13.01.2026 à 15:47
Albin Wagener, Professeur en analyse de discours et communication à l'ESSLIL, chercheur au laboratoire ETHICS, Institut catholique de Lille (ICL)
La façon dont on parle des initiatives écologiques menées sur le territoire français depuis 1980 raconte beaucoup de choses sur les imaginaires de la transition. Dans une étude publiée par l’Agence de la transition écologique, l’Ademe, en 2025, nous montrons, avec l’appui de la linguistique, comment certains narratifs peuvent devenir de véritables leviers d’action concrète.
La question des récits et des narratifs qu’ils mobilisent est de plus en plus présente dans les discussions sur la transition socio-environnementale. Et cela, parfois jusqu’au « narrative washing », qui revient à masquer l’inaction à l’aide d’une belle histoire. Une étude que j’ai coordonnée pour l’Ademe, publiée en octobre 2025, montre pourtant que les récits jouent un rôle pivot dans les initiatives de transition écologique en France.
L’intérêt pour les récits n’est pas nouveau du côté de l’Ademe, qui a déjà soutenu plusieurs travaux sur le sujet et notamment sur la question des imaginaires de la transition écologique.
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est d’avoir étudié ces récits sous un angle linguistique. Ainsi, nous avons constitué un corpus de textes, puis en avons étudié la lexicométrie (c’est-à-dire, l’étude quantitative du lexique). Enfin, nous avons procédé à une analyse de discours.
Concrètement, cela signifie que nous avons rassemblé des textes portant sur des initiatives de transition écologique et les avons étudiés de manière statistique (nombre d’occurrences, sens des mots…), afin de cerner les grands thèmes qui les traversent. Cette approche a été déclinée sur un corpus textuel (comment les acteurs parlent d’eux-mêmes, comment leurs partenaires en parlent, comment les médias et les citoyens les diffusent…) portant sur 559 initiatives menées entre 1980 et 2020 sur tout le territoire, y compris ultramarin. Bien sûr, la France a totalisé beaucoup plus d’initiatives sur la période, mais une sélection a dû être opérée pour nourrir l’analyse.
À la clé, un inventaire des récits écologiques ainsi mis en circulation, qui permet de comprendre comment les discours des uns et des autres se sont approprié les enjeux de transition écologique et quelles sont les dimensions clés mobilisées par les initiatives les plus emblématiques.
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Les résultats de l’étude montrent la grande diversité des initiatives, avec de réelles différences en fonction des formes juridiques porteuses (entreprises, associations, collectivités, etc.), des secteurs d’activité, mais aussi des territoires.
Dans ce cadre, nous nous sommes intéressés aux récits dits « emblématiques ». Par là, on entend : uniquement les récits traitant d’actions concrètes, incarnés par des acteurs clés et créateurs d’imaginaires capables de transformer les représentations qui circulent dans la société. Les récits étudiés ne sont donc donc pas des narratifs imaginaires et vaporeux déconnectés de toute réalité socio-économique.
En France hexagonale, les territoires regroupant le plus d’initiatives emblématiques sont ainsi :
soit des territoires avec de grandes villes fortement engagées (Rennes, Nantes ou Toulouse, par exemple),
des territoires ayant connu des crises socio-économiques fortes (comme le Nord et le Pas-de-Calais),
ou encore des territoires ayant un fort attachement linguistique et culturel (Pays basque, Corse, ou Bretagne). On retrouve également cette spécificité sur plusieurs territoires ultramarins, comme Mayotte, La Réunion ou la Guyane.
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Au sein des 559 initiatives étudiées, 11 thèmes transcendent les territoires et les domaines d’activité socioprofessionnels. Ils sont mobilisés dans les récits pour raconter les différentes manières de s’engager pour la transition écologique en France. Nous les avons identifiés grâce au logiciel Iramuteq.
Le réemploi (couleur orange, en bas à gauche), une thématique importante, apparaît comme légèrement déconnectée des autres. En cause, l’orientation historique de ce modèle, lié au secteur de l’économie sociale et solidaire ainsi que le modèle d’insertion qu’il promeut. Le plus souvent, la gestion de la seconde main est effectuée par des associations qui accompagnent des personnes éloignées de l’emploi (par exemple Emmaüs).
Ceci montre que le modèle de réemploi obéit à une logique propre, plus ancienne et non directement liée à la prise de conscience plus récente de la nécessité d’une transition écologique. En d’autres termes, le secteur du réemploi a d’abord eu une vocation sociale, avant de mettre en avant plus distinctement son orientation écologique, d’où son isolement sur le graphe. Ainsi, associer des publics en situation d’exclusion au traitement d’objets eux-mêmes exclus du marché interroge sur les imaginaires qui traversent le modèle de réemploi et la précarité en général. En réalité, cette double exclusion peut expliquer la déconnexion relative par rapport aux autres thèmes de récit, plus explicitement centrés sur la transition environnementale que sur la dimension sociale.
En haut à gauche, les dimensions de convivialité, d’interaction humaine (couleur bleu foncé) et d’alimentation (en gris) sont liées. Ce marqueur illustre le besoin de retrouver une logique de « bons moments ». Celle-ci lie la consommation de produits alimentaires vertueux au besoin de se retrouver ensemble dans une logique hédonique. Les initiatives présentées par ces récits fonctionnent sur un rythme événementiel et s’appuient sur le besoin de créer des temps d’échange, de partage et de vie sociale.
Sur la partie droite, on distingue le besoin d’inscription territoriale (couleur rose), la question de l’agriculture vertueuse (en rose-violet), les enjeux de financement et d’énergie (en rouge), et enfin la dimension éducative (bleu-vert clair). Ces thèmes constituent autant de manières de mobiliser concrètement la transition avec une dimension territoriale : modèle économique, inscription locale en lien avec les projets des collectivités, sensibilisation des populations, modèles de production énergétique et agricole à réinventer…
Au centre du schéma, enfin, on retrouve les éléments pivots desquels s’articulent toutes les thématiques des récits : l’insertion et l’emploi. Ceci montre que les récits de la transition écologiques ne sont pas nécessairement utopiques : le réalisme économique et social des modèles socio-environnementaux est crucial pour créer du dynamisme économique et de l’emploi.
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Pour ce qui est des domaines d’activité des initiatives étudiées, on remarque une légère prédominance de l’innovation sociale, qui regroupe notamment les tiers-lieux et écolieux, et plus généralement les espaces qui tentent de réinventer des modalités économiques et sociale. En deuxième position, on retrouve l’économie circulaire et le réemploi, puis les activités agricoles et alimentaires, et enfin l’engagement d’acteurs publics locaux et des collectivités.
Étonnamment, on remarque que les métiers spécifiquement liés à l’environnement et à la biodiversité (en tant que secteurs d’activité économique) sont minoritaires parmi les 559 initiatives. Pourtant, le graphe ci-dessous montre qu’il s’agit du premier sujet mobilisé par les récits d’initiatives emblématiques.
Ainsi, si l’environnement n’est pas toujours porteur lorsqu’il est en première ligne des initiatives, il est systématiquement associé aux initiatives comme élément d’accompagnement ou d’amplification.
Afin de permettre une analyse du corpus la plus fine possible, plusieurs paramètres ont été définis dans le logiciel d’analyse pour représenter des informations récurrentes qui constituent de véritables « variables » des récits. Il s’agit de la date de création de l’initiative, de sa région, son département, le type de territoire, la forme juridique, le métier principal, le ou les objets de l’activité, le nom de l’activité…
En n’affichant que ces grandes catégories de variables, le graphe livre de nouveaux résultats. Par exemple, on remarque que le récit de convivialité semble prédominer en région Bretagne et concerne tout particulièrement les tiers-lieux.
Citons quelques-uns de ces tiers-lieux, visibles sur le graphe : la Manufacture des Capucins dans l’Eure, la Maison Glaz dans le Morbihan, ou encore la Maison du Colonel à Amiens. Cela ne signifie pas que la convivialité soit le seul récit porté par les initiatives étudiées, mais que ces tiers-lieux constituent, en termes de narratif, des moteurs nationaux pour associer la dimension de la convivialité à celle de la transition écologique.
Cette présentation des résultats met en avant d’autres initiatives locales, comme la commune alsacienne de Muttersholtz pour ce qui est de la transition énergétique, l’association réunionnaise Reutiliz pour l’économie circulaire, ou encore le CERDD, Centre ressource du développement durable dans les Hauts-de-France pour l’attachement au territoire.
Ainsi, parmi les grands enseignements de cette étude, on remarque que les récits de transition écologique en France reposent sur trois piliers :
l’attachement au territoire et à ses réalités locales,
le besoin de liens sociaux pour créer de l’engagement convivial et désirable autour de la transition,
et la stimulation d’une véritable transformation culturelle des modes de vie et des comportements.
Ces récits sont précieux pour inciter à l’optimisme en ces temps de backlash écologique. Mais cette étude laisse une question en suspens : les récits qui sous-tendent la transition écologique sont-ils comparables ailleurs dans le monde ? Adopter une approche comparative entre différents pays permettrait d’identifier les leviers communs sur lesquels s’appuyer en priorité.
L'étude décrite dans cet article a été co-financée par l'Agence de la transition écologique (Ademe).
13.01.2026 à 15:47
Justine Vincent, Postdoctorante, Université Lumière Lyon 2

Les familles recomposées sont aujourd’hui banales, mais un certain nombre de questions se posent toujours aux parents et beaux-parents, notamment celle du traitement égalitaire de tous les enfants du foyer.
La recomposition familiale (le fait qu’au moins un des deux conjoins ait eu un enfant au cours d’une précédente union) est une réalité qui concerne un grand nombre de foyers : a minima, en France, 1 enfant sur 10 vit dans cette configuration, les données du recensement ne comptabilisant toutefois pas l’ensemble des familles que l’on définit couramment comme recomposées.
Malgré cette banalisation, aujourd’hui encore un certain nombre de défis se posent aux parents et beaux-parents : quels sont leur place et leur rôle ? Comment faire famille ? En toile de fond de ces interrogations, une question revient souvent : traite-t-on tous les enfants du foyer de manière égalitaire ou favorise-t-on ses propres enfants ?
Plus précisément, comment parents et beaux-parents composent-ils face à cette norme égalitaire, principe de régulation structurant des fonctionnements familiaux contemporains ? Cette question a émergé au cours de ma recherche doctorale, portant sur le « faire famille » en famille recomposée, au cours de laquelle j’ai mené des entretiens auprès de 62 parents ou beaux-parents à la tête de ces configurations et projetant d’avoir ou ayant eu un enfant commun.
Pour comprendre les fondements de cette question, une prise de recul historique est nécessaire. En effet, si la revendication à l’égalité entre l’ensemble des frères et sœurs semble aujourd’hui relever de l’évidence, elle ne s’est imposée à la faveur de transformations législatives qu’à partir de la fin du XIXᵉ siècle : au droit d’aînesse, qui privilégiait le premier-né masculin, succède alors une égalité entre les enfants face à l’héritage.
Mais la question dépasse le seul enjeu successoral et matériel, et la référence à l’égalité parcourt progressivement de nombreux domaines de la vie familiale : il s’agit pour les parents d’éduquer de manière égale leurs enfants pour réaffirmer le fait de les « aimer pareil ».
L’exploration des pratiques effectives dans les familles met en lumière une application rarement stricte de ce principe égalitaire : des inégalités demeurent entre frères et sœurs. Une logique comptable systématique n’est, par ailleurs, pas toujours possible, la singularisation des trajectoires des enfants à l’âge adulte complexifie sa mise en œuvre.
Pour autant, sur le papier, l’égalité de traitement des enfants constitue un principe consensuel chez les parents. Il s’agit surtout de maintenir l’illusion, ou une « fiction » de l’égalité, pour prévenir des conflits familiaux ou des sentiments de jalousie perçus comme néfastes à la cohésion familiale.
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Dans les familles recomposées que j’ai pu étudier dans mes travaux de recherche, cet enjeu se trouve particulièrement réactivé quand sont amenés à cohabiter, de manière plus ou moins intermittente et sur un temps plus ou moins long, des enfants nés de couples parentaux différents.
L’exigence de traitement égalitaire est d’ailleurs parfois rappelée par l’entourage. Au cours d’un entretien, Jessica*, belle-mère de deux enfants de 4 ans et 8 ans, raconte ainsi avoir été interpellée par les parents de son conjoint quand elle est tombée enceinte :
« Ils me disaient “Mais comment tu vas faire ? Les pauvres [ses beaux-enfants], ils vont se sentir exclus” […] ; “Mais quand Léo [son fils] aura 18 ans, ou Maël ou Claire [ses beaux-enfants], est-ce que tu leur paieras le permis de conduire comme tu le paieras à Léo ?” […] J’achetais un truc pour l’arrivée de mon bébé, c’était “Ah, mais Maël et Claire, ils ont eu quoi ?”. »
Signaler que l’on traite tous les enfants de la même manière vise à se rapprocher des principes de régulation des familles « ordinaires » et par là même signifier que l’on est une famille comme une autre.
Préserver la « fiction égalitaire » contribue en miroir à l’élaboration du sentiment de « faire famille », ce dernier ne s’imposant pas avec la même évidence que dans les contextes où les adultes sont les parents de tous les enfants du foyer.
Il s’agit également de montrer à son partenaire que l’on ne différencie pas ses beaux-enfants de ses propres enfants.
Naëlle, séparée du père de son fils de 10 ans, est en couple avec Maxime, qui a eu deux enfants avec sa compagne précédente. Elle estime qu’elle n’est pas « autoritaire avec ses enfants [à lui] et pas avec le [sien à elle] », ajoutant qu’ils « ont les mêmes droits » et « sont disputés sur les mêmes choses ».
Mais elle identifie aussi un paradoxe :
« D’un côté, j’essaie d’être plus stricte avec le mien, pour pas qu’il ait l’impression que je gronde plus les siens, mais, d’un autre côté, je suis bien consciente qu’on supporte plus facilement, le seuil de tolérance voilà, va beaucoup plus loin avec nos enfants qu’avec ceux qui ne sont pas les nôtres. »
La naissance d’un enfant commun au couple recomposé constitue un catalyseur – et un moment d’observation révélateur – de cette actualisation de la « fiction » égalitaire.
Clément, en couple avec Dorine, est un beau-père de 34 ans. Ils ont donné naissance à une petite fille nommée Capucine, âgée de 8 mois quand je les rencontre. Dorine, dès la grossesse, s’est inquiétée de voir Clément privilégier Capucine face à Loïc, qu’elle a eu au cours d’une précédente union :
« Je lui disais que forcément ça changerait un truc […] Et c’était plus des questions du type “Loïc, comment il va le prendre, comment va-t-on se partager le temps ?”, mais je ne sais pas, si ça avait été avec le même père, si je me serais pas posée les mêmes questions en fait. Clément, je lui disais “Une fois que tu vas avoir ta fille, c’est ton sang” […] et en même temps il me disait […] “Mais non, ça ne changera rien”. »
Clément entend les préoccupations de sa compagne, et réaffirme de son côté ne pas faire de différences. Parents, mais surtout beaux-parents, déploient ainsi fréquemment un travail de réassurance, tant auprès de leur partenaire… que des enfants eux-mêmes.
Si la jalousie des enfants à la naissance d’un bébé commun au couple est largement anticipée par les (beaux-)parents, mes recherches montrent que ce sont toutefois les pères plus particulièrement qui tâchent de rassurer leurs aînés quant au fait que « ça ne changera rien » à l’amour et au temps qu’il leur consacre.
En réalité, les hommes, plus généralement, sont davantage exposés à cet impératif de traitement égalitaire : en tant que pères, dont le rôle est plus fréquemment ébranlé que celui des mères à l’issue d’une séparation (parce qu’il doit se reconfigurer sans la médiation de la mère alors même qu’il s’était construit sur celle-ci du temps de la vie commune), l’enjeu est de sécuriser la relation avec leurs premiers enfants.
Pour les beaux-pères qui deviennent pères, notamment quand ils jouent un rôle parfois plus actif que les pères d’origine, il s’agit de confirmer la relation privilégiée qu’ils nouent avec leurs beaux-enfants.
Les forces de rappel de ce principe d’égalité semblent souvent moindres à l’égard des belles-mères dans les entretiens recueillis. Par ailleurs, la division genrée des tâches de soin aux enfants, notamment en bas âge, renforce, par les pratiques, la croyance initiale que le lien maternel est « naturellement » sans commune mesure avec le lien belle-mère/bel-enfant.
Chargées des soins de leur nouveau-né, les belles-mères deviennent de fait moins disponibles pour leurs beaux-enfants – cela peut également concerner les premiers-nés des mères, mais c’est moins « perceptible » dans les discours, parce ce que ce sont les attitudes des beaux-parents qui sont davantage scrutées.
Dans le même temps, les beaux-pères, en prenant en charge les aînés, consacrent souvent plus de temps aux enfants de leur compagne malgré la naissance de leur propre enfant. C’est d’ailleurs ce que constate Ophélie, mère d’une aînée de 8 ans, et ayant eu avec son conjoint actuel une petite fille âgée de 18 mois :
« Finalement, il passe plus de temps avec ma fille qu’avec la sienne en réalité. Après je pense que c’est l’âge aussi. »
In fine, différents répertoires normatifs entrent en tension dans les familles recomposées : la norme d’égalité de traitement de tous les enfants qui permet de créer un sens de la famille coexiste avec la valorisation du fondement biologique dans la parenté, qui contribue à relégitimer des pratiques différenciées envers ses enfants et ses beaux-enfants.
Dès lors que se maintiennent de profondes asymétries de genre dans les rôles parentaux, mères, pères, beaux-pères et belles-mères se heurtent de manière inégale à ces contradictions normatives avec lesquelles composer.
* Les prénoms ont été changés.
Justine Vincent ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.01.2026 à 15:45
Léo Delpy, Maitre de conférences, Université de Lille
Claire Gondard-Delcroix, Enseignante-chercheuse en économie, Université de Bordeaux
Tantely Andrianantoandro, Socio-économiste, Unité Mixte Internationale-Résiliences, Université catholique de Madagascar, Institut de recherche pour le développement (IRD), Fondation Croix-Rouge française
Tsiry Andrianampiarivo, Maître de conférences au Centre de recherche en économie de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Forte de près de 170 000 personnes, cette communauté est pourtant peu connue en France. Une enquête permet de mieux comprendre la perception de l’appartenance à la diaspora malgache ainsi que la diversité des relations entre les membres.
La diaspora malgache est l’une des principales diasporas d’Afrique subsaharienne en France. Les dernières estimations, datant de 2015, font état de 170 000 personnes, ce qui la place au même niveau que les diasporas malienne et sénégalaise. Malgré son importance numérique et son rôle important lors des récentes manifestations de la Gen Z à Madagascar, notamment à travers une mobilisation soutenue sur le réseau social Facebook, cette communauté est peu visible. Elle fait notamment l’objet de peu d’études si on la compare aux autres diasporas préalablement citées.
On peut faire remonter la première présence malgache en France hexagonale à la moitié du XIXᵉ siècle avec la venue de deux étudiants malgaches inscrits en faculté de médecine. Par la suite, d’autres étudiants, principalement issus des classes bourgeoises proches du pouvoir colonial, suivront le même chemin (études de médecine et de théologie). Cependant, comme le précise Chantal Crenn dans son livre Entre Tananarive et Bordeaux. Les migrations malgaches en France, il est difficile de parler de première vague tant le nombre est faible.
Il faut attendre la Première Guerre mondiale pour observer la première vague importante avec l’arrivée de 40 000 hommes, puis une deuxième vague avec la Seconde Guerre mondiale. Après 1947, la venue de Malgaches en métropole est principalement le fait d’étudiants issus de la bourgeoisie des Hautes Terres. Dans les années 1975-1980, les difficultés économiques et politiques de la Grande île vont pousser une partie des étudiants à venir étudier en France métropolitaine et certains à y rester.
Cet article se propose de combler en partie ces lacunes en analysant les résultats de l’enquête qualitative « Perception et réseaux de la diaspora malgache en France », réalisée dans le cadre du projet de recherche TADY entre janvier 2025 et décembre 2025, regroupant 25 entretiens réalisés avec des membres de la diaspora malgache en France (France hexagonale et La Réunion) et à Madagascar.
Dans le cadre de ces entretiens, deux thématiques principales ont été abordées : d’une part, la perception de l’appartenance à la diaspora malgache ; d’autre part, la diversité des relations entre les membres de la diaspora en France, ainsi que les relations entre cette communauté et Madagascar.
Les résultats développés dans cet article n’engagent pas l’ensemble de l’équipe de recherche du projet TADY mais les seuls auteurs de l’enquête « Perception et réseaux de la diaspora malgache en France ». Cependant, les travaux ont bénéficié d’interactions porteuses au sein du projet TADY et les auteurs remercient à ce titre l’ensemble des membres du projet. Nous renvoyons également les lecteurs au rapport « La diaspora malagasy en France et dans le monde : une communauté invisible ? ».
L’analyse des entretiens de notre enquête ne permet pas d’identifier une définition commune et uniforme à l’ensemble des membres de la diaspora.
Cela rejoint la littérature scientifique sur les diasporas et souligne la nécessité de ne pas adopter une définition trop restrictive des groupes diasporiques. Dans les faits, nous identifions plusieurs visions avancées par les personnes enquêtées, qui peuvent être cumulatives ou non.
Premièrement, une vision identitaire et culturelle met en lumière une série d’arguments en lien avec le fait d’être natif de Madagascar ; d’avoir un attachement identitaire et culturel ; ou encore d’avoir la nationalité malgache (sans forcément avoir un attachement particulier à la culture malgache ou au pays). Ainsi, plusieurs entretiens soulignent que l’appartenance à la diaspora malgache renvoie au fait d’être né à Madagascar puis d’avoir migré, ou encore d’avoir la nationalité et de vivre dans un autre pays que Madagascar.
« La diaspora pour moi, c’est être natif du pays tout en étant parti du pays. »
Cette définition est pour certaines personnes une condition essentielle de l’appartenance au groupe diasporique. D’autres ont une vision plus large et considèrent que l’appartenance à la diaspora malgache est davantage liée aux pratiques culturelles, surtout au fait de parler le malgache.
« Quelqu’un de deuxième génération peut être considéré comme de la diaspora, mais cela dépend de l’éducation. Si les deux parents sont nés à Madagascar, et si les parents entretiennent la langue avec leurs enfants. Dans ce cas, oui. Sinon, les enfants peuvent avoir un rejet. Cette adoption passe par la langue mais aussi la culture, l’adoption du pays. »
Deuxièmement, une vision réticulaire et communautaire, avec deux représentations.
La première (représentation plus individuelle) renvoie au fait d’être en relation avec les membres de la diaspora et/ou d’être en relation avec Madagascar.
« Pour moi, la diaspora c’est toute personne qui a une relation avec Madagascar – que la personne soit malgache ou mariée à un Malgache ou née en France mais enfant de Malgache. Voilà, donc dès qu’il y a une relation avec quelqu’un qui vient de Madagascar ou qui est malgache, qu’il soit né ou pas à Madagascar, pour moi, ça constitue totalement la diaspora. »
La deuxième représentation organisationnelle et communautaire (moins fréquente) qualifie la diaspora comme étant toute forme d’action collective et d’organisation (formelle ou non) qui œuvre pour l’intérêt des Malgaches en France ou à Madagascar.
« Selon moi, la diaspora malgache, c’est la communauté de Malgaches à l’étranger qui se retrouvent par leur origine […] et qui se réunissent selon leurs centres d’intérêt (sportif, religion commune, ou un aspect culturel, etc.). »
Comme nous le verrons dans la suite de l’article, cette dimension réticulaire prend une place importante.
L’analyse des récits nous permet également d’identifier une dimension centrale de la diaspora : celle de la complexité et de la diversité des relations entre diaspora et Madagascar, d’une part, et entre les membres de la diaspora, d’autre part.
Premièrement, l’ensemble des témoignages soulignent l’importance des relations d’entraide entre les membres de la diaspora et Madagascar.
D’abord, les soutiens sont pour la plupart intrafamiliaux et peuvent être plus ou moins réguliers. Ils peuvent intervenir pendant un événement ponctuel (mariage, enterrement, baptême, maladie) ou bien plus régulièrement (transfert mensuel, paiement de frais de scolarité, etc.).
« Chaque fois que mes parents avaient besoin, ou avaient un pépin à Madagascar, il fallait dépanner. Ils n’avaient personne sur qui compter à part moi. Donc on part, on ne se rend pas forcément compte, mais il y a une responsabilité derrière. »
Ces logiques d’entraide s’apparentent souvent à de véritables mécanismes de protection sociale s’inscrivant dans une stratégie familiale construite autour de la migration.
D’autres témoignages relatent des processus d’entraide qui dépassent le simple cercle intrafamilial. À l’échelle de la famille élargie, de nombreuses initiatives sont développées dans le village d’origine des parents ou, plus largement, dans le lieu d’origine de la famille à Madagascar. Les mécanismes d’entraide sous-tendent de nombreux processus de négociation et des échanges complexes. Les écarts économiques et les perceptions de ces écarts renforcent la complexité de ces relations.
De nombreux témoignages soulignent la complexité des réseaux d’entraide entre la diaspora et Madagascar :
« Quand on envoie de l’argent là-bas, comme c’est un pays pauvre, ma famille a des voisins, les voisins savent que la famille de France envoie de l’argent, alors des fois quand on envoie de l’argent, on nourrit tout un voisinage. Donc des fois ma famille en demande un peu plus. C’est en allant là-bas que je l’ai vu et je l’ai vécu. »
Ainsi, les mécanismes d’entraide intrafamiliaux réguliers (entre enfants en France et parents à Madagascar par exemple) sont souvent le pilier de tout un système de redistribution impliquant de nombreuses personnes à Madagascar et en France.
Ensuite, au-delà de la logique de l’aide privée, plusieurs répondants soulignent la nécessité ressentie d’œuvrer directement pour Madagascar. Ils expriment leur sentiment de devoir moral impérieux, souvent cultivé au sein de la famille, à réinvestir leurs compétences acquises en France pour le développement de Madagascar.
Cette position, ancrée dans leur vision propre des enjeux du développement à l’île, se décline entre s’investir via l’aide au développement ou via le secteur privé, dans une perspective critique de l’aide. Dans les deux cas, toutefois, cette volonté de mobiliser ses compétences pour Madagascar entre en tension avec les opportunités limitées sur le marché du travail local, que ce soit en termes d’accès à l’emploi ou en termes de traitement salarial, en lien avec les écarts rapportés par plusieurs répondants entre conditions salariales des expatriés et conditions salariales des personnels nationaux. Les personnes malgaches venues étudier en France craignent de recevoir un salaire local alors que leur niveau de compétence est validé par un diplôme international.
Toutefois, malgré le manque d’opportunités de retour à Madagascar, la participation de la diaspora au développement du pays est bien réelle et prend notamment la forme de ressources immatérielles à travers le transfert d’opinions et d’idées qui peuvent influencer voire façonner celles des membres de la famille et plus largement l’opinion publique et dont le principal support et espace d’expression est Facebook, le réseau social le plus utilisé par les Malgaches.
Plusieurs enquêtés affirment s’informer régulièrement sur la situation du pays et certains prennent le temps de discuter les actualités avec leurs proches à Madagascar.
Par ailleurs, les influenceurs et lanceurs d’alerte sur Facebook basés en Europe, qui bénéficient d’une grande popularité en France comme à Madagascar, ont joué un rôle important dans le mouvement de la Gen Z.
Deuxièmement, l’analyse des récits permet également de caractériser la diversité des réseaux diasporiques en France selon les personnes.
Certaines se trouvent dans des réseaux exclusivement structurés autour de la famille proche et n’ont que peu de relations avec le reste de la diaspora malgache en France.
« En tant que personne faisant partie de la diaspora, je n’ai pas beaucoup échangé avec d’autres personnes de la diaspora, à part la famille. J’ai une définition très personnelle et très restreinte, je ne connais pas d’associations ou autre, je n’en ai jamais fait partie. »
Ces personnes peuvent par ailleurs maintenir des relations avec les membres de la famille présents à Madagascar. Tandis que d’autres, et ce à des niveaux variables, sont insérées dans des associations sportives, culturelles ou religieuses. Les organisations cultuelles malgaches occupent une place centrale dans la structuration des réseaux diasporiques. Au-delà de la fonction cultuelle, les Églises chrétiennes malgaches, dont les deux plus importantes et présentes dans les grandes villes françaises sont l’Église protestante malgache en France et le réseau des communautés catholiques malgaches de France, assurent souvent un rôle déterminant d’accueil et d’intégration des nouveaux arrivants (recherche d’emploi et de logement, conseil administratif), et favorisent également le maintien d’un lien fréquent et fort avec la communauté malgache.
« Sans la communauté malgache, je ne sais pas trop comment j’aurais pu m’en sortir à mon arrivée en France. C’est complètement grâce à la communauté malgache que j’ai pu m’en sortir, parce que ne serait-ce qu’avoir des amis, avoir des gens qui aident, par rapport à tout ce qui est administratif… parce qu’arriver en France sans rien connaître du tout, c’est très compliqué. […] Tout a été facilité par cette communauté malgache. La communauté de l’Église m’a permis de ne pas trop perdre mes repères et de ne pas être perdu totalement après mon arrivée en France. »
En conclusion, les principaux résultats de l’enquête soulignent la complexité des structures des réseaux diasporiques. Cette dernière s’explique non seulement par la diversité des représentations que la diaspora a d’elle-même mais aussi par la multitude des formes d’interaction qu’elle entretient avec Madagascar.
Cet article a été co-écrit avec Sarah M’Roivili.
Léo Delpy a reçu des financements du projet Tady.
Claire Gondard-Delcroix a reçu des financements du projet Tady.
Tantely Andrianantoandro et Tsiry Andrianampiarivo ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.