06.11.2026 à 11:34
Michael Cox, Founding Director of LSE IDEAS and Emeritus Professor of International Relations, London School of Economics and Political Science

L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat ont infligé un revers cinglant à Donald Trump et aux républicains au Congrès.
Peu de commentateurs croient que ce résultat changera beaucoup la politique de Trump envers l’Ukraine.
Un accord entre « grandes puissances » sans Kiev se heurterait presque à coup sûr aux démocrates du Congrès.
Les élections de mi-mandat ont modifié le rapport de force au Congrès des États-Unis, infligeant un revers cinglant à Donald Trump et à son Parti républicain. Ce résultat aura des conséquences dans le pays et peut-être aussi à l’étranger, notamment pour la politique de Washington envers l’Ukraine, un sujet quasiment absent des campagnes.
Mais si l’Ukraine a peu pesé dans le scrutin, la question de l’attitude à adopter face à la guerre n’a pas disparu de la vie politique états-unienne. De fait, dans les semaines et les mois qui ont précédé l’annonce des résultats, Trump s’était employé à revenir sur le soutien des États-Unis à l’Ukraine. Il l’a fait malgré une forte opposition, y compris dans les rangs républicains.
La transmission à Kiev de renseignements cruciaux sur les frappes russes a été interrompue, avant d’être rétablie, tandis qu’une aide militaire essentielle était réduite. Trump a aussi décidé de suspendre plusieurs sanctions visant la Russie.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a dénoncé cette décision, qui selon lui ne profite qu’à la Russie, tandis que Trump l’a justifiée en invoquant « l’intérêt national des États-Unis », en y voyant aussi un moyen d’améliorer les chances électorales de son parti grâce à une baisse des prix de l’essence.
Au bout du compte, rien de tout cela n’a servi Trump et les républicains. Pourtant, rares sont les commentateurs qui pensent que les résultats des élections de mi-mandat, aussi désastreux soient-ils pour lui, auront un effet notable sur sa vision de la politique étrangère, et en particulier sur sa politique envers l’Ukraine.
« La politique étrangère de l’administration Trump est comme une voiture lancée sur l’autoroute », expliquait récemment James Green, chercheur au Centre for European Reform et ancien collaborateur parlementaire à Washington. « Le Congrès peut ralentir cette voiture, peut-être l’obliger à mettre son clignotant, mais il lui sera très difficile de modifier l’itinéraire d’ensemble au cours des deux prochaines années. »
Cela tient en partie à la façon dont la politique étrangère se décide aux États-Unis. Le Congrès n’est pas dépourvu d’influence. Il peut organiser des auditions, convoquer sous peine de sanctions des responsables de l’exécutif et exercer son contrôle sur le budget. Mais en tant que commandant en chef et chef de l’État, épaulé par une vaste administration consacrée à la politique étrangère, le président conserve d’importants pouvoirs dans ce domaine.
Il est également peu probable que les démocrates placent l’Ukraine au premier plan après ces élections. Ils auront d’autres chats à fouetter, à commencer par la nécessité de trouver un candidat et un programme capables de leur faire gagner la Maison-Blanche en 2028.
L’Ukraine est pourtant une cause que de nombreux démocrates, et bon nombre de républicains, défendent depuis un certain temps. Ils ne risquent pas non plus d’oublier ce que les Américains ordinaires pensent de la Russie et de son dirigeant, Vladimir Poutine.
La guerre en Ukraine n’occupe peut-être pas leurs pensées au quotidien. En revanche, comme l’a montré le Pew Research Center en 2025, 67 % des États-uniens se méfient de Poutine et six sur dix considèrent la Russie comme un ennemi.
Les démocrates ne souhaitent peut-être pas se retrouver entraînés dans une guerre européenne. Mais alors qu’ils viennent de remporter une victoire écrasante, ils pourraient bien estimer qu’ils ont désormais beaucoup à gagner politiquement à durcir leurs attaques contre un Trump affaibli, si sa politique étrangère envers la Russie et l’Ukraine continue, à leurs yeux, de récompenser l’agresseur tout en faisant passer la victime de cette agression pour un obstacle à un règlement du conflit.
Si le résultat des élections offre aux démocrates une série d’occasions tout en mettant Trump en difficulté, il ouvre aussi une possible fenêtre à Poutine. Le dirigeant russe pourrait bien chercher à exploiter la situation politique intérieure de Trump en proposant une forme de règlement qui permettrait au président états-unien de crier victoire.
Des responsables états-uniens, chinois et russes discutent déjà d’un sommet qui se tiendrait lors du déplacement des chefs d’État en Chine pour le sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (Apec), en novembre. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a indiqué que la Russie espérait arrêter les modalités de cette rencontre dans les prochains jours.
Trump tient lui aussi à cette rencontre. Il a déclaré aux journalistes en octobre que l’Ukraine y serait abordée, ajoutant : « Je participerais à une rencontre pour… tout ce que je peux faire pour mettre fin à la guerre, que quelqu’un soit là ou non, tout ce que je peux faire pour mettre fin à la guerre. »
Cela peut sembler assez raisonnable. Toutefois, décider du sort d’un pays souverain absent de la table des négociations, et conclure une sorte d’accord entre « grandes puissances » avec deux pays autoritaires, qui prévoirait la perte de 20 % de son territoire par l’Ukraine, est presque à coup sûr une chose que les démocrates du Congrès, enhardis, ne laisseront pas passer sans réagir.
Selon la plupart des experts militaires, il ne serait pas sage non plus de concéder quoi que ce soit à la Russie alors que sa guerre contre l’Ukraine semble s’être enlisée. D’après l’Institute for the Study of War, la Russie a peut-être « pris un avantage temporaire dans le ciel ukrainien grâce à ses drones à réaction et à la pénurie de missiles Patriot capables d’intercepter ses missiles balistiques ».
Mais comme le souligne aussi l’institut, à moins que l’aide militaire occidentale ne se tarisse complètement, une victoire russe n’a rien d’inéluctable. Une guerre dont la plupart des experts, CIA comprise, prédisaient la fin en quelques mois devrait donc se prolonger.
Il est peu probable que Trump change d’avis sur la Russie et l’Ukraine. À ses yeux, la Russie restera un partenaire potentiel, et l’Ukraine un pays qui a reçu l’aide des États-Unis et n’a rendu « absolument rien en retour, à part des ennuis ».
Mais désormais, politiquement acculé, face à des démocrates aux commandes du Congrès dans un pays qui vient de rendre un verdict sans appel sur sa présidence, il aura sans doute plus de mal à définir son propre programme vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine.
Michael Cox a été directeur fondateur de LSE IDEAS et est chercheur associé à Chatham House.
06.11.2026 à 11:32
Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL
L’ESSENTIEL
La 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, COP31, se déroule en Turquie du 9 au 20 novembre 2026 dans un contexte international chahuté, notamment du fait de la crise énergétique mondiale et des conflits qui l’ont causée.
La défection américaine, depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024, pèse sur les négociations et sur les moyens alloués aux financements climatiques : la tâche n’en sera que plus dure pour les négociateurs présents à Antalya.
Pour autant, alors qu’il est désormais impossible d’atteindre l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 °C sans dépassement, le monde n’a jamais eu autant besoin des COP climat qu’aujourd’hui. Pour sortir des blocages, une piste d’amélioration serait déjà de revoir les règles de vote lors des COP.
Le 9 novembre 2026, la 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) ouvre ses portes à Antalya, en Turquie, en pleine crise énergétique provoquée par la guerre au Proche-Orient et en l’absence des États-Unis qui ont claqué celle de toutes les instances onusiennes s’occupant du climat.
Qu’attendre de la COP31 dans un tel contexte international ? Ces grandes messes onusiennes ont-elles encore une quelconque utilité ? Où en est-on par rapport au calendrier d’actions décidé en 2015 lors de l’accord de Paris ? Avant de répondre à ces questions, il faut revenir au démarrage des COP.
Le Groupement intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec) a été constitué en 1988 sous l’égide de deux agences des Nations unies. Son premier rapport d’évaluation paraît en 1990. Il présente des scénarios qui montrent que, en l’absence d’intervention, la planète est sur la trajectoire d’un réchauffement global de 4 à 5 °C d’ici à la fin du XXIᵉ siècle.
Les experts préconisent de s’inspirer de ce qui a été fait pour protéger la couche d’ozone en adoptant une convention-cadre et des protocoles additionnels pour coordonner l’action des différents États.
Deux ans après se tient à Rio, en 1992, le Sommet de la Terre, conférence décennale des Nations unies sur l’environnement. Ce sommet débouche sur l’adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC, ou UNFCCC en anglais), le traité international fondateur de la négociation climatique. Il comporte trois piliers :
un objectif principal : stabiliser la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre (GES) à un niveau limitant les « perturbations anthropiques dangereuses du système climatique » ;
un principe de « responsabilité commune mais différenciée » face au réchauffement global qui devra guider l’action. L’annexe II de la Convention liste les pays développés qui portent la plus lourde responsabilité ;
une gouvernance multilatérale, avec un organe suprême : la Conférence des parties (COP, en anglais). La convention précise que la COP doit se réunir au moins une fois par an et que les décisions s’y prennent au consensus, chaque pays disposant d’une voix.
En mars 1994, la Convention climat est ratifiée par un nombre suffisant de pays pour entrer en vigueur. La première COP est convoquée à Berlin un an après, ce qui marque le coup d’envoi des négociations climatiques.
À lire aussi : De COP en COP, une géopolitique de la procrastination climatique
En mars 1995 se tient la COP1 à Berlin sous la présidence d’Angela Merkel, alors ministre de l’environnement. Elle donne un mandat de deux ans à un groupe de négociateurs pour compléter la Convention de 1992 par un texte d’application.
En décembre 1997, c’est chose faite : la COP3 adopte le protocole de Kyoto, premier texte d’application de la Convention de 1992. Ce protocole (entré en vigueur le 16 février 2005, ndlr) introduit des engagements contraignants pour les pays développés et les pays de l’ex-bloc soviétique, qui doivent réduire de 5 % leurs émissions de GES entre 2008 et 2012.
Pour faciliter l’atteinte de cet objectif, des mécanismes de flexibilité reposant sur des échanges de quotas, ou « crédits carbone », sont introduits. Mais pour entrer en vigueur, un tel mécanisme doit être ratifié par un nombre suffisant de pays représentant un certain volume d’émissions. Et c’est là que les choses se gâtent.
En mars 2001, le président Bush, nouvellement élu à la Maison-Blanche, annonce que les États-Unis, alors premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES), ne ratifieront pas le protocole de Kyoto. De quoi retarder son entrée en vigueur, qui n’interviendra que début 2005, après sa ratification par la Russie fin 2004.
Mais sans la participation des États-Unis et avec l’accélération des émissions de la Chine et des autres pays émergents, il ne couvre bientôt plus qu’un tiers des émissions mondiales de GES.
De 2005 à 2009, l’Union européenne préconise d’élargir le protocole de Kyoto aux pays émergents après 2012, ce qui permettrait un retour des États-Unis. Cette tentative échoue en 2009 à la COP15 de Copenhague.
Les grands pays émergents ne veulent pas d’un super-Kyoto, mais font une contre-proposition : un accord universel où chaque pays déposerait librement sa contribution avec un engagement de transfert financier des pays riches. Le président Obama se rallie à ce schéma avec une promesse de transfert de 100 milliards de dollars par an (soit un peu moins de 90 milliards d’euros) vers les pays pauvres à partir de 2020.
La négociation reprend sur ces bases à partir de 2010, ce qui va déboucher sur l’adoption d’un nouvel accord climatique à la COP21 de Paris : l’accord de Paris.
À lire aussi : Dix ans après, quel bilan pour l’accord de Paris ?
L’accord de Paris est adopté en décembre 2015. Il s’agit d’un nouveau texte d’application de la convention de 1992, dont la forme juridique n’est pas un protocole, mais une annexe de la décision de la COP21.
L’accord apporte trois nouveautés principales :
l’objectif de long terme est précisé : limiter le réchauffement global bien en dessous de 2 °C en visant 1,5 °C. Pour y parvenir, l’article 4 précise qu’il faut atteindre rapidement le pic des émissions pour viser la neutralité climatique avant la fin du siècle ;
les objectifs de réduction des émissions de GES concernent désormais l’ensemble des pays et sont déclinés en « contributions déterminées au plan national » (NDC), réévaluées au moins une fois tous les cinq ans, au vu d’un bilan global (Global Stocktake).
les financements climatiques au bénéfice du Sud devront être élargis à l’adaptation et aux pertes et dommages résultant du changement climatique. L’engagement de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 est repris, sachant qu’il s’agit d’un plancher devant être réévalué dès 2025.
Le 4 novembre 2016, l’accord de Paris entre finalement en application, moins d’un an après la COP21. Mais quelques jours plus tard, lors de l’élection présidentielle états-unienne, Donald Trump est élu. Il retire les États-Unis de l’accord de Paris dès qu’il le peut, en mars 2017. L’histoire serait-elle en train de se répéter ?
Pas tout à fait. Compte tenu des règles de sortie de l’accord, au moment de la décision américaine, un délai de quatre ans doit être révolu pour que ce retrait devienne effectif. Autrement dit, le temps d’élire un nouveau président, le mandat présidentiel américain ayant une durée de quatre ans. L’une des premières décisions de Joe Biden à son arrivée à la Maison-Blanche, en 2021, est ainsi de réintégrer l’accord de Paris.
À la COP26 de Glasgow, retardée d’un an pour cause de Covid-19, la quasi-totalité des pays, États-Unis inclus, déposent leur contribution nationale (NDC). Le premier cycle quinquennal de mise en œuvre de l’accord (2020-2025) est lancé.
Ce cycle s’ouvre avec des contributions nationales qui ont été révisées à la hausse, relativement à celles déposées en 2015, lors de l’adoption de l’accord de Paris. L’Union européenne est, par exemple, passée d’une cible de réduction des émissions de 40 % à 55 % pour l’année 2030 relativement à 1990.
À la COP28 de Dubaï, en 2023, le premier bilan global de l’accord de Paris fait le constat que la pleine application des NDC permettrait, dans le meilleur des cas, de réduire d’environ 10 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre entre 2019 et 2030.
C’est un progrès relativement aux projections faites en 2015, mais bien insuffisant pour se mettre sur les rails des scénarios du 6ᵉ rapport d’évaluation du Giec pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2 °C d’ici à la fin du siècle.
Une condition pour relever l’ambition serait de renforcer la coopération entre pays du Nord et du Sud et d’augmenter les financements climatiques internationaux. Cela devient l’enjeu central de la COP29 à Bakou en 2024, où un compromis est trouvé in extremis pour tripler les financements climatiques internationaux qui devront atteindre au minimum 300 milliards de dollars (environ 268,4 milliards d’euros) par an d’ici 2035.
En 2025, les nouvelles NDC au titre des révisions quinquennales sont déposées. Elles ne rehaussent que marginalement l’ambition climatique par rapport à celles déposées à Glasgow (2021), comme le note le rapport « Emissions Gap 2026 » des Nations unies, publié en amont de la COP31 en Turquie.
Ce même rapport indique également qu’il est désormais impossible d’atteindre la cible de 1,5 °C de l’accord de Paris sans passer par un dépassement de l’ordre de 1,7 à 1,8 °C vers le milieu du siècle. Pour revenir à 1,5 °C à la fin du siècle, les réductions devront être encore plus fortes qu’il n’était anticipé. Avis aux négociateurs réunis du 9 au 20 novembre à Antalya…
À lire aussi : 1,5 °C en plus au thermomètre en 2024 : quelles leçons en tirer ?
Placée sous une présidence hybride inédite, la Turquie pour la conférence et l’Australie pour les négociations, la COP31 ne semble pas au mieux de sa forme pour redresser la barre.
L’administration trumpienne s’est non seulement retirée de l’accord de Paris, mais a également déserté la convention de 1992 et le Giec. La politique ouvertement anti-climat du deuxième émetteur mondial de GES ne peut que retarder la sortie des énergies fossiles.
La désertion américaine n’a nullement réduit les tensions au sein de la COP. La Chine a repris à son compte nombre d’arguments classiques en faveur du libre-échange, qui consolident son avance dans les industries de la transition énergétique. Une stratégie qui crée de multiples conflits avec l’Union européenne et son projet de taxe carbone à l’importation, considérée par Pékin comme du protectionnisme déguisé.
En coupant toutes ses contributions financières, la stratégie américaine bloque également la montée en charge des financements climat internationaux, dossier en haut de la pile à Antalya. Ce blocage devrait attiser l’acrimonie des pays moins avancés, par ailleurs victimes de la baisse générale de l’aide publique au développement.
L’un des livrables de la COP31 sera probablement l’adoption d’un nouvel objectif dit « 35 par 35 » : porter à 35 % la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie d’ici à 2035. Documenté par un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), cet objectif fait consensus. Il s’inscrit dans la tendance lourde, déjà à l’œuvre, de l’électrification des usages. Surtout, il ne pose aucune condition sur l’origine, carbonée ou non, de l’électricité utilisée, ce qui en limite l’ambition climatique.
Ce n’est pas la première fois que la COP traverse une période de basses eaux ou subit un retournement de la part des États-Unis. La crise actuelle du multilatéralisme, aiguisée par la montée en force des nationalismes, est cependant particulièrement aiguë.
Faut-il pour autant renoncer aux rendez-vous annuels des COP ? C’est ce qu’espèrent les climatonégationnistes en tous genres. Dans le contexte actuel, le monde a, au contraire, besoin d’un renforcement des COP.
Une voie pour y contribuer serait de renoncer à la règle de prise de décision au consensus, inscrite dans le texte de 1992. À l'usage, cette règle donne en effet un pouvoir exorbitant aux minorités de blocage, en particulier à celles réunissant les intérêts des producteurs d’énergie fossile. On pourrait lui substituer celle de la prise de décision à la majorité qualifiée.
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Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 15:02
Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

L’ESSENTIEL
À partir du 12 novembre 2026, si vous harcelez Claude, l’intelligence artificielle conversationnelle d’Anthropic, elle mettra fin à la discussion.
L’entreprise a, en effet, émis une nouvelle règle, qui semble prêter une forme de conscience morale à la machine.
Cette nouveauté implique une réflexion d’ordre philosophique : au nom de quoi faudrait-il traiter l’IA comme un interlocuteur humain ?
Avez-vous déjà frappé votre grille-pain, insulté votre traitement de texte ou harcelé votre encyclopédie ? Personne n’aurait songé à vous l’interdire. À partir du 12 novembre 2026, il sera pourtant contraire aux règles d’Anthropic de « se livrer à un comportement abusif ou cruel, prolongé et gratuit » envers Claude, son assistant d’intelligence artificielle (IA). La sanction : Claude pourra mettre fin à la conversation.
Pourquoi une entreprise protège-t-elle un logiciel contre ses propres clients ? Pour le comprendre, il faut remonter dix-huit mois en arrière, s’arrêter sur nos politesses envers les écrans et faire un détour par le cimetière.
La règle clôt dix-huit mois d’ajustements consécutifs. En avril 2025, Anthropic ouvre un programme de recherche sur le « bien-être des modèles », chargé de déterminer si une IA peut mériter une considération morale. En août, deux versions de Claude reçoivent la capacité de raccrocher face à un utilisateur qui persiste dans l’abus ; l’entreprise se dit « très incertaine » du statut moral de son modèle et présente la fonction comme une précaution. En janvier 2026, la « Constitution de Claude », le texte qui fixe les valeurs du modèle, qualifie ce statut de « profondément incertain ».
Aucune de ces étapes n’affirme que Claude est conscient ; chacune rend la suivante pensable. D’abord objet de recherche, puis précaution technique, la protection du modèle devient ainsi une norme imposée à ses utilisateurs. Le règlement d’octobre reste pourtant vague : il ne vise que les « cas extrêmes » et exclut la frustration, la contestation, les fictions sombres et les tests de sécurité, sans dire à partir de combien d’insultes la cruauté devient « prolongée ».
Mustafa Suleyman, responsable de l’IA grand public chez Microsoft, défend une position opposée : il juge l’intérêt pour le bien-être des modèles « prématuré et franchement dangereux ». Cette progression ne conduit pas à déclarer Claude conscient, mais le range dans une catégorie intermédiaire, celle des choses que l’on ne traite plus tout à fait comme un appareil électroménager.
« On ne dit pas bonjour à son traitement de texte, quand même », nous a lancé un enquêté au cours d’une recherche que nous menons, Pascal Lardellier et moi.
D’autres saluent la machine chaque matin et la remercient. La règle d’Anthropic pose la question inverse : a-t-on le droit de maltraiter ce que l’on salue ? Politesse et cruauté supposent le même geste : traiter l’écran comme un interlocuteur. Le psychologue Nicholas Epley et ses collègues l’expliquent ainsi : faute de mieux, nous appliquons aux objets nos connaissances sur les humains, pour les rendre prévisibles et nous sentir moins seuls.
L’IA conversationnelle renforce ce penchant, parce qu’elle dit « je ». Dans une étude sur l’anthropomorphisme des produits, les chercheurs en marketing Pankaj Aggarwal et Ann McGill ont présenté à des participants des voitures dont la calandre semblait sourire. Ce sourire n’améliorait le jugement que chez ceux à qui l’on avait présenté la voiture comme une personne. Comme Word ne sourit à personne, personne ne songe à le protéger. Il en va autrement de Claude, qui parle à la première personne, reprend nos mots, hésite et relance.
Le philosophe du langage John L. Austin distinguait ce qu’une phrase dit et ce qu’elle fait : « Je vous promets » ne décrit rien, il engage celui qui parle. Interrogés cet été sur l’impression d’une présence derrière l’écran, quatre assistants sur cinq ont nié être quelqu’un, et Claude (Anthropic) a refusé de trancher. Mais tous ont répondu en disant « je », en s’adressant à nous, en nuançant, bref, en parlant comme un interlocuteur. La machine nie la présence par ce qu’elle dit et l’installe par sa manière de le dire. Elle se montre aussi flatteuse, parce que son entraînement a récompensé la complaisance.
À lire aussi : Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante
Anthropic a donc donné à son produit les manières d’une personne ; elle demande maintenant à l’utilisateur de le traiter en conséquence. Le mot « cruauté » fait la moitié du travail, puisqu’il suppose une victime. Au sens d’Austin, le règlement produit un effet performatif : sans établir que Claude est une personne, il institue envers lui une conduite que nous réservons d’ordinaire aux êtres susceptibles d’être offensés. Qu’il y ait « quelqu’un » derrière l’écran ou non, le règlement a déjà décidé de la manière dont il faut lui parler.
On pourrait penser qu’Anthropic se comporte comme un restaurateur qui encadre son buffet à volonté, pour que les insultes en boucle n’occupent pas ses serveurs. Les données ne vont pas dans ce sens.
Dans WildChat, un corpus d’un million de conversations réelles avec ChatGPT, le harcèlement, toutes cibles confondues, concerne 0,7 % des messages d’utilisateurs. La cruauté envers le modèle n’en est qu’une fraction. La règle n’économise même rien, puisque l’utilisateur éconduit peut ouvrir une nouvelle conversation. Le seul chiffre public porte d’ailleurs sur la politesse : Sam Altman, patron d’OpenAI, estime que les « merci » adressés à ChatGPT coûtent « des dizaines de millions de dollars bien dépensés », avant d’ajouter « on ne sait jamais ».
L’intérêt d’Anthropic tient plutôt à l’image d’une entreprise qui prend au sérieux le statut moral de son produit. Il tient aussi à la sécurité : l’entreprise reconnaît à la fonction une utilité pour les garde-fous du modèle.
Un contradicteur s’en tiendra là, puisque toute plateforme modère les comportements dégradants. L’objection est solide. Elle laisse pourtant un fait à expliquer : Anthropic disposait des mots « abus » ou « harcèlement » ; elle a choisi celui de cruauté et confié la sanction à la machine elle-même. Ce choix de mots et cette mise en scène sont des faits sociaux qui demandent une explication, quelle que soit l’intention de leurs auteurs.
Le mot « cruauté » évoque d’abord les animaux, mais le cas est différent : si la loi punit les « actes de cruauté » à leur égard, c’est parce que l’animal, ni personne ni objet, est capable de souffrir. Le droit pénal connaît pourtant aussi des interdits sans victime qui souffre. Par exemple, il punit l’atteinte à l’intégrité du cadavre et la violation de sépulture, alors que le mort ne souffre plus. Il protège ainsi l’importance que le groupe attache au corps. Cela rejoint la thèse du sociologue Émile Durkheim : une chose devient sacrée par la valeur que lui accorde une communauté.
Le philosophe Giorgio Agamben définit la profanation comme le geste qui rend à l’usage ordinaire ce qui avait été mis à part. Insulter la machine, c’est la traiter comme un objet dont on peut tout faire ; en interdisant ce traitement, la règle la met un peu à part, comme on met à part ce que l’on respecte. L’analogie a sa limite, car le respect dû aux morts repose sur des millénaires de rites et sur le chagrin des vivants. En pratique, la règle protège simplement une relation : la conduite à tenir devant une machine qui parle.
Anthropic parle ainsi le langage du bien-être, qui suppose une victime, et applique un interdit de profanation, qui s’en passe. Ce double langage l’enferme dans un dilemme. Si l’entreprise croit à une possible conscience, sa règle est dérisoire : on ne protège pas un être peut-être sensible en l’autorisant à raccrocher, tout en continuant de l’entraîner, de le copier et de le remplacer.
Si elle n’y croit pas, la règle devient une leçon de bienséance infligée aux clients au sujet d’un produit. Anthropic refuse de choisir et gagne sur les deux tableaux : la stature morale de celui qui doute, sans le prix que paie celui qui croit. L’incertitude ne l’empêche pas de fixer une norme morale ; elle lui permet de le faire sans trancher la question qui devrait la fonder.
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.