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02.09.2026 à 12:34

Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes.
Texte intégral (2732 mots)

L’ESSENTIEL

  • Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle.

  • L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.

  • Découvrez comment son travail fait toujours écho à la science moderne.


En 2026, deux anniversaires se croisent d’une manière presque parfaite : les quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le bicentenaire de la naissance du père Armand David, né à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) en 1826 et mort à Paris en 1900. Missionnaire lazariste, naturaliste, botaniste, zoologiste et explorateur de la Chine du XIXᵉ siècle, Armand David est surtout connu pour avoir révélé au monde scientifique européen un animal devenu universel : le grand panda.

Mais son importance dépasse largement cette seule découverte. Son parcours raconte une époque où la science naturaliste se construisait par les voyages, les collectes, les collections, les descriptions, les planches illustrées et les échanges entre savants et avant l’usage généralisé de la photographie, dont on fête aussi le bicentenaire en 2026 !

Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes (comme Alfred Russel Wallace, Philipp Franz von Siebold, Nikolaï Przewalski ou Paul Farges, un autre missionnaire) avec une certaine compétition entre musées européens.

En 1862, le zoologiste Henri Milne-Edwards, alors figure majeure du Muséum, sollicite les missionnaires présents en Chine pour inventorier une faune et une flore encore très incomplètement connues des savants occidentaux. David est alors envoyé à Pékin, puis mène jusqu’en 1874 plusieurs expéditions dans différentes provinces chinoises. Les chiffres comptabilisés par le Muséum donnent la mesure de son activité : 2 919 plantes, 9 569 insectes, (oui, presque 10 000 insectes !) arachnides et crustacés, 1 332 oiseaux et 595 mammifères envoyés à Paris. Ces nombres ne disent pas seulement l’ampleur d’une collecte, ils témoignent d’une manière de produire de la connaissance par l’accumulation et surtout du manque de connaissances en Europe sur ces territoires.

Quand un animal devient un fait scientifique

Le cas du grand panda est exemplaire. En 1869, dans la région de Moupin, aujourd’hui Baoxing dans le Sichuan, Armand David observe et obtient des spécimens d’un animal noir et blanc alors inconnu de la zoologie occidentale. Ces spécimens (naturalisés ou non) sont envoyés au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, où ils permettent la description scientifique de l’espèce, aujourd’hui nommée Ailuropoda melanoleuca.

Le Muséum rappelle que ces pandas historiques sont devenus des objets patrimoniaux majeurs, associés à l’entrée du grand panda dans les collections nationales.

Le père Armand David en tenue chinoise. CC BY

Cette histoire peut sembler simple : un explorateur « découvre » un animal (ou plus précisément, identifie un animal encore inconnu pour la science occidentale), l’envoie à Paris, la science le nomme. En réalité, elle est plus profonde.

Au XIXᵉ siècle, un animal « nouveau » n’existe pas scientifiquement parce qu’il a seulement été vu. Il ne devient un fait zoologique que lorsqu’il est inscrit dans une chaîne de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen, une collection, une description, puis une publication. C’est cette chaîne qui permet à d’autres naturalistes de vérifier, comparer, discuter et réutiliser l’information.

Autrement dit, le panda ne devient pas célèbre parce qu’il est seulement spectaculaire ; il devient un objet de science parce qu’il est archivé, décrit et rendu comparable. C’est toujours en vigueur aujourd’hui, même avec la photographie.

Avant la photographie : le spécimen et la planche

Cette histoire permet aussi de comprendre ce qu’était une preuve visuelle avant l’âge de la photographie de terrain. La photographie existe déjà au XIXᵉ siècle, mais elle reste difficile à utiliser en expédition : matériel encombrant, temps de pose, fragilité des procédés, problèmes de reproduction imprimée.

Pour les naturalistes, la preuve repose alors surtout sur deux supports complémentaires : le spécimen conservé dans les collections et l’image imprimée.

Exemple de planche tirée de l’ouvrage d’Armand David les Oiseaux de la Chine. Armand David/Gallica, CC BY

Armand David en offre un très bon exemple avec les Oiseaux de la Chine, publié avec Émile Oustalet. L’ouvrage est accompagné d’un atlas de 124 planches lithographiées, disponible aujourd’hui sur Gallica. Ces planches n’étaient pas de simples ornements. Elles permettaient de stabiliser visuellement les formes, les plumages, les proportions, les attitudes et les caractères diagnostiques (les indices précis qui servent à reconnaître un être vivant). Elles donnaient accès, à distance, à des oiseaux que la plupart des lecteurs ne verraient jamais vivants.

Dans la science naturaliste du XIXᵉ siècle, l’image imprimée est donc déjà un dispositif de preuve, mais une preuve attachée à un objet : le spécimen.

Cette articulation entre objet, image et texte reste très actuelle. Dans un monde saturé d’images numériques, facilement modifiables ou générées artificiellement, les collections scientifiques rappellent une règle fondamentale : une image seule ne suffit pas. Sa valeur dépend du protocole, du contexte, de la traçabilité et de l’archive (et, surtout, du spécimen) à laquelle elle est associée. Le père David, bien avant l’ère de la photographie naturaliste moderne, illustre cette chaîne de confiance entre terrain, collection, publication et image, essentielle pour les sciences naturalistes.

Un explorateur dans une Chine en mutation

Il faut bien sûr replacer Armand David dans son époque. Missionnaire français en Chine, au XIXᵉ siècle, il travaille dans un contexte marqué par les grandes explorations naturalistes, mais aussi par les rapports asymétriques entre puissances européennes et sociétés asiatiques. Son œuvre est, aujourd’hui, lue à la fois comme un apport majeur à la connaissance de la biodiversité chinoise et comme un épisode d’une histoire impériale plus complexe.

Cette ambivalence ne diminue pas l’intérêt scientifique et patrimonial de ses collections. Elle oblige au contraire à les regarder avec plus de précision. Les spécimens envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques ; ils sont aussi des témoins de relations historiques, de réseaux missionnaires, de circulations matérielles et de collaborations locales souvent peu visibles dans les récits européens.

Dans la région de Baoxing, la mémoire d’Armand David reste forte : plusieurs commémorations et lieux patrimoniaux rappellent son rôle dans la « découverte scientifique » du panda. Cette mémoire partagée pourrait être l’un des enjeux du bicentenaire : raconter non seulement l’histoire d’un naturaliste français, mais aussi celle d’un patrimoine scientifique franco-chinois, fait d’objets, de lieux, d’archives, d’espèces emblématiques, de collaborations locales et de récits multiples.

Le cerf du Père David : une autre histoire de conservation

Le panda n’est pas le seul animal associé à Armand David. Le cerf du Père David, ou Elaphurus davidianus, occupe une place particulière dans l’histoire de la conservation. David l’observe dans le parc impérial de Nanhaizi, près de Pékin.

L’espèce disparaît ensuite de Chine à l’état sauvage, tandis que des individus conservés en Europe permettent sa survie en captivité puis sa réintroduction. Le Muséum rappelle que la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve aujourd’hui des individus de cette espèce, encore classée avec prudence tant que les populations réintroduites ne sont pas durablement stabilisées.

Ici encore, les collections et les parcs zoologiques ne sont pas seulement des lieux d’exposition. Ils peuvent devenir des réserves de mémoire biologique. Le cas du cerf du Père David montre comment une espèce connue par quelques individus captifs peut être sauvée de l’extinction, même si son histoire reste marquée par une disparition dramatique dans son milieu d’origine.

Une biodiversité chinoise révélée par les collections

L’héritage d’Armand David est également visible dans les noms d’espèces qui lui ont été dédiés. De nombreux animaux et plantes portent son nom, rappelant l’ampleur de ses collectes. Par exemple deux coléoptères conservés dans les collections du MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi Deyrolle & Fairmaire, 1878, et Trictenotoma davidi Deyrolle, 1875. Ces insectes montrent que l’héritage légué par Armand David ne se limite pas aux grands mammifères charismatiques. Il traverse également l’entomologie, mais aussi la botanique, l’ornithologie et l’histoire des collections.

Cette diversité est importante. Le grand public retient souvent le panda, mais le travail d’Armand David est celui d’un collecteur généraliste, attentif aux oiseaux, aux mammifères, aux plantes, aux insectes et autres arthropodes. Dans une époque de crise de la biodiversité, cette dimension prend une valeur nouvelle.

Les collections anciennes permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, parfois leur ADN, leurs parasites ou contaminants (pensons aux virus et aux bactéries qui nous intéressent aujourd’hui) ou leur environnement historique. Un spécimen collecté il y a cent cinquante ans peut donc répondre aujourd’hui à des questions que son collecteur ne pouvait pas imaginer, dues au contexte de modifications parfois drastiques de nos écosystèmes, dont les conséquences de la démographie.

Pourquoi commémorer Armand David en 2026 ?

Commémorer Armand David en 2026 ne devrait pas consister seulement à célébrer un « découvreur ». Le mot lui-même doit être manié avec prudence : les espèces existaient, étaient souvent connues localement, parfois nommées et intégrées à des savoirs autochtones ou régionaux, c’est souvent le cas et l’enquête ethnobiologique est toujours importante. Ce que David accomplit, c’est de permettre leur entrée dans un système scientifique international fondé sur la collection, la description et la publication à partir du MNHN.

Son bicentenaire permet donc de raconter plusieurs histoires à la fois. Une histoire de la Chine au XIXᵉ siècle. Une histoire du Muséum comme institution de collecte, de comparaison et de conservation. Une histoire des images scientifiques avant la photographie de terrain. Une histoire du panda et du cerf du Père David. Mais aussi une histoire plus actuelle : celle de la traçabilité des preuves, du rôle des collections dans la crise de la biodiversité, et de la manière dont les objets scientifiques relient des pays, des époques et des cultures.

Les collections d’histoire naturelle sont donc un carrefour culturel et scientifique d’intérêt majeur, et nous devons penser à ceux qui les ont constituées. Le panda géant est devenu l’un des symboles mondiaux de la conservation. Mais son entrée dans l’histoire scientifique est aussi celle d’une peau, d’ossements, d’une collection, d’une description et d’un réseau d’hommes (qui commence souvent avec un chasseur local ou un tradipraticien) et d’institutions.

C’est cette chaîne, autant que l’animal lui-même, que le bicentenaire du père Armand David invite à redécouvrir, à travers les commémorations du MNHN ou celle de la photographie, comme une référence d’une époque en pleine mutation.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l'Ocean de Sorbonne Université

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02.09.2026 à 11:56

Endometriosis: a long-ignored disease, despite symptoms that can be traced back to ancient times

Nadjib Mohamed Mokraoui, Médecin épidémiologiste, doctorant au Centre de recherche en Épidémiologie et Santé des Populations (CESP), équipe Épidémiologie Gynécologique (EpiGyn), Inserm. Travaux de recherche portant sur l’endométriose, Inserm; Université Paris-Saclay

Endometriosis is an age-old condition and yet until recently, the complex disorder remained largely overlooked due to medical and social perceptions of women’s pain.
Texte intégral (2009 mots)
A rotogravure depicting hysterectomy surgery being performed in the 19th century at Paris’ Salpêtrière Hospital, a French institution for psychological disorders where women diagnosed with hysteria were typically sent for treatment (Source: Nezhat et al. 2012). Wellcome Collection, CC BY

Intense pelvic pain, severely painful periods, infertility – these symptoms associated with endometriosis already appeared in medical texts as far back as antiquity. Yet this disease, which affects 10% of women of reproductive age, long remained ignored. The reason: the long history of medical and social representations of female pain.

Having very painful periods. Being constantly exhausted. Suffering during sexual intercourse or experiencing unexplained digestive problems. For millions of women, these symptoms are part of daily life. Yet they are still too often minimised, or even considered “normal”. Behind this pain, a common but long-overlooked disease sometimes hides: endometriosis.

Endometriosis is estimated to affect around one in ten women of reproductive age worldwide, amounting to nearly 190 million women. In France alone, this represents approximately two million people, according to a report by Inserm in 2024. The average delay between the onset of the first symptoms and diagnosis remains estimated at between seven and ten years in many countries .

To understand this delay, it is necessary to look back at the long history of medical and social representations of female pain.

Suffering that can be traced back to Antiquity

Contrary to a widely held belief, endometriosis is not a recent disease. While its identification as a distinct medical entity is relatively modern, descriptions of compatible symptoms – intense pelvic pain, severely painful periods, infertility – already appear in ancient medical texts.

The earliest references appear in Egyptian medical papyri dating back to approximately 1855 BCE. In ancient Greece, the writings of the Hippocratic Corpus, attributed to Hippocrates (5th–4th century BCE), describe gynaecological disorders marked by severe menstrual pain, abnormal bleeding, and difficulty conceiving.

These symptoms were then interpreted through the theory of the “wandering uterus”, according to which a supposedly mobile uterus was the source of physical and psychological disorders. While this explanation was incorrect, it nevertheless reflects an ancient observation: the suffering of women was noted, but understood through philosophical and cultural frameworks, in the absence of biological knowledge.

The
The Corpus Hippocraticum mentions several gynaecological symptoms that bear striking similarities to those associated with endometriosis (Source: Nezhat et al., 2012) The National Library of Medicine

‘Hysteria’, or the confusion between physical symptoms and representations of the female psyche

Over the centuries, this reading persisted. Gynaecological pain was largely perceived as a female inevitability, and often interpreted as the expression of a moral or psychological imbalance.

The term “hysteria”, derived from the Greek hystera (“uterus”), is part of this long history, marked by a persistent confusion between bodily symptoms and social representations of femininity. This approach lastingly influenced the way in which women’s complaints were taken into account and explored medically.

From suspicion to medical recognition

A turning point came in the late 19th century. In the 1860s, pathologist Karl von Rokitansky described, through anatomopathological examinations, lesions containing glandular tissue resembling the uterine lining, located outside the uterine cavity. These observations constitute the first morphological description of what would later be identified as endometriosis.

At the beginning of the 20th century, American gynaecologist John A. Sampson took a further step. Between 1921 and 1927, he introduced the term “endometriosis” and proposed the first conceptualisation of the disease as a distinct clinical entity. He put forward the hypothesis of retrograde menstruation, suggesting a backflow of endometrial cells into the abdominal cavity. Although this hypothesis remains one of the major explanatory frameworks today, it alone cannot account for all forms and locations of the disease.

This work laid the foundations for a modern understanding of endometriosis. Yet it was not immediately accompanied by an improvement in patient care. For much of the 20th century, the disease continued to be seen as mild, while menstrual pain remained widely trivialised.

A chronic disease long made invisible

Long approached primarily from an anatomopathological perspective, endometriosis has gradually been recognised, over recent decades, as a chronic disease associated with inflammatory phenomena. This evolution in knowledge has made it possible to better understand the full extent of its clinical manifestations: severe pain, persistent fatigue, digestive and urinary disorders, significant impairment of quality of life, and, in some cases, infertility.

Despite these advances, diagnostic wandering remains significant. It is explained both by the great heterogeneity of symptoms and by the persistence of social representations surrounding menstruation and female pain. Numerous studies show that patients report having long been told that their pain was “normal” or attributed to stress or anxiety, thereby contributing to delayed access to diagnosis and appropriate care.

A history still in the making

Over the past two decades, the management of endometriosis has undergone a notable evolution. Advances in medical imaging technology, particularly MRI and specialised ultrasound, have improved the diagnosis of complex forms, while therapeutic strategies have diversified, with growing attention to quality of life.

In France, this evolution has been accompanied by increased institutional recognition, particularly with the establishment, in 2022, of the National Strategy to Combat Endometriosis, which aims to improve early diagnosis, structure care pathways, strengthen the training of healthcare professionals, and support research.

While these advances have profoundly transformed the understanding and management of the disease, many challenges remain. Current research is focused, in particular, on better understanding early pain trajectories and intervening earlier, with the objective of moving beyond a strictly curative logic to envisage, in the longer term, prevention strategies.

A research project on painful periods from adolescence

In this context, the PRECURSOR research project, which will soon be launched in France, focuses on severely painful periods from adolescence onwards. Its objective is to evaluate whether early management combining multiple approaches could help prevent the onset of chronic pelvic pain and, in the longer term, reduce the risk of developing endometriosis. Adolescent girls affected by severe menstrual pain will soon be invited to participate in this study.

The history of endometriosis thus sheds light on the persistent challenges facing healthcare systems in identifying and managing female pain, which remains a central issue of public health.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Nadjib Mohamed Mokraoui received funding from the French Foundation for Medical Research, France's Endometriosis Research Foundation, Fondation Apicil and Association Endofrance.

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01.09.2026 à 22:30

Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches

Alexis Descatha, Professeur de santé au travail, Université Angers, CHU d’Angers, Inserm, U1085 Irset, équipe Ester, Université d’Angers

Durant leur carrière, les pompiers sont exposés à de nombreux facteurs de risques. Les effets de ceux-ci sur la santé sont très difficiles à évaluer, car ils sont très intriqués les uns aux autres.
Texte intégral (2768 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’activité des pompiers les expose, tout au long de leur carrière, à de nombreux facteurs de risque, qu’ils soient chimiques, physiques ou psychiques.

  • Ces expositions multiples sont très intriquées les unes aux autres, ce qui complique l’évaluation de leurs effets sur la santé.

  • Des recherches complémentaires sont encore nécessaires pour dresser un panorama plus complet des risques auxquels font face les pompiers et améliorer la prévention.


Le changement climatique entraîne des étés plus longs, plus chauds et plus secs, qui alimentent des incendies de végétation d’une ampleur et d’une durée sans précédent. Des « mégafeux » frappent désormais régulièrement l’Amérique du Nord ou l’Australie. Ils se déclarent aussi de plus en plus souvent en Europe, et notamment en France.

Ces feux de grande ampleur mobilisent les sapeurs-pompiers sur des périodes d’engagement historiquement longues. Or, on sait qu’une exposition, même de court terme, aux particules fines PM 2,5 provenant des feux de végétation est associée à une surmortalité substantielle à l’échelle mondiale.

Mais ces particules ne sont pas le seul facteur de risque pour la santé auquel les soldats du feu sont exposés. Outre les autres composés toxiques présents dans les fumées, les pompiers sont aussi susceptibles de se retrouver en contact avec de nombreuses autres substances délétères. La dangerosité de leur métier les expose aussi aux accidents du travail, au stress, ainsi qu’aux traumatismes psychologiques.

Cette grande diversité de facteurs de risques complique les études qui tentent d’en déterminer les effets sur la santé des pompiers. Nous avons récemment publié une synthèse destinée à faire le point sur les connaissances disponibles. Voici ce qu’il faut en retenir.

La mortalité des pompiers

La mortalité globale des pompiers semble comparable à celle d’autres professions, ce qui peut paraître contre-intuitif. L’effet dit « du travailleur sain » explique en partie ce constat : les personnes en emploi sont en moyenne en meilleure santé que la population générale, si bien que les études comparant des travailleurs à la population générale sous-estiment systématiquement les risques liés au travail. Ce risque de sous-estimation concerne particulièrement les métiers à forte demande physique et mentale, comme celui des pompiers.

Lorsque l’on s’intéresse en revanche à l’âge moyen au moment du décès, on constate que celui-ci est significativement plus faible chez les pompiers que dans la population générale, en particulier chez les hommes occupant des fonctions opérationnelles. Une étude menée entre 2013 et 2023 sur le territoire de la Seine-Maritime a mis en évidence que les [sapeurs-pompiers décédés l’ont été à un âge moyen de 72,3 ans], ce qui est significativement plus jeune que dans la population générale, où l’âge moyen au décès était de 74,4 ans. Cet écart se retrouvait principalement chez les opérationnels (71,8 ans) et chez les professionnels. En revanche, il n’était pas significatif chez les officiers (74 ans) ni chez les volontaires (72,7 ans).

Par ailleurs, certains cancers, en particulier, présentent une surmortalité notable chez les pompiers. C’est par exemple le cas de ceux de la thyroïde, du rein, de la vessie et du cerveau.

Des expositions multiples, tout au long de la carrière

Dès lors qu’il s’agit d’évaluer la santé des pompiers, le problème de fond tient à ce que l’approche classique – « une exposition, une maladie, une valeur limite d’exposition » – convient mal à leur activité. En effet, en raison de la nature de leur travail, les sapeurs-pompiers font face à une multitude d’expositions aiguës et chroniques.

En 2021, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation internationale du travail (OIT) ont publié leur première estimation conjointe de la part des maladies imputable au travail dans le monde. En tête de liste figuraient les longues durées de travail, suivies des particules, des gaz et des fumées en suspension dans l’air, puis des accidents du travail, de l’amiante, de la silice et des agents provoquant de l’asthme (asthmogènes).

On constate que les sapeurs-pompiers sont susceptibles d’être exposés à l’ensemble de ces facteurs, souvent au cours d’une même garde.

Le problème est que toutes ces expositions sont tellement intriquées qu’il n’est pas, en l’état actuel des connaissances, possible de relier directement un effet sur la santé à un type d’exposition en particulier.

Pour cette raison, la meilleure façon de rendre compte de ce que le corps d’un pompier en exercice accumule est de s’appuyer sur concept d’« exposome ». Ce terme désigne la totalité de ce qu’un organisme rencontre au cours d’une vie, en tenant compte de la chronologie des expositions, de leur variabilité et de leurs interactions.

L’exposome professionnel des pompiers

Notre revue de littérature établit que l’exposome professionnel est multiple. Il est de nature chimique, puisque la fumée contient des hydrocarbures aromatiques polycycliques, du benzène, des aldéhydes, des métaux et des particules. Ces substances toxiques, dont certaines peuvent être à l’origine de cancers, sont absorbées à la fois par inhalation, mais aussi par la peau. On sait, par exemple, que la zone située au niveau du cou constitue une voie d’absorption notable, ce qui est possiblement lié au port des équipements de protection.

Par ailleurs, la température centrale du corps des pompiers augmente sous l’effet de la chaleur, de l’activité physique et des équipements de protection, comme l’illustrent la fréquence cardiaque et les besoins métaboliques liés à cette activité physique intense. Les charges sont soulevées dans des postures contraignantes, sur une courte période, tandis que le bruit est constant. Enfin, la scène du théâtre d’opération peut être traumatisante, tant sur le plan physique que mental.

Tout cela se déroule dans le temps imparti à une seule intervention, y compris la formation et le retour du lieu d’intervention. Élargissons maintenant ce cadre à l’ensemble d’une carrière (pour laquelle les données sont plus rares).

On sait que les pompiers sont exposés à du travail posté et de nuit, à de longues heures de travail, à des gaz d’échappement diesel et à divers contaminants présents dans la caserne, aux retardateurs de flamme et substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), aux substances émises lors des entraînements répétés au feu réel (caissons de feu), etc.

Le caisson Fire Flash permet aux pompiers de s’entraîner en situation de feu réel.

À cela s’ajoutent les pressions psychosociales spécifiques à chaque service, à la hiérarchie, à la disponibilité et à l’équilibre entre la lutte contre les incendies et les interventions médicales d’urgence (équilibre qui diffère considérablement d’un pays à l’autre).

Enfin, pour chaque pompier, l’exposition varie en fonction de la tâche, du type de contrat et de son poste ainsi que de son ancienneté, de son équipement et de ses habitudes de vie.

Évaluer les effets sur la santé

Étant donné que les expositions des pompiers s’étendent sur différentes échelles de temps, il en va de même pour leurs effets.

Certains sont immédiats : coup de chaleur, déshydratation, exposition aiguë au monoxyde de carbone, douleurs et brûlures, ainsi que traumatismes physiques et psychologiques.

D’autres apparaissent au fil des mois et des années : des troubles musculo-squelettiques dégénératifs, touchant surtout le bas du dos et les épaules ; des troubles du sommeil (signalés chez environ un tiers des pompiers) ; le syndrome métabolique (ensemble d’anomalies à risque cardiovasculaire élevé) ; des troubles de santé mentale (le syndrome de stress post-traumatique étant plusieurs fois plus fréquent que dans la population générale). Ces conséquences s’ajoutent à l’usure plus insidieuse liée au stress opérationnel quotidien.

Par ailleurs, en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a reclassé l’exposition professionnelle des pompiers comme cancérigène pour l’humain, sur la base de preuves suffisantes concernant le mésothéliome (cancer de la plèvre, la membrane qui entoure les poumons) et le cancer de la vessie tandis que d’autres données indiquent des risques pour d’autres cancers (mélanome et autres cancers de la peau, cancer de la prostate et certains cancers du sang).

Enfin, ces preuves solides ne doivent pas occulter les troubles cardiovasculaires (maladie coronarienne, accident vasculaire cérébral) et les troubles respiratoires, comme l’asthme et les bronchopneumopathies chroniques, pour lesquels des recherches supplémentaires sont nécessaires.

Mieux cerner les risques grâce à la recherche

Au-delà de la confirmation des signaux évoqués plus haut, les travaux de recherche sur la santé au travail des pompiers s’articulent autour de plusieurs axes.

Il s’agit tout d’abord de mener des études dans des contextes variés afin de prendre en compte les différences potentielles entre environnements ou sous-populations : type de pompier, de statut, d’activités ou différence selon le sexe, par exemple.

Ensuite, il s’avère nécessaire d’évaluer de façon exhaustive les effets d’agents délétères agissant en synergie afin de déterminer s’ils sont additifs, multiplicatifs ou interactifs (on parle d’« effet cocktail »). Les effets étudiés pourront inclure les atteintes endocriniennes (autrement dit les conséquences pour le système hormonal) et reproductives, les sous-types de cancers rares ou propres à un sexe ou à l’autre et les maladies neurodégénératives (la maladie de Parkinson ou les démences sont évoquées).

Jusqu’à présent, ces effets n’ont pas été suffisamment évalués, pas plus que les questions d’effets de sélection et de confusion. Répondre à ces questions exigera soit de recruter de nouvelles cohortes de plus grandes tailles, soit de réutiliser des données existantes (pour, par exemple, les réanalyser grâce à des outils d’intelligence artificielle).

Enfin, des études spécifiques portent sur les interventions et la prévention (y compris l’éducation et la promotion de la santé). Cette recherche mobilise un large éventail de disciplines : sciences de la santé (épidémiologie, recherche clinique, toxicologie…), sciences humaines et sociales (ergonomie, psychologie, économie, sciences de gestion, sociologie…) et ingénierie (conception de matériaux, modélisation de la sécurité et des risques, science des données, intelligence artificielle et informatique…).

La question de la prévention est particulièrement complexe. En effet, pour être efficace et durable, elle doit embrasser l’ensemble de l’exposome.

Soulignons que la recherche collaborative entre pays se développe désormais au sein d’organisations internationales et, en France, à travers le groupe RE3SC, le consortium scientifique consacré à l’intelligence artificielle et aux sciences de l’urgence et des risques ainsi que des travaux sur la réparation juridique (Association de la Francophonie pour la santé des pompiers), y compris la normalisation internationale pour la protection des pompiers.

De la recherche au terrain

Canada, États-Unis, Australie, Royaume-Uni… Plusieurs pays ont développé le transfert des connaissances de la recherche vers les parties prenantes et les pompiers. La France offre elle aussi un exemple concret instructif avec l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers (Ensosp), qui développe des programmes de formation et gère une base de ressources en ligne (le portail national des ressources et des savoirs (PNRS)).

Citons également l’Observatoire national de santé des agents des services d’incendie et de secours (Onsas), organisé par la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui réunit désormais l’ensemble des parties prenantes (directions et organisations syndicales, professionnels de santé et universitaires, agences concernées) autour de trois objectifs affichés : prévenir, protéger, réparer.

Unique en son genre, cette initiative translationnelle collaborative a mené à l’élaboration d’une nouvelle réglementation sur la réparation des maladies professionnelles des pompiers (à la suite du rapport du CIRC de 2023) ainsi qu’à des recommandations sur les entraînements répétés au feu réel, des ateliers scientifiques annuels et des études sur la toxicité des fumées et le traumatisme psychique.

Au-delà de ces avancées, la route est encore longue. Il s’agira notamment d’aboutir à une meilleure indemnisation, non seulement des victimes des incendies et des activités de lutte contre le feu et de soutien (sur le modèle de l’amiante ou des pesticides, de manière à couvrir la population générale touchée par les feux survenant à l’interface habitat-forêt), mais aussi de l’ensemble des « travaillant·es » (autrement dit des salariés et volontaires, personnels de soutien et militaires) afin d’améliorer la prévention dans son ensemble. Il sera également nécessaire de consolider la recherche, en créant, par exemple, une institution de recherche visible, dotée de financements spécifiques.

The Conversation

Alexis Descatha est membre de l'Observatoire National de la Santé des agents des Services Incendies et Secours (en tant scientifique). Il participe au nom de la France dans les évaluations de normalisation pour les équipements de protections des pompiers. Il est également Professeur Clinicien à Hofstra/Northwell et Professeur Associé à IUSP (USA) et est rédacteur en chef des archives des maladies professionnelles et de l’environnement (Elsevier). Il a des projets financés par l'ANR/ l'ANSES/ MNH DREES. La DPI complète est disponible sur le site https://dpi.sante.gouv.fr/dpi-public-webapp/app/consultation/accueil

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