29.03.2026 à 16:28
Rob Nicholls, Senior Research Associate in Media and Communications, University of Sydney

Le verdict rendu dans l’affaire KGM pourrait marquer un moment charnière pour l’industrie des réseaux sociaux. En reconnaissant l’addiction comme un dommage possible, la justice américaine ouvre la porte à de nombreuses autres poursuites.
Instagram et YouTube présentent un défaut de conception qui rend ces réseaux sociaux addictifs, a jugé un jury aux États-Unis. Le jury de Los Angeles a mis près de neuf jours à rendre son verdict dans cette affaire historique intentée par une femme identifiée sous les initiales KGM contre les plateformes de réseaux sociaux. Il a accordé 3 millions de dollars (2,6 millions d'euros) de dommages et intérêts, Meta (propriétaire d’Instagram) étant jugé responsable à 70 % et Google (propriétaire de YouTube) à 30 %. Le jury a ensuite accordé 3 millions de dollars supplémentaires de dommages punitifs.
TikTok et Snap ont tous deux conclu un accord à l’amiable, dont les termes restent confidentiels, avant le début du procès de six semaines. Il s’agit de la deuxième lourde défaite de Meta devant les tribunaux américains la même semaine. Le 24 mars, un jury du Nouveau-Mexique a en effet jugé l’entreprise coupable d’avoir dissimulé des informations sur les risques d’exploitation sexuelle des enfants et sur les effets néfastes de ses plateformes sur la santé mentale des mineurs.
L’affaire portée par KGM est la première du genre, mais elle ne sera pas la dernière. Elle fait partie de plus de vingt procès dits « bellwether » qui doivent bientôt être jugés. Il s’agit en quelque sorte de procès tests, destinés à mesurer la réaction des jurys et à établir un précédent juridique.
Le verdict pourrait donc avoir des répercussions considérables. Il pourrait marquer pour la tech un moment comparable à celui qu’a connu l’industrie du tabac, avec des milliers d’affaires similaires prêtes à être portées devant les tribunaux.
KGM — aujourd’hui âgée de 20 ans — affirme avoir commencé à utiliser YouTube à l’âge de six ans et Instagram à neuf ans, développant selon elle des usages compulsifs, pouvant aller jusqu’à 16 heures passées en une seule journée sur Instagram. Elle soutient que les caractéristiques de conception de ces plateformes ont contribué à son anxiété, à sa dépression, à sa dysmorphie corporelle et à des idées suicidaires.
Son action en justice affirme que Meta et YouTube ont fait des choix de conception délibérés — comme le « défilement infini » — pour rendre leurs plateformes plus addictives pour les enfants afin d’augmenter leurs profits. Elle soutient que les entreprises se sont largement inspirées des techniques comportementales et neurobiologiques utilisées par les machines à sous et exploitées par l’industrie du tabac afin de maximiser l’engagement des jeunes et d’augmenter les revenus publicitaires.
L’avocat de KGM, Mark Lanier, a déclaré aux jurés :
Ces entreprises ont construit des machines conçues pour rendre dépendants les cerveaux des enfants, et elles l’ont fait délibérément.
L'avocat a cité une étude interne de Meta appelée « Project Myst ». Celle-ci aurait montré que les enfants ayant déjà subi des « effets négatifs » étaient les plus susceptibles de devenir dépendants à Instagram, et que les parents étaient impuissants face à cette addiction.
À partir du moment où [KGM] a été enfermée dans la machine, sa mère en a été exclue.
Les jurés ont également entendu que des communications internes de Meta comparaient les effets de la plateforme à ceux de la drogue et des jeux d’argent. Le jury a estimé que cette prise de conscience en interne constituait un niveau de connaissance susceptible d’engager la responsabilité de l'entreprise.
Par ailleurs, une note interne de YouTube décrivait apparemment « l’addiction des spectateurs » comme un objectif, et un employé d’Instagram a écrit que l’entreprise était composée de « véritables dealers ».
Mark Lanier a établi un parallèle direct avec les procès contre l’industrie du tabac, soutenant que lorsque l’on trouve une connaissance en interne du phénomène, un ciblage délibéré et un déni public, la responsabilité juridique s’ensuit.
Meta a soutenu que KGM faisait face à d’importantes difficultés bien avant d’utiliser les réseaux sociaux et que les éléments présentés ne permettaient pas de réduire toute une vie d’épreuves à un seul facteur.
L’avocat de Meta a mis en avant la dynamique familiale de KGM comme cause de ses troubles de santé mentale et a affirmé que les réseaux sociaux avaient peut-être au contraire constitué pour elle un exutoire lorsqu’elle rencontrait des difficultés à la maison.
Le directeur général de Meta, Mark Zuckerberg, a témoigné pour la défense :
Je n’essaie pas de maximiser le temps que les gens passent chaque mois sur nos plateformes.
À propos des outils de sécurité que Meta a ajoutés ces dernières années, Zuckerberg a précisé :
J’aurais aimé que nous y arrivions plus tôt.
Dans leurs plaidoiries finales, les avocats de YouTube ont fait valoir qu’il n’existait pas une seule mention d’une addiction à YouTube dans le dossier médical de KGM.
Les deux entreprises ont fondé une partie de leur défense sur les protections prévues par la Section 230, soutenant qu’elles ne pouvaient pas être tenues responsables des contenus publiés sur leurs plateformes.
Le juge a toutefois indiqué aux jurés que la manière dont les contenus sont diffusés constitue une question distincte de leur nature. Cette distinction a limité la capacité de Meta et de Google à s’appuyer sur les protections offertes par la Section 230.
Il s’agit de l’une des premières affaires visant une grande entreprise technologique à être jugée par un jury — une situation que ces entreprises ont jusque-là cherché à éviter.
Ainsi, en juin 2024, quelques mois avant un procès devant jury dans l’affaire intentée par le Département de la justice contre le monopole de Google dans les technologies publicitaires, Google a versé plus de 2 millions de dollars (1,73 million d'euros) au Département de la justice. Cette somme représentait le triple des dommages réclamés, auxquels s’ajoutaient les intérêts.
Aux États-Unis, un procès devant jury n’est requis que lorsqu’il est question de dommages et intérêts. En payant d’avance l’intégralité de la somme réclamée dans cette affaire, Google avait supprimé la demande de dommages et intérêts — et, avec elle, le droit à un procès devant jury. Jusqu’à présent, les tribunaux américains ont largement rejeté les recours qui mettaient en cause la conception même des plateformes.
Cela concerne notamment le défilement infini et les systèmes de notifications. La distinction entre « conception de la plateforme » et « curation du contenu » a été centrale dans la manière dont les tribunaux ont analysé les arguments fondés sur le Premier amendement dans ces litiges.
Le verdict rendu par le jury dans l’affaire KGM met en lumière les limites de la protection offerte par la Section 230.
C’est la première grande affaire visant une entreprise de la tech, à l’échelle mondiale, à examiner l’addiction comme source de préjudice. Jusqu’ici, les procédures se concentraient surtout sur des violations de la loi.
Dans le procès intenté au Nouveau-Mexique contre Meta, par exemple, le jury a estimé que l’entreprise avait fait des déclarations fausses ou trompeuses et s’était livrée à des pratiques commerciales « abusives », exploitant la vulnérabilité et l’inexpérience des enfants. Des milliers d’infractions ont été retenues, pour une sanction totale de 375 millions de dollars (325 millions d'euros).
L’affaire KGM ouvre la voie aux nombreuses autres procédures visant à obtenir des dommages et intérêts auprès des plateformes de réseaux sociaux pour les effets de l’addiction. Aux États-Unis, ces affaires pourraient logiquement être examinées ensemble dans le cadre d’une action collective. Le verdict pourrait aussi servir de base à d’autres recours, collectifs ou individuels, dans le monde entier.
Meta et Google ont indiqué séparément qu’ils comptaient faire appel de la décision.
Rob Nicholls fait partie du Centre for AI, Trust, and Governance de l’Université de Sydney et reçoit des financements de l’Australian Research Council.
29.03.2026 à 10:38
James L. Flexner, Senior Lecturer in Historical Archaeology and Heritage, University of Sydney
En Polynésie française, des dizaines de maisons construites en corail témoignent d’un profond bouleversement provoqué par l’arrivée des missionnaires au XIXᵉ siècle. Grâce à une méthode de datation très précise, des archéologues parviennent aujourd’hui à retracer pour la première fois le calendrier de leur construction.
Les îles Mangareva (Ma'areva) se situent à environ 1 600 kilomètres au sud-est de Tahiti, en Polynésie française. Elles tirent leur nom – qui signifie « montagnes flottantes » – de l’effet produit par les embruns qui se brisent sur les atolls coralliens environnants, ou motu : les anciens sommets volcaniques donnent alors l’impression de flotter au-dessus des vagues.
Aujourd’hui, les îles abritent environ 2 000 habitants, dont beaucoup travaillent dans les fermes perlières installées dans le lagon turquoise. À travers les îles subsistent aussi les vestiges de dizaines d’édifices remarquables : des maisons construites en corail.
Dans le cadre d’un projet plus vaste consacré aux transformations de la vie quotidienne à Mangareva au XIXᵉ siècle, mon équipe de recherche en archéologie a documenté des dizaines de ces maisons de corail, notamment sur les îles d’Aukena, Akamaru, Mangareva et Taravai.
Aujourd’hui, dans un nouvel article publié dans la revue Antiquity, nous avons établi la première chronologie précise de la construction de ces maisons de corail.
Ces résultats mettent en évidence de nouvelles dynamiques dans la manière dont les sociétés du Pacifique ont transformé leur environnement bâti après le contact avec les Européens – et montrent comment cet héritage colonial continue encore aujourd’hui de façonner la vie locale.
Des missionnaires catholiques français ont établi un poste à Mangareva à partir de 1834. En plus d’apprendre les prières, d’assister aux offices religieux et de lire la Bible, les habitants de Mangareva ont profondément modifié leur vie quotidienne à leur contact. Parmi les nombreux changements figure une transformation complète des espaces domestiques.
En quelques décennies, les habitations traditionnelles en bois et en chaume ont été remplacées par un nouveau type de petites maisons en pierre. Les missionnaires consignaient souvent des dates précises pour leurs constructions, en particulier pour la cathédrale de Rikitea, les églises réparties dans l’archipel ou encore les principales écoles catholiques.
En revanche, pour la catégorie de bâtiments la plus nombreuse de cette période – les maisons –, nous ne disposons généralement d’aucune information sur leur date de construction, sur ceux qui les ont bâties ni sur les personnes qui y ont vécu.
Lors de travaux de terrain en octobre 2024, j’ai remarqué que l’un des blocs de corail tombé du mur de la maison en ruine que nous fouillions contenait des coraux branchus qui semblaient très frais, presque comme s’ils venaient d’être coupés sur le récif vivant.
Nous avons utilisé une technique avancée appelée datation uranium-thorium (U-Th) pour déterminer l’âge de ces coraux branchus – et des structures construites à partir d’eux.
Contrairement à la datation au radiocarbone, plus connue et dont les marges d’erreur se comptent en décennies, la datation U-Th est extrêmement précise : elle permet de déterminer à quelques années près la date à laquelle les coraux sont morts, ne laissant derrière eux que leur exosquelette dur.
Contrairement aussi à la datation au radiocarbone, qui n’est pas très fiable pour des matériaux âgés de moins d’environ quatre cents ans, la datation U-Th fonctionne jusqu’à des périodes très récentes, voire presque jusqu’à nos jours.
Nous avons prélevé un échantillon « témoin » sur un bâtiment dont la date est connue – l’école de garçons d’Aukena construite dans les années 1850 – ainsi que des échantillons provenant de huit autres maisons et d’une tour de guet en corail.
Nous avons également prélevé un corail branchu dans une couche de fosse située dans la même maison où j’avais remarqué pour la première fois ces branches de corail à l’aspect « frais » dans les blocs.
À l’époque, nous pensions que cette fosse contenait les restes d’un festin organisé juste avant la construction de la maison. Les dates qui se recoupent dans nos résultats U-Th ont confirmé cette hypothèse.
Après analyse des échantillons, nous avons été surpris de constater que plusieurs dates ne correspondaient pas à ce que nous avions prévu.
Certains coraux semblaient être morts avant les années 1830, lorsque les missionnaires sont arrivés. Certains remontaient même à une période antérieure au contact avec les Européens dans les années 1790.
Un problème similaire est bien connu dans la datation au radiocarbone : le problème du « vieux bois », où la date de la mort d’un organisme peut précéder de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, l’événement que l’archéologue cherche à dater. Étions-nous confrontés ici à un problème de « vieux corail » ?
Deux explications sont possibles.
Un archéologue ayant visité Mangareva dans les années 1930 a signalé des amas de débris de corail qu’il pensait être les restes de marae, des structures autrefois sacrées renversées pendant la période missionnaire. Cela ouvre la possibilité que ce corail ancien ait été réutilisé pour de nouvelles constructions.
Une autre explication possible pour ce type de corail, appartenant au genre scientifique Acropora, est que certaines branches meurent à distance de la zone de croissance active du récif au fil des années ou des décennies, tout en conservant leur apparence « fraîche ».
Ce scénario est peut-être le plus probable, car nos dates « trop anciennes » ne devançaient la chronologie attendue que de quelques années ou décennies, et non de plusieurs siècles. Mais nous ne pouvons pas non plus écarter complètement l’hypothèse des marae.
Il nous reste encore beaucoup à apprendre sur la manière dont les populations utilisaient le corail pour construire leurs bâtiments dans le passé – et peut-être aussi sur la façon dont les récifs coralliens se sont régénérés, ou non, après des décennies d’exploitation humaine. Ce dernier point pourrait être important pour réfléchir plus attentivement à nos propres relations avec les récifs coralliens aujourd’hui.
James L. Flexner est professeur associé d’archéologie historique et de patrimoine à l’Université de Sydney. Cette recherche est financée par l’Australian Research Council (FT210100244).
29.03.2026 à 09:03
Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Les élections municipales sont terminées, mais un conflit discret persiste dans les campagnes françaises. Il ne porte ni sur l’agriculture ou le prix de l’essence, ni même sur la santé. Il concerne la culture. En effet, sous les radars médiatiques, une tension croissante apparaît autour de la question de ce que doit être l’offre culturelle dans les territoires ruraux.
Ce conflit latent s’est récemment invité dans le débat public à travers le plan « Culture et ruralité » porté par Rachida Dati. Ayant pour enjeu de renforcer l’offre artistique dans les territoires ruraux, ce plan s’inscrit dans la rhétorique désormais bien installée de la lutte contre les « déserts culturels ».
Derrière cette expression plane l’idée qu’une partie du territoire national n’aurait pas accès à la culture et nécessiterait une intervention publique renforcée. Mais cette manière de poser le problème n’est pas neutre.
Elle repose sur une représentation particulière de la culture et sur une lecture implicite des territoires ruraux comme des espaces culturellement déficitaires. Autrement dit, la question n’est pas seulement celle de l’accès à la culture, mais celle de la définition même de ce qui est considéré comme tel.
Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur l’histoire des politiques culturelles françaises. Celles-ci se sont structurées autour d’un projet de maillage territorial visant à diffuser les œuvres artistiques sur l’ensemble du territoire. Lorsque André Malraux devient ministre des affaires culturelles en 1959, il affirme l’objectif de permettre la rencontre entre « les grandes œuvres de l’humanité » et le public le plus large possible, tout en précisant que « si la culture existe, ce n’est pas du tout pour que les gens s’amusent ». La création des maisons de la culture participe de cette ambition : rendre accessibles les formes artistiques légitimes, et donc tout à fait sérieuses, mais souvent éloignées des pratiques culturelles existantes et des attentes des publics.
À partir des années 1980, malgré l’affirmation d’une démocratie culturelle plus attentive à la diversité de ces pratiques, la décentralisation renforce néanmoins ce modèle en consolidant un réseau d’institutions :scènes nationales, médiathèques, musées… Ce maillage demeure toutefois largement structuré par les centralités urbaines. Les territoires ruraux apparaissent alors en périphérie de cette organisation, ce qui alimente aujourd’hui la lecture en termes de « désert culturel ».
Cette lecture mérite cependant d’être nuancée à un double titre. D’une part, les territoires ruraux ne sont pas dépourvus de pratiques culturelles. Sociabilités associatives, fêtes locales, pratiques amateurs ou liées au patrimoine structurent des espaces culturels à part entière, bien que peu reconnus par les acteurs institutionnels. Et ce sont bien des pratiques culturelles, parce qu’elles génèrent cette situation sociale inédite : l’expérience esthétique, fût-elle produite par des formes et des objets (musicaux, plastiques, écrits, visuels, numériques, etc.), des artefacts qui n’appartiennent pas à l’histoire de l’art.
D’autre part, l’action publique elle-même ne se limite pas à l’État. Dans de nombreux territoires ruraux, les communautés de communes jouent aujourd’hui un rôle central dans l’offre culturelle. Elles assurent la gestion d’équipements, soutiennent des programmations, coordonnent des réseaux associatifs et portent des projets à l’échelle intercommunale.
Ces acteurs intermédiaires occupent une position singulière. Ils se situent à la fois en relais et en tension avec les orientations nationales. D’un côté, ils dépendent des arbitrages opérés par les directions régionales des affaires culturelles (Drac), qui continuent de structurer l’accès aux ressources et la légitimité des projets. De l’autre, ils développent des stratégies propres, parfois en complément, en décalage, voire en opposition aux priorités définies à l’échelle nationale. Ce jeu d’ajustements produit des configurations locales hétérogènes, où l’offre culturelle résulte autant d’un modèle descendant que de négociations entre échelles d’action et de rôle des élus à travers, par exemple, les projets culturels de territoires.
Par ailleurs, les campagnes françaises ont profondément changé. Comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff, elles sont traversées par des recompositions liées notamment aux mobilités résidentielles et à l’installation de populations issues des classes moyennes urbaines. Ces transformations, particulièrement visibles dans les espaces périurbains, brouillent les frontières entre ville et campagne. Elles introduisent aussi de nouvelles attentes culturelles, portées notamment par ces nouveaux habitants, et parmi eux, ceux que Le Goff appelle les « cultureux », un terme péjoratif qui désigne les dépositaires et tenants de la culture « légitime » venant « de la ville ».
Dans ce contexte, l’action culturelle peut devenir un vecteur de diffusion de référentiels urbains. Mais ce modèle peut entrer en décalage avec les formes culturelles préexistantes. Certaines pratiques locales restent marginalisées ou invisibilisées. La musique country par exemple, largement plébiscitée et pratiquée (musiques et danses) en milieu rural est totalement absente des politiques culturelles. Le risque est alors celui d’un malentendu : des politiques conçues pour « apporter » la culture dans des territoires où elle existe déjà, mais sous d’autres formes.
Pour autant, les dynamiques actuelles ne se réduisent pas à une opposition entre culture légitime et pratiques locales, ni entre ville et campagne. On observe l’émergence de configurations hybrides : tiers-lieux, collectifs artistiques/habitants ou encore réinventions de formes traditionnelles comme, selon les régions, les comices agricoles, les fest-noz, les carnavals, par exemple . Ces évènements parfois revisités articulent alors création contemporaine, participation habitante et pratiques festives, parfois avec l’appui ou malgré les cadres institutionnels.
Dans ces espaces, la culture devient un lieu de négociation et d’expérimentation, où se recomposent les hiérarchies culturelles et où se vit la communauté locale, bien loin des enjeux artistiques. Les élus y jouent un rôle central, capables d’articuler des logiques institutionnelles, esthétiques et habitantes, tout en composant avec les contraintes des politiques nationales.
Derrière les débats récurrents sur les « déserts culturels », c’est donc moins un manque qu’un problème de cadrage qui se dessine. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’absence de culture, mais la difficulté à reconnaître la pluralité de ses formes et la diversité de ses régimes de légitimité. Les mondes ruraux et périurbains ne sont pas en attente de culture : ils en produisent, selon des modalités qui échappent en partie aux catégories de l’action publique et aux arbitrages centralisés.
Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.