04.05.2026 à 16:14
Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Le Coran comme la Bible comportent de nombreux passages qui peuvent être interprétés comme des appels directs à commettre des actes violents. Est-il possible – et est-il souhaitable – de limiter leur diffusion, spécialement auprès des jeunes ? Faut-il les accompagner d’une notice spécifique ? Ou compter sur la capacité de discernement des lecteurs ?
Dans une tribune publiée par le Figaro, une quarantaine de personnalités, dont Élisabeth Badinter et la sœur de Samuel Paty, ont demandé l’interdiction d’une dizaine d’ouvrages qualifiés d’islamistes et leur retrait de la plateforme du Pass Culture, dispositif d’accès aux activités culturelles mis en place par le gouvernement français à destination des jeunes entre 15 ans et 20 ans. Les livres incriminés sont, en l’occurrence, pour la plupart, déjà accessibles en ligne gratuitement.
Mais l’un d’entre eux, le Muwatta, retient plus particulièrement l’attention. Il s’agit en effet d’un texte écrit par Malik ibn Abbas, un imam du VIIIᵉ siècle à l’origine du malékisme. Or, ce courant de pensée constitue l’une des quatre écoles canoniques de l’islam sunnite, avec le chafiisme, le hanafisme et le hanbalisme. De plus, le Muwatta est considéré comme le plus ancien traité de jurisprudence islamique et une des principales sources de référence des hadiths, les dires du prophète.
Les pétitionnaires reprochent à l’imam Malik ibn Abbas d’appeler au meurtre, de légitimer la lapidation et de justifier le fait de « couper la tête » des apostats. À ce titre, on pourrait tout aussi bien envisager de restreindre la circulation du Coran. Le cinquième verset de la sourate du Repentir invite en effet à exterminer les polythéistes : « Tuez les idolâtres partout où vous les trouverez », ordonne-t-il.
« Quand vous rencontrerez les infidèles, ajoute la quatrième sourate, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage. »
Les moudjahidines n’en seront que mieux récompensés. La troisième sourate précise ainsi que « l’indulgence et la miséricorde vous attendent […] si vous mourez ou si vous êtes tués en combattant dans le sentier de Dieu ».
En poursuivant la lecture des textes sacrés des religions abrahamiques, on s’aperçoit cependant que la Bible n’est pas moins sanguinolente. L’Ancien Testament, en particulier, regorge de mille et une précisions sur la manière de sacrifier des animaux et développe une vision très militarisée du monde en comparant le croyant à un soldat ou un mercenaire. D’après le décompte de certains auteurs, il comprendrait entre 600 et 1 700 passages ayant trait à des actes de violence.
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Le Seigneur dispose ainsi d’un « arsenal » dont il peut tirer « les armes de sa colère ». Le Livre de Job précise que « la puissance et la terreur appartiennent à Dieu », tandis que l’ange de l’Éternel s’en va tuer 185 000 Assyriens qui voulaient s’en prendre aux Juifs.
Dans le Premier Livre des Psaumes, le Seigneur est une arme de combat au service d’une lutte xénophobe et suprémaciste qui vise à asservir les peuples étrangers et mécréants. Il poursuit ses ennemis, les atteint, les anéantit et les « brise ». Il « extermine » ceux qui le haïssent, les « broie comme la poussière » et les « foule comme la boue des rues » pour mettre Israël « à la tête des nations », assujettir les autres peuples et obtenir l’obéissance des « fils de l’étranger ».
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Le Dieu de l’Ancien Testament est d’autant plus résolu qu’il ne veut avoir « pitié d’aucun de ces méchants infidèles ». Dans le Livre d’Esaïe, par exemple, il trempe son épée dans le « sang des agneaux » pour punir les peuples voués à l’extermination et exercer sa colère « sur toutes les nations ».
« Il les livre au carnage. Leurs morts sont jetés, leurs cadavres exhalent la puanteur, et les montagnes se fondent dans leur sang. »
Dans le Premier Livre de Samuel, le Seigneur ordonne au peuple d’Israël d’aller punir les Amalécites, une tribu de nomades accusée d’avoir tenté d’entraver la sortie des Hébreux d’Égypte. Il faut effacer la mémoire de cette race maudite et n’en épargner aucun :
« Tu mettras à mort hommes et femmes, enfants et nourrissons, gros bétail et petit bétail, chameaux et ânes. »
Dans le Livre de Jérémie, Dieu ordonne de détruire « les fils de l’Orient », en l’occurrence les populations de la péninsule arabique. Il invite à piller leurs tentes, leurs chameaux et leurs troupeaux jusqu’à ce que leur terre devienne un « repaire de chacals, un désert pour toujours » :
« Personne n’y habitera, aucun homme n’y séjournera. »
Les Égyptiens et leurs alliés éthiopiens et libyens ne sont pas non plus épargnés dans le Livre d’Ezéchiel. Leurs villes seront dévastées et leur territoire est appelé à devenir un désert pendant quarante ans.
De tous les textes sacrés des religions abrahamiques, l’Ancien Testament est en fait le plus violent si l’on en croit des décomptes selon lesquels il comporterait 5,3 % de mots faisant allusion à des tueries ou des destructions, contre 2,8 % dans le Nouveau Testament et 2,1 % dans le Coran.
Alors que faire ? Faut-il aussi retirer la Bible des bibliothèques municipales et de la plateforme du Pass Culture ?
Les signataires de la tribune du Figaro reprochent aux auteurs d’ouvrages islamistes de ne pas avoir fait « l’exégèse de hadiths ou de sourates pour présenter ce qui, à une époque, constituait la base d’une pratique religieuse datée, ancienne, celle du Moyen Âge arabo-islamique, société guerrière, expansionniste, colonisatrice et esclavagiste ».
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À suivre ce raisonnement, faudrait-il donc uniquement diffuser des versions de la Bible comportant des notes explicatives pour garantir « une mise à distance critique », ou bien insérer un avertissement pour prévenir le lecteur que certains passages peuvent choquer ? Après maintes tribulations, Tintin au Congo a, par exemple, été réédité en 2023 avec un avant-propos expliquant les préjugés coloniaux en vigueur au moment de la première parution de l’album de Hergé. Celui-ci avait en effet été vivement critiqué pour son racisme et sa xénophobie. En 2010, un citoyen belge et le Conseil représentatif des associations noires (Cran) avaient ainsi demandé, en vain, qu’on en interdise la vente. Dans certaines libraires du Royaume-Uni, à partir de 2007, l’album avait été déplacé des rayons enfants vers la section des BD pour adultes.
Le Coran et la Bible sont aussi des livres qui continuent d’être vendus, et pas seulement des textes sacrés et vénérés par les croyants. Il est évidemment important de les contextualiser pour en avoir une compréhension plus fine. Mais on ne peut a priori ni les corriger ni les expurger.
Pour les pouvoirs publics, la situation est d’autant plus inextricable qu’il ne leur revient pas de se mêler des débats des théologiens en vue d’imposer une exégèse plutôt qu’une autre. Tout bien considéré, il vaut donc mieux laisser le Muwatta sur la plateforme du Pass Culture, reconnaître « la face sombre de la Bible » et apprendre à vivre ensemble avec le legs d’un passé extrêmement violent.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.05.2026 à 16:14
Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire -- Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)
Le respect tout relatif que porte Donald Trump aux alliances de long terme souscrites par les États-Unis alimente l’inquiétude à Taïwan : si la République populaire de Chine, toujours plus puissante sur le plan militaire, décide d’envahir l’île, cette dernière pourra-t-elle compter sur le soutien de Washington ? Et même sans invasion directe, ne risque-t-elle pas d’être sacrifiée si le président des États-Unis décide de passer avec Pékin l’un de ces grands « deals » qu’il apprécie tant ?
Il n’est nul besoin de rappeler qu’une confrontation entre la Chine et Taïwan aurait, avant même l’implication d’autres acteurs, des incidences profondes sur la sécurité et l’économie internationales. Aussi est-il indispensable de porter un regard lucide et attentif sur les tensions actuelles dans le détroit de Taïwan. Ces tensions ne sauraient cependant être comprises sans tenir compte du positionnement de Washington, dans une relation triangulaire que le politologue américain Richard Bush a qualifiée de « nœud ».
Il convient aujourd’hui de s’interroger sur ce nœud. D’une part, en raison de l’évolution du rapport de force interdétroit, qui place désormais Pékin dans une position très avantageuse. D’autre part, en raison des errements stratégiques de Washington et d’une politique étrangère américaine qui montre d’inquiétants signes de déclin.
Depuis 2016, on relève de plus en plus de provocations militaires chinoises impliquant les capacités navales et aériennes, avec de multiples incursions dans l’espace aérien et les eaux territoriales de Taïwan. S’y ajoute un discours menaçant : plusieurs responsables militaires chinois ont notamment insisté sur les préparatifs d’une invasion. Xi Jinping, plus mesuré, a rappelé que l’unification doit se faire par la voie pacifique… sans cependant exclure la possibilité d’avoir recours à la force, et donc à l’invasion. Si les tensions interdétroit ne sont pas nouvelles et doivent être analysées avec précaution, elles sont très clairement montées d’un cran depuis quelques années.
Le premier facteur de tension est politique. Après l’élection en janvier 2024 de (William) Lai Ching-te, connu pour sa défense sourcilleuse de la souveraineté de l’île, Pékin a poursuivi ses pressions et continué d’attaquer Taïwan par tous les moyens juridiques en sa possession, notamment auprès des organisations internationales, dont Taïwan est interdite d’accès en vertu du principe d’« une seule Chine », ou en torpillant les efforts diplomatiques de Taipei auprès de ses rares partenaires. Le président taïwanais a ainsi récemment dû renoncer à un déplacement en Eswatini (anciennement le Swaziland, en Afrique australe) en raison de l’annulation temporaire des autorisations de vol par plusieurs pays situés sur l’itinéraire.
Le second facteur est militaire. Autrefois incapable de planifier une invasion de Taïwan, la Chine est désormais en position de force. Si Taipei dispose de soutiens officiels, la République populaire sait qu’elle possède un avantage stratégique lui offrant la possibilité de donner de la substance à son discours agressif. Lors du vingtième congrès national du Parti communiste chinois en octobre 2022, Xi Jinping a même annoncé un renforcement de l’appareil militaire pour doter son pays d’une « armée de classe mondiale » à l’horizon 2027. Plus récemment, à l’occasion de l’Assemblée nationale du peuple, l’habituelle formule de « réunification pacifique » fut remplacée par celle de « réunification ferme » dans le rapport sur le budget du premier ministre Li Qiang.
Une escalade militaire dans le détroit de Taïwan pourrait conduire à un conflit dévastateur pour la région et aurait des conséquences très lourdes sur l’économie mondiale. En effet, ce détroit constitue une voie de communication majeure pour le commerce international. L’arrêt des exportations et des importations depuis Taïwan perturberait les chaînes d’approvisionnement logistique et l’activité de nombreux centres économiques de la région, d’Europe et du reste du monde. Cette dépendance à Taïwan s’est renforcée au cours des dernières années, à la faveur du développement des exportations de produits de haute technologie, notamment les semiconducteurs.
Derrière la rhétorique agressive de Pékin et les risques d’escalade militaire, la relation interdétroit continue cependant d’offrir certaines garanties de maintien du statu quo.
La Chine a conscience du fait qu’une invasion de Taïwan l’exposerait à de très lourdes conséquences, militaires d’abord (capacités de riposte de Taïwan contre des villes chinoises, possibilité d’un engagement américain mais aussi japonais), diplomatiques ensuite (risque d’isolement et de sanctions), économiques enfin, quand on mesure l’importance des liens économiques et commerciaux entre les deux rives du détroit. En se lançant dans une hasardeuse invasion de Taïwan, Pékin prendrait donc un risque énorme, au point que la question de « l’après » se pose dans les cercles décisionnaires chinois.
La relation interdétroit est triangulaire : elle implique le soutien des États-Unis à Taïwan, notamment en vertu du Taïwan Relations Act adopté par le Congrès américain en 1979 et des « Six assurances » données en 1982 à Taïwan par Ronald Reagan. Celles-ci engagent Washington à ne pas définir de date pour la cessation de la livraison d’armements à Taïwan ; à ne pas consulter Pékin sur les ventes d’armes à Taïwan ; à ne pas jouer de rôle de médiateur entre Taipei et Pékin ; à ne pas réviser les termes du Taïwan Relations Act ; à ne pas changer sa position sur la question de la souveraineté de Taïwan ; et à ne pas exercer de pressions sur Taipei pour ouvrir des négociations avec Pékin.
Ce lien a été particulièrement au centre des attentions en 1996 quand, en marge de la première élection présidentielle à Taïwan, Washington avait dépêché plusieurs navires de guerre dans le détroit pour répondre aux provocations chinoises. Une décennie plus tard, le soutien américain à Taïwan a été disputé à l’occasion de l’adoption par la République populaire de Chine (RPC) d’une loi anti-sécession indiquant que toute proclamation d’indépendance de Taïwan conduirait à l’utilisation de la force. Washington avait indiqué que son soutien ne serait pas forcément effectif dès lors que la « provocation » viendrait de Taipei.
Depuis, la relation sino-américaine s’est complexifiée, et Washington voit dans Taipei une épine dans le pied de Pékin. Mais Taïwan craint de voir la Chine profiter d’une vacance de leadership de Washington pour lancer l’assaut. La crédibilité des États-Unis est ainsi réexaminée à Taïwan. Le retrait américain d’Afghanistan en août 2021, la volte-face sur l’Ukraine et, plus généralement, le déclin relatif mais réel de l’influence des États-Unis dans le monde et leur refus de s’engager aux côtés des partenaires traditionnels sont perçus à Taipei comme des signes indiquant qu’il est nécessaire de réexaminer la relation avec Washington. Les Taïwanais craignent ainsi d’être « lâchés » par le partenaire américain et de devenir l’objet d’un « grand marchandage » entre Washington et Pékin.
La politique étrangère déployée par l’administration Trump renforce les inquiétudes de Taipei. Le conflit en cours au Moyen-Orient fait craindre aux Taïwanais une nouvelle crise de crédibilité de Washington, qui non seulement parvient difficilement à définir une politique étrangère cohérente, mais qui se heurte en plus à d’immenses problèmes de moyens logistiques, notamment en matière de munitions.
C’est dans ce contexte que la réactivation du partenariat stratégique avec Washington est privilégiée à Taipei. Taïwan achète des armements aux États-Unis, sans avoir toutefois la garantie que ceux-ci seront livrés dans les délais et que l’armée américaine volerait à son secours dans le cas d’une agression chinoise.
Lors d’une rencontre avec des parlementaires américains à Taipei, le 7 avril 2026, le président taïwanais a rappelé que le budget de la défense nationale dépassera cette année 3 % du PIB du pays et atteindra 5 % d’ici à 2030. Il a également indiqué que le gouvernement a proposé un budget spécial de défense de 40 milliards de dollars (34 milliards d’euros) sur huit ans afin de renforcer les capacités de combat asymétrique et de coopérer avec des pays industrialisés militaires de pointe comme les États-Unis.
Lors de leur rencontre à Washington, le 19 mars 2026, Donald Trump et la première ministre japonaise Takaichi Sanae se sont engagés en faveur de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan. Ils ont également soutenu le règlement pacifique des différends par le dialogue, et se sont opposés à toute tentative de modification unilatérale du statu quo, y compris par la force ou la coercition, ce que Taïwan a salué.
Mais, dans le même temps, le locataire de la Maison-Blanche privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels sur le dossier de l’Iran, où il a choisi la voie de la force plutôt que celle de la diplomatie. De quoi interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens.
De quoi, aussi, alimenter les craintes d’un passage à l’acte de la RPC, qui non seulement se sent en position de force, mais surtout qui peut estimer pouvoir attaquer l’île sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi, enfin, faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale, et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington, au-delà des déclarations convenues et n’abordant pas les sujets qui fâchent.
Ce dialogue est plus que jamais indispensable, tout autant qu’il est désormais obligatoire pour Taipei de chercher d’autres partenaires, pour le cas où Washington ferait défaut. Mais du Japon à l’Australie, en passant par les Philippines et même l’Union européenne, les potentiels candidats seraient-ils plus fiables que Washington ?
Ce texte a bénéficié du soutien de la Taïwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).
04.05.2026 à 16:13
Anna Linder, Researcher in Health Economics, Lund University
Gawain Heckley, Researcher in Health Economics, Lund University
Ulf Gerdtham, Professor of Health Economics, Lund University

À partir de quel âge donner des notes aux enfants ? En Suède, une réforme montre que des évaluations plus précoces peuvent creuser les inégalités de santé mentale entre filles et garçons.
Au Royaume-Uni, les écoles s’appuient de plus en plus sur les tests, les notes et des dispositifs dits « de responsabilisation » fondés sur la performance. En Angleterre, les inspections de l’Ofsted, l’organisme public chargé d’inspecter et d’évaluer les écoles, et les classements d’établissements renforcent l’attention portée à ces résultats mesurables. Des évolutions similaires ont eu lieu en Suède, où des réformes successives ont introduit des évaluations plus précoces et plus détaillées.
Ces environnements scolaires orientés vers la performance influencent le bien-être des jeunes. Pourtant, malgré les réformes fréquentes des systèmes d’évaluation, leurs conséquences psychologiques sont rarement au cœur des débats publics.
Notre dernière étude met en lien ces évolutions avec la hausse des troubles de santé mentale chez les jeunes. Elle montre que des évaluations plus précoces et plus formalisées peuvent accroître les troubles psychiques diagnostiqués cliniquement, en particulier chez les filles.
À lire aussi : L’éternel débat des notes à l’école
Nos travaux portent sur une réforme suédoise introduite en 2012, qui a avancé le début de la notation officielle de la classe de quatrième (environ 14 ans) à celle de sixième (environ 12 ans). Autrement dit, les notes et les indications explicites de performance relative apparaissent désormais deux ans plus tôt qu’auparavant.
Pour en estimer les effets, nous avons comparé des enfants nés juste avant et juste après la date de mise en œuvre de la réforme. Comme l’exposition dépendait strictement de la date de naissance, les élèves de part et d’autre présentaient des caractéristiques similaires, à ceci près que certains recevaient des notes plus tôt que d’autres. Nous avons également tenu compte de certaines tendances de fond sur cette période, notamment de l’augmentation générale des diagnostics de troubles psychiques au fil du temps. Ce type de comparaison entre cohortes permet d’isoler l’effet propre d’une notation plus précoce sur la santé mentale.
Notre analyse s’appuie sur des registres nationaux appariés en éducation et en santé, couvrant plus de 520 000 enfants nés entre juillet 1992 et juin 2000. Nous avons examiné les diagnostics psychiatriques enregistrés en soins ambulatoires et hospitaliers au moment où les élèves entraient en classe de troisième (fin du collège).
L’introduction de notes plus tôt dans le parcours scolaire a entraîné une hausse des diagnostics de dépression et d’anxiété chez les filles, avec des effets particulièrement marqués chez celles dont les résultats scolaires se situent entre faibles et moyens. Chez les garçons, les effets sont plus limités et moins systématiques.
Parmi les filles, la part de celles diagnostiquées pour dépression ou anxiété est passée de 1,4 % à 2,0 %. Si cette hausse absolue (0,6 point de pourcentage) peut sembler modeste, les troubles psychiatriques à cet âge restent relativement rares. Elle correspond en réalité à une augmentation d’environ deux cinquièmes par rapport à la situation antérieure à la réforme.
Nos résultats suggèrent que la pression scolaire et la comparaison sociale sont des facteurs probables de cette hausse des troubles de santé mentale. Les notes rendent la performance plus visible dès un plus jeune âge, en indiquant clairement la position d’un élève par rapport à ses pairs. À un moment où la construction de soi est encore en cours, cela peut accroître la sensibilité à la comparaison et au sentiment d’échec.
Une explication possible tient à une plus grande sensibilité des filles aux retours sur leurs performances. Dans des travaux antérieurs, nous avons montré que lorsque les filles recevaient des notes plus favorables que ce que leurs performances mesurées laissaient prévoir, leur santé mentale s’améliorait. Cela suggère qu’elles sont particulièrement réceptives aux évaluations – et donc plus vulnérables lorsque la pression liée à la notation s’intensifie.
Nos résultats indiquent que la pression scolaire pourrait contribuer aux écarts de santé mentale entre les sexes à l’adolescence. Si les filles ont davantage tendance à intérioriser la pression et le stress liés à l’évaluation, l’introduction de notes plus précoces pourrait, de manière non intentionnelle, accentuer des inégalités déjà bien documentées.
Nous ne soutenons pas que la notation soit intrinsèquement néfaste. Les notes peuvent motiver, orienter les apprentissages et informer les parents comme les enseignants. Mais leur calendrier et leur conception comptent. Lorsque l’évaluation devient plus formelle plus tôt dans la scolarité, des coûts psychologiques inattendus peuvent apparaître en parallèle des objectifs académiques.
À mesure que les systèmes de notation évoluent, les questions de calendrier et d’intensité méritent une attention particulière. Les écoles ne sont pas seulement des institutions qui mesurent la performance ; ce sont aussi des environnements où les jeunes construisent leur identité. Concevoir des systèmes éducatifs qui soutiennent à la fois les apprentissages et un développement équilibré suppose de prendre ces deux objectifs au sérieux.
Les politiques éducatives impliquent inévitablement des arbitrages. Les dispositifs pensés pour mesurer et élever le niveau façonnent aussi l’expérience quotidienne des élèves. Nos résultats suggèrent que lorsque les décideurs avancent l’âge des évaluations formelles, ils devraient mettre en balance leurs effets sur la santé mentale avec leurs bénéfices académiques.
Les politiques de responsabilisation doivent prendre en compte leurs effets psychologiques. Il ne s’agit pas d’abandonner la notation, mais de concevoir des systèmes d’évaluation adaptés au stade de développement des élèves, accompagnés de dispositifs de soutien permettant d’interpréter les retours de manière constructive.
Les élèves réagissent différemment à l’évaluation. Des réformes efficaces pour certains peuvent en fragiliser d’autres, en particulier ceux déjà sensibles à la pression de la performance. Suivre le bien-être en parallèle des résultats scolaires permet de repérer plus tôt d’éventuels effets indésirables.
Anna Linder reçoit des financements du Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare et de la Public Health Agency of Sweden.
Gawain Heckley reçoit actuellement des financements du Swedish Research Council, du Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare et de la Jan Wallanders och Tom Hedelius stiftelse.
Ulf Gerdtham reçoit des financements du Swedish Council for Working Life and Social Research.
04.05.2026 à 16:13
Éric Viardot, professeur de stratégie d'entreprise, SKEMA Business School

Lorsque des entreprises évoluent selon des trajectoires et à des vitesses très différentes, leurs signaux concurrentiels peuvent être mal compris ou sous‑évalués. On peut y voir une analogie avec l’« effet Doppler » en physique, qui explique que le son d’une ambulance est plus grave ou plus aigu si on ne va pas à la même vitesse qu’elle. Une entreprise pense affronter un constructeur automobile classique ; elle se retrouve face à une entreprise technologique intégrée. On croit concurrencer un acteur à bas coût ; on découvre une organisation industrielle cohérente et rapide.
Les tensions actuelles sur le marché du véhicule électrique, illustrées par la fermeture de l’usine de Poissy de Stellantis, les résultats fragilisés de Renault avec 10,9 milliards d’euros de perte, Ford avec 11 milliards de dollars (plus de 9,38 milliards d’euros, ndlr) sur le seul quatrième trimestre 2025, ou Volkswagen avec un bénéfice en chute de 44,3 %, à 6,9 milliards d’euros, dépassent le simple ralentissement de la demande.
Dans un contexte d’investissements massifs, de marges sous pression et de concurrence chinoise accrue, la transition vers l’électrique coûte plus cher et rapporte moins vite que prévu.
Cette situation révèle un mécanisme récurrent : les entreprises établies sous-estiment souvent les nouveaux concurrents qui transforment leur industrie.
Toutes les entreprises ne sont pas condamnées face au changement. Comme je l’ai montré dans mes travaux sur la longévité des entreprises dans le monde, certaines traversent les siècles : plus de 1 700 ont plus de 150 ans et environ 250 existent depuis plus de quatre siècles. Leur endurance ne tient pas à la chance, mais à leur capacité à anticiper, à comprendre leurs clients et à percevoir correctement l’évolution de leurs concurrents. La plupart disparaissent faute d’avoir su s’adapter au marché ou d’avoir mal interprété l’arrivée de nouveaux rivaux.
En physique, l’effet Doppler désigne la modification de la fréquence d’une onde lorsque la source et l’observateur sont en mouvement relatif. Il explique pourquoi le son d’une ambulance est plus aigu lorsqu’elle s’approche et plus grave lorsqu’elle s’éloigne ; les ondes sont comprimées devant la source et étirées derrière elle. Ce phénomène est utilisé en météorologie, où l’analyse des fréquences émises et reçues permet de mesurer des vitesses (ou des flux) invisibles à l’œil nu et d’analyser les mouvements internes des systèmes atmosphériques.
En stratégie, un phénomène métaphoriquement comparable apparaît. La vision qu’une entreprise a d’une autre est d’autant plus déformée qu’elles ne se développent pas ni ne se transforment à la même vitesse. Plus les écarts de trajectoire et de vitesse d’évolution sont importants, plus la compréhension de la concurrence devient difficile. Ce décalage peut conduire à des décisions tardives ou inadaptées.
C’est ce qui s’est produit avec Tesla. Beaucoup de constructeurs traditionnels ont vu en premier lieu une voiture électrique performante avec un beau design. Ils ont pensé que le défi consistait à proposer un modèle équivalent avec la même autonomie, la même accélération et le même style.
Tesla n’était pas un constructeur automobile, mais une entreprise technologique produisant des voitures. Son avantage repose sur le logiciel, les mises à jour à distance et l’intégration des batteries. Là où un constructeur classique lance une nouvelle version tous les cinq à sept ans, Tesla peut améliorer à distance un véhicule déjà vendu ; la voiture évolue. Cette logique transforme la relation client, mais aussi le modèle économique avec davantage de services, de données, d’interactions continues.
À lire aussi : De Ford à Tesla : ce que l’automobile nous apprend sur l’art de s’adapter
Cette différence de rythme crée un écart difficile à combler pour des organisations historiquement structurées autour de cycles industriels longs, de fournisseurs multiples et de hiérarchies complexes.
Là où un constructeur classique renouvelle un modèle tous les cinq à sept ans – comme Renault avec la Clio ou Peugeot avec la 208 – Tesla améliore en continu un véhicule déjà vendu. Le client ne change pas de voiture ; c’est la voiture qui se transforme. Le signal était visible, mais perçu avec retard, à travers un prisme industriel ancien.
Ce décalage n’a été pleinement reconnu que tardivement. Jim Farley, directeur général de Ford, après le démontage d’une Tesla Model 3 par ses équipes, déclarait : « Nous avons été très étonnés. Quand nous avons démonté la Model 3, ce que nous avons découvert était stupéfiant. » Herbert Diess, alors président-directeur général de Volkswagen, qualifiait la Tesla Model Y de « voiture de référence » pour son groupe.
Toujours dans l’industrie automobile, l’« effet Doppler stratégique » est également observable dans le cas plus récent de BYD et ceux d’autres constructeurs chinois, tels que Geely, SAIC Motor, NIO ou XPeng. Longtemps perçus comme de simples acteurs à bas coûts, ils ont été évalués surtout sous l’angle du prix. En 2024, Carlos Tavares, PDG de Stellantis, déclarait :
« Pas question de laisser le marché des voitures électriques à 20 000 euros ou moins aux mains des Chinois. »
Cette focalisation tarifaire a masqué l’essentiel. La concurrence chinoise repose sur des cycles de développement plus courts, une intégration verticale poussée et une maîtrise industrielle de la batterie. BYD conçoit et fabrique batteries, moteurs et composants critiques, réduisant coûts, délais et dépendances. Le géant chinois des batteries pour véhicules électriques, CATL, et BYD concentrent à eux seuls plus de la moitié de la production mondiale de batteries pour véhicules électriques. La batterie représentant environ de 30 % à 40 % du coût d’un véhicule électrique, cette maîtrise constitue un avantage économique et stratégique décisif.
L’échec du projet européen de Northvolt illustre la difficulté à rattraper tardivement cette distance. L’investissement était massif mais insuffisant pour combler l’écart accumulé en compétences industrielles et en chaînes d’approvisionnement. Là encore, la menace était visible, mais mal évaluée à distance.
Cette métaphore de l’« effet Doppler stratégique » complète les analyses des chercheurs Clayton Christensen, Rajesh Chandy et Gerard Tellis sur les biais internes qui freinent l’adoption des innovations de rupture. Contrairement à la physique, où le signal est effectivement modifié par le mouvement, l’analogie met ici en lumière un biais de connaissance et d’interprétation organisationnelle, lié à des cadres d’analyse inadaptés à des concurrents évoluant à un autre rythme.
Dans le cas du véhicule électrique, les constructeurs historiques ont bien investi dans la technologie, mais souvent en interprétant la transition comme un simple remplacement du moteur thermique par la batterie, alors qu’il s’agissait d’un changement de système. L’échec des batteries Blue Solutions du groupe de Vincent Bolloré, fondées sur une technologie propriétaire peu compatible avec les standards industriels émergents, et les limites des premières générations de la Renault Zoé, conçues comme une évolution du produit plutôt que comme une reconfiguration d’ensemble, illustrent cette lecture partielle. Dans les deux cas, l’enjeu était avant tout systémique, et non uniquement technologique.
L’histoire industrielle montre que les leaders peuvent se réinventer, comme l’ont fait, par exemple, Michelin, Schneider Electric ou Safran pour ne prendre que des exemples d’entreprises françaises. Ces transformations reposent moins sur le volume des investissements que sur la capacité à voir les concurrents tels qu’ils sont réellement dans des industries en constante évolution.
À l’ère des transitions rapides, l’analogie de l’« effet Doppler stratégique » rappelle une vérité simple : mal comprendre la concurrence peut être aussi dangereux que la voir arriver trop tard.
Éric Viardot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.05.2026 à 16:12
Lucie Marinier, Professeure titulaire de la chaire d'ingénierie de la culture et de la création, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

L’ouvrage Musée et Écologie. Missions, engagements et pratiques publié, sous la direction de Lucie Marinier, d’Aude Porcedda et d’Hélène Vassal, en janvier 2026, dans la collection « Musée-Mondes » des éditions de la Documentation française, dresse le riche panorama d’un secteur qui s’est « mis en route » et qui cherche, bien qu’encore freiné par des indicateurs marqués par la notion de croissance, à allier sobriété aux engagements écologique et citoyen.
Face à l’urgence climatique et à la multiplication des atteintes au vivant, les musées ont à résoudre une équation difficile mais décisive : renforcer leur rôle social et culturel pour participer à la redirection écologique de la société tout en diminuant leur impact sur l’environnement. Or celui-ci est réel : à titre d’exemple, un grand établissement comme le Musée du quai Branly-Jacques-Chirac émet près de 9 000 tonnes équivalent CO2 de GES par an hors trajets des visiteurs. Or ces derniers peuvent peser jusqu’à 80 ou 90 % des émissions d’un établissement culturel.
Depuis une dizaine d’années, notamment au Canada mais aussi en France, nombreux sont les musées qui mettent en place des méthodologies pour mesurer et diminuer leur impact négatif et redoublent d’efforts pour diffuser la connaissance scientifique sur l’anthropocène et ses conséquences sur l’habitabilité terrestre, participant à la construire un nouvel imaginaire.
Cela concerne les musées de sciences mais aussi, bien que plus récemment, les musées d’art. Ces derniers, en plus de programmer des expositions d’art écologique, développent des initiatives hybrides avec des artistes, professionnels de l’environnement (OFB, Ademe), scientifiques du climat ou activistes. Ce fut le cas avec la programmation « Planétarium » au Centre Pompidou ou l’exposition « Cent œuvres qui racontent le climat » au Musée d’Orsay.
Nous sommes donc face à un secteur qui a pris conscience de son impact et de sa responsabilité et cherche à penser autrement, alors que les musées restent évalués à l’aune de la croissance des lieux et des collections, de la fréquentation des expositions et de l’illusion d’une stabilité climatique permettant une conservation des œuvres qui se voudrait immuable.
L’ouvrage Musée et Écologie, sous la direction de Lucie Marinier (professeure du CNAM), d’Aude Porcedda (professeure de l’Université de Québec à Trois-Rivières) et d’Hélène Vassal (directrice du soutien aux collections du musée du Louvre) a mis à contribution plus de 90 acteurs – professionnels des musées, scientifiques et artistes – qui se mobilisent pour la production d’orientations stratégiques, font évoluer le discours du musée, construisent des projets citoyens et participatifs et des pratiques écoresponsables concrètes.
Car seules les approches globales, qui concernent les contenus culturels mais aussi la sobriété de leur production et de leur diffusion, peuvent inscrire de manière durable la redirection d’un établissement. Pour cela, de nouvelles manières de construire les projets, plus circulaires, plus collectives, sont essentielles, ce qui implique de décloisonner les fonctions et intégrer le plus en amont possible les enjeux écologiques. Le secteur muséal est constitué de métiers identifiés et les professionnels sont très connectés, y compris à l’échelon international, et ce sont par ces réseaux que passent les nouvelles pratiques.
Les projets d’écoresponsabilités sont aussi l’occasion de nouvelles collaborations, d’un certain « partage de la légitimité » entre les fonctions scientifiques et culturelles et les fonctions techniques, de production et de médiation, internes mais aussi externes au musées (par exemple des scénographes au sein des établissements de Paris Musées qui leur demande désormais d’imaginer des dispositifs qui pourront être au moins partiellement réutilisés pour deux voire trois expositions tout en étant pertinentes pour chacune).
Des expérimentations, souvent menées par des structures dédiées ou par des institutions en collectif favorisent ces décloisonnements et la collaboration avec des chercheur·euses.
De nouveaux métiers (écoconseillers, référents en responsabilité sociétale des organisations) apparaissent. Plusieurs politiques publiques ont accompagné et soutenu ces processus ces dernières années, souvent par des appels à projets, des guides ou des projets innovants tels que les résidences vertes.
Les métiers du musée révèlent de puissantes compétences, non seulement compatibles, mais favorisant les démarches écologiques. Trois principes partagés entre conservation préventive et écoresponsabilité apparaissent centraux : la durabilité, la sobriété et l’adaptation aux risques. La redirection écologique opérée par les missions et les normes muséales, plutôt que contre elles, semble ainsi produire les transformations les plus ambitieuses, les plus innovantes et les plus pérennes.
Notons que les approches françaises et canadiennes, principalement présentées dans l’ouvrage, comportent des nuances. Les musées québecquois étudiés ont une approche plus large, socio-écologique, intégrant l’ensemble des 17 Objectifs de développement durable (ODD), y compris les enjeux éducatifs, participatifs, inclusifs et décoloniaux. L’approche française sépare davantage les contenus de programmation et l’approche technique de la sobriété. Or, le « plafond de verre » qui semble se profiler invite à cumuler les deux approches pour une redirection écologique globale et robuste.
De nombreux professionnels font part aujourd’hui de leur frustration : ils atteignent un plafond de verre, une fois réalisés les bilans carbone (dont plus de 80 % concernent les déplacements des visiteurs), les économies d’énergie et les dispositifs de réemploi. Les politiques publiques et l’engouement culturel baissent, les attaques contre les faits scientifiques relatifs au dérèglement climatiques sont nombreuses.
Les musées ont progressé en matière « d’efficacité écologique », ce qui leur permet de poursuivre le même niveau d’activité en utilisant moins d’énergie et de ressources, mais au risque de produire « un effet rebond » : cela « coûte moins », donc on fait plus. Encore trop rares sont ceux qui assument véritablement l’objectif de sobriété qui consiste à ralentir l’activité (allonger la durée des expositions, diminuer le nombre d’œuvres, les faire venir de moins loin) mais aussi à réinterroger la programmation, sa pertinence, son audience à l’aune des enjeux socio-écologiques.
Cela nécessite de repenser profondément, avec l’ensemble des professionnels, financeurs, territoires et publics, les projets scientifiques et culturels pour faire d’autres types de propositions, créer d’autres rituels, activer de nouvelles valeurs, rompre avec la logique « extractiviste » inhérente au musée moderne occidental – cette habitude de prélever des œuvres ou des objets pour les faire venir souvent de loin jusqu’à nos musées.
Deux pistes sont explorées en ouverture de l’ouvrage. La première est celle d’un musée conforté dans ses capacités à participer au soin des personnes et des écosystèmes et qui pourrait aussi « accepter » que les populations lui portent des attentions d’un nouveau type, plus actives, plus « dialoguantes ». Un musée engagé et, pour ou dans lequel on s’impliquerait, notamment sur les questions écologiques.
La seconde est très concrète. Au-delà de la sobriété volontaire, c’est à l’adaptation urgente au changement climatique que sont confrontés les musées avec l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes de fortes chaleurs ou de pluie intense. L’étude menée par les Augures et Écoact montre que, en 2050, plus de 50 % des musées de France métropolitains connaîtront une hausse d’au moins 5 jours du nombre de jours très chauds et que 38 sont d’ores et déjà exposés directement au recul du trait de côte.
Les musées doivent mener des études de vulnérabilité afin de s’adapter (pour le bien des œuvres mais aussi des personnels et des publics) et d’intégrer ces enjeux au sein de leurs projets culturels et scientifiques. Garantir artificiellement la stabilité climatique devient une gageure, il faut penser différemment : en imaginant une autre saisonnalité de la programmation (ne pas utiliser les salles sous verrière en été par exemple), en développant l’inertie thermique des bâtiments ou en créant des microclimats ciblés pour les œuvres les plus fragiles.
Cette situation peut être angoissante et conduire à des maladapations. Par exemple, face à la hausse des températures, on peut être tenté d’installer de nouvelles climatisations qui vont produire de la chaleur extérieure et des émissions.
Pourtant, certaines équipes cherchent désormais à réfléchir à une redirection du musée accompagnée d’une coopération pour participer à l’adaptation de leur territoire, en s’appuyant sur des compétences spécifiquement muséales (musées qui deviennent lieux refuges en cas de canicules, végétalisation des abords dans le respect de l’esthétique patrimoniale…).
Le rôle d’intérêt général du musée pourrait, sans être remis en cause, se développer pour participer à sa propre adaptation mais aussi à celle de son environnement et de ses publics.
Lucie Marinier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.05.2026 à 14:54
Valérie Mérindol, Enseignant chercheur en management de l'innovation et de la créativité, PSB Paris School of Business; European Academy of Management (EURAM)
Alexandra Le Chaffotec, Enseignant chercheur en économie des organisations et économie de la santé, PSB Paris School of Business
Ignasi Capdevila, Associate Professor in Management & Strategy, PSB Paris School of Business
At a time when remote work is increasingly up for debate among companies, it remains an often underestimated lever for fostering open innovation. This article examines how initiatives designed to encourage collaborative work outside the workplace can contribute to the development of open innovation.
Open innovation traditionally refers to purposive inflows and outflows of knowledge across firm boundaries. Through various collaborations with external entities, firms will be able to be more innovative and accelerate their product development process whatever their sector. Our latest research explores the reasons why remote working is frequently undervalued as a means of open innovation.
Companies, both large and medium sized, operating in various sectors tend to use co-working spaces and makerspaces to support their open innovation initiatives.
This approach is particularly relevant in cases where co-working spaces and makerspaces function as “open labs”. They offer a physical location that acts as a symbolic totem place, an innovation-driven community, and a set of services (incubators, coaching, etc.) that promote experimentation across a variety of specific subjects.
Some companies send their employees to these open labs, where they become affiliated coworkers within the open lab communities. These affiliated workers spend varying amounts of time there, from a few days a week to regular full week residency over several months or even years. Although affiliated coworkers represent only a small proportion of open lab residents, they have a specific profile, driven by individual motivations such as curiosity and open mindedness, as well as organisational targets set by their employer.
From the firms’ perspective, regularly sending employees to work in open labs reflects the diverse opportunities to foster open innovation strategies.
Remote working in open labs can be divided into three categories that each contribute to the development of firms’ open innovation initiatives in a different way:
1) Remote working for fostering a new innovation culture
Open labs give affiliated workers the opportunity to develop new innovative work practices and workplace behaviours. In open labs, people interact on the basis of reciprocity mechanisms, use various creative methods, and engage in rapid prototyping activities. Learning by doing enables affiliated workers to acquire new creative skills as well as new representations of innovation. These experiences give them confidence in their ability to play an active role in collective and innovative processes. When they go back to their offices, they in turn, help spread a new innovation culture within the workplace.
• For three years, French bank Société Générale sent more than 1,000 employees per year from its business hubs based in the greater Paris area to various open labs located in Paris to learn new innovative practices. Société Générale employees benefited from residency programs at La Paillasse, Makesense or liberty living lab where they worked on innovative projects during several weeks.
• Makesense Space offers co-working spaces and supports intrapreneurship programs for large companies. Its team supports intrapreneurs who have the opportunity to work within Makesense co-working space, and become “embedded” in Makesense’s community of innovators.
2) Remote working for finding new partners, ideas, and expertise
By regularly sending knowledge workers on short stints at open labs, companies can access new ideas and expertise that enrich their projects. This enables affiliated workers to become embedded in open lab communities that are characterised by heterogeneous expertise and collective creative projects. These environments allows them to explore new topics in depth and gain fresh insights for exploratory activities.
• In France, a number of large construction and transport companies such as Eqiom and SNCF work with ICI Montreuil. ICI Montreuil is both a makerspace and a co-working space dedicated to the crafts and creative industries. The ICI Montreuil’s community is made up of artisans from 50 different types of crafts and creative industries who are able to support the development of new original tools and products.
• Electrolab is another example illustrating original relationships with private actors. Electrolab is a hackerspace that contributes to developing new technologies based on the hacking ethos. Its community is made up of engineers, unemployed people, students, researchers, artists, etc. All members of the open lab share the same value of developing technologies based on hacking principles. Medium sized companies are also welcome. They have the opportunity to participate in the community’s activities and harness new creative ideas and ways of developing new technologies.
3) Remote working as a way of managing collaborative multi-partner projects
Firms increasingly need to develop multi-partner collaborations to explore user-centric innovations and address emerging societal challenges such as environmental sustainability. For companies, it is becoming essential to reconcile different perspectives: technological development, economic value and environmental issues. They must identify new partners and design new ways of operating and doing business.
Sending employees to work inside open labs can be an effective way to manage multi-partner projects. Open labs provide a neutral space that encourages out of the box thinking. As affiliated workers, employees don’t just come to the open lab for meetings and brainstorming sessions; they stay there one, two, or three days per week over several months to work on dedicated collaborative projects.
Collaborative remote working respectively helps employers to remain project-centred and accelerate the innovation process. It also increases their ability to adopt new collaborative practices when working off-premises. TUBA in Lyon, specialising in urban project development and Liberté Living Lab in Paris are hubs that have attracted interest from large companies such as Roche, ENGIE, Société Générale who design collective experimentation projects for smart cities or healthcare. Employees from these firms go there on one or two day per week placements over a three month period to work on dedicated collective projects.
The contribution of remote working to open innovation has been barely formalised by companies, even though many of them are already implementing such initiatives.
These practices help address the human element behind open innovation challenges, particularly in terms of skills, culture, and collaboration.
When companies reduce remote working, they may also deprive themselves of valuable opportunities to strengthen their capacity to manage open innovation.
As our results in the EU-backed Remaking project show, remote working can be an opportunity to build experiences beyond corporate physical boundaries to foster companies and organisations’ capacity for innovation.
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Valérie Mérindol a reçu des financements de BPIfrance pour mener cette recherche.
Paris School of Business a reçu un financement de la Commission européenne pour le projet Horizon "REMAKING" (G.A. Nº 101132685).
Alexandra Le Chaffotec ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.