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20.05.2026 à 15:50

L’honneur et la vertu chez Aristote et les samouraïs

Kenneth Andrew Andres Leonardo, Postdoctoral Fellow and Visiting Assistant Professor of Government, Hamilton College

Le philosophe grec Aristote et le moine japonais Tsunetomo se sont penchés sur ce que signifie mener une vie vertueuse et sur les dangers liés à la quête d’honneurs.
Texte intégral (2955 mots)
*Guerrier chevauchant un cheval noir au bord de la mer*, Utagawa Hiroshige (1797–1858), Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis). Wikimédia, CC BY

À des siècles d’écart, le philosophe grec Aristote (384-322 avant notre ère) et le moine japonais Tsunetomo (1659-1719), l’un des inspirateurs du « bushidō » (la voie du guerrier), ont cherché à définir ce qu’est une vie vertueuse en analysant les dangers liés à la quête des honneurs.


Pete Hegseth, secrétaire à la défense du gouvernement Trump, a mis l’accent sur ce qu’il appelle l’« éthique du guerrier », et on observe, aux États-Unis, un regain d’intérêt pour la « culture de la guerre ».

Le débat autour de ces concepts remonte à des milliers d’années. Les penseurs se sont longtemps interrogés sur ce que signifie être un véritable « guerrier », ainsi que sur la juste place de l’honneur et de la vertu sur le chemin pour le devenir. J’étudie l’histoire de la pensée politique, où ces questions sont parfois débattues, mais je m’y suis aussi confronté dans ma propre pratique des arts martiaux. Au-delà de la brutalité sans but ou de la simple victoire, les pratiquants sérieux finissent par se tourner vers des principes plus élevés – même lorsque le désir de gloire est fort.

Souvent, « honneur » et « vertu » sont presque synonymes. Si vous agissez avec droiture, vous vous comportez « honorablement ». Si vous êtes moral, vous êtes « honorable ». Pourtant, la quête de l’honneur peut susciter non seulement les meilleurs comportements, mais aussi les pires.

Je suis fasciné par la manière dont deux penseurs célèbres se confrontent à ce paradoxe. Ce sont des maîtres ayant vécu à des siècles d’écart, aux antipodes l’un de l’autre : Aristote, le philosophe grec, et Yamamoto Tsunetomo, un samouraï japonais et prêtre bouddhiste.

Le « prix de la vertu »

À l’époque d’Homère, le poète grec auquel on attribue la composition de l’Iliade et de l’Odyssée vers le VIIIe siècle avant notre ère, « être bon » signifiait atteindre l’excellence dans le combat et les affaires militaires, ainsi que posséder richesse et statut social.

Selon le spécialiste des études classiques Arthur W. H. Adkins, les « vertus tranquilles » comme la justice, la prudence et la sagesse étaient considérées comme honorables, mais n’étaient pas nécessaires pour qu’une personne soit jugée bonne à cette époque.

Plusieurs siècles plus tard, cependant, ces vertus sont devenues centrales pour Socrate, Platon et Aristote – des penseurs grecs dont les idées sur le caractère continuent d’influencer la manière dont de nombreuses personnes, dans le monde académique comme en dehors, envisagent aujourd’hui l’éthique.

La compréhension de la vertu chez Aristote se reflète non seulement dans ses œuvres, mais aussi dans les actions de son élève présumé, Alexandre le Grand. Le roi de Macédoine est généralement considéré comme le plus grand commandant militaire de l’Antiquité, avec un empire qui s’étendait de la Grèce jusqu’à l’Inde. L’auteur grec Plutarque estimait que la philosophie avait fourni à Alexandre l’« équipement » nécessaire à sa campagne : des vertus telles que le courage, la modération, la grandeur d’âme et la compréhension.

Dans la perspective d’Aristote, l’honneur et la vertu semblent être des « biens » que les individus poursuivent dans leur quête du bonheur. Il distingue les biens extérieurs, comme l’honneur et la richesse ; les biens du corps, comme la santé ; et les biens de l’âme, comme la vertu.

Une statue en pierre blanche représentant la tête d’un homme barbu, avec les épaules enveloppées de plis de tissu
Copie romaine d’un buste d’Aristote, d’après un original en bronze du sculpteur grec Lysippe, qui vécut au IVᵉ siècle av. n. è. Musée national romain du palais Altemps/Jastrow/Wikimédia

Chaque vertu morale, comme le courage et la modération, façonne le caractère en maintenant de bonnes habitudes, selon Aristote. Dans l’ensemble, l’être humain vertueux est celui qui fait constamment les bons choix dans la vie – en évitant généralement les excès comme les insuffisances.

Un guerrier courageux, par exemple, agit parfois avec une certaine peur. Le véritable courage, écrit Aristote, consiste à faire ce qui est noble, comme défendre sa cité, même si cela conduit à une mort douloureuse. Les lâches fuient habituellement ce qui est pénible, tandis que celui qui agit « bravement » par excès de confiance est simplement téméraire. Selon Aristote, quelqu’un qui agit sous l’effet de la colère ou de la vengeance combat par passion, et non par courage.

Le problème est que les individus ont tendance à négliger la vertu au profit d’autres « biens » observe Aristote : des choses comme la richesse, la propriété, la réputation et le pouvoir. Pourtant, c’est la vertu elle-même qui permet de les acquérir. L’honneur, lorsqu’il est correctement attribué, est le « prix de la vertu ».

Cependant, le désir d’honneur peut être écrasant. Aristote le qualifie même de « plus grand des biens extérieurs ». Mais, prévient-il, nous ne devrions nous en soucier que lorsqu’il provient de personnes elles-mêmes vertueuses. Il identifie même deux vertus – la grandeur d’âme et l’ambition – qui représentent de bons moteurs dans la recherche de l’honneur.

Loyauté, même face à la mort

Deux mille ans plus tard, et à l’autre bout du monde, les samouraïs du Japon se sont eux aussi illustrés par leur attachement à l’honneur.

L’un d’eux était Yamamoto Tsunetomo – un serviteur de Nabeshima Mitsushige, un seigneur féodal du sud du Japon. Après la mort de son maître en 1700, Tsunetomo est devenu moine bouddhiste.

Les enseignements de Tsunetomo se trouvent dans le Hagakure-kikigaki, un recueil de conseils sur la manière dont un samouraï doit vivre. Aujourd’hui, ce texte est considéré comme l’un des discours les plus importants sur le bushidō, c’est-à-dire la voie du guerrier.

Le serment de samouraï de Tsunetomo comprenait les engagements suivants :

Je ne serai jamais en retard sur les autres dans la poursuite de la voie du guerrier.
Je serai toujours prêt à servir mon seigneur.
J’honorerai mes parents.
Je servirai avec compassion pour le bien des autres.

Peinture sur fond jaune représentant un homme en robes noires assis sur un tapis vert
Nabeshima Mitsushige, seigneur du XVIIᵉ siècle au service duquel s’était placé Yamamoto Tsunetomo. Collections du temple Kōden-ji via Wikimedia

Le chemin pour devenir samouraï exigeait de développer des habitudes permettant au guerrier de respecter ces serments. Avec le temps, ces habitudes constantes se transformaient en vertus, telles que la compassion et le courage.

Pour mériter l’honneur, les samouraïs étaient censés manifester ces vertus jusqu’à leur dernier souffle. Tsunetomo a déclaré de manière célèbre que « la voie du guerrier se trouve dans la mort ». La liberté et la capacité d’accomplir ses devoirs exigent de vivre comme un « cadavre », enseignait-il. Un guerrier incapable de se détacher de la vie et de la mort est inutile, tandis qu’« avec cet état d’esprit, tout exploit méritoire devient possible ».

Une mort courageuse faisait partie intégrante de l’accès à l’honneur. Si le seigneur mourait, le suicide rituel était considéré comme une expression honorable de loyauté – une extension de la règle générale selon laquelle le samouraï doit suivre son maître. De fait, il était honteux de devenir un « rōnin », c’est-à-dire un samouraï sans maître. Néanmoins, il était possible de se racheter et de revenir. Le seigneur Katsushige, ancien chef du domaine de Nabeshima, encourageait même cette expérience afin de véritablement comprendre comment se mettre au service des autres.

Grands caractères noirs en écriture asiatique sur une feuille gris-jaune
Les caractères japonais du terme bushidō, la « voie du guerrier ». Norbert Weber-Karatelehrer via Wikimedia, CC BY-SA

Le chemin vers la vertu peut ainsi passer par une période de déshonneur. Le « Hagakure » suggère que la crainte du déshonneur ne doit pas conduire un samouraï à suivre aveuglément les ordres de son seigneur. Dans certains cas, un serviteur pouvait corriger son maître comme signe de « loyauté magnifique ». Tsunetomo évoque l’exemple de Nakano Shōgen, qui apporta la paix après avoir persuadé son seigneur, Mitsushige, de s’excuser pour ne pas avoir témoigné le respect dû à certaines familles du clan.

Le Hagakure présente l’honneur comme un élément essentiel de la voie du guerrier. Mais la renommée et le pouvoir ne doivent être recherchés que sur un chemin conforme à la vertu – une vie en accord avec le serment fondamental du samouraï.

« Un samouraï qui ne recherche que la renommée et le pouvoir n’est pas un véritable vassal »,

selon le Hagakure.

« Mais, inversement, celui qui ne les recherche pas n’est pas davantage un véritable vassal. »

Aristote comme Tsunetomo concluent que l’honneur joue un rôle important dans la quête de la vertu, notamment comme première source de motivation.

Mais tous deux s’accordent également sur un point : l’honneur n’est pas une fin ultime. Pas plus que la vertu morale. En définitive, ils reconnaissent quelque chose de supérieur encore : la vérité divine.

Pour Aristote et Tsunetomo, il semble que la voie du guerrier s’oriente vers la philosophie plutôt que vers une puissance sans retenue et une guerre sans fin.

The Conversation

Kenneth Andrew Andres Leonardo worked on some of the research presented here under the direction of Dr. Alexander Bennett at Kansai University (Osaka, Japan) through their "Scholars from Overseas" program. Professor Leonardo is an Instructor in Kali Method under Guro Jason Cruz. He also currently trains in Gracie Jiu Jitsu under Sensei Erik Soderbergh and in Judo at Brown's School of Judo, Jujutsu, and Grappling. Previously, he studied Pangamot under Grandmaster Felix Pascua.

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20.05.2026 à 15:48

Dans le Kama-sutra, le consentement est un principe fondamental

Sharha, PhD Candidate in Kamasutra Feminism, Cardiff Metropolitan University

Selon le Kama-sutra, une vie sexuelle épanouie ne peut se construire que grâce à une communication efficace et à une compréhension mutuelle. Le consentement en est la clé.
Texte intégral (1537 mots)

On a souvent tendance à penser, en matière de sexualité, que la voix des femmes n’a été prise au sérieux que depuis relativement peu de temps. Pourtant, le pouvoir sexuel et la libération des femmes sont déjà présents dans le Kama-sutra, l’un des écrits majeurs de l’hindouisme, qui remonte au IIIᵉ siècle.


Peut-être pensez-vous que le Kama-sutra n’est pas un texte émancipateur ou avant-gardiste. Mais cette idée repose sur un malentendu de l’époque coloniale qui s’est perpétué et s’est projeté à travers les représentations, dans la la culture populaire, de ce « guide sexuel ». L’homme à l’origine de ce malentendu est Richard Francis Burton, qui a traduit le texte en anglais en 1883. Cette « traduction » n’était toutefois pas fidèle, mais plutôt une interprétation élaborée à travers un prisme résolument étroit et centré sur le plaisir masculin.

Dans mes recherches, j’ai toutefois découvert un texte très différent – un texte qui pourrait même être considéré comme féministe selon les normes modernes. Le texte original du IIIᵉ siècle attribué au philosophe Vatsyayana ainsi que des traductions et interprétations plus récentes, présentent les femmes comme des participantes actives de leur sexualité et tout à fait capables d’exprimer leurs désirs.

Loin d’être un simple manuel sexuel, il considère le consentement comme un élément central de la liberté sexuelle, mettant l’accent sur la réciprocité, l’enthousiasme et le droit de refuser. La chercheuse indienne Kumkum Roy explique que Vatsyayana pensait que le désir était un facteur d’harmonie, soucieux d’éthique et encourageait l’amour et le respect mutuels.

Dans le texte de Vatsyayana, selon les traductions les plus fidèles, les relations sont présentées comme des échanges négociés, fondés sur le désir, la communication et l’attention émotionnelle. Les femmes ne sont pas passives. Elles expriment leurs préférences, fixent des limites, initient les rapprochements intimes et recherchent leur plaisir.

Les versets dépeignent un échange ludique et chaleureux entre des personnes proches, qui partagent un moment réconfortant à travers l’humour, les taquineries et l’utilisation d’allusions plutôt que de mots directs, créant une atmosphère qui les entraîne vers l’intimité et le plaisir. Prenons cet extrait :

Ils parlent ensemble de choses
Qu’ils ont faites ensemble auparavant,
En plaisantant et en se titillant, abordant
Toutes sortes de choses cachées et obscènes.
(Livre  II, chapitre 10)

Comme le montre l’extrait qui suit, le consentement s’exprime non seulement par des mots, mais aussi par des gestes, des expressions et des signaux qui exigent de l’attention plutôt que des suppositions. Vatsyayana affirme qu’un homme doit interpréter les gestes et les signaux de désir sexuel d’une femme pour gagner sa confiance avant d’entrer en contact avec elle :

Lorsque ces diverses humeurs érotiques sont évoquées
Selon la nature particulière de la femme
Et de sa région, elles inspirent
L’affection, la passion et le respect des femmes.
(Livre II, chapitre 6)

L’indianiste Wendy Doniger soutient que le Kama-sutra enseigne un « langage sexuel » qui dépasse le cadre de la chambre à coucher. Il s’agit de savoir décrypter les signaux, de respecter l’autonomie de l’autre et de reconnaître le désir comme quelque chose de cocréé, et non d’imposé – des compétences qui devraient s’étendre à toutes les interactions sociales.

Une page d’un manuscrit du Kama Sutra en sanskrit
Une page d’un manuscrit du Kama-sutra en sanskrit, conservée dans les coffres du temple du Raghunath au Jammu-et-Cachemire (Inde). Wikimédia

Selon ces versets, faire preuve de sensibilité et de compréhension dans la vie amoureuse peut réellement contribuer à renforcer les sentiments et le respect d’une femme envers son partenaire. Le texte est sans équivoque : sans le consentement d’une femme, un homme ne doit pas la toucher.

Cela contraste fortement avec de nombreuses expériences contemporaines. Des recherches – y compris les miennes, qui s’appuient sur plus de 1 000 témoignages de femmes victimes de coercition sexuelle – montrent à quel point le consentement est souvent flou, tacite ou simulé. Comme l’a documenté Fiona Vera-Gray, universitaire et militante féministe, les femmes se sentent souvent obligées de se plier aux attentes de leur partenaire masculin, allant parfois jusqu’à feindre le désir ou l’orgasme pour répondre à ces attentes.

Une relecture du Kama-sutra à travers un prisme féministe révèle que ce texte place au centre l’autonomie, le plaisir et le choix des femmes. Il imagine les femmes comme des sujets de désir confiants – capables de dire « oui », « non » ou de partir tout simplement. En ce sens, le consentement n’est pas simplement un seuil juridique, mais une pratique façonnée par le moment, la réciprocité et la reconnaissance mutuelle.

Ce qui en ressort est moins un « manuel sexuel » qu’une philosophie qui insiste sur le fait qu’une vie sexuelle épanouie dépend de l’attention, de la patience et d’un accord sincère.

Même à la fin, l’amour
Enrichi par des gestes attentionnés
Et des paroles et des actes échangés en toute confiance
Donne lieu à la plus haute extase.
Répondre à ce qu’ils ressentent d’eux-mêmes,
Inspirant un amour réciproque.
(Livre II, chapitre 10)

Ces versets nous rappellent que ce sont véritablement la prévenance, la confiance et l’honnêteté émotionnelle qui rendent l’amour vraiment significatif et épanouissant. Vatsyayana conseille aux hommes d’écouter la voix des femmes et de devenir des amants tendres.

Le Kama-sutra, dans sa forme authentique, remet en question l’idée selon laquelle les femmes devraient se plier au désir masculin, et positionne au contraire leurs voix comme essentielles à toute rencontre significative. Il est important de retrouver cette perspective.

Lorsque les femmes sont encouragées à reconnaître et à exprimer leur autonomie sexuelle, le rapport de force s’inverse. Le consentement devient plus clair et plus réciproque, et l’intimité, à son tour, devient quelque chose que l’on savoure – et non plus que l’on subit.

The Conversation

Sharha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.05.2026 à 14:54

Tout (ou presque) ce qui se cache dans une boîte de sardines

François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris - PSL

C’est un aliment aux multiples vertus et relativement abordable. Pourtant, qui connaît vraiment la sardine ? Découvrez tout ce que l’on peut lire sur une boîte de conserve…
Texte intégral (2794 mots)

Tout le monde a une boîte de sardines dans un placard. Pas sûr qu’avant de l’acheter on ait pourtant pris le temps de lire et de décrypter ce qui était écrit dessus. C’est beaucoup plus long que de l’ouvrir. Et, de toute façon, on sait que la sardine en boîte est bonne pour la santé, pas chère du tout et bien pratique. Une analyse garantie 100 % sans Patrick Sébastien dedans.


Lors de votre prochain achat de sardines en conserve, prêtez quand même attention à l’étiquette. Cela vous évitera de manger des sardines préalablement congelées, baignées dans des huiles médiocres ou issues d’une pêche irresponsable.

Un article pour découvrir l’économie de la sardine, et acheter malin. En bonus, ma recette préférée de pâté de sardines.

Une lutte commerciale

La sardine est un joli petit poisson : corps fuselé, flancs argentés, dos sombre et ventre blanc. Elle est facile à reconnaître chez le poissonnier. Dommage finalement qu’elle ait perdu sa tête et sa queue pour être mise en boîte. Si seul le mot « sardines » est inscrit dessus, il s’agit forcément d’une Sardina Pilchardus, la sardine commune pêchée sur les côtes de l’Atlantique et dans les eaux de la Méditerranée. Si le poisson provient du Pérou, la face de la boîte mentionnera en sous-titre Sardinops Sagax, le nom d’une cousine du Pacifique.

Cet étiquetage différencié entre nos sardines et celles des mers lointaines résulte d’une bataille économico-juridique tranchée par les juges de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), il y a déjà plus de vingt ans ; le monde d’avant en somme : celui de la mondialisation des échanges et de l’application du droit international. D’un côté, la Commission européenne qui autorisait la seule Sardina pilchardus à bénéficier de l’appellation de « sardine ». De l’autre, le Pérou, dont l’industrie de la pêche et de la conserve tenait à vendre en Europe ses sardines en boîte comme… des sardines en boîte.

Fourni par l'auteur

Risque de confusion

La Commission, soupçonnée d’ériger une entrave à l’importation sous prétexte de protéger les consommateurs d’un risque de confusion, a perdu l’affaire. Pas complètement quand même puisque l’étiquetage réglementaire maintient un statut à part pour notre sardine commune. Il n’est toutefois pas certain que cette distinction ait produit un quelconque effet sur les consommateurs. Le nom latin des sardines exotiques écrit en petit fait penser aux notes de bas de page que presque personne ne lit.

L’Union européenne impose également aux boîtes de sardines son estampille sanitaire des produits animaux. Elle est reconnaissable à sa forme de pastille ovale. Elle mérite d’être patiemment recherchée sur les côtés de la boîte car elle garantit le respect des normes et l’indication géographique de la conserverie. Si vous ne la trouvez pas, même muni d’une loupe, c’est que les sardines ont été mises en boîte hors des frontières de l’Europe. Sinon FR signalera une transformation en France, ES en Espagne, PT au Portugal. Et HR pour… Hrvatska, la Croatie (vous le saviez peut-être, moi non). À la suite de ces deux lettres apparaît une série de chiffres qui sert de plaque d’immatriculation de chaque conserverie. Elle permet de remonter à l’origine de la mise en boîte, une trace utile en cas de problème de sécurité alimentaire.

Une internationale marocaine

La sardine fraîche voyage peu ; congelée ou en boîte, elle saute les frontières et ne craint alors aucune distance. Le Maroc en sait quelque chose puisqu’il occupe de loin la première place au monde. Les chiffres calculés pour l’année 2022 sont impressionnants tant pour la capture (64 % des pêches de sardines de la planète) que pour les marchés d’exportation de la sardine congelée et de la sardine en conserve (respectivement 69 % et 79 % de parts de marché)

Pour manger des sardines marocaines fraîches, il faudra se rendre au Maroc ou tout près. Pour celles vendues en boîte, vous les retrouverez dans toute l’Afrique et aussi en Europe. Ce sont les moins chères.

Pour les sardines congelées, ne pensez pas à Picard. Elles sont achetées principalement par des conserveries lointaines : du Brésil et d’Afrique du Sud, notamment. Elles fournissent aussi des clients plus proches, en Turquie et en Espagne par exemple. Pour les conserveries européennes historiquement spécialisées dans la mise en boîte de sardines fraîches, l’approvisionnement en congelé permet de faire tourner les usines quand les captures locales deviennent insuffisantes.

Embargo sur la sardine

Mais depuis le 1er février, le Maroc a suspendu ses exportations de sardines congelées. La chute des prises dans les eaux « sur-pêchées » du royaume en est la cause immédiate. Rabat veut rediriger une partie des exportations vers le marché national dans le but de satisfaire la demande intérieure et de contenir la hausse des prix de la sardine, une source de mécontentement de la population.

La décision du gouvernement marocain s’explique aussi par une raison plus profonde. La logique du développement économique et industriel veut que les pays émergents exportateurs de ressources naturelles intègrent progressivement les activités en aval de semi-transformation et de transformation finale. Elles procurent plus de revenus et d’emplois que la simple exploitation. L’intérêt du Maroc est d’exporter ses sardines en boîte plutôt que congelées. Pour les conserveries très dépendantes de cet approvisionnement, comme celles de l’Espagne, l’interdiction marocaine n’est évidemment pas une bonne nouvelle.

L’indication manquante

Pour les consommateurs, la congélation reste inaperçue. Aucune indication n’est portée sur la boîte. À défaut, un prix bas peut fournir un indice. Idem si la chair est molle et friable, mais cette texture peut aussi provenir de la cuisson ou du vieillissement. Pour éviter d’acheter des sardines qui auraient été congelées, les seuls recours sont une étiquette label rouge ou des mentions marketing du type « Préparées à partir de sardines fraîches ».

Mais dans ce dernier cas, le consommateur peut aussi penser que cette information est purement gratuite. Il ne sait pas qu’il aurait pu en être autrement, comme moi d’ailleurs avant d’étudier la question. J’ignorais également que 60 % des sardines mises en boîte en France avaient été préalablement conservées à – 18 °C avant d’être cuites dans les conserveries.

Réserves d’oméga-3

D’un autre côté, cette information n’est pas absolument cruciale. La congélation n’altère ni le goût ni a qualité nutritionnelle de la sardine en boîte à l’exception d’une perte modérée de certaines vitamines. Rappelons à ce propos les bienfaits de ce petit poisson. Il contient de bons acides gras, les fameux oméga-3 dont parlent tous les magazines et les livres de diététique, des oligo-éléments très prisés comme le sélénium, des vitamines (B 12 notamment) et plein de protéines et de minéraux comme le calcium. L’essentiel de ces informations diététiques apparaissent sur la boîte sous l’étiquetage obligatoire des valeurs nutritionnelles.

Si vous êtes soucieux de manger sain, lisez aussi la liste, également obligatoire, des ingrédients. Évitez celles qui mentionnent les huiles d’arachide ou de tournesol, toutes deux très riches en oméga-6, ce qui déséquilibre l’apport en oméga-3 des sardines. L’intérêt de les acheter pour leur contenu en bon gras devient alors bien mince. Préférez l’huile d’olive vierge. Ou même l’eau. Rien de plus allégé que la sardine dite au naturel.

Responsable mais pas forcément soutenable

Certaines boîtes portent la mention « pêche responsable » sur leur face. Le terme recouvre toute une série d’engagements. Ils concernent aussi bien des exigences sociales, de qualité et de transparence que des exigences en matière d’environnement. Par exemple, les conserves de la marque bretonne Phare d’Eckmühl ne respectent pas moins d’une quarantaine de critères.

Si vous achetez des sardines issues de pêche responsable sachez alors qu’elles ont été capturées près des côtes, de façon sélective et sans dommage pour les fonds marins. C’est toute une pêche particulière avec un filet spécial qui va entourer le banc de poisson et relever la prise comme dans une sorte de baluchon. Si vous jouez au Scrabble, retenez que ce filet porte le nom de « bolinche », ça peut servir.

Rien n’assure que le poisson de pêche responsable appartienne à une population exploitée de façon équilibrée. Le stock de sardines du golfe de Gascogne où croisent les bolincheurs est, depuis 2019, évalué comme surpêché. Pour manger du poisson de pêche soutenable, il faut se fier à la mention « Pêche durable », un label décerné par un organisme international non lucratif, le Marine Stewardship Council (MSC).

De plus en plus maigres

L’Association des bolincheurs de Bretagne a bénéficié un temps de cette certification. Elle a été suspendue quand l’effort de pêche à la sardine dans le golfe a été estimé trop élevé au regard de l’évolution de la ressource. La perte du label ne s’est cependant pas traduite par des effets dommageables pour les pêcheurs et les conserveries concernées, sauf pour l’exportation. Contrairement aux pays anglo-saxons, la plupart des consommateurs de l’Hexagone ne connaissent pas le logo MSC tandis que les consommateurs avertis ne lui accordent pas une grande crédibilité. La certification MSC fait en effet l’objet de vigoureuses critiques : conflit d’intérêt, tolérance de techniques de pêche discutables, certifications accordées à des stocks contestés, etc.

Contrairement à d’autres espèces marines, la sardine n’est pas menacée de disparition, mais elle s’amaigrit. Le taux de matière grasse qui est mesuré par les conserveurs a diminué de 40 % en quinze ans, soit une baisse de qualité nutritionnelle. Sur la même période, le poids individuel moyen de la sardine a été divisé par deux. Plus petites, les sardines doivent être plus nombreuses pour remplir la boîte. Ce qui nécessite plus de temps de travail de préparation et de mise en conserve, et en augmente ainsi le coût et, finalement, le prix.

À quoi tient principalement cette évolution ? Petit quiz :

A) À la surpêche qui capturerait des individus toujours plus jeunes,

B) À la multiplication des prédateurs naturels de la sardine comme les fous de Bassan ou les merlus,

C) Au changement climatique.

Bonne réponse : C

Moins d’oxygène

Eh oui, encore une fois, le réchauffement climatique se rappelle à nous. La température de la mer augmentant, elle offre moins d’oxygène dissous, ce qui entraîne des besoins énergétiques plus élevés, ce qui favorise les petits poissons. Mais surtout la chaleur entraîne aussi une diminution de la taille des organismes planctoniques dont se nourrissent les sardines. Cette diminution implique une nage plus soutenue et plus longue des sardines pour se nourrir, donc encore une fois une plus grande dépense d’énergie, donc une moindre croissance. Ce lien entre taille des sardines et taille de leur nourriture a même été prouvé expérimentalement en bassin par des chercheurs de l’Ifremer.

Plus modestement, nous avons cherché à établir le lien entre les informations indiquées sur les boîtes et les aspects économiques, sanitaires et environnementaux de la pêche et de la conservation de la sardine. Ce décryptage long et fastidieux mérite de se terminer par une note d’humour potache.

Comme annoncé dans l’introduction, ma recette préférée est celle du pâté de sardines. Elle calque celle de Pierre Desproges : « Écrasez deux boîtes de sardines (après avoir enlevé les boîtes et les arêtes centrales) avec 150 g de beurre salé vendéen (les sardines sont habituées). » L’humoriste ajoute ketchup, estragon, ciboulette, piment, fenouil et une cuillerée à café de pastis.

Pour ma part, je verse aussi quelques gouttes de garum, cette sorte de nuoc mam élaboré principalement à partir de sardines salées et fermentées et dont beaucoup comme moi ont découvert l’existence en lisant Astérix en Lusitanie. C’était bien avant de savoir conserver des sardines dans des boîtes en fer blanc.

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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