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13.10.2026 à 17:59

Au château de Chambord, cinq siècles de plaisirs gastronomiques

Loïc Bienassis, Historien du culinaire et des pratiques alimentaires, Université de Tours

Pour retracer l’histoire gourmande du château de Chambord, célébrée dans une exposition, l’historien de la gastronomie doit tenter de démêler le vrai du faux et enquêter pour pallier les lacunes des archives.
Texte intégral (4318 mots)

L’ESSENTIEL

  • Retracer l’histoire du boire et du manger au château de Chambord, dans le Loir-et-Cher, c’est croiser François Ier, Louis XIV, le maréchal de Saxe et Lady Diana.

  • L’exposition « Les festins de Chambord », qui se tient jusqu’au 24 janvier 2027, restitue l’histoire gourmande du château, de la Renaissance à nos jours, à travers la reconstitution de quatre tablées correspondant à des repas emblématiques.

  • Pour construire une telle exposition, les commissaires se sont heurtés aux lacunes des archives. Loïc Bienassis, co-commissaire de l’exposition, nous livre quelques-uns des indices historiques qui permettent de raconter au plus près l’évolution des goûts, des usages et des arts de la table à Chambord.


C’est en septembre 1519 que François Ier lance le chantier de Chambord. Le donjon cantonné de quatre tours rondes, aujourd’hui célèbre dans le monde entier et cœur de l’édifice, est pour l’essentiel achevé vingt ans plus tard. Pour autant, entre 1519 et sa mort, en 1547, François Ier ne séjourne qu’à quinze reprises en son domaine solognot, soit 85 jours au total.

« L’arrivée en campagne », issue de la Tenture des chasses du roi François, tapisserie, Atelier du Faubourg Saint-Marcel, d’après des cartons de Laurent Guyot, 1610/1638. Domaine national de Chambord

À moins de trouvailles futures, aucun document ne nous renseigne sur ce que le souverain a pu manger à Chambord, qu’il s’agisse de ses repas ordinaires ou de ses festins. Certains ouvrages reproduisent bien un menu de 16 plats qui aurait été servi au roi à la Mi-Carême 1545 : du cerf en potage, des huîtres rôties, des grenouilles frites au persil… Il s’agit hélas d’une pure fabrication, forgée de toutes pièces au début des années 1990 par un auteur dont nous tairons le nom, et maintes fois reprise depuis.

On ignore même où François Ier prenait ses repas. Tout au plus peut-on supposer que, après 1545, selon les usages du temps, il se faisait servir dans son logis alors tout juste achevé, dans sa chambre ou dans la grande salle, qui, avec ses 250 mètres carrés, pouvait accueillir de grands banquets.

Belle illustration de ce silence des sources, le passage de Charles Quint à Chambord, le 18 décembre 1539, n’a guère laissé de traces. Le château se résume alors au donjon, tout juste achevé, et l’élévation des ailes ne fait que commencer. L’empereur passe la nuit dans l’une des tours de ce corps central. « Dîner à la chasse, coucher à Chambord », se contente de noter son secrétaire.

Construit entre 1519 et 1547 par François Iᵉʳ, il a été lourdement étendu par la suite par Henri II puis par Louis XIV pour prendre la forme que nous connaissons aujourd’hui. Le château de Chambord est un modèle d’architecture de la Renaissance. Wikimedia, Benh Lieu Song, CC BY

Plus largement, c’est la cuisine française de la Renaissance dans son ensemble qui reste mal connue : le Livre de cuysine tres utille et prouffitable (vers 1540) est en effet le seul livre de cuisine véritablement nouveau publié dans le royaume au XVIᵉ siècle. La cuisine aristocratique qu’il expose s’inscrit d’abord dans la continuité du Moyen Âge : sauces sans matière grasse, liées au pain grillé ou aux jaunes d’œufs, goût prononcé pour l’acidité, omniprésence des épices. On y relève cependant deux inflexions notables. Le sucre, alors considéré comme une épice, entre dans un très grand nombre de recettes, et le beurre s’impose comme la première des matières grasses.

Livre de cuysine tres utille et prouffitable (Paris, c. 1540). Wikimedia

Louis XIV à table avec ces dames

Revenons à Chambord, en enjambant les décennies : il faut attendre Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, qui vit à Blois une petite vingtaine d’années (de 1634 à 1643 puis de 1652 à 1660), pour qu’une personnalité de premier plan fréquente régulièrement ce glorieux palais.

Louis XIV se montre lui aussi sensible aux charmes du monument : il y prend ses quartiers à plusieurs reprises (en 1668, en 1669, en 1670, en 1682, en 1684 et en 1685), pour des séjours de trois semaines en moyenne, saison de la chasse oblige. En 1684 et en 1685, les repas se tiennent chez la Dauphine, dans la première antichambre de son appartement, désignée comme la « salle où le roi mange », au premier étage du donjon. « On mange toujours avec le Roi et cela fait une familiarité très agréable », écrit Madame de Maintenon en 1684. Et le marquis de Dangeau de préciser en 1685 :

« Le roi donne à manger à toutes les dames qui ont suivi la cour, et la table est de 25 couverts. »

Un document exceptionnel, conservé à la Bibliothèque nationale de France, nous fait entrer dans cette salle : un plan de table annoté « pour Chambord en 1685 ». Il représente une grande table ovale de « 20 pieds de long » sur « 8 pieds de large », soit 6,50 m sur 2,60 m, prévue pour 28 convives au côté du roi et de la Dauphine. Le dessin indique la disposition des plats pour le premier service d’un repas de la mi-journée, alors appelé « dîner ». Les assiettes occupent le bord de la table. Juste devant elles court une première rangée de 21 « petites entrées », parmi lesquelles s’intercalent à intervalles réguliers quatre plats de figues et quatre plats de melons. Plus près du centre, une seconde rangée fait se succéder, un à un, 14 potages et 14 entrées.

Ce plan illustre à merveille ce que les historiens appellent le « service à la française ». Chaque mets y reçoit un emplacement précis, selon une symétrie rigoureuse, et lorsque vient le service suivant, chaque plat est « relevé », c’est-à-dire remplacé par un autre posé exactement au même endroit.

Plan de « Table de 20 pieds de long sur 5 pieds de large pour Chambor[d] en 1685 », 1686, dessin, BNF. Wikimedia

Un autre document rare, aujourd’hui conservé dans une collection particulière, complète ce tableau. Intitulé « Pour les disners que doibt donner Sa Majesté au voyage de Chambor, en Septembre 1684 », il récapitule les repas prévus pour les occupants des différentes voitures du cortège royal en route vers la Sologne. Les sept passagers du carrosse du roi doivent ainsi recevoir « quatre petits potages, une grande entrée et quatre petites, un plat de rôt, quatre petits plats d’entremets, deux salades, deux plats de fruit et quatre compotes ». À l’autre extrémité de la liste, les officiers des gardes du corps ont droit à « du pain et du vin », mais aussi à « la desserte de la table du roi », c’est-à-dire aux plats qui en ont été retirés.

« Pour les disners que doibt donner Sa Majesté au voyage de Chambor, en Septembre 1684 », document citant les noms des occupants des carrosses transportant la Cour du château de Versailles à Chambord, et révélant les menus servis à chacun lors du voyage, mets variant en qualité et diminuant en quantité selon l’importance des personnages. Pierre Bergé et associés.

Le maréchal de Saxe et ses breuvages

Quarante ans plus tard, une autre tête couronnée, déchue celle-là, honore le château de sa présence. Stanislas Leszczynski, roi de Pologne en exil et beau-père de Louis XV, réside à Chambord de 1725 à 1733. Se fit-il préparer des babas en Sologne, lui que l’on crédite souvent, sans preuve véritable, d’avoir importé ce gâteau en France ?

Maurice de Saxe se retire en ces terres en 1748, après une glorieuse carrière militaire au service du roi de France. Il fait du domaine « un second Versailles », aux dires du mémorialiste Dufort de Cheverny. Une lettre anonyme publiée peu après sa mort évoque son régiment de dragons, ses uhlans, ses « 400 chevaux de chasse, de monture & de carrosse », son théâtre et… ses 35 cuisiniers, sans compter leurs aides. Rotisset, son prétendu maître-queux et supposé inventeur de la carpe à la Chambord, n’a en revanche jamais existé.

Avec le maréchal de Saxe, que le duc de Croÿ qualifie d’« extrêmement gourmand », la localisation des repas ne fait plus de doute. L’ancienne première antichambre de Louis XIV, où il expose ses trophées, la « salle des drapeaux », sert de « salle à manger » – une pièce nouvelle qui s’impose dans les riches demeures au cours du XVIIIᵉ siècle. Contiguë, une « salle du caffé » accueille les convives pour les boissons d’après-repas. La consommation des « liqueurs chaudes » – café, thé et chocolat – est alors en plein essor : « C’est une mode presque générale à Paris, que de prendre une tasse de café après le dîner », constatait vingt ans plus tôt le voyageur allemand Joachim Christoph Nemeitz.

Maurice de Saxe (le maréchal de Saxe), par Maurice-Quentin de La Tour (1704–1788). Wikimedia

Les inventaires dressés après la mort de l’homme de guerre, en 1750, apportent une foule de renseignements sur la vie matérielle du temps. Pour ne donner qu’un exemple, on recense dans ses caves 472 bouteilles de champagne. En devenant mousseux quelques décennies auparavant, le champagne s’est en effet imposé comme le vin par excellence de la fête aristocratique. Un noceur de l’acabit du maréchal de Saxe se devait d’être prévoyant. La cave compte également 175 bouteilles de chablis blanc, 12 de ratafia de fleurs d’orange, neuf de ratafia rouge, du vin d’Issoudun et des vins d’office et de cuisine pour la domesticité.

Fêtes du XIXᵉ siècle

Après le départ des Polignac, émigrés dès 1789, et jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, plus aucun hôte de marque n’élira domicile à Chambord. Le château n’est pas pour autant tout à fait déserté, et quelques réjouissances le sortent parfois de sa torpeur.

Le 12 mai 1830, la duchesse de Berry, belle-fille de Charles X, y reçoit ses parents, le roi et la reine des Deux-Siciles. Les curieux se pressent, comme le relate le préfet de Loir-et-Cher :

« Un superbe déjeuner, servi par Chevet, avait été préparé pour les augustes voyageurs. On permit au public, selon un ancien usage princier, de circuler autour de la table et de se donner le singulier plaisir de convoiter des yeux et humer les vapeurs des mets savoureux dont les convives se repaissaient très substantiellement. »

Chevet, fournisseur officiel de Charles X, comptait parmi les « maisons de comestibles » parisiennes les plus réputées.

Le 29 septembre 1879, les légitimistes fêtent au château les 59 ans du comte de Chambord, prétendant au trône toujours en exil. Plus de 1 200 convives se retrouvent sous une immense tente, et Potel et Chabot affrète trois wagons pour acheminer le matériel et les produits. Au menu : potage à la royale, pâtés de gibier truffés, gâteaux au rhum, champagne.

En 1883, le domaine revient aux princes de Bourbon-Parme, qui n’y font que de brefs séjours, deux semaines tout au plus. Chose nouvelle, ils ouvrent le château au monde extérieur. Ainsi, exemple parmi d’autres, le 13 juin 1899, le septième congrès de la Loire navigable se tient au château. Et le comité blésois régale ses invités :

Hors d’œuvres variés
Petits pâtés à l’alsacienne
Saumon sauce crevette
Filet de bœuf renaissance
Petits pois nouveaux à la française
Poularde du Mans rôtie
Salade de saison
Savarin au rhum
Fruits et petits gâteaux.

Et pour escorter ces plats : saint-émilion, vouvray mousseux, café, cognac.

Quand la République reçoit

Devenu propriété de l’État en 1930, Chambord a accueilli, au fil des décennies, chefs d’État et réceptions. Le 28 mars 1987, le président Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl y déjeunent de paupiette de saumon de Loire à la mousse de sandre. Ils boivent du puligny-montrachet, du château batailley et du Krug – mais pas de vin de Loire ! De 1965 au milieu des années 1990, les chasses présidentielles réunissent à Chambord décideurs et diplomates autour de menus simples, servis à l’hôtel Saint-Michel : crème Saint-Germain, turbot sauce hollandaise, tarte Tatin, bourgueil.

Reste le plus mémorable des repas contemporains. Le 9 novembre 1988, le prince Charles et Lady Diana visitent le château avec le ministre de la culture Jack Lang. Le soir, un dîner de gala réunit 46 personnes au second étage du donjon, dont Caroline de Monaco et Isabelle Huppert. Le chef Bernard Robin, du Relais de Bracieux, est aux fourneaux.

Henri Gault note chaque plat dans Paris-Match. Il donne 8,5 sur 10 aux saint-jacques au foie gras et aux petits cèpes de Sologne, et 9,5 sur 10, « un grand moment », aux filets de pigeonneau et à leur millefeuille de halicot. Le gratin d’oranges au Grand Marnier n’obtient que 7 sur 10. Côté vins, vouvray pétillant, pouilly fumé, chinon « Clos de l’Écho » 1976 et coteaux du layon : cette fois, la Loire est à l’honneur. Moyenne générale : 8,5 sur 10.

Entre la mention laconique du secrétaire de Charles Quint et les notes d’Henri Gault, les sources font, on l’aura compris, régulièrement défaut pour retracer l’histoire gourmande de Chambord. Souvent, ce sont les découvertes archéologiques qui se chargent d’apporter les éclairages les plus précieux, à l’image des nombreuses coquilles d’huîtres exhumées des fosses du XVIIIᵉ siècle.

Quant aux légendes – menu imaginaire de François Ier, babas de Stanislas ou carpe de l’introuvable Rotisset –, l’historien de la gastronomie doit, comme toujours, tenter de démêler le vrai du faux, tout en sachant qu’elles offrent d’attrayantes réponses là où lui aime à poser des questions.

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Loïc Bienassis est l’auteur d’À la table du château de Chambord, paru en 2024 aux éditions PUFR. Il est également – avec l’historienne et chargée de recherches au Domaine national de Chambord Virginie Berdal – co-commissaire de l’exposition « Les festins de Chambord ».


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Loïc Bienassis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.10.2026 à 16:01

« Marie-Antoinette » : vingt ans après sa sortie, le film subversif de Sofia Coppola célébré à Versailles

Fiona Handyside, Associate Professor of Film Studies, University of Exeter

Le film de Sofia Coppola est sorti à une époque où la culture était dominée par une vision du consumérisme comme moyen d’émancipation, alors que le « girl power » servait à vendre de la musique et des vêtements aux jeunes femmes.
Texte intégral (1655 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le château de Versailles célèbre les vingt ans du film Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, à travers une exposition présentée au Petit Trianon, conçue en collaboration avec la réalisatrice.

  • L’exposition explore la genèse de l’œuvre, ses choix esthétiques et son impact culturel.

  • Il s’agit d’une reconnaissance importante pour un film qui avait été hué à Cannes, en mai 2006, tandis qu’il était projeté pour l’ouverture du festival.


Jusqu’à fin janvier 2027, un événement unique se déroule au Petit Trianon, cette petite résidence d’été nichée au milieu des parterres de fleurs du vaste domaine du château de Versailles.

En parcourant ses salles, les visiteurs peuvent admirer des compositions florales d’un rose éclatant tout en écoutant la musique de New Order. Cet événement a été conçu en hommage au film de Sofia Coppola sorti en 2006, Marie-Antoinette.

Le film, tourné à Versailles, fait l’objet d’une extraordinaire fête pour son 20ᵉ anniversaire. Des scènes et des décors ont été recréés dans les salles mêmes où la reine adolescente (incarnée dans le film par Kirsten Dunst) échappait autrefois aux hiérarchies rigides de la vie de cour.

Dans ce mélange de réalité et de fiction, les visiteurs peuvent découvrir le véritable service de table en porcelaine de Sèvres de Marie-Antoinette. À ses côtés sont exposés les accessoires culinaires sophistiqués créés pour le film de Coppola par la directrice artistique Anne Seibel et le chef étoilé Marc Meneau. Des portraits de Marie-Antoinette par Élisabeth Vigée Le Brun sont accrochés aux côtés de mannequins dont la tenue rappelle celles de Kirsten Dunst dans le film.

Plus de 200 films ont été tournés sur place, dans les bâtiments et les jardins de Versailles et aux alentours, mais il s’agit ici de la première exposition consacrée à un seul et même film.

Coppola a collaboré avec les commissaires d’exposition Laurent Salomé et Hélène Delalex pour la conception artistique de l’exposition. Le résultat est une expérience extraordinaire et étrange : le Petit Trianon vu à travers la double sensibilité de la cinéaste et de la reine.

Ici, les visiteurs voient comment ces deux femmes ont construit des univers clos destinés à nourrir leur identité et à préserver leurs plaisirs de jeunes filles. Dans le même temps, toutes deux comptaient – peut-être trop – sur leurs privilèges et leur image pour se maintenir à flot.

En avance sur son temps

Le film de Sofia Coppola a été hué lors de la projection d’ouverture au Festival de Cannes en mai 2006. Ce fut un échec commercial, le film ayant à peine couvert son budget de 40 millions de dollars (21,7 millions de livres sterling). Coppola n’a pas réalisé d’autre film pendant quatre ans.

Il est donc d’autant plus gratifiant pour les fans du film de le voir gagner en stature et en reconnaissance. À l’occasion de son 20ᵉ anniversaire, Marie-Antoinette bénéficie d’un regain d’intérêt et, enfin, du prestige culturel que, selon moi, son audace mérite.

L’entreprise de distribution de films Criterion a sorti une restauration numérique en 4K dans sa prestigieuse collection, accompagnée de commentaires audio, de scènes coupées et d’un essai de Claire Healy, spécialiste de l’enfance des filles. Réalisé par la mère de Sofia, Eleanor Coppola, The Making of Marie-Antoinette sortira en novembre.

Pourquoi, deux décennies après sa sortie, le film de Sofia Coppola reçoit-il enfin la reconnaissance du public et de la critique qu’il mérite – célébrant ainsi son choix audacieux de raconter l’histoire d’une reine du XVIIIᵉ siècle à travers le prisme du pop art ?

Cela s’explique en partie par le fait que la cinéaste a anticipé un genre de fantaisie historique devenu courant aujourd’hui : la Régence délibérément kitsch de la série les Chroniques de Bridgerton (2020), le langage grossier et ironique de la cour russe dans la série The Great (2020), et l’univers du XVIIIᵉ siècle joyeusement révisionniste du film la Favorite (2018).

Mais cette reconnaissance n’est pas seulement liée au fait que le postmodernisme ludique de Coppola soit devenu plus accessible culturellement. La cinéaste annonce ses intentions avec une clarté extraordinaire dès le tout début du film.

Un postmodernisme ludique

Le film s’ouvre sur un écran noir, le texte du générique apparaissant en rose vif. La chanson Natural’s Not in It de Gang of Four retentit (« I do love a new purchase/a market of the senses ») tandis que la première scène est lancée.

Dunst, vêtue d’un corset en soie blanche et de jupons, les cheveux ornés de plumes blanches, est allongée sur une chaise longue gris tourterelle. Une femme de chambre place un soulier sur son pied tendu, tandis qu’elle prélève nonchalamment une cuillerée de glaçage rose épais sur un gâteau posé à côté d’elle.

Alors qu’elle porte son doigt à sa bouche, elle se tourne et lance un regard à la caméra. Elle nous salue. C’est une femme consciente d’être observée : par la cour, par la caméra, par les spectateurs.

Une scène de Marie-Antoinette, illustrant l’amour de la jeune reine pour la mode.

La célèbre galerie des Glaces préfigure l’univers des réseaux sociaux, où les représentations passent d’un écran à l’autre dans des boucles de références sans fin. Les paroles du groupe punk Gang of Four associent l’acquisition d’objets au plaisir sensuel et à la construction d’un mode de vie désirable – faisant de la Marie-Antoinette de Dunst une influenceuse avant la lettre.

Pourtant, le film garde une pointe de mélancolie. À l’ère des contraintes financières post-austérité, du dérèglement climatique et des événements géopolitiques imprévisibles, sa représentation d’un monde vacillant au bord de la crise – tout en se consacrant à la mise en scène de modes de vie toujours plus raffinés – trouve un écho troublant.

En regardant le film de Coppola projeté sur les murs de pierre du Petit Trianon, dans les pièces mêmes où Marie-Antoinette a vécu, les visiteurs se rappellent aussi la fin sanglante qui attendait la charmante jeune femme que l’on voit danser devant eux.

C’est un film qui place le regard d’une jeune fille au cœur d’un moment convulsif de l’histoire mondiale. Et Coppola insiste sur le fait que ses expériences et ses sentiments comptent.

Ce film est un manifeste en faveur de la spécificité de l’enfance féminine : il affirme avec force que grandir en tant que fille est une expérience à part entière, façonnée par les attentes imposées aux corps et aux identités.

Si même les jeunes filles les plus privilégiées ressentent le poids de l’oppression et des attentes dans un monde régi par les images, qu’est-ce que cela signifie pour celles qui ne bénéficient pas du même niveau de confort matériel ?

La bande-annonce de Making Marie Antoinette.

Le film de Sofia Coppola est sorti à une époque culturelle dominée par un consumérisme présenté comme une forme d’émancipation, où le « girl power » servait à vendre de la musique et de la mode aux jeunes femmes. Le contre-message du film – selon lequel ce pouvoir est strictement limité, affaibli d’un côté par un establishment patriarcal hypertrophié et de l’autre par la pauvreté scandaleuse qui se cache derrière les plaisirs de Marie-Antoinette, dont elle n’avait guère conscience – semblait anachronique et hors de propos à l’époque.

Aujourd’hui, à l’ère post-#MeToo, alors que Donald Trump entame son deuxième mandat présidentiel et que la montée du populisme de droite met en évidence des injustices sociales profondément enracinées et des inégalités de revenus, le film de Coppola semble bien trop prémonitoire.

The Conversation

Fiona Handyside ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.10.2026 à 08:49

Les animes du studio Ghibli et la culture du riz au Japon

Marica Gambina, Doctorante en études cinématographiques, Université de Lille

La culture et la consommation du riz sont des marqueurs très forts de l’identité japonaise, que l’on retrouve illustrés avec précision dans les films du studio Ghibli.
Texte intégral (2365 mots)
Chihiro est émue par de simples *onigiris*, boulettes de riz traditionnelles, qui lui rappellent son paysage natal (*Le Voyage de Chihiro, Hayao Miyazaki, 2001). Studio Ghibli

L’ESSENTIEL

  • Motif récurrent du quotidien nippon, le riz s’impose comme un marqueur culturel par excellence de la société japonaise.

  • Princesse Mononoke et le Voyage de Chihiro, notamment, produits par Ghibli, illustrent avec précision la pratique de la riziculture et la façon dont on consomme le riz au Japon.

  • Du point de vue culturel, ces films d’animation japonais du célèbre studio fondé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata font déjà partie des classiques du genre.


Le riz représente l’un des symboles du Japon par excellence tant à l’intérieur du pays qu’à l’international. Arrivée dans l’archipel vers 350 avant notre ère., la culture de cette céréale remplace progressivement le mode de vie des chasseurs-cueilleurs jusqu’à s’imposer comme l’un des piliers de l’identité japonaise. L’anthropologue Emiko Ohnuki-Tierney le résume ainsi :

« La symbolique du riz est double : d’une part, “le riz, notre nourriture” et, d’autre part, “les rizières, notre terre”, ces deux aspects se renforçant mutuellement. »

Les animes constituent l’un des principaux produits d’exportation du Japon et véhiculent de nombreuses représentations du riz, offrant au public non nippon un aperçu de ses implications sociales ainsi que historiques et territoriales. Les animes du studio Ghibli, sans doute parmi les plus appréciés à l’échelle globale, illustrent largement le riz. À travers des scènes allant de sa culture à sa consommation, inscrites dans divers contextes historiques, les films du studio Ghibli permettent de saisir l’importance du riz dans la société nippone.

La rizière : contexte agricole et développement urbain

Dans les animes (dessin animé japonais, ndlr) Ghibli, le paysage japonais d’autrefois se présente souvent avec une verdure luxuriante qui recouvre les montagnes encadrant la rizière entre ses flancs. Cette image du territoire japonais est présente jusque dans Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997), dont l’intrigue se déroule à l’époque Muromachi (1337-1573).

La rizière y est déjà présente, mais avec une forme plutôt arrondie et des dimensions irrégulières. Bien qu’elle soit encore éloignée du modèle rectangulaire et homogène qui s’imposera au Japon au fil des siècles, sa présence encadre déjà le territoire japonais, tout en renvoyant aux bouleversements explorés dans le film, notamment la déforestation liée au développement technique et agricole.

Figure 1. Hayao Miyazaki, les rizières dans Princesse Mononoké, 1997.

Dans Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988), la rizière, en harmonie avec la forêt, est l’un des éléments fondamentaux de la représentation de l’univers narratif. Elle ne s’inscrit pas parmi les éléments perturbateurs du milieu naturel ; au contraire, elle participe à la description du paysage rural de la région de Tokyo dans les années 1950. Dans le film, cet espace rural, dernier témoignage de la vie traditionnelle nippone face au Japon de l’après-guerre en plaine modernisation, apparaît déjà profondément distinct de la ville, qui s’étendra et gagnera la campagne au cours des décennies suivantes.

La course à l’urbanisation pendant la Haute Croissance est au cœur de la narration dans Pompoko (Isao Takahata, 1994), où le paysage idyllique des rizières encadrées par les montagnes s’impose comme l’objet du désir, non pas des humains, mais des animaux menacés par l’expansion immobilière des années 1960.

Ce contexte rural constitue également un refuge pour les salariés qui quittent la grande ville. Dans Souvenirs goutte à goutte (Isao Takahata, 1991), il s’agit en effet d’échapper à une vie stable, mais dépourvue de passion, au profit d’un travail exigeant dans les champs, où le riz est cultivé selon des méthodes traditionnelles, les bottes et les mains plongées dans le fond aqueux de la rizière.

La préparation du riz et les changements alimentaires

La préparation du riz dans la Colline aux coquelicots (Gorō Miyazaki, 2011) intervient quelques secondes après le début du film, lors de la préparation du petit-déjeuner. Dans ce film, qui se déroule dans les Japon des années 1960, le riz apparaît immergé et vraisemblablement déjà lavé dans un donabe, cuiseur à riz traditionnel en terre cuite munie d’un couvercle en bois. Très présent dans les images des animes Ghibli, le donabe traditionnel renvoie non seulement au rituel quotidien de préparation du riz, mais également à l’omniprésence de cette céréale dans les repas, dont elle constitue un élément indispensable.

Les films Ghibli montrent également le remplacement progressif du donabe traditionnel par le rice cooker électrique ; ne relevant pas uniquement du progrès technique et du miracle économique nippon, sa présence témoigne également de l’évolution des habitudes alimentaires japonaise. En effet, le cuiseur électrique est souvent accompagné de produits alimentaires industriels – eux-mêmes issus du modèle d’importation conséquent au miracle économique – tels que le pain de mie et toute sorte de snacks et de boissons.

Le petit-déjeuner de la protagoniste de Si tu tends l’oreille (Yoshifumi Kondō, 1995), composé de pain industriel et dépourvu du traditionnel bol de riz, s’inscrit dans ces transformations des habitudes quotidiennes, comme le montre la présence du carton de lait (milk) à l’arrière-plan, qui témoigne de l’évolution de l’alimentation japonaise au XXᵉ siècle.

Yoshifumi Kondō, Si tu tends l’oreille, 1995. Studio Ghibli

Cependant, les repas familiaux continuent d’inclure la préparation du riz. Par ailleurs, la distribution du riz par la mère, principale responsable du foyer, relève des coutumes sociales, puisqu’elle reflète la hiérarchie familiale.

Manger le riz : survie et identité

Dans le Tombeau des lucioles (Isao Takahata, 1988), la possibilité de consommer du riz détermine la survie des protagonistes dans le Japon vaincu de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les précieux kimonos de la mère des protagonistes deviennent alors la monnaie d’échange permettant de se procurer cet aliment humble et essentiel, nécessaire à la survie.

Cependant, le riz, le bien japonais par excellence, est lui-même rationné au sein du foyer : en raison de ses qualités nutritionnelles, il est réservé aux travailleurs de la nation qui, en contribuant au bien de la patrie, y ont davantage droit que les enfants.

Dans le Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, 2001), les bols de riz constituent le repas des travailleurs du palais des bains de Yubaba. Miyazaki souligne ainsi la différence entre les mets de luxe souvent riches en protéines animales destinés aux kamis, les divinités clientes de Yubaba, et ceux réservés à la main-d’œuvre.

Toutefois, le riz est également l’un des éléments centraux de l’une des scènes les plus iconiques du film. Bouleversée par son arrivée dans ce monde parallèle au sien, où ses parents sont transformés en cochons, Chihiro perd son identité : en l’embauchant, Yubaba lui vole son prénom.

Son seul allié dans ce monde étranger est le dragon Haku, qu’elle retrouve en privé, à l’abri des massifs floraux. Le dragon la rassure en lui remettant des objets qui lui rappellent son identité, ainsi que des onigiris enchantés. Tout en dévorant les onigiris préparés par Haku, Chihiro fond en larmes.

Encas extrêmement simples, les onigiris que mange Chihiro sont des boulettes de riz triangulaires. L’enchantement de ces onigiris réside dans leur préparation manuelle, fondée sur le rituel préalable du lavage et de la cuisson du riz.

Destinés à réconforter Chihiro, ils dépassent ainsi la simple fonction alimentaire ; leur préparation ne relève pas seulement de l’acte culinaire, mais s’apparente à un geste d’amour. La simplicité de cet encas, dépourvu de toute sophistication de la matière, associée au don des objets personnels, contribue à raviver l’identité perdue de Chihiro par le biais du riz lui-même.

En effet, ces onigiris ne se limitent pas à leur statut de plat traditionnel ; leurs grains de riz évoquent le paysage natal – et idéalisé – des rizières, les efforts nécessaires pour se procurer un bol de riz pendant la guerre, le donabe (ou rice cooker) des repas familiaux… Les larmes de Chihiro coulent, car ces onigiris la ramènent symboliquement chez elle, au cœur d’un monde étranger.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Marica Gambina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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