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09.08.2026 à 09:36

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges

À travers une série de projets de data centers, le Maroc cherche à prendre une longueur d’avance sur ses voisins dans le secteur du numérique.
Texte intégral (1319 mots)

L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.08.2026 à 09:36

Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires

Mortain Blandine, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille

Faute de budget, les classes populaires sont-elles condamnées à être les victimes passives d'un système agroalimentaire qui fait la part belle aux produits ultratransformés ?
Texte intégral (1492 mots)

L’ESSENTIEL

  • Comment se nourrir sainement quand les revenus stagnent, mais que les prix en magasin ne cessent d’augmenter ?

  • Une enquête à Roubaix, dans le Nord, se penche sur les stratégies de familles à bas revenu pour contrer la précarité alimentaire.

  • La recherche révèle la charge mentale que créent ces inégalités.


Face à une offre alimentaire où se multiplient les produits sucrés et ultratransformés, comment permettre à tous de bien se nourrir ? Du fait de l’étroitesse de leur budget, les classes populaires sont-elles condamnées à en être les victimes passives ? Statistiquement, on sait que précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair et que les deux ont connu de fortes hausses, en lien avec la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine et l’inflation des prix à la consommation.

Par ailleurs, il est souvent dit que les classes populaires se caractériseraient par leur indifférence, voire leur hostilité, vis-à-vis des normes nutritionnelles et diététiques d’une « bonne » alimentation émanant des classes supérieures. Il importe cependant de ne pas s’arrêter à ces constats généraux et de prêter attention à la complexité des arbitrages et à la richesse des savoir-faire que certaines fractions des classes populaires mettent en œuvre pour trouver des marges de manœuvre concernant la qualité de leur alimentation.

C’est l’apport de la recherche que nous avons engagée il y a deux ans sur les pratiques de consommation alimentaire des classes populaires, dont les premiers résultats ont donné lieu à des communications dans divers espaces académiques. Cette recherche repose sur une enquête qualitative, par entretiens approfondis et observations, menée auprès de familles vivant pour la plupart sous le seuil de pauvreté monétaire.

L’enquête a lieu à Roubaix (Nord), territoire qui, d’un point de vue alimentaire, présente plusieurs caractéristiques importantes : une pauvreté et une précarité très marquées, une offre commerciale abondante, aux prix et aux pratiques ajustées aux possibilités des habitant·e·s, mais proposant des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, et un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.

L’enquête montre à quelles conditions, avec quelles stratégies, et au prix de quels efforts des familles à très petit budget parviennent à s’approcher au moins un peu d’une alimentation saine et durable.

Stocker les produits, diversifier les enseignes

Pour les familles que nous avons rencontrées, il s’agit d’abord de tirer le meilleur parti possible de toute l’offre disponible sur le territoire. Cela passe par une multiplication des enseignes et lieux de distribution fréquentés (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires, etc.), au gré des prix pratiqués, sur la base d’un calcul permanent, ce qui suppose une très bonne connaissance du tissu commercial et des possibilités de bons plans.

À cela s’ajoutent des tactiques très élaborées pour ne rien perdre (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage) et optimiser le rapport qualité-prix des aliments consommés. On est loin des représentations associant précarité et surconsommation de produits ultratransformés.

Dans ces familles, on achète et on cuisine beaucoup de produits bruts, on consomme très peu de viande, au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes, et ces choix contraints par l’étroitesse des budgets sont aussi valorisés comme des préférences et des savoir-faire hérités. Les femmes d’origine maghrébine, en particulier, racontent volontiers les jardins potagers des parents ou des grands-parents, au bled, et leur familiarisation avec le goût et la saisonnalité des produits naturels.

Derrière la notion un peu abstraite de consommation et la figure souvent décriée du consommateur, il y a donc en fait un véritable travail de l’alimentation, un travail de subsistance au sens que lui a donné le Collectif Rosa Bonheur dans une recherche sur les modes d’organisation du quotidien populaire aux marges de l’emploi.

Une charge mentale permanente

Ce travail de l’alimentation, qui repose essentiellement sur les femmes, mobilise d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local). Il suppose également une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins.

Ainsi, les restrictions alimentaires quantitatives (portions réduites, petits-déjeuners sautés, dîners de café au lait et de tartines), fréquemment pratiquées par les mères au profit de leurs enfants, sont-elles souvent euphémisées par l’habitude ou les préférences. Symétriquement, celles et ceux qui sont ou se sentent un peu plus à l’aise financièrement racontent volontiers réussir à « ne pas se priver » au prix, cependant, de restrictions importantes sur le chauffage et les déplacements.

Précarité alimentaire : un Français sur cinq a du mal à se nourrir (Euronews, 2018).

La capacité de ces familles à se nourrir correctement « malgré tout » repose donc sur une charge mentale permanente et une pénibilité parfois occultées parce que cette compétence est aussi une source de respectabilité et de fierté. Les femmes rencontrées font montre d’une préoccupation remarquable pour le « bien manger », d’une bonne volonté nutritionnelle qui n’est pas uniquement liée à leur fréquentation de représentants des classes moyennes et supérieures, par exemple, par la fréquentation d’ateliers cuisine dans des centres sociaux, ou plus largement, la fréquentation du corps médical lié au fait d’être mère.

Deux autres facteurs semblent entrer en ligne de compte. Il y a dans la population enquêtée une part importante de maladies chroniques lourdes (diabète de type 1, mucoviscidose, sclérose en plaques), de handicaps physiques ou psychiques, qui produisent des effets très marqués de vigilance alimentaire, alors même qu’il ne s’agit pas, comme l’obésité ou le diabète de type 2, de maladies directement imputables à l’alimentation.

La religion joue aussi un rôle : au-delà de la question du halal, il y a chez certaines personnes pratiquantes, et pas seulement de confession musulmane, une attention prêtée à la qualité de l’alimentation et une recherche de sobriété, voire d’ascèse alimentaire, empreinte de sacré mais très largement compatibles avec les prescriptions nutritionnelles gouvernementales.

Enfin, cette bonne volonté nutritionnelle n’empêche pas chez ces femmes une conscience très aiguë des inégalités sociales et une dénonciation des discriminations vécues à travers l’alimentation.

Des enjeux politiques

Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire.

Mais le risque du populisme est aussi grand que celui du misérabilisme, et l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble.

Enfin, il s’agit de travailler sur l’accessibilité physique, symbolique et financière d’une offre de qualité pour lequel il existe une demande latente, pour le moment non solvable.

The Conversation

Blandine Mortain est membre du Collectif Rosa Bonheur, auteur de La ville vue d'en bas. Travail et production de l'espace populaire, Ed. Amsterdam, 2019.

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09.08.2026 à 09:35

Héritons-nous des traumatismes de nos parents ? Pas exactement

Francisco José Esteban Ruiz, Profesor titular de Biología Celular, Universidad de Jaén

Nous n’héritons pas des souvenirs traumatiques de nos ancêtres, nous disent les données scientifiques. Mais l’épigénétique ou le contexte de la grossesse pourraient influencer notre sensibilité au stress.
Texte intégral (1751 mots)
La biologie transmet des possibilités, mais les gènes ne déterminent pas le destin. Olha Tsiplyar/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Selon une idée reçue, les traumatismes pourraient « se transmettre » au sein des familles, d’une génération à une autre.

  • Mais l’hypothèse selon laquelle nous pourrions hériter des souvenirs traumatiques de nos ancêtres n’est pas validée par la science.

  • La recherche explore néanmoins diverses pistes, comme l’épigénétique et le contexte de la grossesse, pour comprendre notre sensibilité au stress.


L’idée selon laquelle les traumatismes « se transmettent » des parents aux enfants est très séduisante. Cependant, à ce jour, les neurosciences n’ont pas démontré que nous héritions de souvenirs de guerres, d’une agression ou d’une perte subie par nos ancêtres, même si certaines études indiquent que la biologie et l’environnement peuvent bel et bien avoir une influence.

D’une manière très générale, ce qui se transmet d’une génération à une autre, ce n’est pas le traumatisme en soi, mais une plus grande sensibilité (ou une adaptation) des systèmes qui régulent la peur et le stress. Cette transmission peut se produire par le biais de la vie familiale, de l’environnement prénatal et, peut-être, de certains mécanismes épigénétiques dont l’importance chez l’humain fait encore l’objet de débats.

De plus, lorsqu’une expérience est à l’origine d’un syndrome de stress post-traumatique, elle n’est pas enregistrée dans une seule et même « zone de la peur », pour ainsi dire.

Le traumatisme laisse des traces dans le cerveau

Certaines études de neuroimagerie décrivent des altérations dans des régions du cerveau telles que l’amygdale et le cortex préfrontal. La première est impliquée dans la détection des menaces et la seconde dans la régulation des émotions ainsi que dans la suppression des réactions de peur qui ne sont plus utiles. L’hippocampe, une structure cérébrale très importante pour replacer les souvenirs dans leur contexte, joue également un rôle.

Toutes ces zones font partie de réseaux cérébraux qui s’activent pour détecter les stimuli pertinents et pour réguler notre réponse en fonction de l’expérience (ce que l’on appelle les réseaux de saillance, de contrôle exécutif et de traitement autoréférentiel). Cependant, les résultats varient d’une personne à l’autre et d’une étude à l’autre : il n’existe pas de signature cérébrale unique du traumatisme.

Étant donné que les réseaux qui viennent d’être mentionnés se trouvent dans le cerveau de la personne qui a vécu l’événement, et non dans ses ovules ou dans ses spermatozoïdes, et étant donné que les souvenirs sont maintenus par des modifications de la plasticité au niveau des circuits et des ensembles de neurones (on emploie le terme d’engrammes), il est difficile d’imaginer – et, en réalité, nous ne le connaissons pas encore – un mécanisme biologique capable de copier une scène, une émotion précise ou un souvenir autobiographique depuis le cerveau d’un parent vers celui de son descendant.

On apprend du danger

Le cerveau de l’enfant se construit par interactions avec les autres. Les filles et les garçons apprennent, par imitation et par expérience, quelles situations ils doivent considérer comme sûres ou dangereuses. Ils observent les expressions faciales, les postures, les silences ainsi que ce qui nous fait peur, ce que nous rejetons ou ce que nous évitons.

À ce propos, une méta-analyse a montré que les bébés, quand ils voient leurs parents réagir avec peur face à quelque chose de nouveau, peuvent eux aussi ressentir davantage de crainte et éviter ce stimulus. Les effets observés furent faibles à modérés, mais ils aident à comprendre comment une personne ayant subi un traumatisme peut transmettre à ses enfants un sentiment accru de danger ou davantage de difficultés à gérer leurs émotions.

Mais cela ne signifie pas que les enfants développeront inévitablement un trouble. Pour que cela se produise, d’autres facteurs doivent entrer en jeu, tels que le tempérament, l’influence des personnes qui s’occupent d’eux, le soutien social, les expériences ultérieures ou la capacité du système nerveux à continuer d’évoluer.

Et quel rôle joue la grossesse ?

Un stress intense pendant la grossesse peut modifier les taux d’hormones, provoquer une inflammation et perturber le métabolisme ainsi que le fonctionnement du placenta. Ces signaux font partie de l’environnement dans lequel le cerveau fœtal se développe ; ils peuvent donc être associés à des différences ultérieures au niveau de la connectivité cérébrale, de la régulation émotionnelle et, une fois encore, de la réponse au stress.

Cependant, la science indique que les effets observés chez l’humain peuvent varier et qu’il est difficile de distinguer le stress d’autres facteurs tels que la santé de la mère, la pauvreté, la nutrition ou l’environnement après la naissance.

En tout état de cause, il serait plus pertinent de parler de programmation prénatale que d’hérédité intergénérationnelle. Pendant la grossesse, le fœtus est directement exposé aux changements hormonaux, métaboliques et immunitaires qui se produisent dans l’organisme maternel. C’est pourquoi, si on observe par la suite une différence chez l’enfant, on ne peut affirmer qu’un signal biologique s’est transmis d’une génération à l’autre sans exposition directe.

L’épigénétique

L’épigénétique étudie les mécanismes qui régulent l’activité des gènes sans modifier la séquence de l’ADN, par exemple la méthylation. Des études menées sur des animaux indiquent que certains signaux environnementaux peuvent affecter la descendance par le biais des gamètes.

Il est toutefois beaucoup plus difficile de le démontrer chez les humains puisque la génétique, la grossesse, l’éducation, la culture et les conditions sociales se transmettent simultanément, alors qu’une grande partie des marques épigénétiques se réorganisent au cours de la formation des gamètes et du développement embryonnaire.

Une étude publiée en 2025 a mis en évidence, chez 131 membres de trois générations de familles syriennes, des profils de méthylation associés à une exposition à la violence. Bien que ce résultat soit pour le moins frappant, ces travaux ne prouvent pas de manière irréfutable que le traumatisme psychologique soit héréditaire. Notamment parce que l’analyse a porté sur des cellules buccales, que le nombre de sujets étudiés était réduit et que les auteurs eux-mêmes ont indiqué qu’une validation serait nécessaire. Une marque épigénétique peut être une cause, une conséquence ou simplement un indicateur d’une exposition.

Nous héritons de possibilités

Tout bien considéré, la conclusion la plus prudente consiste à dire que nous n’héritons pas des souvenirs traumatiques de nos ancêtres. Nous pouvons toutefois recevoir des gènes qui influencent notre sensibilité au stress, surtout si notre mère a connu une grossesse compliquée ou si, malheureusement et injustement, nous avons grandi dans une famille vivant dans la détresse.

Tout ce processus de transmission est bien réel, mais au même titre que nos capacités à nous adapter, à entretenir de bonnes relations, à bénéficier de meilleures conditions de vie et à avoir accès à des thérapies efficaces qui modifient les circuits de la peur.

La biologie transmet des possibilités, elle ne prononce pas de condamnations. Ou, comme le souligne le titre d’un autre article publié dans The Conversation, les gènes ne déterminent pas le destin.

The Conversation

Francisco José Esteban Ruiz a reçu des financements accordés par le ministère des sciences et de l’innovation, l'Agence nationale de recherche (AEI) et le Fonds européen de développement régional (FEDER) dans le cadre du projet PID-156228NB-I00, ainsi que par le ministère régional de la santé et de la consommation de la Junta d'Andalousie (PIP-0113-2024).

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