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31.07.2026 à 10:09

Pourquoi les vieux torchons essuient-ils mieux que les neufs ?

Rebecca Van Amber, Senior Lecturer in Fashion & Textiles, RMIT University

Avant de remplacer vos vieux torchons, réfléchissez-y à deux fois. Leur aspect fatigué cache souvent de meilleures performances que celles d’un modèle neuf.
Texte intégral (1722 mots)
En modifiant la texture des fibres et du tissu, les lavages répétés le rendent plus absorbant que son remplaçant flambant neuf. Anna Shvets/Pexels

Un torchon neuf peut repousser l’eau, tandis qu’un modèle usé l’absorbe beaucoup plus facilement. Les propriétés des fibres, les finitions textiles et les effets du lavage expliquent ce paradoxe du quotidien.


Il existe un rituel étrange dans bien des cuisines : on ignore le torchon tout neuf, impeccable, suspendu à la poignée du four, pour attraper celui, usé et un peu grisonnant, rangé dans un tiroir.

Nous savons tous que ce vieux compagnon essuie mieux la vaisselle, sans vraiment savoir pourquoi. Cela paraît contre-intuitif : un torchon flambant neuf, tout juste acheté, ne devrait-il pas être plus efficace qu’un modèle déjà bien usé ?

Et pourtant, nous continuons instinctivement à préférer le torchon effiloché au neuf. Ce n’est pas une simple superstition de cuisine. Il existe une véritable explication scientifique au fait que les torchons deviennent plus efficaces avec le temps. La comprendre pourrait bien changer votre regard sur l’ensemble des textiles de votre maison.

La science de l’absorption

Les torchons sont généralement fabriqués en coton ou en lin, des tissus choisis précisément parce que ces fibres naturelles de cellulose sont naturellement hygroscopiques, c’est-à-dire qu’elles attirent et retiennent l’eau. Mais le type de fibre ne suffit pas à déterminer les performances d’un torchon. Sa capacité d’absorption résulte d’une interaction complexe entre les fibres, les fils, la structure du tissu et les traitements appliqués lors de sa fabrication.

Les textiles absorbent et retiennent l’eau à deux endroits essentiels : au sein même de la structure des fibres, et dans les espaces entre les fibres et les fils. C’est pourquoi la structure du tissu est si importante.

Prenez les serviettes de bain : à quand remonte la dernière fois que vous en avez utilisé une lisse et très fine ? Elles sont généralement confectionnées en tissu éponge, dont les nombreuses petites boucles en surface augmentent considérablement la surface de contact. L’eau est ainsi facilement absorbée et entraînée à l’intérieur du tissu par capillarité.

Serviette colorée
Les boucles du tissu éponge sont ce qui rend les serviettes de bain si absorbantes : elles piègent l’humidité au cœur des fibres. Lindsay Lyon/Unsplash

Les torchons existent dans différents types de tissage : toile (ou tissage simple), sergé, nid d’abeille ou tissu éponge. Les torchons en toile – ceux que l’on voit souvent ornés de motifs imprimés – présentent une surface lisse, idéale pour obtenir des impressions nettes et précises.

Le tissu en nid d’abeille, dont l’aspect évoque effectivement une alvéole, possède une texture en relief qui le rend particulièrement efficace. Comme pour le tissu éponge, cette structure augmente la surface de contact et améliore la capacité d’absorption de l’eau.

Pourquoi les vieux torchons sont plus efficaces ?

Pourquoi votre vieux torchon tout usé fait-il mieux le travail que son remplaçant flambant neuf ? Trois facteurs principaux l’expliquent.

Les traitements au silicone. De nombreux textiles neufs sont recouverts d’un apprêt à base de silicone qui les rend plus doux au toucher et plus résistants aux faux plis, des qualités appréciées en magasin. Mais il y a un revers à la médaille : ces traitements sont souvent hydrophobes. Autrement dit, votre torchon neuf peut être recouvert d’une fine couche qui repousse l’eau. La solution est simple : lavez toujours un torchon neuf à l’eau chaude avant de l’utiliser pour la première fois.

The impact of laundering. Fabrics undergo significant changes during their first several washes – typically up to six cycles. During manufacturing, whether knitted or woven, fabrics are held under tension. Washing causes the yarns to relax in what’s called “relaxation shrinkage”, reverting to their natural, tension-free state. Industry typically tolerates up to 5 % shrinkage.

Here’s where it gets interesting : while your tea towel’s dimensions may shrink slightly, its mass stays the same, meaning the fabric becomes thicker and denser. In waffle weave towels, this shrinkage can make the three-dimensional texture more pronounced, increasing surface geometry and absorption. This phenomenon has been documented in terry bath towels, as well.

L’effet des lavages. Les tissus subissent d’importantes transformations au cours de leurs premiers lavages – généralement jusqu’à six cycles. Lors de leur fabrication, qu’ils soient tissés ou tricotés, ils sont maintenus sous tension. Le lavage permet aux fils de se détendre, un phénomène appelé « retrait de relaxation », qui les ramène à leur état naturel, sans contrainte. L’industrie textile considère généralement qu’un rétrécissement allant jusqu’à 5 % est acceptable.

C’est là que les choses deviennent intéressantes : si les dimensions du torchon diminuent légèrement, sa masse, elle, reste inchangée. Le tissu devient donc plus épais et plus dense. Dans le cas des torchons en nid d’abeille, ce retrait accentue le relief tridimensionnel du tissage, augmentant la surface de contact et la capacité d’absorption. Ce phénomène a également été observé sur les serviettes de bain en tissu éponge.

Le vieillissement du tissu. Les lavages et séchages répétés provoquent de légères altérations de la surface du tissu qui, paradoxalement, améliorent ses performances. De petites fibres se redressent progressivement à la surface, donnant au textile un aspect plus duveteux, presque « poilu ».

À l’inverse, un torchon très lisse n’est pas particulièrement absorbant, car l’eau peine à mouiller sa surface. Elle peut même former des gouttelettes, en raison de l’angle de contact entre l’eau et cette surface très lisse.

À mesure que les lavages font ressortir davantage de fibres à la surface, le tissu devient plus rugueux. L’angle de contact diminue alors, ce qui permet à l’eau de mieux mouiller le textile et d’être absorbée plus facilement. Les torchons en nid d’abeille, grâce à leur surface naturellement irrégulière, bénéficient dès le départ d’un angle de contact plus favorable et sont donc plus absorbants.

En résumé, les lavages rendent la surface du tissu plus texturée, ce qui améliore progressivement sa capacité d’absorption.

Pas seulement les torchons

La véritable leçon de cette histoire ne concerne pas uniquement les torchons, mais notre manière de considérer les textiles en général.

Cette sensation de confort que procurent nos serviettes de bain, torchons ou draps préférés lorsqu’ils sont bien « faits » n’est pas qu’une affaire de nostalgie. Après de nombreux lavages, beaucoup de ces textiles sont réellement plus performants : ils se sont débarrassés de leurs apprêts de fabrication et ont retrouvé leur structure naturelle.

Alors, avant de vous débarrasser de vos vieux torchons pour les remplacer par des neufs, rappelez-vous que leurs bords effilochés et leurs motifs passés sont le signe de mois d’utilisation au cours desquels ils sont devenus toujours plus efficaces.

Et lorsque vous achetez de nouveaux textiles pour la maison, prenez le temps de les laver au moins une fois avant de les utiliser, afin d’éliminer les éventuels apprêts de fabrication encore présents.

The Conversation

Rebecca Van Amber est membre agréée du Textile Institute.

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30.07.2026 à 17:28

Vente de la Coupe du monde : le bras de fer entre la FIFA et l’Europe

David Rowe, Emeritus Professor of Cultural Research, Institute for Culture and Society, Western Sydney University

En proposant de créer une filiale commerciale valorisée 20 milliards de dollars, Gianni Infantino a déclenché un affrontement inédit avec l’UEFA. Derrière ce conflit se joue l’avenir du football mondial.
Texte intégral (1753 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le président de la FIFA Gianni Infantino veut ouvrir les compétitions mondiales à des investisseurs privés via une nouvelle filiale commerciale.

  • L’UEFA et plusieurs fédérations européennes dénoncent un projet contraire à l’esprit de ces compétitions et évoquent un boycott.

  • Au-delà de ce bras de fer, c’est l’avenir de la gouvernance et de la commercialisation du football mondial qui se joue.


Un peu plus d’une semaine après la finale de la Coupe du monde masculine 2026, remportée par l’Espagne face à l’Argentine, le football mondial semble au bord d’une guerre ouverte. Au cœur du conflit se trouve une proposition du président de la FIFA, Gianni Infantino, qui souhaite céder à des investisseurs privés une participation dans une nouvelle filiale chargée d’exploiter les droits commerciaux des principales compétitions de la FIFA.

Le projet est si controversé que plusieurs fédérations européennes ont même évoqué un possible boycott des prochaines Coupes du monde. Pourquoi la proposition d’Infantino suscite-t-elle une telle levée de boucliers ? Et pourquoi autant de pays s’y opposent-ils ?

La « FIFA Forward Enterprise »

L’idée de Gianni Infantino est de créer une filiale commerciale dotée de 20 milliards de dollars américains (environ 17,3 milliards d’euros, baptisée FIFA Forward Enterprise (FFE), qui serait chargée de gérer les principales compétitions de la FIFA, notamment les Coupes du monde masculine et féminine ainsi que la Coupe du monde des clubs.

Le projet devrait être approuvé par les 211 fédérations nationales membres de la FIFA. Celles-ci pourraient ensuite accéder à ces financements pour soutenir leurs programmes de développement.

Si Gianni Infantino présente cette initiative comme une « démocratisation du football à l’échelle mondiale », son projet de privatisation partielle de la FIFA a suscité une vive opposition.

Hier, Gianni Infantino a accentué la pression sur les fédérations membres de la FIFA pour qu’elles approuvent le projet d’ici au 19 septembre. Il a annoncé que chaque fédération recevrait 40 millions de dollars (environ 35 millions d’euros) de financement si elle votait en faveur de la proposition. En revanche, en cas de rejet, leur financement serait réduit de près de 75 %.

Cette initiative constitue aussi une nouvelle illustration des liens étroits qu’entretient Gianni Infantino avec le président américain Donald Trump et son entourage. Parmi les investisseurs privés pressentis figure Thrive Eternal, une société de capital-risque fondée et dirigée par Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump.

La stratégie d’Infantino

Bien que Gianni Infantino ait été secrétaire général de l’UEFA, il considère de plus en plus que son avenir – et celui de la FIFA – se joue en dehors de l’Europe. Il a ainsi noué des relations politiques et commerciales étroites aux États-Unis, premier marché mondial du sport, ainsi qu’au Moyen-Orient, devenu l’un des investisseurs les plus ambitieux et les mieux dotés financièrement dans le sport mondial.

En reprenant une stratégie initiée par l’ancien président de la FIFA João Havelange, Gianni Infantino s’est assuré le soutien de nombreuses fédérations en augmentant les financements distribués à un plus grand nombre de pays. Il a également élargi le nombre de participants aux Coupes du monde masculines et féminines. Il compte sur la majorité des fédérations membres pour le réélire en 2027 pour un dernier mandat de quatre ans, mais aussi pour faire approuver la création de la FIFA Forward Enterprise.

Depuis qu’il a succédé en 2016 à Sepp Blatter, discrédité par une vaste affaire de corruption, Infantino a supervisé des Coupes du monde masculines organisées dans des régimes peu libéraux – la Russie en 2018 et le Qatar en 2022 – puis en 2026 aux États-Unis de Donald Trump, un pays dont plusieurs observateurs estiment que la qualité démocratique est en recul.

Lorsque l’UEFA a de nouveau obtenu l’organisation du Mondial 2030, confié à l’Espagne et au Portugal, Infantino a orchestré un partage inédit de la compétition avec le Maroc ainsi qu’avec l’Uruguay, le Paraguay et l’Argentine. Cette décision a eu pour effet de faire basculer l’édition suivante vers l’Asie, ouvrant la voie à l’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite, un proche allié d’Infantino.

Tout comme il a travaillé étroitement avec Donald Trump pour marginaliser l’UEFA, Gianni Infantino a également renforcé sa collaboration avec le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane.

Cette relation s’est notamment traduite par une tentative avortée en 2018 de créer une Ligue des nations mondiale, un projet qui aurait fragilisé les compétitions les plus prestigieuses de l’UEFA : la Ligue des champions et le Championnat d’Europe.

Face aux critiques européennes qui l’accusent de se rapprocher de dirigeants autoritaires, Infantino balaie ces reproches en les qualifiant de « leçons de morale à sens unique » et d’« hypocrisie ». Les journalistes n’ont pas été épargnés non plus.

Plus tôt cette semaine, Gianni Infantino semblait viser directement l’UEFA et les médias dans un long message publié sur Instagram. Il y dénonçait « ceux qui passent leur temps et leur énergie à nous détester », ajoutant que « notre monde a besoin d’amour, pas de haine ; de tolérance, pas de divisions ; de célébration, pas de deuil ».

Le football mondial au bord de la fracture

Il n’était certainement pas question d’amour, de tolérance ou de célébration du côté de l’UEFA lorsque Donald Trump a fait pression sur Gianni Infantino pour obtenir une réduction de la suspension de l’attaquant américain Folarin Balogun pendant la Coupe du monde 2026, afin qu’il puisse disputer le match contre la Belgique.

Si la FIFA a assuré que cette décision relevait uniquement de sa commission de discipline indépendante, beaucoup ont soupçonné que ce revirement avait été obtenu sous la pression de son président.

L’UEFA n’est toutefois pas exempte de reproches. Son mode de gouvernance a lui aussi fait l’objet de critiques, tout comme son fonctionnement, souvent accusé de favoriser les plus grands clubs et les fédérations les plus riches, au détriment du reste du football européen.

Un boycott inédit des prochaines Coupes du monde, accompagné d’un refus des dizaines de millions de dollars promis par la FIFA, représenterait un coût considérable pour les fédérations concernées. Au regard des logiques financières très agressives qui dominent également chez les principaux acteurs de l’UEFA, un tel sacrifice paraît toutefois peu probable.

L’instance européenne semble plutôt déterminée à faire échouer le projet de FIFA Forward Enterprise, ou au moins à en obtenir une profonde révision, afin de préserver ses propres intérêts.

Les autres confédérations de la FIFA – notamment celles d’Asie, d’Afrique et d’Océanie – verraient probablement d’un bon œil un affaiblissement de la domination historique de l’UEFA. Mais l’inquiétude est plus large face aux évolutions du football mondial, que beaucoup jugent de plus en plus soumises à une logique d’hypercommercialisation. La Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (CONCACAF), qui vient tout juste d’organiser la Coupe du monde, s’est elle aussi jointe aux critiques contre le projet de FIFA Forward Enterprise.

Certains observateurs estiment même que Gianni Infantino préparerait déjà sa reconversion après la fin de son mandat, en 2031, en se réservant un poste très lucratif au sein de la branche commerciale de la FIFA qu’il est aujourd’hui en train de créer. Si ce scénario se concrétise, Gianni Infantino continuera de représenter une épine dans le pied de l’UEFA bien après avoir quitté le siège de la FIFA, à Zurich.

The Conversation

David Rowe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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30.07.2026 à 15:16

La caméra au service de la recherche : l’expérience d’un documentaire à Madagascar

Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

Si la recherche en sciences sociales nous est souvent transmise par écrit, elle se prête aussi à l’image, comme le montre le récit entourant le tournage d’un documentaire.
Texte intégral (2928 mots)
Scène de tournage du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar », réalisée au sein d’une parcelle agricole. © Mathilde Le Graciet, Fourni par l'auteur

Et si la caméra était bien plus qu’un moyen de présenter des résultats scientifiques ? En réalisant un documentaire auprès d’agriculteurs des Hautes Terres de Madagascar, le chercheur Quentin Grislain, a découvert que sa caméra influençait aussi son enquête. Elle a fait émerger des échanges inattendus et transformé son rapport au terrain.


Dans les sciences sociales, le terrain se raconte le plus souvent par l’écriture. La réalisation d’un documentaire auprès d’agriculteurs dans les Hautes Terres de Madagascar m’a amené à reconsidérer ce postulat.

En effet, certaines dimensions de l’expérience vécue se laissent difficilement saisir par le texte. J’ai constaté que la caméra ne se contentait pas de rendre visibles les pratiques agricoles, les évolutions du paysage et les savoirs paysans : elle transformait aussi la manière d’enquêter, de dialoguer avec les personnes rencontrées et, plus tard, de restituer les résultats de la recherche.

Affiche du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar ». Cliquer pour zoomer, Fourni par l'auteur

Bien plus qu’un simple support de diffusion scientifique, le film est ainsi devenu un véritable outil de production et de circulation des connaissances qui a ouvert un espace inédit de dialogue entre chercheurs et habitants.

Quand le terrain appelle une mise en image

À l’origine, rien ne prédestinait cette enquête à devenir un documentaire. Mon travail portait sur les transformations des territoires ruraux dans une commune des Hautes Terres malgaches. Comme de nombreux chercheurs en sciences sociales, je menais des observations de terrain et des entretiens approfondis avec les habitants.

Mais au fil des semaines, une évidence s’est imposée. Les récits recueillis étaient indissociables des paysages dans lesquels ils s’inscrivaient. Les agriculteurs commentaient l’évolution des collines cultivées, montraient les parcelles héritées de leurs parents ou expliquaient les difficultés d’accès à l’eau directement au milieu des rizières. Certaines réalités semblaient difficiles à restituer à travers une écriture académique. Le projet de documentaire est né de cette volonté de montrer le terrain afin de mieux le comprendre.

Paysage des Hautes Terres de Madagascar (commune de Mandritsara). Sergio Castro Pacheco, Fourni par l'auteur

Des moyens de tournage modestes

Le documentaire a été réalisé sans financement spécifique, avec un équipement léger et une équipe réduite à trois personnes : le chercheur, sa compagne et une traductrice-interprète.

Réalisé en 2024, le tournage s’est déroulé dans une commune rurale enclavée, dépourvue d’accès à l’électricité. Chaque jour, il a fallu composer avec l’autonomie limitée des batteries et s’assurer du stockage des images. Mais ces contraintes ont fini par avoir un effet inattendu. En restant discret et peu intrusif, le dispositif de captation s’est intégré plus facilement au quotidien des habitants. La caméra a progressivement cessé d’être un objet étranger pour devenir un outil à part entière de l’enquête de terrain.

Scène de tournage du film. Quentin Grislain, Fourni par l'auteur

Ce que la caméra donne à voir

L’un des principaux intérêts du documentaire réside dans sa capacité à saisir des dimensions du réel, que la seule écriture peine à retranscrire.

Les paysages agricoles, par exemple, occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques rurales. Une image permet de percevoir immédiatement l’organisation des parcelles, les systèmes d’irrigation ou l’extension des cultures sur les versants. Là où plusieurs pages seraient parfois nécessaires pour décrire un territoire, quelques secondes de film donnent accès à une compréhension sensible de l’espace.

La caméra permet également de documenter les gestes. Le travail du sol, l’entretien des canaux d’irrigation ou les pratiques quotidiennes des familles agricoles s’expriment à travers des savoir-faire et des interactions avec l’environnement. Le film rend visibles ces dimensions souvent absentes des publications scientifiques classiques.

Entretien filmé en extérieur avec un agriculteur expliquant les pratiques d’entretien des canaux d’irrigation (extrait du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar »). Quentin Grislain, Fourni par l'auteur

L’entretien filmé capte, en outre, davantage que des mots. Il enregistre les silences, les hésitations, les regards ou les émotions. La parole apparaît alors incarnée, replacée dans le contexte matériel et social qui lui donne sens.

Le regard des enquêtés sur leur histoire filmée

Deux ans après le tournage, en juin 2026, le documentaire a été projeté dans la commune où il avait été réalisé.

La projection a réuni plusieurs dizaines d’habitants venus découvrir leur territoire, leurs voisins et parfois eux-mêmes sur grand écran. Certaines séquences ont suscité des réactions immédiates. Les vues aériennes du village ont provoqué l’étonnement, tandis que l’apparition de lieux familiers ou de figures locales a déclenché sourires et commentaires.

Projection collective du film dans la commune rurale de Mandritsara. Quentin Grislain, Fourni par l'auteur

Surtout, les spectateurs ont largement reconnu les situations décrites dans le film. Les témoignages consacrés aux difficultés d’accès à l’eau, aux transformations du paysage ou aux contraintes foncières ont été spontanément validés par de nombreuses personnes présentes. Ce moment a nourri une discussion animée des résultats de la recherche, rarement possible à travers les supports académiques.

Le documentaire comme espace de dialogue et de circulation des savoirs

La projection n’a pas été qu’un exercice de validation. Elle a aussi donné lieu à des critiques, des compléments et de nouvelles interrogations.

Plusieurs habitants ont estimé que le film insistait davantage sur les difficultés rencontrées que sur les solutions développées localement. D’autres ont évoqué des problèmes peu abordés dans le documentaire, comme l’augmentation du coût des intrants agricoles ou les difficultés d’accès au financement.

Ces échanges ont produit de nouvelles informations et permis de réinterroger certaines interprétations effectuées lors du montage. En ce sens, la projection a prolongé l’enquête au lieu d’y mettre un terme.

Cette expérience rappelle que le documentaire peut occuper une place singulière entre recherche et espace public. Parce qu’il est accessible à des publics variés, il facilite la circulation des savoirs au-delà du monde académique. Les habitants ne sont plus seulement des personnes enquêtées : ils deviennent aussi spectateurs, critiques et parfois coproducteurs du sens donné aux résultats.

Échange avec les participants à la suite de la projection du film. Mathilde Le Graciet, Fourni par l'auteur

Cette dynamique de circulation dépasse le cadre de la projection locale. Au-delà des échanges immédiats suscités par le visionnage, une attente forte s’est exprimée autour de la diffusion future du film. Pour plusieurs participants, le documentaire ne devrait pas seulement être vu localement. Ils souhaitent qu’il soit diffusé auprès des décideurs politiques — notamment des ministères et services déconcentrés de l’État — afin de mettre en lumière des réalités qu’ils jugent largement méconnues de ceux qui élaborent les politiques de développement agricole.

À l’heure où les chercheurs sont de plus en plus invités à dialoguer avec la société, le documentaire apparaît comme un outil précieux. Non pas pour remplacer l’écriture scientifique, mais pour la compléter en ouvrant de nouveaux espaces de rencontre et de partage des connaissances.

The Conversation

Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a bénéficié d’un financement de l’initiative DeSIRA DINAAMICC (UE) pour mener une recherche sur l’évolution de l’occupation territoriale, qui a servi de base à cet article.

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