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21.09.2026 à 11:33

Quand le collègue « indispensable » part en vacances, l’entreprise tourne au ralenti

Nada Kanita, Maitre de conférence en sciences de gestion spécialisée en Systèmes d'information, Université de Bretagne occidentale

Comment faire en sorte que l’absence d’un salarié ne désorganise pas tout un service, voire l’entreprise ? Pour y parvenir, il faut anticiper et réfléchir à un vrai partage des informations.
Texte intégral (1219 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un seul collègue s’absente et toute l’activité de l’entreprise ralentit ? Le problème ne vient pas de son absence, mais d’une dépendance invisible.

  • Documents partagés et procédures ne contiennent jamais tout : une partie essentielle des savoirs repose sur l’expérience des collaborateurs.

  • Organiser les relais, transmettre régulièrement les savoirs et documenter les informations critiques évite qu’une absence ordinaire ne se transforme en crise.


Chaque été, le même scénario se répète dans de nombreuses organisations. Un client attend une réponse, une décision est reportée ou un incident reste irrésolu. La raison reste la même : « Il faut attendre le retour de X » ou « Seul Y connaît le dossier ».

Les congés ne devraient pourtant pas être une source de problèmes. Ils révèlent néanmoins une dépendance qui s’est installée au fil du temps, lorsqu’un savoir indispensable au fonctionnement d’une organisation finit par être détenu par une seule personne.

Une dépendance invisible révélée

Les organisations valorisent leurs collaborateurs experts. Grâce à leur expérience, ceux-ci ont acquis des compétences clés et connaissent finement leur environnement de travail. Ils savent retrouver le bon interlocuteur, éviter une erreur déjà rencontrée et repérer les fragilités de l’organisation. Ils détiennent surtout des savoirs tacites, rarement consignés dans les procédures ou les outils.

Cependant, lorsque cette expertise n’est ni partagée ni accessible, elle devient un point de fragilité pour l’organisation. Quelques jours de congé, un arrêt maladie ou une mobilité peuvent suffire à ralentir l’activité. Les collègues disposent bien des procédures, des données et des processus formalisés, mais pas toujours des connaissances nécessaires pour les interpréter : l’historique du dossier, les exceptions ou encore les raisons d’une décision passée.


À lire aussi : « C’est mon bureau ! » : comment le bruit au travail nous conduit à vouloir défendre notre territoire


Au-delà des procédures formalisées

Une organisation fonctionne rarement grâce aux seuls éléments formalisés. Certaines connaissances sont inscrites dans les logiciels, les procédures et les bases documentaires. D’autres se construisent dans l’action : savoir à qui s’adresser, anticiper un risque ou comprendre pourquoi une règle comporte des exceptions.

Les recherches sur la mémoire organisationnelle montrent que l’expérience est conservée dans plusieurs « réservoirs » : les individus, les routines, la culture, les outils et les archives. Lorsqu’une connaissance critique réside uniquement dans la mémoire d’une personne, elle devient difficilement mobilisable en son absence. Sa transmission n’est pas automatique.

Les recherches sur le transfert des connaissances soulignent la difficulté de transmettre certains savoirs issus de l’expérience. Il ne s’agit pas nécessairement d’une rétention intentionnelle ou d’un refus de transmettre. Certains raisonnements sont devenus si familiers que l’expert les applique intuitivement, sans toujours parvenir à les expliciter.

Un gros risque opérationnel

La concentration des connaissances crée dès lors un risque opérationnel. Les délais s’allongent, les dossiers s’accumulent et les équipes improvisent des solutions de contournement. Certaines tâches sont suspendues, d’autres sont réalisées à partir d’informations manquantes ou incomplètes. Cette situation affecte aussi la qualité des décisions. Les procédures indiquent souvent ce qu’il faut faire, mais rarement pourquoi.

Or, la mémoire organisationnelle permet d’interpréter les situations présentes à partir de l’expérience passée. Sans l’historique d’un dossier ou les raisons d’un choix antérieur, les collaborateurs peuvent reproduire une erreur, appliquer une règle obsolète ou prendre une décision inadaptée.

Cette dépendance pèse enfin sur l’expert, sollicité en permanence, parfois même pendant ses congés. Il devient progressivement un goulot d’étranglement : plus l’organisation dépend de lui, moins il dispose de temps pour transmettre ses connaissances.

La mémoire transactive ne suffit pas

Les équipes développent une cartographie implicite des connaissances : chacun sait vers qui se tourner selon le problème rencontré. Les chercheurs parlent de « mémoire transactive » pour désigner cette capacité collective à savoir « qui sait quoi ».

Ce mécanisme facilite la coordination tant que les personnes restent disponibles. Cependant, identifier l’expert ne permet pas de poursuivre l’activité lorsqu’il est absent. L’objectif n’est pas que chacun maîtrise tout, mais qu’aucune activité essentielle ne repose sans relais sur une seule personne.

Les congés : un bon crash test

Les congés peuvent servir de test de résistance. Quelles activités s’arrêtent en l’absence d’une personne ? Quels dossiers nécessitent toujours son intervention ? Ces questions révèlent les dépendances critiques avant qu’un départ ou un incident ne les transforme en crise.

La réponse ne consiste pas à tout documenter. Accumuler des fichiers volumineux rarement consultés ou rapidement obsolètes ne constitue pas une mémoire utile. Mieux vaut conserver les éléments nécessaires à l’action : les décisions importantes et leurs justifications, les principales exceptions, les contacts essentiels et les points de vigilance.

Des pratiques simples complètent cette documentation : organiser des binômes, alterner les responsabilités, prévoir des temps de transmission et faire relire les dossiers critiques. Cette redondance a un coût immédiat, mais elle protège la continuité de l’activité et réduit la pression sur les experts.

Le partage des connaissances doit enfin être reconnu comme une composante du travail, et non comme une tâche à accomplir « lorsqu’on aura le temps ». Une organisation résiliente n’est pas celle qui ne dépend de personne, mais celle qui transforme les expertises individuelles en capacités collectives.

The Conversation

Nada Kanita ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.09.2026 à 09:26

Comment le système immunitaire constitue une empreinte unique à chaque être humain – et ce que la décrypter pourrait changer en santé

Aleksandra Walczak, Directrice de Recherche CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL

Thierry Mora, Directeur de recherche au CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL

Saviez-vous que l’on peut vous identifier de manière unique par votre système immunitaire, même si vous avez un vrai jumeau ?
Texte intégral (2183 mots)
Un virus, en rouge, active les récepteurs d’un lymphocyte T, en vert. David S. Goodsell, RCSB Protein Data Bank, doi: 10.2210/rcsb_pdb/goodsell-gallery-022, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Notre système immunitaire est prêt à rencontrer de nouveaux agents pathogènes, y compris ceux qui n’existaient pas à notre naissance.

  • Grâce à des combinaisons aléatoires d’ADN dans les cellules du système immunitaire, nous possédons une diversité phénoménale de récepteurs capables d’identifier des virus et d’autres agents pathogènes.

  • Cette diversité est propre à chacun de nous. Elle peut notamment être analysée pour nous identifier, participer à des diagnostics médicaux, tester l’efficacité de nouveaux vaccins personnalisés… et son utilisation ne fait que commencer.


Les recherches récentes montrent que l’état immunitaire de chacun constitue une « empreinte digitale » unique, propre à chacun.

En l’étudiant, on peut non seulement connaître votre identité, mais également votre âge et, à l’avenir, toutes les maladies que vous avez eues. Il contient une sorte de dossier médical (d’un type qu’on ne risque pas d’égarer) qui peut être utilisé pour mieux traiter nos maladies et pour la prévention médicale.

Un générateur de protéines aléatoires pour se défendre contre les attaques

Nous sommes entourés de nombreux agents pathogènes, comme les virus (grippe, Covid), les parasites et les tumeurs, qui menacent notre santé et notre bien-être. Beaucoup de ces pathogènes évoluent et changent constamment. Si nous parvenons à rester en bonne santé face à ces menaces changeantes, c’est grâce à notre système immunitaire « adaptatif ». Nous en avons tous un, comme vous en avez probablement pris conscience pendant la pandémie de Covid.

Ce système immunitaire adaptatif est prêt à rencontrer de nouveaux agents pathogènes, y compris ceux qui n’existaient pas à notre naissance. Il se sert de cellules spécialisées, les lymphocytes B et T, qui peuvent reconnaître un type de pathogènes, de façon hyperspécialisée. Ils reconnaissent ces pathogènes par des protéines de surface, appelées « récepteurs », qui se lient aux protéines de l’agent pathogène et provoquent la réponse immunitaire.

Cependant, chaque lymphocyte n’a qu’un seul type de récepteur, et chaque récepteur ne reconnaît qu’une infime fraction de pathogènes. Il nous faut donc un grand nombre de lymphocytes et qu’ils portent, à eux tous, une grande diversité de récepteurs.


À lire aussi : Comment notre corps se défend-il contre les envahisseurs ?


De fait, chacun d’entre nous abrite plus d’un milliard de récepteurs différents. Ce chiffre est énorme, et semble même défier les lois de la biologie. La formule des protéines est inscrite dans notre ADN sous forme de gènes, et notre génome ne contient qu’autour de 20 000 gènes. Comment est-il possible de créer une telle diversité de récepteurs immunitaire dans ces conditions ?

Dans un travail qui lui a valu le prix Nobel, Susumu Tonegawa a montré en 1976 que, pour dépasser les limites de l’encodage classique, la nature joue aux Lego avec l’ADN : dans chaque lymphocyte, des morceaux de gènes existants sont collés les uns aux autres de manière aléatoire, et de l’ADN est aussi ajouté ou supprimé – au hasard ! – au niveau des jonctions. La diversité combinatoire de ce processus produit un nombre presque illimité de récepteurs différents.

Au final, la diversité de récepteurs à des pathogènes abritée par notre organisme n’est limitée que par le nombre de lymphocytes subissant ce jeu de Lego, de l’ordre du milliard, bien plus que les 20 000 protéines encodées dans notre génome.

Et c’est ainsi, grâce à cette gigantesque diversité de récepteurs présents à la surface de nos lymphocytes, que nous sommes en principe protégés de tous les pathogènes possibles.

Une empreinte immunitaire unique

Les lymphocytes B et T circulent partout dans notre corps. Il est facile d’en échantillonner des millions par une simple prise de sang, et de révéler la séquence ADN de leurs récepteurs par des méthodes de séquençage à haut débit.

En partant de ce type de données, notre équipe a utilisé une combinaison d’analyse statistique et de modélisation pour caractériser précisément la génération de la diversité des récepteurs de lymphocytes B et T dans différentes espèces comme l’humain et la souris.

Grâce à ce travail, on connaît maintenant précisément la probabilité avec laquelle tout organisme peut produire un récepteur donné. Cette probabilité est à peu près la même pour nous tous : c’est une loi universelle.

L’ensemble des récepteurs lymphocytaires ainsi générés s’appelle notre « répertoire immunitaire adaptatif ». Il nous identifie de manière unique.

En effet, bien que nous ayons tous la même machinerie pour générer nos récepteurs, nous générons tous des récepteurs différents. C’est comme si nous recevions tous le même dé pipé, avec un très grand nombre de faces reflétant la diversité immense des récepteurs possibles. Lorsque nous lançons notre dé à de multiples reprises, nous obtenons tous des suites de nombres différentes. Certains nombres peuvent être communs entre individus, mais la plupart sont privés car ils ne sont tirés que chez un individu donné.

De la même manière, lors du développement immunitaire, nous générons tous des ensembles différents de récepteurs immunitaires, à partir des mêmes segments d’ADN et en suivant les mêmes règles.

Qu’est-ce que le développement immunitaire ?

  • Lors de leur développement, les lymphocytes acquièrent leurs caractéristiques immunitaires ainsi que leur récepteur aléatoire dans des organes spécifiques, avant d’être relâchés dans l’organisme.
  • Pour les lymphocytes T, cela se passe dans le thymus (mieux connu chez les bovins sous le nom de « ris de veau »), essentiellement jusqu’à la fin de l’adolescence ; et dans la moelle osseuse pour les lymphocytes B, tout au long de vie.
  • Une fois qu’ils sont relâchés dans l’organisme, les lymphocytes et leurs descendants peuvent proliférer et modifier leurs caractéristiques au contact de l’environnement.

Cet ensemble unique de récepteurs constitue une sorte d’empreinte digitale qui nous est propre, et qui est largement indépendante de notre génome.

Ainsi, notre analyse nous a permis de caractériser un modèle statistique de référence pour décrire le répertoire de récepteurs d’une personne en bonne santé, c’est-à-dire dont le système immunitaire fonctionne normalement et qui ne subit pas d’infection aiguë.

Nous pouvons désormais calculer avec une grande précision combien de récepteurs deux personnes auront en commun et identifier les récepteurs qui ont le plus de chances d’être générés.

À quoi ça sert ?

Le séquençage immunitaire pourrait être utilisé en médecine légale sans divulguer l’identité familiale. Notre équipe a calculé que, à partir de seulement 10 000 lymphocytes échantillonnés, il était possible d’identifier un individu parmi la population mondiale avec un taux d’erreur inférieur à une chance sur un million.

Cette empreinte n’est presque pas influencée par le génome, puisqu’elle est générée au hasard lors du développement immunitaire. Elle ne révèle donc presque rien sur les relations de parenté. Mieux, elle permet de distinguer des vrais jumeaux aussi aisément que des personnes sans aucune relation génétique. Bien qu’elle varie au gré des infections et autres vaccins, elle est suffisamment stable dans le temps pour permettre l’identification d’individus des décennies plus tard. En effet, le processus de changement est lent : il est observé empiriquement qu’une grande partie du répertoire est conservé sur une échelle de cent ans.

Mais les applications plus importantes concernent la santé. Notre analyse a permis de décrire un modèle de répertoire d’une personne en bonne santé. Nous avons également démontré l’existence d’anomalies statistiques qui dévient de cette base chez les patients affectés par une maladie particulière. Ces anomalies nous permettent de définir des scores statistiques construits à partir des données de répertoire de chaque patient. Ces scores peuvent être utilisés dans le diagnostic et la détection de maladies diverses, allant des maladies auto-immunes à la réponse à un virus comme le Covid.

Des approches plus poussées tirant parti de l’échantillonnage du répertoire à plusieurs points de temps sont également utilisées aujourd’hui pour étudier l’efficacité de nouveaux vaccins personnalisés contre le cancer et de nouveaux traitements. En reliant des lymphocytes spécifiques à certaines maladies et à certains états pathologiques, nous pouvons comprendre comment notre système immunitaire réagit et chercher à déterminer si nous pouvons prédire sa réponse à de futures menaces.

Cependant, nous pouvons aller encore plus loin. Notre répertoire immunitaire contient l’histoire de nos infections passées. Par exemple, il est possible d’estimer assez précisément notre âge à partir de la souche du virus de la grippe à laquelle notre système immunitaire réagit le plus fortement. Ainsi, nous nous promenons avec un dossier médical personnalisé. Mais celui-ci est codé, et nos efforts pour le décrypter ne font que commencer. Ce défi est à notre portée, et nous comptons sur les outils de la physique et des mathématiques pour le surmonter.


Ces projets ont bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets (Analyse computationnelle de la réponse des répertoires immunitaires aux virus — RESP-REP ANR-19-CE45-0018 et Identifying repertoire response in wild mice — WILDTYPES ANR-24-CE45-7957). L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.


Aleksandra Walczak donnera une conférence intitulée « Résiste ! L’évolution au sein de nous », le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre (Seine-Maritime).

The Conversation

Aleksandra Walczak a reçu des financements de l'European Research Council, Agence nationale de la recherche et Foundation pour la Recherche Médicale.

Thierry Mora a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche, de la Commission Européenne, et de la fondation Bettencourt-Schueller.

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20.09.2026 à 18:59

Mille millions de mille cyborgs ! Pourquoi les pirates informatiques demandent de plus en plus de rançons en cryptomonnaies

Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les rançongiciels ont rapporté plus de 800 millions de dollars en 2025. Mais comment font les pirates pour recevoir l’argent de ces rançons ?
Texte intégral (2787 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les rançongiciels, ces logiciel bloquant l’accès à un ordinateur en volant ses données en échange d’une rançon, ont rapporté plus de 800 millions de dollars en 2025.

  • Pour partir avec leur butin, les pirates du Web passent de plus en plus par les cryptomonnaies, plus rémunératrices et moins traçables.

  • Les positions ambiguës des États, comme la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, brouillent encore plus les pistes pour les gendarmes financiers.


Cet été, une cyberattaque d’ampleur a touché le système d’information de la Direction générale des finances publiques (DGFiP) avec le vol de données fiscales et cadastrales de 678 000 particuliers et professionnels. Les fuites : noms, prénoms, adresses postales, numéros de téléphone, situation familiale, quotient familial, revenu fiscal de référence et taux de prélèvement à la source.

Cette attaque n’est pas isolée. L’extorsion grâce aux logiciels rançonneurs est une activité qui en 2025 rapporterait à ceux qui la pratiquent un butin de 820 millions de dollars états-uniens issus des paiements de rançons en cryptomonnaies. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) constate 128 attaques majeures en 2025, touchant principalement les petites et moyennes entreprises.

Les pirates, aux noms de Qilin, TheGentlemen ou DragonForce, implantent dans les ordinateurs des victimes un logiciel rançonneur qui en chiffre les unités de stockage (comme les disques durs) et exfiltre ces données. Les pirates les font ensuite payer pour la récupération de ces fichiers informatiques. On parle alors de simple extorsion.

Pour les particuliers, l’affaire s’arrête en général ici. Pour les entreprises, l’histoire est tout autre. Elles doivent verser une rançon pour échapper à la diffusion de leurs données, souvent sensibles, qui ont été volées. Cette fois-ci, on parle de double extorsion.

Les chapeaux noirs – nom donné aux pirates informatiques – peuvent leur demander enfin de s’acquitter d’un lourd tribut afin de ne pas subir de nouvelles attaques. Ces dernières peuvent prendre la forme de déni de service, en saturant les réseaux de requête, rendant de facto le serveur ou le site web inaccessible. On parle pour ce « forfait complet » de triple extorsion.

Alors comment est née cette cybercriminalité ? Combien pèse-t-elle économiquement ? Et pourquoi les pirates numériques utilisent les cryptomonnaies pour être payés ?

Aux origines des rançongiciels

En décembre 1989, le premier rançongiciel (ransomware) de l’histoire, baptisé « AIDS Trojan » (ou cheval de Troie PC Cyborg) voit le jour. Joseph Popp, salarié de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), envoie 26 000 enveloppes, chacune contenant une disquette de « renseignements introductifs sur le sida » à l’ensemble des chercheurs, des institutions médicales et des participants à une conférence internationale sur le sida organisée à Stockholm.

Au bout de 90 redémarrages, un message leur demande de payer une redevance annuelle de 189 dollars pour continuer à utiliser la disquette. Les victimes paniquent.

Écran affiché lors du AIDS Trojan. Wikimédia

Rattrapé par la Computer Crime Unit de New Scotland Yard, Joseph Popp est arrêté, perd la tête en attendant son jugement, avant de se consacrer à l’étude des papillons.

En 1996, Adam Young et Moti Yung soulignent que le schéma inventé par Joseph Popp pourrait « être utilisé pour mener des attaques visant à l’extorsion, avec, comme conséquence possible, la perte d’accès aux informations ».

De cette cybercriminalité artisanale émerge une véritable industrie du rançongiciel, avec CryptoLocker en 2013 – bloqueur d’écran –, Locky en 2016 – millions de courriels de phishing par jour – puis Lockbit en 2019 – menace de publication des données avec le système de Ransomware-as-a-Service (RaaS).

Extorsion lucrative

Aujourd’hui, l’industrie des rançongiciels est une manne financière extrêmement lucrative. Trois principaux organismes en étudient les coûts comme le rappelle l’économiste Anja Shortland : le FBI, Financial Crime Enforcement Network (FINCEN) et Chainalysis.

Le FBI compile les déclarations réalisées via l’Internet Crime Complaint Center. Cependant, comme il l’indique dans ses rapports depuis 2018, « dans certains cas, les victimes ne déclarent aucune perte au FBI, ce qui diminue artificiellement le chiffre des pertes ». L’administration états-unienne Financial Crime Enforcement Network (FINCEN) consolide les déclarations de soupçon des entreprises réglementées, notamment les cabinets spécialisés en réponse aux incidents et en expertise numérique criminelle, qui sont sollicités par les entreprises attaquées. Chainalysis analyse la chaîne de blocs des protocoles cryptos qui servent à payer les rançons et publie chaque année un rapport sur le crime.

Volume annuel de rançons payées par les victimes de logiciels rançonneurs d’après le FBI, FINCEN, Chainalysis
Produit annuel. Fourni par l'auteur

Ce tableau nous mène à trois constats :

  • Les estimations du FBI sont très inférieures aux autres, car les entreprises ne déclarent les cyberattaques dont elles sont victimes que si elles y sont contraintes par la loi. L’économiste Anja Shorland rappelle que ces entreprises sont réticentes pour ne pas donner une mauvaise image de leur organisation.

  • Les trois méthodes convergent pour montrer que l’activité est peu perceptible avant 2016 et qu’elle explose en 2020.

  • Ces estimations sont des minorants. Elles mesurent seulement les sommes payées par les victimes, pas les dégâts encourus – pertes de données, de chiffre d’affaires, d’image, pertes des sous-traitants, coût de remise en marche. Alors qu’aucune rançon n’a été versée, la seule attaque contre Jaguar Land Rover en août 2025, aurait coûté plus de 350 millions à JLR et six fois plus à ses milliers de sous-traitants.

Il n’y a pas d’évaluation académique globale des coûts complets, même si des méthodologies ponctuelles sont élaborées et des consultants en cybersécurité avancent des chiffres en dizaines de milliards de dollars états-uniens par an.

Baisse des coûts et diminutions de la traçabilité grâce au bitcoin

On peut toutefois se demander pourquoi et comment les exploitants de ces logiciels d’extorsion ont choisi d’utiliser Bitcoin pour le paiement des rançons, alors que la chaine de bitcoin permet de tracer les paiements.

Le chercheur Nori Katagiri souligne que si les criminels ont abandonné l’usage des numéros de téléphone surtaxés et des cartes prépayées c’est d’abord en raison d’un « facteur d’échelle » qui permettait d’augmenter le niveau des rançons.

L’affaire du hacker Zain Qaiser, condamné le 9 avril 2019 à Londres, éclaire à plus d’un titre. Cet étudiant faisait croire à des victimes qu’il possédait des enregistrements de leurs visites sur des sites pornographiques. Son complice installé aux États-Unis facturait ses services de blanchiment environ 30 % du montant des sommes traitées. C’est précisément ce complice qui s’est fait attraper par les autorités américaines.

Au bout du compte, Zain Qaiser aurait gagné un peu moins d’un million de dollars en deux ans avant son arrestation. En parallèle, les pirates derrière Cryptolocker, les premiers à se faire payer en bitcoins dès novembre 2013, auraient engrangé 8 millions de dollars en moins de six mois sans se faire inquiéter. Ceux de Locky, 27 millions en 2016. Le Financial Crimes Enforcement Network (FINCEN) aux États-Unis a comptabilisé 250 millions de dollars pour Lockbit et près de 400 pour ALPHV/BlackCat.

On a manifestement changé d’échelle avec l’usage des cryptomonnaies !

Utilisation de plateformes d’échanges complaisantes

Les criminels utilisent des prestataires de services liés aux cryptomonnaies qui ne se soucient pas des recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme mondial de surveillance et de normalisation chargé de lutter contre le blanchiment de capitaux.

La liste est longue des plateformes d’échange russes poursuivies sanctionnées par les États-Unis pour leur contribution au blanchiment de l’argent des rançons : BTC-e dès 2017, Suex en septembre 2021, Garantex en 2022, Bitzlato en 2023 ou PM2BTC en 2024.

Les pirates, quand ils sont reconnus, font aussi l’objet d’actes d’accusation et de demandes d’extradition, comme c’est le cas par exemple pour Evgeniy Bogachev, le créateur de GameOver Zeus, un cheval de Troie conçu principalement pour dérober des informations bancaires et propager le ransomware CryptoLocker.

Lieux sûrs à l’abri de la justice

Si le bitcoin a longtemps été l’instrument privilégié de règlement des rançons, Monero bénéficie depuis le début des années 2020 d’une popularité croissante. Comme l’indique une étude :

« Les groupes de rançongiciels […] privilégient de plus en plus les options plus anonymes, comme Monero, pour éviter d’être détectés. Les paiements en bitcoins peuvent entraîner des frais supplémentaires. »

Reste qu’avec l’interdiction de Monero dans l’Union européenne – article 76 §3 de MiCA – et l’attention portée par le Financial Crimes Enforcement Network (FINCEN) états-unien à ce protocole, le plus simple reste d’accepter les bitcoins que les victimes peuvent acheter auprès des prestataires légaux dans leur pays.

Le modèle économique du logiciel rançonneur dépend de l’accueil fait par quelques États aux exploitants de logiciels et de plateformes d’échanges qui permettent d’assurer le blanchiment des profits criminels.

La Russie, l’Iran et la Corée du Nord hébergent-ils la fine fleur du logiciel rançonneur, tout en pratiquant le déni, même quand il n’est pas plausible ? La doctrine de ces États consiste à offrir aux cyberattaquants et aux opérateurs de cryptos interlope un lieu sûr (safe harbor) tant qu’ils ne nuisent pas directement aux intérêts nationaux ; quand les États ne déguisent pas en pirates leurs propres agents…

Compte tenu de la difficulté de soumettre ces acteurs à des actions diplomatiques, la lutte contre le logiciel rançonneur ne peut reposer sur les seules victimes et leurs assureurs, comme le montrent les chercheurs Anja Shortland et Tom Baker. Les pouvoirs publics peuvent agir efficacement en invitant les assureurs à limiter les paiements, mais aussi en proposant des normes en matière de cyberdéfense, notamment en promouvant un modèle d’équilibre entre ouverture et sécurité, entre efficacité et résilience.

The Conversation

Pierre-Charles Pradier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.09.2026 à 10:06

Les faucons russes, idéologues du conservatisme modernisateur

Juliette Faure, Professeure de science politique, Université de Lille

Depuis l'époque soviétique, certains penseurs russes, de plus en plus influents, refusent toute convergence de la Russie avec l’Occident et défendent une modernisation fondée sur la puissance de l’État et des valeurs traditionnelles.
Texte intégral (2335 mots)

Depuis les années 1960, des idéologues soviétiques puis russes ont développé une théorie associant traditionalisme et modernisation technologique pour promouvoir un État autoritaire de type stalinien. Leur influence ne résulte pas seulement de la diffusion de leurs idées, mais aussi de leur capacité à s’organiser en réseaux et à tirer parti d’un pluralisme idéologique toujours strictement encadré par le pouvoir. Dans son livre les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours, paru le 17 septembre aux Presses universitaires de France, Juliette Faure, professeure de science politique à l’Université libre de Bruxelles, retrace la généalogie de ce mouvement et montre comment, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ses thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs ont retrouvé une place centrale. Extraits.


Aux origines du conservatisme modernisateur

Plutôt que de reprendre la division classique entre période soviétique et période postsoviétique, j’ai souhaité souligner la continuité historique des années 1960 à aujourd’hui. Au cours de cette séquence, les faucons russes élaborent et diffusent un nouveau langage idéologique, le « conservatisme modernisateur », qui associe traditionalisme religieux et modernisation technologique au service d’un État autoritaire et impérialiste. L’analyse de la genèse soviétique de ce discours montre qu’il vise à s’opposer aux théories occidentales de la modernisation, selon lesquelles le développement postindustriel conduirait les sociétés à leur convergence vers des institutions libérales. À l’inverse, les faucons soutiennent que l’Union soviétique, puis la Russie, doivent suivre une trajectoire de modernisation distincte, conciliant progrès technologique et valeurs présentées comme spécifiquement russes. […]

Le conservatisme modernisateur apparaît moins comme un corpus doctrinal parfaitement cohérent que comme un langage collectif capable de fédérer des groupes et des générations réunis par leur refus de la convergence avec l’Occident et par leur positionnement commun dans la compétition politique. À la fin de l’URSS, ce langage devient le référent identitaire d’une première génération de faucons, composée d’intellectuels nostalgiques de l’empire tsariste et de représentants de l’establishment politique et militaire soviétique hostiles aux réformes.

Malgré leur diversité sociale et idéologique, ces acteurs partagent une même expérience de mobilisation contre les réformateurs libéraux, à travers la publication de manifestes, la formation de coalitions électorales ou encore leur participation au coup d’État d’août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev. Leur échec politique n’entraîne pas la disparition du groupe : le conservatisme modernisateur continue de structurer leur identité collective durant toute la transition postsoviétique. Une deuxième génération de faucons, les « Jeunes Conservateurs », émerge au début des années 2000. Elle reprend la critique de l’horizon de convergence en dénonçant à la fois l’hégémonie occidentale sur l’ordre international et l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale.

À nouveau, la cohésion de ce groupe se constitue malgré sa diversité idéologique interne, qui va de l’impérialisme orthodoxe à l’ethno-nationalisme laïque, et se construit sur un socle d’idées partagées autant que sur une volonté commune de supplanter l’influence de groupes libéraux dans la sphère médiatique et dans la production d’expertise en politiques publiques. Formés aux sciences sociales et devenus des contributeurs actifs dans les médias en ligne, ils se professionnalisent comme intellectuels publics et systématisent l’héritage de leurs prédécesseurs en une idéologie structurée, qu’ils désignent sous le nom de « conservatisme dynamique ». La création du club d’Izborsk en 2012 réunit ces deux générations. Le club transforme ainsi un ensemble relativement dispersé d’intellectuels en un réseau idéologique institutionnalisé, qui défend la restauration de la Russie comme grande puissance impériale par une confrontation culturelle, politique et militaire avec l’Occident. […]

Un pluralisme idéologique sous contrôle étatique

Malgré l’interdiction d’une idéologie d’État inscrite dans la Constitution de 1993, le régime russe restaure progressivement, dès le milieu des années 1990, des formes de parrainage étatique de production idéologique qui rappellent certaines pratiques soviétiques. Il ne reconstitue toutefois pas un appareil idéologique centralisé comparable à celui du Parti communiste. Il privilégie plutôt des relations transactionnelles avec des clubs, des fondations, des think tanks et d’autres entrepreneurs idéologiques situés à la périphérie des institutions étatiques et partisanes. […]

Le soutien de l’État à la production idéologique ne vise pas à imposer une doctrine unique, mais à organiser un certain degré de pluralisme sous contrôle autoritaire. Si un noyau discursif s’est progressivement stabilisé autour de thèmes tels que la puissance de l’État, la souveraineté ou la multipolarité de l’ordre international, d’autres contenus idéologiques demeurent évolutifs. Ce « pluralisme idéologique dirigé » s’appuie sur la promotion ou la marginalisation sélective de réseaux concurrents. En modulant l’accès de ces groupes aux ressources publiques, aux institutions et à la visibilité médiatique, le pouvoir conserve un répertoire de références suffisamment diversifié pour justifier des orientations parfois contradictoires. Cette configuration permet ainsi la coexistence de politiques économiques d’inspiration libérale – comme celles qui conduisent à l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce en 2012 – avec une politique étrangère de plus en plus critique à l’égard des normes libérales internationales. […]

Plutôt que d’évaluer l’adhésion d’un régime à une idéologie conçue comme doctrine abstraite ou ensemble figé de croyances, cette perspective invite à analyser la manière dont le pouvoir organise et régule une sphère de production idéologique traversée par une pluralité d’acteurs. Au sein de cette sphère, j’identifie deux dimensions clés à travers lesquelles l’idéologie influence l’orientation des politiques de l’État russe.

La première dimension est structurelle. L’idéologie constitue le langage collectif à travers lequel des groupes d’élites se reconnaissent, se coordonnent et construisent leurs identités politiques. Elle ne se limite pas à définir des préférences ; elle contribue à structurer les clivages, à organiser les coalitions et à délimiter les frontières entre groupes cherchant à influencer les décideurs. Les faucons ont activement travaillé cet espace de compétition politique. J’ai montré qu’ils ont poursuivi une stratégie d’inspiration gramscienne : plutôt que de privilégier l’action partisane directe, ils ont cherché à conquérir une hégémonie culturelle dans la sphère publique afin d’influer indirectement sur les décisions des élites dirigeantes. […]

La fondation du club d’Izborsk en 2012 constitue l’aboutissement de cette évolution. En réunissant les deux générations de faucons, le club consolide une infrastructure capable d’agréger des ressources intellectuelles, organisationnelles et financières afin de concurrencer les réseaux libéraux dans le champ de l’expertise publique. L’accroissement de sa visibilité, de sa légitimité et de sa reconnaissance institutionnelle montre que les transformations de l’environnement idéologique ne résultent pas uniquement de la diffusion de nouvelles idées, mais aussi du travail organisationnel par lequel certains groupes parviennent à modifier durablement les rapports de force qui structurent l’environnement politique dans lequel les décisions étatiques sont prises.

La seconde dimension de l’influence politique de l’idéologie est d’ordre instrumental. […] Les élites au pouvoir sélectionnent des entrepreneurs idéologiques, soutiennent leur production et intègrent certaines de leurs idées afin de légitimer des choix de politique intérieure et extérieure. La gestion du pluralisme idéologique par le régime – tantôt accentuant la polarisation, tantôt la modérant – accompagne ainsi l’évolution de ses orientations politiques, qui oscillent entre ouverture prudente à la coopération avec l’Occident et affirmation d’une posture de confrontation.

L’ascension des faucons ne résulte donc pas uniquement de leurs propres stratégies de mobilisation. Elle dépend également des modalités selon lesquelles le pouvoir redéfinit ses alliances idéologiques en réponse à des crises qui remettent en cause sa légitimité, son autorité ou sa perception de l’environnement international. […]

La tendance générale observée depuis le milieu des années 1990 est celle d’un rapprochement progressif entre les faucons et les élites au pouvoir. Leur idéologie devient un répertoire central dans lequel le régime puise pour justifier ses choix politiques. Toutefois, cette dynamique n’est pas linéaire. Le soutien de l’État aux réseaux faucons connaît des phases d’expansion et de reflux, et il s’est sensiblement réduit dans les années précédant l’invasion de l’Ukraine. Lors de mon dernier séjour à Moscou, achevé en décembre 2019, les dirigeants du club d’Izborsk faisaient unanimement état de leur isolement et de leur mise à l’écart des principaux centres décisionnels. Cette perception est corroborée par le refus répété de l’administration présidentielle, à partir de 2016, d’accorder au club les financements qu’il sollicitait. À la veille de l’invasion de l’Ukraine, rien ne permettait donc de considérer son ascension comme irréversible.

Les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours. Juliette Faure. Presses universitaires de France

La guerre d’invasion, consécration des faucons

La décision prise par Vladimir Poutine, le 24 février 2022, d’engager une guerre d’agression contre l’Ukraine constitue dès lors une rupture majeure. L’abandon de la stratégie de négociation autour des accords de Minsk, au profit d’un recours assumé à la force, réactive des ressources idéologiques que le club d’Izborsk défend depuis de nombreuses années. Loin de résulter d’une progression continue de leur influence, ce basculement traduit une nouvelle reconfiguration des relations entre le pouvoir et les entrepreneurs idéologiques, dans laquelle les thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs acquièrent une position hégémonique. […]

Cette évolution ne conduit cependant pas à la reconstitution d’un appareil idéologique entièrement centralisé et cohérent. Le régime continue de s’appuyer sur des partenariats avec des entrepreneurs idéologiques situés en dehors des institutions étatiques, ce qui maintient des formes de concurrence entre différents acteurs chargés de produire et de diffuser les discours légitimes.

Enfin, malgré le durcissement autoritaire et les contraintes imposées par la guerre, la polarisation du champ intellectuel ne disparaît pas. Elle se recompose autour de l’opposition entre les réseaux idéologiques soutenant la guerre et les communautés d’intellectuels émigrés, qui poursuivent depuis l’étranger un travail de critique des fondements idéologiques du régime.

Ces résultats invitent à repenser la place de la Russie dans le système international. Plutôt qu’un acteur monolithique doté de préférences stables, l’État russe apparaît traversé par des répertoires idéologiques divers et évolutifs, dont l’influence varie au gré des recompositions internes des élites et des transformations de l’environnement international. L’étude de la compétition entre réseaux d’acteurs contribue ainsi à rendre les orientations de l’État plus contingentes qu’il n’y paraît, certaines conceptions de la puissance, de la sécurité ou de l’identité nationale pouvant s’imposer, reculer ou être réactivées selon les rapports de force politiques.

The Conversation

Juliette Faure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.09.2026 à 10:06

Qu’est-ce que la saveur umami ?

Loïc Briand, Biologiste moléculaire et spécialiste du goût, Directeur de Recherche et Directeur du CSGA, Inrae

La saveur umami est la cinquième saveur à avoir été admise dans le cercle très fermé des saveurs primaires, au côté du sucré, du salé, de l’amer et de l’acide. Mais quelle est cette saveur dont même les chats raffolent ?
Texte intégral (3156 mots)
Un repas japonais qui pourrait se résumer à la mise en avant de cette saveur umami que l’Occident a ignorée pendant longtemps… bien que la connaissant sans la reconnaître. Loïc Briand, Fourni par l'auteur

La saveur umami est la cinquième saveur à avoir été admise dans le cercle très fermé des saveurs primaires. Elle trône désormais aux côtés des saveurs bien familières que sont le sucré, le salé, l’amer et l’acide. Mais quelle est cette saveur dont même les chats raffolent ?


Caractérisé au début du XXᵉ siècle au Japon, umami signifie littéralement « goût délicieux » ou « goût savoureux ». La saveur umami a été admise comme saveur primaire au début des années 2000, à la suite de l’identification du récepteur correspondant présent dans nos papilles. La saveur umami est principalement générée par certains acides aminés qui composent les protéines, dont l’acide glutamique ou sa forme saline, le glutamate (de sodium).

L’umami possède une caractéristique unique : un phénomène de synergie. Ainsi la saveur du glutamate est augmentée de manière drastique par certains composés que l’on trouve dans certains aliments ou ingrédients comme la bonite – un cousin du thon – séchée (katsuobushi) ou des extraits de levure.

Une saveur mystérieuse en Occident

Bien que de nombreuses molécules puissent générer une saveur umami, cette sensation est une des plus difficiles à décrire et la moins connue, du fait principalement de la rareté des composés qui possèdent un goût umami pur.

La saveur umami est pourtant générée par des aliments qui sont bien plus répandus qu’on pourrait le penser : c’est le cas des algues (algues kombu), des champignons (shiitaké, truffe…), et aussi depuis longtemps, dans notre cuisine, celui de certains fromages (parmesan, vieux Comté, par exemple), des salaisons (salami, jambon sec…), des poissons frais (notamment la bonite, le saumon), des fruits de mer (crevettes, crabes, coquilles Saint-Jacques…) ou tout simplement… du jus de tomate.

photo d’étal de marché japonais
Grand étalage de produits de la mer à la saveur umami dont les Japonais sont si friands. Loïc Briand, Fourni par l'auteur
schéma de molécule
Une molécule de glutamate, ou acide glutamique (énantiomère L). NEUROtiker, Wikipédia

Le glutamate constitue la molécule de référence pour cette saveur, bien qu’il possède aussi un goût salé lié à la présence de l’ion sodium. Sa dégustation en poudre suscite un goût de bouillon de cuisine ou de sauce soja, si on fait abstraction de la forte saveur salée. Dans de nombreux pays asiatiques, le glutamate est utilisé comme ingrédient à part entière dans la cuisine et sa saveur est alors bien connue.

À l’inverse, les Occidentaux manquent d’un composé de référence : on parlera plutôt de goût de bouillon ou alors on empruntera comme aliment umami familier la sauce soja qui, bien que fortement salée, génère un goût umami prononcé.

Histoire de la découverte de la saveur umami

La découverte de la saveur umami est une longue histoire. Dans son ouvrage la Physiologie du goût, publié en 1826, Jean Anthelme Brillat-Savarin décrit une saveur spécifique associée à la partie hydrosoluble de la viande. C’est en 1866 que l’acide glutamique est isolé et caractérisé chimiquement par le chimiste allemand Karl Heinrich Ritthausen. Celui-ci note qu’elle est capable de générer une saveur différente.

portrait photographique
Kikunae Ikeda (1864-1936) est un chimiste japonais, professeur à l’Université impériale de Tokyo. Il a isolé l’acide glutamique en 1908. Wikimédia

Le concept de saveur umami est ensuite proposé en 1908 par Kikunae Ikeda. Alors professeur de chimie à l’Université impériale de Tokyo, Ikeda isole le glutamate à partir d’algues séchées, il est le premier à décrire ses propriétés gustatives uniques, qui se distinguent de celles des autres saveurs fondamentales (sucré, amer, acide et salé), et la baptise dans sa langue maternelle.

En 1913 est mise en évidence, par le professeur Shintaro Kodama, la synergie (c’est-à-dire la capacité à amplifier) du glutamate et des composés issus de la dégradation de l’ARN (les « ribonucléotides », comme l’inosinate et guanylate).

Mais il a fallu attendre le XXIᵉ siècle pour que le récepteur à la saveur umami appelé TAS1R1/TAS1R3 soit identifié dans les papilles humaines en 2002. C’est à partir de ce moment que la saveur umami a été complètement acceptée par la communauté scientifique comme la cinquième saveur primaire.

Le rôle physiologique de la saveur umami

Le sens du goût est un système de détection chimique consacré à l’évaluation du contenu nutritif des aliments. Son rôle physiologique consiste à orienter nos choix alimentaires.

Ainsi, la détection des molécules sucrées permet l’identification de nutriments riches en énergie, c’est pourquoi nous sommes naturellement attirés par le sucré.

À l’inverse, la perception de l’amertume est à l’origine de comportements alimentaires aversifs : elle nous permet d’éviter des composés potentiellement toxiques qui possèdent un goût désagréable.

La détection du goût salé est de première importance pour maintenir notre équilibre électrolytique. En effet, il est capital de trouver du sodium dans l’environnement, car nos organismes perdent constamment du sodium lors de processus excrétoires et sécrétoires (sueur et urine).

Enfin, l’acidité est un indicateur de la maturité des fruits ou de présence de contamination microbienne. Sa détection permet aussi de protéger l’organisme contre une consommation d’acides à forte concentration qui pourraient endommager la dentition et les tissus.

Mais qu’en est-il de la saveur umami ? On pense que le rôle physiologique de cette saveur est de détecter des acides aminés et donc de révéler la présence d’aliments riches en protéines, molécules cruciales pour assurer le bon fonctionnement de notre organisme.

La saveur umami dans la cuisine mondiale

Les ingrédients riches en composés umami ont été introduits depuis l’Antiquité dans notre alimentation pour améliorer la cuisine. Le garum était un condiment utilisé à Rome dès la période étrusque. Cette sauce, issue de la fermentation de têtes et d’intestins de poissons saumurés, entrait dans de nombreux plats et est à rapprocher du nuoc-mâm, sauce vietnamienne à base de poisson fermenté dans une saumure, quasi indissociable des nems. On peut aussi comparer le garum au pissalat, une sauce niçoise à base de poissons (maquereaux, sardines et anchois) macérés dans du sel.

La sauce soja est une sauce originaire de Chine, qui a été introduite au Japon et qui s’est répandue dans le monde entier. Elle est obtenue par fermentation de graines de soja mélangées à des céréales torréfiées, en présence d’eau salée. Sa saveur umami est très intense, mais son goût salé aussi !

Un autre exemple moins connu à citer est la sauce Worcestershire, populaire outre-Manche. Inventée en 1837, elle est préparée à partir de mélasse et d’un vinaigre de malt contenant des anchois, des oignons et diverses épices. Quant au Viandox lancé en France au début des années 1920, c’est aussi un concentré de saveur umami, avec sa base de sauce soja, d’extrait de levure et d’extrait de viande.

Enfin, s’il y a bien une cuisine qui a mis à l’honneur cette saveur, c’est la culture culinaire japonaise. Contrairement à la cuisine française, qui se construit sur l’addition d’éléments et de goûts, elle cherche à épurer l’assiette en tirant la quintessence des produits qui lui sont chers, comme les poissons, les fruits de mer et les algues.

La saveur umami, une des premières saveurs pour la bouche des bébés

Le glutamate, c’est-à-dire le sel de l’acide glutamique, est couramment utilisé comme exhausteur de goût dans l’industrie agroalimentaire sous forme de glutamate monosodique (E621). Additif alimentaire le plus consommé, il jouit d’une production mondiale estimée à plusieurs milliards de tonnes.

Bien que le glutamate anime les débats autour du risque lié à sa surconsommation, il convient de rappeler qu’il est l’acide aminé libre le plus concentré dans le lait maternel, où il est présent à une concentration de 175 milligrammes par litre. Cette concentration étant supérieure au seuil de perception humain (120 milligrammes par litre), la saveur umami est une des premières saveurs à laquelle le bébé est exposé.

Le panda géant insensible à l’umami ?

Le rôle physiologique de la saveur umami est de signaler aux carnivores la présence de protéines essentielles. Par exemple, les études physiologiques des préférences alimentaires du chat ont montré que nos compagnons félins étaient aussi très friands des acides aminés.

Un panda géant mange du bambou, à Chengdu, en Chine. Colin W./Wikipédia, CC BY-SA

Pourtant, des études génétiques ont montré que le panda géant était insensible au goût umami. Mais qu’est-ce qui rend les pandas insensibles (agueusiques) à l’umami ? Le panda géant appartient à la famille des ursidés, de l’ordre des carnivores. Ce qui le distingue de ses cousins, c’est son régime alimentaire, car il est végétarien, avec 99 % de son régime alimentaire constitué de bambou : il est donc paradoxalement dans les faits un herbivore strict.

On l’a vu, les composés umami sont détectés en bouche par un récepteur unique formé de deux sous-unités (TAS1R1 et TAS1R3). Or, une étude du patrimoine génétique du panda géant a montré que le gène codant une des sous-unités est défaillant, conduisant à un récepteur au goût umami inactif. C’est pour cette raison qu’il n’a pas de perception du goût umami. On pense que, lors de l’évolution, ce gène a été perdu, tout simplement parce que la pression de sélection sur ce récepteur a été relâchée, la survie du panda ne reposant pas sur sa capacité à détecter des protéines.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Loïc Briand est Président de l'European Chemoreception Research Organization (ECRO).

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20.09.2026 à 10:05

Pourquoi Nutri-Score, labels et allégations ne suffisent-ils pas à faire aimer les produits sains ?

Raouf Zafri, Maître de Conférences en sciences de gestion, spécialisé en marketing, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

L’information nutritionnelle ne suffit pas toujours à favoriser les produits alimentaires les plus sains. L’expérience sensorielle avec ces produits doit encore être améliorée.
Texte intégral (1951 mots)

L’ESSENTIEL

  • Nutri-Score, applications de notation, labels… l’information est censée favoriser les produits de meilleure qualité nutritionnelle.

  • Mais rendre plus visibles les produits les plus sains, notamment par des indices sur les emballages, ne suffit pas toujours à susciter l’adhésion.

  • L’expérience sensorielle (liée au goût, à la texture, etc.) doit être améliorée avec les produits les meilleurs pour la santé pour qu’ils soient davantage choisis.


Avec l’appui des pouvoirs publics, nous n’avons jamais eu autant d’informations pour mieux manger : Nutri-Score, labels, allégations nutritionnelles ou encore applications de notation.


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Cette évolution est utile. Elle rend l’information alimentaire plus visible, plus simple à comprendre et plus facile à comparer. Pourtant, une question demeure. Si nous sommes de mieux en mieux informés, pourquoi les produits meilleurs pour la santé peinent-ils encore à devenir des choix évidents, répétés et désirés ?

Un décalage entre l’intention de manger sainement et ce que l’on consomme

Au-delà de la question du prix, de nombreuses enquêtes montrent que les consommateurs déclarent vouloir mieux manger. Cependant, lorsqu’il s’agit d’acheter concrètement un aliment, le goût demeure de loin le critère le plus déterminant pour 85 % des consommateurs, devant la dimension santé, citée par 62 % d’entre eux, si on en croit une enquête menée aux États-Unis.

Ce décalage entre l’intention de manger sainement et la recherche de plaisir n’est pas nouveau. Certains travaux scientifiques l’expliquent par ce que l’on appelle « la pénalité hédonique » des produits sains. Derrière ce terme, l’idée est simple. Dès qu’un aliment est présenté comme meilleur pour la santé, il est spontanément jugé moins gourmand et moins agréable, avant même d’être goûté. À l’inverse, un produit perçu comme moins sain semble souvent plus attirant. Avant même d’être goûté, il donne déjà l’impression d’être plus savoureux, plus généreux et plus plaisant.

Bien que cette explication de « la pénalité hédonique » soit éclairante, elle reste incomplète. Elle parle surtout de ce que le consommateur imagine avant l’achat, lorsqu’il ne connaît pas encore le produit.

Des aliments jugés sur des indices « extrinsèques » et « intrinsèques »

Or, en alimentation, le jugement ne s’arrête pas à l’emballage. Il se prolonge après l’achat, au moment de la dégustation. Une fois le produit goûté, le consommateur ne juge plus seulement une promesse. Il évalue aussi une texture, un arôme, un moelleux, une sécheresse, une dureté, une sensation concrète. Ces perceptions enrichissent son jugement et influencent ensuite son comportement futur, qu’il s’agisse de continuer à acheter le produit ou de s’en détourner.

C’est précisément ce point que notre étude, présentée en mai 2026 au 42ᵉ Congrès international de l’Association française du marketing, tente d’approfondir. Le problème d’adoption des produits plus sains ne vient pas seulement des croyances associées au « sain » avant l’achat. Il se construit aussi dans le temps, au fil de l’expérience de consommation.

Cette idée rejoint la théorie des indices intrinsèques et extrinsèques. Les indices extrinsèques sont les éléments qui entourent le produit comme la marque, le packaging, le label ou l’allégation nutritionnelle. Les indices intrinsèques correspondent aux caractéristiques du produit lui-même comme le goût, la texture et la saveur.

Cette théorie nous indique qu’avant l’achat, lorsque le consommateur ne connaît pas encore le produit, son jugement repose largement sur les indices extrinsèques qu’il peut percevoir. Ainsi, un Nutri-Score favorable, par exemple, peut rassurer. Une promesse santé peut attirer l’attention. Un label peut donner envie d’essayer. Ces repères jouent donc un rôle important dans le premier choix.


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Néanmoins, après la dégustation, les choses changent. Les indices intrinsèques deviennent beaucoup plus déterminants car ils sont plus concrets, directement ressentis et immédiatement vérifiables à l’inverse des éléments extrinsèques qui restent plus abstraits pour le consommateur. C’est notamment le cas de la promesse de santé, plus difficile à évaluer au moment de la dégustation.

Pour aller plus loin dans cette réflexion, il nous fallait donc observer les consommateurs au moment où ils goûtent réellement le produit. Car c’est là que l’on voit si la promesse santé résiste encore face à l’expérience en bouche.

(On rappellera que le ressenti, positif ou négatif, lors de la dégustation d’un produit alimentaire n’est pas un indicateur de sa qualité nutritionnelle. On peut apprécier les aliments qui contiennent beaucoup de sucre, de sel ou de matières grasses-les lipides, pour reprendre le terme scientifique- alors qu’en excès, leurs effets négatifs sur la santé ne sont plus à démontrer, ndlr).

Une expérimentation avec des barres de céréales chocolatées

Pour ce faire, nous avons mené une expérimentation sur une catégorie de produit courante : les barres de céréales chocolatées.

L’étude s’est déroulée en trois temps.

D’abord, les participants ont goûté quatre barres de céréales chocolatées à l’aveugle. Ils ne voyaient ni la marque, ni le packaging, ni aucune information nutritionnelle. Les produits étaient présentés de manière neutre. Les participants devaient simplement indiquer dans quelle mesure ils appréciaient chaque barre.

Ensuite, ils ont goûté à nouveau les mêmes produits, toujours à l’aveugle. Cette fois, l’objectif était de comprendre ce qu’ils ressentaient précisément en bouche. Les participants devaient donc évaluer plusieurs sensations : le moelleux, la dureté, le croustillant, la sécheresse, l’intensité aromatique, le niveau sucré, le caractère collant ou encore le côté fade.

Enfin, les participants ont dégusté une dernière fois les produits. Cette fois, deux des barres étaient présentées comme ayant un positionnement plus sain tandis que les deux autres étaient proposées sans cette mention. L’objectif était alors de déterminer si le fait de présenter un produit comme plus sain pouvait modifier son appréciation après dégustation.


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Les résultats sont très parlants. D’abord, les barres les plus gourmandes (non saines) sont davantage appréciées que celles associées à une promesse plus saine. En revanche, le point le plus intéressant est que cette différence apparaît dès la dégustation à l’aveugle. Les participants ne savaient pas encore quelles barres étaient présentées comme plus saines. Leur jugement ne peut donc pas être expliqué par un préjugé contre les produits « sains ».

De plus, nos résultats montrent que si les produits sains sont moins appréciés, ce n’est pas en raison de leur positionnement santé, mais parce qu’ils sont jugés, en bouche, comme plus secs, plus durs et trop croustillants. À l’inverse, les produits plus gourmands sont appréciés parce qu’ils offrent davantage de moelleux, une intensité aromatique plus marquée, un équilibre sucré plus satisfaisant et une texture plus agréable.

Enfin, lorsque l’information santé est révélée pour les barres « saines », les préférences ne changent pas significativement. Dire qu’un produit est meilleur pour la santé ne suffit donc pas à le rendre plus désirable une fois qu’il a été goûté. L’information nutritionnelle peut attirer l’attention, rassurer et donner envie d’essayer. En revanche, elle ne compense pas une expérience sensorielle décevante.

Repenser les stratégies pour encourager le manger sain

Ce résultat invite à repenser la manière dont on encourage le manger sain. Depuis plusieurs années, les politiques nutritionnelles reposent largement sur l’information. Mieux afficher, mieux expliquer, mieux comparer. Cette logique reste nécessaire. Le Nutri-Score, les labels et les allégations aident les consommateurs à se repérer dans une offre alimentaire complexe. Cela étant, ils ne garantissent pas, à eux seuls, l’adoption durable d’un produit.

Pour les pouvoirs publics et les acteurs de la santé nutritionnelle, l’enjeu est donc de dépasser une approche centrée uniquement sur l’information. Il ne suffit pas de rendre les produits plus sains plus visibles. Il faut aussi encourager des produits plus sains qui restent agréables à manger. Un produit mieux noté, mais perçu comme sec, dur ou fade, risque d’être essayé une fois puis abandonné.

Pour les industriels de l’agroalimentaire, l’enjeu est aussi commercial. Une promesse santé peut favoriser l’essai mais elle ne garantit pas le réachat si l’expérience sensorielle déçoit. L’adoption des offres plus saines se joue donc aussi dans l’expérience en bouche. Les marques doivent ainsi travailler les attributs qui pénalisent le produit, comme, dans notre étude, la sécheresse, la dureté ou un croustillant trop marqué.

Elles doivent aussi renforcer les sensations qui favorisent la préférence comme le moelleux, l’intensité aromatique, un équilibre sucré maîtrisé et une texture plus agréable. Cela passe par des ajustements concrets de formulation, par exemple en travaillant les liants, l’humidité perçue, la granulométrie, la structure du produit ou encore l’équilibre aromatique.

L’enjeu n’est pas seulement de rendre le sain visible. Il est de le rendre suffisamment plaisant pour qu’il trouve sa place dans les habitudes.

The Conversation

Raouf Zafri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.09.2026 à 09:41

Les mots qui voyagent : du rromani aux pratiques langagières françaises

Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité

S’intéresser au rromani en sociolexicologie, c’est observer la manière dont une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français.
Texte intégral (2410 mots)

L’ESSENTIEL

  • Pour certains, le rromani évoque « la langue des Gitans » ; pour d’autres, elle évoque simplement la Roumanie.

  • Il s’agit en réalité d’une langue indo-aryenne, présente en Europe depuis plusieurs siècles, parlée sous de nombreuses variétés et reconnue parmi les langues de France.

  • Des mots issus du rromani ont intégré au fil du temps et jusqu’à nos jours la langue française, et notamment ses pratiques non standard.


Pendant longtemps, l’origine des Rroms a alimenté les spéculations. On a pu les croire, par exemple, venus d’Égypte (une confusion qui explique les termes Gypsies en anglais, Gitanos en espagnol, « Gitan » en français). Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle que les comparaisons linguistiques permettent d’établir avec davantage de certitude que le rromani appartient à la famille indo-aryenne.

Le rromani est en effet apparenté aux langues du nord de l’Inde, comme l’hindi ou le népalais. Les ressemblances avec ces langues témoignent d’une origine commune avant son long voyage. Au fil des déplacements des groupes rroms vers l’ouest, la langue s’est enrichie de nombreux emprunts au persan, à l’arménien, au grec, aux langues slaves, ou encore au hongrois. Chaque étape du parcours a ainsi laissé une empreinte dans le lexique.

À bien des égards, on pourrait dire que le rromani est une langue européenne autant qu’asiatique : ses origines sont liées au sous-continent indien, mais son histoire linguistique s’est construite au cours de siècles de contacts sur le continent européen.


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Comme toutes les langues parlées sur un vaste territoire pendant plusieurs siècles, il s’est diversifié. À cette diversité s’ajoutent les parlers dont l’évolution a été fortement influencée par les langues des régions où ils se sont installés. Il convient donc d’éviter toute représentation homogénéisante.

Les termes Rroms, Sintés, Manouches, Kalés, Gitans ou « Voyageurs » ne désignent en aucun cas des groupes linguistiquement ou historiquement équivalents. Les pratiques langagières observables en France sont elles-mêmes extrêmement diverses : certains locuteurs utilisent le rromani, d’autres mobilisent des variétés para-rromani, tandis que certains ne conservent que quelques mots dans un répertoire majoritairement francophone. De la même manière, les Gens du voyage ne constituent pas une communauté linguistique homogène. Il s’agit notamment d’une catégorie administrative qui rassemble des populations d’origines diverses. Tous les Rroms ne sont pas itinérants et tous les Gens du voyage ne sont pas rroms.

Des mots qui racontent une histoire sociale

Les premières présences documentées de groupes rroms en France remontent au début du XVᵉ siècle. Comme dans le reste de l’Europe occidentale, leur arrivée suscite d’abord la curiosité. Cet accueil est cependant de courte durée. À partir de la fin du XVᵉ siècle, le regard porté sur ces populations change : les autorités multiplient les mesures destinées à limiter leur circulation. Les expulsions se succèdent, les représentations négatives s’installent. La mobilité devient progressivement associée au vagabondage, puis à la délinquance.

Cet imaginaire social va persister. Dans la littérature comme dans les arts, la figure du « Bohémien » oscille entre fascination et suspicion : libre, mystérieux, musicien ou diseur de bonne aventure, il est également présenté comme un personnage inquiétant, étranger aux normes sociales. Cette ambivalence est importante pour comprendre la place du rromani dans certaines pratiques langagières contemporaines.

August von Pettenkofen, Enfants roms, 1885, musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg). Au fil de l’histoire, les Rroms sont souvent représentés comme des marginaux. Wikimédia

La marginalité attribuée aux populations rroms peut être construite à la fois sous un angle négatif, et être associée à la liberté, à l’indépendance, à l’insoumission ou à l’anobli refus des normes dominantes. Il ne s’agit évidemment pas de traits intrinsèques aux populations concernées, mais de représentations construites socialement qui peuvent néanmoins acquérir une efficacité symbolique dans les usages.

Lorsqu’un mot rromani est mobilisé dans un contexte argotique pour produire une impression de transgression ou de marginalité, c’est moins le système linguistique rromani qui est convoqué qu’une certaine représentation sociale de l’Autre… mais le phénomène est d’autant plus intéressant que les énonciateurs français de ces dits mots, qui ne sont pas forcément en contact direct avec des Rroms ou des Voyageurs, ne connaissent que très rarement cette origine linguistique. Les mots rromani seraient-ils donc si intégrés par le biais des parlers voyageurs et des arts et médias de manière générale qu’ils passeraient inaperçus ?

Des emprunts qui deviennent des mots français

Les recherches relèvent depuis longtemps la présence de nombreux « mots tsiganes » dans les argots français, mais les estimations divergent très souvent. Nos recherches contemporaines en sociolexicologie nous conduisent à dépasser cette seule comptabilité : l’enjeu n’est pas seulement de savoir combien de mots français proviennent du rromani, mais de comprendre comment ils circulent, dans quels espaces sociaux ils sont réinvestis, et quelles fonctions ils acquièrent.

Outre les pratiques ordinaires et quotidiennes, les pratiques artistiques paraissent être un corpus intéressant pour étudier cela. Plus spécialement, le rap et la musique urbaine peuvent être facilement mobilisés, en raison du rôle important qu’ils détiennent dans la diffusion des pratiques lexicales non standard.

Des mots déjà présents dans certains usages peuvent être repris dans des textes où ils gagnent une visibilité nouvelle. Genre musical le plus écouté à ce jour, il est donc probable qu’il fait connaître, à des personnes aux profils différents en termes de générations et de milieux, des mots rromani. Le cas de pookie est intéressant pour illustrer ce propos, car sa trajectoire montre particulièrement bien comment une forme peut changer de configuration et peut-être de visibilité.

Pookie est une forme popularisée par la chanson du même nom d’Aya Nakamura, qui vient du terme poucave (signifiant « révéler un secret »), qui a subi une troncation et à laquelle on a ajouté la particule anglophone « -ie ».

L’une des caractéristiques les plus intéressantes de ces formes réside précisément dans leur intégration au fonctionnement des pratiques du français contemporain.

Cette transformation relève en partie d’un processus d’hybridation lexicale, dans lequel des éléments empruntés sont combinés avec les mécanismes morphologiques de la langue d’accueil, mais aussi plus globalement d’une grande adaptation.

Les locuteurs peuvent donc réinvestir les mots en fonction des ressources du français. Vàgo (voiture) peut donner gov après verlanisation et troncation. « Que tchi » (tchi : « rien ») peut devenir keutch, avec une combinaison de troncation, d’amalgame et alors de resegmentation, ou encore bibi, issu de bicrave, montre quant à lui comment une troncation peut être accompagnée d’un redoublement hypocoristique.

Le phénomène apparaît assez clairement avec les verbes. En effet, certaines formes verbales empruntées au rromani sont nominalisées : « la bicrave », « la courave », « la pillave »… Le locuteur ne mobilise alors plus seulement une forme étrangère ; il l’intègre à un système morphologique et syntaxique français. Et cette intégration peut également s’accompagner d’une flexion française : la forme « maravé » montre ainsi comment une base issue du rromani peut recevoir une désinence française de participe passé.

Mais le cas le plus révélateur est peut-être celui de la particule même : « -av ». Dans les formes rromani étudiées, « -av » correspond à la désinence verbale de première personne du singulier dans la langue d’origine. Soit criav : « Je mange. » Mais une fois la forme intégrée dans les pratiques françaises, ce « -av » perd sa valeur grammaticale initiale : « criave », dans le contexte français, ne signifie plus « je mange », et les formes conjuguées sont donc « je criave, il criave »…

Pour autant, on trouve aussi des formes françaises en « -av » sans que la formation entière soit directement issue du rromani : c’est le cas de « pourrave » (« pourri » + « -ave »).

Le français connaît d’autres phénomènes comparables, comme l’emploi productif de « -ing » dans des créations telles que « footing » ou « smoking » qui ne sont pas anglais, au même titre que « pourrave » n’est pas rromani.

La situation est d’autant plus complexe que le français connaît parallèlement d’autres pratiques dans lesquelles cette particule comparable apparaît ; en effet, dans le javanais, argot à clé, « -av-« fonctionne comme un infixe (affixe introduit à l’intérieur du mot), par exemple : « gava » pour « gars ».

Une langue vivante, un patrimoine à mieux connaître

Le rromani est avant tout une langue vivante, parlée aujourd’hui dans de nombreux pays d’Europe et transmise par des millions de locuteurs. En France, il fait partie des langues non territorialisées et fait l’objet d’enseignements et de recherches, même si sa visibilité reste limitée.

Les catégories administratives, les stéréotypes hérités de plusieurs siècles de marginalisation et la diversité des groupes rroms, sintés, manouches et kalés rendent parfois difficile la compréhension de cette réalité linguistique.

Les mots passés dans le français constituent une porte d’entrée vers une histoire plus large. Ils rappellent que les langues ne connaissent pas les frontières que les sociétés cherchent parfois à leur imposer. Elles circulent avec les femmes et les hommes qui les parlent, mais aussi avec les pratiques culturelles et les représentations qui les accompagnent.

S’intéresser au rromani en sociolexicologie, ce n’est donc pas seulement retrouver l’origine de quelques mots d’argot, c’est observer la manière dont une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français. C’est aussi comprendre que les mots sont porteurs de mémoire.

Alors même que l’origine rromani de nombreuses formes est méconnue, leur présence continue de travailler le français. Les mots ont changé de langue, parfois de sens, de forme, de fonction, mais ils continuent de porter, sous des formes nouvelles, les traces d’une histoire européenne faite de voyages et de rencontres.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.09.2026 à 09:40

L’énigme du trench Burberry : pourquoi certains produits se démodent-ils quand d’autres deviennent « intemporels » ?

Sasha Séjaï, Doctorante en marketing et comportement du consommateur, Université de Caen Normandie, Université de Caen Normandie

Catherine Allix-Desfautaux, Maître de conférences en marketing, Université de Caen Normandie

Olivier Badot, Professeur titulaire de la chaire "Retailing 4.0", ESCP Business School

Pourquoi certains produits deviennent-ils intemporels ? Le trench Burberry, dans l’exposition qui lui est consacrée à Londres, offre un cas emblématique de cette quête d’intemporalité.
Texte intégral (1379 mots)
Le motif à carreaux Burberry illustre la manière dont certains codes visuels deviennent indissociables de l’identité d’une marque. Victoria and Albert Museum — Détail de l’affiche de l’exposition « The Burberry Trench: Crafting an Icon »

L’ESSENTIEL

  • Le Victoria and Albert Museum, une institution londonienne, consacre à partir du 21 septembre une exposition à l’iconique trench Burberry.

  • Pour quelles raisons certains vêtements deviennent-ils démodés et, d’autres intemporels ?

  • Pour accéder au rang de classique, un vêtement doit remplir certaines conditions, s’adapter mais pas trop, suivre l’air du temps sans se renier.


Le 21 septembre prochain, le Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres ouvrira une exposition consacrée au trench Burberry. Conçu initialement comme un vêtement de protection et associé à l’univers militaire, celui-ci est au fil du temps devenu une icône mondiale de la mode.

Son parcours soulève une énigme : comment un objet conçu pour une époque révolue peut-il continuer à paraître pertinent aux suivantes ? Dans une industrie fondée sur le renouvellement perpétuel des tendances, durer ne suffit pas. Encore faut-il ne pas paraître has been.

Être ancien ne suffit pas pour devenir intemporel

Un produit peut traverser un siècle sans pour autant devenir « intemporel ». L’ancienneté relève du calendrier, l’intemporalité, du regard porté sur l’objet. Elle ne désigne pas sa simple survie, mais sa capacité à demeurer désirable dans des contextes très éloignés de celui qui l’a vu naître.

Cette distinction permet de séparer durée physique et durée symbolique. Un vêtement peut rester en parfait état et pourtant ne plus sortir d’une armoire : il a résisté à l’usure, mais pas à l’obsolescence sociale. À l’inverse, un produit perçu comme intemporel peut encore être porté au présent sans sembler appartenir exclusivement au passé. Sa véritable performance n’est donc pas de rester intact, mais de ne pas être enfermé dans son époque d’origine.

Changer sans perdre son identité

Ne pas rester enfermé dans son époque suppose un exercice paradoxal : se transformer suffisamment pour rester actuel, mais pas au point de devenir un autre objet. L’exposition du V&A présentera ainsi, aux côtés de modèles plus traditionnels, un trench en soie métallique rose ou encore une version violette à imprimé baroque et à franges.

Malgré ces écarts, le vêtement demeure identifiable. C’est que son identité ne réside pas dans la reproduction exacte d’une même silhouette. Elle repose sur des codes visuels récurrents : le col, le rabat-tempête, la patte de gorge, la ceinture ou encore la doublure à carreaux. Les créateurs peuvent alors faire varier les nuances sans changer complètement l’essence.

Quand l’héritage devient un piège

Cette continuité ne va pourtant pas de soi. Des recherches consacrées aux marques patrimoniales montrent que l’héritage peut devenir un piège. Lorsque la longévité d’une marque est fortement mise en avant, les consommateurs peuvent préférer le produit original à une version « actuelle » si celle-ci leur paraît rompre avec ses origines.

Le changement est mieux accepté lorsqu’il peut être interprété comme un prolongement plutôt que comme une rupture. Ce qui compte n’est donc pas seulement l’ampleur de la transformation, mais la manière dont elle peut être comprise. Un produit intemporel n’est pas reproduit à l’identique : il propose à chaque époque une nouvelle version de quelque chose qu’elle pense déjà connaître.

Ainsi, les transformations du trench ne concernent pas seulement son apparence. Elles touchent aussi ses usages et les significations qui lui sont associées. D’abord vêtement de protection, notamment lié à l’univers militaire, il s’est ensuite installé dans la garde-robe civile, la culture populaire, la mode puis le luxe. Chaque nouvel usage n’a pas effacé les précédents : sa fonction protectrice demeure perceptible dans ses détails techniques, tandis que son histoire militaire, son association au style britannique et son entrée dans le luxe lui ont ajouté de nouvelles valeurs.

Le temps, une source de valeur ?

Ces significations ne sont jamais vraiment fixées. Elles circulent entre la société, la mode, les marques et les consommateurs, qui peuvent se les approprier pour des raisons différentes. Une génération n’a donc pas besoin de désirer un produit pour les mêmes raisons que la précédente. Certains recherchent dans le trench sa fonctionnalité, d’autres son savoir-faire, son histoire ou encore ce qu’il leur permet d’exprimer. L’objet traverse le temps parce qu’il peut continuer à recevoir de nouvelles interprétations sans perdre entièrement la mémoire des anciennes.

France 24, 2012.

Mais cette capacité ne dépend pas du produit seul. Créateurs, médias, consommateurs et institutions culturelles participent à sélectionner, réinterpréter et légitimer certaines dimensions de son histoire. Le V&A ne se contente donc pas de constater que le trench est devenu une icône. En réunissant archives, détails de fabrication et créations contemporaines dans un même récit, le musée contribue aussi à le faire passer du statut de produit commercial à celui d’objet patrimonial.

Une icône… jusqu’à quand ?

Les recherches consacrées aux relations entre mode et musées décrivent ces institutions comme des acteurs de la valorisation culturelle de la mode. Le statut d’icône n’est pourtant jamais définitivement acquis. Burberry a récemment replacé le trench, l’outerwear et ses signes distinctifs au centre d’une stratégie explicitement baptisée Burberry Forward, destinée à recréer du désir pour la marque autour de l’expression Timeless British Luxury.

Même un produit présenté comme intemporel doit donc continuellement être réactualisé, raconté et remis en scène. L’intemporalité n’est finalement ni l’immobilité ni l’absence de temps. Elle désigne la capacité à faire interpréter les transformations successives d’un objet comme les prolongements d’une même histoire. Un produit intemporel ne vainc pas le temps : il parvient, génération après génération, à s’ancrer dans le présent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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19.09.2026 à 09:40

Repas à un euro : quels autres leviers pour améliorer l’alimentation des étudiants ?

Stéphanie Verfay, Maître de conférences, Laboratoire COACTIS, Chaire TrALIM Transitions Alimentaires, Université Lumière Lyon 2

Marie-Claire Wilhelm, Maître de conférences à l’Université Grenoble Alpes, Grenoble INP, CERAG, co-responsable de la Chaire Marketing au Service de la Société (M2S) de Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management

Une expérimentation menée auprès d’étudiants à Lyon montre que l’amélioration durable de l’alimentation passe par des aides financières associées à un accompagnement adapté.
Texte intégral (1273 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis mai 2026, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans les restaurants universitaires.

  • Au-delà de cette mesure répondant à une urgence sociale, quelles solutions permettraient d’améliorer durablement leur alimentation ?

  • Une recherche participative menée à Lyon apporte des éléments de réponse.


Depuis le 4 mai 2026, les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans tous les restaurants universitaires de France. Cette mesure, qui existait déjà pour les étudiants boursiers, est désormais étendue à l’ensemble des étudiants pour améliorer leur pouvoir d’achat, dans un contexte de précarité croissante. Les données récentes confirment l’aggravation de la précarité alimentaire étudiante en France.

Une enquête réalisée en 2023 par l’Observatoire national de la vie étudiante révèle qu’à peine plus de la moitié des étudiants (52 %) déclarent disposer suffisamment de tous les aliments qu’ils souhaitent manger, 13 % indiquent ne pas avoir assez à manger, 22 % déclarent sauter souvent des repas (pour économiser du temps, par manque d’organisation et pour des raisons financières essentiellement) et 9 % ont bénéficié d’une aide alimentaire.

L’université peut aider les étudiants à mieux s’alimenter notamment en améliorant l’offre mais aussi les conditions de restauration des étudiants. Mais elle ne peut répondre seule à l’ensemble des enjeux liés à l’alimentation étudiante.

L’insécurité alimentaire des étudiants, qui désigne les difficultés à accéder régulièrement à une alimentation suffisante, de qualité et adaptée à ses besoins (principalement pour des raisons financières) est devenue un véritable enjeu de santé publique.

Comment améliorer l’alimentation des étudiants ?

Pour répondre à cette question, nous avons mené à Lyon une recherche participative impliquant des étudiants et des partenaires locaux.

Les pratiques alimentaires des étudiants recouvrent des réalités très variées, cependant un point commun les relie : le décalage entre, d’une part, leurs connaissances et leurs intentions en matière de nutrition, et, d’autre part, leurs comportements alimentaires effectifs. L’objectif de notre étude était donc de concevoir des solutions viables, à long terme, permettant de favoriser le choix d’une alimentation saine et durable (ayant de faibles conséquences sur l’environnement) par les étudiants.

Co-construire la transition alimentaire des étudiants

Nous avons mis en œuvre une démarche de co-construction de solutions (basée sur les principes du design thinking) en associant directement au projet le public cible étudiant et les acteurs impliqués.

Les premières étapes ont montré qu’il est nécessaire d’agir sur trois aspects complémentaires pour faciliter l’accès des étudiants à une alimentation saine et durable :

  • l’accessibilité financière (pouvoir acheter des aliments à un prix abordable),

  • l’accessibilité physique (pouvoir trouver facilement des lieux où se procurer ces aliments)

  • l’accessibilité cognitive (disposer des informations et des connaissances nécessaires pour faire des choix alimentaires éclairés).

Ce constat est cohérent avec une enquête de terrain qui a révélé un décalage entre l’accessibilité réelle de l’offre alimentaire (ce qui est effectivement disponible et accessible) et l’accessibilité telle qu’elle est perçue par les étudiants.

Deux dispositifs expérimentés

À partir de ce premier constat, des séances de brainstorming avec des étudiants et les partenaires du projet ont permis de définir deux axes d’actions.

D’une part, la mise en place d’un dispositif de soutien financier pour réduire les freins économiques et développer l’autonomie des étudiants. Développé en partenariat avec une association de monnaie locale, la Gonette, celui-ci repose sur un budget mensuel équivalent à 50 euros par étudiant, distribué en monnaie locale, à dépenser dans le réseau alimentaire local.

D’autre part, la mise en place d’actions de sensibilisation et d’accompagnement pour renforcer les connaissances des étudiants et créer un lien direct entre eux et les producteurs. Un dispositif de sensibilisation a été conçu avec une association de producteurs biologiques locaux, Agribio : conférence-débat sur l’agriculture biologique, visites de ferme, interventions de producteurs locaux et ateliers de cuisine.

Quels dispositifs fonctionnent réellement ?

Pour tester l’impact de ces dispositifs sur les attitudes et les comportements des étudiants, une expérimentation a été menée sur une période de six mois.

Elle montre qu’un soutien financier est un levier efficace pour améliorer les habitudes alimentaires des étudiants à moyen terme. Associé à des actions de sensibilisation portées par des acteurs locaux, il permet également de mieux faire comprendre les enjeux liés à la santé, à l’environnement et à l’origine des aliments.

À l’inverse, un dispositif reposant uniquement sur des actions de sensibilisation, sans aide financière, suscite très peu d’adhésion de la part des étudiants. Il s’agissait pourtant des mêmes types d’activités (visite de ferme, atelier de cuisine, conférence sur l’agriculture biologique), qui suscitaient davantage d’adhésion lorsqu’elles étaient proposées avec une aide financière. Leur organisation en dehors des campus et en fin de journée a également pu constituer un frein à la participation. Ce constat souligne l’importance d’adapter les dispositifs aux contraintes et aux conditions de vie des étudiants pour favoriser leur participation.

À une période clé de leur vie, où ils construisent leurs habitudes de vie et gagnent en autonomie, de nombreux étudiants renoncent à une alimentation équilibrée faute de moyens, avec des conséquences possibles sur leur santé, leur bien-être et leur réussite universitaire. Face à ces défis, les réponses ne peuvent pas se limiter à l’aide alimentaire d’urgence : elles doivent aussi permettre un accès durable à une alimentation de qualité. Nos résultats soulignent l’intérêt de concevoir des dispositifs qui combinent un accompagnement concret et des actions éducatives afin de favoriser des changements durables.


L’étude citée fait l’objet d’un article à paraître dans Décisions Marketing, n° 125, janvier-mars 2027.

The Conversation

Stéphanie Verfay a reçu des financements de la Ville de Lyon (subvention).

Marie-Claire Wilhelm ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.09.2026 à 09:26

Jeanne d’Arc, Clemenceau, les frères Lumière, Colette… l’incroyable galerie des refusés pour figurer sur un billet de banque

Mathieu Bidaux, Docteur, Chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie

Au cours de son existence, la Banque de France a envisagé de nombreuses célébrités mais en a écarté un certain nombre. Pour quelles raisons ?
Texte intégral (3384 mots)
Un billet de banque à l'effigie de Jeanne d'Arc n'a jamais été produit pour ne pas froisser l'allié britannique. esquisse réalisée par le peintre Lucien Jonas Archives historiques de la banque de France Lucien Jonas

L’ESSENTIEL


  • La Banque centrale européenne organise un concours pour les nouveaux billets qu’elle va émettre. À cette occasion, l’institut d’émission propose des billets avec des figures historiques.

  • L’Histoire montre que le choix de telles figures peut vite devenir problématique. Des projets impliquant des personnalités peu consensuelles ont été abandonnés tout au long du XXe siècle.

  • Pour pouvoir bien circuler, la monnaie doit être approuvée par tous. Les banques centrales ne peuvent pas se payer le luxe d’une polémique.


Parmi les projets de billets prévus pour la nouvelle gamme de la Banque centrale européenne, figurent, de nouveau, des portraits de grandes femmes et d’hommes. Il s’agit de personnalités qui ont compté dans l’histoire (Maria Callas, Beethoven, Marie Curie, Léonard de Vinci…. Cela mérite d’autant plus d’être souligné que les portraits avaient disparu des billets au sein de l’Union européenne depuis l’apparition de l’euro.

Au cours de son histoire, la Banque de France avait envisagé de nombreuses célébrités mais en a aussi écarté un certain nombre. Pour quelles raisons ? En 2017, l’historien Jean-Claude Camus publiait Billets secrets de la Banque de France, un ouvrage recensant des projets de billets qui n’ont jamais vu le jour. Pour la première fois, un chercheur exposait des vignettes, ayant parfois été jusqu’au stade de la production industrielle, mais qui n’ont finalement pas été émises pour différentes raisons. Souvent, il s’agissait d’éviter une décrédibilisation de la monnaie, révélant en creux l’importance d’avoir une bonne « incarnation ».


À lire aussi : Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte


Un risque de polémique trop important

C’est au XXe siècle que des portraits apparaissent sur les billets : le 20 francs Bayard est émis en 1917. Au cours des cent dernières années, la Banque de France a fait de nombreux tests de personnalités pour illustrer ses billets de banque. Il s’agissait la plupart du temps d’hommes (le plus souvent) ou de femmes célèbres. Les portraits permettaient d’exalter certaines valeurs ou des exemples à suivre dans un contexte donné. Pendant la Première Guerre mondiale, Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche », est particulièrement bien venu. Mais d’autres héros ou héroïnes de l’histoire de France n’ont finalement pas eu de billet à leur effigie car leur émission aurait été malvenue dans un contexte géopolitique donné.

Ainsi, Jeanne d’Arc est une des premières figures étudiées. Plusieurs fois, elle aurait pu être choisie. Le peintre Lucien Jonas l’avait proposée pour orner le verso d’un billet de 50 F en 1939. Mais la perspective d’une entrée en guerre contre l’Allemagne hitlérienne aux côtés de la Grande-Bretagne excluait totalement l’héroïne pourtant très populaire en France. Jeanne d’Arc a certes bouté l’ennemi hors du pays mais l’ennemi de la guerre de Cent Ans était… anglais ! Il ne fallait ainsi pas froisser l’allié britannique.

Des déesses et des allégories plutôt que des femmes

Finalement, une bergère du Berry a été choisie. Sur les cent billets émis par la Banque de France, il est vrai que seule Marie Curie a été sélectionnée dans la série des portraits. Mais il faut remarquer que d’autres figures féminines étaient présentes sur les billets français, depuis le XIXe siècle, sous forme de déesses et d’allégories.

De la même façon, le projet d’un billet de 500 F à l’image de « Colbert » dessiné également par Lucien Jonas en 1939 ne pouvait plus être émis dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant très beau, exaltant la France et ses colonies, la devise qui y était imprimée – « Par sa Marine et ses colonies, la France éclaire le monde » avait perdu de sa pertinence depuis la terrible défaite de juin 1940. En outre, l’historien Arnaud Manas a montré que le peintre Jonas avait donné quelques traits de Darlan, dont il avait tiré le portrait à la même époque, à son interprétation de Colbert. La France ayant perdu sa flotte à Mers-El-Kébir ainsi que ses colonies, ce billet ne pouvait plus être émis ainsi et a donc été modifié. Bien qu’imprimé du 14 janvier 1943 au 10 février 1944, il ne sera jamais émis.

Un projet Clemenceau abandonné

Le billet Clemenceau étudié dans les années 1950 pour une valeur faciale de 50 000 ou de 100 000 F entre dans le cas des billets non émis en raison du contexte géopolitique. Le Tigre de 1914-1918 renvoie à la France victorieuse et à la grande puissance mondiale qu’elle était et souhaite rester dans les années 1950 malgré la défaite de 1954 en Indochine. En 1957, la Communauté européenne du charbon et de l’acier naît du Traité de Rome. Pour ne pas contrarier la réconciliation franco-allemande, Clemenceau sera finalement écarté à cause de son rôle pendant la Première Guerre mondiale : celui qui a vaincu l’Allemagne et voulu la dépecer.

Le billet de Pierrette Lambert pour Clemenceau. Archives de la banque de France

Mais la Banque de France n’abandonne pas le projet. Le contexte se montrera-t-il plus favorable plus tard ? Les ateliers de la Banque de France, et en particulier la grande artiste Pierrette Lambert, actualisent la vignette. Le billet ne sera jamais émis, rapprochement franco-allemand oblige. Après De Gaulle et Adenauer, Giscard d’Estaing et Schmidt, Mitterrand et Kohl ne laissent rien au hasard, alors il aurait été inapproprié d’émettre un billet Clemenceau.

Pas de reines en République ?

D’autres projets n’ont pas été menés à leur terme car les personnalités concernées avaient une image probablement insuffisamment consensuelle. Ainsi, la Banque de France a étudié des projets représentants les romancières Colette (fin des années 1970) ou George Sand (juin 1980, sur une initiative privée) mais n’est pas allée au bout du processus. Les procès-verbaux de la Banque de France ne donnent pas toujours les raisons de l’abandon d’un projet. D’autres ont simplement été préférés. Colette et George Sand n’ont pas fait l’unanimité, possiblement à cause de leur vie jugée sulfureuse à l’époque. Prudent, l’institut d’émission a ainsi préféré des personnages moins risqués.

Le projet de billet avec la femme de lettres et académicienne Goncourt, Colette réalisé par Bernard Taurelle. Archives historiques de la banque de France

Les figures d’Anne de Bretagne en 1986-1988, d’Élisabeth d’Autriche en 1982 (épouse de Charles IX), Clotilde (l’épouse de Clovis) en 1941 ont fait aussi l’objet de projets qui seront finalement abandonnés pour des raisons peu claires. Peut-être n’ont-elles pas été retenues puisqu’il est apparu peu approprié de représenter une figure royale sur un billet circulant en République ? Ces reines servaient à mettre en lumière un courant artistique : l’art roman pour Clotilde et la Renaissance pour Élisabeth d’Autriche et Anne de Bretagne.

L’esquisse du projet pour la reine Clotilde réalisée par l’artiste Sébastien Laurent. Archives historiques de la banque de France

À partir du moment où le billet se fait « Panthéon de papier », la parité hommes femmes n’est pas respectée, dans le monument parisien comme dans les portefeuilles. Si, en 1907, Sophie Berthelot est accueillie au Panthéon, c’est par la volonté de la famille qui ne voulait pas séparer le chimiste Marcellin Berthelot de son épouse. Il faut ainsi attendre jusqu’en 1995 pour que Marie Curie soit la première et, pendant 20 ans, seule femme panthéonisée pour son parcours exceptionnel. Le billet suit ainsi les évolutions de la société et du cérémonial officiel.

500 F Elisabeth d’Autriche, par Pierrette Lambert. Archives historiques de la banque de France

Le passé trouble des frères Lumière

Certains projets ont été abandonnés en raison de la personnalité ou du parcours des personnes représentées. Ainsi, en fut-il du projet de billet de 200 F représentant les frères Lumière, mené entre 1986 et 1995. Les billets avaient été imprimés. La Banque de France, comme de nombreuses institutions, comptait rendre hommage aux inventeurs du cinéma, cette invention française diffusée dans le monde entier. En 1995, en effet, on fêtait les cent ans de leur film « La sortie des usines » de 1895. Mais cet anniversaire et le cinquantenaire de l’armistice de 1945 mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe se télescopent.

Le billet de 200 francs en hommage aux frères Lumière par l’artiste Roger Pfund. Archives historiques de la banque de France

Au cours des années 1990, un nouvel éclairage est porté sur le gouvernement de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale. En 1994, Pierre Péan publie la photographie du président François Mitterrand recevant la francisque des mains du maréchal Pétain, ce qui choque l’opinion publique. Quel rapport avec les frères Lumière ? Les associations de résistants et de déportés rappellent alors que les frères Lumière avaient reçu, eux aussi, la francisque. Auguste et Louis Lumière furent des partisans de la Révolution nationale et Auguste, un membre d’honneur de la légion des volontaires français contre le bolchévisme. Si Serge Klarsfeld, président des filles et fils des déportés de France, prend leur défense car ils n’ont pas appelé aux meurtres, la Banque de France décide d’abandonner l’émission de ce billet de 200 F et le remplace par le 200 F Gustave Eiffel.

Artistes et figures consensuelles

De la même façon que la Banque de France a toujours sélectionné des artistes académiques (qui peuvent parfois être audacieux mais surtout pas trop !), les figures choisies pour orner les billets se devaient de ne pas créer la polémique. L’enjeu est de taille : la confiance des porteurs de billet, la crédibilité des coupures au point de vue national mais aussi à l’international.

Si la vignette du billet ne suscite pas toujours une adhésion franche, au moins, ne doit-elle surtout pas entraîner un rejet. Car ce que l’usager souhaite avant tout, c’est la sécurité de son moyen de paiement et que les engagements du jour puissent être honorés le lendemain avec une monnaie solide.

Toutes les reproductions de billets proviennent des archives de la Banque de France. Tous droits de reproduction réservés

The Conversation

Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.09.2026 à 18:04

Rapprochement Canada-UE : l’Histoire donne-t-elle raison à Mark Carney ?

Adeline Vasquez-Parra, Maître de conférences, Université Lumière Lyon 2

Face aux pressions de Donald Trump, Ottawa se tourne vers l’Europe. Une inflexion qui prolonge une vieille tradition canadienne d’autonomie.
Texte intégral (2259 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Canada revendique une identité politique distincte des États-Unis, fondée notamment sur le bilinguisme et une culture du compromis.

  • Du maintien de la paix élaboré par Lester B. Pearson dans les années 1950 à la « Troisième Option » de Mitchell Sharp vingt ans plus tard, Ottawa a historiquement privilégié le multilatéralisme et la diversification de ses partenariats pour préserver son autonomie face à son puissant voisin.

  • Le rapprochement envisagé avec l’Europe s’inscrit ainsi dans une histoire longue, aujourd’hui ravivée par le retour de l’unilatéralisme trumpien.


Face au grand retour de l’unilatéralisme américain, le premier ministre canadien Mark Carney tente un rapprochement inédit avec l’Union européenne. Le discours qu’il a prononcé au Parlement européen à Strasbourg ce jeudi 17 septembre, qui était très attendu de part et d’autre de l’Atlantique, fait suite à une proposition inédite formulée la veille par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : faire du Canada un membre associé de l’Union européenne.

Cette étape historique s’inscrit dans une longue trajectoire. Pour Carney, il ne s’agit pas de redéfinir le modèle canadien, mais de défendre une société et une démocratie profondément liées à l’Europe, en contraste avec le repli des États-Unis. Un retour sur l’histoire canadienne permet de comprendre et situer cette vision dans le temps long.

1791 : le choix de la raison

Le premier ancrage de cette trajectoire remonte directement à l’Acte constitutionnel de 1791 qui divise la Province de Québec, colonie du Royaume-Uni, en deux entités, le Haut Canada (actuel Ontario) et le Bas Canada (actuel Québec), et qui dote ces deux colonies de Chambres d’assemblées élues.

Contrairement à son voisin du Sud qui a forgé son identité nationale et républicaine dans la table rase révolutionnaire, le Canada a opté pour la continuité.

En choisissant de rester fidèle au parlementarisme britannique, le pays a institutionnalisé une méfiance salutaire envers l’agitation radicale et la polarisation excessive, privilégiant la stabilité institutionnelle et son pendant naturel, le compromis.

L’Acte constitutionnel, 1791. Avec l’Acte constitutionnel de 1791, la Province de Québec est divisée en deux entités politiques : le Bas-Canada (aujourd’hui le Québec) et le Haut-Canada (aujourd’hui l’Ontario). Collection Assemblée nationale. Assemblée nationale du Québec

L’ancrage francophone

Le deuxième pilier de ce modèle canadien tient à sa filiation francophone unique, garantie par un équilibre institutionnel et culturel complexe entre la province du Québec, les communautés acadiennes et les communautés canadiennes francophones du pays (21 % de l’ensemble des quelque 41 millions d’habitants ont le français comme langue première).

Historiquement tissé en lien étroit avec la France, cet héritage s’est élargi au fil du temps pour englober des modèles de démocraties multilingues, notamment ceux de la Belgique et de la Suisse, qui ont pareillement développé des institutions fédérales permettant la coexistence de plusieurs communautés linguistiques et culturelles, et s’ouvre aujourd’hui résolument vers la Francophonie mondiale, notamment en Afrique.

Cet attachement n’est pas qu’un simple rappel patrimonial : il se retrouve aujourd’hui au cœur d’une actualité brûlante. Les subventions à la culture francophone, la place des médias francophones en ligne et l’obligation d’étiquetage bilingue des produits vendus au Canada sont considérées par l’actuel gouvernement des États-Unis comme un « irritant commercial ». Trump a placé ces questions sur la table des négociations Washington-Ottawa, ce à quoi Mark Carney a opposé une fin de non-recevoir catégorique.

Carney a d’ailleurs travaillé son bilinguisme après de nombreuses remarques des médias québécois pointant ses approximations dans cette langue. En défendant la langue française non pas comme une variable d’ajustement économique, mais comme un droit fondamental et un pilier existentiel de la fédération, le premier ministre a rappelé que l’identité canadienne, par sa dualité linguistique, se distingue fondamentalement du creuset uniformisateur américain.

Discours de Québec, Mark Carney s’exprime en français, TVA Nouvelles, 23 janvier 2026.

La diplomatie du maintien de la paix

Face à « l’aigle américain », la diplomatie canadienne s’est façonnée au XXe siècle comme une diplomatie de puissance moyenne, incarnée de manière magistrale par le gouvernement du premier ministre Lester B. Pearson (1963-1968).

En 1956, Pearson est un diplomate de premier plan à l’ONU. Il joue un rôle essentiel dans le dénouement de la crise de Suez, en obtenant l’envoi sur place d’une force internationale d’interposition dont la présence empêche les tensions de dégénérer. À bien des égards, il apparaît comme l’inventeur du concept moderne du maintien de la paix. L’année suivante, il sera d’ailleurs récompensé par le prix Nobel de la paix. Le Canada promeut à ce jour une doctrine internationale fondée sur le multilatéralisme et le respect du droit international.

Pour de nombreux Canadiens, cette tradition s’accorde naturellement avec le modèle géopolitique de l’Union européenne, qui privilégie le dialogue et la régulation multilatérale face aux logiques unilatérales de super-puissance. Sans pour autant négliger les efforts militaires : rappelons que le Canada a été en 1949 l’un des douze États fondateurs de l’OTAN.

Mitchell Sharp en 1962. Dick Darrell -- Toronto Star Photograph Archive (Toronto Public Library)

La « Troisième Option »

Sur le plan géo-économique, la volonté de diversifier les partenariats face à la toute-puissance et aux soubresauts protectionnistes états-uniens n’est pas nouvelle.

Dans les années 1970 déjà le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Mitchell Sharp formalisait déjà la « Troisième Option », visant à réduire la vulnérabilité économique du Canada face aux États-Unis en tissant des liens privilégiés avec la Communauté économique européenne (CEE). Un traité en ce sens est signé en 1976.

Cette relation économique s’est depuis considérablement approfondie, notamment avec l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. Signé en 2016 et appliqué provisoirement depuis le 21 septembre 2017, l’AECG offre aux entreprises canadiennes et européennes un accès préférentiel à leurs marchés respectifs.

Ce jalon historique éclaire directement les efforts contemporains de diversification menés à Bruxelles pour sécuriser nos chaînes d’approvisionnement et nos valeurs démocratiques.

Le choc culturel face au mouvement MAGA

C’est précisément cet attachement viscéral à la social-démocratie, au multilatéralisme et à l’ordre institutionnel proche du modèle de l’Union européenne qui attire aujourd’hui à Ottawa les foudres du mouvement américain MAGA (Make America Great Again).

Dans sa tentative de polarisation du monde, la droite nationaliste états-unienne reproche vertement au Canada son progressisme et sa protection des minorités et des langues. Cette opposition s’est notamment manifestée dans les attaques de Donald Trump contre les politiques canadiennes et dans sa volonté de présenter le Canada comme un pays qui « tirerait profit » des États-Unis. Elle a également pris une dimension symbolique dans le conflit commercial récent : le 27 août 2026, Trump a signé un décret ordonnant aux autorités fédérales américaines de désigner le lac Ontario sous le nom de « Lake America ».

En fin de compte, l’Histoire suggère que le penchant du Canada vers l’Europe n’est ni un hasard de calendrier ni un accident géopolitique mais le fruit d’une longue sédimentation politique, institutionnelle et surtout, culturelle. Si Mark Carney plaide aujourd’hui pour un renforcement de ces ponts transatlantiques, c’est parce que l’ADN du Canada trouve, hier comme aujourd’hui, un écho infiniment plus naturel de l’autre côté de l’Atlantique qu’au sud de sa frontière.

The Conversation

Adeline Vasquez-Parra ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.09.2026 à 18:03

Des dollars à l’effigie de Trump ? Une pratique rarissime hors des monarchies

Jacques Hymans, Adjunct Associate Professor of Political Science and International Relations, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences; University of Southern California

L’administration Trump veut faire figurer le président américain sur des pièces et billets. Une pratique presque exclusivement réservée aux monarchies héréditaires, selon une analyse des monnaies en circulation dans le monde.
Texte intégral (2122 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’administration Trump souhaite faire figurer le visage ou la signature du président sur des pièces et billets américains, malgré une loi interdisant de représenter une personne vivante sur les billets.

  • À l’échelle mondiale, les dirigeants en exercice apparaissent presque uniquement sur la monnaie des monarchies héréditaires : seulement 13 % des pays étudiés pour les pièces et 15 % pour les billets.

  • Représenter Donald Trump sur la monnaie pendant son mandat constituerait donc une rupture avec la tradition américaine.


En argot américain, l’argent liquide est parfois désigné par l’expression Dead Presidents (« présidents morts »). Mais Donald Trump, président bien vivant, pourrait lui aussi bientôt figurer sur les pièces et les billets américains.

Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en 2025, son administration appose le visage et le nom du président sur toutes sortes de supports, des bâtiments fédéraux aux cartes d’accès aux parcs nationaux. Le faire figurer sur le tout-puissant dollar constituerait le couronnement de ces efforts. Après tout, la valeur des pièces et billets américains actuellement en circulation dépasse 2 460 milliards de dollars, un record historique.

Si le portrait d’un président en exercice commençait à apparaître sur la monnaie américaine, que révélerait ce changement de la culture politique des États-Unis ?

Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré qu’il ne pensait pas « qu’il y ait quoi que ce soit d’inconvenant » dans cette idée. À l’inverse, le sénateur démocrate Jeff Merkley a affirmé : « Les manœuvres d’autocélébration du président Trump sont des actes autoritaires dignes de dictateurs comme le dirigeant nord-coréen Kim Jong‑un. »

En tant que professeur de relations internationales, j’étudie depuis plus de vingt ans l’évolution de l’iconographie monétaire à travers le monde. J’aborde donc ce débat dans une perspective internationale. Les données que j’ai recueillies montrent qu’un tel choix placerait les États-Unis à contre-courant de la quasi-totalité des autres pays du monde.

Pièces et billet

L’administration Trump se montre extrêmement active sur le front de la monnaie.

En janvier 2026, les membres choisis par Donald Trump pour siéger à la Commission américaine des beaux-arts, une agence fédérale chargée de conseiller le gouvernement en matière de design et d’esthétique, ont recommandé plusieurs modèles pour une pièce de 1 dollar destinée à être mise en circulation, ornée du profil de Donald Trump. La commission a ensuite recommandé un autre portrait du président pour une pièce commémorative en or 24 carats, dont elle a suggéré qu’elle soit « aussi grande que possible ». Ces pièces devaient être prêtes pour le 4 juillet, mais des retards de production à l’US Mint, l’organisme chargé de frapper la monnaie américaine, ont repoussé leur date de sortie.

L’administration prépare également des billets à l’effigie de Donald Trump. En mars 2026, le département américain du Trésor a annoncé une première historique : désormais, la signature du président figurera sur les nouveaux billets imprimés.

En avril, le département du Trésor a brutalement réaffecté Patricia Solimene, directrice du Bureau of Engraving and Printing, l’organisme chargé de concevoir et d’imprimer les billets américains, après qu’elle eut refusé de faire avancer le projet d’un billet de 250 dollars portant le portrait de Donald Trump, selon le Washington Post.

« C’est ici que le dollar s’est arrêté », a écrit Patricia Solimene dans un courriel d’adieu à ses collègues, détournant la célèbre expression « The buck stops here », qui signifie que l’on assume la responsabilité ultime. Mais après sa réaffectation, le dollar s’est remis en marche. En mai, Scott Bessent a dévoilé publiquement un projet de billet de 250 dollars à l’effigie de Donald Trump, tout en reconnaissant que ces nouveaux billets ne pourraient pas être imprimés tant que le Congrès n’aurait pas modifié une loi vieille de 160 ans, qui interdit de représenter des personnes vivantes sur les billets de banque américains.

Le Donald J. Trump $250 Bill Act, une proposition visant à modifier cette loi, attend désormais d’être examiné plus avant par la commission des services financiers de la Chambre des représentants. Le département du Trésor affirme disposer déjà de l’autorité légale nécessaire pour frapper ses pièces à l’effigie de Donald Trump.

À la loupe : les pièces de monnaie du monde entier

Faire figurer le visage du président en exercice sur des pièces constituerait une rupture spectaculaire avec la tradition américaine. Cela ne s’est produit qu’une seule fois dans l’histoire du pays : sur une pièce commémorative d’un demi-dollar frappée en 1926, qui représentait le président de l’époque, Calvin Coolidge, aux côtés de George Washington.

Mais qu’en est-il des autres pays du monde contemporain ? Est-il courant que leurs dirigeants en exercice apparaissent sur leurs pièces de monnaie ?

À partir de la dernière édition du « Directory of Circulating Coins » de Coin & Mint News – un ouvrage de référence pour les professionnels des pièces de monnaie travaillant dans les instituts monétaires nationaux et les banques centrales –, j’ai recensé les représentations de dirigeants en exercice sur les pièces en circulation dans le monde en 2024. Précisons que ces données n’ont pas encore fait l’objet d’une évaluation rigoureuse par les pairs.

Après avoir analysé près de 1 000 pièces provenant de 165 pays indépendants, je n’ai dénombré que 22 pays – soit environ 13 % du total – dont les pièces en circulation représentent leur chef d’État en exercice. Ce chiffre inclut les pièces représentant des chefs d’État qui étaient en fonction lors de leur émission initiale, qu’ils le soient encore ou non en 2024.

La quasi-totalité des chefs d’État en exercice représentés sur les pièces en circulation que j’ai analysées sont des monarques héréditaires.

Lorsqu’un pays est une monarchie héréditaire, que son système politique soit démocratique, comme au Royaume-Uni, ou autoritaire, comme au Brunei, il est très probable que son roi ou sa reine figure sur les pièces en circulation. C’est le cas d’environ 62 % des monarchies répertoriées dans ma base de données, soit 21 sur 34.

En revanche, lorsqu’un pays n’est pas une monarchie héréditaire, il est presque certain que son chef d’État en exercice ne figure pas sur ses pièces en circulation. C’est le cas de 99 % des pays non monarchiques de ma base de données, soit 130 sur 131.

La seule exception est le Samoa, une démocratie parlementaire dont toutes les pièces en circulation représentent le chef de l’État en fonction en 2011, année de leur première émission. Mais même le Samoa ne constitue pas vraiment une exception, tant sa culture politique présente de nombreux attributs monarchiques : son chef de l’État porte le titre de « Son Altesse » et est traditionnellement choisi parmi les quatre grands chefs coutumiers du pays.

À la loupe : les billets de banque du monde entier

L’analyse de mes données sur les billets de banque fait apparaître une tendance similaire.

À partir de Bank Note Museum – un catalogue gratuit en ligne alimenté par un réseau de collectionneurs de billets – et en complétant ces données avec les informations du catalogue payant des publications Greysheet, « The Banknote Book », j’ai constitué une base de données regroupant tous les billets en circulation dans le monde qui ont été nouvellement conçus et émis entre 2019 et 2024.

Selon mes données, 84 pays indépendants ont émis 340 nouveaux billets destinés à la circulation courante au cours de cette période. Pourtant, seuls 13 d’entre eux – soit environ 15 % – ont émis de nouveaux billets représentant leur chef d’État en exercice. Tous ces pays sauf un sont des monarchies héréditaires.

La seule exception à la règle est le Botswana, une république démocratique qui fait traditionnellement figurer le portrait du président en exercice sur son billet de 10 pulas. Cependant, Duma Boko, président du Botswana depuis la fin de l’année 2024, attend toujours son billet de 10 pulas.

La monnaie américaine : digne d’un roi ?

Aujourd’hui, presque tous les pays qui ne sont pas des monarchies héréditaires refusent d’émettre de la monnaie représentant leur chef d’État en exercice. Les États-Unis n’étant pas une monarchie héréditaire, faire figurer le visage de Donald Trump sur la monnaie américaine alors qu’il est encore au pouvoir serait tout à fait inhabituel.

Le mouvement national de protestation « No Kings » (« Pas de rois ») a mobilisé des millions d’Américains, qui ont défilé dans les rues pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme les ambitions monarchiques de Donald Trump. Les tendances mondiales de l’iconographie monétaire semblent leur donner raison.


Anyi Tan, étudiante de premier cycle de l’Université de Californie du Sud a contribué à ces recherches.

The Conversation

Jacques Hymans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.09.2026 à 18:03

Pourquoi le paiement en espèces fait un retour inattendu en Australie

John Hawkins, Senior lecturer, Canberra School of Government, University of Canberra

Après vingt ans de recul, les paiements en espèces repartent à la hausse en Australie. Attachement au liquide, maîtrise du budget et crainte des pannes expliquent ce retour inattendu.
Texte intégral (1156 mots)
Les trois quarts des Australiens gardent de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian équivalent à 40 euros. Infomofo/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Après vingt ans de recul, l’usage des espèces repart légèrement à la hausse en Australie.

  • Le liquide reste essentiel pour les personnes âgées, modestes, rurales ou confrontées à des services numériques peu fiables.

  • Les Australiens apprécient aussi les espèces pour maîtriser leur budget et faire face aux pannes électroniques.


Après vingt ans de recul, les paiements en espèces repartent à la hausse en Australie : les consommateurs utilisent de nouveau davantage de billets et de pièces pour leurs achats courants, révèle une enquête de la Banque centrale australienne.

Accélérée par la pandémie de Covid-19, la baisse de l’usage des espèces s’est interrompue entre 2022 et 2025. En 2025, environ 15 % des paiements ont été effectués en espèces en Australie. Celles-ci sont davantage utilisées pour les petits achats : un quart des transactions de moins de 10 dollars australiens (environ 6,20 euros) ont été réglées en liquide. Les espèces représentent donc une part plus faible de la valeur totale des paiements (8 %) que du nombre de transactions.

Une décision pourrait contribuer à stabiliser l’usage des espèces : depuis janvier 2026, le gouvernement fédéral impose à la plupart des magasins d’alimentation et des stations-service de continuer à accepter les paiements en liquide.

Qui sont les principaux utilisateurs d’espèces ?

Environ la moitié des Australiens utilisent des espèces au cours d’une semaine ordinaire, selon l’enquête. Près de 7 % de la population règlent en liquide plus de 80 % de leurs achats. Ces grands utilisateurs d’espèces sont généralement plus âgés et plus modestes que la moyenne, et vivent plus souvent dans des zones rurales.

L’usage des espèces est particulièrement répandu dans les régions isolées, notamment au sein de certaines communautés autochtones, où les services numériques sont moins fiables.

Les personnes qui effectuent des transactions illégales ont sans doute elles aussi davantage recours aux espèces, mais ce phénomène est probablement sous-estimé dans l’enquête de la Banque centrale australienne. Des billets de 100 dollars australiens d’une valeur totale de 31 milliards d’euros sont en circulation, soit près de 20 par Australien. Comme la plupart des habitants en voient rarement, on peut supposer qu’ils sont utilisés et thésaurisés par des criminels.

C’est dans la restauration, les plats à emporter et les transports que l’usage des espèces a le plus reculé, sous l’effet de l’essor des paiements par carte et des autres moyens de paiement numériques.

Pourquoi certains préfèrent-ils payer en espèces ?

Un tiers des Australiens tiennent beaucoup à pouvoir payer en espèces. Ils estiment que l’impossibilité de le faire leur causerait d’importantes difficultés. Parmi les raisons les plus souvent invoquées, le fait que certains commerçants n’acceptent que les espèces, qu’elles permettent de mieux maîtriser son budget, qu’elles sont plus pratiques pour donner de l’argent à des proches. Enfin, certaines personnes se préoccupent de la sécurité ou de la confidentialité des paiements.

Les consommateurs peuvent également préférer les espèces pour éviter les frais supplémentaires appliqués par de nombreux commerçants aux autres moyens de paiement. À partir d’octobre 2026, ces frais seront interdits dans le pays.

Même les personnes qui paient rarement en espèces aiment souvent en conserver un peu dans leur portefeuille. Les trois quarts des Australiens ont de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian de 65 dollars australiens (40 euros). La raison la plus souvent invoquée est la crainte d’une panne des moyens de paiement électroniques. La Croix-Rouge recommande d’ailleurs aux familles de garder un peu d’argent liquide, les systèmes de paiement pouvant cesser de fonctionner en cas d’urgence.

Mais si la demande d’espèces reste forte, il devient de plus en plus difficile de s’en procurer. Les agences bancaires se raréfient, tout comme les distributeurs automatiques, notamment ceux appartenant aux banques : après avoir culminé à plus de 30 000, leur nombre est tombé sous la barre des 25 000, selon la Banque centrale australienne.

Quelles sont les autres solutions ?

Une précédente enquête réalisée en 2022 pour la Banque centrale australienne montrait qu’environ la moitié des paiements étaient effectués par carte de débit et un quart par carte de crédit. BPAY et PayPal représentaient chacun 2 % des paiements.

Selon les données de la Banque des règlements internationaux, les espèces en circulation en Australie représentent environ 4 % du produit intérieur brut annuel, une proportion comparable à celles du Canada et du Royaume-Uni. Elle est en revanche inférieure à 1 % en Suède, mais atteint environ 20 % à Hong Kong et au Japon.

Dans d’autres pays également, le recul de l’usage des espèces tend depuis peu à se stabiliser.

The Conversation

John Hawkins a été économiste principal à la Banque centrale australienne et à la Banque des règlements internationaux.

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18.09.2026 à 18:02

Remplacer Churchill par des animaux sauvages, est-ce effacer l’histoire ?

David Lewis Thomas, PhD Candidate in Political Theory, University of Sussex

Le projet de retirer Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité une vive polémique au Royaume-Uni. Derrière la défense d’une figure historique se joue surtout une bataille autour de la mémoire collective et de l’identité britannique.
Texte intégral (1528 mots)
Winston Churchill et d’autres grandes figures historiques vont disparaître des prochains billets de banque britanniques, au profit d’animaux sauvages. Janusz Pienkowski/shutterstock

L’ESSENTIEL

  • La Banque d’Angleterre va remplacer Churchill et d’autres figures historiques par des animaux sauvages sur ses prochains billets.

  • Cette décision a ravivé le débat sur la mémoire collective et l’identité britannique.

  • Le mythe Churchill, façonné par les médias et les commémorations, est aujourd’hui de plus en plus contesté.


L’annonce par la Banque d’Angleterre de son intention de retirer l’effigie de Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité l’indignation de certains commentateurs et responsables politiques. Nigel Farage, le dirigeant de Reform UK, y a vu « la définition même du wokisme ». Kemi Badenoch, la cheffe du Parti conservateur, a estimé que le projet de remplacer les personnages historiques par des animaux sauvages revenait à « effacer notre histoire ».

Dans le cadre de la lutte contre la contrefaçon, la Banque d’Angleterre remplacera, sur la prochaine série de billets, les personnages historiques par des animaux sauvages, choisis à l’issue d’une consultation publique.

Techniquement, bien sûr, retirer Churchill d’un billet de banque ne l’effacerait pas de l’histoire. Même si sa réputation est parfois contestable, son rôle de dirigeant pendant la Seconde Guerre mondiale ne l’est pas. Ce que son retrait d’un billet menace, c’est quelque chose de bien plus personnel : la mémoire collective à travers laquelle de nombreuses personnes appréhendent non seulement Churchill et la Grande-Bretagne, mais aussi leur propre identité.

Surtout, le Churchill présenté dans la culture populaire n’a pas vocation à être appréhendé en termes historiques. L’histoire suppose des recherches, des débats et des révisions. Le Churchill que la plupart des gens découvrent à la télévision, à l’école et lors des commémorations nationales est, lui, entré dans la mythologie.

L’examen rigoureux du bilan politique ou de la personnalité de Churchill devient alors sans importance. Ce qui compte, c’est son image : héros, sauveur du monde libre, rempart de l’Empire, incarnation du « bulldog spirit », cet esprit de ténacité typiquement britannique. Pour ceux qui ont intériorisé cette image, toute critique de Churchill constitue une attaque contre les fondements mêmes de l’identité britannique.

Il est révélateur que ce rôle fondateur ne semble pas s’appliquer à Jane Austen ou à Alan Turing, les deux autres grandes figures représentées sur les billets de banque britanniques.

Le philosophe Bernard Stiegler, aujourd’hui disparu, offre une grille de lecture utile pour comprendre comment ces images deviennent structurantes. Selon lui, l’expérience humaine se construit à travers trois niveaux d’attention. Le premier correspond à notre perception directe d’une situation. Le deuxième est celui de la mémoire personnelle, qui nous permet d’organiser notre compréhension du passé. Le troisième niveau, que Stiegler appelle les rétentions tertiaires, est constitué des supports extérieurs de la mémoire, comme les archives, les médias et les institutions. C’est ce troisième niveau qui façonne notre identité collective et nationale.

Ce que Churchill représente pour les Britanniques

Ce sont les Britanniques de la génération du baby-boom qui ont de Churchill l’image la plus positive. Pour ceux qui ont grandi au milieu du XXe siècle, les médias de masse ont forgé un récit national à travers des expériences culturelles communes. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il n’existait encore que trois chaînes de télévision : des millions de personnes regardaient donc simultanément les mêmes événements. Les grandes finales sportives, les mariages royaux et les funérailles nationales sont ainsi devenus le ciment culturel de l’identité britannique.

Les funérailles nationales de Churchill, en janvier 1965, illustrent l’ampleur du phénomène. Environ 25 millions de Britanniques les ont suivies à la télévision, tandis qu’un million d’autres se pressaient dans les rues de Londres sur le passage du cortège funèbre. À l’échelle mondiale, on estime qu’un dixième de la population a regardé la retransmission. Pour de nombreux téléspectateurs, l’événement – et l’attention qui lui a été accordée – a consacré Churchill non seulement comme une figure historique, mais aussi comme un symbole de la grandeur nationale. Ces souvenirs fondateurs continuent de façonner le regard que porte cette génération sur la société contemporaine.

Ce comportement de masse, comme l’appelle Stiegler, brouille les frontières entre identités personnelle et nationale, le spectateur étant pris dans une mémoire synchronisée. Les médias, l’école et la famille répètent les mêmes récits, consolidant la mémoire jusqu’à ce qu’ils s’intègrent au tissu culturel. Au fil du temps, la personnalité qui se trouve au cœur de ce récit cesse d’être une figure historique complexe pour devenir davantage un produit culturel. Les débats sur la manière dont Churchill est représenté deviennent alors une lutte autour de la façon dont chacun comprend le passé de la Grande-Bretagne et la place qu’il y occupe.

C’est précisément à une telle mise en scène que nous avons assisté. Ceux qui protestent contre le retrait de l’effigie de Churchill – tout comme ceux qui se sont indignés de la dégradation de sa statue à Parliament Square – protestent en réalité contre ce qu’ils perçoivent comme une remise en cause de leur identité, construite à travers ces souvenirs.

Nous considérons ces souvenirs et les identités qu’ils façonnent comme des vérités universelles ou des évidences. Pourtant, ces souvenirs sont à la fois forgés – au sens où ils sont produits par notre participation – et falsifiés, au sens où ils sont en partie construits par les récits médiatiques et, à ce titre, ne sont pas authentiques. Les souvenirs ne sont pas des représentations fidèles d’événements passés. Ce sont des images façonnées par des institutions – l’école, la presse, les technologies – et par les choix qu’elles opèrent.

Alors qu’autrefois une poignée de chaînes de télévision façonnaient la mémoire nationale, les réseaux sociaux orientent aujourd’hui les publics vers des communautés concurrentes, chacune ayant ses propres valeurs et ses propres souvenirs de prédilection. À l’ère de la formation numérique de la mémoire, l’image de Churchill – comme toute mémoire collective – n’est pas figée. Le mythe Churchill, autrefois largement partagé, s’inscrit désormais dans un paysage culturel âprement disputé.

L’affirmation selon laquelle l’histoire serait réécrite doit plutôt être comprise comme un cri de défi face à l’effacement d’une mémoire collective et, avec elle, d’une identité personnelle, de son intégrité et de sa légitimité. L’identité churchillienne érige la domination et la puissance militaire en critères de réussite. À mesure que de nouveaux souvenirs façonnent de nouvelles attentes et que les identités évoluent, nous aurions tout intérêt à trouver de nouveaux repères pour nous définir.

The Conversation

David Lewis Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.09.2026 à 18:02

Près d’un billet de banque sur six dans le monde représente un animal sauvage – et pas toujours celui auquel on s’attendrait

Guy Castley, Associate Professor, School of Environment and Science, Griffith University

Clare Morrison, Lecturer in Ecology, Griffith University

Des animaux sauvages figurent sur près d’un billet de banque sur six dans le monde. Mettre en avant les espèces menacées pourrait contribuer à mieux les faire connaître et à sensibiliser le public à leur protection.
Texte intégral (2455 mots)

L’ESSENTIEL

  • Près d’un billet sur six dans le monde représente un animal sauvage.

  • Les oiseaux et les mammifères sont les espèces les plus souvent mises à l’honneur.

  • Les espèces menacées pourraient gagner en visibilité grâce aux billets, sans garantie toutefois d’une meilleure protection.


Les billets et les pièces de monnaie contribuent à façonner notre identité nationale. Les images qui y figurent mettent en valeur des événements historiques, des personnalités importantes ou encore des avancées scientifiques, industrielles et technologiques. Elles célèbrent parfois aussi la biodiversité, notamment des plantes et des animaux emblématiques.

Dans notre nouvelle étude, nous avons analysé les représentations d’animaux sauvages figurant sur des billets de banque du monde entier. Nous voulions déterminer à quelle fréquence les espèces locales y apparaissaient et lesquelles étaient les plus souvent représentées.

Près d’un billet sur six parmi les 4 541 que nous avons analysés, provenant de 207 pays, représentait des animaux sauvages. Nous avons mis en évidence des tendances intéressantes selon les pays : des mammifères en Afrique, des oiseaux en Amérique du Sud ou encore des espèces marines dans les États insulaires. Certains pays font volontiers figurer des animaux sur leurs billets, tandis que d’autres les ignorent totalement.

Nos recherches montrent que les billets de banque pourraient contribuer à mieux sensibiliser le public à la faune sauvage. Mettre en avant des espèces menacées permettrait notamment de les faire mieux connaître. Cette démarche devrait s’inscrire dans un effort de sensibilisation plus large, destiné à mobiliser la population en faveur de la protection de la biodiversité.

Ce que nous avons découvert

Nous avons parcouru le Standard Catalog of World Paper Money, un catalogue consacré aux billets de banque du monde entier, et avons recensé toutes les représentations d’espèces animales locales figurant sur des billets émis entre 1980 et 2017.

Notre analyse a révélé une grande diversité d’animaux représentés. Dans la plupart des cas, nous avons pu identifier précisément l’espèce.

Des animaux sauvages figuraient sur plus de 15 % des 4 541 billets que nous avons examinés, provenant de 207 pays. Nous avons recensé 352 espèces différentes. Au total, nous avons recensé 883 représentations d’espèces animales locales sur 689 billets provenant de 92 pays. Les billets de 115 autres pays ne représentaient donc aucun animal sauvage.

Trois heat maps (ensemble de la faune, oiseaux et mammifères) montrent comment les animaux sauvages sont représentés sur les billets de banque à travers le monde.
La plupart des pays ne représentent pas d’animaux sauvages sur leurs billets de banque. Ces cartes montrent la répartition mondiale (A) de l’ensemble des animaux représentés, (B) des oiseaux et (C) des mammifères. Newbery et al., (2024)

Les oiseaux (195 espèces) et les mammifères (96 espèces) sont les animaux qui figurent le plus souvent sur les billets à travers le monde. Viennent ensuite les poissons (25 espèces), les reptiles et les invertébrés (15 espèces chacun), puis les grenouilles et les crapauds (6 espèces).

Mais d’importantes différences apparaissent selon les pays et les régions. Les billets africains représentent ainsi fréquemment des mammifères.

En Amérique du Sud et en Amérique centrale, les oiseaux sont en revanche à l’honneur, ce qui s’explique par leur plus grande diversité dans ces régions de forêts tropicales humides.

Les États insulaires représentent souvent des espèces marines, comme l’espadon, le requin-baleine ou la tortue verte. Mais leurs billets mettent également à l’honneur des espèces terrestres endémiques, que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Ces résultats montrent que, dans de nombreux pays, la faune locale est valorisée et participe à l’identité nationale. Certains États établissent désormais un lien explicite entre les animaux représentés sur leur monnaie, leurs valeurs et leurs aspirations.

En Afrique du Sud, la Banque centrale associe les célèbres animaux du « Big Five » représentés sur les billets à ses valeurs fondamentales :

  • le rhinocéros : la protection d’un avenir commun et la responsabilité ;
  • le buffle d’Afrique : l’unité et la cohésion grâce à une communication ouverte ;
  • l’éléphant d’Afrique : la stabilité, la confiance et la création de liens sociaux pour préserver le respect et la confiance mutuelle ;
  • le lion : le leadership et l’accompagnement nécessaires pour atteindre l’excellence ;
  • le léopard : l’indépendance, l’intégrité et l’honneur.
Un montage représentant le « Big Five » africain : le rhinocéros, le buffle d’Afrique, l’éléphant d’Afrique, le lion et le léopard.
Les animaux emblématiques du « Big Five » d’Afrique subsaharienne figurent souvent sur les billets de banque de la région : le rhinocéros, le buffle d’Afrique, l’éléphant d’Afrique, le lion et le léopard. Guy Castley

Qu’en est-il des billets australiens ?

Dans la série que nous avons analysée, seuls deux billets australiens représentaient des animaux sauvages : le billet de 5 dollars, un méliphage à bec grêle, et celui de 10 dollars, un cacatoès à huppe jaune.

Mais de nouveaux billets ont été émis depuis notre analyse. En 2019, la Banque centrale australienne a ajouté un oiseau sur chaque coupure, accompagné d’une plante — généralement une espèce d’acacia. Ces illustrations font partie des nouveaux dispositifs de sécurité des billets :

Représenter les espèces menacées

Près d’un tiers (30 %) des animaux sauvages figurant sur les billets appartenaient à des espèces menacées. Pour la plupart des groupes d’animaux, cette proportion est supérieure à celle des espèces actuellement considérées comme menacées d’extinction. Parmi les espèces représentées figurent le rhinocéros noir, l’ara canindé et la tortue imbriquée, tous trois en danger critique d’extinction.

En 2012, les Fidji ont choisi de représenter plusieurs espèces menacées sur leurs billets afin de sensibiliser le public à leur sort. Cette monnaie dite « de la faune et de la flore » est devenue si populaire que les habitants désignent souvent les billets par le nom de l’espèce qui y figure plutôt que par leur valeur. Nous avons ainsi entendu des Fidjiens dire qu’un article coûtait un kulawai — le lori à gorge rouge — plutôt que 5 dollars, ou un nanai — la cigale des Fidji — au lieu de 100 dollars.

L’Australie pourrait certainement mieux mettre en valeur, sur ses billets, sa faune unique et menacée. Les espèces actuellement représentées sont emblématiques et facilement reconnaissables, mais ne comptent pas parmi celles qui ont le plus besoin de mesures de conservation.

Certaines données, encore limitées, suggèrent que faire figurer des espèces menacées sur les billets pourrait contribuer à leur protection. Les magazines publiés par des organisations de protection de la nature utilisent par exemple souvent des images d’animaux populaires, attrayants ou connus — la « faune charismatique » — qu’ils soient menacés ou non, afin de sensibiliser le public et de recueillir des fonds. Une étude récente consacrée aux réseaux sociaux a également montré que le partage d’images d’animaux sauvages pouvait déboucher sur des actions concrètes en faveur de leur conservation. Des chercheurs ont d'ailleurs proposé que les entreprises utilisant des images d’animaux sauvages dans leurs publicités versent une contribution, par exemple sous la forme d’une redevance, qui servirait ensuite à financer des actions de protection de la nature.

Au-delà des billets de banque

Faire figurer des espèces animales sur la monnaie peut contribuer à nourrir la fierté nationale et à mieux faire connaître la faune propre à chaque pays. Mais, dans le cas des espèces menacées, rien ne garantit que cette visibilité conduise réellement à leur protection.

La représentation d’animaux sur les billets doit donc s’accompagner d’autres actions de sensibilisation à leur sort, comme des campagnes éducatives, des politiques publiques et des collectes de fonds. Des recherches supplémentaires seront nécessaires pour mesurer l’impact sur le public des représentations d’animaux sauvages sur les billets et déterminer dans quelle mesure cette visibilité peut contribuer à leur protection.

Les auteurs tiennent à saluer la contribution de Beaudee Newbery, qui a recensé et analysé les représentations d’animaux sauvages sur les billets du monde entier dans le cadre de ses recherches à l’université Griffith.

The Conversation

Guy Castley reçoit des financements du ministère australien du Changement climatique, de l’Énergie, de l’Environnement et de l’Eau, du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Il est affilié à la Glossy Black Conservancy et membre de l’Environment Institute of Australia and New Zealand, de la Society for Conservation Biology et de BirdLife Australia.

Clare Morrison reçoit actuellement des financements du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Elle est membre de la Society for Conservation Biology et de l’Australian Society of Herpetologists. Elle conseille également l’organisation non gouvernementale locale de protection de la nature NatureFiji-MareqetiViti, aux Fidji.

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18.09.2026 à 11:09

Un site archéologique marocain qui réécrit l’histoire du Maghreb… Ce que nous apprend la découverte d’un ancien rempart

Giulio Lucarini, Senior Researcher, Institute of Heritage Science, National Research Council (CNR)

Cyprian Broodbank, Disney Professor of Archaeology, Director, McDonald Institute for Archaeological Research, University of Cambridge

Toby C. Wilkinson, Assistant Research Professor, McDonald Institute for Archaeological Research, University of Cambridge

Au Maroc, les fouilles d’Oued Beht ont révélé le plus ancien ouvrage défensif connu en Afrique du Nord hors d’Égypte. Vieux de près de 4 000 ans, ce rempart témoigne de la complexité des sociétés préhistoriques du Maghreb.
Texte intégral (1784 mots)

L’ESSENTIEL

  • Oued Beht, au Maroc, abritait un important centre agricole et artisanal dès le Néolithique.

  • Le rempart vieux de 4 000 ans mis au jour révèle une société complexe et organisée. Il constitue le plus ancien ouvrage défensif connu en Afrique du Nord hors d’Égypte.

  • Réoccupé au Moyen Âge, le site met en lumière l’évolution des sociétés du Maghreb.


À Oued Beht, dans les collines du nord-ouest du Maroc, au-dessus du fleuve qui a donné son nom au site, des fouilles ont récemment révélé un pan jusqu’ici méconnu de l’histoire de la région. La découverte d’un vaste édifice montre qu’au IIᵉ millénaire avant notre ère, les communautés d’Afrique du Nord-Ouest transformaient déjà leur environnement et entretenaient des échanges au sein de vastes réseaux méditerranéens.

Les recherches précédemment menées par le projet archéologique d’Oued Beht avaient déjà mis au jour ce qui constitue probablement le plus ancien et le plus vaste complexe agricole jamais découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil. Il daterait d’environ 5 400 à 4 900 ans.

De nouvelles fouilles, auxquelles nous avons participé, ont été menées en 2023 et nous ont permis de mieux comprendre le site. Notre nouvelle étude met en lumière la plus ancienne construction de grande ampleur probablement défensive connue à ce jour en Afrique du Nord, hors de la vallée du Nil. Elle daterait d’environ 4 000 à 3 500 ans.

On ignore précisément contre quelles menaces ces structures semblables à des remparts avaient été érigées. Elles témoignent probablement d’une concurrence croissante pour le contrôle des terres, des ressources et peut-être des voies de circulation plutôt que de la crainte d’« envahisseurs ». De telles constructions laissent penser que les communautés ressentaient le besoin de se protéger ou d’affirmer leur pouvoir sur des lieux stratégiques.

Cette découverte atteste l’existence d’une architecture défensive organisée au Maghreb bien plus tôt qu’on ne le pensait. Elle révèle aussi que les sociétés de la région étaient alors plus complexes et mieux structurées qu’on ne l’imaginait.

Notre étude montre également que, entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, le promontoire d’Oued Beht a retrouvé une place centrale. L’ancienne structure défensive a été reconstruite, un hameau ou une ferme s’est établi sur une colline voisine et un cimetière a été aménagé entre les deux.

Ensemble, ces découvertes offrent un rare aperçu archéologique des communautés rurales aussi bien à la préhistoire qu’au Moyen Âge. Elles nous aident à comprendre comment ces sociétés se sont développées et ont perduré dans une région trop souvent oubliée des livres d’histoire.

Un foyer majeur de la préhistoire au Maghreb

Pendant longtemps, la fin de la préhistoire au Maghreb – la région d’Afrique du Nord qui comprend le Maroc, l’Algérie et la Tunisie – est restée mal connue. Comparées à celles de régions voisines, comme la péninsule Ibérique ou la région d’Athènes, les données archéologiques étaient souvent fragmentaires. Mais ces dernières années, la situation a radicalement changé.

Les fouilles menées à Oued Beht ont révélé une importante concentration d’activités humaines sur une superficie d’au moins dix hectares. La première grande phase d’occupation remonte au milieu du IVᵉ et au début du IIIᵉ millénaire avant notre ère, soit à la fin du Néolithique.

L’étude des restes de végétaux et d’animaux datant de cette époque indique qu’une communauté d’agriculteurs y cultivait notamment de l’orge et du blé. Ses habitants exploitaient également des plantes sauvages et élevaient du bétail.

Le site était également un important centre de production artisanale. Des milliers de haches en pierre polie et d’autres outils y ont été découverts ainsi que des poteries finement façonnées, parfois ornées de motifs peints.

On ignore encore si Oued Beht était alors un village occupé en permanence, un lieu de rassemblement saisonnier ou un type de site moins familier. Mais il occupait manifestement une place majeure dans le paysage du nord-ouest du Maroc.

Le rempart défensif

La présence de levées de terre et de murs potentiellement anciens avait été signalée dès les années 1930. L’archéologue français Armand Ruhlmann avait alors décrit un ensemble de trois murs, le quatrième côté étant protégé par l’escarpement naturel du promontoire. Il y voyait un dispositif défensif de type « éperon barré ». Jusqu’à présent, toutefois, la nature exacte et la datation de ces vestiges restaient incertaines.

De nouvelles fouilles ont confirmé l’existence d’un fossé, d’un rempart et d’un mur construits en plusieurs étapes dans une partie étroite de la crête d’Oued Beht, entre le fleuve et un ravin. Ce dispositif isolait et protégeait l’extrémité sud du promontoire. La datation au carbone 14 des dépôts associés à ces structures nous a permis d’en établir la chronologie.

Ces datations situent la construction initiale de cet ouvrage à une époque correspondant à l’âge du bronze dans le reste de la Méditerranée occidentale. Il s’agit donc du plus ancien ouvrage défensif attesté en Afrique du Nord en dehors de l’Égypte.

À quoi servait cet ouvrage ?

Cette structure soulève d’importantes questions sur la société qui l’a édifiée. La construction d’un système associant rempart et fossé nécessitait de la planification, de la coordination et la mobilisation d’une importante main-d’œuvre. Elle témoigne donc de l’existence d’une communauté capable de mener des projets de construction complexes.

Au cours de la première phase d’occupation, au Néolithique, les activités se concentraient dans la partie nord du site d’Oued Beht, plus vaste et plus ouverte. À l’époque étudiée dans notre nouvelle étude, elles s’étaient déplacées vers la crête méridionale, plus étroite et plus facile à défendre. Cette évolution pourrait traduire un changement dans les stratégies d’occupation du territoire.

Des liens avec le monde méditerranéen

Le IIᵉ millénaire avant notre ère est une période de profonds bouleversements dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Dans le sud de la péninsule Ibérique, les sociétés argariques – entre 2200 et 1550 avant notre ère – développaient des habitats complexes, souvent établis au sommet de collines. Elles se caractérisaient par une architecture planifiée, une métallurgie avancée, notamment dans la production du bronze, et de fortes hiérarchies sociales, perceptibles dans les pratiques funéraires. Ces communautés aménageaient fréquemment des sites fortifiés et des habitats stratégiquement situés, qui leur permettaient de contrôler les territoires environnants.

De plus en plus d’indices montrent que les communautés d’Afrique du Nord-Ouest étaient intégrées à de vastes réseaux méditerranéens, notamment avec les territoires correspondant aujourd’hui à l’Espagne et au Portugal. Les découvertes d’Oued Beht confirment que le Maghreb n’était pas isolé, mais participait pleinement aux transformations qui façonnaient alors la Méditerranée occidentale.

Le système défensif du site pourrait ainsi témoigner de profondes évolutions dans l’organisation sociale et les relations entre les communautés de la région : une concurrence croissante pour l’accès aux ressources, le contrôle des voies de circulation et l’émergence de formes de pouvoir plus structurées.

« Réécrire » l’histoire

Les découvertes d’Oued Beht montrent combien l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord reste encore à explorer. Le rempart témoigne de la capacité des communautés de la région à coordonner de vastes chantiers. Il révèle aussi des transformations sociales que l’on commence tout juste à entrevoir.

Les vestiges médiévaux montrent que le promontoire a de nouveau été occupé plusieurs siècles après l’abandon de l’habitat préhistorique. Oued Beht n’a donc pas connu une seule période d’occupation : différentes communautés ont choisi ce même lieu au fil des millénaires.

À mesure que les recherches progresseront, ce site pourrait devenir essentiel pour comprendre comment les sociétés du Maghreb ont évolué, des premières communautés agricoles au monde rural médiéval.

The Conversation

Giulio Lucarini a reçu, pour le projet OBAP, des financements du ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI), du Conseil national de la recherche italien et du ministère italien de l’Université et de la Recherche (MUR), par l’intermédiaire de l’ISMEO – Association internationale d’études méditerranéennes et orientales, à Rome. Il est affilié à l’ISMEO.

Cyprian Broodbank a reçu, pour le projet OBAP, des financements du British Institute for Libyan and Northern African Studies, du programme de recherche en sciences humaines de l’Université de Cambridge et du McDonald Institute for Archaeological Research. Il est administrateur du Mediterranean Archaeological Trust et du Museum of London Archaeology.

Toby C. Wilkinson est affilié au McDonald Institute for Archaeological Research de l’Université de Cambridge et à l’Institut catalan d’archéologie classique (ICAC).

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18.09.2026 à 11:08

En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Casey Youngflesh, Assistant Professor of Biological Sciences, Clemson University

Lorsque les colonies de manchots ne sont plus entourées de glace de mer, les manchots ont tendance à manger davantage de krill que de poissons.
Texte intégral (3216 mots)
Un manchot Adélie nageant dans l’océan. Casey Youngflesh, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.

  • Des chercheurs ont remarqué que le guano des oiseaux de certaines colonies devient rose, ce qu’ils rattachent à un changement de régime alimentaire, basculant des poissons vers le krill, plancton des mers froides formé de petits crustacés.

  • Ce changement alimentaire n’est pas trivial : les poussins nourris au krill sont plus légers que ceux nourris aux poissons à l’âge adulte et ont moins de chances de survie à l’âge adulte.


La couleur des excréments de manchots Adélie, observée depuis l’espace, offre un bon aperçu de l’évolution de l’écologie et de l’environnement de l’Antarctique au fil du temps.

Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral. Ils se nourrissent dans l’océan, mais nichent sur des affleurements rocheux disséminés tout autour du continent antarctique.

Les colonies de manchots comptent souvent des centaines de milliers d’oiseaux nicheurs, qui produisent une grande quantité de guano, à tel point qu’il est facilement identifiable depuis l’espace, grâce aux satellites Landsat de la Nasa.

 Une vue satellite d’un groupe de petites îles, entre lesquelles flotte de la glace, montre que certaines de ces îles sont roses, tandis que d’autres ne le sont pas
Un graphique de la Nasa montre plusieurs des îles Danger, en Antarctique, désormais teintées de rose par le guano des manchots Adélie, dont le régime alimentaire est riche en krill. Sans ces colonies, ces îles ressembleraient davantage à l’île Darwin. NASA Earth Observatory/Michala Garrison

Une équipe multidisciplinaire de chercheurs, que j’ai dirigée, a utilisé des milliers d’images satellite remontant jusqu’aux années 1980 pour étudier ces traces de guano de manchots. L’enjeu était de déterminer le régime alimentaire de ces oiseaux et son évolution, en fonction des changements environnementaux. Ces derniers ont en effet des répercussions sur leur survie.

Nous avons notamment constaté que, lorsqu’une colonie est entourée de glace de mer abondante, les manchots Adélie qui y vivent ont tendance à se nourrir davantage de petits poissons. Lorsque la banquise est moins abondante, ils dépendent davantage du krill, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes.


À lire aussi : L’océan Austral : une richesse écologique hors du commun et un rôle clé pour le climat


La couleur de la nourriture et celle des excréments

Le krill possède un exosquelette rose que les manchots ne digèrent pas entièrement, ce qui confère à leur guano une teinte rosée. C’est justement la couleur du guano qui nous permet de déterminer ce que mangent les manchots.

Cette méthode s’appuie sur une approche quantitative que nous avons mise au point, qui consiste à analyser la couleur du guano et à établir un lien entre celle-ci et la part du krill dans le régime alimentaire des manchots.

Pour établir ce lien, nous avons collecté du guano de manchot à plusieurs endroits. À l’aide d’un spectromètre, nous avons déterminé la couleur de chaque échantillon telle qu’un satellite la percevrait. Cette opération a été réalisée dans un petit laboratoire de fortune installé à bord d’un navire en Antarctique, qui sent probablement encore aujourd’hui le guano de manchot. Nous avons également analysé la composition de ce guano, à l’aide d’outils issus de la chimie environnementale, afin de déterminer le régime alimentaire à l’origine de cette couleur.

Une personne est penchée au-dessus d’une table sur laquelle sont disposés plusieurs petits morceaux de tissu de différentes couleurs
Casey Youngflesh étale du guano de manchot afin de préparer son analyse. Casey Youngflesh, CC BY

Ces informations, associées à une modélisation statistique, nous ont permis de déterminer ce que mangent les manchots en nous basant sur la couleur de leur guano telle qu’observée par satellite. Plus largement, cela nous donne un aperçu de ce qui se passe au sein du réseau trophique (c’est-à-dire, le réseau de relations prédateurs/proies de l’écosystème, ndlt) marin antarctique dans son ensemble, des informations qui resteraient autrement cachées sous la surface de l’océan austral. À notre connaissance, il s’agit de la première initiative visant à surveiller directement, depuis l’espace, ce que mangent ces animaux.

Une vue aérienne montre deux cercles formés par une colonie de manchots sur la terre ferme, près d’un rivage rocheux et glacé
Une photo prise par un drone montre à quel point les colonies de manchots, en bas à gauche, se distinguent par leur couleur du terrain environnant. Thomas Sayre-McCord/WHOI/MIT, CC BY

À partir des données issues d’environ 4 000 images satellite, nous avons pu étudier les variations du régime alimentaire des manchots dans le temps et dans l’espace. De fait, nous avons constaté que les manchots se nourrissent effectivement d’aliments différents selon les régions du continent antarctique et que leur alimentation varie aussi bien au cours de l’année que d’une année à l’autre.

Les relations entre banquise, les réseaux trophiques et les populations de manchots

Nos données montrent comment le changement climatique modifie le régime alimentaire des manchots et comment le réseau trophique antarctique, dans son ensemble, évolue en conséquence.

Depuis les années 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire en Antarctique, plusieurs années ayant enregistré de nouveaux records historiques de couverture minimale. Moins de glace de mer signifie moins de poissons, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les manchots : les poussins de manchots Adélie sont généralement plus lourds lorsqu’ils sont nourris au poisson plutôt qu’au krill. De plus, les poussins plus lourds ont davantage de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte.

Nos résultats montrent que dans les régions où les manchots consomment moins de poissons, leur nombre a diminué au cours des dernières décennies sur l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. À l’inverse, les colonies de manchots qui consomment davantage de poissons ont davantage de chances de rester stables ou de s’agrandir.

De nombreux manchots sont perchés au-dessus de leurs poussins, au milieu des rochers, de la terre et du guano
Une colonie de manchots Adélie avec leurs poussins, sur l’île du Roi-George, en Antarctique. Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Malheureusement, le recul à large échelle de la banquise devrait se poursuivre à l’avenir. Les manchots Adélie sont également confrontés aujourd’hui à une concurrence accrue de la part d’autres espèces marines – sans parler des humains – pour l’accès aux poissons et au krill.

Une photo en gros plan montre un manchot penché en avant, le bec ouvert, face à deux minuscules poussins gris et noirs qui tendent la tête vers lui, la bouche grande ouverte
Un manchot Adélie adulte nourrit deux petits sur l’une des îles Danger, en Antarctique. Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Par exemple, dans la région de la péninsule antarctique, située juste au sud de l’Amérique du Sud, les populations de baleines à fanons, qui se nourrissent principalement de krill, ont considérablement augmenté depuis la fin de la chasse commerciale à la baleine il y a plusieurs décennies. Dans le même temps, les manchots papous ont étendu leur aire de répartition vers le sud, en direction de l’Antarctique à mesure que le climat se réchauffe, ce qui augmente le nombre de prédateurs chassant dans ces eaux.

Les chalutiers pêchent désormais également de grandes quantités de krill destinés à l’alimentation des poissons et à la fabrication de compléments alimentaires pour l’humain, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur les manchots Adélie dans ces régions.

Une découverte rendue possible par les images satellite

Ce n’est qu’en exploitant des milliers d’images satellite que notre équipe de recherche a pu comprendre comment le régime alimentaire des manchots Adélie varie selon les différentes zones de répartition de l’espèce, comment il évolue au fil des saisons et comment il s’adapte aux changements environnementaux observés au cours des dernières décennies.

Les informations fournies par les satellites sont particulièrement précieuses pour les régions isolées et difficiles d’accès telles que l’Antarctique. Les autres méthodes de collecte de ces données nécessiteraient des moyens considérables en termes de personnel, de planification, de déplacements et de logistique de survie.

À mesure que les technologies satellitaires continuent de s’améliorer, avec une résolution toujours plus élevée, des intervalles plus courts entre les prises d’images et de nouveaux capteurs destinés à la collecte d’informations, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, chercheurs, pour transformer en profondeur la manière dont nous surveillons certaines espèces sauvages, fournissant ainsi des informations essentielles sur l’évolution du monde et sur la manière dont l’humanité pourrait s’adapter à ces changements.

The Conversation

Casey Youngflesh a reçu des financements de la NASA.

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17.09.2026 à 17:35

Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ?

Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d'Opale

Delphine Grancher, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Ywenn De La Torre, Directeur Régional, géomorphologie, risques littoraux, changement climatique, BRGM

Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager. Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.
Texte intégral (2846 mots)
Le village de Miquelon est implanté à seulement deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est donc menacé de submersion. Dominic Smith/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.

  • Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.

  • Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.


Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.

À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.

Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?

Du déni à la prise de conscience forcée

Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.

Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.

Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.

Le village actuel de Miquelon-Langlade, au raz de l’eau. Xénia Philippenko, 2021., Fourni par l'auteur

C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).

Où se relocaliser ?

Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).

Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.

Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.

Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.

S’adapter de façon soutenable

Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.

Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.

Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.

Penser l’abandon d’un territoire

Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.

À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.

Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.

Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?

Qui paye ? Se relocaliser coûte cher

Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.

Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.

Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.

Travaux de voirie du nouveau village et première maison sortie de terre. Xénia Philippenko, 2026, Fourni par l'auteur

Impliquer les habitants dans le projet de leur territoire

À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.

Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.

L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.

Quels enseignements tirer de la relocalisation de Miquelon ?

Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.

En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.

Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.

Le cas de Miquelon n'est malheureusement pas reproductible en l'état : trop d'éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d'autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l'adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le Climat dans l'un de ses derniers rapports.

Pour autant, le succès actuel peut se révéler de courte durée si les dynamiques actuelles ne se maintiennent pas dans le temps. Un changement de maire, des perturbations géopolitiques aux conséquences en cascade ou des arbitrages financiers face aux coûts de l'adaptation : il suffit d'un caillou pour gripper toute la machine. L'adaptation nécessite certes de l'argent, mais aussi du temps et de la continuité, un défi que le village de Miquelon aura à relever pour mener jusqu'au bout la relocalisation, dans 70 ans.


Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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17.09.2026 à 17:35

De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage

Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

L’annonce d’un nouveau parc de loisirs dans l’Ouest parisien a réveillé l’antienne du déclin. Le loisir symboliserait la fin de la puissance. Et si c’était surtout le signe d’un imaginaire désuet…
Texte intégral (2563 mots)
L’imaginaire du parc d’attractions renvoie à une civilisation de loisirs, loin de la puissance industrielle. Une erreur de perspective ? Thomas Stadler/Unsplash

L’ESSENTIEL

  • L’annonce de la création d’un parc d’attractions près de Cergy, dans le Val-d’Oise, a suscité un débat. Ce projet symboliserait le déclin industriel de la France.

  • Derrière la controverse se trouve l’opposition entre industrie, synonyme de puissance, et tourisme, qui symboliserait le déclin, voire la décadence.

  • Ce débat est intéressant pour ce qu’il dit des imaginaires de la puissance. Celle-ci n’a pas disparu avec les cheminées des usines. Elle s’est déplacée.


Il est tout de même étonnant qu’en 2026 il suffise d’annoncer un grand parc d’attractions pour réveiller l’une des oppositions les plus ancrées de notre imaginaire économique. Il y aurait des nations qui produisent et d’autres qui se distraient, il y aurait ceux qui fabriquent le monde et ceux qui se contentent d’en jouir.

La désindustrialisation ne désignerait plus seulement une transformation de la structure économique. Elle deviendrait le symptôme d’un déclassement anthropologique. Après avoir construit des centrales, des TGV et l’avion supersonique Concorde, nous construirions désormais des montagnes russes. Nous fabriquions le futur. Nous organiserions désormais notre temps libre.

Quand la puissance avait une forme

Les réactions suscitées par le projet porté par Qiddiya Investment Company sur l’ancien site de Mirapolis, près de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), en offrent un exemple presque caricatural. Plusieurs milliards d’euros d’investissement sont annoncés, plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiels sont évoqués, et l’univers du manga Dragon Ball pourrait notamment inspirer l’un des parcs, une fois la question des droits du créateur est réglée.


À lire aussi : Pourquoi les adultes qui adorent les parcs d’attractions Disney sont-ils si souvent victimes de préjugés ?


L’origine saoudienne des capitaux est évidemment problématique. Qu’un acteur lié à la stratégie de diversification du royaume investisse massivement dans une infrastructure culturelle et touristique française mérite que l’on s’interroge sur les nouvelles géographies du capital, les stratégies d’influence et le soft power.

Derrière cette interrogation légitime, en sourd une autre, plus diffuse : comment une ancienne puissance industrielle peut-elle se réjouir d’accueillir un parc d’attractions là où elle devrait rêver de nouvelles usines ?

Une forme symbolique autant qu’une puissance économique

Imaginons un instant que les mêmes milliards soient consacrés à une usine de semi-conducteurs. Avant même d’en connaître la rentabilité, la provenance des composants, le montant des subventions nécessaires ou la réalité des emplois créés, l’investissement bénéficierait d’un crédit symbolique considérable. Nous parlerions de souveraineté, de reconquête productive et de retour de la France dans la course industrielle.

L’industrie n’est pas seulement un secteur économique ; elle est l’une des grandes formes symboliques sous lesquelles la modernité a appris à reconnaître sa puissance. Nous avons construit pendant deux siècles une équivalence presque spontanée entre produire, transformer et dominer. La puissance véritable devrait s’exercer sur quelque chose qui lui résiste. Elle doit vaincre une matière, maîtriser une énergie, réduire une distance. Elle est d’autant plus convaincante qu’elle peut exhiber l’obstacle qu’elle a surmonté.

De la nécessité d’une résistance physique

L’anthropologue Gilbert Durand permet de comprendre pourquoi certaines formes matérielles peuvent acquérir une puissance symbolique très supérieure à leur fonction pratique.

Dans ce qu’il appelle le « régime diurne de l’imaginaire » dominent notamment les schèmes de verticalité, d’ascension et d’affrontement. La modernité industrielle a trouvé dans cette constellation une extraordinaire réserve d’images. Le barrage, la cheminée, le gratte-ciel, la fusée, le tunnel ou la centrale ne sont jamais seulement des équipements. Ils mettent en scène une relation entre un sujet et ce qui lui résiste. La fusée transforme la maîtrise de la propulsion en victoire sur la pesanteur et le Concorde promettait presque de vaincre le temps lui-même.

Tous ces objets ont en commun de matérialiser un pouvoir d’agir. Des systèmes politiques aussi différents que les États-Unis du New Deal, l’Union soviétique, la Chine maoïste ou la France gaullienne ont puisé dans cette grammaire visuelle de la modernité qui plie la matière, l’espace, l’énergie et le temps. La puissance moderne s’est ainsi donné une esthétique. Elle devait être visible, matérielle, verticale et, si possible, monumentale.

Quand l’usine produisait du collectif

L’usine est probablement l’un des dispositifs qui a le mieux condensé cet imaginaire. Elle rend visible une transformation et raconte presque naïvement sa propre causalité. La matière y entre, le produit en sort tandis que machines, gestes et énergie rendent visible le travail de la transformation. Ce que nous regrettons dans l’usine n’est peut-être pas seulement ce qu’elle produisait, mais la manière dont elle nous permettait de représenter notre propre puissance.

Cette lisibilité a une finalité politique. Elle permet de désigner des acteurs, d’identifier un lieu et finalement de construire un sujet collectif. Des ouvriers fabriquaient, des ingénieurs concevaient, une entreprise produisait, un État équipait le territoire et une collectivité pouvait dire « Nous avons construit cela ». L’usine ne produisait donc pas seulement des objets, mais aussi ce « nous ». Et c’est précisément cette dramaturgie que le parc d’attractions semble inverser.

La disparition… de la puissance

Dans l’univers expérientiel, la puissance appartient à celui qui est capable de construire l’environnement qui transformera le sujet. La résistance était la condition même de la manifestation de la puissance industrielle, alors que dans l’économie expérientielle elle devient une friction, c’est-à-dire quelque chose que le dispositif doit faire disparaître. Attendre inutilement, ne pas comprendre, se perdre ou rencontrer un obstacle sont autant d’échecs de conception.

C’est peut-être là que naît le soupçon de frivolité qui accompagne le parc. L’usine semble manifester une puissance parce qu’elle transforme ostensiblement quelque chose qui lui résiste. Le parc paraît seulement satisfaire des désirs parce qu’il organise un univers dans lequel la résistance a précisément été supprimée. Pourtant, produire un monde sans résistance exige paradoxalement une formidable infrastructure technique. Plus l’expérience paraît fluide, plus la machinerie nécessaire à cette fluidité est complexe.

La différence tient alors moins à la technique elle-même qu’à son régime de visibilité. Là où l’usine exhibait volontiers ses machines, qui constituaient les signes mêmes de sa puissance, le parc doit faire exactement l’inverse. Le moteur disparaît derrière le mouvement, le rail derrière l’aventure, et le logiciel derrière la fluidité du parcours. La puissance expérientielle réussit lorsqu’elle devient invisible.

Une économie des signes et des représentations

La sociologue Sharon Zukin a montré dans son analyse comparée du complexe industriel de River Rouge (Michigan) et de Disney World (Floride) que les transformations urbaines ne sont jamais seulement économiques ou architecturales. Elles passent par une économie des signes et des représentations.

Le capital produit des paysages qui matérialisent et organisent des rapports de pouvoir. Le paysage est l’économie devenue sensible, une certaine manière d’inscrire le pouvoir dans l’espace. Le complexe industriel de River Rouge de Ford, à Dearborn près de Detroit, incarnait l’ancien paysage productif en rendant visible le processus de transformation de la matière en produit.

Disney World paraît constituer son opposé. Or, comme le montre Zukin, Disney World est l’un des lieux où le capitalisme apprend à produire autrement. Dans l’usine classique, l’humain utilise la machine pour transformer la matière. Dans le parc, toute une machinerie est mobilisée pour transformer momentanément l’être humain. Elle agit sur son attention, son excitation, sa peur et finalement sa mémoire. Le visiteur devient la matière travaillée du parc. La montagne russe produit industriellement une émotion longtemps liée à l’irruption d’un danger réel. Mais elle fabrique désormais une peur calculée, testée, certifiée dont toute la réussite consiste à maximiser l’impression subjective de danger en réduisant autant que possible le danger objectif.

On comprend alors que Taylor et Ford n’ont pas disparu à Disney World. L’organisation scientifique du travail cherchait à rendre prévisible la production des objets. L’organisation scientifique du loisir cherche à rendre prévisible la production des expériences. Dans les deux cas, il s’agit de réduire la part du hasard. Le pouvoir ne fait que changer de scénographie. Nous continuons à chercher la puissance dans ce qui se dresse alors qu’elle réside de plus en plus dans ce qui nous aménage, enveloppe et oriente.

Qui peut encore dire « nous » ?

Le projet francilien est plus qu’une nouvelle occasion de déplorer la désindustrialisation. On pourrait certes y voir, dans une veine légèrement houellebecquienne, l’image d’une France capable de transformer son patrimoine, ses paysages et son attractivité en ressources économiques. La Carte et le Territoire avait assez bien saisi cette possibilité d’une nation passant du statut de puissance historique à celui de destination. Le cas saoudien permet de brouiller l’opposition morale entre la noblesse de l’industrie et la frivolité du tourisme.

Notre imaginaire reste largement prisonnier de son ancienne morphologie industrielle. Nous reconnaissons immédiatement la puissance lorsqu’elle prend la forme d’une centrale nucléaire ou d’une usine de semi-conducteurs. Nous avons davantage de mal lorsqu’elle réside dans une propriété intellectuelle, un univers fictionnel ou la capacité à faire entrer des millions de personnes dans un même monde symbolique.

Pourtant, faire habiter une multitude d’individus dans un univers organisé, orienter leurs déplacements, mobiliser leur attention, provoquer leurs émotions, attacher ces affects à des personnages et à des récits constitue bien une manière d’exercer la puissance. Un imaginaire n’est une force motrice que lorsqu’il se donne les moyens matériels de sa circulation. La fonction du parc est justement de donner du génie civil à l’imaginaire.

M6 Infos, 2026.

Mais la question de la puissance est aussi celle du « nous » qu’elle permet de fabriquer. Il y avait bien sûr beaucoup de fiction dans le « nous » industriel, qui effaçait les conflits, les hiérarchies et les intérêts contradictoires. Toute communauté politique suppose une part de fiction. Benedict Anderson l’a montré en définissant la nation comme une communauté imaginée. Une communauté ne tient pas seulement parce que ses membres se connaissent ou travaillent effectivement ensemble, mais parce qu’ils disposent de représentations, de récits et de dispositifs matériels qui leur permettent de s’imaginer appartenir au même monde. L’usine, le barrage, le TGV ou la centrale ont aussi rempli cette fonction. Ils matérialisaient un « nous » en donnant une forme visible à une capacité collective d’agir.

Une crise de la représentation de la puissance

Le parc ne rassemble plus autour de ce que nous sommes capables de produire ensemble, mais autour de ce que nous sommes capables d’éprouver ensemble. Grâce à Dragon Ball, des individus qui ne partagent ni travail ni territoire peuvent habiter momentanément le même univers fictionnel et éprouver les mêmes émotions. C’est alors la fréquentation d’un même monde symbolique qui structure le lien.

La question est de savoir quelle consistance peut avoir un « nous » constitué par la circulation des mêmes récits, des mêmes personnages et des mêmes affects. River Rouge permettait de rendre la puissance assignable. On pouvait dans un même espace faire tenir imaginairement le capital, le travail, la technique, le territoire et le produit. C’est cette coïncidence qui autorisait le récit national de la puissance industrielle. L’usine permettait de condenser cette complexité dans un lieu et de lui attribuer un sujet en transformant une chaîne de dépendances en représentation de souveraineté.

Le parc donne à voir la dissociation de ce que l’usine permettait précisément de faire tenir ensemble. Dans le projet francilien, le territoire est français, le capital saoudien, l’un des imaginaires convoqués japonais, les technologies et les prestataires transnationaux, tandis que les publics recherchés débordent évidemment l’espace national. Il manque la possibilité de rabattre la puissance qu’il mobilise sur un sujet collectif unique. C’est peut-être cela que la nostalgie industrielle exprime confusément.

Elle regrette moins une économie de la matière qu’un régime de représentation dans lequel la puissance pouvait encore être localisée, territorialisée et finalement conjuguée à la première personne du pluriel. Et c’est précisément pourquoi l’opposition entre usine et parc est trompeuse. Elle nous fait prendre une crise de représentation de la puissance pour une disparition de la puissance elle-même.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.09.2026 à 17:34

Qu’est-ce que le « fascisme de la fin des temps » dénoncé par Naomi Klein ?

Luke Munn, Research Fellow, Digital Cultures & Societies, The University of Queensland

Dans « End Times Fascism » et « The Nerd Reich », Naomi Klein, Astra Taylor et Gil Durán analysent l’essor du technofascisme et le rôle de la Silicon Valley, de l’IA et des milliardaires de la tech dans la diffusion de nouvelles idéologies autoritaires.
Texte intégral (4586 mots)

L’ESSENTIEL

  • Naomi Klein et Astra Taylor décrivent dans un nouveau livre un Fascisme de la fin des temps qui considère l’effondrement comme inévitable et mise sur la survie d’une élite.

  • Dans The Nerd Reich, Gil Durán enquête sur les milliardaires de la Silicon Valley qui mettent leur fortune et les technologies au service de projets autoritaires.

  • Les deux ouvrages interrogent ainsi le technofascisme : la manière dont l’IA, les algorithmes et les plateformes transforment et diffusent les idéologies fascistes.


« L’heure de vérité a sonné pour l’Occident », peut-on lire dans une récente annonce de recrutement de Palantir. Cette entreprise de la Silicon Valley fournit de plus en plus de services de « renseignement » fondés sur les données aux services de renseignement, à la police et aux armées, mais aussi à de grandes entreprises et à des organisations à but non lucratif. « Dans les usines, les blocs opératoires et sur les champs de bataille, proclame l’annonce, nous bâtissons pour dominer. »

Comment comprendre cette convergence entre technologies de pointe et violence assumée, entre une intelligence artificielle « rationnelle » et une vision primitive du monde qui semble renouer avec le langage du sang et du sol, des amis et des ennemis, du « nous » et du « eux » ? Dans les tribunes, les émissions-débats et les analyses politiques, un mot s’est imposé : fascisme.

En tant que terme, le « fascisme » est éminemment provocateur, mais semble appartenir à une autre époque. Il évoque les images saisissantes de foules de partisans en bottes martelant le sol, répétant les mêmes slogans et reproduisant les mêmes saluts, sous des bannières aux lettres noires et aux couleurs rouge sang. Pourtant, ces images sont généralement associées aux régimes politiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres, il y a un siècle : vestiges poussiéreux d’une époque révolue où le « mal » avait été identifié puis anéanti.

Qu’est-ce donc que le fascisme aujourd’hui ? En quoi peut-il aider à expliquer les dynamiques technologiques, sociales et politiques contemporaines ? Deux ouvrages récents tentent d’établir un diagnostic : End Times Fascism And the Fight for the Living World (qui sortira en français en février chez Actes Sud sous le titre Le Fascisme de la fin des temps, NDLR), de l’essayiste Naomi Klein et de la cinéaste Astra Taylor, et The Nerd Reich : Silicon Valley Fascism and the War on Democracy, du journaliste Gil Durán.

« Le fascisme de la fin des temps »

Pour Klein et Taylor, ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une répétition, mais une évolution. Les idéologies fascistes se sont greffées sur une vision apocalyptique plus large. « Le fascisme de la fin des temps est un fascisme qui repose sur la conviction que quelque chose d’immense est en train de s’achever et qui répond à cette vérité dérangeante par une cruauté assumée », écrivent-elles.

Dans cette vision, l’effondrement de nos systèmes économiques, institutionnels et environnementaux est tenu pour acquis. Les inégalités économiques explosent, entre logements devenus inabordables et flambée du coût de la vie. Les écosystèmes se dégradent, tandis que l’on atteint les limites planétaires. Et ce ne sont là que quelques-unes de ces crises qui se superposent.

Le nouveau livre de Naomi Klein et Astra Taylor, « End Time Fascism »

Mais une vision apocalyptique du monde, ancrée dans le fondamentalisme religieux, considère que la crise ne doit pas être résolue, mais accélérée. Le dysfonctionnement et le chaos sont nécessaires à l’avènement d’un monde plus glorieux : ils sont les douleurs qui précèdent une grande renaissance. Religion apocalyptique et fascisme politique se rejoignent sur ce point : le monde actuel est corrompu et ne peut être sauvé ; il doit être réduit en cendres puis entièrement rebâti – à moins qu’il ne faille tout simplement le fuir pour accéder à un paradis supérieur.

Pour les tenants de cette vision, la fin des temps est arrivée. Seule l’adhésion à cette transition accélérée, où le vainqueur rafle toute la mise, permettra aux élites désignées de survivre, voire de prospérer. Klein et Taylor explorent ce fil conducteur dans les trois grandes parties de leur ouvrage.

« Messianic Dreams » retrace la naissance et l’essor du rêve sioniste, jusqu’à sa déclinaison actuelle sous la forme d’un projet de refondation génocidaire à Gaza, où la glorieuse étape suivante d’une société se construit sur les cendres d’une autre. Les autrices expliquent que cette entreprise ne relève pas seulement d’une « juste vengeance » ou de la « sécurité nationale », mais poursuit un objectif cosmologique bien précis : « nous rapprocher tous sensiblement de la fin des temps annoncée par les prophéties ».

« Escape to the Cloud » analyse la foi fervente des géants de la tech dans une superintelligence artificielle et dans l’utopie – ou la dystopie – à double tranchant qu’elle ferait advenir. Dans cette perspective, les discours sur le risque existentiel que ferait peser la « singularité » – le moment où l’IA deviendrait consciente et où les frontières entre humains et machines s’effondreraient – servent essentiellement les intérêts de ceux qui les portent, en orientant les investissements et l’attention vers le développement technologique. Ils confortent ainsi le pouvoir de ceux qui le détiennent déjà.

(Ces discours sur le risque existentiel, qui ne datent pas d’hier, ont récemment fait la une de l’actualité, avec des mises en garde venues de toutes parts : du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme aux anciens employés du secteur, en passant par le « parrain de l’IA », NDLR).

Enfin, « Prepper Nation » examine la volonté de bunkériser les États-Unis face aux menaces futures et d’en expulser les étrangers, accusés d’en corrompre la pureté. Dans cette vision, les élites comptent survivre à l’apocalypse en créant leurs propres infrastructures technologiques, leurs propres États ethniques et circuits financiers, et même leurs propres bunkers – au sens littéral du terme.

Pour Klein et Taylor, combattre le fascisme de la fin des temps suppose d’abord de s’attaquer à son postulat central : l’idée que le monde est condamné, tel un navire en perdition qu’il serait désormais impossible de sauver. Elles placent leurs espoirs dans le fait d’« être ici » et de « rester », plutôt que de partir. Elles nous invitent à accepter notre réalité abîmée et à entreprendre le travail lent et chaotique nécessaire pour l’améliorer, plutôt que de l’abandonner – avec la démocratie – à un ordre autoritaire pratiquant la politique de la terre brûlée.

Zohran Mamdani, le maire progressiste de New York, qui a mené une remarquable campagne de terrain et célèbre la diversité culinaire, les fêtes et les communautés de la ville, est présenté comme l’un des défenseurs de cet état d’esprit ancré dans « l’ici et maintenant ».

End Times Fascism est un ouvrage stimulant et captivant, qui entrelace habilement différents travaux journalistiques pour construire une analyse cohérente de notre situation politique actuelle. Il faut notamment saluer la manière dont les autrices distinguent soigneusement les versions dévoyées du judéo-christianisme, instrumentalisées par des entrepreneurs fascistes – mélange de guerre sainte et de guerre culturelle menées par les Élus –, des interprétations communément admises de la doctrine.

Comme l’explique l’ouvrage, ce sont précisément les injonctions chrétiennes ancestrales à aimer son prochain – y compris le migrant – qui ont en partie motivé la mobilisation antifasciste contre les expulsions menées par l’ICE dans le Minnesota. Des Églises et des organisations confessionnelles ont participé aux manifestations, distribué des repas et apporté leur aide. Les fondamentalistes d’extrême droite, au contraire, sélectionnent dans la Bible les passages qui les arrangent, tout en ignorant ses injonctions essentielles à « pratiquer la justice, marcher humblement et aimer la miséricorde » (Michée 6,8) : accueillir l’étranger plutôt que de l’expulser en le désignant comme l’Autre.

Astra Taylor
Astra Taylor.

Mais si l’ouvrage incarne ce que le journalisme grand public peut produire de meilleur, il en présente aussi les limites. Klein et Taylor se concentrent résolument sur des personnes, des lieux et des événements, plutôt que de tenter d’analyser leurs idéologies de manière plus systémique. Il en résulte que le fascisme de la fin des temps se trouve associé aux actions d’hommes puissants et égocentriques, des responsables politiques aux magnats de la tech. Le président américain Donald Trump, en particulier, constitue le fil rouge du livre et réapparaît sans cesse au fil des pages.

Ainsi, lorsque Klein et Taylor affirment, à la fin de l’ouvrage, que le fascisme de la fin des temps ne se résume pas à Trump et qu’il perdurera après la disparition de ces hommes, cette thèse entre en contradiction avec le propos même du livre. Une fois les élites puissantes mises de côté, il devient difficile de se représenter ce fascisme de la fin des temps. À quoi ressemble-t-il lorsqu’il quitte la une des journaux et échappe aux élites pour s’inscrire dans la vie quotidienne ?

Le « Nerd Reich »

Dans The Nerd Reich, le journaliste Gil Durán, qui vit depuis longtemps à San Francisco, tourne son regard vers la Silicon Valley. Il s’intéresse à la manière dont « les hommes les plus riches du monde construisent un nouvel ordre politique ». Son ennemi déclaré est Peter Thiel – également présent dans End Times Fascism –, le milliardaire cofondateur de PayPal et de Palantir : « un homme qui fusionne affaires, politique et religion en un terrifiant concentré de pouvoir ».

Couverture du livre « The Nerd Reich »

Pour Durán comme pour d’autres, Thiel est la figure centrale d’une nouvelle forme de fascisme portée par la Silicon Valley, que ce soit concrètement, par ses dons, ou idéologiquement, par ses livres et ses discours. S’aventurant de plus en plus au-delà du monde de la tech, Thiel livre des diagnostics politiques et propose des visions de l’avenir qui trouvent un écho favorable dans les cercles du pouvoir.

D’où viennent ces idées ? Durán estime qu’elles trouvent leur origine dans L’Individu Souverain, un ouvrage prospectif publié en 1997, consacré au passage à l’ère de l’information et signé par William Rees-Mogg, ancien rédacteur en chef du Times britannique, et le conseiller financier James Dale Davidson. Curieusement, Durán ne se livre jamais vraiment à une lecture approfondie de ce livre qu’il considère pourtant comme un texte fondateur. Il préfère en souligner quelques thèses essentielles et retracer l’accueil général qui lui a été réservé.

Le cercle des riches fascistes décrit par Durán s’étend des entrepreneurs de la tech aux responsables politiques. Il comprend des personnalités bien connues comme Elon Musk, le vice-président JD Vance et Sam Altman, le directeur général d’OpenAI. Mais il compte aussi des figures moins célèbres, comme l’entrepreneur en cryptomonnaies Balaji Srinivasan, qui souhaite que la Silicon Valley opère une « sécession définitive » d’avec les États-Unis, ou l’investisseur en capital-risque Marc Andreessen, qui exalte l’accélération du « technocapital » et dénigre la démocratie.

Chacun à sa manière a tiré parti de la fortune accumulée dans la finance et la tech pour s’arroger une influence politique et sociale et imposer sa vision de la société et de l’État.

Qu’y a-t-il exactement de fasciste chez ces individus et dans leurs idées ? Pour Durán, le fascisme technologique « combine des technologies puissantes » comme l’IA, les cryptomonnaies et les réseaux sociaux « au service d’objectifs autoritaires » qui profitent à « un petit groupe d’oligarques étroitement liés entre eux ». Ceux-ci cherchent à privatiser ce qui relève du bien public et à « éliminer la démocratie », écrit-il.

Pourtant, le livre ne propose pas d’analyse plus approfondie ni plus systémique du fascisme technologique. Quelles sont ses valeurs fondamentales ? Comment ces technologies servent-elles concrètement des objectifs autoritaires ? Et quelles pourraient en être les conséquences au-delà des luttes de pouvoir qui se jouent dans la bulle américaine ?

Ce qui se rapproche le plus d’une réponse tient en deux paragraphes expéditifs, à la page 240. On y apprend que le fascisme technologique « adapte cette idéologie à l’ère de l’IA » en contrôlant « la réalité au moyen d’algorithmes » et en lançant « la prochaine génération de drones robots tueurs ». Le tout serait alimenté par un système de capital-risque qui, « à court de licornes, doit désormais chasser les Antéchrists pour étancher sa soif insatiable d’accélération ».

Gil Duran
Gil Durán. Simon & Schuster

La force comme la faiblesse de The Nerd Reich tiennent donc à son approche journalistique. Fort de dix années d’expérience dans les rédactions, Durán émaille son récit d’informations puisées au cœur de la Silicon Valley.

Il retrace ainsi, étape par étape, les manœuvres qui ont entouré les élections au conseil municipal de San Francisco, où un afflux d’argent venu des géants de la tech visait à faire basculer la politique locale du camp progressiste vers le camp conservateur. Il décrit le tout dans un langage particulièrement imagé – évoquant par exemple « une image dégoulinante de cosplay fasciste » –, qui ne laisse aucun doute sur le regard qu’il porte sur ces hommes et leurs manœuvres.

Cette approche présente toutefois un inconvénient : les chapitres se fragmentent en dizaines de portraits et d’anecdotes centrés sur des personnages, que seul un fil ténu relie. Le lecteur se trouve entraîné dans un tourbillon de noms, de dates et de lieux. Garry Tan, directeur général de l’incubateur de start-up Y Combinator. Sam Bankman-Fried et sa plateforme d’échange de cryptomonnaies FTX, fondée sur la fraude. Michelle Stephens et son organisation Acts 17, qui organise des événements destinés à rapprocher technologie et christianisme. Bryan Johnson, convaincu de pouvoir vivre éternellement grâce à des produits comme son propre élixir sur mesure, une forme de « poudre de perlimpinpin ». Et Curtis Yarvin, blogueur politique dont les idées antilibérales ont trouvé un écho à Washington.

Dans chaque cas, le lecteur glane quelques bribes sans qu’un véritable fil conducteur se dégage. En quoi, exactement, le long récit consacré au parcours de Yarvin – y compris sa vie amoureuse et sa consommation de psychédéliques – éclaire-t-il ses idées, de plus en plus influentes, visant à transformer l’État en start-up ? Au lecteur de tirer ses propres conclusions.

Le technofascisme et les citoyens ordinaires

Dans ces deux ouvrages, le prisme adopté pourrait être qualifié de celui du « grand homme » : le responsable politique puissant, le fondateur de start-up technologique plein d’assurance ou l’investisseur en capital-risque aux poches profondes, capable de mobiliser d’immenses ressources pour transformer ses visions en réalités fascistes. Cette galerie d’adversaires puissants se prête à des récits saisissants : ce sont des personnes bien réelles que l’on peut désigner et mettre en cause.

Mais cette focalisation sur des élites peu recommandables laisse plusieurs questions essentielles sans réponse. D’où viennent ces pulsions fascistes ? Comment ont-elles été adaptées à notre époque ? Quels griefs et quels désirs sont au cœur de cette idéologie ? Et comment ces valeurs sont-elles mises en forme, racontées et diffusées de manière à séduire les citoyens ordinaires ?

Aujourd’hui, nous sommes entourés de plateformes, de modèles et d’algorithmes qui exaltent la raison et la rationalité. Pourtant, sur le plan politique, nous assistons au retour du mythe, de l’intolérance et de la barbarie. Ces deux forces ne constituent pas un paradoxe, mais un programme. Le technofascisme mobilise les technologies de pointe pour conforter des idéaux autoritaires et des valeurs réactionnaires qui divisent le monde selon l’origine, le genre et les frontières.

Mais comment ces deux forces se renforcent-elles mutuellement ? Quel rôle la dimension « techno » joue-t-elle dans le technofascisme ? J’y vois trois fonctions essentielles.

La technologie amplifie les visions fascistes en leur donnant une traduction concrète et en mettant en œuvre la différenciation et la domination. Le partenariat conclu par Palantir avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) pour organiser des expulsions fondées sur l’exploitation des données en offre un parfait exemple récent. Des idéaux fascistes se trouvent ainsi transformés en un dispositif concret composé de plateformes, de logiciels et de serveurs, qu’il suffit de louer et de faire fonctionner.

Deuxièmement, la technologie aliène. Elle crée un vide de sens que viennent combler de puissants récits mythologiques, capables de répondre aux frustrations et de rétablir un ordre dans le monde. Des grands récits comme la théorie du grand remplacement, selon laquelle les immigrés non blancs remplaceraient les populations blanches, réduisent des crises complexes à des figures concrètes. Les récentes manifestations anti-immigration en Australie en ont fourni un exemple inquiétant. Elles ont transformé un ensemble complexe de tensions – de la hausse du coût de la vie aux inquiétudes climatiques – en un mythe puissant désignant un unique bouc émissaire : le migrant.

Enfin, la technologie manipule. Elle crée des environnements qui exploitent les désirs tout en favorisant, au fil du temps, le développement d’idéologies fascistes. Les influenceurs de la manosphère transforment la misogynie, le sentiment d’insécurité et la xénophobie en contenus viraux. D’anciens militants radicalisés décrivent un effet d’engrenage, dans lequel les médias ont joué un rôle essentiel en les poussant progressivement vers des positions plus à droite. Ils ont fini par adhérer à des visions violentes et déshumanisantes qui ne peuvent être qualifiées que de fascistes.

Pris ensemble, ces deux ouvrages éclairent les dynamiques fascistes qui semblent imprégner toujours davantage notre époque. Ce problème n’appartient ni à d’autres lieux ni à d’autres temps : il se pose à nous, ici et maintenant. Comme l’a souligné un chercheur après trois décennies consacrées à l’étude des personnalités autoritaires : « J’étudie des gens ordinaires, pas des nazis. » Comprendre la logique profonde de ce phénomène fasciste constitue la première étape pour le combattre et le contrer.

The Conversation

Luke Munn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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