09.03.2026 à 17:07
Emilie Guitard, Chargée de recherche en anthropologie au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Bordeaux

Vilipendé – à quelques exceptions près – par la presse française lors de sa sortie, le dernier film de Ryan Coogler se classe pourtant parmi les films d’horreur les plus rentables de l’histoire du box-office mondial. Car pour celles et ceux aux États-Unis qui se retrouvent aux prises avec la brutalité du gouvernement Trump, en particulier les personnes racisées, le film nommé 16 fois aux Oscars – dont la cérémonie se tiendra dimanche 15 mars – porte des messages forts et réconfortants.
« Boursouflé et incompréhensible » selon Les Inrocks ou « exercice de style daté » d’après Libération : la presse française n’a pas été tendre avec le dernier film de Ryan Coogler, Sinners, à sa sortie en avril 2025.
Pourtant dans le même temps, aux États-Unis, mais aussi ailleurs dans le monde, le film est salué par la critique et plébiscité, jusqu’à en faire le cinquième film d’horreur le plus rentable au box-office mondial. Surtout, en ce début de mois de mars 2026, le sixième film du réalisateur africain-américain de Fruitvale Station (2013), Creed (2015) ou encore des deux Black Panther (2018 et 2022) a battu un record de nomination aux prochains Oscars en se plaçant comme favori dans pas moins de seize catégories, à commencer par celle de « meilleur réalisateur ». R. Coogler pourrait donc être le premier réalisateur noir à remporter ce prix majeur, à l’approche des 100 ans des Oscars.
Comme pour les deux derniers films de R. Coogler, Black Panther (2018) et Black Panther : Wakanda Forever (2022), Sinners mérite une analyse fine des différents enjeux qu’il met en scène, sur un mode fantastique et horrifique (en reprenant le motif classique du vampire) mais aussi historique (puisque l’intrigue se situe dans le Mississipi du début des années 1930, marquées par les lois de ségrégation raciale dites « Jim Crow » ou encore musical (en rendant hommage au blues, musique noire du sud des États-Unis). Un mélange des genres qui permet surtout d’aborder l’histoire des relations interraciales aux États-Unis et la violence qui la traverse jusqu’à aujourd’hui.
Le scénario de Sinners se situe à l’intersection de deux mythes, mobilisant tous deux le Mal dans sa conception la plus absolue : celui de la création du blues et celui du vampire.
Le film s’ouvre en effet sur le personnage ensanglanté du jeune musicien Sammy « Preacher Boy » Moore agrippé à un manche de guitare brisée, poussant au petit matin les portes de l’église de son père pasteur. Lorsque celui-ci l’enjoint, devant l’assemblée des fidèles, à lâcher sa guitare pour se détourner d’une musique de « pécheurs » (« sinners » en anglais), il ne s’agit pas que d’une figure rhétorique dans le cadre d’un sermon dominical : ce passage peut faire écho à une célèbre légende sur l’origine du blues. Celle-ci raconte qu’un jeune guitariste pas particulièrement doué, Robert Johnson (1911-1938), aurait un soir rencontré le Diable au carrefour des routes 49 et 61 à Clarksdale, Mississipi (petite ville où se déroule justement Sinners). À l’issue d’un pacte faustien avec celui-ci, R. Johnson aurait troqué son âme contre des talents exceptionnels de compositeur, chanteur et musicien, comme il le relate lui-même dans sa célèbre chanson « Cross Road Blues » :
Si ce pacte diabolique à l’origine de la musique envoûtante de Sammy « Preacher Boy » n’est que sous-entendu dans le film, le caractère magico-religieux de celle-ci est en revanche posé d’emblée comme le moteur principal de l’intrigue et formulé explicitement en ouverture du film par la narratrice, Annie, guérisseuse et prêtresse du hoodoo.
Néanmoins, avant de mettre en scène l’irruption du Mal attiré par le chant du jeune Sammy, la première partie du film évoque plutôt la patiente organisation par les gangsters jumeaux Smoke et Stack (interprétés tous deux par Michal B. Jordan, dans une performance remarquable qui lui a d’ailleurs valu le prix du meilleur acteur aux récents Actors Awards de la soirée d’ouverture d’un « juke joint » dans une ancienne scierie en bordure de forêt et près d’une rivière (designé pour l’occasion, à partir de recherches historiques, par Hannah Beachler, déjà récompensée pour les décors et costumes des deux Black Panther).
Espaces de liberté de la fin du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle pour la communauté africaine-américaine esclavagisée puis pour les travailleuses et travailleurs affranchis mais toujours discriminés dans le sud des États-Unis, notamment dans l’accès aux espaces de loisir, les « juke joints » représentaient autant « de refuges contre les violences raciales ». Tenus par des propriétaires noirs, il y était possible le temps d’une soirée de danser, boire, chanter et finalement s’y retrouver en non-mixité. Le film représente d’ailleurs très justement le « juke joint » en miroir de l’église, autre espace important de sociabilité pour les communautés africaines-américaines du Sud. Tous deux sont par ailleurs des lieux d’émergence des musiques noires de libération et de réparation, gospel à l’église durant le jour et blues au juke joint à la nuit tombée.
Le rôle essentiel de ce lieu et de la musique qui y était jouée est d’ailleurs superbement représenté par R. Coogler dans la fameuse scène dite « Surreal montage ». Entonnant le morceau « I Lied to You » pour s’adresser à son père pasteur et lui déclarer son amour pour le blues, Sammy « Preacher Boy » déchire littéralement « le voile entre la vie et mort » en « conjur[ant] les esprits du passé et du futur », qui se matérialisent progressivement parmi la foule de danseuses et danseurs en extase. On peut y apercevoir notamment un homme âgé en boubou jouant du n’goni, représentant certainement le « griot ouest-africain » évoqué au début du film, une danseuse acholi (actuel Ouganda) parée de cauris ou encore un masque zaouli du pays gouro (actuelle Côte d’Ivoire). Autant de figures « ancestrales », faisant écho aux paroles adressées au même moment au jeune Sammy par le vieux joueur de blues Delta Slim : « Le blues ne nous a pas été imposé comme cette religion le [christianisme]. Nous l’avons ramené avec nous. Ce que nous faisons est magique. C’est sacré et grand » (traduction de l’autrice).
Mais, dans un mouvement véritablement afrofuturiste, le blues du jeune Sammy convoque aussi des figures musicales du futur : d’abord un guitariste électrique au style résolument P-Funk, pouvant aussi bien évoquer Jimmy Hendrix que George Clinton ou Bootsy Collins, puis un DJ de hip-hop aux platines façon Kool Herc accompagné de danseurs de hip-hop suivis plus loin de danseuses de twerk, ou encore d’une ballerine noire évoquant la célèbre troupe africaine-américaine d’Alvin Ailey.
Cette scène de syncrétisme musical, mais aussi religieux et culturel, illustre ainsi de façon émouvante ce que chaque personne arrivant sur le sol américain a emporté avec elle de son pays d’origine et tâche depuis de conserver précieusement pour le transmettre aux nouvelles générations nées américaines.
Elle fait écho au roman de fiction spéculative de l’auteur américain blanc Neil Gaiman, American Gods (2001), adapté en série en 2021. Il y est question de la trajectoire des multiples divinités importées sur le sol américain et de la disparition de certaines, faute d’être encore vénérées, tandis que d’autres restent porteuses de réconfort et d’espoir, telles que les entités òrìsà du panthéon yorùbá (actuels Nigeria et Bénin) représentées ici auprès des personnes esclavagisées dans les champs de coton.
Dans Sinners, la résistance des cultes africains dans le sud des États-Unis est aussi incarnée par le personnage central d’Annie, guérisseuse et prêtresse du hoodoo. R. Coogler n’a pas manqué d’ailleurs de s’adresser à une « consultante en hoodoo », Yvonne P. Chireau, professeure associée de religion au College Swarthmore, afin de rendre compte de la façon la plus juste, mais aussi positive, de ce culte syncrétique africain-américain souvent caricaturé au cinéma, parent du vodoo louisianais et du vaudou caribéen et associant de multiples références africaines, mais aussi amérindiennes ou encore chrétiennes.
Suivant les recommandations de cette universitaire, le film insiste ainsi sur deux aspects fondamentaux du culte : le lien avec le blues et les fonctions de soin et de réparation, dont fait particulièrement montre Annie dans son rôle de guérisseuse, à travers l’usage de préparations qualifiées de « racines » (roots), et de protectrice dotant son bien aimé, Smoke, d’une amulette (Mojo bag) qui lui sauvera la vie. C’est aussi, par ses compétences ésotériques, la première à identifier les entités maléfiques attirées au juke joint par la musique de Sammy « Preacher Boy » non pas comme des revenants (haints), fréquents dans le folklore du Sud des États-Unis, mais comme des vampires…
Présentée durant sa promotion comme la grande surprise de Sinners, l’irruption de vampires vers la moitié du film s’inscrit en réalité dans une longue tradition littéraire et cinématographique, amorcée notamment par le fameux Dracula de Bram Stoker dès 1897. Toutefois, que ce soit à l’écrit ou à l’écran, le vampire reste longtemps très majoritairement blanc. Il faut attendre les années 70 pour voir le premier vampire noir au cinéma avec le personnage de Blacula (W. Crain, 1972 et 1973), produit dans le cadre du courant culturel africain-américain de la Blaxploitation, puis la fin des années 90 avec la série Marvel des Blade (1998, 2002 et 2004), considérée par beaucoup comme une référence dans le champ de l’afrofuturisme. Néanmoins, si Blacula avait pu être reçu comme une allégorie de la traite transatlantique, la charge politique de la figure du vampire noir reste encore limitée et sert alors surtout d’argument commercial pour toucher le public africain-américain.
Ce n’est donc qu’en 2005, avec le dernier ouvrage de l’immense autrice de fiction spéculative africaine-américaine Octavia Butler, Novice, qu’apparait un personnage de vampire noir, qui plus est femme, investi d’une charge politique, dans une dynamique de diversification de la fiction spéculative encore propre à l’Afrofuturisme.
L’intrigue du roman, opposant deux familles de vampires, l’une ayant créé génétiquement l’héroïne noire, Shori, pour la rendre résistante au soleil, et l’autre l’attaquant pour défendre une idéologie de pureté raciale, évoque en effet clairement le racisme et la suprématie blanche américains revendiqués par des groupes comme le Ku Klux Klan, également représenté dans Sinners. R. Coogler s’inscrit ainsi clairement dans la lignée d’O. Butler, en se saisissant de ce motif classique de la fiction fantastique pour l’investir d’une critique acerbe des violences et des discriminations exercées contre les Africains-Américains, comme Jordan Peel s’était emparé avant lui de celui du zombi dans Get Out (2017) ou encore de l’extra-terrestre dans Nope (2022).
Dans Sinners toutefois, la critique se place aussi, une fois encore, sur le terrain de la musique, pour évoquer plus largement l’appropriation culturelle.
Le principal vampire blanc d’origine irlandaise, Remmick, parait en effet tout autant, sinon plus, attiré par le blues du jeune Sammy que par son sang et celui des client·e·s du juke joint. Il semble ainsi clairement incarner, comme le reconnait d’ailleurs R. Coogler lui-même, les musiciens et promoteurs blancs s’étant emparés du blues pour le commercialiser en le « blanchissant », jusqu’à donner naissance au rock n’roll et à la country.
En outre, la rhétorique séductrice que Remmick déploie pour convaincre les membres noirs de l’équipe du juke joint de le laisser y entrer, faisant référence d’abord à l’idée de se retrouver ensemble dans une grande « famille » amatrice de musique puis, une fois démasqué, leur promettant la liberté (qu’ils ne pourront jamais expérimenter de leur vivant) s’ils se laissent mordre pour le rejoindre en tant que vampires, fait singulièrement écho à « l’ignorance blanche » théorisée par C. Mills, et dans une certaine mesure au « syndrome du sauveur blanc », particulièrement présents dans les milieux artistiques en apparence progressistes.
Il est frappant d’ailleurs de constater que celle qui, transformée à son tour en vampire, sera la première à pénétrer dans le club de blues est la seule protagoniste perçue comme blanche, mais fille de « mulâtre » et amie intime de l’équipe du juke joint, à commencer par l’un des deux jumeaux, Stack, qu’elle finira également par mordre pour en faire un vampire noir : un passage symbolique de la « ligne de couleur » en forme de trahison, ici aux conséquences désastreuses pour la petite communauté africaine-américaine rassemblée cette nuit-là au juke joint.
Ainsi, malgré sa dimension fantastique et une intrigue inscrite dans le passé post-esclavagiste du sud des États-Unis, il ne faut pas s’y tromper : Sinners parait résolument contemporain et éminemment politique, notamment pour les Américaines et Américains subissant la brutalité de D. Trump depuis deux mandats et alors que la police de l’immigration ICE vole chaque jour les vies des personnes racisées et de leurs allié·es sur le sol américain.
En dénonçant le racisme historiquement ancré aux États-Unis, mais aussi en réhabilitant les patrimoines populaires musical, culturel ou encore rituel africains-américains, le dernier film de R. Coogler apporte du réconfort au public sous une forme divertissante, à la manière d’un Bad Bunny suspendu à un poteau électrique chantant la fierté latinx au show de mi-temps du dernier Superbowl. Sinners recevra donc certainement une pluie de trophées aux prochains Oscars et c’est tout le mal qu’on lui souhaite. Puisse le cinéma français faire une meilleure place à pareille proposition artistique et politique. Et ses critiques apprendre à apprécier ce type de films pour les messages forts qu’ils portent et le réconfort qu’ils apportent à celles et ceux qui les regardent.
Emilie Guitard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.03.2026 à 17:07
Véronique Collange, Maître de conférences HDR Sciences de gestion, Université Bourgogne Europe
Bio, commerce équitable, origine locale… ces petits logos se multiplient sur les emballages. Mais ont-ils réellement un impact sur nos décisions d’achat, ou ne sont-ils qu’un vernis marketing de plus ?
Dans les rayons de supermarchés, les labels « responsables » sont désormais omniprésents : agriculture biologique, commerce équitable, production locale, respect de l’environnement… Les marques les affichent pour répondre à des attentes sociétales de plus en plus fortes. Elles parient sur le fait que l’image de responsabilité sociale associée à ces logos sera transférée à leurs produits et incitera les consommateurs à les acheter. Mais cette stratégie est coûteuse et risquée : certifications, contrôles, cahiers des charges stricts. Sans oublier la méfiance croissante des consommateurs à l’égard du « greenwashing ». Dès lors, une question s’impose : ces logos éthiques modifient-ils vraiment le comportement des consommateurs ? Et si oui, comment ?
À lire aussi : Après le « greenwashing », le « greenhushing » ?
La recherche en marketing s’est intéressée depuis longtemps à la responsabilité sociale des entreprises (RSE), des marques ou des enseignes. En revanche, elle s’est peu penchée sur la responsabilité sociale du produit (RSP). Pourtant, c’est bien le produit qui constitue le point de contact concret entre le consommateur et l’entreprise.
Nos travaux, menés avec des chercheurs de l’Université Bourgogne Europe et de l’Université d’Orléans, montrent qu’il existe une perception spécifique de la responsabilité sociale du produit, distincte de la responsabilité sociale de l’entreprise ou de la marque. Selon la perception des consommateurs que nous avons interrogés, cette responsabilité repose sur trois dimensions :
environnementale : faible impact écologique, respect des ressources naturelles,
socio-éthique : respect des droits des travailleurs, conditions de production décentes,
socio-économique : contribution à l’économie locale et à l’emploi.
Autrement dit, un produit n’est pas seulement jugé sur sa dimension fonctionnelle, mais aussi sur ce qu’il apporte à la société. Et la RSP capte cette dimension.
À partir d’une expérimentation menée auprès de 484 consommateurs français, nous avons testé l’effet de différents logos, signalant une forme de responsabilité sociale du produit (Agriculture Biologique, Max Havelaar, Origine France Garantie), apposés sur des tablettes de chocolat noir de grandes marques nationales ou de distributeurs.
Le premier résultat de notre étude est très clair : la présence d’un logo éthique augmente significativement l’intention d’achat du produit qui le porte. Mais cet effet n’est ni direct ni « automatique ». Il opère indirectement, en renforçant la perception de responsabilité sociale du produit. Le logo agit donc comme un catalyseur de sens, transférant au produit qui le porte l’image de responsabilité sociale dont le logo est originellement porteur.
Par ailleurs, tous les consommateurs ne réagissent pas de la même façon. En effet, le deuxième résultat de notre étude montre que, plus l’individu se perçoit comme « moral », c’est-à-dire comme une personne « juste », « honnête » ou « bienveillante », plus l’impact de la RSP sur l’intention d’achat est important. Les consommateurs sensibles aux enjeux éthiques sont donc particulièrement réceptifs aux logos responsables, tandis que d’autres y restent relativement indifférents.
Notre étude montre aussi que l’efficacité du logo éthique dépend d’autres facteurs. Le premier est la force du logo : plus le label est connu des consommateurs et jugé crédible, fiable, plus la responsabilité sociale du produit est élevée. En d’autres termes, tous les logos ne se valent pas.
Le deuxième facteur est la force de la marque. Si elle bénéficie d’une bonne image et d’une forte notoriété, elle tire davantage profit de son association avec un logo éthique qu’une marque plus « faible ». Ainsi, meilleure est la perception de la marque, meilleure sera la perception du logo que porte son produit, et donc son impact positif. Ce raisonnement repose sur un biais cognitif bien connu : l’effet de halo.
Enfin, le troisième facteur, et de loin le plus décisif, sont les intentions attribuées à la marque. Lorsque les consommateurs perçoivent sa démarche comme sincère et altruiste, l’effet du logo éthique est très positif. Par ailleurs, un résultat assez surprenant, mais qui illustre bien la maturité et l’expertise des consommateurs contemporains est que l’attribution de motivations stratégiques (faire du profit, améliorer son image) ne nuit pas. Les consommateurs ne sanctionnent pas le fait que l’entreprise poursuive aussi son propre intérêt dans une démarche qui a également des motivations altruistes.
Un autre fait surprenant est qu’il n’est pas nécessaire que le consommateur trouve un lien logique (un « fit ») entre la marque et le logo. La marque est donc libre de choisir le logo éthique qui lui convient le plus, sans se soucier d’une éventuelle cohérence d’image.
Ces résultats invitent à dépasser une vision purement cosmétique de la responsabilité sociale. Pour qu’un logo éthique soit vraiment efficace, la crédibilité du logo, l’image de la marque qui le porte, et surtout la sincérité attribuée à la démarche sont déterminantes. De plus, ils montrent que la responsabilité sociale est aujourd’hui évaluée au niveau du produit, là où se prennent les décisions d’achat.
Dans un contexte de défiance croissante, la performance commerciale passe de plus en plus par la capacité des marques à démontrer une contribution réelle et crédible au bien commun par l’intermédiaire concret de leurs produits.
La consommation responsable n’est donc pas seulement une affaire de discours d’entreprise. Elle se joue, très concrètement, dans la conception même des produits.
Véronique Collange ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.03.2026 à 17:07
Nir Eisikovits, Professor of Philosophy and Director, Applied Ethics Center, UMass Boston
Jacob Burley, Junior Research Fellow, Applied Ethics Center, UMass Boston
L’intelligence artificielle promet de « libérer du temps » et d’optimiser l’apprentissage. Mais en déléguant aux machines les tâches qui formaient étudiants et jeunes chercheurs, les universités risquent d’éroder les conditions mêmes de l’expertise.
Dans le débat public sur l’intelligence artificielle (IA) à l’université, une inquiétude revient en boucle : la tricherie. Les étudiants vont-ils confier leurs dissertations à des chatbots ? Les enseignants sauront-ils les démasquer ? Faut-il interdire ces outils sur les campus, ou au contraire les intégrer aux pratiques pédagogiques ?
Ces questions sont légitimes. Mais à force de réduire le sujet à la fraude académique, on passe à côté de l’essentiel : une transformation beaucoup plus profonde est déjà à l’œuvre, qui dépasse largement les seuls comportements des étudiants – et même le cadre de la salle de classe.
Les universités déploient désormais l’IA dans de nombreux aspects de leur fonctionnement. Certaines applications restent largement invisibles : des systèmes qui aident à répartir les ressources, à repérer les étudiants « à risque », à optimiser les emplois du temps ou à automatiser des décisions administratives routinières.
D’autres usages sont, eux, beaucoup plus visibles. Les étudiants s’appuient sur des outils d’IA pour résumer des cours et réviser. Les enseignants les utilisent pour élaborer des sujets d’évaluation, préparer des syllabus. Les chercheurs s’en servent pour écrire du code, passer en revue la littérature scientifique ou condenser en quelques minutes des tâches fastidieuses qui prenaient auparavant des heures.
On peut bien sûr utiliser l’IA pour tricher ou se soustraire à un devoir. Mais la multiplication de ses usages dans l’enseignement supérieur – et les bouleversements qu’ils annoncent – posent une question bien plus fondamentale : à mesure que les machines deviennent capables d’assumer une part croissante du travail de recherche et d’apprentissage, que devient l’université ? À quoi sert-elle encore ?
Depuis huit ans, nous étudions les implications morales d’un recours massif à l’IA dans le cadre d’un projet de recherche conjoint entre le Applied Ethics Center at UMass Boston et l’Institute for Ethics and Emerging Technologies. Dans un livre blanc récent, nous soutenons qu’à mesure que les systèmes d’IA gagnent en autonomie, les enjeux éthiques de leur utilisation dans l’enseignement supérieur s’intensifient – tout comme les conséquences potentielles qui en découlent.
À mesure que ces technologies deviennent plus performantes dans la production de travaux intellectuels – concevoir des cours, rédiger des articles, proposer des protocoles expérimentaux ou résumer des textes complexes – elles ne se contentent pas d’accroître la productivité des universités. Elles risquent aussi de vider de sa substance l’écosystème d’apprentissage et de mentorat sur lequel ces institutions sont fondées – et dont elles dépendent pour exister.
On peut distinguer trois types de systèmes d’IA et leurs effets respectifs sur la vie universitaire.
Des logiciels alimentés par l’IA sont déjà utilisés dans l’enseignement supérieur pour l’examen des candidatures, les achats, l’accompagnement pédagogique des étudiants ou encore l’évaluation des risques institutionnels.
On parle ici de systèmes « non autonomes » : ils automatisent certaines tâches, mais un humain reste « dans la boucle » et les utilise comme de simples outils.
Ces technologies peuvent faire peser un risque sur la vie privée et la sécurité des données des étudiants. Elles peuvent aussi être biaisées. Et elles manquent souvent de transparence, ce qui rend difficile l’identification de l’origine de ces problèmes. Qui a accès aux données ? Comment sont calculés les « indices prédictifs de décrochage ou d’échec » ? Comment éviter que ces systèmes ne reproduisent des inégalités ou ne traitent certains étudiants comme de simples cas problématiques à gérer ?
Ces questions sont sérieuses. Mais, au moins dans le champ de l’informatique, elles ne sont pas fondamentalement nouvelles. Les universités disposent en général de services de conformité, de comités d’éthique de la recherche et de mécanismes de gouvernance pensés pour anticiper ou limiter ces risques – même si, dans les faits, ils n’atteignent pas toujours pleinement ces objectifs.
Les systèmes hybrides regroupent toute une gamme d’outils, parmi lesquels des bots conversationnels assistés par l’IA, des dispositifs de feedback personnalisé ou encore des aides automatisées à l’écriture. Ils reposent souvent sur des technologies d’IA générative, notamment sur de grands modèles de langage, les LLM. Si les utilisateurs humains fixent les objectifs généraux, les étapes intermédiaires que le système mobilise pour les atteindre ne sont, elles, généralement pas spécifiées.
Ces systèmes hybrides façonnent de plus en plus le travail académique au quotidien. Les étudiants les utilisent comme compagnons d’écriture, tuteurs, partenaires de réflexion ou outils d’explication à la demande. Les enseignants s’en servent pour élaborer des grilles d’évaluation, préparer des cours ou concevoir des plans de syllabus. Les chercheurs les mobilisent pour résumer des articles, commenter des versions préliminaires, imaginer des protocoles expérimentaux ou générer du code.
C’est ici que le débat sur la « tricherie » trouve véritablement sa place. Alors qu’étudiants et enseignants s’appuient de plus en plus sur ces outils pour se faire aider, il est légitime de s’interroger sur les formes d’apprentissage qui risquent de se perdre en chemin. Mais les systèmes hybrides soulèvent aussi des questions éthiques plus complexes.
L’une d’elles concerne la transparence. Les chatbots d’IA proposent des interfaces en langage naturel qui rendent difficile de savoir si l’on échange avec un humain ou avec un agent automatisé. Cette ambiguïté peut être déstabilisante et source de distraction. Un étudiant qui révise pour un examen doit pouvoir savoir s’il s’adresse à son chargé de travaux dirigés ou à un robot. De même, un étudiant qui lit les commentaires sur son mémoire doit pouvoir identifier clairement s’ils proviennent de son enseignant.
Tout manque de transparence dans ces situations risque d’aliéner les personnes concernées et de déplacer l’attention des interactions académiques : au lieu de se concentrer sur l’apprentissage, on se focalise sur les outils ou la technologie qui le médiatisent. Des chercheurs de l’Université de Pittsburgh ont montré que ces dynamiques suscitent chez les étudiants des sentiments d’incertitude, d’anxiété et de méfiance. Des effets loin d’être anodins.
Une deuxième question éthique touche à la responsabilité et au crédit intellectuel. Si un enseignant utilise l’IA pour rédiger un sujet et qu’un étudiant s’appuie lui aussi sur l’IA pour produire sa réponse, qui évalue qui – et qu’est-ce qui est réellement évalué ? Si les retours sont en partie générés par une machine, qui est responsable lorsqu’ils induisent en erreur, découragent ou intègrent des présupposés invisibles ? Et lorsque l’IA contribue de manière substantielle à une synthèse de recherche ou à la rédaction d’un article, les universités devront établir des normes plus claires en matière d’autorat et de responsabilité – pas seulement pour les étudiants, mais aussi pour les enseignants-chercheurs.
Enfin se pose la question cruciale de la « décharge cognitive ». L’IA peut réduire les tâches fastidieuses, et cela n’a rien de problématique en soi. Mais elle peut aussi détourner les utilisateurs des étapes de l’apprentissage qui construisent réellement les compétences : formuler des idées, traverser des moments de confusion, retravailler un brouillon maladroit, apprendre à repérer ses propres erreurs.
Les transformations les plus profondes pourraient venir de systèmes qui ressemblent moins à des assistants qu’à de véritables agents. Si les technologies pleinement autonomes relèvent encore en partie de l’aspiration, l’idée d’un « chercheur en boîte » – un système d’IA agentique capable de mener des études de manière indépendante – devient de plus en plus crédible.
Ces outils dits agentiques sont présentés comme susceptibles de « libérer du temps » pour des activités mobilisant davantage des capacités humaines, comme l’empathie ou la résolution de problèmes. Dans l’enseignement, cela pourrait signifier que les enseignants continuent d’assurer les cours au sens formel, mais que la majeure partie du travail pédagogique quotidien soit déléguée à des systèmes optimisés pour l’efficacité et le passage à l’échelle. En recherche, l’avenir semble appartenir aux systèmes capables d’automatiser toujours davantage le cycle scientifique. Dans certains domaines, cela prend déjà la forme de laboratoires robotisés fonctionnant en continu, capables d’automatiser une grande partie des expérimentations et même de sélectionner de nouveaux tests à partir des résultats précédents.
À première vue, cela peut sembler être un gain intéressant de productivité. Mais les universités ne sont pas des usines à produire de l’information : ce sont des communautés de pratique. Elles reposent sur un vivier de doctorants et de jeunes chercheurs qui apprennent à enseigner et à faire de la recherche en participant eux-mêmes à ces activités. Si des agents autonomes absorbent une part croissante des tâches « routinières » qui constituaient historiquement des portes d’entrée dans la carrière académique, l’université pourra continuer à produire des cours et des publications – tout en fragilisant silencieusement les structures d’apprentissage qui permettent, dans la durée, de former l’expertise.
La même dynamique touche les étudiants de premier cycle, sous une forme différente. Lorsque des systèmes d’IA peuvent fournir à la demande des explications, des brouillons, des solutions ou des plans de révision, la tentation est grande de déléguer les aspects les plus exigeants de l’apprentissage. Pour l’industrie qui promeut l’IA dans les universités, ce type d’effort peut apparaître comme « inefficace » – et l’on pourrait penser que les étudiants gagneraient à laisser la machine s’en charger. Mais c’est précisément dans cette confrontation à la difficulté que se construit une compréhension durable. La psychologie cognitive a montré que les étudiants progressent intellectuellement en rédigeant, en révisant, en échouant, en recommençant, en affrontant la confusion et en retravaillant des arguments faibles. C’est cela, apprendre à apprendre.
Pris ensemble, ces évolutions suggèrent que le principal risque lié à l’automatisation dans l’enseignement supérieur ne réside pas seulement dans le remplacement de certaines tâches par des machines, mais dans l’érosion plus profonde de l’écosystème de pratiques qui, depuis longtemps, soutient l’enseignement, la recherche et l’apprentissage.
À quoi servent les universités dans un monde où le travail intellectuel est de plus en plus automatisé ?
Une première réponse consiste à voir l’université avant tout comme une machine à produire des diplômes et des connaissances. Dans cette logique, la question centrale devient celle des résultats : les étudiants obtiennent-ils leurs diplômes ? Des articles sont-ils produits ? Fait-on des découvertes ? Si des systèmes autonomes peuvent générer ces résultats plus efficacement, alors l’institution a toutes les raisons de les adopter.
Mais une autre réponse considère l’université comme bien davantage qu’une simple machine à produire des résultats. Elle reconnaît que la valeur de l’enseignement supérieur réside en partie dans l’écosystème lui-même : le continuum d’opportunités grâce auquel les novices deviennent experts, les structures de mentorat au sein desquelles se forment le jugement et le sens des responsabilités, et une conception pédagogique qui valorise l’effort et la confrontation à la difficulté plutôt que leur élimination au nom de l’efficacité.
Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas seulement de savoir si des connaissances et des diplômes sont produits, mais comment ils le sont – et quels types de personnes, de compétences et de communautés se construisent au passage. L’université y apparaît comme un écosystème dont la mission est, ni plus ni moins, de former durablement l’expertise et le discernement humains.
Dans un monde où le travail intellectuel est lui-même de plus en plus automatisé, les universités doivent, selon nous, s’interroger sur ce qu’elles doivent à leurs étudiants, à leurs jeunes chercheurs et à la société qu’elles servent. Les réponses à ces questions détermineront non seulement la manière dont l’IA sera intégrée, mais aussi ce que deviendra l’université contemporaine.
Le Applied Ethics Center de l’UMass Boston reçoit des financements de l’Institute for Ethics and Emerging Technologies. Nir Eisikovits est conseiller en éthique des données auprès de MindGuard, une start-up spécialisée dans l’intégration de l’intelligence artificielle dans les flux de travail des entreprises.
Jacob Burley a reçu des financements du Applied Ethics Center de l'UMass Boston.