19.03.2026 à 09:42
Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae

Partout où il s’est installé, le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus a tué des millions d’arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon. Pour lutter contre cette espèce invasive, il faut bien sûr connaître son cycle de vie et la façon dont la maladie qu’il véhicule se transmet d’arbre en arbre. C’est ce que nous explique le spécialiste d’entomologie forestière Hervé Jactel.
Le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus, responsable de la maladie du flétrissement, est sans conteste le pire agent pathogène pour les forêts de pin du continent eurasiatique. Il s’agit d’un ver microscopique qui, une fois dans l’arbre, se nourrit des vaisseaux du bois, et bloque la circulation de la sève. Les symptômes sont, dans un premier temps, le rougissement des aiguilles puis leur chute, ensuite la courbure des pousses (d’où le nom de flétrissement), puis enfin la mort de l’arbre en quelques semaines seulement.
Partout où il a été introduit, il a provoqué la mort de millions d’arbres. Cette espèce exotique envahissante (classée organisme de quarantaine en Europe) est originaire d’Amérique du Nord où elle ne cause pas de dégâts, car les pins nord-américains sont résistants. En revanche, elle s’avère très agressive envers les espèces de conifères avec lesquelles elle n’a pas longtemps cohabité.
Comme pour toutes les espèces invasives, le nématode du pin se joue des frontières terrestres ou maritimes. Il est arrivé en 1905 au Japon sans doute par l’intermédiaire d’une cargaison de bois venue des États-Unis. Il a, depuis, causé la perte de 95 % de la ressource en pins du pays. Il a ensuite été détecté en Chine en 1982, à Nankin (Nanjing en chinois), possiblement à cause de l’importation depuis les États-Unis de matériaux de construction d’un grand télescope. Il est désormais présent dans 18 provinces et a tué plus de 50 millions d’arbres.
Des travaux de modélisation ont montré que cette rapide expansion est surtout due à une propagation assistée par l’humain, avec des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres par an sans doute liés au transport de matériaux en bois contaminés. Les dégâts sont tout aussi considérables en Corée (10 millions d’arbres morts en dix ans) malgré toutes les mesures d’éradication et de contrôle mises en place.
Au Portugal, où il a été détecté en 1999, il occupe désormais plus de la moitié de la surface des forêts de pin maritime et a réduit de 30 % leur production. Des analyses génétiques ont montré que les populations de nématode du pin arrivées au Portugal étaient d’origine asiatique et non américaine. L’hypothèse est que du bois contaminé aurait été utilisé pour la construction de l’un des pavillons asiatiques de l’Exposition universelle de Lisbonne en 1998.
Des foyers sont également présents en Espagne depuis 2008, non loin de la frontière portugaise. Alors que certains semblent éradiqués, le foyer en Galice connu depuis une dizaine d’années est officiellement hors de contrôle et progresse de manière inquiétante.
Dans tous ces pays, le rythme de mortalité est d’environ un million d’arbres par an.
Autant dire que la menace est grave pour la forêt des Landes en France, où le pin maritime est omniprésent et où un premier foyer vient d’être découvert fin 2025 à Seignosse. Les 500 kilomètres qui séparent les foyers du nord du Portugal et de Galice du sud des Landes indiquent que, là encore, c’est le transport par l’être humain qui est à l’origine de cette invasion.
La maladie du flétrissement du pin est une maladie à transmission vectorielle. Le nématode du pin ne peut pas passer d’un arbre à l’autre sans l’aide de son insecte vecteur, capable de voler, qui est dans tous les pays infectés un coléoptère longicorne xylophage du genre Monochamus.
En Europe du Sud, il s’agit de l’espèce méditerranéenne Monochamus galloprovincialis. L’insecte vecteur transporte les nématodes dans ses trachées (tubes conduisant l’air aux différents organes) et les dissémine d’un arbre à l’autre à deux étapes de son cycle de développement.
À leur émergence de l’arbre où ils se sont développés, les jeunes adultes doivent se nourrir sur de jeunes pousses de pin en bonne santé pour acquérir l’énergie nécessaire pour faire fonctionner leurs muscles moteurs du vol et produire des ovocytes (les œufs avant leur fécondation).
C’est pendant cette phase de maturation sexuelle que l’essentiel de la charge en nématode est transmise à l’arbre. Cette transmission est passive, car les nématodes ne sont pas injectés mais sortent d’eux-mêmes des trachées, attirés par l’odeur de la résine qui s’écoule des morsures de l’insecte sur l’écorce des pousses de pin.
Les nématodes gagnent alors le réseau de canaux de résine où ils peuvent se multiplier si l’arbre n’est pas résistant et si les températures sont suffisamment élevées. Le nématode du pin produit une nouvelle génération tous les quatre et cinq jours à 25 °C. En quelques semaines, la population de nématodes peut donc augmenter de façon exponentielle, conduisant à une obstruction des canaux de sève et à la mort de l’arbre par embolie.
Le deuxième mode de transmission des nématodes par les insectes vecteurs intervient, mais dans une moindre mesure, lorsque la femelle fécondée cherche un arbre hôte dépérissant pour effectuer sa ponte, car c’est l’habitat le plus favorable au développement de sa descendance.
Cet arbre peut être dépérissant parce qu’affaibli par une grave sécheresse, le passage d’un feu (les Monochamus sont attirés par l’odeur de la fumée), une attaque de scolytes (des coléoptères xylophages), une infection par un champignon ou par le nématode lui-même (si un Monochamus l’avait auparavant contaminé lors de son repas de maturation). La femelle pond ses œufs un par un dans des encoches creusées dans l’écorce des arbres. Les nématodes qui restaient dans ses trachées peuvent alors pénétrer dans l’arbre par ces blessures de l’écorce. Les jeunes larves de l’insecte creusent ensuite une galerie sous l’écorce pour se nourrir aux dépens des tissus où circule la sève de l’arbre chargée de sucres. C’est pourquoi les arbres supports de ponte ne doivent pas être morts (pas complètement secs) mais seulement moribonds.
Ensuite, les autres stades larvaires se développent lentement dans les tissus du bois alors que les nématodes survivent en se nourrissant de champignons à l’intérieur de ces mêmes tissus. Attirés par l’odeur des insectes, les nématodes présents dans le bois se regroupent dans la loge où la larve s’est transformée en nymphe et s’insèrent dans les trachées du jeune adulte avant que celui-ci n’émerge de l’arbre, emportant avec lui quelques centaines à quelques milliers de nématodes. Au total, le cycle de reproduction de l’insecte vecteur Monochamus dure un an, avec une période d’arrêt du développement pendant l’hiver.
Pour boucler le cycle de la maladie, un arbre hôte doit donc être visité deux fois par des Monochamus, une fois par un Monochamus jeune adulte (mâle ou femelle) qui transmet les nématodes lors de son repas et induit donc le dépérissement de l’arbre, et une deuxième fois par un Monochamus femelle fécondée, attirée par l’arbre dépérissant, et dont les insectes de la génération fille assurent la récupération puis le transport des nématodes hors de l’arbre infecté.
Les insectes vecteurs de l’espèce M. galloprovincialis sont doués d’une grande capacité de vol, capables de se déplacer sur plusieurs dizaines de kilomètres durant toute leur vie d’adulte.
Contrairement aux incendies de forêt qui ravagent en quelques jours des grandes surfaces de plantations de pin, si elle n’est pas éradiquée, la maladie du flétrissement provoquée par le nématode progresse inéluctablement mais lentement, de quelques kilomètres par an, avec une petite proportion d’arbres morts par parcelle chaque année (5 à 10 %). Il conviendrait donc d’envisager d’ores et déjà des mesures pour ralentir le front de progression de la maladie, en cas d’échec de l’éradication, et pour reconstituer les forêts impactées.
Le temps long du dépérissement des forêts infectées par le nématode du pin devrait donc permettre d’évaluer différentes options de renouvellement forestier.
Hervé Jactel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.03.2026 à 18:12
Alexandra Lugova, Doctorante en économie, Université Savoie Mont Blanc
Bérangère Legendre, Professor, Université Savoie Mont Blanc
Jérémy Tanguy, Maître de conférences en Economie, Université Savoie Mont Blanc
Michele Belloni, Associate Professor, Università di Torino
La question de reculer, ou non, l’âge de la retraite fait débat en France. Dans ce cadre, une étude qui a mobilisé des données dans 14 pays européens montre que rester plus longtemps en emploi peut nuire à la santé mentale après 50 ans… sauf si ces personnes bénéficient de bonnes conditions de travail.
La dépression affecte environ 280 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait l’un des troubles en santé mentale les plus répandus. En Europe, près de 7 % de la population souffre de dépression chronique, soit environ 1 personne sur 14.
Selon une étude de la Drees publiée en 2025, qui s’appuie sur des chiffres de 2019, la France serait le pays d’Europe le plus touché par les syndromes dépressifs, avec un taux estimé à 11 % de sa population.
Si toutes les générations sont concernées, la prévalence de la dépression est particulièrement élevée chez les personnes en emploi qui avancent en âge, car elles sont souvent confrontées à l’isolement, à la perte de repères ou à la dégradation de leurs conditions de travail.
Cette réalité soulève des inquiétudes alors que de nombreux pays européens allongent la durée de vie professionnelle pour garantir la viabilité de leurs systèmes de retraite.
Depuis plus d’une décennie, la plupart des pays européens ont mené des réformes repoussant l’âge de départ à la retraite pour garantir la soutenabilité financière de leurs systèmes de pension. Mais quelles sont les répercussions sur la santé mentale des travailleurs âgés ?
Nous avons voulu répondre à cette question en mobilisant les données de 14 pays européens et en mettant en lumière un facteur souvent négligé dans le débat public : la qualité des conditions de travail.
Nos résultats montrent que travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… sauf si les conditions de travail sont bonnes. Autrement dit l’impact d’une réforme ne dépend pas uniquement de son contenu, mais aussi des conditions dans lesquelles elle est déployée. Le type d’emploi qu’occupent les travailleurs ciblés par l’allongement de la durée d’activité conditionne l’impact de la réforme sur la santé mentale.
Nous avons croisé deux grandes bases de données européennes afin de dresser un panorama exhaustif de l’effet des réformes allongeant la carrière sur la santé mentale des travailleurs européens :
i) les données de l’enquête « Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe » (SHARE), qui suit la santé des personnes de plus de 50 ans ;
ii) et celles de l’« European Working Conditions Survey » (EWCS), (en français, « Enquête européenne sur les conditions de travail »), qui mesure la qualité des emplois.
Les données de plus de 10 000 travailleurs européens âgés de 50 à 54 ans entre 2011 et 2015 ont ainsi pu être mobilisées.
Le score Euro-D constitue l’indicateur principal de santé mentale utilisé dans cette étude. Il permet de comptabiliser les symptômes de dépression sur une échelle en 12 points. Un score supérieur à 3 indique une dépression chronique. Résultat : chaque année supplémentaire imposée avant la retraite augmente le nombre de symptômes de dépression et la probabilité d’avoir une dépression chronique, en particulier lorsque la prolongation dépasse un an.
Mais cette moyenne cache de fortes disparités. Le métier exercé et les conditions de travail influencent l’impact des réformes rallongeant la carrière. On observe également des écarts frappants selon la qualité de l’environnement de travail.
Pour comprendre ces écarts, nous avons classé les emplois selon six dimensions de qualité :
environnement physique (bruit, températures, substances dangereuses),
environnement social (harcèlement, soutien des collègues, qualité du management),
autonomie et usage des compétences,
qualité du temps de travail (horaires, flexibilité),
intensité du travail (rythme, pression),
perspectives de carrière (sécurité de l’emploi, évolution de carrière possible).
Nous avons alors comparé les effets des réformes entre deux groupes pour chacune de ces dimensions : un premier groupe exerçant dans des conditions de travail que nous qualifierons de dégradées, un second groupe exerçant dans de bonnes conditions de travail.
Les résultats sont sans appel. Chez les personnes exposées à un environnement social dégradé (absence de soutien, harcèlement, management toxique), repousser le départ à la retraite de plus d’un an entraîne une hausse de 22 % des symptômes dépressifs par rapport à la moyenne observée dans le groupe non exposé à la réforme.
À l’inverse, les travailleurs évoluant dans un environnement social favorable voient leur santé mentale s’améliorer lorsque l’âge de départ augmente. Travailler plus longtemps peut alors renforcer leur sentiment d’utilité et de lien social.
L’analyse des perspectives de carrière aboutit à un résultat similaire : dans des emplois précaires, l’allongement de la vie professionnelle accroît les symptômes dépressifs de 28 %, alors qu’elle les réduit dans les métiers offrant de la stabilité et des perspectives d’évolution. Les effets délétères, bien que moins forts, sont également marqués dans les emplois à faible autonomie.
Pourquoi une même réforme peut-elle engendrer des effets aussi contrastés ? Parce que prolonger l’activité dans un emploi pénible, sans perspectives d’évolution, sous pression ou dans un environnement hostile, accroît la détresse. Or, à 50 ou 55 ans, la tolérance face à ces pressions diminue, en particulier lorsque l’horizon de la retraite, perçu comme proche, est repoussé.
Des études antérieures ont montré que le ressenti d’injustice et d’insécurité est central : les personnes proches de la retraite, confrontées à un changement de règles du jeu, se sentent flouées. La perception de ne pas avoir de contrôle sur leur avenir professionnel provoque stress, frustration et symptômes dépressifs.
Notre étude confirme également que les emplois sans autonomie ni reconnaissance (faible usage des compétences, peu de marges de manœuvre) accentuent les effets délétères. À l’inverse, les travailleurs en capacité de décider, de s’adapter, d’apprendre ou de transmettre souffrent moins, voire bénéficient de cette prolongation, notamment en termes de bien-être psychologique.
Faut-il pour autant renoncer à toute réforme des retraites ? Non. Mais il faut intégrer pleinement la santé mentale dans les politiques d’emploi des seniors. Cela implique d’aller au-delà du seul âge de départ et d’anticiper les conditions dans lesquelles les travailleurs vieillissent au travail.
Cela passe par :
la réduction du stress professionnel dans les métiers les plus exposés ;
l’adaptation des postes aux compétences et à la santé des seniors ;
le développement de la formation continue pour faciliter les transitions au cours de la carrière ;
et, surtout, l’amélioration de l’environnement social au travail, en formant les managers et en favorisant le soutien professionnel.
Ces mesures sont essentielles non seulement pour le bien-être des individus, mais aussi pour éviter des départs anticipés coûteux pour le système de protection sociale : arrêts de travail, invalidité, chômage, etc.
Notre étude apporte un message clair : l’impact des réformes des retraites sur la santé mentale dépend de la qualité du travail. Un allongement de carrière imposé dans de mauvaises conditions peut engendrer une vague silencieuse de mal-être et de dépressions. À l’inverse, un emploi de qualité peut faire de la fin de carrière une période utile et satisfaisante.
Alors que le vieillissement de la population rend inévitable l’adaptation des systèmes de retraite, il est urgent que les pouvoirs publics articulent les politiques de retraite avec celles du maintien en emploi.
Travailler plus longtemps, oui, mais dans des conditions adaptées.
Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire Bien être et santé mentale (BEST).
Alexandra Lugova, Jérémy Tanguy et Michele Belloni ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
18.03.2026 à 18:11
Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Zéphirin Nganmeni, Maître de Conférences en Sciences Économiques, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis
Les femmes occupent aujourd’hui 42,1 % des sièges dans les conseils municipaux. Pourtant, elles restent minoritaires dans les intercommunalités, là où se décident les orientations budgétaires et stratégiques des territoires.
La France affiche une ambition claire en matière d’égalité femmes-hommes en politique. Depuis la loi sur la parité de 2000, les listes électorales dans de nombreuses communes doivent alterner femmes et hommes. Résultat, les conseils municipaux ont profondément changé de visage. Alors qu’en 1995, les femmes ne représentaient qu’environ 21 % des conseillers municipaux, en 2020, elles en représentent 42,1 %. Cette progression confirme l’efficacité des quotas pour transformer la représentation descriptive des assemblées locales). Mais derrière ce progrès visible se cache une réalité plus nuancée. Dans les structures intercommunales, là où se prennent des décisions clés sur les finances locales, l’aménagement du territoire ou le développement économique, les femmes restent nettement sous-représentées.
Notre recherche, fondée sur les données exhaustives des élections municipales de 2020 et sur plus de 64 000 délégués intercommunaux, met en évidence un mécanisme central : les inégalités observées dans les intercommunalités ne naissent pas à ce niveau, elles prolongent celles qui structurent déjà l’accès aux fonctions exécutives municipales.
Depuis 2014, chaque commune française doit intégrer l’une des 1 254 structures intercommunales, appelées établissements publics de coopération intercommunale. Ils exercent des compétences majeures en matière de fiscalité économique, de transports, de politique de l’habitat, de développement durable ou encore de planification urbaine. Ils constituent un niveau décisif de coordination et de mutualisation de l’action publique locale.
Pourtant, leurs membres ne sont pas élus directement par les citoyens. Ils sont désignés parmi les élus municipaux, selon des règles largement dépendantes de la taille des communes et du nombre de sièges attribués. La majorité des structures intercommunales se situent entre 30 % et 45 % de femmes, et les cas dépassant 50 % restent minoritaires. Cette distribution confirme que la parité n’est pas devenue la norme à l’échelle intercommunale.
Le point clé se situe au niveau des maires et des adjoints. Dans plus de 70 % des communes, l’intercommunalité ne dispose que d’un seul siège. Ce siège est presque systématiquement occupé par le maire. Or les maires demeurent très majoritairement des hommes. Le mécanisme est institutionnellement simple mais politiquement décisif. Lorsque la commune ne dispose que d’un représentant, celui-ci est issu de l’exécutif, le plus souvent le maire. La sous-représentation des femmes à la tête des municipalités se transmet donc directement à l’échelon intercommunal.
Les recherches consacrées à la désignation des maires montrent que cette phase, qui se déroule au sein même du conseil municipal, constitue un véritable point de blocage pour l’accès des femmes aux fonctions exécutives locales. Plus largement, les études sur la sélection des candidats et les carrières politiques mettent en évidence le poids de l’ancienneté, des réseaux partisans et de l’avantage des sortants. Ces mécanismes tendent à consolider la position de ceux déjà en place, le plus souvent des hommes.
Selon nos recherches, lorsque le nombre de sièges augmente, l’écart entre la part de femmes parmi les conseillers municipaux et leur part parmi les postes exécutifs se réduit, mais il ne disparaît pas. À l’échelle nationale, les femmes occupent 35,1 % des sièges intercommunaux, mais seulement 31,7 % des positions les plus stratégiques L’accès au pouvoir exécutif reste plus inégal que l’accès aux sièges ordinaires.
Tous les territoires ne se ressemblent pas. Nos analyses montrent que la taille démographique des intercommunalités est positivement associée à la présence féminine. Dans les 20 % d’intercommunalités les moins peuplées, la part moyenne de femmes est d’environ 31,6 %. Dans les 20 % les plus peuplées, elle atteint près de 39 %. L’effet est croissant mais non linéaire. La montée en population favorise la représentation féminine, puis l’effet marginal s’atténue dans les plus grandes structures. Ce résultat est cohérent avec les travaux montrant que les systèmes proportionnels et les contextes urbains plus politisés offrent un environnement plus favorable à l’émergence de candidatures féminines. Les grandes intercommunalités regroupent davantage de communes soumises à des règles de parité strictes et à une compétition partisane structurée.
À l’inverse, la fragmentation territoriale pénalise la représentation des femmes. À population équivalente, une intercommunalité composée d’un grand nombre de petites communes présente une proportion plus faible de femmes. La règle du délégué unique renforce mécaniquement le poids des maires, donc celui des hommes. Deux territoires démographiquement comparables peuvent ainsi produire des conseils intercommunaux très différents selon leur degré de fragmentation.
Le type d’intercommunalité joue également un rôle significatif. Les métropoles atteignent en moyenne plus de 40 % de femmes, tandis que les communautés de communes, plus rurales et plus fragmentées, se situent autour de 34 %. Les structures à fiscalité professionnelle unique affichent une proportion plus élevée de femmes que celles à fiscalité additionnelle.
Ces différences traduisent des effets combinés de taille, d’intégration financière et de structuration institutionnelle. Les environnements plus intégrés tendent à s’accompagner de pratiques politiques plus formalisées et d’une mise en œuvre plus effective des normes de parité.
L’orientation politique a également un impact. Les intercommunalités à majorité de gauche comptent en moyenne davantage de femmes que celles orientées à droite. Ce résultat est cohérent avec la littérature montrant que les partis de gauche soutiennent plus fortement les quotas et les politiques d’égalité.
Cependant, cet effet reste secondaire par rapport aux contraintes institutionnelles. Les différences idéologiques existent, mais elles ne compensent pas les mécanismes structurels liés à la sélection des exécutifs municipaux et à la fragmentation territoriale.
La France a profondément transformé la composition de ses conseils municipaux au cours des vingt dernières années. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la loi impose un équilibre entre femmes et hommes sur les listes électorales, ce qui a permis une progression nette de la présence féminine. Mais cette avancée reste incomplète. D’une part, ces obligations ne s’appliquent pas aux communes de moins de 1 000 habitants. D’autre part, elles encadrent la composition des listes, pas l’attribution des fonctions exécutives. Le choix des maires, des adjoints ou des représentants envoyés à l’intercommunalité, notamment lorsqu’il n’y a qu’un seul siège, n’est pas soumis aux mêmes règles. Or ce sont précisément ces fonctions qui concentrent l’essentiel du pouvoir décisionnel.
Ainsi, si les assemblées se sont féminisées, les postes où se prennent les décisions stratégiques demeurent majoritairement occupés par des hommes. La démocratie ne se limite pas à l’équilibre des chiffres. Elle suppose un accès réel et égal aux responsabilités et aux lieux où s’exerce effectivement le pouvoir.
Les intercommunalités gèrent des budgets importants et structurent durablement l’action publique locale. Elles façonnent le quotidien des citoyens en matière de mobilité, d’habitat et de développement économique. Leur composition reflète imparfaitement la société qu’elles administrent. Les femmes représentent plus de la moitié de la population et près de la moitié des conseillers municipaux, mais elles restent minoritaires là où se concentrent les leviers exécutifs. Comprendre les mécanismes institutionnels qui produisent ces écarts permet de dépasser les explications culturalistes ou individualisantes. Les règles de désignation, les structures territoriales et les procédures de sélection interne façonnent profondément les trajectoires politiques.
La question n’est donc pas seulement celle de la présence des femmes en politique locale. Elle est celle de leur accès effectif, à égalité, aux positions où s’exerce réellement le pouvoir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
18.03.2026 à 18:10
Theresa Reinold, Professeure assistante de droit international, EDHEC Business School
La guerre en Iran met en évidence la faiblesse de l’ordre international fondé sur des règles, car elle démontre une fois de plus que les grandes puissances peuvent agir unilatéralement tout en paralysant les institutions censées garantir la sécurité collective. Le Conseil de sécurité de l’ONU apparaît incapable de réagir de manière équilibrée, notamment en raison du droit de veto et de doubles standards qui évitent de remettre en cause les actions des États-Unis et de leurs alliés. L’Union européenne, malgré son poids économique et diplomatique, reste marginalisée par ses divisions internes, sa dépendance sécuritaire envers Washington et son manque de volonté politique d’assumer un rôle géopolitique plus affirmé.
L’un des aspects les plus frappants de la guerre en Iran est la mesure dans laquelle elle a mis en évidence l’inefficacité des organisations internationales et des approches multilatérales pour résoudre les conflits mondiaux. Si nous considérons ce conflit comme un indicateur de la viabilité de l’ordre international fondé sur des règles établi après la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons conclure que le patient présente un pouls très faible.
L’Organisation des Nations unies (ONU) et l’Union européenne (UE) sont deux organisations qui incarnent l’ordre normatif mondial d’après 1945, un ordre fondé sur des principes tels que la règle de droit, la non-agression et le respect de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États souverains.
Ces principes, et les différentes organisations internationales qui les incarnent, sont parmi les premières victimes de la campagne militaire américano-israélienne. Comment en est-on arrivé là et que pourrait-on faire pour donner un nouveau souffle au multilatéralisme ?
La guerre en Iran a clairement montré que le système de sécurité collective mis en place après 1945 est largement paralysé lorsqu’une grande puissance décide d’agir seule. Le Conseil de sécurité de l’ONU a été désigné comme le gardien de la paix et de la sécurité internationales, mais il a été paralysé par le droit de veto de ses membres permanents qui ont maintes fois utilisé leur influence pour protéger du regard international leurs propres actions et celles de leurs alliés.
Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran fin février 2026, le Conseil de sécurité n’a dans un premier temps pas réussi à trouver de réponse significative, et encore moins à autoriser des mesures visant à désamorcer la crise. Au contraire, le conflit s’est déroulé en dehors du cadre du droit international, les actions militaires unilatérales devenant la norme plutôt que l’exception.
Il a finalement, le 11 mars, adopté une résolution qui se concentrait uniquement sur la condamnation des attaques de l’Iran contre les États du Golfe. La résolution, adoptée par 13 voix pour et les abstentions de la Russie et de la Chine, qualifiait les actions de l’Iran d’« attaques flagrantes » et exigeait l’arrêt immédiat de cette agression régionale.
Si cette résolution est un signal important indiquant que l’institution est toujours active et que l’ONU a encore une certaine volonté de protéger les normes fondamentales sur lesquelles elle a été fondée, son approche unilatérale souligne le double standard persistant du Conseil de sécurité : la résolution ne fait aucune mention des frappes initiales américano-israéliennes contre l’Iran qui ont déclenché l’escalade, ni ne traite du contexte plus large du conflit, tel que la légalité de ces frappes ou l’assassinat du guide suprême iranien. Le silence assourdissant du Conseil de sécurité de l’ONU face aux violations du droit international par les États-Unis et Israël suggère une fois de plus l’utilisation d’un double standard et sape davantage sa crédibilité en tant que gardien de la paix et de la sécurité internationales.
Cependant, alors que le Conseil est actuellement plus ou moins paralysé, il existe une procédure qui pourrait redynamiser l’ONU dans cette crise géopolitique, à savoir la procédure « Uniting for Peace » (Unis pour la paix). Ce mécanisme donne des pouvoirs à l’Assemblée générale des Nations unies en cas d’impasse au Conseil de sécurité.
« Uniting for Peace » est une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1950 (résolution 377[V]). Elle a été conçue pour permettre à l’Assemblée générale d’agir dans les cas où le Conseil de sécurité est dans l’incapacité de le faire en raison d’un veto émis par l’un de ses membres permanents. L’objectif est de contourner un blocage du Conseil de sécurité et de permettre à l’Assemblée générale de recommander des mesures collectives – y compris l’emploi de la force armée – afin de maintenir ou de rétablir la paix et la sécurité internationales. Si cette procédure n’a pas encore été utilisée dans la crise iranienne, c’est parce que la volonté politique nécessaire à cet effet n’est pas suffisante.
Un autre aspect notable (mais sans surprise) de cette guerre est l’absence totale de pertinence de l’Union européenne en tant que médiatrice et artisane de la paix. L’impulsion fondatrice de l’UE était de construire la paix sur la base de la coopération multilatérale et de la résolution non violente des conflits. L’UE se considère comme une puissance normative qui cherche à projeter ses valeurs dans le monde entier en utilisant le soft power, mais qui a tendance à éviter de recourir à la coercition.
Malheureusement, la période dans laquelle nous vivons est celle où les États les plus puissants ont décidé que la violence était désormais l’outil privilégié pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère, soit en renversant les régimes hostiles, soit en s’emparant de territoires étrangers par la force armée.
Dans ce monde où règne la loi du plus fort, l’Europe semble impuissante. L’UE n’a pas été consultée avant la guerre en Iran et ne participe pas activement aux hostilités. Au contraire, elle observe depuis les coulisses, lançant des appels futiles à la retenue et se sabotant elle-même dans des querelles internes. Cela est regrettable, compte tenu du rôle historique joué par l’Europe dans la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien.
Pourquoi l’UE se retrouve-t-elle spectatrice dans l’événement géopolitique le plus important de 2026 ? D’une part, parce qu’elle n’a – une fois de plus – pas réussi à parler d’une seule voix. Les États membres ont adopté des positions divergentes, certains exprimant leur soutien aux actions américano-israéliennes et d’autres appelant à la retenue. L’Espagne, par exemple, a pris le risque d’un conflit ouvert avec l’administration Trump au sujet de l’utilisation de ses bases militaires pour l’effort de guerre, tandis que d’autres acteurs importants, dont l’Allemagne et la France, ont exprimé une certaine compréhension pour les frappes aériennes.
S’il est facile de critiquer l’UE pour son manque d’unité sur des questions géopolitiques majeures, cette multiplicité de voix est en réalité une caractéristique voulue de cette entité hybride, qui combine à la fois des éléments supranationaux et intergouvernementaux dans son architecture institutionnelle. Dans le même temps, cette caractéristique sape activement l’action de l’UE sur la scène internationale.
Un autre facteur qui condamne l’UE à l’inefficacité dans les crises géopolitiques est la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité et l’absence d’une politique de défense commune soutenue par une armée européenne.
Cependant, le plus grand obstacle à l’action de l’UE en matière de géopolitique n’est ni institutionnel ni matériel. Il est d’ordre psychologique. Il n’y a aucune volonté de diriger, aucune volonté d’utiliser une approche musclée pour contrer le mépris flagrant de Trump pour le multilatéralisme et le droit international (valeurs qui sont au cœur de l’identité européenne), et une croyance naïve que les relations transatlantiques se répareront d’elles-mêmes. Au lieu de tirer parti de son poids économique et diplomatique pour contrer les actions unilatérales des États-Unis, l’UE a souvent eu recours à des gestes réactifs et conciliants, dans l’espoir que l’harmonie transatlantique serait rétablie d’une manière ou d’une autre par la seule bonne volonté. Cela reflète une erreur de calcul fondamentale : la conviction que les États-Unis, sous Trump ou sous tout autre dirigeant, finiront par reconnaître et récompenser la loyauté européenne, même si les actions de Washington démontrent le contraire.
La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer. Les mentalités peuvent évoluer, les identités peuvent être reconstruites et l’autonomie peut être renforcée.
Non, le multilatéralisme n’est pas mort. Les organisations internationales telles que l’ONU et l’UE ont non seulement mis en place des normes et des mécanismes qui les autoriseraient à jouer un rôle essentiel dans les crises géopolitiques, mais elles disposent également d’énormes ressources qui leur permettraient de jouer un tel rôle.
Le pouls du patient est donc faible, mais il existe des remèdes efficaces pour le renforcer. Nous devons maintenant rassembler la volonté politique nécessaire pour les appliquer.
Theresa Reinold a reçu des financements de Thyssen Foundation.
18.03.2026 à 18:09
Kambiz Zare, Professor of International Business and Geostrategy, Kedge Business School
Les tensions dans le golfe Persique mettent en évidence la vulnérabilité structurelle des pays de l’union européenne, qui importent environ 58 % de leur énergie, ce qui les rend très sensibles à toute perturbation des routes maritimes ou de la production des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. La réponse ne peut être exclusivement militaire : l’UE doit accélérer sa transition énergétique et s’engager plus activement sur le plan diplomatique pour stabiliser la région.
Dans le contexte actuel, les marchés, comme toujours, continuent de réagir aux informations qu’ils reçoivent. Ils montent, ils baissent, ils peuvent créer des épisodes de panique, mais aussi des opportunités d’arbitrage, tout en incitant les investisseurs à rechercher des placements jugés plus sûrs. Au fond, cette réactivité immédiate est la nature même des marchés.
En ce qui concerne la crise iranienne, à ce stade il faut distinguer deux niveaux. Le premier est déjà visible : un choc de volatilité. Le second serait beaucoup plus grave : un choc systémique majeur. Pour l’instant, le premier est réel ; le second reste un risque, pas une certitude.
Pour l’Union européenne, l’enjeu ne se limite pas à une accalmie boursière ou à une baisse ponctuelle du prix du baril de Brent. Le problème est plus profond : l’Europe reste fortement exposée aux chocs énergétiques extérieurs, en particulier lorsque les tensions géopolitiques menacent les routes maritimes, le trafic des tankers et la confiance des producteurs du golfe Persique. L’énergie n’est pas un sujet périphérique pour l’économie européenne. Elle se situe au cœur de l’inflation, de la production industrielle, des coûts de transport et de la compétitivité.
En d’autres termes, même lorsque les prix reculent temporairement, le signal stratégique reste inchangé : la sécurité énergétique de l’Europe demeure vulnérable à des perturbations que cette dernière ne contrôle pas.
La fragilité européenne n’est pas conjoncturelle ; elle est structurelle. Depuis longtemps, la demande énergétique de l’UE dépasse sa production intérieure, ce qui rend le bloc durablement dépendant des importations. Le taux global de dépendance énergétique de l’UE se situe autour de 58 %. Surtout, l’Union importe plus de 90 % du pétrole qu’elle consomme et entre environ 80 % et 90 % de son gaz, selon les indicateurs retenus. Cette réalité place l’Europe en situation de forte exposition dès qu’un conflit menace les voies maritimes, les flux pétroliers ou la production des régions exportatrices.
L’Europe a certes diversifié une partie de ses fournisseurs. Pour le pétrole, ses principaux partenaires sont aujourd’hui les États-Unis, la Norvège et le Kazakhstan. Pour le gaz, la Norvège occupe une place centrale, suivie par l’Algérie et le Royaume-Uni. En matière de gaz naturel liquéfié, les États-Unis dominent très largement, devant la Russie puis le Qatar.
Cette diversification a réduit certains risques, mais elle n’a pas supprimé la dépendance. Elle a simplement changé sa géographie. L’Europe dépend moins d’un fournisseur unique qu’auparavant, mais elle reste profondément insérée dans un marché mondial où les prix réagissent immédiatement aux tensions géopolitiques.
Le risque lié au détroit d’Ormuz ne concerne pas uniquement le pétrole. Toute perturbation durable dans le golfe Persique peut aussi affecter d’autres matières premières et intrants stratégiques pour l’industrie européenne : engrais, produits chimiques, pétrochimiques, plastiques et divers produits intermédiaires indispensables aux chaînes de production.
Pour l’Europe, les secteurs les plus vulnérables sont ceux qui sont déjà très énergivores ou fortement dépendants d’intrants importés. On pense notamment à la chimie, à la pétrochimie, au ciment, au verre, à la céramique, au papier, mais aussi à certaines branches de l’agroalimentaire via la question des engrais et du transport. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces secteurs se situent souvent en amont de l’économie. Lorsqu’ils subissent une hausse des coûts, celle-ci se diffuse ensuite dans le reste du système productif. Le choc ne reste donc pas limité à l’énergie. Il passe aussi par le fret, l’assurance maritime, les coûts de production et, à terme, par les prix à la consommation.
Autrement dit, l’Europe ne fait pas face à une simple tension énergétique, mais à une chaîne de transmission inflationniste beaucoup plus large. Il n’est même pas nécessaire qu’Ormuz soit totalement fermé pour produire cet effet. Le simple risque de perturbation peut suffire à faire grimper les prix, parce que les marchés réagissent autant à l’anticipation d’un choc qu’au choc lui-même.
Le retour d’un pétrole au-dessus de 100 dollars (85,5 euros) est un marqueur très préoccupant pour l’Europe. Une telle hausse renchérit immédiatement le transport, pèse sur les marges industrielles, fragilise la compétitivité et réduit le pouvoir d’achat. L’Europe n’est peut-être pas au centre géographique de la crise, mais elle en supporte très directement les conséquences économiques.
La Commission européenne a évoqué le risque d’un choc stagflationniste majeur. Le scénario est crédible – l’expérience de l’invasion de l’Ukraine n’est pas loin –, mais il ne doit pas être présenté comme inévitable. Il devient sérieux si trois conditions se cumulent : un choc énergétique durable, une remontée de l’inflation et un ralentissement de l’activité sous l’effet de coûts élevés prolongés.
Pour la zone euro, la vulnérabilité est réelle, car la croissance y est déjà plus modérée que dans d’autres grands blocs, notamment les États-Unis ou certaines économies asiatiques. Cela signifie que l’Europe dispose de moins de marge pour absorber un nouveau choc d’offre. Nous ne sommes pas automatiquement dans une répétition du choc de 2022. Tout dépendra de la durée de la crise, de l’intensité de la perturbation et de la capacité de l’Europe à sécuriser ses approvisionnements.
Le déploiement d’une flotte européenne peut contribuer à sécuriser les routes commerciales et à rassurer les marchés. Mais il faut rester lucide : cela ne fera ni baisser durablement les prix ni disparaître le risque géopolitique. La réponse européenne ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être diplomatique, énergétique et stratégique.
La leçon est claire : tant que l’Europe restera dépendante du pétrole et du gaz importés, toute crise majeure dans le golfe Persique continuera d’affecter directement ses prix, son inflation, son industrie et sa croissance. L’instabilité du Moyen-Orient n’est plus un sujet périphérique ; elle fait partie intégrante de la sécurité économique européenne.
L’Union européenne doit d’abord accélérer sa sortie de la dépendance aux énergies fossiles, en misant davantage sur les renouvelables, l’électrification, les réseaux et l’efficacité énergétique. Elle doit ensuite contribuer plus activement à la stabilité régionale. La sécurité de l’économie européenne dépend aussi de sa capacité à défendre un environnement géopolitique plus stable.
Kambiz Zare est membre du conseil scientifique du Spirales Institute Think Tank
18.03.2026 à 18:08
Oliver Vanden Eynde, Professeur titulaire d'une chaire et directeur de recherche CNRS, Paris School of Economics – École d'économie de Paris; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Juan Vargas, Professor of Economics, Università di Torino
Le changement climatique peut aussi nourrir, indirectement, les violences. En cause, des tensions sur l’agriculture et l’exploitation des ressources minières requise pour la transition énergétique, notamment. De quoi mieux comprendre les risques de conflit armés dans le monde.
Les événements météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus fréquents et intenses. Ces chocs climatiques ne se contentent pas de perturber les écosystèmes : ils redessinent les dynamiques sociales, économiques et politiques à l’échelle mondiale. En parallèle, la transition vers une économie sobre en carbone, bien que nécessaire, engendre une demande sans précédent en ressources minières, comme le lithium ou les terres rares. Celles-ci sont souvent extraites dans des régions déjà fragilisées par des tensions sociales ou des conflits armés.
Le cas du conflit entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, par exemple, dans lequel chacun accuse l’autre d’armer des groupes rebelles, arbitré finalement par les États-Unis, constitue un cas emblématique. Ce sont des terres riches en cobalt et en cuivre, marquées par des sécheresses de plus en plus prolongées et des pluies de plus en plus abondantes, sur lesquelles les populations vivent majoritairement encore de l’agriculture.
Depuis les années 2010, les économistes s’intéressent de plus en plus aux liens complexes entre toutes ces composantes : changement climatique, exploitation des ressources naturelles et risque de conflits. Aujourd’hui, nous disposons de résultats robustes, même si des zones d’ombre persistent, et de pistes concrètes pour guider l’action des décideurs publics.
C’est d’abord par le truchement de l’agriculture que le mécanisme a pu être mis en évidence. Sécheresses, vagues de chaleur et inondations augmentent systématiquement la probabilité que des violences surviennent ainsi que leur intensité, en particulier dans les régions où les moyens de subsistance dépendent de l’agriculture pluviale – autrement dit directement des pluies.
Cela se joue à travers plusieurs leviers :
la baisse des revenus agricoles peut rendre plus attractif le fait de rejoindre des groupes armés ;
la rareté des ressources peut intensifier la compétition entre communautés ;
la chaleur elle-même peut accroître l’agressivité, même en milieu urbain.
La causalité peut cependant aussi fonctionner dans l’autre sens. En effet, les conflits dégradent souvent l’environnement : exploitation minière illégale, expansion de cultures illégales pour produire des drogues (par exemple, le pavot ou la coca), déforestation, destruction des infrastructures, pollution des rivières…
Des cercles vicieux se mettent en place, dans lesquels la détérioration environnementale et la violence s’entretiennent mutuellement.
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Si les chocs climatiques redéfinissent ainsi les opportunités localement, les hausses du cours des ressources naturelles augmentent les enjeux des conflits. Les hausses des prix du pétrole et des métaux ont souvent intensifié les violences dans les zones de production, en particulier lorsque l’extraction est intensive en capital et que les ressources peuvent être pillées. La transition verte risque d’exacerber ces dynamiques.
La demande en « minéraux de la transition » (aussi appelés « minerais critiques ») augmente rapidement, menaçant d’amplifier cette forme de rapacité dans certaines régions, tandis que les revenus des énergies fossiles diminuent ailleurs.
Les mécanismes précis par lesquels l’activité minière déclenche des conflits dépendent également du type d’exploitation. Dans le cas d’une exploitation minière artisanale, l’emploi de la population locale joue un rôle bien plus important que dans une exploitation industrielle. En outre, la pollution due à l’extraction de ces minéraux – en particulier la contamination de l’eau – peut aussi réduire les rendements agricoles bien au-delà des sites miniers. Des moyens de subsistance sont ainsi perdus, ce qui alimente doublement les risques de conflit.
Les facteurs de risque, ainsi, se chevauchent souvent. Les régions sujettes à la sécheresse se trouvent fréquemment au-dessus de gisements minéraux. Les risques climatiques et les risques liés aux ressources pourraient s’aggraver mutuellement pour déclencher des violences, bien que ces complémentarités soient encore mal comprises.
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Quelles politiques publiques pourraient donc atténuer les risques de conflit ? Grâce à des évaluations rigoureuses, nous avons identifié des dispositifs qui pourraient s’avérer les plus efficaces. Les assurances individuelles et la protection sociale, tout d’abord, peuvent briser le lien entre sécheresses et recrutement par les groupes armés.
Mais leur bonne conception est cruciale : une assurance qui stabilise les revenus lors des mauvaises années peut involontairement encourager la prédation lors des meilleures récoltes. Cela requiert donc une conception minutieuse des contrats et des mécanismes de suivi crédibles.
L’irrigation, le choix de semis résistants à la sécheresse et le développement de liaisons de transport peuvent également atténuer les chocs météorologiques locaux et réduire les risques de famine. Routes et marchés peuvent néanmoins aussi aider les groupes armés à taxer le commerce ou à déplacer des marchandises de contrebande. Les choix d’infrastructures devraient donc être accompagnés de renforcements de la gouvernance.
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Même avec ces protections, certains chocs nécessiteront toujours une aide humanitaire rapide. Son ciblage et le timing de son déploiement sont cruciaux. Les preuves sont mitigées sur le fait de savoir si elle atténue ou aggrave la violence, soulignant le besoin de systèmes d’alerte précoce et d’évaluation des modèles de distribution.
Réguler l’extraction des minerais et partager les bénéfices de manière crédible paraît également essentiel. La transparence et la certification peuvent réduire le financement des groupes armés dans certains contextes : caractère industriel ou artisanal de l’exploitation, proximité de frontières ou capacité de l’État, par exemple. Les mesures complémentaires comptent aussi : le partage local des revenus, les campagnes d’information qui fixent des attentes réalistes et la gestion décentralisée de l’eau et des forêts peuvent amplifier les effets positifs d’une régulation bien conçue et réduire les possibilités de capture politique.
Deux précisions s’imposent à ce stade.
Premièrement, atténuer les risques de conflit par des actions publiques est onéreux. Une grande partie de ces mesures coûte cependant moins cher qu’un conflit prolongé et peut apporter des bénéfices supplémentaires en termes de croissance économique.
Deuxièmement, la conception de politiques efficaces nécessite des preuves scientifiques supplémentaires. Des facteurs, comme la perte de biodiversité ou les migrations, sont notamment sous-étudiés comme causes de conflits. Les connaissances scientifiques à ces sujets peinent parfois à suivre le rythme des débats politiques.
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiennent du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».
Oliver Vanden Eynde est Head of Engagement pour l'initiative de recherche conjointe FCDO-CEPR sur la réduction des conflits et l'amélioration des performances économiques (ReCIPE). Il est également Theme Leader du thème du programme de recherche ReCIPE « Changement climatique, ressources naturelles et conflits ». Il a également reçu des financements de l'ANR ANR-17-EURE-0001.
Juan Vargas et Oliver Vanden Eynde ont reçu des financements, dans le cadre des travaux présentés ici, de l'initiative de recherche conjointe FCDO-CEPR sur la réduction des conflits et l'amélioration des performances économiques (ReCIPE).