24.03.2026 à 16:09
Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine

Que sait-on des fêtes fastueuses organisées par la reine Cléopâtre dans son palais, à Alexandrie, ou dans son bateau lors de ses déplacements ? S’agissait-il de pure débauche comme le prétendent les auteurs antiques ou bien d’actes de piété religieuse ?
C’est pour éblouir Marc Antoine, écrit l’auteur antique Plutarque dans sa Vie d’Antoine, que Cléopâtre aurait orchestré une véritable stratégie de séduction, mêlant fête et luxe.
Marc Antoine se trouve en Asie Mineure, l’actuelle Turquie, dont il doit réorganiser l’administration. Il y convoque Cléopâtre en même temps que les autres souverains locaux, vassaux de l’Empire romain. Rome est alors la grande puissance dominant le monde méditerranéen et le Proche-Orient.
La reine décide de se faire attendre un peu, nous raconte Plutarque. Elle prend son temps, parce qu’elle souhaite arriver après tous les autres. Elle part finalement à la rencontre de Marc Antoine sur un luxueux navire. Un véritable palais flottant. Elle y prend place vêtue en déesse.
Elle est « telle qu’on peint Aphrodite », écrit Plutarque (Vie d’Antoine 26). L’auteur antique avait en tête les fresques, du type de celle retrouvée à Pompéi dans la maison dite « de la Vénus à la coquille », montrant la déesse de l’érotisme vêtue de ses seuls bijoux.
Cléopâtre arrive à Tarse entourée d’un grand nombre de figurants et de figurantes qu’elle a embarquées sur son navire : de belles filles et de beaux garçons. Les garçons ont des ailes accrochées dans le dos comme des Éros, petit dieu de l’amour, fils d’Aphrodite.
À lire aussi : Désirs et plumes : pourquoi les créatures ailées nous font-elles fantasmer ?
Les jeunes filles, elles, sont déguisées en divinités de la mer. Leurs corps dénudés ne sont couverts que d’algues marines.
Cette étonnante mise en scène s’inscrit dans la tradition des grandes manifestations orchestrées par les prédécesseurs de Cléopâtre dans le cadre de ce qu’on peut qualifier de « monarchie-spectacle » des Ptolémée. Les souverains ptolémaïques, à partir du règne de Ptolémée II et de sa sœur-épouse Arsinoé II, au IIIe siècle avant notre ère, organisaient d’impressionnantes processions à Alexandrie, comme le rappelle l’auteur antique Athénée de Naucratis (Deipnosophistes V, 196-200).
Fêtes et défilés grandioses permettaient aux rois et aux reines de se mettre en scène comme des souverains et des divinités vivantes.
Le spectacle de l’arrivée fastueuse de Cléopâtre à Tarse provoque un gigantesque attroupement. Toute la population de la ville se rue en direction du port pour voir arriver le somptueux navire royal. La reine invite alors Marc Antoine à la rejoindre à bord. Elle y a préparé un magnifique banquet.
Elle propose aussi à son invité de conclure un hiéros gamos, c’est-à-dire un « mariage sacré », entre la déesse Aphrodite dont elle se veut l’incarnation terrestre et Dionysos, dieu de la fête et du vin, auquel elle assimile Marc Antoine.
Le Romain aurait été subjugué par la reine, sa mise en scène et son déballage de luxe. Tous ses sens sont ravis : Cléopâtre fait brûler des parfums, les plats sont délicieux ; les éclats de la musique sont accompagnés d’étonnants jeux de lumière, produits par des torches accrochées au plafond et aux murs de la salle de banquet. « C’est pourquoi, conclut Plutarque, de toutes les fêtes dont il est fait mention dans l’histoire, n’en trouve-t-on aucune qui soit comparable à celle-là » (Vie d’Antoine 26).
À l’issue du banquet, la divine reine s’offre elle-même à Marc Antoine. Ils vont vivre leur première nuit d’amour sur le luxueux bateau.
Après avoir réglé, un peu rapidement, les affaires de l’Orient, le Romain va rejoindre la reine dans son palais à Alexandrie. Commence alors le fameux hiver 41-40 avant notre ère que les amants passent au milieu de divertissements fastueux. Ils forment une association dite des « Amimétobiens », c’est-à-dire de « Ceux qui mènent une vie inimitable ». Leurs modèles sont les divinités de l’Olympe. Ils se veulent « inimitables » par le commun des mortels.
Pendant plusieurs mois, nous raconte Plutarque, le palais royal vit au rythme de la fête permanente, tandis que Cléopâtre joue le rôle de la maîtresse de cérémonie. Elle prépare tous les jours le programme des réjouissances avec beaucoup d’imagination et un constant souci de varier les plaisirs. Il fallait surtout que Marc Antoine ne s’ennuie jamais. La reine cherche sans cesse à le tenir en haleine. Elle ne le quitte ni le jour ni la nuit.
Des plats succulents sont préparés en permanence pour ne jamais faire attendre la reine et son amant lorsqu’il passent commande. Uniquement pour Marc Antoine, huit sangliers à la broche rôtissent en même temps dans les cuisines du palais, mais à un degré différent de cuisson, parce que, comme l’explique le cuisinier en chef du palais, cité par Plutarque :
« Chaque mets doit être servi à un degré de perfection qui ne dure qu’un instant […]. C’est pourquoi, nous préparons, non pas un seul dîner, mais plusieurs dîners, ne pouvant deviner à quelle heure Marc Antoine voudra être servi. » (Vie d’Antoine 28, 2-4.)
Plutarque décrit aussi une succession de fêtes « au son des flûtes et des lyres » qui mettent le palais en ébullition. Parfois, Cléopâtre et Marc Antoine sortent du palais, déguisés en serviteurs. Ils vont s’amuser dans les tavernes et les cabarets du port d’Alexandrie.
Ce thème sera repris dans le film les Légions de Cléopâtre du réalisateur italien Vittorio Cottafavi, en 1959. Cléopâtre y revêt une tenue de danseuse orientale avant de quitter sa résidence royale pour aller faire la fête dans une taverne populaire qu’elle apprécie. Incarnée par l’actrice Linda Cristal, la reine réalise une danse du ventre qui attire les regards d’un public presque exclusivement masculin. À travers cette scène, l’Égypte antique et l’Orient arabe moderne fusionnent en un seul et même fantasme.
Pour mieux comprendre les fêtes de Cléopâtre, il faut les replacer dans le contexte religieux égyptien de l’époque de la reine. Une des grandes fêtes annuelles est alors celle de l’union entre la déesse Hathor et le dieu Horus. Hathor est une déesse de la fécondité, de la sexualité et de la joie. Elle était adorée à Dendérah, en Haute-Égypte, où se trouve le grand temple dont Cléopâtre a poursuivi, tout au long de son règne, les travaux commencés par son père, le roi Ptolémée XII.
À lire aussi : Les prêtresses de l’Égypte ancienne : entre érotisme et religion
La fête d’Hathor avait lieu chaque année, à partir de la fin du mois de mai et au mois de juin, juste avant le début de la crue du Nil. La statue de la déesse était sortie de son sanctuaire et placée sur une barque qui remontait le Nil jusqu’à Edfou, à 160 kilomètres plus au sud. C’est là que se trouve le grand temple consacré au dieu Horus. Hathor allait symboliquement rendre visite au dieu.
Selon la tradition, Horus s’embarque lui aussi et va accueillir la déesse au nord d’Edfou. Leurs deux bateaux sont alors liés par des cordes et naviguent ensemble jusqu’au débarcadère du temple, comme on le voit sur un bas-relief gravé dans la cour intérieure du temple.
Le voyage des statues divines donnait lieu à de nombreuses réjouissances. Les fidèles attendaient sur le quai pour assister à l’arrivée du couple divin. C’était un intense moment festif. On peut voir sur un bas-relief du temple des prêtresses de la déesse agitant des sistres, c’est-à-dire des hochets métalliques, pour célébrer l’arrivée du cortège.
Hathor passait quatorze jours dans le sanctuaire, aux côtés d’Horus. Les deux divinités s’unissaient pour engendrer un fils nommé Harsomtous, c’est-à-dire « Horus unificateur des deux terres ».
La déesse se rembarquait ensuite. Elle pouvait rentrer chez elle, car elle avait accompli sa mission annuelle de procréation. Le retour avait lieu au milieu du mois de juin. Il correspondait au début de la période de la crue du Nil que la déesse ramenait symboliquement avec elle, en naviguant vers le nord.
Cléopâtre connaissait évidemment cette grande fête. Elle y a peut-être même participé, après avoir remonté elle aussi le Nil sur son somptueux navire jusqu’à Dendérah puis Edfou.
Quand elle va à la rencontre de Marc Antoine, à Tarse, elle reproduit un schéma comparable à la fête annuelle de la navigation d’Hathor. Elle est la déesse qui va, sur son navire, au-devant d’un dieu avec lequel elle doit s’unir pour avoir un enfant et assurer le bonheur de son royaume. Telle est la signification du « mariage sacré » qu’elle propose à Marc Antoine.
Comme Marc Antoine s’exprime en grec lors de sa tournée en Orient, la reine adapte les divinités évoquées à la langue de son amant. Elle est Aphrodite, équivalent grec d’Hathor. Quant à lui, il est son Dionysos, dieu très populaire dans le monde hellénique que, de surcroît, Marc Antoine affectionnait tout particulièrement.
La réalité des fêtes de Cléopâtre est donc bien différente de l’image de débauche et du pur jeu de séduction évoqués par Plutarque. C’est tout un programme politico-religieux et festif qu’imagine Cléopâtre, en s’inspirant des fêtes égyptiennes d’Hathor. Grâce aux qualités divines qu’elle met au service des peuples de l’Orient, et en association étroite avec Marc Antoine, elle affirme que le monde est entré dans une nouvelle période de paix, de prospérité et de joie, sous la bénédiction divine. La fête est pour Cléopâtre un instrument d’affirmation à la fois politique et religieuse.
Christian-Georges Schwentzel donnera une conférence à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, sur les fêtes de Cléopâtre, le 28 mars 2026, dans le cadre des Journées de l’histoire de l’IMA consacrées aux « Fêtes et émotions populaires dans le monde arabe ».
Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2026 à 16:09
Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

Alors que Meta a réalisé un chiffre d’affaires de 174,80 milliards d’euros en 2025, la maison mère d’Instagram, de WhatsApp et de Facebook, a emprunté 26 milliards d’euros sur les marchés financiers en octobre 2025. Pourquoi s’endetter avec de tels résultats ? Il faut chercher du côté de l’effet de levier, de la fiscalité et de stratégie d’entreprise.
Meta est un mastodonte de l’économie mondiale. Le groupe pèse 1 473 milliards d’euros en bourse et a réalisé un chiffre d’affaires proche de 52 milliards d’euros rien qu’au quatrième trimestre de 2025, elle possède une trésorerie de 71 milliards d’euros et une marge de 41 % au 31 décembre 2025. Ces chiffres donnent le tournis. Pourtant, l’entreprise annonce vouloir licencier 20 % de ses effectifs.
En parallèle, elle a finalisé en octobre dernier une émission obligataire de 26 milliards d’euros, la plus importante de l’année 2025 aux États-Unis. Concrètement, les actionnaires achètent de la dette du groupe de Facebook, Instagram ou WhatsApp, contre un intérêt. Car les besoins en financement de l’entreprise californienne sont gigantesques, notamment 23,50 milliards d’euros pour le développement d’infrastructures consacrées à l’intelligence artificielle.
Ce paradoxe n’est qu’apparent. Pour les grandes entreprises, le recours à l’endettement se révèle souvent plus rationnel que la mobilisation de leurs propres fonds. Comment l’expliquer ?
Même un géant comme Meta, disposant d’une valorisation boursière colossale et d’importantes liquidités, a intérêt à s’endetter. La raison est simple : tant que le coût de la dette reste inférieur au rendement des projets financés, la rentabilité des fonds propres augmente. C’est précisément ce que l’on appelle l’effet de levier, à savoir utiliser des ressources empruntées pour amplifier la performance financière au bénéfice des actionnaires.
L’effet de levier est renforcé par un avantage fiscal décisif. Les intérêts de la dette sont déductibles de l’impôt sur les sociétés, contrairement aux dividendes versés aux actionnaires. Pour Meta, dont les bénéfices se chiffrent en dizaines de milliards, cette déduction représente une économie d’impôt substantielle. Dans ce cadre, s’endetter n’est pas un signe de fragilité, mais un choix rationnel d’optimisation de la structure du capital.
Ce raisonnement dépasse les entreprises. Nos recherches sur la soutenabilité de la dette publique en Europe ou dans les pays en développement montrent que l’endettement n’est viable que si les ressources mobilisées servent des investissements réellement productifs, capables d’améliorer la croissance et le bien-être.
Lorsque la dette, publique ou privée, finance des dépenses sans effet sur la création de valeur, le levier se transforme en fardeau et devient un effet massue. La question pertinente n’est donc jamais s’il faut s’endetter, mais pourquoi et pour quoi faire.
Pour exploiter pleinement ce levier, Meta doit accéder à des financements massifs, de longue maturité, à un coût prévisible. Le crédit bancaire, limité par les règles prudentielles, des covenants exigeants (clause d’un contrat de prêt permettant au prêteur d’exiger le remboursement anticipé du prêt) et des maturités plus courtes, ne peut offrir ce volume.
Les marchés obligataires, en revanche, réunissent des investisseurs mondiaux capables de prêter des dizaines de milliards allant jusqu’à 30 ans. Pour Meta, on parle de plus 30 milliards de dollars d’obligations sur le marché, avec des maturités comprises entre 2030 et 2065. Pour un émetteur noté Investment Grade – de AAA à BBB- –, les marchés permettent de lever des montants qu’aucune banque ne peut fournir seule, souvent à un taux très compétitif.
En résumé, si la banque finance l’activité, le marché finance l’ambition. L’effet de levier étant la stratégie de Meta, le marché obligataire en est l’instrument naturel.
Le moment choisi par Meta n’est pas anodin. Les taux longs états-uniens se sont stabilisés fin 2025 après une période de forte volatilité. Émettre des obligations permet de fixer un coût d’endettement attractif pour plusieurs décennies. L’entreprise Meta montre qu’elle s’endette pour accélérer sa croissance, non pour se renflouer. Cet arbitrage financier est cohérent avec une stratégie de long terme.
Cette levée de fonds vise à financer l’expansion des infrastructures d’intelligence artificielle du groupe. En 2026, Amazon, Google, Meta et Microsoft souhaitent investir plus de 522 milliards d’euros. La dette permet de financer ces investissements lourds sans puiser dans la trésorerie opérationnelle ni diluer l’actionnariat.
En effet, émettre de nouvelles actions pour lever des capitaux augmente le nombre de titres en circulation, ce qui réduit mécaniquement la part de chaque actionnaire dans les bénéfices de l’entreprise. Cette dilution érode la valeur de chaque titre existant et va à l’encontre des intérêts des investisseurs, qui voient leur droit aux profits futurs diminuer sans avoir reçu de contrepartie.
En dissociant financement et exploitation, Meta renforce sa capacité d’expansion tout en préservant la valeur de ses fonds propres. Au fond, un usage classique du levier chez les géants technologiques.
Émettre de la dette sur les marchés n’apporte pas seulement du financement, cette logique impose une discipline de marché. Prospectus détaillé, suivi des agences de notation, rencontres avec les investisseurs, autant d’exigences qui forcent les grandes entreprises à une transparence régulière et à une gestion plus rigoureuse.
Pour Meta, la levée obligataire n’est pas qu’un levier financier, c’est l’acceptation d’un regard extérieur permanent, qui structure la gouvernance autant que le coût du capital.
Meta illustre ce que la finance d’entreprise a de plus rationnel : mobiliser l’effet de levier, optimiser la fiscalité et accepter la discipline du marché. Emprunter 30 milliards n’est pas un signal de fragilité. C’est la preuve que la dette demeure, pour les plus grandes entreprises, l’outil le plus puissant pour financer l’ambition sans diluer la valeur.
Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2026 à 16:09
Lisa Pelssers, Assistant researcher in social and political sciences, Université de Liège
En Belgique, l’échec du projet numérique « I-police » ainsi que les controverses récentes autour de l’intelligence artificielle ont ravivé les débats sur la place du numérique dans les institutions publiques. Longtemps présentée comme un levier de modernisation, la numérisation transforme le travail des tribunaux et met en lumière les fragilités de l’indépendance judiciaire. Derrière les promesses de rapidité et d’efficacité se dessinent de nouveaux enjeux pour la justice.
En Belgique, comme ailleurs, la numérisation de la justice est devenue un enjeu politique et budgétaire majeur. Les événements récents invitent pourtant à réexaminer la portée de ce chantier. L’arrêt du projet « I-police », après des investissements publics considérables, a rappelé la fragilité des grands projets numériques dans le secteur public. Le programme a été abandonné en raison de graves lacunes dans l’exécution du marché public et de résultats jugés très en deçà des attentes initiales.
Dans le même temps, l’arrivée en février 2025 à la tête du ministère de la justice d’Annelies Verlinden, auparavant ministre de l’intérieur, marque un déplacement des priorités. Après plusieurs années de modernisation numérique continue, ses premières mesures mettent plutôt l’accent sur les problèmes structurels du système judiciaire, tels que les conditions de travail, les infrastructures et la surpopulation carcérale. Le numérique n’est plus présenté comme la solution centrale, mais comme un élément parmi d’autres d’une réforme institutionnelle.
Parallèlement, l’intelligence artificielle suscite des controverses. La condamnation d’un avocat pour avoir remis des conclusions rédigées par une IA et les mises en garde contre une automatisation excessive de la décision judiciaire soulignent que les enjeux ne sont pas seulement techniques, mais aussi normatifs.
Ces signaux convergents montrent que la numérisation de la justice ne relève pas d’une évidence consensuelle. Elle engage des choix de gouvernance, de financement et de conception de la démocratie.
En Belgique, la numérisation des tribunaux s’inscrit dans une longue trajectoire de réformes. La fin des années 1990 est marquée par l’affaire Dutroux et la crise institutionnelle subséquente. Les gouvernements successifs ont alors cherché à restaurer la confiance des citoyens en essayant de rendre l’institution plus efficace, plus transparente et plus performante.
Progressivement, le numérique est devenu l’instrument privilégié de cette modernisation. Bases de données, plateformes de gestion, systèmes de traitement des dossiers : ces outils promettaient de fluidifier les procédures, de centraliser l’information et de réduire les délais.
Mais ces technologies ne sont pas neutres. Comme tout instrument de gestion, elles organisent, hiérarchisent et encadrent l’activité. Elles s’inscrivent dans un discours d’urgence et de modernisation présenté comme inévitable. Le numérique s’est ainsi imposé non seulement comme un outil, mais aussi comme la meilleure réponse aux difficultés structurelles de la justice – la lenteur, la complexité, le manque de transparence et les coûts élevés.
Pourtant, la numérisation ne supprime pas les tensions : elle les déplace, les reformule et en fait émerger de nouvelles. Derrière les plateformes et les bases de données, ce sont des équilibres fondamentaux qui se redessinent.
Pour comprendre ce que la numérisation produit concrètement, il faut déplacer le regard. Trois points d’attention permettent d’en mesurer les effets.
Un travail judiciaire redéfini
La manière de penser évolue : les outils pré-classent les dossiers, automatisent certaines étapes et signalent des priorités. Il ne s’agit plus seulement d’interpréter et de trancher, mais de composer avec ce que le système permet, impose ou rend visible.
Les tableaux de bord, les indicateurs de performance et les champs standardisés valorisent la rapidité, la traçabilité et la conformité. Là où dominaient auparavant la délibération et la profondeur d’analyse, ces nouveaux critères s’imposent et redéfinissent, en pratique, les hiérarchies de valeur – par exemple en plaçant l’efficacité au-dessus de la réflexion – ainsi que ce qui est considéré comme un « bon » travail juridique.
Enfin, la manière dont les décisions sont prises, et par qui, évolue. Le fonctionnement des juridictions dépend désormais d’entreprises privées et de mises à jour logicielles dont les logiques ne sont pas toujours explicites ni alignées avec les normes judiciaires. L’autorité des juges demeure formellement intacte, mais leur capacité à agir dépend de plus en plus de ces infrastructures et des acteurs qui les font fonctionner.
Ces évolutions, souvent discrètes, recomposent progressivement les équilibres professionnels et la manière dont la justice est exercée.
L’indépendance judiciaire en question
Au-delà du travail judiciaire lui-même, la numérisation influence aussi l’indépendance de la justice. Celle-ci concerne les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles les décisions sont prises.
Traditionnellement, les dossiers étaient gérés au sein des juridictions. Avec les plateformes numériques, la gestion des fichiers, des bases de données et des systèmes informatiques implique désormais d’autres acteurs : prestataires privés, ordres professionnels, services publics fédéraux. Certaines juridictions ont tenté de conserver la maîtrise de leurs outils, en développant leurs bases de données en interne. Mais ailleurs, les dépendances sont plus fortes, qu’elles lient l’institution à un prestataire privé pour la maintenance d’un système pénal, ou à l’Ordre des avocats pour une plate-forme de gestion des faillites.
La question devient plus sensible encore lorsque l’exécutif intervient dans la gouvernance des infrastructures. En novembre 2025, la Cour constitutionnelle a annulé une disposition relative au dossier pénal numérique. Le registre central, censé constituer la source authentique des dossiers de procédure, était géré par un comité institué auprès du Service public fédéral de justice, au sein duquel les représentants de l’ordre judiciaire ne disposaient ni d’une majorité ni d’une voix prépondérante. La Cour a estimé qu’une telle structure ne garantissait pas suffisamment l’indépendance judiciaire.
Une soutenabilité institutionnelle fragilisée
Sur le terrain, un paradoxe s’impose aux acteurs et aux observateurs : le numérique semble à la fois en retard – outils défaillants, connexions incertaines – et en accélération permanente, avec des projets qui se succèdent avant même que les précédents ne soient stabilisés. Dans ce contexte, les décalages et les imprévus ne sont pas toujours anticipés par les réformes. Ils sont absorbés au quotidien par les professionnels eux-mêmes : prendre en main un nouveau logiciel, contourner une étape bloquée, maintenir une cohérence alors que les catégories évoluent plus vite que les règles qu’elles sont censées servir.
À long terme, cette succession d’adaptations produit une forme d’usure institutionnelle. Les outils se suivent, les systèmes changent et les équipes doivent constamment apprendre, désapprendre, réapprendre et compenser des défauts de conception par du bricolage. Innovation et usure coexistent dans un même geste : maintenir la justice opérationnelle à travers des infrastructures fragiles.
Cette fatigue ne tient pas seulement aux outils eux-mêmes, mais au rythme auquel ils sont conçus et déployés. Les projets numériques sont souvent financés dans les cycles courts des législatures, des plans stratégiques, d’éventuels fonds européens du plan de relance. Ces financements privilégient le lancement et les échéances visibles. Mais la justice fonctionne dans la durée. Elle exige stabilité, continuité et réparabilité.
De plus, un système numérique ne vit pas seulement au moment de son déploiement. Il exige des mises à jour, des corrections et un support constant. Ces coûts de maintenance sont souvent sous-estimés, fragmentés ou financés de manière provisoire. Les juridictions se retrouvent alors à faire fonctionner des systèmes instables ou partiellement aboutis.
Ce décalage entre le temps politique de l’innovation et le temps institutionnel de la justice fragilise la capacité des juridictions à faire fonctionner durablement les dispositifs numériques sur lesquels elles reposent. La Cour des comptes belge a récemment alerté sur la viabilité à long terme des initiatives de justice numérique dans leur gouvernance actuelle.
La numérisation de la justice ne peut être réduite à un simple chantier technique. Elle engage des choix de gouvernance, de financement, et de conception du service public. Présentée comme une réponse à la lenteur ou à la complexité de la justice, elle redessine en réalité les équilibres institutionnels et les conditions d’exercice du travail judiciaire.
L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’efficacité des outils. Il réside dans la manière dont ils sont conçus, gérés, financés, et maintenus dans le temps, et dans la vision de la justice qu’ils contribuent à instituer. Car derrière les plateformes et les registres numériques se jouent des questions plus fondamentales : quelles pratiques professionnelles, quelles formes d’indépendance et quelles temporalités institutionnelles ces dispositifs rendent-ils possibles – ou fragilisent-ils ? Et à quel prix ?
Lisa Pelssers a reçu des financements du Fond national de la recherche scientifique (FRS-FNRS).