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07.04.2026 à 17:39

Avec la guerre, les autoroutes et le rail du golfe Persique prennent le relais de la mer

Benyamin Shajari, Professeur de management de la chaîne d'approvisionnement, Excelia

La guerre au Moyen-Orient redéfinit les routes commerciales de la péninsule Arabique. Alors, qui en sortira vainqueur ?
Texte intégral (2184 mots)
L’autoroute (*Highway*) 40 en Arabie saoudite relie Djeddah, située sur la côte ouest sur les rives de la mer Rouge, à Dammam, sur la côte est, via la capitale Riyad. Cet axe routier pourrait prendre une importance notable du fait de la guerre. Tliuska/Wikipedia, CC BY-NC

Quand le détroit d’Ormuz se ferme, tout le monde regarde le prix du baril. C’est compréhensible, mais c’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui se fissure aujourd’hui dans le golfe Persique, c’est toute l’architecture commerciale d’une région et, cette fois, ça ne ressemble pas à une parenthèse. L’Arabie saoudite en sortira-t-elle la grande gagnante ?


Quand on parle du blocage du détroit d’Ormuz, on pense d’abord au pétrole et à la crise énergétique. Le vrai basculement est ailleurs.

La guerre montre surtout qu’une grande route commerciale peut devenir inutilisable presque du jour au lendemain. Lorsqu’une route se ferme, il ne suffit pas toujours d’en choisir une autre. Il faut parfois repenser toute l’organisation des échanges, depuis les ports jusqu’aux routes terrestres, en passant par les entrepôts, les douanes et les délais de livraison.

Dans une perturbation classique, les entreprises savent souvent improviser. Mais ces ajustements supposent un minimum de visibilité. Cette crise ne laisse plus le temps de s’adapter à la marge. Les solutions de dépannage adaptées aux crises courtes ou locales ne suffisent plus quand l’incertitude devient permanente. Il ne s’agit plus seulement de résister à un choc, mais de changer radicalement de routes commerciales.

Qui seront les perdants et les gagnants de ces nouvelles routes du golfe Persique ?

Aucun port n’est à l’abri

Le port de Salalah à Oman illustre bien la situation. Situé hors du détroit d’Ormuz, il pouvait servir de repli pour des navires en attente dans le golfe d’Oman.

Les attaques iraniennes fin mars 2026 ont montré qu’un port jugé sûr peut aussi devenir une cible. Le blocage d’Ormuz bouleverse la logique économique. Les entreprises cherchent non seulement la route la plus rapide ou la moins chère, mais aussi la plus durable. Une solution peut être efficace quelques jours puis devenir inutilisable. Les entreprises doivent donc s’adapter en permanence face à une instabilité continue.

L’Arabie saoudite comme pivot régional

Dans ce contexte, l’Arabie saoudite apparaît comme un acteur central. Depuis plusieurs années, le royaume veut devenir une grande plateforme logistique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Cette ambition figure au cœur de sa stratégie nationale de transport et de logistique et de Vision 2030.

En temps normal, ce type de projet relève du temps long. En temps de guerre, il prend une valeur immédiate.

Si le golfe Persique devient trop risqué, l’idée est de pouvoir faire passer davantage de flux par la mer Rouge, puis de les redistribuer vers l’intérieur de la péninsule grâce à la route, aux zones logistiques et, demain peut-être, au rail. Le projet de Landbridge saoudien à 7 milliards d’euros, qui doit relier le port de Djeddah (à l’ouest) au port de Dammam (à l’est) en passant par Riyad sur une distance de 1 500 kilomètres, prend ici une importance nouvelle.

La route prend le relais

Comme ces infrastructures ne se construisent pas rapidement, les acteurs privés ont déjà déployé des solutions transitoires. CMA-CGM utilise un pont terrestre sous douane depuis Djeddah puis le transport routier vers plusieurs pays du golfe Persique. MSC décharge dans le port sûr le plus proche et applique un surcoût de 800 dollars (693,98 euros) par conteneur. La réorganisation est donc déjà en cours.

Le vrai enjeu est là. Le pays qui comptera demain ne sera pas seulement celui qui possède de bons ports, mais celui qui saura relier rapidement ses ports, ses routes, ses entrepôts et ses procédures. Dans une crise telle que la fermeture du détroit d’Ormuz, la performance logistique dépend moins d’une infrastructure isolée que de la capacité à faire tenir ensemble tout un système.

Le Saudi Landbridge Project est un projet de chemins de fer, qui doit relier Djeddah, sur la mer Rouge, à la capitale saoudienne Riyad. Wikimedia, CC BY-NC

L’importance des infrastructures saoudiennes s’explique dans ce contexte. Le projet Landbridge reliant la mer Rouge au golfe Persique y contribue, mais l’atout du royaume repose déjà sur sa taille, sa position et son réseau terrestre. L’axe entre Djeddah et Dammam, structuré par la Highway 40 et connecté à la Highway 95, offre une profondeur logistique rare. Alors que plusieurs pays du golfe Persique voient leur accès maritime fragilisé, cette continuité terrestre devient stratégique et peut faire de l’Arabie saoudite un pivot de contournement régional.

Accélérateur d’innovation

Ce basculement vers de nouvelles routes impose une modernisation technologique accélérée. Gérer des corridors multimodaux mêlant fret maritime de substitution et transport terrestre sur de longues distances, comme entre Djeddah et Riyad, exige des capacités logistiques adaptées. Cela inclut des plateformes de transbordement, des axes routiers capables d’absorber un fort trafic de camions, des entrepôts frigorifiques, des zones de stockage sec ou encore des stations de ravitaillement. Les acteurs saoudiens ne sont pas encore tous à ce niveau, malgré les efforts liés à Vision 2030.

La digitalisation devient centrale avec des douanes dématérialisées, le suivi en temps réel des flux, l’usage de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets, ainsi qu’une coordination étroite entre ports, transporteurs et entrepôts répartis sur plusieurs pays. Tout cela se développe dans l’urgence. Cette contrainte accélère l’innovation en réduisant les délais de décision et en favorisant les coopérations. Les acteurs saoudiens qui investissent dans ces capacités n’en sortiront pas simplement soulagés d’avoir survécu à la crise. Ils en sortiront structurellement plus compétitifs, dotés d’un savoir-faire logistique rare dans un environnement aride et désertique et d’infrastructures calibrées pour des volumes que leurs rivaux ne peuvent pas encore absorber.

Camion en Jordanie
Les principaux armateurs utilisent de plus en plus les autoroutes pour transporter leurs marchandises. GranTotufo/Shutterstock

Nouveaux corridors logistiques

Le conflit entraîne une redistribution des avantages compétitifs dans la région. L’Arabie saoudite ne se limite plus à ses hydrocarbures et pourrait devenir l’architecte d’un réseau logistique dont elle contrôle les nœuds clés. Cette transformation n’était pas planifiée. Elle est le produit direct d’une crise qui a forcé une reconfiguration trop profonde pour être réversible. La recomposition reste toutefois fragile. Plus le royaume devient un corridor essentiel, plus ses routes, ports et hubs deviennent des cibles.

La guerre renforce donc sa centralité tout en l’exposant. Dans un contexte où même Oman, l’allié de longue date de l’Iran, n’a pas été épargné, un retour à la situation d’avant semble peu probable. L’enjeu est désormais d’identifier des corridors logistiques capables de rester ouverts assez longtemps pour devenir durables.

The Conversation

Benyamin Shajari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.04.2026 à 17:38

OpenAI en Bourse : les marchés peuvent-ils gouverner ChatGPT et l’IA ?

Frédéric Fréry, Professeur de stratégie, CentraleSupélec, ESCP Business School

L’arrivée en Bourse d’OpenAI n’est pas qu’une affaire financière, même si elle est motivée par un pressant besoin de cash. Elle pose une question éthique : les marchés peuvent-ils contrôler l’IA ?
Texte intégral (2663 mots)
Les bureaux d’OpenAI à San Francisco (Californie) lors de la création de la société en 2015. HaeB/Wikimedia, CC BY-SA

L’entreprise OpenAI, créatrice de ChatGPT, pourrait bientôt entrer en Bourse. Derrière cette opération financière se joue bien plus qu’une levée de fonds : le basculement d’un projet conçu pour l’intérêt général vers une logique de marché. À l’heure où l’intelligence artificielle devient une infrastructure critique, une question s’impose : peut-on en confier son développement aux seuls marchés financiers ?


OpenAI est née en 2015 dans un contexte d’inquiétude croissante autour de l’intelligence artificielle (IA). Fondée notamment par Sam Altman et Elon Musk, elle a adopté une structure à but non lucratif. Son objectif explicite était de développer une IA « bénéfique envers l’humanité » et d’éviter qu’elle ne soit capturée par quelques acteurs dominants. Cette ambition la distinguait des grandes entreprises technologiques, comme Google, Microsoft, Meta ou Amazon, construites sur des modèles propriétaires et des effets de rente.

Par contraste, OpenAI entendait défendre l’intérêt général en mettant l’accent sur la recherche ouverte et la diffusion des connaissances. Or, cette orientation, symbolisée par son nom, OpenAI (« IA ouverte »), s’est rapidement heurtée à une contrainte structurelle, le coût astronomique de l’intelligence artificielle générative.

Des coûts massifs

Contrairement aux logiciels traditionnels, dont le coût marginal tend vers zéro (la millionième copie de Windows ne coûte rien à Microsoft, par exemple), l’IA générative requiert des infrastructures massives. Chaque interaction mobilise des ressources de calcul, de l’énergie et des équipements spécialisés. Une requête standard sur ChatGPT, comprenant une question et une réponse, coûte ainsi de l’ordre de 0,1 à 1 centime de dollar. De même, la génération d’une image en haute définition peut coûter entre 10 et 20 centimes. Pris isolément, ces montants semblent négligeables, mais, à l’échelle de plusieurs milliards de requêtes quotidiennes en 2026, ils deviennent considérables.

Cela s’explique par l’infrastructure sous-jacente, en particulier les processeurs graphiques (GPU), fournis par des acteurs comme Nvidia. Ces puces peuvent coûter plusieurs dizaines de milliers de dollars à l’achat et plusieurs dollars de l’heure en accès cloud. OpenAI, comme ses concurrents, dépend de dizaines de milliers de ces GPU fonctionnant en continu dans de gigantesques centres de données. Selon certaines estimations, les investissements nécessaires se chiffrent en centaines de milliards d’ici à la fin de cette décennie.


À lire aussi : Pourquoi la hausse du prix des mémoires vives informatiques est une menace pour l’économie européenne


Dès la fin des années 2010, il était devenu évident qu’un modèle purement non lucratif ne pouvait répondre à une telle intensité capitalistique. C’est pourquoi OpenAI a adopté, en 2019, un statut hybride lui permettant de lever des fonds tout en maintenant un contrôle par une fondation. Il s’agissait d’une première incursion dans l’économie de marché, mais tempérée par l’ambition de résister aux exigences des investisseurs.

Accélération brutale avec ChatGPT

Cependant, fin 2022, l’agent conversationnel ChatGPT a transformé radicalement la donne en attirant 100 millions d’utilisateurs en seulement deux mois, avant de dépasser les 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, début 2026. Le chiffre d’affaires d’OpenAI est passé ainsi d’environ 200 millions de dollars (173,15 millions d’euros) en 2022 à plus de 10 milliards (8,65 milliards d’euros) en 2025, soit une multiplication par soixante en trois ans !

Cette croissance exponentielle s’est accompagnée de la mise en place d’un modèle économique incluant plusieurs sources de revenus. Pour les particuliers, OpenAI propose des abonnements payants (allant de 20 à 200 dollars, soit de 17 euros environ à 173 euros, par mois). L’essentiel du chiffre d’affaires provient cependant des entreprises, via des abonnements proposés entre 25 et 60 dollars (de 21,6 à 52 euros) par utilisateur et par mois. Une entreprise de 10 000 salariés représente ainsi un revenu annuel de plusieurs millions de dollars.

L’argent des entreprises

De plus, OpenAI facture l’usage de ses modèles à des entreprises qui les intègrent directement dans leurs propres solutions. Chaque utilisation est alors facturée, souvent à très grande échelle. Une application traitant un million de requêtes par jour peut ainsi générer plusieurs dizaines de milliers de dollars de facturation mensuelle.

Enfin, une part croissante des revenus provient d’accords stratégiques, notamment avec Microsoft, qui intègre les technologies d’OpenAI dans ses produits sous la dénomination Copilot.

C’est l’ensemble de ces flux (abonnements, licences, usage par des entreprises tierces et partenariats) qui a permis à OpenAI d’atteindre environ un milliard de dollars (plus ou moins 865,85 millions d’euros) de revenus mensuels en 2025. Pourtant, cette montée en puissance commerciale masque une fragilité économique intrinsèque.

Une gigantesque machine à brûler du cash

Or, malgré des revenus en forte progression, OpenAI reste structurellement déficitaire. Sur le premier semestre 2025, l’entreprise aurait réalisé un chiffre d’affaires d’environ 4,3 milliards de dollars, tout en enregistrant des pertes comprises entre 7 et 13 milliards, soit plus de 2 milliards de pertes chaque mois. Au total, ses pertes cumulées pourraient dépasser les 140 milliards de dollars (121,19 milliards d’euros) entre 2024 et 2029.

Cette dérive s’explique par la nature même du modèle économique d’OpenAI, où chaque interaction génère un coût, avec des investissements nécessaires gargantuesques. Outre l’infrastructure, la recherche et développement (R&D) constitue un poste majeur. Afin de rester dans la course technologique face à un environnement de plus en plus concurrentiel, OpenAI aurait ainsi investi près de 16 milliards de dollars (plus de 13,8 milliards d’euros) en recherche et développement rien qu’en 2025.

À cela s’ajoute le coût des ressources humaines, parfois hors norme. Si les salaires de base des experts en intelligence artificielle les plus demandés se situent déjà entre 250 000 et 700 000 dollars (entre 216 000 et 605 000 euros) par an, leur rémunération – incluant actions et bonus – dépasse fréquemment le million de dollars. Dans certains cas, la rémunération annuelle excède même les 10 millions de dollars (8,65 millions d’euros). Là encore, la surenchère des concurrents, comme Meta, oblige OpenAI à s’aligner, par crainte de voir ses compétences clés disparaître.

Un dépôt de bilan proche ?

Au total, l’activité d’OpenAI ne suffit pas à couvrir ses coûts, au point que certains analystes évoquent que, à ce rythme, elle pourrait être contrainte de déposer le bilan dès 2027. Un recours aux financements extérieurs est donc indispensable pour couvrir ces pertes.

Afin de soutenir sa croissance, OpenAI a déjà levé environ 58 milliards de dollars (plus de 50 milliards d’euros) depuis sa création, dont plus de 13 milliards de dollars auprès de Microsoft. En 2025, un tour de table exceptionnel aurait permis de lever jusqu’à 40 milliards de dollars supplémentaires, portant ainsi sa valorisation à plusieurs centaines de milliards de dollars. Fin mars 2026, une nouvelle levée de fonds de 122 milliards de dollars (plus de 105,6 milliards d’euros), notamment auprès d'Amazon (50 milliards de dollars), Nvidia et SoftBank (30 milliards de dollars chacun), a permis d'atteindre une valorisation à 852 milliards de dollars (soit 737,6 milliards d’euros). Pourtant, ces montants restent insuffisants au regard des besoins.

Dépendance industrielle

La dépendance à l’égard des partenaires industriels apparaît comme particulièrement problématique. Microsoft fournit à OpenAI son infrastructure cloud via Azure, tandis que Nvidia joue un rôle clé en amont en fournissant les GPU. Tout comme à l’époque de la ruée vers l’or, ce sont les vendeurs de pelles qui se sont enrichis aux dépens des prospecteurs, dans la filière de l’intelligence artificielle, ce sont les fournisseurs d’infrastructure qui font fortune, pas les concepteurs de modèles.

En pratique, chaque requête d’intelligence artificielle génère des revenus pour les fournisseurs d’infrastructure, ce qui revient à une forme de « taxe invisible » captée en amont. En 2025, Nvidia a ainsi dégagé près de 73 milliards de dollars de bénéfices nets pour un chiffre d’affaires d’environ 130 milliards (soit 112,5 milliards d’euros), et sa valorisation en Bourse est 1,5 fois supérieure à celle de l’ensemble du CAC 40 !

Errements dans le gouvernement

Les tensions économiques d’OpenAI se sont répercutées sur son gouvernement d’entreprise. L’hybridation entre une mission d’intérêt général et des mécanismes de financement privés s’est traduite par une structure complexe. Une fondation à but non lucratif contrôle ainsi une entreprise commerciale de type public benefit corporation (une version américaine et moins contraignante de la société à mission française), financée par des investisseurs et chargée de lever des capitaux et de développer les activités, tout en restant théoriquement subordonnée à la mission d’intérêt général de la fondation. Cette construction, pensée pour éviter une logique purement financière, a rapidement attisé des tensions entre différentes parties prenantes.

Le départ d’Elon Musk en 2018 a constitué un premier signal de désaccord stratégique. En 2020, plusieurs chercheurs ont quitté OpenAI pour fonder Anthropic, en mettant en avant des divergences sur la sécurité et la gouvernance. Cependant, c’est surtout la crise de novembre 2023 qui a pleinement révélé les fragilités du système, lorsque le conseil d’administration a annoncé de manière soudaine le renvoi de Sam Altman, invoquant un manque de transparence dans ses communications.

En quelques heures, la situation s’est transformée en crise ouverte. La quasi-totalité des salariés a menacé de quitter l’entreprise si Altman n’était pas réintégré. Microsoft, principal partenaire et investisseur, a publiquement apporté son soutien à Altman et a même évoqué la possibilité de le recruter avec ses équipes. Face à cette pression, le conseil d’administration a été contraint de revenir sur sa décision en quelques jours. Sam Altman a été réintégré, et la composition du conseil a été profondément remaniée.

Cet épisode a mis en lumière les tensions internes, et notamment la difficulté à faire coexister des logiques divergentes au sein d’une même organisation, entre posture éthique, impératifs industriels et exigences des investisseurs.

Une concurrence qui s’intensifie

À ces contraintes internes s’ajoute une intensité concurrentielle particulièrement vive. Google, l’inventeur de l’IA générative, réalise des progrès rapides avec Gemini. Anthropic, avec Claude, s’est imposé sur certains segments, notamment la programmation, tout en mettant l’accent sur la sécurité. Le Chinois DeepSeek a affirmé utiliser des processeurs moins coûteux. Le Français Mistral AI défend une approche frugale et la souveraineté numérique de l’Europe. Signe de ce retournement, Apple, initialement partenaire d’OpenAI pour inclure ChatGPT pour certaines fonctionnalités liées à Siri, a choisi de le remplacer par Gemini.

Dans ce contexte de recomposition de l’écosystème, la position d’OpenAI, bien que toujours centrale, est contestée. L’intensification de la concurrence renforce la nécessité de disposer de ressources financières toujours plus conséquentes.

La Bourse, sauvetage ou mirage ?

L’introduction en Bourse d’OpenAI est présentée comme une réponse à ces contraintes : financer des investissements massifs et consolider une position concurrentielle fragilisée. La Bourse pourrait permettre de lever entre 50 et 100 milliards de dollars, en cédant entre 10 et 20 % du capital. Une telle opération constituerait l’une des plus importantes de l’histoire des marchés financiers.

Les Échos, 2026.

Cependant, cette transformation implique des arbitrages délicats. Une entreprise cotée est soumise à des exigences de rentabilité et de transparence qui peuvent entrer en tension avec la nature expérimentale de l’intelligence artificielle. À cela s’ajoute la dépendance persistante à Microsoft et à Nvidia, qui limite l’autonomie stratégique de l’entreprise.

Surtout, rien n’indique que l’introduction en Bourse suffirait à résoudre les problèmes structurels d’OpenAI. Au mieux, sans évolution significative du modèle économique, elle permettrait de reculer sa faillite de quelques années. Le modèle économique de l’intelligence artificielle générative reste aujourd’hui fondamentalement non stabilisé.

Une question qui dépasse OpenAI

Au-delà du cas d’OpenAI, on peut légitimement s’interroger sur le fonctionnement actuel de l’économie dominée par les géants de la technologie. L’intelligence artificielle s’impose comme une infrastructure essentielle, dont les effets dépassent largement le cadre économique. Pour certains analystes, le contrôle de l’IA revêt désormais la même importance géostratégique que la possession de l’arme nucléaire.

Dès lors, une question civilisationnelle se pose : peut-on confier le développement et l’orientation d’une telle technologie aux seuls marchés financiers ? Imagine-t-on qu’Elon Musk ou Mark Zuckerberg puisse posséder personnellement l’équivalent d’une ou plusieurs bombes atomiques ? L’introduction en Bourse d’OpenAI ne fournira pas à elle seule la réponse. Cependant, elle en constituera l’un des premiers tests à grande échelle.

The Conversation

Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.04.2026 à 17:37

Apprendre le consentement à l’école : de « mon corps m’appartient » à la prévention des violences

Prescillia Micollet, Doctorante en Sciences de l'Éducation et de la Formation , Université Lumière Lyon 2

Apprendre le respect de soi et d’autrui, apprendre à exprimer ses limites et à reconnaître celles des autres, voilà des enjeux qui sous-tendent la notion de consentement et dont l’école s’empare.
Texte intégral (1670 mots)

Pour prévenir les violences sexistes et sexuelles et protéger les enfants, il faut très tôt les initier à la notion de consentement. Comment leur apprendre à exprimer leurs émotions et leurs limites et à respecter celles des autres ? Regard sur la façon dont l’école pose les bases de cette éducation affective et relationnelle à partir de la maternelle.


Le consentement est une notion largement mobilisée dans les débats publics contemporains, mais sa définition reste souvent floue. Selon le champ dans lequel il est abordé (juridique, philosophique ou éducatif), il ne renvoie pas aux mêmes réalités. Il s’agit d’un concept polysémique dont les significations varient selon les contextes.

Intéressons-nous à la manière dont cette notion est mobilisée dans le cadre scolaire, plus précisément dans l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) en France. Les travaux des chercheuses Béatrice de Montigny et Marie-Hélène Brunet montrent que, dans le champ éducatif, le consentement dépasse la seule dimension sexuelle : il renvoie à l’apprentissage du respect de soi et d’autrui, à la capacité d’exprimer ses limites et à reconnaître celles des autres.


À lire aussi : L’éducation à la vie affective : quels enjeux en CM2 ?


Dans les programmes EVARS, cette notion est introduite dès la maternelle et déclinée progressivement tout au long de la scolarité. Elle recouvre plusieurs apprentissages : respecter le refus de l’autre, savoir dire non, comprendre que son refus doit être respecté, ne pas se sentir obligé d’accepter un geste d’affection, demander la permission avant de toucher quelqu’un ou identifier des adultes de confiance. Les élèves sont également invités à reconnaître leurs émotions et à exprimer leurs préférences dans les interactions du quotidien.

Ces apprentissages s’inscrivent dans une logique de prévention des violences sexistes et sexuelles et de protection des enfants au vu des statistiques sur la connaissance et le niveau d’information des Français sur le sujet. Depuis la généralisation du programme EVARS à la rentrée 2025 (rappelé dans le Bulletin officiel n°6 du 6 février 2025), la question se pose toutefois de savoir comment cette notion est concrètement abordée dans les classes et comment les enseignants l’adaptent aux différents âges des élèves.

Les exemples présentés ici s’appuient sur un travail de recherche mené dans le cadre de mon doctorat, fondé sur plus de 130 observations de séances en classe et 55 entretiens avec des enseignants et personnels éducatifs, qui permettent d’illustrer la manière dont le consentement est travaillé à l’école primaire même si ce n’est pas exhaustif.

Le consentement dès le cycle 1 : nommer son corps

Au cycle 1, c’est-à-dire en maternelle, l’apprentissage du consentement passe d’abord par la connaissance du corps et l’idée que « mon corps m’appartient ». Cette étape est essentielle pour permettre aux enfants d’identifier leurs limites corporelles et, le cas échéant, de signaler des situations de violence. Comme le souligne Lolita Rivé dans le podcast C’est quoi l’amour, maîtresse ?, un enfant ne peut dénoncer une violence sexuelle s’il ne possède pas les mots pour nommer son corps.

Les enseignants utilisent pour cela des supports pédagogiques comme des puzzles du corps ou des images anatomiques afin d’apprendre aux élèves à identifier les différentes parties du corps et à utiliser les termes appropriés, y compris pour les organes génitaux (« pénis », « vulve »). Des outils ludopédagogiques, comme le loto du consentement, permettent également d’aborder les limites corporelles, les émotions et le respect d’autrui.

Ces activités visent surtout à construire les premières bases du consentement : comprendre que certaines parties du corps sont intimes et que chacun a le droit de refuser un contact physique.

Cycle 2 : émotions et empathie à travers le consentement

Au cycle 2, du CP au CE2, ces apprentissages se poursuivent et s’enrichissent. Les enseignants s’appuient davantage sur les représentations des élèves pour construire la notion. Certains commencent par demander ce que signifie « consentement ». Les élèves évoquent par exemple l’idée de « demander avant de faire quelque chose », comme toucher les cheveux d’un camarade. Cette représentation rejoint la définition proposée par la philosophe Anne-Lyse Chabert, pour qui le consentement repose sur une relation de confiance : d’une part, la confiance de celui qui prend l’initiative de demander et s’assure que l’autre a compris et, d’autre part, celle de la personne qui accepte et autorise l’accès à son espace personnel ou à son intimité.

Comment éduquer les enfants au consentement ? (France Inter, 2019).

Le consentement est également relié aux émotions et aux ressentis. Les élèves réfléchissent à ce qu’une personne peut éprouver lorsque ses limites ne sont pas respectées : tristesse, colère ou sentiment d’être ignoré. Cette réflexion permet d’introduire la notion d’empathie, c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place d’autrui et à prendre en compte son ressenti.

Des supports pédagogiques peuvent accompagner ces discussions, notamment des vidéos explicatives, comme celles de Maître Lucas, qui illustrent concrètement les situations où il est nécessaire de demander l’accord de l’autre dans les interactions quotidiennes.

Cycle 3 : prévenir les violences sexuelles et l’inceste

En cycle 3, l’éducation au consentement prend une dimension plus explicite de prévention. Les enseignants et les infirmières scolaires abordent davantage les violences sexistes et sexuelles afin de donner aux élèves des repères avant leur entrée au collège.

Des supports vidéo permettent d’analyser collectivement certaines situations. Dans une première saynète, un entraîneur demande à un élève de lui faire un massage alors qu’ils se retrouvent seuls dans les vestiaires. Les élèves identifient plusieurs signaux d’alerte : l’isolement, l’insistance d’un adulte et la demande de contact physique.

Une autre vidéo, Un tonton pas si gentil, aborde les violences sexuelles intrafamiliales. Les élèves y observent une fillette contrainte d’accompagner son oncle malgré son refus et évoquant un « secret ». L’analyse de la scène permet d’expliquer qu’un adulte n’a pas le droit d’imposer un geste intime à un enfant et que ces actes sont interdits et punis par la loi.

Ces discussions nécessitent toutefois des précautions pédagogiques, car tous les élèves n’ont pas le même niveau de compréhension. Les enseignants reformulent donc avec des mots adaptés afin d’expliquer la situation sans heurter certains enfants.

Le consentement dans les gestes du quotidien

L’éducation au consentement est ainsi abordée progressivement de la maternelle au CM2 et se poursuit ensuite au collège et au lycée dans le cadre des programmes EVARS, avec des contenus adaptés à l’âge des élèves. Les discussions peuvent alors porter sur des situations plus complexes, comme le consentement dans les relations amoureuses ou dans les échanges en ligne avec les « nudes ».

Au-delà de l’école, plusieurs associations participent également à cette sensibilisation. L’association les papillons intervient dans les établissements grâce à des boîtes aux lettres permettant aux enfants de signaler anonymement des violences. L’institut EgaliGone propose des conférences de sensibilisation, tandis que l’outil « les clés du consentement », développé par L’Effet Papillon, accompagne les professionnels de l’éducation dans l’abord de ces questions.

Enfin, le consentement ne se limite pas aux questions sexuelles. Il s’apprend aussi dans des gestes du quotidien : demander avant de toucher quelqu’un, respecter un refus ou accepter qu’un camarade ne souhaite pas faire la bise ou un câlin. Ces apprentissages ordinaires constituent souvent les premières bases d’une culture du respect et du consentement.

The Conversation

Prescillia Micollet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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