01.04.2026 à 17:25
Dina Attia, Scientifique, chef de projet senior, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Thomas Bayeux, Chef de projet socio-économique, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Si le statut professionnel des livreurs fait l’objet d’une surveillance accrue, les effets sur leur santé du management algorithmique mis en place par les plateformes restent encore trop peu considérés. Ils sont pourtant délétères, comme le souligne l’Agence nationale de sécurité sanitaire dans son expertise consacrée à la question.
Qu’il s’agisse de réserver une location pour le week-end, de trouver un moyen de transport au milieu de la nuit ou de passer une commande en ligne, ces dernières années les plateformes numériques ont profondément transformé notre quotidien.
Les services de livraison de repas, notamment, ont connu un essor fulgurant depuis leur apparition au début des années 2010. Les plateformes qui les proposent ont attiré des milliers de travailleurs et modifié la manière dont les consommateurs accèdent aux services de restauration.
Pendant longtemps, les débats à propos de ces transformations ont surtout porté sur la concurrence générée par ces nouveaux entrants sur le marché ou sur le statut professionnel des livreurs. Les conditions de travail de ces derniers et leurs effets sur leur santé ont jusqu’à récemment été relégués au second plan.
Les conclusions de l’enquête Santé-Course, rendues publique fin mars 2026, jettent une lumière crue sur les conditions de travail indignes des livreurs (63 heures hebdomadaires, six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté). Pour compléter ces données quantitatives, il n’est pas inutile de revenir sur les conclusions de l’expertise que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait consacré à cette question en mars 2025.
L’agence avait en effet décrit les effets sanitaires de ces difficiles conditions de travail, et en avait décrypté les mécanismes sous-jacents. Pierre angulaire de l’activité de ces plateformes, le management algorithmique (autrement dit, dans ce contexte, l’emploi d’algorithmes informatiques pour gérer l’activité des livreurs) était en particulier pointé du doigt en raison de son impact sur la santé.
Ce système génère non seulement des risques psychosociaux, mais il exacerbe aussi d’autres atteintes aux travailleurs, concernant leur santé physique et leurs relations sociales.
Selon l’agence de l’Union européenne en matière de sécurité et de santé au travail (EU-OSHA), le management algorithmique peut être défini comme « l’utilisation d’algorithmes pour attribuer, surveiller et évaluer les tâches de travail ainsi que pour surveiller et évaluer le comportement et les performances des travailleurs […] ».
Cette organisation, mise en place par l’ensemble des plateformes de livraison, crée une asymétrie d’information entre les plateformes et les livreurs. Le fonctionnement de l’algorithme étant régi par des règles opaques et changeantes, les livreurs n’ont que peu, voire pas, de possibilité de recours ou de dialogue humain.
Les travaux de l’Anses révèlent que, dans les faits, cette modalité de management soumet les travailleurs à une pression permanente.
Les notifications incessantes, les évaluations automatisées basées notamment sur les retours clients, qui ne tiennent pas compte des réalités de terrain, et la peur de la désactivation du compte créent un état d’hypervigilance.
À titre d’illustration, le livreur ne peut pas vérifier les conditions de conditionnement des marchandises empaquetées dans un sac fermé par le restaurateur. Or, celui-ci peut se déverser durant le transport, causant le mécontentement du client. À cela s’ajoute le fait que les livreurs n’ont pas d’informations claires sur la façon dont les notes et commentaires laissés par les clients après chaque livraison (ou possiblement d’autres aspects de leur prestation) vont influer sur d’éventuelles sanctions.
L’impossibilité d’anticiper les revenus ou lesdites sanctions engendre des sentiments permanents d’impuissance et d’insécurité économique. Pour maximiser leurs gains, les livreurs adoptent de ce fait des stratégies risquées basées sur l’« auto-accélération ».
En d’autres termes, ils choisissent de réduire leurs temps de pause ou d’augmenter leurs cadences de travail, espérant ainsi être mieux évalués par les algorithmes. Une situation qui favorise l’épuisement professionnel et l’émergence d’effets sur la santé mentale (états anxieux chroniques, risque de burn out).
Au-delà de la santé mentale, l’expertise de l’Anses met en lumière d’autres risques sanitaires liés à l’activité de livraison. Ainsi, cette expertise a identifié que 26,4 % des livreurs en Île-de-France ont subi un accident de la route.
Leur activité de livraison est par ailleurs à l’origine de troubles musculo-squelettiques, tels que des douleurs lombaires et des tendinopathies.
Elle perturbe aussi leurs rythmes circadiensLes rythmes circadiens sont des cycles d’une durée proche de 24 heures qui rythment de nombreux processus biologiques : alternance veille/sommeil, variations de la température corporelle, de la pression artérielle, production d’hormones, fréquence cardiaque, et influent sur la mémoire, l’humeur, les capacités cognitives, etc., ce qui peut avoir pour conséquences une fatigue chronique et, à plus long terme, des effets métaboliques délétères)
Enfin, les livreurs sont particulièrement exposés aux pollutions urbaines, ce qui se traduit par des risques respiratoires et cardiovasculaires accrus.
Ces effets sanitaires sont encore aggravés par le statut sociojuridique des livreurs : en leur imposant le statut d’« indépendants », les plateformes leur transfèrent la quasi-totalité des responsabilités liées au travail.
Les plateformes ont une implication limitée concernant la prévention et la réparation en lien avec des accidents du travail. Plus généralement, il n’y a pas de suivi de la santé des livreurs.
En outre, cette structuration du travail limite la possibilité de construire des collectifs ou des stratégies d’entraide, ce qui accroît encore l’isolement professionnel des travailleurs.
De telles conditions ont des répercussions sur la santé physique, mentale ainsi que sur la vie personnelle et familiale des livreurs.
La situation est encore plus critique pour une partie des livreurs, à savoir ceux qui travaillent « sous compte loué ». Ces personnes, qui ne peuvent créer leur propre compte, louent l’identité et le compte d’un livreur officiellement inscrit sur la plateforme, moyennant une commission, car ils ne peuvent pas créer leur propre compte. Selon les chiffres de l’enquête Santé-Course, cette situation, qui concernerait les trois quarts des livreurs, leur coûterait mensuellement 528 euros en moyenne, sur un revenu brut de 1 480 euros.
Souvent sans papiers, ces travailleurs cumulent une absence totale de protection sociale, une surdépendance économique vis-à-vis du loueur du compte, une invisibilité statistique (aucune donnée les concernant), des prises de risques accrues (plus d’heures, moins d’arrêts), et une impossibilité de faire valoir des droits ou de déclarer un accident. Cette situation représente un enjeu de santé publique majeur, et une zone aveugle des dispositifs de prévention actuels.
Pour améliorer la situation des livreurs, l’Anses insiste sur la nécessité d’une affiliation obligatoire à un régime de sécurité sociale professionnelle, quel que soit le statut (salarié ou indépendant). Elle préconise également une couverture des accidents du travail pour les travailleurs indépendants et la mise à disposition de lieux de repos et de rencontre pour faciliter l’entraide.
Les experts soulignent également le risque que font courir les outils d’IA sur le monde du travail.
Les outils d’IA utilisés par les plateformes numériques permettent désormais de mesurer en temps réel une certaine forme de productivité.
Dans la logistique, par exemple, des algorithmes analysent chaque mouvement des préparateurs de commandes dans les entrepôts ; dans les centres d’appels, l’IA évalue le ton de voix, le débit de parole et le taux de conversion des téléopérateurs ; dans certains bureaux, des logiciels mesurent les frappes au clavier, les clics de souris ou le temps passé sur chaque application..
Cette quantification pose question, car elle réduit le travail à des métriques mesurables, mais ignore les dimensions relationnelles, créatives ou réflexives de l’activité professionnelle. Un bon service client ne se résume pas à un temps d’appel court, et la qualité d’un travail intellectuel ne se mesure pas à l’aide d’indicateurs parfois simplistes…
Face à ces dérives, le cadre juridique européen évolue. L’AI Act (règlement UE 2024/1689), entré en vigueur progressivement depuis 2024, classe les systèmes d’IA utilisés pour évaluer les performances des salariés parmi les « systèmes à haut risque » nécessitant un encadrement strict.
En France, à partir du 2 août 2026, tout travailleur soumis à une évaluation par intelligence artificielle devra obligatoirement en être informé. L’IA ne pourra plus fonctionner en autonomie totale : une supervision humaine active sera obligatoire, et aucune décision impactant un salarié (promotion, sanction, licenciement) ne pourra reposer exclusivement sur un algorithme.
La pression de la performance constante, sans possibilité de déconnexion, crée un climat d’anxiété permanente et expose les travailleurs à un stress chronique. Comme le montrent les études sur le management algorithmique, les décisions automatisées (affectation des tâches, évaluations) réduisent la marge de manœuvre des travailleurs et entraînent une perte d’autonomie.
Le recours à l’intelligence artificielle facilite également la fragmentation des contrats (microtâches, statuts hybrides), limitant l’accès aux protections sociales et menant à une précarisation des statuts des travailleurs.
Enfin, l’absence d’interactions humaines et de collectifs de travail aggrave la solitude et le sentiment d’insécurité, aboutissant à leur isolement et à une déshumanisation du milieu professionnel.
Si, actuellement, les travailleurs des plateformes sont les principaux concernés par cette situation, ces pratiques pourraient bientôt s’étendre à de nombreux secteurs d’activité et types d’emploi.
Au-delà des enjeux économiques ou technologiques, le management algorithmique et les conditions de travail mises en place par les plateformes de livraison traduisent un enjeu sociétal. On l’a vu, le modèle des plateformes, fondé sur la flexibilité et l’hyperoptimisation, externalise les risques sur les livreurs. Une question se pose aujourd’hui avec acuité : comment concilier innovation et protection des travailleurs dans un monde de plus en plus numérisé ?
Alors que la directive européenne 2024/2831 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme doit être transposée en droit national d’ici novembre 2026, les acteurs publics disposent d’une fenêtre d’opportunité pour intégrer ces enjeux de santé dans les textes nationaux et inciter à la responsabilisation des plateformes.
Sans cadre réglementaire, l’implémentation de l’IA au travail risque d’étendre ces dérives à d’autres travailleurs, dans tous les secteurs. Avec l’introduction croissante de l’IA dans les entreprises, les salariés sont de plus en plus exposés à des mécanismes de surveillance algorithmique, de notation automatisée et de précarisation des statuts (contrats courts, indépendants). Surveillance intrusive, pression constante, et absence de recours pourraient se généraliser.
L’enjeu n’est donc pas seulement de protéger les travailleurs des plateformes, mais bien de repenser le travail à l’ère numérique pour éviter l’émergence d’une société où la surveillance, la précarité et le stress deviendront la norme. C’est l’avenir du travail qui est en jeu.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
01.04.2026 à 17:23
Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
Aux États-Unis, de plus en plus d’institutions religieuses se mobilisent pour protester contre les opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), dont l’objectif premier est de procéder à l’expulsion des supposés « millions de migrants clandestins » présents sur le sol du pays. Entre les recours juridiques, la mise en place de réseaux d’alertes ou encore l’aménagement des églises en espaces de refuge, elles jouent un véritable rôle dans la défense des sans-papiers.
Alors que de nombreuses Églises chrétiennes ont ouvertement fait part de leur opposition à la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février dernier, on observe depuis plusieurs mois que de plus en plus de responsables religieux américains contestent l’action des agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).
Loin d’être une réaction conjoncturelle, cette mobilisation s’est intensifiée tout au long de l’année 2025, au fur et à mesure que l’ICE se déployait sur l’ensemble du territoire et outrepassait son périmètre administratif et pénal. L’agence fédérale est normalement chargée de s’occuper des infractions au droit de l’immigration (personnes sans papiers et en situation irrégulière), des processus de reconduite aux frontières (rétention, expulsion) et, aussi, des enquêtes sur les filières criminelles transnationales impliquant des étrangers (traite humaine, blanchiment d’argent, fraude documentaire, narcotrafic, armes). Or elle a commencé à agir en négligeant aussi bien les procédures qui l’encadrent que son obligation de coopérer avec les autorités et les juridictions locales.
Ses agents de terrain – dont les effectifs ont doublé et devraient tripler sur les trois années à venir – se sont transformés en véritable milice armée agissant en toute impunité pour faire du chiffre.
Cette évolution, perçue comme une dérive régressive par de nombreux responsables religieux, alimente une critique morale qui aboutit à la remise en cause de l’ensemble des dispositifs légaux relatifs à la lutte contre l’immigration clandestine. La mobilisation, fortement portée par l’Église catholique, s’élargit en un véritable réseau interchrétien et interreligieux qui entre désormais directement en interaction avec le champ politique et judiciaire.
Tandis que le pape Léon XIV, lui-même américain, ne mâchait pas ses mots en dénonçant le virage en cours et en appelant à plus d’humanité aux États-Unis, la mobilisation s’est incarnée d’abord dans l’engagement de figures épiscopales majeures, telles que le cardinal Joseph Tobin, archevêque de Newark, véritable porte-voix de la dignité des migrants. Les diocèses des régions frontalières, aux fortes populations hispaniques, ont été particulièrement sensibilisés (n’oublions pas que la majeure partie des personnes arrêtées et expulsées par l’ICE sont originaires d’Amérique latine).
Des évêques du Nouveau-Mexique, comme Mgr John Wester de Santa Fe ou Mgr Peter Baldacchino de Las Cruces, se sont fait entendre, de même que, au Texas, Mgr Mark J. Seitz, d’El Paso, qui a explicitement appelé les agents de l’ICE à refuser d’exécuter des ordres injustes, s’inquiétant que « la frontière (soit) désormais partout ».
L’archevêque Gustavo García-Siller de San Antonio est allé plus loin. Il a dénoncé un système devenu « une industrie » honteuse, structuré autour d’intérêts économiques, notamment à travers les centres de détention privés. En effet, le budget de l’ICE est passé d’environ 9,7 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) en 2025 à plus de 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) en 2026. Un plan pluriannuel, voté en octobre dernier, atteint plus de 60 milliards d’euros. Avec l’augmentation des effectifs de ses agents, ce budget colossal doit permettre l’extension massive des capacités de détention, estimée à 33 milliards d’euros.
L’évêque Mario Dorsonville, ancien auxiliaire de Washington, responsable des questions migratoires et aujourd’hui décédé, avait insisté de son côté en 2024 sur la responsabilité morale de l’Église à dénoncer la criminalisation des migrants. Les propos qu’il avait tenus restent, aujourd’hui, une sorte de référence pour les catholiques américains.
À Chicago, le cardinal Blase Cupich a également dénoncé les atteintes par l’ICE à la liberté religieuse des personnes interpellées, soulignant que les autorités fédérales entravaient de manière tout à fait illégale l’action pastorale et interdisaient les visites et l’exercice du culte aux personnes en détention.
À New York, le cardinal Timothy Dolan, pourtant estimé proche du gouvernement actuel, est devenu un détracteur régulier de ses politiques d’immigration.
Sur le terrain, un réseau dense d’acteurs religieux et laïcs s’est mis en place. Les jésuites y sont particulièrement présents à travers des figures comme le père Christopher Collins ou le père James Martin, qui articulent action pastorale, plaidoyer médiatique et engagement politique.
Des organisations comme le Jesuit Refugee Service USA, en lien avec les pays d’Amérique centrale, les Catholic Charities ou encore le NETWORK Lobby for Catholic Social Justice, lancent des actions en justice contre l’ICE au nom des personnes « enlevées ». L’action de ces structures permet de transformer une indignation morale en capacité d’action organisée.
Bien d’autres Églises américaines se font également entendre. L’Église épiscopalienne, sous l’impulsion de figures comme Michael Curry (ancien primat) et d’évêques diocésains comme John Harvey Taylor (Los Angeles), s’engage fortement contre les politiques de détention et les « raids ». Plus de 150 évêques épiscopaliens ont signé des déclarations communes dénonçant les pratiques de l’ICE.
Dans le monde luthérien, l’Evangelical Lutheran Church in America (ELCA), dirigée par Yehiel Curry, s’implique aussi, à travers ses synodes locaux, notamment dans le Minnesota (où se trouve Minneapolis, la ville où des agents de l’ICE ont abattu en janvier Renee Good et Alex Pretti) où Curry est en poste et où les luthériens sont nombreux. Leurs responsables ont eux aussi participé à des actions judiciaires pour garantir l’accès pastoral aux migrants détenus.
L’United Church of Christ, historiquement engagée dans les luttes pour les droits civiques, la Presbyterian Church (USA) ou encore la United Methodist Church prennent les mêmes positions publiques et soutiennent les mêmes réseaux d’accueil. Au final, on assiste à une convergence interchrétienne de la mobilisation, avec l’organisation de très nombreuses actions et manifestations communes.
La convergence dépasse enfin le cadre chrétien pour s’inscrire dans une dynamique interreligieuse. Des organisations musulmanes comme le Council on American-Islamic Relations (CAIR), ainsi que des réseaux juifs progressistes comme l’HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society), accompagnent les coalitions religieuses de défense des migrants.
Dans certaines villes comme Chicago, Los Angeles ou Minneapolis, ces coalitions interconfessionnelles organisent des formations aux droits des personnes migrantes. Cela renforce la légitimité de la mobilisation, en la fondant sur des principes communs positifs de dignité humaine et de justice. Surtout, cette mobilisation empêche les leaders évangéliques soutenant l’ICE de monopoliser l’espace médiatique.
La notion de « résistance morale » structure profondément cette mobilisation. Elle renvoie à une tradition historique de contestation de l’injustice légale, héritée notamment des mouvements abolitionnistes et des droits civiques. Elle se manifeste à la fois dans les discours – éditoriaux, sermons, déclarations publiques – et dans les pratiques. Elle transforme les acteurs religieux en « entrepreneurs moraux », capables de contester la légitimité d’une politique publique au nom de principes supérieurs.
Cela a récemment été le cas avec l’engagement des Églises dans le mouvement Black Lives Matter (BLM), contre le racisme systémique et la violence policière. Des figures religieuses comme le révérend William J. Barber II ou le révérend Al Sharpton se sont trouvés aux premiers rangs lors des mobilisations BLM. Les églises ont servi de lieux de rassemblement, d’organisation et de légitimation morale.
De la même manière, sur la question migratoire, les églises deviennent des espaces de refuge, de coordination et de contestation. La différence des publics concernés n’est d’ailleurs pas si « éloignée », puisqu’un préjugé raciste s’exprime fortement derrière la traque des sans-papiers, les agents de l’ICE pratiquant systématiquement le « délit de faciès ».
La mobilisation actuelle en faveur des sans-papiers a approfondi le maillage interchrétien et interconfessionnel, entamé dans le mouvement BLM. Elle ajoute, aux manifestations de rue, les actions de terrain disséminées, incluant recours juridiques et procédures institutionnelles.
Des paroisses, des églises et des réseaux associatifs ont mis en place des dispositifs d’accueil, parfois dans le cadre du mouvement des « sanctuary churches ». Des organisations, comme United We Dream ou Faith in Action, collaborent avec des communautés religieuses pour organiser des réseaux d’alerte en cas de raids. Des bénévoles accompagnent les migrants dans leurs démarches juridiques, financent des avocats et assurent une présence dans les centres de détention.
Ces actions traduisent le passage d’une mobilisation morale à une véritable infrastructure de solidarité, capable de répondre concrètement à la logique d’expansion territoriale de l’ICE.
La mobilisation religieuse anti-ICE entre aussi directement en interaction avec le champ politique. En février 2026, un groupe de 44 représentants démocrates – dont la plupart sont catholiques – mené par Rosa DeLauro du Connecticut, et incluant des figures comme Nancy Pelosi, Joaquin Castro ou James McGovern – s’est publiquement opposé à l’expansion de l’ICE. Leur déclaration a explicitement mobilisé des arguments moraux et religieux, dénonçant une politique incompatible avec la dignité humaine.
De la sorte, même si la Chambre des représentants, où les républicains sont à peine majoritaires (218 sièges contre 214), a voté, fin mars l’intégration de l’ICE dans le budget du Departement of Homeland Security – le ministère dont dépend l’ICE –, les arguments des démocrates, qui dénoncent l’absence de contrôle des recrues à tous les niveaux, le surarmement « effrayant » et les salaires disproportionnés, ont porté au Sénat. Bien qu’à majorité républicain (53 sièges contre 47), ce dernier a voté le budget du DHS sans y inclure le financement de l’ICE. À ce jour, le budget 2026 de l’ICE est bloqué, même si la loi exceptionnelle votée en juillet 2025, le One Big Beautiful Bill Act, continue de lui assurer un financement faramineux.
Enfin, il faut souligner que si plusieurs figures conservatrices, comme le speaker républicain de la Chambre Mike Johnson, tentent de justifier les politiques migratoires par des références bibliques, d’autres semblent hésiter. Ainsi, le vice-président J. D. Vance, qui affiche volontiers son catholicisme, a dans un premier temps raillé les évêques qui s’indignaient des coupes totales de subventions fédérales pour les associations de terrain, les traitant en substance de grippe-sous grincheux, avant de s’en excuser, reconnaissant le caractère excessif de ses propos. Même s’il manifeste pour l’instant un solide optimisme sur les performances de l’ICE, il pourrait tenter d’infléchir sa position, tout comme il cherche à le faire (et à le faire savoir) à propos de la guerre en Iran…
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.04.2026 à 17:21
Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
Les autorités de Damas ont interdit la consommation d’alcool dans les espaces publics, au nom d’une vision très conservatrice de l’islam. La mesure autorise toutefois la vente dans trois quartiers où vivent les chrétiens, ce qui tend à encore davantage pointer du doigt cette minorité. Au-delà, l’objectif du gouvernement Al-Charaa est d’imprimer un tour de vis supplémentaire au contrôle de l’espace public.
Depuis l’instauration du nouveau régime d’Ahmad Al-Charaa à Damas le 8 décembre 2024, on observe en Syrie une volonté croissante des autorités d’encadrer les comportements dans l’espace public.
Dans ce contexte, la question de la consommation d’alcool, loin d’être anecdotique, apparaît comme un indicateur révélateur des transformations en cours. Elle s’insère dans une dynamique plus large marquée par un renforcement du contrôle social, une mobilisation accrue du registre religieux et une recomposition des rapports entre communautés, notamment à l’égard des populations chrétiennes.
Le 16 mars 2026, le gouvernorat de Damas a promulgué la réglementation n° 311/MT, qui interdit la consommation d’alcool dans l’ensemble des bars, restaurants et espaces publics de ce gouvernorat, qui est composé uniquement de la capitale du pays (il n’y a pas d’autres réglementations similaires dans d’autres villes pour le moment). Présentée comme une réponse aux attentes locales (notamment à la suite de plaintes répétées des habitants relatives à la vente aux mineurs) et comme un moyen de préserver les « bonnes mœurs », cette mesure a été justifiée par les autorités, dans une argumentation reprise et diffusée par l’agence officielle SANA (Syrian Arab News Agency), comme un renforcement du décret législatif n° 180 du 23 mars 1952, qui interdisait déjà la vente et la consommation d’alcool dans les zones musulmanes.
Désormais, la vente d’alcool est limitée à trois quartiers précis : Bab Sharki, Bab Touma et Qassa, et uniquement sous forme de bouteilles fermées, sans possibilité de consommation sur place. En outre, les établissements autorisés doivent respecter des règles de localisation strictes : ils doivent être situés à au moins 75 mètres des lieux de culte, des écoles et des cimetières, et à une distance minimale de 20 mètres des postes de police et des bâtiments administratifs. Cette mesure est également présentée comme une simple réactivation d’un décret de 2010 du même gouvernorat, signé par le maire de Damas de l’époque, Bichr Al-Saban.
Cette politique s’accompagne d’un renforcement du contrôle administratif. Le directeur de la Direction des professions et des licences au gouvernorat de Damas, Hussein Hammoud, a en partie justifié la mesure par le fait que la moitié des bars et des restaurants ne disposent pas d’autorisations complètes. Un délai de trois mois a été accordé aux établissements concernés pour adapter leur activité, en particulier les bars, qui doivent se transformer en « cafés » sans alcool. Des contrôles réguliers et inopinés sont prévus en cas de non-conformité, pouvant conduire, après avertissement, à une fermeture administrative.
Cette décision, prise sans concertation avec les ministères compétents ni information préalable des acteurs concernés, émane directement de la municipalité de Damas et porte la signature du maire Maher Marwan Idlibi, renforçant un sentiment d’arbitraire lié à la centralisation et au manque de transparence. Au-delà de la seule dimension morale, elle s’inscrit dans une dynamique plus large de restructuration économique qui affecte particulièrement les secteurs liés à la vie nocturne, fragilise des catégories professionnelles entières et plonge de nombreux gérants d’établissements dans une incertitude économique durable, faute de visibilité sur l’avenir de leur activité.
Les inquiétudes actuelles s’inscrivent dans une continuité historique. Dès l’arrivée du nouveau régime au pouvoir, en décembre 2024, certains responsables chrétiens recommandaient déjà de limiter les célébrations de Noël, par crainte de provoquer des tensions avec les nouvelles autorités d’obédience salafiste, malgré les assurances officielles de tolérance. Plusieurs incidents visant cette communauté ont toutefois été signalés. Bien que ces actes aient été officiellement condamnés, ils témoignaient d’un changement d’atmosphère : la garantie des libertés dépendait moins des déclarations publiques que des pratiques effectives des forces locales et des groupes liés aux mouvances islamistes, à savoir de réseaux sunnites informels issus d’anciens groupes rebelles, partiellement réintégrés après la reconquête de Damas.
Dès mars 2025, plusieurs établissements servant de l’alcool, en particulier dans des quartiers à forte population chrétienne du centre de Damas, avaient été contraints de fermer à la suite d’arrêtés administratifs, avant que certaines de ces décisions ne soient partiellement annulées sous la pression de l’opinion publique. À l’époque, le retrait de certains de ces arrêtés avait été interprété par de nombreux observateurs comme le signe que les autorités restaient attentives à leur image et aux sensibilités des minorités. Avec le recul, cet épisode apparaît surtout comme une phase transitoire : loin de renoncer à ces orientations, le pouvoir semble avoir opté pour une mise en œuvre plus graduelle.
En réalité, les mesures adoptées depuis l’arrivée d’Ahmad Al-Charaa dépassent largement la seule question de l’alcool et s’inscrivent dans une dynamique plus large de redéfinition des normes sociales, marquée par un encadrement croissant des comportements individuels et collectifs. Cette orientation se retrouve ainsi dans d’autres domaines. Le 10 juin 2025, les autorités ont ainsi demandé aux femmes de porter sur les plages publiques des tenues de bain couvrantes, de type burkini, tout en exemptant de cette obligation les établissements privés considérés comme haut de gamme. Cette décision, prise par le ministère du tourisme, illustre l’extension progressive de la logique normative à l’ensemble de l’espace social.
Ce processus s’inscrit dans un contexte marqué par la multiplication d’initiatives locales, souvent prises sans cadre clairement défini, donnant l’impression d’une politique menée par ajustements successifs. Derrière ces mesures se profile toutefois une transformation plus profonde, certains discours officiels évoquant l’émergence d’une « nouvelle Damas » fondée sur des normes sociales et religieuses plus strictes, sans que ses contours soient véritablement précisés.
Dans ce cadre, la contrainte apparaît de plus en plus comme un outil central de régulation, avec une approche graduelle allant de l’avertissement à la fermeture des établissements, notamment dans le cadre des restrictions liées à l’alcool. Cette évolution alimente les inquiétudes quant à un encadrement accru des libertés individuelles et à l’installation durable de mécanismes de contrôle social.
Les effets de la décision du 16 mars se font particulièrement sentir dans certains quartiers de Damas, désormais associés, parfois de manière réductrice, à des espaces de consommation d’alcool. Cette évolution est vivement contestée par de nombreux habitants chrétiens, qui refusent de voir ces zones, historiquement mixtes et ouvertes, devenir les seuls lieux autorisés pour ces pratiques, au risque d’y concentrer l’ensemble des usages et des populations concernés. Là où ces activités étaient auparavant réparties dans la ville, leur regroupement actuel contribue à transformer l’image de ces quartiers et à les enfermer dans une fonction spécifique.
Ce découpage géographique n’est pas neutre. En limitant la vente d’alcool aux quartiers de Bab Touma, Bab Sharqi et Qassa, les autorités participent, même indirectement, à renforcer l’association entre appartenance chrétienne et consommation d’alcool, tandis que l’expression « lieux de débauche » s’est déjà diffusée auprès d’une partie de la population damascène. Ce phénomène favorise une lecture confessionnelle de l’espace urbain et contribue à fragmenter davantage la ville selon des lignes communautaires. Cette décision ne fait qu’accentuer les tensions existantes : dès le début de l’année 2026, plusieurs témoignages signalent la circulation de messages religieux dans certains quartiers ou l’apparition d’affiches appelant à un « retour au vrai islam » à proximité de lieux de culte chrétiens. Même présentées comme des initiatives isolées, ces pratiques participent à l’instauration d’un climat de suspicion et de stigmatisation.
Face à ces inquiétudes, certains responsables politiques tentent de réaffirmer une vision inclusive. La ministre des affaires sociales et du travail, Hind Kabawat – seule femme ministre du gouvernement Al-Charaa et seule de confession chrétienne – a ainsi rappelé à plusieurs reprises la place des chrétiens dans l’histoire et la société syriennes, soulignant leur rôle dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’action associative, ainsi que leur engagement en faveur de l’ensemble de la population, y compris durant les années de conflit. Elle a également insisté sur la dimension historique et culturelle de quartiers tels que Bab Touma et Bab Sharqi, présentés comme des espaces de coexistence, tout en mettant en garde contre les dangers que représentent les discours extrémistes pour la cohésion nationale.
La décision de la municipalité a été vivement critiquée par le « Comité du quartier de Bab Touma » à Damas, qui a déclaré à Syria TV que cette mesure avait été prise sans consultation du « tissu social local » et l’a qualifiée de « discriminatoire », en contradiction avec les principes de la déclaration constitutionnelle. Dans un communiqué, le diocèse de Bosra, du Hauran et du Jabal al-Arab a exprimé sa profonde inquiétude, estimant que la décision favorisait une division géographique et démographique contraire à l’histoire unifiée de Damas. Il a ajouté que, si le souci des autorités de répondre aux plaintes des citoyens concernant des comportements individuels irresponsables est compréhensible, la solution consiste à renforcer le rôle de la police judiciaire et à appliquer la loi aux seuls contrevenants, plutôt qu’à généraliser les restrictions à des quartiers entiers.
Pour le pouvoir central, le double discours se poursuit : à l’international, les autorités peuvent afficher une position mesurée, soulignant qu’il n’existe ni interdiction totale de l’alcool ni application stricte d’un modèle religieux uniforme, et que les minorités bénéficient d’une attention particulière. En interne, le message adressé à une partie de la population est plus clair : l’espace public doit progressivement se conformer à des normes morales inspirées d’un référentiel islamique, et les pratiques considérées comme déviantes sont appelées à se cantonner à des espaces tolérés, mais de plus en plus restreints.
Un rassemblement de protestation sous forme de « sit-in silencieux » a eu lieu le dimanche 22 mars sur la place de Bab Touma, témoignant que ces mesures suscitent déjà des réactions sur le terrain. Cette mobilisation dans le centre de Damas dépasse d’ailleurs la seule question de la consommation d’alcool : elle traduit une volonté plus générale de défendre les libertés individuelles, garanties par les articles 7, 12 et 13 de la Déclaration constitutionnelle signée par Ahmad Al-Charaa, lui-même, le 13 mars 2025.
Ce qui peut, à première vue, apparaître comme une série de décisions ponctuelles révèle en réalité des évolutions plus profondes. On observe un resserrement progressif des libertés individuelles et une transformation des équilibres entre les différentes composantes de la société. Dans ce contexte, les dynamiques de pluralisme et de coexistence confessionnelle semblent de plus en plus mises à l’épreuve.
Après treize ans de guerre pour la liberté, Damas, sous le lourd voile de l’autoritarisme, voit-elle aujourd’hui s’éteindre l’espoir de ses enfants ?
Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.