01.02.2026 à 10:14
Jay Silverstein, Senior Lecturer in the Department of Chemistry and Forensics, Nottingham Trent University

La chute des Aztèques rappelle qu’un pouvoir fondé sur la force accumule des ennemis plus vite qu’il ne consolide des alliances. Une dynamique ancienne, aux résonances très contemporaines.
En 1520, des émissaires aztèques arrivèrent à Tzintzuntzan, la capitale du royaume tarasque, dans l’actuel État mexicain du Michoacán. Ils apportaient un avertissement de l’empereur aztèque Cuauhtémoc, mettant en garde contre l’arrivée d’étrangers étranges — les Espagnols — qui avaient envahi le territoire et représentaient une grave menace. Les émissaires demandèrent une audience auprès du souverain tarasque, le « Cazonci », le roi Zuanga. Mais Zuanga venait de mourir, très probablement de la variole apportée par les Espagnols.
Les relations entre les deux empires étaient tendues de longue date. Ils s’étaient affrontés sur la frontière occidentale dès 1476, livrant de grandes batailles et fortifiant leurs frontières. Les Tarasques disaient des Aztèques qu'ils étaient fourbes et dangereux — une menace pour leur existence même.
Ainsi, lorsque ces émissaires arrivèrent pour s’adresser à un roi déjà mort, ils furent sacrifiés et n'obtinrent audience avec lui que dans l’au-delà. À cet instant précis, le destin des Aztèques était scellé dans le sang.
L’empire aztèque ne s’est pas effondré faute de moyens. Il s’est écroulé parce qu’il avait accumulé trop d’adversaires, exaspérés par sa domination. C’est un épisode historique auquel le président américain, Donald Trump, devrait prêter attention, alors que sa rupture avec les alliés traditionnels des États-Unis se creuse.
Carl von Clausewitz et d’autres philosophes de la guerre ont exposé la différence entre force et puissance dans la conduite des affaires de l’État. Au sens le plus large, la puissance est un capital idéologique, fondé sur la force militaire et l’influence dans la sphère politique mondiale. À l’inverse, la force désigne l’usage de la puissance militaire pour contraindre d’autres nations à se plier à sa volonté politique.
Alors que la puissance peut se maintenir grâce à une économie solide, des alliances et une influence morale, la force, elle, s’épuise. Elle consomme des ressources et risque d’affaiblir à la fois le capital politique interne et l’influence mondiale qu'a un pays si son usage est perçu comme arrogant ou impérialiste.
L’empire aztèque s’est formé en 1428 sous la forme d’une triple alliance entre les cités-États de Tenochtitlan, Texcoco et Tlacopan, Tenochtitlan finissant par dominer l’ensemble. L’empire exerçait la force par des campagnes militaires saisonnières, tout en l’équilibrant par une dynamique de puissance fondée sur la mise en scène sacrificielle, la menace, le tribut et une culture de supériorité raciale.
Dans son usage à la fois de la force et de la puissance, l’empire aztèque était coercitif et reposait sur la peur pour gouverner. Les populations soumises à l’empire, comme celles engagées dans ce qui semblait être une guerre permanente, nourrissaient une profonde animosité et une forte défiance à l’égard des Aztèques. L’empire s’était ainsi construit sur des peuples conquis et des ennemis attendant la bonne occasion de renverser leurs maîtres.
Hernán Cortés, le conquistador espagnol qui finit par placer de vastes territoires de l’actuel Mexique sous la domination de l’Espagne, sut exploiter cette hostilité. Il noua des alliances avec Tlaxcala et d’autres anciens sujets des Aztèques, renforçant sa petite force espagnole par des milliers de guerriers autochtones.
Cortés mena cette force hispano-autochtone contre les Aztèques et les assiégea à Tenochtitlan. Les Aztèques n’avaient plus qu’un seul espoir : convaincre l’autre grande puissance du Mexique, l’empire tarasque à l’ouest, de s’allier à eux. Leurs premiers émissaires connurent un sort funeste. Ils tentèrent donc à nouveau leur chance.
En 1521, des envoyés aztèques arrivèrent une fois encore à Tzintzuntzan et rencontrèrent cette fois le nouveau seigneur, Tangáxuan II. Ils apportaient des armes en acier capturées à l'ennemi, une arbalète et une armure afin de démontrer la menace militaire à laquelle ils faisaient face.
Le roi tarasque prêta cette fois attention à l’avertissement. Il envoya une mission exploratoire à la frontière afin de déterminer s’il s’agissait d’une ruse aztèque ou de la vérité. À leur arrivée sur la frontière, les émissaires rencontrèrent un groupe de Chichimèques — un peuple de guerriers semi-nomades qui travaillaient souvent pour les empires afin de surveiller les frontières.
Lorsqu’on leur expliqua que la mission se rendait à Tenochtitlan pour évaluer la situation, les Chichimèques répondirent qu’il était trop tard. La ville n’était plus désormais qu’un lieu de mort, et eux-mêmes se rendaient auprès du roi tarasque pour offrir leurs services. Tangáxuan se soumit aux Espagnols l’année suivante en tant que royaume tributaire, avant d’être brûlé vif en 1530 par des Espagnols cherchant à savoir où il avait dissimulé de l’or.
Si les Tarasques avaient entretenu des relations politiques normales avec les Aztèques, ils auraient pu enquêter sur le message des premiers émissaires. On peut imaginer combien l’histoire aurait été différente si, lors du siège de Tenochtitlan, 40 000 guerriers tarasques — réputés bons archers — étaient descendus des montagnes de l’ouest. Il est peu probable que Cortés et son armée aient alors pu l’emporter.
Les échecs de l’empire aztèque ne relevaient ni d’un déficit de courage ni d’une infériorité sur le plan militaire. Lors de leurs combats contre les Espagnols, les Aztèques ont à maintes reprises fait preuve d’adaptabilité, apprenant à affronter les chevaux et les navires armés de canons. L’échec résidait dans une faille fondamentale de la stratégie politique de l’empire — celui-ci reposait sur la coercition et la peur, laissant ainsi en réserve une force prête à contester son autorité au moment où il était le plus vulnérable.
Depuis 2025 et le retour de Trump à la Maison-Blanche pour un second mandat, la politique étrangère américaine s’inscrit dans cette logique. L’administration Trump a récemment mis en avant une puissance coercitive au service d’ambitions mêlant richesse, visibilité et affirmation de l’exceptionnalisme américain ainsi que d’une supériorité affichée.
Cette orientation s’est manifestée par des menaces ou par un recours ponctuel à la force, notamment à travers des droits de douane ou des opérations militaires en Iran, en Syrie, au Nigeria et au Venezuela. Mais cette stratégie est de plus en plus contestée par d’autres États. La Colombie, le Panama, le Mexique ou encore le Canada ont, par exemple, largement fait fi de ces menaces coercitives.
À mesure que Trump utilise la puissance américaine pour revendiquer le Groenland, ses menaces gagnent en faiblesse. Les pays de l’Otan respectent leur pacte de longue date avec détermination économique et militaire, leurs dirigeants affirmant qu’ils ne céderont pas aux pressions de Trump. Les États-Unis se retrouvent ainsi poussés vers une position où ils pourraient devoir passer de la puissance coercitive à la force coercitive.
Si cette trajectoire se poursuit, les engagements militaires, l’hostilité des voisins et les vulnérabilités liées à la montée en puissance d’autres armées, aux perturbations économiques et aux catastrophes environnementales pourraient bien laisser la nation la plus puissante du monde exposée, sans alliés.
Alors que Trump mobilise la puissance américaine pour revendiquer le Groenland, ses menaces apparaissent de moins en moins crédibles. Les États membres de l’Otan respectent leur accord de longue date avec une détermination économique et militaire affirmée, leurs dirigeants déclarant qu’ils ne plieront pas face aux pressions de Trump. Les États-Unis se rapprochent ainsi d’un point où la coercition politique pourrait laisser place à la coercition militaire.
Si cette voie est maintenue, les conflits armés, l’hostilité régionale et les fragilités liées aux capacités accrues d’autres puissances militaires, aux déséquilibres économiques et aux catastrophes environnementales pourraient laisser la première puissance mondiale isolée.
Jay Silverstein a reçu des financements de l'US National Science Foundation (NSF), de la Foundation for the Advancment of Mesoamerican Studies (FAMSI), de de la Penn State Hill Foundation dans le cadre de ses études doctorales.
01.02.2026 à 07:58
Hyounjeong Yoo, Instructor, School of Linguistics and Language Studies, Carleton University

Succès critique et populaire, « KPop Demon Hunters » s’inscrit dans l’essor mondial de la Hallyu, la « vague coréenne ». Le film met en lumière le rôle central des femmes et du folklore coréen dans une culture longtemps reléguée aux marges du récit occidental.
Quand j’étais enfant en Corée du Sud, le Nouvel An commençait souvent par une chanson bien connue : « Kkachi Kkachi Seollal ». Seollal désigne le Nouvel An lunaire, l’une des fêtes familiales les plus importantes en Corée, et kkachi signifie « pie », un oiseau associé à la chance et aux nouveaux départs heureux.
En chantant cette chanson, pensions-nous, nous invitions des visiteurs bienveillants à entrer dans la maison. Pour mes frères et sœurs et moi, ces visiteurs étaient le plus souvent nos grands-parents, et leur arrivée était synonyme de chaleur, de continuité et de sentiment d’appartenance à une même communauté.
Des décennies ont passé,je vis désormais au Canada, loin de mon pays d’origine, et ces visites sont devenues rares. Pourtant, j’ai l’impression que la pie est revenue, cette fois sur un écran vu partout dans le monde.
Le film d’animation de Netflix KPop Demon Hunters suit les aventures d’un groupe fictif de K-pop, Huntrix, dont les membres chassent des démons la nuit. Il vient d’obtenir une nomination aux Oscars, dans les catégories meilleur film d’animation et meilleure chanson originale, après avoir déjà remporté plusieurs Golden Globes.
Le film a été créé par la réalisatrice coréano-canadienne Maggie Kang. La production musicale est assurée par Teddy Park, et les voix sont celles d’acteurs et d’actrices américano-coréens, dont Arden Cho, Ji-young Yoo et Audrey Nuna.
Je m’intéresse à la façon dont KPop Demon Hunters ouvre une nouvelle phase de la Hallyu, la « vague coréenne », où le folklore et le travail musical des femmes se croisent pour bousculer la place longtemps marginale des récits asiatiques dans les médias occidentaux.
L’un des aspects les plus marquants du film est l’usage assumé de symboles coréens. Les chasseuses de démons portent des gat — des chapeaux traditionnels en crin de cheval associés aux lettrés sous la dynastie Joseon — et combattent les esprits maléfiques aux côtés du tigre, longtemps considéré comme un esprit protecteur de la Corée. Ces éléments marquent une prise de position culturelle.
Historiquement, le cinéma et l’animation occidentaux ont souvent cantonné les personnages asiatiques à des stéréotypes ou les ont purement et simplement effacés par des pratiques de whitewashing.
À l’inverse, KPop Demon Hunters place le folklore coréen au cœur de son récit. Le gat évoque la dignité et la discipline ; le tigre incarne la protection et la résilience. Ensemble, ils viennent contester l’idée persistante selon laquelle les productions grand public portées par des personnages asiatiques seraient nécessairement de niche ou de moindre valeur.
En recourant à des références clairement coréennes — comme le style satirique de la peinture minhwa incarné par le tigre Derpy — le film s’ancre fermement dans un contexte coréen bien précis, qui n'a rien à voir avec une esthétique panasiatique vague.
L’un des moments forts du film se trouve dans la séquence d’ouverture. À travers une succession rapide de figures chamaniques, de flappers et d’artistes de l’ère disco, la séquence peut se lire comme un hommage matrilinéaire aux musiciennes coréennes, de génération en génération.
Comme le souligne l’autrice Iris (Yi Youn) Kim, en s’appuyant sur une conférence de la chercheuse en études asiatico-américaines Elaine Andres, cette lignée fait écho à l’histoire bien réelle des Kim Sisters, souvent présentées comme le premier groupe féminin coréen à connaître un succès international. Après la mort de leur père pendant la guerre de Corée, les sœurs furent formées par leur mère, la célèbre chanteuse Lee Nan-young — connue notamment pour la chanson anticoloniale « Tears of Mokpo » — et se produisirent sur les bases militaires américaines pour gagner leur vie.
Les Kim Sisters sont ensuite devenues des habituées de l’émission The Ed Sullivan Show, séduisant le public américain tout en composant avec des attentes racistes qui cantonnaient les femmes asiatiques à des figures jugées accessibles, inoffensives et exotiques.
Le groupe fictif Huntrix s’inscrit dans cet héritage. À l’image des Kim Sisters, ses membres sont censées incarner la discipline, le professionnalisme et la Corée elle-même aux yeux du public.
Le film montre ainsi le groupe face à la discipline rigoureuse qui leur est imposée, contraintes de maintenir une image publique irréprochable tout en étouffant leurs vulnérabilités personnelles afin d’assumer leur double rôle d’idoles et de protectrices. À un niveau méta-narratif, Huntrix est également présenté comme un représentant de la Corée du Sud, à travers l’usage de symboles du folklore du pays comme le gat et le tigre.
En tant qu’« ambassadrices culturelles », à l’écran comme en dehors, les membres de Huntrix ne se contentent pas de divertir : elles assument aussi la charge symbolique de représenter une nation face à un public mondial.
En inscrivant cette filiation dans un film d’animation grand public, KPop Demon Hunters reconnaît que le succès mondial de la K-pop repose sur des décennies de travail, de sacrifices et de négociations menées par des femmes face aux structures de pouvoir occidentales.
Le succès du film s’inscrit dans la poursuite de l’expansion de la Hallyu dans les médias mondiaux. Le cinéma et les séries sud-coréens ont déjà transformé les perceptions à l’international, avec des œuvres majeures comme Parasite et des séries diffusées à l’échelle mondiale comme Squid Game. Netflix s’est en outre engagé publiquement à investir des centaines de millions de dollars dans les contenus coréens, signe que cette dynamique culturelle est structurelle plutôt que passagère.
KPop Demon Hunters montre comment la culture populaire coréenne circule désormais avec fluidité entre différents médias — musique, animation, cinéma et plateformes de streaming — tout en conservant une forte spécificité culturelle. L’accueil du film remet en cause l’idée tenace selon laquelle les récits ancrés dans des expériences asiatiques manqueraient de portée universelle.
La reconnaissance, à elle seule, ne suffit pas à effacer les inégalités, pas plus qu’elle ne démantèle les hiérarchies racialisées à l’œuvre dans les industries médiatiques mondiales. Mais une visibilité durable peut faire la différence. Des travaux montrent qu’une exposition répétée à des représentations multidimensionnelles et humanisées de groupes marginalisés contribue à réduire les biais raciaux, en normalisant la différence plutôt qu’en l’exotisant.
Si le film s’inscrit dans des histoires culturelles marquées par la présence militaire américaine et la politique de la guerre froide, il reconfigure ces héritages à travers un récit diasporique qui place les voix et les points de vue coréens au centre.
La promesse de la pie est enfin tenue. Les personnages coréens ne sont plus de simples « invités » ni des figures secondaires dans l’histoire des autres. Ils sont désormais les protagonistes — tenant l’épée, le micro et, peut-être un jour, un Oscar.
Récemment, je me suis surprise à revoir KPop Demon Hunters en mangeant du gimbap et des nouilles instantanées, les mêmes plats réconfortants que partagent les personnages à l’écran. Le moment était simple, mais chargé de sens.
Il m’a rappelé une remarque faite un jour par l’un de mes étudiants : une exposition de cette ampleur permet à celles et ceux qui se sont longtemps sentis blessés par l’exclusion de se sentir enfin regardés.
Hyounjeong Yoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.01.2026 à 16:40
Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux
Taylor Swift est aujourd’hui bien plus qu’une star de la pop. Artiste parmi les plus écoutées au monde, elle cristallise des passions, des controverses et des formes d’identification particulièrement intenses. Mais que dit réellement Taylor Swift du monde social ? Et surtout, que disent ses fans de nos sociétés contemporaines ?
À partir d’une enquête sociologique menée auprès de plus de 1 000 fans en France, je propose de déplacer le regard : il ne s’agit pas d’analyser uniquement l’artiste, mais de comprendre ce que son œuvre et sa figure produisent socialement. Qui sont les Swifties (les fans de la chanteuse) ? Comment se rencontrent-ils ? En quoi Taylor Swift accompagne-t-elle les trajectoires de vie ? Et que révèle son succès des attentes politiques, féministes ou morales de ses publics ? C’est ce qu’explore mon essai, Sociologie de Taylor Swift, qui vient de paraître.
Loin des clichés sur un fandom adolescent et irrationnel, l’analyse met en évidence des pratiques culturelles structurées, genrées, durables et socialement situées. À travers Taylor Swift, c’est toute une sociologie des émotions, des identités et des engagements contemporains qui se donne à voir.
Contrairement aux représentations médiatiques qui réduisent souvent les fans de Taylor Swift à des adolescentes exaltées, l’enquête montre une réalité bien plus nuancée. Du point de vue de l’âge, les Swifties qui ont répondu à mon enquête se situent majoritairement dans le jeune âge adulte : près de la moitié ont entre 18 et 34 ans, mais plus d’un tiers ont plus de 35 ans, attestant d’un attachement durable à l’artiste bien au-delà de l’adolescence.
Le genre constitue un marqueur central de ce fandom (de ce groupe de fans). Les femmes représentent près de 80 % des personnes interrogées tandis que les hommes restent minoritaires. L’enquête met aussi en évidence une présence significative de personnes non binaires ou transgenres, proportionnellement bien plus élevée que dans la population générale (5 %). L’identité sexuelle apparaît également comme un facteur structurant de la fanité : plus d’un quart des fans ayant participé à l’enquête se déclarent lesbiennes, gays, bisexuel·les ou queer. Ces chiffres confirment que l’univers de Taylor Swift constitue un espace d’identification particulièrement fort pour les minorités sexuelles et de genre (on nomme le fandom gay de Taylor le « Gaylord ».
Aimer Taylor Swift ne relève donc pas d’un simple goût musical, mais d’une pratique culturelle située, marquée par des expériences sociales, genrées et biographiques spécifiques.
Être fan de Taylor Swift, ce n’est pas seulement écouter de la musique : c’est aussi créer du lien. L’enquête montre que la communauté Swiftie fonctionne comme un véritable espace de sociabilité. Plus de 60 % des répondantes et répondants déclarent avoir noué des amitiés grâce à leur intérêt commun pour Taylor Swift, que ce soit en ligne, lors de concerts ou dans des contextes du quotidien.
Ces rencontres prennent des formes multiples : échanges sur les réseaux sociaux, discussions autour des paroles, participation à des événements collectifs ou rituels devenus emblématiques, comme l’échange de bracelets d’amitié. Les liens décrits sont souvent durables et émotionnellement investis, dépassant le simple cadre du fandom.
Cette sociabilité repose sur une grammaire affective partagée. Les chansons servent de supports à la discussion, à la confidence et parfois à l’entraide. Loin d’un fandom nécessairement conflictuel ou « toxique », les Swifties qui ont participé à l’enquête évoquent majoritairement des normes de bienveillance et de soutien mutuel, souvent attribuées à l’image publique et aux discours portés par l’artiste elle-même.
La relation des fans à Taylor Swift s’inscrit dans le temps long. Plus de la moitié des personnes interrogées se déclarent fans depuis plus de dix ans, et une part importante explique avoir découvert l’artiste à l’adolescence. Cette ancienneté témoigne d’une fidélité rare dans les industries culturelles contemporaines.
Taylor Swift n’est pas seulement écoutée : elle accompagne les parcours de vie. Près de 70 % des fans déclarent que l’artiste occupe une place « importante » ou « très importante » dans leur vie. Pour beaucoup, ses chansons sont associées à des moments clés : ruptures amoureuses, amitiés, périodes de doute, maladies, transitions identitaires ou professionnelles.
Cette centralité s’explique par l’écriture intime et narrative de Taylor Swift, qui permet aux fans de projeter leurs propres expériences dans ses chansons. Le fandom fonctionne ainsi comme une ressource biographique : aimer Taylor Swift, c’est disposer d’un répertoire émotionnel et symbolique pour se raconter et traverser les épreuves du quotidien.
Mais pour comprendre les fans de Taylor, on pourra aussi interroger les liens entre ce fandom et valeurs politiques. Les données montrent que les fans de Taylor Swift se situent majoritairement du côté de valeurs progressistes, qu’elles soient environnementales ou féministes. Une large majorité se déclare favorable à l’égalité femmes-hommes, aux droits des personnes LGBTQIA+ et à la lutte contre les discriminations (entre 70 et 80 %).
Ces valeurs influencent directement les attentes vis-à-vis de l’artiste. Près de deux tiers des personnes interrogées estiment que Taylor Swift devrait prendre position publiquement sur certaines causes, notamment féministes ou sociales, même si une minorité défend son droit à la neutralité.
Taylor Swift apparaît ainsi comme une figure politique paradoxale : ni militante au sens classique, ni totalement neutre. Son engagement est perçu comme mesuré, parfois stratégique, mais néanmoins porteur d’effets symboliques forts. L’enquête montre que les fans ne sont pas passifs : ils discutent, critiquent et évaluent les prises de position de l’artiste à l’aune de leurs propres valeurs, révélant la politisation croissante de la culture populaire.
Au terme de cette enquête, une chose apparaît clairement : Taylor Swift elle est un fait social. Son œuvre, ses prises de parole et la communauté qu’elle fédère révèlent des transformations profondes de nos rapports à la culture, à l’intimité et au politique. Étudier Taylor Swift, ce n’est donc pas céder à l’air du temps : c’est prendre au sérieux ce que la pop dit du social, des émotions et des attentes collectives – souvent bien au-delà d’une seule génération.
Arnaud Alessandrin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.