19.06.2026 à 11:40
Thomas A. DuBois, Professor of Scandinavian Studies, Folklore, and Religious Studies, University of Wisconsin-Madison

Alors que de nombreuses coutumes ont disparu au fil des siècles, les célébrations du solstice d’été continuent de rassembler les foules à travers l’Europe. Une permanence qui en dit long sur notre besoin collectif de marquer le passage des saisons et du temps.
Aux quatre coins de l’Europe, villes et villages se rassemblent le 24 juin pour célébrer la Saint-Jean, ou fête du solstice d’été. Rassemblés autour de grands feux de joie, ou parfois de grands mâts dits « de mai », coiffés de couronnes tressées à la main en fleurs sauvages ou en feuilles de chêne, les participants chantent, sautent, dansent, mangent, boivent, se retrouvent et célèbrent l’arrivée du jour le plus long de l’année. En tant que chercheur spécialiste du folklore, j’ai assisté à des célébrations du solstice d’été en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Estonie et en Lituanie, et je reste sans cesse impressionné par l’attachement passionné des habitants à cette fête et par le plaisir manifeste qu’ils y prennent.
De la Méditerranée à la Scandinavie, de la France à la Pologne et au-delà, cette fête porte de nombreux noms, parmi lesquels la « Festa di San Giovanni Battista » en Italie ou le « Midsommar » en Suède. En Estonie, on l’appelle « Leedopäev », en Finlande « Juhannus » et, chez les Samis, le peuple autochtone de Scandinavie, on le nomme « Mihcamárat ». Ces célébrations marquent le solstice d’été, qui a lieu dans l’hémisphère Nord aux alentours du 21 juin.
Chaque matin, entre le solstice d’hiver et le solstice d’été, le Soleil se lève un peu plus au nord. À mesure qu’il s’élève davantage dans le ciel, les ombres raccourcissent et les journées s’allongent. Lors du solstice d’été, le Soleil « s’arrête » – c’est d’ailleurs le sens du mot latin solstitium. Il entame ensuite son retour progressif vers le sud. Les jours recommencent alors à raccourcir, les ombres à s’allonger, annonçant peu à peu le retour du froid et de la grisaille hivernale.
Depuis des millénaires, les populations européennes observent ce cycle immuable. Des monuments néolithiques comme Newgrange, en Irlande, ou Stonehenge, en Angleterre, tous deux édifiés il y a environ 5 000 ans, ont été construits pour marquer les solstices.
Des rives de la Méditerranée jusqu’aux confins septentrionaux de l’Europe, le solstice d’été est depuis longtemps associé à des rituels destinés à attirer la chance, prédire l’avenir ou éloigner les forces malveillantes.
En Allemagne, dans le nord-est de la France ainsi que dans de nombreuses régions de Scandinavie et des pays baltes, les habitants continuent d’ériger d’imposants bûchers qui sont allumés à la tombée de la nuit et entretenus jusqu’à l’aube. Selon les croyances populaires, enjamber ou sauter par-dessus les flammes favoriserait l’amour et la fertilité, tandis que la hauteur du brasier permettrait de prédire l’abondance des récoltes à venir.
Traditionnellement, de nombreux Européens profitaient de la veille du solstice d’été pour récolter rosée, herbes et feuillages, auxquels on attribuait le pouvoir d’assurer santé, beauté et prospérité. Certains conduisaient leur bétail près des feux afin qu’il inhale la fumée protectrice, tandis que d’autres répandaient les cendres du brasier dans les champs le lendemain.
Aujourd’hui, ces croyances sont généralement perçues comme de pittoresques vestiges du passé. Pourtant, beaucoup continuent de participer à ces rituels avec enthousiasme, ne serait-ce que « au cas où ». Une manière de renouer avec des traditions héritées d’ancêtres ayant vécu il y a des siècles, voire des millénaires.
De nombreux noms donnés à cette fête, comme le danois « Sankt Hans Aften » ou l’islandais « Jónsmessunótt », font référence à Jean le Baptiste, le saint chrétien dont la naissance est célébrée le 24 juin. Alors que la naissance de Jésus est commémorée aux alentours du solstice d’hiver, la Bible indique que son cousin Jean est né exactement six mois plus tôt, au cœur de l’été. C’est ce lien symbolique entre Jésus et Jean qui explique pourquoi la fête est célébrée le 24 juin – ou, dans certains pays, le samedi le plus proche – plutôt qu’au moment exact du solstice.
Les autorités chrétiennes du Moyen Âge ne voyaient pas toujours d’un bon œil les célébrations dites « païennes » associées à cette journée. Elles condamnaient parfois les danses, les chants et d’autres coutumes populaires pratiquées par les paysans. Au XVIe siècle, la Réforme protestante entraîna la suppression de nombreuses fêtes dédiées aux saints catholiques. Mais les célébrations du solstice d’été survécurent, en se transformant progressivement en fête laïque.
Dans les régions où protestants et catholiques coexistaient, comme aux Pays-Bas, la célébration de la veille de la Saint-Jean est devenue un marqueur de l’identité catholique. Au Canada, la fête de la Saint-Jean-Baptiste est célébrée comme la fête nationale du Québec, notamment parce qu’elle permet d’affirmer une identité culturelle distincte de celle de ses voisins anglophones de tradition protestante.
L’une des représentations les plus emblématiques des célébrations suédoises du solstice d’été est sans doute le tableau « Midsommardans » (« Danse de la Saint-Jean »), peint en 1897 par Anders Zorn. L’œuvre témoigne de l’inquiétude, répandue au XIXᵉ siècle, de voir disparaître certaines traditions populaires. Zorn lui-même avait financé l’érection du mât représenté dans le tableau, soucieux de préserver cette coutume pittoresque dans la région rurale de Suède où il vivait.
Ses craintes se sont toutefois révélées infondées. Bien des choses ont changé depuis, mais les Européens restent attachés aux rythmes simples et immuables de la nature, parmi lesquels figurent l’arrivée puis le passage du jour le plus long de l’année.
Thomas A. DuBois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.06.2026 à 09:33
Cesar R. Torres, Associate Professor of Kinesiology and Philosophy, Penn State
Deux buts, cinq minutes, une place dans l’histoire. Derrière les exploits de Diego Maradona en 1986 se joue aussi une réflexion sur la mémoire, la politique et les valeurs du football.
Au football, les buts les plus mémorables restent généralement associés aux joueurs qui les ont marqués. Rares sont ceux que l’on peut évoquer sans mentionner l’individu – ou même l’équipe – qui en est à l’origine.
Pourtant, deux buts inscrits lors d’un même match il y a quarante ans ont atteint ce statut à part. L’un est universellement connu sous le nom de la « main de Dieu », l’autre est largement reconnu comme le « but du siècle ». Tous deux ont été marqués par la star argentine Diego Maradona face à l’Angleterre, en quart de finale de la Coupe du monde de la FIFA, au stade Estadio Azteca de Mexico City, le 22 juin 1986.
Ces buts, inscrits à quelques minutes d’intervalle, figurent parmi le très petit nombre de séquences footballistiques immédiatement reconnaissables des décennies plus tard. Ils occupent également une place particulière dans l’imaginaire collectif argentin. Leur importance symbolique était telle que, lorsque la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner a inauguré en 2012 la « Galerie des idoles populaires » à la Casa Rosada, le palais présidentiel du pays, l’exposition comprenait des photographies des deux buts.
Mais c’est la « main de Dieu » qui attirait particulièrement l’attention. La célèbre image montrant Diego Maradona, le bras tendu, frappant le ballon du poing au-dessus du gardien anglais Peter Shilton occupait une place centrale dans l’exposition, sautant immédiatement aux yeux des visiteurs.
Un an après l’installation de la Galerie des idoles populaires, je l’ai visitée avec un groupe d’étudiants internationaux participant à un programme d’études à l’étranger dirigé par mon épouse. Sachant que j’étais philosophe du sport, plusieurs membres du groupe m’ont posé une question d’ordre éthique : pourquoi un but marqué de manière illégale – il aurait dû être refusé pour une main flagrante – occupait-il une place aussi importante dans le palais présidentiel ?
La même question peut être posée aujourd’hui à propos de la place qu’occupe encore cette action dans la mémoire collective argentine. Son image apparaît fréquemment sur des fresques murales, des T-shirts et même dans des chansons.
Comme je l’ai expliqué aux étudiants, pour comprendre pourquoi ce match et ces deux buts de Diego Maradona – parmi les 34 qu’il a inscrits pour la sélection nationale – se sont à ce point enracinés dans l’imaginaire argentin, il est nécessaire de se pencher sur la complexe histoire des relations entre le Royaume-Uni et l’Argentine.
À partir de la fin du XVIe siècle, la Grande-Bretagne a cherché à étendre son empire en Amérique du Sud, principalement afin d’élargir les débouchés commerciaux de ses produits. Après plusieurs tentatives infructueuses d’invasion de Buenos Aires en 1806 et 1807, la Grande-Bretagne a joué un rôle important dans l’indépendance de l’Argentine vis-à-vis de l’Espagne quelques années plus tard. Tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la présence britannique dans l’économie argentine a été considérable. Les investissements étaient si importants et la communauté britannique expatriée si nombreuse que l’Argentine a été qualifiée de « sixième dominion » de la Grande-Bretagne. C’est également par l’intermédiaire de cette communauté que le football est devenu une véritable passion nationale en Argentine.
La relation entre les deux pays n’en a pas moins été parfois conflictuelle. L’un des principaux sujets de discorde concernait un archipel situé à environ 500 kilomètres des côtes sud-américaines, appelé les îles Falkland au Royaume-Uni et les îles Malouines en Argentine.
Le Royaume-Uni occupe ces îles depuis 1833, tandis que l’Argentine les revendique comme faisant partie de son territoire depuis cette date. Les tensions accumulées ont finalement débouché sur une guerre en 1982, lorsque l’Argentine, alors dirigée par une dictature militaire particulièrement répressive, a envoyé une expédition militaire sur l’archipel.
La riposte décisive du Royaume-Uni a rapidement mis fin à l’offensive argentine. La défaite a constitué un traumatisme profond pour l’Argentine, mais elle représente aussi une étape importante sur la voie du retour du pays à un régime démocratique l’année suivante.
Les relations entre les deux pays demeuraient tendues lorsque l’Argentine et l’Angleterre se sont affrontées lors de la Coupe du monde 1986. Les relations diplomatiques n’avaient pas encore été rétablies et, pour de nombreux Argentins, ce match représentait une occasion de rendre hommage aux conscrits morts pendant la guerre et de rappeler au monde la revendication argentine sur les îles Malouines/Falkland.
La rencontre était donc chargée de significations politiques et historiques complexes. Et l’Argentine pouvait compter dans ses rangs sur celui qui était alors considéré comme le plus grand joueur de son époque : Diego Maradona.
Comme l’écrivait en 1995 Eduardo Galeano, souvent présenté comme le poète mondial du football, Mexico 1986 fut « la Coupe du monde de Maradona ». « Avec deux buts du gauche contre l’Angleterre, Maradona a vengé la blessure infligée à la fierté de son pays lors de la guerre des [Malouines/]Falkland : le premier, il l’a marqué de sa main gauche […], le second de son pied gauche, après avoir envoyé les défenseurs anglais au tapis », écrivait Galeano.
En l’espace de cinq minutes à peine, Diego Maradona a soulevé tout un pays et accédé au rang d’idole parmi les idoles. Après le match, alors que la polémique autour du premier but battait son plein, Maradona, reprenant une formule suggérée par un journaliste, a reconnu que le but avait sans doute été marqué par la « main de Dieu ».
Si le second but demeure l’incarnation même de la beauté footballistique, l’imagerie associée au premier l’a rendu tout aussi emblématique, voire davantage. Le fait que l’Argentine ait ensuite remporté la Coupe du monde n’a fait que renforcer la réputation immortelle de Diego Maradona, quelles que soient par la suite les controverses qui ont jalonné sa vie. Sa mort, le 25 novembre 2020, a suscité une immense vague d’émotion en Argentine et dans le reste du monde.
De retour au palais présidentiel, les étudiants ont insisté : comment fallait-il, selon moi et selon d’autres, considérer la « main de Dieu » ? Ma réponse, qui reprenait des arguments philosophiques développés dans un chapitre que j’ai rédigé pour un ouvrage codirigé avec le philosophe Daniel G. Campos, était la suivante. Le contexte est essentiel pour comprendre la signification que de nombreux Argentins ont attribuée à ce but. Cela dit, le contexte ne suffit pas à le justifier.
Le football est une pratique sociale régie par des règles et par ce que les philosophes appellent des « biens internes » : des récompenses intrinsèques qui découlent de la participation à une activité. Ces biens internes ne définissent pas seulement le jeu ; ils constituent aussi le fondement de ses critères d’excellence. Ils regroupent ce que l’on appelle les compétences « constitutives » et « réparatrices » (« restorative skills ») que ce sport est censé mettre à l’épreuve.
Les compétences constitutives sont celles mobilisées pendant le jeu en mouvement. Elles comprennent notamment le dribble, la passe, le tir ou encore la capacité à créer des espaces. Les compétences réparatrices interviennent lorsque le jeu est interrompu et incluent, entre autres, la capacité à tirer un penalty ou un corner. En raison même de sa structure, le football repose sur ces deux ensembles de compétences, qui sont étroitement liés aux différentes manières de contrôler et de frapper le ballon avec les pieds.
Marquer un but de la main ne relève ni d’une compétence constitutive ni d’une compétence réparatrice du football. Il s’agit plutôt d’une « compétence extra-ludique », c’est-à-dire d’une compétence que le jeu n’est pas censé évaluer et qui, à ce titre, n’appartient pas légitimement au football.
En réalité, marquer un but de la main contredit et dénature les biens internes qui définissent le football ainsi que ses critères d’excellence. En ce sens, la « main de Dieu » dévalorise les compétences grâce auxquelles les joueurs se distinguent les uns des autres.
En outre, il s’agit d’un cas de tricherie sans la moindre ambiguïté. Diego Maradona a délibérément et discrètement enfreint une règle du sport afin d’obtenir un avantage qu’il n’aurait pas obtenu autrement. Un tel geste dénature le jeu, fausse le résultat et manque de respect à l’équipe adverse. À ce titre, il ne devrait ni être encouragé ni être célébré. Il devrait au contraire être condamné.
Pire encore, ce but détourne l’attention du type de jeu que Diego Maradona a incarné lors du second but, alors même qu’il avait subi de nombreuses fautes de la part des joueurs anglais tout au long de la rencontre. C’est pourtant ce type de football qui honore véritablement le jeu et lui permet de s’épanouir.
Au terme d’une course de près de 55 mètres, Maradona a éliminé ses adversaires les uns après les autres, échappé aux tacles et laissé les défenseurs anglais impuissants avant de tromper le gardien d’une finition implacable. Le journaliste Brian Glanville le décrivait en 1993 comme « stupéfiant, un but si inhabituel, presque romantique ». Il ajoutait : « Il semblait à peine appartenir à une époque aussi rationnelle et rationalisée que la nôtre. » Ce but est sans doute le plus célébré de toute l’histoire de la Coupe du monde.
Quarante ans après cette rencontre historique entre l’Argentine et l’Angleterre, je suggère que l’Argentine et le monde du football condamnent d’un même mouvement la scandaleuse « main de Dieu » tout en célébrant le sublime « But du siècle », sans jamais oublier le contexte historique dans lequel ces deux actions ont eu lieu.
Cesar R. Torres est également professeur émérite distingué en kinésiologie, études du sport et éducation physique au College de Brockport.
18.06.2026 à 17:07
Alicia Sanz Royo, Investigadora postdoctoral en Arqueología prehistórica, University of Aberdeen
Camille Daujeard, Archéozoologue, chargée de Recherche, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Juan Marín Hernando, Prehistoria, Evolución Humana, Zooarqueología, Tafonomía, UNED - Universidad Nacional de Educación a Distancia

The RINO project was born from the discovery of unusual marks on rhinoceros teeth recovered from the prehistoric Payre site in France’s Rhône Valley. The study of fossil rhinoceros teeth from this Middle Palaeolithic site, dating to around 250,000–130,000 years ago, provides unprecedented evidence that Neanderthals used them as tools.
Unlike the iconic mammoth, the role of rhinoceros in the subsistence strategies of prehistoric human groups and the relationships they maintained with these animals throughout the Palaeolithic age remain poorly understood. They served not only as a source of food but also for other purposes, including their rock-art representation in caves, such as the famous paintings in the Chauvet Cave in Ardèche more than 30,000 years ago.
The discovery of unusual marks on rhinoceros teeth from several Palaeolithic sites in southern France raised an intriguing question: could these traces be the result of intentional human activity?
The use of bones from large herbivores (including rhinoceros) for retouching and sharpening stone tools is well documented in Europe from the earliest phases of the Palaeolithic period. Rhinoceros teeth are also common features of Palaeolithic sites across Europe and Asia, yet only a few studies have suggested that prehistoric human groups may have deliberately collected and used them.
More than 200,000 years ago, at sites such as Payre in south-eastern France and Panxian Dadong, in China, archaeologists recovered hundreds of rhinoceros teeth, some of them displaying recurrent fractures and distinctive surface marks. These observations prompted researchers to investigate whether the teeth had been used as tools and to examine other rhinoceros-rich assemblages from the same period across Europe.
Could this represent a previously unknown Neanderthal behaviour?
This question became the starting point for the RINO project and a recently published study in the Journal of Human Evolution, entitled “Elucidating the use of rhinoceros teeth by Neanderthals: Between experiments and the fossil record”. The research is the result of an international scientific collaboration.
This is the first, in-depth, interdisciplinary investigation of the potential use of rhinoceros teeth by Neanderthals. The study combines the analysis of fossil remains with archaeological experiments carried out on modern rhinoceros teeth, providing a unique opportunity to compare traces produced experimentally with those preserved in the archaeological record.
Rhinoceros teeth possess several morphological characteristics, including their size, weight, ease of handling, flat occlusal surface and resistance to fracture that may have made them particularly suitable for technical uses.
As part of the RINO project, 12 archaeological sites were selected based on evidence of human activity and the abundance of rhinoceros teeth within their faunal assemblages.
To establish a comparative framework capable of distinguishing natural alterations from potentially human-made modifications, we also included dental remains from palaeontological sites in Western Europe and osteological collections of modern rhinoceros. In total, the study examined 168 rhinoceros teeth from four Pleistocene palaeontological sites: Wasserbillig (Luxembourg), Oetrange (Luxembourg), Cova del Rinoceront (Spain) and Les Plumettes (Saône-et-Loire, France).
In addition, 236 teeth from the comparative collection housed in the Gallery of Comparative Anatomy at the National Museum of Natural History (MNHN) in Paris were analysed.
Dental microwear analyses were also carried out on fossil rhinoceros teeth to determine whether the observed marks could have resulted from chewing and feeding activities, rather than from human intervention. This allowed us to identify alterations that may have affected rhinoceros teeth during the animals’ lives.
A major component of the project was devoted to experimental archaeology. By using rhinoceros molars and premolars as percussion tools in controlled experiments conducted by experienced archaeologists, the research team aimed to build a comprehensive reference collection of experimentally produced traces and to identify the potential functions and ‘user-friendliness’ of these tools.
One of the greatest challenges was obtaining modern rhinoceros teeth for the experiments. After an extensive search and Alexis Lécu’s assistance (veterinarian at the National Museum of Natural History), three zoological parks agreed to provide teeth: Peaugres Zoo (Ardèche), Sigean African Reserve (Aude), and Montpellier Zoo (Hérault). The tooth extractions were carried out by Benjamin Drouet at Peaugres and Antoine Joris at Sigean.
The experiments were conducted on 18 modern rhinoceros teeth. These were used in percussion activities, including stone tool retouching, knapping and anvil use with quartz and flint. The aim was to document the traces produced by human activity and compare them with those observed in archaeological records. Additionally, a set of experiments aimed to recreate natural processes such as abrasion and sediment compaction that teeth may experience during fossilisation.
The results revealed that the marks identified at Payre, as well as those observed at two other Neanderthal sites: El Castillo (Spain) and Pech-de-l’Azé II (France), were similar to those produced during archaeological experimentation.
Furthermore, the microwear analysis confirmed that these traces were formed after the death of the animals, since no feeding signals were found in the marks. Conversely, these traces clearly differ from the surface alterations documented in both palaeontological and modern reference collections, as well as from those produced through experimental abrasion and compaction tests.
At the Middle Palaeolithic sites of El Castillo and Pech-de-l’Azé II, we analysed a total of 281 teeth, belonging to the steppe rhinoceros (Stephanorhinus hemitoechus) and Merck’s rhinoceros (Stephanorhinus kirchbergensis). The latter represents the largest known fossil rhinoceros species in Europe for this period.
We can therefore conclude that the traces identified on rhinoceros teeth from these two Middle Palaeolithic sites – El Castillo (Spain) and Pech-de-l’Azé II (France) – are of human origin. These teeth were likely used by Neanderthals as percussion tools in the manufacture of lithic tools (flint and quartz), playing a role in the chaîne opératoire during the Middle Palaeolithic.
Based on the degree of wear observed on the teeth, Neanderthals appear to have a preference for teeth from older rhinoceros. It is possible that they focused on older animals because they may be easier prey or scavenging opportunities. The flatter dental surfaces of their teeth may also have made them more suitable for use as tools.
This study broadens our understanding of Neanderthal behaviour, their technical choices, and the diversity of raw materials they collected and used, while also providing new insight into their exploitation of animal resources. Despite this significant advance in knowledge, the discovery also raises numerous new questions that remain unresolved for the moment:
What does this discovery contribute to our understanding of Neanderthals and their relationship with their environment?
What were the strategies for acquiring (hunting, scavenging, trapping) and exploiting rhinoceros by Neanderthals?
Were they the same for all rhinoceros species encountered during these periods in Europe? Did their morphological, behavioural, and ecological characteristics, as well as their availability within different habitats, influence these behaviours?
These unprecedented results highlight the importance of this research, which, as noted above, raises many further questions that still need to be explored.
At present, it remains unclear whether this was general behaviour or if it was specific to Neanderthal groups in Western Europe. We think that it is unlikely that the use of rhinoceros teeth as a raw material was a behaviour limited in time and space. This discovery opens new perspectives on the extent, function, and possible symbolic dimension of this practice. For this reason, a major reassessment of rhinoceros tooth remains from different Palaeolithic sites should be undertaken in light of these new observations.
Acknowledgements: We would like to thank the RINO project (Sorbonne University and the National Museum of Natural History) and the IRN TaphEN (CNRS) for their financial support. We are also grateful to all those who granted access to the archaeological and palaeontological collections, as well as to the laboratories that hosted us. Finally, we extend our sincere thanks to the Peaugres, Sigean, and Montpellier zoos (France) for providing the rhinoceros teeth used in the experiments, with special thanks to Alexis Lécu, veterinarian at MNHN, for his precious help with this research.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Alicia Sanz Royo is affiliated to the University of Aberdeen. She received funding from Sorbonne Université, the Muséum national d'Histoire naturelle IRN Taphen (CNRS), and University of Aberdeen.
Camille Daujeard received funding from Sorbonne Université, the Muséum national d'Histoire naturelle, and IRN Taphen (CNRS).
Juan Marín Hernando ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.06.2026 à 17:06
Laura Wallard, Maitresse de conférences des Universités, chercheuse au LAMIH UMR CNRS 8201, Université Polytechnique des Hauts-de-France; INSA Hauts-de-France
Maintenant que la Coupe du monde masculine de football a démarré, vous avez peut-être déjà regardé au moins un match. Si un gardien réalise un arrêt spectaculaire où il arrive à capter la balle alors que l’attaquant est très proche de sa cage, il y a fort à parier que le commentateur qualifie ce geste d’« arrêt réflexe ». Mais s’agit-il vraiment d’un réflexe au sens biologique du terme ?
La notion de réflexe est encore trop souvent utilisée de manière inadaptée. Ce malapropisme, très fréquent dans le domaine sportif (football, handball, sports de combat, etc.), s’illustre notamment chez les entraîneurs ou les formateurs par des expressions telles que « il faut adopter les bons réflexes » ou « il faut améliorer ses réflexes ». Ces exemples montrent qu’aujourd’hui encore beaucoup de personnes n’utilisent pas le bon terme, par manque d’informations, et commettent ainsi très souvent cette erreur lexicale.
Qu’est-ce qu’un réflexe ? De manière générale, l’organisme humain est capable de produire une grande variété de mouvements. Trois grands types de mouvements se différencient selon le niveau d’implication du système nerveux central (encéphale et moelle épinière) qui a pour fonction, notamment, d’organiser les commandes motrices.
Cette organisation hiérarchisée permet ainsi de caractériser et de déterminer ces trois niveaux de mouvements, et cela en fonction de leur complexité.
Un mouvement dit volontaire est un mouvement consciemment programmé, exécuté et contrôlé de manière intentionnelle par des séquences motrices complexes générées par les centres nerveux supérieurs (comme le cerveau).
Sa réalisation relève principalement de quatre étapes : la phase de réception des stimulations sensorielles (sensation), de leur intégration et traitement (perception), la phase de préparation et de planification qui se base sur l’analyse multisensorielle du contexte et la prise de décision, celle de programmation regroupant l’ensemble des stratégies motrices et le choix de l’acte moteur et, enfin, la phase d’exécution comportant l’initiation, le contrôle, l’ajustement et la finalité du mouvement.
Ces différentes étapes illustrent la capacité du sujet à percevoir une information et à agir en conséquence plus ou moins rapidement selon son niveau d’expertise. Concrètement, plus le sujet est expert, plus son temps de réaction (entre la perception et l’action) sera court.
Les mouvements volontaires, tels que saisir un objet, pousser un ballon du pied ou arrêter un pénalty sont acquis et donc très perfectibles, grâce à l’apprentissage et à l’expérience du sujet. L’ensemble de ces mouvements volontaires sont automatisables grâce à la répétition et l’entraînement.
Un mouvement automatique ou automatisé constitue une habileté motrice créée et affinée par la répétition de l’acte moteur (mouvement volontaire) illustrant notamment le contrôle efficient du mouvement et l’expertise du sujet, et cela, de la rapidité de la prise d’information à l’exécution du mouvement (temps de réaction). Ce processus d’automatisation repose sur l’effet de l’apprentissage procédural, fruit de la pratique. Il devient dans ce cas stéréotypé et reproductible.
Sa faible latence fait que, très souvent, les personnes font l’erreur de parler de réflexes alors que ce n’en est pas un. C’est le cas pour « l’arrêt réflexe » du gardien de but, l’esquive en boxe ou lorsque l’on met les mains en avant ou en arrière lors d’une chute.
Claude Bonnet, professeur de psychologie cognitive expérimentale, explicite cette notion pour la première fois en 1986 :
« L’automaticité d’un geste est considérée comme acquise lorsqu’il peut se réaliser à bas niveau de vigilance, sans intention (sans y penser), avec une grande efficacité et qu’il résiste aux modifications. L’attention libérée s’oriente alors vers un niveau hiérarchique plus élevé de l’organisation de l’action, le plus souvent, la planification s’étend plus loin dans le futur. »
La marche constitue un exemple très concret de mouvement automatique. Nous sommes en effet capables, sauf cas particulier, de marcher tout en parlant sans devoir réfléchir aux contractions musculaires nécessaires pour avancer.
Le mouvement dit réflexe représente les mouvements les plus élémentaires de la motricité. Contrairement aux mouvements volontaires et automatiques, qui nécessitent une décision consciente, les réflexes se déclenchent automatiquement afin de protéger l’organisme ou de maintenir son équilibre (par exemple, le retrait de la main si l’on touche une surface trop chaude).
Il est possible de les définir comme des réponses motrices innées, c’est-à-dire non acquises par la pratique et l’apprentissage. Ces réponses motrices innées sont provoquées par des stimuli sensoriels spécifiques alimentant des circuits spinaux courts et non contrôlés par la volonté.
Les mouvements réflexes s’assimilent donc à une réponse motrice involontaire, rapide et prévisible, à savoir stéréotypée en réponse à un stimulus. Il est impossible de les contrôler et encore moins de les maîtriser spécifiquement, et cela, bien que les réflexes fassent partie intégrante de la motricité. Leur fonction principale est de permettre une réaction d’urgence face à un événement qui peut nuire à l’intégrité physique de l’individu. C’est pourquoi la réponse motrice est très rapide. La toux, l’éternuement, le clignement des yeux constituent autant d’exemples d’actions réflexes.
Les réflexes sont généralement inconscients et associés le plus souvent à des fonctions dites « automatiques ». En effet, « certaines actions réflexes prennent progressivement l’allure d’actions nées de l’habitude et ne peuvent guère s’en distinguer » (Charles Darwin, 1872). C’est pourquoi la distinction avec le mouvement automatique s’avère parfois difficile, car celui-ci est souvent assimilé, de manière erronée, à un réflexe.
Le langage d’un certain nombre de formateurs ou d’entraîneurs ne dit pas autre chose lorsqu’il propose à un sujet « d’améliorer » ses réflexes, alors qu’il lui propose en réalité de diminuer son temps de réaction nécessaire à l’apport d’une réponse à un stimulus donné.
Fruit d’un entraînement intensif ou d’une pratique quotidienne, habituelle, le mouvement automatique se révèle généralement plus complexe. Ce que l’on nomme de manière erronée « réflexe » est en réalité la production d’un mouvement très rapide, et le plus souvent efficace, surtout chez l’expert. Ce mouvement est aussi le fruit d’un traitement de l’information. Par exemple, lors d’un pénalty, le gardien de but anticipe la trajectoire supposée du ballon par la prise en compte de l’orientation de la course d’élan du tireur, de la pose du pied d’appui, de l’orientation du buste, etc.
Alors, non, nous ne pouvons pas améliorer nos réflexes. En revanche, grâce à l’entraînement, nous pouvons sans problème travailler sur nos réponses motrices automatisées (Cf. plus haut, mouvement volontaire et mouvement automatique) par l’amélioration de notre temps de réaction, à savoir la vitesse à laquelle notre cerveau détecte une information et décide d’agir, mais également par notre capacité à exécuter rapidement et efficacement un mouvement adapté à la situation.
Dire qu’une personne a de bons réflexes est tout à fait inapproprié. L’action du sujet soi-disant doté de bons réflexes relève en fait de l’anticipation et de la prédiction de trajectoire. Le cerveau est un générateur d’hypothèses, il est en effet capable de prédiction. Cela permet ainsi au sujet la mise en place de gestes préparatoires, d’ajustements posturaux anticipés intégrant dans la production de l’action les conséquences sensorielles attendues de cette action. Le sujet va donc anticiper sur les conséquences de l’action en utilisant la mémoire du passé, et plus particulièrement ici la mémoire dite procédurale. C’est ce qui fait notamment la différence entre un sujet novice et un sujet expert.
Laura Wallard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.06.2026 à 17:05
Remi Valter, Médecin de santé publique et addictologue, Inserm; Nantes Université
Profiter des situations de la vie courante pour faire de la prévention en santé – quand on se rend dans une structure sociale, à la pharmacie, chez son médecin généraliste – plutôt que de ne la faire reposer que sur de grandes campagnes d’information qui alertent sur les risques de cancers, maladies cardiovasculaires, maladies infectieuses… C’est ce que prône la démarche « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.
À certains moments de l’année ou de la vie – un anniversaire, un retour de vacances, un 1er janvier –, les bonnes résolutions fusent : arrêter de fumer, perdre du poids, se remettre au sport. Des moments où l’on se dit : « il faudrait peut-être changer quelque chose ». Mais souvent, la motivation initiale s’érode en quelques semaines, jusqu’à ce que ces bonnes intentions rejoignent le cimetière des résolutions oubliées.
Ce décalage entre nos intentions et nos comportements révèle une vérité inconfortable : changer nos modes de vie ne relève pas que de la simple volonté individuelle. Et si la solution ne résidait pas dans ces grands moments de décision, mais dans des milliers de micro-interactions du quotidien ?
En France, quand on parle de prévention, on pense spontanément vaccination et dépistage. Ces actions sont essentielles, mais elles ne représentent qu’une partie de ce qui détermine notre santé. Ce ne sont pas seulement les maladies qui nous rendent malades, mais aussi notre environnement et nos habitudes du quotidien : ce que nous mangeons, notre niveau d’activité physique, nos consommations.
Les données du Global Burden of Disease sont sans appel : les facteurs comportementaux – alimentation, activité physique, tabac, alcool – représentent une part majeure du fardeau mondial de morbidité. En France, leur poids est aussi économique : le coût social du tabac est estimé à environ 156 milliards d’euros par an, et celui de l’alcool à près de 100 milliards.
Pourtant, la prévention reste encore largement présentée comme une affaire de responsabilité individuelle, alors que nos comportements sont profondément façonnés par nos environnements. Les lieux où nous vivons, travaillons, faisons nos courses, nous déplaçons influencent nos choix bien plus que notre seule volonté : offre alimentaire, aménagement urbain, politiques de prix, régulation de la publicité.
En pratique, la prévention est régulièrement affichée comme une priorité. Mais les rapports récents de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), de la Cour des comptes ou encore du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie dressent un constat récurrent : elle reste sous-financée, fragmentée et insuffisamment intégrée aux pratiques. Autrement dit, une ambition largement partagée… mais encore peu transformante.
Dès 1986, la Charte d’Ottawa rappelait une évidence souvent oubliée : la santé ne dépend pas uniquement des choix individuels. Elle est aussi le produit des environnements dans lesquels nous vivons, des politiques publiques qui structurent nos sociétés. Parmi ses cinq axes d’action, l’un invite à réorienter les services de santé vers la prévention – c’est précisément là que s’inscrit la démarche MECC, « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.
Concrètement, cette démarche repose sur la formation de professionnels déjà en contact avec la population afin qu’ils puissent engager, lorsque cela est pertinent, des conversations brèves autour de la santé et orienter vers des ressources adaptées.
Elle cible un large éventail de déterminants : tabac, alimentation, activité physique, alcool, santé mentale et bien-être. Elle concerne aujourd’hui un large éventail d’acteurs tels que – agents des collectivités territoriales, infirmiers, intervenants associatifs, kinésithérapeutes, médecins, pharmaciens et travailleurs sociaux – et s’applique dans des structures variées, telles que les associations, les hôpitaux, les pharmacies, les services sociaux ou les structures de soins primaires.
En pratique, elle se traduit par des formations aux interventions brèves, des outils d’aide à la conversation, des annuaires de ressources locales et parfois l’intégration de questions de prévention dans les logiciels métiers. Si les professionnels reconnaissent largement la valeur de l’approche, la mise en œuvre reste variable selon les organisations et une standardisation de la formation est souvent identifiée comme un levier essentiel.
L’objectif n’est pas de transformer chaque professionnel en expert de la prévention, mais de lui permettre de repérer les occasions favorables et d’engager un dialogue adapté à la situation de chacun, dans une logique également promue par les travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur les interventions brèves.
L’idée est simple : faire de chaque interaction un levier potentiel de santé. Concrètement, cela peut prendre des formes multiples comme :
– à la pharmacie : « Est-ce que vous arrivez à marcher un peu dans la semaine ? » ;
– en consultation : « Et le tabac, vous en êtes où en ce moment ? » ;
– à l’accueil d’une structure sociale : « Vous arrivez à dormir correctement ces temps-ci ? ».
Il ne s’agit pas d’ajouter du temps, mais de changer de posture. Une question bienveillante, une remarque adaptée peuvent suffire à ouvrir un dialogue, à amorcer une réflexion, voire une orientation.
Les synthèses de la littérature scientifique suggèrent que ces interventions brèves peuvent augmenter l’activité physique, améliorer certains comportements alimentaires et contribuer à réduire les consommations d’alcool ou de tabac.
Longtemps, la prévention a parlé le langage du risque : risque cardiovasculaire, risque de cancer, risque d’infection. Mais cette approche atteint vite ses limites. Nous ne sommes pas des décideurs parfaitement rationnels : nous privilégions le présent, avons du mal à modifier nos routines, et sommes fortement influencés par notre entourage.
Mettre en avant des bénéfices immédiats s’avère souvent bien plus efficace que d’évoquer des risques lointains. Mais plus encore, l’enjeu est de partir de ce qui compte pour la personne : mieux dormir, avoir plus d’énergie, être plus disponible pour ses proches. Ce sont ces ressorts-là – propres à chacun – qu’une conversation bien conduite peut faire émerger, bien plus qu’un message de prévention standardisé.
Certains moments – un anniversaire, un symptôme, un changement de traitement – sont particulièrement propices à ces conversations : les Anglo-Saxons parlent de teachable moments (que l’on pourrait traduire par des « moments propices à l’apprentissage »), ces instants où la personne est plus réceptive qu’à l’ordinaire.
Dans les années 1980, l’épidémiologiste Geoffrey Rose formulait une idée puissante : dans une population, ce ne sont pas forcément les personnes les plus à risque qui contribuent le plus au nombre total de malades. Ce sont souvent les personnes à risque modéré – moins exposées individuellement, mais bien plus nombreuses – qui, collectivement, représentent la part la plus importante des cas. Autrement dit, de petits changements chez beaucoup de gens ont un impact bien plus important que de grands changements chez quelques individus à haut risque.
C’est la logique même de MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») : des micro-interventions, répétées et diffusées largement, qui déplacent progressivement le niveau de santé d’une population tout entière. L’effet des interventions brèves sur chaque individu peut sembler modeste – mais multiplié par des milliers de contacts quotidiens, l’impact devient massif.
Cette approche invite aussi à repenser qui fait de la prévention. Les opportunités de contact avec la population dépassent largement le cadre des consultations médicales. À l’image des gestes de premiers secours ou des formations aux premiers secours en santé mentale, on peut imaginer une prévention portée par un ensemble large : professionnels de la santé bien sûr, mais aussi acteurs du social, de l’éducation, du sport, du monde du travail.
Dans un système de santé sous tension, cette approche peut sembler difficile à mettre en œuvre. Mais elle ne repose pas sur du temps supplémentaire – elle repose sur une posture différente. Des outils simples, comme les 5A pour « Ask, Advise, Assess, Assist, Arrange » (que l’on pourrait traduire par « Poser des questions, conseiller, évaluer, aider/soutenir, organiser »), proposent un cadre pour engager ces conversations : interroger sur les habitudes de santé, informer sans imposer, évaluer la motivation de la personne, l’accompagner dans ses premiers pas et orienter, si besoin, vers des ressources adaptées. Ces étapes ne supposent pas une consultation spécifique – elles peuvent s’inscrire dans quelques échanges d’un rendez-vous ordinaire.
Cette vision interroge profondément notre manière de penser la prévention. D’un côté, une approche centrée sur des programmes, des campagnes, des dispositifs. De l’autre, une approche intégrée, diffuse, ancrée dans les interactions quotidiennes. Les deux ne s’opposent pas. Elles se complètent.
La démarche MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») ne dispense pas d’agir sur les déterminants structurels – environnement, alimentation, aménagement urbain, conditions de travail, politiques fiscales… Elle permet d’agir maintenant, à l’échelle de chaque rencontre.
La prévention ne se décrète pas, elle se pratique. Et si plutôt que d’attendre la prochaine bonne résolution ou le prochain 1er janvier, nous apprenions à la voir aussi dans les moments ordinaires où chaque interaction devient une opportunité ?
Remi Valter est membre de la Société francophone de tabacologie.
18.06.2026 à 17:05
Antony Dabila, Relations internationales, Sciences Po
Alexandre Escudier, Chargé de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po, Sciences Po
La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.
Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.
La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.
Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux » : lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.
Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.
Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.
Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.
Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.
C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.
Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.
La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.
Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.
Tous les dilemmes de flux ne se ressemblent pas. On peut en distinguer six sous-types, selon la position de la vulnérabilité le long de la chaîne circulatoire (de la zone d’extraction au point de réception), auxquels s’ajoute un type transversal qui en cumule plusieurs.
Le dilemme d’accès à la source concerne l’entrée même dans la zone de production. La vulnérabilité est ici politique et territoriale avant d’être logistique.
Le dilemme de sortie régional, dont Ormuz est l’exemple le plus net, porte sur le goulet par lequel une ressource quitte sa région de production. Sa punissabilité est indifférenciée : bloquer le passage affecte l’ensemble du marché mondial, puisque tous les acheteurs de la zone de production empruntent le même verrou. La puissance coercitive qui en résulte est donc massive mais aveugle : elle frappe aussi bien les alliés que les adversaires de celui qui contrôle le passage.
Le dilemme de transit interocéanique, dont le détroit de Malacca (Asie du Sud-Est) offre l’illustration classique, concerne un point de passage situé non plus à la sortie de la zone de production, mais sur l’itinéraire reliant cette zone à un acheteur déterminé. Sa punissabilité est sélective : la puissance qui contrôle le détroit peut cibler les navires d’un État particulier (par inspection, ralentissement ou interdiction) sans interrompre le flux global. Il confère donc une valeur coercitive potentiellement plus élevée dans une relation bilatérale asymétrique.
Le dilemme d’acheminement concerne les corridors de circulation terrestres ou sous-marins et leurs infrastructures névralgiques (pipelines, interconnexions électriques). La destruction des gazoducs Nord Stream, en mer Baltique, en 2022 en a fourni la démonstration la plus dramatique.
Le dilemme de réception terminale porte sur les points d’entrée dans l’économie dépendante : ports, terminaux de gaz naturel liquéfié, câbles sous-marins.
Enfin, le dilemme cumulatif, sans doute le plus grave, présente deux caractéristiques conjointes : une même chaîne d’approvisionnement est successivement exposée à plusieurs types de vulnérabilités circulatoires, parmi les cinq dilemmes énoncés ci-dessus ; et chacun d’eux est suspendu au bon vouloir d’un acteur distinct, de sorte que la sécurisation d’un seul segment ne saurait suffire à réduire le degré d’exposition agrégé de l’ensemble. La vulnérabilité de flux est ainsi sérielle, et non localisée en un seul point stratégique. La situation énergétique chinoise en offre l’exemple quasi canonique. L’accès aux hydrocarbures du Golfe enchaîne un dilemme de sortie régional (Ormuz, sous influence iranienne), un dilemme de transit interocéanique (Malacca, sous contrôle naval américain) et un dilemme de réception terminale (les ports du littoral, exposés en cas de blocus). Aucune parade isolée ne suffit à protéger l’ensemble de la séquence. C’est précisément pour desserrer cet étau que Pékin investit massivement dans une stratégie de non-punissabilité par diversification des routes, grâce aux corridors terrestres centrasiatiques et pakistanais – les fameuses « routes de la soie » (Belt and Road Initiative).
Dans quelle mesure les démocraties libérales peuvent-elles faire face à ces vulnérabilités circulatoires ? La notion de non-punissabilité désigne l’ensemble des stratégies visant non à supprimer les chaînes de dépendances (objectif souvent irréaliste à court terme), mais à en empêcher l’instrumentalisation coercitive : faire en sorte que l’acteur contrôlant un segment critique ne puisse pas, ou ne veuille pas, s’en servir comme levier de pression. Il ne s’agit plus de rétablir un équilibre de puissance classique entre États, mais de restructurer l’architecture même des flux pour en neutraliser le potentiel punitif.
Cinq leviers complémentaires peuvent être mobilisés à cet effet :
la diversification des sources et des routes réduit la concentration des passages obligés et multiplie les alternatives en cas d’interruption ;
le stockage stratégique introduit une inertie temporelle qui amortit les effets immédiats d’une coupure ;
la réciprocité de la dépendance (rendre la rupture mutuellement coûteuse) diminue l’incitation à punir ;
la projection de puissance sur les segments critiques (présence navale dans un détroit, capacité de riposte sur un corridor terrestre) dissuade l’acteur qui contrôle le passage d’en exploiter le potentiel coercitif, ce qui équivaut à de la non-punissabilité par dissuasion ;
la substitution technologique, enfin, désamorce la vulnérabilité à sa racine : en remplaçant une ressource par une autre de moindre criticité d’approvisionnement, on se soustrait peu à peu à la vulnérabilité potentielle d’un flux menacé, ce qui rend tel ou tel point de passage stratégiquement indifférent. Le développement du nucléaire civil ou des énergies renouvelables produites sur le sol national, en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés, illustre ce levier.
Ces cinq instruments ne sont pas alternatifs mais complémentaires. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une « architecture de résilience circulatoire ».
En frappant les capacités balistiques et le programme nucléaire iranien, Washington cherchait à résoudre l’un des foyers de tension les plus anciens du système international et à démontrer que la puissance prédominante, à l’échelle globale, pouvait encore imposer un ordre régional spécifique. Mais les conséquences circulatoires de l’opération ont, jusqu’ici, produit l’effet inverse : la fermeture d’Ormuz a transformé la punissabilité latente du détroit en instrument de rétorsion massive, déstabilisant des marchés bien au-delà du théâtre d’opérations.
Ce paradoxe révèle une tension structurelle : réduire un foyer de violence ne suffit pas si l’opération elle-même active d’autres vulnérabilités circulatoires. La non-punissabilité n’est donc pas seulement un objectif à atteindre en temps de paix ; elle doit être intégrée comme contrainte opérationnelle dans la planification des interventions militaires comme dans la conduite de la politique économique. Car toute stratégie économique ignorant la dimension circulatoire risque de déplacer la vulnérabilité plutôt que de la réduire.
Rien ne garantit, en outre, que les segments contrôlés par des acteurs provisoirement neutres ou amicaux le demeurent : comme l’a montré le retournement russe sur le gaz à partir de 2021, qui a ruiné en quelques mois la stratégie allemande du « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), une crise peut suffire à les faire basculer vers l’hostilité ou, plus simplement, vers la poursuite exclusive de leurs propres intérêts (en l’occurrence géostratégiques, en Ukraine).
La nouvelle configuration du système international impose désormais aux États de se doter d’une architecture de non-punissabilité : en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie, en matières premières critiques, en composants technologiques ; en créant des redondances dans les chaînes logistiques de sorte qu’aucun point de strangulation unique ne puisse être instrumentalisé ; et en développant avec les grands opérateurs logistiques privés (armateurs, opérateurs portuaires, gestionnaires de plateformes) des partenariats de sécurisation des flux qui ne dépendent pas exclusivement des alliances entre États. Présents sur plusieurs chaînes circulatoires à la fois, ces opérateurs disposent de canaux logistiques de substitution considérablement renforcés depuis les ruptures de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’un point de passage est bloqué, le flux bascule entre acteurs privés, avant même que la diplomatie et la géostratégie modifient le jeu en termes de puissance coercitive.
Le conflit iranien rend cette exigence particulièrement visible. Durant la guerre froide, les crises demeuraient davantage compartimentées : à la manière des cloisons étanches d’un paquebot, des disjoncteurs stratégiques limitaient leur propagation d’un théâtre d’opérations à l’autre. Cette relative étanchéité ne tenait pas seulement à la discipline des grandes puissances ; elle résultait aussi d’interdépendances moins profondes, moins concentrées et moins mondialisées.
La mondialisation des chaînes d’approvisionnement a rebranché les conflits « en série » plutôt qu’en dérivation : un choc en un point du réseau se propage désormais à l’ensemble du circuit. Restaurer des « disjoncteurs stratégiques » entre les crises ne relève donc pas seulement de la diplomatie ou de la puissance militaire. Cela passe aussi, et peut-être d’abord, par l’architecture des flux dont dépend la capacité même des démocraties à réagir.
Le conflit en cours en Iran est donc bien davantage qu’un épisode de plus dans la longue série de crises survenues depuis 1945. Il constitue le test grandeur nature d’une réalité qui engage l’avenir de la sécurité collective : l’asymétrie entre des acteurs déstabilisateurs (comme l’Iran), que leur position dans les réseaux protège des représailles, et des démocraties structurellement vulnérables à la coercition circulatoire, de par leurs dépendances d’approvisionnement. Apprendre à la gérer suppose d’anticiper, en amont de toute crise régionale, les dilemmes de flux qu’elle est susceptible d’activer – selon les six types que nous avons ici distingués.
Contenir l’enchaînement des conflits suppose de réduire cette punissabilité structurelle en construisant une architecture de résilience géoéconomique qui rende les démocraties moins vulnérables au chantage. C’est à cette condition que les flux cesseront d’être des armes qu’un acteur hostile finira tôt ou tard par retourner contre nous, et redeviendront ce qu’ils sont dans leur principe : des vecteurs de circulation, et non des instruments de coercition.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.