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23.07.2026 à 16:35

Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés

Miriam Eve Mora, Managing Director of the Raoul Wallenberg Institute, University of Michigan

Nier la masculinité des hommes juifs ou leur reprocher d’affaiblir la masculinité fait partie des clichés antisémites depuis des siècles.
Texte intégral (2616 mots)
Les contenus liés au fitness occupent une place importante dans la « manosphère », mais on y trouve également des idéologies extrêmes. ljubaphoto/E+ via Getty Images

Les idées antisémites sont aujourd’hui présentes au sein des courants masculinistes. Or l’histoire nous montre que masculinité dominante et antisémitisme sont associés depuis des siècles. Les hommes juifs ont souvent été décrits comme féminins et fragiles, et fondamentalement différents.


Vers la fin de « Into the Manosphere » de Netflix, le documentariste Louis Theroux échange avec l’influenceur britannique Ed Matthews à Marbella, en Espagne.

« Les gens qui dirigent le monde n’ont pas les meilleures intentions », affirme Matthews, reprenant le langage de la manosphère — un univers où certains influenceurs et spectateurs estiment avoir accédé à une vérité plus profonde sur la réalité et le pouvoir. Lorsque Theroux lui demande qui contrôle tout cela, Matthews hausse les épaules et répond très simplement à cette question complexe : « Les Juifs. »

Il s’agit d’une digression de trois minutes dans le film, dont le sujet principal est la masculinité, au cours de laquelle plusieurs influenceurs accusent les juifs de participer à des conspirations mondiales.

La manosphère est un terme fourre-tout désignant des sites web, forums, blogs et influenceurs promouvant une forme particulière d’hypermasculinité, allant de la conviction que les femmes et le féminisme sont la cause des problèmes des hommes jusqu’à des appels à légaliser le viol. Les groupes qui la composent — notamment les « artistes de la drague », les mouvements pour les droits masculins et les communautés de célibataires involontaires (« incels ») — se présentent comme des victimes de la modernité. À leurs yeux, l’économie mondiale est responsable de leurs perspectives professionnelles décevantes, le féminisme est responsable de leurs échecs avec les femmes, et les droits des minorités les contraignent à renoncer à leurs privilèges d’hommes hétérosexuels, et ainsi de suite.

Or ces espaces numériques sont traversés par l’antisémitisme. Certains influenceurs connus nient ouvertement la Shoah, appellent à la violence contre les Juifs et diffusent des théories du complot globales.

Le documentaire de Louis Theroux, diffusé en mars 2026 sur Netflix, suit des personnalités en ligne qui façonnent les idées de jeunes hommes sur la masculinité.

En tant qu’historienne des questions de genre chez les juif et de l’antisémitisme, je sais que les liens entre misogynie et antisémitisme ont des racines profondes. Pendant des siècles, une stratégie fréquente de l’antisémitisme a consisté à attaquer les hommes juifs en dénigrant leur masculinité.

Stéréotypes séculaires

Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, les empires et nations d’Europe ont mis en place des lois et des pratiques qui maintenaient les hommes juifs à l’écart, sans leur accorder un accès complet à la citoyenneté. Dans de nombreuses régions, les Juifs n’avaient pas le droit de voter, de posséder des terres, d’occuper des fonctions publiques, de servir dans l’armée avec un grade ou de se battre en duel avec leurs pairs.

Une photo en noir et blanc montrant quatre hommes vêtus de manteaux, de pantalons et de chapeaux sombres, assis sur le perron devant un immeuble. History & Art Images via Getty Images

Les discours antisémites dépeignaient souvent les hommes juifs comme féminins ou fragiles, et fondamentalement différents. Ces représentations ont nourri certains des stéréotypes antisémites les plus extrêmes. Par exemple, l’accusation de crime rituel, qui prétend faussement que les Juifs auraient besoin du sang d’enfants non juifs pour fabriquer le pain azyme de Pessa’h, était fréquemment associée à une autre croyance antisémite moins connue : celle selon laquelle les hommes juifs menstrueraient et auraient donc besoin du sang des non-Juifs pour se régénérer. D’autres idées antisémites affirmaient que les Juifs étaient trop faibles et trop lâches pour combattre dans l’armée, qu’ils étaient dominés par les femmes juives, ou encore que la circoncision les rendait plus proches des femmes elles-mêmes.

Le philosophe autrichien Otto Weininger aurait parfaitement trouvé sa place dans un podcast de la manosphère. Il dénonçait violemment la masculinité juive, tout en développant des vues misogynes sur les femmes dans son ouvrage de 1903 « Sexe et caractère ». « Tout comme il n’existe en réalité pas de “dignité des femmes”, il est tout aussi impossible d’imaginer un “gentleman” juif », écrivait-il, allant jusqu’à affirmer que même « la femme la plus supérieure reste infiniment inférieure à l’homme le plus inférieur ».

Sol américain

Les immigrés arrivés aux États-Unis, juifs comme non juifs, ont été façonnés par ces idées et ces expériences.

Les Juifs européens qui se sont installés en Amérique aux XIXe et XXe siècles ont principalement évolué dans le commerce et le négoce, et se sont surtout établis dans les villes. À l’époque, cependant, c’est la frontière — avec ses rudes cow-boys, mineurs et ouvriers du rail — qui définissait la masculinité américaine.

Les nouveaux arrivants juifs, venant de pays européens où la participation des hommes juifs à de nombreux domaines était limitée, avaient développé une masculinité alternative, centrée sur le savoir et sur l’« eydlkayt » — un mot yiddish désignant la douceur et la sensibilité. Après leur arrivée aux États-Unis, certains Juifs sont restés attachés à cette forme de masculinité, tandis que d’autres ont cherché à s’acculturer et à accéder aux formes de masculinité dominante, dont ils avaient été exclus dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents.

L’un des premiers « influenceurs » de la masculinité américaine fut le président Theodore Roosevelt, qui mettait en avant sa propre transformation d’un homme timide et jugé efféminé — la presse locale se moquait de lui au début de sa carrière — en un aventurier robuste et amateur de plein air. « La grande majorité de la population juive… a une constitution physique faible », écrivait-il en 1901 dans une lettre. Bien qu’il attribuait cela à des siècles d’oppression, il concevait une différence notable des corps et de l’esprit juifs. Roosevelt défendait un modèle de masculinité rédemptrice fondé sur la vie en plein air et sur la « vie exigeante », et considérait la masculinité comme un moyen de dominer et de contrôler les races qu’il jugeait inférieures.

Les Juifs bénéficiaient sans doute de davantage de droits aux États-Unis que partout ailleurs à l’époque moderne, mais ils étaient encore exclus de certaines institutions de sociabilité masculine. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ils furent écartés de nombreux clubs sportifs prestigieux, sociétés fraternelles, hauts grades militaires et country clubs, même si certains ont réagi en créant leurs propres cercles, comme le City Athletic Club de New York. La plupart de ces restrictions ont pris fin avec la disparition des quotas universitaires visant les Juifs dans l’enseignement supérieur américain dans les années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc montrant deux jeunes hommes accroupis de part et d’autre d’un ballon de football surdimensionné, tandis qu’un troisième se tient debout entre eux
Des membres d’une fraternité juive, dont l’arrière-grand-père de l’autrice, Ezra Sensibar (à droite), posent pour une célébration de rentrée universitaire à Northwestern, à Evanston (Illinois), en 1923. Sensibar Family Collection/Miriam Mora

Les conspirations d’aujourd’hui

La manosphère actuelle ne se contente pas de prolonger cet héritage : elle propose aussi quelque chose de nouveau. Son adhésion aux théories complotistes antisémites permet à des hommes qui se perçoivent comme des victimes d’expliquer simultanément de multiples frustrations sans avoir à reconnaître leurs propres failles.

Il y a plus de vingt ans, le Southern Poverty Law Center a identifié une théorie du complot émergente au sein de la droite américaine : l’idée que des « marxistes culturels » chercheraient à détruire la culture américaine. En particulier, certains partisans ont accusé les Juifs d’avoir introduit des idées et des mouvements progressistes — notamment le féminisme et les questions de genre — dans le cadre d’un effort visant à affaiblir la domination des hommes blancs.

Cela apparaît clairement dans les discours de la manosphère, lorsque des figures comme Myron Gaines attribuent aux Juifs ce qu’ils perçoivent comme des forces destructrices pour la civilisation occidentale, allant du féminisme et du communisme à la pornographie.

Le chercheur Michael Broschowitz explique le glissement de la manosphère vers l’antisémitisme par trois dynamiques principales. Premièrement, l’antisémitisme fonctionne comme une explication universelle, capable de rendre compte de nombreux problèmes à la fois. Deuxièmement, les algorithmes conçus pour maximiser l’engagement amplifient les contenus les plus extrêmes. Troisièmement, les communautés en ligne peuvent rapidement remixer des idées antisémites pour les adapter à différents contextes culturels.

Ces trois explications sont importantes. Mais j’avancerais un dernier élément crucial : la masculinité et l’antisémitisme ont traversé les siècles main dans la main. La pensée conspirationniste qui se développe dans la manosphère attribue aux hommes juifs la responsabilité de l’affaiblissement de la masculinité. Dans la manosphère, les échecs de la virilité ne sont jamais les vôtres.

The Conversation

Miriam Eve Mora ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.07.2026 à 16:35

Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, les oubliés de la route migratoire de l’océan Indien

Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux

Alice Corbet, Anthropologue, chercheuse CNRS / IRD au laboratoire LAM (UMR 5115 ; UMR 992), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, des centaines de demandeurs d’asile vivent dans la précarité. Au-delà de la crise politique et humanitaire, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte.
Texte intégral (3000 mots)

Dans la mangrove de Tsoundzou, au sud de Mamoudzou, plusieurs centaines de demandeurs d’asile, dont beaucoup venus de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen, vivent dans des abris de fortune. Au-delà de la crise politique et humanitaire, actuellement sous le feu de l'actualité avec l’évacuation d'une partie des habitants, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte et les mécanismes par lesquels se construisent de nouvelles figures de l’altérité, observent les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud, qui se sont rendus sur place en mai et juin.


Lorsque l’on évoque les migrations à Mayotte, 101e département français situé dans l’Océan Indien, les regards se tournent généralement vers les Comores voisines. La question migratoire dans l’archipel est en effet largement associée aux débats récurrents sur l’immigration comorienne, illustrés par les traversées depuis l’île d’Anjouan, la plus peuplée de l’archipel et la plus proche de Mayotte, en kwassa-kwassa, des embarcations légères à moteur.


À lire aussi : Nouvelle crispation entre les Comores et la France à propos des migrants, 50 ans après l’indépendance


Pourtant, depuis plusieurs années, une autre réalité migratoire s’impose progressivement. Des hommes, des femmes et des familles originaires de République démocratique du Congo, du Burundi, de Somalie, de Tanzanie ou encore du Yémen rejoignent désormais Mayotte après des parcours parfois longs de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’Afrique orientale et l’océan Indien. Alors qu’en 2021 les Comoriens représentaient encore 78 % des nouvelles inscriptions au sein de la Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), leur part recule rapidement sous l’effet de la progression des arrivées des demandeurs d’asile en provenance de ces divers pays, dessinant les contours d’une nouvelle route migratoire.

En 2022, les Comoriens ne représentent plus que 54 % des primo-arrivants, tandis que les ressortissants de RDC sont déjà 566. La tendance se confirme ensuite : 922 Congolais sont enregistrés en 2023 puis 1 104 en 2024, année où ils deviennent le premier groupe national accueilli par le SPADA, devant les Comoriens.

Le camp de migrants de Tsoundzou, situé au sud de Mamoudzou – le chef-lieu du département-région mahorais –, offre un observatoire privilégié de ces transformations. Cet article s’appuie sur une enquête de terrain conduite à Mayotte en mai et juin 2026 dans le cadre d’une bourse de recherche de la Fondation Croix-Rouge française. Plusieurs visites du camp, des échanges répétés avec des associations de solidarité ainsi qu’un travail plus approfondi mené auprès de deux leaders communautaires (un homme vivant en dehors du camp et une femme y habitant) ont permis de documenter les trajectoires résidentielles, les parcours migratoires et les modes d’organisation sociale qui y sont en œuvre.

Un camp issu des nouvelles routes migratoires

Le camp de Tsoundzou est apparu en 2025 à la suite du démantèlement de plusieurs campements précaires, notamment celui du stade de Cavani. Si une petite partie du camp a été évacuée le 17 juillet, il accueille toujours plusieurs centaines de personnes, principalement demandeurs d’asile ou en attente d’une solution d’hébergement.

En juin 2026, le camp était en cours d’agrandissement, avec la construction de nouveaux abris destinés à accueillir des migrants dont l’arrivée était attendue à brève échéance. Cette anticipation des flux met en évidence le caractère désormais structuré des routes migratoires en provenance de la région des Grands Lacs, de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

Ces évolutions ne signifient pas l’apparition soudaine de nouvelles routes migratoires. Elles révèlent plutôt leur consolidation. Mayotte apparaît aujourd’hui comme l’un des points d’ancrage d’une route reliant les Grands Lacs aux Comores via la Tanzanie et, pour certains exilés, l’espoir d’une poursuite du parcours vers l’Hexagone.

Derrière les bâches, une véritable organisation sociale

Depuis la route nationale, le camp de Tsoundzou est presque invisible. Il suffit pourtant de s’en éloigner de quelques mètres pour découvrir un dédale d’allées bordées d’abris construits à partir de bâches, de bambous, de tôles et de matériaux de récupération. Faute d’eau courante, d’électricité ou d’assainissement, les habitants ont progressivement organisé leur environnement.

On y trouve des commerces (pour certains alimentés en électricité par des groupes électrogènes), des restaurants, une église, une mosquée, des espaces de coiffure, un cabaret, des lieux de projection vidéo et différents services permettant de recharger les téléphones ou de traduire des documents administratifs. Malgré l’absence des infrastructures de base, le camp a été progressivement aménagé dans le but de répondre aux besoins élémentaires de sa population. Il est donc structuré et organisé : on est donc loin de l’idée d’un espace informel.

Des enfants jouent sur les bords du camp de migrants de Tsoundzou en juin 2026. Quand la marée est haute, l’eau remonte jusqu’aux tentes. Alice Corbet/Author provided, Fourni par l'auteur

Si la scolarisation est ouverte à tous en France, peu d’enfants vont à l’école pour de multiples raisons : parce que les parents ne savent pas effectuer les démarches, parce qu’ils ont peur d’être repérés par la police, parce que l’école est chroniquement saturée sur le territoire.

Les habitants ont également développé leur propre géographie et toponymie : certains secteurs du camp portent les noms de quartiers de Mamoudzou. Les espaces les plus précaires, régulièrement inondés par les marées, sont appelés « Kawéni » pour faire référence à un quartier très défavorisé de Mamoudzou, souvent qualifié de plus grand bidonville de France.

D’autres zones, plus recherchées parce que mieux aménagées et moins soumises aux soubresauts des marées, sont désignées sous le nom de « Petite-Terre », renvoyant dans leurs représentations au Rocher, cette presqu’île où sont installés la préfecture, l’armée, la Légion étrangère et des habitants privilégiés. Le centre commerçant est quant à lui nommé « Majicavo-Dubaï », en référence à l’un des principaux quartiers commerçants de la commune de Mamoudzou. À travers ces pratiques de nomination, les habitants reproduisent et réinterprètent certaines hiérarchies spatiales présentes dans la société mahoraise.

Vivre dans l’attente

La principale expérience partagée par les habitants du camp reste toutefois celle de l’attente : attente d’un rendez-vous administratif, d’un enregistrement de demande d’asile, d’une décision de l’administration ou d’une place d’hébergement. Les délais ont considérablement augmenté, notamment suite au passage du cyclone Chido, qui a frappé en décembre 2024 et endommagé 80 % du territoire, a causé des milliers de blessés et fait officiellement 40 morts.


À lire aussi : Journal de bord de Mayotte : avant, au lendemain et deux mois après le cyclone Chido


Pour certains, plusieurs mois peuvent s’écouler avant même l’enregistrement de leur dossier. Cette immobilisation forcée transforme profondément le quotidien. Nombre d’hommes rencontrés décrivent le sentiment de ne plus pouvoir travailler ni soutenir financièrement leurs proches restés au pays.

La plage à côté du camp est accessible à marée basse. C’est un lieu de détente, de conversation, de jeu (notamment du football) : un sas entre la densité du camp et l’extérieur. Photo prise en juin 2026. Alice Corbet/Author provided, Fourni par l'auteur

Les journées s’organisent autour de discussions, de matchs de football improvisés ou de l’espoir d’avoir des nouvelles susceptibles de débloquer leur situation. L’attente devient ainsi bien davantage qu’une simple conséquence administrative : elle structure les relations sociales et les perspectives d’avenir.

Les femmes leadeuses

En dehors des démarches administratives, les femmes sont elles aussi confrontées à de longues périodes d’attente. Si la prise en charge quotidienne des enfants structure leur temps, elle ne les soustrait ni à l’inactivité imposée ni à une forte précarité. Dépourvues de statut administratif et exposées à des vulnérabilités spécifiques liées à leur genre, notamment aux risques d’exploitation sexuelle et de prostitution, certaines d’entre elles, identifiées comme particulièrement vulnérables par des associations de solidarité, bénéficient d’une aide sous forme de bons alimentaires.

Par ailleurs, dans un contexte mahorais où les femmes ont toujours eu un rôle important, les leaders du camp sont surtout des « leadeuses » : elles créent des associations, souvent en fonction de l’origine et de la langue, et les représentent au sein du camp comme à l’extérieur. Ainsi, « mère-boss » telle qu’elle est appelée par de multiples résidents du camp, est responsable de la coordination du « forum des femmes ». Congolaise, récemment arrivée, ses compétences, son charisme et son niveau d’étude lui ont assuré une reconnaissance et un rôle à la fois de représentation, de médiatrice avec les associations ou les journalistes, et de chargée de plaidoyer.

Quand la question sanitaire devient un enjeu politique

Les débats autour du camp ne portent pas uniquement sur l’accueil des exilés. À mesure que Tsoundzou gagne en visibilité, il devient également un objet de controverse politique. Les associations alertent sur les risques sanitaires liés à la promiscuité, à l’absence d’équipements et aux difficultés d’accès à l’eau.

Il est vrai que les conditions de vie à l’intérieur sont déplorables : au rythme de la marée, les habitants vont faire leurs besoins dans la mangrove, et la saison des pluies inonde le lieu, faisant notamment remonter tous les déchets. Les personnes malades craignent souvent d’être arrêtées par la police et « pafées » – selon le terme employé par nos interlocuteurs, dérivé du sigle PAF (Police aux Frontières) – vers le centre de rétention administrative alors qu’elles se rendent à l’hôpital. Les difficultés à financer le trajet en taxi contribuent également à retarder leur prise en charge.

Or, certains responsables politiques dénoncent l’installation durable d’un camp de migrants africains sur le territoire mahorais : les inquiétudes sanitaires occupent une place particulière dans ces débats et font l’objet d’instrumentalisations.

Comme souvent dans l’histoire des migrations, les épidémies réelles ou supposées contribuent à alimenter des mécanismes de stigmatisation. Les rumeurs circulant autour de maladies telles qu’Ebola ou le mpox tendent parfois à associer certains groupes de migrants à un danger sanitaire. Ces discours participent à la construction d’une figure du « migrant africain » qui tend à homogénéiser des populations pourtant très diverses par leurs parcours, leurs statuts et leurs histoires.

Une transformation du regard porté sur les migrations

L’intérêt du cas de Tsoundzou dépasse largement le seul cadre du camp. Alors que les débats sur l’immigration à Mayotte se sont longtemps construits autour de la figure du migrant comorien, les habitants du camp sont aujourd’hui majoritairement originaires d’autres régions. Pour autant, les mécanismes d’exclusion observés restent souvent similaires.

Les différences de nationalité ou de trajectoire tendent à s’effacer derrière une catégorie unique : celle du « migrant ». Le camp de Tsoundzou apparaît ainsi comme le révélateur d’une transformation plus profonde. Il montre comment Mayotte s’inscrit désormais dans une géographie migratoire qui dépasse largement l’archipel des Comores et s’étend à l’ensemble de l’océan Indien occidental.

À travers ce camp se lisent également les tensions qui traversent aujourd’hui l’île  : entre contrôle des frontières et droit d’asile, entre impératifs humanitaires et préoccupations sécuritaires (le ministre de l’intérieur ayant réagit à l’Assemblée nationale, avant qu’une partie du camp ne soit évacuée le 17 juillet), entre héritages postcoloniaux et nouvelles formes de mobilité. Autant de questions qui dépassent largement le cas mahorais et concernent les transformations contemporaines des migrations à l’échelle mondiale.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud a reçu des financements de la fondation croix rouge française dans le cadre du projet "intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux", https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

Alice Corbet a reçu des financements de la Fondation Croix Rouge française dans le cadre du projet "Intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux", https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

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23.07.2026 à 16:34

Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne

Yuliya Matvyeyeva, Doctorante, École doctorale Cultures et Sociétés Université Gustave Eiffel, domaine d'expertise: public diplomacy, social media, disinformation, Université Gustave Eiffel

Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov révèle un enjeu dépassant l’Ukraine : adapter les institutions au rythme de la guerre technologique.
Texte intégral (2484 mots)

Ce qu’il faut retenir :

  • Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov a révélé un affrontement entre deux modèles de conduite de la guerre : l’innovation technologique rapide portée par un État-plateforme et un commandement militaire plus traditionnel.

  • L’expérience ukrainienne montre que la guerre contemporaine se joue désormais sur la capacité à transformer des innovations en systèmes opérationnels en quelques semaines, un rythme auquel ni la Russie, ni les armées européennes, ni l’OTAN ne sont pleinement adaptées.

  • Au-delà du cas ukrainien, le ministre de la défense de demain devra avant tout assurer la gouvernance de l’innovation militaire en conciliant technologie, industrie, diplomatie et commandement.


Le 16 juillet 2026, le limogeage du ministre ukrainien de la défense Mykhailo Fedorov a déclenché des manifestations dans plus de quinze villes du pays. Au-delà du conflit de personnes, l’épisode pose une question que la Russie, l’Europe, l’OTAN, Israël et les États-Unis ont déjà, chacun à sa manière, commencé à trancher : qui doit gouverner la transformation technologique de la guerre ?

Pour la première fois depuis février 2022, le débat public en Ukraine ne porte pas sur la manière de gagner la guerre contre la Russie, mais sur la manière de gouverner cette guerre elle-même.

Pour comprendre cette onde de choc, il faut d’abord revenir sur les faits.

L’événement déclencheur

Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov six mois après sa nomination, dans le cadre d’un remaniement plus large. La réaction de la population a été immédiate : en quelques jours, les manifestations ont gagné quinze à seize villes, un phénomène rare dans un pays en guerre. Le colonel Pavlo Elizarov, fondateur d’une unité d’élite de drones, a démissionné en signe de protestation – preuve que la crise dépassait la société civile.

Pour comprendre l’ampleur de la réaction, il faut se rappeler ce que Fedorov représentait : en tant que ministre de la transformation numérique (2019-2025), il avait été l’architecte de Diia (Action), application aux 24 millions d’utilisateurs initialement destinée à aider les autorités à combattre la pandémie de Covid-19, puis transposée en temps de guerre dans l’écosystème de technologies militaires Brave1 regroupant 2 500 entreprises.

La loi ukrainienne sur la sécurité nationale impose un contrôle civil strict sur l’armée : un militaire ne peut diriger le ministère. C’est ainsi que Fedorov est arrivé à la tête du ministère de la défense en janvier 2026 et a eu à plusieurs reprises maille à partir avec le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi. Le limogeage du ministre par le président est donc apparu comme une victoire pour le commandant en chef. Celui-ci a été rapidement pris pour cible par les manifestants, qui exigeaient son départ et le retour de Fedorov.

Le 20 juillet, Syrskyi a réagi par une tribune intitulée « Ma fonction est la guerre ». Il y affirme que les technologies renforcent le commandement, mais ne le remplacent pas.

Les deux termes de l’alternative Fedorov-Syrskyi sont donc clairement posés. D’un côté, un État-plateforme où données et acteurs privés accélèrent l’adaptation. De l’autre, une hiérarchie où prime la stabilité opérationnelle. Deux modèles déjà éprouvés, jamais conçus pour cohabiter – et c’est l’Ukraine qui, la première, doit trancher qui pilote le rythme de cette transformation.

L’expérimentation ukrainienne

Depuis 2022, l’Ukraine construit ce que nous appelons faute de terme établi, le « platform warfare » – un concept proche du Mosaic Warfare et du Machine-Speed Adaptive Hyperwar de Hudson Institute. Le projet « Army of Drones » a structuré des achats auparavant fragmentés ; Brave1 a fédéré l’écosystème. Mais le pipeline d’innovation n’est pas le système de combat : le cœur, c’est Delta, la plateforme qui agrège pratiquement en temps réel drones, capteurs et observateurs.

L’accélération se mesure : selon le CSIS, former un opérateur de système autonome prend désormais entre trente minutes et une journée, contre des mois autrefois. Le cycle développement-déploiement tient en quelques semaines.

Ce modèle a toutefois ses limites. Selon le Modern War Institute, l’Ukraine excelle à produire des prototypes mais peine à les transformer en capacités durables : de l’expérimentation à l’institutionnalisation, un long chemin, parfois qualifié de « vallée de la mort », reste à parcourir.

Le risque, institutionnel plus que technologique, ne concerne pas seulement Kiev : Moscou subit la même pression face à la nécessité de modifier rapidement son outil militaire.

La Russie, une autre architecture

Face à la même contrainte, la Russie a opté pour la voie de la mobilisation centralisée, via une institution ad hoc. Le centre Rubicon, créé le 2 août 2024 par le ministre russe de la défense Andreï Belooussov, est passé d’environ 1 450 à près de 5 000 hommes, avec une logique de gestion plus proche du privé que de la bureaucratie militaire. Le « complexe militaro-industriel populaire » – ateliers artisanaux, financement participatif – n’existe pas en parallèle de l’État : il est absorbé et légitimé par lui.

La stratégie est celle du volume : la production de drones a bondi de 117 % en un an, avec un objectif de 7,3 millions de drones First Person View (FPV) en 2026. Mais la centralisation crée sa propre faille : en février 2026, la désactivation de terminaux Starlink a directement perturbé les unités de Rubicon. La vitesse russe a été achetée au prix d’une dépendance à quelques points vulnérables à une défaillance.

Les pays d’Europe, l’UE, l’OTAN et les limitations institutionnelles

Les États européens ne manquent ni de technologie ni de ressources. Mais leur limite est institutionnelle. Concrètement, les armées européennes peuvent optimiser la qualité de leurs décisions, mais rester structurellement plus lentes que le rythme de la guerre contemporaine.

La France a créé l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), rattachée au ministère de la défense, dotée de 300 millions d’euros. Le cycle complet – recherche, certification, intégration – garantit le contrôle mais freine l’action.

En Allemagne, le Cyber Innovation Hub de la Bundeswehr reconnaît lui-même qu’il ne réalise aucun achat : l’innovation existe, mais elle ne franchit pas la vallée de la mort.

Le Royaume-Uni tente une compression du cycle avec DroneTEX, sans procéder pour autant au changement d’architecture qui permettrait une accélération décisive de la production.

Côté OTAN, le processus de planification de défense fonctionne par cycles de quatre ans, contre des semaines côté ukrainien. L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, le reconnaît lui-même : l’expérience de Kiev oblige à repenser la doctrine.

Quant au Fonds européen de défense de l’UE – 7,3 milliards d’euros sur 2021-2027 –, il fut conçu pour la coordination entre gouvernements, non pour le tempo de la guerre.

Ce que montrent l’OTAN et l’UE, ce n’est pas encore une solution stabilisée, mais une direction : la séparation progressive des fonctions d’innovation, de commandement et de gouvernance. Reste à savoir si cette architecture est capable de fonctionner durablement en conditions de guerre.

Deux démocraties matures prouvent que c’est possible, et cela depuis des décennies. En Israël, la Direction de la recherche et du développement de défense (DDR&D) répond à la fois au ministère et à l’état-major – aucun des deux ne peut la diriger seul. Aux États-Unis, l’Under-Secretary of Defense for Research and Engineering est, par fonction, le directeur technologique du Pentagone – mais subordonné au secrétaire à la Défense. Deux architectures, un même principe : jamais les deux rôles dans un seul bureau.

Les sept compétences du ministre de demain

Le conflit entre Fedorov et Syrskyi pose une mauvaise question. Il ne s’agit pas de savoir à qui Zelensky devait donner raison, mais de comprendre pourquoi ces deux logiques – innovation et commandement – ont été placées en concurrence.

Le ministre d’hier gérait un budget, un parc de matériel, une chaîne de commandement. Son horizon se comptait en programmes pluriannuels, son autorité en lignes budgétaires votées. Cette figure n’a pas disparu – elle reste nécessaire, elle a gagné les guerres du XXe siècle et continue de garantir la stabilité des armées européennes. Mais elle a été conçue pour un monde où la technologie changeait de génération en une décennie, pas de version en une semaine sous la pression du champ de bataille.

Le ministre de demain hérite d’un problème que l’ancien modèle n’a jamais eu à résoudre : que faire quand l’ennemi modifie ses fréquences de brouillage plus vite que votre propre administration peut valider un contrat ? Ni le pur gestionnaire ni le pur technologue n’y répondent seuls – le premier arrive toujours en retard sur le rythme du front, le second manque de la légitimité et du sang-froid nécessaires pour engager une force armée. La réponse tient dans une fonction, pas dans une personne : garantir que les deux logiques coexistent sans jamais fusionner dans un seul bureau.

Le ministre de la défense de demain n’est plus une fonction de décision. C’est une interface entre des vitesses incompatibles.

Ce constat dessine, en creux, sept compétences qu’aucun cursus militaire classique n’enseigne encore ensemble : 1) la doctrine, pour comprendre comment une technologie transforme réellement l’opération plutôt que de l’illustrer ; 2) la politique industrielle, pour transformer une innovation en chaîne de production ; 3) la gouvernance des données, condition de tout système d’IA fiable ; 4) l’encadrement de l’autonomie algorithmique, pour préserver une responsabilité humaine claire dans la chaîne de décision ; 5) le management de l’innovation, pour raccourcir la distance entre prototype et capacité ; 6) la coordination interalliée, pour que l’effort national s’insère dans une architecture commune plutôt que de la dupliquer.

La septième est la plus rarement nommée, et sans doute la plus décisive : il s’agit de la diplomatie technologique – la capacité à négocier, avec les industriels comme avec les partenaires étrangers, l’accès aux composants critiques, aux données d’entraînement, aux infrastructures de calcul dont dépend désormais toute capacité militaire. Presque aucune doctrine de gouvernance de défense ne la formalise aujourd’hui comme fonction à part entière. C’est pourtant elle qui a permis à Fedorov de signer avec Bruxelles l’accès de l’industrie ukrainienne au Fonds européen de défense – un geste diplomatique autant que technique, interrompu par sa révocation.

Cette question ne concerne pas l’Ukraine seule. Elle se pose sur un continent où la guerre a cessé d’être une hypothèse lointaine pour redevenir une réalité aux frontières immédiates de l’UE. Chaque pays examiné dans cet article – la France avec l’AMIAD, l’Allemagne avec son Cyber Innovation Hub, le Royaume-Uni avec DroneTEX – expérimente sa propre réponse à la même contrainte, parce qu’aucun d’entre eux ne peut plus se permettre de traiter cette question comme une curiosité ukrainienne lointaine.

La guerre en Ukraine est devenue le premier test grandeur nature de la capacité européenne à répondre à une agression dans un environnement de transformation technologique accélérée. Dans ce contexte, la distinction entre défense nationale et sécurité européenne s’efface progressivement. L’Ukraine expérimente, sous le feu, ce que l’Europe devra institutionnaliser sans délai : une architecture capable d’absorber la vitesse de la guerre contemporaine.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après la prochaine crise.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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