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10.06.2026 à 16:06

Le « resilient trade » : vers une nouvelle doctrine du commerce international ?

Jean-Marie Cardebat, Professeur d'économie à l'Université de Bordeaux et Professeur affilié à l'INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

Face au néomercantilisme de la Chine et des États-Unis, l’Union européenne cherche une troisième voie pour son commerce international. La mondialisation du début du millénaire est-elle finie ?
Texte intégral (1755 mots)

C’est une évolution qui passe sous les radars. Le développement du commerce international, qui semblait inéluctable, marque le pas. Alors que les États-Unis et la Chine pratiquent un néomercantilisme, l’Union européenne esquisse une troisième voie originale.


Le commerce international se fragmente. Sa part dans le PIB mondial se réduit sensiblement depuis la crise des subprimes de 2008 (Cf. Graphique 1). Une controverse sémantique existe pour caractériser ce phénomène. Les institutions internationales, nées dans l’après-guerre pour accompagner l’essor des échanges internationaux, se refusent à parler de « démondialisation ». Alors on invente des mots, comme slowbalization ou newbalization. Au fond, ce débat importe peu, car le constat d’une fragmentation du monde et d’un recul des échanges est, quant à lui, bien partagé. Le consensus est que la mondialisation ne repartira pas.

Les cycles de la mondialisation

Finalement, ce n’est pas très surprenant. La période actuelle nous rappelle simplement que la mondialisation n’est ni un phénomène continu ni immuable. Le graphique suivant révèle les phases historiques d’expansion et de contraction des échanges. Derrière ces cycles on retrouve une alternance des paradigmes économiques qui fondent des doctrines du commerce international.

*Part du commerce international dans le PIB mondial *

Coface

Le mercantilisme des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, qui reposait sur l’idée que la puissance économique dépendait de l’accumulation des richesses où l’État devait favoriser les exportations et limiter les importations, s’est ainsi effacé sous l’influence de la pensée classique libre-échangiste qui a démontré qu’un commerce basé sur un principe de spécialisation des pays n’était pas un jeu à somme nulle et que tous les participants à l’échange y gagnaient. C’est ainsi que la première mondialisation a vu le jour au milieu du XIXᵉ siècle. Avant de s’effondrer au début du XXᵉ siècle.

Un même cycle de mondialisation-démondialisation se joue sous nos yeux, entre la mondialisation de l’après-guerre et le retournement post-crise des subprimes. Pourquoi ces cycles ?


À lire aussi : Protectionnisme et géopolitique : le retour de l’Histoire


Le coût social de la mondialisation

Logique selon Dani Rodrik, économiste à Harvard, qui explique que la mondialisation contient en elle-même les germes de sa propre destruction. En créant des perdants dans les secteurs importateurs, soumis à la concurrence étrangère, elle soulève un mécontentement social qui alimente les idéologies populistes. Il interprète ainsi l’émergence du fascisme et du communisme au début du XXᵉ siècle et la résurgence des mouvements populistes au XXIᵉ siècle. L’hypermondialisation des décennies 1990 et 2000 ayant généré d’importantes externalités sociales négatives avec son lot de délocalisations vers les zones à moindres coûts.

Cette montée du populisme et ses replis nationalistes marquent un retour au mercantilisme. L’idée qu’il faut systématiquement un commerce extérieur excédentaire pour accaparer des richesses limitées à l’échelle mondiale est au centre des politiques commerciales et industrielles chinoises depuis plus d’une trentaine d’années. Ce mercantilisme est insidieux, mais bien réel : captation des productions, des ressources, des technologies pour alimenter l’export sont au cœur de la stratégie chinoise. Toutefois, la figure marquante du néomercantilisme reste sans conteste Donald Trump. La doctrine reste la même : essayer de prendre une plus grosse part du gâteau à travers une politique commerciale et industrielle très agressive vis-à-vis des partenaires commerciaux.

L’Europe libérale désemparée face au néomercantilisme

Au milieu, l’Europe, dont la construction repose sur des principes de libre concurrence et de coopération multilatérale, se trouve désemparée. Souvent raillée pour la lenteur de son processus décisionnel, l’UE est pourtant en train de faire émerger progressivement une nouvelle doctrine du commerce international que l’on peut qualifier de « Resilient trade ». En quoi consiste-t-elle ?

Le resilient trade repose sur l’articulation de deux conceptions complémentaires des échanges internationaux : le friend shoring et le near shoring. Ironie du sort, c’est la secrétaire au trésor américaine (l’équivalent de notre ministre de l’économie), et ancienne gouverneur de la Fed (la Banque centrale américaine), qui a popularisé le concept de friend shoring en 2022. L’idée est simple. Il s’agit de recentrer les relations commerciales avec les pays « amis » (« We can count on »), qui partagent des valeurs communes, respectent la propriété intellectuelle et ont des règles stables.

L’émergence rapide de la doctrine du « resilient trade »

Face au néomercantilisme chinois et américain, l’UE applique à marche forcée cette nouvelle conception des échanges. Elle a finalisé en un temps record des accords commerciaux bilatéraux de très grande envergure : Mercosur (17 janvier 2026), Inde (27 janvier 2026), Australie (24 mars 2026), Mexique (22 mai 2026, pour ce dernier comme pour l’Inde les accords sont conclus, mais non encore ratifiés).

En cinq mois, Ursula von der Leyen a appliqué le friend shoring avec des pays représentant un potentiel marchand de près de 2 milliards de personnes. Elle parle de de-risking des échanges. C’est une réponse stratégique forte qui redéfinit les priorités commerciales de l’Europe et qui utilise la voie des accords bilatéraux pour redéfinir une forme de multilatéralisme. Si l’on tentait un oxymore, on parlerait de « multi-bilatéralisme ».

France 24 – 2026.

Parallèlement, l’UE tente de protéger ses chaînes de valeurs fragilisées par la situation géopolitique. Le near shoring consiste justement à raccourcir ces chaînes de valeurs en relocalisant une partie de la production et maillant un réseau de fournisseurs et de sous-traitants plus proches. Le Maroc, la Tunisie, les pays balkaniques ou la Turquie revêtent ainsi une importance stratégique renouvelée. Mais le renforcement du marché unique représente sans doute le principal point de cette stratégie.

Le rapport Draghi pour inspiration

Le très commenté rapport Draghi de septembre 2024 constitue la source d’inspiration de la stratégie européenne de near shoring, bien que le terme ne soit pas utilisé. Il promeut un approfondissement du marché intérieur et une politique industrielle européenne visant à sécuriser les chaînes de valeur régionales. On sort ici d’une politique de la concurrence à tout prix pour aller vers une politique de résilience et de compétitivité pour l’industrie européenne. Cela passe par des investissements importants et des coopérations intraeuropéennes qui viendront renforcer la notion de near shoring.

Le resilient trade repose sur un cocktail de politiques commerciales et industrielles ciblées qui s’écartent fondamentalement des principes purs de libre-échange et de libre concurrence. L’UE redéfinit ainsi sa doctrine commerciale pour privilégier la résilience à l’efficacité pure. Ce resilient trade européen pourrait bien s’imposer comme la nouvelle doctrine du commerce international pour l’ensemble des pays voulant prendre leurs distances avec le néomercantilisme du binôme sino-américain.

The Conversation

Jean-Marie Cardebat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.06.2026 à 16:06

En France, les signes avant-coureurs d’une crise institutionnelle majeure

Nicolas Salerno, Doctorant chercheur, Université Grenoble Alpes (UGA)

Olivier Vidal, Chercheur à l'Institut des sciences de la Terre, Université Grenoble Alpes (UGA)

Les sociétés ne basculent pas du jour au lendemain. Comme les séismes, les grandes crises politiques résultent souvent de pressions accumulées pendant des décennies avant qu’un événement déclencheur révèle leur ampleur.
Texte intégral (1959 mots)

Inégalités d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics, compétition accrue entre élites, finances publiques sous tension : plusieurs indicateurs suggèrent que la France traverse une phase de fragilisation institutionnelle comparable à celles observées dans d’autres périodes de rupture historique.


Ces dernières années, les instabilités politiques en France se sont multipliées, impliquant toutes les strates de la population. En 2018, un mouvement populaire bref et violent, avec un gilet jaune en symbole de ralliement et une sociologie originale voit le jour. L’hiver 2023 voit l’un des mouvements de protestations et de grèves les plus massifs de son histoire récente en réponse à une nouvelle réforme du système de retraite. En juin de la même année éclate une série d’émeutes urbaines dans tout le pays à la suite de la mort de Nahel Merzouk. Enfin, en 2024, la France connaît une dissolution de l’Assemblée nationale et une censure du gouvernement, conduisant à trois renouvellements du gouvernement pour cette seule année, un bal inédit sous la Vᵉ République.

Différencier des troubles habituels de la vie politique d’un pays de signes précurseurs de changements institutionnels plus profonds est crucial pour déterminer le type de réponse à y apporter. Or, dans un monde politique où l’agenda est dominé par des cycles électoraux rapides et un système médiatique focalisé sur l’actualité, l’attention publique se fixe sur des événements ponctuels. Les réponses restent alors essentiellement symptomatiques : retraits de réformes, changements de gouvernement, sans traiter les conditions structurelles susceptibles d’en être la cause.

La théorie structurelle-démographique

La théorie structurelle-démographique proposée par Goldstone (1991) puis développée par Peter Turchin et ses collègues, analyse les périodes de changements institutionnels majeurs au travers de trois facteurs : la paupérisation du peuple, la polarisation des élites et la détresse fiscale de l’État. Elle a notamment permis en 2010 à Peter Turchin, à l’occasion d’une enquête prospective de Nature, de prévoir une période propice aux instabilités politiques aux États-Unis autour de 2020.

Cette théorie permet de comprendre et les périodes d’instabilités politiques comme le résultat de tensions émergeant de l’inadéquation croissante entre les institutions en place et des changements démographiques et économiques sur le temps long. Ces dernières manifestent alors une incapacité croissante à maintenir un contexte socio-économique permettant aux individus de poursuivre leurs aspirations.

Au centre des mécanismes décrits par cette théorie réside « la pompe à richesse » : la concentration du pouvoir économique et politique au sein d’une minorité, que ce soit via des systèmes fonciers et fiscaux avantageux ou une pression à la baisse sur les salaires. Ce mécanisme creuse les inégalités avec les membres les plus modestes de la société, mais affecte particulièrement les élites de rang inférieur et leurs aspirants, créant une fracture croissante en leur sein.

Après quelques décennies la majorité voit ses conditions de vie se dégrader tandis qu’une minorité prospère, le contrat social s’érode. La concentration du pouvoir ferme alors la porte aux aspirants toujours plus nombreux, la compétition entre élites s’intensifie, leur cohésion disparaît et des factions émergent. Ces aspirants, privés des ressources pour satisfaire leurs ambitions, remettent en question leur allégeance au système, mobilisent les masses paupérisées et se muent en contre-élites cherchant à modifier les règles du jeu.

Dans les sociétés contemporaines, la pression mise sur les institutions par la surproduction d’élites et l’appauvrissement de la population peuvent en théorie être régulés par des investissements et des réformes appropriées, à condition que cela soit permis par les finances publiques en bonne santé.

A contrario, lorsque l’État est accablé par la dette et perçu comme illégitime, sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, la paupérisation du peuple, le factionnalisme des élites et la tension fiscale créent un contexte dans lequel même des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.

Les précurseurs d’une crise institutionnelle en France ?

Dans une étude récente, nous avons appliqué cette théorie à l’histoire récente de la France. Selon ses auteurs, la France serait sur une trajectoire analogue à celle décrite pour les États-Unis. Malgré le fait que les inégalités de revenus restent contenues grâce aux mécanismes de redistribution, les difficultés d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics se sont en revanche fortement accrues depuis 1980. Alors même que les valeurs nationales sous-estiment l’impact de ces dernières sur des populations spécifiques ; jeunes et banlieues pour l’accès à l’emploi, urbains pour la propriété (comme le montre le graphique ci-dessous) et ruraux pour l’accès aux services publics.

La compétition entre élites, que ce soit sur le plan économique ou politique s’est également fortement accentuée sur la même période. En témoigne la croissance des inégalités de richesse au sein du premier centile, montrant que la part détenue par le top 0,001 % a augmenté de 520 % contrairement à celle détenue par les derniers membres de ce centile (en vert dans la Fig. 2) qui n’augmente « que » de 60 %.

Sur le plan politique, la croissance du nombre de candidats aux élections législatives, présidentielles a doublé depuis 1980. La diminution du seuil pour former un groupe parlementaire est passée de 30 à 15 entre 1958 et 2023, sous la pression des députés pour former de nouveaux groupes, témoignant d’une division croissante des élites au parlement.

Dans le même temps, les finances publiques subissent une pression d’ampleur historique. La dette atteint en effet un niveau élevé (110 % du PIB en 2023), sous l’effet combiné du vieillissement démographique et de l’obsolescence progressive du système fiscal, dans un contexte d’engourdissement législatif lié à la fragmentation croissante des élites.

À ces tensions budgétaires s’ajoute une érosion marquée de la confiance dans les institutions, que l’on peut appréhender à travers la hausse du taux d’abstention électorale. Il en résulte une forme de calcification institutionnelle, au moment même où la capacité d’adaptation apparaît plus nécessaire que jamais.

Le rapport Dette/PIB rapporté par l’Insee. L’abstention est calculé en moyenne arithmétique sur les données électorales interpolées (municipales, cantonales, présidentielles, législatives) entre 1958 et 2023 à partir des données de L de Boissieu. Salerno, Fourni par l'auteur

Pour la France d’aujourd’hui, les indicateurs de la théorie structurelle-démographique convergent pour faire état d’une crise : paupérisation relative des classes populaires et moyennes, fermeture progressive des voies d’accès à la propriété et aux services publics, intensification de la compétition intraélitaire, paralysie législative et défiance historique envers les institutions.

Les crises structurelles-démographiques ont ceci de particulier qu’elles paralysent les conditions mêmes de leur résolution.

Toute réforme ambitieuse capable d’en traiter les causes profondes – redistribution de la richesse, assainissement des finances de l’État – exige précisément la cohésion politique dont la dissolution est au cœur de la crise. C’est une tension fondatrice de ces moments : l’urgence d’agir et l’incapacité croissante à le faire se renforcent mutuellement.

Quelles issues possibles ?

L’histoire offre pourtant un éventail de sorties possibles. Le New Deal américain des années 1930 montre que ces moments de crise peuvent aboutir à des reconfigurations institutionnelles profondes et durables, lorsque des coalitions suffisamment larges parviennent à s’imposer. À l’inverse, leur absence a conduit d’autres sociétés vers des ruptures violentes, comme en France en 1789.

Les trajectoires prises par une société lors d’une crise ne sont pas uniquement dictées par sa sévérité. Elles sont aussi des moments dans lesquels la capacité des acteurs à saisir les opportunités pour forger un nouveau contrat social est particulièrement importante. Les origines structurelles de cette crise nous invitent à sortir du temps court, celui des cycles électoraux et des médias pour prendre au sérieux le temps long. Non pour céder au fatalisme, mais pour comprendre que les fenêtres d’opportunité pour des réformes structurelles sont rares, et que les sociétés qui les ont saisies s’en sont mieux sorties que celles qui l’on subit.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106 en partenariat avec The Conversation France.

The Conversation

Nicolas Salerno est président de la Société Française de Cliodynamique. Son travail de thèse est financé par l'ANR, PEPR sous-sol, DyMod (22-EXSS-0003).

Olivier Vidal a reçu des financements de ANR et QCF.

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10.06.2026 à 12:06

Les migrations peuvent faire gagner des matchs en Coupe du monde

Ben Brindle, Researcher, Migration Observatory, University of Oxford

La Coupe du monde 2026 comptera un nombre record de joueurs nés à l’étranger. Loin d’être une anomalie, cette réalité reflète l’histoire des migrations mondiales et pourrait même constituer un avantage compétitif pour certaines sélections.
Texte intégral (1958 mots)

Du Maroc à Curaçao, les diasporas jouent un rôle croissant dans la composition des sélections nationales. Les recherches disponibles indiquent que les équipes les plus ouvertes aux parcours migratoires obtiennent souvent de meilleurs résultats sur le terrain.


Peu de gens auraient prédit le beau parcours du Maroc lors de la Coupe du monde de la FIFA 2022. À l’approche du tournoi, la sélection était classée 22ᵉ mondiale et n’avait jamais dépassé le stade des huitièmes de finale. Pourtant, elle a battu la Belgique, l’Espagne et le Portugal – des pays qui figuraient alors, comme aujourd’hui, parmi les dix meilleures nations du classement mondial –, atteignant les demi-finales (défaite 2-0 face à la France), une première pour une équipe africaine.

Le parcours du Maroc n’a pas seulement été remarquable (et pleinement mérité). Il a également suscité un débat au-delà du football, car 14 des 26 joueurs de la sélection marocaine étaient nés à l’étranger, soit davantage que pour toute autre nation engagée dans le tournoi.

La Coupe du monde 2026 comptera plus de joueurs nés à l’étranger que n’importe quelle édition précédente. Près d’un quart des 1 248 joueurs sélectionnés par les équipes nationales sont nés dans un pays différent de celui qu’ils représenteront.

Dans certaines sélections, les proportions sont bien plus élevées encore : 96 % des joueurs de Curaçao sont nés à l’étranger, tout comme 85 % de ceux de la République démocratique du Congo et 73 % de ceux du Maroc.

Au total, les joueurs nés à l’étranger constituent la majorité des effectifs dans huit des 48 sélections engagées dans le tournoi.

Proportion de joueurs nés à l’étranger participant aux championnats du monde de football depuis 1930.
CC BY-NC-ND

Les migrations font partie de l’histoire de la Coupe du monde depuis ses débuts. Lors de la troisième édition du tournoi, en 1938, par exemple, 12 % des joueurs représentaient un pays autre que celui où ils étaient nés.

Cela s’explique en partie par le fait que la FIFA n’a introduit de règles encadrant l’éligibilité des joueurs aux équipes nationales qu’en 1962. Il n’était donc pas rare qu’un même joueur représente plusieurs pays au cours de sa carrière.

Certains joueurs représentent un pays autre que celui où ils sont nés parce qu’ils y sont éligibles par l’intermédiaire d’un parent ou d’un grand-parent. Ces joueurs sont souvent issus de communautés diasporiques constituées par de précédentes vagues migratoires.

L’un des exemples les plus connus est celui d’Ivan Rakitić, finaliste de la Coupe du monde 2018. Né et élevé en Suisse, il a choisi de représenter la Croatie. Dans une interview accordée en 2025, Rakitić expliquait que, lorsqu’il a dû choisir entre les deux pays, son cœur lui disait qu’il devait jouer pour la Croatie.

D’autres joueurs deviennent éligibles grâce aux règles de résidence. Pepe, par exemple, est né au Brésil mais a disputé quatre championnats du monde avec le Portugal entre 2010 et 2022, après avoir obtenu la nationalité portugaise à l’âge de 24 ans.

Mais les joueurs nés à l’étranger ne racontent qu’une partie de l’histoire. Les effectifs de la Coupe du monde comptent également de nombreux enfants de migrants. L’équipe de France championne du monde en 2018 en est sans doute l’exemple le plus célèbre : 12 de ses 23 joueurs avaient des parents africains.

De telles configurations ne doivent rien au hasard. L’équipe de France reflétait les liens coloniaux et postcoloniaux du pays avec l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. De même, depuis le milieu des années 2000, la sélection suisse est de plus en plus marquée par les migrations en provenance de l’ex-Yougoslavie, à la suite des conflits et des déplacements de population qui ont accompagné son éclatement dans les années 1990.

L’équipe d’Angleterre engagée dans la Coupe du monde 2026 raconte elle aussi une histoire liée aux migrations. Aux côtés de Marc Guéhi, né en Côte d’Ivoire, au moins neuf joueurs ont un parent né à l’étranger. La plupart ont des racines familiales dans d’anciennes colonies britanniques d’Afrique ou des Caraïbes, reflet des vagues migratoires qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale vers le Royaume-Uni.

Dans le même temps, 24 joueurs nés en Angleterre ont été sélectionnés par d’autres équipes qualifiées pour la Coupe du monde. Parmi eux, cinq représentent l’Écosse et 19 portent les couleurs de pays situés au-delà des îles Britanniques, notamment les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Ghana.


Retrouvez notre vidéo fondée sur cet article


Les joueurs issus de l’immigration font-ils la différence sur le terrain ?

Peu de travaux de recherche se sont penchés sur la question de savoir si les équipes nationales comptant davantage de joueurs issus de l’immigration obtiennent de meilleurs résultats. Les éléments disponibles suggèrent toutefois que c’est le cas.

Une étude publiée en 2022 a analysé l’ensemble des Coupes du monde disputées entre 1970 et 2018. Elle conclut que les équipes comptant davantage de joueurs nés à l’étranger ont, en moyenne, tendance à aller plus loin dans la compétition. Chaque joueur supplémentaire né à l’étranger était associé à environ 0,15 match supplémentaire disputé au cours du tournoi.

Cette relation demeurait même après prise en compte de différences plus générales entre les pays, ce qui suggère que les migrations pourraient procurer des avantages qui ne s’expliquent pas uniquement par la richesse d’un pays ou sa tradition footballistique.

Une autre étude publiée en 2023 s’est intéressée aux sélections européennes ayant participé aux Coupes du monde et aux championnats d’Europe entre 1970 et 2018. En utilisant les noms de famille des joueurs pour estimer leurs origines ancestrales, les chercheurs ont mesuré la diversité des parcours au sein de chaque effectif et ont constaté que les équipes les plus diversifiées obtenaient, en moyenne, de meilleurs résultats.

Plus précisément, cette recherche a montré qu’une augmentation d’un écart-type du niveau de diversité au sein d’une équipe se traduisait par une amélioration de la différence de buts – c’est-à-dire le nombre de buts marqués moins le nombre de buts encaissés – d’environ 1,3 but par match en moyenne.

Au moins deux facteurs peuvent expliquer ces résultats. Premièrement, les migrations peuvent élargir le vivier de joueurs à la disposition d’une sélection nationale. L’équipe du Ghana engagée dans la Coupe du monde 2026 s’appuie largement sur les communautés de la diaspora installées en Europe occidentale. Cela lui permet de recruter des joueurs formés dans certains des systèmes de formation footballistique les plus performants au monde.

Deuxièmement, les migrations peuvent accroître la diversité des compétences disponibles au sein d’un effectif. Les footballeurs ont besoin de caractéristiques physiques et de qualités techniques spécifiques pour réussir au plus haut niveau. Les défenseurs centraux, par exemple, sont généralement grands et puissants physiquement. Les joueurs à vocation plus offensive, en revanche, ont souvent besoin de davantage de vitesse.

Une population plus diversifiée est susceptible d’offrir un réservoir plus large de profils adaptés à chaque poste, ce qui peut se traduire par une meilleure complémentarité au sein de l’équipe.

Cela ne signifie pas que les migrations font gagner les Coupes du monde. L’Argentine a remporté l’édition 2022 sans compter le moindre joueur né à l’étranger dans son effectif. La réussite dépend également de facteurs tels que la taille de la population, la richesse économique ou la qualité de l’encadrement technique. Et avoir Lionel Messi dans son équipe aide aussi.

Néanmoins, les données disponibles, bien qu’encore limitées, suggèrent que les migrations pourraient influencer le football international au-delà de la simple composition des équipes en compétition.

Si la sélection marocaine de 2022 avait été limitée aux seuls joueurs nés et élevés au Maroc, aurait-elle tout de même atteint les demi-finales ? Nous ne le saurons jamais avec certitude. Mais si Curaçao venait à réaliser un tel parcours cette fois-ci, le rôle des migrations dans la réussite sportive deviendrait sans doute plus difficile à ignorer.

The Conversation

Les données relatives à la part de joueurs nés à l’étranger sélectionnés dans les effectifs de la Coupe du monde 2022 et de la Coupe du monde 2026 ont été compilées et analysées par Adam Sawyer, cofondateur et directeur de la recherche au sein de Relevant Research, une organisation qui fournit un soutien technique et logistique aux chercheurs travaillant sur les questions migratoires.

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