14.01.2026 à 12:28
Nathan MacDonald, Professor of the Interpretation of the Old Testament, University of Cambridge
L’apparition de la toute première carte dans une Bible, au début du XVIe siècle, a profondément transformé la manière de représenter la Terre sainte – et, plus largement, le monde. Elle a participé à la naissance d’un monde organisé en États-nations… dont nous subissons encore aujourd’hui l’héritage.
Il y a cinq siècles paraissait la première Bible contenant une carte. L’anniversaire est passé inaperçu, pourtant il célèbre un évenement qui a changé durablement la fabrication des Bibles. Cette carte figurait dans l’Ancien Testament publié en 1525 par Christopher Froschauer à Zurich, et elle a circulé largement dans l’Europe centrale du XVIe siècle.
Pourtant, malgré son importance dans l’histoire de la Bible, cette innovation n’a pas vraiment été un succès. La carte est inversée sur l’axe nord-sud (elle se lit donc à l’envers). La Méditerranée se retrouve à l’est de la Palestine, et non à l’ouest. Une anecdote qui montre à quel point la connaissance européenne du Moyen-Orient restait limitée à l’époque – au point qu’aucun membre de l’atelier d’impression ne s’en soit rendu compte.
La carte avait été dessinée environ dix ans plus tôt par le célèbre peintre et graveur de la Renaissance Lucas Cranach l’Ancien, installé à Wittenberg dans l’actuelle Allemagne. Rédigée en latin, elle représente la Palestine avec plusieurs lieux saints importants comme Jérusalem et Bethléem. En bas, on distingue les montagnes du Sinaï et le chemin emprunté par les israélites lors de leur fuite de l’esclavage en Égypte.
En regardant de près, on distingue les israélites et leurs tentes, ainsi que plusieurs petites scènes illustrant les épisodes de leur voyage. Le paysage est toutefois plus européen que moyen-oriental, ce qui reflète l’ignorance des imprimeurs concernant cette région. On voit des villes fortifiées entourées d’arbres et, contrairement à la réalité, le Jourdain serpente fortement vers la Mer Morte, tandis que le littoral présente davantage de baies et d’anses.
Au siècle précédent, les Européens avaient redécouvert le géographe gréco-romain du IIe siècle, Ptolémée, et avec lui l’art de produire des cartes précises utilisant latitude et longitude, dans la mesure où l’on pouvait alors estimer cette dernière (elle s’est considérablement améliorée dans les siècles suivants). Avec l’essor de l’imprimerie, la « Géographie » de Ptolémée avait conquis l’Europe : on avait publié son traité scientifique et ses cartes du monde antique avaient été largement reproduites.
Les imprimeurs ont toutefois rapidement découvert que les acheteurs souhaitaient des cartes contemporaines. De nouvelles cartes de la France, de l’Espagne ou encore de la Scandinavie furent bientôt publiées. À nos yeux, elles sont véritablement modernes : le nord est placé en haut de la page et la localisation des villes, des fleuves et des côtes y est représentée avec une grande précision.
Ces cartes ont rapidement supplanté la cartographie médiévale et son approche symbolique du monde, comme la célèbre mappemonde d’Hereford du monde connu vers 1300, où il s’agissait davantage de transmettre une signification culturelle ou religieuse que d’atteindre une précision géographique. Avec une exception, toutefois : la Palestine.
Les premiers éditeurs de Ptolémée proposaient à leurs lecteurs une « carte moderne de la Terre sainte »… qui n’avait en réalité rien de moderne. C’était une carte héritée du Moyen Âge, conçue non pas à partir de la latitude et de la longitude, mais grâce à une grille permettant d’estimer les distances entre les lieux. Elle était orientée avec l’est en haut de la page et l’ouest en bas. On y voyait les grands sites du christianisme, et la Palestine y était découpée selon les territoires des tribus.
La carte de Cranach mêle ces deux approches. En haut et en bas, elle affiche des lignes de méridien, mais la côte est inclinée de sorte que toute la carte est orientée vers le nord-est en haut de la page.
On a l’impression que Cranach ne savait pas tout à fait quel type de carte produire. La représentation se veut réaliste et moderne, mais elle reste chargée de géographie symbolique : en parcourant la carte du regard, on voyage avec les israélites depuis l’esclavage en Égypte jusqu’à la Terre promise, en passant par tous ses lieux emblématiques, comme le mont Carmel, Nazareth, le Jourdain ou Jéricho.
Cette carte illustre bien le peu d’intérêt que l’Europe portait à la Palestine, alors sous domination ottomane. Ce que recherchaient les lecteurs européens, c’était cet espace hybride qu’est la « Terre sainte » : un lieu appartenant à notre monde, mais qui, en même temps, en échappait.
Les villes qui y étaient représentées étaient celles ayant prospéré deux millénaires plus tôt et qui, pour les chrétiens, avaient en un sens davantage de réalité. Elles appartenaient à cet espace imaginaire façonné par les Écritures et la prédication des églises.
Ce mélange étonnant d’ancien et de moderne a eu des effets particulièrement importants lorsqu’il s’est agi de cartographier la Palestine selon les douze territoires tribaux. Les douze tribus issues de Jacob symbolisaient, pour les chrétiens, la légitimité de leur héritage : celui d’Israël, de ses lieux saints et de tout ce qu’ils incarnaient – l’accès à la Jérusalem céleste. Sur ces cartes, les lignes inscrivaient visuellement les promesses éternelles faites par Dieu.
Or, à l’époque moderne, ces mêmes lignes commencèrent à marquer les frontières entre États souverains. Les cartes de la Terre sainte, soigneusement découpée entre les tribus d’Israël, ont ainsi influencé durablement les cartographes. Au fil du XVIe siècle, de plus en plus de cartes dans les atlas ont représenté un monde découpé entre des nations distinctes, dotées de frontières clairement définies.
Le fait qu’une carte découpée en territoires figure dans la Bible donnait, en apparence, une caution religieuse à un monde rempli de frontières. Des lignes qui symbolisaient autrefois l’étendue illimitée des promesses divines servaient désormais à marquer les limites de souverainetés politiques.
Dans les Bibles elles-mêmes, les cartes s’étaient installées pour de bon. Dans les années qui suivirent, les imprimeurs testèrent différentes configurations, mais ils finirent par retenir quatre cartes essentielles : celle des errances des israélites dans le désert, celle des territoires des douze tribus, celle de la Palestine au temps de Jésus, et celle des voyages missionnaires de l’apôtre Paul.
Il y avait là une belle symétrie : deux cartes pour l’Ancien Testament, deux pour le Nouveau. Mais aussi deux cartes de voyages et deux cartes de la Terre sainte. Ces équilibres visuels mettaient en scène les liens entre les évènements : l’Ancien Testament s’accomplit dans le Nouveau, et le judaïsme trouve son aboutissement dans le christianisme.
L’apparition de la première carte dans une Bible marque donc un moment historique fascinant – mais aussi troublant. Elle a transformé la Bible en un objet proche d’un atlas de la Renaissance, tout en s’appuyant sur l’idée d’une supériorité chrétienne : la Terre sainte telle que l’imaginaire chrétien la concevait reléguait la Palestine contemporaine à l’arrière-plan, et le christianisme se posait en héritier ultime du judaïsme.
Cette carte fut également l’un des instruments ayant contribué à façonner le monde moderne des États-nations. Et d’une certaine façon, nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de ce tournant.
Nathan MacDonald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.01.2026 à 12:28
Saroash Shahid, Reader in Dental Materials, Queen Mary University of London

Longtemps, l’idée que les civilisations antiques auraient inventé l’orthodontie a fasciné chercheurs et grand public. Des fils d’or et des bandes dentaires retrouvés dans des tombes semblaient en apporter la preuve. Mais l’archéologie raconte aujourd’hui une histoire bien différente.
Les anciens Égyptiens et les Étrusques auraient été les pionniers de l’orthodontie, utilisant de délicats fils d’or et du catgut (un type de fil fabriqué à base de boyaux d’origine animale) pour redresser les dents. C’est une histoire que l’on retrouve depuis des décennies dans les manuels de dentisterie, présentant nos ancêtres comme étonnamment modernes dans leur quête du sourire parfait. Mais lorsque des archéologues et des historiens de la dentisterie ont enfin examiné les preuves de près, ils ont découvert que l’essentiel relevait du mythe.
Prenons la contention d’El-Qattah en Égypte, datée d’environ 2500 av. J.-C. Le fil d’or retrouvé avec les restes anciens ne remplissait pas du tout la fonction que l’on imaginait. Plutôt que de tirer les dents pour les aligner, ces fils servaient à stabiliser des dents branlantes ou à maintenir des dents de remplacement en place. Autrement dit, ils fonctionnaient comme des prothèses, pas comme des appareils orthodontiques.
Les bandes d’or découvertes dans les tombes étrusques racontent une histoire similaire. Il s’agissait probablement d’attelles dentaires destinées à soutenir des dents fragilisées par des maladies des gencives ou des blessures, et non de dispositifs visant à déplacer les dents vers de nouvelles positions.
Il existe d’ailleurs des raisons pratiques assez convaincantes pour lesquelles ces dispositifs anciens n’auraient de toute façon pas pu fonctionner comme des appareils orthodontiques. Des tests réalisés sur des appareils étrusques ont révélé que l’or utilisé était pur à 97 %, mais l’or pur est remarquablement mou.
Il se plie et s’étire facilement sans se rompre, ce qui le rend inutilisable en orthodontie. Les appareils dentaires fonctionnent en exerçant une pression continue sur de longues périodes, ce qui nécessite un métal à la fois solide et élastique. L’or pur en est tout simplement incapable. Essayez de le tendre suffisamment pour redresser une dent, et il se déformera ou se rompra.
Reste ensuite la question intrigante de l’identité des personnes qui portaient ces bandes d’or. Beaucoup ont été retrouvées sur des squelettes de femmes, ce qui suggère qu’il s’agissait peut-être de symboles de statut ou de bijoux décoratifs plutôt que de dispositifs médicaux. De manière révélatrice, aucune n’a été découverte dans la bouche d’enfants ou d’adolescents – précisément là où l’on s’attendrait à les trouver s’il s’agissait de véritables appareils orthodontiques.
Mais la révélation la plus fascinante est peut-être celle-ci : les populations anciennes ne connaissaient pas les mêmes problèmes dentaires que ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.
La malocclusion – l’encombrement et le mauvais alignement des dents, aujourd’hui si fréquents – était extrêmement rare autrefois. Des études menées sur des crânes de l’âge de pierre montrent une quasi-absence de chevauchement des dents. La différence tient à l’alimentation.
Nos ancêtres consommaient des aliments durs et fibreux qui exigeaient une mastication intense. Tout ce travail de la mâchoire favorisait le développement de mâchoires fortes et larges, parfaitement capables d’accueillir toutes leurs dents.
À l’inverse, les régimes alimentaires modernes sont mous et transformés, offrant peu d’exercice aux mâchoires. Résultat : nos mâchoires sont souvent plus petites que celles de nos ancêtres, tandis que nos dents restent de la même taille, ce qui entraîne l’encombrement que l’on observe aujourd’hui.
Puisque les dents de travers étaient quasiment inexistantes dans l’Antiquité, il n’y avait guère de raison de développer des méthodes pour les redresser.
Cela dit, les populations anciennes ont parfois tenté des interventions simples pour corriger certaines irrégularités dentaires. Les Romains fournissent l’une des premières références fiables à ce qui peut être considéré comme un véritable traitement orthodontique.
Aulus Cornelius Celsus ou Celse, médecin et auteur romain du Ier siècle apr. J.-C., indiquait que lorsqu’une dent d’enfant poussait de travers, il fallait la repousser doucement chaque jour avec un doigt jusqu’à ce qu’elle se déplace vers la bonne position. Bien que rudimentaire, cette méthode repose sur le même principe que celui utilisé aujourd’hui : une pression douce et continue peut déplacer une dent.
Après l’époque romaine, les progrès furent minimes pendant des siècles. Toutefois, au XVIIIe siècle, l’intérêt pour le redressement des dents refit surface, au prix de méthodes parfois particulièrement douloureuses.
Faute d’accès à des instruments dentaires modernes, certains avaient recours à des « cales gonflantes » en bois pour créer de l’espace entre des dents trop serrées. Une petite cale de bois était insérée entre les dents ; en absorbant la salive, le bois se dilatait et forçait les dents à s’écarter. Rudimentaire et atroce, sans doute, mais cette pratique marquait une étape vers la compréhension du fait que les dents pouvaient être déplacées par la pression.
La véritable orthodontie scientifique débute avec les travaux du dentiste français Pierre Fauchard en 1728. Souvent considéré comme le père de la dentisterie moderne, Fauchard publie un ouvrage fondateur en deux volumes, Le Chirurgien dentiste, qui contient la première description détaillée du traitement des malocclusions.
Il met au point le « bandeau » – une bande métallique courbe placée autour des dents afin d’élargir l’arcade dentaire. Il s’agit du premier instrument spécifiquement conçu pour déplacer les dents à l’aide d’une force contrôlée.
Fauchard décrit également l’utilisation de fils pour soutenir les dents après leur repositionnement. Son travail marque un tournant décisif, faisant passer l’orthodontie des mythes antiques et des expérimentations douloureuses à une approche scientifique qui conduira, à terme, aux appareils dentaires modernes et aux aligneurs transparents.
Avec les progrès de la dentisterie aux XIXe et XXe siècles, l’orthodontie devient une spécialité à part entière. Les bagues métalliques, les arcs, les élastiques, puis l’acier inoxydable rendent les traitements plus fiables.
Des innovations ultérieures – bagues en céramique, appareils linguaux et aligneurs transparents – rendent ensuite le processus plus discret. Aujourd’hui, l’orthodontie s’appuie sur des scans numériques, des modèles informatiques et l’impression 3D pour une planification des traitements d’une précision remarquable.
L’image de populations antiques portant des appareils dentaires en or et en catgut est certes séduisante et spectaculaire, mais elle ne correspond pas aux faits.
Les civilisations anciennes avaient conscience de certains problèmes dentaires et ont parfois tenté des solutions simples. Elles n’avaient toutefois ni le besoin ni la technologie permettant de déplacer les dents comme nous le faisons aujourd’hui.
La véritable histoire de l’orthodontie ne commence pas dans l’Antiquité, mais avec les avancées scientifiques du XVIIIe siècle et au-delà – une histoire déjà suffisamment passionnante sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter des mythes.
Saroash Shahid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.01.2026 à 12:28
Sara Read, Lecturer in English, Loughborough University

Aujourd’hui populaires sur les réseaux sociaux, les patchs anti-boutons ne sont pas une invention moderne : leur ancêtre, la « mouche », décorait déjà le visage des élégantes et des coquettes du XVIIe siècle.
Vous avez sans doute déjà croisé des personnes qui se promènent avec de petits stickers sur le visage. Peut-être avez-vous vu des lunes, des étoiles, des nuages ou même des visages souriants orner les joues et le menton des gens que vous rencontrez. Peut-être en portez-vous vous-même. Si certaines personnes les utilisent comme des accessoires de mode, ces autocollants colorés sont en réalité des « patchs anti-imperfections » médicamenteux, conçus pour traiter les boutons ou l’acné.
Certains de ces patchs contiennent un gel qui s’attaque à l’imperfection en cours d’apparition en la maintenant humide afin de favoriser la cicatrisation. D’aucuns préfèrent des patchs en film quasi transparent afin d’en tirer les mêmes bénéfices, mais de manière plus discrète.
Loin d’être une mode récente, les patchs de beauté ont une longue histoire sous leur précédent nom de « mouche ». La tendance a pris son essor une première fois dans l’Europe du XVIIe siècle, avec des patchs fabriqués en papier, en soie ou en velours, voire en cuir fin, découpés en formes de losanges, d’étoiles ou de croissants de lune.
Ils pouvaient être fabriqués dans de nombreuses couleurs, mais on privilégiait généralement le noir, parce qu’il offrait un contraste parfait avec le teint pâle idéalisé des hommes et des femmes de la haute société occidentale, teint qu’ils envisageaient comme un marqueur de statut social, indiquant qu’ils ne travaillaient pas en plein air. La pièce Blurt, Master-Constable (1602) explique un autre attrait des mouches : lorsqu’elles étaient bien disposées, elles pouvaient « attirer les yeux des hommes et provoquer leurs regards ».
Les mouches sont fréquemment mentionnées dans les textes, de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. Tout comme aujourd’hui, ces patchs avaient une double fonction. Dans sa pièce de 1601 Jack Drum’s Entertainment, John Marston explique ainsi : « Les mouches sont portées, certaines par fierté, certaines pour retenir l’écoulement, et certaines pour cacher une croûte. »
Ainsi coexistaient des pièces portées par coquetterie, et d’autres – parfois thérapeutiques – destinées à assécher des plaies. Elles servaient également à dissimuler les cicatrices laissées alors par des maladies, comme la variole ou la syphilis.
C’est ce dernier usage qui a conduit les moralistes à s’opposer aux mouches. Un livre anonyme de 1665 affirmait qu’un aumônier du roi d’Angleterre Charles Ier avait prononcé un sermon les comparant à la marque de Caïn. Il allait jusqu’à laisser entendre que le port de ces accessoires favorisait les épidémies de peste :
« Les mouches et les grains de beauté artificiels […] étaient les précurseurs d’autres taches et marques de la peste. »
D’autres moralistes semblaient davantage préoccupés encore par le fait que, tout comme le maquillage, leur fonction était de présenter une fausse apparence, susceptible de tromper son monde. Cette critique s’est généralisée au XVIIIe siècle, lorsque l’usage des mouches s’est retrouvé associé à une conduite sexuelle jugée légère.
La Carrière d’une prostituée, de William Hogarth (1731), est une série de tableaux représentant la chute d’une jeune fille de la campagne, Moll Hackabout. Nouvellement arrivée à Londres, elle est trompée par la tenancière de maison close Elizabeth Needham. Le visage de Needham est couvert de ces mouches.
Le diariste anglais Samuel Pepys mentionne ces patchs à plus d’une douzaine de reprises dans son journal, entre 1660 et 1669. Il les rencontre pour la première fois au printemps 660, lors d’un voyage d’affaires à La Haye, où il croise « deux très jolies dames, très à la mode et portant des mouches noires, qui chantaient joyeusement tout le long du trajet ».
Le lendemain, au cours d’une promenade en ville, il note :
« Tout le monde à la mode parle français ou latin, ou les deux. Les femmes, pour beaucoup d’entre elles, sont très jolies, bien vêtues, élégantes et portent des mouches noires. »
Il précise également que ces dernières étaient souvent humidifiées avec de la salive afin de les faire tenir. En mai 1668, il se souvient avoir vu Lady Castlemaine – maîtresse de Charles II – réclamer une mouche que portait sa servante, la mouiller dans sa bouche puis l’appliquer sur son propre visage. Nous savons aussi, grâce à Pepys, que Jacques, duc d’York, appréciait lui aussi de porter une ou deux mouches.
Dès le mois d’août de la même année, Pepys note dans son journal que son épouse Elizabeth portait des patchs lors d’un baptême. Il semble toutefois l’avoir oublié lorsqu’il écrit en novembre :
« Ma femme m’a paru très jolie aujourd’hui, car c’était la première fois que je lui avais donné la permission de porter une mouche noire. »
Lui-même arbora une mouche en septembre 1664, lorsqu’il se réveilla avec la bouche couverte de croûtes.
La mode des mouches connut son apogée durant la Restauration Stuart (1660-1700), lorsque les royalistes revenus d’exil rapportèrent des modes françaises qu’ils jugeaient le summum du raffinement.
L’écrivaine anglaise Mary Evelyn expliquait ainsi que « mouches » était le terme français en vogue pour désigner les « patchs noirs », un terme parfois utilisé également en anglais. Son poème Mundus Muliebris : Or The Ladies Dressing-Room Unlock’d, and Her Toilets Spread, publié à titre posthume en 1690, constitue une satire mordante des modes francophiles du Londres de la Restauration, auxquelles Evelyn estimait que seules les personnes vulgaires pouvaient céder.
S’il est difficile d’imaginer que les personnes qui portent aujourd’hui des patchs anti-boutons puissent faire l’objet du même type de critiques moralisatrices qu’autrefois, il existe néanmoins certains recoins d’internet où l’on se moque de celles et ceux qui sortent en public avec ces stickers.
Qu’ils soient efficaces ou non, les patchs anti-boutons restent un accessoire inoffensif. À partir de la fin du XVIIe siècle, les ouvrages commencent à mentionner les boîtes à mouches, de petits écrins ouvragés spécialement conçus pour les ranger.
Les personnes à la mode aimaient se montrer avec une petite boîte en argent, destinée à contenir leurs mouches en velours ou en soie. Peut-être faut-il y voir la prochaine étape du retour à la mode de ces patchs anti-boutons.
Sara Read ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.