27.07.2026 à 15:19
Ronan Kerbiriou, Ingénieur d'études, Université Le Havre Normandie
Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie
L’ESSENTIEL
Les chantiers de Saint-Nazaire sont dépendants la construction des paquebots géants, notamment du groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial.
Une étude met en lumière l'importance de ces entreprises de navigation touristique pour l'économie des ports français.
Au-delà des bateaux de tourisme, les territoires portuaires français cherchent à diversifier leurs activités.
L’été s’est installé en France et la saison des contestations des croisières est relancée. Symbole du tourisme de masse, la croisière est critiquée en raison des pollutions (visuelles, atmosphériques, sonores), des impacts environnementaux et du surtourisme qu’elle entraîne dans les villes portuaires.
En France, la Mediterranean Shipping Company (MSC) occupe une place majeure dans l’activité de la croisière maritime et dans le système productif. Les chantiers navals de Saint-Nazaire, 10 000 emplois (directs et indirects), sont dépendants de ces commandes de paquebots géants.
Ces dernières années, une double interdépendance touristique et industrielle s’est construite entre cet armateur et un certain nombre de territoires portuaires. Cette interdépendance implique un risque sur la capacité des autorités à mettre en place des régulations à l’encontre de cette activité sujette à débat.
Notre recherche s’inscrit dans le cadre théorique des réseaux de production globalisés, et plus spécifiquement sur la façon dont les activités productives s’ancrent dans des territoires. Ces derniers cherchent à attirer des investissements, des capitaux et des flux pour créer de la valeur et du développement, dans un processus qualifié de couplage stratégique dans la littérature.
MSC Croisières est un cas particulièrement intéressant. C’est un des principaux armateurs de croisières au monde, avec un chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros en 2024 et environ 20 000 collaborateurs. Cette filiale fait également partie du groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial et très implantée dans les ports français, notamment via les terminaux de sa filiale TIL.
Depuis la période post-pandémie de Covid-19, MSC Croisières a augmenté son nombre d’escales en France, passant d’une centaine par an à plus de 350 en 2025. Sa part de marché est passée de 11 % en 2015 à 18 % en 2025.
Marseille concentre une part significative de son activité avec 276 escales réalisées en 2025 (contre 124 en 2018). Ainsi, en 2025, 40 % des escales de croisière à Marseille ont été opérées par MSC. La croissance de l’activité du groupe italo-suisse concerne également d’autres ports : Le Havre (de 3 à 27 escales), Cherbourg (de 3 à 11) ou encore Ajaccio (de 0 à 8).
Dans ces villes portuaires, l’activité croisière de MSC est souvent vue comme un levier de développement territorial.
Les villes portuaires tentent de s’insérer dans les circuits de croisières en réalisant des investissements majeurs avec plus de 100 millions d’euros au Havre et 200 millions d’euros à Marseille.
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Des terminaux spécialisés avec branchements à quai sont mis à disposition des armateurs pour réduire les émissions polluantes locales et atmosphériques et réaliser des « escales zéro fumée ». Cela répond à une source de contestation majeure contre ce secteur d’activité et d’anticiper les futures réglementations européennes sur l’obligation du branchement à quai des navires passagers.
Ces actions se positionnent dans une forme de développement spéculatif avec l’espoir de retombées économiques pour la ville portuaire, sans certitude sur la pérennité des itinéraires des navires et sur la portée des retombées économiques territoriales.
Depuis le début du XXIe siècle, MSC Croisières fait des Chantiers de l’Atlantique, situés à Saint-Nazaire, son principal constructeur de paquebots – 24 sur les 34 de sa flotte.
MSC s’inscrit comme le client majeur du dernier grand chantier naval français en étant à l’origine de la moitié de son chiffre d’affaires entre 2012 et 2024 – 7,2 milliards d’euros sur un total de 15,3 milliards d’euros. Cette relation s’inscrit sur le long terme avec un carnet de commande de six navires à l’horizon 2031 pour un total de neuf milliards d’euros.
Cette importance des commandes a permis d’éviter la faillite des chantiers navals et de doubler le nombre d’emplois relevant de la construction navale dans la zone d’emploi de Saint-Nazaire au cours des dix dernières années.
Dans un contexte de restructuration industrielle, le maintien des compétences et du tissu industriel dans le secteur de la construction navale apparaît comme un enjeu stratégique majeur. Il concerne notamment les capacités de production militaire, en particulier en lien avec Naval Group.
Le lancement du nouveau porte-avions « La France Libre », annoncé par le président Emmanuel Macron en mars 2026, illustre la nécessité de préserver les capacités de construction navale. Cependant, les commandes militaires, par nature irrégulières, ne suffisent pas à garantir la viabilité économique à long terme du secteur.
La construction de navires de croisière, qui requiert un haut niveau de technologie et d’expertise, s’avère primordiale pour le maintien de l’emploi et des compétences. L’armateur italo-suisse contribue pleinement à l’ancrage productif et à la pérennité à long terme d’un secteur stratégique pour la souveraineté militaro-industrielle française et européenne.
Les dimensions touristiques et industrielles de MSC mettent en évidence une forte concentration des formes d’ancrage territorial au sein des territoires portuaires. Il y a donc un couplage stratégique entre la firme MSC et les ports français, représentés par une pluralité d’acteurs – gestionnaires des ports, collectivités territoriales, clusters industriels, notamment de la construction navale, acteurs locaux du tourisme et l’État.
S’il existe une interdépendance, elle est asymétrique et nécessite d’appréhender les rapports de pouvoir qui en découlent. Ces écosystèmes territoriaux sont exposés aux décisions d’une firme susceptible, pour diverses raisons, de réorienter la localisation de ses activités ou de ses circuits de croisière, de se désengager ou de contourner certains ports.
Il existe donc un risque : la dépendance économique à l’égard d’un acteur dominant. Elle peut conduire les institutions publiques, qu’elles soient locales, régionales ou nationales, à une certaine réticence lors de la mise en œuvre de réglementations visant à limiter les externalités négatives de l’activité de croisière.
Dans ce contexte, une forme de compromis semble se dessiner, fondée sur la poursuite de l’activité parallèlement à une évolution progressive des normes et des pratiques, comme en témoigne la Charte croisière durable en Méditerranée, signée entre la Cruise Lines International Association (CLIA) et l’État français en 2022, puis renouvelée en 2025.
Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet "Réindustrialisation, Transitions et Logistique"
Ronan Kerbiriou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.07.2026 à 15:17
Susanne Durhuus-Andersen, Senior Clinical instructor in the School of Dentistry, University of Copenhagen
Nuno Vibe Hermann, Dentist and Associate Professor in the Department of Dentistry, University of Copenhagen
Les dents de lait de votre enfant, délicates et d’un blanc crayeux, tombent. À votre grande surprise, les dents qui poussent à leur place sont fragiles, et présentent des taches jaune-brun. Cette pathologie dentaire est appelée hypominéralisation molaire-incisive. Il s’agit d’une affection presque aussi fréquente que les caries, mais qui demeure méconnue en dehors des professionnels du secteur dentaire. Et même au sein de celui-ci, elle est souvent mal diagnostiquée.
L’hypominéralisation molaire-incisive (MIH) affecte la façon dont certaines dents définitives se forment durant la petite enfance. Elle n’est pas causée par un manque de brossage, la consommation de sucre ou de mauvaises habitudes d’hygiène dentaire, mais par un phénomène qui perturbe la formation de l’émail, avant même que les dents ne percent.
Dans le cadre de notre travail, à la clinique universitaire de l’hôpital dentaire de l’Université de Copenhague, nous recevons de nombreux enfants et adolescents atteints de cette pathologie et nécessitant une prise en charge.
Les raisons pour lesquelles certains enfants développent une MIH et d’autres non ne sont pas encore pleinement comprises. Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette affection est plus fréquente qu’on ne le pense généralement.
En Scandinavie, l’hypominéralisation molaire-incisive affecte 28 % des enfants, ce qui la place parmi les pathologies dentaires les plus répandues. Des études ont révélé qu’elle est très fréquente à travers l’Europe, alors qu’elle semble moins poser problème en Afrique et en Asie.
Les chercheurs tentent encore de comprendre les raisons de ces variations. À l’heure actuelle, on soupçonne qu’elles reposent en grande partie sur des différences de diagnostic et de signalement, ainsi qu’à la fréquence des maladies de la petite enfance, ou encore à des facteurs génétiques.
La MIH reste toutefois une énigme pour la médecine dentaire, alors même qu’elle affecte un nombre important d’enfants dont elle peut laisser les dents définitives durablement fragilisées et décolorées. Voici ce que l’on en connait à ce jour, sur la base des recherches les plus récentes.
L’émail, la fine couche qui recouvre nos dents, est le matériau le plus dur de notre corps. Chez les enfants atteints de MIH, le développement de l’émail dentaire a été perturbé, et ce dernier contient moins de minéraux que la normale.
Cette anomalie du développement survient tôt dans la vie de l’enfant, pendant que les dents se forment à l’intérieur de la mâchoire, soit généralement entre la naissance et l’âge de deux ans.
Il en résulte des dents dont l’aspect diffère de la normale, et qui sont plus susceptibles de se fracturer.
Le plus souvent, l’émail touché est celui des premières molaires définitives (les fameuses « dents de six ans »), ainsi que celui des incisives.
Outre les signes visibles, la MIH pose un autre problème moins évident : elle peut mener les enfants à éviter de se brosser les dents, parce que cela leur fait mal. Ils peuvent également ressentir une sensibilité dentaire lorsqu’ils consomment des boissons ou des aliments froids ou chauds.
La recherche a identifié cinq causes possibles à la MIH, parmi lesquelles :
une maladie prolongée dans la petite enfance, telle que de la fièvre, des infections ou des épisodes de maladie répétés ;
des complications pendant la grossesse ou l’accouchement (manque d’oxygène) ou une naissance prématurée ;
des facteurs environnementaux, tels que l’exposition à la pollution de l’air ou à des carences pouvant affecter la capacité de l’organisme à former un émail solide (par exemple en vitamine D) ;
une éventuelle vulnérabilité génétique, certains enfants pouvant être plus vulnérables que d’autres à cette affection.
Tout d’abord, il est important de comprendre qu’en l’état actuel des connaissances actuelles, il n’est pas possible de prévenir la MIH. En tant que parent, il n’y a donc rien que vous puissiez faire pour empêcher son apparition.
Cela dit, certaines mesures peuvent améliorer la situation. La plus évidente est le brossage des dents avec un dentifrice fluoré. Ce point est extrêmement important : en effet, l’émail dentaire des jeunes enfants est plus tendre que celui des adultes, ce qui signifie que leurs dents sont plus difficiles à garder propres, et davantage exposées au risque de caries.
Il est également important d’aider votre enfant à développer une bonne relation avec le dentiste. Un point de départ est de présenter positivement ce que font les dentistes, afin de lui faire comprendre que le rôle de ces professionnels est de l’aider à mieux protéger ses dents, afin qu’elles ne le fassent pas souffrir et ne se cassent pas. Autre point à souligner : si une dent le fait souffrir, il faut apprendre à votre enfant à indiquer précisément l’endroit où elle est située, et de quelle façon elle le fait souffrir.
Si votre enfant est atteint de MIH, le dentiste évaluera l’étendue de l’atteinte et classera les dents touchées en fonction de son niveau : légère, modérée ou sévère.
Les molaires atteintes de MIH légère sont traitées avec un gel fluoré concentré, ou scellées avec un revêtement plastique transparent, afin de les protéger des caries (voire les deux à la fois).
Les molaires atteintes de MIH modérée reçoivent des obturations temporaires. La dent étant très sensible, une anesthésie est nécessaire.
Les molaires atteintes de MIH sévère sont obturées et, dans les cas les plus graves, une couronne en acier inoxydable. Ce capuchon métallique protège la dent de la casse, des caries et de la douleur.
Dans de rares cas, le dentiste peut proposer d’extraire complètement la dent, si son pronostic à long terme est trop mauvais. Ce type de décision est généralement pris entre huit et dix ans.
Les incisives ne présentent généralement qu’une MIH légère à modérée. Elles ne sont donc souvent pas traitées dans un premier temps.
Lorsque les enfants atteints de MIH grandissent, ils demandent souvent un traitement esthétique. Celui-ci consiste généralement en un blanchiment associé à un type de traitement reposant sur l’infiltration, dans l’émail, d’une résine fluide. Celle-ci comble les espaces vides dans la structure de l’émail, ce qui fait disparaître la décoloration : la couleur de la couronne de la dent est alors normale et uniforme.
À l’âge adulte, si les molaires sont sévèrement touchées, la pose d’une couronne ou d’un inlay en céramique peut être envisagée.
Pour véritablement s’attaquer à l’hypominéralisation molaire-incisive et à ses conséquences pour les dents des enfants, la première étape serait de déterminer son ampleur réelle de façon plus précise. Cela suppose de mettre en place des études plus solides et plus homogènes que celles actuellement disponibles, et de définir un meilleur consensus au sein de la profession sur la façon de diagnostiquer cette pathologie et d’enregistrer les données qui la concerne.
Par ailleurs, les chercheurs s’efforcent aussi de répondre à certaines des questions les plus fondamentales : quels sont les principaux facteurs déclenchants ? Pourquoi certains enfants développent-ils cette pathologie tandis que d’autre sont épargnés ?
À long terme, les connaissances acquises grâce à ces nouvelles recherches devraient améliorer les traitements et éviter que cette pathologie n’entraîne des problèmes dentaires durables, ce qui permettra de réduire le recours répété aux soins dentaires, lesquels sont souvent difficiles pour les enfants (et les adultes).
Cet article a été commandé dans le cadre d’un partenariat entre Videnskab.dk et The Conversation ; il est également publié en danois.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
27.07.2026 à 15:17
Erwan Boutigny, Maître de Conférences en Sciences de Gestion et du Management, Université Le Havre Normandie
Vous aimez regarder Camping Paradis ? Eh bien, vivez l’expérience maintenant ! La série à succès de TF1 labellise désormais des campings pour proposer à ses fans de vivre « comme s’ils y étaient ». Que traduit cette évolution sur les attentes des consommateurs ? Et sur le modèle économique des fictions ?
Depuis sa première diffusion en 2006 sur TF1, Camping Paradis s’est imposée comme une série incontournable du paysage audiovisuel français. Alors qu’elle célèbre cette année son vingtième anniversaire, la série ne se contente plus d’être un succès télévisuel. Son univers s’est progressivement transformé en une offre touristique. Depuis 2020, des campings labellisés « Camping Paradis » proposent aux vacanciers de vivre dans la réalité l’univers de la série. Aujourd’hui, la franchise compte près d’une centaine de campings en France, offrant aux fans la possibilité de prolonger concrètement leur expérience.
Loin d’être un simple coup marketing, ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large de transformation des œuvres culturelles en expériences concrètes. À l’image de grandes franchises internationales comme Star Wars ou Harry Potter, certaines séries ne se limitent plus à leur format d’origine. Elles se déploient à travers différents supports et espaces, créant des univers immersifs. Dans ce contexte, Camping Paradis propose une version accessible et ancrée dans le quotidien de cette logique : celle d’un tourisme inspiré par la fiction. Plus qu’un simple produit dérivé, Camping Paradis illustre une évolution des industries culturelles. Les œuvres peuvent également chercher à être vécues. Une transformation qui interroge la manière dont nous prolongeons notre rapport aux fictions.
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À rebours du paradigme « Adult Only », Camping Paradis met en scène la vie d’un camping en bord de mer, dirigé par Tom Delormes, personnage central incarné par Laurent Ournac. Chaque épisode repose sur une structure simple et efficace : des vacanciers arrivent avec leurs histoires personnelles, traversent des difficultés, puis trouvent une résolution positive. Les thèmes abordés (amitié, amour, famille) participent à construire une image idéalisée des vacances et c’est précisément cet imaginaire qui va être exploité. Fort de cette popularité, TF1 Licensing a décidé de prolonger la valeur de la série au-delà de ses diffusions. Des campings existants peuvent désormais adopter le label « Camping Paradis » en respectant un cahier des charges précis : décors inspirés de la série, animations, ambiance conviviale, voire formation du personnel via la « Camping Paradis Academy ». Ainsi, la série ne se contente plus d’être regardée : elle se vit et propose aux vacanciers de devenir les acteurs d’un univers qu’ils connaissaient déjà en tant que spectateurs. L’univers fictionnel devient ainsi une véritable marque, générant une activité économique dans un secteur du tourisme particulièrement dynamique.
Ce passage de la télévision à l’expérience touristique s’inscrit dans une logique de « transmédialité », où une œuvre ne se limite plus à un seul support, mais se déploie sur différents médias tout en conservant son identité. Chaque nouvelle déclinaison vient enrichir l’expérience globale. Si cette logique peut d’abord répondre à un objectif narratif, elle constitue également un puissant levier économique : en multipliant les points de contact avec le public, les détenteurs des droits prolongent la durée de vie commerciale de leurs œuvres et créent de nouvelles sources de revenus, bien au-delà de leur diffusion initiale. Cette dynamique est aujourd’hui portée par de grands acteurs du divertissement, à l’image de Netflix, qui développe avec les « Netflix House » des espaces immersifs permettant aux spectateurs d’entrer physiquement dans l’univers de leurs séries préférées. Souvent associée à de grandes franchises internationales comme Star Wars ou Harry Potter, la « transmédialité » trouve également sa place dans des œuvres plus modestes, comme Camping Paradis. Les campings labellisés illustrent cette extension de l’univers de la série vers une expérience touristique. Ainsi, l’œuvre ne constitue alors plus seulement un récit : elle devient une marque capable de créer de la valeur bien au-delà de son support d’origine.
Dans le cas de Camping Paradis, il ne s’agit pas simplement de produits dérivés ou de stratégie marketing. Contrairement à la simple reproduction de décors, les campings franchisés offrent une immersion où le spectateur devient acteur de l’univers. La série devient un cadre réel dans lequel les individus peuvent évoluer. Les campings franchisés recréent l’atmosphère de la fiction à travers des éléments matériels (décors, costumes, objets) mais aussi immatériels (ambiance, interactions humaines, valeurs). Cette démarche s’inscrit dans une tendance plus large observée depuis une trentaine d’années : une offre culturelle ne se limite plus à un objet ou à un service, mais se conçoit comme une expérience. L’enjeu n’est plus seulement de proposer, mais de faire vivre.
Cette transformation correspond à une évolution des attentes du public. Les consommateurs ne cherchent plus uniquement à regarder des contenus, ils recherchent désormais des dispositifs qui prolongent émotionnellement les univers culturels auxquels ils sont attachés. L’industrie du divertissement tend ainsi à se rapprocher des industries d’expériences, où l’émotion et l’immersion deviennent des sources centrales de valeur, comme en témoignent les innovations au sein des musées.
Les téléspectateurs connaissent déjà les codes : les soirées dansantes, la convivialité, Tom Delormes, le célèbre tee-shirt bleu. Lorsqu’ils arrivent dans un Camping Paradis, ils ne découvrent pas un lieu inconnu : ils retrouvent un univers familier. Ce sentiment de familiarité s’explique par les mécanismes d’identification aux œuvres de fiction. Les travaux de Hans Robert Jauss permettent de comprendre que le lien entre une fiction et son public ne se limite pas au simple visionnage : il repose sur différentes formes d’attachement. Déjà en 1998, en étudiant le phénomène Hélène et les garçons, Dominique Pasquier montrait combien les téléspectateurs pouvaient s’approprier les personnages et leur univers. Un attachement qui, aujourd’hui, peut aller jusqu’à vouloir les vivre.
Ainsi, plusieurs formes d’identification apparaissent dans Camping Paradis. L’identification par sympathie est particulièrement forte : les personnages y sont ordinaires, proches du quotidien des téléspectateurs, ce qui facilite l’attachement émotionnel. L’identification admirative joue également un rôle important, notamment à travers le personnage de Tom Delormes, figure bienveillante et rassurante. Cette proximité contribue à donner aux vacanciers l’impression qu’ils retrouveront, dans les campings franchisés, l’esprit de la série au-delà de ses seuls décors.
Mais c’est surtout l’identification associative qui prend une dimension nouvelle avec la franchise. Les spectateurs ne se contentent plus d’imaginer leur place dans l’univers de la série, puisqu’ils peuvent réellement s’y projeter en devenant vacanciers dans un « Camping Paradis ». La frontière entre fiction et réalité s’estompe. D’autres formes, plus distanciées, existent également. L’identification ironique, notamment, où les spectateurs prennent du recul face au caractère parfois stéréotypé ou prévisible des intrigues. Mais même cette distance contribue à l’attachement durable à la série.
Plus qu’un succès télévisuel, Camping Paradis révèle une transformation profonde des industries culturelles. La fiction ne se limite plus à un récit, elle devient un univers à expérimenter. En proposant aux spectateurs de prolonger leur expérience dans la réalité, la série s’inscrit dans une logique où divertissement et économie se rejoignent. Elle montre qu’une œuvre, même sans univers fantastique, peut générer une immersion forte en s’appuyant sur la convivialité et les émotions partagées.
Ainsi, Camping Paradis ne révolutionne pas seulement le secteur du camping. La série illustre une évolution plus large des industries culturelles, où l’objectif n’est plus seulement de raconter des histoires, mais de permettre au public de les vivre. À l’heure où les frontières entre médias, tourisme et divertissement deviennent de plus en plus poreuses, Camping Paradis témoigne d’une évolution plus profonde : demain, les œuvres culturelles ne chercheront plus seulement à conquérir des audiences, mais à accompagner les individus dans leurs pratiques, leurs loisirs et leurs expériences quotidiennes. Le récit devient le point de départ d’une relation durable avec le public, bien au-delà de l’écran.
Erwan Boutigny ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.