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26.01.2026 à 15:01

Chez le poulain, le lien maternel est un moteur du développement social et cérébral – nouvelle étude

Mathilde Valenchon, Chercheuse en Ethologie, Inrae

David Barrière, Chargé de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Une nouvelle étude montre comment la présence prolongée de la mère façonne le développement comportemental, physiologique et cérébral des poulains.
Texte intégral (1609 mots)
Les interactions entre les poulains et leurs mères ont des implications sur leur comportement, sur leur physiologie et sur leur développement cérébral. © UMR PRC INRAE-CNRS-Université de Tours, M. E. Le Bachelier de la Rivière., Fourni par l'auteur

Une nouvelle étude montre comment la présence prolongée de la mère façonne le développement comportemental, physiologique et cérébral des poulains.


Chez les mammifères sociaux, les relations sociales jouent un rôle déterminant dans le développement. On sait depuis longtemps que la période autour de la naissance est cruciale, lorsque le nouveau-né dépend entièrement de son ou de ses parent(s) pour se nourrir et se protéger. En revanche, ce qui se joue après, lorsque le jeune n’est plus physiquement dépendant de sa mère mais continue de vivre à ses côtés, reste encore mal compris.

Dans une étude récente publiée dans Nature Communications, nous avons exploré chez le cheval cette période souvent négligée du développement. Nos résultats montrent que la présence prolongée de la mère façonne à la fois le cerveau, le comportement
– social en particulier – et la physiologie des poulains.

Pourquoi s’intéresser à l’« enfance » chez le cheval ?

Le cheval est un modèle particulièrement pertinent pour étudier le rôle du lien parental sur le développement des jeunes. Comme chez l’humain, les mères donnent généralement naissance à un seul petit à la fois, procurent des soins parentaux prolongés et établissent un lien mère-jeune fort sur le plan affectif, individualisé et durable.

Dans des conditions naturelles, les poulains restent avec leur groupe familial, et donc avec leur mère, jusqu’à l’âge de 2 ou 3 ans. En revanche, en élevage ou chez les particuliers, la séparation est le plus souvent décidée par l’humain et intervient bien plus tôt, autour de 6 mois. Ce contraste offre une occasion unique d’étudier l’impact de la présence maternelle sur le développement au-delà de la période néonatale.

Comment étudier de rôle d’une présence maternelle prolongée chez le cheval ?

Pour isoler l’effet de la présence maternelle, nous avons suivi 24 poulains de l’âge de 6 à 13 mois. Cette période peut être assimilée à celle de l’enfance chez l’être humain. En effet, durant cette période, les poulains ressemblent déjà physiquement à de petits adultes, apparaissent autonomes dans leurs déplacements et consomment très majoritairement des aliments solides, tout en étant encore sexuellement immatures. En d’autres termes, leur survie immédiate ne dépend plus directement de la mère.

Dans notre étude, tous les poulains vivaient ensemble dans un contexte social riche, avec d’autres jeunes et des adultes. La seule différence concernait la présence ou non de leurs mères respectives à partir de l’âge de 6 mois : ainsi, 12 poulains sont restés avec leur mère tandis que 12 autres en ont été séparés, comme c’est fréquemment le cas en élevage.

Durant les sept mois qui ont suivi, nous avons étudié le développement de ces poulains. En éthologie, les comportements sont étudiés de façon quantitative. Nous avons suivi le développement comportemental des poulains à l’aide d’observations et de tests comportementaux standardisés, puis analysé statistiquement ces données pour comparer leurs trajectoires développementales. Ces données ont été complétées par des mesures physiologiques régulières (par exemple, la prise de poids, les concentrations hormonales) et par une approche d’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour visualiser les différences fonctionnelles et morphologiques entre nos deux groupes de poulains de manière non invasive.


À lire aussi : Les chevaux nous reconnaissent-ils ?


La présence de la mère favorise l’émergence des compétences sociales

Les résultats issus de nos observations répétées dans le temps montrent que les poulains bénéficiant de la présence de leur mère interagissaient davantage avec leurs congénères, notamment à travers des comportements positifs, comme le jeu ou le toilettage mutuel, que les poulains séparés de leurs mères. Ils se montraient aussi plus explorateurs et plus à l’aise face à des situations sociales nouvelles, suggérant une plus grande sociabilité.

Autre résultat intéressant, les poulains bénéficiant de la présence de leur mère passaient moins de temps à manger mais prenaient plus de poids, suggérant une croissance plus efficace.

Le lien maternel, moteur du développement du cerveau

Pour aller plus loin, nous avons combiné ces observations comportementales avec une approche encore rare chez les animaux d’élevage : l’imagerie médicale. Ici nous avons utilisé des techniques d’IRM, permettant d’observer le fonctionnement et l’organisation du cerveau vivant, sans douleur. Ainsi, nous avons pu caractériser le développement cérébral de nos poulains.

« Comprendre l’IRM en deux minutes ». Source : Institut du cerveau — Paris Brain Institute.

Cette approche nous a permis d’identifier, pour la première fois chez le cheval, un réseau cérébral appelé le réseau du mode par défaut. Bien connu chez l’humain et identifié chez une poignée d’autres espèces animales, ce réseau serait impliqué dans l’intégration des pensées introspectives, la perception de soi et des autres. Chez les poulains ayant bénéficié d’une présence maternelle prolongée, ce réseau était plus développé, faisant écho aux meilleures compétences sociales que nous avons observées.

En outre, nous avons observé des différences morphologiques dans une région fortement impliquée dans la régulation physiologique, l’hypothalamus, en lien avec les différences physiologiques et de comportement alimentaire mises en évidence.

Une phase clé du développement aux effets multidimensionnels

Pris dans leur ensemble, nos résultats soulignent l’importance de cette phase du développement, encore peu étudiée chez l’animal, située entre la petite enfance et l’adolescence.

Ils suggèrent que la présence maternelle prolongée induit un développement comportemental, cérébral et physiologique plus harmonieux, qui pourrait contribuer à équiper les jeunes pour leur vie adulte future, notamment dans le domaine de compétences sociales.

Quelles implications pour l’élevage… et au-delà ?

Notre travail ne permet pas de définir une règle universelle sur l’âge idéal de séparation chez le cheval. Il montre en revanche que la séparation précoce a des conséquences mesurables, bien au-delà de la seule question alimentaire.

Lorsque les conditions le permettent, garder plus longtemps le poulain avec sa mère pourrait donc constituer un levier simple et favorable au développement du jeune. Cependant, d’autres études sont nécessaires pour évaluer l’impact de ces pratiques sur les mères et les capacités de récupération des poulains après la séparation, par exemple.

Avec grande prudence, ces résultats font aussi écho à ce que l’on observe chez d’autres mammifères sociaux, y compris l’humain : le rôle du parent ou de la/du soignant·e (« caregiver ») comme médiateur entre le jeune et son environnement social et physique pourrait être un mécanisme largement partagé. Le cheval offre ainsi un modèle précieux pour mieux comprendre comment les premières relations sociales façonnent durablement le cerveau et le comportement.

The Conversation

Cette étude a été financée grâce à une bourse européenne HORIZON 2020 Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA) (ref: 101033271, MSCA European Individual Fellowship, https://doi.org/10.3030/101033271) et au Conseil Scientifique de l'Institut Français du Cheval et de l’Equitation (IFCE) (ref: DEVELOPPEMENTPOULAIN).

David Barrière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.01.2026 à 14:58

Victoire démocrate à Miami : signe annonciateur d’un essoufflement du trumpisme ou épiphénomène ?

Jonathan Leblanc, Doctorant au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Si la victoire démocrate à Miami suggère une poussée électorale, le cas très spécifique de la ville et de la Floride tempère les lectures nationales.
Texte intégral (2204 mots)

L’élection d’une candidate démocrate à la mairie de Miami, ville acquise au Parti républicain depuis presque trente ans, a été saluée par les poids lourds du Parti démocrate, qui veulent y voir la preuve que leur formation a le vent en poupe en vue des midterms de novembre prochain. À y regarder de plus près, la grande ville de Floride constitue en réalité un cas très particulier, et il est risqué de tirer des enseignements nationaux de son scrutin local.


En décembre dernier, Eileen Higgins a été élue maire de Miami. Ce résultat est historique à plusieurs égards : elle sera la première femme à diriger la ville et la première démocrate depuis vingt-huit ans. Surtout, elle a remporté la victoire dans un comté (Miami-Dade, où se trouve la municipalité de Miami) et un État (la Floride) souvent considérés comme des bastions du trumpisme.

Officiellement non partisane, l’élection municipale aurait pu passer inaperçue. Mais Eileen Higgins a revendiqué son étiquette démocrate durant son affrontement avec Emilio Gonzalez, candidat soutenu par Donald Trump. Dans un contexte marqué par des succès démocrates récents en Virginie et au New Jersey, cette victoire a ravivé l’idée d’un possible regain de popularité du parti. Elle invite pourtant à une lecture plus nuancée, notamment à travers le prisme de l’analyse du vote hispanique et des spécificités de la Floride.

« La Gringa » face à un candidat hispanique

Bien implantée localement, Higgins, 61 ans, est surnommée « la Gringa », un terme parfois péjoratif en espagnol pour désigner les Américains blancs, mais employé ici de manière presque affectueuse. Une étiquette qu’elle assume pleinement, comme elle l’a confié à l’Associated Press :

« Cela aide simplement les gens à comprendre qui je suis, et vous savez quoi ? Je suis une gringa, alors qu’est-ce que je vais faire, le nier ? »

Non hispanique, cette ingénieure de formation, ancienne directrice au Belize du Peace Corps (une agence publique états-unienne destinée à soutenir les pays en développement), parle pourtant un excellent espagnol. Cela a sans doute joué en sa faveur dans un comté où 70 % de la population est hispanique et environ 35 % est d’origine cubaine. Elle est ainsi parvenue à s’imposer face à un adversaire républicain d’origine cubaine.

Une campagne municipale fortement nationalisée

Si Higgins est une figure locale, sa campagne a rapidement pris une dimension nationale. Elle a bénéficié du soutien de plusieurs poids lourds démocrates : Rahm Emanuel, ancien maire de Chicago et ex-chef de cabinet de Barack Obama ; Pete Buttigieg, secrétaire aux transports dans l’administration Biden et candidat aux primaires démocrates de 2020 ; ainsi que Ruben Gallego, élu de l’Arizona et représentant d’une nouvelle génération de leaders latino-américains du parti.

En face, Emilio Gonzalez disposait lui aussi d’un profil national affirmé : cet ancien colonel de l’US Air Force est proche de la Maison Blanche sous la présidence de Trump (il a notamment cofondé le mouvement Veterans for Trump et occupe aujourd’hui un poste au sein de l’America First Policy Institute, un think tank aligné sur les orientations MAGA). En plus du soutien du président, Gonzalez a reçu celui de Ron DeSantis, gouverneur républicain de l’État, et du sénateur texan Ted Cruz.

Cette nationalisation s’est traduite dans les discours. Higgins n’a pas évité les lignes de fracture, déclarant notamment à propos de Donald Trump : « Lui et moi avons des visions très différentes de la manière dont nous devrions traiter nos habitants, dont beaucoup sont des immigrés », et allant jusqu’à qualifier la politique migratoire de l’administration Trump d’« inhumaine et cruelle ».

Miami-Dade : du bastion démocrate au symbole trumpiste

Pendant des décennies, le comté de Miami-Dade a constitué un pilier démocrate en Floride, votant « bleu » à chaque présidentielle depuis 1988, avec un point culminant en 2016, lorsque Hillary Clinton s’y est imposée avec près de 30 points d’avance. Mais l’écart s’est progressivement réduit. En 2020, Joe Biden ne s’y imposait plus que de justesse (53 %) avant que Donald Trump ne fasse basculer le comté en 2024 avec environ 55 % des voix.

Résultats des scrutins présidentiels de 2000 à 2024. Fourni par l'auteur

Ce basculement s’explique notamment par la mobilisation en faveur de Trump d’une partie des membres des communautés hispaniques – spécialement les communautés cubaine, vénézuélienne et nicaraguayenne – sensibles à sa rhétorique antisocialiste. En liant la politique étrangère, l’immigration et l’identité politique, les républicains (Republican Party) ont construit un récit particulièrement efficace à Miami. Guillermo Grenier, professeur à la Florida International University et spécialiste de la communauté cubaine, résume ainsi cette dynamique :

« Ce message résonne davantage dans le sud de la Floride. C’est comme crier dans une église : l’écho est immédiat. Cela continue d’attiser les passions chez les électeurs cubains. »

Face à cette évolution, les démocrates ont progressivement réduit leurs investissements en Floride, un État jugé trop coûteux et difficile à reconquérir, choisissant de les redéployer ailleurs. Une forme de reddition stratégique critiquée par certains responsables locaux du parti, qui dénoncent, par la voix de Jimmy Torres Vélez, vice-président du National Puerto Rican Agenda (NPRA, une alliance non partisane regroupant des organisations, des élus, des leaders communautaires et des bénévoles de la diaspora portoricaine aux États-Unis), un cercle vicieux :

« C’est une mentalité étrange qui consiste à dire : “J’investis seulement si je gagne.” Mais si vous n’investissez pas, vous ne pouvez pas gagner. Abandonner la Floride ne fait que renforcer la dynamique adverse. »

Le pragmatisme des électeurs

L’élection municipale de Miami montre toutefois les limites de ce cadrage idéologique face aux réalités du quotidien. La campagne a en effet été dominée par les sujets de l’inflation, du coût de la vie, du logement et des assurances. En 2024, Miami affichait la plus forte inflation interannuelle parmi les grandes métropoles américaines.

La flambée des prix immobiliers, accentuée depuis la pandémie, qui a vu de nombreux Américains aisés s’installer à Miami, influencés par les lois laxistes de confinement en vigueur en Floride, pèse lourdement sur les ménages : près de la moitié d’entre eux consacrent une part excessive de leurs revenus au logement. À cela s’ajoute le coût des assurances, particulièrement élevé dans une région exposée aux ouragans et aux inondations, où les primes peuvent représenter près de 19 % d’une mensualité hypothécaire, contre environ 10 % à l’échelle nationale.

Même les produits du quotidien sont devenus des marqueurs politiques. La hausse du prix du café, symbole culturel fort pour les communautés hispaniques, notamment la communauté cubaine, illustre concrètement la dégradation du pouvoir d’achat, alimentée en partie par les droits de douane qu’a promulgués l’administration Trump.

Dans ce contexte, les démocrates ont mis en avant la responsabilité des républicains, qui contrôlent l’ensemble des leviers du pouvoir en Floride comme au niveau fédéral. « Le résultat de ce soir est un nouveau signal d’alarme pour les républicains, montrant que les électeurs en ont assez de politiques déconnectées de la réalité et qui font grimper les coûts », a déclaré Ken Martin, le président du Comité national démocrate.

Enfin, les politiques migratoires restrictives adoptées en Floride ont suscité des inquiétudes concrètes. Leurs effets sur l’économie locale, sur les familles aux statuts mixtes et sur certains secteurs clés ont renforcé une logique de vote pragmatique, centrée sur les conséquences immédiates plus que sur les grands récits idéologiques.

Une victoire symbolique, des enseignements à manier avec prudence

Les succès récents des démocrates ont ravivé l’idée d’un possible regain du parti dans certains territoires jugés difficiles. L’élection de Miami nourrit cette lecture, mais elle appelle à la prudence. Tout d’abord, il s’agit d’une grande ville, et les grandes métropoles des États-Unis ont historiquement tendance à favoriser les démocrates. En ce sens, ce scrutin peut constituer un piège, donnant l’illusion d’un basculement plus large alors que le reste de l’État, plus rural et suburbain, demeure majoritairement républicain.

À ces dynamiques internes s’ajoute une variable incertaine : la politique étrangère, notamment les récents développements au Venezuela, dont l’enlèvement de Nicolas Maduro. À Miami, où les communautés vénézuélienne, cubaine et nicaraguayenne, toutes traditionnellement « antisocialistes », jouent un rôle central, il reste difficile de mesurer l’impact réel que ces événements auront sur les comportements électoraux.

L’enseignement principal du scrutin reste la volatilité de l’électorat hispanique, très pragmatique. Même dans la ville de Miami, longtemps considérée comme un bastion républicain, des signes d’érosion apparaissent, en partie à cause de la hausse des prix quotidiens. Comme l’a résumé la représentante républicaine Maria Elvira Salazar :

« Le vote hispanique n’est pas acquis. Les Hispaniques ont épousé Donald Trump, mais ils ne font que “fréquenter” le Parti républicain. »

À Miami comme ailleurs, cet électorat reste mouvant, attentif aux enjeux concrets, et loin d’être définitivement acquis à un camp.

The Conversation

Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.01.2026 à 14:58

L’agriculture verticale peut-elle nourrir les villes ? Comment dépasser le mirage technologique

Marie Asma Ben-Othmen, Enseignante-chercheuse en Economie de l'environnement & Agroéconomie, Responsable du Master of Science Urban Agriculture & Green Cities, UniLaSalle

La promesse de produire bio, local, en intérieur, hors sols et dans des milieux totalement contrôlés est séduisante. Mais les défis sont nombreux pour que cela soit viable et durable.
Texte intégral (1518 mots)

L’agriculture verticale a longtemps été présentée comme une solution miracle pour nourrir les mégapoles tout en réduisant leur empreinte environnementale. Mais derrière les promesses high-tech, la réalité est contrastée. Entre des succès spectaculaires en Asie et des faillites retentissantes en Europe et aux États-Unis, le modèle cherche encore sa voie.


L’agriculture verticale repose sur une idée simple : produire en intérieur et hors-sol, dans des milieux totalement contrôlés, y compris la lumière, la température, l’humidité et les nutriments, sur de vastes étagères en hauteur, au cœur des villes. À première vue, ses avantages paraissent irrésistibles. Sans pesticides, ce mode de culture consomme jusqu’à 90 % d’eau en moins grâce au recyclage – notamment l’hydroponie – et peut fonctionner 365 jours par an, avec un rendement élevé, sans dépendre des caprices du climat. Il offre ainsi la promesse d’une production fraîche et locale, directement connectée aux circuits courts.

Cet horizon a suscité un engouement mondial. Le Japon, avec la société Spread, a automatisé la production de salades indoor sur de vastes étagères, dans des univers aseptisés, à l’échelle industrielle. Singapour a inscrit les fermes verticales au cœur de son objectif « 30 by 30 », visant à couvrir localement 30 % de ses besoins alimentaires d’ici à 2030. Les pays du Golfe, comme les Émirats arabes unis et le Koweït, confrontés à la rareté des terres arables, y voient un outil stratégique alors que, aux États-Unis, des start-up ont levé des centaines de millions de dollars sur la base d’une vision d’un futur alimentaire ultratechnologique. Mais des échecs cuisants mettent aussi en évidence les limites du modèle, qui peu à peu tente de se réinventer pour y répondre.

Les ingrédients du succès

Les fermes verticales qui fonctionnent vraiment partagent un point commun : elles naissent dans des contextes où elles répondent à un besoin structurel. Dans les régions où la terre est rare, chère ou aride, la production en hauteur – ou à la verticale – répond efficacement aux contraintes géographiques.

À Singapour ou à Dubaï, par exemple, l’État joue un rôle déterminant en soutenant financièrement les infrastructures, en réduisant les risques d’investissement et en intégrant ces technologies dans les stratégies alimentaires nationales.

La réussite de ces modèles tient aussi à leur insertion dans les dynamiques locales. En effet, à Dubaï, les fermes verticales ne se contentent pas de produire, mais contribuent également à la sécurité alimentaire, à la formation technique, à l’emploi qualifié et à la sensibilisation des citoyens.

L’île-ville de Singapour s’appuie par ailleurs sur des technologies hydroponiques et aéroponiques avancées, avec des tours agricoles intégrés au bâti urbain. Ceci illustre l’adaptation de l’agriculture aux contraintes foncières et urbaines. Les progrès technologiques, notamment l’éclairage LED à haut rendement, l’automatisation poussée et l’IA permettant d’optimiser la croissance des plantes, améliorent la performance des modèles les mieux conçus.

Malgré des défis (coûts énergétiques, fragilité économique), ces fermes continuent aujourd’hui d’être considérées comme un « modèle d’avenir » pour des villes-États densément peuplées, ce qui montre que l’initiative s’inscrit dans une politique de long terme plutôt qu’à titre de simple effet de mode.

Coût, énergie et dépendance au capital-risque

Malgré ces succès, de nombreux projets ont échoué et révélé les fragilités d’un modèle bien moins robuste qu’il y paraît.

Le premier obstacle est énergétique. Éclairer, climatiser et faire fonctionner une installation entièrement contrôlée demande une quantité importante d’électricité, ce qui rend l’activité coûteuse et parfois peu écologique lorsque l’énergie n’est pas décarbonée.

Le second obstacle est économique : les marges sur les herbes aromatiques ou les salades sont faibles, et le modèle dépend souvent du capital-risque plutôt que de revenus stables. C’est ce qui a précipité les difficultés d’Infarm en Europe et d’AeroFarms aux États-Unis.

Certaines fermes se sont également retrouvées déconnectées des besoins alimentaires locaux, produisant des volumes ou des produits qui ne répondaient pas aux attentes des territoires. Le modèle, mal ancré localement, devient alors vulnérable à la moindre fluctuation des marchés financiers ou énergétiques.

De nouveaux modèles en développement

Face à ces limites, une nouvelle génération de projets émerge, cherchant à combiner technologie, intégration et demande urbaine au moyen de modèles de microfermes verticales adossées à des supermarchés, garantissant la fraîcheur, la visibilité et une réduction des coûts logistiques.

D’autres initiatives explorent les synergies énergétiques, en couplant production alimentaire et récupération de chaleur de data centers, en développant des serres photovoltaïques ou en utilisant des réseaux de chaleur urbains.

Les fermes verticales évoluent aussi vers des fonctions plus pédagogiques et démonstratives : même après sa faillite, une partie du modèle Infarm continue d’inspirer des fermes urbaines où la production sert autant à sensibiliser les citoyens qu’à fournir des produits frais. Ces approches hybrides témoignent d’une maturité croissante du secteur, qui privilégie moins la production de masse que la pertinence territoriale.

Vers une agriculture verticale plus durable ?

Pour devenir un levier crédible de la transition alimentaire, l’agriculture verticale doit clarifier sa finalité. Produire davantage ne suffit pas : il s’agit de contribuer à la résilience alimentaire des villes, d’offrir une complémentarité avec les agricultures urbaines plus « horizontales », telles que les toits productifs, les ceintures maraîchères ou les jardins partagés, et de s’inscrire dans les politiques alimentaires territoriales.

En particulier, les projets alimentaires territoriaux (PAT) peuvent, par leur ambition, fédérer les différents acteurs du territoire autour de l’alimentation. Ils jouent un rôle clé pour intégrer ces dispositifs de manière cohérente, en les articulant avec les enjeux de nutrition, d’accessibilité, de distribution et d’éducation. L’agriculture verticale ne deviendra durable que si elle est pensée dans une logique systémique, sobre sur le plan énergétique, ancrée localement et compatible avec les objectifs climatiques.

Loin d’être la panacée, elle est en revanche un laboratoire d’innovation. Là où elle réussit, c’est parce qu’elle s’inscrit dans une vision systémique de la transition alimentaire, combinant technologie, gouvernance territoriale et sobriété énergétique. Son avenir dépendra moins de la hauteur des tours que de la manière dont elle s’imbrique dans les territoires et contribue à renforcer la capacité des villes à se nourrir face aux crises climatiques et géopolitiques.

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