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28.07.2026 à 16:14

Être rejeté par les autres fait mal : aider enfants et ados à rebondir quand ils sont mis de côté

Melanie J. Zimmer-Gembeck, Professor of Psychology, Griffith University

En tant que parent, il peut être douloureux de voir son enfant souffrir d’être mis à l’écart par les autres. Mais il existe des moyens de les aider.
Texte intégral (1378 mots)
Les adolescents sont hypersensibles au rejet. cottonbro studio/Pexels

L’ESSENTIEL

- L’été est une période où les enfants et les adolescents participent à de nouvelles activités et rencontrent de nouveaux groupes. Ils vont y nouer des amitiés mais parfois aussi se confronter au rejet.

- Les parents peuvent aider leurs enfants à surmonter cette mauvaise expérience en leur apprenant à gérer leurs émotions.

- Comme une blessure physique, la souffrance émotionnelle a besoin de temps pour guérir.


Le fait d’être rejeté peut parfois être si intense que cela s’apparente à une douleur physique : un coup de poing dans le ventre ou une douleur au cœur. Il s’accompagne souvent du sentiment d’être exclus et de ne pas être le bienvenu. Et cela peut nous amener à remettre en question notre propre valeur.

À l’école, les élèves peuvent être candidats à divers postes à responsabilité et à des activités extrascolaires. Ils peuvent passer une audition pour décrocher le rôle principal dans une pièce de théâtre, tenter leur chance pour intégrer l’équipe des sportifs de haut niveau ou obtenir un solo dans l’orchestre de l’établissement. Ce sont d’excellentes occasions de s’épanouir personnellement, mais tous les élèves ne peuvent pas être retenus.

Même en dehors de l’école, les enfants et les adolescents peuvent se voir refuser une invitation à une fête, ne pas être retenus pour un job à temps partiel ou ne pas être admis à l’université.

En tant que parent, il peut être douloureux d’assister aux difficultés que traverse notre enfant après un refus. Nous ressentons sa peine, mais nous ne savons pas toujours comment l’aider.

Comment les enfants affrontent un rejet

Le rejet revêt souvent un caractère personnel, mais il peut également avoir des répercussions sur les relations proches, les groupes de pairs et le statut social ou la réussite. Par exemple, un adolescent qui n’a pas été admis dans une équipe sportive risque d’avoir moins d’occasions de passer du temps avec ses amis qui, eux, y ont été admis.

Pour les enfants qui font l’expérience du rejet pour la première fois, il peut être difficile d’identifier et de gérer les émotions négatives. Les réactions des enfants, telles que la colère ou l’inquiétude, peuvent les surprendre eux-mêmes autant que leurs proches.

Des études suggèrent que les adolescents sont hypersensibles au rejet, en partie en raison des changements neurophysiologiques qui surviennent pendant la puberté et qui orientent leur attention vers le développement de relations en dehors du cercle familial.

L’utilisation des réseaux sociaux par les adolescents peut également accentuer leur sentiment de rejet s’ils sont exposés à des images de la vie « parfaite » et des réussites « impressionnantes » des autres.

Même une fois la vingtaine atteinte, les jeunes restent très sensibles aux signes d’acceptation ou de rejet, ce qui les rend d’autant plus vulnérables aux émotions négatives intenses lorsqu’ils sont rejetés.

Se relever

Mais le rejet n’est pas qu’une mauvaise nouvelle. Il peut être l’occasion de mettre en pratique des stratégies d’adaptation telles que l’acceptation, l’auto-compassion, la définition d’objectifs et le compromis. À de nombreux moments de la vie, ce sont ces compétences qui renforcent la résilience et nous protègent contre les effets négatifs du stress.

Il existe des moyens d’aider un enfant ou un adolescent à développer ces capacités d’adaptation et à rebondir après un rejet.

Reconnaître les émotions et les pensées négatives

Les préadolescents qui ont peu l’habitude du rejet peuvent d’abord avoir besoin d’un peu de temps pour se calmer. Même si certains peuvent souhaiter rester seuls un moment, ce qui est tout à fait normal, il est important de leur tendre la main pour les aider à mettre des mots sur leurs pensées et leurs émotions.

Les adolescents ou les jeunes ayant davantage d’expérience ont peut-être développé certaines stratégies positives pour gérer les émotions négatives liées au rejet. Ils ont peut-être trouvé des moyens d’y faire face, par exemple en identifiant ce qu’ils ont appris de cette expérience ou en s’adonnant à des activités permettant de mettre fin aux pensées négatives. Cependant, écouter et reconnaître leurs sentiments pessimistes, en particulier avant d’envisager d’autres options, est tout aussi important.

Façonner un récit

Les parents peuvent également aider les enfants et les adolescents à aborder sous un autre point de vue le rejet en leur partageant des histoires.

Ces histoires peuvent être les propres expériences de rejet vécues par l’adulte. Elles peuvent aussi s’inspirer d’anecdotes concernant des personnalités célèbres, de livres ou de films que l’enfant adore. Les histoires peuvent servir de repères pour aider à rebondir après un revers important.

Ne pas s’appesantir

Lorsqu’on essuie un refus, il est normal de se demander pourquoi. Même les parents peuvent essayer de trouver des raisons au rejet de leurs enfants, en incriminant un professeur injuste, ou en se demandant si leur enfant aurait pu travailler davantage. Certaines personnes peuvent rapidement tomber dans le piège de l’auto-accusation, ce qui peut entraîner de la tristesse, de la colère, du ressentiment et une baisse de l’estime de soi.

Au lieu de vous laisser entraîner dans un jeu de reproches, concentrez-vous plutôt sur la manière d’aider votre enfant à se tourner vers l’avenir. Encouragez-le à réfléchir aux opportunités à venir, à de nouveaux objectifs et aux leçons qu’il a tirées de cette expérience.

Favoriser les liens sociaux

Après une déception, il est normal d’avoir envie de se replier sur soi-même pendant un certain temps. Encouragez votre enfant à continuer à rester en contact avec sa famille et ses amis. Passer du temps avec d’autres personnes l’aidera à retrouver confiance en lui et à se sentir à sa place.

Il est également utile de garder à l’esprit que le rejet peut être ressenti comme une véritable douleur physique. Expliquer cela à votre enfant peut l’aider à mieux comprendre ce qu’il ressent. Comme une blessure physique, cette souffrance émotionnelle a besoin de temps pour guérir.

Avec un accompagnement adapté, les déceptions des enfants peuvent n’être que des contretemps temporaires. Ils peuvent apprendre à construire un réseau de soutien et à développer les ressources personnelles nécessaires pour faire face plus facilement aux prochaines difficultés.

The Conversation

Melanie J. Zimmer-Gembeck bénéficie d'un financement de l’Australian Research Council.

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28.07.2026 à 16:13

Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

Ambuj Tewari, Professor of Statistics, University of Michigan

Face à la baisse des taux de réponse et à l’explosion des coûts des enquêtes, les « répondants synthétiques » apparaissent comme une solution séduisante. Mais ces systèmes ne mesurent pas l’opinion publique : ils en produisent une simulation fondée sur les données dont ils disposent.
Texte intégral (1583 mots)
L’IA pourrait transformer la manière de concevoir et d’analyser les sondages, sans nécessairement remplacer les personnes interrogées. pics five

Les instituts de sondage explorent de plus en plus l’idée de remplacer une partie de leurs répondants par des intelligences artificielles capables de simuler des profils humains. Moins coûteuse et plus rapide, cette approche soulève toutefois une question fondamentale : une opinion générée par un modèle est-elle vraiment comparable à celle d’un citoyen ?


Les enquêtes et les sondages permettent aux sociétés de mieux comprendre ce que pensent les citoyens sur des sujets aussi variés que la politique, la santé ou l’éducation. Mais de moins en moins de personnes acceptent d’y répondre, ce qui oblige les instituts à solliciter davantage de participants et fait fortement grimper les coûts. Aux États-Unis, un prestataire de sondages facture ainsi une enquête de dix minutes auprès de 1 000 personnes plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Les modèles d’intelligence artificielle pourraient-ils remplacer à terme des centaines, voire des milliers de répondants en reproduisant la diversité des réponses qu’apporteraient de vrais êtres humains ? Cette pratique, appelée « enquêtes synthétiques » ou « échantillon silicium » (« silicon sampling »), est déjà utilisée et coûte bien moins cher. Mais les résultats sont-ils fiables ?

Je suis un chercheur en apprentissage automatique. J’étudie les grands modèles de langage et leurs usages en médecine et dans la recherche scientifique. Ces systèmes évoluent en permanence à mesure que les entreprises les mettent à jour. Selon les consignes fournies, les paramètres utilisés ou la version du modèle, les réponses à une même question peuvent varier considérablement.

Cette caractéristique peut rendre ces modèles difficiles à utiliser de manière fiable dans les recherches en sciences sociales. Mais elle peut aussi être mise à profit pour simuler les réponses d’un grand nombre de personnes, ce que les chercheurs appellent des « répondants synthétiques ».

Pour générer, par exemple, 10 000 réponses avec ChatGPT, un institut de sondage peut fournir au modèle quelques informations démographiques de base ainsi qu’un contexte, par exemple : « Vous êtes un jeune électeur urbain, étudiant à l’université et de sensibilité politique conservatrice. Répondez aux questions suivantes. » Les chercheurs peuvent ensuite faire varier ces caractéristiques démographiques afin d’obtenir, pour une même question, une grande diversité de réponses produites par ChatGPT.

Le modèle possède également sa propre part d’aléa interne, ce qui l’amène naturellement à produire des réponses différentes lorsqu’une même question lui est posée à plusieurs reprises. Les chercheurs peuvent ainsi combiner les consignes fournies au modèle et cette part de hasard pour générer 10 000 réponses synthétiques différentes.

Les simulations ne sont pas des opinions

Les sondeurs utilisent depuis longtemps des modèles statistiques pour généraliser les résultats obtenus à partir d’un nombre limité de réponses. Et différents analystes peuvent tirer des conclusions différentes à partir des mêmes données d’enquête. Les études portant sur les répondants synthétiques suggèrent qu’ils pourraient être encore plus sensibles que les humains à de légères modifications des consignes ou des paramètres produisant des résultats très différents.

Mais l’utilisation de répondants synthétiques soulève une question plus fondamentale. Les sondages ne sont pas seulement des outils de prédiction. Ce sont aussi des instruments de mesure destinés à saisir ce que les gens pensent réellement. Un thermomètre mesure directement votre température. Vous ne feriez sans doute pas confiance à un appareil qui se contenterait d’estimer votre température en consultant un modèle d’intelligence artificielle.

Les grands modèles de langage et les autres outils d’IA héritent des biais et des angles morts présents dans les données sur lesquelles ils ont été entraînés. Par exemple, l’IA peut simplifier à l’excès ou déformer les opinions de groupes de population sous-représentés en ligne. Les sondages traditionnels comportent eux aussi des biais, mais nombre de ceux qui affectent les systèmes d’IA modernes restent invisibles au public, enfermés dans des modèles propriétaires dont le fonctionnement n’est pas transparent. Plus problématiques encore, certains instituts pourraient présenter au public des résultats issus de répondants synthétiques comme s’ils provenaient d’enquêtes réalisées auprès de personnes réelles.

Ces limites risquent d’éroder la confiance dans les sondages et, plus largement, dans la recherche par enquête. Elles soulèvent également un paradoxe intéressant. Les données synthétiques, créées par ordinateur ou par simulation, sont largement utilisées dans l’IA moderne. Elles servent à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle dans des domaines aussi variés que la médecine, la finance, la robotique, les véhicules autonomes et bien d’autres. Pourquoi, dès lors, les réponses synthétiques à des sondages semblent-elles poser davantage de problèmes ?

La différence essentielle est que les données synthétiques sont vérifiées à l’aune du réel. Une voiture autonome peut être entraînée à partir d’images et de vidéos synthétiques représentant différentes conditions de circulation, mais aucun constructeur ne la mettrait en circulation sur la voie publique sans de vastes tests en conditions réelles. Si les données synthétiques dégradent les performances du système, les ingénieurs peuvent le corriger, le réentraîner ou le remplacer.

Les chercheurs peuvent être tentés de considérer les réponses synthétiques à des enquêtes comme une représentation de l’opinion publique. Pourtant, le système ne mesure pas réellement cette opinion. Il exécute une simulation de l’opinion publique fondée sur les données sur lesquelles il a été entraîné. Si ces opinions simulées s’éloignent de la réalité, les chercheurs risquent de ne s’en apercevoir qu’une fois que des conclusions erronées auront déjà influencé des politiques publiques, des décisions d’entreprise ou des travaux de recherche scientifique.

Des enquêtes mieux conçues et mieux analysées

Cela ne signifie pas pour autant que l’IA n’a aucun rôle à jouer dans la recherche par sondage. Elle peut au contraire aider les chercheurs à améliorer la conception des enquêtes sans affaiblir la mesure de l’opinion publique. Les outils d’IA peuvent contribuer à formuler des questions plus claires en simplifiant leur rédaction, en réduisant les ambiguïtés et en éliminant les répétitions. Ils peuvent aussi aider à supprimer les questions inutiles, ce qui facilite la participation des répondants. Ces outils sont également capables d’adapter les questionnaires à différentes langues.

Une fois l’enquête terminée, l’IA peut aider les chercheurs à organiser de grands volumes de réponses ouvertes, à résumer les thèmes récurrents et à traiter les questionnaires incomplets plus efficacement que des analystes humains. Certains chercheurs explorent ainsi des approches hybrides, combinant des enquêtes réalisées auprès d’échantillons humains plus restreints avec des outils d’analyse assistés par l’intelligence artificielle.

Les décideurs s’appuient sur les enquêtes et les sondages pour écouter et comprendre la voix des personnes affectées par leurs décisions. Remplacer les répondants humains par des répondants synthétiques risque d’affaiblir ce lien. Dans le même temps, la baisse des taux de réponse et l’augmentation des coûts constituent de véritables défis pour la recherche par sondage.

Je suis convaincu que de futurs travaux permettront de trouver des moyens d’utiliser l’intelligence artificielle de façon transparente, efficace et scientifiquement rigoureuse, sans pour autant remplacer les personnes elles-mêmes.

The Conversation

Ambuj Tewari a reçu des financements de la National Science Foundation et des NIH.

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28.07.2026 à 16:12

Crise de la culture : la théorie des quatre régimes culturels pour sortir de la controverse 

Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Il existe des manières différenciées de vivre la culture : mieux les comprendre permet de cerner les attentes des publics et de redéfinir la question de la démocratisation culturelle.
Texte intégral (1680 mots)
La Fanfare d'occasio, Blandy-les-Tours, 2011. Flickr/Mathieu Luna, CC BY

L’ESSENTIEL


  • En France, il n’existe pas une seule réalité culturelle mais une multitude d’expériences de la culture, qui se vivent de façon très différentes.

  • Certaines expériences reposent sur une forme de distance avec le public, quand d’autres l’impliquent pleinement ; la culture peut également jouer le rôle de simple médiateur dans des expériences de sociabilité.

  • Reconnaître cette réalité plurielle permet de relativiser l’importance d’une démocratisation culturelle qui se concentre presque exclusivement sur la culture « légitime ».


Crise du spectacle vivant, échecs des politiques culturelles, procès en élitisme ou en nivellement faits aux artistes : toutes ces controverses sur la culture tiennent sans doute moins à une crise de la culture qu’à la confusion que recouvre le mot lui-même.

Cette confusion tient d’abord au fait que des pratiques et des logiques très différentes sont traitées comme une seule et même réalité. Que l’on considère un public recueilli, un soir d’été dans le silence de la cour d’honneur du Palais des papes ; des metalleux qui sautent et chantent en cœur devant une scène du Hellfest ; des spectateurs qui déambulent en famille une glace à la main au festival Chalon dans la rue ; ou encore un adolescent dans un train qui, sur son téléphone, revoit la story d’un ami filmée la veille aux Eurockéennes de Belfort, il s’agit de situations difficilement comparables. Pourtant, nous ne disposons que d’un seul mot pour les nommer : culture.

À bien observer ces situations, pourtant, à scruter les publics, ce qu’ils font, ce qu’ils attendent, on voit se dessiner des régimes d’expérience culturelle spécifiques, c’est-à-dire des manières différenciées de vivre ce que la culture procure. Dans certains cas, l’expérience repose sur la distance, la retenue, l’interprétation. Dans d’autres, intense, elle engage le corps, la participation collective. Ailleurs encore, elle tient d’abord à la circulation, à la rencontre, à la sociabilité. Enfin, elle se prolonge désormais dans les flux numériques, où l’événement persistant sur les réseaux, se détache de son lieu d’origine pour être commenté, partagé, repris dans le monde entier.

C’est à partir de ces différences que l’on peut distinguer quatre régimes culturels : le régime apollinien, le régime dionysiaque, le régime hermésien et le régime numérique. Une grille de lecture qui a moins pour but de ranger les pratiques dans des cases, que de comprendre les logiques qui les organisent, les valeurs qu’elles mobilisent et les attentes qu’elles suscitent, manière de parler de la culture au pluriel.

Le régime apollinien, ou la culture comme élévation

C’est le régime que l’on associe le plus spontanément à l’idée de « grande culture ». Celui du Festival d’Avignon, de certaines pièces de Wajdi Mouawad ou de Julie Deliquet, du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence ou des Chorégies d’Orange. On s’y installe en silence. On regarde, on écoute, on contemple, on vient aussi pour réfléchir.


À lire aussi : Dionysos vs Apollon : expériences esthétiques et milieux sociaux


La bonne conduite consiste à contenir son corps pour mieux concentrer son attention sur l’œuvre. Ce régime valorise la distance et la réflexion plutôt que la participation immédiate. Le spectateur reçoit, interprète, plutôt qu’il ne se mêle. Une représentation, un livre, une œuvre plastique, ne vaut pas seulement pour le plaisir du moment mais parce qu’elle dit quelque chose du monde, engage une réflexion, permet de comprendre. La culture, ici, n’est pas un loisir comme un autre : elle doit élever, instruire, émanciper.

Le régime dionysiaque, ou la culture hédoniste

Bien différent, le régime dionysiaque relève d’un plaisir participatif. Hellfest, Vieilles Charrues, grands concerts : on n’y vient pas seulement écouter des groupes, mais aussi pour être emporté par la foule, crier son émotion, vibrer collectivement. Quand des milliers de personnes reprennent un refrain, ce n’est plus seulement un public qui assiste à un concert : c’est une masse d’expression émotionnelle qui devient le concert lui-même. Le corps n’est pas tenu à distance. Il devient la condition de l’expérience esthétique. La valeur culturelle tient moins à une interprétation savante qu’à l’intensité vécue. Hédoniste, ce régime n’est pas nécessairement dénué de sens : un concert de rap engagé peut porter des messages politiques. Mais ce qui compte d’abord, c’est le plaisir, que l’énergie circule, que les corps s’expriment, que l’on en ressorte les jambes tremblantes et les oreilles sifflantes.


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Le régime hermésien, ou la culture relationnelle

Quelque part entre deux pôles existe le régime hermésien où la culture, les œuvres sont surtout un prétexte relationnel. C’est le régime de Chalon dans la rue, des fanfares, des fêtes de quartier où une compagnie de théâtre de rue plante son décor entre deux immeubles.

On y vient autant pour voir quelque chose que pour être là, avec d’autres, avec des amis, en famille. L’attention y est plus souple : on regarde, on discute, on s’arrête, on repart. Cette intermittence n’est pas un défaut, elle fait partie du dispositif. La performance, le spectacle, l’artefact, jouent alors un rôle de médiateur plus que de centre. La réussite de ces événements se dit souvent en termes modestes : « il y avait du monde », « c’était vivant », « ça faisait du bien au quartier ».

Ces jugements ne sont pas anecdotiques. Ils traduisent une valeur culturelle à part entière : rendre un lieu habitable et faire tenir ensemble, le temps d’une soirée, des publics qui ne se croisent parfois jamais autrement. La musique, le spectacle, les artefacts y sont nécessaires, mais secondaires.

Le régime numérique, ou la culture envahissante en flux

Le quatrième régime ne désigne pas seulement les œuvres conçues pour les écrans et le monde digital, mais une transformation plus profonde de l’expérience culturelle elle-même. Ce régime récent est partout, de tous les instants : entre deux messages, dans le métro, chez soi, au réveil. Il bouleverse les situations culturelles en désancrant l’expérience d’un lieu et d’un moment précis et extraordinaire, point commun aux autres régimes. Médié par un écran, il permet de suivre un concert sans y être, de revoir un extrait, de commenter une œuvre à distance. Il produit aussi ses propres artefacts digitaux, Tik Tok, des formats de fictions qui ne fonctionnent qu’en ligne.

L’expérience devient potentiellement continue, persistante et fragmentée, prise dans les flux numériques. Le public n’est plus seulement celui qui assiste : il diffuse, commente, classe, détourne. La scène ne s’arrête plus à la scène.

Ce que cette grille change au regard

L’intérêt de cette typologie n’est pas de ranger chaque événement dans une case. Un même festival peut combiner plusieurs régimes : apollinien par sa réflexion sur le monde, dionysiaque devant ses scènes, hermésien dans ses circulations, numérique dans les images et commentaires qu’il prolonge. Son intérêt est plutôt de rendre visibles des attentes différentes, incomparables. Certains publics viennent chercher une œuvre, une exigence, une interprétation du monde. D’autres une intensité, une vibration collective, un relâchement. D’autres encore une occasion d’être ensemble, de circuler, de faire vivre un lieu.

Cette grille invite surtout à ne plus parler de la culture comme d’un bloc. Elle oblige à regarder les situations : ce qu’elles demandent, les postures et les attentes, les liens qu’elles fabriquent, les valeurs qu’elles mettent en jeu. Ici, la question des politiques publiques se déplace : il s’agit moins de démocratiser l’accès à l’offre culturelle (presque toujours apollinienne) que de reconnaître la pluralité des expériences et leurs logiques propres ?

The Conversation

Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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