17.03.2026 à 16:30
Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Pendant des siècles, les sociétés iraniennes ont développé des techniques sophistiquées pour gérer l’eau dans un environnement aride. Aujourd’hui, la surexploitation des ressources, les choix de développement, la corruption et les tensions géopolitiques transforment cette question vitale en l’un des défis majeurs de l’Iran contemporain – un défi encore accentué par la guerre en cours.
Situé dans la grande ceinture aride qui s’étend du Sahara à l’Asie centrale, l’Iran connaît depuis toujours des conditions climatiques difficiles. Dans de vastes régions du pays, l’eau est une ressource rare et précieuse. Cette contrainte a profondément façonné l’organisation des sociétés iraniennes. Très tôt, elles ont développé une véritable culture de la gestion de l’eau fondée sur l’adaptation aux contraintes naturelles et sur la préservation de la ressource. Mais cet équilibre fragile est aujourd’hui en train de se rompre.
L’histoire et l’évolution de ces systèmes hydrauliques ont été largement étudiées par les chercheurs, notamment dans les travaux d’Henri Goblot et de Willem Floor, ainsi que dans les analyses contemporaines de Kaveh Madani sur la crise hydrique iranienne.
Le système hydraulique le plus emblématique est celui du qanat. Mis au point il y a plus de deux millénaires, il consiste en une galerie souterraine légèrement inclinée qui capte l’eau des nappes phréatiques situées dans les piémonts montagneux et la transporte vers les zones habitées ou agricoles.
Cette technique présente plusieurs avantages décisifs dans un climat désertique : l’eau circule sous terre et échappe largement à l’évaporation, l’écoulement lent protège les nappes phréatiques et le système fonctionne sans énergie mécanique.
L’un des exemples les plus impressionnants se trouve dans la ville de Gonabad, dans l’est du pays. Son qanat, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, s’étend sur plus de 30 kilomètres et certaines galeries atteignent près de 300 mètres de profondeur. Construit il y a plus de deux mille cinq cents ans, ce réseau fonctionne encore aujourd’hui, illustrant le niveau d’ingénierie hydraulique atteint par les sociétés anciennes du plateau iranien.
Les qanats n’étaient pas seulement une prouesse technique : ils reposaient aussi sur une organisation sociale élaborée. Dans les villages, la distribution de l’eau était assurée par un responsable appelé mirab, chargé de répartir les droits d’irrigation entre les agriculteurs selon un calendrier précis. Chaque famille disposait d’un temps déterminé pour irriguer ses terres.
Dans ces sociétés rurales, l’eau était considérée comme un bien commun soumis à une véritable « justice de l’eau » : détourner la ressource au détriment des autres membres de la communauté était perçu comme une faute grave.
La maîtrise de l’eau a également joué un rôle essentiel dans les grandes réalisations de l’Empire achéménide (v. 550-330 avant notre ère).
Le site de Persépolis témoigne d’une planification hydraulique remarquable. Les ingénieurs achéménides y avaient aménagé, quelque cinq cents ans avant notre ère, un réseau sophistiqué de canaux et de systèmes de drainage afin de protéger les bâtiments monumentaux contre les inondations saisonnières et assurer l’approvisionnement du complexe.
Outre les qanats, les villes iraniennes avaient développé d’autres infrastructures ingénieuses pour conserver l’eau. Les ab anbar, vastes citernes souterraines destinées au stockage de l’eau potable, permettaient de constituer des réserves pour les périodes de sécheresse. Elles étaient souvent associées à des tours de ventilation appelées bâdgir, qui captaient les vents dominants et permettaient de refroidir l’air ainsi que l’eau stockée.
Malgré cet héritage hydraulique remarquable, l’Iran est aujourd’hui confronté à une crise de l’eau d’une ampleur inédite. Les équilibres environnementaux qui avaient permis pendant des siècles une gestion relativement durable des ressources hydriques ont profondément changé au cours des dernières décennies.
Au début du XXᵉ siècle, l’Iran comptait plus de 50 000 qanats actifs qui alimentaient villes et terres agricoles. Aujourd’hui, une grande partie de ces réseaux est abandonnée ou asséchée. L’urbanisation rapide, le pompage intensif dans les nappes phréatiques et la transformation des systèmes agricoles ont profondément bouleversé les équilibres hydrologiques.
La centralisation administrative, les projets hydrauliques mal planifiés et la corruption dans l’attribution des concessions agricoles ou des infrastructures ont également contribué à fragiliser ou à détruire des systèmes traditionnels qui avaient pourtant fonctionné durablement pendant des siècles.
L’Iran reçoit aujourd’hui en moyenne environ 250 millimètres de précipitations par an, soit près de trois fois moins que la moyenne mondiale. Si cette contrainte climatique est ancienne, les politiques de développement adoptées depuis plusieurs décennies ont considérablement accentué les tensions environnementales.
L’agriculture absorbe près de 90 % des ressources hydriques du pays, souvent à travers des techniques d’irrigation peu efficaces. La multiplication des barrages et l’exploitation massive des nappes phréatiques ont profondément modifié les équilibres hydrologiques.
La dégradation de l’environnement se manifeste désormais dans plusieurs régions du pays.
Le lac d’Ourmia, dans le nord-ouest de l’Iran, a perdu de 80 à 90 % de sa surface depuis les années 1990. La ville d’Ispahan offre un autre exemple révélateur : le fleuve Zayandeh Roud, qui traversait autrefois la ville, est aujourd’hui asséché.
Dans certaines régions, l’abaissement du niveau des nappes phréatiques provoque l’affaissement des sols, phénomène qui menace les infrastructures et les zones urbaines. Parallèlement, la dégradation des ressources hydriques accentue les tensions sociales dans les zones rurales, où l’accès à l’eau devient de plus en plus difficile pour les populations et les agriculteurs.
Dans la province du Khouzestan (au sud-ouest du pays), la pénurie d’eau potable, les tempêtes de poussière et la pollution industrielle ont également provoqué, ces dernières années, de nombreuses manifestations.
Cette situation contribue aussi à des migrations internes croissantes, certaines régions devenant de moins en moins habitables en raison de la raréfaction de l’eau et de la désertification.
La crise est devenue si profonde que certains responsables iraniens ont même évoqué l’idée de déplacer la capitale hors de Téhéran – une hypothèse longtemps impensable qui révèle l’ampleur des déséquilibres environnementaux et démographiques auxquels la métropole est aujourd’hui confrontée.
Dans un pays déjà frappé par une pénurie d’eau structurelle, la guerre déclenchée le 28 février dernier peut agir comme un puissant accélérateur de crise. Des frappes contre les infrastructures énergétiques ou industrielles majeures, conjuguées aux désorganisations économiques, feraient peser une pression supplémentaire sur des ressources hydriques déjà au bord de l’épuisement.
Car, au-delà des affrontements militaires, c’est peut-être la bataille pour l’eau qui déterminera l’avenir du pays.
La crise hydrique que traverse l’Iran dépasse largement la seule question environnementale. Elle résulte d’un enchevêtrement de transformations profondes : croissance démographique rapide, politiques agricoles intensives, urbanisation accélérée et abandon progressif des systèmes hydrauliques traditionnels qui avaient pourtant permis pendant des siècles de gérer la rareté de l’eau sur le plateau iranien. L’assèchement de nombreux aquifères, la disparition de lacs et de zones humides ainsi que la surexploitation des nappes souterraines témoignent de l’ampleur du déséquilibre écologique auquel le pays est désormais confronté.
À ces fragilités structurelles s’ajoutent aujourd’hui des tensions économiques et géopolitiques susceptibles d’accentuer encore les pressions sur les ressources naturelles. Dans un tel contexte, la question de l’eau ne relève plus seulement de la gestion environnementale : elle devient un enjeu central de stabilité économique, sociale et politique.
Car, dans un pays façonné depuis des millénaires par la rareté de l’eau, sa disparition progressive n’est pas seulement une crise écologique : elle menace un équilibre historique entre société, territoire et ressources.
Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.03.2026 à 16:29
Mathilde Bouteiller, Chargée de recherche en microbiologie & biologie moléculaire de l'unité AGHYLE, UniLaSalle
Guillemette Garry, Enseignante chercheure en biologie option phytopathologie, associée à l'Unité de recherche Aghyle, UniLaSalle

Les humains ne sont pas les seuls à être dotés de microbiotes. Les plantes aussi. Les milliers de microorganismes qui vivent sur leurs feuilles sont encore peu connus, mais pleins de potentiels pour accroître leur croissance ou améliorer leur rendement, ou encore leur résistance au stress.
À l’heure où l’utilisation des pesticides et des engrais de synthèse pose de plus en plus question, des alternatives efficaces doivent être trouvées. Parmi les solutions qui sont à l’étude, l’utilisation de produits d’origine naturelle, aussi appelés biosolutions, montre des résultats prometteurs.
Les biostimulants font partie de ces alternatives. Ils peuvent être de diverses origines et contiennent par exemple des extraits d’algues, des microorganismes, comme des champignons ou des bactéries, des extraits végétaux, des acides aminés… On les applique de multiples manières, en les pulvérisant sur les feuilles, en enrobant les graines ou directement dans le sol.
Ces produits fonctionnent en stimulant les processus biologiques naturels des plantes pour améliorer leur nutrition, leur croissance, leur rendement ou leur résistance au stress. Là où un engrais va apporter directement un élément nutritif (comme l’azote, le phosphore, le potassium) propice à la croissance des plantes et où un pesticide sera utilisé pour éradiquer les agresseurs des plantes, les biostimulants vont, eux, permettre à la plante d’augmenter ses propres capacités.
Il existe ainsi plusieurs avantages à utiliser des traitements foliaires plutôt que des traitements au sol.
Premièrement, ces traitements ont une activité plus rapide puisque la solution va pouvoir agir directement sur le métabolisme de la plante, sans trop dépendre de l’environnement très complexe que représente le sol. De plus, les doses utilisées en traitement foliaire sont bien moins importantes que lors d’une application au sol, ce qui rend ces traitements moins onéreux.
Par ailleurs, il est fréquent d’appliquer ce type de traitement en association avec d’autres traitements foliaires (herbicide, fongicide), dont l’effet négatif semble contrebalancé par l’effet du biostimulant.
Ce qui rend également les biostimulants particulièrement intéressants réside dans leur possibilité d’interagir avec le microbiote des plantes. Car les humains ne sont pas les seuls à vivre aux contacts d’une myriade de bactéries, de champignons, et autres microorganismes, qui exercent des fonctions importantes.
Les organismes présents dans les microbiotes de la plante comprennent :
des bactéries (microorganismes unicellulaires sans noyau) ;
des archées (microorganismes unicellulaires sans noyau formant un règne à part entière différent des bactéries) ;
des champignons pluricellulaires produisant du mycélium ;
des champignons unicellulaires (comme les levures) ;
des algues (végétaux unicellulaires) et des protistes (cellules unicellulaires non classifiables dans le règne animal, végétal ou fongique) ;
des virus et des bactériophages (virus qui attaque exclusivement les bactéries).
Chez les végétaux, ces microorganismes sont notamment présents au niveau des sols, des racines et des parties aériennes (tiges, feuilles, fruits et fleurs).
Les biosolutions ou les produits de lutte chimique vont être directement en contact avec ces microorganismes qui constituent le microbiote de la plante.
Plusieurs études ont déjà montré l’impact des biostimulants sur le microbiote au niveau des racines et du sol. Ces microorganismes du sol et des racines sont regroupés sous le nom de rhizosphère. Des biosolutions appliqués au sol sont, par exemple, capables de modifier les communautés microbiennes du sol, notamment en augmentant l’abondance en champignons mycorhiziens (champignons connus pour améliorer l’acquisition de nutriments par les plantes, qui favoriseraient la croissance et le rendement des cultures).
Malheureusement, à l’heure actuelle, peu d’études sur les microorganismes présents au niveau des parties aériennes des plantes, aussi appelés phyllosphère, sont recensées. Pourtant, nous savons que ces microorganismes exercent une activité globalement positive sur les plantes hôtes et qu’ils sont directement influencés par les produits appliqués sur les feuilles.
Au sein de la phyllosphère, les microorganismes sont capables d’interagir entre eux ainsi qu’avec leurs plantes hôtes avec lesquelles ils entretiennent une relation symbiotique, c’est-à-dire une association biologique, durable et réciproquement profitable, entre deux organismes vivants.
De ce fait, ce microbiote joue un rôle important dans le développement et la nutrition des plantes. Par ailleurs, comme cela est observé pour le microbiote cutané chez l’humain, la présence de microorganismes sur la surface des parties aériennes permet à la plante de se protéger et de prévenir de l’attaque d’organismes pathogènes. Une étude montre par exemple que certains membres de la communauté microbienne des feuilles fournissent une protection significative contre un agent pathogène chez l’arabette des dames, une plante à fleur très commune en Europe.
Mais pour mieux comprendre toutes les potentialités des alliances bénéfiques qui se jouent au niveau des feuilles des plantes, point de mystère, il faut mieux les connaître, et les étudier.
Pour étudier les microbiotes, on analyse généralement l’ADN des microorganismes.
La métagénomique est une méthode d’analyse fondée sur la technique de séquençage des ADN (déterminer la séquence des bases de tous les gènes du génome) d’un environnement donné. Avec cette méthode, l’étude des microorganismes prédominants dans un milieu spécifique est possible grâce à l’identification de ces microorganismes, en comparant leurs séquences avec des séquences de microorganismes déjà identifiés dans des bases de données appelées BLAST. Avec la métagénomique, on peut également connaître les fonctions que jouent ces microorganismes. Ces techniques, très à la mode, sont utilisées puisqu’elles présentent l’avantage de ne pas être basées sur la mise en culture de microorganismes parfois très difficile voire impossible.
Cependant, les études basées sur l’ADN ne permettent pas de distinguer l’ADN de microorganismes morts ou vivants et de savoir si ces microorganismes sont actifs. Au sein du laboratoire AGHYLE, le microbiote de la phyllosphère est donc étudié en parallèle par la mise en culture de certains microorganismes sur boîte de Pétri, bien que ces derniers ne représentent que quelques pourcents du microbiote total.
Les bactéries obtenues et isolées de la phyllosphère présentent généralement une grande diversité de couleur, de texture et d’aspect. La coloration permet aux microorganismes de mieux résister aux UV, ce qui est un avantage sélectif, car ils doivent être capables de résister aux rayons du soleil à la différence de ceux de la rhizosphère. Certaines bactéries forment des colonies très mucoïdes (grasses) ce qui les rendent également plus résistantes à la sécheresse.
Plusieurs études indiquent que des microorganismes provenant de la phyllosphère présentent des activités bénéfiques pour les plantes. Par exemple, sur la phyllosphère, les bactéries Methylobacterium sont reconnues pour stimuler la croissance des plantes et les protéger des bioagresseurs.
D’autres bactéries isolées de la phyllosphère de la tomate, comme Bacillus velezensis 83, sont également dotées de capacité de stimulation de la croissance des plantes et de protection des cultures.
Au sein du laboratoire, nous avons identifié des bactéries et les champignons isolés de la phyllosphère de la tomate Solanum lycopersicum (variété MicroTom) et du maïs (Zea mays L. variété DATABAZ). En comparant les séquences d’ADN obtenues avec une banque de données internationales (BLAST), nous avons pu identifier le genre et parfois aussi l’espèce de ces microorganismes et vérifier qu’ils s’agissaient bien de microorganismes connus et provenant de la phyllosphère.
Parmi les microorganismes identifiés, plusieurs sont connus dans la littérature et pourraient appartenir aux bactéries ou aux champignons promoteurs de la croissance des plantes et/ou présenter des effets de biocontrôle. D’autres ne sont que partiellement identifiés, et nous ne pouvons donc pas encore savoir s’ils sont bénéfiques ou pathogènes.
Bien qu’il soit possible d’utiliser directement des bactéries ou des champignons isolés de l’environnement naturel pour booster la croissance et la protection des plantes, la colonisation et la capacité des microorganismes à fonctionner en champ reste difficile à prévoir.
De plus, le stockage de microorganismes est bien plus compliqué que ne l’est un biostimulant. Dans ce sens, le développement de solutions agissant directement sur les microorganismes déjà présents sur les plantes, reste une alternative prometteuse pour l’agriculture. Ainsi, pour tester des biostimulants de manière peu onéreuse et rapide, nous réalisons au laboratoire des tests in vitro (en boîte de Pétri) sur les microorganismes de la phyllosphère. Le développement des microorganismes est suivi au cours du temps et la morphologie du développement bactérien et mycélien est observée.
Dans la figure ci-dessus, on observe l’effet d’un biostimulant foliaire sur un champignon, isolé de la phyllosphère du maïs. Bien que la taille du mycélium ne semble pas impactée, la présence du biostimulant semble affecter le champignon. Mais plusieurs questions restent en suspens : est-ce que ce biostimulant induit la même chose chez tous les microorganismes de la phyllosphère ? Ne va-t-il pas stimuler la croissance d’organismes pathogènes ?
Ces résultats préliminaires offrent des perspectives intéressantes, mais doivent encore être approfondis.
Les premières expérimentations portant sur la phyllosphère ont été initiées dans le cadre des travaux menés au sein de la Chaire Biomes, en partenariat avec l’entreprise Gaïago.
Guillemette Garry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.03.2026 à 16:28
Margot Déage, Maîtresse de conférences en sociologie, Université Grenoble Alpes (UGA)
Début 2026, le ministère de l’éducation nationale a lancé l’alerte sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire. Près de 15 % des filles et 12 % des garçons auraient été exposés à au moins une forme de violence sexuelle, selon la dernière enquête de victimation du ministère. Mais ces données officielles reflètent-elles toute l’ampleur du phénomène ? Une autre enquête, menée en Île-de-France pour le Centre Hubertine-Auclert pour l’égalité femmes-hommes, estime qu’environ un élève sur deux serait concerné. Explications.
Le 29 janvier 2026, le gouvernement a publié un communiqué de presse sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire. On y apprend qu’au collège, « 15 % des filles et 12 % des garçons déclarent avoir été exposés à au moins une forme de violence sexuelle ».
Ces chiffres renvoient aux données collectées dans une enquête de climat scolaire et de victimation réalisée par le ministère de l’éducation nationale au printemps 2022. Concrètement, cette enquête interroge les élèves sur des faits survenus depuis le début de l’année scolaire : atteintes aux biens, attaques physiques, psychologiques et sexuelles. Celles-ci recouvrent le voyeurisme dans les toilettes ou les vestiaires, les attouchements, les caresses au sein du collège ou à proximité et les baisers forcés. Les violences sexuelles y sont donc appréhendées essentiellement en présentiel. Les cyberviolences font l’objet d’une catégorie distincte, incluant notamment le visionnage non consenti d’images à caractère sexuel, qui concerne 4,4 % des collégiens et collégiennes.
Malgré l’absence de données sur l’effet du numérique sur les violences sexuelles, le communiqué désigne les réseaux sociaux comme « un puissant facteur d’amplification de ces violences » et appelle à une interdiction des plateformes numériques avant 15 ans. Cette lecture appelle discussion.
Au printemps 2023, nous avons conduit pour le Centre Hubertine-Auclert une étude sur les (cyber)violences de genre à l’adolescence. Celles-ci sont définies comme tout acte préjudiciable commis contre une personne en raison de son sexe ou de sa non-conformité aux rôles de genre, en face-à-face ou dans l’espace numérique. L’objectif était notamment de documenter finement les violences sexuelles et leur circulation entre espaces scolaires, extérieurs et numériques.
L’enquête a été menée dans 14 établissements d’Île-de-France, représentatifs de la région, auprès d’élèves de la sixième à la terminale. Parmi les 1 669 réponses recueillies au collège, 847 proviennent de filles, 801 de garçons et 21 de personnes non binaires.
Premier constat : 43 % des collégiens et collégiennes déclarent avoir subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de l’année écoulée. Les filles et les personnes non binaires sont plus nombreux à rapporter au moins une forme de violence sexuelle (44 % contre 41 % des garçons).
Ces chiffres sont sans commune mesure avec ceux issus de l’enquête institutionnelle. Pourquoi un tel écart ? Essentiellement parce que le périmètre des faits étudiés diffère.
Notre enquête inclut, au-delà des agressions et attouchements, des violences souvent minimisées ou invisibilisées : les outrages sexuels (36 %), comme les mimes sexuels (22 %), les propos sexuels imposés (20 %), les sollicitations sexuelles insistantes (9 %) et le visionnage forcé d’images sexuelles (12 %) ; les agressions sexuelles (14 %), comme les attouchements (11 %) et les baisers forcés (7 %) ; ou encore, les atteintes à l’image intime (7 %), comme la réalisation forcée d’image intime (3 %), la sextorsion (4 %), la divulgation (3 %), le vol (2 %) ou encore le montage d’image intime (1 %). Par ailleurs, 2 % des collégiennes et collégiens ont déclaré avoir subi d’autres formes de violences sexuelles, un chiffre qui inclut potentiellement des viols.
Dans 71 % des cas, les auteurs sont des garçons mineurs qui agissent seuls (47 %) ou en groupe (24 %).
Autrement dit, lorsqu’on s’intéresse à l’entièreté du continuum de violences sexuelles, leur ampleur apparaît bien plus importante.
Deuxième constat : les violences sexuelles sont plus fréquentes dans l’établissement scolaire qu’ailleurs.
Sur l’ensemble des faits rapportés, 43 % se sont produits dans l’espace scolaire, 24 % dans l’espace numérique et 5 % à la fois en ligne et au collège. Les 29 % restants ont eu lieu à l’extérieur (dans des espaces privés ou publics en présentiel).
La plupart des violences sexuelles se produisent très majoritairement dans le cadre scolaire, comme les agressions (53 % contre 3 % en ligne et 1 % en hybride) ou les outrages (46 % contre 24 % en ligne et 6 % en hybride).
Ce sont les atteintes à l’image intime qui sont les plus fréquemment commises en ligne (63 % contre 8 % au collège et 5 % en hybride). Ces violences sont en effet facilitées par les outils numériques qui permettent de capturer, de sauvegarder, d’éditer et de diffuser des images. Néanmoins, 15 % des actes de sextorsion (et 4 % en hybride) et 9 % des divulgations d’image intime (et 11 % en hybride) ont eu lieu dans l’enceinte scolaire, ce qui suggère la persistance de formes de captation et de diffusion d’images déconnectées des réseaux sociaux.
Ces résultats invitent à penser la porosité et l’imbrication des violences entre les espaces numériques et scolaires. Une image produite sous contrainte dans une chambre peut être imprimée et diffusée au collège ; un mime sexuel en classe peut être filmé et partagé sur une messagerie, etc.
Attribuer aux seuls réseaux sociaux la responsabilité des violences sexuelles pose plusieurs problèmes.
D’une part, la majorité des violences recensées se déroulent principalement dans l’espace scolaire. En d’autres termes, les violences sexuelles n’ont pas besoin des plateformes numériques pour exister, et c’est d’abord au collège qu’il faut agir. Ces plateformes jouent plutôt un rôle de révélateur des violences, qui en amplifient certaines dimensions : l’extension du public, le partage d’informations et d’images personnelles, la permanence des contenus, la vraisemblance des rumeurs, la libération des paroles toxiques ou le sentiment d’impunité.
Les (cyber)violences sexuelles s’inscrivent dans des enjeux de réputation propres aux sociabilités juvéniles. Les plateformes numériques ne créent pas ex nihilo les normes de genre, mais elles en accélèrent la circulation et en renforcent la visibilité. Une image intime diffusée sans consentement peut ainsi produire une stigmatisation durable, particulièrement pour les filles.
Interdire l’accès aux plateformes avant 15 ans ne saurait donc constituer une réponse suffisante. Une telle mesure laisse intacts les dynamiques de genre et les rapports de pouvoir qui structurent les interactions adolescentes, en ligne comme au collège.
Pour changer la donne, il faut d’abord reconnaître l’ampleur réelle des violences sexuelles à l’adolescence, ce qui suppose d’en élargir la définition. Il est nécessaire également de décloisonner les dispositifs existants. Les programmes de lutte contre le harcèlement (comme le programme Phare), l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) travaillent encore en silos. Or, nos données montrent que les violences sexuelles se situent précisément à l’intersection de ces champs : rapports de genre, usages numériques, dynamiques de groupe.
Une prévention efficace suppose d’articuler ces dimensions : travailler sur les normes de genre, sur le consentement, sur la gestion des images et des données personnelles, mais aussi sur les logiques de réputation, de confidentialité et de modération propres aux réseaux sociaux.
Enfin, les actions doivent associer les élèves eux-mêmes pour qu’elles et ils apprennent à reconnaître les violences sexuelles, qu’elles et ils se sentent légitimes pour les contester. La plateforme de sensibilisation « Gênant, surtout violent » propose des ressources pédagogiques pour objectiver des situations souvent banalisées.
En définitive, la question n’est pas de choisir entre régulation du numérique et action éducative. Elle est de comprendre que les violences sexuelles à l’adolescence forment un système relationnel qui traverse les espaces. Car, si le numérique transforme les modalités de circulation des violences, le problème premier réside dans la persistance de rapports de genre inégalitaires, que l’école a précisément pour mission de déconstruire.
Margot Déage a reçu des financements du Ministère de l'Éducation nationale et de la Région Île-de-France pour réaliser l'enquête présentée dans cet article.