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10.03.2026 à 17:04

Comment savoir si je parle à un chatbot ?

Zeling Zhong, Enseignante-Chercheuse en Innovation Digitale & Marketing, EDC Paris Business School

En mars 2025, GPT-4.5 a réussi à convaincre la plupart de ses évaluateurs qu’il était humain. Or, savoir à qui l’on parle est très important, avec des enjeux notamment en termes de sécurité en ligne.
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GPT-4.5 a réussi à convaincre 73 % des évaluateurs qu’il était humain lors d’un test rigoureux en mars 2025. Or, savoir à qui l’on parle est très important, avec des enjeux notamment en termes de sécurité en ligne.


Vous échangez avec le service client de votre fournisseur d’électricité via un chat en ligne. Les réponses arrivent instantanément : précises, empathiques, légèrement familières et portées par un ton que vous identifiez comme féminin. Pour tester votre interlocutrice, vous posez une question piège et votre interlocutrice répond avec humour. Ai-je échangé avec une véritable conseillère… ou avec un algorithme d’IA sophistiqué ?

Vous n’êtes pas les seuls à éprouver ce doute ! Presque la moitié des utilisateurs de chatbots reconnaissent avoir déjà confondu un agent conversationnel virtuel avec un être humain. Jamais la frontière entre l’humain et la machine n’a été aussi floue.

Mes travaux de recherche récents examinent les mécanismes d’adoption de ces outils. Il est indéniable que nous sommes en train d’entrer dans une ère marquée par ce que l’on pourrait appeler une confusion ontologique, c’est-à-dire une ère où les frontières entre le naturel et l’artificiel deviennent de plus en plus floues pour l’être humain qui a du mal à les distinguer clairement.


À lire aussi : Comment enfants et adolescents grandissent avec l’IA, cette « amie » artificielle


Or, savoir à qui l’on parle ne relève plus uniquement d’une simple curiosité technologique : c’est devenu un enjeu de cybersécurité, de confiance et de bien-être psychologique.

Ne pas distinguer un humain d’un chatbot peut exposer à une confiance excessive dans des réponses qui peuvent être inexactes et à la divulgation imprudente d’informations à caractère personnel. Pour le grand public, savoir identifier un chatbot, comprendre ses limites et évaluer la qualité de ses réponses devient une compétence essentielle pour utiliser ces outils en connaissance de cause.

Pourquoi l’identité de votre interlocuteur change-t-elle tout ?

Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes dans le monde utilisent des chatbots. Il est prévu que ce marché atteigne 60,26 milliards de dollars (51,77 milliards d’euros) d’ici à 2030.

Le secteur de la santé, notamment en ce qui concerne la santé mentale, est témoin de l’émergence des chatbots IA de type compagnon qui sont programmés pour simuler la compassion. Savoir que l’on parle à un algorithme d’IA favorise le maintien d’une distance critique indispensable vis-à-vis des recommandations formulées. Par exemple, si une personne exprime un profond mal-être, un chatbot pourra proposer des exercices de relaxation, mais ces réponses standardisées reposant sur des modèles statistiques ne remplacent pas l’évaluation clinique individualisée et le suivi d’un professionnel de santé.


À lire aussi : Les IA, nos nouvelles confidentes : quels risques pour la santé mentale ?


Dans le monde des affaires, les entreprises recourent massivement aux chatbots IA afin de réduire les dépenses opérationnelles. La responsabilité juridique peut être engagée dans le cas où un chatbot IA émet une promesse commerciale erronée en raison d’un dysfonctionnement ou d’une hallucination, par exemple, si un chatbot promet par erreur une remise inexistante ou un remboursement sans condition. Qui est responsable de cette promesse ? Le concepteur du chatbot IA, l’entreprise qui l’utilise, ou tout autre acteur impliqué dans sa conception ou sa mise en œuvre ? La clarté concernant l’identité de l’émetteur est essentielle pour établir les fondements du contrat qui définit les responsabilités de chaque partie impliquée.

À l’échelle sociétale, savoir distinguer l’humain des chatbots IA est essentiel pour préserver l’intégrité du débat public. Identifier la nature de son interlocuteur permet d’éviter de confondre un contenu automatisé avec une prise de position authentiquement humaine. Par exemple, lors d’une consultation publique en ligne, un chatbot clairement identifié peut fournir rapidement des informations factuelles sur une réforme sans prétendre porter la voix des citoyens. Les utilisateurs du service public numérique font davantage confiance à un chatbot lorsque celui-ci est clairement identifié comme tel.

Comment identifier un chatbot aujourd’hui ?

Avant tout, pour comprendre son fonctionnement, il faut regarder l’architecture des « transformers », la structure technique derrière la plupart des chatbots modernes. Ces « transformers » sont capables de prédire le mot suivant une suite de mots donnée, grâce aux statistiques : ils donnent juste le mot suivant le plus probable. Savoir que l’on parle à un chatbot IA, c’est se rappeler qu’il ne comprend pas le sens, qu’il n’y a pas de pensée derrière la conversation : le chatbot ne fait que choisir les mots qui ont statistiquement gagné à l’issue de ses calculs.


À lire aussi : Comment fonctionne ChatGPT ? Décrypter son nom pour comprendre les modèles de langage


Voici quelques astuces de détection utiles pour savoir si l’on parle à un chatbot IA.

Posez des questions qui nécessitent des détails personnels ou des souvenirs à long terme que le chabot IA ne possède pas, par exemple « Tu te rappelles ce que je t’avais dit sur mon premier stage ? » Un être humain serait en mesure de mobiliser un souvenir précis, tandis qu’un chatbot IA ne pourrait que simuler une continuité. Autre test possible : faites référence à une expérience commune implicite, par exemple « On avait finalement choisi quel restaurant déjà ? » Un être humain pourra se souvenir du lieu exact, tandis qu’un chatbot IA tendra à proposer une réponse plausible sans véritable souvenir.

Posez des questions qui permettent de tester les limites du raisonnement de chatbot IA avec des situations absurdes, par exemple : « Explique-moi pourquoi il est impossible d’expliquer cette impossibilité. » Un humain est davantage susceptible de résister à la demande en exprimant un inconfort par rapport à la question posée. Le chatbot IA raisonne comme si la situation était cohérente, même quand elle ne l’est pas, l’action requise demeure irréalisable. Autre exemple : « Décris précisément la couleur d’un triangle invisible. » Un humain soulignera spontanément l’incohérence de la consigne, tandis qu’un chatbot IA cherchera souvent à formuler une explication théorique comme si la question avait un sens pleinement exploitable.

Posez des questions sur des événements récents hyperlocalisés avec une opinion nuancée, par exemple : « En tant que riverain, que penses-tu de la piétonnisation hier de cette rue ? » Les chatbots IA sont entraînés sur des bases de données figées à une date précise. Même si certains sont connectés à Internet, ils ont souvent du mal à commenter les actualités hyperlocales très récentes avec une perspective nuancée. Autre exemple : « Comment as-tu vécu la coupure d’électricité dans notre quartier hier soir ? » Un habitant pourra évoquer des détails précis comme les discussions avec les voisins et l’ambiance dans la rue, tandis qu’un chatbot restera dans des généralités sans véritable ancrage local.

Vers une transparence et une littératie numérique indispensables : l’IA Act et au-delà

Mes travaux récents, au-delà des astuces de détection, invitent à repenser notre relation avec ces interlocuteurs numériques. Notre étude montre que la divulgation de l’identité, c’est-à-dire l’annonce par un chatbot IA de sa nature artificielle, ne réduit pas forcément la satisfaction de l’utilisateur si la qualité informationnelle du chatbot IA est au rendez-vous. La loi européenne, par le biais de l’IA Act, va imposer cette transparence.

À l’avenir, la question sera donc plutôt « Comment optimiser la collaboration avec cette entité que je sais être artificielle ? » Pour les entreprises, il faut se concentrer sur ce qui compte vraiment aux yeux des utilisateurs grand public, c’est-à-dire la performance du chatbot IA permettant de fournir des réponses pertinentes, fiables et de qualité, plutôt que de se contenter de déclarations éthiques génériques ou d’avatars anthropomorphiques attrayants.

The Conversation

Zeling Zhong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.03.2026 à 17:03

Immigration : un poids ou un atout pour les finances des communes ?

Nur Bilge, Fellow | Docteur en économie, Université de Lille

À l’occasion de la campagne des élections municipales, une question revient dans le débat public : quel est l’effet de l’immigration sur les finances publiques ? Explication en données et en graphiques.
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L’accroissement des recettes des communes liées à l’immigration dépasse celui des dépenses. Pack-Shot/Shutterstock

À l’occasion de la campagne des élections municipales, une question revient dans le débat public : quel est l’effet de l’immigration sur les finances publiques locales ? Explication en données et en graphiques à partir d’une étude menée de 2007 à 2017 (avant la suppression de la taxe d’habitation).


La fin de « l’immigration illégale tolérée », c’est ce que propose le candidat à la mairie de Lyon (Rhône) Jean-Michel Aulas. Au Mans (Sarthe), la tête de liste du Rassemblement national parle de « problème d’immigration ». À Paris, le socialiste Emmanuel Grégoire se pose en candidat qui « défend l’histoire de l’immigration ».

Sur le réseau social TikTok, l’immigration est le sujet qui génère le plus d’engagements – likes, republications, etc. – dans ces campagnes municipales 2026. Au-delà des élections, l’immigration occupe une place centrale dans les débats publics. Les migrants se voient perçus comme une charge supplémentaire pour l’économie. Dans un contexte de finances publiques sous pression, l’idée selon laquelle l’arrivée d’immigrés fragiliserait les budgets des communes est largement répandue.

Les données racontent une tout autre histoire. Si l’on s’intéresse aux effets fiscaux de la migration pour la période 2007-2017, je souligne dans une étude, parue en janvier, que les migrants contribuent positivement aux finances publiques locales.

Définir l’immigration pour comprendre ses effets budgétaires

Il faut d’abord commencer par définir ce qu’est un immigré. Selon le Haut Conseil à l’intégration en 1992, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant actuellement sur le territoire français. Selon cette définition, les données de l’Insee montrent que les immigrés représentent 10,7 % de la population en 2023 – contre 9,7 % en 2017.

Cette carte met en évidence de grandes disparités territoriales : les grands pôles urbains, surtout l’Île-de-France, accueillent une part importante des immigrés, bien au-dessus de la moyenne nationale. En revanche, les départements moins urbanisés, surtout dans le centre et l’ouest de la France, en comptent nettement moins.

Pour faire le lien avec les questions budgétaires, il importe de rappeler que toutes les personnes résidant en France sont imposables, quelle que soit leur nationalité : « Si vous êtes résident fiscal en France, vous êtes soumis à l’impôt sur le revenu en France pour vos revenus d’origine française et étrangère. » Les impôts concernés au niveau municipal sont principalement des impôts locaux prélevés par les communes, tels que la taxe foncière.

Comprendre le budget des communes

Les comptes financiers des communes sont structurés en deux sections : les opérations de fonctionnement (charges de personnel, charges financières, ou subventions) et les opérations d’investissement.

Les recettes réelles de fonctionnement de l’ensemble des collectivités locales sont en hausse au 31 janvier 2026 par rapport au 31 janvier 2025 de 2,6 %, soit + 6,1 milliards d’euros, liées notamment à la hausse des recettes fiscales de 2,7 %, soit + 4,4 milliards d’euros. Les dépenses réelles de fonctionnement des collectivités augmentent de 1,6 %, soit + 3,2 milliards d’euros.

Conformément au cadre légal défini par l’article L.1612-4 du Code général des collectivités territoriales, les communes sont tenues de respecter le principe d’équilibre réel, qui impose l’égalité entre les recettes et les dépenses.

En conséquence, une collectivité locale ne peut ni prévoir de déficit dans sa section de fonctionnement ni financer des dépenses de fonctionnement par le recours à l’emprunt, celui-ci étant exclusivement réservé au financement de l’investissement.

Étude de 2007 à 2017, avant la suppression de la taxe d’habitation

En se fondant sur les données des recensements de population et des budgets des communes françaises pour la période de 2007 à 2017, l’étude que j’ai menée met en évidence que l’immigration n’est pas un fardeau pour les finances locales.

Il est important de préciser que cette étude s’intéresse à l’effet global de l’immigration sur les finances des communes, et non à la contribution ou au coût d’un immigré en particulier. Les budgets des communes ne fournissent pas ce type d’information individuelle ; ce sont des comptes agrégés au niveau communal qui reflètent les recettes et les dépenses totales pour l’ensemble de la population.

La base harmonisée de l’Insee permet toutefois d’obtenir des informations sur les caractéristiques des citoyens et des citoyennes jusqu’en 2017. Ce choix de période est motivé par des raisons fiscales : après 2017, le système a connu des changements importants, notamment la suppression progressive de la taxe d’habitation à partir de 2018, rendant les comparaisons temporelles plus difficiles.

Comprendre l’impact des immigrants sur les finances d’une commune

Dans mon étude, j’ai mesuré l’impact de l’immigration sur les finances d’une commune, en distinguant les sections de fonctionnement et d’investissement, et en analysant chaque poste financier de manière précise.

L’accroissement des recettes dépasse les dépenses de fonctionnement

L’augmentation de la part d’immigrés parmi les habitants d’une commune est associée à une hausse des recettes, mais aussi à une hausse des dépenses de fonctionnement par habitant. En particulier, une augmentation d’un point de pourcentage (différence entre deux pourcentages) de la proportion d’immigrés entraîne une hausse de 1,84 % des recettes de fonctionnement totales par habitant et de 1,77 % des dépenses de fonctionnement totales par habitant.

Capacité d’autofinancement : un gain lié à l’immigration

Cette dynamique se reflète sur la capacité d’autofinancement (CAF) des communes, qui mesure les ressources disponibles pour financer les projets d’investissement, et ce, sans recourir à l’emprunt.

Les estimations montrent qu’une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés est associée à une hausse de 1,89 % de la capacité d’autofinancement et à une légère progression de 0,05 % de la capacité nette d’autofinancement, c’est-à-dire après une prise en compte du remboursement des emprunts.

De facto, une augmentation de la part d’immigrés renforce cette capacité, donnant aux communes plus de moyens financiers pour réaliser leurs projets.

Bilan positif de l’investissement communal

Concernant la section d’investissement, l’immigration est associée à une hausse des ressources disponibles et des dépenses par habitant. Une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés entraîne une hausse de 3,67 % des ressources et de 3,57 % des dépenses d’investissement par habitant.

Comment calculer si les communes ont des ressources disponibles ? Le terme consacré est le besoin de financement, c’est-à-dire la différence entre dépenses et ressources d’investissement. Lorsque les ressources dépassent les dépenses, la commune peut compter sur des fonds disponibles, sinon, elle doit trouver un financement supplémentaire.

L’augmentation de la part d’immigrés n’entraîne pas de pression supplémentaire sur le besoin de financement par habitant et est même légèrement favorable, avec un effet de - 0,065 % sur le besoin de financement, bien que cet effet reste modeste.

Emprunter plus pour investir plus

Pour financer leurs projets, les communes s’appuient sur leurs ressources courantes, les aides publiques et, parfois, sur l’emprunt qui crée de facto de la dette. La dette constitue un poste séparé dans les comptes communaux et correspond ici au stock total de dettes (le montant total dû au 31 décembre de chaque année) ainsi qu’à l’annuité de la dette (le remboursement annuel du capital).

Fin 2022, la dette des collectivités et de leurs groupements (hors syndicats) s’établissait à 159,3 milliards d’euros.

Hausse de la dette, et ce qu’il reste vraiment dans les caisses d’une commune

Une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés est associée à une hausse de 4,17 % du stock de dettes par habitant et de 3,46 % de l’annuité de la dette par habitant. Autrement dit l’augmentation de la population migrante dans une commune s’accompagne en moyenne d’un recours légèrement plus important à l’emprunt, à la fois pour le montant total et le remboursement annuel de la dette.

Si la dette montre comment les investissements sont financés sur le long terme, la liquidité indique l’argent réellement disponible à court terme pour une commune.

Pour savoir si les finances d’une commune sont sous pression, il serait plus pertinent de se pencher sur le fonds de roulement, c’est-à-dire les ressources qui restent après avoir financé infrastructures et investissements durables.

Les résultats indiquent qu’une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés dans la population est associée à une hausse de 1,82 % du fonds de roulement communal, ce qui indique que la présence immigrée ne comprime pas les réserves financières des communes.

Avec l’immigration, un budget qui clôture dans le vert

Le solde global des finances d’une commune (recette et dépense) réagit dans le même sens, avec une hausse de 1,91 %, laissant aux communes la marge nécessaire pour clôturer l’année avec un excédent budgétaire et faire face à leurs engagements financiers.

Au total, même si la dette des communes augmente légèrement, les finances locales ne sont pas mises sous pression par l’immigration. Cette dernière renforce à la fois la trésorerie et la capacité budgétaire des communes, plutôt que de les fragiliser.

The Conversation

Nur Bilge ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.03.2026 à 17:03

« L’Agent secret » : un thriller qui montre l’importance capitale de la liberté académique

Stephanie Dennison, Professor in Brazilian Studies, University of Leeds

Alfredo Suppia, Professor Associado do Depto. de Multimeios, Mídia e Comunicação, Inst. de Artes, Universidade Estadual de Campinas (Unicamp)

Dans ce film brésilien, un universitaire est aux prises avec la dictature brésilienne, à la fin des années 1970.
Texte intégral (1607 mots)

Le film l’Agent secret (O Agente Secreto, 2025) de Kleber Mendonça Filho, nommé quatre fois aux Oscars, dont la cérémonie se tiendra ce dimanche 15 mars, revisite la dictature brésilienne autour d’un personnage d’universitaire en cavale, contraint de se cacher après s’être heurté aux intérêts des grandes entreprises à la solde du régime, qui veulent mettre la main sur ses recherches.


Depuis ses premiers courts métrages tels que Recife sous le froid (Recife Frio, 2009), le cinéaste a développé un style unique, riche en références cinématographiques, qui se situe entre le cinéma d’art et d’essai et le cinéma de genre. Ces traits atteignent de nouveaux sommets de liberté formelle dans l’Agent secret, qui a été nommé dans quatre catégories aux Oscars, dont celui du meilleur film et celui du meilleur acteur pour Wagner Moura.

Le film s’inscrit dans la vague récente de productions brésiliennes revisitant la dictature militaire (1964-1985), parmi lesquelles Je suis toujours là (Ainda Estou Aqui), de Walter Salles (2024), et Marighella, de Wagner Moura (2019). Mais ces films ne se contentent pas de reconstituer des épisodes historiques : ils traitent, à travers le cinéma, d’un traumatisme non résolu dont les répercussions continuent de façonner le présent politique du Brésil.

L’une des caractéristiques qui rend l’Agent secret, dont l’action se déroule principalement en 1977, repose sur la façon dont le film parle des universités brésiliennes de l’époque, considérées comme des champs de bataille où s’affrontent la mémoire, le pouvoir et la démocratie.

Le personnage principal du film, Armando, interprété par Moura, nommé pour l’Oscar du meilleur acteur, n’est en fait pas un agent secret et n’a aucun lien évident avec les mouvements d’opposition. C’est un universitaire contraint de se cacher après s’être heurté aux intérêts des grandes entreprises alignées sur le régime autoritaire qui veulent mettre la main sur ses recherches.

La philosophe brésilienne Marilena Chauí a évoqué son expérience personnelle de cette période sombre de l’histoire du Brésil. Chauí est revenue de France en 1969 avec son doctorat en poche, juste après que l’armée brésilienne a suspendu la plupart des droits civils dans le pays, ce qui a conduit à une chasse aux « communistes » et à l’intensification de la torture et de la censure.

Chauí décrit la présence sur le campus de mystérieuses figures militaires ayant le pouvoir d’embaucher, de licencier et de « faire disparaître » les membres du personnel et les étudiants hostiles au régime. La présence d’agents secrets déguisés en étudiants pour surveiller les professeurs et les étudiants dans les salles de classe des universités publiques était alors monnaie courante.

Dans l’Agent secret, Armando vient de rentrer de l’université de Leeds en Grande-Bretagne. Lui et l’équipe de recherche internationale qu’il a mise en place à l’université fédérale de Pernambouc, dans le nord-est du Brésil, sont surveillés de près par Henrique Ghirotti, un industriel de Sao Paulo.

Armando remet ouvertement en question l’éthique de Ghirotti et souligne un conflit d’intérêts : comment un riche industriel peut-il justifier le fait de détourner des fonds publics destinés aux universités à des fins privées ? La réaction amère d’Armando face à une corruption aussi flagrante suffit à faire de lui un homme menacé de mort. Une grande partie du film montre les tentatives d’Armando pour échapper à Ghirotti, aux forces de l’ordre corrompues et aux tueurs à gages qu’il a embauchés.

Cette situation dramatique met en lumière non seulement la surveillance et la répression subies par les universités sous la dictature, mais aussi des schémas de corruption plus larges. La toile d’araignée reliant les intérêts militaires aux grandes entreprises, qui a sapé la dynamique économique du Brésil tout au long des années 1970, est une histoire qui ne commence à être pleinement révélée que maintenant.

L’accent mis par le film sur la liberté académique trouve un écho contemporain. Mendonça Filho a écrit l’Agent Secret pendant la présidence de l’extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022), dont la longue liste de mesures hostiles comprenait des attaques contre l’éducation publique. Entre 2019 et 2022, les universités fédérales ont perdu 14,4 % de leur budget, et en 2022, leur financement était tombé en dessous des niveaux de 2013.

Les universités ont fait état de graves difficultés à maintenir leurs activités de base et leurs programmes de bourses, les coupes cumulées dépassant 100 milliards de reais (16 milliards d’euros) sur quatre ans. Bolsonaro et ses partisans ont encouragé le signalement (et la « dénonciation » sur les réseaux sociaux) des enseignants jugés « idéologiques ». Après la victoire de Lula aux élections de 2022, un léger soulagement s’est fait sentir et, avec le renouvellement des lignes de financement, la reconstruction de ce terrain ravagé s’engage lentement.

Le film Je suis toujours là, de Walter Salles, explore lui aussi la période de la dictature militaire au Brésil.

Archives de la répression

L’Agent secret aborde également les débats mondiaux renouvelés autour de la privatisation de la recherche, de la propriété intellectuelle et de la vulnérabilité politique des universités, de plus en plus considérées comme des foyers de sédition gauchiste. Le film de Mendonça Filho suggère que l’autoritarisme attaque la société non seulement en usant directement de violence, mais aussi par la destruction, la privatisation ou le musellement de la production des connaissances.

Dans le film, l’industriel Ghirotti se réjouit d’informer Armando qu’il va recommander la fermeture de son laboratoire de recherche et le transfert de ses travaux à l’université de São Paulo, avec laquelle Ghirotti entretient des liens douteux. Il remet en question l’utilité de toute recherche menée dans le nord-est qui touche aux intérêts nationaux, d’autant plus que les Canadiens travaillent sur la même technologie et que le Brésil peut financer la science et la technologie étrangères.

Mendonça Filho, originaire de Recife, la capitale de Pernambouc, s’est exprimé très ouvertement sur les préjugés profondément ancrés de nombreux habitants des États du Sud, plus riches et plus blancs, à l’égard du Nord, considéré comme arriéré. Il est révélateur que dans l’Agent secret, l’équipe de recherche internationale d’Armando ait d’abord pris forme à Leeds, étant donné que des préjugés similaires existent souvent à l’égard du nord de l’Angleterre.

Dans une intrigue secondaire qui se déroule à l’époque actuelle, un groupe d’étudiantes travaille sur un projet d’histoire orale à partir d’enregistrements réalisés par des dissidents pendant la dictature, dont Armando. L’une d’entre elles, Flávia, se rend à Pernambouc pour rendre visite au fils d’Armando, aujourd’hui d’âge mûr.

Jeune mère noire originaire du Nord-Est et vivant dans la périphérie de São Paulo, Flávia incarne la nouvelle population étudiante plus diversifiée, rendue possible grâce à des initiatives d’action positive durement acquises et à l’expansion du réseau des universités publiques.

Dans l’Agent secret, ce sont Flávia et les étudiants comme elle qui ont hérité non seulement des archives de la répression, mais aussi de la possibilité de transformer le savoir en une forme de réparation démocratique.

S’appuyant sur la performance convaincante de Wagner Moura, le film de Mendonça Filho relie les luttes du passé à la curiosité et au courage d’une nouvelle génération. Ce faisant, l’Agent secret souligne avec force la capacité du cinéma non seulement à divertir, mais aussi à éclairer, à questionner et à inspirer.

The Conversation

Alfredo Suppia reçoit un financement du CNPq (Conseil national du développement scientifique et technologique) en tant que chercheur de niveau 1C.

Stephanie Dennison ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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