11.03.2026 à 12:06
Gabrielle Radica, Professeure des universités en philosophie, Université de Lille

En France, le droit autorise les familles à organiser de larges pans de leur vie par contrat. Cela implique-t-il que la vie domestique soit un espace de liberté pour les individus ? Ou la contractualisation renforce-t-elle au contraire les contraintes et les normes ? Depuis le XVIIe siècle, cette évolution fait débat chez les philosophes. Explications avec Hobbes, Locke ou encore Rousseau, à partir du recueil la Famille des classiques (éditions de l’ENS-Lyon), qui explore ces pensées de l’institution familiale sous différentes facettes.
Si, au contraire de ce qui se fait dans de nombreux pays, le législateur français interdit les contrats de gestation pour autrui, il autorise les familles à organiser de larges pans de leur vie commune par convention et par contrat.
On connaissait depuis longtemps les contrats de mariage, qui organisent la distribution et la gestion des biens matrimoniaux. On voit apparaître désormais d’autres arrangements du même genre, comme ces « conventions parentales » par lesquelles les parents « organisent les modalités d’exercice de l’autorité parentale et fixent la contribution à l’entretien et à l’éducation de l’enfant » après leur séparation et qu’ils peuvent faire homologuer par le juge aux affaires familiales (article 373-2-7 du Code civil).
C’est vrai, on parle ici de « convention » parentale et le juriste distinguera le genre, à savoir ladite convention, qui désigne tout accord de volontés, de l’espèce, le contrat, qui accorde aussi des volontés, mais qui présente la particularité supplémentaire de créer des obligations. Il n’empêche, l’idée règne selon laquelle les liens familiaux seraient devenus toujours plus contractuels et, par là, toujours plus volontaires.
Mais qu’entend-on exactement par là ? La chose n’est pas toujours claire et elle peut revêtir plusieurs significations : que la vie familiale et domestique est devenue plus libre, qu’elle est devenue plus individualisée ou bien, au contraire, qu’elle est toujours plus formalisée et encadrée.
Les philosophes classiques nous aident à apprécier ce phénomène, son histoire et sa complexité. Les noms de Locke, Hobbes, Rousseau ou encore Montesquieu évoquent souvent la figure de philosophes politiques, de penseurs du droit, du pouvoir et du contrat social. On sait moins que ces auteurs ont tous été aussi des penseurs de la famille, qu’ils y ont consacré de nombreuses pages. C’est pour le rappeler qu’est publié le recueil de textes la Famille des classiques aux éditions de l’ENS-Lyon.
De fait, leurs propos sur la famille sont inséparables de leur pensée politique. Pouvoir, autorité, règles, intérêt, ces notions ne sont-elles pas communes à la famille et à l’État ? Soit qu’ils pensent la famille sur le modèle de l’État, le père constituant comme un petit souverain à l’égard de ses enfants, de son épouse et de ses domestiques, soit qu’ils les opposent parce que la famille, à la différence de la société politique, unit ses membres par les sentiments, la proximité et les affaires plus ou moins triviales qui ne concernent qu’eux (éducation, sexualité, subsistance), ces auteurs classiques ont tous été conscients que l’on doit y réfléchir ensemble.
On invite ainsi dans ce livre à relire les pages de Hobbes sur le pouvoir paternel, celles de Locke sur le pouvoir parental partagé et sur la possibilité de divorcer ou encore celles de Rousseau sur la maternité et l’enfance, puis à relier ces réflexions à la sphère politique.
Il ne faut pas exclure dès lors que la fameuse idée de contrat social, c’est-à-dire l’énoncé des conditions sous lesquelles nous sommes réunis dans un État, obéissons aux mêmes lois, bénéficions des mêmes protections collectives, ait trouvé sa source dans le modèle des contrats privés. Ainsi les notions de contrat et de contractualisme (l’idée de cadrer les relations entre des particuliers) fonctionnent à plusieurs échelles, privée et publique, familiale et politique.
L’idée de contrat attire et effraie tout à la fois ceux qui aspirent à garantir la liberté individuelle : le consentement n’est-il pas le meilleur moyen de la liberté ? Chacun ne souhaite-t-il pas définir et poser à l’avance les règles de son existence avec autrui ? Cependant le contrat n’est-il pas un piège et un moyen habile qu’ont trouvé certains pour nous asservir avec notre consentement en bonus ?
Le contractualisme familial a toujours trouvé des défenseurs (Daniel Borrillo le défend aujourd’hui dans la Famille par contrat) et des détracteurs (ainsi de Carole Pateman, le Contrat sexuel). Le savant Henry Maine affirme au XIXe siècle que la société moderne représente l’abandon d’un modèle social fondé sur des statuts rigides au profit d’une société contractuelle où la volonté individuelle prend toujours plus d’importance.
Or, dès le XVIIe siècle, Grotius, Hobbes, Pufendorf, explorent l’importance cruciale du consentement dans l’établissement des relations proprement humaines. Mais nous serons surpris de lire qu’ils le font pour le meilleur et pour le pire. Le contrat étant l’outil universel auquel ils recourent pour penser toutes les relations humaines, ils le mobilisent au sujet du lien conjugal ainsi que du lien parental.
Hobbes considère que, quoique les enfants soient longtemps incapables de passer de tels contrats, on doit faire comme s’ils avaient passé avec leurs parents des conventions qui assurent une obéissance absolue en échange de leur subsistance. Ce n’est pas tout : ces penseurs, philosophes (Hobbes) ou spécialistes du droit (Grotius et Pufendorf), recourent aussi au contrat pour organiser le rapport des maîtres à leurs serviteurs, voire pour penser les conditions juridiques de l’esclavage. Pufendorf va jusqu’à dire que l’esclavage lui-même doit être contractualisé. Ce rappel affligera certainement les partisans du contrat et confortera ses adversaires : le contrat a été bien des fois convoqué pour encadrer diverses formes de servitude domestique et économique.
De deux choses l’une : soit le fait de contracter est tellement général et ambivalent qu’il ne contient par soi aucune promesse de liberté, et peut engendrer le pire comme le meilleur, soit il faut rompre avec des conceptions du contrat qui admettent que l’on puisse contracter pour se donner tout entier à un maître et perdre sa liberté. C’est le second choix qu’opèreront Locke et Rousseau qui rompront avec leurs prédécesseurs, et qui ne pardonneront pas à Grotius, Hobbes et Pufendorf d’avoir fait servir le contrat à de telles fins. « Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul », objecte vigoureusement Rousseau à Grotius dans le Contrat social.
Ainsi, il serait outré de faire du contrat seulement un moyen habile d’obtenir l’obéissance sans avoir à recourir à la violence. Le contrat a aussi été un outil de lutte contre le patriarcalisme et le philosophe anglais Locke nous intéresse parce qu’il cadre le contrat : on ne peut contracter contre soi-même, on ne peut contracter pour se faire esclave et le contrat est plutôt l’expression d’un échange de bons procédés, d’une association humaine qui ne vaut que si elle se tient dans des limites et un cadre raisonnables.
Là où Hobbes pensait des pères exigeant tout, et ne devant rien à leurs enfants, des maris despotes autorisés par un contrat léonin passé entre puissants et vulnérables à obtenir ce qu’ils veulent des seconds, Locke voit dans le contrat le moyen de limiter le pouvoir intra-familial. Selon Locke, le philosophe de la modération, les époux ne s’associent que dans la poursuite de la subsistance, de la procréation et de l’éducation des enfants. Ils le font librement. Or, ce que la volonté a fait, elle peut le défaire. Aussi, une fois leur mission accomplie, et dans l’hypothèse où ils ne s’entendraient pas, les époux pourraient très bien divorcer si cela se présentait comme la solution la plus raisonnable pour tous. Le contractualisme a donc été l’instrument chez cet auteur, que certains considèrent comme un des premiers penseurs libéraux, d’un adoucissement du pouvoir marital, et d’une relâche de la contrainte s’exerçant au sein de la cellule domestique.
Le contrat reste un mot creux tant qu’on n’a pas identifié ce qui est essentiel pour ceux qui le passent : est-il un lien entre personnes qui cherchent leur subsistance comme chez Hobbes ? Unit-il des personnes dont la liberté est première et inaliénable, comme c’est le cas chez Rousseau ? Contracter ne signifiera pas du tout la même chose pour les uns et les autres.
Dernier point : certains auteurs, comme Grotius, Montesquieu, Rousseau, ne croient pas utile de penser intégralement la famille sur le patron de l’État et rappellent que ce qui peut se décider entre citoyens adultes et rationnels doit être réglé autrement en famille. Entre les époux, entre les frères et les sœurs, entre les parents et les enfants, ne faut-il pas plutôt rappeler l’importance des sentiments, du donné, des corps et pas seulement de la volonté, de tout ce qui nous échappe et aussi de tout ce qui ne se décide pas par un contrat ni par une volonté libre et éclairée, comme le plaisir d’être et de vivre ensemble, ou encore de converser ?
Gabrielle Radica ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.03.2026 à 12:04
Richard Toye, Professor of Modern History, University of Exeter
En pleine guerre contre l’Iran, Donald Trump s’est agacé du délai mis par Londres à autoriser l’utilisation d’une base militaire stratégique par les forces américaines. Il s’en est notamment pris au premier ministre Keir Starmer, regrettant que, en sa personne, les États-Unis « n’ont pas affaire à Winston Churchill » – façon de dire que Churchill, lui, se serait aligné sur Washington sans états d’âme. Cette comparaison repose sur une vision très simplifiée de l’histoire et du « Vieux Lion », qui dirigea le gouvernement du Royaume-Uni de mai 1940 à juillet 1945 puis d’octobre 1951 à avril 1955.
Lorsque, le 3 mars dernier, Donald Trump reprocha à Keir Starmer son soutien trop tiède aux opérations américaines et israéliennes contre l’Iran, il glissa dans son propos une référence historique. « Nous n’avons pas affaire à Winston Churchill », déplora-t-il, indiquant ainsi que, à la différence de l’actuel locataire du 10, Downing Street, Churchill, lui, se serait résolument tenu aux côtés de Washington lors de l’actuelle confrontation avec Téhéran. Mais Churchill aurait-il vraiment applaudi la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février ?
La réponse n’est pas aussi évidente que semble le croire Donald Trump. Si Churchill a toujours accordé la plus grande importance à l’alliance entre Londres et Washington, et eu volontiers recours à une rhétorique belliqueuse, il s’est également distingué par une prudence stratégique constante. Loin d’être systématiquement attiré par la confrontation armée, il avait plutôt tendance à considérer la guerre et la diplomatie comme deux éléments indissociables.
Son célèbre discours prononcé à Fulton (Missouri), le 5 mars 1946, en fournit une illustration remarquable. Chacun se souvient de la formule restée fameuse qu’il y employa pour la première fois ; « Un rideau de fer est descendu sur l’Europe. » Mais ce discours – officiellement intitulé The Sinews of Peace (Le nerf de la paix) – ne fut pas seulement un appel aux armes face à l’expansion soviétique. Churchill y souligna à la fois l’importance de comprendre ses adversaires et le besoin de renforcer les Nations unies. Il défendait l’idée que pour préserver la paix, les puissances occidentales devaient se montrer unies et fortes afin de dissuader toute agression.
L’Iran avait déjà été évoqué dans ce discours. À l’époque, les troupes soviétiques ne s’étaient pas retirées du nord de l’Iran malgré des accords conclus pendant la guerre. Cet épisode se trouva partiellement à l’origine des premières tensions qui allaient aboutir à la guerre froide. Churchill considérait donc déjà le dossier iranien à travers le prisme de la rivalité entre grandes puissances.
Cette vision des choses ne datait pas de 1946. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1943, Churchill s’était rendu à Téhéran pour y rencontrer Frankiln D. Roosevelt et Joseph Staline lors de la première conférence des « trois grands leaders » alliés. Cette réunion se déroula dans la capitale de l’Iran car le pays était devenu un corridor logistique crucial permettant d’acheminer des équipements alliés vers l’Union soviétique.
Pour Churchill, la conférence fut une profonde désillusion. Roosevelt cherchait de plus en plus à s’attirer les bonnes grâces de Staline, parfois au détriment du Royaume-Uni. Churchill racontera plus tard avec amertume qu’il était assis « entre le grand ours russe et le grand bison américain » – un bestiaire où son pays à lui s’apparentait à « un pauvre petit âne britannique ». Cette remarque reflétait une prise de conscience : le Royaume-Uni ne faisait plus partie des grandes puissances dominantes du monde.
Ayant compris cela, Churchill décida, une fois la guerre terminée, de cultiver autant que possible la relation américano-britannique. Son appel lancé à Fulton en faveur d’une « relation spéciale » entre le Commonwealth britannique et les États-Unis n’était pas qu’un geste rhétorique. C’était une tentative d’assurer la sécurité future de son pays dans un ordre international dominé par l’émergence de la puissance américaine.
Mais la réflexion de Churchill sur l’Iran ne s’est pas limitée à la diplomatie de la guerre froide. En 1953, lors de son second mandat de premier ministre, une opération clandestine renversa le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh et rétablit l’autorité du shah Mohammad Reza Pahlavi. Le coup d’État avait été principalement organisé par la CIA, sous la direction de Kermit Roosevelt Jr., mais Churchill l’avait soutenu avec enthousiasme. Lorsque Roosevelt lui décrivit plus tard l’opération lors d’une rencontre à Downing Street, le premier ministre aurait déclaré qu’il aurait volontiers servi sous ses ordres dans une telle mission.
Cet épisode, qui indique que Churchill n’avait rien contre le recours à la force lorsqu’il estimait que les intérêts occidentaux étaient menacés, allait avoir de lourdes conséquences : le renversement de Mossadegh devint l’un des principaux griefs mis en avant par les leaders révolutionnaires iraniens. Et depuis son instauration en 1979, la république islamique n’a cessé de rappeler les interventions étrangères – particulièrement le coup d’État américano-britannique de 1953 – afin de légitimer son pouvoir et se présenter comme le défenseur de la souveraineté iranienne contre une domination externe.
Autrement dit, cette interférence occidentale en Iran est devenue, avec le temps, l’une des armes politiques les plus puissantes du régime.
Churchill était bien conscient que les guerres et les interventions pouvaient entraîner des conséquences imprévues. En repensant à son expérience de jeune officier lors de la guerre des Boers, il écrivit qu’une fois le signal du conflit donné, les hommes d’État perdaient le contrôle des événements. La guerre devenait alors soumise à « la Fortune maligne, aux surprises malencontreuses et aux terribles erreurs de calcul politiques ». Ce n’était pas l’opinion d’un pacifiste, mais celle d’une personne ayant vu à quelle vitesse certaines décisions politiques peuvent devenir impossibles à maîtriser.
Comment ces instincts pourraient-ils s’appliquer à la crise actuelle ? Churchill aurait presque certainement considéré le régime iranien avec une profonde méfiance. Sa vision de la guerre froide le poussait à interpréter la politique internationale en termes de confrontation idéologique et d’équilibre stratégique. Il aurait sans doute estimé que faire preuve de faiblesse face à des régimes jugés agressifs ne ferait qu’encourager ceux-ci à défier les Occidentaux toujours davantage.
Mais Churchill pensait rarement que l’action militaire, à elle seule, pouvait résoudre les conflits géopolitiques. Son approche consistait plutôt à allier fermeté et diplomatie : négocier à partir d’une position de force tout en maintenant des canaux de communication avec ses adversaires. Même au plus fort de la guerre froide, il espérait qu’une position de force des pays occidentaux pourrait, à terme, convaincre les dirigeants soviétiques de parvenir à un compromis.
Avant tout, Churchill estimait que l’influence du Royaume-Uni reposait sur sa relation étroite avec les États-Unis. Mais, dans son esprit, cet alignement ne devait pas se limiter à simplement suivre Washington : il devait également permettre d’orienter la puissance américaine. La « relation spéciale » devait être un partenariat et non l’octroi d’une liberté totale.
La référence de Trump à Churchill repose donc sur une image simplifiée du chef de guerre, présenté comme un partisan instinctif de l’action militaire. L’histoire montre en réalité un personnage plus nuancé : un stratège convaincu de l’importance de la force, certes, mais aussi de la diplomatie, des alliances et d’une gestion prudente des rivalités entre grandes puissances.
Si Churchill était encore vie aujourd’hui, il appellerait probablement les gouvernements occidentaux à faire preuve de fermeté. Mais il reconnaîtrait aussi que le système politique iranien s’est construit sur la mémoire des interventions étrangères passées – et que tout nouveau conflit risquerait de renforcer précisément les forces qu’il prétend affaiblir.
Churchill soulignait d’ailleurs que la guerre, une fois déclenchée, suit rarement les chemins bien ordonnés imaginés par ceux qui l’ont lancée. Un avertissement qui reste, encore aujourd’hui, d’une grande actualité.
Richard Toye a reçu des financements du Leverhulme Trust.
11.03.2026 à 12:04
Caroline Azad, Docteure en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

De la Perse antique aux massacres de janvier 2026, l’histoire du sport incarne des univers symboliques qui façonnent depuis des millénaires la civilisation iranienne, où les valeurs de bravoure et de courage sont traditionnellement érigées en idéaux d’humanité.
« La connaissance du sport est la clé de la connaissance d’une société. » Cette thèse formulée par les sociologues Norbert Elias et Éric Dunning dans leur ouvrage de référence « Sport et civilisation : la violence maîtrisée » semble prendre une résonance particulière dans le cas de l’Iran.
Partir à la découverte de l’histoire du sport en Iran revient à s’immerger dans celle du pays. Cette plongée vertigineuse permet de saisir la diversité des expériences sociales et de comprendre les rapports de pouvoir et de domination qui traversent la société et structurent ses systèmes de gouvernance. Elle invite aussi à explorer les imaginaires collectifs et les univers symboliques enracinés depuis plusieurs millénaires et qui façonnent encore aujourd’hui la singularité de la culture iranienne.
Dans la Perse antique, l’éducation du corps occupe une place centrale dans l’organisation sociale et se trouve indissociablement liée à la dimension spirituelle de l’existence, alors largement structurée par les valeurs du zoroastrisme.
Si de nombreux récits se sont perdus au fil des guerres, des conquêtes et des traditions orales, le plus ancien qui nous soit parvenu remonte au cinquième siècle avant notre ère. Dans son « enquête » qui relate les guerres médiques opposant les Grecs aux Perses de l’empire achéménide, l’historien hellénique Hérodote (vers 484-425) écrit à propos de certaines traditions athlétiques des Perses, à l’instar de la domestication du cheval, que « leurs enfants, de cinq ans jusqu’à vingt ans, apprennent trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc et dire la vérité ».
Plus de 1 400 ans après ce récit, une œuvre fondatrice immortalise la figure du chevalier – et à travers elle un idéal d’humanité. Il s’agit du Shânâmeh du poète Ferdowsi (vers 940-1020). Ce « Livre des rois », rédigé à l’époque de la domination arabe et musulmane en territoire perse, n’est pas seulement une composition d’un genre unique dans la littérature mondiale par la richesse et l’étendue de son récit. Il constitue la matrice mythologique et historique de la culture iranienne.
Composé en persan au début du XIe siècle, cet ouvrage relate une fresque inspirée de faits historiques allant de la création du monde et de l’émergence de la civilisation iranienne préislamique jusqu’à la conquête arabe au milieu du VIIe siècle. À travers un corpus de plusieurs milliers de manuscrits, Ferdowsi met en scène une succession de héros et d’héroïnes dont les exploits militaires, la force physique, les vertus morales et le code de l’honneur ont forgé la mémoire et le patrimoine culturel iraniens. Ces hommes et ces femmes ne sont pas uniquement des combattants : ils sont avant tout porteurs d’une conception exigeante de la morale et de l’éthique, fondée sur les notions de courage, de bravoure, de simplicité, de contrôle des passions, de dépassement des apparences, de l’abandon de l’orgueil ou encore de la connaissance de soi. Ce système de valeurs spirituelles a comme principal dessein l’amélioration de l’être et de la vie.
Si la guerrière Gordafarid figure parmi les héroïnes de premier plan, l’un des grands héros de cette épopée légendaire est Rostam, symbole par excellence du javânmard, chevalier guidé par un code d’honneur et une bravoure inébranlables. Doté du titre militaire de jahân·e pahlavân (soit le pahlavân du monde, qui fait référence à cet idéal d’humanité mêlant prouesses athlétiques et qualités morales), Rostam allait parfois jusqu’à sceller l’issue d’un combat à mains nues, afin de ne pas tirer avantage des faiblesses de son adversaire et d’obtenir la victoire à armes égales.
Cette aptitude à ne pas exploiter les incapacités ou les blessures de leurs concurrents fera d’ailleurs la renommée et la légende des plus grands lutteurs iraniens contemporains, à l’exemple de Gholam Reza Takhti (1930-1968), premier champion olympique iranien de lutte libre. Lors d’un combat contre le Soviétique Alexandre Medved, il refusa de s’en prendre au genou blessé de ce dernier, un geste qui lui coûta la victoire mais consacra durablement sa réputation d’homme d’honneur.
Le métier de lutteur professionnel, tel qu’il est décrit dans les textes du monde musulman aux XIIIe et XVe siècles, fut associé à la pensée mystico-religieuse du soufisme qui prédominait dans les cours royales des sultans du Moyen-Âge. Ainsi, les souverains safavides (1501-1736), issus de cet ordre mystique qu’ils entendaient renforcer, favoriseront l’essor de la lutte en tant qu’art véritable, associé à la méditation, à la contemplation et aux vertus spirituelles les plus gratifiantes.
De l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, des Balkans jusqu’aux confins de l’Inde, les lutteurs vont former des confréries régies par un officiel de la cour et s’entraîner dans des gymnases traditionnels appelés zurkhâneh (littéralement, maisons de la force). Bien que leur origine reste difficile à retracer, leur existence remonterait à l’empire achéménide où leur fonction principale était d’assurer la consolidation des réseaux militaires, et plus tard la résistance de ces derniers face aux multiples incursions ennemies. Dans la littérature française, l’existence de ces gymnases n’est attestée qu’à partir du XVIIe siècle dans deux récits de voyages : Estat de la Perse en 1660 du père Raphaël du Mans, de son vrai nom Jacques Duterte, traducteur auprès des rois safavides et moine capucin responsable d’un couvent à Ispahan de 1647 à sa mort en 1669 ; et celui du chevalier Jean Chardin (1643-1713), explorateur et auteur du Journal de voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales.
Si la littérature reste très avare sur le rôle des femmes dans l’histoire du sport de manière générale, les combats qu’elles mènent aujourd’hui interrogent sur l’existence d’une possible continuité avec des expériences passées. Depuis l’instauration de la République islamique en 1979, les caractéristiques de la lutte ont été remaniées selon des critères issus de la doctrine politique chiite. Celle-ci établit une réglementation inégale entre les hommes et les femmes et conditionne l’accès des Iraniennes au sport à l’imposition d’un code vestimentaire strict. Si elles en demeurent encore exclues, les Iraniennes pratiquent la lutte dans des espaces privés, sans cesser de réclamer l’ouverture des gymnases ni d’imposer leur présence dans un héritage culturel réinterprété à l’aune de considérations idéologiques.
En Iran, le corps féminin actif, visible et compétitif, cristallise les tensions au sein du système de gouvernance, qu’il soit d’ordre clérical ou politique, entre ceux qui cherchent à restreindre les femmes dans un rôle et un statut circonscrits, et d’autres qui ambitionnent de faire du sport un domaine de légitimation (géo) politique et idéologique. Néanmoins, les athlètes iraniennes ont réussi, avec plus ou moins de succès selon les circonstances et les époques, à jouer un rôle actif dans le développement et l’identité de leur discipline.
Par leurs trajectoires individuelles, leurs prises de parole publiques et, surtout, leur persévérance face aux nombreuses contraintes et tentatives de découragement qui leur sont imposées, elles ont fait du sport, souvent au péril de leur vie ou de leur carrière, un véritable territoire de résistance, de désobéissance et de contestation sociale et politique.
Tous les mouvements de révolte qui ont jalonné l’histoire récente de l’Iran ont impliqué des athlètes. Aujourd’hui encore, à la suite de l’effroyable bain de sang qui s’est abattu sur un nombre incalculable de civils innocents, des défections en série ont lieu dans le monde du sport. Le célèbre attaquant Mehdi Ghayedi fut le premier sportif à annoncer, sur les réseaux, son retrait de l’équipe nationale de football. Il fut suivi par les joueuses Zahra Alizadeh et Kosar Kamali qui prirent à leur tour la décision de quitter le football. La violence inouïe exercée durant quarante-sept ans au nom du pouvoir et de l’idéologie aura brisé la vie de nombreux sportifs et sportives issus de toutes les disciplines.
Alors, qui mieux que cette jeune génération pour s’ériger en digne héritière des valeurs de bravoure et de courage qui irriguent, dans toute sa diversité, la civilisation iranienne ? Une génération qui incarne, au-delà d’elle-même, les aspirations et les indignations d’une population iranienne que rien, pas même la mort, ne semble pourvoir détourner de sa détermination à prendre la place qui lui revient dans l’avenir de son pays.
Caroline Azad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.