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06.06.2026 à 15:38

Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie

Erwan Boutigny, Maître de Conférences en Sciences de Gestion et du Management, Université Le Havre Normandie

Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Au-delà de l’effet nostalgie, l’engouement pour les vinyles et les cassettes traduit une transformation de notre rapport aux objets, au temps et à la culture.
Texte intégral (2256 mots)
Quand la cassette devient icône pop ! Auteur, Fourni par l'auteur

Alors que le streaming domine désormais près de 70 % de la consommation musicale mondiale, le vinyle, que l’on croyait relégué au passé par le CD puis par le numérique, poursuit sa croissance. Quant à la cassette audio, elle opère un retour en force. Au-delà de l’incontournable « effet nostalgie », ce succès révèle une transformation plus profonde de notre rapport à la culture.


En France, le vinyle est l’un des piliers de la consommation physique. Selon le bilan 2025 du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les ventes de vinyles ont atteint près de 6 millions d’unités contre 8 millions pour le CD. Le rapport du Snep précise qu’avec une croissance de près de 15 % en 2025, le chiffre d’affaires du vinyle atteint 113 millions d’euros, dépassant ainsi de 23 millions celui du CD.


À lire aussi : La nostalgie, un puissant levier du marketing


Loin d’être un simple vestige du passé, le vinyle est au cœur d’une renaissance matérielle, célébrant en 2025 selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi) sa dix-neuvième année de croissance ininterrompue. Pour les « superfans », le vinyle constitue un objet de dévotion qui offre une texture tangible à leur passion. Le vinyle est un objet-signifiant, doté d’une présence physique, d’une esthétique et d’une valeur symbolique.

Là où le streaming instaure une relation d’usage plus que de propriété, le vinyle incarne une forme de reprise de contrôle sur ses choix culturels, comme une forme de résistance aux logiques de prescription algorithmique qui façonnent aujourd’hui l’accès à la musique.

Le vinyle constitue désormais le moteur d’une économie de la tangibilité. Au-delà des volumes, c’est la signification de l’acte d’achat qui évolue. Acquérir un vinyle est une démarche engagée faisant écho à un mouvement de « décélération ». En effet, le vinyle impose un rythme et une gestuelle attentive. Si le streaming favorise la fluidité et la dispersion, le vinyle réintroduit de la contrainte. En écho aux travaux sur la « résonance » du sociologue Hartmut Rosa, cette contrainte rend possible une relation plus intense au monde.

En outre, l’écoute devient une expérience quasi cérémonielle portée par un public de plus en plus jeune : 41 % des acheteurs de vinyles ont moins de 35 ans. Cette quête d’une écoute ritualisée dépasse d’ailleurs le cadre intime du salon. Elle s’incarne aujourd’hui dans l’espace public avec l’émergence de « bars audiophiles ». Inspirés des jazz kissa japonais, ces lieux hybrides érigent l'écoute en expérience collective, invitant à savourer le son sur des systèmes de haute fidélité tout en ralentissant le rythme urbain.

Technostalgie et culture populaire

Si le vinyle renvoie à une forme de légitimité culturelle et d’expertise, la cassette audio occupe un tout autre registre. Plus fragile et a priori moins noble, elle s’inscrit dans une esthétique de l’imperfection. Son retour s’explique en grande partie par ce que les chercheurs Pinch et Reinecke qualifient de « technostalgie ». Pour les auteurs, la technostalgie est plus qu’un simple retour vers un passé idéalisé : elle constitue une tentative de médiation entre le passé et le présent afin d’atteindre une sonorité et une esthétique particulières. S’agissant de la cassette, le souffle de la bande, les variations de qualité sonore tout comme les manipulations mécaniques constituent des marqueurs d’authenticité.

Cette valorisation de l'imperfection n'est d'ailleurs pas propre à la cassette. Que ce soit avec un vinyle ou une cassette, écouter de la musique redevient un acte intentionnel, bien loin du recours au téléphone portable, devenu un objet polyvalent terriblement banal, où la musique n’est plus qu’un usage parmi d’autres.

À cela s’ajoute une quête de singularité sonore : les pratiques de production musicale s’appuient sur des outils numériques et des chaînes de traitement du son largement standardisées. Elles recourent notamment à la compression dynamique, un procédé qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts afin de rendre la musique plus audible dans des environnements bruyants. Si cette technique répond à des contraintes d’écoute contemporaines, elle participe également à une certaine homogénéisation des sonorités. Les supports analogiques comme le vinyle ou la cassette réintroduisent au contraire des aspérités perçues comme autant de signes distinctifs, qu’il s’agisse des imperfections du support ou, dans le cas de certaines productions plus anciennes, d’une dynamique sonore davantage préservée.

La cassette bénéficie également de l’aura de la culture populaire. La série Stranger Things a notamment joué un rôle dans son retour en réactivant l’imaginaire des années 1980, faisant du walkman et de la cassette des objets quasi mythiques. Dans une scène culte de la saison 4, le personnage de Max Mayfield utilise un walkman pour écouter la chanson Running Up That Hill, de Kate Bush. La musique permet à Max de rester connectée à la réalité et d’échapper à l’emprise de Vecna. Cette valorisation de la cassette se retrouve également dans la saga les Gardiens de la Galaxie, où le personnage de Peter Quill (Star-Lord) conserve précieusement les mixtapes héritées de sa mère. Dans un univers pourtant futuriste, la cassette devient un lien intime avec le passé, structurant à la fois l’identité du personnage et la narration. Ces représentations participent à réenchanter des technologies paraissant obsolètes en les associant à des expériences émotionnelles fortes. Ces mises en scène fictionnelles agissent comme de puissants catalyseurs de désir. Elles rendent désirables le passé et ses objets pour des générations qui n’ont jamais connu cette époque.

Dans le prolongement de cette dynamique, des artistes majeurs de la pop contemporaine, à l’image de Taylor Swift ou Billie Eilish, participent à cette réappropriation en intégrant la cassette à leurs stratégies de diffusion. Plus surprenant, la cassette peut même précéder les autres formats : pour l’album Love for Sale, sorti en 2021, Lady Gaga a ainsi opté pour une sortie anticipée en cassette, un jour avant les autres supports. Loin d’être un simple support secondaire, la cassette peut ainsi être utilisée comme un objet à part entière dans les stratégies de mise sur le marché de la musique.

Plus largement, la cassette incarne une culture du « fait-main » sonore. Là où le vinyle relève d’une logique de distinction, la cassette s’inscrit davantage dans une culture d’appropriation et de personnalisation. Le film Juste une illusion, sorti en avril 2026, contribue lui aussi à renforcer l’intérêt pour ce support. Le long-métrage met en exergue la pratique de la mixtape, ancêtre direct de la playlist numérique. De manière plus générale, offrir une cassette dans les années 1980 et 1990 était un langage en soi, une manière de composer une identité musicale singulière et d'inscrire une valeur affective sur le ruban magnétique. La cassette réactive également un imaginaire culturel solidement ancré dans des scènes devenues culte, comme celle du slow de la Boum.

Des objets, du temps et de la valeur

La mutation la plus marquante concerne sans doute le statut même du support musical. Dans un environnement où la musique est accessible de manière quasiment illimitée et parfois perçue comme gratuite, les vinyles sont des objets que l’on souhaite posséder, exposer et collectionner. Le vinyle est d’ailleurs désormais conçu comme un produit premium.

On assiste ainsi à une multiplication d’éditions limitées avec une esthétique soignée. Cette logique s’accompagne d’une forme de spéculation. En effet, certaines éditions rares prennent de la valeur. Sur le marché secondaire, le vinyle constitue alors un actif dont la valeur repose autant sur sa rareté que sur sa charge symbolique. Cette valorisation de l’objet physique est d’autant plus forte à une époque où la musique générée par intelligence artificielle commence à saturer les plateformes de streaming. Face à cette prolifération de morceaux virtuels et désincarnés, le vinyle s’impose comme une preuve d’authenticité.

Enfin, le retour du vinyle et de la cassette s’inscrit dans une critique de notre modèle technologique soumis à une forme d’obsolescence programmée. Les appareils analogiques se caractérisent par leur longévité et leur réparabilité. Bien entretenue, une platine des années 1970 peut encore fonctionner et susciter des convoitises. Un véritable écosystème se développe d’ailleurs autour de l’entretien et de la restauration des platines.

Cette dynamique contribue à réhabiliter une culture de l’objet durable. Si certains y voient également une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, cette dimension ne saurait à elle seule expliquer le succès du vinyle et de la cassette. Davantage qu’une démarche purement verte, la collection de disques s’apparente parfois à un fétichisme matériel ou à une stratégie d’affichage social, à l’image d’une belle bibliothèque de salon servant de vitrine culturelle.

Cette quête de distinction et d’authenticité matérielle peut alors parfaitement coexister avec des modes de vie très carbonés. Les acteurs du marché ne s'y sont pas trompés. L’industrie a su intégrer les codes de cet affichage esthétique : le retour du vinyle et de la cassette s’accompagne ainsi de la croissance d’un marché dédié aux équipements neufs. Les nouvelles platines vinyles et lecteurs de cassettes combinent souvent esthétique rétro et technologies contemporaines. Typiquement, des fabricants, comme We Are Rewind ou FiiO, commercialisent de nouveaux walkmans constituant une alternative au marché en effervescence de la seconde main où un Sony TPS-L2 peut s’afficher à plus de 1 000 euros !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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05.06.2026 à 10:01

Aux États-Unis, le droit à la réparation victime collatérale de la guerre d’Hollywood contre les magnétoscopes

Oana Godeanu-Kenworthy, Teaching Professor of American Studies, Miami University

Pourquoi est-il parfois plus simple d’acheter un appareil neuf que de le faire réparer ? Pour répondre à cette question, il faut remonter aux années 1980, lorsque l’industrie du cinéma cherchait à empêcher la copie de ses films sur cassette vidéo.
Texte intégral (2059 mots)
Conçues à l’origine pour protéger les œuvres culturelles contre la copie illégale, certaines dispositions du droit d’auteur américain limitent aujourd’hui la réparation de nombreux objets du quotidien. Un héritage inattendu des guerres du magnétoscope. Steve Jurvetson/Wikimedia Commons, CC BY

Des verrous numériques qui bloquent la réparation des tracteurs aux logiciels propriétaires des appareils électroménagers, les obstacles actuels au droit à la réparation trouvent leurs racines dans la lutte contre le piratage audiovisuel menée par Hollywood il y a quarante ans.


Les États-Unis qui tentent de réparer un objet constatent régulièrement que cela dépasse leurs moyens financiers ou techniques, puis finissent par en acheter un neuf. Dans ce pays en effet, la réparation des appareils électroniques et électroménagers n’est plus réellement une option depuis des décennies, en particulier pour les équipements intégrant des logiciels propriétaires.

Ce genre de situations absurdes se multiplie. Il peut coûter presque aussi cher d’acheter une nouvelle imprimante que de remplacer sa cartouche d’encre. Le département de la Défense américain n’est pas en mesure de réparer certains des systèmes d’armes qu’il achète, car les droits de propriété intellectuelle restent détenus par les fabricants. De son côté, l’entreprise de matériel agricole John Deere empêche les agriculteurs d’accéder aux logiciels nécessaires à la réparation de leurs propres moissonneuses-batteuses et tracteurs : l’achat couvre bien la machine physique, mais pas le logiciel qui la fait fonctionner.

L’une des conséquences, outre les coûts supplémentaires générés et la frustration légitime des consommateurs, est l'impact environnemental de cette situation. Les États-Unis sont le deuxième producteur mondial de déchets électroniques derrière la Chine, avec environ 19,5 kg de déchets électroniques par personne et par an. Or, seuls 25 % de ces déchets électroniques sont recyclés.

C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement en faveur du « droit à la réparation », qui revendique la possibilité pour les consommateurs de réparer eux-mêmes les produits qu’ils achètent, ou de faire appel à un réparateur indépendant, sans se heurter à des obstacles financiers, juridiques ou techniques injustifiés.

Le droit à la réparation semble constituer l’un des rares sujets faisant consensus entre démocrates et républicains au Congrès américain. Le Warrior Right to Repair Act, présenté en 2025 par un élu démocrate, et le Repair Act, porté par un élu républicain, sont deux initiatives législatives en cours visant à créer un cadre juridique fédéral qui faciliterait et réduirait le coût de la réparation des appareils pour les utilisateurs américains. Ces deux textes se heurtent toutefois à une vive opposition de la part de groupes industriels.

En tant que chercheur spécialiste de la culture américaine, j’ai constaté au fil de mes recherches que les origines des obstacles juridiques et techniques à la réparation des produits remontent aux débats des années 1980 sur les nouveaux médias et les mécanismes de protection du droit d’auteur.

Hollywood et les magnétoscopes

L’essor rapide des magnétoscopes à cassette vidéo (VCR) à la fin des années 1970 a transformé les films et les émissions de télévision, qui sont passés du statut d’expériences éphémères à celui de biens de consommation tangibles. Comme je le montre dans mon livre, « Videotape », malgré les revenus supplémentaires que cette évolution pouvait générer, Hollywood s’est alarmé du fait que les utilisateurs étaient désormais capables de copier des films sur cassette vidéo et a tenté de freiner cette technologie. Les interdictions actuelles concernant la réparation s’inscrivent dans le prolongement de cette histoire.

Les premières dispositions américaines relatives au droit d’auteur ont été inscrites dans la loi de 1790 sur le copyright. Au fil du temps, la législation a été adaptée pour intégrer les nouvelles technologies, mais l’esprit qui sous-tend ces évolutions est resté fidèle à l’intention initiale : protéger les intérêts économiques des créateurs tout en garantissant un accès suffisant à l’information afin de favoriser le progrès de la société dans son ensemble.

Jusqu’à la seconde moitié du XXᵉ siècle, la doctrine américaine du fair use, qui autorise dans certaines circonstances l’utilisation d’œuvres protégées sans l’accord de leurs ayants droit, permettait aux juges d’éviter que le droit d’auteur ne porte atteinte à l’intérêt général. Des institutions telles que les bibliothèques publiques, les clubs de lecture, les universités ou encore les organisations de presse ont bénéficié de cette approche juridique. Ce principe a été inscrit dans le droit américain avec le Copyright Act de 1976.

Lorsque les studios de cinéma ont attaqué Sony en justice en 1976 afin d’empêcher la fabrication et la commercialisation des magnétoscopes, ils soutenaient que ces appareils encourageaient la violation du droit d’auteur. Mais en 1984, la Cour suprême des États-Unis a estimé que l’enregistrement de programmes télévisés pour un usage personnel ne constituait pas une infraction au droit d’auteur, élargissant ainsi l’interprétation du principe de fair use.

L’industrie du cinéma s’est alors concentrée sur la recherche d’une solution technologique au problème du piratage ainsi que sur l’obtention de protections juridiques plus strictes pour ses produits.

Les studios ont identifié le disque numérique polyvalent, ou DVD, comme une alternative plus sûre à la cassette VHS. À ses débuts, le DVD était un support uniquement destiné à la lecture. Il a fallu plusieurs années de développement supplémentaires avant que l’enregistrement ne devienne possible à un coût abordable. Même alors, la procédure restait bien plus complexe pour les utilisateurs que l’enregistrement sur cassette vidéo.

En 1997, à peine un an après le lancement du DVD, tous les studios membres de la Motion Picture Association of America ont rejoint le DVD Forum, adopté collectivement ce nouveau format et commencé à abandonner progressivement la commercialisation des films sur cassette vidéo.

Droit d’auteur et verrous numériques

Puis est apparue la gestion des droits numériques, plus connue sous son appellation anglaise de « digital rights management » (DRM). Ce terme désigne l’ensemble des outils technologiques développés par l’industrie pour contrôler l’accès des utilisateurs aux contenus. Il s’agit notamment de logiciels de chiffrement et de divers mécanismes d’authentification ou de contrôle qui limitent les usages possibles des contenus numériques. Certains dispositifs, par exemple, empêchent le téléchargement ou le partage d’un fichier.

Le Digital Millennium Copyright Act (DMCA), promulgué par le président Bill Clinton en 1998, a fourni le cadre juridique général permettant à ces verrous technologiques de s’étendre bien au-delà de l’industrie du divertissement, notamment aux logiciels. Cette loi reflétait un rapprochement d’intérêts entre les industries du divertissement et du logiciel.

Le DMCA a renforcé les sanctions existantes contre les infractions au droit d’auteur en ligne et a criminalisé les technologies permettant de contourner les verrous numériques. La loi a été adoptée alors même que des critiques mettaient en garde, à l’époque comme par la suite, contre le risque qu’elle freine l’innovation et augmente les coûts supportés par les consommateurs.

Depuis 1998, un nombre croissant de produits de consommation, des jouets aux lave-vaisselle, intègrent des micropuces et des logiciels propriétaires protégés par le droit d’auteur. En raison du Digital Millennium Copyright Act, les réparateurs indépendants ne peuvent ni modifier ni contourner ces logiciels propriétaires. S’ils le faisaient, ils pourraient être poursuivis pour violation des droits de propriété intellectuelle du fabricant, comme c’est le cas pour les équipements agricoles de John Deere. Certains appareils électroniques sont même conçus de manière à rendre toute intervention sur le produit pratiquement impossible.

Les fabricants soutiennent que seuls eux-mêmes, ou des techniciens agréés, peuvent et doivent réparer leurs produits. Or, ces réparations sont souvent très coûteuses. Lorsque faire réparer un appareil revient presque aussi cher que d’en acheter un neuf, de nombreux consommateurs choisissent de remplacer l’objet et de jeter un produit pourtant réparable.

Une contestation croissante des interdictions de réparer

Les évolutions technologiques ont souvent tendance à dépasser le cadre juridique existant. Alors que plus de 80 % des Américains se déclarent favorables au droit à la réparation, il reste à voir quand — et même si — le droit américain finira par s’adapter aux conséquences inattendues d’une législation conçue à l’origine pour protéger les droits de propriété intellectuelle des industries créatives, mais qui pèse aujourd’hui sur le portefeuille des consommateurs.

The Conversation

Oana Godeanu-Kenworthy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.06.2026 à 16:11

Britney Spears, Marie Trintignant, Evan Rachel Wood : ces documentaires qui révèlent la mécanique du contrôle coercitif

Valérie Petit, Full Professor in Management, ESSCA School of Management

Margaux Langlois, Professeure associée en management, ESSCA School of Management

Derrière le voile des récits habituels de passion ou de protection, nous voyons apparaître une mécanique de domination sophistiquée, celle du contrôle coercitif.
Texte intégral (1806 mots)

Le contrôle coercitif vise à rendre une personne dépendante, notamment en l’isolant de tout soutien, en la privant de toute liberté et en réglementant ses comportements par des microrégulations au quotidien. Une série de documentaires récents, consacrés à des femmes qui en ont été victimes, comme les actrices Marie Trintignant, Evan Rachel Wood ou la chanteuse Britney Spears, permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, et de (re)penser certaines violences faites aux femmes à l’aune de ce concept.


Nombre de spectatrices et spectateurs français font la même expérience devant le documentaire De rockstar à tueur, le cas Cantat : redécouvrir une affaire qu’ils croyaient connaître, mais ne plus la voir de la même manière. Vingt ans après la mort de Marie Trintignant, le documentaire de Karine Dusfour documente le changement du regard et des mots que nous posons sur les violences de genre : le voile du crime passionnel se déchire, révélant le féminicide et la toile relationnelle tissée autour de Marie Trintignant pour la rendre vulnérable. Vingt ans plus tard, le mot existe désormais dans le débat public pour nommer ce système : le contrôle coercitif.

Plusieurs documentaires récents sur des artistes féminines ont produit ce même effet de dévoilement de la sophistication des violences de genre, notamment Framing Britney Spears qui narre le contrôle et les violences exercés sur Britney Spears par son père et son entourage professionnel, et Phoenix Rising, qui explore les violences alléguées par Evan Rachel Wood contre son compagnon.

Nous analysons ici ces documentaires comme des récits publics, c’est-à-dire comme des objets sociaux qu’il faut prendre au sérieux en ce qu’ils contribuent à transformer nos représentations, notamment des violences de genre. Dans ce cas précis, les documentaires permettent au contrôle coercitif, terme encore peu connu du grand public, de devenir progressivement un nouveau cadre de pensée des violences faites aux femmes.

Le contrôle coercitif : nommer le système derrière l’acte violent

Le contrôle coercitif, tel que conceptualisé par le sociologue américain Evan Stark (2007) désigne un système de domination patriarcale fondé sur la violence, combinant des comportements de contrôle et de coercition dont la finalité est de priver une personne, généralement une femme, de sa liberté et de la placer dans une situation d’enfermement.

À la différence de l’emprise, le contrôle coercitif déplace le regard des actes isolés vers les processus, et de la supposée vulnérabilité de la victime vers les stratégies de vulnérabilisation mises en œuvre par l’auteur, ne demandant plus « pourquoi n’est-elle pas partie » mais : « qu’a-t-il fait pour qu’elle ne puisse plus partir ? » Et à la différence du harcèlement, il se définit comme une atteinte aux droits humains, notamment à la liberté et la dignité de la personne, plaçant d’emblée les violences de genre dans une perspective politique.

Dans nos propres travaux, nous analysons le contrôle coercitif comme la combinaison personnalisée de 4 comportements de coercition incluant la violence physique, la menace, l’intimidation et l’entrave physique ou chimique et de cinq comportements de contrôle regroupant le contrôle psychologique (manipulation émotionnelle, gaslighting et humiliation), la microrégulation du quotidien, la surveillance, l’isolement social et l’exploitation des ressources économiques et sociales.

Ces comportements sont agencés et raffinés au fil du temps pour assurer le contrôle total et la privation de liberté. L’auteur les légitime par des normes et privilèges de genre : père « protecteur », mari « amoureux » ou autre figure patriarcale abusive. Stark dit ainsi que le contrôle coercitif est un véritable patriarcat en miniature reproduit à l’échelle du couple.

Trois récits de femmes artistes victimes de contrôle coercitif

Dans De rockstar à tueur : le cas Cantat (2025), les comportements rapportés sur le temps long relèvent d’une possessivité envahissante et d’un contrôle relationnel exercé sur Marie Trintignant : appels et messages répétés, surveillance affective, intrusion dans ses liens avec d’autres hommes, présence sur les lieux de tournage, pression autour de ses communications, scènes de crise lorsqu’elle échappe à son contrôle. Le documentaire met ainsi en récit une montée de l’intimidation et de la violence, du contrôle relationnel jusqu’au féminicide de Vilnius.

Dans Framing Britney Spears et Controlling Britney Spears (2021), les comportements décrits relèvent d’un contrôle institutionnalisé de la vie quotidienne : contrôle de l’argent, du travail, des contrats, des déplacements, du téléphone, des fréquentations, de la vie affective, du corps, des soins, de la médication et de la possibilité d’avoir un enfant. Ils rapportent aussi surveillance organisée, exploitation professionnelle massive, isolement de l’entourage choisi, menace de sanctions en cas de refus de coopérer, et rhétorique de protection transformant la dépossession en nécessité.

Dans Phoenix Rising, sorti en 2022 (Phénix : pour la justice, dans la version française), les comportements rapportés par Evan Rachel Wood s’inscrivent dans une dynamique de domination graduelle : love bombing (hyperséduction manipulatoire), grooming (mise en confiance à visée prédatrice), asymétrie d’âge, d’expérience et de notoriété, isolement progressif, contrôle psychologique, gaslighting (détournement cognitif), menaces, intimidation, privation de sommeil, contrôle par la drogue, humiliation et scènes où elle devait prouver son amour ou sa loyauté. Le documentaire rapporte aussi des violences sexuelles alléguées, des contraintes physiques et psychiques, un brouillage entre sexualité, performance et domination.

Privation de liberté, normes de genre et réputation : les barreaux de la cage

Ces trois cas mobilisent des combinaisons de comportements contrôle et de coercition toujours uniques et personnalisées, mais ils ont en partage trois logiques organisatrices : d’abord, la logique de la captivité : ces documentaires rendent visible la finalité du contrôle coercitif qu’est la privation de liberté et la captivité.

Le cas Britney Spears rend cette dimension particulièrement explicite : la tutelle organise une captivité réelle, juridiquement encadrée, rentable et justifiée par le vocabulaire de la protection. Le mouvement Free Britney l’avait saisi : il ne s’agissait pas seulement de soutenir une artiste empêchée, mais de nommer une femme adulte privée de sa liberté.

Ensuite, la logique du genre : chaque fois, les normes de genres sont mobilisées pour rendre les violences tolérables, explicables voire romantiques aux yeux de la victime mais aussi de l’entourage. Dans le cas de Marie Trintignant comme dans celui d’Evan Rachel Wood, les violences sont prises dans une grammaire de l’amour excessif : l’amour fou et « trop intense » qui fait mal.

Cette romantisation est renforcée lorsqu’elle concerne des artistes masculins, auxquels les milieux culturels accordent parfois un privilège d’excès en plus de celui du genre. Dans le cas Cantat, le récit du chanteur-poète a longtemps pesé sur la compréhension publique du féminicide. Dans le cas Marilyn Manson, l’image de l’artiste transgressif a brouillé la frontière entre performance, provocation et violence alléguée.

Enfin, la logique de continuum : l’intime et le professionnel ne sont pas disjoints mais articulés pour assurer la continuité et la solidité du contrôle et des violences. Marie Trintignant, Britney Spears et Evan Rachel Wood ne sont pas seulement des filles ou des partenaires, ce sont aussi des travailleuses, des artistes dont le corps, l’image, la voix et la réputation sont des ressources professionnelles.

Or, dans les trois cas, le contrôle s’exerce aussi sur ces espaces-là : le tournage pour Marie Trintignant, les shows, les contrats et les décisions de carrière pour Britney Spears, le clip, la performance et l’image pour Evan Rachel Wood. Le travail n’est donc pas seulement le décor de la violence ; il peut en devenir l’infrastructure, donnant accès à la victime, à son image, à sa valeur et à sa dépendance. Il finit ainsi de forger les barreaux de la cage, sous nos yeux.

Pour être vu, le système sophistiqué de domination qu’est le contrôle coercitif a besoin d’une mise en récit. Cette mise en récit n’est pas toujours possible dans une salle d’audience, dans un commissariat ou sur un plateau de télévision. Voilà pourquoi ces documentaires sont précieux : dans le sillage de Stanley Cavell, Sandra Laugier montre que les films et en particulier les documentaires ne nous apprennent pas seulement de nouveaux faits, ils transforment notre perception morale de faits que nous avions vus, mais mal compris. Leur force est de faire apparaître la cage. À charge pour la société d’en scier, enfin, les barreaux.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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