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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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15.03.2026 à 17:05

Iran : du régime des mollahs au régime des Gardiens

Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité

À la faveur de la guerre déclenchée le 28 février, les Gardiens de la révolution ont encore raffermi leur emprise sur un régime qui tient bon malgré l’élimination de plusieurs personnalités de premier plan.
Texte intégral (3157 mots)

Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, est depuis des années l’une des observatrices les plus fines de la société iranienne. Alors que le brouillard de la guerre est encore très épais au-dessus de l’Iran, elle explique dans cet entretien l’évolution qu’a connue le régime au cours de ces derniers mois, ce qu’implique la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême et souligne le sort effroyable de la population iranienne.


Que sait-on de la situation en Iran et comment les informations en proviennent-elles ?

Azadeh Kian : Internet est totalement coupé, mais ceux qui ont des VPN très efficaces peuvent de temps en temps communiquer avec l’extérieur. Hier, par exemple, j’ai essayé de contacter des amis sur place ; ils n’ont pas pu prendre mon appel, mais ils ont vu que je les avais appelés et ont réussi à m’envoyer un texto pour dire qu’ils ne pouvaient pas répondre, mais qu’ils étaient en sécurité. Les rares fois où on parvient à parler de vive voix, ça coupe tout le temps. Restent les sources journalistiques, comme ce journaliste franco-iranien qui se trouve à Téhéran, Siavosh Giazi, et aussi les journaux iraniens, qui peuvent encore publier des articles et rendre compte des bombardements et des déplacements de populations.

Il en ressort à ce stade qu’une école pour filles a été bombardée dès les premiers jours de la guerre, tuant 168 écolières ; que plusieurs hôpitaux, ainsi que 55 musées et monuments historiques classés par l’Unesco ont été bombardés ; que près de 5 000 personnes ont été tuées pendant les dix premiers jours ; que 44 000 immeubles résidentiels ont été détruits ; et qu’entre 2 et 3 millions d’Iraniens ont déjà dû quitter leur foyer du fait de la guerre. D’ici, je n’ai aucun moyen de vérifier ces informations. Mais les photos qui sont publiées dans ces journaux semblent crédibles : on y voit des immeubles résidentiels qui ont été détruits ou encore, ce vendredi 13 février, la « journée d’Al-Qods », c’est-à-dire de Jérusalem, des images de grandes manifestations en soutien au régime dans de nombreuses villes. Bien sûr, ces rassemblements sont organisés par l’État – mais, justement, leur tenue montre que l’État existe toujours en Iran et que malgré la guerre, les bombardements, l’assassinat d’énormément de dirigeants, le pays continue à fonctionner tant bien que mal.

Selon les informations que j’ai pu obtenir, il n’y a pas encore de pénurie en ce qui concerne les produits de première nécessité, mais les prix ont énormément augmenté et le pouvoir d’achat s’est effondré. De même, à cause de la guerre, une grande partie des emplois, surtout des emplois précaires, ont disparu. La guerre a un impact majeur sur la population civile iranienne qui est prise en étau entre les bombardements et un régime dictatorial, corrompu et plus répressif que jamais : j’ai vu à la télévision iranienne officielle des gardiens de la révolution menacer ouvertement de mort quiconque oserait manifester contre le régime, ou même diffuser des messages hostiles au régime : « Notre doigt est sur la gâchette », disent-ils.

Ce vendredi, par exemple, ils ont annoncé avoir arrêté quatre personnes qui avaient envoyé des images à des chaînes de télévision étrangères qui diffusent en persan. Et à Fardis, dans le nord du pays, deux frères qui avaient exprimé leur joie à l’annonce de la mort de Khamenei ont été abattus sur place.

Comment expliquer cette résilience d’un régime qui a été dans une large mesure décapité une première fois en juin dernier et, plus encore, depuis le 28 février ?

A. K. : C’est un régime institutionnalisé. À chaque niveau, la fonction compte beaucoup plus que la personnalité qui l’occupe. Bon nombre de hauts responsables des Gardiens de la révolution ont été tués, mais ils ont tous été remplacés. De même pour le Guide suprême, remplacé par son propre fils. Mais l’assassinat de Khamenei a fragilisé le régime, car il détenait un pouvoir quasi absolu depuis 1989.

Comment interpréter la nomination de Mojtaba Khamenei ?

A. K. : Il est important de comprendre que n’est absolument pas le choix de l’institution cléricale, mais celui des gardiens de la Révolution. C’est un pied de nez aux Américains et aux Israéliens, une façon de leur dire : « Vous avez éliminé un Khamenei ? En voici un autre, plus jeune, et encore plus déterminé ! »

Selon certaines sources, il aurait été à son tour la cible d’une frappe peu après sa désignation…

A. K. : Oui, j’ai vu des photos, il semble avoir été blessé. S’il meurt de ses blessures ou s’il y a une nouvelle frappe et il finit par être tué, il y aura une nouvelle procédure de désignation. Mais en vérité, il n’y a aucune urgence pour nommer ou élire le successeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce conseil intérimaire qui a été créé dès l’assassinat d’Ali Khamenei, composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et d’Alireza Arafi, qui est membre du Conseil des gardiens. Cette instance peut gérer les affaires courantes pendant un certain temps. Et le Guide avait, avant sa mort, délégué son pouvoir décisionnaire à Ali Larijani, qui préside le Haut conseil de la sûreté nationale. Il joue actuellement un rôle important.

Et puis, Ali Khamenei était de toute façon très âgé et atteint d’un cancer, on savait que la question de sa succession allait se poser. Lui-même n’avait pas expressément désigné de dauphin, il avait seulement dit qu’il ne voulait pas que le poste revienne à son fils, car il ne souhaitait pas que, après avoir renversé une monarchie héréditaire, la République islamique en devienne une à son tour. Mais Mojtaba est très proche des Gardiens, et ils l’ont imposé à l’Assemblée des experts, au sein de laquelle il n’avait aucune véritable assise. En outre, sa corruption personnelle est un fait avéré ; or le guide doit incarner une sorte de pureté morale et financière. Mojtaba en est loin. On sait qu’il possède des immeubles à Londres, qu’il a des actions dans plusieurs hôtels en Allemagne et en Autriche, entre autres. Mais les Gardiens, qui contrôlent effectivement le régime désormais, n’en ont cure.

Le régime n’est donc plus dirigé par le Guide mais par les Gardiens ?

A. K. : Oui, on peut dire qu’on est face à un régime militarisé. Le fait que le guide soit Mojtaba Khamenei ou quelqu’un d’autre n’a plus aucune importance réelle. Il est juste là pour servir de visage au système, pour qu’on brandisse ses photos dans les manifestations, mais sa véritable influence est quasi inexistante. Ce sont les commandants en chef des Gardiens de la révolution qui décident de tout.

D’ailleurs, si vous consultez la déclaration de Mojtaba du jeudi 12 mars, vous constaterez qu’il est exactement sur la ligne des Gardiens, à la différence du président Pezeshkian, qui continue d’incarner la face modérée du régime, par exemple en envoyant des missives aux monarchies du golfe Persique pour s’excuser d’y avoir causé des pertes civiles et expliquer que l’Iran n’y prend pour cible que les bases militaires américaines qui y sont installées. Par contraste, le message de Mojtaba est beaucoup plus martial. Il affirme que l’Iran va fermer le détroit d’Ormuz, qu’il va continuer à appuyer ce que les dirigeants iraniens appellent « l’axe de la résistance », à savoir les Houtis, les milices irakiennes, le Hezbollah libanais, le Hamas, etc. Tout cela confirme que, quand un pays est en guerre, ce sont presque toujours les militaires qui s’emparent de la réalité du pouvoir.

En Iran, les Gardiens ne sont pas qu’une force militaire, c’est un véritable État dans l’État qui dispose d’un important pouvoir financier, économique et politique…

A. K. : Effectivement. Ils sont partout dans le gouvernement, au Parlement, et ils ont aussi des affidés au sein de l’Assemblée des experts et ailleurs. Les durs du régime mènent la danse. Sur les 88 membres de l’Assemblée des experts, seuls 8 n’ont pas soutenu la candidature de Mojtaba. Il apparaît qu’ils sont aujourd’hui menacés, ainsi que leurs familles. Les autres se sont tus ou ont suivi à la lettre ce qu’on leur demandait de faire. Bref, la guerre et l’assassinat du guide ont achevé la transformation d’un régime religieux qui était avant tout idéologique en régime militaire. Du régime des mollahs, on est passé au régime des Gardiens.

Des périodes comme celle que traverse actuellement l’Iran peuvent aussi être propices à des fragmentations à l’intérieur du régime et, notamment, à l’intérieur de ses forces armées. Est-ce envisageable ?

A. K. : Pas pour l’instant. Le commandant de l’armée régulière a déclaré qu’il soutenait Mojtaba à 100 %. Je ne vois pas de défection à ce stade. Le pays est attaqué, les militaires sont formés pour défendre le pays, donc ils font ce qu’ils doivent faire. Au sein des Gardiens, il y a une certaine hétérogénéité. Là encore, en temps normal, on aurait pu se dire que peut-être telle ou telle faction pourrait jouer sa propre carte ; mais quand vous êtes bombardé, les désaccords passent au second plan. Ils exécutent ensemble la stratégie déterminée pour résister à la guerre.

Quel est le rôle des bassidji dans tout cela ?

A. K. : Ils sont plus de 1 million de miliciens, très idéologisés, formés par les Gardiens de la révolution. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans la répression des manifestations et des opposants, et le jouent toujours actuellement. Ce sont eux qui gèrent les checkpoints qui se sont multipliés partout dans le pays, par exemple. Le régime compte beaucoup sur eux pour surveiller la population ou mater dans le sang la moindre contestation, comme cela a été le cas tout récemment en janvier, parce que les Gardiens sont occupés ailleurs.

Les bassidji, l’armée régulière et le corps des Gardiens de la révolution proprement dit, ainsi que leurs familles et leurs proches, forment le noyau de la base populaire du régime, que j’estime à environ 10 à 15 % de la population. Ils sont minoritaires mais très actifs. Un mot sur l’armée régulière d’aujourd’hui : ce n’est plus celle du Shah. Elle a été profondément idéologisée aussi, surtout au niveau des officiers, des commandants. Tous ces gens ne vont pas faire défection facilement.

Et les minorités ethniques ?

A. K. : Un dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan iranien dit que ses hommes attendent une occasion d’entrer dans le jeu. Les responsables du Komala, autre parti kurde iranien d’importance, sont sur la même ligne. Ils sont en position d’attente, repliés au Kurdistan irakien, et attendent un affaiblissement supplémentaire du régime. Pour l’instant, ils n’ont pas les moyens de rentrer en Iran et d’affronter l’armée pour obtenir un Kurdistan autonome – ce qui sera en tout état de cause compliqué, parce que dans ces régions kurdes d’Iran vivent aussi de nombreux Azéris qui n’ont pas du tout envie de voir le Kurdistan devenir autonome.


À lire aussi : Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux


On en est là. Les choses peuvent changer si la guerre continue encore longtemps, et si les forces du régime arrivent à bout de munitions et de drones, et perdent leurs revenus pétroliers. À ce moment-là, on pourra s’attendre à des changements, mais on est encore loin.

En attendant, les États-Unis et Israël invitent la population iranienne à se révolter et à prendre le pouvoir…

A. K. : Tout d’abord, aujourd’hui, les Iraniens sont sous des bombes, et la priorité de chacun, c’est de survivre. Ensuite, la population n’a pas d’armes. Elle a essayé de se révolter en janvier : ce fut un bain de sang épouvantable. Et, comme je vous l’ai dit, les Gardiens de la révolution ont fait passer le message que, dans le contexte actuel, ils seraient encore plus brutaux qu’en janvier et massacreraient quiconque sortirait dans la rue pour protester. À moins d’être parfaitement suicidaire, personne ne va descendre dans la rue les mains vides.

Dans ce contexte, quel est selon vous le scénario le plus crédible pour la suite des événements ?

A. K. : C’est évidemment très difficile à prédire, mais je pense que Trump va finir par comprendre qu’il s’est trompé dans ses calculs quand il a cru que le régime s’effondrerait une fois quelques leaders tués. Et dans le même temps, cette guerre devient chaque jour plus impopulaire aux États-Unis. Au vu de ce qu’on sait du personnage, rien ne dit qu’il ne va pas, demain, nous surprendre et passer avec Téhéran un de ces « deals » dont il a le secret et dont il se vante tant. Un accord qui lui permettrait de dire qu’il a gagné, puisque le régime renoncerait à enrichir son uranium et, par exemple, accepterait que des compagnies pétrolières américaines viennent investir en Iran. Pour Trump, une telle issue est envisageable. Mais Nétanyahou, sa stratégie, c’est la guerre continue, c’est vraiment la grande fragmentation de l’Iran.

Si on se place du côté israélien, on voit dans l’Iran un pays qui depuis des décennies proclame son désir d’anéantir Israël et, dans le même temps, semble poursuivre avec opiniâtreté l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce qui explique qu’une large partie de l’opinion israélienne, y compris parmi les citoyens hostiles à Nétanyahou, soutient les opérations visant à priver l’Iran de son programme nucléaire. Est-il possible d’imaginer une issue où le régime actuel de l’Iran abandonnerait ces deux buts et où les deux pays vivraient en paix ?

A. K. : La rhétorique hostile à Israël et aux États-Unis, les manifestations avec les slogans « Mort à Israël, Mort à l’Amérique », c’est l’ADN du régime, c’est vrai. Mais le plus important, ce sont les armements. Il n’est pas impossible que, dans certaines circonstances, l’Iran recule sur son programme nucléaire, mais il conservera nécessairement ses moyens balistiques. Du point de vue de Téhéran, il est totalement inenvisageable de se dépouiller de ses moyens militaires alors qu’il a à proximité, avec Israël, un régime hostile, doté de la bombe nucléaire et des armements les plus sophistiqués au monde. Téhéran va donc sans doute tenir fermement sur ce point, et s’il doit pour cela subir la guerre pendant des mois, il le fera : à la différence d’un Trump, qui doit compter avec son opinion publique, les dirigeants de la République islamique, eux, se moquent totalement de ce que pensent leurs citoyens. Il y aurait déjà près de 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Une fois de plus, ce sont les Iraniens qui paient le prix à la fois de la férocité de leur propre régime et des erreurs de calcul et de la brutalité de Washington et de Tel-Aviv.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.03.2026 à 10:39

Le rêve d’Elon Musk d’établir une « humanité interstellaire » est vain

François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité

Emmanuelle Rio, Enseignante-chercheuse, Université Paris-Saclay

Roland Lehoucq, Chercheur en astrophysique, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

Si la perspective d’aller s’installer en orbite d’une autre étoile peut sembler séduisante, elle est hors de portée : nous n’avons pas assez d’énergie.
Texte intégral (2260 mots)
Dans le film _Don’t Look Up_ (2021), d’Adam McKay, les humains arrivent à destination (dans un autre système stellaire) quelque 22 740 ans après leur départ. Adam McKay/Hyperobject Industries/Bluegrass Films/Netflix

Pour s’installer autour d’une autre étoile que le Soleil, il faut d’abord la rejoindre. Un groupe de physiciens nous explique qu’accélérer un vaisseau à une vitesse suffisante pour arriver vers l’étoile la plus proche de nous en un temps raisonnable demanderait une énergie comparable à celle consommée par l’humanité entière pendant des siècles, voire des millénaires. La perspective d’aller s’installer en orbite d’Alpha du Centaure peut sembler séduisante, mais elle est hors de portée.


Durant le Forum de Davos, Elon Musk a réaffirmé son credo habituel :

« L’objectif final de mes entreprises est de maximiser l’avenir de notre civilisation, c’est-à-dire de maximiser la probabilité que notre civilisation ait un grand avenir et d’étendre la conscience au-delà de la Terre. SpaceX, par exemple, vise à faire progresser la technologie des fusées au point de pouvoir étendre la vie et la conscience au-delà de la Terre, vers la Lune, vers Mars, et finalement vers d’autres systèmes stellaires. »

Selon lui, l’avenir de l’humanité passe par la conquête de l’espace, jusqu’aux étoiles, afin de devenir une civilisation spatiale.

Cette rhétorique, visant à frapper l’imagination – et qui peut paraître séduisante –, repose pourtant sur une confusion profonde entre exploration spatiale, colonisation du système solaire et traversée interstellaire. Or, si les deux premières sont physiquement réalisables (même si elles sont difficiles, se heurtant à d’autres obstacles que ceux de la physique), la troisième relève très probablement de l’impossibilité pratique, sinon fondamentale.

À quelle distance se trouve le prochain système stellaire ?

Le premier obstacle est celui des distances. Le système de trois étoiles appelé Alpha du Centaure, le plus proche du système solaire et comprenant la plus proche étoile, Proxima, se situe à 4,37 années-lumière, soit la bagatelle de 41 000 milliards de kilomètres.

À titre de comparaison, la sonde Voyager 1, lancée en septembre 1977, est l’objet d’origine humaine le plus lointain. Elle est maintenant située à plus de 25 milliards de kilomètres. Elle poursuit son chemin à environ 17 kilomètres par seconde et devrait atteindre une distance de 1 jour-lumière d’ici environ un an. À ce rythme, Voyager 1 atteindrait la distance équivalente à celle qui nous sépare d’Alpha du Centaure en un peu moins de 77 000 ans !

Pour que le voyage d’une hypothétique sonde se fasse en une durée raisonnable, disons comparable à la durée de vie humaine, il faudrait qu’elle se déplace à une vitesse au moins 1 000 fois supérieure à celle atteinte par Voyager 1. Ainsi, si on imagine un vaisseau de 1 000 tonnes (ce qui serait pourtant bien trop petit pour assurer la survie d’un humain durant la totalité du voyage), lancé vers Alpha du Centaure à une vitesse moyenne égale au dixième de celle de la lumière, en tenant compte de phases d’accélération et de décélération, il mettra environ quarante-cinq ans pour atteindre son objectif.

Combien faut-il d’énergie pour accélérer un vaisseau de taille raisonnable ?

À sa vitesse de croisière, sa seule énergie de mouvement (dite énergie cinétique, égale à la moitié du produit de sa masse par le carré de sa vitesse) atteindra 450 exajoules (1 exajoule correspond à 1018 joules], ce qui est du même ordre de grandeur que la consommation de toute l’humanité en un an (un peu moins de 600 exajoules).

Le second obstacle est donc énergétique. Il faut une énergie considérable pour voyager vite, et les lois de la physique imposent des contraintes drastiques à tout moyen de propulsion.

Prenons un cas d’école, dans le film Avatar (James Cameron, 2009) : le Venture Star est envoyé vers Alpha du Centaure par l’organisation capitaliste qui exploite les ressources minières de Pandora. Lors de la scène d’arrivée, au début du premier film, une voix anonyme annonce aux passagers en train de se réveiller qu’ils viennent de terminer leur voyage de « cinq ans, neuf mois et vingt-deux jours » (qu’ils ont effectué en « sommeil cryogénique », technique fictive, à ne pas confondre avec la « cryonie », c’est-à-dire la résurrection d’un cadavre congelé, technique tout aussi fictive). Autrement dit le Venture Star a parcouru un peu plus de quatre années-lumière en un peu moins de six ans.

Pour estimer l’énergie nécessaire afin de réaliser ce voyage, examinons le Venture Star de l’extérieur, tel qu’il est montré dans cette même scène.

Le vaisseau ISV Venture Star du film Avatar, réalisé par James Cameron et sorti en 2009. Avatar

Première impression : le vaisseau est assez différent de ceux que l’on voit dans les films de science-fiction « classique » comme Star Wars ou Star Trek. Il comprend quatre sections clairement identifiables : un énorme bloc de propulsion avec ses réservoirs sphériques à l’avant, prolongé par une poutre en treillis à l’extrémité de laquelle sont accrochés des modules pour la charge utile et l’équipage, un grand bouclier terminant la structure, à l’extrême opposé du moteur… Manifestement, quelqu’un a réfléchi à la forme du Venture Star.

Il se trouve en effet que, pour concevoir ce vaisseau, James Cameron a consulté l’auteur américain Charles Pellegrino, car, au milieu des années 1980, celui-ci avait élaboré, avec le physicien James Powell du Brookhaven National Laboratory, un projet de vaisseau interstellaire nommé Walkyrie. Ce modèle a servi de base à la conception du Venture Star.

Or, une analyse détaillée menée par l’un d’entre nous permet de déterminer le plan de vol du Venture Star : elle montre qu’il ne peut être propulsé que par l’énergie formidable dégagée par l’annihilation entre matière et antimatière. Rappelons que, sur le papier, l’efficacité de conversion de l’antimatière en énergie est bien plus considérable que pour la fusion. Problème : l’antimatière n’existe pas à l’état naturel. Il faut non seulement la produire sous forme d’anti-atome en dépensant pour cela une énergie immense, mais aussi résoudre les difficultés inhérentes au stockage de l’antimatière produite.

Au cours de son voyage vers Alpha du Centaure, le Venture Star atteint une vitesse maximale respectable, égale à 65,8 % de la vitesse de la lumière. L’énergie de propulsion nécessaire à ce voyage est au bas mot 130 000 fois supérieure à l’énergie consommée par l’humanité en une année. Ce qui ne prend même pas en compte l’énergie nécessaire aux passagers…

L’humanité dispose-t-elle de tant d’énergie ?

On peut donc gloser à l’envi sur les techniques de propulsion du futur (fusion nucléaire, antimatière ou voiles poussées par des lasers)… En réalité, atteindre un autre système stellaire, même avec de simples sondes, ne sera possible que lorsque nous disposerons d’une quantité d’énergie très supérieure à celle dont l’humanité dispose aujourd’hui.

En d’autres termes, envisager un voyage interstellaire suppose implicitement que l’humanité dispose d’un surplus énergétique colossal, stable et durable, lui permettant d’en consacrer une fraction significative à ces projets durant plusieurs générations.

Or, tout indique l’inverse. La décarbonation, l’adaptation climatique, la stabilisation des systèmes agricoles, hydriques et industriels mobilisent déjà – et mobiliseront durablement – l’essentiel des capacités énergétiques et des ressources matérielles. La limitation de ces dernières entraîne l’humanité du XXIᵉ siècle dans une course à la sobriété, subie ou volontaire.

Comme nous venons de le voir, un projet interstellaire exigerait non pas un surplus marginal, mais un changement d’échelle des quantités d’énergie et de matière utilisées. Un unique vaisseau consommerait à lui seul une quantité d’énergie comparable à celle consommée par le monde entier pendant des millénaires !

La conclusion est alors inéluctable : comme il n’existe pas d’énergie magique, le voyage interstellaire rapide avec une masse conséquente est pour l’instant totalement hors de notre portée énergétique.

Dans son roman Aurora, l’auteur américain Kim Stanley Robinson évoque plausiblement les problèmes techniques considérables que pose un voyage interstellaire. Mais il fait aussi de ce voyage un drame politique en explorant les libertés à sacrifier pour rendre envisageable un vaisseau interstellaire, en interrogeant les réactions aux échecs, les limites de l’acceptable, les risques biologiques liés à l’isolement et à l’imprévu. Sous couvert de science-fiction spatiale, Aurora est aussi une parabole écologique soulignant l’inadaptation fondamentale de l’humain à d’autres planètes et sa vulnérabilité face à une possible vie extraterrestre. C’est aussi la critique d’une génération arrogante qui condamne ses descendants en les projetant vers les étoiles. Aurora est ainsi une œuvre double, à la fois hommage au voyage spatial et réquisitoire contre son usage irréfléchi, recentrant maintenant l’attention sur l’essentiel : le bien-être humain et la préservation de l’habitabilité de notre planète.


Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Carine Douarche (physicienne), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).

The Conversation

François Graner est membre de l'association "Les amis de la Décroissance"

Emmanuelle Rio a reçu des financements de l'ANR, de l'ESA et du CNES.

Roland Lehoucq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.03.2026 à 10:37

L’homme qui était tombé amoureux du bruit des avions Spitfire : ce que ce symptôme inhabituel nous apprend sur la démence

Lucy Core, Postdoctoral Researcher in the Brain Behaviour Group, UCL

Les symptômes précoces de démence ne concernent pas uniquement la mémoire, comme le révèle l’histoire de ce patient qui a développé une fascination pour le bruit des avions Spitfire.
Texte intégral (1556 mots)

La démence peut prendre plusieurs formes, et s’exprimer de diverses façons. On en recense actuellement trois variantes. Cependant, une récente étude de cas décrivant un symptôme très inhabituel – la fascination pour le son d’une certaine sorte de moteurs d’avion – pourrait accréditer l’existence, actuellement débattue, d’un quatrième type.


Dans l’imaginaire collectif, le terme « démence » renvoie souvent à l’idée de troubles des fonctions mnésiques, autrement dit de problèmes de mémoire. Cependant, bien que cette dernière soit fréquemment altérée, ce n’est pas systématiquement le cas. En réalité, les démences revêtent des formes variées, et chaque type peut se traduire par un large éventail de symptômes.

Une étude de cas récemment publié par notre équipe a ainsi décrit le tableau clinique d’un homme de 68 ans atteint d’une rare forme de démence qui l’a conduit à développer une fascination pour un type de bruit extrêmement spécifique. Cette observation suggère que des modifications des préférences auditives pourraient constituer une caractéristique clé d’un syndrome de démence qui n’a commencé à être reconnue que récemment.

Qu’appelle-t-on « démence » ?

Le terme « démence » est une appellation générique désignant des troubles cognitifs (autrement dit de la pensée) d’une sévérité telle qu’ils entravent la vie quotidienne. Il existe de nombreux types de tels troubles, au premier rang desquels figure la maladie d’Alzheimer, forme la plus répandue, qui se caractérise par une amnésie et par d’autres altérations cognitives.

La démence fronto-temporale est un autre type de démence qui tend à se manifester avant l’âge de 65 ans. Comme son nom l’indique, cette démence affecte les régions du cerveau situées dans les lobes frontaux et temporaux, qui sont localisées derrière le front et au-dessus des oreilles (chez les personnes atteintes, on constate dans cette région une atrophie des tissus au niveau des circonvolutions des lobes temporaux et frontaux, ndlt).

Ces zones président à des fonctions diverses, notamment la personnalité, le comportement, la résolution de problèmes, la planification, le langage, ainsi que le traitement et la compréhension des sons. Cette forme de démence altère principalement le comportement ou les capacités linguistiques.

On distingue trois variantes principales de la démence fronto-temporale, qui se traduisent chacune par des symptômes distincts : la variante comportementale (altérant la conduite et la personnalité), la variante non fluente (affectant la production de la parole) et la variante sémantique (altérant les connaissances et la compréhension du discours).

Cependant, au-delà de ces trois variantes, certains chercheurs postulent l’existence d’une quatrième forme, ce que semble accréditer notre étude de cas. Ces travaux relatent la situation d’un homme de 68 ans, que nous avons désigné par les initiales « C. P. ».

C. P. a développé un attrait singulier pour le vrombissement des moteurs d’avion de type Spitfire. Son épouse a remarqué ce comportement insolite environ deux ans avant que le diagnostic de démence soit posé.

C. P. résidait à proximité d’un aérodrome, et sa demeure était fréquemment survolée par des avions de collection. Dès qu’il percevait leur vrombissement, il interrompait toute activité pour se précipiter au-dehors, saluant les appareils de la main, les larmes aux yeux. Jamais il n’avait manifesté de telles réactions avant l’apparition de sa pathologie.

Cet attrait pour les bruits de moteur était strictement limité aux Spitfire. Il demeurait de marbre face à d’autres appareils et ne manifestait aucun intérêt général pour l’aviation ou la mécanique. Par ailleurs, le chant des oiseaux ou les voix haut perchées l’irritaient. À cette période, il devint également très exigeant en matière musicale, rejetant les reprises de morceaux au profit des enregistrements originaux.

Quelques années avant l’éclosion de cette passion soudaine pour les Spitfire, l’humeur de C. P. avait changé : il était devenu instable et colérique. Il manifestait aussi une froideur et une apathie croissantes envers son entourage, doublées d’un défaut manifeste d’inhibition ainsi que d’une perte du sens des convenances. À titre d’exemple, il resta indifférent à un décès familial, et prit l’habitude d’interrompre fréquemment ses interlocuteurs – autant d’agissements totalement étrangers à sa personnalité prémorbide.

C. P. perdit également le sens de l’humour, développa une appétence marquée pour le sucre et se focalisa sur la pratique des échecs et des mots fléchés. S’il lui arrivait de ne plus identifier les visages de ses connaissances, il ne rencontrait cependant aucune difficulté à reconnaître les voix au téléphone. C. P. ne présentait aucun trouble de la mémoire épisodique ni du langage.

Environ cinq ans après l’apparition des premiers symptômes, C. P. fut diagnostiqué comme souffrant de la variante comportementale de la démence fronto-temporale. Nous estimons toutefois qu’il présentait en réalité plutôt la quatrième variante, dont l’existence est encore débattue et qui est parfois qualifiée de « variante temporale droite ».

Cette dénomination provient du fait que, dans cette version, l’atrophie tissulaire prédomine dans le lobe temporal droit. Cette région est impliquée dans la conceptualisation et l’interprétation des informations non verbales, tels que les codes sociaux. L’imagerie cérébrale de C. P. révélait la disparition de pans entiers de cette zone.

La variante temporale droite de la démence semble engendrer une intrication de symptômes qui sont habituellement observés dans les variantes comportementale et sémantique. Néanmoins, la définition de ses contours cliniques fait encore l’objet de discussions au sein de la communauté scientifique.

Enseignements sur la démence

Le cas de C. P. est riche d’enseignements. Premièrement, son histoire concourt à la sensibilisation à la démence fronto-temporale. Le manque de connaissances sur cette pathologie est problématique, y compris chez les praticiens, car elle fait fréquemment l’objet d’erreurs de diagnostic, étant confondue avec des troubles psychiatriques ou la maladie d’Alzheimer.

Le récit de C. P. permet également d’affiner la description de la variante temporale droite. Ses symptômes suggèrent que l’émergence de fixations inédites pourrait constituer un marqueur spécifique (« pathognomonique ») de ce syndrome. Son cas illustre en outre la manière dont la démence peut altérer le traitement sensoriel de l’audition.

Le lien entre déficience auditive et démence est déjà solidement établi. Cependant, la nature exacte de cette corrélation demeure équivoque. Contrairement à ce que l’on peut souvent lire dans les médias, il n’est pas absolument certain que la perte d’audition cause la démence ; la relation pourrait être inverse : la démence pourrait induire des modifications auditives. L’histoire de C. P. vient étayer cette thèse, sa passion anormale pour des sons précis n’étant apparue qu’après le début de la maladie.

Les recherches sur la maladie d’Alzheimer corroborent également l’idée que la démence altère l’audition. À titre d’exemple, les déficiences de l’analyse de scènes auditives (autrement dit la capacité à isoler des sons superposés, comme écouter un interlocuteur dans un environnement bruyant) se sont révélées être un symptôme fréquent de cette pathologie.

Enfin, le cas de C. P. démontre que la démence peut bouleverser les sources de plaisir ainsi que la sphère émotionnelle. Les descriptions de cas de démence fronto-temporale ont largement documenté l’existence d’obsessions intenses, d’aversions marquées et de changements de préférences (goût ou dégoût soudain pour certains aliments, musiques ou couleurs par exemple).

Au cours de nos travaux, j’ai eu le privilège de rencontrer C. P. et son épouse, et de recueillir le témoignage de leur parcours face à la maladie. Leur histoire souligne l’impérieuse nécessité de reconnaître la diversité des symptômes de démence afin de favoriser les diagnostics précoces et d’élaborer des protocoles de soins personnalisés.

The Conversation

Lucy Core a bénéficié d'une bourse d'excellence en recherche de l'UCL pendant la réalisation de cette étude de cas et a reçu un financement du Royal National Institute of the Deaf lors de la rédaction de cet article.

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