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19.05.2026 à 14:35

Les lecteurs, nouveau comité éditorial ? Le cas de « Shy Girl »

Stéphanie Parmentier, Chargée d'enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure qualifiée en littérature française et en SIC et professeure documentaliste. Chercheuse rattachée à l'IMSIC et au CIELAM, Aix-Marseille Université (AMU)

À défaut d’outils fiables pour scruter minutieusement les livres, les lecteurs sont-ils en train de devenir des détecteurs d’IA ?
Texte intégral (2085 mots)
Bibliothèque publique de la ville de New York, à Manhattan. George Hodan

L’arrivée de l’intelligence artificielle bouleverse profondément le monde de l’édition. Des auteurs n’hésitent plus en effet à y recourir pour écrire, redéfinissant les conditions d’accès au marché du livre. Devant une telle mutation, les lecteurs ne sont plus de simples consommateurs : leur avis devient déterminant dans les choix éditoriaux, au point de faire reculer certains éditeurs. Faut-il les informer de l’usage de ces outils ? Et comment savoir ce qui, dans un texte, relève potentiellement de l’IA générative ?


Ce débat, loin d’être théorique, s’est récemment invité dans l’actualité éditoriale avec l’annonce de la publication du roman d’horreur Shy Girl de l’écrivaine américaine Mia Ballard, prévue au printemps 2026 par le groupe Hachette. Initialement auto-édité en 2025 et fort de presque 2 000 ventes, l’ouvrage avait en effet été repéré par Hachette Group Book pour rejoindre la collection Orbit.

Cependant, une partie des lecteurs a soupçonné que le livre avait été généré par l’intelligence artificielle, déclenchant une vive controverse en ligne qui a conduit l’éditeur a renoncé à sa publication. Le roman a également été retiré des sites de commerce en ligne comme celui d’Amazon et n’a plus été distribué au Royaume-Uni, malgré une première publication en novembre 2025.

Bien que l’autrice nie avoir utilisé l’IA dans la rédaction de son livre, évoquant plutôt le potentiel recours à ces outils par un prestataire lors de son circuit en auto-édition, cette situation met en lumière un phénomène inédit : les lecteurs sont-ils les nouveaux détecteurs d’IA, se substituant au traditionnel comité éditorial, à défaut d’outils fiables pour scruter minutieusement les manuscrits ? Comment expertisent-ils les publications susceptibles d’avoir été générées par IA, au point d’influencer la décision d’un grand éditeur, prêt à sacrifier des ventes pour préserver sa crédibilité aux yeux de son lectorat ?

L’ochlocratie, ou le pouvoir de la communauté littéraire

Shy Girl, originellement auto-édité, a déclenché le mécontentement d’une partie du lectorat en accédant à l’édition traditionnelle. Des internautes témoignent en effet de leurs doutes sur l’authenticité de la prose humaine de Mia Ballard. Sur le réseau social Reddit, plus de 300 commentaires ont été comptabilisés, évoquant son écriture « machinique ». L’avis d’une internaute sur ce sujet a enregistré plus de 1 400 votes positifs.

Reddit n’est pas le seul espace où ce roman est critiqué. Des passionnés du livre se sont aussi exprimés sur YouTube. Dans une vidéo, intitulée « Je suis presque sûr que ce livre est une daube générée par l’IA », publiée en janvier 2026 sur sa chaîne « Un grand lecteur sans ami », le youtubeur Frankie’s Shelf consacre presque trois heures à décortiquer tant la forme que le fond de Shy Girl. Sa vidéo, qui dépasse le million de vues, cherche à indiquer aux lecteurs les caractéristiques de l’écriture « IAgénique ». Ces remarques faisant le buzz, Hachette, confrontée à une telle ochlocratie (du grec « okhlos », qui signifie « foule », et « kratos », « pouvoir », NDLR) a finalement annulé sa publication, illustrant le nouveau pouvoir des foules littéraires dans les dynamiques éditoriales.

Le recours à l’IA lors de la composition d’un livre dans le circuit de l’auto-édition n’est pas un épiphénomène. Son utilisation semble courante, particulièrement sur la plateforme Kindle Direct Publishing d’Amazon. Ouvert à tous et sans filtre éditorial, ce canal de publication permet à des ouvrages générés par IA de franchir facilement les portes du marché du livre. Devant une telle situation, les éditeurs traditionnels s’inquiètent. Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, alerte : « Des centaines de milliers de faux livres circulent sur Amazon. » Et Coralie Piton, présidente directrice générale des éditions du Seuil, en analyse les conséquences : « Ils (les livres auto-édités générés par IA) occupent de l’espace numérique, et c’est de l’espace en moins pour les autres. »

Les éditeurs ne sont pas les seuls à s’alarmer. De nombreux auteurs s’inquiètent aussi devant la vitesse d’écriture de tels robots, capables de générer une multitude de textes en quelques prompts. Le journaliste Frank Landymore cite par exemple la romancière Coral Hart qui utilise Claude, l’IA d’Anthropic, pour produire des romans d’amour à la chaîne : « À travers 21 pseudonymes différents, Hart affirme avoir produit plus de 200 romans d’amour l’an dernier [2025] et les avoir auto-édités sur Amazon », note-t-il. Or, si jusqu’ici la plupart des livres auto-édités, générés en tout ou partie par IA, restaient cantonnés sur les plateformes d’auto-édition, ce n’est pas le cas de Shy Girl.

Autopsie d’un corps littéraire

Il n’existe pas encore d’outils fiables capables de détecter avec certitude le recours à l’IA dans l’écriture d’un roman. Si quelques logiciels sont présents sur le marché, leurs résultats sont souvent approximatifs et donc insuffisamment précis pour constituer une preuve solide.

Comment des internautes, généralement non spécialistes en IA, parviennent-ils à déterminer le degré d’IA présente dans un texte, quand les détecteurs automatiques eux-mêmes peinent encore à l’identifier ?

La plupart des internautes sur Reddit sont des lecteurs, des auteurs et quelques éditeurs, éloignés du monde professionnel des technologies qui sont à l’origine des IA génératives. Si certains reconnaissaient commenter sans avoir lu le livre, d’autres, à l’inverse, ont, sans outils rigoureux ni véritable méthodologie, décortiqué chaque paragraphe et dégagé des similitudes récurrentes.

Plusieurs internautes soulignent que Shy Girl aurait pu être facilement identifié par un comité éditorial scrupuleux. Selon eux, l’empreinte de l’IA serait en effet perceptible dès la première phrase du roman : « “Je porte une robe rose, du genre qui promet de la douceur et n’en donne aucune.” Cette première ligne, c’est du pur ChatGPT », souligne @lucxf, en évoquant aussi les structures de phrases réplétives et artificielles qu’il a pu détecter.

D’autres critères reviennent fréquemment comme « les répétitions, l’absence d’intrigue et le style très cliché » indique @KRwriter8, ou encore « l’usage excessif de comparaisons », comme l’écrit @cosmicsprouts, mais aussi « des tics linguistiques, l’absence d’imperfection grammaticale et l’absence de phrases longues et complexes » selon @r/horrorlit.

Au-delà de l’analyse stylistique, le recours à certains signes typographiques, pourtant courant dans la langue française comme l’usage du tiret cadratin, devient aussi un indice suspect comme l’explique @cstrdmnd. Cependant, cette autopsie du texte met en évidence le caractère largement subjectif des critères mobilisés.

Dans ces circonstances, un auteur maladroit ou au style non sophistiqué doit-il pour autant être assimilé à une production d’IA ? Plus largement, faut-il retirer de la vente un livre ayant suscité un réel intérêt en auto-édition, enregistrant une moyenne de 3,51 étoiles sur 5 sur Goodreads en mars 2026, au même titre qu’on retirerait la photo d’un mannequin sous prétexte qu’elle serait photoshopée ?

Malaise chez les auteurs

Au-delà du cas de Shy Girl, cette situation questionne plus largement la question de l’authenticité des écrits. Devant le risque d’une forme de paranoïa éditoriale, les éditeurs, mais aussi désormais les auteurs, s’inquiètent : comment prouver qu’un texte est d’origine humaine ? Une telle question ne s’était sans doute jamais posée dans l’histoire littéraire.

Pour affronter une telle situation, certains écrivains évoquent la nécessité d’archiver leurs traces scripturales. Il ne s’agit plus seulement d’archiver pour conserver les différentes étapes littéraires mais d’archiver pour prouver l’origine humaine d’une publication, ainsi que le suggère @Abcdella. D’autres vont encore plus loin dans la démarche, n’hésitant pas à recourir aux bons vieux cahiers manuscrits afin de documenter l’ensemble du processus créatif de leur travail en cas d’accusation, comme le préconise @trashov. Dans ce contexte, une question demeure : « Verra‑t‑on un jour les auteurs déposer en bibliothèque les prompts relatifs à leurs manuscrits afin que l’on puisse par la suite reconstituer la genèse de leurs écrits ? ». Il s’agit là d’un renversement de situation inédit. Ce ne sont plus les machines qui tentent d’imiter les écrivains, mais les écrivains qui doivent désormais prouver qu’ils ne sont pas des machines.

Reste à savoir jusqu’où ira cette méfiance, car à force de traquer les signes d’une écriture artificielle, le risque est de voir s’installer un climat de suspicion généralisée, où chaque style, chaque tournure, chaque singularité pourrait devenir une preuve à charge. Est-ce qu’à terme un éditeur se verra obliger d’enfermer ses auteurs dans un lieu déconnecté lors de la rédaction d’un manuscrit ?

L’enjeu n’est alors plus seulement de distinguer l’humain de la machine, mais de préserver ce qui fait la valeur même de l’écriture humaine, sa liberté.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.05.2026 à 12:24

Rougeole : Aux États-Unis, l’immunité collective fléchit dans certains comtés

Kar-Hai Chu, Associate Professor of Public Health, University of Pittsburgh

Maggie Slavin, Research Program Supervisor, School of Public Health, University of Pittsburgh

Dans le comté d’Allegheny, en Pennsylvanie, les taux de vaccination des enfants contre la rougeole sont en baisse, ce qui permet au virus de circuler.
Texte intégral (1853 mots)
Les personnes non vaccinées ont un risque 140 fois supérieur aux personnes vaccinées d’être infectées par le virus de la rougeole. Sarah L. Voisin/The Washington Post/Getty Images

Alors que le risque lié à la circulation de la rougeole demeure une préoccupation aux États-Unis, l’immunité collective dans le comté d’Allegheny, en Pennsylvanie, fléchit. Selon des données obtenues par le Washington Post en janvier 2026, dans ce comté, durant l’année scolaire 2023-2024, un élève de maternelle sur trois était scolarisé dans une classe où la couverture vaccinale était trop faible pour empêcher une flambée de rougeole. Quelles pourraient être les implications futures en matière de santé publique d’une baisse des taux de vaccination ?

Kar-Hai Chu, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Pittsburgh, et Maggie Slavin, responsable de programme de recherche au sein du département Sciences du comportement et de la santé communautaire, font le point pour The Conversation.


Contrairement aux écoles publiques, les écoles privées et confessionnelles du comté d’Allegheny se situent sous le seuil d’immunité collective. Comment expliquer cet écart ? Faut-il s’en inquiéter ?

Les travaux de recherche montrent que l’écart de couverture vaccinale entre les écoles privées ou confessionnelles et les écoles publiques tient au fait que les premières enregistrent des taux plus élevés de dispenses de vaccination pour motifs moraux ou religieux.

À l’échelle locale, les taux de vaccination dans les écoles du comté d’Allegheny sont en recul et se situent en dessous du niveau requis pour enrayer la propagation de la rougeole, estimé à 95 %. Entre les années scolaires 2023-2024 et 2024-2025, les écoles publiques ont affiché une baisse globale de leur couverture. Les écoles privées et confessionnelles ont, quant à elles, vu la leur progresser globalement, avec cependant une plus grande variabilité d’un établissement à l’autre.

Quel que soit le type d’établissement, les enfants doivent disposer d’un schéma vaccinal complet et à jour afin non seulement de se protéger eux-mêmes, mais aussi de protéger la collectivité. En effet, même de faibles baisses des taux de vaccination peuvent favoriser la propagation de la maladie.

Qu’appelle-t-on « vaccins combinés » ? Depuis quand sont-ils utilisés ?

Ce terme désigne des vaccins qui protègent contre plusieurs maladies, tout en étant administrés en une seule injection. Utilisés depuis les années 1940, les vaccins combinés comptent parmi les outils les plus efficaces de l’histoire de la santé publique.

Parmi les vaccins combinés les plus courants figurent, par exemple, le vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche ou le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR). Aux États-Unis, le vaccin ROR est homologué depuis 1971. Il a contribué à l’élimination de la rougeole dans le pays en 2000. Au cours de la décennie qui a suivi son introduction, le nombre de cas de cette maladie a diminué de 80 % .

Pourquoi certains responsables gouvernementaux réclament-ils la dissociation de ces vaccins combinés ?

Les responsables états-uniens qui prônent la dissociation des vaccins combinés invoquent des allégations infondées établissant un lien avec l’autisme ainsi que des inquiétudes quant au nombre de vaccins administrés simultanément.

Ces allégations contredisent des décennies de données scientifiques attestant l’innocuité et l’efficacité des vaccins combinés.

Qui détermine les recommandations vaccinales aux États-Unis ?

Depuis 1964, l’Advisory Committee on Immunization Practices (ACIP, comité consultatif sur les pratiques vaccinales) formule des recommandations vaccinales fondées sur les données probantes. Ce comité est composé d’experts en médecine et en santé publique bénévoles, nommés par le secrétaire à la santé et aux services sociaux (Secretary of Health and Human Services). Leurs mandats, échelonnés, durent quatre ans.

Ces experts examinent les données scientifiques tout au long de l’année et actualisent les recommandations en conséquence. La mise en œuvre de ces recommandations relève cependant de la compétence de chaque État. Sous l’administration actuelle, les recommandations vaccinales ont été politisées, ce qui les nimbe d’une sorte de flou.

En juin 2025, le secrétaire à la santé Robert F. Kennedy Jr, qui a un long passé de promotion de désinformation en matière de vaccins, a pris une mesure sans précédent : il a révoqué les 17 membres du comité consultatif sur les pratiques vaccinales, puis a nommé 12 nouveaux membres, aux qualifications contestables et présentant des conflits d’intérêts. Cette décision peut être considérée comme une rupture fondamentale avec le processus fondé sur les preuves qui protégeait la santé publique depuis plus de soixante ans.

Les représentants du ministère de la santé de Pennsylvanie et le gouverneur actuel de l’État, Josh Shapiro, ont déclaré qu’ils continuaient d’adhérer aux recommandations vaccinales fondées sur les données probantes émanant des principales associations médicales nationales, telles que l’American Academy of Pediatrics (Académie américaine de pédiatrie), l’American Academy of Family Physicians (Académie américaine des médecins de famille) et l’American College of Obstetricians and Gynecologists (Collège américain des obstétriciens et gynécologues).

Quelles sont les conséquences concrètes de la mésinformation et de la désinformation vaccinales ?

Nous en avons un exemple éloquent sous les yeux : la rougeole se propage de nouveau aux États-Unis. En 2025, 2 255 cas ont été confirmés, soit près du double du pic de 1 274 cas enregistré en 2019.

Si, pour l’année 2026, aucun cas de rougeole n’a encore été confirmé dans le comté d’Allegheny, le ministère de la santé de Pennsylvanie a annoncé que des cas ont en revanche été signalés dans le comté de Lancaster le 3 février. Il a été établi que les personnes concernées n’étaient pas vaccinées.

Les personnes non vaccinées présentent un risque 140 fois plus élevé de contracter la rougeole que les personnes vaccinées. Plus de 90 % des cas survenus aux États-Unis en 2025 concernaient des personnes non vaccinées, ou dont le statut vaccinal était inconnu.

Lorsque des responsables gouvernementaux deviennent eux-mêmes des vecteurs de mésinformation, le risque croît de façon exponentielle. L’Organisation mondiale de la santé classe l’hésitation vaccinale parmi les plus grandes menaces pour la santé mondiale.

Comment préserver les politiques vaccinales fondées sur les preuves ?

Selon l’Académie américaine de pédiatrie, les politiques mises en œuvre au niveau des États pourraient offrir une meilleure réactivité pour faire face aux besoins rencontrés aux échelles locales, tout en continuant à respecter les standards de la médecine fondée sur les preuves.

Le renforcement des politiques étatiques joue un rôle déterminant pour garantir l’accès à la vaccination. En Louisiane, par exemple, le fait de présenter la vaccination comme un geste de protection envers ses voisins s’est avéré un levier efficace en matière de sensibilisation des communautés locales. Dans le Dakota du Sud, les défenseurs de la vaccination interpellent les chefs d’entreprise en mettant en avant les bénéfices économiques qu’elle génère. L’Oregon a élaboré un modèle de financement permettant aux prestataires de soins et aux cliniques d’accéder aux vaccins sans avance de frais : ils ne remboursent l’État qu’une fois que les assureurs les ont dédommagés.

Les citoyens peuvent aussi agir en soutenant les organisations qui privilégient les décisions fondées sur des données scientifiques plutôt que sur des témoignages anecdotiques. Ils peuvent exiger que les politiques publiques soient élaborées de façon transparente, et se former pour être capables de faire la distinction entre un débat scientifique légitime et des pratiques de désinformation coordonnées. Ces étapes sont essentielles pour protéger les politiques vaccinales. Pour finir, rappelons que les recommandations 2026 de l’American Academy of Pediatrics ont été jugées fiables par douze organisations de professionnels de santé différentes, qui représentent plus d’un million de spécialistes en pédiatrie.

The Conversation

Kar-Hai Chu reçoit des financements des NIH.

Maggie Slavin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.05.2026 à 12:24

Rougeole : Le retour inquiétant d’une maladie que l’on croyait faire partie du passé

Julia Dina, Maître de Conférence des Université Praticien Hospitalier, Université de Caen Normandie

Pourquoi la rougeole progresse-t-elle en France et ailleurs dans le monde alors même que l’on dispose d’un vaccin efficace et sûr ? Explications.
Texte intégral (3008 mots)
Selon l’Organisation mondiale de la santé, 120 pays présentent un risque élevé de résurgence de la rougeole (sur ce cliché, micrographie électronique à transmission colorée d’une particule, en rouge, du virus de la rougeole). CDC/NIAID/Wikimedia Commons

Après des années de faible circulation, la rougeole fait un retour notable en France. On imagine souvent que cette infection virale n’est qu’une simple « maladie de l’enfance », pourtant, elle doit être prise très au sérieux, car ses complications peuvent être graves. Or, ces dernières années, la couverture vaccinale s’est réduite. Si cette dernière reste élevée, elle ne l’est pas assez pour stopper la circulation du virus.


Chaque année, le virus de la rougeole tue encore plus de 140 000 personnes dans le monde, majoritairement des enfants de moins de 5 ans. En effet, si les symptômes de cette maladie virale – fièvre, toux, conjonctivite, puis éruption cutanée – semblent banals, ses complications sont fréquentes. Elles peuvent se traduire par des pneumonies, des inflammations du cerveau (encéphalites), une diminution de l’immunité ; et, parfois, mener au décès.

En outre, la rougeole est l’une des infections les plus contagieuses que nous connaissions : une personne malade peut en contaminer jusqu’à 20 autres si ces dernières ne sont pas vaccinées. Le virus, dont l’unique réservoir est l’être humain, se transmet par voie aérienne, et reste actif plusieurs heures dans l’air d’une pièce fermée.

Ces dernières années, la France voit un retour marqué de la rougeole alors même que le taux de couverture vaccinale reste globalement élevé. Pourquoi ?

En France, une augmentation du nombre des cas

Quinze cas en 2022, 117 en 2023, 483 en 2024 (dont près du tiers hospitalisés) : depuis quelques années, le nombre de cas de rougeoles dans notre pays augmente régulièrement. Cette tendance s’est poursuivie en 2025, puisque 873 cas de rougeole ont été recensés en France l’an passé.

Si l’on examine les chiffres dans le détail, 71 départements (70 %) ont rapporté au moins un cas de rougeole, parmi lesquels 4 cas rapportés en Outre-Mer, à La Réunion. Les cinq principaux départements où les nombres de cas déclarés ont été les plus élevés sont le Nord (15 % des cas déclarés), les Bouches-du-Rhône (6 %), l’Aude (6 %), la Haute-Savoie (5 %) et l’Isère (5 %). En outre, 14 % des cas étaient des cas d’importation, liés à un séjour à l’étranger.

Le tribut prélevé par le virus cette même année s’est avéré particulièrement élevé dans notre pays, puisque 314 (soit 36 % des cas déclarés) personnes ont été hospitalisées (dont 12 en réanimation), 121 cas (14 %) ont présenté une complication, dont 70 pneumopathies et 2 encéphalites. Quatre décès attribuables à la rougeole ont aussi été rapportés, tous chez des patients immunodéprimés.

Les analyses révèlent que la grande majorité des cas concernaient des personnes non – ou mal – vaccinées. Parmi les cas signalés en 2025 pour lesquels le statut vaccinal était renseigné (soit 620 cas sur 873), 416 (67 % du total des cas déclarés) concernaient des personnes non vaccinées ou insuffisamment vaccinées, 194 (31 %) des personnes ayant reçu deux doses, et 9 cas (1 %) des personnes vaccinées sans précision sur le nombre de doses administrées.

Les catégories de la population les plus touchées sont les jeunes enfants – l’incidence la plus élevée étant observée chez les nourrissons, la première dose de vaccin étant administrée à 12 mois, et la seconde entre 16 et 18 mois –, les adolescents et les adultes à partir de 30 ans. Ceci s’explique par le fait que la vaccination contre la rougeole a été introduite en France en 1983, puis a ensuite évolué avec le passage à un schéma à deux doses en 1996.

Soulignons que la résurgence de la rougeole n’est pas uniquement française. En Europe, plusieurs pays connaissent des flambées, notamment la Roumanie. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que plus de 120 pays présentent un risque élevé de résurgence. Au Canada et aux États-Unis, la rougeole fait aussi son retour.

Pourquoi un tel rebond maintenant ?

Le rebond actuel de la rougeole en France survient dans un contexte où la couverture vaccinale est globalement élevée, notamment grâce à l’obligation instaurée en 2018. Cette situation peut sembler paradoxale, mais elle s’explique par plusieurs facteurs.

Le premier concerne les perturbations liées à la pandémie de Covid-19. Pendant la crise, les consultations médicales et donc les rappels de vaccination ont parfois été retardés, créant des décalages dans certains calendriers vaccinaux.

Il faut savoir que le vaccin contre la rougeole nécessite deux doses pour être complet. Or, les rappels non effectués diminuent la couverture vaccinale nécessaire pour éliminer la circulation du virus. Un décalage du calendrier vaccinal peut, de la même façon, créer des poches de personnes susceptibles.

Le vaccin contre la rougeole est sûr, disponible et, après deux doses, confère une protection élevée, estimée à plus de 95 %, contre la maladie. Grâce à l’obligation vaccinale, en France, la majorité des enfants atteignent cette couverture avant l’âge de 2 ans.

Un autre point expliquant la recrudescence actuelle est la baisse de vigilance observée après la pandémie. La circulation de la rougeole avait fortement diminué grâce aux mesures barrières. Combiné aux retards de vaccination évoqués plus haut, cela a conduit à une accumulation d’enfants et d’adolescents non ou insuffisamment vaccinés, qui n’ont donc jamais été protégés contre le virus et forment aujourd’hui un réservoir de personnes susceptibles de contracter la maladie.

Enfin, la persistance de la défiance vaccinale est un troisième facteur expliquant le retour de la rougeole. Elle reste présente dans certaines communautés ou tranches d’âge, surtout parmi les générations nées avant 2018, non concernées par l’obligation.

En 2024 et en 2025, les deux tiers des cas signalés concernaient des personnes insuffisamment vaccinées, ce qui confirme que le déficit de vaccination reste le moteur principal de la résurgence.

Le vaccin, une arme efficace mais sous-utilisée

En France, la politique d’obligation vaccinale a permis d’atteindre un niveau de protection élevé et, sans doute, d’éviter une flambée épidémique bien plus massive. Malgré tout, la couverture reste insuffisante.

Si 95 % des enfants reçoivent la première dose, moins de 85 % complètent la deuxième dose, indispensable pour une protection durable. Or, la couverture vaccinale nécessaire pour permettre l’élimination de la rougeole est de 95 % pour deux doses, au niveau de l’ensemble de la population. Elle n’est donc toujours pas atteinte. Et ce, d’autant moins que persistent dans notre pays des poches de populations non ou mal vaccinées, en particulier chez les adolescents, jeunes adultes et certaines populations vulnérables, éloignées du système de santé.

En France hexagonale, la couverture vaccinale déclarée par les 18-35 ans est estimée à environ 90 %, avec d’importantes disparités régionales. Au niveau mondial, la couverture vaccinale stagne également : 83 % pour la première dose, 74 % pour la seconde. Elle reste bien trop faible pour pouvoir enrayer la circulation du virus.

La rougeole est ainsi devenue un indicateur de la fragilité des systèmes de santé et de l’adhésion aux politiques vaccinales.

Rappelons que certaines personnes ne peuvent pas bénéficier de ce vaccin vivant atténué : nourrissons de moins de 12 mois (sauf exception), femmes enceintes ou personnes dont le système immunitaire est affaibli (patients sous chimiothérapie, greffés d’organes ou porteurs de déficits immunitaires). Or, ces populations sont particulièrement vulnérables à la rougeole et ces complications.

Pour les protéger, il faut compter sur l’immunité collective : lorsque suffisamment de personnes sont vaccinées dans la population, le virus ne trouve plus assez de personnes susceptibles pour circuler, ce qui protège indirectement ces personnes vulnérables. Une couverture vaccinale de 95 % est donc aussi, et surtout, une façon de protéger ceux qui ne peuvent pas être protégés par la vaccination.

Des complications lourdes, pour les malades comme pour le système de santé

Les complications de la rougeole restent graves, et sont parfois mortelles. Chaque cas de rougeole mobilise fortement les services de santé, car il faut non seulement isoler les malades, mais aussi tracer leurs contacts et mettre en place des campagnes de vaccination d’urgence.

Parmi les complications possibles, la pneumonie est la première cause de décès lié à la rougeole. Elle survient dans 6 % des cas environ et est responsable de 60 % des décès. Les complications respiratoires sont plus fréquentes dans certaines situations : chez les nourrissons de moins d’un an, en particulier lorsque la mère n’était pas immunisée, chez les personnes immunodéprimées ainsi que chez celles souffrant de dénutrition ou atteintes d’une maladie respiratoire chronique.

Par ailleurs, un patient sur 1 000 environ développera une encéphalite aiguë (inflammation cérébrale). Celle-ci peut survenir chez n’importe quel malade, pendant ou juste après la phase aiguë de la maladie. Dans ce cas, le système immunitaire réagit de façon excessive et attaque le tissu cérébral. Si la mortalité ne dépasse pas 15 %, les séquelles neurologiques sont fréquentes (40 % des cas).

Au nombre de celles-ci figurent des troubles cognitifs, des problèmes de mouvement, des épilepsies (après une encéphalite postinfectieuse, les patients ont une susceptibilité sept fois supérieure à la population générale de présenter des crises épileptiques), des troubles émotionnels et des difficultés de langage.

Les malades immunodéprimés peuvent quant à eux être victimes d’encéphalites à inclusions (MIBE), une affection rare mais gravissime. Dans ce cas, le cerveau est directement infecté par le virus lui-même, qui se réplique dans les neurones sans que le système immunitaire, affaibli, puisse le contrôler. Cette affection, dont les symptômes surviennent trois à six mois après la maladie, est mortelle.

Des complications tardives peuvent aussi survenir, comme la panencéphalite subaiguë sclérosante (PESS), pour laquelle il n’existe aucun traitement. Cette complication, qui survient entre quatre et dix ans après la rougeole, est inéluctablement fatale. La PESS est due à la persistance du virus de la rougeole dans le système nerveux central (l’ensemble formé du cerveau et de la moelle épinière). Elle se caractérise par une dégradation intellectuelle progressive, associée à des mouvements cloniques (mouvements involontaires soudains) caractéristiques. La PESS survient dans 1 cas sur 100 000 lorsque la rougeole a été contractée après l’âge de 5 ans, mais ce risque peut monter jusqu’à 18 cas pour 100 000 lorsque la rougeole a été contractée dans la première année de vie.

Étant donné qu’il n’existe pas de traitement curatif spécifique pour les complications de la rougeole, la prévention par la vaccination reste le seul moyen de les éviter.

Par ailleurs, lorsqu’elle touche des femmes enceintes, la rougeole peut être à l’origine de risques pour la mère (fausse couche, prématurité) et pour le fœtus (dysfonctionnement du placenta entraînant la mort in utero). Si l’infection survient en fin de grossesse, une rougeole congénitale peut survenir et s’avérer mortelle. En outre, les rougeoles congénitales et néonatales sont associées à un risque accru de PESS.

Une maladie qui provoque une « amnésie immunitaire »

Hormis ces risques de complications, la rougeole entraîne une immunodépression transitoire, qui accroît la vulnérabilité aux autres infections pendant plusieurs semaines. Le virus de la rougeole agit sur le système immunitaire de deux façons : il épuise le stock de lymphocytes B mémoire et perturbe le renouvellement des lymphocytes B naïfs.

Des études ont montré que la rougeole élimine entre 11 et 73 % du répertoire d’anticorps présents avant l’infection. Non seulement certains anticorps ne sont plus représentés, mais la quantité d’anticorps contre de nombreux pathogènes est aussi considérablement réduite. Les individus qui ont la rougeole redeviennent ainsi vulnérables à de nombreux pathogènes.

Ce phénomène est connu sous le terme d’« amnésie immunitaire ». Les défenses immunitaires sont affaiblies beaucoup plus rapidement que lors d’une infection par le VIH (le virus responsable du sida), mais elles se reconstruisent aussi plus vite, à mesure que le patient est de nouveau exposé à des agents pathogènes.

Cette amnésie ne se produit pas avec la vaccination. Chez des enfants vaccinés contre la rougeole, aucune diminution d’anticorps n’a été détectée, ni en diversité ni en quantité.

Comment se protéger ?

La recette pour maîtriser le virus de la rougeole est connue, mais elle demande une mobilisation collective.

Il s’agit en premier lieu de renforcer la vaccination, afin d’atteindre le seuil de 95 % de couverture avec deux doses à l’échelle de la population, qui permettra de stopper la circulation du virus. Pour cela, il est notamment essentiel de cibler les rattrapages, en particulier les adolescents et les jeunes adultes ainsi que les zones à faible couverture.

Il faut également améliorer la surveillance, en procédant à des diagnostics rapides, confirmés par des analyses biologiques. Le suivi génomique du virus doit également être effectué, car il permet d’identifier les chaînes de transmission, de distinguer les souches endémiques des souches d’importation, et de documenter l’interruption de la transmission dans les régions où l’élimination du virus est visée. Les séquences obtenues sont comparées à des bases de données internationales, comme la Measles Nucleotide Surveillance (MeaNS), permettant de suivre la circulation des souches à l’échelle mondiale.

En France, la surveillance de la rougeole repose sur un système de déclaration obligatoire (MDO) géré par Santé publique France, appuyé par le Centre national de référence (CNR) des virus de la rougeole, des oreillons et de la rubéole, qui assure notamment le génotypage des souches. Le CNR assure le génotypage des virus et contribue à l’investigation des cas groupés et des chaînes de transmission.

Ce système a cependant montré ses limites, et la fragilité du système de signalement par les professionnels de santé constitue un point de vigilance. En effet, depuis le début de la pandémie de Covid-19, Santé publique France a constaté une augmentation importante des délais de signalement des cas suspects de rougeole aux agences régionales de santé.

Ces retards sont problématiques au regard de la contagiosité extrême du virus de la rougeole, qui impose une réaction quasi immédiate autour de chaque cas. L’enjeu est moins budgétaire que comportemental : la surveillance ne fonctionne bien que si chaque professionnel de santé signale les cas suspects dès l’étape clinique, avant que la confirmation biologique ne soit obtenue par analyse.

Enfin, pour lutter contre le virus, il est important de combattre la désinformation, en valorisant les professionnels de santé et les relais de confiance (médecins généralistes, pédiatres, pharmaciens, sages-femmes, infirmiers).

La rougeole n’est pas une maladie du passé. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème infectieux : c’est aussi le reflet de notre rapport collectif à la vaccination, à la confiance et à la solidarité en santé. Elle revient aujourd’hui nous rappeler une leçon de base en matière de santé publique : tant que la vaccination ne sera pas universelle, les épidémies persisteront.

Deux doses de vaccin suffisent à protéger un enfant à vie. Ne pas saisir cette chance, c’est prendre le risque de voir resurgir une maladie que nous avons pourtant les moyens de faire disparaître.

The Conversation

Julia Dina est responsable du Centre national de référence des virus de la rougeole, rubéole et oreillons.

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