11.03.2026 à 16:47
Aurélien Delpirou, Maître de conférences en urbanisme et aménagement, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

À l’approche des élections municipales, la notion de « France périphérique » revient comme une évidence dans le débat public. Pourtant, derrière son succès médiatique, ce cadre d’analyse fait l’objet de critiques solides en sciences sociales. Que nous dit vraiment la recherche sur les inégalités territoriales ?
La notion de « France périphérique » revient avec une régularité mécanique dans le débat public. Popularisée au début des années 2010 à la suite des travaux du géographe Christophe Guilluy, elle repose sur une opposition désormais bien installée entre une France des métropoles mondialisées, dynamiques et favorisées, et une France des campagnes et des villes petites et moyennes présentée comme reléguée, homogène et peuplée de « gens ordinaires » durablement en colère.
Cette grille de lecture, séduisante par sa lisibilité et sa force narrative, a largement structuré les discours médiatiques et politiques sur les inégalités territoriales. Pourtant, plus de dix ans de travaux en sciences humaines et sociales ont montré que cette opposition rend mal compte des dynamiques sociales et spatiales contemporaines. Loin de constituer deux blocs homogènes, les territoires français sont traversés par des inégalités multiples, imbriquées et évolutives, souvent localisées à des échelles fines, au sein même des bassins de vie, des communes et parfois des quartiers.
Quant aux élections locales, elles portent précisément sur des enjeux – logement, mobilités, services – que la grille métropole/périphérie tend à invisibiliser.
Si la « France périphérique » s’est imposée comme une évidence dans le débat public, ce n’est pas à l’issue d’une validation scientifique collective. Elle doit plutôt son succès à une consécration médiatique progressive, portée principalement par la presse nationale et les grands médias généralistes de tous bords politiques. Tribunes, entretiens fleuves, essais largement commentés ont installé cette notion comme une clé de lecture quasi incontournable, fréquemment présentée comme un « diagnostic courageux » rompant avec les prudences supposées de chercheurs réduits à une posture trop technicienne ou déconnectée du « peuple ». Ainsi, la notion a été récemment consacrée par Marianne comme « le concept le plus puissant des vingt dernières années ».
Cette dynamique a produit un effet paradoxal. Alors même que les critiques académiques de la « France périphérique » se sont multipliées, de façon argumentée et convergente, elles ont rarement trouvé un véritable espace de confrontation dans le débat médiatique.
Les travaux qui discutent empiriquement cette thèse sont fréquemment disqualifiés d’emblée. Ils sont assimilés à un refus de voir le « réel », à une posture intellectuelle jugée abstraite ou à un goût excessif pour la complexité. Ce traitement contribue à neutraliser le débat contradictoire et à substituer à la discussion scientifique une opposition artificielle entre « lucidité » et « déni ».
Cette situation est d’autant plus problématique que la mise en discussion publique constitue un principe fondamental de la production du savoir scientifique. Or, les propositions de confrontation de la « France périphérique » avec des résultats empiriques contradictoires ou des analyses alternatives ont rarement donné lieu à de véritables échanges, nourris et argumentés, que ce soit dans l’espace médiatique ou dans des formats accessibles au grand public.
Ce refus persistant de la mise en discussion au profit d’une opposition entre « ceux qui voient » et « ceux qui nient » contribue à figer la notion dans un registre davantage narratif qu’analytique. Il transforme une spéculation en récit stabilisé, protégé de la critique par sa rentabilité médiatique et politique autant que par sa capacité à produire des oppositions simples dans un monde social complexe.
Cette naturalisation médiatique de la « France périphérique » n’est pas sans conséquences : elle oriente durablement la manière dont sont pensées – et souvent mal pensées – les inégalités sociales et les réponses publiques qui leur sont apportées.
Les recherches en sciences sociales convergent sur un point central : les inégalités ne se distribuent pas selon une ligne de fracture simple opposant métropoles « gagnantes » et territoires « perdants ». Les grandes aires urbaines concentrent simultanément des niveaux élevés de richesse et des proportions importantes de populations précaires. Au contraire, de nombreux espaces périurbains, ruraux ou de villes petites et moyennes connaissent des trajectoires démographiques et économiques positives, attirent de nouveaux habitants et développent de multiples formes d’innovation locales.
Les données de l’Insee montrent ainsi que certains territoires ruraux ou villes moyennes (Aurillac, Annecy, par exemple), présentent des niveaux de pauvreté inférieurs à ceux de plusieurs métropoles attractives (comme Montpellier ou Lille).
De même, les dynamiques de l’emploi ne se superposent pas à l’opposition entre métropoles et hors métropoles : certaines zones d’emploi non métropolitaines figurent parmi les plus dynamiques du pays, notamment dans l’industrie (vallées de l’Arve et de la Bresle, Choletais, Vendée).
Enfin, les difficultés d’accès aux services essentiels – soins, emploi, logement ou mobilité – se retrouvent dans des configurations territoriales très diverses. Les « déserts médicaux » concernent aussi bien certains territoires ruraux que des quartiers populaires de grandes agglomérations.
Ces constats invitent à déplacer le regard : plutôt que de penser les territoires comme des blocs opposés, il s’agit d’analyser les mécanismes qui produisent les inégalités, indépendamment de la seule localisation géographique.
Les recherches en géographie électorale confirment cette complexité. Contrairement à l’idée d’une France politiquement scindée en deux blocs territoriaux homogènes, les comportements électoraux apparaissent marqués par une forte diversité et une grande instabilité. Les votes se distribuent dans l’ensemble des types de territoires, sans correspondance mécanique entre lieu de résidence et choix politiques.
Les variables explicatives du vote – âge, diplôme, trajectoires professionnelles – pèsent bien davantage que l’opposition entre métropole et périphérie. Les métropoles ne constituent pas des ensembles politiquement homogènes, pas plus que les espaces ruraux ou les villes petites et moyennes. En ce sens, la spatialisation excessive du politique tend moins à éclairer les comportements électoraux qu’à masquer les recompositions sociales à l’œuvre, en produisant des lectures simplificatrices peu opérantes pour comprendre les dynamiques locales.
Si la « France périphérique » continue de prospérer, c’est donc moins en raison de sa robustesse empirique que de son efficacité discursive. Elle offre une grammaire prête à l’emploi, qui permet de parler des inégalités sans en analyser finement les mécanismes, de désigner des responsables sans interroger les structures, et de transformer des situations hétérogènes en un récit unifié, émotionnellement et électoralement mobilisateur.
Cette lecture simplificatrice a des effets directs sur l’action publique. À l’échelle locale, les enjeux territoriaux ne se réduisent pas à une opposition entre centres et périphéries. Ils tiennent à la capacité des collectivités à organiser conjointement l’accès au logement, aux mobilités, aux soins, à l’éducation, à l’emploi et aux services publics dans des territoires socialement diversifiés. L’efficacité des politiques locales dépend ainsi moins de catégories spatiales globales que de la prise en compte des interdépendances territoriales et de la coordination entre acteurs, à différentes échelles d’intervention.
Ainsi, dans des territoires ruraux fortement industrialisés, la localisation de logements à bas coût sans articulation avec les bassins d’emploi et les réseaux de transport a renforcé la dépendance automobile, notamment pour les salariés aux horaires atypiques.
Au contraire, en Vendée, les fusions de communes – comme celles observées autour de La Roche-sur-Yon ou dans le bocage vendéen – ont permis de mutualiser services publics, équipements et ingénierie territoriale, tout en gagnant en capacité de planification et de projet. Ici, la réduction des inégalités d’accès passe par une gouvernance locale renouvelée, capable de penser conjointement logement, services et mobilités, au-delà des catégories spatiales héritées.
De tels exemples invitent à déplacer le regard : des territoires conçus comme des blocs vers l’analyse fine des usages, des mobilités et des trajectoires sociales, condition indispensable pour « faire tenir ensemble » des populations hétérogènes.
Si la critique scientifique de la notion de « France périphérique » est désormais bien établie, la persistance de cette dernière dans le débat public tient aux conditions de sa diffusion médiatique et politique. À l’approche des élections municipales, l’enjeu n’est pas de prolonger une controverse théorique, mais de sortir d’un cadre de pensée peu opérant pour l’action publique locale.
Renoncer à ce récit ne revient pas à nier les inégalités territoriales. C’est, au contraire, se donner les moyens de les analyser dans leur complexité réelle et d’y répondre par des politiques publiques plus ciblées, plus justes et plus efficaces. La prise en compte de cette complexité n’est pas un luxe intellectuel : elle constitue une condition essentielle à la fois pour penser des configurations sociales et spatiales différenciées et nourrir une action publique démocratique à la hauteur des réalités territoriales contemporaines.
Aurélien Delpirou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.03.2026 à 16:46
Pierre Jouette, Docteur en droit - Maître de conférences en droit privé et sciences criminelle, Université de Poitiers
Il y a 80 ans, à Nuremberg, le droit pénal international a instauré des crimes imprescriptibles, poursuivables partout et sans immunité pour leurs auteurs, mais il demeure structurellement dépendant de la coopération des États pour arrêter et juger les responsables. Pressions politiques, inexécution des mandats, instrumentalisation du droit et repli géopolitique fragilisent la Cour pénale internationale, dont l’efficacité et même la survie apparaissent suspendues à la volonté fluctuante des États dans un contexte de tensions internationales accrues.
L’humanité célèbre cette année l’un des progrès les plus ambitieux de notre civilisation, avec la naissance, il y a 80 ans, grâce au verdict du Tribunal de Nuremberg, du droit pénal international. Ses règles sont inédites : des crimes singuliers, frappés d’imprescriptibilité, pouvant faire l’objet de poursuites géographiquement étendues (compétence universelle) et contre des individus qui ne profitent plus d’immunités.
Tel est le cadre juridique de la lutte contre l’impunité qui, en pratique, a rendu possibles nombre de victoires.
Pourtant, notre monde est « à feu et à sang ». L’Iran, le Yémen, le Soudan, la Birmanie, la Palestine, l’Ukraine… Les conflits pullulent, à un niveau jamais atteint depuis trente ans.
Ces conflits illustreraient l’« échec » du droit international, qui se serait révélé incapable d’empêcher leur survenance – et plus spécifiquement, celui du droit pénal international et de ses institutions, qui ne parviennent pas à garantir la punition des criminels de guerre.
En dépit de l’élan amorcé il y a 80 ans et poursuivi dans les années 1990-2000, ce droit demeure plus que jamais tributaire des limites que constituent ses règles, fruits d’accords politiques, qui inscrivent en lui des failles originelles. La principale demeure sa dépendance structurelle aux États et à leurs forces, seules capables de faire exécuter les décisions judiciaires, ce que corrobore le bilan de la Cour pénale internationale (CPI). En effet, la pratique des États montre qu’ils n’exécutent pas les décisions des juridictions pénales internationales ou modulent leur devoir de coopération, pourtant essentiel à son fonctionnement. La difficulté était connue des tribunaux pénaux internationaux pour l’Ex-Yougoslavie et le Rwanda. La différence réside cette fois dans le contexte géopolitique de notre temps, devenu en partie réfractaire au multilatéralisme judiciaire tel qu’il fut créé en 1945.
Les conflits en Palestine et en Ukraine exacerbent particulièrement d’anciennes difficultés et nous font questionner l’existence de ce droit, né et développé à des époques différentes. En effet, les réactions politiques et judiciaires que ces conflits suscitent se lisent de manière complémentaire, tant le politique favorise l’activité judiciaire en lui offrant des capacités supplémentaires… ou l’entrave, au point de compromettre son existence.
Le conflit en Ukraine a offert un nouvel élan pour la justice internationale qui s’est traduit par le renforcement de la coopération des États entre eux et avec la CPI, dans les enquêtes menées sur ce conflit. Déjà, les autorités judiciaires de 21 pays, à l’instar du Parquet national antiterroriste français, ont ouvert des enquêtes. Ensuite, 43 États ont déféré ce conflit au procureur de la CPI, lui permettant d’enquêter et d’émettre des mandats d’arrêt.
Surtout, la détermination politique suscitée par ce conflit a permis la mise en place d’instruments de coopération inédits comme le Réseau génocide, une équipe commune d’enquête, une Convention pour la coopération en matière de crimes internationaux ou un Tribunal spécial pour le crime d’agression.
Cet ensemble coopératif, auquel le procureur de la CPI est partie prenante, permet de fournir aux magistrats et enquêteurs un soutien opérationnel via l’échange rapide et sécurisé d’informations, de preuves ou de bonnes pratiques.
Ces avancées vont se propager à l’ensemble des enquêtes menées sur des conflits présents et à venir.
Tel est le cas en matière de recueil des preuves, car l’une des difficultés consiste pour les enquêteurs à collecter des preuves sur des territoires inaccessibles ou toujours en proie aux combats. Pourtant, si le temps de la guerre n’est pas nécessairement le temps de la justice, il doit a minima être celui de la collecte des preuves.
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Fort heureusement, la modernité de notre époque offre un accès aux preuves différent. Les réseaux sociaux, où se propagent les témoignages d’exactions commises dans le cadre de conflits armés (est-ce OK ?), deviennent les terrains de preuves numériques de crimes internationaux.
Les enquêteurs se chargent de collecter, stocker et exploiter les publications des belligérants ou des civils, publiées sur réseaux sociaux ou messageries. Cette méthode, issue de l’OSINT et popularisée en ce domaine par l’ONG Bellingcat s’étend au travail de la CPI.
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Désormais, chaque personne en possession de renseignements peut contacter la Cour via une plateforme spécifique. Évidemment, l’utilisation de ces données dans des procédures implique, afin d’assurer des poursuites et des condamnations, un rigoureux travail d’analyse, ce qu’encadrent le protocole de Berkeley et le guide pratique rédigé par la CPI et Eurojust.
Toujours est-il que les enquêteurs accèdent quand même aux terrains des crimes, comme en Ukraine, où près de 600 procureurs et enquêteurs nationaux collaborent avec la justice ukrainienne dans plus de 120 000 enquêtes, portant plus de 40 000 scènes de crimes, à l’instar des équipes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) et de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre (OCLCH). Six mandats d’arrêt ont ainsi été émis, y compris à l’encontre de Vladimir Poutine et de sa commissaire aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, pour déportation illégale d’enfants ukrainiens en Russie.
Cette « montée en puissance inédite du prisme judiciaire et géopolitique » ne s’observe pas dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Seules quelques enquêtes et poursuites sont en cours dans certains États, notamment en France et seulement sept États ont déféré la situation à la CPI.
Même si elle ne fut pas empêchée d’agir, et a pu émettre des mandats d’arrêt à l’encontre du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et de son ministre de la défense Yoav Gallant, ainsi que de trois leaders du Hamas (depuis tués par Tsahal), cette dissymétrie ancre la critique d’un double standard dans le traitement des conflits qui questionne l’impuissance du droit à faire cesser les exactions mais doit surtout interroger les raisons qui y président.
Avec l’émission des mandats d’arrêt dans les affaires ukrainienne et palestinienne, c’est l’avenir de la justice pénale internationale qui se joue. Or, face aux forces politiques en présence, la CPI est bien mal armée. Elle fait ainsi l’objet de diverses pressions, sanctions et cyberattaques. Ainsi, après avoir suscité l’effervescence, c’est désormais le temps du scepticisme, du fait, principalement, de l’inexécution desdits mandats.
Malgré tout, cette difficulté n’est pas spécifique à ces conflits. Déjà avec l’affaire Omar El-Bechir, la CPI dénonçait les déplacements du président soudanais dans plusieurs pays, y compris certains parties au Statut de Rome, qui ne prenaient pas la peine d’arrêter et de livrer, à l’image de l’Afrique du Sud, pourtant chef de file des États ayant initiés des procédures devant les juridictions internationales concernant la Palestine.
Cela témoigne bien de l’instrumentalisation que les États font du droit pour mener à bien leurs politiques, au mépris de leur obligation de coopération. Dès lors, si la raison d’État cède à la nécessité de lutter contre l’impunité des crimes les plus graves, c’est l’efficacité des normes qui se trouve amoindrie. Là où les défenseurs des droits humains imaginaient légitimement que des mandats d’arrêt marginaliseraient les dirigeants visés, la réalité est tout autre.
Toujours est-il que la CPI, fondée sur un principe de complémentarité, laisse les États maîtres des poursuites engagées contre les auteurs de ces crimes. Or, là encore, la réponse n’est pas satisfaisante. Déjà, parce que les droits nationaux sont limités, à la manière du droit français où le crime d’agression n’existe pas, les crimes de guerre sont prescriptibles, la compétence universelle est limitée aux personnes possédant un lien de rattachement avec la France et où les immunités des chefs d’État en exercice demeurent. Ces limites excluent que les individus actuellement poursuivis par la Cour le soient par les autorités judiciaires françaises. Ensuite, car les droits nationaux sont également soumis aux tensions politiques, comme le démontre la libération, par l’Italie, d’Osama Almasri Najim, responsable libyen suspecté de crimes de guerre et contre l’humanité.
Ces faiblesses ne sont pas amenées à se résorber prochainement du fait de l’accentuation des tensions géopolitiques et de l’affaiblissement des organisations internationales.
Mark Carney, premier ministre du Canada, évoquait récemment « la fin d’une fiction agréable et le début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte ». Ce constat corrobore celui déjà exprimé par la présidente de la CPI, Tomoko Akane qui en décembre 2024 a appelé les États à renforcer leur coopération car « le danger pour la CPI touche à son existence même ».
Les antagonismes sont plus forts que jamais entre des États réfractaires au multilatéralisme, notamment judiciaire, et d’autres qui l’ont intégré comme donnée politique. Car la justice pénale internationale représente bien une donnée politique que les États rejettent ou dans laquelle ils s’investissent. Dès lors, « son champ d’action, souvent fantasmé, est en réalité limité et encadré par la stricte volonté des États ». Cela contribue inexorablement à un déficit de rétribution, car les responsables des crimes internationaux, censés répondre de leurs actes, sont exonérés de toute responsabilité du fait des dynamiques géopolitiques mondiales.
Des propositions sont parfois formulées pour compenser l’inefficacité de la Cour et de ses procédures : le plus souvent, il est proposé de réformer le Statut de Rome. Sur la forme, l’hypothèse est dangereuse, tantôt pour les États, car elle ouvrirait la voie à des modifications qui leur seraient désavantageuses, tantôt pour ses défenseurs, car des modifications pourraient bien la rendre moins effective, moins efficace, voire aboutir à sa dispariton pure et simple. Sur le fond, une proposition récente, qui constituerait un placebo, consiste à privilégier des jugements en l’absence des accusés. Or, cela n’induirait aucun changement dans la perception que les victimes ou le monde en général auraient du travail de la Cour, voire ancrerait la critique d’une institution faible, dont les jugements ne seraient pas exécutés.
Pourtant, Nuremberg avait connu le procès in absentia. Nuremberg est toutefois une référence illusoire car le droit pénal international qu’il inaugura n’est que le reflet d’une époque. Désormais, « le temps de l’ivresse » n’est plus, et le droit doit s’adapter, par exemple sur le modèle de tribunaux ad hoc à l’instar de la situation ukrainienne ou bien en remodelant l’office de la Cour autour d’un principe de complémentarité plus dynamique et coopératif. Toujours est-il que l’idée d’une Cour pénale internationale et permanente fut une idée parmi les plus ambitieuses qu’ait jamais portées la communauté internationale. Faute d’adaptation, ce droit disparaîtra dans sa forme actuelle car il fut, peut-être trop longtemps, considéré comme un acquis, ce que le contexte de notre époque dément.
Pierre Jouette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.03.2026 à 16:46
Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
L’Irak et le Liban sont, depuis des décennies, dominés par des forces miliciennes largement alignées sur Téhéran. Mais au moment où la République islamique est pilonnée par les frappes américano-israéliennes, il est possible d’envisager une autonomisation de ces groupes, qui deviendraient alors des forces irakiennes et libanaises parmi d’autres.
Les récents tirs de missiles du Hezbollah contre Israël montrent combien les milices qui composent « l’axe de la résistance » sont inféodées à Téhéran, au point de négliger leur propre intérêt et celui des pays qui les abritent. Comme l’a souligné L’Orient-le Jour, le Hezbollah, en s’impliquant dans la guerre entre l’Iran et la coalition américano-israélienne, « suicide » non seulement l’État libanais en l’exposant à de lourdes représailles israéliennes, mais aussi le peu de popularité dont jouissait encore « le parti de Dieu » au sein de la société libanaise.
Accusé de complètement négliger la stabilité du pays et ses propres intérêts au profit de l’effort de guerre iranien contre Israël, le Hezbollah est devenu le symptôme évident d’une double réalité : le mal nommé « axe de la résistance » poursuit d’abord les intérêts de Téhéran au détriment de ceux de ses propres proxys et alimente le contexte endémique de guerre avec l’État hébreu, quitte à sacrifier les États et les populations qu’il prétend défendre.
Ce sacrifice subordonne tellement les intérêts à court terme de la milice chiite à ceux de Téhéran qu’on peut émettre l’hypothèse, plus que crédible, que la décision de frapper Israël aurait été imposée par les pasdarans présents au Sud-Liban contre l’avis des cadres du Hezbollah qui, eux, restent soucieux de ne pas s’aliéner totalement le soutien des Libanais. Dans ce contexte, le Hezbollah, s’il veut pérenniser sa place dans le jeu politique libanais, doit se libérer de l’emprise de Téhéran et se muer en force purement libanaise, sans quoi il subira inexorablement la colère d’un peuple libanais qui aspire d’abord à la paix.
Cet affranchissement du Hezbollah par rapport à l’Iran pourrait s’accélérer d’autant plus que le régime de Téhéran est plus aux abois que jamais, si bien que sa chute est une issue envisageable. Les autres proxys de la République islamique, comme les milices irakiennes, les Hachd-al-Chaabi, pourraient également suivre cette voie. Le possible effondrement du régime des mollahs et la déstructuration de son « axe de la résistance » permettent-ils d’espérer à long terme une stabilisation du Moyen-Orient par l’affaiblissement ou la mutation des milices pilotées par Téhéran ?
Le premier effet vertueux d’un potentiel effondrement du régime iranien serait sans doute un recul de la Fitna, l’opposition entre chiites et sunnites qui est l’un des principaux dénominateurs communs à bon nombre des guerres civiles qui ont ensanglanté le Moyen-Orient ces dernières décennies.
Téhéran a consciemment alimenté cette rivalité afin d’accroître sa mainmise sur « l’arc chiite » en soutenant des milices qui ont soit pris le contrôle de certains États comme l’Irak, soit constitué un « État dans l’État » comme au Liban. Cette ingérence iranienne a contribué à l’émergence de ce que les observateurs ont appelé « l’ordre milicien », qui a entraîné un double phénomène conflictuel : un affaiblissement des pouvoirs régaliens et donc une faillite sécuritaire propice à la guerre civile, ainsi qu’une réaction de rejet des populations sunnites qui, en retour, s’organisent en milices pour limiter le contrôle exclusif de l’État par la communauté chiite et l’Iran.
Ce modèle peut parfaitement s’appliquer à l’Irak où les deux guerres civiles, de 2006 à 2009 puis de 2013 à 2017, sont en grande partie imputables aux ingérences de l’Iran via ses milices, qui ont marginalisé voire persécuté la minorité sunnite au point de la pousser à prendre les armes contre Bagdad. Après sa victoire aux élections de 2005, la coalition chiite, profitant de sa supériorité démographique (les chiites représentent 60 % de la population en Irak) ainsi que du boycott des élections par les sunnites, obtient la nomination d’un gouvernement presque entièrement chiite, dirigé par Ibrahim Al-Jaafari de 2005 à 2006 puis par Nouri Al-Maliki de 2006 à 2014, tous les deux très proches de Téhéran.
Afin de pallier l’effondrement de l’armée irakienne, dominée par les sunnites jusqu’à la décision de Paul Bremer de la démanteler complètement en 2003, Al-Jaafari et Al-Maliki choisissent de s’appuyer sur les milices chiites comme l’organisation Badr ou le Kataeb Hezbollah.
Al-Maliki et ses successeurs intègrent au pouvoir ces milices pilotées par Téhéran, au point d’y recruter certains de leurs ministres comme Hadi al-Ameri, fondateur de l’organisation Badr et ministre des transports d’Al-Maliki de 2010 à 2014 ou Mohammed el-Ghabban, membre de la même organisation Badr et ministre de l’intérieur de 2014 à 2016.
Face à cette mainmise chiite, les provinces sunnites d’Al Anbar se révoltent dès 2006, ce qui aboutit à la création de l’État islamique en Irak qui, à la différence du groupe Al-Qaida dont il émane, concentre son djihad non pas contre l’occupant américain mais bien contre l’État irakien et les « sectes » qui le contrôlent (les chiites).
Si l’Irak devient à partir de 2005 un État milicien, c’est surtout parce que les milices chiites, en plus d’intégrer les hautes sphères de l’État, organisent la répression de la communauté sunnite, comme le montrent les représailles suite aux attentats de la mosquée de Samara le 22 février 2006. Ces attentats organisés par Al-Qaida en Irak donnent lieu à un cycle de représailles menées par les milices chiites dont l’ampleur a considérablement radicalisé la minorité sunnite.
Il faut bien noter que ces violences ont été publiquement condamnées par Ali Al-Sistani, le grand ayatollah d’Irak, père spirituel des chiites irakiens, ce qui confirme bien la thèse selon laquelle les violences communautaires émanent de décisions prises en Iran où, rappelons-le, certaines de ces milices ont été fondées comme l’organisation Badr en 1982 et d’où proviennent les armes permettant la constitution de véritables armées commandées par Téhéran sur le sol irakien.
Dès leur création, les milices irakiennes comme l’organisation Badr (née en 1982) et le Kataeb Hezbollah (apparu en 2003) font partie de la force Al-Qods, unité d’élite des Pasdaran iraniens destinée à la projection régionale : le fondateur du Kataeb Hezbollah, Abou Mehdi al-Mouhandis, a d’ailleurs été éliminé par Washington lors de la frappe qui a tué le chef de cette force iranienne, Ghassem Soleimani, le 3 janvier 2020.
En effet, la confessionnalisation de l’Irak répond à une stratégie iranienne de fragmentation et d’affaiblissement de son voisin irakien, qui offre à Téhéran un meilleur contrôle sur l’Irak et donc une meilleure maîtrise de son « axe de la résistance ». C’est par le territoire irakien que transitent les armes et les combattants destinés à lutter contre Israël ou à défendre le régime allié de Bachar Al-Assad pendant la guerre civile syrienne.
Privées de leur parrain irakien, les milices chiites qui opèrent dans ce « croissant chiite » pourraient donc se muer en forces nationales et participer à l’émergence d’États pleinement souverains tant en Irak que dans les pays voisins. Les milices irakiennes Hachd-al Chabi pourraient ainsi suivre la trajectoire du mouvement politique créé par le leader irakien Moqtada Sadr. Fondateur en 2003 de l’armée du Mahdi, mouvement à l’origine pro-iranien et soutenu par Téhéran parce que chiite, Moqtada Sadr s’est progressivement affranchi de son parrain pour créer une force politique authentiquement irakienne, au point de devenir l’étendard de la défense de la souveraineté irakienne contre les ingérences iraniennes.
Ce sadrisme s’appuie sur un puissant mouvement d’opinion qui s’est manifesté à Bassora en juillet 2018 par des émeutes au cours desquelles les manifestants, chiites pour la plupart, ont exprimé leur opposition à la corruption grandissante du pouvoir de Bagdad, accusé de vendre à Téhéran la souveraineté de l’Irak. Cette mobilisation des chiites irakiens contre l’Iran se retrouve dans la crise de l’été 2022 qui a abouti à la démission des députés sadristes et à la prise du parlement par les Bagdadis. Là encore, les manifestants, chiites pour la plupart, se mobilisent contre la tutelle de Téhéran et ses implications : faillite de l’État, corruption, ordre milicien.
L’affaiblissement, voire l’effondrement du régime iranien pourrait inciter les milices du Hachd-al-Chabi à suivre la même trajectoire que le mouvement de Moqtada Sadr et à devenir ainsi des forces politiques défendant un Irak souverain, unifié et libéré du confessionalisme, quitte à abandonner leurs armes. D’autant que l’engagement armé des chiites irakiens dans les Hachd-al-Chabi s’explique d’abord par la lutte contre l’État islamique, à la suite de la fatwa lancée par l’ayatollah Ali Al-Sistani contre l’organisation terroriste en 2014.
Maintenant que l’EI ne constitue plus une réelle menace et que les forces sunnites semblent avoir renoncé au sécessionnisme (le principal parti sunnite, le Taqqadum, est un fervent défenseur de l’idée d’un gouvernement d’unité nationale), les milices chiites pourraient, à la faveur de l’effondrement du régime iranien qui les arme, se muer en partis politiques plus traditionnels. Cette évolution a d’ailleurs déjà commencé, y compris au sein des forces pro-iraniennes comme l’organisation Badr, qui s’est transformée en parti politique en vue des élections législatives irakiennes de 2014.
Quant à la composante armée de ces milices, elle pourrait être intégrée à l’État : l’État irakien a déjà tenté d’appliquer cette politique en absorbant par le décret du 8 mars 2018 les Hachd-al-Chabi dans un organe de sécurité étatique. Même si ce projet avait échoué sous la pression de Téhéran, Bagdad pourrait tenter à nouveau d’absorber la composante proprement militaire des milices pour achever leur mue en partis politiques traditionnels. Les conséquences d’une telle évolution seraient ô combien vertueuses pour l’Irak comme pour les autres pays de la région comme le Liban, où des milices confessionnelles alignées sur les intérêts d’une puissance étrangère impérialiste céderaient progressivement la place à des forces politiques, certes confessionnelles, mais privées des moyens d’alimenter une potentielle guerre civile.
L’émergence de milices confessionnelles et la Fitna qui en a résulté doivent beaucoup à l’impérialisme iranien qui a pu se développer pleinement depuis l’effondrement du régime de Saddam Hussein en 2003 et la mise en place de l’« arc chiite » de l’Irak jusqu’au Sud-Liban. Dans ces territoires, la République islamique a parrainé des milices chiites qui n’ont eu de cesse de souffler sur les braises des tensions intercommunautaires, comme le montrent les deux guerres civiles confessionnelles irakiennes, au cours desquelles Téhéran a volontairement polarisé le clivage entre chiites et sunnites afin de maintenir son joug sur l’Irak.
Dans cette optique, le possible effondrement du régime iranien résonne pour les populations du Moyen-Orient, sunnites comme chiites, non seulement comme un espoir de retrouver leur souveraineté mais plus encore comme un espoir de paix durable.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.