04.08.2026 à 16:08
Sarah J. Morath, Professor of Law and Associate Dean for International Affairs, Wake Forest University
L’ESSENTIEL
Les citoyens états-uniens peuvent saisir la justice pour faire appliquer les lois environnementales lorsque les autorités n’agissent pas.
Dans une affaire visant l’entreprise xAI d’Elon Musk, l’administration Trump soutient aujourd’hui que ces recours ne devraient plus être possibles.
Si cette position était validée par les tribunaux, elle renforcerait le pouvoir de l’exécutif et limiterait la capacité d’action des citoyens.
La réduction de la pollution massive aux États-Unis était une priorité telle que, lorsqu’il a adopté plusieurs grandes lois de protection de l’environnement, notamment le Clean Air Act, le Clean Water Act et le Safe Drinking Water Act, le Congrès états-unien n’a pas voulu confier leur application au seul pouvoir exécutif.
Il a donc inscrit dans ces textes des mécanismes permettant aux citoyens de faire respecter la loi devant les tribunaux lorsque les autorités n’agissent pas contre les infractions. Ces dispositions, appelées citizen suit provisions (« clauses d’action citoyenne en justice »), autorisent les particuliers et les associations à poursuivre en justice les entreprises qu’ils estiment en infraction. Elles permettent également d’engager des poursuites contre les agences fédérales lorsqu’elles n’appliquent pas ces lois.
Depuis les années 1970, ces dispositions ont été invoquées dans plus de 2 000 actions en justice. En réalité, la majorité des contentieux environnementaux aux États-Unis reposent sur ces recours intentés par des citoyens. Ils ont notamment permis de stopper la construction de barrages afin de protéger des espèces menacées, de mettre fin à l’injection d’eaux usées dans les nappes phréatiques ou encore d’obtenir 14,2 millions de dollars de sanctions civiles pour des émissions illégales provenant d’un complexe pétrochimique. En bref, ces recours ont profondément façonné le droit de l’environnement américain.
Aujourd’hui, dans un mémoire déposé devant la justice, l’administration Trump soutient que les citoyens ne devraient plus être autorisés à faire respecter les lois environnementales. Bien que ces lois prévoient explicitement le contraire, le ministère états-unien de la justice affirme, dans une affaire impliquant l’entreprise xAI d’Elon Musk, que leur application devrait relever exclusivement du pouvoir exécutif, même lorsque celui-ci choisit de ne pas intervenir.
Depuis plus de cinquante ans, les actions en justice intentées par des citoyens constituent un outil efficace de protection de l’environnement aux États-Unis. Le mécanisme est relativement simple : une personne ou une organisation doit d’abord adresser une notification officielle à la personne, à l’entreprise ou à l’administration qu’elle soupçonne d’enfreindre la loi, avec copie à l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). Si, au bout de soixante jours, la situation n’a pas été corrigée, elle peut saisir la justice.
Ces recours visent souvent à obtenir des tribunaux qu’ils ordonnent la cessation de l’activité polluante, le versement de sommes destinées à réparer ou réduire les dommages causés à l’environnement, ainsi que des sanctions civiles versées à l’État. En revanche, si les autorités ont déjà engagé une procédure d’application de la loi ou poursuivent activement le contrevenant, une action intentée par des citoyens ne peut pas être engagée.
Le succès de ces recours dépend de la capacité des plaignants à démontrer qu’une infraction à la loi a bien été commise. Les violations du Clean Water Act sont généralement plus faciles à établir que celles d’autres lois environnementales, car le simple fait de rejeter un polluant sans autorisation constitue en lui-même une infraction. C’est pourquoi davantage d’actions en justice engagées par des citoyens ont été intentées en vertu du Clean Water Act que de toute autre loi environnementale américaine.
Dans mon domaine de recherche, celui de la pollution plastique, ces actions en justice ont notamment permis de tenir les fabricants de granulés plastiques responsables de leurs pollutions. Ainsi, grâce à la disposition du Clean Water Act autorisant les recours citoyens, Diane Wilson, une pêcheuse de crevettes de la côte texane du golfe du Mexique, a poursuivi en 2017 l’entreprise Formosa Plastics pour les rejets répétés de granulés plastiques dans la baie de Lavaca, où elle pêchait, et qui est reliée au golfe du Mexique.
En 2019, Formosa Plastics a finalement accepté un accord de 50 millions de dollars (43,44 millions d’euros), destiné à financer des projets de réduction des impacts et de restauration de la baie, notamment le nettoyage des déchets plastiques et d’autres pollutions. L’entreprise a également accepté de prendre en charge les frais de justice et les honoraires des avocats.
Dans une autre affaire, les organisations de défense de l’environnement PennEnvironment et Three Rivers Waterkeeper ont poursuivi en 2023 l’entreprise Styropek USA, qui fabrique du polystyrène expansé utilisé pour les emballages, en raison de rejets de granulés plastiques dans un cours d’eau de l’ouest de la Pennsylvanie. Ces granulés attiraient et concentraient d’autres substances toxiques, ce qui portait atteinte aux plantes aquatiques et aux poissons.
En 2025, Styropek a conclu un accord transactionnel de 2,5 millions de dollars (2,1 millions d’euros). Dans ce cadre, l’entreprise s’est engagée à installer des systèmes de filtration sur ses réseaux d’eaux usées et d’eaux pluviales afin de retenir les granulés plastiques avant qu’ils n’atteignent Raccoon Creek ou la rivière Ohio. Elle a également dû mettre fin à tout rejet non autorisé de granulés plastiques par les évacuations d’eaux pluviales de son site industriel.
Les dispositions autorisant les actions en justice des citoyens ne figurent pas dans toutes les lois. Mais ce mécanisme a été repris dans d’autres domaines. Ainsi, une loi texane de 2025 visant à restreindre le droit à l’avortement autorise tout citoyen à poursuivre en justice des médecins ou d’autres professionnels de santé qui pratiquent des avortements ou y apportent leur concours.
En avril 2026, la NAACP, une organisation nationale de défense des droits civiques, a assigné en justice xAI, l’entreprise d’intelligence artificielle fondée par Elon Musk, devant un tribunal fédéral, en s’appuyant sur les dispositions du Clean Air Act autorisant les actions en justice des citoyens.
La NAACP affirme que xAI et l’une de ses filiales ont construit et exploité 27 turbines à gaz naturel à Southaven, dans le Mississippi, sans obtenir les autorisations exigées par le Clean Air Act. Ces turbines produisaient l’électricité nécessaire au fonctionnement du centre de données Colossus 2 de xAI, situé à proximité. Selon la plainte, cette centrale au gaz a rejeté des polluants nocifs, notamment des oxydes d’azote et du formaldéhyde, susceptibles d’augmenter les risques d’asthme, de maladies respiratoires, de problèmes cardiaques et de certains cancers.
Si xAI avait demandé l’autorisation d’exploiter ces turbines, l’Agence états-unienne de protection de l’environnement (EPA) lui aurait imposé d’utiliser les meilleures technologies disponibles afin de limiter ces émissions. Or, xAI n’a jamais sollicité cette autorisation auprès de l’EPA.
En juin 2026, le ministère de la justice a demandé au juge de classer l’affaire, faisant notamment valoir que les actions en justice intentées par des citoyens ne peuvent pas être engagées lorsque le gouvernement fédéral ne s’oppose pas au comportement polluant en cause.
Pour étayer sa position, le ministère s’est appuyé sur deux décrets présidentiels signés par Donald Trump dans les premiers jours de son second mandat : l’un proclamant une « urgence énergétique nationale », l’autre visant à renforcer le « leadership américain dans le domaine de l’intelligence artificielle ».
Selon le ministère de la justice, l’action en justice de la NAACP menace « l’innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle » ainsi que la sécurité nationale. Dans son mémoire, le gouvernement soutient également que les actions intentées par des citoyens n’ont pas été conçues pour permettre à des particuliers de faire appliquer les lois d’une manière contraire à ce que le gouvernement fédéral estime être l’intérêt général.
Le ministère affirme ainsi que ces recours ne devraient être autorisés par les tribunaux que lorsque le gouvernement omet de faire appliquer la loi, et non lorsqu’il a délibérément décidé, au nom de la politique menée par le pouvoir exécutif, qu’une telle application serait contraire à l’intérêt général.
C’est la première fois que le ministère états-unien de la justice défend une telle position devant les tribunaux. Par le passé, toutefois, des défendeurs et certains juges ont déjà mis en doute la constitutionnalité des actions en justice intentées par des citoyens.
Pour leurs détracteurs, parmi lesquels figure l’administration Trump, ces recours permettent aux citoyens de s’arroger un pouvoir de poursuite relevant normalement de l’exécutif. Leurs défenseurs estiment au contraire qu’ils permettent aux citoyens d’exercer les droits que leur confère la loi pour défendre un environnement sain et faire respecter la législation environnementale lorsque l’action des pouvoirs publics est insuffisante.
Quelle que soit l’issue de la procédure opposant la NAACP à xAI, je considère que le mémoire déposé par l’administration Trump constitue une étape supplémentaire dans une entreprise plus large visant à concentrer davantage de pouvoirs entre les mains de l’exécutif.
Sarah J. Morath est affiliée au Global Council for Science and the Environment.
04.08.2026 à 16:07
Jorge Jacob, Professor of Behavioral Sciences, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
Certaines études tendent à établir un lien entre les performances d’équipes sportives et les scores obtenus par les pouvoirs en place lorsque les élections se tiennent peu après.
Le fiasco de la sélection nationale brésilienne à la Coupe du monde 2026 de football masculin pourrait, dans cette logique, avoir un effet négatif sur le résultat du président Lula, candidat à sa réélection en octobre prochain, d’autant plus que ce sport génère d’intenses passions au Brésil.
En réalité, les recherches les plus détaillées, mais aussi les précédents historiques au Brésil, montrent qu’il n’existe pas de lien démontré entre les résultats de la Seleção et l’issue des élections.
Le 5 juillet 2026, le Brésil quittait la Coupe du monde dès les huitièmes de finale, battu par la Norvège – une sortie de route que la presse a immédiatement décrite comme la fin d’un mythe.
Au Brésil, les médias s’en sont d’abord pris au sélectionneur Carlo Ancelotti, mais la discussion a vite débordé du terrain, car l’élimination est survenue à quelques semaines seulement de l’ouverture officielle de la campagne présidentielle.
Aussitôt, une vieille question est revenue dans le débat public brésilien, comme à chaque Mondial : une victoire de la Seleção profite-t-elle au gouvernement en place, et une défaite lui coûte-t-elle des voix ?
Comme à chaque Coupe du monde, les candidats à la présidentielle ont tenté de prendre le train en marche.
Le président sortant et candidat à sa réélection Luiz Inácio Lula da Silva, qui avait publié, avant la compétition, une vidéo d’encouragement à « son cher Ancelotti », a réagi après l’élimination en rappelant que « l’on ne gagne pas toujours » et en appelant les Brésiliens à garder confiance dans l’avenir.
À l’autre bout de l’échiquier politique, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro et candidat déclaré de l’extrême droite, a publié sur Instagram une vidéo générée par IA qui décalque un montage devenu viral après l’élimination de la Seleção. Dans l’original, Neymar demande à son « moi enfant » s’il doit « continuer d’essayer » ; à la fin, un Neymar « de 2030 » soulève enfin le trophée. Flávio Bolsonaro a repris le procédé à l’identique, en remplaçant la Coupe du monde par l’écharpe présidentielle.
Si les candidats eux-mêmes croient qu’endosser le maillot jaune et vert rapporte des voix, c’est que cette intuition reste bien vivante. Cette instrumentalisation politique du football n’a rien de nouveau. De Getúlio Vargas (au pouvoir de 1930-1945, puis président de 1951 à 1954) à la dictature militaire (1964-1985), puis tout au long de la période démocratique, les gouvernements brésiliens ont régulièrement mobilisé la Seleção comme symbole d’unité nationale, de patriotisme et d’identité collective.
Sous l’Estado Novo (1937-1945), le régime de Vargas subventionne les clubs et fait du football un instrument de « brésilianité », c’est-à-dire un élément central de l’identité brésilienne. En 1970, la dictature militaire accompagne le titre mondial de la campagne de propagande « Noventa Milhões em Ação » (« Quatre-vingt-dix millions en action », c’est-à-dire 90 millions de Brésiliens unis derrière la Seleção) et associe méthodiquement le succès de la Seleção à celui du régime.
Plusieurs recherches en histoire et en science politique ont montré que le football occupe au Brésil une place singulière dans la construction du récit national.
Pour autant, une victoire ou une défaite de la Seleção peut-elle influencer le comportement électoral des Brésiliens ? Longtemps, une partie de la littérature en économie politique et en psychologie sociale a défendu l’idée qu’une victoire sportive pouvait procurer un « bonus électoral » aux dirigeants en exercice.
L’étude la plus influente sur cette question est celle d’Andrew J. Healy, Neil Malhotra et Cecilia Hyunjung Mo, publiée en 2010 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). À partir de l’examen des résultats de plusieurs équipes universitaires de football américain aux États-Unis, les auteurs montrent qu’une victoire obtenue dans les dix jours précédant un scrutin augmentait le nombre de voix obtenues par le parti au pouvoir lors des élections présidentielles, sénatoriales et de gouverneurs subséquentes. L’effet était plus marqué dans les régions où l’attachement à l’équipe était particulièrement fort, ce qui suggère que les émotions positives suscitées par le sport pouvaient influencer, de manière inconsciente, l’évaluation des gouvernements en place. Encore fallait-il, pour que l’émotion soit toujours vive au moment du vote, que la victoire survienne juste avant le scrutin.
Le mécanisme suppose un transfert d’émotion : des citoyens momentanément plus heureux porteraient un regard plus favorable sur leurs dirigeants, qui n’y sont pourtant pour rien. Mais, plus tard, les chercheurs Anthony Fowler et Pablo Montagnes ont réexaminé ces mêmes données avec des tests de robustesse plus exigeants. Ils montrent que l’effet observé dans l’étude originale disparaît largement lorsque l’on modifie les spécifications économétriques, que l’on réalise des tests placebo ou que l’on compare des élections dans lesquelles le parti au pouvoir ne se représente pas.
Les auteurs soulignent également que l’effet apparaît parfois dans des contextes où il ne devrait pas exister (par exemple, dans des régions moins attachées au football universitaire), ce qui est incompatible avec le mécanisme théorique proposé. Ils concluent ainsi que le résultat initial correspond vraisemblablement à un faux positif statistique, c’est-à-dire une corrélation due au hasard ou aux choix de modélisation, et non un effet causal des victoires sportives sur le vote.
Aujourd’hui, le consensus scientifique est que les grands événements sportifs peuvent influencer temporairement l’humeur collective, mais les preuves de leur capacité à modifier durablement les préférences politiques restent faibles. Cette prudence est particulièrement nécessaire dans des sociétés fortement polarisées comme le Brésil, où la polarisation déborde largement le champ électoral : au printemps 2026, le retrait sanitaire de produits d’une marque par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro a suffi à transformer un simple détergent en étendard partisan. Le phénomène n’est pas nouveau : pendant la pandémie de Covid-19, nous avions montré que le soutien des Brésiliens aux mesures de distanciation sociale dépendait bien davantage de leur orientation politique déclarée que de leur vulnérabilité économique.
L’intuition est séduisante parce que sa logique est simple : la Seleção gagne, le gouvernement gagne ; la Seleção perd, le gouvernement perd. Or la série historique brésilienne dément cette équation avec une régularité presque scolaire. En 1998, le Brésil s’incline 3-0 devant la France en finale ; trois mois plus tard, Fernando Henrique Cardoso est réélu dès le premier tour. En 2002, le Brésil décroche son cinquième titre, et c’est l’opposition, non le gouvernement sortant, qui gagne le Planalto avec Lula. En 2006 et en 2010, la Seleção sort en quarts de finale : Lula est réélu en 2006, puis Dilma Rousseff, sa dauphine, élue en 2010.
En 2014, le Brésil, pays hôte, encaisse un 7-1 contre l’Allemagne en demi-finale. J’étais dans le stade ce soir-là. Le souvenir qui me revient est celui d’une humiliation historique, subie à domicile, devant son propre public, et en pleine année électorale. En sortant du stade du Mineirão, à Belo Horizonte, j’ai surtout entendu ce que scandait la foule. Et la cible n’était ni l’équipe battue ni ses joueurs : c’était la présidente Dilma Rousseff. Cette humiliation à domicile lui a-t-elle coûté des voix ? Trois mois plus tard, les électeurs la réélisaient.
Alors, pourquoi ces cris ? Pedro Santos Mundim et Gleice Meire Almeida da Silva ont montré que la popularité de Dilma Rousseff était déjà dégradée à la veille du Mondial. Le football n’a ni anesthésié ni créé la frustration d’une partie de la population : il lui a seulement offert une scène. Les effets politiques de la Coupe du monde avaient commencé bien avant le coup d’envoi de la compétition.
J’ajoute un élément, pour l’avoir observé de l’intérieur ce soir-là : les supporters qui pouvaient s’offrir le billet et le déplacement jusqu’à une demi-finale ne comptaient déjà pas, avant même la défaite, parmi les principaux soutiens de Dilma Rousseff, dont la base électorale se concentrait dans les catégories les plus pauvres et les régions les plus défavorisées, tandis que son adversaire Aécio Neves dominait chez les électeurs aisés. Ce soir-là, la colère dans le stade cherchait une cible collective. Elle l’a trouvée.
L’analyste politique brésilien Bernardo Mello Franco avance une autre hypothèse : le problème est peut-être devenu identitaire. Il s’appuie sur les travaux de Marco Bettine, sociologue du sport à l’Université de São Paulo, qui soutient que les performances de la Seleção en Coupe du monde ne déterminent pas les résultats électoraux, mais peuvent peser sur l’humeur collective.
Bettine souligne toutefois qu’un élément contextuel distingue le Brésil contemporain : le lien affectif entre la population et la sélection nationale s’est progressivement affaibli. Parmi les facteurs avancés figurent l’appropriation du maillot de la Seleção comme symbole politique par l’extrême droite brésilienne, les scandales de gouvernance au sein de la Confederação Brasileira de Futebol (CBF) ainsi que l’internationalisation croissante du football brésilien, marquée par le départ précoce des meilleurs joueurs vers les championnats européens, ce qui a contribué à vider les compétitions nationales de leurs principales vedettes.
Rien n’indique donc que l’élimination coûtera des voix à Lula, pour l’instant donné nettement en tête dans les sondages. Ni 1998 ni 2014 n’ont empêché le sortant de l’emporter et, en 2026, la Seleção aura surtout servi de matière à vidéos de campagne et d’exutoire à des émotions et à des opinions déjà présentes, auxquelles un parcours plus réussi des coéquipiers de Neymar n’aurait sans doute rien changé.
Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.08.2026 à 16:07
Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes, Université de Lille

L’ESSENTIEL
Le 27 juillet 2026, Emmanuel Macron s’est rendu en Gironde pour saluer les « forces mobilisées » face au feu.
Les textes antiques, comme le récit par Tacite de l’incendie de Rome en 64 de notre ère, permettent d’éclairer les rouages de cette communication de crise du pouvoir.
S’il dispose de plus de canaux pour s’exprimer, le doute face au mythe du chef secourable ne date pas d’hier.
On croit souvent que l’Antiquité n’a rien à nous apprendre sur le présent, sinon par analogie vague ou par élégance de style. C’est oublier que certains textes anciens ont déjà pensé, avec une lucidité rarement égalée depuis, les mécanismes même de la communication du pouvoir – et qu’ils permettent, par contraste, de mieux voir ce qui se joue sous nos yeux.
Dans Mythologies (1957), Roland Barthes définit le mythe contemporain comme une parole qui transforme l’histoire en nature, le contingent en évidence. C’est ainsi qu’un geste politique – une visite, une déclaration, une image – cesse d’être perçu comme un acte parmi d’autres possibles pour devenir un signe qui « va de soi ». L’image du chef de l’État aux côtés des pompiers, dans la boue ou les cendres, n’est jamais évaluée comme une décision de communication ; elle symbolise immédiatement la sollicitude de l’État, avant même d’être jugée sur ses effets.
On l’a encore vu la semaine passée. Les mégafeux de Gironde, des Landes, du Var, du Tarn et de Corse – environ 117 000 hectares brûlés depuis le début de l’année, selon le ministre de l’intérieur, un orage de feu inédit observé en Gironde, deux sapeurs-pompiers morts au combat – ont donné lieu à un ballet bien identifiable : lundi 27 juillet, Emmanuel Macron s’est rendu au centre opérationnel de Bordeaux, a présidé une cellule interministérielle de crise et est allé à la rencontre des forces mobilisées pour leur dire le soutien de la nation.
Pendant ce temps, à Lège-Cap-Ferret, des dizaines de maisons détruites restent en zone interdite, et les habitants évacués ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. D’où la critique, récurrente, d’un décalage entre cette mise en scène de l’engagement et le fond du problème – structurel, écologique – (et les solutions à y apporter) qui reste largement hors champ du moment médiatique.
Ce mécanisme a un précédent presque parfait, et il ne date pas d’hier. En 64 de notre ère, un incendie ravage Rome pendant plusieurs jours. L’historien Tacite en donne, dans ses Annales (livre XV, chapitre 39), un récit qui commence par un détail de calendrier qui en dit long – voici le passage, dans une traduction personnelle :
« En ce temps-là, Néron, qui séjournait à Antium, ne revint à Rome que lorsque le feu approcha de sa propre demeure, celle par laquelle il avait relié le Palatin aux jardins de Mécène. On ne put pourtant empêcher que le Palatin, cette demeure et tout ce qui l’entourait, ne fussent dévorés. Mais, pour soulager le peuple chassé de ses maisons et errant, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d’Agrippa, et même ses propres jardins, et fit élever des abris provisoires pour recevoir la foule indigente ; on fit venir des vivres d’Ostie et des municipes voisins, et le prix du blé fut abaissé jusqu’à trois sesterces. »
Quelques lignes, et déjà tout y est. D’abord ce détail qu’on pourrait croire anodin : Néron ne rentre à Rome que lorsque le feu approche sa propre demeure. Tacite ne commente pas, il constate – mais il place ainsi, dès la première phrase, le moment où l’intérêt privé du prince rejoint l’intérêt public.
Macron, lui, s’est déplacé tôt, dès le lundi, avant que le feu ne touche rien qui lui appartienne en propre : la logique n’est donc pas identique. Elle obéit pourtant à la même grammaire du seuil. Il aura fallu, dans les deux cas, que la catastrophe change d’échelle pour que le pouvoir se rende visible sur zone – 117 000 hectares, un phénomène météorologique jamais observé en France, deux morts, d’un côté ; la proximité du palais, de l’autre.
Vient ensuite le secours, et il faut ici résister à la tentation du procès facile : l’aide que décrit Tacite n’a rien de fictive. Ouverture d’espaces d’accueil, hébergements provisoires, vivres acheminés d’Ostie, prix du blé plafonné – la réponse matérielle est concrète, chiffrée, documentée.
Il en va de même aujourd’hui, avec la cellule interministérielle de crise, la mobilisation nationale des pompiers, les dispositifs de relogement engagés en Gironde. Mais ce secours immédiat ne suffit pas à clore le débat, parce qu’il ne répond pas à la question posée : celle de la prévention et de l’aménagement du territoire face à un risque d’incendie structurellement aggravé par le changement climatique.
Le gouvernement Lecornu lui-même qualifie cette saison d’inédite et d’exceptionnelle – une formule qui décrit un phénomène, non une politique. C’est précisément sur cet autre terrain, celui de la prévention et de l’aménagement forestier dans la durée, que se loge la critique – un terrain que ni l’aide d’urgence de Néron ni la cellule de crise de Bordeaux ne peuvent occuper.
Et puis il y a le geste lui-même, le plus tacitéen des trois mouvements. Néron va jusqu’à ouvrir ses jardins personnels ; un geste qui vaut par ce qu’il donne à voir autant que par son effet pratique. La déclaration présidentielle depuis le centre opérationnel de Bordeaux suit une économie comparable : elle s’ouvre sur une pensée pour les deux sapeurs-pompiers qui sont tombés avant le soutien de toute la nation – la parole se construit comme un rituel de deuil et de reconnaissance, filmé et retransmis, avant d’être un acte administratif.
C’est la mécanique exacte que Barthes appellera, 19 siècles après Tacite, un mythe : un signe qui circule pour lui-même, presque indépendamment de son efficacité mesurable. L’image du président au centre opérationnel signifie la sollicitude de l’État avant même qu’un seul hectare ne soit repris au feu.
On pourrait s’arrêter là et se satisfaire du parallèle. Mais Tacite ne se contente jamais de décrire un geste sans en interroger la portée, et c’est peut-être ce qui le distingue le plus nettement de Barthes. Pour ce dernier, le mythe fonctionne précisément parce qu’il efface sa propre construction : c’est ce qui fait sa puissance idéologique, sa capacité à se faire passer pour une évidence naturelle plutôt que pour un discours.
Or, Tacite ne laisse jamais le geste de Néron s’installer dans cette évidence. Le chapitre suivant enchaîne aussitôt sur la rumeur d’un Néron chantant la prise de Troie pendant que Rome brûle – rumeur que l’historien rapporte sans trancher, mais qu’il place assez près du récit du secours pour que le lecteur ne puisse plus lire l’un sans l’autre.
Tacite expose la construction du mythe impérial plutôt que de la laisser opérer : il fait, 1 900 ans avant Mythologies, un travail de démystification.
Reste un écart qu’il faut se garder d’effacer. Néron gouverne sans opposition institutionnelle ni presse indépendante capable de vérifier ses actes ; la rumeur est, chez Tacite, le seul contre-pouvoir disponible – un mécanisme souterrain, diffus, invérifiable.
Aujourd’hui, la mise en doute du geste politique se fait au grand jour, immédiatement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, avec un accès direct aux faits et aux chiffres. C’est peut-être là, plus que dans la ressemblance elle-même, que se trouve la vraie leçon : le soupçon envers le geste de crise n’est pas une invention moderne, Tacite le pratiquait déjà avec les moyens de son temps.
Ce qui a changé, ce n’est pas le mécanisme du mythe, c’est son régime de visibilité. Ce qui circulait en rumeur clandestine chez Tacite est devenu, cette semaine, un chiffre publié en direct par la préfecture, une cartographie satellite mise à jour chaque jour, des habitants de Lège-Cap-Ferret filmés devant leurs maisons détruites, une critique formulée dans l’heure sur la prévention et l’aménagement forestier.
La rumeur romaine n’avait qu’un canal, incontrôlable et invérifiable ; la contestation d’aujourd’hui en a mille, tous vérifiables – mais tout aussi impuissants à faire coïncider le temps du geste et celui du problème.
Le mythe du chef secourable ne convainc donc jamais tout à fait : le geste a beau être réel, un doute subsiste toujours sur ce qu’il dissimule ou ce qu’il évite. Et c’est sans doute là la vraie leçon de ce parallèle : ce n’est pas Néron, mais Tacite – celui qui a su regarder ce geste avec distance et en exposer les ressorts – qui reste le modèle le plus utile pour lire notre propre époque médiatique.
Je suis juste chercheur associé à l'Université de Lille, comme indiqué dans mon profil sur The Conversation.
04.08.2026 à 16:07
Bastien Castagneyrol, Chercheur en écologie, Inrae
Céline Meredieu, Chercheure, Inrae
Christophe Plomion, Chercheur en génétique, Inrae
Heidy Schimann, Chercheure, Inrae
Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae
Inge van Halder, Ingénieur d'études, Inrae
L’ESSENTIEL
L’incendie parti de Saumos, en Gironde, le 22 juillet dernier, a brûlé plus de 42 000 hectares de forêt, détruit plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 200 000 personnes.
Le changement climatique crée les conditions d’un véritable effet domino : il accroît le risque incendie, puis les feux favorisent les ravageurs du pin (scolytes et nématodes du pin), qui accélèrent le dépérissement des arbres et donc augmentent les quantités de combustible sec.
Lorsque viendra l’heure du bilan et du reboisement, il ne faut pas imaginer que les vulnérabilités qui ont permis les feux de 2022 puis ceux de 2026 disparaîtront par magie grâce à des solutions miracles : elles devront faire l’objet d’une gestion intégrée.
Le feu qui s’est déclenché le mercredi 22 juillet 2026 sur la commune de Saumos, en Gironde, a brûlé plus 42 000 hectares de forêt, plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 224 000 personnes en moins d’une semaine. Quand les fumées se seront dissipées, elles vont révéler l’étendue de la catastrophe. Celle-ci est non seulement écologique, mais également sociale et économique.
La forêt des Landes de Gascogne est un socioécosystème largement dominé par la sylviculture du pin maritime. Les peuplements de pin en monoculture s’étendent sur près de 800 000 hectares, localement interrompus par des boisements épars de chênes et des peuplements forestiers plus diversifiés le long des cours d’eau et des lagunes, des grandes cultures et des espaces artificialisés (zones urbanisées, infrastructures de transport et d’activités).
Il est, de ce point de vue, parfaitement légitime de protéger cette forêt contre le feu tant elle structure le paysage, l’économie et la vie des personnes qui occupent ce territoire, en plus d'héberger une biodiversité originale. Pourtant, aussi terrible, dévastateur et rapide soit-il, notre rôle de scientifiques est de rappeler que, s’agissant de la forêt, le feu n’est qu’un aléa parmi d’autres.
À lire aussi : Les « forêts » de pins maritimes d’Aquitaine, des nids à incendie ?
Dans l’urgence du moment, ne penser et ne raconter la future gestion de la forêt des Landes de Gascogne et de son territoire que par le seul prisme de la défense contre les incendies pourrait, à moyen terme, condamner le pin maritime dans la région et au-delà.
L’enjeu n’est rien de moins que la durabilité d’un socioécosystème dont dépendent des vies humaines (directement menacées par les flammes lors des feux), une biodiversité originale, un pan important de l’économie, mais également une partie de la stratégie bas carbone de la France et la protection du littoral.
Plusieurs risques pèsent sur les monocultures de pin maritime. Ils sont nombreux et interagissent les uns avec les autres.
Commençons par clarifier ce qu’on entend par risque : cette notion anthropique (elle est relative aux activités humaines) se définit comme la combinaison d’aléas (phénomènes plus ou moins probables), de vulnérabilités (effets prévisibles de ces phénomènes) et des enjeux (humains, économiques et environnementaux).
Les feux sont un aléa dont la survenue peut entraîner des dommages catastrophiques sur l’ensemble de ce système. Ne dépendant pas des êtres vivants, ils sont qualifiés d’aléas abiotiques, au même titre que les tempêtes, les canicules extrêmes et les sécheresses intenses.
L’impact de ces aléas sur le socioécosystème que constituent la forêt des Landes de Gascogne et son territoire est d’autant plus important :
qu’il est fragilisé par les changements climatiques,
que la filière économique est dépendante d’un modèle sylvicole spécialisé,
que l’urbanisation croissante liée à l’augmentation de la population étend les espaces bâtis et les infrastructures à l’interface avec les milieux forestiers.
Or, les aléas exploitent les vulnérabilités créées par l’activité humaine ou renforcées par les perturbations précédentes, augmentant la probabilité de réalisation des risques. Comme dans un jeu de domino, si l’un survient et que le domino bascule, les autres suivent.
Les changements climatiques modifient le régime des précipitations : dans le sud-ouest de la France, elles sont plus importantes en hiver et favorisent une reprise de la végétation au printemps.
Les sécheresses accompagnées de canicules sont également de plus en plus précoces, intenses et fréquentes. Elles assèchent les sols et la végétation devenue abondante. Les arbres et l’ensemble des êtres vivants souffrent d’un stress hydrique et thermique chronique.
S’agissant des pins, quoique plutôt résistants, ils peuvent perdre leurs aiguilles les plus âgées qui sèchent, tombent au sol et constituent une litière qui se décompose lentement sur le sol acide des Landes de Gascogne. Avec les plantes de sous-bois, la litière desséchée accumule des matériaux inflammables.
La sécheresse et la canicule exacerbent donc le risque d’incendie et font vaciller le premier domino. Une étincelle ou une allumette criminelle suffisent à déclencher un incendie dont la propagation est facilitée par la quantité, la continuité et l’état de dessiccation de la végétation.
Des arbres brûlent entièrement, mais d’autres restent en vie pour quelques mois ou plus longtemps tout en étant pourtant affaiblis. Nous en sommes là aujourd’hui. Mais demain, cela pourrait être encore pire.
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En effet, à ces aléas abiotiques s’ajoutent aussi des aléas dits biotiques, liés aux êtres vivants. Par exemple, les pullulations d’insectes ravageurs et de microorganismes pathogènes natifs, et l’introduction de ravageurs et de pathogènes exotiques en lien, notamment, avec le commerce international.
Un autre domino peut alors tomber. Les scolytes, de petits insectes coléoptères se nourrissant des tissus qui conduisent la sève des pins, trouvent dans les pins affaiblis une ressource favorable ; les pins affaiblis ne sont plus en mesure de se défendre efficacement, les populations de scolytes explosent, créant des pullulations qui, si elles débutent à proximité des zones incendiées, peuvent s’étendre aux peuplements ayant échappé aux flammes.
Et encore un autre. En témoigne, par exemple, l’arrivée du nématode du pin , une espèce dite de quarantaine (c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance renforcée et de plans d’éradication sticts) au niveau européen. Or, l’insecte vecteur du nématode, Monochamus galloprovincialis, est pyrophile : il est attiré par le bois brûlé dans lequel il se développe. Les foyers déjà détectés dans le département des Landes et des Pyrénées-Atlantiques s’étendent.
Scolytes et nématodes induisent ainsi une mortalité additionnelle des pins, accroissant de fait la vulnérabilité au feu du fait de l’accumulation de bois mort, qui sèche et sert de combustible.
On peut retenir trois enseignements de cet enchaînement :
les changements climatiques sont la cause profonde de l’intensification des aléas et de l’aggravation des vulnérabilités qui façonnent les risques forestiers ;
même après l’extinction des incendies, les risques demeurent et continuent d’affecter durablement les écosystèmes forestiers ;
du fait de leur interdépendance, tous les aléas et les risques qu’ils font peser sur la forêt doivent être gérés simultanément dans une approche systémique.
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Depuis les années 1950, le domaine de l’Hermitage à Pierroton, sur la commune de Cestas au sud de Bordeaux, abrite des laboratoires de recherche de l’Inrae voués à l’étude de la forêt. Le travail patient et rigoureux des chercheuses et des chercheurs, des techniciennes et des techniciens de laboratoire et de terrain, depuis plus de soixante-quinze ans, a contribué à révéler et expliquer le fonctionnement de cette forêt et à alerter sur ses vulnérabilités.
Observations, expérimentations et modélisations ont permis de proposer et de tester des scénarios de gestion favorisant la résistance et la résilience des forêts face aux risques abiotiques et biotiques.
Et pourtant, la forêt brûle. Près de 80 hectares des infrastructures de l’Inrae consacrées à la recherche forestière sur le site de Pierroton ont brûlé à la suite de l’incendie parti de Saumos.
Il serait dangereusement naïf de croire qu’il pourrait y avoir un scénario universel de sylviculture pour les forêts, dont celle des Landes de Gascogne, tant l’ensemble des compartiments de ces systèmes complexes sont connectés les uns aux autres. Et cela, du sol à la canopée, de la chenille à la mésange, de la goutte d’eau au bois, jusqu’à la scierie.
Il en résulte des arbitrages délicats. Le débroussaillement du sous-bois réduit la quantité de combustible disponible pour le feu, mais il élimine des habitats nécessaires aux oiseaux et aux insectes prédateurs qui contribuent à réguler les ravageurs. Les fossés de drainage assèchent les parcelles, réduisent l’engorgement des sols au printemps et favorisent la stabilité des arbres face au vent, mais ils accentuent l’assèchement des sols en été, diminuent la disponibilité en eau pour les végétaux, augmentant ainsi le risque d’incendie.
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La fumée des incendies de Gironde va se dissiper. Elle rendra visible une forêt mutilée et un territoire toujours aussi vulnérable.
Les forêts perdues pourraient peut-être être reconstituées. Pourtant, ce n’est pas exactement ce qui s’est passé au Portugal à la suite des sécheresses et incendies des dernières décennies et à l’introduction du nématode du pin : une grande partie des terrains anciennement plantés de pins ont été convertis en peuplements d’eucalyptus ou artificialisés.
Quand bien même les surfaces boisées perdues dans les incendies seraient reconstituées, la forêt de demain ne ressemblera pas à celle qui a brûlé. Même replantée, une forêt se régénère lentement. La forêt de demain devra faire face à l’accélération des changements climatiques et aux introductions d’espèces exotiques envahissantes. Elle devra remplir de nombreuses fonctions, qu’il faudra piloter de manière intégrée à différentes échelles emboîtées, de l’arbre au territoire, en se gardant de reproduire les vulnérabilités déjà connues des spécialistes, mais révélées au public par les incendies déjà pendant l’été 2022 puis en juillet 2026.
La recherche apporte une vue d’ensemble des enjeux, des trajectoires possibles et des risques. Les savoirs déjà acquis et transmis peuvent éclairer les choix, mais pas arbitrer les priorités. Au lendemain des incendies, il faudra redoubler d’efforts pour consolider les collaborations déjà installées entre la recherche publique, les acteurs de la filière forestière et toutes les autres parties prenantes du territoire.
Il faudra surtout trouver de nouveaux cadres politiques, législatifs et réglementaires pour accompagner la transformation de ce massif forestier et renforcer sa résilience face aux épreuves – qu’il devra inévitablement affronter, étant désormais soumis à des vulnérabilités croissantes –, tout en permettant la coexistence durable d’une diversité d’activités cohérentes.
À titre d'exemple, cela pourrait conduire à faire évoluer les dispositifs de dérogations au défrichement pour créer des coupures de combustible d’intérêt collectif ou à renforcer l’articulation entre les documents de gestion forestière et les outils de planification territoriale afin de mieux intégrer les enjeux de résilience à l’échelle du paysage.
Les membres de l’équipe BIODIV du laboratoire INRAE BIOGECO à Cestas (33) ont contribué à l’écriture de cet article, en particulier Jean-Baptiste Rivoal, Nattan Plat, Olivier Bonnard, et Arndt Hampe.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
04.08.2026 à 16:06
Laure Perraud, Maitre de Conférences en Marketing, Université Bourgogne Europe
Virginie Uger Rodriguez, Maître de Conférences en marketing, Université d’Orléans
Face à l’inflation et à un marché saturé, le streaming opère une mutation radicale. Désormais, la publicité n’est plus tant perçue comme une nuisance subie que comme la monnaie d’échange, acceptée par le consommateur, pour préserver son accès à une variété de contenus sans se ruiner.
L’accès aux plateformes de Service Video On Demand (SVOD) est aujourd’hui démocratisé puisqu’un Français sur deux dispose d’un abonnement. Grâce à des contenus variés, proposés à des prix abordables, les consommateurs en ont parfois même souscrit plusieurs. Le marché du streaming vidéo est dominé par plusieurs acteurs majeurs, comme Netflix (12 millions d’abonnés en France, début 2024), Amazon Prime Vidéo, Disney+, ou encore des acteurs locaux comme MyCanal.
Après des années de croissance rapide, ces entreprises font face à un marché qui arrive à maturité. Aux États-Unis, par exemple, le taux de croissance des nouveaux abonnés est tombé en dessous des 10 %, au 4ᵉ trimestre de 2025, selon NPA Conseil s’appuyant sur des données Antenna.
Ces entreprises sont donc confrontées à un objectif double :
continuer à recruter des clients dans un marché saturé, ce qui devient de plus en plus difficile ;
et lutter contre le désabonnement en fidélisant leurs abonnés actuels.
Pour répondre à ce défi, Netflix a lancé sur le marché en novembre 2022 une offre inédite avec un abonnement moins cher, mais contenant la présence de publicités en contrepartie. Pour 5,99 euros par mois, l’abonné accède au catalogue proposé en échange du visionnage de publicités. Avec ce lancement, Netflix souhaitait ainsi augmenter le nombre total de ses abonnés après une baisse historique et attirer un nouveau public dont le budget est plus contraint en inversant le rapport coût/bénéfice.
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C’est cette nouvelle orientation stratégique qui nous a conduit à nous demander : comment les abonnés perçoivent-ils la publicité lorsqu’ils ont délibérément choisi de s’y exposer pour payer moins cher ?
Dans le cadre de nos travaux, publiés dans Décisions Marketing, nous avons souhaité savoir si l’intrusion publicitaire avait des conséquences sur leur satisfaction et leur intention de poursuivre leur relation avec leur plateforme de SVOD.
Traditionnellement, dans le domaine du marketing, le prix est considéré comme un sacrifice. Il s’agit de la somme d’argent, de l’effort consenti par le consommateur pour obtenir le service et/ou le produit dont il a besoin et qu’il désire. Dans le cas des plateformes de streaming, le service souhaité correspond au contenu (films, séries, reportages…) et représente par conséquent le bénéfice attendu.
Dans l’abonnement avec publicités de Netflix, ce rapport s’inverse de manière originale. Le prix réduit est perçu par le consommateur comme une opportunité, un bénéfice (avantage) pour son budget, surtout dans un contexte de forte inflation où le pouvoir d’achat est limité. En contrepartie, la publicité, autrefois absente du modèle « Premium » de Netflix, devient le nouveau sacrifice consenti par l’abonné.
Ce changement modifie donc la façon dont l’abonné évalue la valeur globale de son contrat. Cette perception résulte d’un arbitrage entre ce que l’on reçoit (bénéfices toniques et utilitaires) et ce que l’on donne (argent et temps d’exposition publicitaire).
Pour comprendre ce phénomène, une étude scientifique quantitative a été menée en avril 2023. Nous avons interrogé, grâce à un questionnaire en ligne, 437 abonnés français ayant tous souscrit à l’abonnement « Standard avec pub » de Netflix. Les répondants ont été consultés dans un premier temps sur la valeur perçue de l’offre souscrite, leur satisfaction et leur intention de fidélité, puis dans un second temps sur la valeur perçue des publicités visionnées et leur intrusion perçue.
L’un des principaux enseignements de cette recherche est que, même si l’abonné a choisi volontairement cette offre, il continue de percevoir la publicité comme intrusive. L’intrusion publicitaire perçue se définit comme une réaction psychologique négative qui survient lorsqu’une sollicitation commerciale interfère avec le processus cognitif et/ou la tâche qu’est en train de réaliser un individu.
Dans le cas de Netflix, l’abonné est pleinement concentré sur le visionnage de son programme. L’interruption publicitaire casse donc le processus d’attention en cours. Notre recherche montre que le fait d’avoir le contrôle au moment de la souscription ne suffit pas à éliminer la perception d’intrusion.
Cette perception d’intrusion a des effets directs et mesurables sur le comportement de l’abonné qui ont pu être vérifiés :
l’intrusion publicitaire dégrade la satisfaction à l’égard de l’offre ;
l’intrusion publicitaire diminue la valeur (informative, divertissante…) perçue de la publicité ;
l’intrusion publicitaire nuit à l’intention de poursuivre la relation, quand bien même l’abonné a choisi un abonnement avec des publicités.
Cependant, l’étude révèle un mécanisme de compensation. En effet, la valeur perçue ne dépend pas que du prix, mais de trois dimensions :
émotionnelle, par le sentiment de bien-être et/ou de détente procuré par le service ;
sociale, à travers la façon dont l’utilisation du service influence la perception de soi par les autres ;
fonctionnelle/prix, par le rapport qualité-prix perçu par l’abonné.
Ainsi, lorsque la valeur globale du service est jugée élevée par l’abonné (grâce à la qualité des contenus inédits, exclusifs ou diversifiés), elle parvient à limiter l’impact de l’intrusion publicitaire perçue. En d’autres termes, si l’abonné attribue suffisamment de valeurs aux contenus proposés, il acceptera plus facilement le sacrifice de la publicité, et les effets négatifs de l’intrusion publicitaire s’en trouveront diminués.
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Pour limiter l’insatisfaction des abonnés ayant souscrit à ce type d’offres et faire en sorte que la relation perdure, nous recommandons aux plateformes de SVOD de :
capitaliser sur les propositions de contenus variés et originaux afin de maintenir la valeur de l’offre perçue par les abonnés ;
conserver cette stratégie de prix accessible par un grand nombre puisque le sacrifice demandé en contrepartie (le visionnage de publicités) semble acceptable, de surcroît dans un contexte inflationniste ;
veiller à ce que les publicités diffusées correspondent aux attentes, aux besoins, aux profils des abonnés en s’appuyant davantage sur les données collectées les concernant ;
privilégier une diffusion en début de programme pour diminuer (ou à défaut limiter) l’intrusion publicitaire perçue survenant principalement lorsque l’abonné est interrompu lors du visionnage de son programme.
L’avenir des plateformes de SVOD dépendra de leur capacité à produire des contenus originaux et qualitatifs de manière à transformer l’intrusion publicitaire en un compromis acceptable pour l’abonné.
Laure Perraud est membre de l'association française du marketing.
Virginie Uger Rodriguez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.08.2026 à 16:08
Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)
Scientific reports, political directives and national plans follow one after another, urging regions to adapt to new climate realities. Yet, one question remains: how do adaptation initiatives among local communities and businesses actually unfold on the ground. While announcements of public or government-backed projects or regulatory frameworks often take centre stage, other, far more discreet grassroots forms of action or reorganisation are at work, which can be grouped under the term “silent adaptation”.
Behind this term lie numerous individual, corporate or collective initiatives, which, while not specifically designated or labelled as “adaptation”, are nevertheless gradually transforming organisations and regions. Taking these dynamics into account and gaining a better understanding of their nature could prove crucial in ensuring that public policies do not overlook aspects of the reality experienced on the ground by local communities and businesses.
Faced with a steady decline in his harvests, which are suffering from persistent mildew caused by erratic weather patterns, a winegrower based in France’s Aude department has been benefiting since 2021 from data collected by local weather stations. This, thanks to a technician working for the departmental Chamber of Agriculture. This valuable data enables him to anticipate adverse weather conditions as effectively as possible while awaiting INRAE’s (the National Research Institute for Agriculture, Food and the Environment, a public scientific agency) approval of new grape varieties that are more disease-resistant, which are being tested as part of a collaborative project.
Yet at no point does this winegrower refer to these measures as ‘actions for adapting to climate change’, even though they are helping his vineyard cope and keep up with the accelerating pace of new climate realities.
Long regarded as the “poor relation” of international and national climate policy agendas, adaptation to climate change is now becoming one of the most prominent terms. This is evidenced by the proliferation of national climate change adaptation plans, adaptation awards and the boom in scientific and media publications on the subject.
However, despite its stated priority in public climate policies, adaptation still faces several challenges when it comes to its operational implementation, not least of which is being recognised as such. For example, an artisan chocolatier who has no choice but to diversify and find new sources of cocoa following disastrous harvests affecting their usual supplier in Côte d’Ivoire is unlikely to describe their approach as adapting to climate change.
For many professionals working in the emerging field of climate change resilience, adaptation is often nothing more than an update to “Risk Management 3.0”, bolstered by new technical tools for forecasting, which are gradually being supplemented by regenerative AI. Colour-coded maps featuring statistical data derived from increasingly sophisticated climate models are then presented as the basis for the client to develop an action plan.
However, this “top-down” approach was questioned as early as 2004 by researchers
Suraje Dessai and Mike Hulme regarding its relevance in terms of operationalising adaptation. Consequently, despite the stated paradox of “transformation”, the objective is clear: to increase the resilience of ways of life that have been established over several generations in order to cope with a France that is 4°C warmer by around 2100.
But at local level, a different story is unfolding amongst communities who are increasingly facing severe weather events. For instance, at a French clinic in the Grand Est region (France), a circular confirmed that working hours could be adjusted during now-recurring heatwaves to protect staff and patients. At the same time, discussions are taking place at management level to assess the possibility of providing more suitable uniforms for care staff.
These are all measures that embody new practices, though the term “adaptation” is not used when speaking to those involved. The fact is that, in order to ensure the continuity of their services and long-term business viability, local authorities and businesses have very little room for manoeuvre: in practical terms, this means, above all, having to improvise in the face of mounting financial, technical or administrative constraints. Many local stakeholders are thus working quietly, off the radar of the administrative bodies that track, recognise or highlight the “top performers” in the field of adaptation.
To describe the phenomenon that has regularly emerged from interviews and observations carried out over the last two decades with practitioners in the field, I have chosen the term “silent adaptation”, drawing on the work of the French philosopher François Jullien. To describe the continuous changes that lie at the heart of life – such as ageing or the evolution of feelings – François Jullien used the term “silent transformations” as early as 2009, a term he also applies to climate change: “what is climate change if not silent transformations, arising from an indefinite interplay of factors occurring infinitesimally and continuously on a global scale?”.
In turn, when viewed as a silent transformation, adaptation can thus be perceived as a process of continuous reorganisation through which system restructure themselves in response to climate change in order to ensure their viability.
Linking “adaptation” with “silent” also highlights a reality: many stakeholders make little use – whether intentionally or not – of the vocabulary associated with adaptation measures advocated in policy directives. Here, people do not communicate using terms such as “vulnerability assessments”, “exposures to hazards” or sensitivity factors". They monitor the weather on a day-to-day basis and take action according to the resources at hand by changing sowing dates, postponing construction work or clearing the banks of the nearby river.
The aim is then to operate within a time frame that will allow the activity to continue, maintain a good relationship with clients or mitigate the impact of the impending rainfall. The temporal horizon ranges from the day before to the day after right up to “next time”. The spatial horizon, meanwhile, is on the scale of 120m2 of the north wall of the 14th-century church, which is suffering from severe clay shrinkage and swelling; the scale of the four municipal staff members tasked with clearing the undergrowth on the western outskirts of the village. This string of successive initiatives put in place “to cope with such erratic weather” is unfolding across the area and forms part of the adaptation process.
In practical terms, these overlooked reorganisation efforts are all processes not explicitly designated as adaptations to climate change, which reveal themselves through practice rather than decree: fearing another summer “like last year’s”, the estate agents’ office is trialling new opening hours during the summer months to ensure staff are offered thermal comfort.
For researchers surveying the field, these forms of action are more widespread than one might think. They differ from public action across several characteristics, including the absence of any official designation, maximum decentralisation and the optimisation of step-by-step learning: unable to reach the weekly market due to flooded roads, the mobile butcher for instance, makes enquiries about other markets by calling on his network to draw up a new annual schedule that takes recurring weather-related obstacles into account.
Adapting also means listening to what is taking shape quietly, often behind the scenes.
The illusion lies in believing that the tangibility of high-profile adaptation offers a sense of security. Yet silence also has the potential to build on our resilience to inhabit the world and this is gradually happening each day before our very eyes. In its pursuit of efficiency, public policy could gain a great deal from ceasing to regard local actors as passive recipients of master plans they have devised for them.
Guillaume Simonet-Umaña is a coordinator of the Reconnexion - Expertise Climat Occitanie association.