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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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24.03.2026 à 16:09

Sommes-nous vraiment programmés pour la paresse ?

Nathalie André, Maitre de Conférences en Sciences du sport, Université de Poitiers

Avons-nous par nature une aversion à l’effort ? Ne serait-ce pas plutôt son gaspillage que nous fuyons ?
Texte intégral (972 mots)

Depuis des décennies, la psychologie et les neurosciences invitent à considérer que, si les humains et les animaux cherchent naturellement à faire le moins d’efforts possible, c’est parce que faire des efforts serait désagréable.

Envisageons ici une autre interprétation : ce n’est pas l’effort en lui-même que les individus évitent, mais l’effort gaspillé – celui qui ne mène à rien ou dont les bénéfices ne justifient pas l’investissement. Cette vision, nous l’exposons dans un article co-écrit avec Roy Baumeister de l’Université de Harvard, Guido Gendolla de l’Université de Genève et Michel Audiffren de l’Université de Poitiers et publié en 2026 dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews. Explications.

Comment avons-nous mis en évidence que c’est le gaspillage d’efforts que les individus évitent, pas l’effort lui-même ?

Pour étayer notre thèse, nous avons réalisé une synthèse critique de la littérature scientifique selon deux axes principaux. Le premier s’est intéressé au développement de l’enfant. Nous nous sommes dit que, si l’effort était intrinsèquement désagréable, ce rejet de l’effort devrait s’observer très tôt au cours du développement.

Les nourrissons et jeunes enfants ne manifestent aucune aversion spontanée à l’effort : ils s’y engagent librement, y associent plaisir et satisfaction, et n’apprennent à l’économiser que progressivement. L’exemple des bébés de 10 mois est particulièrement frappant : après avoir observé un adulte persévérer face à une tâche difficile, ils redoublent eux-mêmes d’efforts pour résoudre un problème.

Plus tard, vers 6 ans, les enfants sourient davantage après avoir réussi quelque chose de difficile que quelque chose de facile – comme si la résistance elle-même ajoutait de la valeur à la réussite. Si l’effort était intrinsèquement aversif, rien de tout cela ne serait possible.

Le second axe s’est concentré sur les études portant sur le « principe du moindre effort » chez l’animal et l’adulte. La préférence pour la voie la moins coûteuse n’émerge que lorsque les récompenses sont strictement équivalentes – et s’efface dès que les bénéfices justifient l’investissement.

Mieux, plusieurs études montrent que les individus préfèrent activement s’engager dans une tâche plutôt que de rester passifs, et que les gens occupés sont plus heureux que les gens oisifs, même lorsqu’on les force à s’activer.

Pourquoi ce constat est-il si important ?

Ce changement de perspective transforme notre compréhension de la motivation humaine. Il permet de résoudre ce que certains appellent le « paradoxe de l’effort » : s’il existe bien une loi biologique du moindre effort, alors comment expliquer que des millions de personnes s’engagent volontairement dans des activités exigeantes – sport intensif, apprentissage d’un instrument, études longues – et y trouvent du plaisir ?

Si l’effort est compris comme un coût neutre, comparable à une dépense d’argent, alors il devient logique que les individus acceptent de l’investir lorsque les gains en valent la peine.

Cette approche repositionne l’être humain comme un agent capable d’évaluer et de décider, plutôt que comme un organisme en lutte permanente contre une répulsion biologique à l’action. Elle permet aussi de mieux distinguer les situations ordinaires de désengagement – qui relèvent d’un calcul défavorable – des cas pathologiques, où une véritable aversion à l’effort peut apparaître.

Dans ce deuxième cas, cette réticence à l’effort repose sur des mécanismes neurobiologiques bien identifiés, notamment un déficit du système dopaminergique. La dopamine joue en effet un rôle central dans la motivation : elle renforce le sentiment de récompense et stimule la poursuite d’objectifs. Lorsqu’elle est produite en quantité insuffisante, l’effort devient véritablement désagréable et le désir de s’engager s’érode.

Quelles suites donner à cette recherche ?

Plusieurs questions restent ouvertes.

On comprend encore mal dans quelles conditions certaines personnes développent une véritable aversion à l’effort et quels mécanismes neurobiologiques sont impliqués. Le rôle du système dopaminergique est souvent évoqué, mais les recherches se sont surtout concentrées sur des situations où les récompenses sont externes. Les motivations intrinsèques – lorsque l’effort est recherché pour lui-même – restent encore peu étudiées.

Surtout, une question pratique se profile : et si, plutôt que de chercher à rendre les tâches moins pénibles – à l’école, au travail, dans le soin –, on cherchait avant tout à les rendre plus justifiées aux yeux de ceux qui les accomplissent ? Ce n’est pas la même chose. Et la différence pourrait changer beaucoup.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Nathalie André ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.03.2026 à 16:09

Après plus d’un demi-siècle, les astronomes percent les secrets d’une étoile mystérieuse

Yaël Nazé, Astronome FNRS à l'Institut d'astrophysique et de géophysique, Université de Liège

Depuis sa découverte, l’étoile Gamma Cassiopeiae a posé plusieurs énigmes aux astronomes et a ouvert un pan insoupçonné du fonctionnement des astres.
Texte intégral (2465 mots)
Dans la constellation de Cassiopée, l’étoile Gamma Cassiopeiae intrigue les scientifiques depuis cent vingt ans et nous amène à découvrir des phénomènes inattendus du cosmos. Neil Michael Wyatt/Wikimedia Commons, CC BY

Découverte au début du XXe siècle, l’étoile Gamma Cassiopeiae a posé plusieurs énigmes aux astronomes. Si on comprend mieux aujourd’hui son fonctionnement, elle ouvre un pan insoupçonné du fonctionnement des astres.


Observer une étoile, voilà qui semble plutôt banal en astronomie. Aujourd’hui, on imagine davantage les énigmes cosmiques tapies dans les premiers instants de l’Univers ou sous les nuages des exoplanètes. Pourtant, une étoile visible chaque nuit recèle un mystère, enfin élucidé après cinquante ans de recherches !

Cet astre se cache au cœur de Cassiopée, une constellation en forme de W ou de M, selon son orientation cette nuit-là, et visible toute la nuit et toute l’année. Gamma Cassiopeiae – c’est son nom – est aussi appelée Navi, clin d’œil de l’astronaute Gus Grissom (Navi correspond à son deuxième prénom, Ivan à l’envers, qu’il utilisait pour la navigation). Peu connue du grand public, c’est pourtant une vedette pour les astronomes.

Il y a cent vingt ans, l’astronome italien Angelo Secchi pointe sa lunette vers cet astre pour en étudier le spectre. Le spectre d’une étoile, en général, ressemble à un arc-en-ciel, au sein duquel des raies noires apparaissent : elles correspondent aux couleurs absorbées par les différents éléments qui composent l’atmosphère de l’étoile. On peut donc retrouver sa composition en étudiant ces raies. Mais Secchi y repère une chose étrange : des raies brillantes, qui correspondent plutôt à la lumière émise, et non absorbée, par de l’hydrogène.

Grand spectre aux couleurs de l’arc-en-ciel avec régulièrement des interruptions noires
La plupart des étoiles présentent un spectre (ici, celui du Soleil) où certaines couleurs sont absentes, car absorbées par leur atmosphère. Gamma Cassiopeiae a surpris les astronomes puisqu’elle présente aussi des raies plus brillantes que le reste de son spectre. NOAO/AURA/NSF, CC BY

Une étoile pleine de mystères

Ce premier mystère a mis soixante-cinq ans à être résolu. L’astronome Otto Struve explique en 1931 que ces émissions inhabituelles naissent dans un disque de matière entourant l’étoile. On aurait pu croire observer ce que l’on appelle un disque d’accrétion, un disque de poussière et de gaz entourant les étoiles jeunes, à partir duquel se forment l’étoile et ses planètes. Mais ici, il s’agit en réalité d’un disque de décrétion, alimenté par de la matière éjectée par l’étoile ! Gamma Cassiopeiae (Gamma Cas) devint alors le prototype d’une nouvelle famille, celles des étoiles dites « Be », des étoiles chaudes qui émettent de la matière. Ce groupe rassemble en fait une bonne fraction des étoiles chaudes de type B. Beaucoup d’astronomes amateurs les prennent pour cible pour suivre leurs variations, au gré de l’évaporation ou de la reconstruction de leur disque.

Cependant, on découvrit il y a cinquante ans que Gamma Cas, le prototype, n’était pas si représentatif de sa famille ! En 1976, le satellite SAS-3, l’un des premiers télescopes spatiaux à observer dans le domaine des rayons X, détecta en effet une émission énergétique en provenance de Gamma Cas. Normalement, les émissions de rayons X des étoiles massives sont assez stables et peu intenses, représentant seulement un dix-millionième de leurs émissions totales. Elles proviennent de matière chauffée à seulement 5 millions de degrés. Gamma Cas, elle, brille 40 fois plus intensément, son émission de rayons X varie fortement en quelques minutes, voire en quelques secondes, et la température associée à ces émissions est estimée à 150 millions de degrés, provoquant une ionisation extrême de la matière.

L’étoile présente de plus des signatures de fluorescence, un phénomène qui se produit quand de la matière froide absorbe de la lumière (ici, des rayons X) puis la réémet à une fréquence légèrement différente – de nouveau, quelque chose de totalement inédit pour les étoiles massives.

Gamma Cas, la seule de son espèce ?

Au fil des ans, et surtout durant ces vingt dernières années, les télescopes spatiaux Chandra, XMM-Newton, et e-ROSITA ont repéré deux douzaines d’objets similaires à Gamma Cas : tous de type Be, tous dotés d’une émission X inhabituelle et parfaitement ordinaires par ailleurs. Environ 10 % des étoiles Be les plus massives semblent concernées. Ce n’est donc plus une curiosité, mais bien un phénomène astrophysique à part entière !

Bien sûr, les astronomes ont voulu expliquer ces propriétés étranges. Deux hypothèses principales ont été formulées : ces émissions, c’est soit de la faute de l’étoile, soit de celle d’un compagnon, c’est-à-dire un autre astre accompagnant l’étoile – ce qui ne serait pas surprenant, la plupart des étoiles massives vivant en couple ou en trio. Dans le premier cas, des rayons X naîtraient de l’interaction entre le champ magnétique de l’étoile et celui de son disque. Ce seraient des événements rapides et énergétiques, et la fluorescence serait alors provoquée par des rayons X se réfléchissant sur le disque autour de l’étoile.

Dans le second cas, il faut évidemment un compagnon. Or, les astronomes estiment aujourd’hui que les étoiles Be naissent justement à la suite d’interactions au sein de couples stellaires. D’ailleurs, Gamma Cas possède bien un compagnon, de masse similaire au Soleil. Au départ, Gamma Cas était une étoile bien moins massive, mais son compagnon lui a transféré de la matière, ce qui l’a fait grossir et tourner beaucoup plus vite. Dans le même temps, le compagnon, lui, est devenu compact. S’il s’agit d’un cœur stellaire dénudé (une stripped star, étoile ayant perdu ses couches externes lors du transfert de matière), il pourrait émettre un vent qui entrerait en collision avec le disque de décrétion, le choc générant des rayons X.

Hélas, les observations contredisent les prédictions de ce modèle, qui a dû être abandonné. Si le compagnon est une étoile à neutrons ou une naine blanche, il pourrait attirer la matière du disque et celle-ci, en tombant vers lui, générerait des émissions X. Pour le cas de l’étoile à neutrons, les calculs précis entrent ici aussi en conflit avec les observations. Restent donc deux scénarios : les rayons X sont produits près de l’étoile massive ou bien près du compagnon de type naine blanche.

Un nouveau satellite nous donne la clé du mystère

Pour trancher, il faut mesurer le mouvement imprimé dans l’émission X. En effet, dans un couple stellaire, aucun repos : les deux astres se tournent autour dans une valse (quasi) éternelle. L’un s’approche quand l’autre s’éloigne mais l’étoile, dix fois plus massive que son compagnon, bouge dix fois moins. L’émission X est soit liée à l’étoile Be et donc bouge comme elle, soit liée au compagnon et donc bouge comme lui. Facile par conséquent de faire la différence ? En théorie oui, mais en pratique, moins, car les instruments en rayons X manquaient jusqu’ici de précision.

C’est là qu’intervient XRISM, fleuron de l’Agence spatiale japonaise, JAXA. Lancé fin 2023, ce satellite embarque un instrument, baptisé Resolve, très particulier : il est capable de mesurer la lumière un photon à la fois et, ainsi, de fournir des caractéristiques sur sa cible, notamment sa vitesse, avec une précision inégalée.

XRISM a visé Gamma Cas trois fois, en décembre 2024, février et juin 2025, à chaque fois pendant une demi-journée environ. Trois mesures à trois moments clés du mouvement orbital. Verdict : les rayons X du gaz ultra chaud tout comme la fluorescence associée au gaz plus froid suivent le mouvement d’un compagnon stellaire. Après un demi-siècle, les astronomes percent donc enfin le secret de ces rayons X inattendus.

Schéma d’une étoile Be et de son compagnon stellaire
Gamma Cas comporte une étoile de type Be, entourée d’un disque de matière. Une partie de cette matière s’échappe vers son compagnon et un second disque se forme autour de ce dernier. La matière finit par couler vers les pôles, où elle émet des rayons X. Une partie de ces rayons X est réfléchie par la surface de la naine blanche. Yaël Nazé/Université de Liège, Fourni par l'auteur

Mystère résolu ? Oui et non. Depuis des décennies, on prévoit que des étoiles de type Be soient associées à des naines blanches, mais on n’en avait encore trouvé aucune qui ne fasse pas débat dans notre galaxie. XRISM révèle enfin où elles se cachent : chez Gamma Cas et ses semblables.

Cependant, les modèles prédisaient aussi que ces naines blanches devaient être non seulement nombreuses (elles accompagneraient de 30 à 50 % des étoiles Be), mais aussi préférentiellement associées aux étoiles Be de faible masse. On en trouve ici une fraction plus modeste (10 %) et plutôt chez des étoiles de masse élevée. Clairement, les interactions dans les systèmes binaires ne sont pas encore complètement comprises. Nous n’avons donc pas fini d’entendre parler de Gamma Cas et de ses cousines !

The Conversation

Yaël Nazé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.03.2026 à 16:09

Faire la fête avec Cléopâtre, était-ce de la débauche ou de la piété ?

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine

La réalité des fêtes de Cléopâtre est bien différente de l’image de débauche et du pur jeu de séduction évoqués par Plutarque.
Texte intégral (2690 mots)
Cléopâtre, incarnée par Linda Cristal, en tenue de danseuse orientale, dans le film *les Légions de Cléopâtre*, 1959. Capture d’écran.

Que sait-on des fêtes fastueuses organisées par la reine Cléopâtre dans son palais, à Alexandrie, ou dans son bateau lors de ses déplacements ? S’agissait-il de pure débauche comme le prétendent les auteurs antiques ou bien d’actes de piété religieuse ?


C’est pour éblouir Marc Antoine, écrit l’auteur antique Plutarque dans sa Vie d’Antoine, que Cléopâtre aurait orchestré une véritable stratégie de séduction, mêlant fête et luxe.

Marc Antoine se trouve en Asie Mineure, l’actuelle Turquie, dont il doit réorganiser l’administration. Il y convoque Cléopâtre en même temps que les autres souverains locaux, vassaux de l’Empire romain. Rome est alors la grande puissance dominant le monde méditerranéen et le Proche-Orient.

La reine décide de se faire attendre un peu, nous raconte Plutarque. Elle prend son temps, parce qu’elle souhaite arriver après tous les autres. Elle part finalement à la rencontre de Marc Antoine sur un luxueux navire. Un véritable palais flottant. Elle y prend place vêtue en déesse.

Elle est « telle qu’on peint Aphrodite », écrit Plutarque (Vie d’Antoine 26). L’auteur antique avait en tête les fresques, du type de celle retrouvée à Pompéi dans la maison dite « de la Vénus à la coquille », montrant la déesse de l’érotisme vêtue de ses seuls bijoux.

La déesse de l’amour et de la beauté, accompagnée d’Éros ailé. Fresque de maison de la Vénus à la coquille, Pompéi. Wikimedia

Cléopâtre arrive à Tarse entourée d’un grand nombre de figurants et de figurantes qu’elle a embarquées sur son navire : de belles filles et de beaux garçons. Les garçons ont des ailes accrochées dans le dos comme des Éros, petit dieu de l’amour, fils d’Aphrodite.


À lire aussi : Désirs et plumes : pourquoi les créatures ailées nous font-elles fantasmer ?


Les jeunes filles, elles, sont déguisées en divinités de la mer. Leurs corps dénudés ne sont couverts que d’algues marines.

Cette étonnante mise en scène s’inscrit dans la tradition des grandes manifestations orchestrées par les prédécesseurs de Cléopâtre dans le cadre de ce qu’on peut qualifier de « monarchie-spectacle » des Ptolémée. Les souverains ptolémaïques, à partir du règne de Ptolémée II et de sa sœur-épouse Arsinoé II, au IIIe siècle avant notre ère, organisaient d’impressionnantes processions à Alexandrie, comme le rappelle l’auteur antique Athénée de Naucratis (Deipnosophistes V, 196-200).

Fêtes et défilés grandioses permettaient aux rois et aux reines de se mettre en scène comme des souverains et des divinités vivantes.

La plus belle fête de l’Antiquité

Le spectacle de l’arrivée fastueuse de Cléopâtre à Tarse provoque un gigantesque attroupement. Toute la population de la ville se rue en direction du port pour voir arriver le somptueux navire royal. La reine invite alors Marc Antoine à la rejoindre à bord. Elle y a préparé un magnifique banquet.

Elle propose aussi à son invité de conclure un hiéros gamos, c’est-à-dire un « mariage sacré », entre la déesse Aphrodite dont elle se veut l’incarnation terrestre et Dionysos, dieu de la fête et du vin, auquel elle assimile Marc Antoine.

Le Romain aurait été subjugué par la reine, sa mise en scène et son déballage de luxe. Tous ses sens sont ravis : Cléopâtre fait brûler des parfums, les plats sont délicieux ; les éclats de la musique sont accompagnés d’étonnants jeux de lumière, produits par des torches accrochées au plafond et aux murs de la salle de banquet. « C’est pourquoi, conclut Plutarque, de toutes les fêtes dont il est fait mention dans l’histoire, n’en trouve-t-on aucune qui soit comparable à celle-là » (Vie d’Antoine 26).

À l’issue du banquet, la divine reine s’offre elle-même à Marc Antoine. Ils vont vivre leur première nuit d’amour sur le luxueux bateau.

La vie inimitable

Après avoir réglé, un peu rapidement, les affaires de l’Orient, le Romain va rejoindre la reine dans son palais à Alexandrie. Commence alors le fameux hiver 41-40 avant notre ère que les amants passent au milieu de divertissements fastueux. Ils forment une association dite des « Amimétobiens », c’est-à-dire de « Ceux qui mènent une vie inimitable ». Leurs modèles sont les divinités de l’Olympe. Ils se veulent « inimitables » par le commun des mortels.

Pendant plusieurs mois, nous raconte Plutarque, le palais royal vit au rythme de la fête permanente, tandis que Cléopâtre joue le rôle de la maîtresse de cérémonie. Elle prépare tous les jours le programme des réjouissances avec beaucoup d’imagination et un constant souci de varier les plaisirs. Il fallait surtout que Marc Antoine ne s’ennuie jamais. La reine cherche sans cesse à le tenir en haleine. Elle ne le quitte ni le jour ni la nuit.

Des plats succulents sont préparés en permanence pour ne jamais faire attendre la reine et son amant lorsqu’il passent commande. Uniquement pour Marc Antoine, huit sangliers à la broche rôtissent en même temps dans les cuisines du palais, mais à un degré différent de cuisson, parce que, comme l’explique le cuisinier en chef du palais, cité par Plutarque :

« Chaque mets doit être servi à un degré de perfection qui ne dure qu’un instant […]. C’est pourquoi, nous préparons, non pas un seul dîner, mais plusieurs dîners, ne pouvant deviner à quelle heure Marc Antoine voudra être servi. » (Vie d’Antoine 28, 2-4.)

Plutarque décrit aussi une succession de fêtes « au son des flûtes et des lyres » qui mettent le palais en ébullition. Parfois, Cléopâtre et Marc Antoine sortent du palais, déguisés en serviteurs. Ils vont s’amuser dans les tavernes et les cabarets du port d’Alexandrie.

La danse de Cléopâtre par Linda Cristal, 1959.

Ce thème sera repris dans le film les Légions de Cléopâtre du réalisateur italien Vittorio Cottafavi, en 1959. Cléopâtre y revêt une tenue de danseuse orientale avant de quitter sa résidence royale pour aller faire la fête dans une taverne populaire qu’elle apprécie. Incarnée par l’actrice Linda Cristal, la reine réalise une danse du ventre qui attire les regards d’un public presque exclusivement masculin. À travers cette scène, l’Égypte antique et l’Orient arabe moderne fusionnent en un seul et même fantasme.

L’union annuelle de la déesse Hathor et du dieu Horus

Pour mieux comprendre les fêtes de Cléopâtre, il faut les replacer dans le contexte religieux égyptien de l’époque de la reine. Une des grandes fêtes annuelles est alors celle de l’union entre la déesse Hathor et le dieu Horus. Hathor est une déesse de la fécondité, de la sexualité et de la joie. Elle était adorée à Dendérah, en Haute-Égypte, où se trouve le grand temple dont Cléopâtre a poursuivi, tout au long de son règne, les travaux commencés par son père, le roi Ptolémée XII.


À lire aussi : Les prêtresses de l’Égypte ancienne : entre érotisme et religion


La fête d’Hathor avait lieu chaque année, à partir de la fin du mois de mai et au mois de juin, juste avant le début de la crue du Nil. La statue de la déesse était sortie de son sanctuaire et placée sur une barque qui remontait le Nil jusqu’à Edfou, à 160 kilomètres plus au sud. C’est là que se trouve le grand temple consacré au dieu Horus. Hathor allait symboliquement rendre visite au dieu.

Les barques d’Hathor et d’Horus. Bas-relief de la cour intérieure du temple d’Horus à Edfou.  : C.G Schwentzel, Fourni par l'auteur

Selon la tradition, Horus s’embarque lui aussi et va accueillir la déesse au nord d’Edfou. Leurs deux bateaux sont alors liés par des cordes et naviguent ensemble jusqu’au débarcadère du temple, comme on le voit sur un bas-relief gravé dans la cour intérieure du temple.

Le voyage des statues divines donnait lieu à de nombreuses réjouissances. Les fidèles attendaient sur le quai pour assister à l’arrivée du couple divin. C’était un intense moment festif. On peut voir sur un bas-relief du temple des prêtresses de la déesse agitant des sistres, c’est-à-dire des hochets métalliques, pour célébrer l’arrivée du cortège.

Hathor passait quatorze jours dans le sanctuaire, aux côtés d’Horus. Les deux divinités s’unissaient pour engendrer un fils nommé Harsomtous, c’est-à-dire « Horus unificateur des deux terres ».

La déesse se rembarquait ensuite. Elle pouvait rentrer chez elle, car elle avait accompli sa mission annuelle de procréation. Le retour avait lieu au milieu du mois de juin. Il correspondait au début de la période de la crue du Nil que la déesse ramenait symboliquement avec elle, en naviguant vers le nord.

Cléopâtre, nouvelle Hathor

Cléopâtre connaissait évidemment cette grande fête. Elle y a peut-être même participé, après avoir remonté elle aussi le Nil sur son somptueux navire jusqu’à Dendérah puis Edfou.

Quand elle va à la rencontre de Marc Antoine, à Tarse, elle reproduit un schéma comparable à la fête annuelle de la navigation d’Hathor. Elle est la déesse qui va, sur son navire, au-devant d’un dieu avec lequel elle doit s’unir pour avoir un enfant et assurer le bonheur de son royaume. Telle est la signification du « mariage sacré » qu’elle propose à Marc Antoine.

Comme Marc Antoine s’exprime en grec lors de sa tournée en Orient, la reine adapte les divinités évoquées à la langue de son amant. Elle est Aphrodite, équivalent grec d’Hathor. Quant à lui, il est son Dionysos, dieu très populaire dans le monde hellénique que, de surcroît, Marc Antoine affectionnait tout particulièrement.

La réalité des fêtes de Cléopâtre est donc bien différente de l’image de débauche et du pur jeu de séduction évoqués par Plutarque. C’est tout un programme politico-religieux et festif qu’imagine Cléopâtre, en s’inspirant des fêtes égyptiennes d’Hathor. Grâce aux qualités divines qu’elle met au service des peuples de l’Orient, et en association étroite avec Marc Antoine, elle affirme que le monde est entré dans une nouvelle période de paix, de prospérité et de joie, sous la bénédiction divine. La fête est pour Cléopâtre un instrument d’affirmation à la fois politique et religieuse.


Christian-Georges Schwentzel donnera une conférence à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, sur les fêtes de Cléopâtre, le 28 mars 2026, dans le cadre des Journées de l’histoire de l’IMA consacrées aux « Fêtes et émotions populaires dans le monde arabe ».

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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