26.04.2026 à 09:15
Juliette Ravaux, Maître de conférences, Sorbonne Université
Sébastien Duperron, Professeur d'écotoxicologie microbienne, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Dans l’ouvrage Secrets de l’océan profond, tout juste publié aux éditions Quae, Juliette Ravaux, maîtresse de conférences à Sorbonne Université en biologie animale, et Sébastien Duperron, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et spécialiste d’écologie microbienne, nous font découvrir des espèces animales mystérieuses et des ressources mal connues de l’océan profond. Leur but est de mieux comprendre ce bien commun, pour mieux le préserver. Dans cet extrait, ces spécialistes nous donnent à voir ce que perçoivent les curieuses espèces vivant dans les abysses, qu’ils ont tous deux pu observer lors de leurs plongées à bord du Nautile, sous-marin de la flotte scientifique à la fois unique… et exigu.
La vie dans l’océan profond s’accompagne d’un panel de contraintes environnementales, parmi lesquelles l’absence de lumière solaire et la rareté de la nourriture. À elles seules, ces deux conditions affectent des fonctions essentielles des organismes telles que l’orientation dans leur environnement à la recherche de nourriture ou de partenaires, mais aussi le métabolisme, la croissance et la reproduction. En conséquence, les espèces des profondeurs possèdent une vaste diversité d’adaptations dont certaines sont présentées ici, mais dont beaucoup restent encore à découvrir !
Descendons sur la dorsale de l’océan Atlantique, à plus de 2 000 mètres de fond, au plus près des fumeurs noirs qui crachent un fluide brûlant. Là, sur les parois des cheminées hydrothermales, des crevettes se rassemblent par milliers en nuées grouillantes. Ce sont des crevettes aveugles, Rimicaris exoculata, une espèce emblématique de ces environnements atlantiques. Les adultes ne possèdent pas les yeux pédonculés typiques des crevettes, ce qui leur vaut ce surnom. Et pourtant, elles possèdent bien des yeux, difficilement reconnaissables car ils sont très modifiés : ce sont des plaques rosées en forme de V qui se situent sur leur dos. Ces plaques ne leur permettent pas de voir leur environnement sous forme d’une image comme le font nos yeux.
Mais elles sont très sensibles à la lumière et détectent des sources lumineuses de très faible intensité, invisibles pour l’œil humain. Elles sont constituées d’une couche très épaisse de cellules photoréceptrices, sous laquelle se trouve une couche réfléchissante de cellules blanches qui renvoie la lumière vers les photorécepteurs, augmentant ainsi la quantité de lumière perçue.
Grâce à ces capteurs hypersensibles, les crevettes Rimicaris sont donc spécialisées dans la détection de lumière ténue. Reste encore à déterminer quels signaux lumineux elles perçoivent dans leur environnement parmi les sources potentielles, comme celle émise par le fluide hydrothermal sous forme de rayonnement thermique.
À l’instar de Rimicaris, les espèces abyssales évoluent dans des environnements obscurs dépourvus de lumière solaire. Il existe cependant une autre source lumineuse majeure : la bioluminescence. Plus faible que la lumière solaire, elle n’est apparente que la nuit dans les eaux de surface, mais elle est nettement visible en profondeur grâce au contraste avec le fond noir. Cette lumière émise par les organismes révèle la présence de partenaires, de prédateurs, de sources de nourriture, et peut aussi servir de défense, de leurre ou de camouflage. Dans la zone crépusculaire, diverses espèces arborent ainsi un ventre bioluminescent qui les rend moins visibles aux prédateurs et aux proies situés en dessous. Cette contre-illumination leur permet en effet de se fondre dans la faible luminosité provenant de la surface.
Au-delà de 1 000 mètres, la bioluminescence constitue la principale, sinon la seule, source de lumière. Elle apparaît de façon intermittente sous forme d’éclairs lumineux, le plus souvent de couleur bleue ou verte, qui durent quelques dixièmes de secondes à quelques secondes. Des observations menées au large de New York dans les années 1950 rapportent des fréquences de signaux bioluminescents allant jusqu’à 94 éclairs par minute dans le champ de vision du photomètre pour des profondeurs au-delà de 1 000 mètres. Dans les années 2000, un inventaire de la faune au large de la côte californienne, de la surface jusqu’à 3 900 mètres de profondeur, a révélé que plus de trois quarts des individus de la colonne d’eau émettent de la lumière. Les océans crépitent d’un feu d’artifice silencieux et le paysage lumineux des profondeurs se présente comme un fond noir piqueté d’étincelles bleutées.
Dans ces paysages obscurs, les animaux sont-ils aveugles ? Les yeux des poissons téléostéens peuplant les profondeurs sont souvent décrits comme étant « régressés » ou « dégénérés ». Pourtant, ces yeux existent bel et bien et les poissons des profondeurs ne sont généralement pas aveugles, bien au contraire. Les yeux des poissons bathypélagiques présentent une grande variété de morphologies : ils sont parfois clairement régressé avec une rétine absente ou défectueuse, comme chez les « poissons-baleines » du genre Cetomimus, ou au contraire très grands et développés, comme ceux de l’alépocéphale à bec (Alepocephalus rostratus).
Dans l’ensemble, à quelques exceptions près, les yeux des espèces bathypélagiques ont toutefois tendance à être plus petits (par rapport à la taille du corps) que ceux de leurs cousins de la zone mésopélagique. Ils sont néanmoins parfaitement fonctionnels et particulièrement efficaces pour détecter des éclairs de bioluminescence ponctuels, grâce à deux caractéristiques notables : une large pupille et une rétine riche en photorécepteurs très sensibles à la lumière. Le record est actuellement détenu par la dirette argentée, une espèce abyssale qui possède un nombre exceptionnel de pigments responsables de la détection de faible luminosité, les rhodopsines. Alors que l’humain ne possède qu’un seul exemplaire de rhodopsine, la dirette en possède 38 ! Chacune de ces rhodopsines serait capable de détecter une couleur dans la gamme des bleus et des verts. Cet exceptionnel répertoire de pigments permet donc à la dirette de distinguer davantage de nuances de lumière bleue et de lumière verte que l’être humain, ce qui s’avère très utile pour identifier différentes sources de bioluminescence, et ainsi distinguer les prédateurs et les proies.
Comme la dirette, la majorité des poissons des grands fonds possède une vision limitée aux longueurs d’onde bleues et vertes. Ils ne peuvent percevoir les autres couleurs, et sont de ce fait daltoniens ! Les poissons bathypélagiques seraient en théorie capables de voir un flash bioluminescent à une distance pouvant aller jusqu’à 100 mètres dans une eau limpide. Cependant, cette distance est en réalité inatteignable pour la plupart des poissons pélagiques, qui n’ont pas l’énergie suffisante pour nager jusqu’à une source lumineuse à une telle distance en un laps de temps court. Ainsi, même si les poissons des profondeurs peuvent voir des éclairs lointains, ils ne réagissent probablement qu’à ceux produits à une distance plus proche.
Tout comme les poissons bathypélagiques, les crustacés de ces profondeurs présentent une grande variété de morphologie des yeux. Là encore, on retrouve des exemples d’yeux particulièrement sensibles à la lumière et adaptés à la détection de la bioluminescence. Le record revient probablement aux grands yeux de l’ostracode Gigantocypris muelleri, qui possèdent des réflecteurs qui ressemblent à des phares de voiture et des photorécepteurs géants qui lui confèrent une sensibilité à la lumière impressionnante. Il est ainsi capable de distinguer les silhouettes de proies et de prédateurs qui se profilent contre la faible lumière descendant dans la colonne d’eau au-dessus de lui, et il peut déjouer le camouflage en contre-illumination des espèces bioluminescentes de la zone crépusculaire. S’il est capable de détecter efficacement la bioluminescence, ce crustacé ne peut en revanche voir avec précision l’organisme qui la produit, car ses yeux possèdent une faible résolution, ce qui fait qu’il voit flou !
Dans les grands fonds, on trouve donc des espèces dont la vision s’est adaptée pour percevoir de très faibles intensités lumineuses, et dans un répertoire de couleurs spécialisé, plutôt que pour produire une image nette et détaillée de leur environnement.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.04.2026 à 09:15
Mickaël Hedde, Directeur de recherche, Inrae
Antonio Bispo, Inrae
Claire Chenu, Enseignante chercheure à AgroParisTech, science du sol, biogéochimie, matières organiques, Inrae
Flavien Poinçot, Ingénieur, animateur du RNEST, Acta
Jérôme Cortet, Professeur, Université Paul Valéry – Montpellier III
The European soil monitoring directive, adopted by the European Union at the end of 2025, aims to achieve healthy soils by 2050. Brussels’ directive is centred on an environmental DNA based approach. France’s experience in measuring soil quality could be used advantageously, particularly as the best monitoring tools are those that integrate several complementary approaches at the same time.
Since November 2025, the European Soil Monitoring and Resilience Directive requires member states to regularly assess soil biodiversity. It calls for soil microbial diversity analysis (bacteria and fungi) at six year intervals based on environmental DNA or “eDNA”.
Yet, while eDNA is a powerful tool for detecting biodiversity at scale, it is not enough on its own for interpreting observed changes and identifying their causes. This is because bacterial and fungal communities only represent part of the soil biodiversity, which also includes many organisms with crucial and varied ecological roles.
Abundance, biomass and the activity of living organisms – dimensions that cannot be assessed by molecular detection alone also determine how soils function. A graduated approach combining several complementary protocols is therefore required to produce robust and useful indicators for field work.
France’s track record via its soil quality measurement network (Réseau de Mesures de la Qualité des Sols (RMQS) and GIS Sol, constitutes, as such, a benchmark for interpreting results and an established operational framework for monitoring soil biodiversity. This could usefully complement the basis of the European legislation.
DNA works with a molecular approach and, as such, offers advantages in environmental monitoring in other words – broad and standardised biodiversity analysis, strong spatial and temporal comparability. Such methods provide a particularly effective tool for detecting changes in the composition of biological communities.
However, the molecular signatures derived from eDNA do not always allow us to correctly identify the taxa that is present in soil. They may show representativeness biases. They are often poorly correlated with other biological characteristics that are essential for characterising biodiversity and soil ecosystem functioning, such as the abundance of organisms, their biomass, their demographic structure or even their activities. They will thus offer an incomplete and sometimes distorted view of soil health.
However, beyond the simple detection of changes in diversity, monitoring devices must also make it possible to interpret these developments, that is to say, to understand what they imply for soil functionality in agriculture, for example, and to identify their causes. This is what will allow us to assess the effectiveness of public policies and management practices. In this context, reducing biological and ecological soil complexity to this single component carries a risk related to interpretation difficulties.
However, the EU directive stipulates that member states may supplement mandatory indicators with other biological indicators in their national monitoring arrangements, thus opening up the possibility of more integrated approaches.
Environmental monitoring has two distinct and complementary objectives: detecting changes in the state of ecosystems and attributing these changes to environmental pressures, land uses or management practices. These two dimensions are closely linked by the biological and ecological processes that structure how ecosystems function.
Beyond their scientific scope, the indicators used for monitoring soil biodiversity are instrumental in public decision-making. It is not only a question of identifying the dynamics within biological communities, but also understanding their causes. Therefore, this primarily concerns policymakers. The aim is to guide planning and sustainable management practices, identify situations presenting degradation, implement policies to remedy them, and be able to assess their effectiveness.
A monitoring system that would be limited to detecting changes in soil biodiversity without taking into account interpretation and attribution related to environmental pressures would provide a limited basis for evaluating public policies and the implementation of suitable management strategies.
Ecological soil functions – such as regulating water and contaminants, providing nutrients, storing carbon, maintaining structure, or supporting biodiversity itself are not static states, but dynamic processes. They are based on the activity of living organisms, their biomass and their functional characteristics (physiology, behaviour), as well as their interactions (competition, symbiosis, parasitism). They are expressed through renewal flows and speeds rather than mere stocks.
In this context, molecular approaches provide valuable information on the presence of organisms, but by themselves do not allow us to assess these dynamic processes or their actual intensity. A correct interpretation of soil functioning therefore requires additional measures as well as interpretation references linking biological indicators to different land use contexts and environmental conditions.
eDNA data is increasingly used for developing new approaches, such as those based on interaction networks, which show how biological soil communities are organised. When these networks are built only on presence or co-occurrence data, they mainly reflect how ecological conditions or environmental niches are shared by different species.
This only provides indirect information on the biological activities at work and on matter and energy flows, which also determine soil functioning. Ecological interpretation requires additional information, particularly on the abundance or biomass of organisms. This is how biological communities can be linked to the ecological processes supporting soil functions.
In order to reconcile operational efficiency and ecological relevance, soil biodiversity monitoring benefits from combining several types of approaches, each providing specific information on the condition and functioning of biological communities.
eDNA-based approaches enable broad and standardised detection of microbial biodiversity, and could be extended to other organisms, such as invertebrates.
Other methods are based on direct observation of soil fauna organisms, estimation of their abundance or biomass, or analysis of their functional characteristics. They provide essential information on the biological structure and ecological role of soil communities.
These approaches should not be seen as mutually exclusive, but as complementary tools. They allow us to link the composition of biological communities (taxonomic and functional structure) to the ecological processes that support soil functions. Their combination is, as such, particularly interesting for building a monitoring strategy with different levels of information.
This logic of complementary is already implemented in some existing monitoring tools as it the case in the framework of France’s national soil monitoring network (RMQS) or in the mountain biodiversity observatory Orchamp. These approaches are not meant to be deployed everywhere, but their combination is essential for correctly interpreting the condition and evolution of soil biodiversity.
Preserving our ability to understand, explain and take action requires us to recognise that the biological complexity of soils calls for a controlled diversity of monitoring approaches.
With the support of GIS Sol, France is among the nations at the forefront of soil biodiversity monitoring. It has been experimenting with this approach, combining several protocols within RMQS for several years. This experience, which is rare on a European scale, should be the basis for building the country’s future national soil monitoring network.
In addition to the mandatory indicators, the directive enables member states to supplement their own systems with optional indicators. This flexibility gives them the opportunity to set up a monitoring system that’s not only capable of detecting trends in changing soil biodiversity, but interpreting the causes and possibilities for remediation. This finally allows us to assess the implications for public policy.
With this in mind, several principles should be taken into consideration when implementing the EU directive at national level:
Do not restrict national soil biodiversity monitoring to a single eDNA-derived measure, which limits our ability to interpret observed changes.
Implement a combination of complementary measures in order to link the detection of biodiversity to community structure and ecological processes that support soil functions, with the support of protocols and measures developed across Priority Research Programmes and Equipments (PEPR) Dynabiod and SolsVivants in France, for example.
Develop open interpretation frameworks and analytical frameworks to assess whether the observed variations are significant, in order to link biological indicators to land uses and environmental pressures.
Take advantage of existing analysis mechanisms, in particular France’s soil quality measurement network supported by GIS Sol, to ensure consistency, comparability and the scientific robustness of any given future national monitoring system.
This article was a collaborative effort by RMQS Biodiversité, several PEPR by SolsVivants, Dynabiod and RNEST and their respective co-authors. Other contributers included: Apolline Auclerc, Nolwenn Bougon, Miriam Buitrago, Philippe Hinsinger, Claudy Jolivet, Antoine Lévêque, Gwenaël Magne, Florence Maunoury-Danger, Jérôme Mathieu, Christian Mougin, Laurent Palka, Benjamin Pauget, Guénola Pérès, Sophie Pouzenc, Sophie Raous, Claire Salomon, Marie-Françoise Slak, Wilfried Thuiller, Cécile Villenave, Quentin Vincent.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Mickaël Hedde a reçu des financements de différents organismes français (OFB, ANR, ADEME) et de l'Union Européen (Horizon Europe) pour mener ses recherches au sein de l'INRAE.
Antonio Bispo est directeur de l'unité de recherche INRAE Info&Sols basée à Orléans. Il a reçu des financements de différents organismes français (Ministères, OFB, ANR, ADEME, Région Centre Val de Loire) et de l'Union Européen (Horizon Europe) pour mener ses recherches. L'unité de recherche pilote, pour le compte du GIS Sol (www.gissol.fr), les programmes nationaux d'inventaire et de surveillance des sols, elle gère également le système national d'information sur les sols.
Claire Chenu est membre de l'Association Française pour l'Etude des Sols (AFES), membre correspondant de l'Académie d'Agriculture et membre de l'Académie des Technologies. Elle co-préside le Comité Scientifique, Technique et d'Innovation du Réseau National d'Expertise Scientifique et Technique sur les Sols (CSTI RNEST). Elle a reçu des financements Européens (en particulier European Joint Programme SOIL) pour mener des recherches au sein d'INRAE et AgroParisTech
Flavien Poincot est ingénieur à l'Acta qui accompagne, anime et représentante le réseau des 19 instituts techniques agricoles, organismes de recherche appliquée travaillant pour l’ensemble des productions agricoles, animales et végétales.
Jérôme Cortet est membre de la Société française d’Écologie Évolution (SFE2) et de l'Association française pour l’Étude du Sol (AFES). Il co-préside actuellement le Comité Scientifique Technique et d'Innovation du Réseau National d'Expertise Scientifique et Technique sur les Sols (CSTI RNEST). Il a reçu des financements de différents organismes français (ANR, ADEME, Région Occitanie) pour mener ses recherches au sein du Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive, laboratoire rattaché à l'Université de Montpellier Paul-Valéry
25.04.2026 à 11:25
Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École
Les lunettes connectées pourraient bien être le prochain terminal pour bien des usages numériques. Alors que le marché des smartphones marque le pas, tout semble réuni pour un développement rapide et leur adoption à grande échelle. Tout ? Enfin presque tout.
Imaginez un matin ordinaire, vous quittez votre domicile et, d’un simple battement de paupières, le monde s’enrichit d’une couche invisible. Les panneaux publicitaires murmurent votre nom ; les visages des passants s’ornent discrètement de leur profil professionnel ; votre agenda flotte dans l’air devant vous tel un fantôme bienveillant. La réalité, soudain, s’augmente d’une surcouche d’informations entièrement paramétrable. Et devient ipso facto « négociable ».
Ce jour-là, nous ne regarderons plus le monde : nous le consulterons. Nous ne croiserons plus un regard, nous l’analyserons. Et c’est précisément là, dans cet infime glissement entre perception et information, que tout basculera. Car ce ne sont pas seulement nos yeux qui changeront de monture. C’est notre humanité elle-même qui se trouvera augmentée… ou peut-être, simplement, mise à nu.
Récit dystopique pour les uns, utopique pour les autres, il dépeint une réalité qui pourrait advenir bien plus vite que vous ne le pensez. Car, en coulisses, tout est en place pour effectuer la prochaine grande disruption de l’électronique grand public : la bascule du smartphone vers les lunettes connectées. Analyse en trois temps.
À lire aussi : Pourquoi le métavers peine-t-il à prendre auprès des consommateurs ?
Première condition pour qu’une disruption advienne, il faut que le standard de marché arrive en bout de cycle de vie et montre quelques sérieux signes d’essoufflement. Nous disposons d’une batterie d’indicateurs qui atteste du fait que le smartphone est solidement ancré dans cette phase de maturité :
son taux de croissance ne progresse plus (Figure 1) et est essentiellement tiré par les renouvellements d’équipement et le marché de seconde main,
le marché est oligopolistique (Figure 2),
les barrières à l’entrée sont très élevées,
les parts de marché sont stables tout comme l’indice de concentration (l’indice de Herfindahl-Hirschman est stable autour de 1058, signe d’un marché modérément concentré),
les innovations autour du standard sont essentiellement incrémentales (reconnaissance faciale, IA, déverrouillage par empreinte digitale, amélioration tendancielle des capteurs vidéos…) et de moins en moins rentables pour les fabricants,
les marges des constructeurs sont sous pression, surtout sur le moyen et bas de gamme.
Résultat des courses : nul industriel de l’électronique ne cherche actuellement le produit qui sera susceptible, à terme, de remplacer le smartphone, ou à tout le moins à coexister avec lui. La question n’est donc plus de savoir si le smartphone sera remplacé, mais par quoi et quand ?
Deuxième condition à la survenue d’une disruption : il convient de pouvoir s’appuyer sur un écosystème d’innovation complet qui, par sa complémentarité, offre une valeur d’usage potentielle très importante aux utilisateurs. Le smartphone, par exemple, n’aurait pu s’imposer comme il l’a fait sans un vivier très important de développeurs d’applications, des équipementiers tiers, ou des réseaux téléphoniques permettant un accès Internet (très haut débit).
Dans un autre registre, la voiture électrique ne peut s’imposer d’elle-même sur le marché. Elle doit compter sur le développement parallèle de réseaux de charge, de réseaux de maintenance, voire d’infrastructures de recyclage de batteries.
Or, à y regarder de près, les lunettes connectées disposent déjà d’un écosystème complet et prêt à soutenir l’innovation dans son passage à l’échelle (Figure 3). Non seulement cet écosystème partage avec celui des smartphones des briques technologiques essentielles, permettant un « départ lancé », mais il est en outre composé d’entreprises qui ont les incitations autant que les moyens technologiques et financiers de faire basculer le marché dans le camp de la lunette connectée.
Figure 3 : Écosystème simplifié de la lunette connectée
D’un côté, pour les géants de l’électronique, de l’IA, de la pub et du software qui seraient exclus ou outsiders du marché du smartphone, l’occasion est trop belle de se positionner stratégiquement sur un marché d’équipement au potentiel colossal de plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’unités écoulées par an. De l’autre, si les leaders du marché du smartphone sont confrontés au dilemme de l’innovateur, ils ne veulent se retrouver coincés avec un produit voué au déclin et dont les marges s’effritent.
Ils placent donc stratégiquement leurs pions dans ce nouvel écosystème ; nul doute qu’à l’instar d’Edison en son temps, ils sauront arbitrer entre distinction et conformisme pour gagner, comme le souligne fort justement Philippe Silberzhan, la bataille si cruciale de l’adoption.
Troisième et dernière grande condition à la survenue d’une disruption : l’adoption massive de l’innovation. Or, l’histoire a montré que si certains critères tels que le prix, le design, ou le marketing sont essentiels, rien ne pèse davantage dans les dynamiques d’adoption que la valeur perçue des cas d’usage. C’est cette valeur perçue qui, non seulement, augmente l’utilité du produit innovant, mais dégrade en parallèle celle des produits standards.
À titre illustratif, malgré un regain d’intérêt récent, les baladeurs numériques type iPod n’ont guère plus d’utilité, quand s’impose le combo smartphone + plate-forme de streaming. Le fait d’avoir déjà investi dans l’acquisition d’un smartphone qui permet la lecture de musique freine _ipso facto les incitations à investir dans un appareil entièrement dédié à cette fonction, quand bien même la qualité d’écoute s’avèrerait supérieure.
Figure 4 : Cartographie des cas d’usage des lunettes connectées
Or, comme on peut le constater dans la Figure 4, les lunettes connectées sont appelées à faire tout ce qu’un smartphone fait déjà (téléphone, musique…), tout en améliorant l’interface humain-machine (comme dans le cas de la traduction en temps réel, ou la navigation assortie d’une interface HUD nettement plus pratique qu’un écran de téléphone), ajoutant des couches informationnelles contextuelles – qui affolent déjà les directions marketing du monde entier – et des fonctionnalités supplémentaires notamment dans le domaine du partage social. Quand l’ensemble de ces usages sera stable et performant, il y a fort à parier qu’un acheteur ayant fait l’acquisition de lunettes connectées, quelle qu’en soit la raison ou la motivation, ne renouvellera pas son smartphone une fois celui-ci devenu obsolète.
Les freins à l’adoption de ces lunettes restent encore largement à découvrir. Bien sûr, le prix sera déterminant, tout autant que le design, la valeur perçue des usages, la qualité de l’interface, sans oublier l’acceptation sociale d’un objet susceptible de se montrer encore plus intrusif que ne l’est le smartphone (si, c’est possible !).
À ce sujet, de nombreux règlements français et européens pourraient entraver le déploiement de certaines fonctionnalités clés des lunettes connectées, et par là même, en réduire l’utilité. Le RGPD, par exemple, prévoit le consentement explicite pour la captation d’images ou de vidéos, et estime l’enregistrement sonore en continu comme disproportionné (ce qui a en partie contribué au retrait du collier connecté friend.com du marché).
Sans oublier que la reconnaissance faciale via IA est si strictement encadrée, tant au titre du RGPD que de l’IA Act, que ses applications commerciales dans l’UE paraissent aujourd’hui illusoires. Rappelons que l’IA Act catégorise la biométrie, la notation sociale ou la manipulation inconsciente au rang des risques inacceptables, que les domaines des applications médicales, de sécurité ou d’éducation sont étroitement surveillés car considérés à « haut risque », et que la détection des émotions ou la génération de contenu contextuel sont perçues comme des « risques spécifiques » qui justifient un contrôle renforcé. Autant de garde-fous salutaires pour les uns, ou d’entraves à l’innovation pour les autres, qui pourraient limiter le déploiement de certaines fonctionnalités en Europe, et partant, la valeur d’usage des lunettes connectées.
Ces incertitudes font qu’il est prématuré de dire que les lunettes connectées vont rapidement trouver leur public. Mais, on parle d’un marché potentiellement énorme qui aiguise naturellement les appétits : 4 milliards de personnes portent des lunettes dans le monde, avec un cycle de renouvellement de deux ans à deux ans et demi, et un volume annuel de 950 millions de montures écoulées. Les ventes progressent déjà de façon si spectaculaire (Figure 5) que Meta a décidé de décaler le lancement européen de ses « Ray-Ban Display » en Europe.
Preuve que les investisseurs sont prêts à suivre, les marchés frémissent à chaque nouvelle annonce d’un géant de la tech faisant part de son intention de se lancer (comme Apple ou Samsung) ou de se relancer sur ce marché (comme Google, pus de 10 ans après l’échec de ses Smart Glasses).
L’histoire qui, comme chacun le sait, a tendance à bégayer, a montré que, lorsque tant d’entreprises, aussi puissantes et influentes que celles qui apparaissent dans l’écosystème des lunettes connectées, ont conjointement investi des sommes considérables pour développer et promouvoir un produit, elles finissent par former une « communauté de destin » qui est solidairement intéressée au succès de l’innovation… quitte à précipiter le déclin du standard de marché. C’est là « le facteur X » qui laisse à penser que, contrairement aux premières tentatives des années 2010, cette fois, c’est vraiment différent.
Julien Pillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.