12.02.2026 à 09:43
Marine Lambolez, Doctorante, ENS de Lyon
S’ils se croisent tous les jours au collège ou au lycée, c’est sur les réseaux sociaux que les adolescentes et les adolescents choisissent souvent de déclarer leur flamme. S’agit-il d’échapper aux regards moqueurs en cas de déconvenue ? Ou est-ce au contraire un moyen de rechercher une validation ? Penchons-nous sur ces nouveaux codes amoureux.
L’utilisation du téléphone portable personnel par les plus jeunes fait l’objet de nombreuses craintes et fantasmes dans le débat public. La proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans en témoigne : l’inquiétude vis-à-vis des liens virtuels entretenus par les ados ne faiblit pas.
S’il est important de protéger les personnes mineures de rencontres en ligne avec des individus malintentionnés, souvent plus âgés, il ne faut pas croire que les réseaux sociaux ne leur servent qu’à communiquer avec des inconnus.
Les discussions en ligne jouent un rôle central dans les sociabilités adolescentes, même avec les camarades de classe croisés toute la semaine à l’école. Plus précisément, le portable participe activement à la naissance des amours de jeunesse et occupe une place importante dans les échanges amoureux des jeunes.
Le fait de se parler, en ligne, dans des conversations privées, c’est-à-dire auxquelles seuls les deux participants ont accès, semble être un préambule obligatoire à la mise en couple chez les jeunes. Plutôt que le temps passé ensemble, les rendez-vous donnés hors de l’établissement scolaire ou le premier baiser, c’est le fait de s’écrire sur ses réseaux personnels qui atteste du caractère intime de la relation.
Dans mon enquête auprès de jeunes de 13 ans, il apparaît que les interactions en ligne ont la même valeur que les moments partagés « in real life » quand il s’agit de nouer, alimenter ou rompre des relations amoureuses. Par exemple, pour Amina, en couple depuis huit mois sur la plateforme Discord avec un garçon qu’elle n’a jamais vu, la rencontre n’est ni souhaitée ni préalable au fait de se dire en relation sérieuse.
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Vladimir, lui, se sert des réseaux sociaux pour séduire et considère que ne plus se parler via ces interfaces scelle la fin d’une relation. Lorsqu’il veut se rapprocher d’une fille, il ne lui demande pas son numéro de téléphone mais son compte Instagram ou Snapchat. Un autre jeune, Fabio, détaille la façon dont il s’est rapproché d’une amie, jusqu’à leur mise en couple officielle :
« Alors, j’ai fait une photo torse nu dans ma salle de bain, je voulais mentionner des personnes sur Insta[gram], j’ai vu son nom et j’ai cliqué parce que c’était la première personne proposée et, vu qu’avant c’était ma meilleure amie entre guillemets… Du coup je l’ai identifiée, après elle a mis l’émoji avec les cœurs dans les yeux. Et voilà, après elle m’a identifié dans sa story. J’ai fait de même et on a commencé à se rapprocher. »
L’importance que Fabio porte au type d’émojis employé montre bien la valeur apportée à ce simple symbole numérique qui évoque la précision avec laquelle certaines et certains se souviennent de la première déclaration de leur partenaire.
La drague en ligne permet aux jeunes de choisir leurs mots avec plus de réflexion, et de prétexter de fausses manipulations, des blagues ou l’emprunt du téléphone par un ami ou une amie en cas de « râteau ». Ces échanges virtuels présentent aussi le grand avantage d’être secrets : le flirt adolescent échappe ainsi aux regards souvent moqueurs de la cour d’école ainsi qu’aux interdictions familiales.
Les réseaux proposent des fonctionnalités qui mettent en lumière la proximité partagée entre deux contacts : amis proches sur Instagram, flammes sur Snapchat, pseudo et émojis personnalisés sur Messenger… Autant d’options qui soulignent le lien spécial entre deux personnes, pour elles-mêmes et parfois aux yeux des autres utilisateurs.
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Documenter sa relation en publiant des photos prises à deux, liker et commenter les publications de l’élu·e de son cœur, sont autant de manifestations virtuelles d’engagement amoureux qui rassurent les adolescent·es sur les sentiments de leurs partenaires. Ces preuves d’amour en ligne prennent encore plus d’importance quand le jeune couple n’a pas l’occasion de soumettre son idylle au regard extérieur en dehors du monde connecté, c’est-à-dire quand les jeunes se connaissaient au collège mais sont dans des lycées différents, sont en couple à distance ou se connaissent via une activité extra-scolaire.
La sociologue Claire Balleys écrit :
« Les adolescents fonctionnent entre eux comme un public participatif et évaluateur. Ils sont à la fois spectateurs et acteurs du lien social entre pairs, en ce sens qu’ils prennent activement part à la construction, à la négociation et à la gestion des relations amicales et amoureuses. »
Rendre publiques ses relations amoureuses sur les espaces en ligne est un enjeu majeur dans la hiérarchie sociale adolescente. La popularité s’acquiert notamment par la validation externe de sa relation amoureuse, en choisissant un·e partenaire convenable et en mettant en scène des comportements amoureux adéquats.
La question du contrôle du téléphone portable est centrale quand il s’agit d’adolescent·es et de jalousie. 72 % des jeunes interrogés en entretien, filles comme garçons, répondent « Oui » à la question : « Est-ce que tu laisserais ton copain ou ta copine regarder tes messages sur ton téléphone ? » Plusieurs élèves racontent comment ce droit de regard téléphonique fonctionnait dans leurs couples précédents :
Céleste : Alors ça, on en a parlé parce qu’il avait mon code de téléphone et j’avais le sien. Alors s’il veut fouiller avec qui je parle, il y a pas de souci. J’ai rien à me reprocher. Il peut regarder mes discussions, oui bien sûr, ça fait suspect sinon.
Malvina : Bah oui, le gars avec qui j’étais, il connaissait mes codes, il les avait même.
ML : Et est-ce que toi, tu voudrais voir ses messages ?
Malvina : Je lui fais confiance, mais de temps en temps bon… ça fait du bien de regarder. Enfin, j’avais tout le temps ses codes, donc je savais qu’il faisait rien.
Pour ces ados, si l’on est fidèle, notre partenaire devrait pouvoir fouiller dans notre téléphone sans que cela soit un problème.
Zlatan : Oui, elle a mon code.
ML : Ok, sans hésitation ?
Zlatan : Oui.
ML : Et toi, tu lui demanderais de regarder ses messages ?
Zlatan : Oui. Enfin, je prends pas son téléphone, mais juste si je vois un truc ou quoi je demande son téléphone, je regarde, voilà. Déjà ça peut rassurer, ça peut beaucoup rassurer et faire confiance aussi.
Puisque la plupart d’entre eux se draguent virtuellement avant de se dire en couple, toute conversation sur les réseaux devient suspecte. Vouloir garder une part d’intimité en ligne serait alors un red flag laissant soupçonner une tromperie.
Karim : Après, si elle fait une crise de jalousie, ça veut dire qu’elle m’aime vraiment, ça veut dire qu’elle tient à moi. Par exemple, si elle voit que j’ai une copine sur Instagram, je la [cette copine] bloque d’abord, je parle avec elle et après si elle veut bien, je reste avec elle, si elle veut pas, ben je sais pas comment ça se passerait.
Toutefois, d’après le violentomètre – outil conçu en Amérique latine, puis adapté en 2018 par les Observatoires des violences faites aux femmes de Seine-Saint-Denis et de Paris, l’association En Avant Toutes et la Mairie de Paris, pour déterminer ce qui relève ou non des violences – si un partenaire « contrôle tes sorties, fouille tes textos et est jaloux et possessif en permanence », il faut être vigilant·e et « dire stop ! » à ces comportements.
D’autres cyberviolences émaillent parfois les relations amoureuses : divulgations d’échanges intimes, harcèlement, montages photos violents…
Rappeler ces risques n’est cependant pas condamner l’utilisation des réseaux par les ados, car leur diabolisation empêche une éducation aux bonnes pratiques numériques et laisse les jeunes démunis face à leurs premiers téléphones, avant ou après 15 ans.
Marine Lambolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.02.2026 à 16:28
Julien Réveillon, Vice-Président Transitions Environnementales et Sociétales, Université de Rouen Normandie
La Normandie, protégée par son climat océanique, s’est longtemps pensée à l’abri des bouleversements climatiques. Pourtant, les données scientifiques racontent une autre histoire : celle de risques nouveaux qui s’installent peu à peu. Comprendre et intégrer ces mécanismes est urgent pour aider le territoire à s’adapter
Alors que le sud de la France commence à s’inquiéter d’une éventuelle recomposition de son attractivité touristique et résidentielle avec un recul du ski hivernal et l’augmentation des canicules, la Normandie court un risque très différent : celui de se croire à l’abri.
Seuls 52 % des Normands disent en effet ressentir le dérèglement climatique dans leur quotidien, contre 71 % au niveau national. Ce sentiment de sécurité relative ressenti par une partie de la population normande face au changement climatique s’explique par un facteur géographique réel, associé à des biais psychologiques naturels.
Depuis toujours, les territoires délimités par la Manche sont ouverts aux flux atmosphériques d’ouest perturbés, qui ont conduit à la construction d’une réputation, pas toujours élogieuse – ni usurpée – de risques de pluie importants, y compris durant l’été.
Ce rideau de fumée météorologique mène naturellement à un fort décalage de perception du dérèglement climatique. Il entretient chez nous, les Normands, un biais d’optimisme irréaliste accentué. De ce fait, nous avons une tendance naturelle à nous considérer comme mieux protégés que les autres et, parfois paradoxalement, à l’abri.
Lors des deux épisodes caniculaires de l’été 2025, alors que les stations météo du sud de la France dépassaient 40 °C, la Normandie atteignait péniblement les 30 °C. Une température tout à fait accueillante pour les touristes ayant eu l’audace de choisir Deauville (Calvados) ou Dieppe (Seine-Maritime) comme destination estivale, mais beaucoup moins adaptée à nos écosystèmes normands.
En réalité, le changement climatique touche la Normandie, comme toutes les autres régions.
À Rouen (Seine-Maritime), la fréquence des jours de chaleurs à plus de 25 °C est passée de 14 jours par an en 1971 à 40 jours par an en 2023. Les huit années les plus chaudes depuis 1970 se sont toutes produites après 2014.
Pendant ce temps, sur nos côtes, les falaises reculent de 20 cm à 25 cm par an, parfois 40 cm dans certaines zones où nos constructions amplifient le phénomène. Ce recul n’est pas régulier, il se fait souvent au prix d’effondrements spectaculaires… et dangereux.
Cette mer qui monte peut aussi provoquer un phénomène de blocage de l’écoulement des eaux fluviales vers la mer, comme cela a été observé en mars 2020 quand les quais de Rouen se sont retrouvés inondés. La tempête Ciara avait alors provoqué une surcote au niveau de l’embouchure de la Seine.
D’ici la fin du siècle, ce phénomène va s’accentuer. Sur le littoral, la menace changerait d’échelle avec une élévation du niveau de la mer projetée entre 1,1 m et 1,8 m. Dans les terres, le réchauffement moyen de la Normandie pourrait atteindre plus de + 3 °C, augmentant radicalement le stress hydrique et les risques sanitaires.
Petit à petit, nous nous habituons à ces étés plus chauds, à ces hivers plus doux et à voir les bâtiments de nos villes les pieds dans l’eau. Mais si chaque événement semble acceptable, pris isolément, leur répétition et surtout leur combinaison changeront, dans un futur proche, la nature du risque sur le territoire normand.
Le risque n’est plus seulement ponctuel : il provoque un enchaînement de conséquences territoriales et sociales, souvent invisibles au moment de l’événement, mais persistantes dans le temps.
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L’équilibre et la dynamique d’un territoire découlent de multiples facteurs étroitement liés par des interactions complexes. La modification d’un seul élément, comme l’élévation des températures, entraîne des conséquences en chaîne sur l’ensemble des autres secteurs : eau, biodiversité, économie, santé, etc.
Or la complexité de ces interactions peut créer des angles morts, c’est-à-dire à des zones non visibles par les observations et les projections, et donc des procédures de prévention et d’adaptation inadéquates face aux risques qui menacent la Normandie.
Ce risque dépend de la combinaison d’un aléa climatique, comme une canicule ou de fortes pluies, du niveau d’exposition d’enjeux humains ou matériels et enfin de la vulnérabilité de ces enjeux. L’un des premiers leviers d’action, pour le diminuer, est d’abaisser le niveau de vulnérabilité : par exemple, construire une digue face à des habitations menacées ou d’engager des actions de renaturation dans une ville exposée aux canicules.
Mais ce faisant, un premier angle mort peut apparaître : en réduisant une vulnérabilité précise, nous pouvons en accroître d’autres. Une digue mal conçue va accélérer le recul du trait de côte à proximité de sa zone de protection. Une végétation urbaine inadaptée peut entraîner des risques sanitaires en diffusant des allergènes ou en abritant des insectes porteurs de maladies.
D’autres angles morts existent, comme la fragilisation d’un territoire entier ou l’existence de grands décalages temporels entre les temps politiques et les temps climatiques. Par exemple, des choix d’urbanisation (par exemple, constructions en bord de plage) ou d’artificialisation réalisés il y a plusieurs décennies n’expriment pleinement leurs effets que tardivement. Aujourd’hui, ils augmentent les risques d’inondation avec des épisodes pluvieux ou des tempêtes littorales devenus plus intenses.
L’angle mort qui permet à tous les autres d’exister, enfin, réside dans notre difficulté persistante à prendre en compte les liens qui existent entre les différents risques climatiques. Inondations, sécheresses, canicules, submersions, risques industriels ou sanitaires sont mesurés, analysés et combattus séparément. Cette vision en silo nous empêche de voir l’ensemble de leurs relations, et par là même les mécanismes de déclenchement, d’amplification ou de cascade, qui sont pourtant au cœur des crises climatiques actuelles et à venir.
À Rouen, par exemple, de fortes pluies associées aux grandes marées, à la montée des eaux et à une tempête à l’embouchure de la Seine pourront mener à des inondations, et notamment dans le secteur industriel de la rive gauche où se concentrent plusieurs usines Seveso.
L’aléa naturel entraîne alors des risques industriels qui peuvent conduire à des pollutions des captages ou des sols, des tensions sanitaires, et même sociales, avec l’arrêt de certaines activités professionnelles et l’évacuation de quartiers d’habitation.
Cette cécité culturelle court des chercheurs, évalués sur leur hyperspécialisation dans un domaine, aux opérateurs de l’État ou des collectivités au sein desquels l’action reste structurée par secteurs, compétences et dispositifs spécialisés. Une organisation qui favorise l’expertise, mais rend difficile une approche systémique pourtant indispensable.
La création en 2019 du Giec normand, suivie des premiers rapports publiés en 2020, a permis d’établir un diagnostic scientifique sur l’évolution physique du territoire. Très vite, les limites d’une lecture classique des risques sont apparues : face aux interactions multiples entre activités humaines et équilibres environnementaux, les réponses ciblées ou sectorielles se sont révélées insuffisantes.
Avec le Giec normand, dont la seconde mouture de travaux a été publiée en 2023 et 2024, un cap a été franchi : l’analyse s’est élargie aux effets sociaux, juridiques et économiques du changement climatique.
Si plus de 80 % des Français reconnaissent l’origine humaine du réchauffement, les travaux en sciences humaines et sociales montrent que cette prise de conscience se traduit encore peu en actions concrètes. Ils mettent aussi en évidence des vulnérabilités socialement différenciées face aux aléas, comme la submersion marine.
Le droit, de son côté, précise les responsabilités croissantes des collectivités et l’économie commence à chiffrer le coût, souvent sous-estimé, de l’inaction.
Il ne s’agit plus seulement de comprendre les changements induits par le dérèglement climatique, mais aussi d’analyser la société face à ces transformations et face aux solutions d’adaptation qui se déploient.
Cependant, une étape majeure reste à franchir, sans doute la plus difficile : passer de la phase de diagnostic à une transformation opérationnelle des politiques publiques. Et si nous, citoyens, avons parfois tendance à reporter l’ensemble des responsabilités sur nos décideurs politiques, une part de ce travail nous revient également.
Pour penser système, il ne faut plus raisonner à l’aune d’événements isolés, mais en scénarios. Il s’agit, par exemple, de dépasser le raccourci « pluie = crue » pour déplier un enchaînement de conséquences possibles, de l’inondation à l’interruption de certains secteurs économiques, en passant par l’accident industriel et la saturation des services hospitaliers.
Cette lecture en scénarios implique aussi de revisiter les choix d’adaptation. Les décisions prises aujourd’hui en matière d’aménagement, de travail ou de formation engagent les territoires sur le long terme et produisent souvent leurs effets à distance, dans le temps comme dans l’espace. Sans une compréhension claire de ces enchaînements, le risque est de multiplier des réponses locales cohérentes prises isolément, mais inefficaces, voire contre-productives.
À l’échelle de nos choix individuels, cela implique de sortir d’une logique de réponses immédiates et de réussir à relier nos décisions d’aujourd’hui aux effets qu’ils auront plus tard, peut-être dans longtemps, sur les systèmes dont nous faisons partie.
Mais les actions individuelles seront vaines sans une action collective pensée de manière globale. Ce rôle incombe aux institutions publiques, aux collectivités territoriales, aux acteurs associatifs mais aussi aux universités, qui produisent des connaissances, forment des acteurs et font dialoguer sciences, territoires et société.
Le territoire joue ici un rôle crucial et les échelons des métropoles et de la région apparaissent les plus pertinents : ils sont assez larges pour permettre des actions adaptées aux risques à venir, mais assez proches pour que chaque citoyen s’y sente concerné et impliqué.
Une action territoriale structurée, appuyée sur les savoirs scientifiques et leur appropriation collective, est aussi un enjeu de justice, dans un contexte où tous les citoyens ne disposent pas des mêmes ressources pour s’informer, s’adapter ou agir. Elle permet de réduire ces inégalités d’exposition et de vulnérabilité face à des risques climatiques qui dépassent largement l’échelle des choix individuels.
La vision systémique prend alors tout son sens. Elle nous aide à relier les aléas, les risques en cascade qu’ils engendrent, leurs conséquences mais aussi les effets parfois contradictoires des solutions d’adaptation. Elle permet de regarder la société dans son ensemble et de construire des réponses justes et adaptées à la diversité des situations.
Julien Réveillon a reçu des financements de ANR France 2030 - ANR-23-EXES-0013.
11.02.2026 à 16:27
Joanne Vrignaud, Doctorante en cinéma américain à UPN, Université Paris Nanterre

Le dernier film de Chloé Zhao, Hamnet, est déjà un succès critique et populaire. Quatre ans après le succès mitigé de son film de commande les Éternels, la réalisatrice oscarisée revient avec une adaptation de l’œuvre de la romancière et journaliste britannique Maggie O’Farrell. Un drame qui met en lumière un thème central dans son cinéma : l’intimité du deuil.
Chloé Zhao s’est fait connaître dès ses débuts dans l’industrie en se formant sous l’égide de réalisateurs et d’acteurs engagés, comme Spike Lee ou Forrest Whittaker. Alors que les médias s’emparent de la question de l’alcoolisme dans les réserves amérindiennes, la Sino-Américaine part en 2015 filmer les riders (ces hommes qui pratiquent le rodéo) des nations lakotas du Dakota du Sud et en tire son premier long-métrage, Les chansons que mes frères m’ont apprises.
On y suit deux jeunes membres du clan des Oglalas dont la mort brusque du père entraîne une réflexion sur leur présence dans la réserve de Pine Ridge. Leur gestion différente du deuil, l’un par les questionnements sur la masculinité, l’autre par l’apprentissage culturel, se rejoint dans leur relation commune à la nature et devient le fil conducteur de l’histoire et, incidemment, de toutes les autres que Zhao développera.
En effet, dans Les chansons…, Johnny (17 ans) et Jashaun Winters (10 ans) sont sans cesse ramenés aux conséquences de la perte de leur père (un rider alcoolique), des difficultés économiques à l’opportunité de se tourner vers de nouveaux mentors, tout aussi violents et traumatisés par la vie dans une réserve. Si elle ne quitte jamais le domaine du réalisme social, la caméra s’attache aux moments de vulnérabilité : un premier baiser, un lever de soleil, un combat de boxe. L’ancrage des protagonistes dans la réserve est un cheminement émotionnel fait de plans rapprochés nous invitant à nous projeter dans leur univers mental. Les scènes sont douces, le son feutré, les plans longs : les dialogues laconiques dans la nature forment déjà la patte caractéristique (fortement inspirée par le réalisateur Terrence Malick) de l’esthétique de la réalisatrice.
Le film fait parler de lui au festival du cinéma indépendant de Sundance (Wyoming), et lui permet de réaliser son second film en 2017, The Rider. À nouveau, Zhao dézoome lentement sur l’expression endeuillée du jeune rider Brady Blackburn, interdit de monter à cause d’une terrible chute de rodéo, pour l’inscrire dans son environnement. Loin de l’esthétique épique des westerns traditionnels où selon l’historien Armando José Pratts, les cowboys, ranchers et bandits s’approprient les terres d’abord par le regard, puis par la force, ce cowboy sioux ne domine pas le sublime paysage qui l’entoure, laissant ses fantasmes de masculinité de cowboy dans le sillage de sa dernière course sur le dos de Gus. C’est là la théorie de l’intime de Zhao : se concentrer sur les regards plutôt que sur l’objet de ceux-ci et inscrire les personnages dans des environnements qui reflètent l’abondance de leur paysage intérieur.
Nomadland (oscarisé en 2021) s’inscrit dans des thèmes similaires (perte, questionnement identitaire, critique du capitalisme). Après avoir perdu son mari et son travail, Fern devient nomade pour fuir son passé. L’intime, comme toujours chez Zhao, se crée dans les dialogues minimes, une bande-son légère et des moments d’humanité poétisée. Zhao filme encore l’Ouest américain et le pouvoir thérapeutique des grands espaces sur Fern, en contraste avec son dénuement isolant dans le monde du travail. Quittant les tensions raciales et idéologiques du western, elle utilise les codes du road movie pour dramatiser le paysage (grands panoramas, lumières rasantes) au travers du regard de Fern, qui se fait camérawoman, utilisant des cailloux percés pour observer la même réserve de Pine Ridge. C’est par cet apprentissage de la vision artistique que Fern parvient à recréer du lien dans un système capitaliste et individualiste qui déchire l’Amérique profonde et à se remettre de son deuil. L’étape finale de son développement est le regard caméra soulagé de Fern quand on lui indique la sortie d’un labyrinthe naturel : l’intime se noue aussi par la relation à la spectatrice.
Zhao pose ainsi les fondements de son esthétique intimiste, qui lui sera reprochée dans le cadre épique d’un film Marvel comme les Éternels (2021). Les plans rapprochés et les longues séquences à l’épaule où les personnages baignent dans des lumières rasantes (les fameuses golden hours) reflètent le cheminement émotionnel des personnages. Il s’agit de lenteur, de gros plans, voire de très gros plans, sur des personnages sensibles, marginalisés et souvent ignorés par les films hollywoodiens, dont la tradition cinématographique peine encore à séparer la figure de l’autochtone de l’Indien des westerns ou à centrer des personnages féminins marginalisés.
Avec Hamnet (2026), la relecture du mythe shakespearien se fait à l’aune de la perte, annoncée dans une myriade de symboles : l’oiseau de proie, un gouffre mystérieux, l’inondation, les scènes d’accouchement anxiogènes. La forêt forme l’épicentre de la vie et de la mort dont émergent les femmes de la lignée d’Agnes : c’est là qu’elle accouche, qu’elle rencontre puis perd son oiseau. Surtout, les boutures de la clairière, symbole de vie et de renaissance, sont replantées dans le jardin de la maisonnette, reconstituées sur la scène du Théâtre du Globe et dans les tapisseries des coulisses de l’au-delà où attend Hamnet.
La dichotomie stéréotypée entre Agnes, femme de la forêt, et William, génie littéraire, s’inscrit dans le cinéma de Zhao : alors que William se construit par le verbe (contre son père, en jouant avec ses enfants, sur scène), Agnes, comme Jashaun et Fern, est caractérisée par la mise en scène de son regard sur le monde naturel. L’art et la nature s’emmêlent à l’image du couple, comme dans les costumes en treille et paille des enfants jouant Macbeth.
Le pathos du film ne fait pas non plus l’unanimité auprès de la critique. En effet, Zhao ne laisse aucune distance s’établir entre les personnages et les spectatrices et spectateurs : le film foisonne sensoriellement, souligne les textures, capture les micro-expressions, remplit l’espace sonore de bruits de fonds discrets qui rendent les rares silences insoutenables.
Alors que le film commence sur des plans pied ou panoramiques, la caméra de Zhao se rapproche progressivement des visages à mesure qu’approche la disparition de l’enfant, jusqu’à finir sur les gros plans à l’épaule qui caractérisent l’agonie du fils et le cri de sa mère.
La caméra, suivant les dynamiques de l’intime propre au cinéma de Zhao, semble également représenter une puissance de vie et de mort : un très gros plan vacillant sur l’œil de William symbolise ses tendances suicidaires sur le quai, un regard caméra terrifié de Hamnet brise le quatrième mur quand il prend la place de sa sœur dans le lit de mort. Le regard spectateur, si intime dans Nomadland, se fait celui de la Faucheuse : nous, public presque voyeur, annonçons la scène finale ou l’acteur fantomatique d’Hamlet transcende la frontière de la mort et des planches en prenant la main d’Agnes.
Comme Jashaun, Fern ou Brady, Agnes redécouvre ses émotions au travers de la confrontation avec l’art et le toucher. En serrant la chair du pouce, Agnes perçoit les paysages secrets de ceux qu’elle aime, et c’est par la perte de ce contact que le couple se déchire dans le deuil de leur enfant. C’est donc également par ce toucher qu’Agnes rend universel le deuil de ce fils-personnage conjuré par les mots de son mari : une fois que les parents s’accordent sur la forme du deuil et que la mère a pu recréer de l’intime individuel avec les fantômes sur scène, les autres spectateurs se joignent à l’expérience de cette perte.
Joanne Vrignaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.