rennes libres », souffle-t-il avec dépit. Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes. La transhumance annuelle vers le nord a été annulée et les troupeaux ont été forcés de rester sur la côte pour survivre. « C’est la première fois que cela arrive, c’est totalement inédit. Un très mauvais présage », murmure l’éleveur.

Lire aussi | Quand la Terre bascule・Timothy M. Lenton et al. (2019)

Non seulement les troupeaux de différentes familles sont maintenant mélangés dans un chaos administratif et économique, mais ils doivent être nourris avec du foin et des granulés, bien plus chers. Les rennes, aux côtes saillantes, se jettent sur cette nourriture, surmontant leur peur des humains inconnus. « Comme ils sont affaiblis par la faim, ils prennent plus de risques pour trouver du lichen et sont plus vulnérables aux prédateurs », soupire l’homme au parler franc.

De sa camionnette, il sort deux carcasses de rennes ensanglantées, dévorées par des gloutons, qui attaquent les rennes en les saisissant à la nuque. Aigles, ours, loups, les menaces ne manquent pas. Plus bas, un renne gît inanimé, la colonne vertébrale rompue par une chute. « Chaque renne qui meurt n’est pas juste une perte économique, c’est dur pour le moral », dit-il tout en jetant des granulés au troupeau affamé.

Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes.

Kvell Magne, éleveur de rennes sámi, examine le cadavre d’un renne mort lors d’une chute, cherchant à manger alors que le réchauffement climatique menace leur nourriture. Spiertagavisa, Leavdnja, Sápmi du nord (« District d’élevage de rennes 14a », Lakselv, Finnmark, Norvège), 28 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Sa fille, Sara, veut elle aussi devenir éleveuse. « J’essaie de l’en dissuader, car il n’y a plus d’avenir pour nous. Mais elle est têtue, elle veut se battre pour continuer », grommelle-t-il, dépité mais visiblement fier. Face à l’ordre mondial prédateur et violent qui émerge, la lutte continue, portée par une génération déterminée à protéger un mode de vie plurimillénaire. L’arctique n’est qu’une ligne de front parmi tant d’autres, et les jeunes défenseur·ses de cette terre vaste et majestueuse le savent : seule leur détermination permettra d’enrayer la catastrophe qui vient.


L’auteur souhaite remercier tous les activistes Sámis, norvégiens et internationaux qui lui ont accordé leur confiance, leurs mots et leur amitié ; ainsi qu’à Sara Marít, Kvell Magne et leur famille pour leur hospitalité et pour leur engagement quotidien auprès de leurs proches, de leurs rennes et de leur terre. Merci aussi aux inconnus et connaissances du Nord pour leur honneur et leur générosité. À la terre et à l’eau, au soleil et au vent, au vivant et à l’invisible – qui n’oublient pas. Enfin, nous reconnaissons le droit naturel du peuple Sámi à la terre et à la mer, à son autodétermination, comme à tous les peuples qui luttent pour leurs droits au Kurdistan, sur l’Île de la Tortue (connue comme les États-Unis d’Amérique), et ailleurs.


Ndlr : d’autres volets de l’enquête de Philippe Pernot dans la région du Finnmark en Norvège sont à retrouver dans Reporterre : « En Norvège, écologistes et Sámis s’unissent contre une mine qui “éradiquera toute forme de vie” » (octobre 2025) ou « Dans le Grand Nord, 225 jours de zad et une mine de cuivre bloquée » (février 2026).

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Notes

  1. Les termes « Laponie » pour la région et « Lapons » pour le peuple Sámi, longtemps d’usage courant, sont hérités du colonialisme et ressentis comme une insulte raciste par les Sámis.

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11.03.2026 à 10:38

Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima

Sophie Houdart

Que signifie vivre dans un territoire contaminé par la radioactivité ? C’est la question explorée dans le beau livre de l’anthropologue Sophie Houdart, “Ce territoire qui, comme une pulsation…” Elle y raconte dix années d’enquête depuis le village de Tôwa, dans la préfecture de Fukushima, auprès de celles et ceux qui habitent “la zone”. Morceaux choisis.

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Texte intégral (5732 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Ce texte est extrait du livre de Sophie Houdart, Ce territoire qui, comme une pulsation…, paru en 2026 aux Éditions des mondes à faire. Il est composé du préambule de l’ouvrage et d’un extrait du chapitre 7, « Les rubans roses ».


Dans ce qui va suivre, je parlerai depuis quelque part et c’est donc depuis là qu’il faudra entendre mon propos. Et cela complique tout. Ce quelque part, c’est la petite ville de Tōwa 東和町, sise, dans un dédale compliqué de collines verdoyantes, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Ceux qui comptent ici, ce ne sont pas les gens déplacés ni ceux endeuillés par le tsunami : ce sont des gens qui sont restés et qui font l’apprentissage de « vivre avec » des faibles doses – mais des doses quand même – de radioactivité.

Que signifie vivre dans un monde contaminé par la radioactivité ? La question est épineuse et impose de comprendre d’abord à quoi ressemble Fukushima. Comprendre qu’il s’agit d’un territoire. Comprendre ce qui le constitue.

Comprendre que ce qui le constitue, précisément, a changé du fait de la présence de ce nouvel existant, la radioactivité.

Et encore, lui donner une texture.

Imaginez le nord-est du Japon. Une côte, et en un point de la côte, une centrale – des centrales : Fukushima Daiichi, Fukushima Daini. Longeant la côte : la route 1, renommée dans les années 1980 « la Ginza des centrales » – ici on dirait « les Champs-Élysées des centrales ». Fierté progressiste tout entière contenue dans ce panneau qui ouvrait la ville : « L’énergie nucléaire pour un avenir radieux » (genshiryoku akarui mirai no enerugii 原子力明るい未来のエネルギー).

Cet endroit – la zone – concentre souvent nos imaginaires, nourris depuis Tchernobyl. Mais au Japon, la zone, c’est d’abord un cercle de vingt kilomètres de diamètre. Un bout de terre, un bout d’océan. La centrale : centrale. Modèle concentrique qui facilite grandement l’administration du désastre, hérité, m’avait-on dit un jour, du modèle de dispersion de la radioactivité après le largage d’une bombe, comme à Hiroshima ou à Nagasaki. Un faisceau, un rayon. Une onde, une propagation.

Dans les faits, bien sûr, c’est différent. Dans les faits, cela ressemble plus, m’avait-on dit aussi, à des « taches de léopard ». Dans les faits, quand j’emprunte pour la première fois la route 1 qui traverse la zone en 2015, quelques mois après sa réouverture à la circulation, peu avant Odaka, à onze kilomètres de la centrale, une pancarte marque l’entrée du Grand Tremblement de terre et de la Zone d’inondation du tsunami. Des fanions jaunes un peu partout indiquent que des « travaux de décontamination [sont] en cours ». Un panneau plutôt discret signale qu’il ne faut pas sortir de la voiture à cause de la radioactivité. Et tout est effectivement conçu pour m’obliger à y rester : ce qui s’apparente à un bas-côté est barré, tout comme les entrées des propriétés privées, les parkings des supermarchés, des stations-services, des restaurants de nouilles ou des salles de pachinko. Après Odaka, toutes les routes et tous les chemins qui partent de la route 1 sont fermés par des barrières en fer et les accès gardés par des policiers. Dans les faits, sur vingt kilomètres ce jour-là, fenêtres fermées, je conduis ma cellule de confinement. Je respire à fleur de peau mais en vain, je me sens dans ce qui m’entoure en même temps que tout ce qui m’entoure est en moi. L’expérience est marquée, sidérante, mais impossible de s’en saisir au moyen de l’imaginaire à disposition, Tchernobyl, Hiroshima.

Lire aussi la série | Atolls irradiés – Lutter et réparer après les essais nucléaires en Ma’ohi nui (Polynésie)・Naïké Desquesnes et Léna Silberzahn (2025)

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Vivre en pays abîmé

Maintenant, éloignez-vous un peu. Parce que la zone ne peut être le nœud de l’affaire. Ce à quoi on réfère – chez nous – par Fukushima (tandis que les Japonais parlent du Grand Séisme ou de la Grande Catastrophe du nord-est du Japon, higashi nihon daishinsai 東日本大震災) ne peut s’épuiser là, dans cette zone qui, à mesure des années, rétrécit et voit ses habitants revenir – quoiqu’au compte-gouttes. Difficile en effet de dire, le temps passant, à quoi réfère ce qu’on pourrait être tenté d’appeler la zone. Réouverte, donc, à la circulation en 2015, réaménagée autour de nouvelles mairies, de complexes immobiliers et d’usines de haute technologie construits ou reconstruits par le gouvernement à un coût plusieurs fois supérieur au budget des instances locales1, la zone a même accueilli, pour faire valoir l’effort de Reconstruction, le départ de la flamme olympique en mars 2021… Ce qu’on appelle la zone, donc, se délite. Elle devient le décor majeur d’une scène qui promeut la reconstruction (fukkō 復興), la renaissance (saisei 再生), la revitalisation (fukkatsu 復活) – le vocabulaire japonais ne manquant pas pour dire ce qui se refait, se reprend.

S’éloigner, donc. On reprend la route 1, on remonte vers le nord, on sort bientôt de la zone en suspens, on bifurque sur la gauche, on quitte la plaine et on s’engage dans le dédale des collines. Comme la radioactivité il y a dix ans. Le système de navigation intégré à la voiture nous guide de sa voix claire et assurée. Mais dans les faits, deux années plus tôt en 2013, je ne parviendrais pas jusqu’à la route 1 parce que j’en suis constamment détournée. Telle autre route est fermée par un check point parce qu’on a découvert à proximité un hot spot, une expression très tangible d’un existant tout à fait invisible, impossible à appréhender dans ce paysage par ailleurs très beau. À force de détournements, le système de navigation intégré au véhicule semble, lui aussi, manquer ses repères. À une autre occasion, il finira carrément par cesser de fonctionner, interrompant ses remises à jour successives, m’abandonnant à mes errances. Mon trajet contrarié me fait comprendre qu’il y a, pour la radioactivité, des courants et des terrains propices, des canaux où s’engouffrer, des montagnes et des cimes d’arbre auxquelles s’accrocher, des cours d’eau à descendre, et que le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que ses déplacements à elle croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

À une cinquantaine de kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi, on arrive dans la petite ville de Tōwa, dans laquelle les habitants, donc, sont restés vivre – je veux dire par là qu’ils n’en ont pas été déplacés, et que très rares sont ceux qui l’ont quittée. Leur environnement a été substantiellement modifié par la catastrophe (trop loin de la côte, la ville n’a pas été touchée par le tsunami et si elle a été secouée par le tremblement de terre, elle n’a pas été endommagée), mais il n’a pas été jugé suffisamment contaminé pour qu’une évacuation de la population ait été envisagée. Si on pouvait être sûrs de savoir ce qu’on dit, on pourrait se risquer à dire que la topographie a été plus favorable à Tōwa qu’à plusieurs des communes voisines – Iitate, Yamakiya, Namie, desquelles les habitants ont été évacués –, quoiqu’il faudrait encore être précis en la matière, parce que cela change d’un coin à l’autre de Tōwa, comme de Iitate, de Yamakiya ou de Namie.

Voilà. On y est. On peut se poser un peu. S’installer provisoirement. Tenter de comprendre, depuis ce lieu très précisément, ce que signifie vivre en pays abîmé – monde, planète, paraissant d’un coup un peu gigantesque2.

Depuis là, commencer à décrire.

Le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que les déplacements de la radioactivité croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

Photo : collectif Call It Anything.

Décrire ce qui se passe « à bas bruit3 », comme le dit Marielle Macé, les initiatives locales pour faire avec : faire avec le fait que les champignons et les plantes sauvages qu’on affectionnait sont devenus impropres à la consommation ; faire avec le fait que les salades qu’on cultivait sous serre, en même temps que les choux, captent davantage les radionucléides que les concombres ou les tomates cerises dont il faut maintenant apprendre les subtilités ; faire avec le fait que les sangliers ont su profiter des abandons de territoire pleus au sud et qu’ils sont devenus des présences que plus rien ne semble pouvoir effrayer ; faire avec le fait que les chasser soit dissocié du fait de les manger ; faire avec ces amputations de territoire, même pas vraiment des territoires, mais tel sous-bois, tel versant de la montagne, tel parc ou tel parcours de balade…

Décrire, aussi, tout ce qui est hors champ. Tout ce qui ne change pas. Tout ce qui ne s’est pas altéré. La manière dont on plante les poireaux, qui endolorit toujours autant les dos. La manière de retourner la terre pour préparer les rizières. Le coassement des crapauds dans les réseaux d’irrigation. La floraison du cerisier centenaire. Les projets du petit dernier qui veut toujours devenir agriculteur. Les sorties quotidiennes de la grand-mère avec son petit trois roues motrices, la serpette dans le panier à l’avant. Décrire sans savoir ce qui compte, au juste, pour comprendre la vie telle qu’elle persiste et se reprend ici.

Décrire. Puis commencer à s’inquiéter. De qui de telles descriptions peuvent-elles faire le jeu ? Quel est le risque pris à cette mise à plat du monde ? Qu’est-ce que charrie avec lui le fait de résister consciencieusement à des dramatisations mal placées (pas de zone interdite façon Stalker4, pas de « dernier homme de Fukushima5 ») ? Tout cela n’est-il pas susceptible de donner crédit à l’idée, à laquelle travaillent ardemment les institutions gestionnaires des risques nucléaires, qu’une vie-avec-radioactivité soit finalement envisageable ? Qu’elle doit même être envisagée parce qu’on n’a rien sans rien, et qu’un accident nucléaire, partout – on le sait et on le claironne maintenant –, est toujours possible ? Qu’en conséquence, on doit s’y préparer ? Et que, justement, Fukushima peut, à cela, nous aider ?

Photo : collectif Call It Anything.

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2025)

Les rubans roses

La première fois que je me rends au mont Kuchibuto, c’est en voiture. Nous sommes à l’automne 2016. Monsieur Ōno conduit et nous prenons la route derrière chez lui, pour bifurquer rapidement vers la droite avant le tunnel. Très manifestement, la route n’est pas fréquentée ni entretenue. J’ai un souvenir fort de ce moment. Le souvenir de nids de poule et de fissures nombreuses sur la route, dans lesquelles s’épanouissaient la végétation. Le souvenir d’un jardin d’enfants laissé à l’abandon, les couleurs délavées des installations dans l’aire de jeu. J’ai même souvenir d’avoir pensé que le tableau était trop facile, en un sens, qu’il accrochait trop l’émotion et la pensée là où précisément elles étaient attendues, d’avoir été tant cultivées, aussi, dans les films et les documentaires. L’image m’était certainement venue alors, comme en écrivant ces lignes, de la grande roue à Pripiat (Tchernobyl), qui devait être inaugurée le 1er mai 1981 – certains motifs sont tellement persistants… J’ai souvenir de la halte que nous avions faite au pied de l’antenne de communication, sur le parking qui offrait une vue panoramique sur la vallée en contrebas et le bras montagneux d’Adatara. J’ai souvenir, surtout, de ce qui avait arrêté notre attention, collectivement6, au moment de redescendre par la route à flanc de montagne qui menait, plus au nord-est, sur la route vers Yamakiya : d’un coup, nous avions repéré des rubans roses accrochés ici et là à des branches d’arbres ou aux poteaux qui délimitaient la route. Monsieur Ōno nous avait expliqué que des travaux de décontamination avaient lieu dans les sous-bois et nous avions court-circuité, en un sens, l’information : les rubans roses – cela devenait bien pratique – marquaient ostensiblement les opérations de décontamination, et indiquaient donc tout aussi ostensiblement la présence de la radioactivité.

On s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Enfin. Enfin, nous allions savoir où regarder, les points où porter notre attention. La saillance des rubans dans le paysage devenait une alliée, au moment où nous éprouvions collectivement la difficulté de savoir où nous étions – dans quoi nous étions – et ce dont nous étions témoins au juste. On le savait et à dessein, nous n’étions pas venus chercher les lieux où pouvait s’éprouver le plus intensément la catastrophe : le bord de mer, la zone, la proximité de la centrale. Mais enfin, à nous balader dans cette campagne si belle, si peu marquée par ce qui était arrivé, nous étions déroutés, et les rubans roses semblaient nous offrir une prise, un indice, un repère, un signe. À partir de là, nous allions pouvoir nous orienter. Et de fait, les jours suivants, nous n’avions plus vu que des rubans roses. Dans les sous-bois, aux pourtours des maisons, dans les jardins privés, aux abords des cours d’eau. J’en ai toute une série photographique, qui commence précisément au mont Kuchibuto.

Cette première fois, peut-être à la vue des très nombreux rubans roses, on s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Photo : collectif Call It Anything.

Reconnaissances

Quelques jours plus tard, munis du guide de randonnée, nous avions décidé de revenir, à pied cette fois, et de monter jusqu’au sommet. Monsieur Ōno ne nous avait pas découragés, nous conseillant seulement de monter et descendre par le même versant, en évitant donc le versant nord-est sur lequel, nous avait-il redit, s’était déposée une bonne partie des radioéléments échappés de la centrale. Le début de la randonnée est marqué par un panneau aux couleurs passées qui salue notre initiative d’un « À la découverte de la pleine nature ! » (mitsukeyō daishizen 見つけよう大自然). Une carte indique le parcours, chemin aller, chemin retour, et différentes étapes remarquables, une grotte, une cascade, un sanctuaire, des variétés d’arbres. Nous n’aurons pas ce geste dans d’autres circonstances, à l’occasion d’autres balades que nous ferons dans la région, mais pour celle-ci, nous vient de mettre un masque. Grimpons donc, en suivant les indications à même le chemin, la respiration rendue malaisée par le masque. Empruntons un petit chemin forestier, en pente assez raide, qui nous essouffle encore. Nous marchons en silence, d’un pas rapide, concentrés. Les chiffres de nos compteurs Geiger montent et descendent, les valeurs peinant à se stabiliser – nous sommes entre 0,21 et 0,55, mais bizarrement, nous prenons presque ces écarts comme un paquet homogène, peut-être de savoir que nous sommes tout du long sur le versant épargné ? Ici et là, mais avec une belle fréquence, nous voyons des rubans roses accrochés aux branches des arbres, mais aussi des plaquettes de bois suspendues sur de nombreux troncs qui identifient les espèces : un cèdre de la famille des Cèdres (sugika スギ科), un sorbier du Japon de la famille des Rosacées, un châtaignier de la famille des Fagacées, un érable trident de la famille des Acéracées, un frêne chinois de la famille des Oléacées, etc.

Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ?

Alors, je me dis que cette série d’identification est comme d’un autre temps, où importait de « démêler la forêt », suivant la belle expression de la romancière Jean Hegland7, un temps plutôt où la forêt était démêlable. Dans ce monde d’après une apocalypse qu’elle veut encore croire passagère, la narratrice imaginée par Hegland apprend progressivement à reconnaître, dans la diversité forestière, ce qu’elle n’avait pris, jusque-là, que comme… une diversité forestière. Hegland lui fait dire : « Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.8 » Et au souvenir de ces panneaux d’identification, s’en était mêlé un autre : celui de la forêt Kaisho, site d’une contestation qui était venue compliquer la préparation de l’Exposition universelle 2005 au large de Nagoya. L’énumération des peuplements comme opération de sauvegarde, comme manière de dire non, la forêt n’est pas un tout générique, puis au moment de l’Exposition, la balade organisée dans le satoyama9 aménagé avec haïku à la clé. Dans l’un et l’autre cas, démêler comme manière d’aiguiser l’attention sur une saillance sonore, un rehaussement visuel, ou bien la liste de ce qui peuple et qui mérite soin et considération.

En vis-à-vis, je pense à ce que l’intrusion de la radioactivité est venue perturber, à la saillance que marquent dorénavant les rubans roses plus que les panneaux qui portent le nom des arbres. Avant, le monde de la forêt était un monde démêlable, il est maintenant à la fois mêlé et partitionné d’une autre manière, et on ne sait plus comment ni à quoi référer l’identité des choses. Dans La Supplication, Svetlana Alexievitch restitue les propos d’un liquidateur, qui raconte le travail de grattage et d’enfouissement dans la forêt de Tchernobyl :

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d’un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes… Avec des insectes, des scarabées, des vers… Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces10

De tout cela, je comprends qu’au mont Kuchibuto, des régimes de reconnaissance cohabitent en se télescopant. Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ? Quand l’attention requise ne serait-ce que pour les voir est mobilisée ailleurs, dans le fait de parvenir à grimper avec un masque sans s’essouffler ? Je n’ai plus souvenir de la fin de notre balade, de l’arrivée au sommet ni même de la marche du retour. Mais je revenais avec le sentiment qu’à cet endroit se nouait une chose importante. Revenir encore, donc.

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Notes

  1. Ugaya H., « Fukushima : showroom mondial de la reconstruction » (Fukushima ha sekai ni fukkō wo apīru suru shōrūmu to kashita 福島は世界に復興をアピールする「ショールーム」と化した), 24 mars 2021. Voir également le site Internet officiel du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Tōkyō, 2020, notamment la page consacrée au relais de la flamme.
  2. Tsing A. L., Le champignon de la fin du monde, Paris ; Macé M. (dir.), Vivre dans un monde abîmé, Critique, n°860-61.
  3. Macé M., Nos cabanes, Paris, 2019, p.38.
  4. Film d’Andreï Tarkovski (1979) dont il faut se rappeler qu’il est antérieur à l’accident de Tchernobyl…
  5. Titre d’un livre d’Antonio Pagnotta (Le dernier homme de Fukushima, Paris, 2013), mais plus largement motif invasif de plusieurs documentaires et récits qui héroïsent et singularisent.
  6. Nous sommes alors avec le collectif Call it anything, pour la première des trois « balades » que nous avons faites.
  7. Hegland J., Dans la forêt, Paris, 2017 (1996).
  8. Ibid.
  9. Espace semi-cultivé autour des habitations rurales dans lequel les Japonais·es reconnaissent volontiers un paysage natal.
  10. Alexievitch S., La Supplication, Paris, 1999 (1997), p.97.

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17.02.2026 à 09:35

« Printemps silencieux » en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe

Marin Coudreau

Années 1980. Alors que l’agriculture soviétique s’industrialise et que les intrants chimiques inondent les champs russes, l’écrivain Ivan Filonenko dénonce un désastre écologique. Dans son livre “Qui suis-je sur Terre ?”, il chronique les alternatives au modèle productiviste tout en s’émerveillant de la beauté du vivant. En route pour les kolkhozes écolo !

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Texte intégral (8005 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

« À quoi ressemblera la vie dans le communisme ? Chacun disposera d’un téléviseur et d’un hélicoptère personnels. Par exemple, si vous entendez à la télévision que du lait est vendu à Sverdlovsk, vous sauterez dans votre hélicoptère et vous vous rendrez à Sverdlovsk pour acheter du lait. »

« Quelle est la différence entre un pessimiste soviétique et un optimiste soviétique ? Un pessimiste soviétique pense que les choses ne peuvent pas empirer, alors qu’un optimiste soviétique pense qu’elles vont empirer. »

Blagues soviétiques tardives1

Près de quatre ans après l’invasion impériale et coloniale de l’Ukraine à grande échelle par la Russie, et sa guerre génocidaire, comment penser la double catastrophe que nous vivons, depuis l’Europe, dans l’Anthropocène2 ? En regardant dans le rétroviseur peu après l’invasion russe, l’anthropologue Charles Stépanoff regrettait qu’après la fin de la guerre froide, « au lieu de fonder l’Europe nouvelle sur la découverte réciproque et la diversité culturelle […], au lieu de nous demander ensemble quelles sont les multiples façons d’être Européens, nous avons adopté un modèle occidental uniforme. […] Ce que l’Europe est en train de perdre, ce qui se déchire à l’Est, ajoutait-il, c’est une part de son âme : une liberté résiliente, des modes de subsistance autonomes, des façons d’habiter la Terre »3.

Les études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques peuvent nous aider à penser notre condition terrestre et son histoire. Dans son ouvrage Everything Was Forever Until it Was no More, l’anthropologue Alexei Yurchak, analysait comment la dernière génération de Soviétiques s’était réappropriée de manière créative le langage officiel de la gérontocratie – comme celui de la production culturelle occidentale honnie par la nomenklatura -, pour redonner sens à son existence dans un monde soviétique pourtant pensé jusqu’au bout comme éternel4. Fruit de son expérience léningradoise, puis de son parcours académique international, le travail de Yurchak s’intéressait cependant à une jeunesse citadine relativement éloignée de la crise environnementale et sociale radicale que subissaient les campagnes soviétiques.

Né en 1934, l’écrivain Ivan Emelyanovich Filonenko, avait commencé à s’intéresser à l’univers rural soviétique et au désastre écologique dès les années 1970. Dans une série de publications tirées d’enquêtes dans les régions, il s’interrogea en effet sur l’avenir écologique de l’humanité depuis un monde soviétique ravagé par la crise environnementale. Ces essais furent rassemblés dans un recueil publié en 1987 à Moscou sous le titre Qui suis-je sur Terre ?5

Observateur lucide et nuancé des pratiques et évolutions de ses contemporains, Filonenko avait recueilli une série de témoignages auprès des experts et praticiens de l’agriculture soviétique pris dans les transformations socio-écologiques de l’URSS finissante. Ses écrits alternent entre enquêtes de terrain et réflexions existentielles par le récit d’un aller-retour continu entre ses voyages dans les régions, auprès d’exploitations aux pratiques alternatives, et une discussion au long cours avec Terentii Semyenovich Maltsev, l’un des premiers agronomes à avoir tiré la sonnette d’alarme de la catastrophe agricole et environnementale après la Grande Accélération6.

À rebours de la vision d’un écocide soviétique généralisé, le travail de Filonenko, largement inconnu en Occident, offre ainsi une plongée dans un monde bien loin d’être univoque, hermétique, gris et statique. À l’instar de la jeunesse soviétique étudiée par Yurchak, l’auteur et ses protagonistes montrent une formidable aptitude à penser et développer des alternatives au modèle productiviste promu par Moscou comme par les grandes firmes agrochimiques capitalistes7. Dans les ruines soviétiques de la « chimisation » de l’agriculture, fleurissent des pratiques, sensibilités et réflexivités environnementales complexes. Nous proposons ici d’en restituer quelques développements pour le lecteur francophone8.

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Un « Printemps Silencieux » à la soviétique

Lors d’un plenum du Comité Central du PCUS de juin 1964, Khruchtchev affirma, « Si Vladimir Lénine était vivant, il dirait probablement quelque chose comme ceci : “Le communisme, c’est le pouvoir soviétique, plus l’électrification de tout le pays, plus la chimisation de l’économie nationale” ». Cette grande campagne de « chimisation » de l’URSS amorcée dès les années 1950, et aboutissant à l’usage massif des « poisons chimiques9 » dans l’agriculture, ne tarda pas à faire ressentir ses effets dévastateurs sur l’environnement et la santé des Soviétiques.

Cette même année, dans la région des Terres Vierges au Kazakhstan, les herbicides étaient expérimentés par pulvérisations aériennes sur des surfaces de plusieurs millions d’hectares… Malgré les alertes précoces des toxicologues, la chimisation de l’agriculture faisait alors consensus auprès des agronomes. Maltsev lui-même écrit en 1963 « Si quelqu’un me demande ce dont les champs sibériens ont besoin aujourd’hui, je n’hésiterai pas à répondre : des herbicides ». Des alertes sur les dangers des pesticides émergent ici et là en URSS, mais il n’y a alors aucun travail d’envergure documentant leurs effets délétères pour le public soviétique. L’ouvrage de Rachel Carson, Silent Spring, est bien traduit en russe dès 1966, mais à 500 exemplaires seulement et pour une liste de « spécialistes » !10

Pourtant, les effets des pesticides observés en URSS sont similaires à ceux décrits aux États-Unis par Carson : « Maltsev se souvient encore de ces images […], quand les forêts et les champs regorgeaient de toutes sortes d’animaux, de gibier et d’oiseaux chanteurs. Devant ses yeux, la beauté de la nature trans-ouralienne s’estompait et s’appauvrissait. Les sauterelles ne volent plus sous vos pieds lorsque vous marchez dans l’herbe en été. Et les cailles se sont éteintes il y a longtemps, on ne les entend pas s’appeler ‘cui-cui’ ou ‘douce nuit’. Les champs, les prairies et les forêts sont silencieux, comme si tout dans la nature était engourdi ».

Terentii Semyenovich Maltsev

L’utilisation des pesticides était souvent disproportionnée du fait de sa planification en amont du travail des exploitations collectives11. Partout et dans toutes les recommandations des régions, on retrouvait « les mêmes normes syndicales, elles sont simplement transférées mécaniquement d’un manuel à l’autre, au local. Et elles ‘légitiment’ une surconsommation de pesticides de 20 à 30 % ». Or, « il n’y a personne pour porter une critique d’en bas, personne pour douter, car la plupart des exploitations collectives et Étatiques n’ont pas d’agronomes pour la protection des plantes ». Au début des années 1980, l’agriculture soviétique avait besoin de 44 000 agronomes pour la protection des plantes, or elle n’en comptait que 15 500, la moitié d’entre eux n’ayant pas même de formation spécialisée. Résultat : les recommandations complexes se retrouvent entre les mains d’agronomes généralistes qui appliquent mécaniquement des doses maximales « pour ne pas être accusés de négligence ».

L’application des pesticides devint encore plus décorrélée des besoins locaux avec l’établissement en 1979 du Service Pansoviétique d’Agrochimie (Сельхозхимия), une structure intégrée à l’industrie chimique qui augmenta les livraisons de produits aux kolkhozes et aux sovkhozes. « Année après année, on nous impose un plan chimique, expliqua un agronome à Filonenko. Un plan pour nous, un autre pour les aviateurs. Et si j’essaie d’éviter ne serait-ce qu’un désherbage chimique ou de refuser les services d’aviation agricole, je suis au mieux puni, au pire licencié. Peu importe que le traitement soit nécessaire ou non ». En 1984, l’agriculture soviétique reçoit 575 000 tonnes de pesticides, dont une grande partie doit être utilisée coûte que coûte pour répondre aux quotas.

« Tu vois, après nos pesticides dans le champ déjà les petites bêtes sont terrassées ». Krokodil, journal satirique soviétique, n° 16, juin 1975. Dessin de G. Ogorodnikova.

L’enquête de Filonenko montre que les praticiens de la chimisation étaient parfois conscients des dommages causés à la nature et devaient « tricher » et « s’entortiller » pour diminuer les dégâts des plans d’épandage. Mais pour une majorité d’experts, « les partisans acharnés des remèdes chimiques », la remise en question de l’utilisation des pesticides provoquait « des ricanements, tantôt ironiques, tantôt méprisants. […] Les experts étaient en faveur de la méthode “adaptée à l’âge” les pesticides et qualifiaient toute autre méthode de dépassée et presque patriarcale ».

« Les agronomes ne sont pas les seuls à se permettre de convaincre les agriculteurs que l’utilisation correcte des pesticides “garantit leur innocuité pour les humains, les animaux et l’environnement”. Demandez-vous quel genre de cinglé pourrait écrire une telle chose ? C’est bien ça, non pas un farfelu, mais un membre en exercice de l’Académie des sciences agricoles, N. M. Golychine. Le magazine Protection des Plantes a fait part de ses réflexions aux lecteurs dans son numéro de janvier 1983. Appliquez, disent-ils, courageusement, mais ne violez pas les instructions, et la nature s’épanouira »12.

« C’est sous l’influence de telles déclarations que la plupart des agronomes sont convaincus que “l’utilisation de pesticides est une partie essentielle de la technologie progressiste”. Ils sont bien conscients de la forte rentabilité des dépenses de protection chimique des plantes. […] Mais ils ne connaissent même pas les dommages économiques causés par les pesticides à la nature et à l’homme : augmentation des maladies de la population, diminution de la fertilité du sol, pollution de l’eau et de l’air, destruction du monde des insectes utiles et, finalement, nécessité d’augmenter chaque année les dépenses pour la même protection des plantes ».

Lire aussi | « Le gaz russe s’est installé au cœur du système énergétique de l’Europe »・Mickaël Correia (2022)

Des kolkhozes alternatifs

Une importante partie du texte de Filonenko s’attache à décrire les exploitations agricoles ayant volontairement abandonné les pesticides. Ces expériences, disséminées à travers l’URSS, restent marginales mais existent bel et bien. Elles passent toutefois sous les radars médiatiques et ne viennent à la connaissance de Filonenko que via le courrier reçu par Maltsev en 1979, suite à la parution d’un article critiquant l’usage des pesticides dans la presse spécialisée.

« Jusqu’en 1973, nous n’avons pas utilisé d’herbicides dans notre ferme d’État pendant six ans. Le schéma de culture optimal nous permettait de lutter contre les mauvaises herbes sans eux », indique l’un de ces courriers. L’agronome en chef du Sovkhoze « Aurore », A. Bondarev de la région de Kemerovo, y exprime sa conviction fondée sur son expérience personnelle : « Certaines personnes considèrent le désherbage chimique comme un signe progressiste de l’intensification de la production. Je pense que lorsqu’il est considéré comme la seule issue, lorsqu’il est utilisé comme couverture d’une culture basse, il indique plutôt une agriculture extensive ».

Partout l’abandon des pesticides et l’augmentation des rendements a été rendue possible, comme l’écrit un agronome, « grâce à l’introduction d’un système de culture protégeant les sols, à la maîtrise de la rotation des cultures et à la réalisation des travaux agricoles au moment optimal ».

Une importante partie du texte de Filonenko s’attache à décrire les exploitations agricoles ayant volontairement abandonné les pesticides. Ces expériences, disséminées à travers l’URSS, restent marginales mais existent bel et bien.

Malgré ces expériences réussies d’agriculture alternative, Filonenko relève le silence médiatique quasi-total, révélateur d’un biais institutionnel valorisant la chimisation comme symbole de la modernité. Il décrit ainsi les mécanismes par lesquels l’URSS a produit et entretenu ce qu’il qualifie « d’ignorance environnementale ».

Filonenko explore ensuite la manière dont des kolkhoziens ont appris à vivre au sein d’écosystèmes détruits par la gestion productiviste de la terre. À travers les expériences pionnières d’Arkadi Pavlovitch Aidak en Tchouvachie, l’auteur montre l’apparition, au cœur même du système soviétique, de pratiques écologiques alternatives, capables de redonner vie à des paysages considérés comme irrémédiablement ruinés. Le texte reflète un moment paradoxal de l’histoire soviétique : alors que l’État s’enferme dans une logique technocratique, des acteurs locaux expérimentent, inventent et restaurent des milieux vivants au prix d’un effort considérable, anticipant des approches agroécologiques contemporaines.

L’essentiel de l’enquête de Filonenko est consacré à la ferme collective « L’Étincelle de Lénine » en Tchouvachie et à son président Arkadi Aidak. En se rendant sur place, Filonenko découvre un paysage marqué par une multitude de ravins gigantesques, comparés à des « monstres » éventrant la terre. Ces formations, résultant de l’érosion hydrique aggravée par le surpâturage et le labour systématique, grignotaient les terres cultivables et ne laissaient intactes que quelques bandes étroites de sols fertiles au sommet des collines. 80 % des terres arables étaient considérées perdues. « Les villageois se sont habitués à l’idée que Mère Nature13 les avait abandonnés et que ces pauvres terres, criblées de ravins, ne pouvaient plus rien leur donner ».

Un chêne mort à cause des pesticides et laissé en l’état par Aidak au milieu des champs comme un « monument » rappelant « une attitude déraisonnable envers la nature, envers la campagne elle-même »14.

En 1964, Aidak, jeune instituteur de 26 ans passé par le Komsomol15, est nommé président du kolkhoze. Son diagnostic initial est saisissant : « l’érosion des terres entraîne l’érosion des âmes ». Il comprend que restaurer la terre reviendra à restaurer le lien entre les habitants et leur environnement. Aidak interdit le pâturage dans les ravins qui cicatrisent naturellement : les herbes poussent, stabilisent la terre ; les arbres s’installent, les eaux de ruissellement ralentissent, les ravines se comblent.

Aidak découvre que ces espaces dégradés, une fois protégés, deviennent des lieux riches en biodiversité. Ce qui lui fait finalement dire : « les ravines sont notre richesse ». Elles fournissent une multitude de services écologiques : rétention des sols et de l’eau, habitats refuges, zone de nidification et de dispersion des insectes, oiseaux et petits mammifères, véritables « réservoirs de vie » irriguant les champs environnants et jouant le rôle d’un « service de protection des végétaux » sans recours à la chimie.

Au fil des années, les ravins deviennent des zones de conservation active : des « sanctuaires entomologiques », abritant des insectes pollinisateurs, des entomophages, une diversité florale extraordinaire. La ferme crée 9 sanctuaires officiels et considère que tous les ravins représentent désormais une immense zone naturelle protégée de 85 km2. Cette mosaïque de milieux constitue un vaste maillage écologique favorisant la résilience des champs.

Aidak raconte son enfance dans ces paysages et exprime une profonde émotion devant le retour progressif de la vie contrastant avec le silence croissant des campagnes soviétiques saturées de pesticides : « Maltsev a raison, de plus en plus souvent, les attentes sont vaines, le ciel au-dessus des champs est silencieux, aphone, et les sauterelles ne sortent pas des herbes. Et ici, au printemps… » – Aidak a fermé les yeux de plaisir – « …aucun orchestre ne peut faire ce que font les alouettes ».

Dans une longue scène, Filonenko observe un ravin rempli de plantes indésirables. Aidak explique que loin d’être « inutiles », les mauvaises herbes jouent un rôle fondamental dans la stabilisation des biocénoses. « Chaque plante a besoin de quelqu’un, nourrit quelqu’un. Et peut-être qu’elles se soignent elles-mêmes, se renforcent. […] Il s’avère donc qu’il n’y a pas d’herbes inutiles dans la nature. Pour l’homme c’est une mauvaise herbe, mais pour quelqu’un d’autre c’est la plante la plus nécessaire ».

Leur destruction par herbicides appauvrit la flore, la faune et les liens écosystémiques. Aidak cite l’exemple de l’Allemagne, où près de 200 espèces de plantes des champs ont disparu en raison des herbicides. Le raisonnement de Filonenko, rare dans l’URSS de l’époque, anticipe des débats contemporains : on ignore encore quelles seront les conséquences à long terme de cette disparition massive de biodiversité.

Arkadi Pavlovich Aidak, l’un des premiers agronomes à avoir expérimenté une agriculture sans pesticides avec succès en Tchouvachie16.

Le travail des plantes, des insectes et des oiseaux

Filonenko souligne un thème central de l’écologie d’Aidak : la reconnaissance de l’agentivité du vivant. Pour le président du kolkhoze, les insectes « travaillent » : ils protègent les cultures, ils pollinisent des plantes essentielles, ils augmentent les rendements et permettent de se passer de pesticides.

Filonenko note que la plupart des agronomes évaluent les abeilles selon la seule valeur du miel. Aidak au contraire calcule leur contribution à la pollinisation. Les données citées par l’auteur sont frappantes : les abeilles contribuent à 2 milliards de roubles de production à l’échelle soviétique, 16 millions d’hectares dépendent de leur travail, une seule colonie peut augmenter de 0,9 quintal le rendement en graines de trèfle.

Pourtant, au début des années 1980, l’URSS souffre d’une pénurie dramatique d’abeilles. L’apiculture est souvent considérée comme non rentable et abandonnée. Aidak affirme : « Si quelque chose peut tuer une abeille, c’est l’indifférence ». À l’« Étincelle de Lénine », en multipliant les ruchers on encourage les kolkhoziens à élever des abeilles. Un paiement incitatif est même établi, pour chaque abeille le propriétaire familial reçoit du kolkhoze 10 roubles.

Aux quatre coins du monde, les scientifiques commencent à dire que la nécessité de protéger les pollinisateurs est une question extrêmement urgente ; et aux États-Unis, comme en Tchécoslovaquie, des services spéciaux de pollinisation par les abeilles sont même mis en place pour organiser, sur la base d’une location, la pollinisation programmée des cultures.

« “Ce ne sont pas les insectes qui vivent dans notre monde, mais nous qui vivons dans le monde des insectes”, déclare [l’entomologiste de ‘l’Étincelle de Lénine’], sans vouloir déprécier l’espèce humaine. Il voulait simplement dire qu’il est temps pour l’humanité d’abandonner une attitude consumériste envers la nature et de coopérer avec elle, de construire ses activités économiques en fonction des possibilités de la nature. Et pas seulement dans la réalisation de projets globaux, mais aussi dans les activités quotidiennes de l’agriculteur ».

Dans la même idée, les habitants de « l’Étincelle de Lénine » ont fabriqué des milliers de nichoirs. Ces « infrastructures pour oiseaux » créent un réseau écologique qui régule les insectes. Filonenko cite en contrepoint l’exemple maoïste de l’entreprise d’extermination totale des moineaux, qui avait conduit à une explosion des ravageurs et obligé la Chine à importer des oiseaux de l’étranger17. Conclusion : il faut accepter de partager une part de la récolte, environ un quart, avec les oiseaux et les insectes – tribut inévitable du vivant. Les calculs productivistes ignorent ces équilibres fondamentaux.

« “Ce ne sont pas les insectes qui vivent dans notre monde, mais nous qui vivons dans le monde des insectes”, déclare l’entomologiste de ‘l’Étincelle de Lénine’. »

Filonenko

À travers les discussions d’Aidak et les observations de Filonenko, une critique profonde de l’agriculture soviétique apparaît : la chimisation est imposée comme symbole de modernité, sans base scientifique solide. Les plans agricoles obligent à pulvériser, qu’il y ait ravageurs ou non. Les scientifiques eux-mêmes omettent dans leurs analyses le rôle indispensable des pollinisateurs et des biocénoses. Lors des sessions académiques, on parle de rendement, mais pas du vivant qui le rend possible.

Le productivisme impulsé par Moscou entraîne par ailleurs la destruction des savoirs locaux : les solutions simples et efficaces – protéger les insectes, conserver des terres en friche – sont ignorées parce qu’elles ne correspondent pas aux normes technocratiques. Les succès d’Aidak sont reconnus, mais tardivement, après des années de lutte contre l’hostilité administrative.

Mais ces expériences rurales soviétiques montrent comment, dans un monde dévasté des kolkhoziens ont su inventer des pratiques conviviales, sobres, régénératives – des manières de vivre dans les ruines sans renoncer à la dignité ni au soin du vivant.

Lire aussi | Élever des animaux en Asie du Nord・Charlotte Marchina (2019)

Épilogue – Vers un communisme du vivant ?

Depuis quelques années, les courants éco-marxistes tentent de renouveler la critique du capitalisme à la lumière des enjeux environnementaux titanesques qui se profilent devant nous. L’enquête d’Ivan Filonenko indique qu’une pensée écologique alternative a pu s’épanouir durant le « socialisme tardif » en partie depuis un idéal communiste se renouvelant à travers l’épreuve des catastrophes et par les expérimentations agricoles. Cette écologie soviétique alternative apparaît dans les dernières années du régime avant d’être rapidement ensevelie par la transition vers l’économie de marché et ses soubresauts cataclysmiques.

« Je suis sûr que l’humanité descendra bientôt dans la rue avec des banderoles sur lesquelles on pourra lire “À bas les pesticides dans nos champs” », avance Filonenko dans sa conclusion. « Fantaisie, diront les scientifiques. Et je connais l’argument contre. Il apparaît dans de nombreux articles scientifiques : “La production et l’application de produits chimiques de protection des cultures dans notre pays reflètent la tendance mondiale”. Le sens est clair : c’est ainsi que les choses fonctionnent dans le monde entier, y compris dans les pays capitalistes avancés, où l’on sait compter les bénéfices ».

« “Bénéfices ou profits ?” a demandé Arkadi Pavlovich Aidak lorsque nous avons également abordé cette “tendance mondiale”. “Il me semble que tous les producteurs du monde capitaliste ne s’intéressent qu’à une seule chose : le profit. Et pour cela, ils sont prêts à faire n’importe quoi avec la nourriture, du moment que cela attire l’œil du client”. La loi de chaque marché, ai-je essayé d’encourager le président, en faisant également référence à notre honnête commerçant ».

« Je suis sûr que l’humanité descendra bientôt dans la rue avec des banderoles sur lesquelles on pourra lire “À bas les pesticides dans nos champs” », avance Filonenko dans sa conclusion.

« “Non, pas tout le monde”, a déclaré Aidak. “C’est en cela que notre société diffère de la société capitaliste, car nous ne travaillons pas pour le profit, mais pour le bien-être de l’homme. Pour qu’il puisse être à la fois nourri, vêtu, habillé et sain de corps et d’esprit. Je comprends la différence. Et j’agis de cette manière. Car ma tâche en tant que fabricant de produits alimentaires est de donner aux gens une nourriture saine. Et en cela, je suis satisfait et je sens que c’est mon avantage par rapport au farmer américain. Je n’ai pas besoin de tromper qui que ce soit et d’essayer de faire du profit à tout prix. Et que les scientifiques, qui ne comprennent pas cette différence, ne me rétorquent pas que le farmer américain n’utilise que des herbicides, de trois à quatre livres par hectare, et que je semble être loin derrière lui. Non, je ne suis pas du tout à la traîne, je pense différemment. Et je voudrais que nos scientifiques pensent aussi différemment des farmers…”18 ».

Malgré l’indifférence des institutions et la pression idéologique de la chimisation, plusieurs de ces kolkhozes finissent par obtenir une reconnaissance tardive. Initialement expérience marginale, « L’Étincelle de Lénine » est même finalement reconnue comme un modèle par les autorités. Les curieux y viennent pour voir comment les agriculteurs locaux se débrouillent sans pesticides.

« Faire passer la mort pour du miel »19. « La mort de millions d’abeilles a été reconnue par l’UNESCO comme un problème mondial, alors qu’en Russie elles sont empoisonnées par des pesticides et qu’une loi est en cours d’adoption pour tuer les apiculteurs », Novaïa Gazeta, n° 57, du 28 mai 2021.

À la fin de 1982, la Commission du Présidium du Conseil des ministres de la Russie chargée de la protection de l’environnement et de l’utilisation rationnelle des ressources naturelles a examiné la note des ministres sur l’expérience du kolkhoze « L’Étincelle de Lénine » concernant la mise en œuvre de mesures de protection de la nature à l’intention des organes agricoles, des kolkhozes et des sovkhozes, « à des fins d’étude et de diffusion à grande échelle ».

En voici deux extraits : « En menant des activités de conservation de la nature, la ferme collective résout également un important problème social de maintien des ressources humaines dans les campagnes. Les gens comprennent : leur bien-être et leur santé dépendent de l’état de l’environnement ». Et puis : « L’expérience montre que la production agricole, lorsqu’elle est bien gérée, a un effet positif sur l’environnement et qu’elle améliore, enrichit et met en valeur la terre et le paysage naturel ».

Filonenko a lu ces extraits à Terentii Semyenovich Maltsev. « Toute bonne expérience a ses adeptes », a-t-il dit en écoutant. « Et plus ils seront nombreux, plus vite l’humanité comprendra que c’est ainsi qu’il faut gérer la terre, qu’il faut nourrir les hommes et les animaux avec des produits propres. Le temps passera et la science prendra une autre direction : non pas comment utiliser au mieux les poisons, mais avec quoi et comment s’en passer ».

L’exemple des kolkhozes alternatifs a vite été balayé par les bouleversements gigantesques de la transition vers l’économie de marché dans les années 1990, de la décollectivisation au triomphe des agro-holdings capitalistes dans les années 2000.

Après un certain temps, il reprit la conversation : « Aussi facile qu’il soit de tuer les mauvaises herbes et les nuisibles avec des pesticides, la propreté et la fertilité des terres arables doivent être obtenues par des techniques agricoles et une culture agricole améliorée. Bien sûr, il s’agit d’un problème difficile et qui ne peut être résolu immédiatement. Mais il figure en bonne place à l’ordre du jour et attend des actions concrètes de la part du parti, des organes soviétiques et économiques, des scientifiques et des praticiens. Nous ne pouvons pas vivre pour le présent sans nous tourner vers l’avenir »20.

Malgré l’intérêt tardif des autorités centrales, l’exemple des kolkhozes alternatifs a vite été balayé par les bouleversements gigantesques de la transition vers l’économie de marché dans les années 1990, de la décollectivisation au triomphe des agro-holdings capitalistes dans les années 2000. Pour Walter Benjamin, l’histoire n’est pas la marche victorieuse du progrès, mais un champ de ruines où gisent des possibles écrasés ; la tâche de l’historien·ne est de sauver la mémoire des vaincus afin de rouvrir, dans le présent, les promesses non advenues du passé21. Relire Filonenko aujourd’hui permet d’ouvrir l’éventail des possibles non advenus et désirables, et ce même dans le dernier empire colonial du continent européen22.

Image d’accueil : Georg Herman, Small Motifs of Insects and Plants, 1596. Wikimedia.

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Notes

  1. Alexei Yurchak, Everything Was Forever Until It Was No More. The Last Soviet Generation, Princeton University Press, Princeton and Oxford, 2005, p. 341.
  2. Pour la guerre génocidaire, voir Elisabeth Sieca-Kozlowski, Poutine dans le texte, CNRS Éditions, Paris, 2024 ; pour une tentative de penser la double catastrophe depuis la social-démocratie européenne, voir Bruno Latour, « Le sol européen est-il en train de changer sous nos pieds ? », Le Grand Continent, 23 mai 2022.
  3. Charles Stépanoff : « Après 1991, nous avons peu à peu détourné les yeux de l’Est », Philosophie Magazine, 28 mars 2022 ; pour approfondir le sens de ces énoncés, voir Charles Stépanoff, Attachements. Enquêtes sur nos liens au-delà de l’humain, La Découverte, Paris, 2024.
  4. Alexei Yurchak, Everything Was Forever Until It Was No More. The Last Soviet Generation, Princeton University Press, Princeton and Oxford, 2005.
  5. Иван Филоненко, Кто я на земле ?, Современник, Москва, 1987.
  6. J. R. McNeill and P. Engelke, The Great Acceleration : An Environmental History of the Anthropocene since 1945, Cambridge, MA : Belknap Press, 2016.
  7. Marin Coudreau, « Soviet Plans, Capitalist Chemistry : Khimizatsiya and the Western Pesticide Companies in the Age of Poisons », Global Environment, Vol. 17, Number 2, 2024.
  8. Tout le développement est tiré de Qui suis-je sur Terre ? Il est ponctué d’informations de contexte. Nous remercions Valérie Pozner, Marc Elie et Gábor Tamas Rittersporn pour leurs relectures et commentaires de la traduction.
  9. En russe, littéralement, ядохимикаты.
  10. Lenny Smirnova, « Traductions grises dans l’URSS de la guerre froide. S’informer sur les parutions étrangères dans le contexte de la censure d’État », dans Gisèle Sapiro et Tiphaine Samoyault (dir.), « Politiques de la traduction », Politika, mis en ligne en octobre 2024.
  11. Au moment où Filonenko écrit pourtant, les quotas des plans de produits chimiques ne sont remplis qu’à 60 % et la gamme des produits n’est couverte qu’à 35 %.
  12. Cette rhétorique de « l’usage contrôlé » (safe use) des pesticides est un produit des industriels qui a été approprié par les institutions promouvant une utilisation « raisonnée » et qui a toujours cours aujourd’hui, voir Soraya Boudia et Nathalie Jas, Gouverner un monde toxique, Paris, Quae, 2019.
  13. En russe, матушка-природа.
  14. Voir la chronique de 1989, ВозвращениеЖоворонка(Le retour de la grue), sur l’expérimentation d’Aidak.
  15. Les Jeunesses Communistes.
  16. https://www.youtube.com/watch?v=3zLHdFztF1U
  17. Cet épisode du « Grand Bond en avant » sous Mao, appelé la « Campagne des 4 nuisibles » en 1958, a été étudié par Judith Shapiro, Mao’s War Against Nature. Politics and the Environment in Revolutionary China, Cambridge University Press, 2001.
  18. C’est le sens de l’expression finale, « непо-фермерски… ».
  19. Ce titre est un jeu de mots avec l’expression « Чтоб жизнь медом не казалась », que l’on peut traduire par « Pour que la vie ne soit pas du miel », et qui en français serait l’équivalent de « Pour que la vie ne soit pas un long fleuve tranquille »
  20. Cette conclusion de Maltsev s’inscrit dans un « régime d’historicité » antérieur au présentisme contemporain, voir François Hartog, Présentisme et expérience du temps, Le Seuil, Paris, 2003 ; pour les enjeux temporels actuels de l’Anthropocène, voir Christophe Bonneuil, « Terre », dans Didier Fassin (dir.), La société qui vient, Le Seuil, Paris, 2021, p. 54-73.
  21. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, préface de Patrick Boucheron, Payot, Paris, 2017.
  22. Andy Byford, Connor Doak and Stephen Hutchings, « Decolonizing the Transnational, Transnationalizing the Decolonial: Russian Studies at the Crossroads », Forum for Modern Language Studies Vol. 50, No. 3, May 2024.

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31.01.2026 à 13:15

Haies, champs de blé et mégaprojet en Ile-de-France

Stéphane Tonnelat

Une balade naturaliste au nord du Grand Paris, parmi les fauvettes et les églantiers, ça vous dit ? Dans son livre “Sauver les terres agricoles”, l’ethnologue Stéphane Tonnelat raconte la lutte du Collectif pour le Triangle de Gonesse contre l’artificialisation des terres agricoles en général et le mégaprojet EuropaCity en particulier. Extrait.

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Texte intégral (6667 mots)
Temps de lecture : 15 minutes

Extrait du livre de Stéphane Tonnelat Sauver les terres agricoles, paru en 2026 aux éditions du Seuil dans la collection « Écocène ». Retrouvez une présentation dessinée par Yug du récit de l’enquête de Stéphane de Tonnelat ici (2024).


Scène 12 : « Un grenier pour les oiseaux ». Où l’on découvre la biodiversité, un milieu complexe, à la fois agricole et sauvage, une écologie bâtie sur les ruines d’une économie industrielle. Bienvenue dans l’Anthropocène !1

Une visite naturaliste

Quand j’arrive à 9 heures ce samedi 25 mai 2019, sous un ciel gris blanc, une semaine après la troisième fête des terres de Gonesse, Georges le naturaliste patiente à la barrière agricole. C’est un homme d’une cinquantaine d’années avec des cheveux raides en mèches rabattues qui lui donnent un air réservé. Mais son visage s’anime lorsqu’il sourit d’un air entendu, comme s’il était au courant d’un scoop : « J’ai eu le temps de faire un tour et j’ai entendu un oiseau intéressant, une tourterelle des bois ! On n’entend pas la même chose à l’aller et au retour, il faut vraiment prendre son temps. »

Pendant que nous attendons les autres, il repère un gravelot en vol. C’est un oiseau limicole. Le nom vient du limon, c’est-à-dire qu’il habite les vasières. Il vit habituellement au bord de rivières pourvues de bancs de sable, des rivières aux cours non contrôlés. Mais les terrains vagues peuvent lui servir de remplacement, dit-il en pointant derrière la palissade. Jeanne arrive à pied. C’est une des quelques militantes qui habite Gonesse, investie aussi dans la lutte contre la chasse et l’exploitation des animaux d’élevage. Elle nous annonce essoufflée que l’hôtel de la Patte d’Oie a été rasé. Les travaux de démolition avancent sur les bords du Triangle. Les bâtiments ont d’abord été expropriés au nom de l’intérêt général, puis abandonnés aux éléments, leur toit enlevé pour empêcher toute occupation et accélérer le pourrissement. Aujourd’hui, le nettoyage commence. La friche serait-elle mûre pour la rénovation ? Georges n’est pas d’accord. Elle grouille de vie !

Denis et Béatrice nous rejoignent. Nous commençons à marcher sur le chemin de la justice vers le petit terrain où nous nous retrouvons les dimanches. Mais Georges nous arrête pour nous faire admirer une haie : « Les buissons d’églantiers et de cornouillers sanguins ne sont pas plantés en ligne. Ils sont arrivés de façon naturelle, disséminés par les oiseaux. Les étourneaux, les grives et les merles mangent les graines au printemps, les rejettent et elles germent au printemps suivant. Ces oiseaux créent le milieu pour d’autres espèces d’oiseaux qui vont nicher dans les buissons. Il faut huit à dix ans pour que le cycle soit bouclé. »

Pour Georges, nous avons là une magnifique haie adulte. Pour moi, elle vient d’apparaître. Une autre espèce endémique est le merisier ou cerisier des oiseaux. Les stries horizontales sur le tronc montrent que c’est un spécimen âgé. Les églantiers à fleurs roses sont des rosiers sauvages. Les fleurs n’ont que cinq pétales. Les fruits s’appellent cynorhodons. Dans mon enfance, on s’en servait pour faire du poil à gratter. On peut aussi en faire des confitures. Les buissons les plus nombreux sont les cornouillers sanguins. Les rameaux sont rouges sous la lumière. Ils produisent énormément de fleurs et leurs fruits sont très consommés par les oiseaux. Ils ont les feuilles opposées et non pas alternes comme les saules, communs dans le Triangle.

Georges insiste sur un point qu’il nous répétera de différentes manières : il apprécie les haies naturelles et n’aime pas les espèces plantées par les humains, particulièrement si elles ne sont pas du coin. Les peupliers d’Italie le long du chemin sont bien alignés, preuve qu’ils ont été plantés. Cela dit, les pics en ont besoin pour se nourrir d’insectes mangeurs de bois et ils servent de perchoirs : « Les haies spontanées nous parlent. Elles nous donnent des informations sur les sols et sur les oiseaux. Les haies plantées ne parlent pas. »

Haie de cornouillers et églantiers. Photographie de l’auteur.

Je commence à comprendre la distinction entre indigène et étranger. Il ne s’agit pas tant de distinguer les plantes rudérales des invasives que de différencier celles qui se sont implantées toutes seules de celles qui n’ont pas eu le choix, plantées de la main de l’homme. Les premières choisissent leur environnement et c’est ainsi que, si l’on connaît leurs préférences, elles en viennent à nous parler2. Les autres n’ont pas eu voix au chapitre.

Au tournant, devant les palissades de la friche de l’entreprise de traitement de déchets polluants dont le bâtiment a été récemment détruit, Georges s’exclame de dépit en voyant les genêts en fleurs et les oliviers de bohème sur la butte qui nous fait face. « Ce sont des espèces d’ornementation typiques de bords de route ! » Juste derrière passe la voie rapide qui coupe le Triangle. Mais ces espèces peuvent aussi être diffusées par les oiseaux, auquel cas elles retrouvent un peu de leur agentivité3. C’est un endroit où personne ne s’arrête habituellement. Les oiseaux, en revanche, y sont nombreux. Leurs chants se mêlent au bruit des avions qui nous survolent toutes les deux minutes. Georges nous les pointe successivement.

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Une linotte mélodieuse, dont le nom vient du lin qu’elle mangerait de préférence, est perchée dans un églantier. Elle appartient à la famille des fringilles. Son bec est très court et conique, fait pour broyer des graines. Georges sort son vieux guide Peterson des oiseaux de France et d’Europe pour nous en montrer une reproduction. Il l’aime bien, son guide, car il présente tous les oiseaux de la même famille sur une page. La linotte mâle a la poitrine rouge. Elle fréquente les zones buissonnantes découvertes, comme la butte que nous regardons. Ainsi, comme les haies, les oiseaux nous parlent. Ils sont pris dans le même babillage qui constitue le milieu4.

Je lui demande si c’est une espèce protégée. Cela pourrait nous aider dans le procès qui nous oppose à la Société du Grand Paris, qui menace de commencer les travaux de la ligne 17 Nord dans les champs du Triangle. Le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) a donné deux avis négatifs successifs en réponse à leur étude d’impact qui sollicite une dérogation pour détruire des spécimens de 17 espèces d’oiseaux. Nos observations pourraient aider Maxime, le juriste de France nature environnement, désigné par le groupe juridique pour porter ce recours. Mais Georges n’aime pas les listes d’espèces protégées. Elles n’ont pas beaucoup de sens pour lui : « Je trouve la linotte intéressante ici, car on est à côté d’une zone urbanisée. Mais dans les études d’impact, ils ne font attention qu’à la rareté. »

Pour lui, l’important n’est pas qu’une espèce d’oiseaux soit inscrite sur une liste, mais qu’elle soit présente dans un milieu improbable. Il défend la protection d’une « nature ordinaire5 » composée d’espèces communes typiques des zones périurbaines, comme ces friches agricoles et industrielles, si près de l’agglomération. Banale, cette nature est aussi menacée que celle considérée comme plus exceptionnelle et ne fait pas l’objet de protection.

On entend une fauvette, commune ici, nous dit-il, car elle aime les zones buissonnantes et ensoleillées. Un hypolaïs polyglotte le ravit. Il nous aide à le repérer avec les jumelles. Il imite les cris des autres oiseaux au début de son chant. Mais à sa façon de répéter le motif, on entend bien que ce n’est pas une linotte. On ne trouve pas l’hypolaïs dans les jardins publics. Cette « fauvette » aime les tiges dégagées pour chanter, comme celle-ci, perchée au sommet d’un arbuste6. Elle est plutôt brune avec des taches claires sur le ventre et le cou. Un accenteur mouchet se perche en haut d’un olivier de bohème pour chanter. Celui-là est plus courant. On le voit dans Paris. Dois-je comprendre que cet oiseau et cet arbre sont moins remarquables, qu’ils ne nous parlent pas autant ?

Nous apercevons une fauvette grisette, au gré de ses courts vols entre les branches. Elle est repérable à sa chorégraphie. Elle vole en suivant une ligne mélodique qui monte, puis redescend, associant le geste à la parole. Les phrases sont appelées strophes, comme si les oiseaux nous chantaient des poèmes7.

Plus avant dans le chemin, Georges repère un chardonneret. Son nom vient du chardon qui serait son régime préféré. Mais ce n’est qu’indicatif, comme la linotte. C’est la première nichée. Il pointe le parent qui nourrit le jeune avec des graines de saule fragile. À côté, un saule cendré. Ces deux espèces indiquent de l’humidité dans le sol. Les saules font des pieds mâles et des pieds femelles. Le saule Marsault, aussi présent, est moins exigeant. Ses feuilles sont plus larges et duveteuses en dessous. Il est intéressant, car il attire les abeilles au printemps.

Feuilles de saule Marsault. Photographie de l’auteur.

Naturel ou artificiel ?

Au-dessus de ce bouquet de saules, Denis remarque les cheminées de dégazage du talus, résidu de la construction de la voie rapide. Les travaux remontent au début des années 1990. Les ouvriers sont tombés sur une grande poche de déchets polluants, probablement déposés par l’entreprise de « retraitement » devant laquelle nous sommes passés il y a quelques minutes. Ils l’ont excavée et transformée en deux buttes, de part et d’autre de la voie. La base de données Basol indique que 40 000 m3 de déchets non contrôlés surmontant 20 000 m3 de terres polluées ont été mis au jour sur une surface de deux hectares. C’est un des « points noirs » de Gonesse, une Installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE) depuis 1994 à cause des composés organiques volatiles et du benzène dont l’origine reste inconnue8. Denis pointe un morceau de bâche noire mise à jour, ce qu’on appelle une « géomembrane ». Elle n’est recouverte que de 15 à 20 centimètres de terre végétale. Dessous, les gravats et les déchets toxiques ne sont pas censés recevoir l’eau de pluie qui ruisselle sur la bâche et nourrit les saules au bord du chemin. Les travaux de la route et l’enfouissement des déchets ont fabriqué une zone humide dans laquelle les saules se sont installés. Cette haie nous parle non seulement de la nature, mais aussi des travaux de l’homme auxquels elle s’est adaptée. La confusion entre naturel et artificiel grandit dans mon esprit.

Cette observation me fait questionner la division que Georges entretient entre les espèces indigènes plantées par les oiseaux et celles apportées par l’homme. Il me semble que dans le cas ci-dessus, la distinction est difficile à maintenir. Certaines espèces comme l’olivier de bohème sont importées comme ornementation, mais on voit bien qu’aujourd’hui, elle s’est replantée toute seule avec l’aide des oiseaux et s’est intégrée à la flore locale. À l’inverse, les saules qui se plantent tout seuls bénéficient de l’humidité apportée par la bâche isolante d’un tas de déchets toxiques installé par une voie rapide. Lequel est le plus naturel ?

La membrane géotextile recouvrant des déchets. Photographie de l’auteur.

« Une troisième nature »

J’aurais tendance à voir ce paysage comme un résidu sur lequel de nouvelles ambitions se projettent aujourd’hui. Ces ruines industrielles et agricoles deviennent une opportunité foncière pour un projet qui cherche à minorer la biodiversité qui a grandi dans les marges des cultures et des aménagements routiers. Cela me fait penser au champignon Matsutake d’Anna Tsing9, qui ne pousse que dans les forêts ravagées par l’exploitation industrielle. Bien sûr, ce n’est pas tout à fait similaire. Mais on est bien dans une friche de l’aménagement, une zone d’aménagement différé depuis 1994, qui a conservé une activité marginale agricole, mais aussi d’industrie polluante et de squats divers et variés, y compris par les plantes. Cette friche a construit sa propre diversité, une nature ordinaire « interstitielle » au sens de Pierre Sansot10, ce que Anna Tsing appelle une « troisième nature », ou « écologie férale » : « Par féral, on entend ici une situation dans laquelle une entité, élevée et transformée par un projet humain d’infrastructure, poursuit une trajectoire au-delà du contrôle humain11. »

Plutôt que de retrouver des haies antiques, Georges prend ce paysage comme il est, un mélange de développement et de désinvestissement urbain avec ses haies mixtes, en quelque sorte ré-ensauvagées. Il faut dire qu’on est servi par les infrastructures avec deux autoroutes, deux aéroports et trois centres commerciaux. Il est occupé par une agriculture industrielle en instance d’expulsion depuis vingt-cinq ans. Ces équipements et ces pratiques en ont fait une zone oubliée de la plupart des habitants.

Lire aussi | Devant l’anéantissement du vivant, des naturalistes entrent en rébellion・Les naturalistes des terres (2023)

Lutter contre l’aliénation du vivant

De l’autre côté du chemin, Georges remarque une plante invasive, le buddleia, souvent appelée « arbre à papillons ». Elle vient de Chine (comme le groupe Wanda, partenaire d’Auchan dans le projet EuropaCity, je ne peux m’empêcher de penser à cette connexion). Elle pousse bien dans les friches, mais dès que la terre devient plus riche, elle se fait doubler, ce qui fait que sa présence reste limitée. Ce côté du chemin est marqué par une levée de terre, constituée de gravats mêlés à des déchets plastiques. Nous l’escaladons et dans le creux derrière, nous découvrons un dense taillis de saules variés et de merisiers : une nouvelle zone humide créée incidemment par l’homme. Elle ne figure pas à l’inventaire de l’étude d’impact de la ligne 17 Nord qui ne considère que les zones naturellement humides, quel que soit le sens de cette nature. Mais elle y figure comme « zone d’évitement. » Les aménageurs sont censés prendre des mesures, imposées par le code de l’environnement, pour limiter la perte de biodiversité. La première, celle à privilégier, est l’évitement. Cela signifie que les travaux ne devront pas toucher cette zone qui devient une forme de mini réserve naturelle. Le problème est que cette zone sera peut-être évitée par les travaux du métro, mais elle ne le sera pas par ceux de la Zone d’aménagement concertée (ZAC) servie par la gare à venir. À quoi sert une zone d’évitement dont on sait qu’elle sera bâtie ? Au tribunal, les avocats de la SGP nous diront que ce sera aux aménageurs de la zone, qui viendront après le métro, de prévoir des mesures de réduction de l’impact et, si la zone est détruite, de compensation. Évitement, réduction et compensation, dans cet ordre, sont les trois mesures imposées. Dans la pratique, la plupart des aménageurs vont directement à la compensation, car elle leur laisse plus de place pour construire sans contrainte. Pour Georges la compensation n’a aucun sens12. Elle sépare une espèce de son milieu pour la réintroduire ailleurs. Là-bas, dans cette réserve, elle ne peut parler, car elle est sortie de l’enchevêtrement (Anna Tsing utilise le mot anglais entanglement) qui animait sa vie. Elle est aliénée dans un sens non seulement économique, car elle sert de ressource pour l’investissement, mais aussi dans un sens écologique, car elle sert de justification à la destruction de son milieu d’origine : « L’aliénation rend l’enchevêtrement de la vie et de l’espace inutile. Le rêve de l’aliénation inspire les transformations du paysage, seul un actif dégagé du reste compte ; tout le reste devient mauvaises herbes ou déchets13. »

La lecture de Tsing m’aide à comprendre le monde contre lequel se mobilise Georges. L’aliénation n’est pas une conséquence des projets d’urbanisation, mais un projet de société. Il consiste à faire du moindre aspect de la vie un élément isolé, catégorisable et quantifiable, pertinent parce que destiné à un type préétabli d’utilisation ou d’investissement, mais qui ne compte plus pour rien sorti de cette logique de valorisation14. Pour Tsing, ce projet de société ne produit que des ruines, comme celle dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, dans laquelle une « écologie férale » peut ressurgir. Alors pourquoi se mobiliser si la nature finit toujours par revenir. Peut-être parce qu’à force d’hubris, ces infrastructures, comme la ligne 17 et EuropaCity, finiront par annihiler les conditions de notre propre survivance ? Non seulement nous perdrions une occasion de nous nourrir localement et de tisser des solidarités, mais en plus, à force de tout segmenter pour les besoins du marché, la féralité résurgente pourrait devenir mortifère15, à l’image de virus déterrés par les travaux, ou de ces daturas, plantes toxiques qui poussent sous les maïs du Triangle et peuvent finir dans l’ensilage destiné à nourrir les animaux d’élevage.

Carte du triangle de Gonesse.

Un grenier continu

Au bord du chemin, nous admirons un magnifique bouillon-blanc avec ses grandes feuilles duveteuses. Ses fleurs sont très appréciées des abeilles. La potentille a des fleurs jaunes qui la font ressembler à des boutons d’or. Quelques coquelicots sont sortis dans la haie, tandis qu’aucun de ceux que nous avons plantés dans le jardin, en réponse à l’appel « Nous voulons des coquelicots » de Fabrice Nicolino, n’a daigné pousser. Georges remarque une aubépine qui le ravit, car, explique-t-il : « Avec les églantiers et les cornouillers sanguins, elle participe à une succession de floraisons et de graines qui peuvent nourrir les oiseaux du printemps à l’été. Elles accueillent des espèces migratrices qui n’arrivent pas à la même période. C’est un grenier continu. »

Je suis frappé par cette expression de « grenier continu. » D’un seul coup, le Triangle n’est plus seulement un grenier pour nous les humains, mais aussi pour les oiseaux. Les deux seraient-ils compatibles ? C’est peut-être ce que nous dit cette visite.

Georges et moi traversons un grand champ de blé. Les épis sont déjà bien formés alors que les tiges ne sont pas encore hautes. M. Étienne nous avait parlé de produit raccourcisseur pour prévenir le risque qu’ils se fassent coucher par une grosse pluie ou par des nuages d’étourneaux. Georges préfère les blés au maïs. Ils montent plus vite et offrent un couvert où des oiseaux peuvent nicher dès la fin du printemps. Nous entendons de nombreux cris d’alouettes et de bergeronnettes. Nous en apercevons quelques-unes voler furtivement sous le niveau des épis. Les traces des pneus du tracteur sont espacées de 36 mètres, la largeur du diffuseur d’intrants du tracteur du fils de M. Étienne qui vient de contracter un prêt de 220 000 euros pour acheter cet engin adapté aux très grandes surfaces, comme ce champ cultivé maintenant pour l’ensemble des exploitants du Triangle. Les traces offrent des sentiers tout à fait praticables. Le poids de l’engin, autour de 15 tonnes, compacte le sol et empêche toute repousse.

Nous avons la chance d’observer une bergeronnette printanière perchée sur un blé à peine plus haut que les autres. Elle est à une dizaine de mètres et, à la jumelle, nous la voyons très bien. Son ventre est jaune canari. C’est un mâle. Nous sommes saisis par cette tache de lumière qui ne nous prête pas attention. Nous échangeons des sourires complices. Les blés aussi nous parlent ! Ils sont greniers pour nous comme pour ces oiseaux. Les deux sont compatibles, ce qui me rassure.

Un champ de blé à Gonesse. Photographie de l’auteur.

De nouvelles raisons de se mobiliser

Je demande à Georges comment il a découvert le Triangle. Il était à un dîner où Étienne, l’avocat du Collectif, était invité et leur a expliqué qu’il défendait ces terres. Ça l’a rendu curieux. Il est venu une première fois, dans le nord du Triangle, puis à la fête la semaine dernière, où je l’ai rencontré.

– Et qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

– Je fais des études de terrain comme ici, pour des associations. Mais je refuse de travailler pour des bureaux d’études qui ne s’intéressent qu’à la rareté.

– Ce ne doit pas être facile de gagner ta vie avec les associations…

– Oui, c’est vrai.

Il n’élabore pas. J’ai l’impression qu’il vit de peu. Ses vêtements sont modestes. Je me dis qu’il est fidèle à ses idéaux et j’admire sa détermination à rester du côté du vivant ordinaire, celui qui ne rapporte pas d’argent, mais qui nous lie dans un enchevêtrement résistant à la marchandisation. Je lui dis que ce serait bien de dresser un inventaire qu’on pourrait comparer aux études d’impact. Le Collectif serait sûrement prêt à payer. Quinze jours plus tard, il enverra un premier inventaire qui ravira les militants. Beaucoup d’entre nous découvrent alors une nouvelle perspective sur le Triangle. Le site est plus habité que nous le croyions. Il grouille de formes de vie inconnues de la plupart d’entre nous, qui nous parlent de ce milieu et nous montrent sa nature à la fois ordinaire et connectée. Il nous montre la possibilité d’un monde fait de relations dans lesquelles nous serions pris, par opposition à celui des promoteurs qui m’apparaît maintenant comme une entreprise d’aliénation. Celles et ceux à qui cela parle ont de nouvelles raisons de s’opposer au capitalisme commercial spéculatif d’EuropaCity et à l’artificialisation des terres.

Lire aussi | Sauvages, naturelles, vivantes, en libre évolution… quels mots pour déprendre la terre ?・Marine Fauché · Virginie Maris · Clara Poirier (2022)

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Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

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Merci ❤ !

Notes

  1. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous., Seuil, « Points », 2016.
  2. David G. Haskell, Écoute l’arbre et la feuille, Paris, Flammarion, 2017.
  3. Vanessa Manceron, « Exil ou agentivité ? Ce que l’anthropologie fabrique avec les animaux », L’Année sociologique, vol. 66, no 2, 2016, p. 279-298.
  4. Jakob Von Uexküll, Mondes animaux et monde humain et théorie de la signification, Paris, Denoël, 1984.
  5. Laurent Godet, « La « nature ordinaire » dans le monde occidental », L’Espace géographique, tome 39, no 4, 2010, p. 295-308.
  6. Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, « Mondes sauvages », 2019.
  7. Marielle Macé, Une pluie d’oiseaux, Paris, José Corti, 2022.
  8. Autorité environnementale, « Avis délibéré de l’Autorité environnementale sur le plan local d’urbanisme (PLU) de la commune de Gonesse (95) », 26 avril 2017, p. 17-18.
  9. Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World : On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton (NJ), Princeton University Press, 2015.
  10. Pierre Sansot, « Pour une esthétique des paysages ordinaires », Ethnologie française, no 3, 1989, p. 239-244.
  11. Anna Lowenhaupt Tsing, « La vie plus qu’humaine », Terrestres, 26 mai 2019.
  12. Gilles J. Martin, « La compensation écologique : de la clandestinité honteuse à l’affichage mal assumé », Revue juridique de l’environnement, vol. 41, no 4, 2016, p. 601-616 ; Marthe Lucas, « Regards sur le contentieux français relatif aux mesures compensatoires : quarante ans d’attentes, de déceptions et d’espoirs portés par la jurisprudence », Natures Sciences Sociétés, vol. 26, no 2, 2018, p. 193-202.
  13. Anna Tsing, The Mushroom at the End of the World…, op. cit., p. 5.
  14. Laura Centemeri, « Reframing problems of incommensurability in environmental conflicts through pragmatic sociology : From value pluralism to the plurality of modes of engagement with the environment », Environmental values, vol. 24, no 3, 2015, p. 299-320.
  15. Anna Lowenhaupt Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena et Feifei Zhou, Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’Anthropocène, Paris, Seuil, « Écocène », 2025.

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