04.03.2026 à 16:21
Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School
Certaines élites chinoises ont recours à la gestation pour autrui, ou GPA, pour avoir des enfants – et parfois des dizaines, voire des centaines d’enfants – aux États-Unis. Le marché de la GPA, en pleine expansion outre-Atlantique, où il représente plus de 17 milliards de dollars (plus de 14,6 milliards d’euros) de chiffre d’affaires, est alimenté en bonne partie par les élites de la République populaire. Dans une lettre adressée à la procureure générale des États-Unis Pam Bondi, ce 26 février, deux sénateurs républicains exhortent le Department of Justice à enquêter sur le phénomène. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars. En attendant, et parce que la GPA soulève en soi de nombreuses questions éthiques, un récent rapport de l’ONU appelle à son interdiction universelle.
Le 13 décembre dernier, le Wall Street Journal révèle une information des plus insolites : Xu Bo, un milliardaire du secteur des jeux vidéo en Chine, affirme être le père d’une centaine d’enfants nés aux États-Unis par gestation pour autrui (GPA) – une convention par laquelle une femme (la mère porteuse) accepte de porter un enfant pour le compte d’un tiers (le ou les parents d’intention).
Le journal américain soutient également que d’autres magnats chinois ont régulièrement recours à des mères porteuses outre-Atlantique pour avoir des dizaines, voire des centaines d’enfants à l’instar de Xu Bo. Certains déclarent avoir acheté des dizaines d’ovocytes à des mannequins, des musiciennes ou des diplômées en finance, et vouloir exclusivement des filles « afin de les marier un jour à des hommes puissants ». D’autres souhaitent créer des « dynasties familiales inarrêtables ».
Comprendre les raisons qui poussent les riches Chinois à recourir à de nombreuses GPA outre-Atlantique invite d’abord à s’attarder sur la politique de natalité en Chine. Mais les États-Unis resteront-ils une destination prisée pour la GPA transnationale ? La pratique de la GPA, qu’elle soit nationale ou transnationale, restera-t-elle autorisée aux États-Unis et ailleurs ?
Au début des années 1970, le premier ministre chinois Zhou Enlai émet une directive de limitation des naissances. Une campagne sans relâche est alors menée, reposant sur le slogan « wan-xi-shao » (« Tard-Espacé-Peu »), afin d’encourager le mariage et la procréation tardifs ainsi que l’espacement et la réduction des naissances.
En 1979, la politique de l’enfant unique est instaurée sous le régime de Deng Xiaoping par crainte d’une explosion démographique et pour des raisons économiques. Très controversée, cette politique est accompagnée de mesures incitatives (avantages sociaux et médicaux) pour les parents ayant un seul enfant et coercitives (pénalités financières, privation d’aides sociales, avortements et stérilisations forcés, etc.) à l’encontre des contrevenants.
À partir de 1984, la loi est assouplie et certaines familles sont autorisées à avoir deux enfants. C’est le cas, par exemple, pour les familles rurales dans certaines provinces, lorsque l’aîné est une fille. L’objectif est de permettre aux couples d’essayer d’avoir un fils, non seulement pour assurer la lignée familiale, mais aussi pour garantir la main-d’œuvre dans les champs et la sécurité financière des parents dans leurs vieux jours (la femme chinoise, quant à elle, aura la charge de s’occuper de ses beaux-parents). Il en va de même à partir de 2013 pour les couples urbains dont l’un des deux conjoints est enfant unique.
Les enfants nés hors quotas ou en dehors des exceptions légales, appelés « enfants noirs », sont dépourvus de reconnaissance juridique et sociale à défaut de paiement d’une lourde amende – dénommée « taxe de maintenance sociale » –, pouvant aller de 500 à plus de 10 000 euros. Ces amendes permettaient, par la même occasion, de garantir à l’État des rentrées financières.
La politique de l’enfant unique aura été maintenue pendant trente-cinq ans, soit « une durée équivalant à une génération ».
En 2015, face au taux de natalité excessivement bas et au vieillissement accéléré de la population, la loi de l’enfant unique est abrogée. Dès 2016, tous les couples sont autorisés à avoir deux enfants, s’ils le souhaitent. Certains obstacles liés au retardement du mariage et de la procréation sont également levés. Cette nouvelle politique familiale n’eut toutefois pas l’effet escompté.
En 2021, la politique de planification familiale autorise finalement les familles à avoir jusqu’à trois enfants. En 2022, les pénalités financières appliquées aux familles ayant plus d’enfants que le nombre autorisé sont supprimées. On pourrait penser dès lors qu’il n’y a plus de politique de contrôle des naissances. Cependant, pour Isabelle Attané, spécialiste de la démographie de la Chine, il est à craindre que, dans la pratique, le gouvernement chinois continue d’appliquer certaines mesures coercitives du passé (amendes, sanctions professionnelles ou administratives, etc.) en cas de non-respect de cette limitation.
À lire aussi : Chine : quels effets peut-on attendre de la nouvelle politique de trois enfants ?
Les mesures incitatives mises en place ces cinq dernières années (chèques, exonérations fiscales, allongement de congés parentaux…) n’ont pas vraiment eu de succès, selon The Insider.
La dernière mesure instaurée par Pékin depuis le 1er janvier 2026 pour « réarmer » sa démographie, plus contraignante qu’incitative, consiste en l’application d’une taxe de 13 % sur les préservatifs et les pilules contraceptives (jusqu’ici exemptés de TVA).
En Chine, la GPA est interdite depuis 2001. Cette interdiction ne concerne toutefois que les établissements de santé et le personnel médical. Les contrevenants sont passibles d’une sanction pécuniaire de 30 000 yuans (environ 3630 euros).
Mais les pénalités financières sont peu dissuasives pour les cliniques, où le coût de la GPA peut aller de 40 000 à plus de 100 000 euros. Entre 2014 et 2019, on dénombrait plus de 400 agences de GPA, et plus de 50 000 enfants sont nés d’une mère porteuse durant cette période.
Ces dix dernières années, le marché clandestin de la GPA a connu un essor considérable dans le pays. Lorsque la politique de l’enfant unique a été supprimée, de nombreuses femmes qui étaient à un âge trop avancé pour avoir un deuxième enfant se sont alors tournées vers la GPA.
À cela s’ajoutent des raisons préexistantes telles que la demande de couples infertiles et homosexuels, l’importance accordée à la perpétuation de la lignée familiale, ou encore les situations où des familles ayant eu un seul enfant durant la période de la loi de l’enfant unique ont perdu cet enfant et sont trop âgées pour en avoir un autre.
Selon une étude publiée en 2024 dans Fertility and Sterility, 41,7 % des GPA gestationnelles (c’est-à-dire des GPA où la mère porteuse n’a aucun lien génétique avec l’enfant) aux États-Unis entre 2014-2020 étaient effectuées par des Chinois.
Le choix des Chinois de conclure une GPA aux États-Unis n’est pas anodin.
D’une part, en vertu du 14ᵉ amendement de la Constitution, tout enfant né sur le territoire des États-Unis est automatiquement un citoyen états-unien (à l’exception des enfants de diplomates). La nationalité états-unienne de l’enfant permet de contourner le quota d’enfants autorisé par famille en Chine. Qui plus est, dès sa majorité ce dernier pourra soumettre une demande de carte verte pour les membres de sa famille (parents, frères et sœurs) afin qu’ils puissent résider légalement aux États-Unis.
D’autre part, dans plusieurs États fédérés – la GPA n’étant pas réglementée au niveau fédéral –, un accès à la GPA sans condition d’état matrimonial, de nationalité, d’âge, d’orientation sexuelle ou de genre est possible. Les conventions de GPA sont également exécutoires, privant la mère porteuse du droit de changer d’avis et de garder l’enfant à sa naissance.
Dans les États les plus favorables, comme en Californie, la loi reconnaît automatiquement les parents d’intention comme étant les parents légaux de l’enfant dès sa naissance. Des ordonnances de filiation prénatales (pre-birth orders) peuvent également être obtenues par décision judiciaire.
De plus, le couplage de la fécondation in vitro avec le diagnostic préimplantatoire, quasi généralisé aux États-Unis, permet aux parents d’intention d’obtenir des designer babies (bébés à la carte ou bébés sur mesure). Non seulement ils peuvent sélectionner le sexe de leur future progéniture, mais aussi certaines de ses caractéristiques physiques (couleur des yeux, des cheveux, etc.) avant l’implantation de l’embryon dans l’utérus de la mère porteuse.
Par ailleurs, si certaines agences de GPA proposent aux parents d’intention d’avoir des twiblings (une fratrie de deux enfants nés de deux mères porteuses presque au même moment), il est quasiment impossible pour ces agences de savoir si leurs clients ont déposé plusieurs demandes de twiblings, de triblings, de quadruplings… voire de centublings, en parallèle auprès d’autres agences.
Aussi, pour attirer les clients chinois, plusieurs sites de GPA en ligne proposent des services dans plusieurs langues dont le mandarin : Extraordinary Conceptions et The Surrogacy Law Center, à titre d’exemples.
Enfin, des rapports ont récemment révélé l’existence de plus de 107 agences de GPA gérées par des Chinois dans le sud de la Californie. Ces agences s’adressent presque exclusivement à la clientèle chinoise fortunée et certaines d’entre elles sont affiliées à des entreprises publiques en Chine.
Les États-Unis sont le leader mondial de la GPA. En termes de chiffres, alors que le marché mondial de la GPA était estimé à 22,4 milliards de dollars (19,3 milliards d’euros) en 2024, les États-Unis pesaient à eux seuls 17,47 milliards de dollars (15 milliards d’euros).
Le prix global de la GPA dans le pays varie entre 120 000 et 150 000 dollars (103 300 et 129 100 euros) et peut même atteindre 200 000 dollars (172 100 euros). Pour Courtney Harper Turkington, professeure assistante en droit à Loyola University New Orleans College of Law, le montant total de la GPA peut inclure différents coûts, dont :
le coût de la FIV : entre 15 000 et 30 000 dollars (entre 13 000 et 25 800 euros)
la rémunération de la mère porteuse : entre 30 000 et 60 000 dollars (entre 25 800 et 51 600 euros)
la compensation de la donneuse d’ovocytes : entre 10 000 et 40 000 dollars (entre 8 600 et 34 400 euros)
les frais d’agence : entre 20 000 et 40 000 dollars (entre 17 200 et 34 400 euros)
les frais juridiques : entre 3 000 et 15 000 dollars (entre 2 600 et 13 000 euros)
Selon l’étude publiée dans Fertility and Sterility (précitée), près de la moitié des enfants nés dans le cadre d’une GPA gestationnelle aux États-Unis entre 2014-2020 étaient conçus pour le compte de parents d’intention étrangers : 41,7 % par des Chinois, 9,2 % par des Français et 8,5 % par des Espagnols (rappelons que, à l’instar de la Chine, la France et l’Espagne interdisent également la GPA). Le nombre de ces GPA conclues par des étrangers avait d’ailleurs nettement augmenté entre 2014-2019, passant de 2 758 (22,0 %) en 2014 à 4 905 (39,8 %) en 2019.
Toutefois, la GPA transnationale outre-Atlantique et la pratique de la GPA en elle-même ont toutes deux un avenir incertain.
En effet, dès son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret revenant sur le droit du sol. Ce décret, qui devait s’appliquer dès le 19 février 2025, vise à priver de la nationalité états-unienne les enfants nés après cette date lorsqu’aucun des parents biologiques n’est un citoyen états-unien ou un résident permanent légal. Bien que le décret ne précise pas si les enfants nés d’une mère porteuse sont concernés, il est à noter que jusqu’à cinq personnes peuvent être impliquées dans leur naissance :
La Cour suprême statuera sur la constitutionnalité de ce décret dans quelques mois.
Mais d’ores et déjà, ce 26 février, deux sénateurs républicains, Tom Cotton (Arkansas) et Rick Scott (Floride), ont adressé une lettre à la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi. Ils demandent que le Department of Justice (DOJ) mène rapidement des enquêtes afin d’identifier d’éventuelles violations des lois fédérales (fraude à l’immigration, traite d’êtres humains…), d’obtenir des informations sur les nombreuses GPA conclues par des Chinois richissimes et sur les agences de GPA gérées par les étrangers (au-delà de celles opérées par les Chinois) dans le pays, etc. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars.
Au niveau international, après la déclaration de Casablanca pour l’abolition universelle de la GPA signée par une centaine d’experts (médecins, juristes, psychologues, sociologues, philosophes…) de 75 nationalités différentes le 3 mars 2023, c’est au tour de l’ONU de plaider en ce sens.
Le 14 juillet 2025, la rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences, Reem Alsalem a présenté un rapport accablant sur la GPA à l’Assemblée générale des Nations unies. Après avoir analysé plus de 120 contributions et consulté plus de 70 parties prenantes de la GPA (parents demandeurs, agences, spécialistes de la médecine, mères porteuses, etc.), ce rapport développe un véritable plaidoyer pour l’abolition internationale de la GPA aux motifs de l’exploitation et de la marchandisation des mères porteuses et des enfants dans le cadre de cette pratique.
Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.03.2026 à 16:19
Michel Damian, Professeur honoraire, Université Grenoble Alpes (UGA)
En 2015, la COP21 se clôturait par la signature de l’accord de Paris, jugé alors historique pour sa promesse de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C avant la fin du siècle. Un peu plus de dix ans plus tard, l’objectif semble dur à tenir, mais le monde est désormais sur les rails d’un capitalisme climatique dont la Chine a pris la tête. C'est l'idée que défend Michel Damian dans son dernier ouvrage « Les capitalismes à l’épreuve du climat » paru en octobre 2025 aux Presses des mines, dont il présente ici l’une des principales idées.
« Paris est définitivement l’une des meilleures COP jamais organisées – les Français ont fait un boulot fantastique », écrivait, en 2015, le juriste Daniel Bodansky, qui a suivi les grandes conférences sur le climat depuis les négociations pour la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques signée en 1992.
Du 30 novembre au 12 décembre 2015, il y a dix ans, la France pilotait un accord unanimement salué comme un succès. Dans son discours de clôture, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, président de la conférence, ne cachait pas sa satisfaction :
Son contenu majeur, à savoir des promesses de réductions strictement nationales des émissions, sans aucun engagement contraignant de la part des États (dans le langage onusien, des « contributions déterminées au niveau national »), n’a toutefois pas été impulsé par l’Hexagone : il s’agissait, pour l’essentiel, d’une construction sino-américaine.
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Pour la première fois, les pays parties à la Convention climat se sont officiellement dotés d’une cible d’augmentation des températures à ne pas dépasser.
L’objectif, porté dans les ultimes jours de la COP21 par une coalition de petits États insulaires et de pays particulièrement vulnérables, était désormais de « contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C ».
La Conférence de Paris a ainsi franchi le pas d’inscrire la décarbonation de l’économie mondiale dans le temps long. Mais elle l’a fait sans imposer aux États le moindre engagement contraignant : simplement en se convainquant que le socle de transformations nationales volontaires suffirait.
Le problème, c’est que les « contributions nationales » communiquées par les parties à la COP, à supposer qu’elles ne restent pas de vaines promesses, emmenaient de toute façon vers un réchauffement bien supérieur à l’engagement fixé : environ +3 °C minimum sur le siècle.
L’écart donne le vertige : pour coller aux 2 °C – et a fortiori aux 1,5 °C – visés, il eût fallu que les contributions nationales ne soient rien moins que, respectivement, de 30 % et de 41 % plus ambitieuses d’ici à 2030.
S’était-on naïvement imaginé qu’elles seraient rapidement relevées après ce premier tour de chauffe ? L’accord de Paris ne s’était-il pas doté, dans l’ombre, d’une porte de sortie, ou d’une échappatoire, dont on n’a probablement saisi ni la subtilité ni la teneur en 2015 ?
L’adoption d’un objectif de stabilisation des températures appelait mécaniquement – c’est une contrainte physique imposée par la dynamique de la chimie atmosphérique – celui de zéro émission nette, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre.
C’est par l’angle d’efforts de décarbonation colossaux que cet objectif de neutralité carbone a été introduit à l’article 4 de l’accord. Mais, insidieusement, il avait ouvert une brèche : pour faire tenir cette impossible balance entre un objectif aussi ambitieux et des « contributions nationales » aussi insuffisantes, la condition impérative était de retirer massivement du CO2 de l’atmosphère.
Et pour cela de recourir à des technologies comme la capture et le stockage du carbone. Cela n’a pas été crié sur les toits de Paris, mais sans le recours à des solutions technologiques, et en particulier à la capture du carbone, les ambitions de l’accord de Paris étaient absolument inatteignables.
Les premiers investissements dans la transition énergétique et les technologies bas carbone sont déjà anciens. Mais ils ne sont manifestes que depuis le début de la décennie 2000 et n’ont enfin décollé qu’à la suite de la COP21 de Paris.
Ils ont été multipliés par 15 entre 2004 et 2020, pour s’élever à 755 milliards de dollars en 2021, soit un peu plus de 648 milliards d’euros, dont au moins la moitié en Asie. Ils ont ensuite grimpé à 1 100 milliards de dollars (859 millions d’euros) en 2022, avec la Chine premier investisseur pour 546 milliards de dollars (469,4 milliards d’euros), contre 141 milliards de dollars (121,2 milliards d’euros) pour les États-Unis. En 2024, ces investissements atteignaient 2 000 milliards de dollars (1 718 milliards d’euros).
Ces investissements, qui portent ce que nous nommons « capitalisme climatique », ont été largement mobilisés par la Conférence de Paris.
Comme l’écrit l’économiste Jean Pisani-Ferry :
« Les engagements de réduction des émissions ont ensuite atteint une crédibilité suffisante pour qu’une fraction significative des entreprises mondiales investisse dans la construction d’une économie décarbonée. S’est ainsi engagée une guerre entre un capitalisme “brun” et un nouveau capitalisme “vert”, qui parie sur le développement de technologies propres. »
Par capitalisme climatique, nous entendons la reconfiguration des structures productives – technologies, institutions, comportements – qui inscrirait le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement.
Aujourd’hui, le capitalisme climatique chinois, alors que la Chine est le premier pays émetteur de gaz à effet de serre et le premier pays consommateur mondial de charbon, fait la course en tête pour la décarbonation et la transition écologique.
La stratégie chinoise a positionné la décarbonation industrielle comme une puissante arme géoéconomique. C’est manifeste pour la puissance installée en renouvelables, les marchés des terres rares, des panneaux photovoltaïques, des batteries, celui des véhicules électriques, mais aussi pour les dépôts de brevet sur les énergies propres et, depuis peu, l’installation et le marché des batteries géantes de stockage de l’électricité, parties pour rebattre les cartes de la transition énergétique.
Dès la fin de la décennie 2000, la Chine s’était lancée dans la diminution de la pollution atmosphérique (alors de grande ampleur), se proposant d’édifier une « société écologique », avec l’apparition des tout premiers deux-roues et bus électriques dans de grandes villes.
Dans les années précédant l’accord de Paris, elle a pensé et construit l’un des plus déterminants de ses plans de développement, officialisé au printemps 2015 sous le nom de plan « Made in China 2025 ». L’optique annoncée était de devenir un leader industriel, notamment dans le secteur des véhicules électriques et de l’énergie propre. Dix ans plus tard, ce plan s’affirme comme une réussite.
Le capitalisme climatique, qui est porté par la Chine et qui dame le pion au pétro-État que sont les États-Unis, se renforce et se sera certainement consolidé à l’horizon 2050.
Michel Damian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.03.2026 à 16:18
Michela Arciero, Associate research scientist, Università di Cassino e del Lazio Meridionale
Nicolas Champollion, Chargé de recherche en glaciologie, co-developpeur de l'atelier Ma Terre en 180 Minutes, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Nicolas Gratiot, Deputy director IGE, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Simon Persico, Professeur des Universités en science politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Sensibiliser ne suffit pas à changer les pratiques collectives. En plaçant les personnes participantes en situation de décider concrètement des trajectoires climatiques de leur institution, l’éducation active ouvre la voie à une transformation plus profonde, où apprentissage et gouvernance se rejoignent.
Depuis quelques années, les dispositifs de formation et de sensibilisation aux enjeux de transition socioécologique se multiplient : ateliers participatifs, jeux sérieux, fresques, conférences interactives. Jamais la prise de conscience n’a été aussi accessible sur de nombreux enjeux, du changement climatique à la crise du logement, en passant par la biodiversité ou l’organisation du travail. Pourtant, un malaise s’installe.
Plusieurs études récentes montrent que, si la sensibilisation éveille et motive, elle ne transforme pas forcément durablement les pratiques collectives. S’agissant des enjeux climatiques, l’accent mis sur les « petits gestes » individuels peut même se révéler contre-productif, en individualisant la responsabilité et en occultant le rôle des organisations sociales, économiques et institutionnelles.
Résultat : face à l’ampleur de la crise climatique, le sentiment d’impuissance domine souvent. Sentiment légitime, puisque même dans le cas d’un scénario « héroïque », où une famille adopterait toutes les actions possibles pour réduire ses émissions « carbonées » (alimentation, transport, énergie domestique), la diminution globale de son empreinte resterait limitée à 30–40 %. Mais une voie alternative existe : diffuser largement les principes de l’éducation active pour guider les décisions des institutions.
Comment l’éducation peut-elle aller au-delà de la sensibilisation individuelle pour devenir un levier de transformation collective et institutionnelle ? Il ne s’agit plus seulement d’informer sur la gravité du problème ou les solutions pour le résoudre, mais de construire une prise de conscience collective et de stimuler le « faire ensemble » en mettant le public en situation de faire des choix collectifs. De plus, l’éducation active s’appuie sur des dispositifs délibératifs qui revisitent les cadres dans lesquels les choix sont débattus et rendus possibles, en tenant compte du public, de son expérience et du temps disponible (par exemple les conventions citoyennes). Ces dispositifs délibératifs reposent sur trois principes clés :
D’abord, permettre la contextualisation des données : les ordres de grandeur et les informations utilisées sont directement liés au collectif concerné et deviennent ainsi un objet concret, ancré dans des pratiques réelles et des contraintes institutionnelles.
Ensuite, offrir un cadre délibératif structuré. Celui-ci s’appuie souvent sur des dispositifs pédagogiques stimulants, tels que la mise en situation par jeu de rôle ou l’exploration de scénarios. Les choix sont alors abordés comme des hypothèses collectives, et non comme des positions individuelles à défendre. Répétés dans le temps et intégrés à des trajectoires institutionnelles, ces dispositifs permettent de suivre l’évolution des arbitrages collectifs, des priorités et des compromis ; bien au-delà d’un événement de sensibilisation sans lendemain.
Enfin, ancrer la démarche dans un cadre décisionnel réel. Les résultats de ces expériences doivent être conçus comme des engagements concrets, destinés à guider et à contraindre les choix futurs des institutions impliquées. Ces dispositifs sont ainsi efficaces car ils rapprochent apprentissage, délibération et gouvernance, en constituant une des étapes d’un cycle de décision. L’éducation active devient alors une composante à part entière des processus de décision collective, et non un simple outil d’enseignement descendant ou de communication.
C’est pour explorer cette voie que Sciences Po Grenoble-UGA a expérimenté à grande échelle l’usage du dispositif participatif Ma Terre, qui s’appuie sur une interface graphique ergonomique, immersive et modulable, pour favoriser la prise de décision collective autour de choix concrets pour la transition socioécologique et visualiser en temps réel et de manière dynamique, les effets des scénarios. Le 20 octobre 2025, le MaTerrathon a réuni près de 300 participantes et participants – étudiantes, étudiants, personnels, animatrices et animateurs – à Sciences Po Grenoble-UGA.
Le MaTerrathon a pris la forme d’un jeu de rôle participatif, fondé sur des ordres de grandeur et des données issues du bilan carbone propre à l’établissement. Les personnes participantes ont été réparties en 36 groupes de 6 à 8 personnages fictifs, mais réalistes, représentatifs de la diversité des genres, des âges et des fonctions dans l’Institut – une étudiante, un enseignant-chercheur, un agent administratif ou encore une directrice de recherche. Cela a permis de délibérer sur un pied d’égalité, chaque décision étant discutée comme une hypothèse collective : il s’agissait d’identifier des priorités concrètes d’action et de comprendre les compromis nécessaires pour réduire l’empreinte carbone. L’objectif était clair : accélérer la contribution concrète de Sciences Po Grenoble-UGA au projet bas carbone de l’Université Grenoble Alpes, avec une cible affichée de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.
L’animation en binôme a été confiée à des élèves, des personnels de l’établissement et du collectif Ma Terre. La participation de toute la promotion de troisième année a été rendue obligatoire, afin que chacun et chacune prennent part aux choix stratégiques de l’institution avec une volonté explicite : ne pas dissocier celles et ceux qui prennent les décisions de celles et ceux qui vivent au quotidien les environnements concernés.
Les ateliers se sont déroulés sur une matinée, et une restitution des premiers résultats l’après-midi. Cette restitution rapide a rendu possible un débat collectif, permettant d’analyser ensemble, à chaud et de manière objective, les résultats numériques obtenus.
En tenant compte de l’objectif clé de réduire de 40 % l’empreinte carbone de l’établissement, la distribution des résultats des ateliers est très encourageante. Concrètement, 16 tables sur 36, soit environ 45 % du total, ont atteint ou dépassé cet objectif. Fait intéressant, de nombreux résultats se regroupent autour de cette valeur cible : près de la moitié des tables se situent dans une fourchette de 35 à 45 % de réduction (médiane de réduction de toutes les tables d’environ 39 %). Cela montre que l’objectif de 40 % n’est pas une cible isolée, mais bien atteignable pour une part significative des participantes et participants.
Cette distribution laisse également apparaître une variabilité naturelle entre les différents groupes de travail. Elle montre que l’atteinte de l’objectif n’est pas un coup de chance ponctuel, et est le fruit de multiples discussions dont la nature, le déroulé et les résultats sont différents construisant une dynamique collective cohérente. Enfin, les réductions observées dans différents secteurs ne sont pas le fruit du hasard : la restauration, les transports, le secteur de l’énergie et des achats ont enregistré les baisses les plus importantes en pourcentage, allant de 38 à 52 %.
Au-delà des réductions, une originalité marquante du dispositif Ma Terre consiste à produire un indicateur indirect de l’acceptabilité des mesures, en qualifiant leur spontanéité et leur popularité. En créant un cadre à la fois structuré et ludique, le MaTerrathon a favorisé l’expression des désaccords tout en limitant la polarisation. Il a rendu visibles les contraintes et les marges de manœuvre des différentes catégories d’usagers et de personnel, ainsi que celles de l’institution dans son ensemble, et a permis en définitive de qualifier l’acceptabilité du plan d’action collectif construit.
Cette expérience transformationnelle illustre comment un dispositif d’éducation active peut devenir une véritable mini-convention citoyenne, combinant formation, participation et décision collective, intégrant bases scientifiques, principes éducatifs et mécanismes institutionnels. Cette approche renforce la cohésion et le sentiment d’appartenance.
Il est cependant crucial de garder à l’esprit que ces chiffres reflètent des intentions de changement, qui pourront, ou pas, se transformer en actions concrètes à réaliser. Un écart peut persister entre l’intention et la mise en œuvre effective, rendant essentiels le suivi des engagements et l’évaluation du dispositif pour transformer ces ambitions en résultats tangibles.
Le projet ne s’arrête pas à l’université alpine. L’ENS-Lyon et d’autres ont aussi expérimenté ce dispositif délibératif dans l’enseignement supérieur. Une version intitulée « Ma Terre en classe » a été adaptée pour les élèves de collège et de lycée et des déploiements s’initient à l’échelle européenne au travers de projets transfrontaliers Erasmus+ (CitEuropass, EU Voices et EFEU).
Pour les scolaires, il s’agit de donner la parole aux générations de demain afin qu’elles comprennent, dès le plus jeune âge, l’impact de leurs choix et adoptent un mode de vie durable. Les jeunes expérimentent concrètement que leur voix compte et qu’ils peuvent agir sur l’avenir. Ces dispositifs s’inscrivent dans les recommandations du rapport Jouzel-Abbadie, qui souligne l’importance de former tôt à l’action collective, à la coopération et aux enjeux de la transition écologique. Pour l’Europe, il s’agit de se confronter à la diversité des langues et des cultures.
Les expériences d’éducation active – qu’elles prennent la forme d’ateliers en milieu scolaire (Ma Terre en classe), de mini-conventions citoyennes dans l’enseignement supérieur (Ma Terre en 180 minutes, MaTerrathon), ou de projets de coopération européenne – n’offrent pas de solutions clé en main à la transition socioécologique. Elles invitent cependant à repenser le rôle de l’éducation comme un espace où se construisent des diagnostics partagés, des arbitrages discutés et des décisions prises dans un contexte clair et fondées sur des données pertinentes. En ce sens, l’éducation active apparaît comme une composante à part entière des transformations démocratiques requises par et pour la transition socioécologique, et offre la possibilité d’une évolution des normes sociales.
Cet article s’appuie tout particulièrement sur le travail de Jean Adam, chargé de mission transformation écologique, Sciences Po Grenoble-UGA et ENSAG-UGA, membre actif du comité d’organisation du MaTerrathon.
Nicolas Champollion a reçu des financements pour la recherche, à partir du Programme d'Investissement d'Avenir France 2030, au travers de PEPRs, et des tutelles CNRS, IRD, UGA, INRAE, Sciences-Po Grenoble-UGA. Ces soutiens permettent l'élaboration et la diffusion des ateliers Ma Terre en 180 minutes et Ma Terre en classe (suite Ma Terre). Nicolas Champollion appartient au Groupement de Recherche Labos 1point5 et est membre du comité scientifique d'ABC, l'association pour la transition bas-carbone.
Nicolas Gratiot a reçu des financements pour la recherche, à partir du Programme d'Investissement d'Avenir France 2030, au travers de PEPRs, et des tutelles CNRS, IRD, UGA, INRAE, Sciences-Po Grenoble-UGA. Ces soutiens permettent l'élaboration et la diffusion des ateliers Ma Terre en 180 minutes et Ma Terre en classe (suite Ma Terre). Nicolas Gratiot appartient au Groupement de Recherche Labos1point5 et est membre du comité scientifique d'ABC, l'association pour la transition bas-carbone.
Simon Persico est Directeur de Sciences Po Grenoble - UGA et membre du conseil de surveillance de la Fondation de l'écologie politique.
Michela Arciero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.