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14.04.2026 à 16:33

De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement

Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé -- Solidarité -- Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Les organisations internationales dépendent du soutien financier de nombreux États, dont les États-Unis, pour venir en aide aux plus démunis. Mais depuis le retour de Trump, l’aide humanitaire est déstabilisée.
Texte intégral (1529 mots)

Depuis la réélection de Donald Trump, plus de 200 millions de personnes dans le monde se trouvent en situation de vulnérabilité. Les États-Unis étaient jusqu’alors les principaux contributeurs financiers d’organisations internationales. Mais, dès son retour à la Maison-Blanche, le président a opéré un retrait financier massif, laissant de nombreuses ONG, agences humanitaires des Nations unies ou encore la Croix-Rouge en grande difficulté.

Dans son ouvrage Action humanitaire : le crépuscule des dieux ?, qui vient de paraître aux éditions Un monde nouveau, Pierre Micheletti, membre du Conseil d’administration de SOS Méditerranée et président d’honneur d’Action contre la faim, analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation et propose une nouvelle organisation de l’aide humanitaire.


L’interruption brusque des financements octroyés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique aux acteurs humanitaires sidère l’ensemble des organisations effectrices de cette forme de solidarité internationale. Le mouvement international de la Croix-Rouge, les organisations onusiennes, les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) calculent déjà comment les restrictions annoncées vont impacter leurs actions sur le terrain. Avec les conséquences sociales que tous les dirigeants ont en tête.

Il s’est aussitôt engagé un sauve-qui-peut entre ces trois grandes familles d’acteurs humanitaires pour protéger leurs programmes et les personnes qu’elles soutiennent, en même temps que l’avenir de leurs employés dans les sièges des différentes organisations comme dans les pays où elles interviennent.

Ce séisme est la conséquence extrême d’un système de financement qui concentrait sur quelques pays occidentaux le versement de la quasi-totalité des sommes engagées chaque année. Les États-Unis constituant, avant leur retrait, et devant l’Union européenne, le premier financeur mondial de l’aide d’urgence. Le désengagement du premier contributeur est pourtant survenu sur un modèle économique de l’aide humanitaire dont on constatait les imperfections et les faiblesses depuis plusieurs années. Le « Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial » avait ainsi été l’occasion d’une prise de parole conjointe des dirigeants de différentes familles d’acteurs humanitaires, pour pointer les incontournables évolutions nécessaires. Une étape supplémentaire a été franchie en 2025 qui constitue un point de rupture.

Dénoncer les conséquences humaines de l’effondrement financier du modèle qui prévalait jusqu’à début 2025, analyser les mécanismes qui se cumulent de longue date et ont rendu possibles les désastreuses conséquences à venir, et imaginer comment résister et refonder un dispositif d’aide internationale d’urgence, pointent d’emblée un « inconscient collectif » qu’il convient de remettre en cause : l’Occident ne peut ni revendiquer ni assumer le monopole de la compassion à l’égard des malheurs du monde.

La capacité financière pour alimenter la solidarité internationale, comme les stratégies et acteurs pouvant apporter un soutien vital à des populations confrontées à des crises majeures, ne peuvent relever du mandat d’une partie réduite de l’humanité dans un monde aujourd’hui globalisé.

Le concept d’Occident – qui fait débat – est parfois l’objet de manipulations de ceux qui veulent réaffirmer la primauté du fait culturel sur toute autre considération, pour décrire les espaces composites qui structurent la société internationale mondiale. Le terme « Occident » est utilisé dans le présent ouvrage non pas comme une construction identitaire, mais comme une aire géographique évolutive, fruit d’une coopération politique, économique, juridique et militaire de différents pays, dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans le cas des États-Unis, cette distinction est d’autant plus cruciale que l’abandon de l’aide humanitaire s’accompagne précisément, de la part des nouveaux dirigeants de ce pays, d’un discours qui réaffirme (entre autres) la dimension d’une « culture » partagée comme nécessaire carburant de la solidarité. Ce dont témoigne l’émergence du concept de « diplomatie chrétienne » dans l’administration du président Trump. Pour éviter tout débat ou polémique le nécessaire « décentrement » évoqué par l’historienne et politiste Sophie Bessis fait, dans les pages à suivre une référence au pas de côté, désormais impératif, pour répondre aux urgences humanitaires. Un décentrement par rapport au groupe restreint des 20 gouvernements donateurs primordiaux qui composaient jusqu’ici le club restreint des financeurs.

Le parti-pris développé, et qui sert pour une large part aux analyses et propositions qui en découlent, est que le modèle économique met en chiffres la réalité tangible des logiques politiques que l’on peut attribuer au mode de financement. Ses pays sources, ses modalités de répartition et de mise en œuvre, les choix d’attribution par les donateurs, sont porteurs de sens et d’intérêts géopolitiques de la part des financeurs.

L’effondrement des budgets de début 2025, via le retrait des États-Unis comme premier financeur de l’aide humanitaire mondiale, constitue l’une des composantes (minoritaire en volume) d’un dispositif plus large d’aide publique au développement (APD) également impacté par le retrait des États-Unis via la disparition de son agence de développement, l’US Aid (United States Agency for International Development).

La dynamique ayant présidé à l’émergence du concept d’APD obéit à des logiques historiques dont la connaissance est indispensable à la compréhension du modèle dominant de la solidarité internationale. Dominant au sens non d’une dictature imposée, mais de l’imprégnation par les logiques qui ont présidé à la construction de cette aire que constitue les pays occidentaux depuis 1945.

La structuration du multilatéralisme propre à l’action humanitaire vient de se fracturer. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a assisté à l’évolution d’un ordre international en mutation permanente, sans que cela ne débouche sur de significatives évolutions du modèle économique de la solidarité internationale. Les années 2020 ont donné lieu à des moments de rupture dont le séisme financier de début 2025 constitue le dernier symptôme en date, esquissant les contours d’une dépression aux multiples facettes.

C’est dans l’analyse des facteurs de causalité de la crise financière, avec les conséquences désastreuses de la situation actuelle pour les populations abandonnées à leur sort, que l’on peut dégager des pistes pour rebondir et relancer un système que l’on peut espérer améliorer.

Un système mieux protégé des enjeux de rivalités politiques qui structurent et pénalisent le mode de solidarité internationale qui prévalait jusqu’au désengagement de son mentor historique.

Il s’agit à la fois de résoudre l’équation financière, mais aussi d’imaginer et de mettre en place la gouvernance d’un modèle pérenne à inventer. Autrement dit, de rebattre les cartes des rivalités politiques et des rapports de force qui réémergent entre pays, pour réaffirmer une volonté partagée d’agir de concert, face aux urgences humanitaires majeures d’aujourd’hui et de demain.

C’est ainsi l’émergence d’une nouvelle forme du multilatéralisme, y compris des sociétés civiles, qui se pose. Un multilatéralisme qui devra tenir compte du large refus d’un schéma de solidarité internationale calqué sur les objectifs et modalités de l’entraide mutuelle mise en place, par une partie des vainqueurs, après la victoire sur le nazisme.

Il s’agit, chemin faisant, de prendre acte de l’évolution du concept de « frontières » dont s’affranchissent des phénomènes mondiaux tels que les dégradations environnementales ou l’émergence de nouvelles pathologies infectieuses. De réaffirmer, comme ciment du vivre-ensemble, l’impérative commune volonté de protéger de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « biens publics mondiaux », dont la paix. Dans cette nouvelle conception des relations internationales, la solidarité ne relève pas d’une compassion basée sur une asymétrie de moyens, mais sur la conscience d’un destin partagé de la communauté humaine.

The Conversation

Pierre Micheletti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.04.2026 à 16:32

Pollution après l’incendie de Notre-Dame de Paris : peut-on se baigner dans la Seine sans danger ?

Olivier Evrard, Directeur de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

Anthony Foucher, Chercheur CEA au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Rémi Bizeul, Ingénieur de recherche - chargé de projet (Projet OBSWATERS, PEPR OneWater), Université Claude Bernard Lyon 1

Sophie Ayrault, Directrice de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Thomas Thiebault, Docteur en géochimie de l'environnement, École pratique des hautes études (EPHE)

Yangjunjie Xu-Yang, Post-doctorant CEA au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE - OVSQ), Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

L’incendie de Notre-Dame a-t-il pollué la Seine au plomb ? Les analyses sont rassurantes, mais montrent la nécessité d’un suivi élargi de la qualité de l’eau de baignade.
Texte intégral (2188 mots)

L’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 a-t-il durablement pollué la Seine au plomb ? Grâce à l’étude fine des sédiments et de leur signature isotopique, nous avons pu retracer l’origine du plomb retrouvé dans les sédiments du fleuve. Les résultats sont globalement rassurants, mais, en 2024, l’élargissement du panel d’analyse à d’autres substances (médicaments, drogues, pesticides…) plaide pour un suivi plus exhaustif de la qualité des eaux de baignade, au-delà des seules bactéries indicatrices de contamination fécale, qui sont aujourd’hui le seul critère encadré par la réglementation européenne.


L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, a ravivé les inquiétudes concernant la contamination au plomb dans la ville et son fleuve. Or, pour pouvoir mettre en évidence une pollution associée au plomb émis lors de l’incendie, il faut établir sa « signature » isotopique, c’est-à-dire le rapport entre la concentration des différents isotopes de cet élément.

On peut ensuite la comparer à celles d’autres sources potentielles de plomb dans la ville. Celles-ci ne manquent pas, tant les sources de plomb sont omniprésentes dans le Paris haussmannien (tuyaux, toitures, fontaines, peintures, etc.), auxquelles il faut ajouter les additifs au plomb des essences (dont la commercialisation est interdite depuis 2000).

Dans le cadre du chantier de restauration de Notre-Dame porté par le ministère de la culture et le CNRS, l’analyse de poussières prélevées sur le banc de l’orgue situé au premier étage de la cathédrale incendiée a permis de caractériser la signature du plomb émis par l’incendie. Cela a permis de prouver qu’elle est bien différente de celles du Paris haussmannien, des additifs de l’essence plombée et de la signature du plomb présent naturellement dans les sols du bassin de la Seine.

Mais il restait à suivre dans le temps les effets de cette contamination au plomb dans la capitale. C’est ce que nous avons fait à travers l’étude des sédiments déposés sur les quais de la Seine à Paris.

Ce que les crues de la Seine révèlent de la pollution au plomb

Les sédiments ont été prélevés à plusieurs occasions :

  • lors de la crue exceptionnelle de juin 2016, avant l’incendie ;

  • après des crues hivernales plus classiques survenues après l’incendie, en 2020 et en 2021 ;

  • puis, en 2024, juste avant les Jeux olympiques, au moment où la Seine a été ouverte à la baignade.

La signature isotopique de la contamination au plomb des sédiments permet de connaître leur provenance. O. Evrard et coll., 2026

Les sédiments de la crue majeure de 2016 provenaient surtout des sols de l’amont du bassin parisien et ne présentaient donc pas de contamination très importante en plomb et en autres métaux.

Au contraire, en 2020, après l’incendie de 2019, les niveaux de plomb les plus élevés ont été mesurés au sein des dépôts prélevés autour de l’île de la Cité, où se trouve la cathédrale. Leur signature isotopique était également particulièrement proche de celle de l’incendie, comme le montre le schéma ci-dessus.

Par contre, lors des crues suivantes, en 2021 puis en 2024, les niveaux de plomb ont baissé. Leur signature s’est alors éloignée de celle de l’incendie pour se rapprocher de la signature du Paris haussmannien. Selon ces résultats, la reconstruction de la cathédrale n’aurait pas entraîné de contamination au plomb supplémentaire.

Le seul site présentant une contamination importante en plomb en 2021 et qui ne correspondait pas à la signature de Notre-Dame était celui des dépôts prélevés à proximité de la tour Eiffel.

De fait, des travaux de peinture y étaient en cours pour refaire une beauté à la dame de fer en vue des Jeux olympiques. Cette rénovation pourrait être en cause dans l’augmentation des niveaux de cuivre, de zinc et de plomb mesurés à proximité.


À lire aussi : Notre-Dame de Paris : une reconstruction réussie, une restauration malmenée et l’environnement oublié ?


Un panel d’analyse élargi en 2024

Nos recherches, menées dans le cadre du programme PIREN Seine, nous ont conduits à renouveler l’analyse sédimentaire au cours du temps.

Lors de la crue de mars 2024, et en prévision des Jeux olympiques de Paris 2024, en plus du plomb et des métaux, le panel de substances analysées a été élargi. Il intégrait également des molécules pharmaceutiques (par exemple, le tramadol, le paracétamol ou le diclofénac), des molécules courantes telles que la caféine (susceptible d’affecter les écosystèmes) ainsi que des drogues (par exemple, la cocaïne et la kétamine) et des pesticides.

En effet, même si la qualité de la Seine s’améliore continuellement depuis les années 1970 et que la directive européenne qui encadre la gestion de la qualité des eaux de baignade n’impose que l’analyse des bactéries indicatrices de contamination fécale, nos résultats confirment que la Seine reste le réceptacle de l’ensemble des substances qui sont utilisées dans le bassin parisien.

C’est notamment le cas lorsque des orages surviennent. Ils génèrent un ruissellement intense sur les surfaces urbaines et une partie des eaux usées et pluviales peuvent être rejetées dans le fleuve sans traitement. Et cela, en dépit des importants travaux réalisés ces dernières années – notamment pour l’aménagement d’un gigantesque bassin à Austerlitz.

Bassin d’Austerlitz : la cathédrale souterraine.

Un herbicide interdit retrouvé dans les sédiments

Les dépôts de sédiments étudiés en 2024 ont ainsi révélé des tendances contrastées : les concentrations en drogues, en produits pharmaceutiques et en plomb qui augmentent de l’amont vers l’aval, tandis que les concentrations en pesticides agricoles diminuent, au contraire, selon le même transect (ou coupe urbaine, ndlr).

En ce qui concerne les métaux, les concentrations dites « sans effet prévisible » pour les organismes aquatiques, soit les concentrations maximales pour lesquelles aucun effet indésirable n’est attendu pour l’environnement (aussi appelées PNEC, Predicted No Effect Concentration) ont été dépassées en 2024 pour le plomb à proximité de deux des sites de baignade actuels (le bras Marie au centre de Paris et le bras Grenelle, au sud-ouest). Mais l’incendie de Notre-Dame de Paris n’est pas en cause : on retrouve la signature isotopique du plomb urbain du Paris haussmannien.

Parmi les pesticides analysés en 2024, enfin, les concentrations les plus élevées ont été trouvées pour deux herbicides, à savoir la pendiméthaline et le diflufénican, les valeurs mesurées dépassant également souvent les PNEC. En outre, au moins une substance interdite depuis longtemps, à savoir l’atrazine, interdite en 2003 en France, a été détectée dans plusieurs échantillons pour lesquels la PNEC a également été dépassée.


À lire aussi : Derrière la contamination des eaux de la Seine, un problème global de gestion des matières fécales


Quelles implications sanitaires pour la baignade ?

Même si la présence de ces composés dans les sédiments ne reflète pas directement leurs concentrations dissoutes dans l’eau – et n’implique donc pas nécessairement de risque direct pour la santé humaine, les sédiments constituent une matrice utile pour caractériser le « profil » des sources potentielles de contamination susceptibles d’affecter les sites de baignade, comme le demande explicitement la directive européenne.

À la suite de ces résultats, nos recherches menées dans le cadre du programme PIREN Seine montrent qu’il serait important d’analyser plus fréquemment d’autres paramètres de qualité de l’eau, tels que le plomb, les pesticides, les médicaments et les virus dans les sédiments de la Seine.

Une telle vue d’ensemble permettrait d’améliorer l’information du public en lien avec les activités de baignade pendant les périodes à haut risque. En effet, le site Web associé aux lieux de baignade dans la Seine à Paris indique seulement si ces sites sont ouverts ou fermés à la baignade.

Cette vue d’ensemble permettrait aussi d’identifier les mesures complémentaires qui pourraient être prises pour améliorer davantage la qualité de la Seine, en identifiant les sources persistantes de polluants qui aboutissent dans le fleuve.

The Conversation

Olivier Evrard a reçu des financements du PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/).

Anthony Foucher a reçu des financements du PIREN- (https://www.piren-seine.fr/).

Rémi Bizeul a reçu des financements du PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/) et du programme OneWater - Eau Bien Commun (https://www.onewater.fr/fr).

Sophie Ayrault a reçu des financements de ANR-22-CE01-0016 ANTIMONY et PIREN-SEINE.

Thomas Thiebault a reçu des financements de du PIREN-Seine.

Notre recherche est financée par le projet PIREN-Seine

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14.04.2026 à 16:31

Enquête mémorielle : les « Stolpersteine », un projet citoyen pour transmettre aux lycéens l’histoire de la Shoah

Anke Bédoucha, Chercheuse associée, enseignante agrégée d'allemand, Université de Rouen Normandie

Comment enseigner la Shoah aux élèves et leur transmettre le désir d’agir contre l’oubli ? L’enquête historique invite les élèves à croiser savoir et expérience pour contribuer à une mémoire vivante.
Texte intégral (1853 mots)

Comment enseigner la Shoah et transmettre aux jeunes générations le désir d’agir contre l’oubli ? Avec la littérature et le travail sur des corpus de témoignages, l’enquête historique sur les traces de personnes disparues invite les élèves à croiser savoir et expérience, leur permettant de nouer un autre lien avec l’histoire, selon le principe de la pédagogie de la résonance chère au philosophe Hartmut Rosa.


Lorsque l’on aborde les événements de la Seconde Guerre mondiale en classe, particulièrement la Shoah, la lecture de la littérature des survivants ou des survivantes, comme l’incontournable texte de Primo Levi, Si c’est un homme, déclenche chez les élèves le désir d’agir contre l’oubli.

De nombreux enseignants et des institutions comme le mémorial de la Shoah de Paris conçoivent des ateliers où l’on étudie par exemple des passages de la BD Maus d’Art Spiegelman, retraçant la vie de ses parents en tant que Juifs polonais pendant la persécution et la déportation des Juifs en centre de mise à mort, ou des textes de descendants de la troisième génération comme Daniel Mendelsohn, les Disparus, qui relatent l’enquête historiographique familiale.


À lire aussi : Parler de la Shoah aux lycéens et contribuer à leur formation éthique


Il s’agit d’aborder en classe une persécution spécifique, menant à l’assassinat de personnes pour « ce qu’elles sont » et qui touche particulièrement les adolescents en construction d’identité. Lorsque les élèves nouent des liens avec un élément particulier d’un récit, cet enseignement peut commencer comme une sorte d’autoformation. Son contenu est nécessairement historique, spécifique, fondé sur la recherche scientifique, mais il est également émotionnel,particulièrement affectif par l’importance que les jeunes lui accordent.

Le récit construit un sentiment de reconnaissance de l’autre qui résonne avec soi-même. L’objectif ne consiste pas seulement à susciter une identification compassionnelle avec les victimes, qui rendrait les élèves vulnérables et incapables d’élaborer une pensée à partir de ces connaissances, au contraire, il s’agit de les rendre capables de traduire ces catastrophes humaines en un élément important dans leur monde. En s’interrogeant et en enquêtant sur ce que le récit signifie pour eux aujourd’hui, celui-ci résonne avec leur vie.

En tant qu’enseignante d’allemand au lycée et chercheuse associée en philosophie, j’interroge les implications méthodologiques et éthiques de cette démarche dont un concept clé mérite d’être évoqué : le concept de résonance du philosophe contemporain Hartmut Rosa, qui permet de définir et de comprendre l’expérience des élèves.

Hartmut Rosa réfléchit au phénomène de l’accélération qui caractérise notre époque et ne nous permet paradoxalement pas de disposer de plus de temps, temps pourtant nécessaire pour entrer en relation avec le monde, les autres et les objets. Ces relations se situent, selon le modèle de Rosa, sur des axes de résonances et ouvrent un espace commun.

L’expérience d’un hommage vivant

Le projet présenté ici a commencé par la lecture d’extraits de récits de survivants, de leurs enfants et petits-enfants. Plusieurs groupes d’élèves ont successivement mené l’enquête dans leur ville et dans les archives départementales puis organisé une cérémonie de commémoration. Ils ont été inspirés par le travail de l’artiste allemand Gunter Demnig, qui a concrétisé le concept de mémorial décentralisé à initiative citoyenne des Stolpersteine, posés devant le dernier domicile librement choisi des personnes déportées en 1992 à Cologne. La cérémonie a été organisée en avril 2024. Depuis, les élèves entretiennent ces pavés, en se rendant sur les lieux à des dates symboliques, comme le 27 janvier, jour de la libération du camp d’Auschwitz, où la plupart des personnes juives déportées de France ont été assassinées.


À lire aussi : Stolpersteine à la mémoire des victimes du nazisme : les enjeux d’un mémorial de proximité


Gunter Deming a posé plus de 100 000 Stolpersteine permettant ainsi de réunir symboliquement des familles dispersées et assassinées lors de la persécution des juifs en Europe. Leurs pas semblent résonner de nouveau dans ce dernier lieu librement choisi où ils ont vécu une vie de famille et de citoyen. Quand nous nous penchons sur ces pavés, en lisant les noms des personnes inscrits : « Ici habitait », nous faisons l’expérience d’un hommage vivant et nous comprenons pourquoi l’artiste refuse d’y voir des pierres tombales.

Ainsi, les lycéens ont pu réunir des éléments biographiques du couple Aszendorf, retracer leur trajet depuis Lviv, une ville polonaise à l’époque. Isaac, fromager venu en France en 1930, s’est marié avec Bronislawa lors d’une visite à Lviv en 1936, et on accomplit des démarches pour qu’elle puisse enfin le rejoindre en 1939. Elle a travaillé en tant que couturière. Progressivement, les élèves ont investi l’enquête et noué une relation avec le couple. Retracer leur vie est devenu important aux yeux de tous, l’écrire et la raconter également. Ce processus s’inscrit dans la logique de l’enquête, selon le philosophe de l’éducation John Dewey.

Dewey souligne le lien intime et nécessaire entre expérience et éducation, la démarche de la pose des pavés correspond à tous les critères d’un processus qui engendre un savoir vivant. Cette expérience « féconde », « créatrice » s’inscrit dans un « continuum expérimental » : les rencontres avec les personnes déportées constituent une mémoire vivante qui fait partie de leur monde. En résonnant, celle-ci se propage à d’autres expériences à venir. Deux ans après la pose, il est remarquable que les effets de ce projet perdurent et s’amplifient. On peut tenter de le comprendre grâce au concept de résonance de Rosa.

Se vivre comme un citoyen responsable de son action

Hartmut Rosa distingue deux rapports possibles au monde : soit le monde devient indisponible et l’axe reste muet, fermé, soit je me situe sur un axe de résonance, le monde s’amplifie et il s’ensuit une transformation réciproque.

Le projet des Stolpersteine commence devant un écran d’ordinateur : le Mémorial de la déportation des Juifs de France permet de rechercher les personnes déportées dans la ville où se trouve le lycée. Avec raison, Hartmut Rosa critique l’accès unique au monde par un écran d’ordinateur. Il est indispensable de multiplier les canaux d’accès par une visite aux archives départementales pour toucher les dossiers de la police des étrangers, les photos d’identité qui surgissent parmi des formulaires et ensuite se rendre à l’adresse du dernier domicile des Aszendorf, qui est également le lieu de leur arrestation en juillet 1942.

Un pavé est posé à fleur de revêtement du trottoir sur la voie publique par Gunter Demnig, invité par les élèves, aidé par la maire. Pendant que la cérémonie se déroulait, que certains élèves lisaient leurs discours, l’artiste travaillait avec sa truelle pour les insérer dans le trou préparé en avance. Chaque Stolperstein comporte la même inscription : « Ici habitait, né·e, arrêté·e, interné·e, assassiné·e… » Le trottoir correspond justement à ce trait horizontal, qui rappelle le concept d’Hartmut Rosa : « L’axe de résonance horizontal de la famille, de l’amitié et de la politique. »

« Les Stolpersteine » (Karambolage – Arte, 2025).

L’ancrage dans le sol du pavé (96x96x100 mm) ouvre un axe vertical de résonance qui fonde les dimensions fondamentales de l’amour et du sens. L’inscription dans une dimension affective permet de se vivre comme acteur responsable de son action et de produire des souvenirs, des textes, des discours et/ou des œuvres plastiques, iconographiques ou sonores à partir d’images personnelles. Lors de la cérémonie de pose, les lycéens vivent non seulement la réhabilitation des disparus dans la communauté, mais aussi leur propre capacité à toucher autrui. Hartmut Rose évoque une forme de co-présence où l’histoire se vit par une résonance diachronique en lien entre les générations.

Reste l’axe diagonal, c’est celui du monde des objets, mais aussi celui des institutions, des fondations utiles d’une société. Il traverse l’espace cubique du pavé de part et d’autre. L’institution scolaire, les archives départementales et la municipalité font partie de cet espace. Les mains et les choses se mettent en rapport pour concrètement poser le pavé, en sollicitant l’autorisation de l’installer sur la voie publique, en publiant une note biographique sur le site Web des Stolpersteine.

Pour conclure, soulignons que Hartmut Rosa insiste par ailleurs sur une forme de résonance narrative qui fait écho à l’approche littéraire proposée dans les ateliers au lycée en expliquant la spécificité narrative de chaque extrait. Citons-le :

« En lisant, les êtres humains et les choses changent de détermination. Je plonge dans une relation au monde entièrement différente […]. Je peux les sentir, les entendre et les humer […] et cela modifie, comme par magie, ma relation à moi-même, mon estime de moi. »

The Conversation

Anke Bédoucha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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