28.08.2026 à 12:40
Pascal Simon-Doutreluingne, Docteur en Droit public (droit de la concurrence) et professeur agrégé d'économie-gestion, Université de Strasbourg
L’ESSENTIEL
Depuis 2020, l’Union européenne dresse une liste des activités économiques considérées comme durables, vers lesquelles elle tâche de diriger les capitaux. C’est la taxonomie verte.
Les jets privés ont d’abord été exclus d’office de cette liste. Avant que cette exclusion soit annulée en juin dernier.
Ce dernier rebondissement pose la question suivante : qui décide de ce qui est « vert » – et selon quelles règles ?
Cinq ans après la pandémie, les avions n’ont jamais été aussi nombreux : le 23 juillet 2026, la plate-forme Flightradar24 a suivi 153 359 vols commerciaux en vingt-quatre heures, un record absolu, près de 12 % au-dessus du précédent pic de juillet 2023. Le même été, le mercure grimpait également à des niveaux records et plusieurs régions européennes brûlaient.
Le lien entre ces vols et ces incendies est réel, mais il est diffus : plus de trafic aérien, c’est plus d’émissions, un réchauffement aggravé, des étés plus propices aux feux. Pour autant, aucun incendie ne peut être directement imputé au transport aérien – pas plus qu’à l’automobile ou au chauffage.
C’est toute la difficulté : une responsabilité partagée par des milliards d’actes ne se juge pas, elle se régule. On aurait pu compter sur la seule prise de conscience des voyageurs – mais elle atteint vite ses limites : la « honte de voler » ne concerne que 15 % des Français, et ne les empêche même pas de voler. L’Union européenne a donc parié sur un autre levier que les prises de consciences individuelles : notre portefeuille.
Depuis 2020, une « taxonomie verte » dresse la liste des activités économiques considérées comme durables, vers lesquelles la finance est invitée à diriger les capitaux.
Cette liste, la Commission européenne a le pouvoir de la compléter secteur par secteur, par des textes techniques appelés « actes délégués ». C’est ainsi qu’en 2023 elle s’est penchée sur l’aviation. La Commission a alors opté pour des conditions strictes : seuls les appareils les plus sobres de leur génération, alimentés en carburants durables, peuvent prétendre au label.
Elle en exclut d’office l’aviation d’affaires, ces vols de jets privés à la demande, sans horaire ni ligne régulière, qu’affrètent entreprises et grandes fortunes pour gagner du temps et éviter les correspondances. Ces quelques milliers d’appareils dans le monde, concentrés sur une poignée de terrains – Paris-Le Bourget, Genève, Nice, Londres-Luton rassemblent à eux seuls plus de 40 % des mouvements européens du secteur.
Le symbole de cette exclusion est limpide : le jet privé incarne le voyageur ultra-émetteur, dans un secteur où, selon les chercheurs en tourisme durable Stefan Gössling et Andreas Humpe (2020), 1 % de la population mondiale génère près de la moitié des émissions du transport aérien. Un utilisateur régulier de vol privé peut ainsi émettre jusqu’à 7 500 tonnes de CO2 par an, quand un Français en émet environ neuf.
Dassault Aviation, premier constructeur européen de jets d’affaires avec sa gamme Falcon, attaque alors la décision. Son argument : la Commission a écarté l’aviation d’affaires sans lui appliquer les critères qu’elle retenait pour le reste du secteur, en se fondant sur la nature des appareils plutôt que sur leurs performances réelles.
Le 24 juin 2026, le tribunal de l’Union européenne lui donne raison et annule l’exclusion pour « erreur manifeste d’appréciation » : la Commission a comparé les modes de transport de façon biaisée, appliqué un critère qui ne figurait pas dans les textes, et ignoré les carburants d’aviation durables. C’est le point décisif. Les jets privés, comme tous les avions, volent au kérosène.
Mais depuis 2025, le droit européen impose aux fournisseurs d’y incorporer une part croissante de carburants dits durables, produits notamment à partir d’huiles de cuisson usagées et de graisses animales. Cette part est de 2 % aujourd’hui, passera à 6 % en 2030, 20 % en 2035, et doit atteindre 70 % en 2050. Or cette obligation porte sur le carburant livré dans les aéroports européens : elle s’applique donc aussi aux jets qui s’y ravitaillent. En les excluant d’office, la Commission a raisonné comme si cette trajectoire ne les concernait pas.
En clair : elle a jugé l’avion d’affaires sur sa fabrication quand les textes visaient son exploitation, et comparé des choses incomparables.
La leçon vaut au-delà du dossier : l’intuition – « le jet privé pollue » – ne dispense pas de la démonstration. Même une cause populaire doit, en droit, être correctement motivée. Le juge ne dit pas que la Commission avait tort de vouloir des critères exigeants ; il dit qu’elle a mal travaillé.
Concrètement, l’arrêt ne change rien pour le passager d’un jet privé. Il rouvre en revanche à leurs constructeurs et à leurs exploitants l’accès aux financements estampillés verts – à condition de satisfaire les critères applicables au reste de l’aviation. Pour un industriel comme Dassault, l’enjeu n’est pas symbolique : c’est la possibilité de financer ses programmes sur le même marché que ses concurrents.
Revenons un instant sur cette fameuse liste. Cet enjeu vous concerne indirectement également, si vous êtes client, même sans le savoir ; de mécanismes de la finance verte. Assurance-vie « verte », fonds « responsables », épargne « climat » : tous s’appuient, de près ou de loin, sur cette liste de la Commission.
Le règlement de 2020 fonctionne comme un dictionnaire de la finance durable : il définit, secteur par secteur, ce qui a le droit de se dire « vert ». Six objectifs environnementaux, sont pour cela mobilisés, du climat à la biodiversité, avec pour chaque activité des critères techniques chiffrés : la liste ne décrète pas, elle mesure. L’objectif affiché : en finir avec l’écologie de façade – le greenwashing – en remplaçant les promesses des vendeurs par des définitions communes pour orienter l’épargne vers la transition.
Une activité inscrite au dictionnaire accède plus facilement aux financements verts. Une activité exclue s’en voit privée – et doit l’afficher : les grandes entreprises publient désormais la part « verte » de leurs activités, que les gérants de fonds répercutent jusque dans la documentation remise à l’épargnant.
Ce dictionnaire n’a rien d’académique : chaque mot y vaut des milliards d’euros et peut engendrer des batailles politiques et juridiques mémorables.
Ce fut le cas par exemple du gaz et du nucléaire, que la Commission a fait entrer dans la liste en 2022 malgré l’opposition de plusieurs États et d’une partie du Parlement européen. L’Autriche avait alors porté l’affaire devant le juge, qui a rejeté son recours en 2025, ultime preuve que ce dictionnaire est un objet politique autant que scientifique – et c’est précisément pour cela que le contrôle du juge compte.
La nuance paraît technique ; ses effets sont très concrets, en obligations d’affichage pour les entreprises et en accès aux financements. Pour l’épargnant, rien ne change du jour au lendemain : la liste vit, se corrige, se conteste ; c’est même le signe qu’elle compte. La Commission devra elle réécrire sa copie, avec des critères scientifiques, généraux et cohérents, sous le contrôle du juge. Elle peut aussi former un pourvoi devant la Cour de justice : l’histoire n’est peut-être pas terminée.
C’est le sens profond de la taxonomie : ce n’est ni un label moral, ni un permis de polluer, mais un instrument juridique d’orientation des capitaux. La transition s’y joue dans des règles vérifiables – quotas de carburants durables, marché carbone – qui font peu à peu de l’écologie une condition d’accès au marché.
C’est ce que j’appelle une « concurrence durable » : un marché qui n’est plus jugé au seul prix du billet, mais aussi à sa compatibilité avec la protection du climat et des territoires.
Cette concurrence durable se niche parfois dans des détails invisibles aux consommateurs. Si l’on sait tous que le secteur de l’aviation pollue, on ne le lie pas toujours les 800 millions de petits colis qui entrent en France, souvent par avion en provenance d’Asie. La France a bien tenté d’agir, seule, avec une taxe de 2 euros par article appliquée en mars 2026, mais pour des motifs commerciaux et non climatiques.
La conséquence a été immédiate : neuf dixièmes des volumes de ces colis ont alors atterri en Belgique et aux Pays-Bas, d’où ils gagnaient la France par la route. Dans un marché unique, une frontière fiscale nationale ne retient pas un avion qui peut atterrir ailleurs.
C’est donc un droit de douane européen de trois euros par colis qui a pris le relais en juillet 2026 – une réponse douanière, et non environnementale. Le regard collectif s’arrête pour l’instant au passager ; il n’est pas encore descendu dans la soute.
Pascal Simon-Doutreluingne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:39
Pascal Simon-Doutreluingne, Docteur en Droit public (droit de la concurrence) et professeur agrégé d'économie-gestion, Université de Strasbourg
L’ESSENTIEL
Lufthansa et Air France-KLM ont déposé, chacun, une offre d’achat de la compagnie aérienne portugaise Transportes Aéreos Portugueses, TAP.
Cette actualité illustre la philosophie de la concurrence au sein de l’Union européenne.
Les deux paramètres à regarder de près : concentration du marché et résilience du secteur aérien européen.
Le 12 mai 2026, l’entreprise allemande Lufthansa annonce vouloir porter sa participation dans ITA Airways – l’héritière d’Alitalia – de 41 % à 90 %. Quelques semaines plus tôt, Air France-KLM et Lufthansa déposaient chacun une offre pour racheter la compagnie portugaise TAP Air Portugal.
Deux compagnies nationales à vendre. Deux géants européens en compétition : Lufthansa – 135 millions de passagers et 39,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 – et Air France-KLM – plus de 100 millions de passagers pour la première fois de son histoire.
L’arbitre ? Bruxelles.
Ces événements ne sont pas des accidents. Ils confirment un modèle que j’ai observé depuis les premières lois de démonopolisation du transport aérien, en 1987 : une concurrence qui admet la concentration du marché, à condition qu’elle serve la résilience du système.
Alitalia a longtemps survécu grâce aux aides publiques. En 2009, Air France-KLM en détenait 25 %, avec une option de rachat qu’elle n’a jamais utilisé, préférant diluer sa participation pour la porter à 7 %. La compagnie se tournera ensuite vers Etihad, la compagnie d’Abu Dhabi. Rien n’y fit. La pandémie de Covid-19 achève le processus.
En 2021, le gouvernement italien crée ITA Airways. La nouvelle société reprend les actifs, pas les dettes. C’est une « bonne faillite » tant l’État italien solde le passif de l’ancienne compagnie pour rendre la nouvelle entreprise attractive à un investisseur privé.
En juillet 2024, la Commission européenne autorise Lufthansa à entrer dans le capital d’ITA. Elle impose des « remèdes », des engagements dans le jargon du droit de la concurrence. Il s’agit de céder des créneaux horaires de l'aéroport de Milan-Linate à des concurrents, pour préserver la concurrence sur les liaisons court-courriers.
En janvier 2025, l’entreprise allemande entre à 41 % au capital d’ITA et en mai 2026 à 90 %. Dès lors, l'aéroport de Rome-Fiumicino devient le cinquième hub de Star Alliance, après Francfort, Munich, Zurich et Vienne.
Le schéma est identique à chaque rachat précédent du groupe allemand : négociation avec l’État, engagements sur les créneaux et intégration dans l’alliance commerciale.
Le Portugal n’en est pas à sa première expérience de privatisation aérienne.
Le 27 février 2019, la Cour de justice de l’Union européenne avait déjà dû arbitrer entre la question de la souveraineté nationale et celle du marché intérieur, eu égard à la Transportes Aéreos Portugueses (TAP). Si un État européen peut imposer à une compagnie aérienne que son siège reste sur son territoire pour garantir la desserte des îles isolées, il ne peut pas bloquer une prise de contrôle étrangère au nom du seul maintien du hub national.
Sept ans plus tard, le même arbitrage se rejoue – cette fois entre Paris et Francfort.
Recapitalisée à 72,5 % par l’État portugais en juillet 2020, TAP est aujourd’hui à vendre. L’enjeu est stratégique, puisque TAP Air Portugal est la seule compagnie européenne avec un réseau dense vers le Brésil et l’Afrique lusophone ; Air France-KLM entend faire de Lisbonne son unique Hub en Europe du Sud.
L’argument fort pour convaincre les autorités portugaises ? La vente sera jugée sur le projet et pas seulement sur le prix. Le repreneur sera celui qui proposera le meilleur projet pour TAP – ses routes, ses emplois, sa place dans le ciel européen.
Les enjeux vont bien au-delà de la seule Afrique lusophone tant la compagnie portugaise dessert aussi Accra, Dakar ou Casablanca. Autant de destinations qui ouvrent au vainqueur l’accès à l’un des plus importants potentiels de croissance du transport aérien mondial. Pour le futur propriétaire, TAP sera aussi un bouclier face aux compagnies du Golfe ou nord-américaines.
Le 29 juillet 2026, Air France KLM et Lufthansa ont déposé leurs offres contraignantes. IAG – maison mère de British Airways et Iberia – a renoncé à se porter candidat. Le groupe franco-néerlandais vise une participation comprise entre 44,9 et 49,9 % du capital. La décision finale du gouvernement portugais est attendue pour bientôt. La Commission européenne aura ensuite le dernier mot.
La Commission européenne ne subit pas ces concentrations, elle les façonne.
Son histoire dans le secteur aérien le montre. En 2004, elle autorise la fusion Air France-KLM en imposant des engagements sur 14 liaisons – et en intégrant pour la première fois l’alternative ferroviaire (le Thalys) dans son analyse.
En 2007 puis en 2013, elle interdit par deux fois le rachat de la compagnie irlandaise Aer Lingus par Ryanair. Le motif ? Cette alliance créera trop de liaisons en position dominante. En 2024, elle pousse le groupe hispano-britannique IAG à abandonner son projet de rachat de l’entreprise espagnole Air Europa, après une communication des griefs mettant en évidence des risques sérieux sur les liaisons au départ de Madrid.
Ces décisions suivent une logique constante, celle de la concentration acceptée lorsqu’elle renforce la résilience du réseau. Elle est refusée quand elle crée un monopole local sans alternative crédible.
Ces évolutions, je les observe depuis 2014 et j’y reconnais trois piliers d’un modèle cohérent, celui d’une « concurrence durable ».
La concentration comme condition de survie
Les compagnies ont besoin d’une taille critique pour financer le renouvellement des flottes et absorber les crises. La Commission européenne l’admet, mais se doit de permettre à des concurrents d’avoir accès à la ressource aéroportuaire.
La loyauté comme garde-fou
La concurrence ne se joue pas seulement entre Européens : Emirates, Qatar Airways ou Turkish Airlines opèrent sur les mêmes routes avec des contraintes très différentes. Le règlement européenn ReFuelEU Aviation impose les mêmes quotas de carburants durables (SAF) à tous – européens ou non – dès lors qu’ils desservent le territoire de l’Union européenne.
La coopération comme maillage territorial
En avril 2026, la compagnie espagnole Volotea et ITA Airways ont signé un accord de partage de codes – permettant à leurs passagers de réserver en un seul billet des vols opérés par les deux compagnies –, ouvrant ainsi 104 combinaisons de destinations. Une compagnie régionale et un transporteur historique s’associent pour couvrir ensemble des territoires qu’aucun des deux ne dessert seul.
Lufthansa et Air France-KLM se disputent les derniers actifs nationaux disponibles. IAG est en retrait. La Commission européenne arbitre.
Ce n’est pas le marché idéal que les textes de 1987 appelaient de leurs vœux
– celui d’une multitude d’opérateurs en concurrence sur chaque liaison. C’est autre chose : une concurrence organisée, imparfaite, mais stable, orientée vers des objectifs qui dépassent le seul prix du billet.
C’est une politique industrielle européenne qui ne veut, toujours, pas dire son nom. La Commission façonne la carte du ciel européen pour les décennies à venir
– décision après décision, remède après remède. Ce n’est pas une rupture, c’est le modèle depuis le début de l’ouverture, à la concurrence, du ciel européen.
Pascal Simon-Doutreluingne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:34
Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

L’ESSENTIEL
Face aux technologies successives, nous adoptons des gestes qui deviennent des automatismes : zapper, cliquer, scroller.
Ces gestes nous engagent bien au-delà de ce que nous imaginons, en nous donnant une impression de contrôle.
Mais ils n’ont pas tous les mêmes conséquences : le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui, tandis que le scrolleur voit ce que l’algorithme décide de lui montrer.
La scène se passe en 1982. Telefunken vante en France un téléviseur muni d’un accessoire encore rare, venu des États-Unis. Sur une musique qui deviendra le tube de l’été (Eden Is a Magic World, de Pop Concerto Orchestra), un homme regarde une image qui l’intéresse un peu trop ; sa femme entre dans le salon. Ouf, il peut changer de chaîne d’une pression du pouce, sans bouger de son fauteuil.
On peut sourire aujourd’hui de ce que la publicité suppose et de ce qu’elle vend. Ou grincer des dents si on la trouve sexiste. Reste le geste, qui n’existait pas dix ans plus tôt : à trois mètres de l’écran, il commande et il efface. Il zappe !
C’est le début d’une longue histoire de nos rapports aux écrans. Voyons qui commande vraiment dans ce salon, quarante ans plus tard.
Le bras tendu vers le téléviseur, à l’autre bout du salon : zap ! La main posée sur la souris, à 20 centimètres de l’écran : clic ! Le pouce glisse directement sur l’écran : un mouvement de défilement, scroll ; un mouvement de balayage, swipe ! Voilà comment, en quarante ans, notre corps s’est progressivement rapproché de l’écran jusqu’à le toucher.
Dans le même mouvement, l’initiative s’est retirée. Le zappeur décidait quand changer de chaîne. Le scrolleur reçoit ce qu’un algorithme a choisi de lui montrer.
Entre les deux, une question s’est déplacée : qui décide de la suite ? Quelle distance sépare encore le corps de la machine qu’il commande ? À moins que ce ne soit l’inverse…
L’anthropologue Marcel Mauss, dans une conférence de 1934, appelait « techniques du corps » ces façons dont les individus apprennent à se servir de leur corps de manière traditionnelle et efficace. Marcher, nager, s’accroupir : des actes en apparence biologiques que Mauss montrait être des construits sociaux, transmis par imitation, stabilisés par répétition, incorporés jusqu’à sembler naturels. Il nommait « dressage » ce processus par lequel un acte appris devient réflexe. Le vélo en donne l’exemple courant : hésitant et fragmenté au début, puis évidence du corps lui-même.
À bien y regarder, nos gestes face aux écrans relèvent de cette catégorie, avec une différence de rythme qui saute aux yeux : ce que Mauss observait sur des générations s’est ici accompli en trois décennies.
Le premier de ces gestes est le « zap », et il arrive tard en France. La télécommande existe dès 1961, mais elle n’équipe que 4 % des récepteurs en 1977 et 53 % en 1988. Le zappeur français naît donc au moment où l’équipement devient majoritaire et où l’offre télévisuelle s’élargit : Canal+ en 1984, La Cinq et TV6 en 1986, TF1 privatisée en 1987.
Le mot arrive de l’anglais par le journaliste Philippe Vandel, dans Actuel, en 1986. Aux États-Unis, où le câble se diffuse plus tôt, le phénomène s’observait dès 1982 : il faut la rencontre d’un geste accessible et d’une offre assez large pour lui donner un sens.
Le geste promettait le contrôle en tenant trois choses : il est délibéré, puisqu’on choisit la touche ; il est séquentiel, une chaîne puis une autre, dans un espace fini de quatre ou cinq possibilités ; il est réversible au sens le plus concret : on éteint l’appareil, on se lève, la pièce redevient une pièce. Le corps reste à trois mètres, et cette distance fait office de marge. La publicité Telefunken de 1982 en jouait déjà : surpris par sa femme, le mari zappe, fait disparaître l’image avant qu’elle la voie et rien dans la pièce ne trahit qu’il la regardait.
Le zappeur fut aussitôt soupçonné de paresse et d’inconstance. Le critique des médias Neil Postman, dans Se distraire à en mourir (1985), voyait dans la télévision un média sacrifiant la réflexion au divertissement. Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait un rythme rapide et simpliste imposé au spectateur.
On y vit un tempérament : l’impatience faite caractère, l’esprit livré à ses humeurs, incapable de se concentrer. La presse, elle, fabriqua une figure plus ambiguë, celle d’un croyant dont le rite avait changé :
« Le zappeur est un homme qui croit. Qui cherche, mais qui croit. »
– Le Nouvel Observateur (1987)
L’accusation frappait pourtant à côté. Le zappeur choisissait dans une grille écrite par d’autres, aux horaires fixés par d’autres, entre des programmes que le même impératif d’audience façonnait. Sa liberté portait sur l’instant du changement plutôt que sur le contenu offert. La télécommande donnait le tempo, la programmation gardait la partition.
Avec la généralisation de l’informatique domestique, le « clic » s’installe dans les foyers français au cours des années 1990. On se souvient de Jacques Chirac découvrant le « mulot » en 1996, pour la joie des chansonniers. Les Français, eux, l’apprenaient sans même s’en apercevoir.
Le préhistorien et anthropologue André Leroi-Gourhan avait montré que tout geste technique s’inscrit dans une chaîne où l’outil prolonge la main, qui prolonge elle-même l’intention : la plume prolonge les doigts qui prolongent l’intention d’écrire. De même pour la souris, dont la flèche du curseur fonctionne comme une extension de la main dans l’espace numérique. Le clic ferme la boucle, à la façon dont un outil bien ajusté disparaît dans le mouvement de l’artisan.
Ce geste forme un seuil, comme apposer une signature ou lever la main pour voter. Clic ! Avant, une possibilité ; après, un acte accompli. L’onomatopée le dit, puisque le clic reproduit le son bref et sec d’un mécanisme qui s’enclenche. Or, un cliquet avance, il ne recule pas. Ce seuil est donc devenu transparent. Signer un contrat suppose un arrêt, une lecture, un stylo saisi. Cliquer sur « J’accepte les conditions générales » prend une fraction de seconde et mobilise une attention minimale. Or, on clique souvent avant d’avoir tout lu.
Un renversement se produit ici : la conviction suit le geste. Cliquer sur « J’accepte » produit un état psychologique dans lequel on se trouve avoir accepté. Cliquer sur « Ajouter au panier » crée une situation dans laquelle on se trouve déjà un peu acheteur.
Les travaux des psychologues sociaux Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois sur la soumission librement consentie ont montré qu’un comportement, même minime, tend à engager celui qui l’accomplit. Le psychologue social états-unien Leon Festinger avait théorisé ce mécanisme sous le nom de « dissonance cognitive » : quand l’acte entre en tension avec l’intention, c’est le plus souvent l’attitude qui s’ajuste à l’acte. Le clic distrait sur « J’accepte » laisse derrière lui quelqu’un qui a, malgré tout, accepté.
Les concepteurs d’interfaces exploitent cette séquence. En 2010, le designer britannique Harry Brignull a nommé « dark patterns » ces architectures de choix conçues pour induire le clic là où l’utilisateur aurait peut-être choisi autrement : la bannière de cookies où « Tout accepter » s’affiche en couleur vive quand « Refuser » se réduit à un lien grisé, la case précochée pour un abonnement payant, le bouton « Non merci, je ne veux pas faire d’économies ».
En janvier 2023, un contrôle coordonné par la Commission européenne avec les autorités de 23 États membres, de la Norvège et de l’Islande a examiné 399 boutiques en ligne : 148 comportaient au moins l’une des trois pratiques recherchées, faux comptes à rebours, hiérarchie visuelle orientée, dissimulation d’informations essentielles.
Ces dispositifs fonctionnent grâce à l’automatisme du clic. Toutes les qualités qui font de ce geste une technique du corps bien incorporée, sa rapidité, son absence de friction, deviennent ici des leviers d’orientation.
L’ascenseur des fenêtres est contemporain du clic, et la molette se généralise à la fin des années 1990. On les manœuvre à la souris : la main reste posée, la distance demeure identique. Le scroll attend encore de devenir un geste. Il le deviendra quand le doigt touchera l’écran.
En 2007 apparaît l’iPhone. La distance tombe à zéro. Le doigt touche directement l’image à travers la vitre, la pousse, la retient, la caresse. Le philosophe Michel Serres y voyait, avec sa Petite Poucette, une promesse d’émancipation. Quinze ans plus tard, l’initiative a changé de camp.
Le « scroll » abandonne ce moment liminal que le clic conservait. Aucun point de bascule, aucun son sec, aucun cliquet : une continuité sans étape. On prolonge au lieu de franchir. Le seuil n’a d’ailleurs pas attendu le tactile pour disparaître, puisque le défilement infini existe dès 2006, du temps de la souris. Le smartphone a simplement incarné cette continuité. Là où le zappeur parcourait quatre chaînes, le scrolleur avance dans un espace sans bord, personnalisé pour le retenir.
Le pouce, lui, a affiné son mouvement. Horizontalement, le « swipe » est balistique et bref : j’accepte, je rejette. Il est apparu là où il faut trancher, et Tinder en a fait le symbole du jugement souverain, jusqu’à monnayer le regret avec un « rewind » payant. L’économie qu’il sert repose sur la rareté : chaque profil écarté disparaît, le stock s’épuise et la décision engage.
Verticalement, la mécanique s’inverse. Le pouce remonte au lieu de balayer, réclame au lieu de trier. Sur TikTok, rien ne s’écarte, tout revient, le stock demeure inépuisable. Le mouvement du jugement s’est réoutillé en mouvement d’appétit.
Reste la raison qui pousse le pouce. Le neurobiologiste Sébastien Bohler y voit l’effet du striatum, noyau cérébral qu’il décrit comme avide de récompenses immédiates : chaque vidéo suivante alimente une boucle que rien ne rassasie.
L’appétit se double d’une inquiétude sociale, cette peur de rater quelque chose que l’acronyme FOMO (Fear of Missing Out) a popularisée. Nos capacités d’attention sociale, calibrées pour des cercles restreints, reçoivent désormais le flux ininterrompu des vies alternatives qui défilent sur l’écran. Le pouce continue de remonter pour vérifier ce qui se passe ailleurs.
Or ce mouvement même travaille pour la machine. La recherche sur les systèmes de recommandation établit que le temps passé et l’activité de défilement renseignent mieux sur les préférences que le clic lui-même. Le pouce qui ralentit, revient en arrière, hésite avant de repartir : tout cela nourrit le calcul. Le système enregistre que l’attention s’est arrêtée, sans savoir pourquoi, et cela lui suffit pour composer la suite.
Le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui ; le scrolleur est lu par une machine qui ajuste à mesure ce qu’elle lui montre. Le geste par lequel on tente de reprendre la main devient à son tour une donnée. La vitre ne sépare plus, elle enregistre.
Des contre-gestes existent, et ils méritent d’être comptés. On choisit les comptes qu’on suit, on désinstalle une application, on installe un bloqueur, on partage après avoir lu. Ces pratiques semblent moins spontanées et plus coûteuses que le mouvement du pouce, puisqu’elles demandent l’effort que l’interface a précisément appris à épargner. Elles indiquent pourtant où il reste une marge de manœuvre.
Le rapprochement physique entre nos doigts et nos écrans fait office de signe plutôt que de cause. Ce qui rend le geste exploitable tient à son incorporation, au fait qu’il contourne la délibération, qu’il soit devenu aussi évident que la marche. Les dispositifs ont trouvé cet automatisme et s’y sont ajustés.
Le zappeur passait déjà pour paresseux et inconstant, et la même accusation vise le scrolleur, à ceci près qu’elle s’appuie désormais sur des chiffres. Depuis 2004, la chercheuse Gloria Mark mesure le temps passé sur un même écran de travail avant de basculer vers autre chose : 2,5 minutes alors, environ 47 secondes aujourd’hui. D’autres travaux confirment ce décrochage rapide, comme ceux de Larry Rosen sur des élèves en train d’étudier, incapables de tenir plus de six minutes sur leur tâche.
Ces courbes composent une inquiétude sans en livrer la cause : ou bien nos capacités attentionnelles déclinent vraiment depuis quarante ans, ou bien chaque génération de dispositifs réveille la même crainte structurelle, celle de perdre la main sur nos propres gestes. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les interfaces sont conçues pour retenir, et cela suffit à fonder le soupçon.
Reste à savoir quoi faire, en épargnant à chaque navigation le statut d’épreuve. Mauss offre ici la seule ressource que la démonstration laisse ouverte : si nos gestes sont appris, ils peuvent être désappris, et réappris autrement. Ce qui s’est incorporé en trois décennies n’a rien d’une nature. La réglementation des interfaces trompeuses, dont le contrôle européen donne un exemple, agit là où l’attention individuelle a peu de prise.
L’expression dit qu’on obéit « au doigt et à l’œil » sans préciser lequel des deux, de l’humain ou de la machine, tient désormais le doigt et l’œil de l’autre. C’est pourtant dans ces gestes minuscules que se rejoue une question ancienne, celle de savoir qui commande et qui obéit vraiment.
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.