18.09.2026 à 18:52
Emmanuel Ducourneau · Manon Moreau
Il y a bien longtemps, on pouvait en rêver : + 2°C, comme un été prolongé. Les 2°C sont là et c’est un cauchemar. Dans les Landes, en plus des incendies monstres à répétition qui dévorent les plantations de pins, une autre brûlure menace, venue de l’océan : celles des physalies, qui débarquent en vagues infernales. Enquête au cœur d’écologies bouleversées.
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Le feu est arrivé par le ciel. Canicule, la terre brûlait et avec elle le jardin. Les ronces laissées là pour réparer le sol fatigué voyaient leurs feuilles non pas faner mais brunir et sécher comme passées au four. La vie déjà avait changé. La chaleur organisait nos journées, nos déplacements, nos échanges donc, imposant un étrange couvre-feu diurne. L’été venait de commencer et les humains étaient aux abris. Les merles, eux, ne chantaient plus. Je ne sais pas s’ils avaient cessé de chanter parce qu’ils étaient morts, ou s’ils se taisaient sidérés de tristesse. Dans les nids les nouveaux et nouvelles né·es à plumes mouraient.
Or les oiseaux, de leur chant, dessinent le monde, organisent les vents, appellent les saisons. Leur silence annonce toujours le chaos. Cet hiver déjà, pendant les grandes tempêtes, leurs frères macareux étaient tombés par milliers, échoués morts ou mourants sur les grandes plages landaises. L’océan vomissait des oiseaux. Nous les avions ramassés pendant des jours et des nuits, surveillant les marées qui étaient devenues des marées d’oiseaux morts. Il faut imaginer les plages couvertes de corps plumeux noirs et blancs aux yeux dessinés, grand bec rouge, créatures célestes faites pour plonger, corps parfaits, ailes affûtées, pattes palmées, lien ciel-océan, mais épuisées par le grand désordre climatique elles mouraient. Nous avions passé des semaines de février à marcher dans le sable au milieu des tonnes de déchets amenés eux aussi par la tempête, trouver parfois un oiseau survivant, puis deux, trois, dix, les caler au chaud contre des bouillottes puis les acheminer dans les centres de soin, où une infime minorité survivait. Le sentiment d’avoir fait notre part était enseveli sous la tristesse immense de voir les oiseaux mourir, et sous l’angoisse qui occupait les esprits comme la tempête le ciel. Car ce n’est jamais bon signe, quand les oiseaux commencent à mourir. Toutes les vieilles histoires nous le disent. Quand l’océan et le ciel pleurent des oiseaux, c’est que le désastre s’annonce.
Et le désastre était venu, quelques mois plus tard, avec l’été. En ces jours de canicule les couchers de soleil au-dessus de l’océan étaient peut-être plus éblouissants que d’habitude. Désespérants de beauté. Le soleil ne chauffait plus, il brûlait la terre. Et nous étions là, tous les soirs, en haut de la dune, à regarder le spectacle sublime de son coucher dans l’océan, dans une atmosphère de fin du monde sans cesse renouvelée. Il y avait là quelque chose du Melancholia de Lars Von Trier, à cause de la mélancolie oui, et de l’impuissance. Tous les soirs nous pleurions le monde et sa beauté qui se consumaient sous nos yeux. Alors la rage est venue.
Et le feu est descendu du ciel pour gagner la terre.
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Le 23 juillet, un incendie se déclare à Biscarrosse, le long de la départementale 652. Un véhicule prend feu au bord de la route et embrase la pinède ; très vite, des milliers d’hectares sont parcourus par les flammes et des milliers de personnes doivent être évacuées1. Rien ne va dans cette phrase ni dans cette histoire. Strophe, antistrophe, catastrophe. Une route, un moteur, de la végétation sèche, des campings, des sirènes, des sacs faits trop vite, des routes qui ne servent plus à rejoindre la plage mais à fuir.
Les Landes sont un territoire pris entre deux grands milieux : la forêt et l’océan. Pour les visiteurs venus de toute la France, elles peuvent prendre la forme d’un paradis saisonnier. Pour celles et ceux qui y vivent, elles sont plus simplement un milieu de vie, fait d’habitudes, de gestes appris et de savoirs incorporés. Marcher sous les pins, suivre les pistes, chercher l’ombre, traverser la dune, lire les baïnes, sentir la houle, entrer dans l’eau, ressortir, recommencer : ce ne sont pas seulement des loisirs posés sur un territoire, mais des manières de l’habiter.
Marcher dans la forêt ou entrer dans l’océan sont deux affordances majeures du pays, au sens où le psychologue américain James J. Gibson appelait affordances les possibilités d’action offertes par un environnement à celles et ceux qui le fréquentent2. Habiter un territoire, c’est apprendre ce qu’il rend possible, ce qu’il rend difficile et parfois ce qu’il interdit.
Or cet été-là, ces possibilités se sont déplacées. La forêt dans laquelle on allait chercher la fraîcheur est devenue un endroit dont il fallait sortir. Restait l’océan. L’eau consolatrice. L’eau qui apaise et guérit. Oui, la forêt brûlait, Forêt brûlait faudrait-il écrire, pour prendre mieux la mesure de ce que signifie la destruction d’un être pareil. Forêt brûle, Forêt agonise, Forêt s’asphyxie, Forêt. Mais nous avions l’océan. Dès le mois de mai, les Landes sont un joyeux bazar après le désert de l’hiver. Ça lézarde sur le sable, ça saute dans les vagues, ça surfe, ça nage, ça contemple.
Et c’est alors que le feu a gagné l’océan. Les incendies étaient encore à leur comble quand les physalies sont arrivées.
Comme le soleil couchant des jours de canicule, les physalies sont d’une terrible beauté. Transparentes, bleues, roses, créatures qu’aucun peintre n’oserait imaginer, elles flottent à la surface, poussées par les vents. Ce n’est pas qu’elles s’en prennent à nous. Elles sont là, c’est tout. Leurs longs tentacules rencontrent une peau, s’enroulent autour d’un bras, d’une jambe, d’une cheville. On dirait un tatouage éphémère. Puis vient la douleur. La piqûre se meut vite en brûlure, qui vire sensation de plaie et de coup. « Je ne supporte même pas le vent sur ma peau », disait une amie en sortant du poste de secours, alors qu’il n’y avait pas de vent. Le poids de l’air lui-même était douloureux.
L’océan, en ces mois d’été, était magnifique, jouant de tous ses bleus. Les vastes plages étaient peuplées de parasols de toutes les couleurs. Et l’océan était vide. Il semblait n’être plus qu’un espace de réalité virtuelle : on pouvait le contempler, rêver d’y entrer, mais les corps n’y entraient plus. Comme les forêts, l’océan nous était interdit. L’eau comme la terre devenait inhabitable.
Que s’est-il passé ? Pour répondre, il faut prendre au sérieux un chiffre minuscule : +2 °C.

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Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble pourtant être resté le même. Mais une température n’est jamais seulement un chiffre. Elle condense des transferts d’énergie, des instruments, des stations météorologiques, des modèles, des protocoles, des institutions, des masses d’air et des histoires de combustion.
Il ne s’agit pas de dire que deux degrés expliqueraient mécaniquement les incendies ou l’arrivée des physalies. Ce serait inexact. Un incendie suppose toujours la rencontre d’une météo propice à sa propagation, d’une source d’ignition, d’un combustible suffisamment sec et d’une continuité de végétation. Une physalie, de son côté, n’arrive pas sur une plage parce qu’une eau a franchi un seuil magique : sa présence dépend de configurations de vent, de houle, de courants, de pression atmosphérique, de saison et de trajectoires océaniques. Les deux degrés sont donc moins une cause qu’une porte d’entrée dans l’enquête.
Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble être resté le même.
Cette porte n’a pourtant rien d’abstrait. Météo-France estime que la France hexagonale et la Corse se sont déjà réchauffées d’environ 1,9 °C depuis 1900 ; l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. En juillet 2026, la chaleur a cessé d’être un arrière-plan : avec une température moyenne nationale de 24,9 °C, Météo-France a décrit ce mois comme le plus chaud jamais enregistré en France, tous mois confondus, depuis le début des mesures en 1900, avec une anomalie de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020, un fort déficit de pluie, des sols superficiels très secs et des conditions maintenant un risque important de feux de végétation3.
C’est ce changement permanent d’échelle que nous appelons matériologie profonde4 : partir d’un objet, d’un phénomène ou d’une expérience sensible, puis en déplier les conditions matérielles d’existence jusqu’à faire apparaître les systèmes techniques, économiques, politiques, géologiques et biologiques auxquels il est relié5. Il ne s’agit pas de tout expliquer par tout, ce qui reviendrait à ne plus rien expliquer. Il s’agit plutôt de résister au réflexe inverse : isoler un événement, le réduire à une cause immédiate, puis refermer l’enquête. Un moteur brûle, donc la forêt brûle. L’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent. La formule rassure parce qu’elle trace une ligne droite. Or le monde ne tient presque jamais dans des lignes droites.
Derrière la température se trouvent des photons et des molécules. Le Soleil envoie un rayonnement vers la Terre ; une partie est réfléchie, une autre est absorbée. Sols, océans, végétation et bâtiments restituent ensuite une partie de cette énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Certaines molécules présentes dans l’atmosphère, notamment la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, absorbent et réémettent une partie de ce rayonnement. Faire varier leur concentration revient à modifier la manière dont l’énergie circule entre la surface terrestre, l’atmosphère et l’espace6.
Derrière deux degrés apparaît aussi l’eau. Quand elle s’évapore depuis un sol, l’océan ou les feuilles d’un arbre, l’eau absorbe de l’énergie. Un sol humide et un sol sec ne répondent donc pas de la même façon au rayonnement solaire. Une forêt qui dispose d’assez d’eau pour transpirer ne produit pas le même microclimat qu’une végétation en stress hydrique. Lorsque l’eau manque, une part plus importante de l’énergie reçue réchauffe directement la surface et l’air ; inversement, une température plus élevée augmente l’évapotranspiration et peut accentuer l’assèchement. L’humidité des sols devient une mémoire : elle garde la trace des pluies tombées plusieurs semaines auparavant, de celles qui ne sont pas tombées, de la profondeur de la nappe, de la capacité des racines à aller chercher l’eau7.

Le carbone présent aujourd’hui dans l’atmosphère porte lui aussi une histoire, dont une partie est géologique. Le charbon, le pétrole et le gaz proviennent de matières organiques enfouies et transformées pendant des millions d’années. L’industrialisation a construit des dispositifs capables de remettre très rapidement ce carbone en circulation : mines, puits, plateformes, pipelines, raffineries, centrales, hauts-fourneaux, cimenteries, moteurs. Un moteur thermique peut être regardé comme une petite machine à raccourcir le temps : quelques secondes de combustion suffisent à restituer à l’atmosphère du carbone immobilisé pendant des temps profonds, et une partie de ce carbone continuera d’affecter le cycle climatique pendant des millénaires8.
Le +2 °C local ouvre alors sur une géographie mondiale de l’extraction et de la combustion. Mais il rencontre aussi des conditions locales : sable, bitume, zones humides, pinèdes, fossés de drainage, histoire forestière, urbanisation, circulation touristique. Le réchauffement global ne s’applique jamais à un territoire neutre. Il rencontre une géologie, des sols, des végétations, des formes de propriété, des infrastructures, une histoire de l’aménagement. La matériologie profonde consiste à faire le mouvement inverse de l’indicateur : là où le chiffre simplifie jusqu’à devenir presque invisible, elle rouvre ce qu’il contient.
Dans les Landes, cet été, une partie de ce qu’il contient est devenue brutalement visible : la forêt a brûlé.
Qu’est-ce qui brûle exactement lorsqu’une forêt brûle ? Pas le bois d’un seul coup. Une branche exposée à la chaleur doit d’abord chauffer et perdre une partie de son eau. À mesure que la température augmente, ses principaux constituants, cellulose, hémicellulose et lignine, commencent à se décomposer : c’est la pyrolyse. Cette transformation produit des composés volatils qui, lorsqu’ils rencontrent l’oxygène et atteignent des conditions suffisantes de température, peuvent s’enflammer. Une part importante de ce que nous voyons brûler dans une flamme n’est donc pas directement le bois solide, mais les gaz issus de sa décomposition thermique9.
Bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
Une aiguille chauffe, perd son eau, pyrolyse ; les gaz qu’elle libère brûlent et produisent à leur tour de la chaleur ; cette énergie est transférée vers les aiguilles, les feuilles ou les branches voisines, qui entrent à leur tour dans le processus. Le feu fabrique devant lui les conditions permettant à un autre feu de commencer. Mais cela signifie aussi que, bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
La teneur en eau des combustibles végétaux, notamment des éléments fins et morts, joue un rôle déterminant dans leur capacité à s’enflammer et dans le comportement du feu10. Tant qu’une aiguille ou une branche contient suffisamment d’eau, une partie de l’énergie reçue sert à chauffer puis à évaporer cette eau. Lorsqu’elle s’assèche, davantage d’énergie participe directement à son échauffement et à sa pyrolyse. Le changement climatique intervient ici non comme une allumette, mais comme une modification des conditions de possibilité du feu : températures plus élevées, évaporation accrue, végétation plus sèche, danger météorologique plus fréquent ou plus intense.
Puis vient le pin. Le pin maritime (Pinus pinaster) constitue l’essence dominante du massif landais. Ses aiguilles, une fois tombées et sèches, forment une litière composée de matières lignocellulosiques, auxquelles s’ajoutent cires, lipides et composés terpéniques11. Des travaux expérimentaux conduits sur plusieurs espèces méditerranéennes, dont le pin maritime, ont montré que la concentration en terpènes de la litière pouvait être associée à certaines dimensions de l’inflammabilité, notamment la hauteur des flammes et le délai d’ignition12. Mais il serait contraire à l’enquête de conclure : le pin brûle, donc le pin explique le feu.
L’inflammabilité d’une végétation dépend de son humidité, de la quantité de combustible disponible, de sa taille, de sa disposition, du sous-bois, du vent, de la météo et de la structure du peuplement. Pour devenir incendie, le feu a besoin de relations spatiales. Une aiguille isolée peut brûler et s’éteindre. Une litière continue permet à la combustion de passer d’un élément au suivant. Des herbes, des fougères ou des arbustes peuvent relier cette litière aux branches basses ; celles-ci peuvent conduire les flammes vers les houppiers. Verticalement et horizontalement, la végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter13. Le paysage devient une architecture du combustible.
La végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter. Le paysage devient une architecture du combustible.
Mais cette architecture a une histoire. La forêt des Landes de Gascogne n’est pas un espace « naturel » sur lequel l’incendie viendrait se déposer. Le pin maritime était présent bien avant le XIXe siècle, mais l’étendue et la structure du massif contemporain résultent en grande partie d’une transformation profonde du territoire. La loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne accélère le drainage des landes humides et l’extension des boisements de pin maritime. Les quelque 200 000 hectares de forêt naturelle mentionnés au milieu du XIXe siècle s’intègrent progressivement à un massif qui approche aujourd’hui le million d’hectares, principalement orienté vers la production de bois14.

Il faut s’arrêter sur le mot « assainir ». Il signifie drainer, évacuer l’eau, rendre cultivable. Mais il déborde l’hydrologie. À travers la « mise en valeur » des Landes se dessine aussi un projet de transformation sociale : rendre productif un territoire considéré comme sauvage, archaïque ou improductif, et transformer avec lui les manières de vivre de celles et ceux qui l’habitent. La forêt actuelle est donc à la fois un écosystème, un paysage et une infrastructure de production biologique. Dire cela ne revient pas à affirmer que la sylviculture cause l’incendie. Cela signifie que lorsque la flamme traverse le massif, elle traverse aussi des choix d’aménagement, des formes de propriété, une économie, une histoire de ce que devait être un territoire utile.
La forêt de pins n’est pas une forêt mais une immense monoculture qui a des airs en été de boîte d’allumettes géante : cette phrase est injuste si on la lit comme une description botanique complète ; elle est juste si on l’entend comme un cri devant une certaine simplification du vivant. La pinède landaise n’est pas seulement du bois qui pousse. Elle est une manière d’organiser l’eau, le sable, le travail, l’industrie, la circulation, la chasse, le tourisme, le risque et le feu.
Sous cette histoire apparaît encore une autre matière : le sable. Les sols du plateau landais sont largement sableux et leurs fonctionnements hydriques sont fortement liés à la présence et à la profondeur de la nappe. Une flamme située plusieurs mètres au-dessus du sol entretient ainsi une relation avec l’eau disponible sous les racines, avec la porosité du sable, avec la profondeur de la nappe et avec l’histoire géologique des Landes. Nous étions partis d’une flamme ; nous voilà dans un grain de quartz.
Puis survient l’ignition. À l’heure où nous écrivons, il importe de ne pas transformer cette enquête matérielle en enquête judiciaire : l’origine exacte d’un feu particulier doit être établie par celles et ceux qui en ont la charge. Mais la distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle, une flamme ou une surface chaude peuvent expliquer le premier foyer. Elles n’expliquent pas seules plusieurs milliers d’hectares brûlés. Pour que ce foyer devienne incendie, il doit rencontrer tout ce que nous venons de suivre : des matières capables de brûler, un état hydrique, une continuité de combustibles, du vent, une atmosphère, une organisation du paysage.
La distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle peut expliquer le premier foyer mais n’explique pas plusieurs milliers d’hectares brûlés.
Lorsque le feu devient suffisamment important, il commence lui-même à modifier les conditions dans lesquelles il se propage. La combustion chauffe fortement l’air, qui s’élève et génère des mouvements convectifs ; l’atmosphère modifiée agit en retour sur le front de feu. La conséquence devient une nouvelle condition. L’incendie devient, dans une certaine mesure, actant de son propre incendie15.
Puis le feu atteint campings, maisons et routes. La maison de milliers d’animaux brûle. Les animaux brûlent. Les petits, les terriers, les nids. Les maisons des humains brûlent. Une route qui servait quelques heures plus tôt à rejoindre la plage devient axe d’évacuation. Un gymnase devient hébergement d’urgence. Une voiture devient moyen de fuite. Un téléphone devient dispositif d’alerte. Ce que l’on appelait quelques heures plus tôt un paysage devient une infrastructure capable de redistribuer les humains qui l’habitent.
Reste l’océan.
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La physalie est souvent appelée « méduse », mais elle n’en est pas une. Physalia physalis appartient aux siphonophores, un groupe de cnidaires coloniaux. Ce qui se présente à nos yeux comme un seul animal est en réalité composé d’unités spécialisées et interdépendantes, les zooïdes : certaines participent à la capture et à la digestion des proies, d’autres à la reproduction, d’autres encore portent les tentacules et les cellules urticantes16. Nous cherchions un animal ; nous trouvons déjà un assemblage.
La partie bleue ou violacée visible à la surface, le pneumatophore, est un flotteur rempli de gaz qui maintient la colonie exactement à l’interface entre deux fluides : l’air et l’eau. Sa crête se comporte comme une voile. Au-dessus, elle prend le vent ; sous la surface pendent les zooïdes et les tentacules, soumis aux mouvements de l’eau. La physalie existe donc matériellement dans la relation entre atmosphère et océan.
Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte.
Cette morphologie change la manière de raconter son arrivée. Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte. Des travaux sur l’arrivée massive de physalies observée sur la côte basque en août 2010 montrent le rôle majeur du vent dans leur transport vers le sud-est du golfe de Gascogne ; d’autres expériences, conduites avec des répliques tridimensionnelles, montrent que la forme et l’orientation de la voile influencent leur dérive et que, dans les conditions étudiées, leur vitesse moyenne représente environ 1,7 % de celle du vent17. Quelques centimètres de membrane deviennent ainsi un dispositif spatial.

Ici encore, l’enquête sur les deux degrés doit rester prudente. La formule « l’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent » est séduisante parce qu’elle donne une causalité simple à un phénomène spectaculaire. Les connaissances disponibles décrivent un système plus complexe. Des travaux sur les arrivées inhabituelles de physalies sur les côtes ibériques durant l’été 2019 soulignent le rôle de configurations atmosphériques et océanographiques particulières : basses pressions, vents d’ouest, courants anormalement orientés vers l’est, vagues plus importantes. Certaines conditions de vent et de houle favorisant ces arrivées pourraient devenir plus fréquentes dans un climat futur, sans faire de la seule température de l’eau la cause des échouages18.
La présence de physalies sur les côtes aquitaines n’est d’ailleurs pas nouvelle : le Centre antipoison de Bordeaux documentait déjà 154 cas d’envenimation en 2010 et 885 en 201119. Ce qui interroge aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’un organisme inconnu, mais la récurrence et l’ampleur possible des échouages, et la manière dont ils rencontrent des étés plus chauds, des littoraux surfréquentés, des corps venus chercher la fraîcheur et des dispositifs de surveillance capables de transformer un organisme flottant en interdiction de baignade.
Sous le flotteur pendent de longs tentacules. Ils portent des cnidocytes, cellules spécialisées contenant de minuscules capsules : les nématocystes. Lorsqu’un stimulus les déclenche, un filament jusque-là replié à l’intérieur de la capsule se déploie à très grande vitesse. La première machine responsable de la brûlure possède de l’eau, des ions, une capsule, une membrane et un filament replié sous tension20.
Le contact suffit à libérer cette énergie accumulée. Le filament se déploie, puis le venin agit sur les tissus. Il n’existe pas un « poison » unique, mais un mélange complexe de molécules biologiquement actives : protéines, peptides, enzymes. Lorsque ces dispositifs microscopiques rencontrent notre peau, leurs molécules peuvent perturber des membranes, provoquer une réponse inflammatoire et activer les voies nerveuses de la douleur. Ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé. Une différence de pression devient mouvement ; le mouvement permet l’action de molécules ; ces molécules modifient des cellules ; des neurones transmettent des signaux électriques. Quelque part dans cette chaîne, de l’eau, des ions, des protéines et de l’électricité deviennent une expérience : j’ai mal.
Avec les physalies, ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé : des molécules modifient des cellules.
Puis interviennent les humains. Une physalie ne ferme pas une plage. Elle flotte. Un sauveteur la repère. Une personne piquée arrive au poste de secours. L’information circule. Le risque est évalué. Une décision est prise. Le drapeau change. Les baigneurs sortent de l’eau. Après toute une série de traductions, une capsule de quelques micromètres participe à une décision municipale et recompose les vacances de milliers de personnes. Le vent devient drapeau. Le nématocyste devient plage interdite. L’océan est toujours devant nous, mais nous ne pouvons plus y entrer.
Ce que nous percevons ressemble encore au monde familier, une forêt ressemble à une forêt, un océan ressemble à un océan, alors que les relations matérielles qui les composent ont déjà changé : l’estrangisation devient vertigineuse. Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, c’est notre perception qui accuse un retard sur sa transformation. Nous habitons momentanément une sorte d’interface analogique, où l’apparence du monde persiste alors que ses conditions d’usage se sont déplacées.
Dans la forêt comme dans l’océan, deux chaînes matérielles très différentes produisent alors un effet comparable. Dans un cas : chaleur, déficit hydrique, végétation, vent, ignition, combustion, fumée, pompiers, routes fermées, évacuations. Dans l’autre : atmosphère, vents, courants, physalie, tentacules, nématocystes, venin, sauveteurs, drapeau rouge, baignade interdite. Dans les deux cas, le paysage cesse d’être seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on pratique. Il devient capable de déplacer, arrêter ou réorienter les corps humains. Et les deux chaînes finissent par converger vers le même endroit : la peau.

Nous avions pris pour point de départ un écran faisant office de thermomètre. Il transforme une propriété physique en nombre et mesure avec une certaine indifférence : 27, 29, 31, 33. Il ne dit rien de celle ou celui qui regarde le chiffre, qui travaille sous le soleil, dort sous une tente, vit dans une maison isolée ou climatisée, peut partir ou doit rester. La peau fonctionne autrement. Elle chauffe, transpire, rougit. Elle reçoit des rayonnements, des particules et des molécules. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la chaleur, à la fumée, au venin. Elle ne transforme pas seulement un environnement en information, mais en expérience située. Elle ne mesure pas le climat en degrés. Elle mesure ce qu’un territoire nous permet encore de faire : puis-je entrer dans la forêt ? Puis-je ouvrir ma fenêtre sans respirer de fumée ? Puis-je rester chez moi ? Puis-je entrer dans l’océan ? Puis-je laisser mon enfant se baigner ?
L’habitabilité d’un territoire ne désigne donc pas seulement la possibilité biologique d’y survivre. Elle tient à une multitude de pratiques ordinaires : marcher, respirer, dormir, travailler, se déplacer, se baigner, rester chez soi, prendre soin de proches. Le GIEC montre combien le changement climatique agit déjà sur les conditions d’habitabilité en augmentant les risques auxquels sont exposés humains et écosystèmes et en rapprochant certains systèmes de leurs limites d’adaptation21. Lorsque ces possibilités se réduisent ou disparaissent, même temporairement, le changement climatique cesse d’être seulement une moyenne, une courbe ou une projection. Il devient une restriction d’usage du monde.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure. Il faut manier ce rapprochement avec précaution. Une flamme et un venin ne produisent pas la même lésion. Dans le premier cas, la chaleur endommage directement les tissus ; dans le second, des molécules injectées par les nématocystes provoquent des réactions toxiques, inflammatoires et nerveuses. Mais ces deux chaînes matérielles finissent par entrer dans le même vocabulaire sensible : ça brûle.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure.
La douleur est ce point étrange où un événement matériel devient une expérience qui ne peut jamais être entièrement objectivée. L’International Association for the Study of Pain la définit comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à celle liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle22. La douleur ne se réduit donc ni à la lésion ni au signal nerveux. Elle est toujours éprouvée par quelqu’un, dans une histoire corporelle et sociale.
C’est pourquoi les récits comptent. Dire « ça brûle » ne suffit pas toujours. Des victimes comparent parfois la piqûre de physalie à une douleur d’accouchement, sur laquelle nous reviendrons23. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence médicale. Il n’existe pas d’unité universelle permettant de convertir une douleur dans une autre. Mais ces comparaisons rendent communicable une expérience qui, sans elles, resterait presque muette. La physalie devient alors, involontairement, un médiateur entre des corps, des seuils, des histoires de douleur et des normes sociales sur ce qu’il faudrait supporter ou ne pas dire.
Car l’histoire des sociétés industrielles peut aussi être racontée comme celle d’une tentative croissante de rendre le monde disponible : mesurer, cartographier, cadastrer, drainer, extraire, transformer, canaliser, accélérer, transporter. Hartmut Rosa a décrit cette dynamique moderne de mise à disposition du monde et le paradoxe par lequel l’augmentation permanente de notre capacité de contrôle finit par produire de nouvelles formes d’indisponibilité24. La forêt landaise porte concrètement une partie de cette histoire : drainage, plantation, quadrillage, production forestière. L’océan également : routes maritimes, ports, pêcheries, câbles sous-marins, infrastructures énergétiques, extraction, tourisme. Incendies et physalies produisent le mouvement inverse. Le milieu redevient capable de nous opposer ses conditions. Le feu dit : partez. Le drapeau dit : n’entrez pas. Le corps dit : j’ai mal.

À ce point du récit, on peut risquer une lecture mythologique, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : non une preuve, mais une parabole. Prométhée vole le feu et le rend aux humains après qu’il leur eut été confisqué ; son corps, plus tard, en paie le prix. Icare, lui, ne vole pas le feu, mais il oublie le seuil. Il s’approche trop du soleil, la chaleur défait la cire, et vient la chute. Entre les deux se dessine une mythologie minimale de la modernité industrielle : prendre le feu, puis oublier les limites25.
Ce feu, les sociétés industrielles l’ont ensuite démultiplié : machines à vapeur, hauts-fourneaux, chaudières, centrales thermiques, turbines, moteurs. Elles ont extrait du charbon, du pétrole et du gaz accumulés pendant des temps géologiques, puis les ont brûlés à une vitesse sans commune mesure avec celle de leur formation26. Une partie des produits de ces combustions s’est accumulée dans l’atmosphère. Dire que le feu maîtrisé est devenu climat relève du raccourci, mais d’un raccourci matériellement fondé : les combustions industrielles ont modifié la composition de l’atmosphère ; ce climat modifié rend désormais plus probables certaines conditions dans lesquelles d’autres feux peuvent se développer.
Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement.
C’est ici que la physalie ouvre une scène plus spéculative encore. En cet été où la brûlure semble passer de la forêt à l’océan, l’homme prométhéen, ou plutôt le sujet historique masculinisé qui s’est autorisé à brûler le monde pour accroître sa puissance, se trouve à son tour exposé à une brûlure issue du monde qu’il a contribué à transformer. Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement. Il ne s’agit pas d’en faire une équivalence. L’accouchement ne se réduit ni à une intensité nerveuse, ni à une sensation isolée ; il engage une histoire physiologique, hormonale, affective, sociale et politique qui ne se laisse pas transférer par simple analogie.
Mais quelque chose, malgré tout, se déplace. Une douleur tenue hors de l’expérience masculine revient soudain dans certains corps : diffuse et précise, brûlante, battante, presque déchirante. Il faut se tenir, s’appuyer, se cambrer, pendant que tout brûle. Non pas la naissance elle-même, bien sûr, mais un écho de sa violence sensible ; non pas « la douleur des femmes », comme s’il existait une expérience unique, homogène, appropriable, mais le trouble d’une douleur jusqu’ici située, pour beaucoup d’hommes, dans le récit des autres.
La perspective féministe devient alors décisive, non parce que le dérèglement climatique devrait être attribué aux hommes comme catégorie biologique, mais parce que les formes historiques de domination qui ont organisé l’industrialisation, l’extraction, la combustion et la mise à disposition du monde ont été largement patriarcales, masculinisées, productivistes. Les traditions écoféministes ont précisément montré que la volonté moderne de maîtrise de la « nature » ne peut pas être séparée des rapports de domination entre humains : domination des terres, des corps, du travail reproductif, des vivants, des milieux27.
Cette boucle reste une hypothèse d’écriture. Elle ne dit pas que la nature se venge, ni que le climat punit ; elle suggère seulement que le feu industriel, après avoir été extrait, maîtrisé, accumulé et converti en puissance, revient désormais jusque dans l’intimité des corps.
La jolie physalie portée par les vents et les courants marins retourne le monde, ou alors ce sont les vents et les courants, ou le monde lui-même qui se remet à l’endroit. Pas de punition ni de vengeance. Juste ceci. Ressentir dans son corps la douleur de la naissance infligée par un monde qui meurt.
Dans cette histoire landaise, les humains, ceux-là même qui ont consacré une énergie considérable à rendre les milieux disponibles contribuent à produire des conditions dans lesquelles ceux-ci deviennent momentanément indisponibles. La forêt ferme. L’océan ferme. Les corps doivent partir ou s’arrêter. Et jusque sur la peau se manifeste la limite d’un monde que nous avions cru pouvoir maîtriser.
➤ Lire aussi | Depuis le delta du Pô, regarder en face la crise climatique・Un groupe d’amis du Delta (2025)
Il y avait donc un jardin, la forêt, l’océan, le sable, pour ceux qui y vivaient et y accouraient depuis l’Europe et le monde, une sorte d’Eden. Puis nous avions ajouté deux signes, un chiffre et une unité : +2 °C. En essayant d’ouvrir ce chiffre, nous y avons trouvé des capteurs et des photons, des molécules atmosphériques et de l’eau ; du carbone enfoui pendant des millions d’années et libéré en quelques secondes ; des racines, des nappes phréatiques et des stomates ; des aiguilles de pin, de la cellulose et des résines ; des sols sableux, des fossés de drainage, une loi de 1857 et une économie forestière. Puis sont venus le vent, les flammes, les pompiers et les avions. Et enfin l’Atlantique : ses dépressions, ses courants, ses vagues ; une petite voile bleue portée à sa surface ; une colonie de zooïdes ; des tentacules, des cellules, des ions, des protéines et des nématocystes. À mesure que nous ouvrions le chiffre, celui-ci devenait moins abstrait. Et toutes ces chaînes ont fini par converger sur quelques centimètres carrés de peau.

Il ne s’agit pas de tracer une ligne droite entre changement climatique et incendie, puis une autre entre changement climatique et physalie. Il s’agit de rendre visible tout ce qui empêche ces lignes d’être droites. Entre une température et une forêt en feu se trouvent de l’eau, des sols, des végétaux, une histoire forestière, des infrastructures, une météorologie particulière, du vent et une ignition. Entre une température et une physalie échouée sur une plage landaise se trouve presque tout l’Atlantique. Entre une moyenne climatique et une douleur éprouvée se déploient des relations allant du nanomètre aux milliers de kilomètres, de la milliseconde au temps géologique. La causalité ne disparaît pas. Elle s’épaissit et se distribue.
La matérialité du changement climatique apparaît dans cette contraction des possibles : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, un territoire de moins où rester.
C’est peut-être cela que contiennent matériellement deux degrés : non pas deux unités supplémentaires posées sur un territoire, mais une redistribution progressive des relations qui le rendent habitable. Une aiguille devient combustible. Un vent devient propagateur. Une route devient voie d’évacuation. Un courant devient moyen de transport. Une cellule devient brûlure. Un tentacule devient drapeau rouge. Une forêt devient interdite. Un océan devient impraticable. Un corps doit partir. Une peau a mal. Et le monde rétrécit. Non pas physiquement, mais comme espace praticable : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, une fenêtre de moins à ouvrir, un territoire de moins où rester. La matérialité du changement climatique apparaît précisément dans cette contraction des possibles.
Le changement climatique ne devient évidemment pas saisissable dans sa totalité parce qu’une forêt brûle, qu’une plage ferme ou qu’une peau souffre. Confondre l’effet local avec l’hyperobjet serait une nouvelle réduction28. Mais quelque chose change néanmoins : l’hyperobjet acquiert une prise sensible. Il cesse, par endroits, de se présenter uniquement sous la forme d’une courbe, d’une moyenne ou d’un scénario pour devenir aussi tangible qu’une brûlure sur la peau.
Le jardin brûle. Éden brûle. Et nous brûlons avec lui.
Photo principale : Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

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12.09.2026 à 13:47
Myriam Bahaffou
Et si la jouissance (re)devenait politique ? C’est ce que défend la philosophe écoféministe Myriam Bahaffou dans un essai au croisement des pensées décoloniales et autochtones, qui imagine une éthique environnementale où le plaisir cesse d’être oublié et où les autres qu’humains sont à la fois désirés et désirants. Un ‘date’ avec le vivant qui fait du bien.
L’article Pour une écologie érotique : jouir pour sauver le monde ? est apparu en premier sur Terrestres.
Je pense au lac comme à moi-même, je pense au Manitoba comme à moi-même, je pense au monde comme à moi-même – et je me rebaptise Fin du monde. Comment est-ce qu’une tête de méné, après son transit dans le gésier d’un goéland, peut causer des vagues de chaleur généralisées ? Comment est-ce qu’en retour cela peut engendrer la ruine du boréal ? Comment les traces de gril sur un steak peuvent-elles épeler la fin du monde pour le caribou ? Depuis quand, au fait, suis-je devenu l’apocalypse ?1
Un manifeste explicitement titré « pour l’adoption massive de l’IA » vient d’être signé par les plus puissantes entreprises françaises ; les bombes pleuvent au Liban et en Palestine, où le chiffre de 1000 jours depuis le renouveau du massacre sonne vertigineux à nos oreilles ; les espèces sauvages, autochtones et endémiques font face à un processus d’éradication de la surface du globe, et la traque aux humain∙es qui leur ressemblent redouble de violence tous les jours ; en somme, le monde s’apparente de plus en plus à un vaste camp de travail forcé, où les frontières se rigidifient, les réseaux internationaux du travail exploitent et mettent en mouvement toujours plus de monde au nom d’une mondialisation dont l’échec est aussi cuisant que les températures de cet été : la fournaise infernale n’est plus une métaphore mais bien notre réalité politique et climatique.
Dans cette séquence historico-politique désastreuse, l’érotisme, le désir et le plaisir deviennent des objets d’étude signifiants et révélateurs de cette crise, ainsi que, peut-être, des moyens de la surmonter. À première vue, cela semble particulièrement inapproprié : n’y aurait-il pas plus sérieux à faire ? Ne serait-ce pas un luxe de la pensée, une manière de fuir la catastrophe en cours pour y substituer une satisfaction individuelle et égoïste, via le « bien-être », la « positivité » ou la « joie », tous ces concepts qu’on ne peut s’empêcher de regarder avec un air désabusé et cynique ?
Si le désir, comme le remarquait déjà Foucault, est une notion surchargée philosophiquement, c’est moins le cas pour l’érotisme : dans son acception populaire, on l’emploie comme synonyme plus respectable de pornographie. Pourtant, nous avons tort : en mythologie, Eros n’est pas qu’une divinité sexuelle, il est force vitale et même amoureuse ; en étymologie, éramai en grec signifie aimer ; en psychanalyse, Eros devient pulsion de vie, là aussi désexualisée. Quant au plaisir, Foucault le définit dans le tome 4 de l’Histoire de la sexualité comme « l’événement qui se produit hors sujet, à la limite du sujet, ou entre deux sujets »2 (le terme de jouissance sera ici employé comme équivalent). Ces notions (désir, plaisir, jouissance, érotisme) ne flottent pas dans les airs comme des « forces » ou des « énergies » : elles sont inséparables des normes, des institutions et des rapports sociaux ; autrement dit, comme le formule le philosophe Pierre Niedergang : « Là où il y a du désir et du plaisir, il y a du pouvoir et il est nécessaire de le penser. »3 Ou alors, à la manière de Deleuze et Guattari : « C’est toujours avec des mondes que nous faisons l’amour. »4
Désir, plaisir, érotisme, sonnent aujourd’hui presque creux car ils semblent avoir été complètement dévoyés par le patriarcat, le capitalisme et le colonialisme, qui les autorisent uniquement sous leurs formes les plus morbides. Ainsi du désir-conquête des machines coloniales, capitalistes, et patriarcales, qui a pour but de faire tendre la totalité de nos forces vers la possession, et le manque. Pour cela, ces machines réfrènent d’autres formes désirantes, comme l’amour, le loisir, la liberté, qui sont, dans le capitalisme néolibéral, massivement infléchies vers la production/consommation : ainsi du marché de l’amour, du marché du divertissement, et même du marché de la liberté (entendue comme liberté d’entreprendre, d’investir, de voyager, comme « pouvoir d’achat »). Aujourd’hui, toute une littérature en sciences humaines et sociales s’intéresse de nouveau à la production de désirs, d’affects et d’émotions depuis ces systèmes de domination : Les guerriers de la modernité, de Déborah V. Brosteaux ; Pétromasculinité, de Cara Daggett ; Capitalisme gore, de Sayak Valencia ; Du désir de vie, d’Ulrich Metende… autant d’ouvrages qui entendent repenser à nouveaux frais les liens entre désir, autorité, « érotique de la prédation », comme le nomme Metende, et politique. Jouir, nous rappellent ces théoricien∙nes, s’apparente aujourd’hui à des formes d’assimilation, d’annexion, un geste rapide, éphémère et un peu honteux. Ce que j’ai nommé désir-conquête5 s’inscrit dans une course effrénée au plaisir sous laquelle nous vivons toustes : c’est là un des moteurs centraux du capitalisme des affects qui provoque en nous manque, envie, jalousie, ressentiment, bref un ensemble de passions dévorantes de posséder (d’ailleurs un synonyme de « jouir », nous dit le Larousse) et de faire pâtir autrui depuis sa position de pouvoir.
Pourtant, le constat est implacable : le désir-conquête s’avère insatisfaisant, et nous sommes toustes déprimé∙es sous le règne de l’euphorie de la consommation. Parce que jouir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’accomplit pas dans le geste de vaincre, mais de perdre. En effet : jouir, c’est expérimenter un excès qui menace ma propre cohérence, ma propre existence qui soudainement ne m’appartiennent plus, se trouvent déstabilisées par un état qui me dépasse. On peut penser à l’orgasme, la transe, et plus humblement, les plaisirs quotidiens qui arrivent, comme le disait Foucault, « hors sujet, à la limite du sujet » : toute la question politique est alors de savoir quelles sont les structures de pouvoir qui autorisent la sortie du sujet, plutôt que sa consolidation.
Le désir-conquête s’avère insatisfaisant. Parce que jouir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’accomplit pas dans le geste de vaincre, mais de perdre.
Cette réflexion n’a à première vue aucun rapport avec l’écologie. Et pourtant, l’occupation actuelle des territoires par des forces coloniales aux quatre coins du monde, l’extermination de 97 % du bétail à Gaza et de 75 000 humain∙es depuis 2023, les feux de forêts en Gironde qui ravagent les vies autres qu’humaines, le chlordécone dans le sang des Martiniquais∙es et des Guadeloupéen∙nes, témoignent d’une érotique morbide produite par les régimes de pouvoir capitalistes, patriarcaux et coloniaux, dont le but est la conquête via l’accumulation impérialiste et la jouissance par la souffrance d’autrui. Aujourd’hui, l’érotique fasciste s’étend du « drill baby drill » de Trump aux deep-fakes de la culture pédocriminelle, de l’attentat terroriste contre la Pride à Berlin il y a peu jusqu’à la haine des enfants, qu’il s’agisse du meurtre de Lyhanna au traitement raciste d’Hamza en France, des forêts qui brûlent et excitent les passions les plus morbides des classes dirigeantes affamées qui convertissent déjà tout ça en capital, ou en parc d’attractions construits par les rois du pétrole saoudiens. Tout cela nous donne une petite idée du gore patriarcal-capitaliste et colonial qui jouit dans la destruction totale de l’autre.
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Pourtant, et c’est l’argument central de ce texte, la lutte écologiste est une lutte érotique. La matière, nous le savons, n’est pas un agglomérat d’entités discontinues dont nous pouvons disséquer et étudier les existences en les simplifiant sous le singulier de « nature » : le monde s’apparente davantage à un tissu relationnel et écosystémique, inter et intra-dépendant6 (c’est-à-dire que les formes de vie n’existent pas indépendamment de ce qui les constitue). Au sein de ces formes, vivantes et non vivantes, minérales et végétales, biologiques et fossiles, le désir, mais aussi l’érotisme, jouent un rôle fondamental.

Malgré l’intérêt croissant autour des écoféminismes et des écologies décoloniales et autochtones ces dernières années, l’érotisme est constamment (sciemment ?) oublié. Pourtant, dans tous ces mouvements, il ne s’agit jamais simplement de survivre, ni de religieusement « respecter la nature », mais bien de jouir d’un monde vibrant avec, et non pas malgré, nos cohabitant∙es humaines et autres qu’humaines. Si la conservation/protection occupe une place importante dans l’histoire de l’écologie7, le tournant écoféministe, décolonial et queer nous invite à sortir de ce paradigme afin de puiser non pas dans la culpabilité ou le sacrifice mais dans une intimité avec le monde : ils nous rappellent la puissance des affects à la fois individuels et collectifs qui ne se cantonnent ni au respect ni au sacré, mais au dialogue et à l’amour, à la physicalité de notre condition terrestre et à la sexualité, au sens large8. On peut lire dans Gay and Gaia. Ethics, Ecology, and the Erotic :
Être pleinement vivant, c’est être aimé. Telle est la thèse fondamentale de l’écologie érotique. Aucune description biologique n’est complète si elle n’est pas présentée comme une biologie de l’amour. Et inversement, nous ne comprenons pas l’amour si nous ne voyons pas qu’il est lié au monde vivant, à l’expérience d’habiter un corps vivant qui tremble de joie et grimace de douleur. L’amour est une pratique de vivification. L’érotique est l’authentique principe de vie qui imprègne les mondes des corps et des formes de vie.9
Il ne s’agit jamais simplement de survivre, ni de religieusement « respecter la nature », mais bien de jouir d’un monde vibrant avec, et non pas malgré, nos cohabitant∙es humaines et autres qu’humaines.
L’écologie est ancrée dans le souci de la soutenabilité des relations entre les corps : elle est de part en part éminemment physique, corporelle, physiologique : il y a une écologie des molécules d’air comme du microbiote de nos intestins, de l’atmosphère comme des nappes phréatiques, une écologie de nos poumons, de nos écosystèmes et de nos familles, humaines et autres qu’humaines. Cette soutenabilité entre les entités micro- et macro- ne se fait pas simplement par le « miracle de la vie », elle doit être désirée, vectrice d’un sentiment de satisfaction, et même d’exaltation pour toustes les participant∙es (y compris lorsque cela implique de la violence): c’est pour cette raison que l’on part en randonnée, que l’on cuisine de bonnes choses ou que l’on s’engage pour sauver le monde. Parce que le plaisir a un sens profond et existentiel, au-delà de ce que l’on se permet d’imaginer. Penser l’écologie de la sorte, c’est mieux sentir la nécessité et l’urgence de nos liens qui chaque jour se détériorent. Ainsi, remettre le plaisir au cœur d’une éthique environnementale du plus-qu’humain est, en substance, la proposition à la fois écoféministe (qui considère que notre crise environnementale est aussi une crise affective due à la suprématie patriarcale qui a instauré la rupture comme mode privilégié de relation au monde), mais aussi décoloniale et autochtone, où les autres qu’humains sont à la fois désirés, désirants et désirables, et non de simples objets périphériques à mon existence.
➤ Lire aussi | « L’écoféminisme n’est pas qu’un outil théorique ! »・Myriam Bahaffou (2023)
Il existe une tendance, tant dans les milieux féministes qu’écologistes, à contenir la jouissance, à la présenter comme un danger contre lequel on devrait se prémunir, ou pire, comme un trait pulsionnel et condamnable (de viol, de consommation) qui serait l’apanage des moins éduqué∙es d’entre nous et qu’il conviendrait de rectifier. Considérer que tout désir est forcément conquête, que tout plaisir est nécessairement superficiel et frivole, voire insultant vis-à-vis des « vrais problèmes » comme les génocides, la guerre, la destruction climatique, est le produit d’une vision fataliste qui donne bien trop de pouvoir aux systèmes de domination, comme l’avait d’ailleurs montré Mickael Foessel10.
Ainsi que le titre Joseph Andras dans son dernier livre, le projet de justice sociale aspire à une vie « bonne » : pas seulement au sens éthique de « vivable », comme l’a théorisé Butler11, mais une vie que l’on déguste, qu’on laisse fondre, qui nous fait nous délecter de chaque particule qui nous compose. Pas constamment, mais en tous cas assez pour nous sortir de l’idée que vivre se réduit à supporter (douloureusement) notre condition de travailleur∙euse en s’offrant quelques fenêtres de soulagement ici et là (et cela s’applique aussi au militantisme). La notion indigène de sumak kawsay, traduite en espagnol par buenvivir qui infuse les philosophies décoloniales d’Abya Yala, celle de convivialité développée par Ivan Illich, ont été reprises au sein d’une écologie politique sérieuse qui n’en ont retenu que la critique de la technique et la promotion d’organisations sociales à taille humaine. Même la camaraderie, notion pourtant au cœur du vivre-ensemble anarchiste, semble avoir perdu sa potentialité jouissive pour se transformer en un respect léthargique du consentement au nom de la liberté individuelle.
Bien sûr, quand Illich parlait de convivialité, il expliquait les bases d’une relation équilibrée aux outils, en respectant les limites naturelles et écologiques. Mais aussi que « le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don »12. Cette « spontanéité du don », en lutte contre l’hypertrophie du désir sous le capitalisme (qui l’a réduit au manque à répétition), est également nourrie d’érotisme, c’est-à-dire d’irrésistible attraction envers les autres, humains et autres qu’humains, envers le monde à venir et les formes de démocratie directe que nous pouvons préfigurer ici et maintenant. Que seraient nos luttes sans les déclarations d’amour (aux lieux et aux personnes), le loisir d’être ensemble, de créer en collectif, sans les flirts et les crushes, sans les conversations tard le soir dans l’aura du soleil, sans la bouffe délicieuse qui excite les papilles, sans les corps avec qui on vibre, on manifeste, on bouge, on révolutionne ? Qu’est-ce que l’écologie sans les mains dans la terre et les boutures, sans le soleil qui nous rappelle l’ampleur terrifiante du problème par la chaleur intenable aujourd’hui même ? Cette jouissance, comme expliqué plus haut, n’est pas du tout synonyme de bien-être; elle active la sensation d’être en vie en me décentrant, en me faisant réaliser ce qui nous tient ensemble. On peut jouir de manière terrifiante, vertigineuse, dangereuse : c’est ce type de plaisir que nous procure le militantisme.
Que seraient nos luttes sans les déclarations d’amour (aux lieux et aux personnes), le loisir d’être ensemble, sans les flirts et les crushes, sans la bouffe délicieuse qui excite les papilles, sans les corps avec qui on vibre, on manifeste, on révolutionne ?

L’érotisme fut et demeure une constante politique des revendications queer, moins par volonté d’assimilation que de perturbation de normes sociétales foncièrement érotophobes13, où le plaisir est constamment placé sous le signe de la récompense (au travail, aux rôles de genre : on se fait plaisir à Noël en famille ou aux afterworks du jeudi soir). Le plaisir tel que politisé par les mouvements queers anticapitalistes, dits « obscènes » ou « contre-nature » interrompt, en quelque sorte, le business as usual : il est disruptif en ce qu’il refuse la participation de ses membres à l’effort productif et reproductif national et la compartimentation de l’érotisme à ses formes les plus ennuyeuses. En nous introduisant à la pensée du théoricien queer Lee Edelman, Pierre Niedergang explique : « il s’agit de couper la ligne straight (droite et hétéro) du temps qui voit dans le futur la reproduction du passé, puisque cette futurité est un piège straight qui fait s’aligner tout discours sur l’indiscutable idéal de l’Enfant. »14
Imaginons alors un discours écologique qui ne serait plus arrêté à la question des « générations futures » mais sur la possibilité d’une temporalité multiple, anarchique, horizontale, où le plaisir est possible pour celleux qui vivent au lieu de le sacrifier pour celleux à venir. C’est pour cette raison que le « désir queer » est haïssable, car il n’est pas « projetable » au sens straight : il ne sert à rien, ne produit rien. Trop exubérant∙es, trop sexuel∙les, trop embarrassant∙es, on reproche constamment aux queers de se définir (uniquement) par le sexe et la sexualité, un régime de la monstration insupportable car à la fois ridicule et ultra compatible avec le désir-conquête que l’on déplore. À en croire nos détracteur∙ices, les prides sont des partouzes géantes, les drag queens des prédatrices d’enfants qui investissent les écoles sous couvert de lecture de contes qui viseraient in fine à les endoctriner, les femmes trans se sur-sexualisent et volent la féminité des autres pour avancer masquées et mieux tromper leur monde. Ces accusations fantasmagoriques au cœur des passions complotistes participent à la panique morale15 ambiante. Elles traduisent surtout une angoisse profonde des hommes et des femmes qui ne peuvent plus (se) cacher l’envergure gigantesque des violences sexuelles dans le(ur) monde (l’inceste en particulier, leur matrice16) au cœur de la culture cishétéropatriarcale dans laquelle nous vivons (ils et elles doivent bien y trouver une autre explication). Cette angoisse révèle aussi une incapacité à penser la nudité, la sensualité, la corporéité, en dehors d’une « sexualisation », toujours entendue comme désir-conquête. Cette érotophobie, c’est-à-dire la réduction de la question érotique à la reproduction d’une formule toute faite (couple-mariage-famille/pipe-cunni-pénétration-éjaculation/métro-boulot-dodo), répétée à l’infini, caractérise le régime hétéronormé qui, sous ses airs ultra porno, fuit la jouissance quand elle sort de ce qui lui est connu, et quand elle devient enfin risquée.
Le régime hétéronormé, sous ses airs ultra porno, fuit la jouissance quand elle sort de ce qui lui est connu, et quand elle devient enfin risquée.
Au lieu de nous penser fracturées et séparées, nous l’avons vu, à la fois l’écologie, les sciences naturelles et leur tournant « ontologique » (approches décoloniales, écoféministes, queer) dépeignent un monde où tout se touche constamment. Cela appelle à une perception de nous-mêmes comme des sujets « exposés », ainsi que nous le propose la philosophe Staicy Alaimo dans Politique environnementale et plaisirs à l’ère post-humaine :
Le sujet exposé est toujours déjà pénétré par des substances et des forces dont il est impossible de rendre pleinement compte — l’éthique et la politique doivent partir de là. Et si la pénétration suggère ici quelque chose de sexuel, tant mieux, […] le plaisir, le désir, la sensualité et l’érotisme peuvent faire vibrer l’humain exposé, rendant les politiques et l’éthique environnementales plus perméables […].17
Un tel érotisme ne vise pas à la maximisation du plaisir individuel ni à son externalisation dans un futur maîtrisable, mais à l’augmentation de la sensation de perméabilité de notre condition, c’est-à-dire de notre besoin, tant biologique que politique, de « nous » laisser pénétrer pour co-évoluer, et jouir à le faire. Cet érotisme nous emmène nécessairement au-delà de l’humain, puisque ce que l’on appelle ainsi est déjà un composé d’une multitude d’entités et d’alliances qui n’ont rien d’anthropo-spécifique. C’est ainsi dans les littératures indigequeer18 et autochtones qu’on en trouve les explorations les plus intéressantes, comme dans le magnifique texte « Eating dirt » de la chercheuse Chippewa Melissa K Nelson, pour qui cet
[…] éco-érotisme est une forme de rencontre écologique intime méta- (au-delà, supérieure) ou trans- (à travers, hors de) sexuelle, dans laquelle nous sommes momentanément et simultanément transportés hors de nous-mêmes par la beauté, ou parfois l’horreur, d’un monde naturel qui dépasse l’humain. Cela signifie que nous pouvons être potentiellement excité∙es par n’importe quoi, c’est-à-dire « pan », ou tout : pansexuel.19

La pansexualité est ici sortie du carcan anthropocentrique pour signifier une attraction vers littéralement « n’importe quoi » : les nuages dans le ciel comme les filets d’eau de la rivière et même le soleil qui me brûle… Toutes ces entités qui interagissent avec moi sont des invitations à insuffler des relations qui m’accrochent, m’ancrent dans un monde dont l’écologie n’est pas théorie mais sensation. Il faut comprendre l’érotisme comme une dimension essentielle de la vie, presque perdue à cause de la mise au travail forcée du monde désormais domestiqué, policé via la « culture de la mise à distance », comme le formule Starhawk. Cette capacité, à la fois individuelle et collective, à ressentir le monde et éprouver de l’attraction pour lui, est pourtant le point de départ de toute lutte : on s’engage parce qu’on est mû∙e par quelque chose qui nous tient aux tripes, qui nous attire, nous excite au point où l’on est prêt∙e à repenser toute notre existence pour nous y adonner, comme lors d’une rencontre amoureuse renversante. Ce « plaisir de l’interconnexion et de la joie de l’inattendu » permet d’« embrasse[r] les possibilités du devenir en relation avec une altérité radicale que l’on appelle ‘nature’ »20. Cela revient à se défaire de la sale « habitude propriétaire » théorisée par Emma Bigé21 : nous ne détenons pas toutes ces qualités du « propre de l’Homme » qui feraient de nous des êtres uniques, séparés du reste de la biosphère, de la même manière que « le propre de la Femme » ou « le propre de l’Afrique » n’est jamais rien d’autre qu’un argument pour le fixisme mortifère22, c’est-à-dire l’idée que nous sommes défini∙es par notre capacité à rester immobiles, à nous rigidifier, plutôt qu’à reconnaître l’hybridité et les assemblages dont nous sommes fait∙es, eux-mêmes le fruit d’évolutions, de transformations et de mouvements, qui « ne sont pas de moi. »23.
La pansexualité est ici sortie du carcan anthropocentrique pour signifier une attraction vers littéralement « n’importe quoi » : les nuages dans le ciel comme les filets d’eau de la rivière et même le soleil qui me brûle…
Melissa K Nelson ajoute :
Cela requiert un processus de décolonisation, car nous devons remettre en question et nous défaire de notre conditionnement à croire que nous serions plus intelligents, différents ou supérieurs à notre nature animale et aux autres êtres vivants (l’exceptionnalisme humain). […] Réveiller ces intelligences [des autres êtres vivants] ainsi que nos capacités intuitives et imaginatives nous reconnecte au monde naturel d’une manière qui peut engendrer une coexistence réciproque.24
La perméabilité est notre condition terrestre. Elle l’a toujours été, mais la rigidification des frontières, à la fois corporelles et nationales, nous montrent comme toujours la réaction de celleux qui veulent nous faire croire à la sanctification d’un corps pur et immaculé : nous présenter comme des sujets exposés, pénétrés, c’est reconnaître la présence d’autrui en nous, celle que l’on porte depuis un monde abîmé, probablement irréparable, mais envers lequel notre passion ne peut décroître, précisément depuis nos temps apocalyptiques : nous n’avons jamais été si vivant∙es car si anéanti∙es. Il y a donc à puiser ailleurs que dans la protection, la conservation de la « nature », et davantage dans une « pulsion éco-érotique [qui] s’inscrit dans le cadre d’une adaptation pansexuelle co-évolutive visant non seulement la survie, mais aussi la régénération »25.
➤ Lire aussi | Endosser l’ombre striée des feuillages・Dénétèm Touam Bona (2021)
Image d’accueil : Edvard Munch, Le Soleil (détail), vers 1911. Wikimedia.

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04.09.2026 à 12:42
Rebekka Deubner · Estelle Benazet Heugenhauser
Dans “La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)”, Rebekka Deubner photographie le territoire des mégabassines, à la rencontre des paysan·nes et de leur milieu. Puis l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser prend le prétexte d’une virée en bus dans les Deux-Sèvres pour mêler paysages, mémoire intime et sabotage dans un texte superbe. Extrait.
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Cet article est un extrait du livre La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), de Rebekka Deubner, Julie Héraut et Estelle Benazet Heugenhauser, paru aux éditions Rotolux press en 2026.
Pour le livre « La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) » de la photographe Rebekka Deubner, un long traveling en images fixes conçu comme un hors-champ du site de la mégabassine de Sainte Soline, l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser a écrit une nouvelle inédite, « Tu retourneras au purin ». On y suit les pensées d’une fille revenue à Niort qui s’installe au fond d’un bus pour passer le temps et ne pas arriver trop en avance dans sa famille pour les fêtes de Noël. À travers les vitres défilent les paysages du territoire des Deux-Sèvres, des places de villages ou des zones industrielles. Dans sa tête remontent des souvenirs d’enfance, à mesure que le personnage de sa cousine – fille de maraîchers bio devenue militante écologiste – se fait de plus en plus présent. Saboter une mégabassine ? C’est très simple.
L’extrait que nous publions est la dernière partie de la nouvelle.
Sur la vitre du bus, les grosses gouttes se rejoignent entre elles, ça coule, ça dégouline. La route, les barrières, les champs, les arbres deviennent flous. Regarder loin devient impossible. Je repense aux schémas de la prof de biologie qu’on avait au collège, ou de physique chimie, ou sciences de la vie et de la terre, je ne sais plus. Quand elle voulait nous expliquer un truc, elle sortait d’un coin de la salle de classe des schémas imprimés sur des rouleaux en tissus plastifiés, ou en papier épais, elle les suspendait sur un crochet au-dessus du tableau noir. À gauche, l’Ouest, l’océan Atlantique, au-dessus, les nuages, et des flèches, puis les terres qui bordent l’océan, et encore des flèches vers les zones humides, là, un cours d’eau qui se divise en plein de bras, les flèches rétrécissent et se dispersent, voilà ici les tourbières, et là des barrages des stations d’épuration, des petites vallées, des haies. À chaque cours, elle répétait la même phrase, c’est beau la vie, rien ne se créé, rien se ne se perd, tout se transforme. Sous l’action du soleil, l’eau de l’océan s’évapore dans l’atmosphère, se condense dans les nuages, et retourne à la terre lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Les précipitations s’infiltrent, rechargent les nappes phréatiques ou ruissellent avant de regagner la mer. Et tout ça se répète à l’infini, c’est beau la vie. Et elle radotait tellement qu’on se moquait d’elle, on l’appelait Madame Cestbeaulavie. À chaque cours elle portait une blouse blanche, mais ce n’était pas ça qui nous faisait ricaner le plus, c’était sa coupe de cheveux. Gris argentés, peignés en brosse, droits sur la tête, on racontait qu’elle avait léché une prise électrique, ou qu’elle avait été le cobaye de ses propres expériences, des produits chimiques lui avait explosés à la tronche, ses cheveux ne s’étaient jamais remis du choc.
On était cruels et maintenant je me dis qu’on était injustes avec elle, c’était une des seules profs à dire qu’on n’était pas obligés de devenir fermiers, vous pouvez travailler dans l’ingénierie, y’a plein de boulot là-dedans elle disait. Elle nous donnait confiance, elle avait un peu d’espoir pour nous. Elle nous parlait des entreprises du coin qui embauchaient, elle nous décrivait la fermentation microbienne et la culture cellulaire, elle nous montrait des photos de gens qui se baladaient entre des cuves en inox énormes, en uniforme de protection, gantés, avec des cagoules ou des charlottes sur la tête, elle nous répétait encore, regardez comme elles sont belles ces unités de filtration, des bioréacteurs, c’est beau la vie. Les médicaments contre le cancer, les insulines, les dérivés sanguins, les vaccins, comme les biopesticides, les biofertilisants, les biocarburants sont fabriqués au même endroit, c’est magique. Y’a de l’avenir dans l’industrie biopharmaceutique. Tout ça nous paraissait très abstrait, mais en tout cas, je ne me souviens pas qu’elle nous ait dit ce qui rapportait le plus de bénéfices à ces entreprises, fabriquer et vendre des produits qui engendrent le cancer, ou fabriquer et vendre des produits qui soignent le cancer. Qu’est-ce qui est le plus rentable, créer la mort ou créer la vie ?

Arrêt Giannesini. Ça y est, on est dans le village de Frontenay-Rohan-Rohan, la pluie se calme pour que je puisse voir la perspective des rues se rétrécir, tout est bien entretenu. Les vieilles pierres des maisons basses bien propres, les volets bien peints, bleus ou vert pastel. Une église, un lavoir, une boulangerie, un Crédit Agricole. Ça sent le village touristique.
Épannes Grand Place. Le chauffeur me dit qu’on est en avance sur les horaires officiels. Je vais fumer, il me dit, si vous avez envie de vous dégourdir les jambes, c’est le moment. Vous pouvez laisser vos affaires, ça ne risque rien.
Je fais quelques pas sur le goudron rafistolé. J’évite les flaques. Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Il y en a trois, un pour les pizzas prêtes en trois minutes, un pour les sushis, makis et sashimis tout frais livrés tous les jours de Niort, et un autre avec des préparations charcutières et laitières locales, jambon, grillons, rillettes, mousse de canard, fromage frais, fromage affiné et même foie gras. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.
Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.
Un peu plus loin, une autre construction flambant neuve aussi, mais carrément plus grande. Ça ressemble à un cabanon Algeco ou à un mobile home avec des couleurs et une petite abeille dessus. Je m’approche, je lis les instructions. Faut créer un compte, donner ses informations personnelles, s’identifier, et après on peut faire ses courses, 24h/24. Je check sur internet c’est quoi ce truc. Apparemment, il y a plus d’une centaine de supérettes autonomes en France. Plus besoin de faire des kilomètres pour une connerie oubliée au supermarché. Super humain. Super proximité. Super producteurs. Entreprise à mission. Label transition écologique. Label initiative sociale et solidaire. Slogan : demain devient possible. Avec un demi-million de subventions publiques, oui c’est sûr. Toute la presse, nationale et locale a encensé le projet. Augmentation du chiffre d’affaires de 870 % entre 2022 et 2023, pareil entre 2023 à 2024. Une association entre patrons de la région, des gens de la biotech, des négociants de Cognac, courtiers en spiritueux, et d’autres patrons d’ailleurs, de banques, de supermarchés. En fait, c’est 70 % de produits Carrefour, 25 % de marques industrielles et 5 % de locaux. Ça fait un producteur local situé à moins de 50 km par supérette autonome. Une belle arnaque que les maires des petits villages ont du mal à refuser. Le chauffeur me fait signe de revenir.

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Prochains arrêts. Square. Les Colliberts. Mauzé Mairie. Sur la place, une montagne de pneus, des bottes de paille. Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe. Maudite soit la guerre économique et sanitaire. Stop à l’abattage total. Accord de Mercosur, faisons-lui sa fête. Moins de paysan·nes c’est plus de malades. Cancer Colère. On ne se laissera pas abattre. On n’est pas débiles les paysans. Le réveil alimentaire c’est maintenant. Femmes de terre, femmes déter ! Non aux bassines et à leur monde. Discutons du partage de l’eau. Stop mégabassines. Méteo bassines, soulèvements olympiques !
Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe.
Mauzé Place Tombouctou. Mauzé-sur-le-Mignon. Des gens de ma famille parlaient de Mauzé quand j’étais petite, ils disaient Mauzé, mais ils disaient pas sur-le-Mignon. Ils parlaient de ce village de deux mille cinq cents habitants pour se rappeler le fiasco de la famille, de la faillite de Josy Boutique, le magasin d’une tante éloignée. Ils pouffaient rien qu’à l’évocation de ce nom, Josy Boutique, le nom du rêve d’une femme du coin. Ils se moquaient d’elle, car ils avaient besoin de quelqu’un sur qui cracher. C’est sûr qu’un magasin de mode dans un village, ça fait pas décoller le chiffre d’affaires. Ça fait juste rêver, non rêver ça coûte rien, c’est ça qui est beau. Enfin, si justement, rêver, ça peut coûter très cher. Josy organisait des défilés de mode à la salle des fêtes de Mauzé. Sa fille venait d’avoir son BEP coiffure, elle maquillait, coiffait, elle apprenait même aux jeunes du coin à marcher avec élégance. Laque ou gel dans les cheveux brushés, ongles rouges, fards sur les joues, mascara, eyeliner, comme à la télé, les jeunes marchaient droit sur la scène de la salle des fêtes. Au bout, au plus près du public, ils s’arrêtaient, regardaient fièrement droit dans les yeux ceux placés au premier rang, une main sur la hanche, une main sur l’autre, et ils repartaient en coulisses. C’était pas de la haute couture, c’était plutôt des sweatshirts, des jupes, des jeans, des tenues de ville simples, et avec ça on se disait qu’on pourrait vivre en ville, qu’on pourrait se fondre en ville, qu’on pourrait être des jeunes gens modernes, mais on haïssait la ville. Josy avait bon goût, un sens du style, elle savait marier les accessoires, des bijoux pas chers mais qui donnaient de la classe, des clips qui brillent sur les oreilles, des broches, des colliers de perles multicolores.
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Avec son mari, ils s’étaient installés au milieu des années quatre-vingt dans un hameau à quelques kilomètres. Elle était née dans la région, lui, fils de pied-noir, en Tunisie. L’État français avait donné des terres à ses grands-parents là-bas, sur leur carte d’identité, leur métier était indiqué : colons. Puis avec l’indépendance, ils avaient dû revenir dans l’Hexagone. Josy et Yvon s’étaient rencontrés à un bal de campagne, peut-être même à la fête de la mogette, ce haricot blanc du coin, elle chantait sur les tables, il lui avait offert un bouquet de violettes. Lui voulait partir. On lui avait proposé de bosser dans une mutuelle, il avait préféré être gendarme, tireur d’élite. Ils étaient partis, loin. Tchad, Martinique, Guadeloupe. De retour dans l’Hexagone, le mari rêvait d’une ferme. Après les années expatriés, la bonne retraite de gendarme sur le compte bancaire, Yvon et Josy avaient trouvé un moyen de retrouver leur France. Le couple avait acheté des terres, Yvon rêvait d’une exploitation agricole. Et Josy avait rêvé plus fort, sa boutique de mode comptait plus que tout. La famille raconte encore qu’elle aurait fait du chantage à Yvon. Plus d’argent pour développer les activités de la boutique ou je divorce. Le couple a hypothéqué la ferme, les bâtisses, les terres. Et ils ont tout perdu. Josy Boutique et l’exploitation. Le couple s’est retrouvé à vivre à cinquante ans dans une studette dans la périphérie de Niort. La banqueroute, c’est toujours à cause d’une bonne femme, répétait la famille.
Le bus fait demi-tour. C’est reparti pour une heure dans l’autre sens. Encore une heure de route pour revenir au centre-ville. Je prends mes affaires et je me pose au fond du bus.

Avec la nuit, il n’y a plus grand-chose à regarder à travers les vitres, à part le marquage au sol sur le goudron, éclairé par les phares de voitures, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide. Halos de clignotants. Plaques d’immatriculation. Panneaux de directions. Au bord de la route, la masse sombre des arbres fait peur. Je repense aux membres coupés des frênes, à leurs boursouflures. Ma tête penche vers la vitre, c’est froid sur mon front, il fait plus chaud à l’arrière du bus, ma cousine avait raison, j’enlève mon écharpe, j’en fais une boule, je la cale dans mon cou, mon poing contre ma joue. Je ferme les yeux. Les phares des voitures, les rayons lumineux des lampadaires pulsent à travers mes paupières. Je vois des machines qui coupent, qui tranchent, qui broient. Je vois des mains coupées, des pieds coupés, des têtes coupées sur un tapis roulant. J’ouvre les yeux, la couleur rouge du marteau prêt à être saisi pour casser les vitres en cas d’accident me saute au visage. Mon poing sous ma joue. Le front contre la vitre froide. Je referme les yeux. Je me concentre sur le bruit du moteur. Certains enfants ne peuvent pas s’endormir sans le bruit du ventilateur, moi, je ne peux pas m’endormir sans le bruit d’un moteur, lointain ou proche, la vibration berce, avec une odeur d’essence c’est ce que je préfère, mais bon, c’est pas toujours possible. L’odeur d’essence mélangée à celle des cheveux propres, les cheveux propres de ma cousine quand on faisait des siestes dans les champs. On marche dans les épis, elle se cache, je me cache, et par surprise on attaque l’autre, on saute sur l’autre par-derrière. Parfois, on trouve une petite parcelle de blés complètement couchés, on se dit que des biches ont fait leur sieste là, et nous aussi on se couche là, on s’endort un peu et vite on se réveille en sursaut. La moissonneuse-batteuse fait un boucan pas possible, on court dans les poussières de blé, ça nous fait éternuer, on s’essuie le nez, la bouche, d’un revers de main, on sait pas quoi faire de ces glaires, ça colle. Le bruit de la moisson mécanique est trop fort, vite, elle va nous rouler dessus, nous aussi on va devenir de la farine.
Dans l’air, un autre truc irrite mes narines, ça sent le brûlé, le plastique fondu, le pétrole ou le désinfectant. Mes yeux piquent, pourtant, la cheminée de l’incinérateur est loin. Des mains gantées dans un coffre de voiture, des déchets, des bouts de planches mal coupées, des tuyaux, des briques de béton cassées, des bottes de paille pleine de merde. Les mains chargent les déchets sur une remorque. Je ne vois pas où vont les déchets. Des mains trient sur un tapis roulant. Des lambeaux de bâche terreux, des bouts de tuyaux coupés, une jambe, une langue. Sur le sol, des morceaux de goudron, de la boue. Des mains se ferment, des mains empoignent un plantoir et le plantoir fait un trou. Des mains froides s’enfoncent dans un trou en plastique. Une main pénètre dans la boue. Un bras disparait dans un cul. C’est visqueux, c’est chaud, c’est résistant. On va la perdre, on va la perdre. Allez, mémère, reviens. Les vaches cognent contre les barrières en métal. Les chaînes contre les barrières en métal. Leurs yeux insistent, leurs yeux s’écarquillent de plus en plus, j’ai peur que leurs orbites s’ouvrent et que leurs yeux tombent. Vingt-cinq vaches, quatre estomacs par vache, ça fait cent estomacs. Cent quatre-vingts litres de liquide dans chaque premier estomac, dans chaque panse. Ça fait quatre mille cinq cents litres qui macèrent dans chaque panse de chaque vache, ça cuit là-dedans. Une vache expulse jusqu’à six cents litres de gaz par jour, alors avec vingt-cinq vaches, ça fait quinze mille litres de gaz expulsés par les culs des vaches. Mes paupières s’ouvrent et se ferment. Front contre la vitre froide, poing contre ma joue, je le sens de moins en moins. Mais non, t’as pas froid, disait ma cousine, c’est dans ta tête. Et mets pas tes mains dans tes poches, si tu tombes, t’auras rien pour te rattraper, ce sera ta tête directe par terre, les graviers dans les yeux, la bouse dans la bouche. La main dans la poche, des cailloux dans la poche, des cailloux dans le creux de la main. Des graviers sous les ongles. Je me prépare, je tiens mes cailloux dans ma poche, si un petit con arrive, je serai plus rapide, déjà prête, le caillou sera prêt, je lui balancerai direct à la gueule. Un marteau, des clous. Faut surveiller quand le voisin n’est pas là. Sa voiture n’est pas là. Il veut raser sa haie. Je vais lui montrer qu’il va pas raser sa haie. Je plante des clous dans ses frênes. Sa tronçonneuse va pas aimer. La chaîne va lui péter à la gueule. Les maillons crantés dans sa chair, les dents métalliques qui lacèrent. On déconne pas avec les haies, ça stoppe les coulées de boues, ça stoppe le vent et donc ça ralentit l’assèchement, le réseau des racines développe la fertilité du sol, et plein de petits animaux peuvent y construire leur vie.

Les tourbières disparaissent, et l’autre veut raser ses haies. Je remue la terre, je trouve des vers de terre, j’en fais des appâts pour mes hameçons, je pêche dans ma mare. La voix de la maitresse de l’école primaire. Écartez-vous, restez sur la rive, je m’éloigne un peu. Elle pousse avec sa pagaie contre les branchages, elle recule avec sa barque. Regardez-moi les enfants. Elle plonge sa pagaie dans l’eau, elle remue l’eau sombre. Regardez les enfants. Elle continue de remuer et elle sort un truc de sa poche, regardez les enfants, elle enfonce encore plus la pagaie dans l’eau, remue encore plus profondément. Elle allume son briquet, une énorme flamme apparait au-dessus de l’eau, plus grande qu’elle. Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail. Je vois le niveau de l’eau baisser. Dans les ruisseaux, dans les rivières, dans les mares. Parfois, les poissons remontent d’un coup, tous morts à la surface. Un fossé vide. Une voix dit qu’il faut le drainer. Il faut que le pus soit évacué. Il y a trop de lentilles d’eau, c’est pas normal. Ou y’a trop d’algues, ça veut dire qu’il y a trop de nitrates. Le marais est devenu un égout. La voix de ma cousine. Ses mots se précipitent.
Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail.
Quelqu’un s’est noyé dans une bassine. Les pro-bassines disent que c’est à cause des anti-bassines. Si les anti-bassines n’avaient pas porté plainte auprès de l’État, l’État n’aurait pas démantelé cette bassine, personne ne serait tombé dedans. Oui, on a monté des dossiers, oui, on a étudié les conséquences de cette centralisation de l’eau dans ces bassines avec des scientifiques, oui, les bassines, ça assèche les nappes phréatiques, ça assèche tout. Les gros exploitants ne ferment jamais leur gueule, c’est normal, ils s’en mettent plein les fouilles. Ils répètent en boucle, ils veulent nous faire passer pour des meurtriers. S’il y avait eu des grillages, des barbelés, des caméras de surveillance, personne ne se serait baladé au bord de la bassine, personne ne serait tombé dans la bassine, personne ne se serait noyé dans la bassine. Quand une bassine est armée, seuls les petits animaux se noient, pas les humains. Les tics du visage de Magalie quand elle parle vite. Sa tête qui s’agite, elle se touche les cheveux, elle regarde ses doigts, elle sent ses doigts, elle me dit j’ai toujours les ongles sales. Son œil gauche rétrécit quand elle parle vite, ses épaules se soulèvent dans les silences. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’avait dit dans ce café près de la gare de Niort, quand je viens voir ma cousine en ville, je mets du mascara quand même. Mes bottes sont pleines de merde, mais j’ai de beaux yeux. Et ses yeux regardent partout, elle me regarde et elle regarde derrière moi, comme si quelqu’un regardait derrière moi, elle surveille, elle regarde derrière elle. Son regard cherche le moindre signe, elle sort son portable de sa poche, elle enlève la batterie. Sa voix revient. Quand t’es en bas, tu ne peux plus remonter, les pentes autour de la bassine, recouvertes de plastique, sous les pattes, ça glisse. Sous les mains, ça glisse. Pattes ou mains, t’essaies de t’accrocher, tu griffes, tu t’épuises, tu n’as plus de griffes, tu meurs. Il n’y a que les cygnes qui se baladent sur cette réserve d’eau sale, pleine de miasmes et de cadavres. Il parait qu’ils ont mis des sortes de tissus grillagés maintenant sur les bords des bassines, comme ça les petites pattes, les petits ongles des rongeurs s’accrochent et remontent. La pente est raide malgré tout, ils peuvent reglisser et retomber dans l’eau. Enfin, ce sont les problèmes d’hiver. Quand il y a de l’eau dans les bassines, en été, l’eau des bassines s’évapore, c’est complètement con, et de l’autre côté, ça pompe, ça pompe. Sa voix devient plus claire, elle ralentit, on dirait qu’elle a répété ces phrases mille fois, elle s’entraine devant le miroir, elle me l’a dit, faut toujours être prête à parler en public, elle répète très très vite, elle répète plus doucement, elle postillonne, elle rate un mot, c’est le début du bug, elle bégaie, elle se reprend, elle marmonne, elle redit les mêmes phrases en chantant, en chuchotant, en criant, elle répète encore, elle ralentit, elle parle au miroir comme elle parlerait à une caméra. Elle recommence, elle lance son chrono, elle minute ses mots. Faut s’entrainer à parler, faut apprendre par cœur les formules, que tu les prononces à un journaliste ou au tribunal, c’est pareil.
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Le premier connard qui a mis en place des bassines, devine qui c’est ? C’est Pinochet. Sa voix s’éraille, elle perd en volume. Oui, les bassines, ce sont des terrains militarisés. Magalie tousse, elle dit, j’ai des remontées gastriques, ça me fait tousser, des fois, j’en perds ma voix. Elle se racle la gorge. Je te dis ça mais tu le répètes pas. Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ? Ils ont balancé des gravats dans son jardin et du lisier. Alexandre était pas là, mais Amélie oui, et les gosses, ils ont tout vu, ça va mal finir. Je te le dis. Les gars bientôt boiront un coup de trop, ils sortiront leur fusil de chasse et ils le tueront. Les gosses, ils ne peuvent plus jouer à avoir peur, ils ont tout le temps peur. Tu sais qu’il y a eu une cellule spéciale pour défendre les bassines, c’est la FNSEA, le syndicat des gros exploitants et l’État qui la gérait, c’était une police spéciale. En fait, le syndicat des gros exploitants fait du renseignement pour l’État, il dit qui est contre les bassines, qui est contre l’élevage intensif, toute critique de l’agriculture conventionnelle devient dangereuse. Ils sont même intervenus dans les lycées agricoles, pour empêcher les étudiants de s’informer sur les conséquences de leur futur métier. Mais bon, on s’est battu, la cellule Déméter a été dissoute.
Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ?
De toute façon, on nous parle de la France, de notre beau pays, de notre beurre régional, exceptionnel bien sûr, car d’origine protégée, mais protégée de quoi exactement ? Nos super productions naissent de nos magnifiques terroirs bien purs, c’est ça ? Et ces idées sont là pour flatter l’extrême droite, notre sol serait meilleur que les autres, mais c’est une parade. Ce qu’on produit le plus ce sont les céréales, 80% de la production part pour l’export, tout ça est stocké dans le grenier du port de La Rochelle, un max de blé, et ils ont attendu qu’un événement vienne faire décoller les prix, la guerre en Ukraine est arrivée et leur a permis de s’en mettre plein les fouilles.

Tu sais, on compare souvent les bassines à des pieuvres, la bassine c’est la tête, c’est trop gros, on peut pas faire grand-chose, tu peux pas vider la bassine avec tes mains, c’est trop énorme, et toute façon avec leurs caméras de surveillance et leurs installations barbelées tu peux pas intervenir directement sur les bassines. Par contre, les pompes, elles sont faciles à repérer, tu fais le tour de la bassine en bagnole, tu roules sur les petites routes autour, et tu les vois, elles sont toutes rutilantes, bien rouges, bien bleues, ou juste couleur argentée en métal. Enfin, ce que je veux dire, c’est que si tu peux pas attaquer la tête, faut attaquer les tentacules. Si tu coupes les tentacules, que tu pètes les raccordements, la tuyauterie, la tête sert plus à rien. Faut toujours avoir une masse dans le coffre de ta voiture, une masse avec un long manche je précise, faut prendre un peu d’élan et en trois quatre coups tu pètes le raccordement, tu remontes dans ta voiture, c’est terminé.
Photo d’ouverture : La terre amoureuse, p. 420-421 ©Rebekka Deubner.

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