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25.05.2026 à 18:19

Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ?

Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3

Cinquième premier ministre en dix ans, le travailliste Keir Starmer semble sur un siège éjectable. Le pays se met à rêver d’un nouveau Churchill, mais est-ce vraiment le modèle idéal dans la situation actuelle ?
Texte intégral (2842 mots)

Depuis le Brexit, évènement éminemment churchillien, le Royaume-Uni subit une instabilité politique chronique. Pas moins de cinq premiers ministres se sont succédé à la tête d’un pays dont certains spécialistes commencent à questionner la gouvernabilité. Alors que les spéculations vont bon train quant à l’identité du successeur potentiel de l’actuel premier ministre, Keir Starmer, sur la sellette, est-ce de Churchill que le candidat idéal devrait s’inspirer ?


Un récent article du Guardian compare la situation politique actuelle outre-Manche, où la durée de vie des gouvernements oscille dernièrement entre quelques semaines et plusieurs mois, à celle de la IVᵉ République française, dont l’état de crise permanent avait été résolu, en partie, par l’avènement d’un homme providentiel, Charles de Gaulle. Il est dès lors tentant, de par leur similitude dans la mémoire collective, de voir dans la figure tutélaire de Winston Churchill (1874-1965) un repère dont il conviendrait de s’inspirer pour mettre un terme à l’instabilité.

Churchill a longtemps été adulé et plus récemment remis en question. Son souvenir a de nouveau été mis sur le devant de la scène par l’épineuse question européenne, notamment durant l’acrimonieux débat du Brexit qui a renforcé la polarisation de la société britannique : aurait-il voté pour ou contre ? Si sa riche carrière, durant laquelle il a promu la création d’une Europe unie (mais sans le Royaume-Uni, pour lequel il préférait une relation spéciale avec les États-Unis), a permis aux pro et anti-UE d’ériger Churchill en figure de proue, c’est avant tout le souvenir d’un pays uni et auréolé d’une victoire sur la barbarie nazie qui plaît dans l’imagerie churchillienne.

Pour autant, les leaders politiques actuels devraient-ils s’inspirer du grand homme pour dépasser ce qui ressemble à une voie sans issue ?

Chef de guerre plus que leader en temps de paix ?

La réponse n’est pas si évidente. Un minimum de connaissances en civilisation britannique fait pencher la balance en faveur d’une réponse négative. Churchill était avant tout un chef de guerre, sans véritable vision à long terme pour un pays en temps de paix. Les électeurs le lui ont d’ailleurs clairement fait comprendre en 1945 en choisissant un premier ministre bien moins charismatique, mais bien meilleur administrateur et capable de compromis, en la personne de son opposant travailliste Clement Attlee.

L’histoire que Churchill avait proposée durant la Seconde Guerre mondiale était celle d’un Royaume-Uni triomphant et éternel, sûr de sa force et de son rayonnement mondial, dont se sont d’ailleurs inspirés les promoteurs du Brexit, de Boris Johnson à Nigel Farage. Mais cette vision glorieuse nécessitait la présence constante d’un ennemi à combattre et l’analogie douteuse qu’il a établie durant la campagne de 1945 entre le potentiel gouvernement travailliste et la Gestapo n’était pas en phase avec le désir de paix du peuple britannique.

Au-delà de l’incompatibilité du storytelling churchillien avec la situation d’après-guerre – et, de fait, avec la situation présente –, les futurs dirigeants du pays pourraient toutefois s’inspirer de certains éléments de sa rhétorique. En effet, la notion d’unité et de destinée commune, où tout un peuple fait corps contre l’adversité, est peut-être l’un des arguments les plus importants dans un pays miné par les divisions à tous les étages : entre le Nord et le Sud ; entre le centre et la « périphérie » celtique, c’est-à-dire l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord où les velléités d’indépendance vis-à-vis de Londres se font de plus en plus pressantes ; entre la jeunesse libérale et multiculturelle et une cohorte plus conservatrice.

Si ces divisions latentes ont été en partie révélées par la décision de sortir de l’Union européenne en 2016, le débat du Brexit a créé de nouvelles identités politiques entre, d’une part, une catégorie de la population progressiste et, de l’autre, une catégorie plus conservatrice sur fond de guerres culturelles dont l’enjeu semble être la définition même de la britannicité.

Ce débat a aussi fragmenté le système politique : désormais, des partis plus ou moins ouvertement populistes concurrencent les partis historiques. Ces dernières années, la scène politique a connu une profonde recomposition, évoluant du bipartisme au multipartisme.

Starmer, l’anti-Churchill ?

Dans ce climat incertain, le Parti travailliste, qui avait fait campagne lors des dernières élections législatives, en 2024, sur l’idée de changement, tout en présentant Starmer comme un chef capable de garantir la stabilité des institutions – mais qui avait surtout bénéficié du rejet massif des Tories par l’électorat –, se trouve de façon ironique dans une situation assez similaire à celle du Parti conservateur : une formation divisée et un chef remis en question, notamment après les terribles résultats aux élections locales de mai 2026.

Auréolé d’une large victoire et à la tête d’une écrasante majorité en 2024, Starmer n’a donc pas réussi à faire mieux que ses prédécesseurs du camp d’en face. Dans une tournure toute churchillienne, Ben Worthy and Mark Bennister expliquent que « Starmer a rencontré des difficultés parce qu’il en a déçu trop et n’en a convaincu que trop peu ».

Pis, il n’a jamais su créer un capital de sympathie personnelle et ses revirements – on en compte plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, la création d’une carte d’identité numérique ou encore certaines aides aux personnes handicapées et aux personnes âgées – ainsi que sa difficulté à prendre des décisions fortes et à proposer un cap bien défini pour le pays font de lui, aujourd’hui, l’un des premiers ministres les plus impopulaires (Churchill est au contraire le plus apprécié des Britanniques).

Les forces en présence pour la succession

Pour remettre en cause l’autorité du chef, le Parti travailliste a des règles très strictes. Il faut qu’un candidat reçoive le soutien d’au moins 20 % des députés, soit 81 parlementaires (Members of Parliament, MPs, NDLR). Il y a ensuite une élection au vote préférentiel de la part des sympathisants encartés (le chef actuel est de facto dans la course). Alors, qui sont ces candidats qui espèrent relever le pays ?

L’un des premiers à s’être déclaré intéressé est l’ex-ministre de la santé (il a démissionné après les élections locales du 7 mai) Wes Streeting. Ses ambitions ne sont pas nouvelles. Il aurait pu être candidat travailliste en 2024. Selon certaines sources à Westminister, le puissant stratège travailliste Morgan McSweeney voyait en Starmer un « responsable des ressources humaines », en aucun cas un leader charismatique, plutôt un homme de paille qui devait servir de rempart contre l’extrême gauche de l’ancien chef du parti Jeremy Corbyn, les clés du parti devant plus tard être transmises à Streeting.

L’histoire en a voulu autrement. Situé à la droite du parti, comme Tony Blair avant lui, Streeting a récemment attaqué Starmer pour son manque de vision. Lui propose clairement un retour au sein de l’Union européenne, afin de dépasser l’approche tiède et timide de « réinitialisation » du premier ministre actuel. Il s’agit d’une idée courageuse dans un pays loin d’avoir soigné les blessures du Brexit. Cette initiative a le mérite de mettre sur le devant de la scène cet « elephant in the room » que constitue la question d’une éventuelle réadhésion à l’UE. Elle contraint également les autres candidats à la tête du Parti travailliste à se prononcer de façon tranchée sur cette question majeure.

Streeting ne bénéficie toutefois pas d’un soutien important au sein du parti et risque d’être rattrapé par les secousses de l’affaire Mandelson, puisqu’il semble être proche de ce dernier, responsable phare du parti récemment déchu et devenu infréquentable du fait de la révélation des relations qu’il avait longtemps entretenues avec Jeffrey Epstein.

Plus populaire, notamment auprès du grand public, le maire du Grand Manchester Andy Burnham représente une vraie menace pour Starmer, depuis l’aile gauche du parti. Il espère pouvoir mettre en place, à l’échelle nationale, ses recettes de « Manchesterism », dont le but avoué est de mettre fin au néolibéralisme mis en place par Margaret Thatcher qui n’a jamais été réellement remis en cause depuis, notamment par les derniers premiers ministres travaillistes, Tony Blair et Gordon Brown. Dans sa ville, Burnham a notamment renforcé les pouvoirs publics en reprenant le contrôle de l’exploitation des lignes de bus.

Une fois premier ministre, il prônera davantage de nationalisations, investira massivement dans les logements sociaux, renforcera la dévolution (le pouvoir politique des Parlements locaux au pays de Galles, en Écosse et en Irlande du Nord) et empruntera plus d’argent. Ce dernier point a d’ailleurs suscité l’inquiétude des marchés.

Mais c’est avant tout la question européenne qui risque d’être épineuse. Burnham est un pro-européen convaincu, mais il fait preuve d’un moindre enthousiasme que Streeting à l’égard d’un retour dans l’UE, avant tout par pragmatisme. En effet, il ne peut pas encore défier Starmer, dans la mesure où il n’est pas membre du Parlement. Il doit donc d’abord remporter une élection partielle (le député de la circonscription de Makerfield, dans le Grand Manchester, a accepté de démissionner pour déclencher une telle élection, qui aura lieu certainement le 18 juin).

Or, si 65 % des sympathisants travaillistes sont pro-UE, 65 % des électeurs de Makerfield ont voté pour le Brexit en 2016. Il faudra donc trouver le bon équilibre. Cette élection sera cruciale pour Burnham, mais aussi pour le parti et le pays en général. Parler de l’UE favorablement donnera du grain à moudre au parti populiste Reform UK, de Nigel Farage, fondamentalement hostile à l’UE et très populaire dans le nord de l’Angleterre. Burnham devra notamment faire face au candidat de Reform UK Robert Kenyon, plombier de son état, dans une confrontation que Nigel Farage a qualifiée, là encore en termes churchilliens, de combat de « David contre Goliath ». En cas de défaite, c’est l’avenir du Parti travailliste tout entier qui risque d’être en jeu, s’il apparaît incapable de convaincre les électeurs de lui donner leur préférence au détriment de Reform UK.

Deux autres candidats ont aussi leur chance. D’abord, l’ancienne ministre en charge du logement et seconde du parti, Angela Rayner, située au centre gauche, populaire auprès de la base, mais qui a dû démissionner à la suite de problèmes d’impôts fonciers non payés (un souci dommageable pour l’image de n’importe quel candidat, mais encore plus pour la secrétaire d’État au logement…).

Le dernier candidat potentiel est l’ancien chef Ed Miliband, classé à gauche du parti et toujours relativement populaire. Mais l’image de celui qui est aujourd’hui secrétaire d’État à l’énergie a été durablement affectée par son échec aux législatives de 2015, quand il se trouvait à la tête du Labour, mais n’avait pas réussi à accéder au 10, Downing Street, largement vaincu par le Parti conservateur alors mené par David Cameron. Il s’agit avant tout d’un candidat de repli pour l’aile gauche si Burnham ne parvient pas à être élu à l’issue de la partielle à venir à Makerfield.

Enfin, il ne faut pas oublier Starmer lui-même, qui bénéficie du soutien des députés qui prônent la stabilité et ne veulent pas voir leur parti souffrir des guerres intestines qui ont fracturé le Parti conservateur – même si, dans les faits, la guerre civile est déjà en cours. Dès lors, faut-il un leader de guerre ?

Plutôt Lloyd George que Churchill ?

Ce n’est évidemment pas d’un nouveau Churchill que le pays a besoin. S’il fallait choisir un chef de guerre dans l’histoire britannique, celui qui fut premier ministre lors de la Première Guerre mondiale, David Lloyd George, serait certainement plus approprié, avec sa vision sur le long terme et sa volonté de créer un pays digne des sacrifices de la Grande Guerre.

C’est en partie cette image positive du futur, au contraire de celle belliqueuse de Churchill, qui lui a permis de rester au pouvoir après la guerre. Mais la personne qui succédera à Starmer – ou Starmer lui-même s’il venait à rester – devra s’inspirer de l’histoire que Churchill a pu raconter aux Britanniques lors des heures sombres du pays et proposer une vision d’espoir et de réconciliation – tout autant qu’une nouvelle conception de l’identité britannique. Good luck !

The Conversation

Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:18

Blocage du détroit d’Ormuz  : le détournement de cargaisons, un risque croissant pour les entreprises sur les routes commerciales

Dora Triki, Professeur associé en management international, ESCE International Business School

Anna Dimitrova, Professor, ESSCA School of Management

Manon Meschi, Management international; Stratégie d'entreprise, ESSCA School of Management

Les détournements de cargaisons s’intensifient sur les routes commerciales dans un contexte géopolitique tendu. Comment les entreprises font-elles face à ce risque ?
Texte intégral (1866 mots)
Les transporteurs maritimes font partie des entreprises exposées au risque de détournement de cargaisons. Dendoktoor/Pixabay, CC BY

Le blocage du détroit d’Ormuz soulève des questions sur la vulnérabilité des chaînes logistiques mondiales. Comment a évolué le risque de détournement de cargaisons qui pèse sur les entreprises ? Et quelles solutions leur permettent de limiter les dangers sans renoncer à leur développement international ?


Le monde retient son souffle devant le blocage du détroit d’Ormuz. Le contrôle de cette route maritime dans le golfe Persique, l’une des plus stratégiques pour le commerce international, est devenu l’un des principaux enjeux de la guerre au Moyen-Orient, à la suite des frappes états-uniennes et israéliennes lancées sur l’Iran, le 28 février 2026.

De la piraterie maritime aux vols sur les routes commerciales, le détournement de cargaisons est une pratique ancienne. Elle repose principalement sur l’usage de la force ou de la menace pour s’emparer des véhicules, des navires et de leurs marchandises. Néanmoins, considérer le détournement de cargaisons comme un risque traditionnel serait trompeur, car ce phénomène a profondément évolué ces dernières années, tant dans ses formes que dans son ampleur. Si bien qu’il est désormais au cœur des vulnérabilités structurelles de la logistique mondiale.

Une montée en compétences des criminels

Des méthodes de plus en plus sophistiquées et organisées sont utilisées pour dérober des marchandises, qu’il s’agisse de denrées alimentaires ou d’appareils électroniques. Les stratagèmes vont du vol classique de produits sur leur lieu de stockage (camions, aires de repos ou entrepôts), à l’usurpation d’identité, par exemple, lorsque les criminels se font passer pour des conducteurs légitimes. Les vols peuvent aussi passer par l’exploitation des technologies : accès frauduleux aux systèmes d’information ou utilisation de traceurs GPS dissimulés dans la marchandise.


À lire aussi : Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ?


Ainsi, le détournement de cargaisons ne repose plus uniquement sur la contrainte physique, mais aussi sur la maîtrise de l’information et des flux logistiques, comme le met en lumière la Transported Asset Protection Association (TAPA), une association professionnelle qui regroupe des spécialistes de la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises exportatrices se trouvent particulièrement exposées à ce risque. Entre mars et avril 2026, le Cargo Crime Monitor de la TAPA a enregistré 546 cas de détournement de cargaisons à travers 25 pays, représentant des pertes de 10 millions d’euros sur un seul mois.

Perturbations commerciales

L’intensification des détournements ne peut être dissociée du contexte géopolitique actuel. Conflits armés, guerres civiles, sanctions économiques et rivalités régionales contribuent à une reconfiguration permanente des routes commerciales. Pour éviter certaines zones à risque, les entreprises et les armateurs redirigent leurs flux vers des routes alternatives et des hubs intermédiaires, parfois moins sécurisés.

Cet effet a été particulièrement visible à partir de 2023, lorsque des rebelles houthistes du Yémen se sont attaqués à des navires marchands en mer Rouge. Ceci a conduit plusieurs grands transporteurs maritimes à suspendre ou à détourner leurs porte-conteneurs, perturbant durablement les échanges commerciaux.

Cette tendance se poursuit aujourd’hui dans le golfe Persique. Mais le blocage du détroit d’Ormuz montre aussi une transformation profonde de la nature du risque. En effet, le détournement de cargaisons tend à devenir un risque géopolitique hybride, où la perte de marchandises peut résulter aussi bien de la fragilisation des chaînes logistiques que de saisies étatiques ou d’actes criminels.

Le vol de cargaisons est ainsi considéré comme l’un des « nouveaux risques majeurs » dans la logistique internationale. Comme l’a souligné un responsable de l’assureur Allianz, la hausse de ces incidents constitue désormais un sujet récurrent dans les échanges de la compagnie avec les entreprises.


À lire aussi : Avec la guerre, les autoroutes et le rail du golfe Persique prennent le relais de la mer


Personne n’est à l’abri

Contrairement à une idée reçue, le détournement de cargaisons ne se limite pas aux pays émergents ou en développement. Il constitue aussi une préoccupation croissante dans les économies développées. Ce phénomène a été illustré en avril par le vol d’une cargaison de 12 tonnes de barres KitKat entre l’Italie et la Pologne. Cet incident montre que même des produits de grande consommation peuvent être ciblés durant leur acheminement, ce qui met en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques, y compris dans des contextes réputés sûrs.

M6 Info, mars 2026.

Des hausses significatives de vols ont ainsi été observées en Amérique du Nord et en Europe, notamment en Allemagne, en France, en Suède, en Italie et au Royaume-Uni, ce dernier pays étant parfois qualifié de « principal exportateur de biens volés » en raison de son marché de consommation saturé et de contrôles à l’exportation relativement faibles.

L’Amérique du Sud aussi concernée

En Amérique latine, le phénomène prend une ampleur encore plus importante. La sécurisation des routes logistiques y est particulièrement complexe en raison de l’étendue des territoires, de la qualité variable des infrastructures, de niveaux élevés de corruption et de moyens limités des forces de l’ordre, comme le décrit l’International Union of Marine Insurance. Les pertes y sont estimées à environ 5,5 milliards de dollars (plus de 4,7 milliards d’euros) par an.

Toutes ces données démontrent une normalisation du risque de détournement de cargaisons, qui devient global et qui n’est plus nécessairement lié à des environnements institutionnellement faibles.

Un risque à intégrer pour les entreprises

Pour réduire leur vulnérabilité, les entreprises exportatrices peuvent s’appuyer sur plusieurs solutions. Elles doivent tout d’abord intégrer ce risque dans leur stratégie globale. Cela suppose de cartographier les itinéraires, d’identifier les zones sensibles, de hiérarchiser les cargaisons selon leur valeur et de définir les responsabilités en cas d’incident. Elles doivent aussi renforcer la sélection et le contrôle de leurs partenaires logistiques par le biais d’audits réguliers, de vérification des chaînes de sous-traitance et de l’identité réelle des intermédiaires.


À lire aussi : Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole


Ensuite, les technologies numériques constituent un levier central de prévention. L’entreprise britannique Aon, spécialisée dans la gestion des risques, suggère ainsi d’utiliser la géolocalisation en temps réel, des capteurs multiples, des alertes en cas de déviation d’itinéraire et la traçabilité documentaire numérique. Certaines sociétés intègrent aussi une gestion dynamique des itinéraires qui leur permet de diversifier les routes pour éviter celles devenues très risquées, et d’accepter ponctuellement des surcoûts logistiques pour réduire le risque.

Enfin, les assurances représentent un moyen important pour limiter l’impact financier des vols. Au-delà de ces outils, les compétences internes des entreprises sont essentielles. Elles permettent de mieux anticiper le risque de détournement et de s’adapter plus rapidement à son évolution.

Des stratégies à repenser

Dans notre étude récente menée auprès de 3 240 petites et moyennes entreprises (PME) exportatrices françaises, nous montrons que le risque de détournement de cargaisons ne freine pas nécessairement le développement international de ces entreprises. Au contraire, il peut pousser les PME à repenser leur stratégie d’internationalisation et à exploiter de nouveaux marchés à l’export. L’objectif est donc double : compenser les pertes potentielles sur les marchés affectés et diversifier leurs débouchés, afin de réduire leur dépendance à certains flux commerciaux.

Dans le contexte géopolitique actuel, l’expérience internationale joue un rôle central. Les entreprises qui ont déjà évolué dans des environnements marqués par des risques économiques, juridiques et politiques variés sont généralement mieux préparées. Cette diversité d’expériences leur permet d’acquérir progressivement une meilleure compréhension des risques et de renforcer leur capacité d’adaptation. Même si les détournements de cargaisons représentent un risque en forte hausse, ils n’empêchent pas les entreprises d’avancer à l’international. L’expérience et l’apprentissage restent des facteurs clés de résilience.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:16

Lycéennes et vocations scientifiques : des stages en écoles d’ingénieurs pour contrer les stéréotypes de genre

Diana Griffoulieres, Responsable d'ingénierie pédagogique numérique, EPF

Liliane Dorveaux, PhD Mathématiques Appliquées,Chargée de Projet, EPF

Pour lutter contre l’autocensure des filles et leur ouvrir des perspectives de carrières dans les sciences, une école explore la piste de stages en écoles d’ingénieurs pour les lycéennes.
Texte intégral (2170 mots)

Nombreux sont les stéréotypes qui conduisent les filles à se censurer et à se détourner de possibles carrières scientifiques. Comment changer la donne ? Une école explore la piste de stages en écoles d’ingénieurs permettant à des lycéennes de découvrir de l’intérieur des domaines d’études et de rencontrer des roles modeles.


En 2025, un peu plus de 70 lycéennes de seconde ont passé deux semaines « Dans la peau d’une ingénieure », dans le cadre d’un dispositif porté par la fondation EPF en partenariat avec l’entreprise VINCI et l’asociation Elles bougent, alternant une semaine dans une école d’ingénieurs et une semaine en entreprise. Pourquoi proposer à des adolescentes ce type d’immersion professionnelle à ce stade de leur parcours ?

Il s’agit de susciter des vocations scientifiques et de lutter contre les stéréotypes de genre. Depuis plusieurs années en effet, la présence des femmes dans les formations STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) révèle une situation de stagnation préoccupante. Selon un rapport du Sénat publié en 2025, seulement un tiers des chercheurs et un quart des ingénieurs en France sont des femmes, malgré la multiplication des dispositifs en faveur de la mixité mis en place dans les écoles, les lycées et les institutions d’enseignement supérieur.

Cette sous-représentation s’explique par les stéréotypes socioculturels et les biais de genre auxquels les femmes sont confrontées très tôt dans leur entourage à la maison, à l’école et dans les activités culturelles.

Des stéréotypes qui s’installent vite

La construction d’une culture genrée commence dans le cercle familial, où les adultes encouragent chez les garçons l’esprit de compétition et le développement des compétences physiques, motrices et spatiales avec des jeux de construction ou de blocs, qui stimulent aussi leur capacité de raisonner avec des informations mathématiques. Les filles sont, elles, plutôt incitées à réaliser des activités variées axées sur le développement de compétences de langage, l’expression des émotions et la sociabilité.

À l’école, les stéréotypes selon lesquels « les filles sont moins douées en maths que les garçons » s’installent très tôt et très vite, alors que leurs niveaux sont très similaires à l’entrée en CP. Cependant, après seulement quelques mois, les différences apparaissent et se renforcent de l’école primaire aux études supérieures.


À lire aussi : Les maths pour les garçons, le français pour les filles ? Comment les stéréotypes de genre se perpétuent à l’école


Selon la recherche, il y a deux types de stéréotypes de genre qui agissent à plusieurs niveaux, influençant les choix d’orientation chez les filles. D’abord, les stéréotypes sur leurs propres capacités intellectuelles, comme « Je suis nulle en maths », peuvent freiner leur choix d’orientation, mais avec du travail et de du soutien cette difficulté peut être surmontée. Puis, il faut tenir compte des stéréotypes d’intérêt, selon lesquels les croyances, telles que « Les maths, ce n’est pas pour moi » ou « Ça ne m’intéresse pas », excluent d’un seul coup l’intérêt pour ce type d’études. Les stéréotypes d’intérêt sont plus déterminants dans les choix d’orientation que les stéréotypes qui touchent aux compétences.

Dans ce contexte, le manque de confiance apparaît comme la principale variable qui détermine le choix d’une poursuite d’études dans ces filières. Les filles ont tendance à sous-estimer leurs compétences et, par conséquent, leurs chances de réussite dans des études orientées vers les sciences, la technologie, l’ingénierie ou les mathématiques (STEM).

Ces choix d’orientation genrés

Ces stéréotypes sont inconsciemment intégrés dans les pratiques pédagogiques courantes des enseignants, notamment dans la gestion de la prise de parole en cours, où la rapidité de réponse et la prise de risque sont davantage valorisées et encouragées chez les garçons. Le climat d’évaluation souvent marqué par la pression de temps et de classement tend également à favoriser les garçons qui se sentent plus à l’aise avec la compétition.

Ces biais se retrouvent aussi dans les recommandations d’orientation ou dans la manière d’encourager les initiatives des élèves en classe. Malgré les politiques de mixité, cette éducation genrée prépare mieux les garçons à gérer ce type de situations.


À lire aussi : Inciter les filles à faire des maths : le rôle essentiel des profs


Des statistiques récentes confirment ces constantes en France : à la rentrée 2024, près de la moitié des lycéennes de terminale générale (45 %) n’ont sélectionné aucune spécialité scientifique, soit le double de ce qui est observé chez les garçons (25 %). Seulement 34 % des filles ont combiné deux spécialités scientifiques contre 52 % de garçons. Le choix des élèves dans les spécialités scientifiques est marqué par les disparités de genre (voir Tableau 1). Les garçons sont majoritaires dans la plupart des spécialités à exception de la SVT (sciences du vivant) traditionnellement plus féminisées. Seulement 1 % des filles ont choisi la spécialité NSI et aucune n’a choisi sciences de l’ingénieur, contre 9 % et 3 % des garçons respectivement (MESRE, 2026).

Les filières du numérique sont les moins choisies par les filles par rapport aux garçons car le numérique renforce souvent ces stéréotypes, favorisant encore une fois les garçons, via les jeux vidéo, les réseaux sociaux influencés par les algorithmes biaisés, et la construction d’une culture « geek » historiquement masculine, qui renforce leurs compétences et leur sentiment de légitimité dans ces domaines, au contraire des filles.

Fourni par l'auteur

Pour lutter contre les stéréotypes et corriger les biais de genre dans les pratiques pédagogiques courantes, diverses approches sont recommandées à plusieurs niveaux :

  • intervention précoce dès la maternelle et le CP ;

  • mise en place des pratiques pédagogiques plus inclusives en classe ;

  • sensibilisation du corps enseignant à une pédagogie plus égalitaire et des acteurs institutionnels à une culture scolaire neutre.

D’autres leviers d’actions destinés aux collégiennes et lycéennes sont cités par le rapport du Sénat. Ces leviers incluent des rencontres obligatoires avec des « rôles modèles », la rénovation des méthodes d’enseignements de sciences numériques et technologiques et la mise en avant de l’utilité sociale et les enjeux éthiques des métiers scientifiques.

« Dans la peau d’une ingénieure »

Les stages de seconde, dans la continuité de ceux de troisième, constituent une opportunité précise pour offrir aux élèves une première immersion concrète dans le monde des études supérieures ainsi que de l’entreprise. En proposant des expériences au sein des écoles d’ingénieure-es et/ou d’entreprises partenaires, ces dispositifs ont pour objectif de susciter un intérêt plus personnel et incarné pour les sciences et technologies, en donnant à voir des applications concrètes des apprentissages scolaires.


À lire aussi : Choisir une filière scientifique : l’importance des « role models » pour les lycéennes


Cependant, un risque persiste. Malgré leur ouverture à tous, ces stages peuvent, par leur format mixte, même lorsqu’ils s’inscrivent dans un environnement scientifique stimulant, prolonger certains biais de genre déjà présents dans le parcours scolaire.

C’est dans ce contexte que les stages exclusivement féminins prennent tout leur sens. En créant un cadre non mixte, ils permettent de neutraliser ces dynamiques et d’offrir un espace dans lequel les participantes peuvent s’exprimer, expérimenter et s’impliquer pleinement sans pression liée aux stéréotypes. Ce type de dispositif favorise une appropriation plus libre des contenus scientifiques et techniques, et contribue à renforcer l’intérêt pour ces filières.

Ces stages jouent également un rôle clé dans l’orientation, en encourageant plus fortement les participantes à choisir des spécialités scientifiques en première et en terminale, en cohérence avec les compétences et l’intérêt qu’elles auront pu développer durant cette expérience. L’objectif est clair : permettre aux jeunes filles de se projeter concrètement « dans la peau d’une ingénieure », en levant les freins visibles ou invisibles qui peuvent entraver leurs ambitions.

Les retours d’expérience des lycéennes qui ont déjà participé à la première édition montrent que cette immersion a modifié leur projet d’orientation initiale (49 %). Cette expérience semble avoir contribué à transformer leurs représentations des études d’ingénieur et a offert un environnement de sécurité, garantissant un sentiment de légitimité et l’accès à des modèles féminins, favorisant ainsi l’affirmation et l’engagement dans ce domaine.

Cependant, il est nécessaire d’évaluer quantitativement et qualitativement ces effets à long terme pour voir dans quelle mesure ces stages exclusivement féminins constituent une réponse adéquate aux enjeux actuels signalés par la recherche, pour encourager les choix d’orientation des filles vers les filières numériques et scientifiques.

The Conversation

Diana Griffoulières es docteure en Sciences de l’éducation et elearning. Elle mène des travaux de recherche appliquée en éducation et est responsable de l’ingénierie pédagogique numérique à l'EPF Ecole d'Ingénieurs. Diana Griffoulières ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

Liliane Dorveaux est Docteur en Mathématiques Appliquées de l'Université UPMC ( PhD),Chargée de Mission à l'EPF Ecole d'ingénieur-e-s sur le Parity Lab.Liliane Dorveaux ne travaille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

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