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01.07.2026 à 17:24

Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques

Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion à la Faculté Jean Monnet, Université Paris-Saclay

Sandra Charreire Petit, Professeur de management, Université Paris-Saclay

Même si les femmes restent sous-représentées dans les essais, notamment pour développer des innovations thérapeutiques, leur inclusion est en hausse. Avec quels bénéfices pour leur santé ?
Texte intégral (1820 mots)

L'essentiel

  • La question du genre est peu abordée dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques, au détriment des femmes.
  • Une étude, qui s’appuie sur plus de 52 000 essais cliniques, menés depuis les années 1990 dans le monde entier, montre une inclusion grandissante des femmes dans ces processus.
  • La hausse de la présence des femmes dans les études répondrait davantage à une mise en conformité avec les réglementations officielles qu’à une réelle prise en compte de leurs spécificités de santé.

Le genre a un effet sur la santé des individus (développement de maladies, symptômes, vécu des patientes et des patients…) – comme dans les recherches précédentes sur le sujet, nous employons le terme de « genre » pour faire référence aux catégories tant biologiques que sociales, « femmes » et « hommes », de manière à inclure les déterminants à la fois biologiques et sociaux.

Retards de diagnostics et de prises en charge des femmes

Certaines maladies, par exemple l’infarctus du myocarde, ne se traduisent pas par les mêmes symptômes chez les femmes et chez les hommes, et les symptômes typiquement féminins (grande fatigue, nausée…) sont moins bien connus. Cela peut donner lieu à un sous-diagnostic et à des pertes de chance chez les femmes.

Une étude britannique publiée dans European Heart Journal montre ainsi que le risque d’un mauvais diagnostic de l’infarctus pour les femmes est supérieur de 40 % à celui des hommes. Des données suisses font un constat identique ; les méconnaissances des différences liées au sexe mènent à un retard de consultation et de prise en charge. Celle-ci est en moyenne de 53 heures pour les femmes quand elle n’est que de 15 heures chez les hommes.

Conscients de ce problème, les pouvoirs publics incitent depuis quelques années les parties prenantes de la recherche et développement (R&D) en médecine et dans l’industrie à considérer la question du genre en amont, dès les phases d’idéation (processus d’innovation) et de test (test de concept, essai clinique).

Nous avons mené une recherche pour objectiver et apporter des éléments de réponse aux interrogations qui demeurent autour de la question du genre dans le processus d’innovation en santé. Nos résultats montrent une inclusion grandissante des femmes dans les essais cliniques, mais de manière artificielle et, donc, avec un impact qui semble limité sur la santé de femmes, à l’exception de certaines maladies typiquement féminines.

Androcentrisme dans la recherche médicale

Le sujet du genre reste très peu abordé en pratique dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques autrement que sous l’angle de la maternité et des pathologies purement féminines (endométriose, santé gynécologique…).

Des études ont mis en avant l’androcentrisme prégnant dans la recherche médicale, à savoir le fait que la médecine est envisagée uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin, les femmes étant perçues comme des variantes de la norme masculine. Ainsi, dans de nombreux manuels de médecine et de kinésithérapie, les représentations graphiques des membres « neutres » (bras, jambe…) correspondent en fait à des membres d’individus de sexe masculin.

Depuis plusieurs années, des recherches ont dénoncé la prise en compte très limitée des femmes dans l’innovation. Cette faible prise en compte se voit aussi dans l’innovation en santé, avec notamment la faible représentation des femmes dans les essais cliniques. En effet, le recrutement préférentiel, voire exclusif des hommes dans les essais cliniques a donné lieu à un corpus d’essais et de résultats portant majoritairement sur les hommes, au risque de mettre sur le marché des médicaments présentant plus d’effets secondaires ou une moindre efficacité pour les femmes, ou encore d’écarter des médicaments qui pourraient avoir un intérêt thérapeutique plus prononcé pour les femmes que pour les hommes. Par exemple, des études soulignent que les femmes ne métabolisent pas les médicaments de la même manière que les hommes.

Exclure les femmes des essais cliniques peut donc conduire à leur prescrire des médicaments moins efficaces. Cela a donné lieu à un mouvement et des réglementations visant une plus grande intégration des femmes dans les essais cliniques.

Dans les essais cliniques, les différences genrées invisibilisées

Cependant, d’autres études pointent que la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques ne représente que la face émergée de l’iceberg. En effet, des méta-analyses tendent à montrer que la plupart des chercheurs ne distinguent pas les résultats, par exemple en ce qui concerne les effets secondaires, en fonction du genre. En outre, en n’accordant pas d’importance aux différences biologiques (le système hormonal, par exemple) à travers les représentations des femmes dans les essais, les recherches menées conduisent à invisibiliser certaines différences genrées en matière de réaction aux médicaments.

Dans le même temps, d’autres différences sont au contraire surestimées, du fait de stéréotypes de genre. Par exemple, les médecins ont plus souvent tendance à attribuer les symptômes mentionnés par les femmes à des causes psychosociales, et ceux mentionnés par les hommes à des causes organiques.


À lire aussi : Les stéréotypes de genre nuisent à la santé des femmes… et des hommes


Sous-représentation des femmes et essais cliniques : une étude est lancée

C’est précisément l’angle mort que constitue la question du genre dans le processus d’innovation en santé que nous avons étudié en nous intéressant aux toutes premières phases du processus d’innovation, à savoir la phase d’essai clinique. Quel type d’arguments est avancé pour considérer un protocole d’essai clinique valide ? Est-il question de genre ? Si oui, comment est-il traité ? Répondre à ces questions permet de mieux comprendre et qualifier l’impact de la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques sur les innovations en santé.

Notre étude s’est fondée sur une base de données contenant l’ensemble des essais cliniques enregistrés sur le site Clinicaltrials, premier site d’enregistrement d’essais cliniques (pour un total de plus de 52000 essais cliniques menés depuis les années 1990 dans le monde entier). Nous cherchons ainsi à étudier dans quelle mesure la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques reste une réalité, mais aussi dans quelle mesure l’angle du genre est intégré dans les essais cliniques.

Fondée sur une base de données recensant, de façon exhaustive, les essais cliniques publiés sur le site Clinicaltrials, notre recherche a révélé une inclusion grandissante au fil du temps des femmes dans les essais cliniques, mais avec une exception notable pour la phase 1, qui sert à évaluer entre autres le degré de toxicité du médicament mais aussi à définir la dose et la fréquence d’administration recommandées pour les phases suivantes. De manière plus précise, nous avons montré qu’il existe une distorsion méthodologique à l’œuvre dans les essais cliniques (notamment pour la phase 1).

En effet, le taux de féminisation moyen dans les essais cliniques, même s’il est plus faible dans la phase 1 et dans une moindre mesure la phase 2, n’est en apparence pas alarmant. Mais nous avons montré qu’il est artificiellement tiré vers le haut, car il y a plus d’essais réservés à des volontaires femmes que d’essais réservés à des volontaires hommes de manière globale et dans la durée, notamment du fait de l’existence d’essais portant sur des maladies quasi exclusivement féminines, telles que le cancer du sein.

En outre, très peu d’études explicitent des effets différenciés pour les hommes et les femmes, et notamment relatifs à la présentation des effets secondaires. Par conséquent, la prise en compte, en hausse malgré tout, de femmes dans les essais cliniques, apparaît davantage liée à une logique de mise en conformité avec des réglementations européennes et nord-américaines qui l’exigent de plus en plus depuis quelques décennies.

Mais la réglementation n’exige pas de donner des résultats par genre. Finalement, la distorsion initiale produit ses effets sur la santé des femmes, lesquelles demeurent non considérées spécifiquement dans le champ de la santé, exceptées pour quelques pathologies qui leur sont propres.


À écouter : l’interview de Sandra Charreire Petit dans la Revue audiovisuelle de la valorisation des savoirs scientifiques_.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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01.07.2026 à 17:23

Michel Rocard : quels héritages pour la politique française ?

Matthieu Cabanis, Docteur en Histoire politique contemporaine, Université Bordeaux Montaigne

Le 2 juillet 2016 disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a clos un chapitre de l’histoire du socialisme français. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage actuel ?
Texte intégral (2674 mots)

Il y a dix ans, le 2 juillet 2016, disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a fermé un chapitre de l’histoire de la gauche socialiste française. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage politique actuel ?


L’opposition entre Michel Rocard et François Mitterrand ne fut pas seulement un duel d’ambitieux. L’histoire de Michel Rocard est un combat pour une certaine idée de la gauche. Malgré une fluctuation dans le rapport de force contre les mitterrandistes et une mue idéologique évoluant de l’autogestion à la social-démocratie, jamais Michel Rocard et les rocardiens n’ont abjuré leur identité si particulière, celle de la « deuxième gauche ».


À lire aussi : Que reste-t-il de la « deuxième gauche » ?


La deuxième gauche

La naissance de cette idée remonte au congrès du PS organisé à Nantes en juin 1977. Michel Rocard y théorise l’existence de deux gauches, se plaçant lui-même dans la deuxième gauche réformiste contre la première gauche qu’il juge « archaïque ». Cette première gauche serait centralisatrice, inspirée par le jacobinisme et le marxisme-léninisme, privilégiant le rôle de l’État, la seconde, héritière de Jaurès et Proudhon, serait plus attachée aux forces sociales, plus décentralisatrice et privilégierait la transformation sociale par ceux qui sont concernés. Une transformation qui ne serait pas seulement l’œuvre de l’État mais aussi, des acteurs sociaux, notamment les syndicats. C’est cela qui explique, entre autres, la proximité entre Michel Rocard et Edmond Maire, meneur de la CFDT entre 1971 et 1988. On peut également citer l’influence intellectuelle de cette sphère syndicale réformiste, en premier lieu, l’ancien conseiller d’Edmond Maire, Pierre Rosanvallon, que l’on pourrait qualifier de cheville intellectuelle de la « rocardie ».

Dix ans après le décès de Michel Rocard, dans un contexte où la gauche socialiste, questionnée sur son rapport avec l’extrême gauche, fait face à des défis existentiels majeurs, se pose la question de son legs et de celui de son courant au patrimoine politique et, par conséquent, de la place du rocardisme dans la vie politique française, sous un avatar ou un autre.

Une réalité est indubitable. Michel Rocard s’est taillé une place au Panthéon de la gauche et dans la mémoire des Français, comme en atteste un sondage en octobre 2025. À la question « Pour régler les problèmes qui se posent aujourd’hui en France, lequel de ces premiers ministres de la Ve République, mort ou vivant, souhaiteriez-vous voir revenir aux responsabilités à Matignon ? », 25 % des Français ont cité Michel Rocard, derrière Lionel Jospin (30 %) et devant Alain Juppé (21 %).

Dans une époque politique troublée, avec une Assemblée nationale éclatée, des gouvernements vacillants et des repères effacés, le nom de Michel Rocard semble donc faire résonner le temps de la stabilité et des Hommes d’État.

Graphique montrant quels Premiers ministres les Français aimeraient voir revenir au pouvoir
D’après ce sondage mené en 2025, les Français aimeraient voir revenir des premiers ministres de gauche à Matignon. L’analyse conclut : « Derrière le souvenir des grands hommes, c’est une demande de stabilité et de clarté qui s’exprime. » Verian/L’Hémicycle

Les derniers fidèles, gardiens de la mémoire rocardienne

L’aventure politique de Michel Rocard fut une aventure collective. La rocardie, comme organisation politique, s’étend sur plusieurs générations, des débuts de la décennie 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Les lieutenants rocardiens emblématiques se retirent progressivement de la vie politique à partir des années 2000, tel Jean-Pierre Sueur quittant le Sénat en 2023. Par ailleurs, plusieurs fidèles rocardiens sont décédés, comme dernièrement l’ancien secrétaire d’État Tony Dreyfus ou Louis Besson, ancien ministre et maire de Chambéry. Par contre, on ne peut que souligner le retour spectaculaire de Catherine Trautman, figure de la rocardie des décennies 1980 et 1990. Elle est réélue maire de Strasbourg le 22 mars 2026 dans une alliance avec un candidat de centre-droit, battant la maire sortante écologiste alliée à LFI… 25 ans après avoir perdu son fauteuil de maire ! Les rocardiens encore en activité aujourd’hui sont globalement issus de la dernière génération, celle qui a milité pour Michel Rocard comme engagement de jeunesse, à l’instar d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS depuis 2018.

Même si les rocardiens ne sont plus une force organisée capable d’influencer la vie politique, il existe encore un temple de la rocardie : l’association MichelRocard.org. Présidée par Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, son conseil d’administration compte nombre de noms sans qui l’aventure rocardienne n’aurait pas été possible (Robert Chapuis, Gérard Lindeperg, Pierre Zémor, Alain Bergounioux…). Autant de parcours qui illustrent la pluralité des cheminements, avec des rocardiens demeurés au PS (Michel Destot…) et des rocardiens ayant évolué dans d’autres réseaux, comme Éric Lombard devenu ministre de l’Économie du gouvernement Bayrou. Ses collections numérisées sont une trace de l’héritage intellectuel, politique et philosophique de Michel Rocard.

De dissidence à référence

Dès leur entrée au PS en 1974, Michel Rocard et ses fidèles sont affublés d’une sombre réputation, celle d’être de faux socialistes. Leurs opposants internes ont fait preuve d’une certaine créativité pour dénoncer cette prétendue duplicité, ce « déviationnisme droitier », pour reprendre une expression de Jean-Pierre Chevènement, figure de l’aile gauche du PS. Ainsi, Michel Rocard reçut le corrosif surnom de « Rocard d’Estaing » par le député socialiste Jean Poperen, manière de dépeindre le héraut de la deuxième gauche comme le reflet raté du président Giscard d’Estaing. « Le rocardisme voilà l’ennemi », avait même clamé le député chevènementiste Pierre Guidoni.

Michel Rocard était donc, selon ses détracteurs, la synthèse de tout ce qui trahissait et affadissait la gauche : le réformisme, l’influence supposée de valeurs chrétiennes… L’idée de proximité entre Michel Rocard et une certaine droite fut alimentée par ce qu’on a appelé « l’ouverture », c’est-à-dire la nomination de ministres de centre-droit après la réélection de François Mitterrand en 1988. S’il est bien le premier chef de gouvernement à la réaliser, cette pratique a perduré dans les gouvernements dirigés par ses deux successeurs socialistes, Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy. En réalité, l’ouverture n’était pas le dessein personnel de Michel Rocard mais celui de François Mitterrand, qui a joué sa réélection de 1988 sur l’idée de dépasser les frontières de la gauche. C’est tout le sens de son slogan « La France unie » et de sa Lettre à tous les Français.

Après l’échec de Michel Rocard aux élections européennes de 1994 et son effacement de la scène politique nationale, le rocardisme s’est dilué dans d’autres clivages internes au PS. Pour Robert Chapuis, fidèle compagnon de route et secrétaire d’État au ministère de l’éducation nationale entre 1988 et 1991 :

« Après 1995, ça n’était plus possible. Le monde était différent. Il y avait bien des personnalités mais pas de référent possible. Le rocardisme, par définition, est mort avec Michel Rocard. »

Pour autant, certains rocardiens considèrent que Michel Rocard a remporté une victoire posthume. C’est le cas de Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, qui estime que « la deuxième gauche a gagné une partie de la bataille culturelle ». Jean-Paul Huchon, ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, souligne le paradoxe entre sa « quasi-disparition » et le fait que la ligne rocardienne soit devenue le « patrimoine commun de la gauche, socialiste et au-delà ». Il est vrai que les valeurs de la social-démocratie, dont Michel Rocard s’est précocement revendiqué à partir de 1991, ont irrigué une part croissante du PS au cours des dernières décennies.

Des réformes marquantes

Par ailleurs, les idées et l’action de Michel Rocard ont entraîné l’adoption de réformes soit encore en vigueur aujourd’hui, soit présentes sous une autre forme :

  • La contribution sociale généralisée (CSG), créée en décembre 1990 par le gouvernement de Michel Rocard pour contribuer au financement de la Sécurité sociale. Depuis 2018, elle sert aussi à financer l’assurance chômage.

  • La réforme des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), adoptée par le Parlement en décembre 1990, qui sépare cette ancienne administration en deux entreprises : la Poste et France Télécom, renommée Orange en 2013.

  • Le revenu minimum d’insertion, instauré par la loi du 1er décembre 1988 à l’initiative du gouvernement de Michel Rocard. Il prévoyait de garantir à chacun un seuil de ressources minimum et d’obtenir une allocation minimum d’insertion en contrepartie d’un engagement à participer à des actions d’insertion. Il est remplacé en 2009 par le Revenu de solidarité active (RSA).

La consécration d’un homme d’État

Le dossier de la Nouvelle-Calédonie est probablement une des plus illustres réussites de Michel Rocard. Alors premier ministre, il est parvenu à pacifier les tensions violentes qui déchiraient l’île entre indépendantistes et loyalistes. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988, complétés le 20 août par les accords d’Oudinot, ont jeté les bases d’une gestion applaudie, fondée sur la concertation et le dialogue. Les hommages rendus à Michel Rocard au moment de son décès sont particulièrement vifs sur le Caillou. Philippe Gomès, qui a occupé de très nombreuses fonctions dans l’exécutif local, publie un communiqué dans lequel il rend hommage à « l’homme de la renaissance calédonienne » et à « la méthode Rocard ». Encore aujourd’hui, les expressions « style Rocard » ou « méthode Rocard » sont utilisées, voire revendiquées, notamment par les figures politiques qui ont dû gérer les réminiscences de tensions en Nouvelle-Calédonie.

Pour les rocardiens, cette méthode, axée sur la modernisation de l’État et le sérieux de l’action publique, n’a pas vocation à s’appliquer exclusivement au cas de la Nouvelle-Calédonie mais doit être une attitude permanente, un héritage à saisir pour faire de la politique autrement.

Archives de l’INA dressant le bilan des accords de Matignon dix ans plus tard ; accords conclus grâce à la « mission de dialogue » envoyée par le gouvernement Rocard.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe revendiquent l’héritage

La question de l’héritage en politique délicate, comme évoqué, Michel Rocard n’a jamais désigné de successeur. Cela n’a pas empêché des figures politiques nationales de se revendiquer, avec plus ou moins d’intensité, de Michel Rocard, ou au moins de s’en inspirer.

Au moment du décès de Michel Rocard, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, fait partie de ceux qui rendent hommage au héraut de la deuxième gauche. Il rend hommage à un « précurseur » dont il faut poursuivre l’action. En 2017, Jean-Paul Huchon publie un ouvrage en hommage à Michel Rocard. La préface est de la main d’Emmanuel Macron. Il y affirmer ressentir le « besoin » d’être fidèle à Michel Rocard, et « à ce qui lui survit, c’est-à-dire à sa façon d’aborder les enjeux de notre temps, à cette rectitude intellectuelle et morale, à ce souci qu’il avait de vouloir réconcilier la politique avec le réel ». Une profession de foi rocardienne que lui conteste Manuel Valls, à l’époque lui aussi tourné vers l’élection suprême, et engagé dans les réseaux rocardiens depuis 1980, et qui revendique toujours son attachement et sa filiation à Michel Rocard.

On pourrait citer également Édouard Philippe. Aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle et représentant d’une certaine droite, il n’en assume pas moins un engagement de jeunesse rocardien et une fascination pour des figures de gauche comme Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard, reliés selon lui par « l’exigence du niveau du discours public ». En dépit de cette évolution, Édouard Philippe reste très attaché à la figure de Michel Rocard et s’est efforcé de marcher dans ses pas lors de son passage à Matignon, surtout au moment de récupérer le dossier de la Nouvelle-Calédonie pour préparer la consultation de novembre 2018.

Ainsi, au-delà des différences de parcours, des évolutions personnelles, l’influence de Michel Rocard transcende les clivages contemporains. Encore aujourd’hui, dans un contexte difficile où les repères sont parfois flous, Michel Rocard demeure un modèle solide pouvant inspirer la politique moderne.


Matthieu Cabanis est l’auteur de la Galaxie rocardienne. Racines, odyssée et reliques d’une aventure politique, Presses universitaires de Bordeaux, mai 2026.

The Conversation

Matthieu Cabanis est adhérent du parti Horizons.

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01.07.2026 à 17:22

Comment les jeux vidéo sont devenus un outil de soft power pour l’Ukraine

Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine

Les jeux vidéo ukrainiens racontent la guerre, mettent en valeur le patrimoine, mobilisent des soutiens et renforcent le rayonnement culturel du pays.
Texte intégral (4758 mots)
Capture d’écran du jeu S.T.A.L.K.E.R. 2. Dans un immeuble abandonné, le joueur découvre cette fresque représentant le grand poète ukrainien Taras Chevtchenko, surmontée du titre d’un de ses textes les plus célèbres : « Aux morts, aux vivants et à ceux qui ne sont pas encore nés ». Daitoou/Reddit

L’industrie vidéoludique ne cesse de croître partout dans le monde. Les productions en tout genre abondent et l’Ukraine n’échappe pas à la règle, y compris en temps de guerre. Entre adaptation des développeurs déplacés, mobilisation des joueurs pour lever des fonds et créations artistiques, les jeux vidéo témoignent de la guerre en cours, tout en participant à la diffusion de l’identité ukrainienne au plus grand nombre.


D’Admiral Sea Battles — premier jeu vidéo ukrainien, développé par le studio Meridian’93 à Louhansk — et Chasm : The Riftconcurrent renommé du jeu Quake — dans les années 1990 aux franchises plus récentes Metro et STALKER, l’Ukraine a vu l’apparition de divers jeux vidéo qui ont marqué leurs époques respectives. Depuis quelques années, de nombreuses productions sont influencées par la guerre et agissent de plus en plus comme des vitrines culturelles pour un pays désireux de faire connaître à la fois son passé et son présent.

De petits jeux indépendants ont vu le jour pour sensibiliser le public aux conséquences de la guerre — un objectif d’autant plus important pour leurs créateurs que certains d’entre eux ont directement subi l’impact des attaques russes. Ces créations s’inscrivent plus largement dans une forme de résistance dans le cyberespace, allant de la simple démonstration de résilience jusqu’à des jeux pouvant causer des cyberattaques visant la Russie, comme Play for Ukraine.

En 2022, les jeux développés dans l’urgence, souvent avec des moyens limités, s’appuyaient davantage sur les narratifs héroïques et les mobilisations citoyennes. Ukrainian fArmy, par exemple, propose aux joueurs de contrôler un tracteur qui doit remorquer des véhicules russes, en référence aux actions spontanées de certains agriculteurs ukrainiens.

(Re) construire l’Ukraine virtuellement

L’un des jeux les plus en vogue dans le monde est sans aucun doute Minecraft, qui compte autour de 200 millions de joueurs mensuels en 2026. De nombreux projets ont vu le jour dans ce jeu sandbox en faisant appel à la créativité des joueurs pour restaurer des lieux ukrainiens emblématiques, souvent détruits ou capturés, dans une logique culturelle et patrimoniale, à l’exemple de MINESALT.

Comparatif des lieux dans le jeu et en réalité. UNITED24

Propulsé par la plate-forme gouvernementale ukrainienne de dons UNITED24 et les créateurs français de l’équipe Endorah, le projet a pour but d’enseigner aux joueurs l’histoire de l’une des plus grandes mines de sel au monde. Celle-ci est située dans l’oblast de Donetsk, à Soledar, une ville sous occupation russe depuis 2023 après avoir longtemps été une forteresse où se sont déroulés des combats intenses.

Les joueurs peuvent parcourir plus de 500 kilomètres de galeries tout en ramassant des cristaux de sel dissimulés. Tout au long du parcours, un travail de storytelling poussé a été pensé en insérant les avatars virtuels des ambassadeurs d’UNITED24. Soledar étant toujours occupée en 2026, cette patrimonialisation virtuelle constitue une alternative utile pour faire visiter les lieux à distance et en temps de guerre.

D’autres joueurs — ainsi que le conseil municipal de la ville, occupée par les Russes depuis mai 2022 après une terrible campagne de bombardements — ont planché sur la reconstruction de Marioupol, en s’appuyant sur des données en sources ouvertes telles que des images satellites, des cartes et des vues panoramiques. Ils se sont attelés à « rebâtir », entre autres, le théâtre dont le bombardement le 16 mars 2022 a causé la mort de centaines de civils, ainsi que la fresque murale Milana, créée en 2015 en hommage à une petite fille grièvement blessée, et démolie en 2022 par les Russes.

Pour les participants, il n’est pas seulement question de reconstruire dans le numérique, mais aussi et surtout de préserver l’identité d’une ville.

Conseil municipal de Marioupol, post Telegram, 7 janvier 2026. Telegram

Un autre internaute a quant à lui passé près de quatre mois à reconstruire 8 rues principales et 93 bâtiments de Kharkiv, à l’échelle réelle (1 :1), par temps hivernal. Il explique avoir eu recours aux photographies sous de multiples angles ainsi qu’à Google Earth pour mener à bien son projet, démontrant l’apport de ces outils dans un format vidéoludique.

Un engagement communautaire

Dans un autre registre, tout aussi populaire, Counter-Strike fait partie des jeux les plus influents dans le monde depuis le début des années 2000. Ce jeu de tir, compétitif et omniprésent sur la scène e-sport, met en concurrence des équipes de terroristes et d’antiterroristes qui s’affrontent sur plusieurs cartes (ou maps, dans le jargon des joueurs).

L’une des plus grandes équipes de ce jeu, Natus Vincere (NAVI), s’est fait remarquer en remportant de nombreux tournois majeurs, notamment sur la version Counter-Strike : Global Offensive (CS :GO). En février 2022, l’équipe était composée de joueurs ukrainiens et russes, ce qui a provoqué des problèmes en interne pour la structure.

Par la suite, les joueurs russes ont progressivement quitté le roster jusqu’en 2023, laissant place à une internationalisation de l’équipe avec l’arrivée de nouvelles nationalités. Le joueur star ukrainien, Oleksandr « s1mple » Kostyliev, s’est positionné publiquement pour dénoncer l’invasion russe, tout en réalisant des dons, par exemple pour financer une ambulance. NAVI a en outre organisé des initiatives caritatives, comme, en 2022, le projet BORN TO BE BRAVE mis au point avec d’autres équipes, et a aussi réalisé un documentaire intitulé « Leaving Home », qui évoque la trajectoire de fans déplacés à cause de la guerre.

En 2023, le plus grand quotidien finlandais, Helsingin Sanomat, a créé la map « de_voyna » (« Voyna » signifiant « guerre » en russe) avec pour objectif de créer une newsroom virtuelle accessible aux joueurs russes. Cet environnement jouable est complété par un bunker au sein duquel sont affichées de multiples photographies de massacres ou de destructions en Ukraine. Trois ans après sa parution en mai 2023, la carte compte plus de 20 000 abonnés et plus de 58 000 visites.

Exemples d’images et de messages diffusés dans la salle secrète de la carte. Ici, « les Russes ont laissé derrière eux des fosses communes à Boutcha et à Irpin ». Helsingin Sanomat

Dans la dernière version du jeu, une ancienne carte emblématique, « de_cache », a été mise à jour pour réintégrer la scène compétitive. Située en Ukraine, elle représente une cache d’armes à proximité immédiate de la centrale de Tchernobyl. La nouvelle version fait apparaître le monument aux liquidateurs, le réacteur n°4 de la centrale ou encore une horloge arrêtée à 1h26, trois minutes après l’explosion, horaire qui correspondrait au déclenchement de l’alarme incendie. On y aperçoit aussi les autobus utilisés alors pour évacuer les civils, des poupées abandonnées ou encore la fameuse grande roue de Pripyat, indiquant le souhait des développeurs d’ancrer davantage le décor ukrainien.

Mémorial aux liquidateurs de Tchernobyl avec en fond le réacteur n°4 de la centrale. Counter-Strike Wiki -- Fandom

Par ailleurs, certaines de ces cartes virtuelles ont parfois des effets financiers directs dans le monde réel, comme The Donation Map qui reprend la place de l’Indépendance (Maïdan) dans Fortnite. Celle-ci, pensée conjointement par l’agence de communication Havas Play et UNITED24, a permis de convertir le temps de jeu des joueurs en dons pour financer un dispensaire, dans l’oblast de Mykolaïv.

Entre histoire, littérature et culture

Ces dernières années, un réel engouement s’est formé autour des jeux consacrés à l’histoire de l’Ukraine. Toujours en développement, Bygoner et Sich promettent des aventures et des explorations aux XVIe et XVIIe siècles, avec la possibilité pour les joueurs d’incarner des Cosaques.

Quant au city-builder Ostriv, initié en 2014 à la suite du début de la guerre en Ukraine par un jeune natif de Kharkiv, il est question de gouverner une bourgade ukrainienne du XVIIIe siècle. Le créateur s’est inspiré de ses voyages dans les Carpates et de visites dans de nombreux lieux, y compris des musées ukrainiens, pour élaborer les bâtiments et textures du jeu. La bande-son du jeu est composée par trois musiciens, eux aussi de Kharkiv.

Capture d’écran partagée sur la page Steam d’Ostriv. Ostriv/Steam

Studio réputé, GSC Game World, qui a vu le jour en 1995, est à l’origine des licences Cossacks et S.T.A.L.K.E.R. Les employés ont dû travailler dans des conditions complexes du fait de la guerre, une partie de leurs équipes ayant été déplacée et des membres ayant été mobilisés. L’un d’entre eux, Volodymyr Yezhov, est décédé dans la bataille de Bakhmout en décembre 2022. En dépit de ces circonstances, le studio est parvenu à sortir en 2024 S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, et y a glissé de nombreuses références à la culture ukrainienne mais aussi à la guerre en cours : on y retrouve des mosaïques et des tridents, le poème Kateryna de Taras Chevtchenko ou encore un endroit avec l’inscription « Укриття », soit « abri », en référence aux lieux sûrs où se réfugier lors des raids aériens. Le jeu est d’ailleurs apprécié par les soldats ukrainiens.

Arrêt de bus dans S.T.A.L.K.E.R. 2. Andy Kelly/X

Le studio 4A Games reconnaît une influence significative de la guerre sur les thèmes du jeu Metro 2039, certains de ses développeurs ayant dû coder en se branchant sur des générateurs de secours. L’histoire est fortement inspirée du roman dystopique éponyme Metro 2033, de l’écrivain moscovite Dmitri Gloukhovski, lui-même en exil.

Un autre studio ukrainien, Frogwares, a sorti Sherlock Holmes : The Awakened et en a aussi profité pour communiquer sur les conditions de travail des développeurs, tout en insérant des références à la guerre dans le jeu. On y retrouve, entre autres, un bateau coulé du nom de Moskva, le même que portait le croiseur russe détruit en mer Noire en 2022.

Quant à l’agence de communication et d’édition ukrainienne Palaye, elle soutient la visibilité internationale de l’industrie vidéoludique du pays, notamment en organisant des événements réels ou virtuels tels que l’Ukrainian Games Festival. Elle réalise aussi des opérations caritatives, notamment avec la fondation Leleka, qui soutient les soignants au front.

Ces productions vidéoludiques prennent source, parfois, dans la littérature. The Hollow, situé dans une réalité alternative des années 1960, s’inspire fortement du roman Les Chasseurs de tigres de l’écrivain Ivan Bagrianyi, figure ukrainienne majeure du XXe siècle. Entre fiction assumée et emprunts historiques, le jeu promeut la résilience face à un système totalitaire, faisant écho au parcours de vie tumultueux de l’écrivain entre exil forcé, prison et camps soviétiques.

Une immersion dans la souffrance civile

Alors qu’une crise de santé mentale avérée par l’OMS sévit en Ukraine et que les traumatismes psychologiques inhérents à la guerre se décuplent, certains développeurs ont plutôt fait le choix de concentrer leurs créations sur le quotidien des civils.

Les créateurs d’Ukraine War Stories, jeu non commercial, ont été directement touchés par les événements puisque l’un d’entre eux s’est retrouvé pris au piège à Boutcha, lors de l’occupation russe. Les récits sont inspirés par de véritables témoignages oculaires. Les sources empruntées pour les trois histoires proposées (Hostomel, Boutcha et Marioupol) sont explicitement mentionnées. Cette volonté se retrouve également dans Twenty-second : Stories of Underground Kharkiv. Se voulant antimilitariste, ce jeu, à mi-chemin entre le roman visuel et un récit interactif, plonge le joueur dans le métro de Kharkiv, où il incarne un professeur d’histoire réfugié là avec ses compatriotes durant six jours.

Dans le même esprit, Hollow Home, jeu de rôle en perspective isométrique déjà primé plusieurs fois, invite le joueur à se placer dans la peau de Max, 14 ans, qui s’aventure dans une ville attaquée.

Parfois, ces contenus prennent une dimension transmédiatique, au service direct d’enjeux sécuritaires prééminents. Ainsi, le personnage iconique de S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, Skif, a été réutilisé dans une campagne de communication menée conjointement par le studio et le ministère des situations d’urgence d’Ukraine.

Ce spot a pour but d’informer les jeunes sur les dangers des mines, alors que l’Ukraine est aujourd’hui considérée comme le pays le plus miné au monde, près de 22 % du territoire étant contaminé selon les Nations unies.

Une industrie au service du soft power

Ces productions relaient des récits, des références, des faits ou des témoignages au travers de créations variées toutes plus différentes les unes des autres. Des pays comme la Chine ou les États-Unis ont depuis longtemps saisi l’importance des jeux vidéo et les incorporent dans leurs stratégies numériques de soft power pour atteindre des audiences internationales.

Aussi, ces jeux, qui incluent de nombreux narratifs visuels, revêtent des rôles variés en temps de guerre : échappatoire émotionnelle, aide à la reconstruction patrimoniale ou encore documentation historique. À l’instar du reste de la société civile, les acteurs de cette industrie s’investissent pour leur pays en optant pour des dispositifs caritatifs ou informationnels, destinés à financer des projets humanitaires, médicaux et militaires. Jouer avec les émotions et inciter à la créativité sont deux moyens de capter des audiences peu ou prou sensibles aux enjeux patrimoniaux et culturels, alors même que la culture ukrainienne a fait l’objet de répressions et d’effacements au fil des siècles.

En parcourant les commentaires relatifs à certains jeux susmentionnés, il est fréquent d’y lire des avis polarisés : certains se félicitent du recours aux jeux vidéo pour évoquer la guerre différemment, alors que d’autres y voient une certaine forme de propagande malvenue. L’appropriation se fera, comme pour toute œuvre culturelle, en fonction des sensibilités de chacun. Ceci étant, il est difficile d’ignorer leur rôle dans la diffusion de l’identité ukrainienne. De fait, ce travail vidéoludique et mémoriel se joue tant en Ukraine qu’à l’étranger.

The Conversation

Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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