03.04.2026 à 16:27
Jeanne Beatrix Law, Professor of English, Kennesaw State University

L’IA transforme-t-elle l’écriture universitaire ? En observant directement le processus de rédaction d’étudiants, une étude pilote suggère que les outils génératifs servent surtout à débloquer les idées et à retravailler les textes, sans remplacer entièrement l’auteur.
Les débats sur l’IA générative dans l’enseignement supérieur se sont appuyés sur des études portant sur des travaux d’étudiants déjà terminés, ou sur des données d’enquête déclaratives. Ces recherches montrent que les outils d’intelligence artificielle peuvent soutenir l’apprentissage, mais elles ont aussi soulevé des inquiétudes, notamment concernant la dépendance excessive des étudiants, la triche et la possible dégradation de l’esprit critique et de l’engagement.
Si ces types d’études offrent des instantanés intéressants des pratiques déclarées, leurs méthodologies peuvent toutefois passer à côté d’un aspect essentiel : la manière dont l’écriture se déroule réellement lorsque les étudiants rédigent avec l’aide de l’IA.
L'étude pilote que j’ai menée auprès d’étudiants de premier cycle à Kennesaw State University adopte une approche différente. En utilisant des protocoles de pensée à voix haute (think aloud protocols) – une méthode dans laquelle les participants verbalisent leurs pensées pendant qu’ils réalisent une tâche – notre recherche observe comment les étudiants interagissent avec les outils d’IA générative pendant le processus même d’écriture. Cette méthode permet de comprendre les processus de décision au moment où ils se produisent.
Nos premiers résultats suggèrent une réalité plus complexe que le récit souvent avancé selon lequel les étudiants se contenteraient de laisser l’IA rédiger leurs devoirs. Au contraire, beaucoup semblent négocier quand et comment l’IA a sa place dans leur travail d’écriture.
Dans notre étude, 20 étudiants de premier cycle ont réalisé une session d’écriture de vingt minutes en réponse à la consigne suivante :
Les gens passent beaucoup de temps à essayer d’atteindre la perfection dans leur vie personnelle ou professionnelle. Ils exigent souvent la perfection des autres, créant des attentes difficiles à satisfaire. À l’inverse, certaines personnes pensent que la perfection n’est ni atteignable ni souhaitable.
La tâche consistait à rédiger une thèse ainsi que des paragraphes argumentés fondés sur des éléments de preuve pour défendre leur position sur la valeur de la quête de perfection. Les étudiants savaient qu’ils n’étaient pas censés terminer leur texte, mais plutôt avancer dans leur processus d’écriture en direction d’un texte achevé. On leur a également précisé qu’il n’existait pas de bonne ou de mauvaise manière d’utiliser l’IA, et qu’ils devaient utiliser l’IA générative exactement comme ils le feraient habituellement lorsqu’ils écrivent.
Plutôt que d’observer directement les étudiants, l’étude s’est appuyée sur des captures d’écran réalisées après la session et sur l’analyse des descriptions que les étudiants ont faites de leur propre processus d'écriture. La collecte de ces données – leurs actions sur l’ordinateur et les transcriptions des enregistrements vocaux – a permis aux chercheurs d’analyser le processus sans l’interrompre.
Afin de réduire le risque que les étudiants modifient leur comportement s’ils se sentaient observés, les chercheurs ont lancé un minuteur puis quitté la salle pendant la session d’écriture. L’objectif était ainsi de limiter l’effet Hawthorne, un phénomène par lequel les individus modifient leur comportement parce qu’ils savent qu’ils sont observés.
À travers les transcriptions, quelques tendances qualitatives sont apparues de manière récurrente dans la façon dont les étudiants collaboraient avec l’IA pendant l’écriture. D’abord, de nombreux participants se sont tournés vers ces outils au début du processus d’écriture afin de générer des idées ou d’esquisser une thèse.
On voit alors ces étudiants utiliser les propositions produites par l’IA pour stimuler et structurer leurs propres idées. Un étudiant décrit cette stratégie ainsi : « Après [avoir généré quelques idées], j’utilise généralement simplement ce [résultat] comme point de départ. »
Dans ces moments-là, l’IA fonctionnait moins comme une réponse définitive que comme un outil de remue-méninges aidant les étudiants à dépasser l’angoisse de la page blanche.
D'ailleurs, les étudiants poursuivaient souvent la rédaction de manière autonome après avoir généré ces premières idées. De nombreuses transcriptions contiennent des phrases comme « Je pense que ma thèse devrait être… » ou « Laisse-moi écrire cette partie », ce qui suggère que certains étudiants conservaient la maîtrise de leur argumentation.
Un autre motif fort qui ressort des transcriptions est que les étudiants acceptent rarement les textes produits par l’IA sans les modifier. Au contraire, ils révisent activement le langage généré. Comme l’a décrit un étudiant, l’IA « réécrit » ses premières consignes, puis l’étudiant réécrit à son tour la réponse de l’IA. Cela lui permet de revendiquer « la paternité et la maîtrise » de la version finale.
Un autre participant a également redirigé la réponse de l’outil lorsqu’elle ne correspondait pas à la consigne : « L’IA ne suit pas la consigne… réessaie. »
Ces moments montrent que les étudiants évaluent de manière critique les réponses de l’IA et la traitent presque comme un partenaire de débat, plutôt que de simplement les copier.
Nous avons également constaté que certains étudiants rejetaient totalement les suggestions de l’IA. Dans plusieurs sessions d’écriture, les participants ont explicitement décidé de ne pas utiliser les réponses générées par l’IA. Un étudiant a commenté ce choix pendant qu’il écrivait : « Je n’utilise pas vraiment l’IA pour mes recherches. »
D’autres transcriptions montrent des étudiants revenant à leur propre rédaction lorsque les réponses de l’IA leur semblaient trop génériques ou déconnectées de leur argumentation. Ces moments indiquent qu'ils ne se contentent pas de collaborer avec l’IA : ils tracent aussi des limites quant à la place qu’elle peut occuper dans leur processus d’écriture.
Enfin, plusieurs transcriptions montrent que les étudiants se tournaient vers l’IA dans des moments d’incertitude ou lorsqu’ils se sentaient bloqués. Comme l’a expliqué un participant : « J’ai beaucoup utilisé l’IA parce que j’avais du mal. » Même dans ces cas-là, toutefois, les étudiants l'utilisaient souvent comme un soutien pendant la rédaction de leur essai, plutôt que de copier-coller directement ses réponses.
Notre analyse suggère que l’IA générative s’intègre dans l’écriture étudiante non pas comme un remplacement complet de l’auteur humain, mais comme une forme de collaboration négociée. Les résultats indiquent qu'elle intervient le plus souvent au moment de la génération d’idées, de la révision et lorsque un sentiment de blocage apparaît, tandis que les étudiants conservent le contrôle sur le choix des arguments, la façon d'écrire et la formulation finale.
Comprendre comment les décisions d’utiliser l’IA se déploient pendant le processus d’écriture – et pas seulement ce qui apparaît dans l’essai final – peut aider les enseignants à concevoir des devoirs et des règles qui maintiennent clairement l’humain aux commandes.
Comme ces premiers résultats proviennent d’un groupe pilote de 20 étudiants de premier cycle, ils doivent être interprétés avec prudence. Pour vérifier si ces tendances se confirment à plus grande échelle, l’équipe de recherche étend actuellement l’étude à 100 participants. Cette phase élargie examinera également la manière dont des étudiants neurodivergents interagissent avec l’IA générative pendant le processus d’écriture, un domaine encore largement inexploré par la recherche.
Des étudiants chercheurs de premier cycle à Kennesaw State ont contribué à l’analyse préliminaire présentée dans cet article : Kylee Johnson, Vara Nath, Ruth Sikhamani et Kaylee Ward.
Jeanne Beatrix Law est membre fondatrice, à titre bénévole, du corps professoral de l’OpenAI Educator’s Council. Elle est également membre bénévole, de la communauté consultative d’enseignants de BoodleBox AI.
03.04.2026 à 16:27
Andrew Garin, Associate Professor of Economics, Carnegie Mellon University
Brian K. Kovak, Professor of Economics and Public Policy, Carnegie Mellon University
Yuan An, Ph.D. Student, Carnegie Mellon University

En relevant la rémunération minimale des livreurs des plateformes, Seattle voulait améliorer leurs conditions de travail. Mais dans un marché ouvert où chacun peut devenir livreur, les gains ont été absorbés par la concurrence et la baisse des commandes.
Si vous avez déjà commandé à manger via Deliveroo ou Uber Eats, vous avez peut-être remarqué que la personne qui vous livre n’est pas un salarié. Ce sont des travailleurs de la « Gig Economy » : des indépendants qui acceptent des missions de livraison via une application, sont payés à la course et ne bénéficient ni d’horaires garantis, ni d’avantages sociaux, ni des protections liées à un salaire minimum.
Dans plusieurs villes, des responsables politiques ont tenté de changer cette situation.
Seattle, dans l’État de Washington, offre un bon exemple. En janvier 2024, la ville a mis en place une loi obligeant les applications de livraison à verser aux chauffeurs un paiement minimum pour chaque mission : une rémunération combinant un tarif minimum par minute et par mile, qui fixe un plancher d’environ 5 dollars par livraison (4,34 euros).
L’objectif était simple : faire en sorte que les personnes qui vous apportent votre déjeuner puissent gagner correctement leur vie. Nous sommes économistes du travail et chercheurs en économie et nous avons largement étudié l’essor de la Gig Economy ainsi que les précédentes politiques visant à apporter davantage de sécurité économique aux travailleurs occupant des emplois instables. Nous avons voulu comprendre comment de nouvelles réglementations de l’économie des plateformes, comme celle mise en place à Seattle, se traduisaient concrètement sur le terrain.
En étudiant l’évolution des revenus des livreurs après l’entrée en vigueur de cette règle concernant le paiement à Seattle, nous avons constaté que, malgré un salaire de base par livraison qui a à peu près doublé, leurs revenus mensuels totaux ont à peine changé. La concurrence entre livreurs pour obtenir des courses s’est intensifiée, tandis que les clients ont passé moins de commandes et laissé des pourboires moins élevés après l’entrée en vigueur de la mesure. Au final, ces effets combinés ont annulé presque tous les gains attendus.
Pour comprendre les effets de cette politique, nous avons utilisé des données détaillées provenant de Gridwise, une application que les travailleurs des plateformes utilisent pour suivre leurs revenus sur plusieurs applications de livraison et de VTC. Cela nous a donné une vision particulièrement complète de ce que gagnaient réellement les livreurs sur l’ensemble des plateformes qu’ils utilisaient.
Nous avons comparé l’évolution des revenus des livreurs qui travaillaient principalement à Seattle avant l’entrée en vigueur de la loi avec celle de livreurs opérant dans d’autres régions de l’État de Washington (nord-ouest des États-Unis), où rien n’avait changé. En suivant ces deux groupes pendant les mois précédant et suivant la mise en place de la mesure, nous avons pu isoler l’effet de cette politique des tendances plus larges qui affectaient l’ensemble des livreurs.
La rémunération de base par livraison à Seattle est passée d’environ 5 dollars à plus de 12 dollars (10,42 euros), comme prévu. Mais ce salaire de base ne représente qu’une partie du revenu. Les pourboires constituent généralement la plus grande part des revenus des livreurs travaillant pour des plateformes, car les clients laissent en général un pourboire de 10 % à 20 % du prix de leur repas.
Après l’entrée en vigueur de la loi, les pourboires ont chuté nettement. Les applications de livraison ont répercuté l’augmentation de leurs coûts sur les consommateurs en ajoutant de nouveaux frais. DoorDash (l’un des leaders mondiaux de la livraison de repas, propriétaire notamment de Deliveroo, ndlt) a ainsi ajouté environ 5 dollars (4,34 euros) de « frais de réponse réglementaire » aux commandes passées à Seattle, et les clients ont réagi en laissant des pourboires plus faibles.
Certaines plateformes sont allées plus loin : Uber Eats a même supprimé l’option permettant aux clients de Seattle de laisser un pourboire au moment du paiement. La baisse des pourboires a ainsi annulé plus d’un tiers de l’augmentation du salaire de base.
L’autre changement majeur est que les livreurs ont commencé à effectuer moins de livraisons. À partir du deuxième mois suivant l’entrée en vigueur de la mesure, les livreurs de Seattle qui étaient régulièrement actifs sur les applications avant la réforme ont réalisé environ 20 % à 30 % de livraisons mensuelles en moins que ce qu’ils auraient effectué sans cette politique.
Fait important : ces livreurs n’ont pas quitté les plateformes. Ils continuaient à se connecter et à travailler à peu près le même nombre d’heures. Mais ils recevaient simplement moins de propositions de livraison.
Que faisaient les livreurs avec tout ce temps supplémentaire passé sur l’application ? Nos données montrent qu’ils en passaient une plus grande part à attendre.
La part du temps passé sur l’application réellement consacrée à des livraisons payées a nettement diminué. Les temps d’attente entre deux missions ont augmenté d’environ cinq minutes, presque le double par rapport à la période précédant la réforme. Et les livreurs parcouraient davantage de distance entre deux courses, ce qui suggère qu’ils se dirigeaient activement vers des zones riches en restaurants pour trouver leur prochaine livraison, consommant plus d’essence sans être rémunérés pour ces kilomètres supplémentaires.
Si l’on met ces éléments bout à bout – une rémunération plus élevée par livraison, mais moins de livraisons et des pourboires plus faibles –, les effets s’annulent presque parfaitement. Après une légère hausse le premier mois, les revenus mensuels sont revenus à leur niveau d’avant la réforme.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut réfléchir à la manière dont les marchés de la livraison via plateformes diffèrent de l’emploi traditionnel. Dans un emploi classique, relever le salaire minimum crée une ligne de partage assez claire : les salariés qui conservent leur poste gagnent davantage, tandis que d’autres peuvent avoir plus de difficultés à trouver du travail si les entreprises réduisent leurs effectifs.
Dans la livraison via plateformes aux États-Unis, cette séparation n’existe pas. Il n’y a ni embauche ni licenciement : n’importe qui peut télécharger l’application et commencer à chercher des courses. Les livraisons sont réparties entre toutes les personnes connectées, et il n’existe pas de frontière nette entre avoir un travail et ne pas en avoir.
Lorsque la rémunération par livraison augmente, le travail sur les plateformes devient plus attractif, ce qui attire de nouveaux livreurs sur le marché. Dans le même temps, les coûts plus élevés liés à la rémunération des livreurs sont répercutés sur les consommateurs sous la forme de prix de livraison plus élevés, ce qui peut entraîner moins de commandes et des pourboires plus faibles. Davantage de livreurs se disputant un nombre réduit de livraisons, cela signifie aussi des temps d’attente plus longs entre deux missions.
Ce processus se poursuit jusqu’à ce que la hausse du paiement par tâche soit entièrement compensée par l’allongement des périodes sans travail rémunéré.
Nos données confirment ce mécanisme. Alors que le nombre de livraisons effectuées par les livreurs déjà présents à Seattle a fortement chuté, de nouveaux entrants sont arrivés. En l’espace de trois mois, les nouveaux venus réalisaient la majorité des livraisons dans la ville.
Il ne fait guère de doute que la faiblesse des revenus des travailleurs des plateformes constitue un véritable problème. L’élan qui a conduit à la loi adoptée à Seattle reflète des préoccupations légitimes. Mais nos résultats suggèrent aussi que les tentatives de réguler directement la rémunération des travailleurs des plateformes par tâche ne permettront pas de résoudre facilement cette question.
Tant que n’importe qui peut rejoindre la plateforme et commencer à se mettre en concurrence pour les livraisons, la garantie d’une rémunération plus élevée par course attirera davantage de livreurs, jusqu’à ce que cet avantage soit absorbé par l’allongement des temps d’attente entre deux missions.
Pour réellement augmenter les revenus, il faudrait peut-être limiter le nombre de livreurs actifs – un système comparable aux licences de taxi utilisées dans certaines villes afin de garantir des revenus élevés aux chauffeurs.
Mais instaurer des barrières à l’entrée remettrait en cause la flexibilité qui attire de nombreuses personnes vers le travail sur plateforme. Le comportement des plateformes joue aussi un rôle : si les applications rétablissent à l’avenir des fonctionnalités de pourboire normales plutôt que de les décourager stratégiquement – ce que New York et certaines autres juridictions exigent désormais – la situation des livreurs pourrait s’améliorer quelque peu. Il se peut toutefois qu’il n’existe pas de solution permettant de préserver tous les avantages du système actuel tout en garantissant des revenus plus élevés.
Malgré cela, plusieurs villes étatsuniennes envisagent des réglementations similaires.
New York a mis en place son propre salaire minimum pour les livreurs travaillant via des applications à la fin de l’année 2023. Des conseils municipaux et des législateurs d’État à Chicago, dans le Colorado, le Minnesota et ailleurs ont proposé des protections similaires.
L’expérience de Seattle suggère toutefois que toutes les villes devraient avancer avec prudence et être conscientes des limites de ce que des réglementations fondées sur une rémunération par tâche peuvent réellement accomplir lorsque la porte reste ouverte à l’arrivée de nouveaux travailleurs.
Pour acheter l’accès aux données utilisées dans cette étude, Brian K. Kovak a reçu un financement du Block Center for Technology and Society de l’université Carnegie Mellon.
Andrew Garin et Yuan An ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
03.04.2026 à 16:26
Gregory Radisic, Fellow at the Centre for Space, Cyberspace and Data Law; Senior Teaching Fellow, Faculty of Law, Bond University
Samantha Lawler, Associate Professor, Astronomy, University of Regina

Des dizaines de milliers de satellites sont déjà en orbite, et plus d’un million sont envisagés. Cette industrialisation du ciel pourrait bouleverser l’observation astronomique, la navigation et certaines traditions culturelles, sans que ces impacts soient réellement pris en compte par la régulation.
Le 30 janvier 2026, SpaceX a déposé une demande auprès de la Federal Communications Commission (FCC) des États-Unis pour déployer une mégaconstellation pouvant compter jusqu’à un million de satellites, constellation destinée à alimenter des centres de données dans l’espace.
Le projet prévoit des satellites opérant entre 500 et 2 000 kilomètres d’altitude en orbite terrestre basse. Certaines de ces orbites sont conçues pour bénéficier d’une exposition quasi permanente au soleil. Le public peut d’ailleurs actuellement soumettre des commentaires sur cette proposition.
La demande déposée par SpaceX n’est que la dernière en date d’une série de projets de mégaconstellations de satellites. Satellites qui remplissent généralement une fonction unique et ont une durée de vie relativement courte, d’environ cinq ans avant d’être remplacés.
En février 2026, environ 14 000 d’entre eux étaient déjà en orbite. Dans le même temps, 1,23 million de satellites supplémentaires sont en projet. La procédure d’autorisation de ces satellites repose presque exclusivement sur les informations techniques, très limitées, que les entreprises qui les produisent fournissent aux régulateurs. Les conséquences culturelles, spirituelles – et une grande partie des impacts environnementaux de ces objets – restent largement ignorées. Pourtant, elles devraient faire partie de l’évaluation.
À cette échelle de croissance, le ciel nocturne sera durablement transformé à l’échelle mondiale, et ce pour des générations.
Les satellites en orbite terrestre basse réfléchissent la lumière du soleil pendant environ deux heures après le coucher du soleil et avant son lever. Malgré des efforts d’ingénierie visant à réduire leur luminosité, ces satellites – parfois de la taille d’un camion – apparaissent dans le ciel nocturne comme des points lumineux en mouvement. Les projections montrent que les futurs satellites vont considérablement accroître cette pollution lumineuse.
En 2021, des astronomes estimaient que, d’ici moins d’une décennie, un point lumineux sur quinze dans le ciel nocturne serait un satellite en mouvement. Cette estimation ne prenait pourtant en compte que les 65 000 satellites de mégaconstellations proposés à l’époque.
Une fois qu’un million d’entre eux seront déployés, les conséquences pour le ciel nocturne pourraient être difficiles à inverser. Si la durée de vie moyenne d’un satellite n’est que d’environ cinq ans, les entreprises conçoivent ces mégaconstellations pour être remplacées et étendues en permanence. Le résultat : une présence industrielle continue dans le ciel nocturne.
Tout cela provoque un « syndrome du glissement de référence » (shifting baseline syndrome) appliqué à l’espace : chaque nouvelle génération finit par considérer comme normal un ciel nocturne de plus en plus dégradé. Les satellites qui se croisent dans le ciel deviennent la norme.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ce glissement de référence signifie que les enfants d’aujourd’hui ne grandiront pas avec le même ciel nocturne que celui qu’ont connu toutes les générations précédentes.
Le volume colossal de satellites envisagés suscite des inquiétudes de toutes parts. Les astronomes redoutent notamment les reflets lumineux intenses et les émissions radio qui risquent de perturber les observations du ciel.
Dans l’industrie aussi, les alarmes se multiplient : gestion du trafic orbital, risques de collision, coordination internationale. Contrairement à l’aviation, il n’existe toujours pas de système unifié de gestion du trafic spatial.
Les mégaconstellations augmentent aussi le risque de syndrome de Kessler, une réaction en chaîne de collisions potentiellement incontrôlable. On compte déjà 50 000 débris en orbite d’au moins dix centimètres. Si les satellites cessaient toute manœuvre d’évitement, les dernières données montrent qu’une collision majeure surviendrait en moyenne tous les 3,8 jours.
Les préoccupations culturelles sont également nombreuses. La pollution lumineuse générée par les satellites risque d’affecter les usages autochtones du ciel nocturne liés à des traditions orales anciennes, à la navigation, à la chasse ou encore à des pratiques spirituelles.
Le lancement d’un si grand nombre de satellites nécessite par ailleurs d’énormes quantités de carburants fossiles, ce qui peut endommager la couche d’ozone. Une fois leur mission terminée, ces satellites sont conçus pour brûler dans l’atmosphère. Ce procédé soulève une autre inquiétude environnementale : le dépôt de grandes quantités de métaux dans la stratosphère, susceptibles de provoquer une dégradation de l’ozone et d’autres réactions chimiques potentiellement nocives.
Tout cela soulève aussi des questions juridiques. En vertu du droit spatial international, ce sont les États – et non les entreprises – qui sont responsables des dommages causés par leurs objets spatiaux.
Les juristes spécialisés dans le droit de l’espace tentent désormais de déterminer si ce cadre juridique peut réellement permettre de tenir les entreprises ou les particuliers responsables. La question devient d’autant plus pressante que les risques de dégâts matériels, de morts ou de dommages environnementaux irréversibles augmentent.
Aujourd’hui, les règles qui encadrent les projets de satellites sont essentiellement techniques : elles portent par exemple sur les fréquences radio utilisées. Au niveau national, les autorités se concentrent surtout sur la sécurité des lancements, la limitation des impacts environnementaux sur Terre et la responsabilité en cas d’accident.
Ce que ces réglementations ne prennent pas en compte, en revanche, c’est l’effet qu’auraient des centaines de milliers de satellites lumineux sur le ciel nocturne – pour la recherche scientifique, la navigation, les transmissions et cérémonies autochtones…
Ces effets ne relèvent ni des atteintes environnementales « classiques », ni de simples questions d’ingénierie. Ce sont des impacts culturels qui échappent largement aux cadres de régulation actuels. C’est pourquoi le monde aurait besoin d’une évaluation de l’impact sur les « ciels nocturnes », comme le proposent les juristes spécialisés en droit spatial Gregory Radisic et Natalie Gillespie.
L’objectif serait de mettre en place une méthode systématique pour identifier, documenter et réellement prendre en compte l’ensemble des effets d’une constellation de satellites avant son déploiement.
La première étape consisterait à recueillir des données auprès de l’ensemble des parties prenantes. Astronomes – amateurs comme professionnels –, scientifiques de l’atmosphère, chercheurs en environnement, spécialistes des questions culturelles, communautés concernées et acteurs industriels apporteraient chacun leur point de vue.
Ensuite, il serait essentiel de modéliser les effets cumulés des satellites. Les évaluations devraient analyser comment ces constellations modifieront la visibilité du ciel nocturne et la luminosité du ciel, la congestion orbitale et le risque de victimes au sol.
Troisièmement, il faudrait définir des critères clairs pour déterminer dans quels cas la préservation d’un ciel dégagé est essentielle – pour la recherche scientifique, la navigation, l’enseignement, les pratiques culturelles ou encore le patrimoine commun de l’humanité.
Quatrièmement, l’évaluation devrait prévoir des mesures d’atténuation : réduction de la luminosité des satellites, modification des orbites ou ajustement du déploiement afin d’en limiter les dommages. Elle pourrait aussi inclure des incitations à utiliser le moins de satellites possible pour un projet donné.
Enfin, les conclusions devraient être transparentes, pouvoir faire l’objet d’un examen indépendant et être directement prises en compte dans les décisions d’autorisation et les politiques publiques.
Cette évaluation de l’impact sur les ciels nocturnes ne vise pas à bloquer le développement spatial. Elle permet plutôt de clarifier les arbitrages et d’améliorer la prise de décision. Elle peut conduire à privilégier dès la des satellites réduisant la luminosité et les interférences visuelles, à choisir des configurations orbitales limitant l’impact culturel, à des consultations plus précoces et plus approfondies, ainsi qu’à une meilleure prise en compte des dimensions culturelles lorsque les dommages ne peuvent être évités.
Surtout, elle garantit que les communautés concernées par les constellations de satellites ne découvrent pas leur existence une fois les autorisations déjà accordées – lorsque des points lumineux commencent à traverser leur ciel.
La question n’est plus de savoir si le ciel nocturne va changer : il est déjà en train de changer. Le moment est venu pour les gouvernements et les institutions internationales de mettre en place des règles équitables, avant que ces transformations ne deviennent irréversibles.
Gregory Radisic est affilié à l’International Institute of Space Law ainsi qu’à l’Institute on Space Law and Ethics de l’organisation For All Moonkind Inc.
Samantha Lawler reçoit des financements du Natural Sciences and Engineering Research Council of Canada. Elle est également fellow de l’Outer Space Institute.