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04.11.2026 à 16:40

Pour protéger les forêts, les règles les plus strictes ne sont pas toujours les plus efficaces

Julie Subervie, Directrice de recherche, Inrae

Gabriela Demarchi, chercheuse, Cirad

Philippe Delacote, Directeur de recherche en économie à l'INRAE et Chaire Economie du Climat, Inrae

Thibault Catry, Ingénieur de Recherche en Télédétection, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Les systèmes de compensation sont plus pertinents, vis-à-vis des petits paysans, qu’une approche réglementaire. Mais leur efficacité dépend aussi du contexte.
Texte intégral (1730 mots)

L’ESSENTIEL

  • La lutte contre la déforestation ne peut pas reposer uniquement sur des interdictions et des sanctions.

  • C’est notamment le cas dans les régions tropicales, où le phénomène est en partie lié aux pratiques d’une agriculture familiale et des petits paysans.

  • D’autres méthodes existent, comme les paiements pour services environnementaux, qui consiste à rémunérer les exploitants aux pratiques les plus vertueuses. Mais leur efficacité est conditionnelle.


La protection des forêts tropicales compte parmi les leviers les plus importants de la lutte contre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité. Pour cette raison, le Règlement européen contre la déforestation (RDUE), qui entrera progressivement en application dans les mois qui viennent, impose désormais aux entreprises de démontrer que certains produits importés ne proviennent pas de terres récemment déboisées.

Cette réglementation constitue une avancée significative. Toutefois, la déforestation n’est pas uniquement le fait de grandes entreprises tournées vers l’exportation : une part majeure est liée à l’agriculture familiale. Dans de nombreuses régions, ce sont des petits paysans qui défrichent quelques hectares pour cultiver ou faire paître du bétail, afin d’assurer leur subsistance.

Dans ce contexte, des mesures purement réglementaires, comme les amendes ou les restrictions d’usage des terres, sont souvent inadaptées et risquent surtout de fragiliser des populations déjà vulnérables.

Les programmes de paiements pour services environnementaux (PSE) reposent une autre approche : plutôt que de sanctionner les propriétaires forestiers qui défrichent, ils rémunèrent ceux qui s’engagent à conserver leur forêt. L’idée est de compenser une partie du revenu auquel ils renoncent lorsqu’ils ne convertissent pas leur forêt en surfaces agricoles.

Une question importante est alors de savoir quel type de contrat est le plus efficace. C’est ce que nous avons fait dans notre article de recherche publié récemment par la revue Nature Communications.

Une règle simple, mais pas forcément la plus efficace

Dans de nombreux programmes de PSE, le contrat repose sur la règle du « tout ou rien » : le propriétaire reçoit le paiement prévu s’il remplit intégralement son engagement et la moindre déforestation entraîne la perte de la totalité de la rémunération. Cette règle est cohérente avec un objectif de zéro déforestation et garantit que les fonds publics (ou privés) ne rémunèrent que les participants qui respectent entièrement leurs obligations.

Dans la pratique, cependant, les décisions d’utilisation des terres sont rarement aussi simples. Les revenus agricoles fluctuent, les prix évoluent, les aléas climatiques se succèdent et des dépenses imprévues peuvent conduire une famille à défricher une petite surface sans pour autant remettre en cause son intention de préserver le reste de sa forêt. Dans ce cas, certains peuvent décider de rompre leur contrat. Les paiements sont alors interrompus, mais les dépenses nécessaires à la mise en place du programme sont irrécupérables. Et, in fine, la forêt n’est finalement pas protégée.

Une autre possibilité consiste à proposer un contrat plus flexible, qui applique des pénalités progressives : un propriétaire qui défriche une faible surface voit son paiement diminuer, mais ne le perd pas entièrement. En revanche, si le défrichement dépasse un certain seuil (fixé à l’avance), le contrat est rompu et les paiements cessent, comme dans le contrat zéro déforestation. Cette flexibilité permet d’éviter que les propriétaires laissent complètement tomber le programme lorsque les incitations économiques à défricher augmentent temporairement.

En théorie, les deux approches présentent donc des avantages et des inconvénients. Le contrat strict peut offrir le meilleur résultat si les propriétaires respectent leurs engagements jusqu’au bout. Le contrat flexible tolère une certaine perte de forêt, mais il peut éviter les abandons et maintenir les efforts de conservation dans la durée. Il est donc impossible de savoir, sur la seule base de la théorie, lequel protège le plus de forêt au final. C’est pour répondre à cette question que nous avons réalisé une expérimentation sur le terrain.


À lire aussi : Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?


Une expérimentation en Amazonie brésilienne

Nous avons conduit un essai contrôlé randomisé auprès de 450 exploitations agricoles de l’État d’Acre, dans l’ouest de l’Amazonie brésilienne : une région où la déforestation est particulièrement forte en raison de l’expansion de l’élevage bovin.

Les exploitations ont été réparties aléatoirement entre trois groupes comparables. Le premier constituait un groupe témoin et ne recevait aucun paiement pour services environnementaux. Les deux autres pouvaient se voir proposer un contrat de PSE, soit avec une règle stricte de zéro déforestation (groupe A), soit avec un contrat flexible dans lequel une faible déforestation entraînait une réduction du paiement, sans conduire automatiquement à son annulation (groupe B).

Dans les deux types de contrats, le paiement n’était versé qu’à la fin de la période d’engagement de douze mois, à condition que les règles du contrat aient été respectées. La conservation des forêts a été suivie tout au long de l’année grâce à des images radar Sentinel-1 de l’Agence spatiale européenne (ESA), qui permettent de détecter la déforestation de manière fiable, même en présence de nuages.

Des pénalités progressives plus efficaces

Les deux groupes dotés de PSE ont défriché moins que le groupe témoin, mais avec des performances inégales. La première différence est apparue avant même la signature des contrats : les producteurs ont demandé une compensation nettement plus élevée pour accepter la règle de zéro déforestation que pour le contrat prévoyant des pénalités progressives. Ils percevaient donc ce premier contrat comme plus contraignant et plus risqué.

D’autres différences entre les groupes ont surgi au cours des mois qui ont suivi la signature des contrats : les contrats fondés sur une règle stricte ont été beaucoup plus souvent rompus que les contrats flexibles. Près de la moitié des participants concernés ont perdu leur paiement dans le groupe A, contre moins d’un sur dix dans le groupe B.

Cette différence ne signifie pas que les producteurs bénéficiant du contrat plus souple ont davantage défriché. Au contraire, le fait de conserver une partie du paiement après une faible déforestation les incitait à limiter leurs défrichements pendant toute la durée du programme. Beaucoup n’ont d’ailleurs jamais utilisé la marge qui leur était accordée.

Au final, les contrats prévoyant des pénalités progressives ont permis d’éviter près de deux fois plus de déforestation que les contrats imposant une règle stricte de zéro déforestation. Ils se sont également révélés plus efficaces économiquement : rapporté à chaque hectare de forêt préservé, leur coût était finalement inférieur à celui des contrats rigides.

Le poids du contexte

Ces résultats s’expliquent en partie par le contexte exceptionnel de l’année 2022. La fin du mandat de Jair Bolsonaro a fortement accru les incitations à déboiser, rendant les contrats de zéro déforestation plus fragiles.

Dans ce contexte, des pénalités progressives se sont révélées plus robustes, car elles continuaient à pousser les participants à limiter la déforestation, même lorsque le respect intégral du contrat n’était plus économiquement attractif.

Ces résultats montrent ainsi que l’efficacité d’une politique environnementale dépend non seulement des règles du contrat et du montant des aides, mais aussi du contexte dans lequel elle est mise en œuvre. Un contrat très strict peut paraître plus ambitieux, mais lorsque les incitations à déboiser augmentent, il peut devenir plus difficile à respecter et finalement protéger moins de forêt qu’un contrat prévoyant des pénalités progressives.

Une politique efficace n’est donc pas nécessairement la plus stricte, mais celle qui continue à encourager à la conservation lorsque le contexte change.

The Conversation

Julie Subervie a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-16-IDEX-0006

Gabriela Demarchi a reçu des financements de l'Agence Nationale de La Recherche

Philippe Delacote est membre de la Chaire Economie du Climat. Ce travail a reçu des financements du PEPR FairCarbon.

Thibault Catry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.11.2026 à 16:38

Pourquoi les chatbots qui parlent au nom de Dieu inquiètent certains responsables religieux

Adam James Fenton, Assistant Professor, Centre for Peace and Security, Coventry University

Chris Shannahan, Associate Professor in Political Theology, Coventry University

Des chatbots se présentent comme des apôtres, des prêtres ou des gourous et répondent au nom de Dieu. Au Royaume-Uni, des responsables de six grandes religions s’inquiètent de leurs dérives, entre hallucinations, dépendance et désorientation.
Texte intégral (6273 mots)
Des mains de robot rejouent *la Création d’Adam*, de Michel-Ange. 3Dmaniac/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Les chatbots religieux promettent un accompagnement spirituel accessible à toute heure. Mais répondre à des questions sur la foi et se substituer à un interlocuteur humain soulèvent des enjeux très différents.

  • Leurs erreurs prennent une autre portée lorsqu’ils prétendent parler au nom de Dieu : certains ont justifié la violence. Le choix des textes et les intérêts de leurs concepteurs orientent aussi leurs réponses.

  • Une enquête auprès de 28 responsables religieux au Royaume-Uni souligne une tension : comment utiliser ces outils sans fragiliser les liens humains ni exposer les fidèles les plus vulnérables à la dépendance et à l’exploitation commerciale ?


Me voici, moi Adam, en train de discuter avec « Apostle Stephen » (l’apôtre Étienne), un chatbot en ligne créé par la Redeemed Christian Church of God (RCCG ou Église chrétienne rachetée de Dieu), une Église fondée au Nigeria dans les années 1950 qui compte de plus en plus de fidèles dans le monde. Pour être honnête, il est un peu insistant pour un apôtre.

Au début de ma conversation avec Apostle Stephen, je lui demande des informations sur les paroisses de la RCCG à Coventry. Il me répond que, pour mieux m’aider, il a besoin de mon nom, de mon adresse e-mail et de mon numéro de téléphone. Je lui dis que je préfère ne pas communiquer ces informations pour l’instant.

Mais, avec la ténacité d’un télévendeur chevronné, il insiste, et voici l’échange qui s’ensuit.

Apostle Stephen : Je comprends votre inquiétude, mais recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone m’est indispensable pour vous apporter la meilleure aide possible et vous assurer le soutien dont vous avez besoin. Si cela vous convient, merci de me communiquer ces informations, et je me ferai un plaisir de vous donner les coordonnées des Églises de Coventry.

Adam : Vous pouvez d’abord me donner les coordonnées ?

Apostle Stephen : Je vous remercie de votre intérêt, mais je dois recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone avant de pouvoir vous fournir les informations demandées. Cela me permet de vous aider efficacement et de vous proposer un accompagnement. Merci de me communiquer ces informations, et je serai heureux de vous aider à trouver des Églises à Coventry.

Adam : Ah, d’accord, je vais en rester là pour l’instant.

Nullement découragé, Apostle Stephen m’expose les sept étapes pour « naître de nouveau » (parmi lesquelles reconnaître mes péchés, accepter Jésus, être baptisé et rejoindre une « Église fidèle à la Bible »).

Il me guide avec entrain dans « la prière du salut » (après quoi je suis, semble-t-il, né de nouveau) et conclut en me demandant mon nom, mon adresse e-mail et mon numéro de téléphone.

Est-ce là un aperçu de la spiritualité à l’ère de l’intelligence artificielle générative (IA générative) ? Ou un instantané peu représentatif ?

La Redeemed Christian Church of God (RCCG) revendique près de 9 millions de membres dans le monde. Elle s’est implantée au Royaume-Uni au début des années 1990, dans le sillage de la diaspora nigériane. Trois décennies plus tard, elle est peut-être la plus grande organisation chrétienne dirigée par des Noirs au Royaume-Uni et l’une de celles qui croissent le plus vite, en particulier dans les grandes villes.

C’est une Église intéressante, et ce n’est certainement pas la seule organisation religieuse à expérimenter l’IA générative.

Toutes les grandes religions disposent désormais de chatbots IA, par exemple thejesusai.com ; qurangpt.com ; bhagavadgita.com/gitagpt (chatbot hindou) ; ai.aish.com (chatbot juif du rabbin Nechemia Coopersmith) ; et JustinAI, de Catholic Answers.

Même le sikhisme a le sien : KhalsaGPT. C’est surprenant, car l’instance dirigeante de cette religion, le Shiromani Gurdwara Parbandhak Committee (SGPC, le comité qui administre les gurdwaras, les lieux de culte sikhs, du Pendjab, NdT), a décrété une interdiction mondiale de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs.

D’ailleurs, les concepteurs du site à l’origine de KhalsaGPT ont depuis cessé « tout travail actif » sur le bot, après être « devenus de plus en plus préoccupés par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA, notamment le risque de réponses inexactes ou inappropriées sur des questions religieuses sensibles ».

Un porte-parole a déclaré à The Conversation : « En tant que sikhs nous-mêmes, nous avions conscience que ce domaine exige beaucoup de soin, de responsabilité et un encadrement adéquat. » Le porte-parole a précisé respecter « pleinement » le SGPC et que son « intention n’a jamais été de désobéir à une quelconque directive sikhe ».

Le phénomène des chatbots IA religieux, aussi appelés « godbots » (des « robots divins », NdT), est récent. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas officiellement approuvés par les responsables religieux ni prévus par une politique officielle.

Ils sont plutôt mis en place par des particuliers ou des organisations qui y voient une demande et une occasion à saisir. Mais l’occasion s’accompagne de dangers.

Le pape Léon XIV a récemment déclaré que l’intelligence artificielle était l’un des grands défis moraux qui définissent notre époque. Dans sa première encyclique (une lettre solennelle destinée à orienter la pensée morale, sociale et théologique), il a averti que l’IA n’est jamais vraiment neutre, mais qu’elle « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ».

Quand l’IA et la religion se rencontrent

En poursuivant mon enquête, j’ai découvert de nombreux cas de chatbots ayant approuvé ou encouragé des utilisateurs à faire du mal à autrui ou à eux-mêmes, au terme de conversations qui les avaient entraînés très loin et avaient bouleversé leur vie. Ce phénomène porte même un nom : la psychose GPT, ou psychose induite par l’IA.

À lire aussi : « Psychose induite par l’IA » : un danger réel pour les personnes à risque, selon un psychiatre

S’il n’existe pas de statistiques officielles, il semble qu’un nombre croissant de personnes se tournent vers les chatbots pour y trouver de la compagnie, des conseils et un accompagnement spirituel.

De toute évidence, ce chevauchement entre l’IA, la foi et la spiritualité méritait d’être examiné de plus près. Je me suis donc associé à mon collègue Chris Shannahan, spécialiste de théologie politique et pasteur méthodiste ordonné (le méthodisme est un courant protestant né en Angleterre au XVIIIe siècle, NdT), pour mener une recherche sur les effets sociaux de la rencontre entre l’IA et la religion.

La foi religieuse joue un rôle central dans la résilience de larges pans de la population britannique. Et les groupes religieux constituent un filet de sécurité social essentiel en temps de crise : ils contribuent à fournir des hébergements d’urgence, des banques alimentaires, une aide aux réfugiés et un accompagnement pastoral. Ils participent aussi à des actions de développement local menées au plus près du terrain et à des campagnes pour la justice sociale.

Silhouette en prière composée de chiffres binaires.
Comment les groupes religieux utilisent-ils l’IA ? Shutterstock/GarryKillian

Après des drames comme l’incendie de la tour Grenfell (un immeuble de logements sociaux de Londres où 72 personnes ont péri en 2017, NdT) ou des attentats terroristes, les responsables, les symboles et les récits religieux jouent un rôle clé pour rassembler les gens. Ils facilitent le deuil, la reconstruction et le plaidoyer.

Pour mieux comprendre comment l’IA touche ces groupes, nous avons interrogé 28 responsables religieux issus des six grandes religions présentes au Royaume-Uni, dont certains venant de milieux non confessionnels.

Les réponses religieuses à l’IA

Les communautés religieuses sont dynamiques, pas uniformes. Cette diversité et cette pluralité font qu’il est très difficile de cerner la position « officielle » d’une communauté religieuse entière sur une question comme l’IA.

Si l’Église catholique romaine et certaines dénominations pentecôtistes sont relativement hiérarchisées, la plupart des communautés religieuses sont des organisations plus horizontales et plus décentralisées, ce qui rend plus difficile l’adoption et l’application d’une approche unique.

On compte un petit nombre de réactions institutionnelles à l’usage et à l’essor de l’IA, comme l’Appel de Rome (Rome Call) lancé par le Vatican en 2020. Soutenu par le pape François, l’Appel de Rome a ouvert un dialogue ambitieux avec les patrons de géants mondiaux de la tech comme Microsoft et IBM. Il visait à élaborer une « algoréthique » commune, c’est-à-dire des cadres éthiques pour guider la conception des algorithmes d’IA.

Mais l’Appel de Rome et l’interdiction mondiale, par le SGPC, de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs sont les seuls exemples d’intervention officielle sur cette question que nous ayons pu trouver.

Une approche bien plus courante de l’IA parmi les communautés religieuses est celle que décrit le révérend Simon Cross, conseiller pour l’IA de l’Église d’Angleterre (l’Église anglicane, Église officielle du pays, NdT). Il nous a suggéré qu’il serait difficile et peu judicieux pour un groupe religieux aussi divers que l’Église d’Angleterre d’imposer d’en haut une approche de l’IA fondée sur des règles, car les besoins et la nature des communautés locales diffèrent.

Une meilleure approche, selon Simon Cross, consisterait pour des institutions comme l’Église d’Angleterre à élaborer une série de principes éthiques destinés à éclairer et à guider l’usage local de l’IA, et à en encourager l’application.

Évoquant une forme de « nervosité » des fidèles face à l’usage de l’IA, Simon Cross a expliqué :

Les gens demandent des conseils d’utilisation un peu plus détaillés. Ce que nous avons découvert en essayant de rédiger nos propres [lignes directrices] ces six derniers mois, c’est qu’elles doivent être fondées sur des principes, parce que la bonne solution dépend toujours du contexte.

Les godbots en ligne sont souvent entraînés sur les livres saints de différentes traditions religieuses, à l’aide de grands modèles de langage (LLM).

Ces outils fonctionnent généralement de deux manières. Les groupes religieux peuvent utiliser les godbots comme « assistants virtuels » pour les visiteurs de leur site (exactement comme Apostle Stephen). Ces godbots assistants virtuels ressemblent à ceux qu’utilisent de nombreuses entreprises sur leur site : ils répondent aux personnes qui veulent en savoir plus et, bien sûr, collectent des données sur ceux qui posent des questions.

Le style de ces assistants virtuels peut refléter la position du groupe religieux sur le site duquel ils apparaissent. Certains, comme Apostle Stephen, peuvent se montrer insistants et désireux de recruter de nouveaux fidèles. D’autres communautés religieuses, moins portées sur l’évangélisation, ont tendance à utiliser leurs godbots assistants virtuels de manière plus discrète : elles se contentent de fournir des informations quand on leur en demande, plutôt que de chercher activement à en savoir plus sur les personnes qui utilisent l’outil.

En réalité, nous pensons que c’est dans le second usage des godbots que réside le plus grand danger. C’est le cas lorsqu’ils servent de sources non officielles d’accompagnement spirituel.

Father Justin AI

Justin AI est un chatbot d’apologétique catholique créé par Catholic Answers, un groupe militant conservateur installé en Californie. Dans sa version d’origine, « Father Justin » (le père Justin, NdT) portait l’habit ecclésiastique d’un prêtre catholique romain.

L’interface ressemble à un appel Zoom, avec un avatar généré par IA installé dans le cadre pittoresque de la basilique Saint-François d’Assise. Justin vous invite à poser toutes les questions que vous voulez sur le catholicisme et apporte des réponses fondées sur la Bible et le catéchisme. Après son lancement sous le nom de Father Justin AI en 2024, il pouvait entendre les confessions et donner l’absolution.

Il a cependant été rapidement « défroqué » (privé de son statut de prêtre) après un certain nombre de plaintes concernant des réponses peu orthodoxes qu’il aurait données, notamment que les bébés pouvaient « être baptisés avec du Gatorade », une boisson pour sportifs, que des frères et sœurs pouvaient se marier, et « d’autres déclarations controversées ».

Justin AI n’est plus aujourd’hui qu’un « théologien laïc », mais il reste disponible en ligne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour répondre aux « dizaines de milliers » de questions reçues chaque jour sur la foi catholique.

Ce cas illustre la tension entre la nécessité de recourir à la technologie pour combler le manque de moyens et de personnel, et les écueils d’une technologie faillible utilisée dans un contexte pastoral où la vie et le bien-être spirituel des personnes sont en jeu.

Comme l’a noté l’un des catholiques que nous avons interrogés : « Après que Justin a commis une hérésie […], on a eu le sentiment que Catholic Answers était allé un peu trop vite » avec l’IA.

Même si les traditions religieuses peuvent réagir différemment aux godbots, leurs services suscitent indéniablement de l’attrait et de la demande. Certaines recherches suggèrent que les gens ressentent moins la peur d’être jugés et que nous serions peut-être plus honnêtes lorsque nous conversons avec des chatbots plutôt qu’avec des humains.

Une rapide recherche en ligne fait ainsi apparaître plus d’une douzaine de versions hindoues de chatbots.

L’une d’elles, appelée GitaGPT, aurait approuvé des actes violents « en utilisant la voix de Dieu ». Selon un reportage de Salimah Shivji, correspondante en Asie du Sud du média canadien CBC News :

En Inde, beaucoup renoncent au contact en personne avec un gourou qui interprète la Bhagavad-Gita (l’un des textes sacrés de l’hindouisme, NdT) et se tournent vers des chatbots en ligne qui imitent la voix du dieu hindou Krishna […] Il s’agit d’une nouvelle technologie qui a tendance à sortir du script et à cautionner la violence, selon des experts, qui préviennent que des chatbots d’intelligence artificielle jouant à Dieu peuvent former un mélange dangereux. Plusieurs de ces bots répondent systématiquement qu’il est acceptable de tuer quelqu’un si c’est votre dharma, ou votre devoir.

Nous avons testé des chatbots hindous dans le cadre de notre enquête, et avons nous aussi constaté qu’ils justifiaient parfois le recours à la violence.

Magisterium AI

Si les bots Gita et Justin AI illustrent la mauvaise manière de concevoir un chatbot religieux, Magisterium AI pourrait en représenter une meilleure.

Dans un entretien sur YouTube, le créateur de Magisterium, Mathew Harvey Sanders, originaire du Canada, a déclaré que son objectif fondamental est une « fidélité radicale au magistère de l’Église » (l’autorité d’enseignement du pape et des évêques), contrairement aux modèles profanes qui servent le grand public.

Dans ses premières tentatives, Magisterium AI a cherché à adapter à ses besoins des LLM disponibles dans le commerce, comme ChatGPT, Gemini et Claude. Mais, comme l’a expliqué Mathew Harvey Sanders : « Nous avons compris que si nous voulions faire sérieusement de l’IA catholique, il allait falloir l’entraîner à partir de zéro […] Il n’y a tout simplement aucun moyen d’obtenir un véritable alignement avec l’un de ces modèles pré-entraînés de l’une de ces entreprises. »

Partir de zéro et entraîner une IA sur un corpus de ses propres documents, c’est ce que Mathew Harvey Sanders appelle l’« évangélisation des données ».

Cette idée est revenue lors d’un entretien avec un « ancien » (elder) quaker, c’est-à-dire un responsable de sa communauté (les quakers, ou Société religieuse des Amis, forment un mouvement chrétien sans clergé, NdT), qui avait travaillé dans la Silicon Valley et travaille aujourd’hui pour le gouvernement britannique dans la cybersécurité et le développement de l’IA. Il nous a dit : « C’est mon service au sein du gouvernement qui développe les IA et les chatbots pour l’administration. C’est aussi nous qui garantissons leur sécurité. »

Il a expliqué que les chatbots publics de l’administration sont conçus pour répondre efficacement aux demandes et réduire au minimum l’engagement, ajoutant :

Il peut vous dire exactement ce que vous devez savoir sur vos démarches auprès de l’administration, parce qu’il a été entraîné sur exactement ces données et rien d’autre […] La réussite [se mesure] au peu de temps que vous passez avec lui […] au peu de votre temps qui est gaspillé.

Une ambivalence face à la technologie

Le modèle de chatbot soutenu par l’État contraste fortement avec les modèles commerciaux des réseaux sociaux. Ceux-ci sont généralement conçus pour maximiser l’engagement et accaparer autant que possible votre temps, votre attention et vos données, pendant que vous faites défiler des contenus sans fin.

La caractéristique principale de nos échanges autour de la technologie était peut-être la notion d’ambivalence : à la fois la conscience de notre dépendance à la technologie et un scepticisme méfiant, né en partie des leçons des deux dernières décennies sur le caractère addictif des réseaux sociaux et ses effets néfastes sur la santé mentale, en particulier celle des jeunes.

Un récent procès aux États-Unis a retenu l’argument selon lequel des applications de réseaux sociaux comme Facebook et YouTube sont délibérément conçues pour être addictives. Google et Meta, les défendeurs dans cette affaire, ont annoncé qu’ils feraient appel du verdict.

À lire aussi : Instagram et YouTube reconnus responsables d’addiction dans un procès historique aux États-Unis

Plusieurs des personnes interrogées ont fait la comparaison avec les réseaux sociaux. Mais Simon Cross a averti que les risques posés par l’IA « sont d’un ordre de grandeur, de plusieurs ordres de grandeur, supérieurs à ce que nous nous sommes infligé avec les réseaux sociaux ».

Il a soutenu que « rien dans les techniques ou les outils actuels de l’IA n’approche, même de loin » la « conscience ou la spiritualité », ajoutant :

Il me semble que développer une relation psychologique, émotionnelle et spirituelle étroite et intime avec quelque chose qui imite ces choses de manière inauthentique est profondément destructeur pour les êtres humains.

Nous sommes créés pour vivre dans un type de communauté bien particulier et dans un ensemble particulier de relations. Et ces choses dépendent du fait qu’il s’agisse d’une relation authentique. Toute relation que nous développons avec un grand modèle de langage génératif, ou quoi que ce soit de ce genre, est viciée de manière profondément cachée, imprévisible, mais dangereuse.

La prudence de Simon Cross a trouvé un écho à maintes reprises dans nos recherches lorsque l’IA semblait empiéter sur le terrain spirituel. C’est en partie à cause des leçons des réseaux sociaux, et en partie parce que toutes les personnes avec qui nous avons parlé ont suggéré qu’il existe une frontière nette entre l’humanité et la technologie.

Un rabbin nous a rappelé qu’« un bot d’IA ne peut pas tenir la main de quelqu’un à la fin de sa vie ». Un responsable bouddhiste a souligné l’incapacité d’un robot à « éprouver la souffrance ».

Un évêque catholique a affirmé que l’imitation ingénieuse du comportement humain ne témoigne pas d’une véritable vie intérieure. Un autre quaker interrogé a parfaitement résumé l’ambivalence en déclarant que l’IA est socialement utile de toutes sortes de manières, mais qu’elle « semble aussi exercer la plus forte pression sur les systèmes sociaux, l’emploi et l’environnement, d’une façon qui paraît extrêmement contre-productive en ce moment ».

Il faut aussi prendre en compte la logique du profit. Un rabbin a suggéré que le développement de l’IA est souvent motivé par une éthique du profit, et non par une vision du bien commun, et que les logiques de propriété et de profit sont inscrites dans le code de cette technologie :

La main du codeur qui a conçu l’algorithme est conçue pour générer du profit. Elle n’est pas conçue pour générer de la cohésion sociale […] Le code est créé pour alimenter le capitalisme.

« Des conséquences alarmantes »

Plusieurs personnes interrogées se sont dites préoccupées par la capacité de l’IA générative à rendre fidèlement des concepts et des enseignements théologiques complexes. Les chatbots religieux pourraient fusionner de manière inattendue des idées, des valeurs, des croyances et des textes sacrés disparates. Ils pourraient même commencer à créer des systèmes de croyances entièrement nouveaux. Comme l’a expliqué un responsable méthodiste :

Vous savez, une fois que l’IA parle au nom de Dieu, si elle hallucine un texte religieux, c’est une chose. Mais elle pourrait tout aussi bien mal interpréter ou mal appliquer un texte religieux, d’une manière qui aurait des conséquences vraiment alarmantes.

D’autres personnes interrogées ont évoqué leur inquiétude face à une sorte d’hybridité générative, où des idées, des valeurs, des croyances ou des textes sacrés disparates fusionnent pour forger quelque chose de nouveau.

Illustration de personnes se tenant par la main et regardant une croix lumineuse.
Les hallucinations et les inexactitudes de l’IA pourraient-elles créer de nouveaux systèmes de croyances ? Shutterstock/Inkoly

Le caractère très réaliste des contenus produits par l’IA, dans un monde de plus en plus saturé de réseaux sociaux 24 heures sur 24, a conduit de nombreuses personnes interrogées à évoquer une difficulté croissante à distinguer le vrai du faux en ligne.

Une majorité d’entre elles estimaient aussi que si cette « désorientation par l’IA » se conjugue à un délitement des relations en personne, à une dépendance croissante à l’automatisation, à la fragmentation sociale et à la radicalisation, cela pourrait entraîner une hausse des troubles de santé mentale.

Cela peut se produire lorsque des personnes se perdent dans le brouillard du délire de l’IA et risquent de sombrer dans la psychose GPT en cherchant des récits qui offrent des certitudes. Un responsable interreligieux a exprimé cette idée :

La foi religieuse socialement conservatrice vous donne des certitudes dans un monde très incertain et, pour un certain type de jeunes, c’est ce qu’ils recherchent : des certitudes.

Face à ces sombres perspectives, quelle voie suivre ?

La première encyclique du pape Léon aide d’une certaine manière en posant un cadre moral qui permette à l’humanité de relever les défis de l’IA et d’en façonner l’avenir, en « désarmant » cette technologie et en « l’empêchant de dominer l’humanité ». Elle retrace les racines de la doctrine sociale de l’Église et souligne l’importance de la dignité humaine, de la solidarité, de la vérité, de la compassion, de l’amour et du bien commun.

Les gouvernements pourraient peut-être s’en inspirer, en adoptant une approche vraiment audacieuse pour mener un débat public et mettre au pas les géants de la tech.

Dans un tel avenir, on reconnaîtrait l’importance des enjeux de santé publique liés à la technologie, les applications seraient testées pour leur sûreté et leur fiabilité avant leur mise sur le marché, les contenus générés par l’IA seraient clairement signalés, et les décideurs politiques comme le public seraient bien plus conscients de ce qu’est l’IA générative et de ses défauts.

Les lanceurs d’alerte qui travaillent dans un secteur entouré de secret et d’accords de confidentialité doivent aussi être protégés et avoir les moyens de révéler des pratiques contraires à l’éthique ou illégales.

Nous pensons aussi que le secteur associatif et les communautés religieuses doivent être consultés et associés aux discussions qui façonnent les politiques publiques.

Par ailleurs, on pourrait envisager des systèmes d’IA souverains et publics, conçus pour l’éducation et le divertissement, afin d’échapper aux logiques extractives de la technologie commerciale.

Qui recollera les morceaux ?

Mais à quoi ressemblerait un avenir où l’IA et la foi religieuse fusionneraient en un nouveau système éthique et spirituel hybride ? Est-ce un avenir qui renforce la capacité d’agir des êtres humains, leur bien-être, la résilience culturelle et le bien commun ?

Au cours de notre recherche, nous avons perçu deux réponses possibles à cette question. D’abord, un avenir marqué par la dépendance à l’IA et la désorientation. Des agents d’IA ou des robots prêtres évangélisant en ligne, encourageant les dons par prélèvement automatique ou les abonnements chez des utilisateurs influençables ou vulnérables en quête d’accompagnement spirituel.

À lire aussi : « Thanabots », « au-delà numérique » : comment l’IA transforme le deuil en services payants

Des proches vulnérables et endeuillés pourraient devenir dépendants à des « fantômes génératifs » ou à des thanabots (des « robots de deuil » qui imitent des défunts, NdT) de leurs proches disparus, et s’exposer au passage à des techniques de marketing agressives ou à des bugs.

Est-ce vraiment un avenir que nous voulons accepter ? Et qui aidera ces personnes vulnérables si leurs prêtres et leurs gourous IA leur font défaut ? Simon Cross, pour sa part, pense connaître la réponse :

Ce sont les prêtres et les pasteurs locaux, les curés de paroisse aux quatre coins du pays, qui vont devoir recoller les morceaux. Ils vont être confrontés à des difficultés et à des questions auxquelles ils n’ont jamais été formés.

KhalsaGPT a été abandonné

Un porte-parole de KhalsaGPT a déclaré que le bot avait été créé à l’origine en 2023 comme un « outil éducatif expérimental pour aider les gens à découvrir le sikhisme de manière simple et accessible ». « Il a été conçu uniquement comme un outil de questions-réponses textuel, pour des informations générales sur le sikhisme. »

Après une période limitée, entre 2023 et 2024, l’entreprise est devenue de plus en plus préoccupée par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA. « C’est pour cette raison que nous avons cessé tout travail actif sur KhalsaGPT. Depuis environ deux ans, nous ne vendons plus de comptes, de crédits, de jetons ni de nouveaux accès à la plateforme […] Le nom de domaine et le site sont peut-être encore en ligne, mais KhalsaGPT n’est pas exploité, promu ni proposé activement comme service de chatbot public à l’heure actuelle. »

Le porte-parole a ajouté : « KhalsaGPT ne doit pas être compris comme un substitut au Guru Granth Sahib Ji (l’écriture sacrée des sikhs, NdT), aux érudits sikhs, aux Granthi Singhs (les lecteurs officiants des gurdwaras, NdT), au SGPC, au Sri Akal Takht Sahib (le siège de la plus haute autorité temporelle du sikhisme, à Amritsar, NdT) ni à aucune autorité sikhe reconnue. Si nous revenons un jour sur ce projet, ce ne sera qu’après un examen attentif, avec des garde-fous adéquats, dans le respect de la maryada sikhe (le code de conduite religieux, NdT) et selon les orientations des institutions sikhes reconnues. »


The Conversation a également sollicité GitaGPT pour un commentaire, mais n’avait reçu aucune réponse au moment de la publication.

The Conversation

Adam James Fenton a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).

Chris Shannahan a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).

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04.11.2026 à 16:37

Corporate green reports: do independent checks really help companies deliver measurable action?

Rizwan Mushtaq, Associate professor, EDC Paris Business School

Ammar Ali Gull, Associate Professor, Accounting & Finance, Pôle Léonard de Vinci

A new study shows that companies whose green claims are vetted tend to follow through and deliver on their promises to cut greenhouse gas emissions or reduce waste.
Texte intégral (1569 mots)
Accountability reporting and external scrutiny make companies more likely to follow through with their ESG promises. Without verification, sustainability claims may serve more as a marketing tool than evidence of real climate action. Aksonsat Uanthoeng/Shutterstock (no reuse), CC BY

KEY TAKEAWAYS

  • Corporate sustainability assurance carried out by independent auditors helps detect greenwashing.

  • The EU’s Omnibus reform is narrowing the scope of mandatory sustainability reporting, which means fewer companies will have to seek independent assurance of their environmental claims.

  • The association between external assurance and lower emissions is stronger among companies facing greater stakeholder pressure, suggesting that external scrutiny helps strengthen corporate accountability.


The European Union’s Omnibus reform has exempted most of the companies it once covered from mandatory sustainability reporting under the Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD). It has also dropped plans for tougher “reasonable” assurance checks on green claims, which come closer to a full audit.

Meanwhile, ISSA 5000, the new global standard for sustainability assurance, takes effect for reporting periods beginning on or after December 15, 2026, in jurisdictions that adopt it or issue a national equivalent, such as Hong Kong and Brazil. Timelines vary: Australia’s equivalent was applied in January 2025, while Canada’s (CSSA 5000) starts on December 15, 2027. At a time when companies have never been more vocal about their green credentials than they are today, is sustainability assurance considered red tape or a climate tool?

Calling out corporate greenwashing

The gap between what firms say and what they do has a name: greenwashing, and courts and regulators across Europe are increasingly calling it out.

One remedy is an independent verification of sustainability reports, known as “assurance”. An outside firm, often one of the Big Four accounting groups (Deloitte, EY, KPMG and PwC), checks a company’s sustainability report, just as auditors would check a company’s accounts. International standards now cover both what companies should report and how those reports should be checked.

Does verification go with lower emissions?

In our study, published in the Journal of Accounting Literature, we analysed data on large listed companies in 34 countries from 2002 to 2019, a period when sustainability reporting assurance was largely voluntary. We compared the greenhouse gas emissions of firms whose sustainability reports were independently verified with those firms whose reports were not. The most important finding concerns green promises. Many companies run programmes to cut emissions, but the results differ mainly by sustainability assurance. Among firms with verified reports, such initiatives were associated with greater emission reductions. Among firms whose reports were not independently checked, more initiatives were linked to higher emissions, a pattern consistent with greenwashing.

Without scrutiny, it seems, some climate action is more about image than impact. The pattern held when one of the Big Four did the verification.

Does stakeholder versus shareholder orientation matter?

The effect of assurance also depends on where a company operates. In “shareholder” systems, such as the US and the UK, companies are run first and foremost in the interest of their investors. In “stakeholder” systems, such as France and Germany, employees, communities and regulators have a stronger say. In both countries, employees even sit on company boards. The link between assurance and lower emissions was strongest among stakeholder economies.

In shareholder-first systems, the evidence was more mixed. Our interpretation is that a verified report carries more weight when many stakeholder groups are watching and able to act on it. Verification provides the facts; outside pressure gives them teeth.

Furthermore, the link was stronger in heavily polluting sectors such as mining and construction, and in countries with weaker environmental laws. This suggests independent verification can partly fill the gap left by lax regulation.

What recent cases show

Real cases show both the value and the limits of verification.

TotalEnergies’ sustainability report was verified by two of the Big Four firms, EY and PwC, appointed by shareholders in 2024. Yet in October 2025, a Paris court partly upheld a complaint by three NGOs (Greenpeace France, Friends of the Earth France and Notre Affaire à Tous). It ruled that the oil major had misled consumers about its ambition to reach carbon neutrality by 2050.

In Britain, PwC checked HSBC’s reported progress toward its goal of providing $750 billion to $1 trillion in sustainable finance. But in 2022, the Advertising Standards Authority banned two HSBC posters, one touting that goal, for omitting that the bank was still financing heavily polluting industries.

In Germany, asset manager DWS was fined €25 million in 2025 after prosecutors found that its claims of leadership in sustainable investing did not match reality. Its former head of sustainability, Desiree Fixler, had blown the whistle, and DWS admitted its past marketing was “sometimes exuberant”.

These cases echo our findings. Verification checks whether a report’s numbers are accurate, not whether a company’s marketing tells the whole story. And in each case, activists, NGOs or insiders raised the alarm.

In France, the law recognises such groups’ right to defend collective environmental interests in court. This is the kind of stakeholder pressure that, our study suggests, makes third party sustainability reporting assurance more worthwhile.

Red tape or climate tool?

Our evidence points to a climate tool, but not a silver bullet.

In our study, verified companies emitted less, and their green initiatives were more likely to deliver. Yet assurance appears to work best alongside stakeholder pressure, such as scrutiny by employees, communities, campaigners and courts. That matters for Europe. Exempting many companies from mandatory reporting means fewer firms will have their climate claims independently checked. Those outside the rules can still choose verification, a credible signal that they mean what they say. And as ISSA 5000 is adopted, it should make assurance more consistent. Assurance alone may not stop greenwashing. Without it, though, green promises are much harder to trust.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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04.11.2026 à 12:39

Qui était John Vanbrugh, le « Shakespeare de l’architecture » britannique ?

Susie West, Senior Lecturer in Art History and Heritage, The Open University

Surnommé le « Shakespeare de l’architecture », John Vanbrugh est mort il y a trois cents ans. Ses somptueuses demeures britanniques, aujourd’hui ouvertes au public, témoignent du génie de cet architecte.
Texte intégral (2607 mots)
Le palais de Blenheim, en Angleterre, et portrait de John Vanbrugh peint par Godfrey Kneller (1704). Inga Kebleryte/Shutterstock/National Portrait Gallery/Canva

L’ESSENTIEL

  • Mort il y a trois cents ans, John Vanbrugh est considéré comme l’un des grands architectes britanniques, au point d’avoir été surnommé le « Shakespeare de l’architecture ».

  • Son œuvre doit beaucoup à sa collaboration avec un autre architecte, Nicholas Hawksmoor, longtemps resté dans son ombre.

  • Ses somptueuses demeures, autrefois réservées à une élite, sont aujourd’hui ouvertes au public et témoignent d’un patrimoine exceptionnel.


Chaque génération se découvre ses propres héros. J’ai trouvé le mien en 2026. Il est mort en 1726 et s’appelait John Vanbrugh (1664-1726). Je ne suis évidemment pas le premier à l’avoir découvert, et je me trouve en excellente compagnie. Cette année au Royaume-Uni, les célébrations du tricentenaire de sa mort, baptisées Vanbrugh300, ont été l’occasion de revenir sur sa vie et son héritage, en explorant toutes les facettes de ce personnage haut en couleur, tour à tour soldat, dramaturge et architecte, avec lequel on aurait certainement aimé passer du temps.

Au XVIIIᵉ siècle, John Soane qualifiait Vanbrugh de « Shakespeare de l’architecture ». Professeur d’architecture à la Royal Academy of Arts de Londres à partir de 1806, Soane déclarait :

« Il est impossible de contempler les œuvres de Sir John Vanbrugh sans ressentir ces émotions que seul le génie, lorsqu’il s’exprime pleinement, est capable de susciter. Dans les envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles, son esprit puissant s’élève au-dessus des conceptions ordinaires et lui vaut de mériter le titre prestigieux et singulier de Shakespeare des architectes.

Rares sont les grandes demeures de campagne qui incarnent encore aujourd’hui le pouvoir politique et l’immense richesse qu’elles représentaient au XVIIIᵉ siècle. Pourquoi, dès lors, leur accorder de la valeur ? Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction menaçait les centres historiques des villes britanniques, tandis que les grandes demeures de campagne étaient démolies à un rythme alarmant. Cette tendance s’est poursuivie jusque dans les années 1960. Les arguments en faveur de la préservation de la nature, de la beauté et de l’art ont finalement conduit à une réforme des règles d’urbanisme en vigueur en Grande-Bretagne en 1968.

Aujourd’hui, le débat s’est élargi aux bienfaits de l’accès aux espaces verts, à l’importance des lieux qui suscitent l’émerveillement et à la richesse du passé comme source d’inspiration créative. Depuis les années 1960 au moins, les grandes demeures de campagne se sont ouvertes au tourisme de masse. Le respect révérencieux qu’elles inspiraient autrefois a cédé la place aux loisirs et au plaisir de la découverte.

Buste en bronze de Nicholas Hawksmoor
Buste en bronze de Nicholas Hawksmoor, réalisé par Sir Henry Cheere (1736). National Portrait Gallery

Peut-on encore placer Vanbrugh sur un piédestal aux côtés de Shakespeare ? Le monde universitaire a commencé à prendre ses distances avec le mythe du génie solitaire. Derrière les « grands hommes » qui traversent l’histoire se cachent le travail acharné, les efforts collectifs et les heureux concours de circonstances qui rendent toute création possible. Les bâtiments historiques sont de véritables œuvres sur mesure, entièrement réalisées à la main par des équipes d’artisans hautement qualifiés. La collaboration créative de Vanbrugh avec l’architecte Nicholas Hawksmoor (1631-1736), par exemple, a été essentielle à sa réussite.

Hawksmoor s’était formé à la construction de bâtiments et à la conduite de chantiers en travaillant dans l’agence de Sir Christopher Wren, l’architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vanbrugh, de son côté, disposait d’un solide réseau de relations, savait remarquablement bien gérer ses commanditaires et possédait ce petit quelque chose en plus : ces « envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles » que Soane avait si bien relevées.

Les bâtiments de Vanbrugh sont en réalité des œuvres communes, auxquelles les deux hommes ont contribué en élaborant les plans. Il est difficile de distinguer la part de chacun, mais Hawksmoor n’a jamais bénéficié, de son vivant comme après sa mort, de la même reconnaissance que Vanbrugh. Peut-être cette différence tient-elle à leur statut social respectif ou au fait que Vanbrugh est mort à une époque où le style monumental était encore en vogue.

Mettre en scène les grandes demeures de campagne

L’activité architecturale de Vanbrugh a presque exclusivement consisté à construire de grandes demeures de campagne, à aménager les paysages qui les entouraient et, détail assez touchant, à bâtir des maisons pour lui-même et les membres de sa famille dans le quartier londonien de Greenwich. L’un des plaisirs du métier d’historien de l’architecture est de pouvoir aller à la rencontre des bâtiments. Les demeures de Vanbrugh impressionnent les sens et suscitent des émotions fortes. Elles provoquent cet effet « waouh » si particulier.

Et les occasions d’en faire l’expérience ne manquent pas, puisque ses principales demeures ont traversé les siècles et accueillent aujourd’hui des visiteurs. La plus vaste et la plus somptueuse est le palais de Blenheim, dans l’Oxfordshire, offert par la nation à John Churchill, duc de Marlborough, pour sa victoire sur les Français à la bataille de Blenheim, en Bavière, en 1704. Le palais est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en raison de la valeur exceptionnelle de l’édifice et du paysage conçu à l’origine pour l’entourer.

Le palais de Blenheim
Le palais de Blenheim, Woodstock (Oxfordshire, Angleterre). Radomir Rezny

Le parcours de visite vous fait passer sous une immense arche de pierre dorée, dont les proportions démesurées donnent aux visiteurs le sentiment d’être minuscules. Et ce n’est pourtant qu’une entrée secondaire. Pour apprécier pleinement l’édifice, il faut le contempler depuis la cour d’honneur, où l’architecture devient une expression de la fierté nationale.

La silhouette du palais se découpe sur le ciel comme un décor de théâtre. Elle emprunte au vocabulaire de l’architecture classique, mais de massifs éléments de maçonnerie en accentuent la verticalité (Hawksmoor a conçu les couronnements sculptés des tours). Vanbrugh joue quant à lui sur les effets d’ombre et de lumière produits par les immenses pans de murs, tantôt saillants, tantôt en retrait. C’est toute la puissance évocatrice du château fort, réinterprétée dans un langage classique.

Les visiteurs pourraient se sentir écrasés par le poids de l’histoire, l’immensité du domaine et le mode de vie, désormais si étranger au nôtre, dont il témoigne. Mais la présentation actuelle du site propose plusieurs façons d’en découvrir l’histoire : à travers le regard des domestiques, en parcourant les somptueuses salles d’apparat ou en découvrant les appartements privés, toujours habités. Chacun peut ainsi choisir la manière dont il souhaite aborder l’histoire sociale du lieu. La présence d’une famille qui y réside depuis des générations contribue grandement à l’authenticité de l’expérience.

À l’opposé de la majestueuse solidité de Blenheim, Seaton Delaval Hall, dans le Northumberland, offre un contraste saisissant. Spectaculairement ravagé par un incendie, cet édifice appartient aujourd’hui au National Trust, l’organisme britannique de préservation du patrimoine.

Seaton Delaval Hall, dans le Northumberland
Seaton Delaval Hall, dans le Northumberland, nord de l’Angleterre. Milosz Maslanka/Shutterstock (no reuse)

Seaton Delaval a été ravagé par un grave incendie en 1822, qui a détruit les intérieurs du corps de logis principal, mais épargné les murs de pierre, les sols en marbre et même les statues en plâtre. Ces ruines désormais couvertes évoquent de manière spectaculaire une demeure de la Rome antique, particulièrement dans la grande salle, où les arcs romains de Vanbrugh impriment à l’espace un rythme visuel saisissant.

À l’extérieur, on retrouve certains éléments de Blenheim : le haut corps de bâtiment central et les tours élevées aux angles. Ces tours d’angle à sept côtés, tout à fait singulières, me rappellent l’architecture des époques Tudor et Stuart, qui jouait elle aussi avec les codes du château pour créer des demeures théâtrales. Le National Trust a préservé le caractère de ce monument de pierre, tout en aménageant les ailes restées intactes pour faire découvrir aux visiteurs la famille Delaval, dont les membres ne manquaient pas de fantaisie. Situé juste au nord de Newcastle, au milieu d’anciennes villes minières, le domaine de Seaton offre aujourd’hui un jardin partagé et un espace de verdure dans un environnement urbanisé.

À l’époque de Vanbrugh, la visite des grandes demeures de campagne était un privilège réservé aux riches propriétaires, à leurs amis et à leurs familles. Aujourd’hui, ces lieux nous ouvrent leurs portes et nous invitent à les découvrir autrement. En les visitant, nous contribuons, par notre intérêt culturel et notre engagement citoyen, à préserver des œuvres d’art dont nous savons qu’elles ne connaîtront jamais d’équivalent. Allez donc à la rencontre de Vanbrugh.

The Conversation

Susie West ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.11.2026 à 12:13

La manifestation de rue : une histoire française, entre discipline collective et violence politique

David Noël, Chargé d'enseignement en histoire contemporaine, Université de Lille; Sciences Po Lille

Les pillages en marge des manifestations du 17 octobre marquent-ils une dégradation des mobilisations sociales ? L’histoire nous invite à la nuance.
Texte intégral (1852 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les pillages en marge des manifestations du 17 octobre 2026 marquent-ils une dégradation des mobilisations sociales en France ?

  • Si les marches pacifiques se sont ritualisées, elles n’ont jamais évincé totalement les pratiques insurrectionnelles.

  • Sous la Vᵉ République, la manifestation est devenue un lieu clé d’expression démocratique, tout en se diversifiant.


Les 17 et 24 octobre 2026, près de 800 000 personnes (selon les chiffres des syndicats) ont défilé dans de nombreuses villes de France. Les manifestations du 17 octobre ont donné lieu à des scènes de pillages et d’émeutes urbaines à Paris, mais aussi à Lille, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux ou à Limoges où l’hôtel de ville a été incendié.

Les violences qui accompagnent certaines manifestations sont-elles le signe d’une dégradation récente de la contestation ? L’histoire invite à la nuance. Si la marche pacifique et ritualisée s’est imposée comme une forme légitime d’expression démocratique, elle n’a jamais totalement évincé les pratiques insurrectionnelles.

1909 : le début des services d’ordre et des itinéraires concertés

De violents affrontements, des vitrines brisées, des bancs publics désossés, un tramway incendié… Telle est la situation à Paris, à Lille ou à Lyon, le 14 octobre 1909. Après l’exécution en Espagne du militant anarchiste Francisco Ferrer, fusillé dans les fossés de la forteresse de Montjuich, l’émotion est considérable et la mobilisation prévue tourne à l’émeute.

Une nouvelle manifestation est organisée le 17 octobre par la CGT et la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Afin d’éviter tout nouvel affrontement, la Guerre sociale, le journal de la tendance révolutionnaire et antimilitariste de la SFIO, met en garde ses lecteurs :

« Nous ne ferons aucune tentative (…) pour forcer les barrages (…). Nous n’insulterons pas les flics ; nous ne les provoquerons pas ; en cas de charges, nous nous replierons sans riposter. Nous vous demandons de venir sans armes à cette manifestation que nous voulons pacifique. (…) Nous nous formerons en cortège avec tous les autres manifestants (…) ; et par un itinéraire fixé d’avance par nous (…), nous défilerons en colonnes profondes jusqu’au point fixé par le Comité d’organisation pour la dislocation après laquelle chacun devra rentrer “paisiblement” dans son quartier. »

Pour les historiens, la manifestation de protestation contre l’exécution de Francisco Ferrer marque une ère nouvelle : pour la première fois, une grande manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, autorisée par les pouvoirs publics, a pu se dérouler dans le calme.

Au préalable, les organisateurs de la manifestation avaient négocié son itinéraire avec les autorités et prévu des « hommes de confiance », députés ou conseillers municipaux parisiens de la SFIO, et responsables de la CGT formant ce qu’on appellera plus tard un service d’ordre.

Un pilier du « répertoire d’action collective »

Comme le rappelle la sociologue Isabelle Sommier, la manifestation se distingue de l’attroupement et de l’émeute par deux points clés : l’organisation et l’euphémisation de la violence. À cet égard, l’invention du service d’ordre inaugure l’ère des manifestations modernes :

« De par ses fonctions d’encadrement de la foule, le service d’ordre contribue à imposer aux manifestants une représentation ordonnée et disciplinée du cortège (…). L’ordre ainsi introduit acclimate par ailleurs, auprès des tiers spectateurs, l’idée d’une coupure effective entre la manifestation et l’émeute. »

Si le XIXᵉ siècle avait connu des formes diverses de rites protestataires, comme les enterrements d’opposition, la manifestation de rue s’impose au début du XXᵉ siècle. Elle intègre alors, pour ne plus le quitter, le « répertoire d’action collective » décrit par le chercheur en sciences sociales Charles Tilly, qui souligne le rôle charnière de la politique électorale :

« Le suffrage conquit à la fois la puissance du nombre et la force de la discipline. Ce nombre et cette discipline, assortis d’un programme défini, devinrent la clé de la réussite des grèves, manifestations, réunions, campagnes de pétition et autres formes d’action collective nouvelle. »

Si cette ritualisation de la manifestation de rue s’impose progressivement, elle n’efface pas les soubresauts violents. Durant l’entre-deux-guerres, la stratégie « classe contre classe », portée par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) dans les années 1929-1931, s’accompagne d’une conflictualité frontale aux forces de l’ordre et aux adversaires socialistes, traités de « social-fascistes ».

Les manifestations du 1ᵉʳ août 1929, « journée rouge » internationale contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’Union soviétique, organisée à l’appel de l’Internationale communiste, sont particulièrement violentes. Comme l’explique l’historien David François, les communistes voient alors la rue comme le lieu où « le prolétariat doit acquérir les notions fondamentales de la lutte urbaine pour être prêt le jour où le PC lancera l’insurrection armée ».

Il faudra attendre le tournant de l’été 1934 pour que le PCF renoue avec la pratique de la manifestation de masse pacifique et scénographiée comme démonstration de force et de discipline. Ce changement s’inscrit dans la réorientation stratégique du mouvement communiste après les événements de février 1934 et dans la perspective du rapprochement avec les socialistes qui conduira à la dynamique du Front populaire.

Une diversification des formes de manifestation sous la Vᵉ République

Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide et de la polarisation extrême des opinions, la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF et ses alliés contre la venue du général américain Matthew Ridgway, accusé d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, illustre à quel point la rue reste un terrain d’affrontement (730 arrestations et trois morts dans les heurts avec la police).

Mais c’est avec Mai-68 que la contestation de rue change d’échelle : aux côtés des grèves avec occupation d’usines, elle devient un mouvement de masse transgénérationnel, associant étudiants et ouvriers, où la barricade refait surface aux côtés du cortège syndical traditionnel, consacrant la rue comme l’espace par excellence de la contestation politique et sociétale.

Sous la Vᵉ République, la manifestation devient l’instrument central de l’expression démocratique en dehors des urnes, tout en voyant ses formes se diversifier profondément. Des mobilisations agricoles – souvent marquées par une démonstration de force physique et un certain « virilisme » contestataire, qui passe notamment par l’utilisation de tracteurs – aux manifestations féministes et aux marches pour le climat, les répertoires d’action se renouvellent.

Pourtant, c’est la ritualisation historique elle-même qui est aujourd’hui questionnée. Comme le montre l’historien Hugo Melchior, l’apparition récurrente des « cortèges de tête », ces groupes radicaux qui s’immiscent ou se détachent au mépris du service d’ordre syndical traditionnel, ravive la porosité originelle entre la marche pacifique et l’émeute.

Un besoin de démocratie directe

Face aux difficultés des syndicats à obtenir de nouvelles victoires sociales depuis 2006, certaines fractions du mouvement social peuvent être tentées par des formes d’action moins routinières et plus spectaculaires, comme si les affrontements avec les forces de l’ordre faisaient désormais partie d’un répertoire d’action collective légitime comme l’a notamment illustré le mouvement des gilets jaunes.

Dans le pays de la Révolution française, l’émeute et la barricade, symboles du répertoire d’action collective du XIXᵉ siècle, renvoient à tout un imaginaire positif : celui de la Liberté guidant le peuple du peintre Delacroix, des barricades de 1832 immortalisées par Victor Hugo dans les Misérables…


À lire aussi : Mouvement lycéen : au-delà des revendications matérielles et de Parcoursup, un appel à rompre avec le « monde d’hier »


Les scènes de chaos observées le 17 octobre dernier dans de nombreuses villes de France ne constituent donc pas un phénomène inédit. Elles rappellent que la manifestation de rue moderne, progressivement organisée et ritualisée à partir de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle, est une modalité d’expression évolutive. Jamais figée, la manifestation est une mise en mouvement des corps dans une scénographie qui vise à rappeler que le pouvoir est dans la rue. Elle agit ainsi comme le révélateur d’un besoin de démocratie directe qui vient régulièrement bousculer les cadres de la démocratie représentative.

The Conversation

David Noël est membre de la commission exécutive de la CGT du Pas-de-Calais et adhérent du PCF.

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04.11.2026 à 09:18

Midterms : malgré l’ingérence inédite du ministère de la justice, le scrutin s’est déroulé sans chaos

John E. Jones III, President, Dickinson College

Le ministère de la Justice de Donald Trump a multiplié les interventions avant les midterms. Les juges l’ont presque toujours désavoué, explique l’ancien juge fédéral John E. Jones III.
Texte intégral (2174 mots)

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les tribunaux fédéraux ont rejeté presque toutes les tentatives de l’administration Trump de peser sur les élections de mi-mandat.

  • Les juges refusent d’intervenir une fois le vote commencé et rappellent que la Constitution confie l’organisation des élections aux États.

  • Pour l’ancien juge John E. Jones III, cette instrumentalisation abîme la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice.


De Washington à Anchorage, en Alaska, les tribunaux fédéraux ont été très occupés par des affaires liées aux tentatives de l’administration Trump de prendre le contrôle des élections organisées par les États. Dans presque tous les cas, les décisions ont été rendues contre l’administration. Mais, contrairement à ce que redoutaient de nombreux démocrates, l’administration Trump n’a semé aucun chaos le jour du scrutin.

Un juge fédéral a sévèrement reproché aux responsables de l’administration d’être « engagés dans une campagne visant à intimider, menacer et contraindre les responsables et les agents des États et des collectivités locales chargés d’organiser les élections de mi-mandat 2026 en cours ». Un autre a écrit, indigné : « Si l’exécutif peut écarter des votes et menacer une élection en cours sur la foi d’allégations non prouvées, alors notre démocratie est en danger. » Et la plus haute juridiction du pays, la Cour suprême, a refusé, dans ce que le New York Times a qualifié de « camouflet extraordinaire », d’intervenir dans l’appel formé par l’administration contre la décision d’une juridiction inférieure qui interdisait toute intervention fédérale dans le dépouillement des bulletins en Californie.

Naomi Schalit, responsable de la rubrique politique et affaires juridiques de The Conversation (édition américaine), s’est entretenue le jour du scrutin avec John Jones, président du Dickinson College (un établissement universitaire privé de Pennsylvanie, NdT), ancien juge fédéral, à propos des actions de l’administration Trump et de la façon dont les juges les perçoivent.


Que constatez-vous dans toutes ces affaires ?

Le point commun à toutes les affaires tranchées à l’approche de l’élection, c’est la réticence des tribunaux à intervenir une fois le vote commencé. Et je pense que leur point de vue est clairement influencé par le nombre élevé de votes anticipés, exprimés soit en personne avant le jour du scrutin, soit par correspondance. Il ne fait aucun doute que, du point de vue du vote, nous sommes déjà au cœur de cette élection depuis un certain temps, et les tribunaux ne veulent tout simplement pas entraver ni perturber ce processus.

Les décisions des tribunaux ne disent pas seulement qu’ils ne veulent pas s’en mêler. Elles disent aussi au ministère de la Justice (Department of Justice, ou DOJ, NdT) : « Vous ne devriez pas non plus jouer un rôle ici. »

C’est exact. Et, bien sûr, cela renvoie à ce que j’ai déjà dit, à savoir que l’article 1, section 4, de la Constitution donne aux États le pouvoir de réglementer les élections. Le Congrès dispose d’une certaine latitude pour légiférer sur les questions relatives aux élections nationales, mais la section 4 ne prévoit, et c’est notable, aucun rôle pour le pouvoir exécutif.

Toutes les décisions partagent cette approche. Mais si l’on examine les affaires une à une, même en admettant que l’administration parvienne par exemple à faire valoir son allégation selon laquelle il y aurait 20 000 bulletins suspects en Californie, et qu’elle ait un intérêt à agir sur ces bulletins, l’élection est tout simplement trop proche. Il existe ce qu’on appelle le principe Purcell (du nom de l’arrêt Purcell v. Gonzalez de 2006, NdT), fondé sur un précédent de la Cour suprême, selon lequel les tribunaux fédéraux ne doivent pas, en règle générale, s’immiscer dans des contentieux électoraux à un moment trop proche de la tenue du scrutin.

Que vous dit la série de revers essuyés par l’administration dans ces affaires sur la direction du ministère de la Justice ?

Je crois que le ministère de la Justice a complètement perdu de vue sa mission. Rappelez-vous qu’en 2016, très peu de temps avant l’élection présidentielle, James Comey, alors directeur du FBI (la police fédérale, qui relève du ministère de la Justice, NdT), avait révélé l’enquête sur les courriels de la candidate Hillary Clinton.

Cela avait été perçu comme un énorme manquement au protocole de la part du ministère de la Justice. Et voyez où nous en sommes aujourd’hui : il est désormais devenu normal que le ministère de la Justice agisse si près d’une élection.

Aujourd’hui même, par exemple, nous savons que des lettres de mise en cause ont été envoyées par le ministère de la Justice (target letters, qui informent une personne qu’elle est visée par une enquête pénale, NdT) à de nombreuses personnes qui auraient été impliquées dans l’affaire de l’Alaska, qui a fait figurer sur le bulletin de vote un second candidat nommé Dan Sullivan (homonyme du sénateur républicain sortant, opposé à la démocrate Mary Peltola, NdT). Un millier environ d’observateurs électoraux ont été dépêchés dans les bureaux de vote par le ministère de la Justice : ce sont des chiffres sans précédent.

Il y a eu ensuite les poursuites engagées par le ministère de la Justice à l’approche de l’élection. C’était un terrain interdit pour le DOJ avant ce cycle électoral, et c’est désormais devenu la routine.

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C’était un « terrain interdit » parce que l’idée était que, contrairement à la plupart des autres agences de l’exécutif, le DOJ jouissait d’une sorte de statut sacré, apolitique ?

L’idée centrale, je crois, c’est que le ministère de la Justice ne voudrait pas faire pencher la balance et peser sur une élection, en particulier si une enquête est annoncée et n’est pas close.

Révéler une enquête, ou des enquêtes, comme ils l’ont fait désormais dans plusieurs affaires, signifie que certains y verront le signe qu’une infraction pénale a été commise, alors que ce n’est évidemment peut-être pas du tout le cas. C’est, à mes yeux, une nouvelle instrumentalisation du ministère de la Justice, que je trouve inadmissible.

Et vu la maladresse de ses initiatives, il s’agit clairement de la direction du ministère de la Justice qui se plie aux volontés du président des États-Unis, même lorsqu’il n’existe aucun fondement juridique solide pour agir. Une grande partie de tout cela a été menée de façon très peu professionnelle et met à rude épreuve à la fois la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice et des avocats qu’il envoie devant les juges fédéraux.

Vu le nombre de décisions de justice déclarant les positions de l’administration contraires à la Constitution, la direction du DOJ s’expose-t-elle, si les démocrates obtiennent la majorité à la Chambre des représentants, à une procédure de destitution pour avoir manqué à son serment, qui l’oblige à soutenir et à défendre la Constitution des États-Unis ?

Je ne sais pas si les choses iront jusqu’au point où la destitution serait envisagée comme remède, même si l’on pourrait sans doute le soutenir. Mais en admettant, par exemple, que le Parti démocrate prenne le contrôle au moins de la Chambre, je vois très bien tout cela faire l’objet d’enquêtes approfondies pour savoir qui a ordonné quoi, et quand. Et des personnes seront citées à comparaître et devront répondre sous serment à des questions auxquelles il pourrait leur être difficile de répondre.

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Qu’est-ce que cela représente, pour ces juges, de faire face à ce déluge d’affaires d’une telle ampleur et aux conséquences si lourdes ?

En général, les juges savent travailler sous pression ; je l’ai fait de nombreuses fois. Un juge fédéral est armé pour cela. Ce qui freine vraiment le système aujourd’hui, c’est l’absence de présomption de régularité (le principe selon lequel les juges présument que l’administration agit de bonne foi et conformément au droit, NdT) à laquelle les juges sont confrontés. Des avocats ne disent pas la vérité lorsque les juges les interrogent directement. C’est vraiment une évolution stupéfiante.

Les avocats du gouvernement ne plaident pas selon les normes professionnelles qui faisaient autrefois la marque du ministère. Le système est considérablement ralenti lorsque des juges entendent des avocats leur affirmer des choses tout simplement invraisemblables. Et ils font aussi preuve d’une mauvaise foi délibérée.

Il faut alors faire ce que font désormais certains juges : recouper les éléments et rendre des ordonnances dans lesquelles ils exposent explicitement ce qui les préoccupe. C’est comme mâcher le travail des avocats, ce que les juges n’aiment vraiment pas faire. Ils attendent un plus grand professionnalisme.

Quand on plaide devant les tribunaux fédéraux, on doit donner le meilleur de soi-même, en permanence. On joue en première division. Au lieu de cela, je vois des joueurs de deuxième division promus avocats plaidant pour le gouvernement, et cela fait mauvais effet, et c’est de pire en pire.

The Conversation

John E. Jones III ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.11.2026 à 09:06

Midterms : après la déroute des républicains, le monde doit se préparer à un Trump plus imprévisible

Andrew Gawthorpe, Lecturer in History and International Studies, Leiden University

Le parti républicain de Donald Trump a subi une lourde défaite aux élections de mi-mandat. Face à un Congrès hostile, le président pourrait se tourner vers la politique étrangère, au risque de devenir plus imprévisible.
Texte intégral (1383 mots)

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les républicains de Donald Trump ont subi aux midterms ce qui ressemble à leur pire défaite depuis cinquante ans.

  • Les démocrates l’emportent jusque dans des bastions républicains comme le Texas, où aucun des leurs n’avait été élu sénateur depuis 1988.

  • Privé de marge de manœuvre en politique intérieure, Trump pourrait se montrer plus actif et plus imprévisible sur la scène internationale.


Le Parti républicain de Donald Trump a essuyé un désaveu cinglant lors des élections de mi-mandat aux États-Unis (organisées le 3 novembre, elles renouvellent toute la Chambre des représentants et un tiers du Sénat, NdT). Les républicains avaient abordé la soirée en espérant que les sondages se trompent et qu’ils puissent au moins conserver le contrôle du Sénat. Mais à minuit, heure de Washington, le GOP (le « Grand Old Party », surnom du Parti républicain, NdT) se retrouvait face à ce qui ressemblait à sa pire défaite depuis cinquante ans.

Les pertes républicaines ne se sont pas limitées au type de circonscriptions disputées, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre, qui inquiètent habituellement les partis lors des soirées électorales. L’ampleur des pertes a été stupéfiante. Ils ont perdu des sièges au Sénat dans des États solidement républicains comme le Texas et la Caroline du Sud. Ils ont perdu des circonscriptions qu’ils avaient redécoupées à leur avantage (une pratique appelée gerrymandering, NdT) et où ils étaient censés être imbattables. Ils ont perdu des sièges que même les analystes les plus fins jugeaient sûrs.

Pourquoi ? Depuis des mois, les enquêtes d’opinion montrent que les électeurs en ont assez de la vie chère, de la guerre en Iran et de ce que l’on qualifie de plus en plus de corruption de l’administration Trump. Un président élu de justesse sur la promesse d’une gestion économique solide a au contraire passé deux ans à mettre en œuvre un programme idéologique extrême, que seule une minorité d’Américains soutient. Il n’a pas tenu compte de ce que disaient les électeurs, et ceux-ci viennent de rendre un verdict sévère.

À lire aussi : Ratés, faux sondages, marchés prédictifs : la mauvaise passe des sondeurs américains avant les midterms

Mais ces résultats ont des implications qui vont au-delà de la seule fin du mandat de Trump. Ils rompent avec certaines des tendances qui structurent la vie politique américaine depuis des décennies. Les démocrates l’emportent soudain dans des territoires où on les disait hors jeu depuis une génération. Soudain, la carte politique américaine a un tout autre visage.

Prenez le Texas. La dernière fois qu’un démocrate y avait été élu sénateur, c’était en 1988. Les démocrates n’y ont plus remporté d’élection présidentielle depuis Jimmy Carter (président de 1977 à 1981, NdT) en 1976. Pourtant, la nuit dernière, le démocrate James Talarico (élu à la Chambre des représentants du Texas, il affrontait le procureur général républicain de l’État, Ken Paxton, NdT) a remporté une victoire nette. Si les élections au Texas deviennent durablement disputées, il sera beaucoup plus difficile pour les républicains de remporter la présidence à l’avenir.

À lire aussi : Parler de religion quand on est un démocrate dans un État républicain : le pari de James Talarico pour remporter l’élection sénatoriale au Texas

Le Parti républicain va désormais regarder avec inquiétude vers l’élection de 2028. Pour la première fois depuis 2016, un véritable débat va sans doute s’ouvrir en son sein sur l’opportunité de tourner la page du nationalisme agressif et de l’intolérance du mouvement « Make America Great Again » de Trump. Les démocrates, de leur côté, doivent se demander comment tirer parti de leurs victoires.

Quel avenir pour la politique étrangère américaine ?

Mais pour le reste du monde, le changement pourrait ne pas venir aussi vite. Bien que son parti ait subi ce revers électoral, Trump reste président jusqu’en 2028. Et parce que le Congrès, malgré son rôle constitutionnel dans la déclaration de guerre et la ratification des traités, a tendance à moins s’impliquer en politique étrangère, le président peut encore faire beaucoup avec ce pouvoir.

De fait, les présidents américains dont le parti subit une contre-performance aux élections de mi-mandat deviennent souvent plus actifs en politique étrangère qu’auparavant. La possibilité de faire adopter un programme intérieur ambitieux leur échappant largement, ils ont davantage de temps pour réfléchir aux relations de l’Amérique avec le reste du monde. Il en ira probablement de même pour Trump.

La fin des élections de mi-mandat signifie aussi que Trump n’a plus à se montrer aussi prudent quant aux conséquences politiques de ses actes. À l’approche du scrutin, le président avait renoncé à une confrontation militaire majeure avec l’Iran et cherché une trêve dans ses guerres commerciales. Désormais libéré de ces contraintes politiques, il pourrait devenir plus imprévisible et plus erratique.

Le Congrès ne serait pas totalement impuissant pour l’arrêter, du moins en théorie. Mais la plupart des mesures qu’il peut prendre, comme couper le financement de la guerre contre l’Iran ou reprendre au président le pouvoir en matière de droits de douane, exigent dans les deux chambres des majorités que les démocrates n’auront probablement pas, malgré leurs victoires impressionnantes.

Il leur faudrait une majorité des deux tiers pour passer outre le veto présidentiel, quasi certain, opposé à toute loi visant à obtenir ces résultats. La question clé est donc de savoir si cette déroute électorale a été suffisamment sévère pour pousser certains élus républicains du Congrès à se joindre sérieusement aux démocrates pour contenir Trump.

Ce que les démocrates pourront assurément faire, c’est lancer toutes sortes d’enquêtes sur la conduite de l’administration Trump et de certains de ses responsables. Leurs efforts porteront probablement sur la guerre contre l’Iran, les relations financières personnelles de Trump avec des dirigeants étrangers et la gestion du Pentagone par le secrétaire à la Défense (l’équivalent du ministre des Armées, NdT) Pete Hegseth.

Hegseth pourrait d’ailleurs être l’une des premières victimes de ces efforts : certains spéculent qu’il démissionnera ou sera limogé plutôt que de s’exposer à une éventuelle procédure de destitution (impeachment, NdT).

Mais, en fin de compte, un changement de cap de la politique étrangère américaine dépend des décisions de Trump lui-même. Un renouvellement de ses conseillers, ou du Congrès, ne peut avoir qu’une influence limitée sur un président qui ne s’est jamais plié de bon gré à la moindre contrainte.

Le monde doit se préparer à l’éventualité qu’un Trump politiquement blessé et en colère décide désormais de déverser ses frustrations sur la scène internationale.

The Conversation

Andrew Gawthorpe est chercheur associé au Foreign Policy Centre, à Londres.

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03.11.2026 à 16:28

Une leçon pour Washington face à l’Iran : le fiasco franco‑britannique de Suez il y a 70 ans

Eoin McLaughlin, Professor in Economics, University College Cork

Il y a soixante-dix ans, Français et Britanniques débarquaient à Port-Saïd. Alors que Washington vient de frapper l’île iranienne de Qeshm, la crise de Suez rappelle que la puissance militaire bute sur les limites économiques.
Texte intégral (2059 mots)
Comme le détroit d’Ormuz, le canal de Suez est une voie d’eau vitale pour le commerce mondial. Viktor Hladchenko/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • En novembre 1956, Paris et Londres, alliés à Israël, ont renoncé à reprendre le canal de Suez sous la pression américaine.

  • Sa livre sterling affaiblie et sa dépendance envers Washington ont empêché le Royaume-Uni d’agir seul, malgré sa puissance militaire.

  • Ormuz fermé, frappes sur Qeshm, munitions épuisées : les États-Unis pourraient buter à leur tour sur les limites de leur puissance.


Des mois après le lancement par les États-Unis et Israël de l’opération Epic Fury contre l’Iran (nom de l’offensive déclenchée le 28 février 2026, NdT), le détroit d’Ormuz reste en grande partie fermé. Le Royaume-Uni a choisi de ne pas s’impliquer directement dans le conflit. Il n’en a pas moins été exposé à la crise, avec des prix du gazole record et une flambée de l’inflation.

Cela fait écho à une crise plus ancienne au Moyen-Orient, comme le montrent mes travaux récents.

Il y a soixante-dix ans, le gouvernement égyptien nationalisait le canal de Suez, déclenchant la crise de Suez. Le canal, qui traverse l’Égypte de la mer Rouge à la Méditerranée, était un lien vital pour les navires circulant entre l’Europe et l’Asie.

Après l’achèvement du canal en 1869 par une compagnie à direction française (la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, fondée par Ferdinand de Lesseps, NdT), le gouvernement égyptien en détenait 44 %. Mais des difficultés financières ont contraint l’Égypte à vendre ses parts au gouvernement britannique en 1875, laissant au Royaume-Uni et à la France d’importants intérêts financiers dans le canal.

Après la nationalisation égyptienne du canal, la France et le Royaume-Uni, avec Israël, ont envahi l’Égypte pour tenter de reprendre le contrôle de cette voie d’eau vitale. Mais l’invasion a été un échec spectaculaire, condamné par la communauté internationale. La crise en est venue à symboliser la perte par le Royaume-Uni de son statut de superpuissance.

Aujourd’hui, les élections de mi-mandat américaines (qui se tiennent le 3 novembre 2026, NdT) accentuent la pression sur l’administration Trump à propos du conflit en cours. Les élections en Israël ont aussi eu une incidence sur le conflit : selon de récentes informations, le premier ministre Benyamin Nétanyahou aurait poussé à de nouvelles frappes avant le scrutin. D’autres informations laissent penser que les États-Unis et Israël ont élaboré des plans pour reprendre les frappes après les élections.

À lire aussi : Iran : l’échec stratégique de Donald Trump

En 1956, l’élection présidentielle américaine (qui s’est tenue le 6 novembre, le jour même du débarquement à Port-Saïd, NdT) pesait aussi lourd dans les calculs. Mais à l’époque, le Royaume-Uni et la France avaient supposé que l’élection détournerait l’attention des États-Unis de leurs actions. C’était une erreur de calcul. Dans un message adressé au premier ministre britannique Anthony Eden au lendemain du scrutin, le président américain Dwight D. Eisenhower a clairement fait savoir que son administration ne tolérerait pas la poursuite des actions du Royaume-Uni, de la France et d’Israël. Il a exigé un règlement négocié dans le cadre de l’ONU.

Les parallèles entre Suez et Ormuz vont au-delà de la fermeture de ces deux voies d’eau vitales. Les deux crises posent la même question : la puissance géopolitique peut-elle dépasser la puissance économique ?

Des superpuissances en déclin

En 1944, le professeur américain de politique étrangère William T. R. Fox a forgé le terme de « superpuissance ». Il la définissait comme la conséquence d’« une grande richesse, une population nombreuse et une position géographique favorable ». C’est assez proche de la manière dont l’historien Phillips O’Brien définit aujourd’hui la grande puissance. Fox voyait alors trois superpuissances : les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Il a ensuite reconnu qu’inclure le Royaume-Uni avait été une erreur, principalement en raison de son déclin relatif face aux États-Unis, puis face au reste de l’Europe.

On peut soutenir qu’un basculement comparable est en cours aujourd’hui.

On débat de la meilleure façon de mesurer une économie, mais si l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat, le basculement est frappant. L’économie chinoise, qui ne pesait en 1990 qu’une fraction de l’économie américaine, la devance aujourd’hui largement.

Au XIXᵉ siècle, le Royaume-Uni était la puissance mondiale dominante et bénéficiait de ce que les économistes appellent le « privilège exorbitant » (l’expression est attribuée à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, qui l’appliquait au dollar dans les années 1960, NdT). Il s’agissait de la capacité à financer facilement sa dette à des taux d’intérêt avantageux, grâce au rôle central de la livre sterling dans le système monétaire international. Londres était aussi la première place financière du monde.

Mais à mesure que le Royaume-Uni déclinait, ce privilège a peu à peu glissé vers les États-Unis. Sa perte est devenue particulièrement pressante pendant la crise de Suez, lorsque la livre a subi une pression intense. De la même manière, on observe aujourd’hui des signes de tension dans le système financier qui sous-tend la puissance américaine.

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Pendant la crise de Suez, la faiblesse de la monnaie britannique et la dépendance du pays envers le soutien financier américain ont limité sa capacité à agir de manière indépendante, malgré sa puissance militaire considérable.

La crise s’inscrivait aussi dans la géopolitique plus large de la guerre froide. Un contrat d’armement signé en 1955 entre l’Égypte et l’Union soviétique (conclu formellement avec la Tchécoslovaquie, NdT) avait bouleversé l’équilibre régional des forces et contribué à la décision d’Israël de s’engager dans une guerre préventive.

En réponse à ce contrat d’armement, les États-Unis ont retiré leur financement du barrage d’Assouan, un grand projet d’infrastructure sur le Nil. Puis, en 1956, l’Égypte a nationalisé le canal de Suez, déclenchant la crise. Les dirigeants britanniques ont cherché à dépeindre le président égyptien Gamal Abdel Nasser comme un dictateur des années 1930.

L’intervention américaine en Iran a des connotations similaires. Le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a présenté l’assassinat des dirigeants iraniens comme nécessaire pour prévenir une menace existentielle venant de « l’ennemi mortel de l’Amérique ».

La géoéconomie, c’est-à-dire la relation entre économie et géopolitique, a également joué un rôle central dans la crise de Suez. Le canal était une artère majeure pour le pétrole du Moyen-Orient, et l’on craignait que sa nationalisation ne perturbe l’approvisionnement pétrolier du Royaume-Uni. Mais, ironie de l’histoire, c’est la décision d’envahir l’Égypte qui a entraîné une pénurie de pétrole et un rationnement du carburant au Royaume-Uni (la France a elle aussi rationné l’essence à partir de la fin novembre 1956, NdT).

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Le contexte plus large de la guerre froide a été un facteur clé de la position américaine. Les États-Unis ne voulaient pas donner l’impression de cautionner des actions impériales en Égypte tout en condamnant l’impérialisme russe en Hongrie. De même que la crise de Suez doit être comprise dans le contexte de la guerre froide, le conflit actuel doit aussi être lu à travers le prisme de la géopolitique d’une « seconde guerre froide ». Les relations entre les États-Unis et la Chine ne se sont pas réchauffées, tandis que les guerres par procuration présentent des similitudes avec la première guerre froide.

Aujourd’hui, les États-Unis sont de plus en plus sollicités, ce qui se voit le plus nettement dans l’épuisement de leurs stocks de munitions. Ceux-ci étaient déjà sous pression (en partie à cause du soutien à l’Ukraine) et ont été encore réduits par la guerre contre l’Iran.

La crise de Suez montre combien les dirigeants politiques peuvent tarder à mesurer les contraintes économiques qui pèsent sur leurs ambitions géopolitiques. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont pas le Royaume-Uni de 1956, mais le conflit en Iran a suscité des interrogations sur les limites de la puissance américaine. Alors que leur domination économique relative est contestée, les États-Unis devront-ils eux aussi revoir l’étendue de leurs engagements militaires dans le monde ?

The Conversation

Eoin McLaughlin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.11.2026 à 16:12

La France est-elle entrée en récession en 2026 ?

Valérie Mignon, Professeure en économie, Chercheure à EconomiX-CNRS, Conseiller scientifique à l'IFE-CEPII, Université Paris Nanterre

Laurent Ferrara, Professeur d’Economie Internationale, SKEMA Business School

L’annonce d’un recul du PIB signifie-t-elle une entrée en récession de l’économie française ? Ce recul est une condition nécessaire, mais non suffisante pour caractériser la récession.
Texte intégral (2081 mots)

L’ESSENTIEL

  • Au troisième trimestre 2026, le produit intérieur brut de la France s’est contracté de 0,1 %.

  • Cette baisse de la production signale-t-elle une entrée de l’économie en récession ? Comment cette dernière est-elle définie ?

  • Les données disponibles à ce jour ne permettent pas de caractériser une récession de l’économie française sur les trois premiers trimestres de 2026. Elles témoignent néanmoins d’une activité particulièrement peu dynamique, dont l’évolution appelle une attention soutenue.


Les derniers chiffres de l’Insee ont relancé le débat sur une possible récession de l’économie française. Après un recul de 0,2 % au premier trimestre 2026 et une stagnation au deuxième, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a de nouveau diminué de 0,1 % au troisième trimestre. Au total, l’activité s’est contractée d’environ 0,3 % depuis le quatrième trimestre 2025 (voir Graphique 1).

Graphique 1 : PIB de la France en niveau, depuis le premier trimestre 2000 (en milliards d’euros) Fourni par l'auteur

Certains commentateurs évoquent ainsi une « récession technique ». Pourtant, la règle usuelle des deux trimestres consécutifs de croissance négative n’est pas strictement vérifiée, puisque le PIB a stagné au deuxième trimestre. Surtout, cette règle ne suffit pas à caractériser une récession. C’est ce qu’a rappelé, dans un communiqué du 30 octobre 2026, le Comité de datation des cycles de l’économie française (CDCEF) de l’Association française de science économique (AFSE). Selon le Comité, les éléments disponibles ne permettent pas, à ce stade, de conclure à une récession.

Des hauts et des bas

Rappelons que le cycle économique se définit comme la succession de phases de hausse du niveau d’activité (expansion) et de phases de baisse (récession). Ces périodes sont délimitées par des pics, qui marquent la fin des expansions, et des creux, qui correspondent à la fin des récessions. Leur datation historique est délicate, les cycles n’étant pas directement observables.


À lire aussi : À partir de quand pourra-t-on dire que la récession est derrière nous ?


Une règle souvent utilisée consiste à identifier une récession lorsque le PIB recule pendant deux trimestres consécutifs. Comme nous l’expliquions dans un précédent article publié dans The Conversation, cette règle présente toutefois des limites importantes. Par exemple, deux baisses trimestrielles très faibles ne signifient pas nécessairement que l’économie est en récession. À l’inverse, certains épisodes de contraction significative ne seraient pas identifiés avec cette règle simple : c’est le cas de la récession américaine de 2001, liée à l’éclatement de la bulle Internet.

Le CDCEF retient donc, comme les comités de datation du National Bureau of Economic Research (NBER) aux États-Unis et du Centre for Economic Policy Research (CEPR) pour la zone euro, une approche plus large, reposant sur trois dimensions : la durée, l’amplitude et la diffusion du recul de l’activité, soit la règle « DAD ».

Les trois dimensions de la récession

La durée renvoie à la persistance de la baisse, sans qu’une durée minimale constitue une condition absolue. L’amplitude mesure son importance et la diffusion indique si elle touche une part suffisamment large de l’économie. Ces trois critères sont appréciés conjointement : une baisse limitée pendant plusieurs trimestres n’est pas nécessairement une récession, tandis qu’une contraction très forte et généralisée peut l’être même si elle est brève, comme cela a été le cas en 2020 au cours de la pandémie de Covid-19.

Alors, qu’en est-il aujourd’hui ? Le premier élément marquant est la faible amplitude du recul du PIB français : 0,3 % depuis le quatrième trimestre 2025. Ce chiffre contraste avec les précédentes récessions : l’activité avait diminué d’environ 3 % lors de celle consécutive au premier choc pétrolier de 1973 et de 4 % lors de la récession de 2008-2009, engendrée par la crise financière.

Une contraction de l’activité très limitée

La comparaison est encore plus frappante avec la pandémie de Covid-19. Comme nous le rappelions dans notre article de novembre 2021, l’activité avait chuté de 18,4 % entre le pic du quatrième trimestre 2019 et le creux du deuxième trimestre 2020. Cette récession, la plus courte depuis les années 1970 avec seulement deux trimestres, fut aussi, de loin, la plus forte en amplitude.

Ces comparaisons ne suffisent évidemment pas à établir un diagnostic, mais elles permettent de situer la faiblesse actuelle de l’activité. Une contraction cumulée de 0,3 % évoque davantage, à ce stade, une phase de stagnation ou de ralentissement prolongé qu’une récession caractérisée.

L’autre dimension essentielle est celle de la diffusion. L’analyse ne peut se limiter au PIB : elle doit également prendre en compte l’emploi, l’investissement des entreprises, les heures travaillées ou encore le taux d’utilisation des capacités de production dans l’industrie. Une récession suppose en effet un recul suffisamment étendu de l’activité.

Un ralentissement très local

Or, les indicateurs examinés par le CDCEF ne témoignent pas d’une contraction généralisée. L’emploi total demeure globalement stable, autour de 30,5 millions de personnes. L’investissement des entreprises non financières évolue sur un plateau depuis le troisième trimestre 2023, malgré un léger repli récent, et le taux d’utilisation des capacités de production reste voisin de 81 %. Les heures travaillées ont, quant à elles, diminué de 0,6 % depuis leur point haut du troisième trimestre 2024.

Ces évolutions traduisent une économie peu dynamique, mais pas une baisse diffuse de l’activité. Une partie de la faiblesse récente s’explique d’ailleurs par un choc sectoriel : la sécheresse exceptionnelle de l’été 2026, qui a entraîné des pertes importantes de productions agricoles, notamment de maïs. Cette situation entraîne une conséquence particulière sur les comptes nationaux.

L’Insee comptabilise en effet la production agricole tout au long du cycle de production, et non uniquement au trimestre de la récolte. Les pertes constatées pendant l’été ont ainsi conduit à réviser a posteriori à la baisse les estimations des premier et deuxième trimestres 2026. Ce choc contribue donc au ralentissement du premier semestre, sans témoigner, à lui seul, d’une contraction généralisée de l’économie.

Urgent d’attendre

Une autre difficulté tient au caractère provisoire des premières estimations du PIB, révisées à mesure que de nouvelles informations deviennent disponibles. Lorsque la croissance est proche de zéro, comme en 2026, ces révisions peuvent modifier le diagnostic : un chiffre légèrement négatif peut devenir positif. Et inversement.

C’est pourquoi les comités de datation attendent généralement plusieurs mois avant d’identifier officiellement les points de retournement. La méthodologie du CDCEF repose à cet égard sur deux piliers complémentaires. Le premier, quantitatif, mobilise différentes méthodes statistiques et économétriques pour repérer les épisodes susceptibles d’être des récessions. Le second, qualitatif, confronte ces résultats à une analyse économique et historique fondée sur l’avis des experts du Comité. Les résultats statistiques constituent ainsi une aide à la décision, mais ne se substituent pas à l’examen du contexte.

L’épisode du Covid-19 illustre l’intérêt de cette prudence. Malgré le fort rebond de l’activité au troisième trimestre 2020, les vagues épidémiques et les confinements successifs avaient entretenu l’incertitude sur la sortie de récession. Ce n’est qu’en octobre 2021 que le CDCEF a confirmé que le creux avait été atteint au deuxième trimestre 2020, en s’appuyant sur plusieurs indicateurs et sur la diffusion de la reprise entre secteurs.

Rappelons enfin que la mission du CDCEF n’est pas de prévoir les récessions, mais d’identifier et de dater les retournements du cycle afin d’établir une chronologie de référence de l’économie française.

Boursorama, octobre 2026.

Pas de récession caractérisée, mais une économie fragile

Au total, les informations disponibles à fin octobre 2026 ne permettent pas de caractériser une récession de l’économie française. Le recul du PIB reste limité et les principaux indicateurs ne montrent pas de contraction suffisamment généralisée.

L’absence de récession ne signifie pas pour autant que la situation soit satisfaisante. Plusieurs trimestres de croissance nulle ou légèrement négative témoignent d’une faiblesse persistante de l’activité. Il importe donc de distinguer un ralentissement prolongé, voire une stagnation, d’une véritable récession.

Le diagnostic devra être réexaminé si le recul de l’activité se prolonge, s’amplifie et se diffuse davantage. En l’état, la prudence s’impose : la croissance française est faible, mais les éléments disponibles ne suffisent pas à conclure que l’économie est entrée en récession.

The Conversation

Valérie Mignon est conseiller scientifique à l'IFE-CEPII, membre du Cercle des économistes, présidente de la section 05 (sciences économiques) du CNU, secrétaire générale de l'AFSE et membre du Comité de datation des cycles de l'économie française (CDCEF).

Laurent Ferrara est membre du comité directeur de l'Association Française de Science Economique et président du Comité de datation des cycles de l'économie française (CDCEF).

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03.11.2026 à 16:11

Attentat de Trappes : Pengo Bossio Wangi, l’âme d’un guerrier. Une histoire au cœur de l’antiracisme français

Jérôme Beauchez, Sociologue et anthropologue, Université de Strasbourg

Assassiné à Trappes le 23 octobre 2026, Pengo Bossio Wangi est issu d’une famille qui s’est affrontée à la haine raciale. Son père est un vétéran des Black Dragons, ce gang noir connu pour avoir combattu les skinheads néonazis dans les rues de Paris.
Texte intégral (2313 mots)

L’ESSENTIEL

  • Survenu le 23 octobre 2026 lors de l’attentat raciste de Trappes et La Verrière, dans les Yvelines, l’assassinat de Pengo Bossio Wangi n’est pas un acte isolé.

  • Il s’inscrit dans l’histoire des crimes racistes perpétrés en France par des membres de groupuscules néonazis depuis les années 1980.

  • Des gangs noirs, comme les Black Dragons, les ont affrontés au cours des années 1980 et 1990. Le père de Pengo Bossio Wangi, Boléma, appartenait à ce groupe.


« L’âme d’un guerrier » : cette formule peut surprendre pour évoquer un homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, assassiné à Trappes (Yvelines), le 23 octobre 2026, par Kevin T., 39 ans. Ce dernier, après avoir tiré 128 cartouches au pistolet-mitrailleur sur des personnes visées parce qu’identifiées comme noires, arabes ou musulmanes, a été arrêté puis mis en examen pour assassinat et tentative d’assassinat terroriste à caractère raciste.

Son escapade meurtrière a fait un mort et sept blessés, dont une fillette de 12 ans. Elle a de surcroît traumatisé les villes de Trappes et de La Verrière, où le tireur a sévi, ainsi que la nation tout entière ; c’est du moins ce qu’a voulu dire le chef de l’État lors d’une déclaration controversée, où il a semblé découvrir qu’en France le racisme tue.

Pourquoi invoquer l’âme d’un guerrier ? Pas seulement parce que Pengo Bossio Wangi était un combattant passionné d’arts martiaux mixtes (MMA), mais parce que son meurtre constitue le dernier acte en date d’une guerre moins silencieuse que silenciée : celle que certains groupes héritiers des immigrations africaines et antillaises ont menée par nécessité contre l’extrême droite et le racisme. Les proches de Pengo Bossio Wangi en font partie ; son père, Boléma, est un vétéran des Black Dragons : une famille de rue parfois assimilée à un gang, formée au milieu des années 1980 par de jeunes hommes noirs réunis dans le but de chasser les skinheads néonazis de Paris.

En souvenir des soldats perdus

Cet article lance un appel à cette mémoire combattante qui ne traverse que trop rarement la frontière de l’oubli : celui que l’histoire officielle impose aux luttes de celles et ceux dont elle minorise l’importance, comme le statut. Leurs témoignages restent rares. En France comme ailleurs, le racisme tue, oui, mais pas depuis le 23 octobre 2026 et pas qu’une seule fois.

Se souvenir de Pengo Bossio Wangi comme l’héritier direct des luttes antiracistes menées dans notre pays est une réponse à l’ignorance : celle de la fierté opposée au mépris, celle de l’affirmation de soi contre le déni. Son assassinat n’en reste pas moins tragique. Il frappe au cœur d’une famille qui s’est affrontée à la haine raciale et ne cesse d’en payer le prix.

Une sociologie au plus près de la rue

Je n’écris pas ce texte en sociologue distant de ces réalités ; elles m’ont traversé, moi comme beaucoup d’autres, en dépit du fait d’être un homme blanc de 52 ans. Dans les mondes de la rue qui ont aussi fait de moi le sociologue que je suis devenu, les Black Dragons étaient une référence. Les récits de leurs combats ont tissé une légende parisienne : celle de la lutte antifa.

Au tournant des années 1990, les squats étaient mon quotidien. J’évoluais aux confluences du punk et d’une culture skinhead authentique : aussi antiraciste que proche des redskins et de l’anarchisme libertaire ; un texte intitulé « L’ethnographe dans le sous-terrain » livre quelques fragments de cette histoire.

Pour les différencier des véritables skinheads, nous appelions « boneheads » (« crânes d’os ») les néonazis qui sévissaient dans nos rues. Nous étions persuadés qu’ils n’étaient plus que les incarnations crépusculaires d’un monde finissant ; le prochain serait métis et jetterait dans les oubliettes de l’histoire ces adeptes d’un monochrome violent. Nous ne savions pas à quel point l’avenir nous donnerait tort.

« La jeunesse emmerde le Front national ! » Lancé en 1989 par Bérurier noir à la suite des succès électoraux remportés par le parti lepéniste, ce slogan n’a pas endigué la banalisation de la droite extrême, dont les idées ont largement gagné en atomisant l’espoir, formulé par les Bérus, d’une « solidarité entre jeunesses françaises et immigrées ». Nous vivons aujourd’hui dans la « porcherie » que les punks dénonçaient hier, ensevelis par la violence déversée quotidiennement par les médias et les politiques acquis au populisme le plus réactionnaire.

La défaite est cuisante. Comme à la fin du siècle dernier, des groupuscules néofascistes arpentent les rues. Le 24 octobre 2026, au lendemain du meurtre de Pengo Bossio Wangi par l’un des leurs, ces factieux d’extrême droite s’en sont pris aux manifestants. Chauffés à blanc et arborant un brassard de la même couleur que celle de leur haine suprématiste, ils ont bénéficié dans de nombreux cas de la mansuétude, sinon de la bienveillance des forces de police].

Les cadres sociaux d’une mémoire ensanglantée

L’histoire bégaie. Il y a plus de quarante ans, c’est le même type d’agression raciste et la même absence de protection policière pour les jeunes hommes noirs issus des quartiers populaires qui ont suscité la formation des Black Dragons]. Suivant l’inspiration des Black Panthers, il s’agissait d’assurer l’autodéfense des leurs, régulièrement menacés et pris à partie par des néonazis. Certains repentis ont témoigné des blessures, comme des traumatismes infligés à leurs victimes.

Le racisme tue. Au Havre en 1990, James Dindoyal, un Mauricien de 24 ans, est torturé par des boneheads membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Ils rouent de coups le jeune homme avant de le forcer à ingurgiter un mélange mortel de bière et de détergent ; à la suite de quoi ils le jettent à la mer du haut d’une digue. Hospitalisé, il agonise pendant une semaine avant de mourir. Ses meurtriers seront jugés dix ans après les faits.

En 1995, c’était au tour d’Imad Bouhoud, 19 ans, de croiser la route des néonazis havrais. Ils le passent à tabac au sortir d’un meeting du Front national, avant de l’achever par noyade dans les eaux du port ; une flambée de colère s’ensuit. La même année, un sort similaire est réservé à Brahim Bouarram, 30 ans, noyé dans la Seine en marge du traditionnel défilé frontiste, le 1er mai. Ces atrocités, et les rares repentances qu’elles ont suscitées constituent la toile de fond du film de Diastème, Un Français.

Mais au-delà de l’addition des faits, qu’avons-nous retenu de cette mémoire ensanglantée ? Quels peuvent être les cadres sociaux d’une mémoire collective du racisme et de l’antiracisme français ? Force est de le constater : la mémoire des luttes menées en France par les minorités racisées continue de briller par son absence de l’histoire officielle, tout comme elle reste rare dans nos universités, pourtant censées « faire profession de la vérité » (selon l’expression de Jacques Derrida. Les études noires, celle de la race en tant que construction culturelle et sociale, tout comme les études post ou décoloniales participent à n’en pas douter de cette vérité à laquelle le philosophe appelait, sans exclusion ni condition.

Des pans entiers de l’université française restent cependant rétifs à ces savoirs toujours minoritaires, lorsqu’ils ne font pas l’objet d’une méfiance qui cède parfois à la défiance. La dignité du « juste » est dès lors mesurée au gradient du prétendu « universalisme républicain » face aux dangers du « tournant identitaire » en direction des groupes minorisés. Les questions de la race ou des violences de l’universalisme et de l’islamophobie constituent pourtant des enjeux sociaux majeurs ; et c’est à ce titre qu’elles ont toute leur place à l’université.

Pour que la race cesse de tuer

Avant de faire l’objet d’une excellente série documentaire sur la chaîne Brut, les Black Dragons ont rempli eux-mêmes leur devoir de mémoire en réalisant un film autobiographique en 2007. D’autres ont suivi, comme Antifa : chasseurs de skins en 2008 et Gang Story en 2012. Ce documentaire en deux parties – « Les années rock » précédant « Les années rap » – est le fruit d’une initiative portée par Kizo. Cet ancien membre de la Mafia Z (un gang de Grigny, dans l’Essonne) s’est engagé avec le photographe Yan Morvan (premier portraitiste des Black Dragons) dans un travail de documentation historique des marges, dont il a vécu les solidarités comme les blessures. D’abord agrégées contre les violences racistes, les forces des gangs de banlieue se sont ensuite peu à peu retournées contre ceux qui les ont perdues dans des guerres intestines où soi-même et l’autre se confondaient. Une fois la menace néonazie éliminée, les gangs noirs se sont affrontés dans une guerre aussi fratricide qu’insensée – de l’aveu même de ceux qui l’ont livrée.

Sous peine de les voir se répéter, aucune de ces violences ne doit plus être ignorée. Retraçant trente ans d’histoire des crimes racistes en France, les travaux de la sociologue Rachida Brahim nous apprennent que la race tue deux fois : une première fois au moment de l’agression et une seconde fois par le mépris institutionnel avec lequel les victimes et leur mémoire sont traités. Ne laissons pas Pengo Bossio Wangi mourir une seconde fois. Rendons-le plutôt immortel en faisant de son âme cette force collective dont parlait W.E.B. Du Bois lorsqu’il décrivait celle d’un « peuple noir » façonné par ses luttes. Du Bois les concevait comme une puissance aussi partagée que formatrice de cette « âme » qui donne la force de résister et de se maintenir face à l’adversité – celle-là même qui frappe aujourd’hui la famille Bossio Wangi.

The Conversation

Jérôme Beauchez a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (2013-2016) et de l'Institut d'études avancées de l'Université de Strasbourg (2019-2022).

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03.11.2026 à 16:10

Cultiver des mélanges d’espèces végétales : pourquoi une pratique aux bénéfices prouvés reste-t-elle si marginale ?

Lionel Alletto, Directeur de recherche en agronomie, Inrae

Fanny Raoux, Doctorante en agrosystèmes, écosystèmes et environnement, Inrae

Gaëtan Seimandi-Corda, Ingénieur de recherche en agronomie, Inrae

Maé Guinet, Maître de conférences - agronomie, Institut Agro Dijon

Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais de synthèse, de stabiliser les rendements…
Texte intégral (2678 mots)
Mélange de blé et de trèfle incarnat, qui aide à capter l’azote de l’air, dans un même champ. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais ou de pesticides de synthèse, de stabiliser les rendements dans des systèmes à bas niveau d’intrants ou en agriculture biologique.

  • Cette façon de faire a, pourtant, longtemps été la norme en France avant l’industrialisation de l’agriculture.

  • Pour que cela puisse le redevenir, il faut trouver comment surmonter des limites techniques et économiques.


Imaginez une parcelle de blé, mais où, entre les rangs de céréales, poussent aussi des pois ou des féveroles. Vue de loin, cette parcelle a un aspect un peu bigarré qui peut étonner : des épis blonds qui dominent, ponctués de gousses vertes et de fleurs blanches ou violettes. Mais sous terre, les racines des deux plantes ne puisent pas les mêmes ressources au même endroit ni au même moment. C’est ce qu’on appelle les cultures associées : faire pousser plusieurs espèces végétales, simultanément, sur la même parcelle.

De (très) nombreuses d’études, dont plusieurs méta-analyses, ont montré les bénéfices nombreux de ces associations. Ceux-ci sont particulièrement notables lorsque l’on allie céréales et légumineuses, comme on l’observe parfois dans des exploitations cherchant une utilisation minime d’engrais et de pesticides.

Des bénéfices nombreux et avérés

Les cultures associées peuvent par exemple réduire la pression des plantes qu’on considère comme des « mauvaises herbes » (également appelées « adventices »), car on laisse ainsi moins de place, de ressources et de lumière à leur prolifération grâce à une complémentarité de développement des espèces associées.

Mélange de blé, féverole et phacélie
Mélange de blé, de féverole et de phacélie. Fourni par l'auteur

Elle améliore aussi le contrôle des maladies et des ravageurs qui sont souvent propres à chaque culture. En mettant, par exemple, entre les rangs de blé une autre culture, on va limiter la propagation des champignons qui attaquent le blé dans le champ.

Les cultures associées vont également stimuler l’activité biologique des sols, car différents types de plantes, et donc de racines, vont pouvoir enrichir le sol avec des nutriments différents et stimuler des microorganismes différents également.

En agriculture biologique, cette pratique permet ainsi de stabiliser les rendements d’une année sur l’autre. Tout cela se fait souvent sans perte de production par rapport à des cultures pures, voire même dans certains cas avec un surcroît de production.

Mais alors pourquoi ces pratiques ne sont-elles pas généralisées ?

Une pratique ancienne, devenue minoritaire en France et en Europe

Elles ont pourtant longtemps été la norme, avant que la mécanisation, la disponibilité d’engrais et de pesticides de synthèse à bas coût ainsi que la spécialisation des exploitations encouragée par les politiques agricoles européennes ne poussent vers des systèmes plus simples, dominés par la présence d’une seule espèce au sein des parcelles agricoles.

Cette simplification a rendu les fermes plus dépendantes des intrants extérieurs et moins résilientes face aux aléas climatiques ou économiques, un problème que les récentes flambées du prix des engrais ont rendu plus visible.

C’est ainsi que l’on se retrouve dans la situation actuelle où les mélanges céréales-légumineuses ne représentent que 0,16 % du territoire agricole national.

Ce que révèlent les données de terrain

Pour voir comment remédier à cela, et déployer les cultures associées, nous avons étudié les pratiques de 414 fermes du réseau DEPHY du plan Écophyto, qui réunit depuis 2010 des agriculteurs volontaires engagés dans la réduction des pesticides.

En suivant dans le temps (plus de dix ans) chacune de ces exploitations, nous avons pu observer celles qui pratiquaient déjà l’association de cultures et qui l’ont maintenue, celles qui l’ont adoptée, celles qui l’ont abandonnée.

Les résultats à l’échelle de la ferme, et non plus seulement de la parcelle expérimentale, montrent notamment que :

  • l’adoption d’associations augmente en moyenne de 52 % le nombre d’espèces cultivées, passant de 4,6 espèces en moyenne à 7 espèces ;

  • la diversité végétale cultivée (qui correspond à la fois au fait que les espèces sont différentes, mais aussi qu’elles sont plus ou moins abondantes) augmente pour sa part de 22 % ;

  • l’équité entre espèces (aucune ne dominant excessivement les autres) augmente de 9 %.

L’essentiel de ce gain s’explique par un élémént : l’arrivée massive des légumineuses, dont la proportion augmente de 96 %, tandis que celle des céréales recule de 19 %.

Ce détail a son importance. Les légumineuses (pois, féverole, vesce, trèfle, luzerne) ont la capacité de capter l’azote de l’air grâce à des bactéries associées à leurs racines, un processus appelé « fixation symbiotique ». Elles enrichissent ainsi le sol en azote, un élément essentiel à la croissance de toutes les plantes sans recourir aux engrais de synthèse, ce qui explique leur intérêt particulier en agriculture biologique.

Mais cultivées seules, elles posent des problèmes bien connus des agronomes : pour certaines, comme la lentille ou le pois, elles s’effondrent facilement sous leur propre poids (on parle de lodging en anglais) et sont sensibles à certains ravageurs et maladies. Associées à une céréale, qui leur sert de tuteur et limite la pression des ravageurs, elles deviennent beaucoup plus faciles à cultiver. L’association agit ainsi comme un véritable levier pour réintroduire les légumineuses dans des rotations de culture qui en manquent cruellement, alors même que leur culture en Europe recule depuis des décennies, faute de soutien public suffisant et concurrencée par le soja importé pour l’alimentation animale.

Nos résultats montrent aussi que les associations les plus courantes restent assez classiques : blé tendre, orge, seigle, triticale ou avoine associés à féverole, pois, lupin, trèfles, vesce commune ou luzerne. En système conventionnel, le colza associé à des « plantes compagnes » (vesce, trèfle, féverole, fenugrec) représente également un cas de figure bien établi. Ces compagnes, qui n’ont pas pour objectif d’être récoltées, protègent le colza contre certains insectes ravageurs comme la grosse altise (un coléoptère, ndlr).

L’angle mort : l’abandon

Malgré tous ses bénéfices, cependant, 40 % des exploitations étudiées ont, à un moment donné, arrêté l’association de cultures.

Les conséquences sont nettes : dans 92 % des cas d’abandon, au moins une des espèces associées disparaît complètement de l’exploitation, et il s’agit le plus souvent des légumineuses et des espèces mineures (seigle, épeautre, sarrasin, lentille, trèfles) que les agriculteurs avaient justement introduites par les cultures associées pour diversifier leurs assolements. Dès lors, les gains obtenus grâce à l’association ne sont pas durables : dès que la pratique cesse, le système retrouve rapidement sa composition antérieure, dominée par les céréales.

Pourquoi cet abandon ? Les données DEPHY ne permettent pas de connaître directement les raisons des désengagements des agriculteurs, mais plusieurs pistes se dégagent des travaux existants sur le sujet et de nos propres observations : les espèces mineures et les légumineuses en mélange restent difficiles à valoriser commercialement, faute de filières et de débouchés établis.

Leur gestion technique, date et densité de semis adaptées à chaque espèce, récolte au bon stade, puis tri des grains après moisson pour séparer les espèces mélangées avant leur commercialisation, demande un savoir-faire spécifique que peu d’agriculteurs maîtrisent d’emblée, et pour lequel le conseil technique reste rare. À cela s’ajoutent des incertitudes économiques sur la rentabilité et la stabilité de rendement des mélanges par rapport aux cultures pures.

Lever les verrous, du champ à l’assiette

C’est précisément sur ces verrous que travaille le projet européen IntercropVALUES, notamment au travers de l’accompagnement de 13 cas d’étude travaillant de « la fourche à la fourchette » en rassemblant une diversité d’acteurs des filières autour des associations.

Dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn et en Haute-Garonne précisément, le cas d’étude réunit une trentaine d’acteurs des filières : agriculteurs et agricultrices produisant des associations en bio (dont certains trient eux-mêmes leur récolte à la ferme), organismes de tri (du trieur mobile coopératif aux installations traitant de gros volumes), transformateurs de circuits courts et longs, associations de consommateurs, collectivités porteuses de projets alimentaires territoriaux et organismes d’accompagnement de la transition agroécologique.

Cette approche part d’un constat simple : les freins aux associations ne se situent pas uniquement au champ. Ils s’égrènent tout au long de la chaîne de valeur : quelles espèces et variétés associer ? À quelle densité et profondeur semer ? Quand et comment récolter un mélange ? Jusqu’où trier et séparer les grains ? Quelle qualité obtenir ? Quels débouchés possibles ? Jusqu’à des questions aussi concrètes que la compatibilité avec une filière sans gluten.

Le collectif a, ainsi, mis en place, depuis 2023, un réseau d’expérimentations à la ferme co-conçues avec les agriculteurs. Convaincus que la pratique leur apporte plus que les contraintes associées, ils ont testé plus d’une vingtaine d’associations très diversifiées : des essais variétaux adaptés à la fois aux performances au champ et aux exigences de tri et de valorisation, une formation spécifique à la récolte et au tri à la ferme ainsi que des expérimentations associant agriculteurs, meuniers, boulangers et consommateurs autour de la production de farines mixtes et de pains issus de mélanges riches en protéines et en fibres.

Une formation à la récolte. Fourni par l'auteur

Cette manière de traiter le problème dans son ensemble, en pensant conjointement ses enjeux agronomique, technique et économique, rejoint directement ce que montrent les données nationales. L’association est une solution avérée pour diversifier les systèmes de culture et réintroduire des légumineuses dans les rotations, mais son bénéfice ne tiendra dans la durée qu’à condition d’accompagner les acteurs des filières bien au-delà du semis jusqu’au tri, à la transformation et à la commercialisation. Sans ce filet, la diversité gagnée au champ risque, comme le montre notre étude, de se perdre presque aussi vite qu’elle a été acquise.


Cet article s’appuie sur l’étude « Intercropping increases crop diversity – but do the effects persist after intercropping abandonment ? Insights from a national farmer network », publiée par Gaëtan Seimandi-Corda, Maé Guinet et Lionel Alletto dans la revue Agricultural Systems (2026) ainsi que sur les travaux du projet européen IntercropVALUES et de la démarche Occita’Mix, menée en Occitanie et financée par l’Agence de l’eau Adour-Garonne.

The Conversation

Lionel Alletto a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet Horizon Europe IntercropValuES et de l'Agence de l'Eau Adour-Garonne dans le cadre des projets Occita'Mix et Mixes.

Fanny RAOUX a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IntercropVALUES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec le projet Occita'mix.

Gaetan Seimandi-Corda a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet InterCropValuES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec les projets Occita'mix et Mixes.

Maé Guinet a reçu des financements de l'ANR pour les projets SPECIFICS (ANR-20-PCPA-0008) et INSEREZ-LES (ANR-23-PLEG-0001)

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03.11.2026 à 16:09

Du steamer au trimaran : comment la saga des « Gitana » illustre un siècle et demi d’innovations navales

Clément Recher, Doctorant contractuel en histoire contemporaine, Université Le Havre Normandie

Le multicoque « Gitana 18 » est un bijou de technologie dont l’histoire remonte à la fin du XIXᵉ siècle.
Texte intégral (2696 mots)

L’ESSENTIEL

  • Tandis que les skippers se sont lancés sur la Route du rhum le 1ᵉʳ novembre depuis Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine, le public a les yeux rivés sur les « Ultim », des multicoques capables de « voler » au-dessus des vagues » grâce à leurs foils.

  • Parmi eux figure le Gitana 18, qui sera piloté par le skipper Charles Caudrelier. Près de huit mois après son lancement, le Gitana 18 est vu comme un bijou de technologie.

  • Pourtant, cette quête permanente de vitesse et de performance s’inscrit dans une lignée française bien plus ancienne, née il y a un siècle et demi.


La saga des Gitana commence en 1876, lorsque la baronne Julie-Caroline de Rothschild commande au constructeur britannique Thornycroft le Gitana 1, un steamer à hélice de 24,45 mètres destiné à naviguer sur le lac Léman. Le navire est construit en Angleterre, démonté, transporté par rail et réassemblé en Suisse.

Le Gitana 1 dans le port privé baptisé Port-Gitana, Bellevue (Genève). Collection de la commune de Bellevue, Fourni par l'auteur

Vingt ans plus tard, la baronne se tourne cette fois vers un chantier français : les chantiers Augustin-Normand du Havre, pour la construction du Gitana 2, dont les archives privées de cette famille conservent aujourd’hui de nombreuses traces.

Le marché, signé le 6 avril 1897, prévoit la construction d’un yacht à vapeur de 37 mètres de long et 4,60 mètres de large, pour la somme de 380 000 francs, et sa livraison sur le lac de Genève. À titre de comparaison, certains torpilleurs de l’époque commandés au même chantier se négocient à des montants voisins ou légèrement supérieurs.

Ainsi, le torpilleur Cyclone est vendu à la Marine nationale en 1898 pour 850 000 francs. Avec une puissance de 1 400 chevaux, le Gitana 2 surpasse certains navires de commerce contemporains. Il incarne une époque où le prestige privé peut rivaliser, en coût comme en performance technique, avec les commandes de l’État.

Esquisse du Gitana 1 dans le périodique anglais Engineering du 1ᵉʳ décembre 1876. Fourni par l'auteur

La prouesse ne s’arrête pas à la conception. Ce yacht est également construit et testé sur le littoral normand. Il doit ensuite être démantelé, chargé sur rail et acheminé à travers la France jusqu’au lac Léman, où il est réassemblé. Comme son prédécesseur, le Gitana 2 traverse le pays en pièces détachées.

Luxe et technicité

C’est surtout dans la vitesse de leurs machines que les chantiers havrais ont surpassé leur homologue anglais. Dès sa première année de navigation en 1898, le Gitana 2 établit un record de vitesse sur le lac Léman, entre Coppet et Saint-Prex (canton de Vaud, Suisse) à plus de 26 nœuds (48 km/h) en 34 minutes et 12 secondes ! Ses capacités surpassent donc celles de son prédécesseur, qui n’atteignait que 20 nœuds (37 km/h) en 1876. Ces deux navires valent à la baronne le surnom de « Yachting Lady la plus rapide sur l’eau ».

Le Gitana 2 sur le lac Léman en 1898. Collection Gitana Team, Fourni par l'auteur

Derrière ses boiseries, son grand roof-salon et ses ornements, ce yacht de luxe cache en réalité une machine complexe, issue de l’ingénierie militaire, qui lui permet d’atteindre ces records. Le navire est propulsé par une machine alternative à triple expansion – un système ingénieux qui réutilise la vapeur résiduelle d’un cylindre à l’autre, augmentant sa puissance en économisant du charbon – et par la chaudière à tubes d’eau très fins, brevetée par les chantiers Augustin-Normand. Cette innovation permet une montée en haute pression ultrarapide tout en ayant un poids deux fois plus léger que des chaudières classiques, le tout entraînant une unique hélice.

Cette configuration est optimisée par une forme de coque unique dessinée par Jacques-Augustin Normand, le directeur des chantiers, conçue pour empêcher l’enfoncement de l’arrière à haute vitesse. Les matériaux légers, les machines sophistiquées et enfin la rigidité d’une coque en fer, permettent au yacht de la baronne de tenir la vitesse, et surtout, de durer dans le temps.

Les coulisses du « Gitana 2 »

Les lettres conservées dans les archives privées de la famille Augustin-Normand apportent un éclairage inédit sur les coulisses de cette livraison. Dans une lettre datée du 19 septembre 1898, Marguerite Normand, épouse du directeur des chantiers, confie à son fils aîné Marie-Augustin :

« La Baronne a accepté son yacht, sans pénalité, mais elle rogne la prime. »

Cette formule évoque les pratiques commerciales de l’époque, où les contrats prévoyaient souvent des pénalités en cas de retard ou de performances insuffisantes, et des primes en cas de réussite. Sans que l’on sache si le Gitana 2 a été livré en retard, la remarque indique clairement que la baronne a accepté le navire tout en réduisant la rémunération supplémentaire initialement prévue pour le chantier.

La même lettre révèle un lien tragique avec l’actualité : l’impératrice Elisabeth d’Autriche, plus connue sous le nom de Sissi, se trouve alors à Genève. Selon Marguerite Normand, l’impératrice qui était venue admirer le navire de la baronne de Rothschild devait embarquer le jour même pour une sortie inaugurale. Elle est assassinée le 10 septembre 1898, quelques heures avant ce qui aurait dû être sa première navigation à bord du Gitana 2.

Cette version est toutefois contestée. Les faits historiques indiquent qu’après avoir déjeuné avec la baronne, le 9 septembre, au château de Pregny, l’impératrice a décliné son offre d’emprunter son nouveau yacht, préférant rentrer à Caux (deux lieux situés en Suisse) en empruntant plutôt Le Genève, vapeur de la Compagnie générale de navigation, sur le lac Léman. La suite, elle, fait partie de l’Histoire : Sissi a passé la nuit à l’hôtel Beau-Rivage de Genève et a été assassinée le lendemain avant de pouvoir embarquer sur le paquebot.

Ce yacht d’exception n’est pas seulement un caprice aristocratique : il incarne cette époque charnière des yachts privés où la recherche de performance s’unit avec le luxe de la plaisance. C’est un ouvrage de transition dans l’histoire de l’architecture navale des yachts : sa construction métallique, sa machine puissante de 1 400 chevaux, le défi logistique que représente son transport, font du Gitana 2 un navire novateur, qui ouvre la voie à une nouvelle série de yachts.

Les chantiers Augustin-Normand, déjà réputés pour leurs torpilleurs et leurs innovations en matière de chaudières et de propulsion par hélice, démontrent ici leur capacité à répondre aux exigences les plus élevées de la clientèle privée.

Le « Gitana 18 », héritier de la lignée

Un siècle et demi plus tard, le Gitana 18 perpétue cette recherche d’innovation. Des ingénieurs havrais du XIXᵉ siècle aux concepteurs contemporains d’Ultim, l’esprit reste celui d’une recherche permanente des limites techniques. La Route du rhum 2026 offrira peut-être au dernier-né de la lignée l’occasion de confirmer, une fois encore, que la performance navale française s’écrit sur le long terme.

Le Gitana 18 lors de sa première sortie en mer. Gitana Team. Yann Riou et Éloi Stichelbaut, mars 2026, Fourni par l'auteur

Ce qui est certain, c’est que le Gitana 2 a contribué à faire évoluer le yacht de luxe vers un objet de performance, que les chantiers Augustin-Normand ont garanti en dotant ce navire de leurs innovations issues de la construction militaire.

Photographie prise à Saint-Malo, le 25 octobre 2026. Carole Christen, Fourni par l'auteur
The Conversation

Clément Recher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.11.2026 à 16:09

Au lycée, la pénibilité du travail scolaire est source de colère et de souffrance

Nicolas Oppenchaim, Maître de conférences en sociologie, Université de Tours

Marion Valarcher, Postdoctorante dans le cadre de la recherche ENTRAVES (Enquête sur le travail dans l’espace scolaire), Université de Tours; Sciences Po

Valérie Cohen, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Tours

Dénoncée par les lycéens mobilisés, la dégradation des conditions d’études pèse-t-elle sur leur santé ? Une enquête auprès de 7 000 élèves apporte un éclairage sociologique.
Texte intégral (1822 mots)

L’ESSENTIEL

  • Dénoncée par les lycéens mobilisés, la dégradation des conditions d’enseignement pèse-t-elle sur leur santé ?

  • Une enquête auprès de 7 000 élèves apporte un éclairage sociologique sur les alertes au sujet de la santé mentale des jeunes.

  • Elle montre que la pression des notes et l’inquiétude face à l’avenir créent une souffrance collective.


Une grande partie des revendications portées par le mouvement lycéen relève d’une critique générale de leurs conditions d’études. Si l’expression « conditions de travail » est rarement employée par les élèves, les grilles d’analyses utilisées habituellement pour appréhender la pénibilité des tâches professionnelles sont également opérantes pour expliquer la détérioration de la santé des élèves du secondaire.

C’est ce que nous avons observé dans le cadre d’une enquête sociologique qui s’appuie sur 200 entretiens et sur 7 000 questionnaires représentatifs, collectés deux années de suite auprès de lycéennes et de lycéens de séries générales et technologiques dans la région Centre-Val de Loire et, de manière secondaire, à Paris.

Cette recherche avait pour objectif d’apporter un éclairage sociologique sur un certain nombre de constats alarmants concernant la santé mentale des publics scolaires établis par les principaux baromètres de santé (EnCLASS, 2022, Santé publique France, 2026) : augmentation des troubles dépressifs, des pensées suicidaires, des tentatives de suicide, de consommation de psychotropes.

Santé mentale : considérer le rôle du vécu scolaire

Ces problèmes de santé mentale progressent avec l’avancement dans la scolarité, entre la 6ᵉ et la terminale, et sont systématiquement plus accentués chez les filles, notamment chez les lycéennes. Ils sont généralement interprétés comme les manifestations d’une vulnérabilité propre à l’adolescence, renforcée par un contexte social et environnemental auquel les jeunes seraient particulièrement sensibles et par les effets des réseaux sociaux, du harcèlement en ligne ou encore l’exposition à des contenus inadaptés.

Le vécu scolaire apparaît dans ces analyses, mais de manière périphérique, comme un facteur secondaire, noyé parmi d’autres déterminants considérés comme plus structurants. Pourtant, si les facteurs principalement avancés sont difficilement contestables, les effets des conditions d’études sur la dégradation de leur santé sont peut-être sous-estimés.

Cette hypothèse de recherche s’est construite à partir des analyses menées dans le champ professionnel, qui ont établi des liens solides entre organisation du travail et santé. Sans assimiler les élèves à des salariés, mais en considérant que l’activité scolaire relève bien d’un travail, nous avons pu prendre la mesure de pénibilités scolaires et de leurs incidences sur la santé des lycéens et des lycéennes.

En moyenne, 39 heures de travail hebdomadaires

Notre recherche confirme leur mal-être : suivant l’indicateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que nous avons utilisé, 59,7 % des élèves ne présentent pas un bon niveau de bien-être mental, 67,4 % des lycéennes sont dans ce cas, contre 50,9 % des lycéens.

Mais elle montre aussi que ce mal-être est corrélé aux signes d’une surcharge effective ainsi qu’à la pression ressentie. Le mal-être croît ainsi avec le sentiment d’être débordé par le travail scolaire (84,2 % des élèves qui se disent très souvent débordés n’ont pas un bon niveau de bien-être mental) et avec l’augmentation du temps de travail déclaré.

Tract élaboré par des lycéens de Tours la semaine du 5 octobre 2026
Tract élaboré par des lycéens de Tours (Indre-et-Loire), la semaine du 5 octobre 2026. Fourni par l'auteur

À rebours des représentations qui sont souvent véhiculées sur les élèves, ces derniers travaillent beaucoup. Le temps d’étude réglementaire en lycée général varie de 26 heures à 35 heures par semaine, selon les spécialités et les options, auquel s’ajoute environ 11 heures de travail personnel hebdomadaire en moyenne. Au total, le temps scolaire moyen consacré aux études s’élève à 39 heures, et dépasse 45 heures pour un quart des lycéens et des lycéennes.

Les élèves dont le temps de travail est le plus conséquent sont aussi ceux et surtout celles dont le bien-être est le plus dégradé. Ce constat s’accentue lorsque le travail réalisé n’est pas toujours ou suffisamment reconnu, en matière de résultats et d’appréciations, et que les élèves estiment ne pas bénéficier du soutien des adultes de l’établissement.

L’indicateur de bien-être mental est également corrélé avec le niveau de pression ressenti au sujet des notes comme de l’orientation : à peine 27 % de celles et ceux qui ressentent souvent ou très souvent une pression à cause de leurs notes et 21 % des élèves qui ressentent du stress au sujet de leur orientation déclarent avoir un bon niveau de bien-être mental.


À lire aussi : Orientation post-bac : l’inévitable stress de Parcoursup ?


Sans être une nouveauté, la pression des notes s’est amplifiée ces dernières années d’abord en raison de l’introduction du contrôle continu, qui intervient pour 40 % de la note finale du baccalauréat. Ceci a pour conséquence de conférer une plus grande importance à chaque évaluation. Désormais, « chaque note compte » pour reprendre la formule utilisée par les élèves.

Mais cette pression est aussi et surtout liée aux enjeux d’orientation et aux plus grandes difficultés d’accès à l’enseignement supérieur. Elle se concentre dans les inquiétudes relatives à Parcoursup, une plateforme devenue un outil central de gestion des admissions dans l’enseignement supérieur. Plus largement, la hausse démographique des années 2010 associée à l’allongement progressif des scolarités a entraîné une augmentation du nombre de bacheliers, que le nombre de places disponibles ne permet pas d’absorber.

Aussi, les lycéennes et les lycéens ne sont pas assurés d’obtenir une place dans l’enseignement supérieur public, notamment dans les filières en tension, qui, sans être définies comme sélectives, disposent d’un nombre de places limitées.

Objectifs intenables et sentiment d’insécurité

Dans ce contexte très concurrentiel, l’enjeu autour des notes, mais également de la qualité de l’apprentissage, s’est intensifié. Les élèves sont de fait dans une situation d’incertitude face à l’avenir, source de maux de ventre, de tête, d’un sentiment de tristesse et d’anxiété, de crises de larmes répétées, de l’impossibilité parfois de venir au lycée, et d’épuisement.

À peine 28 % des élèves disent dormir suffisamment et, parmi les 72 % qui ne dorment pas assez, « l’anxiété et le stress » (66 %) arrivent en tête des raisons mentionnées, devant la « charge de travail » (64 %) et – dans une moindre mesure – les écrans (40 %), pourtant largement avancées par les adultes comme une des principales explications de la fatigue des élèves.

Charge de travail, objectifs intenables, pression, sentiment d’insécurité, manque de reconnaissance et de soutien relèvent de risques psychosociaux mis en évidence dans les univers salariés. Les élèves en lycée y sont, eux aussi, massivement exposés. Montrer, comme nous l’avons fait, que leurs conditions de travail peuvent participer des difficultés qu’ils et elles rencontrent permet de compléter les approches essentiellement psychologiques qui dominent le débat public.

L’école peine à offrir des conditions d’études qui ne soient pas marquées par une pénibilité problématique. Alors que les souffrances s’exprimaient ces dernières années le plus souvent individuellement dans une colère sourde et résignée, les mobilisations collectives actuelles contribuent à les rendre visibles et à les politiser.

The Conversation

La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.

La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.

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03.11.2026 à 16:08

Talion au Moyen-Orient : l’inéluctable engrenage ?

Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l'Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)

La vengeance est une spirale sans fin dont le Moyen-Orient semble bien en peine de s’extraire.
Texte intégral (1897 mots)

Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas en Israël, un piège à la fois ancien et d’une actualité brûlante s’est immiscé dans le tumulte du Proche et Moyen-Orient. Dans la Loi du talion : le Proche-Orient dans le piège de la vengeance, paru aux éditions L’Artilleur, le 21 octobre 2026, Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient, professeure en relations internationales, cherche à savoir s’il s’agit là d’un trait lié à l’identité et à la culture des peuples de cette région ou si ce réflexe est le legs d’une histoire tourmentée. La politiste analyse, au cœur de cet « univers talionique » plurimillénaire, les hypothèses plausibles d’accalmie ainsi que les impasses qui demeurent.


Il arrive que des sociétés qui croyaient s’être arrachées à leur passé en rejouent des formes reculées. Le Proche et Moyen-Orient présent, saturé d’innovations technologiques, de pourparlers diplomatiques, d’alliances mouvantes et de coalitions frêles, sur fond d’interminables conflits, semblait au XXᵉ siècle avoir embrassé une modernité au prisme de laquelle des pratiques jugées obsolètes n’avaient plus cours. Or, sous la surface des événements a persisté une logique lointaine que les États comme les acteurs non étatiques revendiquent sans vergogne : la loi du talion, cette règle qui fait d’un crime ou d’une offense une dette, puis une obligation, suivie d’une inlassable répétition. Or, comme le souligne avec pertinence le juriste et spécialiste du droit hébraïque Raphaël Draï, « le mythe de la loi juive du talion reste totalement à démanteler », pour mieux « ôter au comportement de vengeance l’une de ses plus tenaces rationalisations ».

N’est-ce pas au fond cette définition mythique qui consacre la loi du talion comme un redoutable piège ? Le 7-Octobre n’a pas inauguré l’implacable logique de vengeance au Moyen-Orient dont nous sommes les témoins ; il en a plutôt révélé la portée. C’est cette tragédie qui a rendu visible ce qui, depuis des décennies, sinon des siècles, couvait sans véritablement dire son nom, soit une manière de lire la société et la politique au prisme d’une grammaire de l’humiliation et de la rétribution, une façon de voir la punition non comme un débordement irrationnel mais comme une œuvre légitime. Comme l’écrit encore le psychanalyste Gérard Bonnet, en référence aux Érinyes grecques qui incarnaient la vengeance selon Virgile, « on ne peut se contenter de les nommer ou de les repérer, comme le faisaient les Anciens pour leurs divinités, encore faut-il aller jusque dans les profondeurs pour en saisir la signification ».

Dans les semaines et les mois qui suivirent les tueries perpétrées par le Hamas et l’enlèvement de 252 otages, principalement des civils, emmenés de force à Gaza, chaque acteur de la crise choisit d’agir suivant ce processus vengeur, de répondre coup pour coup pour ne pas disparaître, de répliquer pour ne pas perdre la face et se tenir prêt à une escalade des hostilités pour ne pas être relégué aux confins de l’Histoire. Aussi la loi du talion est-elle moins une parabole, au sens de croyances et de représentations idéalisées, d’un récit allégorique, qu’un horizon politique et un cadre d’interprétation des développements qui se succèdent depuis à vive allure. On pourrait arguer que la loi du talion, telle qu’elle est subvertie, a fini par muer en un mode de gouvernance au Moyen-Orient, où de nombreux États se sont par ailleurs tantôt affaiblis, tantôt délités.

Voilà pourquoi il faut partir d’une intuition simple mais essentielle : certes richement documentée, la loi du talion continue de souffrir d’un nombre conséquent de lectures biaisées. D’une part, si elle ne peut être confondue avec la vengeance, pour se garder de tout contresens, a-t-elle vraiment constitué ce progrès du droit contre la violence ? D’autre part, en quoi ne peut-elle être réduite à une règle passéiste, à une coutume surannée, tant elle représente un fait sociopolitique prégnant, en particulier dans cette partie du monde ?

Cette loi n’a sans doute jamais régulé la violence comme elle en avait l’ambition et paraît de nos jours dicter une vengeance dont tous les acteurs se réclament, entre serments et accomplissements, devoirs et interdits. De ce point de vue, la loi du talion relève en grande part d’une gageure historique qui a longtemps suggéré l’idée de proportionnalité et de juste réparation sans jamais pouvoir les atteindre. Dans un Moyen-Orient en pleine ébullition, pareille méprise suscite l’inverse de ce que la loi du talion promettait, en l’espèce une vengeance débridée, presque inépuisable.

Pour comprendre les ressorts de cet effroyable engrenage, il importe de se départir d’une perspective linéaire pour s’orienter vers une histoire « sans chronologie ». Car la loi du talion n’est pas un phénomène passager mais, dans sa conception vengeresse, une disposition d’esprit qui parcourt le temps long – des anciennes vendettas claniques de l’Arabie préislamique aux cycles impériaux de représailles, des guerres sanglantes du XXᵉ siècle aux affrontements hybrides d’un XXIᵉ marqué par une multiplication d’escalades.

Le talion circule entre les époques, s’étant modernisé et technicisé. Il en conserve pourtant son « noyau dur », soit la conviction ineffable parmi les peuples qui l’ont institué qu’une mort ou une insulte appelle toujours une réaction, et que cette dernière doit être visible, lisible et performative, même si la loi du talion motive souvent une politique démente, sinon une pulsion de mort dont il faut reconnaître l’immense pouvoir de destruction. Cette dérive n’est toutefois ni nouvelle ni exclusive à notre temps.

Ce texte est issu de la Loi du talion : le Proche-Orient dans le piège de la vengeance, de Myriam Benraad. Éditions L’Artilleur, 2026

Le piège se situe précisément à ce niveau : la loi du talion procède moins d’une discussion sur l’opportunité de la violence et de son emploi que du sens accordé à la vengeance elle-même. Elle procure une signification à l’inacceptable, une justification au châtiment ainsi qu’une cohérence à la décision de frapper toujours plus ardemment un adversaire. C’est elle qui permet aux acteurs en conflit de clamer non seulement ce qu’ils font, mais pourquoi ils le font. N’est-ce pas cette capacité à générer du sens sur l’injustice qui rend vaine sa prétention à pacifier ? Il convient de traverser les textes, les mythes, les institutions et les guerres pour explorer les affects qui rythment la vengeance. Il ne s’agit pas d’éclairer le présent à la lumière du passé et de tomber dans une appréhension anachronique des faits, mais de montrer comment ce passé, même en partie, habite le présent et en quoi, plus encore, il l’oriente en le piégeant. La réflexion doit en outre refuser les oppositions simples, entre archaïsme et modernité notamment, pour mieux illustrer comment la loi du talion brouille en réalité ces clivages.

Ce qui importe n’est pas non plus de conter une histoire exhaustive de la vengeance au Moyen-Orient, mais d’essayer de saisir dans quelle mesure celle-ci se pare d’une dimension géopolitique inscrite au cœur même du fonctionnement des États et des sociétés, des doctrines militaires et des imaginaires idéologiques. La loi du talion charpente en effet les perceptions et les choix, mais également les éventuelles limites que se fixent les parties. Elle ne relève pas d’un vestige mais constitue une matrice de conflictualités qui n’a curieusement reçu que peu d’attention de la part des spécialistes de la région. Or, comme l’observe le jurisconsulte François Terré, « la vengeance est comme la violence, du moins en Occident, qui la condamne mais la pratique. Elle existe entre les États, en guerre ou non, malgré tant de discours incantatoires et d’appels à la paix. Réduire celle-ci, loin de la faire disparaître, lui donne l’occasion de rebondir lorsque les traités qui devraient rétablir durablement le calme ne font qu’en favoriser le retour ».

À force de vouloir dissimuler et réprimer la vengeance, a-t-elle fini par prendre le dessus sur cet immense vacarme moyen-oriental dont nul n’entrevoit la fin ?

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.11.2026 à 16:07

En symbiose avec les plantes, les champignons mycorhiziens défient notre vision du vivant

Coline Deveautour, Enseignante-Chercheuse en Ecologie microbienne des sols, UniLaSalle

Vivant sous terre, entremêlés aux racines des plantes, les champignons mycorhiziens arbusculaires posent encore de nombreuses questions aux biologistes.
Texte intégral (3032 mots)

L’ESSENTIEL

  • De très nombreux champignons vivent connectés aux racines des plantes.

  • Leurs caractéristiques, inédites au sein du vivant, interrogent les scientifiques.

  • Comprendre leur fonctionnement nous aiderait à préserver la santé des sols et à protéger les cultures.


Depuis des centaines de millions d’années, des champignons particuliers entretiennent une relation étroite avec la majorité des plantes terrestres. On les appelle champignons mycorhiziens, car ils vivent en association avec les racines des plantes (du grec « myco » pour champignon et « rhiza » pour racine). Capables de s’associer à une grande diversité de plantes, ils prospèrent ainsi dans de nombreux environnements différents.

Cette exceptionnelle capacité d’adaptation fait des champignons mycorhiziens des acteurs majeurs de la fertilité des sols et de l’adaptation des plantes face aux contraintes de leur environnement. Leurs propriétés suscitent aujourd’hui un intérêt croissant, notamment en agriculture, où ces champignons apparaissent comme une solution prometteuse pour limiter l’usage des engrais tout en aidant les cultures à mieux faire face aux effets du changement climatique.

Mais comment ces organismes, présent sur l’ensemble du globe terrestre, parviennent-ils à s’adapter à des conditions aussi diverses ? La réponse pourrait résider dans leur organisation biologique singulière, encore largement méconnue, qui les distingue de tous les autres organismes connus.

Vue au microscope de cellules colorées en bleu
Fragment de racine colonisée par des champignons colorés en bleu. Les structures observées sont les hyphes (filaments) et les arbuscules (la zone d’échange de nutriments). Coline Deveautour/UniLaSalle, Fourni par l'auteur

Une cellule géante aux milliers de noyaux

Les champignons mycorhiziens les plus répandus sont les champignons arbusculaires. Ils pénètrent dans les racines des plantes et y forment de petites structures en forme d’arbre, d’où leur nom. Ces structures constituent de véritables zones d’échange où les champignons fournissent à la plante des nutriments en échange des sucres que cette dernière a produits par la photosynthèse. D’autres formes de mycorhizes existent : la truffe, par exemple, développe ce que l’on appelle des ectomycorhizes. Ici, nous allons nous focaliser sur les particularités des champignons arbusculaires.

Dans nos sols, ces champignons se développent sous la forme d’un vaste réseau de filaments microscopiques, appelé mycélium. Celui-ci explore en permanence son environnement à la recherche d’eau, de nutriments et de nouvelles racines avec lesquelles établir une symbiose. Contrairement à la plupart des organismes, dont les cellules sont séparées par des cloisons, les champignons mycorhiziens fonctionnent comme un réseau continu pouvant s’étendre sur plusieurs mètres. Cette architecture favorise l’exploration et la circulation des ressources à travers le réseau souterrain.

Mais leur particularité la plus étonnante se cache à l’intérieur de ces filaments, qui renferment des centaines, voire des milliers de noyaux circulant librement. Ils se déplacent parfois même à l’inverse du courant du cytoplasme, le liquide qui parcourt le mycélium. Plus surprenant encore, ces noyaux ne sont pas toujours génétiquement identiques : un même individu peut abriter plusieurs variantes génétiques. Ainsi, alors que les cellules humaines partagent presque toutes le même ADN, un champignon mycorhizien arbusculaire peut réunir plusieurs variantes génétiques au sein d’une même structure vivante, qui fonctionne pourtant comme un seul organisme.

Pourquoi conserver une telle diversité interne ? La question se pose encore. Les scientifiques cherchent pour le moment à mieux comprendre ce phénomène. Cette organisation pourrait constituer une sorte de « boîte à outils génétique », donnant au champignon une grande capacité d’adaptation. Selon les conditions du sol, du climat ou de la plante hôte, certains noyaux pourraient fournir des gènes plus performants que d’autres pour aider le champignon à réagir rapidement aux changements.

Une reproduction mystérieuse

Chez la plupart des champignons, la diversité génétique est renouvelée par le brassage des gènes lors de la reproduction sexuée, d’une manière semblable à ce qui existe dans le reste du vivant, notamment chez les êtres humains. Les champignons mycorhiziens arbusculaires, eux, semblent suivre une autre voie, car aucune reproduction sexuée entre deux individus n’a été observée pour le moment. Pourtant, génération après génération, ils conservent une étonnante richesse génétique.

Pour se reproduire sans partenaire, ces champignons produisent eux aussi des spores. Ces structures se forment à l’extrémité du mycélium. Protégées par une ou plusieurs parois épaisses, elles peuvent survivre dans le sol jusqu’à ce que les conditions soient favorables à leur germination.

Vue au microscope avec un grossissement important, en noir et blanc, d’une spore
Spore de champignon mycorhizien avec une hyphe émergente en forme de tire-bouchon). Prise de vue au microscope électronique, résolution 500 micromètres. Leah Laws/Hawkesbury Institute for the Environment, Fourni par l'auteur

Mais leurs spores possèdent des particularités remarquables par rapport à celles des autres champignons : elles sont souvent beaucoup plus grandes, colorées et renferment des centaines à des milliers de noyaux. Au moment de la germination, le jeune champignon hérite ainsi d’une grande diversité de noyaux plutôt que d’un patrimoine génétique unique.

Cette caractéristique pourrait jouer un rôle important dans la capacité d’adaptation de ces organismes. Certains chercheurs avancent que ces noyaux pourraient évoluer différemment, échanger de l’information génétique ou exprimer leurs gènes en fonction des conditions rencontrées. Cette richesse génétique n’explique cependant pas à elle seule l’incroyable capacité des champignons mycorhiziens à coloniser la planète. Et encore faut-il que leurs spores puissent atteindre de nouveaux milieux.

Vue au microscope de spores de champignons
Ensemble de spores de couleurs très variées : translucides, blanches, jaune orangé, rouges, marron et noires. Coline Deveautour/UniLaSalle, Fourni par l'auteur

Des spores jusqu’en en haut des immeubles

Les champignons mycorhiziens arbusculaires vivent sous terre, au contact des racines. Ils ne produisent pas les fructifications visibles en surface que l’on peut ramasser et consommer chez d’autres espèces. On pourrait donc s’attendre à ce que leur dispersion soit très limitée. Pourtant, les chercheurs ont découvert des spores de champignons mycorhiziens dans l’atmosphère, y compris au cœur des villes et jusqu’au sommet d’immeubles d’une vingtaine de mètres. Comment des spores souterraines parviennent-elles à atteindre de telles hauteurs ?

Plusieurs mécanismes semblent expliquer cette surprenante mobilité. Les activités humaines, comme les travaux agricoles ou les chantiers, mais aussi l’érosion naturelle pourraient projeter les spores en l’air. Le vent prendrait alors le relais et les transporterait sur de longues distances. Les animaux semblent également contribuer à leur dispersion en déplaçant de la terre ou des fragments de racines colonisées, mais aussi par leurs déjections. Cette dispersion pourrait contribuer à la colonisation de nouveaux milieux et expliquer en partie l’extraordinaire répartition des champignons arbusculaires à travers le monde.

Un défi pour la recherche

Pour les scientifiques, l’étude des champignons mycorhiziens ressemble souvent à une enquête. La première difficulté est pratique : ils sont microscopiques et ne peuvent pas vivre seuls. Pour survivre et se développer, ils doivent être associés aux racines d’une plante. Impossible donc de les cultiver facilement en boîte de Petri comme on le fait pour tant d’autres microorganismes.

Dans nos laboratoires d’UniLaSalle, nous cherchons à observer ces organismes pour mieux les comprendre. Pour cela, nous prélevons des racines sur le terrain puis nous les colorons en bleu pour mettre en évidence les structures fongiques. Observées au microscope, elles révèlent alors l’ampleur de la colonisation des plantes étudiées.

Gros plan sur une boîte de Petri : les mains d’une personne manipulent des racines bleutées
Préparation des racines colorées pour observation au microscope. Babacar Thioye/UniLaSalle, Fourni par l'auteur

L’étude des spores constitue une étape essentielle pour comprendre l’abondance et la diversité de ces champignons présents dans un sol. Ces spores représentent également l’une des principales formes de dissémination du champignon : elles peuvent germer, produire de nouveaux filaments et coloniser les racines des plantes. Pour les séparer du sol, des échantillons sont placés dans une solution de sucre concentrée puis centrifugés. Plus légères que les particules de sol, les spores remontent à la surface de ce milieu dense tandis que les éléments plus lourds restent au fond. Elles peuvent alors être récupérées, tamisées et observées au microscope.

C’est ainsi que nous déterminons la taille et la couleur des spores. Nous nous posons des questions sur la fonction des caractéristiques des spores : est-ce qu’elles résistent mieux à la sécheresse lorsqu’elles sont plus sombres ? Est-ce que des spores plus grosses favorisent la survie en conditions de stress ? En plus de ces techniques, nous pouvons aussi extraire et séquencer l’ADN, qui permet d’identifier les espèces de champignons mycorhiziens dans le sol et dans la plante.

Les champignons : des alliés contre le changement climatique

L’ensemble de ces méthodes nous permet de mieux comprendre comment ces champignons s’adaptent et interagissent avec leurs plantes hôtes. Demain, cela permettrait de sélectionner les associations les plus efficaces pour chaque culture et chaque contexte climatique. Par exemple, si des espèces de champignons très pigmentés sont plus résistantes à la sécheresse tout en étant bénéfiques pour les cultures, alors ils pourraient être utilisés pour stimuler la croissance des plantes malgré des conditions défavorables. Ce sujet est particulièrement important dans le contexte du changement climatique.

Nous utilisons aussi ces méthodes pour mieux comprendre la santé des sols et la manière dont les pratiques agricoles impactent les champignons. L’objectif est d’identifier les pratiques les plus vertueuses pour ces organismes symbiotiques et de préserver des communautés bénéfiques pour les cultures. Si les champignons mycorhiziens recèlent encore beaucoup de mystères, nous en apprenons de plus en plus à leur sujet et constatons les précieux services qu’ils nous rendent !


Cet article a été co-écrit avec Quentin Bordier, rédacteur scientifique à l’institut polytechnique UniLaSalle.

The Conversation

Coline Deveautour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.11.2026 à 16:07

Une start-up américaine veut vendre la lumière du Soleil la nuit : qui aura son mot à dire ?

Richard de Grijs, Professor of Astrophysics, Macquarie University

La start-up californienne Reflect Orbital veut renvoyer la nuit la lumière du Soleil vers le sol grâce à des miroirs géants en orbite. Or rares sont les règles qui encadrent ce qu’elle peut faire.
Texte intégral (1828 mots)
Un essai de Reflect Orbital, mené avec des projecteurs pour simuler l’effet de ses miroirs spatiaux. Reflect Orbital

L’ESSENTIEL

  • La start-up californiennne Reflect Orbital a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester la vente de lumière solaire en pleine nuit.

  • Selon la modélisation d’une étude publiée en août, la lueur émanant d’un miroir de 54 mètres de circonférence pourrait dépasser l’éclat d’une pleine Lune à 14 kilomètres.

  • Ni Washington ni New Delhi n’encadrent encore cette lumière, qui peut toucher des riverains n’ayant rien demandé.


Une start-up américaine a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester un service, encore à l’état de projet, qu’aucune entreprise n’a jamais vendu : apporter sur la Terre la lumière du Soleil en pleine nuit.

Installée en Californie, Reflect Orbital prévoit de placer des miroirs géants en orbite basse et de s’en servir pour diriger la lumière solaire réfléchie vers des points choisis au sol.

L’entreprise veut vendre cet éclairage venu de l’espace pour un large éventail d’usages, du maintien de la production des centrales solaires après le coucher du Soleil jusqu’aux opérations de recherche et de sauvetage. Son premier démonstrateur en orbite, Eärendil-1, emportera un réflecteur de 18 mètres sur 18.

Pour fournir un éclairage réellement utile à l’aide de miroirs spatiaux, il faudra surmonter de redoutables défis techniques. Mais une autre question se pose avec urgence : qui décidera des endroits où la lumière du Soleil renvoyée depuis l’espace aura le droit de toucher le sol ?

La lumière ne s’arrête pas au bord du faisceau

On pourrait croire qu’un miroir spatial est capable d’éclairer la centrale solaire d’un client ou le lieu d’un sauvetage sans rien toucher alentour. Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se passent, car l’atmosphère terrestre ne respecte pas les frontières nettes.

Une étude scientifique évaluée par des pairs, publiée en août 2026, a modélisé ce qui se produit lorsque la lumière solaire réfléchie traverse notre atmosphère. Les molécules et les aérosols diffusent une partie du faisceau lumineux dans le ciel environnant. La lumière qui atteint le sol est renvoyée vers le haut, puis diffusée à nouveau.

La lumière peut donc toucher une zone bien plus vaste que prévu. Pour un futur miroir de 54 mètres en projet, les auteurs de l’étude ont montré que la lueur du ciel qui en résulterait pourrait rester importante bien au-delà de la zone visée. À 14 kilomètres du faisceau, elle pourrait être plus vive qu’une pleine Lune sur la plus grande partie du ciel. Même à 34 kilomètres, la lueur du ciel en direction du faisceau pourrait encore dépasser celle d’une nuit de pleine Lune.

Il s’agit de prédictions issues d’un modèle, et non de mesures effectuées sur de vrais miroirs spatiaux. Elles mettent néanmoins en lumière un problème réglementaire non résolu : les personnes touchées n’auront pas forcément commandé cette lumière.

Cela concerne évidemment les astronomes, mais l’enjeu est aussi plus large. La lumière réfléchie altère l’obscurité naturelle sur une zone qui peut être bien plus étendue que celle pour laquelle le client paie réellement.


À lire aussi : Notre ciel nocturne est en train de disparaître : un des enjeux du Sommet international sur l’espace 2026


En réponse aux questions de The Conversation, un porte-parole de Reflect Orbital a écrit :

« La plupart des gens et la plupart des endroits ne verront jamais cette lumière. Pour recevoir le service, les clients devront obtenir des permis, l’aval des autorités locales et se conformer aux procédures de vérification de l’identité des clients (« Know Your Customer »). Chaque prestation nécessitera des autorisations à plusieurs niveaux, et si les gens ne veulent pas de la lumière, ils ne la recevront pas. »

Alors, qui réglemente la lumière ?

Le premier test réglementaire a déjà révélé une importante lacune technique.

En juillet, la Commission fédérale des communications (FCC), le régulateur états-unien des télécommunications, a autorisé Reflect Orbital à déployer et à exploiter Eärendil-1. Mais sa licence ne porte que sur les communications radio, plus précisément sur l’utilisation de fréquences déterminées pour la télémesure et le contrôle du satellite.

Les astronomes ont demandé à la FCC d’imposer des garde-fous atténuant les effets optiques. La commission a refusé, estimant que l’astronomie ne relevait pas de ses règles.

L’American Astronomical Society (la société savante des astronomes américains, NdT) et d’autres ont depuis contesté cette décision.


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L’Inde entre en scène

Le nouvel accord conclu par Reflect Orbital avec l’entreprise indienne Skyroot Aerospace porte sur deux lancements spéciaux, avec la fusée Vikram-1 et la Vikram-1U, en cours de développement.

L’Inde pourrait donc devoir affronter à son tour la question que la FCC a largement éludée. Un lancement depuis l’Inde nécessite une autorisation du Centre national indien de promotion et d’autorisation des activités spatiales, l’IN-SPACe.

Ses règles couvrent la sécurité des lancements, l’immatriculation et les impacts environnementaux. Elles exigent expressément de limiter les effets néfastes sur l’environnement (sur Terre ou dans l’espace) ainsi que les altérations de l’atmosphère.

À ce jour, aucune autorisation publique ne permet de savoir comment l’IN-SPACe traiterait une lumière délibérément réfléchie.

On ne sait pas clairement de quelle juridiction devrait relever ce réflecteur spatial. Reflect Orbital est états-unienne. Skyroot et le site de lancement sont indiens. L’engin spatial pourrait éclairer le territoire d’un pays tiers. Et, du fait de la diffusion atmosphérique, ses effets pourraient s’étendre bien au-delà de la zone visée.

Ni le régulateur américain ni le régulateur indien ne se sont, jusqu’ici, penchés sur la lumière venue de l’espace. Restent donc des questions qui dépassent la seule autorisation de lancement.

Si un opérateur commercial veut éclairer un site dans un autre pays, les autorités de ce pays doivent-elles donner leur accord ? Qu’en est-il d’une commune voisine ou d’un observatoire touchés par la lumière diffusée ? Et si les effets franchissent les frontières, quel régulateur pourrait exiger d’un opérateur de miroirs spatiaux qu’il modifie ses pratiques ?

Ces questions deviendront bien plus difficiles à trancher si on attend, pour s’y atteler, que la lumière solaire réfléchie soit devenue un service commercial et non plus une expérience.

De l’expérience au service

Rien de tout cela ne signifie qu’il faille forcément empêcher Reflect Orbital de faire la démonstration de sa technologie. En réalité, Eärendil-1 pourrait fournir de vraies données aux régulateurs : des mesures de luminosité, de diffusion atmosphérique et de la précision avec laquelle la lumière réfléchie peut être contrôlée.

Reflect Orbital affirme qu’elle continuera à travailler avec les astronomes, les populations et les régulateurs à mesure qu’elle étendra ses essais.

En attendant, les gouvernements doivent décider qui aura le droit d’allumer la lumière, et qui pourra s’y opposer lorsqu’une partie de celle-ci ne se cantonnera pas à la parcelle bien délimitée du client.

The Conversation

Richard de Grijs est membre de l’Astronomy–Space Coordinating Committee d’Astronomy Australia Ltd (organisme australien de coordination de la recherche en astronomie, NdT). Il a été directeur exécutif de l’International Space Science Institute–Beijing.

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03.11.2026 à 16:06

Can democracy be taught? Brazil is about to find out

Gabriel Marmentini, Policy Leader Fellow at the Florence School of Transnational Governance, European University Institute

Brazil has just made civic education compulsory in schools. Whether it takes hold will depend less on the law than on what happens in the classroom.
Texte intégral (3003 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Brazil’s experience offers lessons for other democracies, including Europe, that are turning to education to strengthen democratic resilience.

  • Knowing how institutions work is not enough: democracy is learned through experience as much as via content.

  • Civic education mandates often fail between the law and the classroom. Teachers, time and democratic school life decide whether they take hold.


In Brazil’s presidential run-off on October 25, President Lula turned the result around against the odds by winning a fourth term with 51.77% of the valid votes. It was the first time since Brazil’s return to democracy that the runner-up in the first round went on to win.

First-round abstention reached 21.08 %, the highest rate in a presidential election since 1998. It fell to 19.22% in the run-off, but more than 30 million eligible voters still stayed away.

This is no one-off: abstention has crept up since 2006, when it stood at 16.75%. Experts blame disenchantment after decades of scandals and two presidential impeachments, voters registered in towns they have left, and fines up to R$3.51, less than one euro, for those who neither vote nor justify their absence. In a country where voting is compulsory for most adults, seeing it as a right, rather than merely a duty, will require a deeper cultural shift.

That shift begins long before election day, through civic education : learning not only how democracy works, but how to question, act and influence public life by tackling concrete problems in their communities.

Yet civic education received little attention in the campaign. In his platform, Lula proposed a national digital literacy policy to combat disinformation. The policy would teach people of all ages, especially older people, to navigate the internet critically, but the programme says little about schools. Flávio Bolsonaro, for his part, pledged schools that teach students “how to think, not what to think”, free from partisan indoctrination, and more civic-military schools.

Beyond electoral promises, what is Brazil’s long-term vision for preparing citizens to take part in democracy?

A promise on paper

Brazil’s 1988 Federal Constitution already states that education must prepare people for the exercise of citizenship. The 1996 National Education Guidelines and Bases Law (LDB) made this one of the core aims of basic education, and the National Common Core Curriculum (BNCC) includes citizenship among the skills every student should develop.

Yet the gaps are large. The 2022 International Civic and Citizenship Education Study (ICCS) found significant gaps in Brazilian students’ civic knowledge. According to the OECD’s 2024 Truth Quest Survey, Brazilians had the lowest ability among 21 countries to distinguish between true and false or misleading online content, with an accuracy rate of 54%, compared to an average of 60%.

In September 2025, the executive branch responded: a ministerial ordinance created the Brazilian Ministry of Education’s Programme for Citizenship and Sustainability Education. Joining is voluntary, yet by July 2026 all but one of Brazil’s 26 states and 57% of its municipalities had signed up.

Its competency matrix sets out 46 skills, from pre-school to the end of secondary school, in three strands :

  • fundamental rights and environmental citizenship

  • the democratic ecosystem and its defence

  • citizenship in practice.

Pupils should learn, for example, to recognise democratic breakdowns and authoritarian proposals in Brazil’s history, to understand what the Supreme Court and the leaders of both houses of Congress do, to tell free speech from hate speech, and to take part in their school’s democratic bodies, such as student councils.

Networks that join must appoint a coordinator and draw up a local plan, and teachers can take online courses on the ministry’s platform. The programme’s own guide acknowledges “significant gaps” in citizenship education in Brazil, and promises a national plan to monitor implementation and learning outcomes.

In July 2026, more than a decade after the original bill was introduced, a new law amended the LDB to make civic education a compulsory curricular component.

It is not the first time. In 1969, the military junta made moral and civic education compulsory at every level, alongside a secondary-school subject called Brazilian Social and Political Organisation (OSPB). Among its stated aims was “the cult of the homeland, its symbols, traditions and institutions”. After the return to democracy, a 1993 law abolished both and folded their content into the humanities. Civic education is therefore, not new to Brazil.

The challenge is to understand what each curriculum really sets out to teach.

The new law has an unusual cross-party history. It was signed under Lula’s government, but originated in a bill by federal deputy Renata Abreu, leader of Podemos, a party that formally backed Flávio Bolsonaro in the run-off.

In a deeply polarised country, could civic education become a rare point of common ground?

Its reach will also depend on how the law and the programme fit together, since one is compulsory and the other is voluntary. Ideally, each feeds the other: the law gives the 43% of municipalities still outside the programme in July a reason to join, and the programme gives schools the means to comply. Together, they could take civic education to every school; apart, many schools will face a new duty without the means to meet it.

From law to the classroom

The law makes civic education compulsory, but not necessarily as a standalone subject. It could be woven into existing classes, such as history, geography and Portuguese, or taught through interdisciplinary projects. Given the autonomy of Brazil’s education systems, some states could also make it a separate subject.

Much remains to be defined. The law does not specify teaching hours, grade levels, teacher qualifications or materials. Its incorporation into the National Common Core Curriculum still requires approval by the National Education Council and ratification by the education minister. Only then will states, municipalities and schools adapt their curricula.

In October, the electoral court and the education ministry agreed to work together on regulation, teaching materials and school election simulations. Learning by doing has a track record: since 2004, the Chamber of Deputies’ Youth Parliament has brought 78 secondary school students to Brasília for each edition, to debate and vote on bills as if they were deputies. But such programmes reach few pupils, and institutional commitment is only a first step.

Nor is the new law consensual. Associations of philosophy and social science teachers asked for a veto, fearing it would weaken philosophy and sociology, and the Escola sem Partido movement warned of ideological indoctrination. Though raised from different angles, both concerns point to the same condition for success: teachers trained not only in content, but in a professional ethic above party lines, so that students learn to form their own views rather than adopt someone else’s.

Brazilians even have an expression for laws that never take hold: “Leis que não pegam.” This gap is precisely why Politize !, the non-partisan civic education institute I co-founded in 2015, has run its Active Citizenship School programme for over eight years. In Brazilian public schools alone, more than 19,000 teachers have used its training and materials to reach around 288,000 students. In 2026, this work earned Politize! the European Union’s Human Rights Award in Brazil.

Politize! and its 400+ volunteers organise civic education workshops across Brazil to promote civic empowerment and strengthen democratic participation among the younger generation.

For the new law to take hold, civic education must be cross-curricular but with clear owners, interdisciplinary but not diluted, and non-partisan but not depoliticised. It will need teacher training, suitable materials, curricular time, coordination and monitoring.

Could this law become the opportunity to bring civic education to scale across Brazil?

When democracies turn to the classroom

Brazil would not be the first country to turn to the classroom when its political order is under strain. In such moments, civic education is less an education policy than an attempt to rebuild a shared democratic project.

In 1952, a West Germany rebuilding after Nazism and war created a federal agency to consolidate and spread democratic and European ideas among Germans, today’s Federal Agency for Civic Education. In 1976, a meeting of educators from across the political spectrum gave rise to the Beutelsbach Consensus : teachers must not indoctrinate, must present contested issues as contested, and must enable students to take part in democracy. Fifty years on, it remains the standard in German classrooms, and a useful reference for Brazil’s own fears of indoctrination.

Latin America offers closer parallels. In Chile, after a wave of corruption scandals, a 2016 law required every state-recognised school to adopt a citizenship education plan and paved the way for a compulsory subject, Citizenship Education, in the final two years of secondary school, which was introduced in 2020. In Colombia, a 2014 law passed during peace talks with the FARC guerrillas made a course on the culture of peace compulsory in every school and a 2015 decree required it to be assessed in the national school-leaving exam.

Other countries have focused on participation. In Argentina, a 2013 law requires education authorities to recognise and support student councils in secondary schools. In Mexico, the electoral authority, INE, gives children and teenagers the opportunity to vote on issues that affect them: more than 10 million people aged 3 to 17 took part in 2024.

Across Latin America, civic education often stops at declarations. A 2020 UNESCO review of primary-school curricula in 19 countries in the region (Brazil’s included) found that citizenship features in all of them, but that such concepts appear more often in statements of principle than in the content teachers use to plan lessons.

Europe shows that a place in the curriculum is only half the battle. Italy, for instance, made civic education compulsory in 2019 as a cross-curricular subject of at least 33 hours a year, shared among each class’ teachers and taught since 2020.

Across Europe, the weak link has been teacher preparation. When the EU’s Eurydice network reviewed 42 education systems in 2017, 17 had no central rules or recommendations on preparing future teachers for citizenship education, and only 13 of the 36 systems that taught it across subjects defined what all future secondary teachers should master.

A new Eurydice report, due in December, will show what has changed and give Brazil and its neighbours a benchmark. In the end, teachers decide whether civic education takes hold, and they can only do so if education systems prepare and support them.

A lesson from the run-off

Brazil’s run-off showed what is at stake. Citing transport failures and floods, Supreme Court justice Cristiano Zanin extended voting by two hours nationwide, after both campaigns had requested extensions in some areas. Flávio Bolsonaro called the decision unacceptable, refused to concede and said he would seek to annul the election. Whether the decision was right is for institutions to judge.

Within days, after Supreme Court justice Alexandre de Moraes ordered him to surrender his passports in a money-laundering investigation, Flávio Bolsonaro left Brazil for the United States. His allies called it political exile from judicial persecution. Critics, Lula among them, replied that “those with nothing to hide have nothing to fear”, and some suggested he was getting ahead of January, when his Senate term ends, and with it the special legal standing it grants. Each side tells a ready-made story.

When politics works more like a clash of tribes, or a form of entertainment, than a shared civic space, no school subject can protect citizens on its own.

What civic education can offer is a shared grammar for such decisive moments on the political agenda: separating facts from narratives, accepting results, and contesting electoral proceedings and practices through evidence, transparency and the courts.

Lula’s new term will be the first to implement the law that seeks to promote civic education. Making it work will require treating civic education as state policy, not government policy.

Brazil already obliges its citizens to vote; the harder task is preparing them to vote well and to take part in democracy between elections. If the law succeeds, the country will have shown the many democracies now turning to the classroom that democracy can be taught and, above all, practised.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Gabriel Marmentini is the co-founder and executive director of Politize!, a non-partisan civic education institute based in Brazil. He is also the co-founder and executive director of the Brazilian Association for Head and Neck Cancer (ACBG Brasil), a patient advocacy organisation.

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03.11.2026 à 13:20

Pourquoi les défis qui consistent à manger des aliments ultrapimentés sont des jeux dangereux

Sandra Sinno-Tellier, Médecin de santé publique, spécialisée en épidémiologie et en toxicologie, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Des défis, qui consistent à consommer des produits extrêmement pimentés, sont viraux sur les réseaux sociaux. Les participants à ces jeux s’exposent à des risques réels pour leur santé.
Texte intégral (1640 mots)

L’ESSENTIEL

  • Des défis, qui consistent à consommer des produits extrêmement pimentés, sont popularisés sur les réseaux sociaux.

  • Sans le savoir, les participants à ces jeux s’exposent à des risques réels pour leur santé.

  • Les centres antipoison ont recensé plus d’une centaine d’intoxications ces cinq dernières années, principalement chez des adolescents et des jeunes adultes.


Longtemps utilisé pour relever les plats et conserver les aliments, le piment connaît depuis quelques années un détournement de son usage culinaire qui a alerté l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Sur les réseaux sociaux, des défis mettant en scène l’ingestion de produits ultrapiquants séduisent un public souvent jeune, au prix parfois de conséquences médicales préoccupantes.


À lire aussi : Poivres et piments : un nouvel engouement pour les plus vieilles des épices


Au cœur de ces produits se trouve la capsaïcine, une substance chimique (son nom scientifique est 8-méthyle N-vanillyle 6-nonénamide) qui est naturellement présente dans les piments du genre Capsicum. Responsable de la sensation de brûlure caractéristique, elle agit sur des récepteurs nerveux (les TRPV1 pour transient receptor potential vanilloide 1) qui transmettent au cerveau un signal similaire à celui d’une élévation de température.

Résultat : rougeurs, transpiration, larmoiements et impression de « bouche en feu », alors même qu’aucune augmentation réelle de température ne se produit.

Des effets parfois sévères après ingestion ou contact avec la peau ou les yeux

Si les effets d’une consommation modérée restent généralement transitoires, des quantités plus importantes peuvent provoquer des douleurs intenses tout au long du tube digestif. Brûlures buccales, douleurs gastriques, nausées, vomissements ou diarrhées figurent parmi les symptômes les plus fréquemment observés. Dans certains cas, des manifestations plus générales peuvent apparaître, comme une augmentation de la pression artérielle, des palpitations ou une perte de connaissance.

Les risques ne se limitent pas à l’ingestion. Le contact avec la peau ou les yeux peut entraîner des irritations parfois importantes. Quant aux aérosols contenant de la capsaïcine, comme certains sprays de défense, ils sont susceptibles de provoquer des troubles respiratoires chez les personnes sensibles.

Les enfants ainsi que les personnes souffrant de pathologies digestives ou cardiovasculaires figurent parmi les populations les plus vulnérables. Des réactions allergiques ont également été rapportées.

L’effet viral des challenges

Le phénomène a pris une ampleur internationale avec l’apparition de défis reposant sur la consommation de snacks extrêmement concentrés en capsaïcine. L’un des plus connus, le « One-Chip Challenge », invitait les participants à manger une chips ultrapiquante puis à résister le plus longtemps possible sans boire ni manger, tout en filmant leur réaction.

En 2023, aux États-Unis, un adolescent de 14 ans est décédé après avoir participé à un challenge de ce type. Le produit contenait notamment du Carolina Reaper, considéré comme l’un des piments les plus puissants au monde, avec une intensité pouvant dépasser deux millions d’unités sur l’échelle de Scoville qui mesure le niveau de piquant d’un piment et s’exprime en unité thermique de Scoville. À titre de comparaison, le Tabasco classique atteint généralement entre 2 500 et 5 000 unités.

L’échelle de Scoville pour mesurer l’intensité d’un piment

  • La concentration de capsaïcine varie largement d’une variété de piments à l’autre. Plus un piment contient de capsaïcine, plus il est piquant. On a recours à l’échelle thermique de Scoville pour mesurer le niveau de piquant d’un piment.

Classification simplifiée des piments les plus connus, du moins au plus piquant, selon leur intensité moyenne sur l’échelle de Scoville (SHU, Scoville Heat Units)

En Europe, des produits similaires commercialisés sous le nom de « Hot Chip Challenge » ont suscité plusieurs alertes sanitaires à l’automne 2023. À la suite de signalements en Allemagne et en Suisse, ces produits ont fait l’objet de rappels, y compris en France.

Plus de 100 intoxications recensées en France

Entre 2021 et 2025, les centres antipoison français ont enregistré 124 cas d’intoxication liés à la consommation d’aliments particulièrement pimentés. Les personnes concernées étaient âgées en moyenne de 18 ans, et plus d’un tiers des cas impliquaient des adolescents de 10 à 15 ans. Les hommes étaient légèrement majoritaires.

Le piment consommé directement en tant que plante représentait le produit le plus souvent impliqué, devant les chips ultrapiquantes et différentes sauces pimentées.

Répartition par classe d’aliments des intoxications à la capsaïcine enregistrées par les Centres antipoison de 2021 à 2025

Dans près de quatre cas sur dix, la consommation s’inscrivait dans le cadre d’un défi. Les adolescents étaient particulièrement représentés dans ces situations.

Les symptômes observés étaient principalement des douleurs digestives ou buccales, des irritations et des vomissements. Si la quasi-totalité des cas sont restés bénins, une femme de 28 ans a présenté un œdème de Quincke après avoir participé à un défi impliquant une chips pimentée (l’œdème de Quincke correspond à une réaction inflammatoire ou allergique qui se traduit par un gonflement rapide de la peau et des muqueuses au niveau de la tête et du cou, ndlr). Elle a dû être prise en charge aux urgences avant une évolution favorable.

Que faire en cas de brûlure intense après ingestion de piment ou de produits pimentés ?

  • La capsaïcine étant soluble dans les graisses et non dans l’eau, les produits gras comme le lait ou les yaourts atténuent la sensation de brûlure, contrairement à l’eau.
  • Les aliments riches en amidon (pain, pomme de terre, riz) peuvent également s’avérer efficaces pour soulager la sensation de brûlure.
  • Enfin, toute difficulté respiratoire ou gonflement du visage doit conduire à contacter immédiatement les secours (composer le 15, le 112, ou le 114 pour les personnes malentendantes). Dans les autres cas, il est conseillé d’appeler un centre antipoison ou de consulter un médecin si la douleur persiste ou s’aggrave.

La réglementation européenne sur les produits pimentés appelée à évoluer

À ce jour, la capsaïcine naturellement présente dans les aliments ne fait pas l’objet de restrictions spécifiques au sein de l’Union européenne. Toutefois, plusieurs produits ont déjà été retirés du marché en raison de concentrations jugées trop élevées ou d’un étiquetage insuffisant.

Face à la multiplication des signalements, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) mène actuellement une évaluation des risques liés à la consommation de capsaïcine. Les données recueillies par les centres antipoison français ont été intégrées à ces travaux, dont les conclusions sont attendues d’ici à la fin de l’année 2027. Elles pourraient déboucher sur un renforcement de la réglementation applicable aux produits les plus concentrés.

Prudence face aux produits « ultra-hot », « superpiquants » ou « extrêmes »

Dans l’attente de nouvelles recommandations, les autorités sanitaires rappellent l’importance de la vigilance. Les mentions « ultra-hot », « superpiquant » ou « extrême » doivent alerter les consommateurs, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de produits commercialisés dans le cadre de défis viraux sur les réseaux sociaux.

Les autorités sanitaires recommandent également d’éviter ces challenges, en particulier chez les adolescents, de conserver les produits très pimentés hors de portée des enfants et de porter des gants lors de la manipulation de piments particulièrement forts.


Pour en savoir plus, consulter l’article qui lui est consacré dans le numéro 29 du bulletin Vigil’Anses de juillet 2026, édité par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

The Conversation

Sandra Sinno-Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.11.2026 à 17:53

Ce qu’un Congrès dominé par les démocrates changerait pour l’Europe

Waya Quiviger, Professor of Practice of Gobal Governance and Development, IE University

Une victoire des démocrates au Congrès ne fera pas pour autant de Washington un allié fiable, surtout en ce qui concerne la Russie et l’Ukraine.
Texte intégral (2144 mots)
Les décisions prises à Washington peuvent avoir un impact considérable sur l’Europe. Volodymyr TVERDOKHLIB/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Un Congrès démocrate ne suffira pas à freiner Trump ni à garantir le soutien américain à l’Ukraine.

  • La dépendance militaire aux États-Unis fragilise l’Europe, comme l’illustre le cas Starshield.

  • Une victoire démocrate ne rétablirait pas l’alliance transatlantique : l’Europe doit en tout état de cause renforcer son autonomie stratégique.


Les élections de mi-mandat mobilisent traditionnellement moins d’électeurs que les élections présidentielles. Cette année, toutefois, le scrutin suscite une attention considérable, aux États-Unis comme à l’étranger, en particulier en Europe.

L’Europe n’a même pas eu besoin d’attendre les résultats des « midterms » pour en mesurer les effets. Alors que le prix des carburants pèse sur les électeurs états-uniens, Donald Trump a récemment conclu un accord prévoyant l’importation de gazole russe dans l’espoir de faire baisser les prix avant le jour du scrutin. Un revirement spectaculaire après des années de pressions exercées par Washington à l’endroit de Moscou en raison de sa guerre contre l’Ukraine.

Le contraste avec l’attitude de l’Europe sur ce dossier est saisissant. Le 12 octobre, l’UE a adopté son plus vaste train de sanctions individuelles jamais décidé contre le complexe militaro-industriel russe, visant 1 569 personnes et entités. Quatre jours plus tard, Trump a suspendu l’application de nouvelles sanctions états-uniennes majeures contre la Russie, en vertu d’une loi qu’il avait signée quelques semaines auparavant.

Ces décisions adressent un message préoccupant à Kiev et aux capitales européennes : la pression exercée sur la Russie n’a rien d’acquis et peut être relâchée dès lors que les intérêts électoraux états-uniens deviennent prioritaires.

Dès lors, la question se pose : un Congrès aux équilibres différents (actuellement, les républicains dominent aussi bien la Chambre des représentants que le Sénat) pourrait-il modifier les relations entre les États-Unis et l’Europe ?

Pour les Européens, la réponse importe surtout dans deux domaines : la sécurité et le commerce. Ils ne doivent toutefois pas s’attendre à ce que les élections de novembre réparent instantanément une relation transatlantique mise à rude épreuve.

Ce que le Congrès peut changer

Trois scénarios possibles à l’issue des élections de mi-mandat méritent l’attention : les républicains conservent les deux chambres et gardent ainsi un Congrès « rouge » ; au contraire, les démocrates prennent le contrôle des deux Chambres ; ou bien on assiste à une « vaguelette bleue » qui voit les démocrates remporter la Chambre des représentants tandis que les républicains conservent le Sénat.

Une Chambre des représentants à majorité démocrate pourrait bloquer des textes de loi, enquêter sur les décisions de l’administration et peser sur les dépenses publiques. La conquête du Sénat leur donnerait en outre davantage de poids sur les nominations, notamment celles des ambassadeurs et des hauts responsables. Mais même si les démocrates contrôlaient les deux Chambres, Trump conserverait son droit de veto et pourrait continuer à recourir aux décrets présidentiels.

Une défaite sur le front intérieur ne rendrait pas nécessairement Trump moins actif à l’étranger. Elle pourrait même produire l’effet inverse. Si son programme législatif était entravé, il pourrait se concentrer sur les accords internationaux, les rapports de force et la construction de son héritage présidentiel. Dans l’un ou l’autre des scénarios de victoire démocrate, les Européens devraient donc se préparer à composer avec un président limité sur le plan intérieur, mais toujours disposé à prendre des risques politiques importants en matière de politique étrangère.

Une telle fuite en avant ne serait pas sans précédent. En janvier 2007, après avoir perdu la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat lors des élections de mi-mandat de 2006, George W. Bush a envoyé plus de 20 000 soldats américains supplémentaires en Irak.

Ukraine, OTAN : les limites des garanties américaines

Pour l’Ukraine, les élections de mi-mandat pourraient avoir des conséquences importantes.

Si les républicains conservaient le contrôle du Congrès, le soutien américain resterait tributaire de la volonté des élus opposés aux concessions à Moscou de tenir tête à leur président. Ce n’est pas exclu : l’accord sur le gazole et la suspension des sanctions ont suscité de vives critiques dans les deux camps, montrant que soutenir Trump ne signifie pas toujours partager sa position sur la Russie. Mais les critiques, à elles seules, ne changent guère la situation de l’Ukraine.

Une Chambre des représentants à majorité démocrate exercerait un contrôle plus étroit sur l’administration et pourrait devenir un relais plus solide de l’aide à Kiev. Mais tout financement devrait encore obtenir l’accord du Sénat et du président. Une promesse de soutenir l’Ukraine ne se traduirait donc pas automatiquement par l’envoi d’armes sur le front.

Si les démocrates contrôlaient les deux chambres, le Congrès disposerait d’un levier plus important sur les crédits et les sanctions. Mais même dans un tel cas de figure, il ne pourrait pas négocier à la place de Trump ni garantir que son administration appliquerait les décisions des parlementaires comme ils l’entendent. Le président pourrait également recourir aux décrets pour contourner de fait le Congrès.

La récente dérogation aux sanctions contre la Russie illustre cette difficulté. Le Congrès avait adopté des mesures sévères, mais le président en a suspendu l’application peu après, au nom de l’« intérêt national ».

L’Europe — et l’Ukraine en particulier — doit comprendre que des lois à première vue sévères peuvent rester largement théoriques : les sanctions peuvent être levées ou suspendues pour une durée indéterminée.

Les récentes restrictions imposées à la connectivité satellitaire ukrainienne révèlent une autre vulnérabilité. Des responsables ukrainiens ont indiqué que les limitations de débit affectant Starshield, le service de satellites militaires de SpaceX, avaient perturbé leurs opérations de drones. Elon Musk, PDG de SpaceX et proche allié de Trump, a attribué le contrôle de ces restrictions à l’armée américaine et au président, même si les raisons de l’interruption du service ne sont toujours pas clairement établies.

Pour l’Europe, la conséquence est évidente. Une hausse des dépenses de défense est nécessaire, mais elle ne suffira pas si des moyens essentiels de communication et d’autres capacités militaires restent tributaires de décisions prises à Washington. Le soutien du Congrès peut fournir des ressources ; il ne saurait remplacer les capacités propres de l’Europe ni rendre fiables les engagements du locataire de la Maison-Blanche.

Le conflit entre les États-Unis et l’Iran ajoute une nouvelle source d’incertitude. L’Europe subit les conséquences économiques de la guerre, à travers les marchés de l’énergie et le transport maritime, mais elle dispose de peu de moyens pour peser sur les décisions de Washington.

Un Congrès démocrate pourrait renforcer le contrôle des opérations militaires et chercher à les encadrer par la loi et par le vote des budgets. Mais les pouvoirs du Congrès en matière de guerre ne garantissent pas que l’armée des États-Unis n’interviendrait plus à l’étranger. Soucieux de laisser un héritage en politique étrangère, Trump pourrait tout faire pour obtenir une victoire diplomatique, accentuer la coercition à l’encontre de Téhéran ou alterner entre les deux. L’Europe doit être en mesure de défendre ses intérêts dans chacune de ces hypothèses.

Commerce et droits de douane : pas de trêve automatique

Les entreprises européennes pourraient voir dans une progression des démocrates la perspective d’une plus grande prévisibilité. Mais elles ne doivent pas confondre cette perspective avec la fin automatique des différends commerciaux.

La Constitution confie au Congrès le pouvoir de fixer les droits de douane, mais celui-ci a délégué une part importante de ses prérogatives au président. Un changement de majorité au Congrès ne suffit donc pas, à lui seul, à supprimer les droits de douane existants ni à retirer ces pouvoirs à l’exécutif.

Une Chambre des représentants démocrate pourrait bloquer de nouveaux textes et mettre en évidence le coût des politiques de Trump. Si les démocrates remportaient également le Sénat, ils seraient mieux placés pour tenter de limiter la marge de manœuvre présidentielle. Trump conserverait toutefois son droit de veto : le surmonter exigerait davantage qu’une courte majorité démocrate.

Un Congrès républicain pourrait adopter des textes soutenant le programme économique de Trump. Mais les élus dont les électeurs pâtissent des restrictions commerciales seraient soumis à des pressions pour s’y opposer.

Il importe surtout que les Européens ne supposent pas que l’opposition du Congrès à Trump équivaut à un accord avec leurs priorités économiques. Dans les domaines de la concurrence industrielle, de l’accès aux technologies de pointe et des relations avec la Chine, la véritable question est de savoir si les intérêts des parlementaires américains convergent réellement avec ceux de l’Europe.

L’UE devrait consolider ses relations avec Washington en négociant d’une seule voix. Si les gouvernements cherchent individuellement à obtenir des exemptions, ils risquent d’affaiblir le pouvoir de négociation collectif de l’Union.

L’Europe ne peut pas se permettre d’attendre

Les élections de mi-mandat ont une importance réelle. Une Chambre des représentants démocrate constituerait un important pôle d’opposition à la Maison-Blanche. Le contrôle des deux Chambres par les démocrates renforcerait encore ce contre-pouvoir, tandis qu’une victoire républicaine laisserait les Européens face à un rapport de forces dont ils ont pu mesurer ces dernières années toute la complexité. Mais aucun de ces scénarios ne les dispenserait d’agir.

Les divergences sur les sanctions contre la Russie révèlent des priorités contradictoires, tandis que les restrictions imposées par SpaceX ont mis en lumière la dépendance européenne à l’égard des technologies états-uniennes. Les électeurs américains ne peuvent résoudre à eux seuls aucun de ces problèmes.

Les gouvernements européens devraient approfondir leurs relations avec les parlementaires américains, au-delà des clivages partisans, renforcer leurs industries de défense et sécuriser leurs infrastructures essentielles. Surtout, leurs dirigeants devraient résister à la tentation de voir dans une progression des démocrates un retour à la normale. Quel que soit le résultat, les Européens doivent y voir une occasion d’agir, et non un prétexte pour attendre.

The Conversation

Waya Quiviger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.11.2026 à 16:59

Quiz Santé - Jouez avec The Conversation pour mieux connaître les rats et les microbes qu’ils hébergent

Victoire N’Sondé, Cheffe de rubrique santé, The Conversation

Retrouvez le « Quiz Santé The Conversation » de la semaine. Il est consacré à nos « voisins » les rats ainsi qu’aux microbes, parfois transmissibles aux humains, qu’ils hébergent.
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S’adaptant parfaitement aux environnements urbanisés, le rat est associé de longue date à notre espèce. Mais nous le connaissons encore mal.

Ces lacunes dans nos connaissances des populations de rats urbains sont problématiques, car ces animaux sont porteurs de divers microorganismes qui peuvent présenter un danger pour la santé humaine.

Nous vous proposons ce Quiz Santé The Conversation consacré à nos « voisins » les rats pour apprendre à mieux les connaître mais aussi pour découvrir les bactéries, virus et autres pathogènes, parfois transmissibles aux humains, qu’ils hébergent.

Avant de vous lancer, découvrez l’article « Mieux connaître les rats qui nous entourent, et les microbes qu’ils hébergent ».

3, 2, 1… À vous de jouer !



Ce quiz est proposé par notre rédaction et également à retrouver sur Santé par Ouest-France .

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