LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

11.03.2026 à 16:45

Souveraineté monétaire : « Les outils des banques centrales deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant »

Jézabel Couppey-Soubeyran, Maîtresse de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En multipliant les attaques contre la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, le président des États-Unis Donald Trump dessine une vision de la monnaie comme arme économique et géopolitique.
Texte intégral (1960 mots)

En multipliant les attaques contre la banque centrale américaine, la Réserve fédérale, le président des États-Unis Donald Trump dessine une vision de la monnaie comme arme économique et géopolitique. Selon Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon–Sorbonne, cette tentative de mise au pas fragilise la crédibilité des banques centrales et accroît les risques financiers. Entre le danger d’une banque centrale étatique et les limites d’un modèle technocratique coupé de la société, elle plaide pour l’émergence d’une institution tournée vers le bien commun.


The Conversation : Depuis le début de son second mandat, le président des États-Unis Donald Trump reproche à Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), de ne pas baisser assez vite les taux d’intérêt pour muscler la croissance. Que traduisent ces pressions, qui passent également par des menaces personnelles ?

Jézabel Couppey-Soubeyran : On peut clairement y voir un glissement dans la manière dont la politique monétaire est perçue. Elle n’est plus seulement envisagée comme un instrument de stabilisation macroéconomique, mais comme une véritable arme économique, voire géopolitique. Baisser les taux, par exemple, peut affaiblir le dollar, améliorer la compétitivité-prix des entreprises américaines et soutenir une stratégie commerciale agressive. Ce type de raisonnement est probablement présent en toile de fond.

Cela dit, je ne suis pas certaine que Donald Trump ait une vision très élaborée des missions traditionnelles de la politique monétaire. Ce qu’il cherche avant tout, c’est une baisse des taux pour stimuler l’économie. Au-delà de cette motivation immédiate, il y a sans doute quelque chose de plus profond : une tentative de captation du pouvoir monétaire. À travers ses pressions sur la Fed, Donald Trump semble vouloir transformer la banque centrale en une antenne étatique, mise au service de ses intérêts politiques – et personnels.

Que pourrait-il se passer si Donald Trump parvenait réellement à mettre la main sur la Fed ?

J. C.-S. : Il ne se contenterait sans doute pas de baisser les taux. Il utiliserait l’ensemble de l’arsenal monétaire : programmes massifs d’achats d’actifs, facilitation du financement de la dette publique, voire rétablissement du financement direct du Trésor par la banque centrale. Les outils de la banque centrale sont extrêmement puissants, et ils deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant.

Attention : ces outils ne doivent pas non plus rester l’apanage de banques centrales entièrement technocratiques, désencastrées de la société et de ses besoins. Le pouvoir monétaire devrait appartenir à la société dans son ensemble.

Aujourd’hui, nous n’allons clairement pas dans cette direction.

Quels sont les risques concrets d’une perte d’indépendance de la Fed, et plus largement des banques centrales ?

J. C.-S. : Il faut déjà rappeler que l’indépendance de la Fed est plus limitée que celle de la Banque centrale européenne (BCE) : la banque centrale américaine rend beaucoup de comptes au Congrès, bien davantage que la BCE n’en rend au parlement européen. L’indépendance de la Fed est fragilisée : Donald Trump a commencé à placer ses proches, a tenté d’évincer certains membres du conseil, et s'il a un peu calmé le jeu en nommant Kevin Warsh – un choix assez conventionnel – pour succéder à Jerome Powell, dont le mandat expire en mai, l’incertitude s'est malgré tout installée quant à l'autonomie de la Fed dans les mois à venir. Les risques classiquement identifiés d’une telle situation sont bien connus : des taux trop bas par rapport à la situation conjoncturelle, une accumulation excessive de dettes, une instabilité financière accrue et, à terme, une perte de crédibilité.


À lire aussi : Les pressions de Donald Trump sur la Fed annoncent-elles la fin du dollar ?


La crédibilité est devenue un des instruments principaux de la politique monétaire moderne : elle permet d’ancrer les anticipations des marchés. Perdre cette crédibilité, c’est perdre une grande partie de sa capacité d’action. Il existe aussi un risque plus profond, moins souvent évoqué : celui de refermer complètement le débat sur l’indépendance des banques centrales. Face aux pressions de Donald Trump, beaucoup idéalisent le modèle actuel et présentent l’indépendance technocratique comme un rempart absolu.

On se retrouve alors dans une opposition binaire : soit une banque centrale totalement soumise à l’État, soit le statu quo technocratique. Ce cadre est insatisfaisant. Une banque centrale étatique est dangereuse, mais une banque centrale technocratique, coupée de la société, ne sert pas le bien commun. Nous aurions besoin d’une banque centrale « civique », au service des besoins collectifs. Le risque, aujourd’hui, est de ne plus pouvoir poser cette question.

Cette réflexion rejoint vos travaux sur le rôle des banques centrales dans la transition écologique ? (Voir à ce sujet la note de l’Institut Veblen « Le rôle de la politique monétaire dans la transition écologique : un tour d’horizon des différentes options de verdissement » ainsi que les ouvrages le Pouvoir de la monnaie, aux éditions Les liens qui libèrent, 2024, et l’Argent expliqué à ma mère… et à son banquier, aux éditions du Seuil, 2025, ndlr)…

J. C.-S. : La Banque centrale européenne (BCE) pourrait déjà faire beaucoup plus dans le cadre de son mandat actuel, sans même changer les traités. Mais il existe aujourd’hui un véritable problème de gouvernance. Une banque centrale plus ouverte à la société civile serait naturellement plus attentive aux grands défis sociétaux, notamment environnementaux.


À lire aussi : Quand les banques centrales s’emparent de la question du climat


Le repli technocratique fait que ces enjeux ne deviennent jamais des objectifs pleinement assumés. Pourtant, la politique monétaire pourrait bel et bien être davantage « verdie ». Si ces objectifs étaient clairement inscrits dans les missions et la gouvernance de la banque centrale, son implication serait bien plus forte.

Que nous enseignent les exemples de banques centrales étatiques ailleurs dans le monde, notamment en Chine ?

J. C.-S. : La Chine a un véritable sens du policy mix et de la planification, ce que nous n’avons pas su mettre en place en Europe. Depuis des décennies, Pékin se fixe des objectifs, notamment environnementaux, qu’elle planifie dans le temps. Elle met ensuite l’ensemble de ses politiques économiques – y compris la politique monétaire et la politique de change – au service de ces objectifs planifiés. La politique monétaire chinoise est « structurelle » plutôt que « conjoncturelle », combinée aux autres politiques, industrielle notamment, et ainsi mise au service du développement (structurel) de l’économie.

La politique de change fait aussi partie de la combinaison. Le gouvernement chinois a d’ailleurs souvent été accusé de manipuler le yuan, d’agir sur son taux de change afin de répondre à des sanctions commerciales. Mais il peut aussi – et je pense que c’est ce qu’il fait aujourd’hui – redéployer le commerce du pays vers des régions du monde qui acceptent de payer en yuan.

L’excédent commercial record annoncé début 2026 s’explique en grande partie par ce phénomène : un véritable redéploiement des échanges vers l’Asie du Sud-Est, l’Afrique et l’Amérique latine, qui permet de compenser les répercussions des droits de douane américains. Les nouvelles routes de la soie ont été très utiles dans cette stratégie, en permettant d’établir des liens financiers et commerciaux, notamment avec de nombreux pays africains. La Chine a ainsi travaillé sur son autonomie et son indépendance. Elle s’est organisée pour pouvoir s’affranchir, dans une large mesure, des États-Unis et de l’Europe.

Les banques centrales peuvent-elles se coordonner pour limiter les effets déstabilisateurs des guerres commerciales ?

J. C.-S. : Lors de la crise financière de 2008 ou de la crise sanitaire de 2020, les banques centrales ont montré leur capacité à coopérer, notamment via des swaps de liquidités. Dans le contexte actuel de fragmentation géopolitique, cette coordination devient de plus en plus difficile. Le monde s’organise désormais en blocs rivaux, davantage dans l’affrontement que dans la coopération.


À lire aussi : Pourquoi le choix de Donald Trump pour la présidence de la Fed fait-il chuter l’or et l’argent ?


Si, demain, la Fed devenait plus directement contrôlée par l’administration américaine, rien ne garantit qu’elle jouerait encore ce rôle coopératif. Un tel scénario pourrait provoquer des crises de liquidité majeures, particulièrement dangereuses pour la zone euro. D’où l’urgence, pour l’Europe, de renforcer son autonomie monétaire et financière afin de se préparer à un monde où la coopération n’est plus acquise.


Jézabel Couppey-Soubeyran est maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où elle enseigne l’économie monétaire et financière. Ses travaux de recherche portent sur les banques, l’instabilité et la régulation financières. Depuis septembre 2020, elle a rejoint l’Institut Veblen en tant que conseillère scientifique pour contribuer à l’élaboration et à la promotion de réformes monétaires et financières qui permettraient de faire avancer la transition écologique. Elle a publié de nombreux ouvrages, dont L’Argent expliqué à ma mère… et à son banquier,aux éditions du Seuil, en 2025.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Jézabel Couppey-Soubeyran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

11.03.2026 à 16:43

Pourquoi les nominations aux Oscars rendent parfois les spectateurs plus critiques

Michelangelo Rossi, Professeur associé en marketing, HEC Paris Business School

Felix Schleef, Chercheur en économie numérique, HEC Paris Business School

Alors que la saison des récompenses cinématographique bat son plein, une nouvelle étude révèle que la reconnaissance peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté.
Texte intégral (1738 mots)

Après les Césars à Paris et les BAFTA à Londres, les Oscars se tiennent à Los Angeles ce 15 mars. La saison des récompenses bat son plein, mais quel impact ont tous ces prix sur les futurs spectateurs ? La reconnaissance matérialisée par une récompense peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté. Et cela ne vaut pas que pour le cinéma…


Chaque année en janvier, l’industrie du divertissement et des millions de téléspectateurs à travers le monde tournent leur attention vers la cérémonie des Oscars qui se tient depuis 1929 à Los Angeles (Californie). Une nomination dans la catégorie « meilleur film » ou « meilleur réalisateur » est censée être la consécration ultime de la qualité. Elle apporte prestige, publicité et recettes plus élevées au box-office.

Mais dans une étude récente, nous montrons que ces distinctions ont un inconvénient caché. Lorsqu’un film est nominé aux Oscars, les attentes des spectateurs augmentent considérablement, si bien que même les films exceptionnels peuvent avoir du mal à les satisfaire. La reconnaissance même qui vise à célébrer l’excellence peut finir par provoquer davantage de déception du public.

Nous appelons cela le paradoxe des Oscars : la reconnaissance, en augmentant le niveau des attentes, peut réduire la satisfaction. Si nos preuves proviennent du cinéma, le même mécanisme pourrait se produire dans d’autres contextes où les récompenses, les certifications ou les classements sont des gages de qualité.

Une barre placée plus haut

Les récompenses et les labels de qualité sont devenus un outil marketing universel. Les restaurants mettent en avant leurs étoiles Michelin. Les appareils électroniques affichent le label « Choix de la rédaction ». Les détaillants en ligne utilisent les badges « Choix d’Amazon » ou « Les mieux notés ». En principe, ces signaux sont censés aider les consommateurs à prendre de meilleures décisions : ils filtrent les informations, réduisent l’incertitude et récompensent l’excellence.

Pourtant, les recherches en psychologie nous montrent que les attentes influencent la satisfaction. Lorsque les consommateurs abordent un produit en pensant qu’il sera exceptionnel, leur cadre de référence change. Même de petites imperfections peuvent dès lors déclencher une déception.

Les Oscars offrent un cadre naturel pour étudier ce phénomène. Contrairement à de nombreux marchés où la qualité peut évoluer au fil du temps, la qualité intrinsèque d’un film est fixe dès sa sortie. Le prix des billets a également tendance à rester relativement stable après une nomination. Ce qui change radicalement, c’est la façon dont les gens perçoivent le film une fois qu’il bénéficie du prestige d’un prix.

L’effet de déception

Pour examiner ce phénomène, nous avons analysé plus de 25 millions de notes individuelles attribuées à des films sur la plateforme MovieLens, couvrant plus de deux décennies de données, de 1995 à 2019. Nous avons comparé la façon dont les utilisateurs ont noté les mêmes films avant et après l’annonce des nominations aux Oscars.

Afin de nous assurer que les résultats n’étaient pas influencés par les différences entre les personnes ayant vu le film, nous avons également utilisé des techniques d’apprentissage automatique, en formant un système de recommandation qui nous a permis de mettre en relation des utilisateurs ayant des goûts similaires et ayant vu les mêmes films à des moments différents. Pour le dire autrement, quand un film est retenu, voire quand il obtient un prix, il attire un public qui n’aurait pas été voir le film autrement. Cela pourrait influencer les résultats. La méthodologie que nous avons développée pour cet article vise à annihiler cet effet dans nos résultats.

La tendance qui apparaît alors est on ne peut plus claire : après les nominations, les notes ont baissé. En moyenne, les utilisateurs qui ont noté un film après sa nomination aux Oscars lui ont attribué des notes plus faibles que les utilisateurs comparables qui avaient noté le même film précédemment. La baisse est modeste en termes absolus, mais significative dans le contexte. Elle représente environ 7 % de l’écart de notation avant la nomination entre les films nommés et non nommés.

Des cinéphiles moins influençables ?

Cet effet est plus marqué chez les utilisateurs moins expérimentés, c’est-à-dire ceux qui ont publié moins de notes et qui s’appuient davantage sur des signaux externes tels que les récompenses pour choisir ce qu’ils regardent. En revanche, les cinéphiles expérimentés sont moins influencés par les nominations et moins enclins à la déception.

Pour confirmer que cette tendance reflète une véritable déception plutôt que d’autres facteurs (tels que des salles de cinéma bondées ou des signaux sociaux), nous avons analysé le texte des critiques en ligne sur IMDb, la plus grande plateforme mondiale de notation de films. Après les nominations, des expressions telles que « attendais mieux », « décevant » et « ne tient pas ses promesses » sont devenues nettement plus fréquents dans les critiques des utilisateurs.

Cela confirme ce que la science économique comportementale prédit : lorsque les attentes augmentent plus rapidement que l’amélioration de l’expérience, la satisfaction diminue.

Trop-plein de buzz

Dans le contexte des Oscars, le film n’a pas changé. Seul le point de référence du public a changé. Un film qui ravissait autrefois les spectateurs comme un joyau caché peut soudainement sembler « moins bon que ce que j’espérais » une fois qu’il a été nommé.

Nous avons également constaté que cet effet de déception est amplifié pour les films ayant reçu plusieurs nominations, qui sont ceux qui génèrent le plus de buzz et d’engouement. Plus le signal est fort, plus les attentes sont élevées et plus le potentiel de déception est grand.

Le Monde, 2015.

Bien que notre étude se concentre sur les films, des forces similaires peuvent être à l’œuvre dans d’autres secteurs. Les entreprises utilisent les récompenses, les certifications et les recommandations de tiers pour communiquer leur fiabilité et leur qualité, qu’il s’agisse de classements des « meilleurs lieux de travail » ou de labels « bio », « durable » ou « cinq étoiles ». Ces signaux influencent la façon dont les consommateurs et les parties prenantes perçoivent une marque.

À double tranchant

Nos conclusions suggèrent que la reconnaissance peut être une arme à double tranchant. Elle renforce la notoriété et la crédibilité, mais elle remodèle également les attentes d’une manière qui rend plus difficile la satisfaction des clients.

Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Il importe d’anticiper l’écart entre les attentes avant et après. Lorsqu’un produit ou une marque reçoit une reconnaissance importante, les attentes des clients peuvent augmenter du jour au lendemain. Les managers doivent surveiller de près la satisfaction dans les semaines et les mois qui suivent l’obtention d’une récompense. Ils ne devraient pas se contenter des chiffres des ventes ou de l’engagement. Dans ce contexte, une baisse soudaine des notes peut être le signe d’une déception, et non d’une détérioration de la qualité.

  • La reconnaissance doit être soigneusement cadrée. Les équipes de marketing ont souvent tendance à trop mettre l’accent sur les récompenses dans leurs communications (avec des mentions comme « le meilleur », « inégalé », « de classe mondiale »). Un tel cadrage risque de promettre la perfection. La reconnaissance d’un prix devrait plutôt être présentée comme un signe de fiabilité et de travail plutôt que comme la garantie d’une expérience sans faille.

  • Les nouveaux utilisateurs et les utilisateurs occasionnels doivent faire l’objet de soins particuliers. IL faut les soutenir. D’après nos données, la déception était plus prononcée chez les spectateurs inexpérimentés. Il en va de même pour les nouveaux clients ou les nouveaux utilisateurs d’un produit. Une intégration personnalisée, la définition d’attentes ou la formation des clients peuvent aider à aligner les perceptions sur la réalité.

Une leçon d’humilité… pour tous

En fin de compte, le paradoxe des Oscars révèle une vérité plus générale sur la reconnaissance dans le monde des affaires : le succès modifie la base de référence. Chaque prix ou certification redéfinit ce que les clients considèrent comme « excellent ».

Alors que l’industrie du divertissement se prépare pour une nouvelle saison de récompenses, les studios de cinéma espèrent à nouveau que les nominations se traduiront par des audiences plus élevées et des profits plus importants. Mais les applaudissements pourraient rapidement s’estomper si le public repart en pensant : « C’était bien, mais pas si bien que ça. »

Pour tous les managers, la leçon à retenir est la suivante : attirer l’attention est plutôt facile. Et surtout ce n’est que le début. Une fois les projecteurs braqués sur vous, un important travail commence : maintenir la satisfaction.

The Conversation

Michelangelo Rossi est membre de CESifo Research Network Affiliate.

Felix Schleef a reçu des financements de Hi! Paris.

PDF

11.03.2026 à 16:41

« Une bataille après l’autre », ou le grand spectacle des clandestins

Vincent Amiel, professeur d'histoire et esthétique du cinéma, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

« Une bataille après l’autre » tisse une trame de références aussi bien à l’actualité états-unienne contemporaine qu’à l’histoire des films qui l’ont prise en charge au siècle dernier.
Texte intégral (1511 mots)
Leonardo DiCaprio excelle dans le rôle d’un ex-révolutionnaire devenu paranoïaque. Warner Bros Pictures.

Le dernier long-métrage de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l’autre, nommé 13 fois aux Oscars dont la cérémonie se tient ce dimanche 15 mars, n’est pas seulement un film à grand spectacle. C’est une œuvre qui utilise ses moyens (considérables) et ses nombreuses références au cinéma américain des années 1970 pour montrer une réalité politique dont le spectacle même en est la ruse ultime.


En exergue de son film sans doute le plus spectaculaire, Il était une fois la révolution, Sergio Leone avait fait figurer cette citation de Mao : « la révolution n’est ni un dîner de gala, ni une œuvre littéraire, ni un dessin, ni une broderie, on ne la fait pas avec élégance et courtoisie. La révolution est un acte de violence… » De cet avertissement, Paul Thomas Anderson a retenu la leçon, mais il a surtout retenu que l’on pouvait en faire un spectacle grandiose : c’est le terme qu’emploie son héroïne au tout début d’Une bataille après l’autre :

« On annonce la révolution ! Je veux du grand, du beau, du grandiose ! »

Trame de références

Nommé 13 fois aux Oscars, le film a tout d’un classique contemporain : il emprunte au cinéma « libéral » des années 1930 le thème de la poursuite à travers le pays, de la lutte individuelle contre le système, utilisant les mêmes effets dramaturgiques autour de héros positifs qui cristallisent l’empathie. Mais il ajoute à cette dynamique une dimension développée par les auteurs du Nouvel Hollywood dans les années 1970, au premier rang desquels se situent par exemple un Francis Ford Coppola ou un Robert Altman, une tension constante entre spectacle et complot, hyper-visibilité et clandestinité.

Ainsi, le spectacle des scènes d’action et de poursuites du film lui-même, de la musique incessante, spectacle ô combien réel et efficace, pourrait n’être interprété que comme une compromission avec le cinéma commercial et ses enjeux économiques. Alors qu’il est celui qui se joue quotidiennement dans la société américaine, à coups d’images télévisées, de déclarations intempestives, de violence permanente. Et dont Trump aujourd’hui s’est fait l’infatigable metteur en scène.

Une bataille après l’autre organise une trame de références aussi bien à l’actualité états-unienne contemporaine qu’à l’histoire des films qui l’ont prise en charge au siècle dernier. Même pour nous, spectateurs peu au fait des événements politiques et quotidiens qui font battre la vie américaine, vus d’Europe au prisme d’une distance qui grandit, nous reconnaissons hélas dans les MKU commandés par Sean Penn dans le film les agents de l’ICE dont les images des actions, glaçantes en effet, ont inondé les écrans après les brutalités de Minneapolis. Leur commandant qui s’avance à visage découvert, avec ses cheveux courts coiffés en épis, au milieu de soldat suréquipés et masqués, est la réplique stupéfiante du personnage de fiction. Et lorsque celui-ci, dans une voiture, se recoiffe avec un peigne sur lequel il a craché, on ne peut que se remémorer la scène où Paul Wolfowitz, sous-secrétaire d’État à la défense et conseiller de George Bush Jr, fait la même chose devant des journalistes éberlués, scène que Michael Moore a gravée dans Fahrenheit 9/11.

Faire du spectacle de la réalité une fiction

Mais tous ces effets de réel sont emportés dans Une bataille après l’autre par une telle énergie spectaculaire qu’ils changent petit à petit de statut. Ils ne constituent plus un fond de réalisme, mais deviennent eux-mêmes, par leur extravagance, les clous du feu d’artifice.

Faisant un pas de côté par rapport à ses modèles classiques ou même postmodernes, Anderson ne met pas en scène la réalité comme un spectacle, il fait du spectacle de la réalité une fiction, qui peine à suivre le rythme de celle-ci. On est très loin des immeubles transparents et panoramiques du Wall Street de Scorsese ou des bureaux aux perspectives infinies de tout un pan du cinéma américain contemporain : tout se joue dans le chaos nocturne de rues prises d’assaut, dans la précipitation de couloirs aveuglés, de tunnels enfumés, de portes dérobées, de cavalcades essoufflées (et la seule séquence, à la toute fin du film, dans laquelle cette transparence architecturale apparaît, hommes de pouvoir et bureaux surplombant la ville, si métaphorique et incontournable soit-elle, est à cet égard très ironique).

Même les espaces désertiques ou les recoins de forêt, qui ont toujours constitué des refuges dans la littérature ou dans le cinéma américains, lesquels profitent de la démesure des paysages, même ces lieux de robinsonnades ou de chevauchées, perdent leur fonction de réserve.

Désincarnation des protagonistes

Le personnage incarné par Leonardo DiCaprio, avec son bonnet et sa robe de chambre, est déjà une figure des contre-héros américains : il emprunte au Jack Nicholson de Cinq pièces faciles ou de Vol au-dessus d’un nid de coucous, mais il emporte dans son sillage maladroit et bousillé par les drogues un mouvement beaucoup plus général, qui ne doit plus rien à l’anecdote, pas plus qu’à la psychologie ou aux conditions sociales : il est l’habitant d’un pays qui n’est plus le sien, l’acteur d’un road-trip qui n’a plus d’horizon, sur des routes qui n’en finissent plus.

L’habileté du film réside dans sa manière de dépersonnaliser tous les personnages, ne leur prêtant ni sentiments ni épaisseur romanesque, les laissant tributaires des courants et des forces qui les portent, aux rangs desquels, indifféremment, on peut trouver les pulsions sexuelles ou les engagements politiques. C’est donc une alchimie étrange qui dans le film mêle le réalisme des situations, ici et maintenant, et la sorte de désincarnation de ses protagonistes.

La pasionaria, le commandant des forces spéciales, le complice lui-même ont abandonné toute épaisseur romanesque : d’où sortent-ils, quels sont leurs véritables sentiments, leurs volontés propres ? Ce n’est plus le ressort de la dramaturgie. Il y a comme une mécanique des forces en présence qui fait à elle seule avancer l’action.

Ancré dans l’actualité, truffé de références précises et identifiables, Une bataille après l’autre se dégage ainsi, paradoxalement, de toute circonstance singulière. Il échappe aussi bien à l’anecdote qu’à la fable, faisant de son histoire l’histoire de la société américaine d’aujourd’hui.

Le film d’Anderson, s’il joue des mêmes effets dramatiques outranciers que ceux que l’on peut trouver chez Quentin Tarantino ou ceux de certains films des frères Coen (violence du montage, cynisme des personnages, fulgurance des actions), en profite pour construire un monde qui inquiète et interroge. Tous les moyens du grand cinéma hollywoodien d’aujourd’hui, au lieu de distraire et divertir, deviennent le sujet de l’intrigue, recentrent sur l’essentiel qui est précisément leur propre envahissement de l’espace public. Ils désignent la spectacularisation même de la réalité – qui n’est pas la même chose que celle de la société, dont le XXᵉ siècle se préoccupait.

The Conversation

Vincent Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
21 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓