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03.02.2026 à 15:30

JO Milan-Cortina 2026 et Alpes 2030 : qui sont les « éléphants blancs » ?

Matthieu Llorca, Maitre de conférences-HDR en économie, spécialsé en politiques économiques, banque-finance et économie du sport, Université Bourgogne Europe

Concrètement, comment le CIO et les pays hôtes répondent-ils à la problématique des « éléphants blancs », ces mégaprojets coûteux pour les collectivités ?
Texte intégral (1783 mots)
Le comité des JO de Milan-Cortina 2026 revendique la réutilisation de 85 % d’infrastructures existantes. TinaGutierrez/Shutterstock

Les Jeux olympiques d’hiver à Milan-Cortina en 2026 puis dans les Alpes françaises en 2030 font resurgir la problématique des « éléphants blancs ». Ces mégaprojets, souvent des équipements sportifs et des infrastructures de mobilité, amènent plus de coûts que de bénéfices à l’État et aux collectivités. Alors, concrètement, comment le Comité international olympique et les pays hôtes y répondent-ils ?


Les équipements sportifs mobilisés lors des Jeux olympiques (JO) d’hiver font l’objet de multiples débats, concernant leurs coûts économiques, leurs impacts environnementaux et leurs usages post-JO. Pour répondre à ces critiques, le Comité international olympique (CIO) prône l’usage de sites temporaires ou existants (héritages de Jeux passés) à la construction de nouvelles installations temporaires.

Au cours des Jeux d’hiver du XXIe siècle et ceux à venir de 2026 et de 2030, les controverses sur les sites sportifs – surcoûts, retards, etc. – portent sur le saut à ski, les pistes de bobsleigh, le patinage de vitesse et artistique. Ces quatre sports ont toujours été présents aux Jeux d’hiver, depuis la première édition à Chamonix 1924.

Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 coûteront 4 milliards d’euros à la charge de la Simico, l’agence publique chargée des infrastructures, pour la construction et rénovation des sites sportifs et infrastructures de transport, et autour de 1,7 milliard d’euros pour le Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO), soit un total provisoire de 5,7 milliards d’euros.

Ces mégaprojets appelés « éléphants blancs » font craindre des coûts exorbitants pour les pays hôtes et les collectivités locales, sans bénéfices à long-terme. Selon la professeur d’architecture et d’urbanisme Juliet Davis, « ils représentent des infrastructures sportives coûteuses, construites pour les Jeux, qui deviennent obsolètes, sous-utilisées, voire laissées à l’abandon, faute d’utilité ou de planification adéquate, et qui sont un fardeau financier pour les villes hôtes des Jeux ».

Décryptage avec les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 et des Alpes françaises 2030.

Quatre sites abandonnés entre 2002 et 2018

De 2002 à 2018, seuls quatre sites abandonnés sont recensés : à Turin 2006, le site de saut à ski de Pragelato et la piste de bobsleigh/luge de Cesanatorinese, à Pyeongchang en 2018, le centre de ski alpin de Jeongseon et l’ovale de patinage de vitesse de Gangneung. Sur un total de 67 sites permanents, seul 6 % sont désertés entre 2002 et 2018 contre 11,4 % pour l’ensemble des Jeux d’hiver organisés entre 1924 et 2018.

En d’autres termes, la part des « éléphants blancs » parmi les infrastructures sportives des Jeux d’hiver a diminué d’environ quatre points de pourcentage au cours des Jeux du XXIe siècle. De telles controverses persistent à l’occasion des JO de Milan-Cortina 2026, qui se basent sur 85 % d’infrastructures existantes, soit 11 sites sur 13, et des prochains qui se dérouleront dans les Alpes françaises 2030.

Choix politiques

Un premier débat porte sur la sélection des sites retenus dans le dossier de candidature et proposés par le Comité d’Organisation des Jeux Olympiques (COJO). Ces derniers peuvent faire l’objet d’arbitrage et de modification par rapport au projet initial.

Dans le cas des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026, la construction d’une nouvelle piste de bobsleigh à Cortina a suscité des débats. Le coût est estimé à 120 millions d’euros, soit une hausse de 50 % par rapport au budget initial de 61 millions d’euros. L’Italie dispose pourtant d’une piste homologuée à Cesana, certes inutilisée depuis 2011, mais qui peut être rénovée à moindre coût, pour environ 30 millions d’euros minimum.

Le choix de construire une nouvelle piste de bobsleigh est purement politique, au détriment de la contrainte environnementale et budgétaire. Si le Comité international olympique (CIO) envisageait une délocalisation, le comité Milan-Cortina 2026 a refusé ce choix avec l’objectif de garder l’intégralité des sites sportifs sur le sol italien ; une décision soutenue par le gouvernement de Giorgia Meloni.

Cartographie des sites olympiques et paralympiques de Milan-Cortina 2026 (actualité en 2023). Milan-Cortina 2026

Outre la piste de bobsleigh, le choix du site du patinage de vitesse a fait l’objet de modifications par rapport au site prévu dans le dossier de candidature. Baslega di Pine a été écarté en raison de son coût, mais sera construit pour les Jeux olympiques d’hiver de la Jeunesse 2028 de Dolomiti Valtellina. Le site temporaire au parc des Expositions de la Fiera Milano a été retenu pour les JO de Milan-Cortina, pour un coût de 20 millions d’euros.

Le site de patinage de vitesse de Lingotto fut à un moment évoqué, avant d’être rejeté par le COJO et la ville de Milan, pour des motifs politiques et de rivalité régionale entre les provinces du Piémont et de Lombardie.

Relocalisation et délocalisation

De nombreux équipements sportifs font l’objet de retard, comme le site de Livigno, hôte des épreuves de snowboard, dont le système de neige artificielle n’était pas encore terminé, en raison d’autorisations administratives en retard concernant le remplissage du réservoir.


À lire aussi : Pourquoi la construction des villages JO de Paris 2024 fut une réussite


Il en est de même pour les JO d’hiver dans les Alpes françaises en 2030, dont la sélection définitive des sites sportifs n’est toujours pas annoncée. Isola 2000, initialement prévu dans le dossier de candidature pour accueillir les épreuves de skicross et de snowboardcross, se voit retirer l’organisation de ces deux épreuves au profit de Montgenèvre. De même, Méribel, qui avait accueilli avec Courchevel l’organisation des championnats du monde de ski alpin 2023, était prévu pour organiser, sur ce même modèle, les épreuves de ski alpin féminin. Val-d’Isère est réintroduite en juillet 2025 dans la carte des sites olympiques des Jeux 2030 pour organiser les épreuves féminines de ski alpin, au détriment de Méribel qui s’est désisté.

Contrairement aux JO de Milan-Cortina 2026 qui aurait pu privilégier pour la piste de bobsleigh les sites à l’étranger d’Innsbruck-Igls, les Jeux des Alpes françaises seront les premiers à délocaliser un site sportif, celui de patinage de vitesse, dans un pays voisin. La sélection finale n’est toujours pas annoncée, mais le choix des organisateurs portera entre le site d’Heerenveen aux Pays-Bas ou celui de Turin, hôte des Jeux d’hiver 2006.

Modifications coûteuses

De telles modifications entre les sites sportifs initialement sélectionnés dans le projet de candidature et ceux finalement retenus ne font que contribuer à une augmentation des coûts des Jeux et à remettre en cause leur sobriété, annoncée par les organisateurs. Par exemple, le comité des Alpes françaises 2030, qui annoncent les Jeux les moins chers de l’histoire et les plus sobres.

De l’autre côté du prisme, la question de l’utilisation des sites après les Jeux olympiques vient d’être analysée. 86 % de tous les sites permanents utilisés pour les Jeux olympiques depuis Athènes en 1896, et 94 % des sites datant du XXIe siècle, seraient encore utilisés aujourd’hui.

The Conversation

Matthieu Llorca est membre du think tank Spirales Institut

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03.02.2026 à 15:29

ChatGPT ou l’illusion du dialogue : comprendre comment l’IA modifie le rapport au savoir, avec la philosophie d’Hartmut Rosa

Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg

Les outils d’IA semblent dialoguer avec les internautes, mais la réciprocité des échanges est une illusion. Cela transforme notre rapport au savoir. Explications avec la philosophie d’Hartmut Rosa.
Texte intégral (1762 mots)

Les outils d’intelligence artificielle semblent dialoguer avec les internautes qui les interrogent. Mais il n’y a aucune réciprocité dans ce type d’échanges, les réponses de ChatGPT résultent d’une production de langage automatisée. Quelles conséquences cette illusion a-t-elle sur notre rapport au savoir ? Mobiliser le concept de « résonance », développé par le philosophe Hartmut Rosa permet de mieux évaluer ces transformations.


L’usage des intelligences artificielles (IA) génératives, et en particulier de ChatGPT, s’est rapidement imposé dans le champ éducatif. Élèves comme enseignants y ont recours pour chercher des informations, reformuler des contenus ou accompagner des apprentissages. Mais, au-delà de la question de l’efficacité, une interrogation plus fondamentale se pose : quel type de relation au savoir ces outils favorisent-ils ?

Pour éclairer cette question, il est utile de mobiliser le concept de « résonance », développé par le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa. La résonance désigne une relation au monde dans laquelle le sujet est à la fois affecté, engagé et transformé, sans que cette relation soit entièrement maîtrisable. Rosa voit dans cette forme de rapport au monde une manière de résister à l’aliénation produite par l’accélération contemporaine.

Dans son ouvrage Pédagogie de la résonance, il applique ce cadre au domaine éducatif et précise les conditions dans lesquelles une relation résonante au savoir peut émerger. C’est à l’aune de ces critères que nous proposons d’interroger l’usage de ChatGPT en contexte éducatif.


À lire aussi : L’IA dans l’enseignement supérieur : les leçons de Platon et du mythe de Theuth


Que signifie « entrer en résonance » avec le savoir ?

Chez Hartmut Rosa, la résonance ne se réduit ni au plaisir d’apprendre, ni à l’engagement ponctuel, ni à la simple interaction. Elle désigne une relation au monde dans laquelle le sujet est d’abord affecté – quelque chose le touche, le surprend ou le déstabilise. Cette affectation appelle ensuite une réponse active : le sujet s’engage, répond, tente de faire quelque chose de ce qui lui arrive.

Mais la résonance ne se limite pas à cette dynamique interactive. Elle implique une transformation durable du sujet, parfois aussi de son rapport au monde, et repose sur une condition essentielle : elle ne peut être ni produite à volonté ni entièrement maîtrisée. Pour Rosa, une relation totalement disponible et contrôlable est, par définition, une relation muette.

Ces critères permettent désormais d’interroger ce que l’usage de ChatGPT fait – ou ne fait pas – au rapport au savoir en contexte éducatif.

ChatGPT peut-il satisfaire aux conditions de la résonance ?

ChatGPT se caractérise par une disponibilité quasi permanente : il répond sans délai, s’adapte aux demandes de l’utilisateur et semble toujours prêt à accompagner l’apprentissage. Cette facilité d’accès peut apparaître comme un atout pédagogique évident.

Pourtant, à la lumière de la notion de résonance développée par Hartmut Rosa, elle soulève une difficulté majeure. Une relation résonante au savoir suppose une part d’indisponibilité, une part de résistance et d’imprévisibilité sans lesquelles le rapport au monde risque de devenir purement instrumental.

Cette disponibilité permanente s’accompagne d’une interaction qui peut donner le sentiment d’une relation engageante. ChatGPT répond, reformule, encourage, s’ajuste au niveau de l’utilisateur et semble parfois « comprendre » ce qui lui est demandé. Le sujet peut ainsi se sentir affecté, soutenu, voire stimulé dans son rapport au savoir. Pourtant, cette affectation repose sur une asymétrie fondamentale : si le sujet peut être touché et répondre activement, l’agent conversationnel ne l’est jamais en retour.

La réponse de ChatGPT ne procède pas d’une expérience, d’un engagement ou d’une exposition au monde, mais d’une production de langage optimisée. L’échange peut alors prendre la forme d’un dialogue en apparence vivant, sans que s’instaure pour autant la réciprocité qui caractérise une relation véritablement résonante.

Des transformations à sens unique

La question de la transformation permet de préciser encore cette asymétrie. L’usage de ChatGPT peut incontestablement modifier le rapport du sujet au savoir : il peut faciliter la compréhension, accélérer l’accès à l’information, soutenir l’élaboration d’idées ou influencer des pratiques d’apprentissage. À ce titre, le sujet peut effectivement en ressortir transformé.

Mais cette transformation n’est jamais réciproque. Rien, dans l’échange, ne peut véritablement arriver à l’agent conversationnel : il ne conserve pas de trace existentielle de la relation, n’en est ni affecté ni engagé, et ne voit pas son rapport au monde durablement modifié. La transformation, lorsqu’elle a lieu, concerne donc exclusivement le sujet humain, ce qui marque une différence décisive avec les relations résonantes décrites par Rosa, où les deux pôles de la relation sont susceptibles d’être transformés.

On pourrait toutefois objecter que ChatGPT n’est pas toujours pleinement disponible ni fiable. Il lui arrive de produire des erreurs, d’inventer des références ou de fournir des informations inexactes – ce que l’on désigne souvent comme des « hallucinations ». Ces moments d’échec peuvent interrompre l’échange et surprendre l’utilisateur.


À lire aussi : Quand l’IA fait n’importe quoi, le cas du gratte-ciel et du trombone à coulisse


Mais cette forme d’indisponibilité n’est pas celle que décrit Rosa. Elle ne procède pas d’une résistance signifiante du monde, ni d’une altérité qui interpelle le sujet, mais d’un dysfonctionnement du dispositif. Loin d’ouvrir un espace de résonance, ces ruptures tendent plutôt à fragiliser la confiance et à rompre la relation, en rappelant que l’échange repose sur une production de langage fondée sur des modèles probabilistes intégrant des régularités, des associations et des inférences apprises, plutôt que sur une rencontre.

On pourrait également faire valoir que certains agents conversationnels peuvent être configurés pour adopter des réponses plus rugueuses, plus critiques ou moins accommodantes, introduisant ainsi une forme de résistance dans l’échange. Cette rugosité peut déstabiliser l’utilisateur, ralentir l’interaction ou rompre avec l’illusion d’une aide toujours fluide.

Toutefois, cette résistance reste fondamentalement paramétrable, réversible et sous contrôle. Elle ne procède pas d’une altérité exposée à la relation, mais d’un choix de configuration du dispositif. L’indisponibilité ainsi produite est scénarisée : elle peut être activée, modulée ou désactivée à la demande. À ce titre, elle ne satisfait pas à la condition d’indisponibilité constitutive qui, chez Rosa, rend possible une véritable relation de résonance.

Assistance cognitive ou relation résonante ?

La comparaison avec le livre permet de mieux saisir ce qui distingue une indisponibilité scénarisée d’une indisponibilité constitutive. Contrairement à ChatGPT, le livre ne répond pas, ne s’adapte pas et ne reformule pas à la demande. Il impose son rythme, sa forme, ses zones d’opacité, et résiste aux attentes immédiates du lecteur. Pourtant, cette absence de dialogue n’empêche nullement la résonance ; elle en constitue souvent la condition.

Le texte peut affecter, déstabiliser, transformer durablement le sujet précisément parce qu’il demeure indisponible, irréductible à une simple fonctionnalité. À la différence d’un agent conversationnel, le livre expose le lecteur à une altérité qui ne se laisse ni paramétrer ni maîtriser, et c’est cette résistance même qui rend possible un rapport résonant au savoir.

Cela ne signifie pas que l’usage de ChatGPT soit incompatible avec toute forme de résonance. À condition de ne pas l’ériger en point d’entrée privilégié dans le rapport au savoir, l’outil peut parfois jouer un rôle de médiation secondaire : reformuler après une première confrontation, expliciter des tensions, ou aider à mettre en mots une difficulté éprouvée. Utilisé de cette manière, ChatGPT n’abolit pas l’indisponibilité constitutive de la rencontre avec un contenu, mais intervient après coup, dans un temps de reprise et de clarification. Il s’agirait alors moins de produire la résonance que de préserver les conditions dans lesquelles elle peut, éventuellement, advenir.

L’analyse conduite à partir de la notion de résonance invite à ne pas confondre assistance cognitive et relation résonante au savoir. ChatGPT peut indéniablement soutenir certains apprentissages, faciliter l’accès à l’information ou accompagner l’élaboration d’idées. Mais ces apports reposent sur une logique de disponibilité, d’adaptation et de contrôle qui ne satisfait pas aux conditions de la résonance telles que les décrit Hartmut Rosa.

Le risque, en contexte éducatif, serait alors de substituer à un rapport au savoir fondé sur la confrontation, la résistance et la transformation, une relation essentiellement instrumentale, aussi efficace soit-elle. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non recourir à ces outils, mais comment les inscrire dans des pratiques pédagogiques qui préservent – voire réactivent – les conditions d’un rapport véritablement résonant au savoir.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.02.2026 à 15:29

Pourquoi l’expansion pétrolière, au Venezuela et ailleurs, est un non-sens climatique et économique

Renaud Coulomb, Professor of Economics, Mines Paris - PSL

Fanny Henriet, Directrice de Recherche au CNRS en économie, Aix-Marseille Université (AMU)

France d'Agrain, Doctorante en économie, Mines Paris - PSL

Relancer le pétrole vénézuélien, parmi les plus polluants au monde, revient à miser sur l’échec de la transition énergétique et à exposer l’économie à un double risque climatique et financier.
Texte intégral (2787 mots)

Relancer l’exploitation pétrolière vénézuélienne, l’une des plus émettrices de gaz à effet de serre au monde, revient à parier sur l’échec de la transition énergétique. À l’heure où la majorité des réserves fossiles devrait rester inexploitée, ces investissements exposeraient l’économie mondiale à un double risque : trajectoire de réchauffement dramatique d’un côté, gaspillage massif de capital de l’autre.


Le 3 janvier 2026, une opération militaire états-unienne a abouti à la capture et à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse. Donald Trump a aussitôt annoncé que les États-Unis dirigeraient temporairement le pays et affirmé vouloir relancer la production pétrolière du pays, avec plus de 100 milliards de dollars (84,78 milliards d’euros) d’investissements des compagnies pétrolières américaines.

Le Venezuela dispose en effet de réserves pétrolières gigantesques estimées à environ 300 milliards de barils. Le pays n’exploite actuellement que peu ce potentiel, du fait notamment des contraintes de stockage et plus généralement de la faiblesse des investissements.

Or ce pétrole est particulièrement émetteur de gaz à effet de serre (GES). Cela tient à la nature lourde et visqueuse du brut, qui rend l’extraction énergivore, et des émissions de dioxyde de carbone provenant du torchage et des fuites de méthane. Extraire un baril de pétrole au Venezuela émet, en moyenne, environ deux fois plus de GES que l’extraction d’un baril en Arabie saoudite ou en Norvège. Réhabiliter des gisements aussi polluants relève du non-sens écologique.

Ces investissements projetés s’inscrivent toutefois dans une logique mondiale persistante. Alors que le changement climatique s’aggrave et que deux tiers des émissions mondiales de GES proviennent des énergies fossiles, l’industrie pétrolière continue d’élargir son offre mondiale. Chaque année, des dizaines de milliards de dollars sont engloutis pour découvrir de nouveaux gisements et augmenter les réserves d’énergie fossile disponibles.

Cette actualité, au-delà de sa portée géopolitique, illustre clairement le risque climatique que représente la poursuite de l’expansion pétrolière dans le monde. Ce serait non seulement une aberration écologique, mais aussi économique.


À lire aussi : Empreinte carbone : tous les barils de pétrole ne se valent pas et cela a son importance pour la transition énergétique


Un dilemme pour l’économie mondiale

Miser aujourd’hui sur l’expansion des réserves de pétrole, au Venezuela comme ailleurs, revient à parier financièrement sur l’échec de la transition.

Les investissements dans l’exploration pétrolière créent des incitations financières, pour cete industrie, à entraver les politiques climatiques. UN Climate Change, CC BY-NC-ND

La rentabilité de ces actifs est en effet structurellement incompatible avec le respect des accords climatiques : pour que ces projets soient rentables, il faut que les politiques de décarbonation échouent. Dès lors, ces investissements renforcent l’intérêt économique de leurs promoteurs à défendre le statu quo, y compris en pesant contre un durcissement des politiques climatiques.

De fait, l’accord a minima de la dernière COP30 sur le climat illustre cette difficulté. Le texte évoquait de vagues « efforts » et « solutions », tout en continuant à éluder l’arithmétique de base : pour rester sous les 2 °C (voire idéalement celle de 1,5 °C) d’augmentation des températures, la production de combustibles fossiles doit chuter rapidement et dès aujourd’hui. Autrement dit, une part importante des réserves prouvées doivent être laissées inexploitées.

La poursuite de ces investissements place l’économie mondiale face à deux risques distincts :

  • Premier scénario : les politiques climatiques actuelles échouent. Chaque nouveau baril découvert alimente alors la surabondance de l’offre, fait baisser les prix et retarde la transition vers une économie bas carbone. Cela verrouille la planète dans une trajectoire de réchauffement bien trop élevé, c’est le pire des scénarios pour le climat et le bien-être mondial.

  • Second scénario : les régulations climatiques se durcissent, mais tardivement. Les nouveaux projets pétroliers deviennent alors majoritairement des « actifs échoués », c’est-à-dire des investissements sans valeur, synonymes d’un gaspillage massif de capital. Le changement climatique est finalement contrôlé, mais du capital a été investi au mauvais endroit, alors qu’il aurait pu être directement orienté vers la transition énergétique.


À lire aussi : Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien


Faut-il interdire l’exploration pétrolière ?

Pour éviter de se retrouver devant un tel dilemme, on pourrait envisager d’interdire dès à présent l’exploration pétrolière et les investissements visant à rendre exploitables les gisements récemment découverts. Dans une étude récente, nous avons justement évalué les effets qu’aurait une telle mesure, en nous basant sur un modèle construit à partir des données de plus de 14 000 gisements pétroliers.

L’enjeu de limiter l’exploration pétrolière a suscité, ces dernières années, une attention politique croissante. La France, par exemple, a interdit toute nouvelle exploration de ressources fossiles en 2017. En 2024, le Royaume-Uni a annoncé la fin de l’octroi de nouvelles licences pétrolières et gazières.

Une telle mesure peut-elle être efficace ? Le résultat de notre étude est sans appel. Tant que les autres politiques climatiques – comme une tarification du carbone au niveau mondial – restent limitées ou inexistantes, une interdiction de l’exploration permettrait d’éviter l’émission d’environ 114 milliards de tonnes équivalent CO₂. Et, par la même occasion, d’épargner à l’économie mondiale des milliers de milliards de dollars de dommages climatiques cumulés.

En effet, chaque tonne de CO₂ émise aujourd’hui engendrera des coûts réels demain : multiplication des événements climatiques extrêmes, montée du niveau des mers, impacts sanitaires, pertes de productivité

Poursuivre l’exploration revient donc à rendre exploitables des ressources dont le coût social dépasse largement les bénéfices privés qui en découlent. Ce coût social est actuellement un impensé dans l’argumentaire de l’industrie fossile.

Quand l’argumentation de l’industrie fossile ne tient pas

L’industrie invoque régulièrement la nécessité de remplacer des champs vieillissants, dont la production décline naturellement chaque année. Certains experts estiment aussi que les nouveaux gisements pourraient être moins émetteurs de GES que les champs de pétrole actuellement en production.

Nos résultats montrent pourtant que, dans une trajectoire compatible avec la neutralité carbone, ni le déclin naturel des gisements ni leur hétérogénéité en matière d’empreinte carbone ne suffisent à justifier l’ouverture de nouveaux champs. Ces conclusions restent inchangées même dans l’hypothèse où les nouveaux gisements n’émettraient aucun GES lors de leur exploitation.

L’exploration ne générerait des bénéfices sociaux nets que dans un monde où les producteurs intégreraient dans leurs calculs économiques presque l’intégralité du coût climatique des émissions. Concrètement, cela supposerait une taxe carbone couvrant toutes les émissions liées à un baril – de l’exploration jusqu’à la combustion – afin de refléter le coût social de la production et de l’utilisation de ce baril. Même dans ce scénario très exigeant, les bénéfices resteraient modestes : ils seraient environ 40 fois inférieurs aux coûts environnementaux de l’exploration lorsque ces émissions ne sont pas prises en compte par les producteurs.

Ce résultat s’explique simplement : dans une trajectoire compatible avec le « Net Zero », la demande de pétrole devient relativement faible. Or, cette demande pourrait être couverte par des volumes déjà disponibles de pétrole moins intensif en carbone, dont les coûts d’exploitation restent modérés.

Les efforts d'exploration actuels ne sauraient donc être justifiés sur cette base :

Un moratoire plus acceptable qu’une taxe pour les pays producteurs ?

Notre étude le montre clairement : interdire l’exploration serait un levier puissant pour limiter l’offre de pétrole, pour réduire les émissions futures et pour éviter de créer de nouveaux actifs voués à devenir inutilisables si la transition vers une économie bas carbone se matérialise.

Pour certains pays producteurs, un tel moratoire pourrait même s’avérer politiquement plus acceptable qu’une taxe. En restreignant l’offre, il soutiendrait les cours du baril et, par extension, les revenus des producteurs actuels, tout en servant les ambitions climatiques.

Ce paradoxe – une mesure climatique qui pourrait profiter à certains producteurs, notamment aux États-Unis ou en Arabie saoudite – pourrait faciliter un accord international.


À lire aussi : Comment échapper à la malédiction de la rente fossile ?


Mais il aurait un coût pour les consommateurs et contreviendrait au principe du pollueur-payeur, en faisant peser l’essentiel du coût de la transition sur les consommateurs finaux.

Reste un écueil de taille : la mise en place de telles politiques serait complexe dans un contexte géopolitique fragmenté, marqué par l’érosion du multilatéralisme et la multiplication des stratégies non coopératives.

À défaut d’un accord mondial immédiat, des interdictions ciblées pourraient avoir un impact majeur. À cet égard, l’élargissement de coalitions existantes, comme l’alliance Beyond Oil and Gas, dont la France est membre, est fondamental. En renforçant ce socle diplomatique d’États pionniers, engagés à ne plus octroyer de licences d’exploration, une initiative volontaire pourrait progressivement se muer en un cadre normatif.

Mais la crédibilité de telles interdictions dépend de leur permanence. Aux États-Unis, le retour de Donald Trump au pouvoir s’est accompagné d’une défense assumée de l’industrie pétrolière et d’un désengagement des institutions internationales clés, telles que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques ou le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), deux piliers de la coopération climatique mondiale.

Londres aussi a récemment revu sa position. Le cas français illustre lui aussi la possibilité de revirements politiques : le Sénat a, le 29 janvier 2026, voté une proposition de loi remettant en cause la loi de 2017 interdisant l’exploration pétrolière et gazière.

The Conversation

Renaud Coulomb déclare ne pas être en situation de conflit d’intérêts. Il ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur du pétrole et du gaz, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. Cette recherche a bénéficié du soutien financier de l’Agence nationale de la recherche (ANR), de la Paris School of Economics, de l’Université de Melbourne, de Mines Paris – PSL University et de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG (sponsors : EDF, GRTgaz, TotalEnergies), en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.

Fanny Henriet a reçu des financements de l'ANR

France d'Agrain a reçu des financements des financements de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG (sponsors : EDF, GRTgaz, TotalEnergies), en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.

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