22.03.2026 à 17:12
Laurent Palka, Maître de conférences, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Aller sur Mars représente un voyage de plus de mille jours. Comment rendre autonome un équipage pendant autant de temps ? Découvrez le projet MELiSSA qui vise à recycler le carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote grâce aux bactéries en recréant le fonctionnement d’un écosystème terrestre à l’intérieur d’une fusée.
Les voyages habités vers la Planète rouge ne sont plus de la fiction. La Nasa prévoit même les premiers dans les années 2030, autrement dit demain. Pourtant, les défis techniques, scientifiques et humains à relever sont encore immenses avant de parcourir les 225 millions de kilomètres qui nous séparent de Mars, à l’aller comme au retour. L’équipage devra résister pendant des mois à l’effet des radiations, de la microgravité, du confinement, de l’isolement, etc., et à l’absence de biodiversité. C’est pourtant d’elle qu’il sera question ici pour régler un autre défi, celui de l’autonomie.
Dans l’espace, un homme ou une femme a besoin toutes les 24 heures d’un kilo de nourriture, d’un kilo d’oxygène, de trois litres d’eau potable et de 20 litres supplémentaires pour l’hygiène corporelle. De sorte qu’un voyage de mille jours aller-retour vers Mars obligerait à décoller avec 25 tonnes de ressources par personne.
En admettant que ce soit possible avec un des lanceurs super lourds qui emportent 130 à 150 tonnes, il faudrait ajouter la quantité de ressources quotidiennes nécessaire une fois sur Mars et pouvoir redécoller avec un emport suffisant pour le retour. L’autonomie de l’équipage sur le long terme est donc un vrai défi.
L’idée serait de tout produire et recycler en cours de route et sur place, de manière durable. Tel est l’objectif du projet MELiSSA pour l’alimentation. L’acronyme signifie système de support de vie micro-écologique alternatif, qui se base sur deux composantes de la biodiversité, les bactéries et l’écosystème. Ce dispositif bio-inspiré est développé par l’Agence Spatiale Européenne (ESA) et ses partenaires. Pour l’hygiène corporelle, le recyclage de l’eau fait partie d’un processus à part.
Le préfixe « éco » du terme écosystème provient du grec ancien Oikos qui se traduit par la métaphore de la maison et ses habitant·es. Mais une maison a besoin de lumière, de CO2 et d’eau pour créer un phénomène crucial pour la vie sur Terre, la photosynthèse oxygénique.
À partir de lumière, de CO2 et d’eau, les cyanobactéries, c’est-à-dire les bactéries photosynthétiques, les algues et les plantes se mettent à fabriquer des molécules carbonées (sucres et lipides), en libérant de l’oxygène. Ce sont les producteurs primaires à la base des principaux écosystèmes, de la pyramide des consommateurs et des réseaux trophiques. Ce type de réseau se définit comme l’ensemble des interactions alimentaires. Mais les producteurs primaires ont besoin de minéraux. Une partie provient de la décomposition de la matière organique et des excréments assurée par les bactéries et les champignons.
C’est ce fonctionnement circulaire dans le milieu terrestre qui a inspiré les scientifiques du projet MELiSSA en le simplifiant pour mieux le contrôler. Le dispositif est ingénieux et comporte cinq compartiments interconnectés. L’objectif est de produire les ressources nécessaires à l’équipage par des plantes cultivées en hydroponie, ou culture hors sol, et des cyanobactéries, puis décomposer les déchets par des consortiums bactériens artificiels.
Les déchets sont un mélange d’au moins 70 % de végétaux non consommés et d’un maximum de 30 % d’excréments. La décomposition se fait en absence d’oxygène et à 55 °C par un consortium dominé par les bacilles Thermocaproicibacter et Thermoanaerobacterium. Dans ce four, les bactéries thermophiles atteignent leur optimum de croissance, tandis que les pathogènes opportunistes meurent, ce qui fait partie aussi de l’objectif. La décomposition libère des acides gras volatiles, du CO2, de l’ammoniac et de l’hydrogène qui vont alimenter les autres compartiments.
Les acides gras sont transférés dans le compartiment n°2 contenant une seule espèce de bactéries, Rhodospirillum rubrum. La majorité des cellules sont spiralées et possèdent sept flagelles à chaque pôle. Certaines peuvent atteindre entre 10 et 60 µm de long dans certains milieux. Ces bactéries, de couleur rose en absence d’oxygène, sont multitâches, capables de faire la photosynthèse mais sans produire d’oxygène, de fixer l’azote et de libérer de l’ammoniac. Ce n’est pourtant pas ces caractéristiques qui intéressent MELiSSA, mais leur capacité à pousser plus loin la conversion des acides gras en CO2. Celui-ci passe alors directement dans le compartiment n°4 pour entretenir la photosynthèse par les plantes et par les cyanobactéries.
Le compartiment suivant, n°3, contient deux autres espèces de bactéries, typiques d’une étape fondamentale du cycle de l’azote, la nitrification. Il s’agit de réactions chimiques en chaîne très complexes. Tout commence par les bactéries appartenant au genre Nitrosomonas qui fixent des atomes d’oxygène à l’ammonium en produisant des nitrites ou NO2. L’oxygène nécessaire émane du compartiment n°4 tandis que l’ammoniac provient principalement de l’urine de l’équipage. Les nitrites sont ensuite oxydés à leur tour par les bactéries du genre Nitrobacter en nitrates ou NO3. Les nitrates passent alors dans le compartiment n°4 comme source d’azote pour les plantes et les cyanobactéries.
La biomasse produite, mais aussi l’oxygène et l’eau sont consommés par l’équipage dans le compartiment n°5. Les déchets vont dans le compartiment n°1, le CO2 dans le n°4, et le cycle recommence. Tous les éléments, à savoir le carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote, sont recyclés.
Mais ce dispositif est sans cesse en développement pour être optimal. Par exemple les scientifiques de MELiSSA essaient de remplacer R. rubrum par des biopiles où un consortium bactérien contenant le genre Geobacter est associé à l’anode, l’une des deux électrodes, pour convertir les acides gras en CO2 en créant un courant électrique. Sur le plan énergétique, celui-ci est encore marginal, certes.
Les scientifiques testent par ailleurs des plantes, comme la laitue, la tomate, le chou ou le riz et un genre de cyanobactérie, Limnospira connu sous le nom de spiruline. Si les cyanobactéries représentent aujourd’hui seulement 30 % de la biomasse, leur contribution est appelée à croître, car leur système photosynthétique leur donne la capacité de réagir de manière quasi instantanée au changement de flux lumineux. Par ailleurs, la spiruline est très riche en protéines et contient des vitamines et des acides gras de type oméga 6.
Le projet MELiSSA montre que la connaissance des bactéries et la compréhension du fonctionnement des écosystèmes terrestres sont une des clés pour rendre possible l’autonomie alimentaire des vols habités vers la planète Mars. Mais l’autonomie ne sera pas atteinte d’ici les années 2030, ni même le recyclage global de l'eau. A priori, il en serait de même côté américain pour la Nasa, et la question reste posée pour les approches russes et chinoises. Quoi qu’il en soit, l’idée de l’ESA est aussi de valoriser plus rapidement le dispositif sur Terre pour contribuer au développement de l’économie circulaire.
Ce texte n’aurait pas été possible sans la relecture de Chloé Audas, directrice du projet MELiSSA, Brigitte Lamaze, ingénieure à l’ESA, et Claude-Gilles Dussap, directeur de la Fondation MELiSSA. L’auteur les remercie vivement.
Laurent Palka est membre du CESCO, Centre d'Ecologie et des Sciences de la Conservation et de l'association Chercheurs Toujours.
22.03.2026 à 08:10
Arnault Violet, PhD Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)
Que se passe-t-il quand le dirigeant d’une PME ou d’une ETI part en retraite ? À qui transmet-il son entreprise ? En France, contrairement à d’autres pays, le rachat par les salariés n’est pas la solution la plus souvent adoptée. Pourtant, elle présente de nombreux avantages sur fond de désindustrialisation et d’inquiétudes pour l’emploi.
Une étude récente de Bpifrance Le Lab indique que d’ici à 2030, près de 59 000 petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI) pourraient être transmises en France. Cela représente environ 2 millions d’emplois. Pourtant, seules 26 000 de ces entreprises seraient effectivement transmises, bien en deçà du potentiel attendu.
Derrière ce constat se cachent des enjeux bien plus larges que la seule situation du dirigeant : maintien des emplois, préservation des savoir-faire, ancrage territorial des entreprises et stabilité du tissu productif français.
Ce déséquilibre s’inscrit dans un contexte démographique particulier. La France fait face au vieillissement de ses dirigeants d’entreprise, un phénomène global qualifié de « silver tsunami ». Une part croissante d’entre eux approche de l’âge de la retraite et souhaite quitter ses fonctions sans pour autant disposer d’une solution de transmission adaptée, rendant la question des modalités de transmission primordiale.
Historiquement, la transmission familiale, notamment aux enfants, constituait la voie privilégiée pour assurer la continuité d’une PME ou ETI. S’inscrivant majoritairement dans une logique de transmission à titre gratuit, par donation ou succession, elle a favorisé l’émergence d’un dispositif fiscal avantageux au début des années 2000 : le pacte Dutreil. Toutefois, son efficacité économique a récemment été critiquée par un rapport de la Cour des comptes.
À lire aussi : La coopérative : une solution contre les faillites d’entreprise ?
Aujourd’hui, cette forme de transmission est de moins en moins privilégiée. Les enfants ne souhaitent plus nécessairement reprendre l’entreprise familiale, pouvant même se sentir illégitimes pour en assurer la direction. Elle peut également susciter des tensions familiales, notamment en cas de pratiques de népotisme.
Actuellement, la solution privilégiée par les dirigeants de PME et d’ETI est la vente à des tiers externes : 42 % d’entre eux l’indiquent dans l’étude de Bpifrance Le Lab. Paradoxalement, dans cette même étude, les critères jugés les plus déterminants lors d’une transmission ne sont pas le prix de vente, mais la pérennité de l’entreprise et la préservation de l’emploi. Or, le principal obstacle réside dans l’insuffisance d’offres de reprise émanant de tiers externes. Cette rareté, combinée à la difficulté d’identifier des repreneurs externes qualifiés et suffisamment engagés, constitue un frein majeur, particulièrement prononcé dans les zones rurales.
Face aux difficultés rencontrées par ces deux modalités de transmission, une troisième possibilité demeure encore largement sous-explorée en France : la transmission de l’entreprise aux salariés.
L’actionnariat salarié s’inscrit dans une tradition bien établie dans notre pays, héritée de la pensée gaulliste, cherchant à concilier le travail et le capital. Cette tradition se traduit aujourd’hui par une diffusion significative de l’actionnariat salarié au sein des grandes entreprises cotées.
En revanche, concernant les PME et ETI, son développement demeure bien plus limité. Il devient même extrêmement marginal lorsqu’il s’agit d’une transmission aux salariés, impliquant la détention d’une part substantielle du capital, au-delà des seuls rachats réalisés par le top management.
Ce constat semble étonnant au regard des succès observés à l’international, où des dispositifs législatifs ont permis de démocratiser la transmission d’entreprises aux salariés, en particulier au sein des PME et ETI.
Aux États-Unis, l’Employee Stock Ownership Plan (ESOP), instauré dès 1974 par l’Employee Retirement Income Security Act, théorisé par le banquier Louis Orth Kelso, couvre aujourd’hui plus de 6 000 entreprises non cotées et près de 2 millions de travailleurs actifs. Au Royaume-Uni, le Finance Act 2014 introduit l’Employee Ownership Trust (EOT), devenu une véritable success story, notamment en raison de ses avantages fiscaux. Enfin, en octobre 2025, le parlement slovène a adopté un dispositif législatif, combinant le modèle américain et la tradition coopérative européenne : le « sloESOP ».
Ces exemples illustrent que de nombreux pays ont su reconnaître les avantages de la transmission d’entreprise aux salariés. Cette modalité de transmission offrant des réponses à des enjeux auxquels la France est aujourd’hui confrontée.
Outre la problématique démographique des dirigeants d’entreprise mentionnée au début de l’article, la France connaît depuis plusieurs années une perte progressive de sa souveraineté économique, dans un contexte de désindustrialisation. Ce phénomène a notamment été mis en avant par l’ancien ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique, Arnaud Montebourg, lors d’une commission d’enquête à l’Assemblée nationale. Encourager davantage la transmission d’entreprise aux salariés contribuerait au maintien des entreprises et des savoir-faire sur le territoire français, tout en limitant les risques de délocalisation liés aux cessions à des tiers externes.
La transmission de l’entreprise aux salariés présente également une dimension structurelle : elle favorise la diffusion de la propriété, permettant d’une part l’intégration des salariés à la gouvernance de l’entreprise, et d’autre part, la réduction des inégalités de richesse en France, qui ne cessent de se creuser au fil des années.
Mais alors, pourquoi la transmission d’entreprise aux salariés peine-t-elle à se démocratiser en France ? Quels sont les dispositifs juridiques existants, et pourquoi demeurent-ils si peu mobilisés au sein des PME et ETI ?
Le paysage français de la transmission d’entreprise aux salariés comprend deux grands dispositifs législatifs.
Le premier est la société coopérative et participative (Scop). Elle repose sur la propriété collective et le contrôle démocratique selon le principe « une personne = une voix », indépendamment du capital détenu. Les salariés y sont majoritaires au capital comme dans la gouvernance. L’objectif premier du modèle n’est pas la maximisation du profit, mais la pérennité de l’entreprise.
Le second dispositif est le fonds commun de placement d’entreprise (FCPE) de reprise, qui permet aux salariés d’épargner progressivement au sein du plan d’épargne entreprise afin d’acquérir, au terme du processus, une participation significative au capital. La gouvernance du FCPE de reprise est assurée par un conseil de surveillance, dont les membres sont élus parmi l’ensemble des porteurs de parts. Bien que très peu mobilisé, ce dispositif a néanmoins connu des réussites notables.
Concernant les freins, ceux-ci ont été identifiés dans le cadre d’un travail de recherche récent. Ils tiennent d’abord à un déficit d’information et de formation parmi les professionnels de l’accompagnement, tels que les experts-comptables. Le second obstacle est financier : les salariés disposent rarement des capacités d’investissement suffisantes, d’où l’intérêt de mettre en place des mécanismes de garantie publique. Enfin, le cadre fiscal actuel demeure peu incitatif à l’adoption de cette modalité de transmission…
Arnault Violet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.03.2026 à 08:08
Shannon Bosch, Associate Professor (Law), Edith Cowan University
Dans la nuit du lundi 16 mars au mardi 17 mars 2026, une frappe aérienne pakistanaise a touché un centre de désintoxication situé à Kaboul, en Afghanistan. Selon les autorités afghanes, au moins 400 personnes auraient péri, et les bombardements auraient fait des centaines de blessés.
Le Pakistan a nié avoir délibérément ciblé cet établissement médical. Dans un communiqué publié sur le réseau social X, le ministère pakistanais de l’Information et de la Radiodiffusion a déclaré que ces « frappes aériennes de précision » avaient ciblé « des installations militaires du régime afghan des talibans utilisées pour soutenir des activités terroristes », notamment « des infrastructures techniques de soutien et des entrepôts de stockage de munitions ».
Au niveau mondial, les attaques contre les infrastructures de santé sont en recrudescence. Le 14 mars 2026, une frappe aérienne israélienne a touché un centre de soins au Liban, tuant 12 médecins, infirmiers et secouristes. Cette attaque porte à 31 le nombre de professionnels de santé tués dans ce pays à cette date.
Depuis le début du mois de mars, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a recensé 27 attaques contre des établissements de santé pour le seul Liban, alors que les frappes israéliennes dans le pays et les opérations conjointes américano-israéliennes en Iran se sont intensifiées. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) et l’OMS ont condamné ces agressions, les qualifiant de violations du droit international.
Quelles lois protègent les installations médicales, le personnel et les patients en période de conflit ? Ces protections deviennent-elles caduques si les infrastructures servent de refuge à des combattants ?
Ce que dit le « droit de la guerre » sur la protection des hôpitaux
Le droit international humanitaire correspond à un ensemble de règles détaillées visant à protéger le personnel médical, les installations ainsi que les malades et les blessés durant les conflits armés.
Ce « droit de la guerre » précise que :
le personnel médical, qui inclut médecins, infirmiers et secouristes, doit être respecté et protégé dans l’exercice de ses fonctions ;
il existe des protections spéciales pour les ambulances et les moyens de transport exclusivement dédiés à des fins médicales ;
ces protections s’étendent aux blessés et aux malades sous leur garde. Cela inclut les combattants ennemis nécessitant des soins et ne participant plus aux hostilités ;
les organisations humanitaires impartiales doivent être autorisées à fournir une assistance médicale. Le consentement à leur action ne peut être refusé de manière arbitraire ;
les installations médicales doivent arborer les emblèmes protecteurs distinctifs de la Croix-Rouge, du Croissant-Rouge ou du Cristal-Rouge. Le personnel médical doit être muni de documents d’identité et de brassards affichant ces emblèmes ; (destiné à s’affranchir des connotations culturelles, politiques ou religieuses des deux autres emblèmes, le Cristal-Rouge a été adopté en décembre 2005 lors d’une conférence diplomatique des États parties aux Conventions de Genève. Il jouit du même statut que tous les emblèmes reconnus par les Conventions de Genève, NDT).
l’usage abusif de ces symboles pour couvrir des opérations militaires est prohibé. Un tel acte peut s’apparenter à de la perfidie, une forme de tromperie délibérée qui constitue un crime de guerre selon le droit international ;
attaquer délibérément du personnel ou des installations médicales arborant ces emblèmes peut également constituer un crime de guerre ;
Les lois protégeant les services médicaux en temps de guerre sont nées en réaction aux souffrances indicibles constatées lors des conflits des XIXe et XXe siècles. Le premier traité protégeant les soldats blessés et le personnel médical remonte à 1864, date à laquelle les États ont adopté la Convention de Genève originelle.
Aujourd’hui, les Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels, complétés par un corpus de droit international coutumier, forment un cadre juridique quasi universel contraignant toutes les parties au conflit, y compris les groupes armés non étatiques.
Ces règles imposent aux belligérants de respecter et de protéger le personnel soignant, les infrastructures et les blessés en toutes circonstances.
Pourquoi les attaques contre les installations médicales se multiplient-elles ?
En janvier, Médecins Sans Frontières (MSF) a rapporté que les agressions contre les installations et le personnel médical avaient atteint des niveaux sans précédent à travers le monde. Pour la seule année 2025, on dénombrait 1 348 attaques contre des structures de soins, soit le double du chiffre enregistré en 2024.
Le droit en lui-même n’a pas changé, contrairement à la nature de la guerre. Les récents conflits au Soudan du Sud, en Ukraine, à Gaza, en Iran et au Liban se déroulent dans des environnements urbains densément peuplés. Les groupes armés opèrent au sein de contextes civils complexes, souvent à proximité d’hôpitaux et de cliniques.
Cela a modifié le discours de certains belligérants. Ce qui était autrefois qualifié « d’erreurs » est à présent fréquemment justifié par des impératifs de nécessité militaire. Désormais, les États affirment souvent que les insurgés utilisent les hôpitaux ou les ambulances pour obtenir un avantage militaire. Les autorités israéliennes ont par exemple accusé le Hezbollah et le Hamas d’instrumentaliser les infrastructures médicales à des fins militaires.
Un hôpital peut-il perdre sa protection si des combattants s’y dissimulent ?
Oui. Les hôpitaux peuvent perdre leur protection spéciale s’ils sont utilisés en dehors de leur mission humanitaire, pour commettre des actes destinés à nuire à l’ennemi.
Toutefois, selon le droit international, le niveau des activités qui pourraient entraîner la perte de la protection dont jouissent les hôpitaux doit être très élevé. Ainsi, le personnel médical est autorisé à porter des armes légères destinées à sa propre défense. Par ailleurs, des gardes armés peuvent être présents pour assurer la sécurité du site. La présence de combattants blessés recevant des soins ne change rien à la donne : les protections demeurent valables.
Ces dernières ne peut être levées que si les hôpitaux sont utilisés pour mener des activités telles que :
le lancement d’attaques ;
l’utilisation des infrastructures médicales comme poste d’observation ;
le stockage d’armes ;
l’usage des infrastructures médicales en tant que centre de commandement ou de liaison ;
l’hébergement de combattants valides.
Même dans de tels cas, si des doutes persistent, l’hôpital doit être présumé protégé. Il est également crucial de noter que la vérification d’un usage détourné ne donne pas carte blanche pour attaquer.
Avant de lancer une offensive contre une installation médicale impliquée dans de telles activités, le droit international humanitaire exige qu’une sommation soit adressée et qu’un délai raisonnable soit accordé pour qu’il soit mis fin à cet usage abusif.
Si la sommation reste sans effet, la partie attaquante doit continuer à se conformer aux principes fondamentaux du droit international humanitaire, notamment :
la proportionnalité : l’avantage militaire escompté doit être mis en balance avec les conséquences humanitaires de l’attaque. Cela inclut les répercussions à long terme sur les services de santé. Si les dommages civils prévisibles sont excessifs, l’attaque doit être annulée ;
la précaution : toutes les précautions possibles doivent être prises pour minimiser les dommages causés aux patients et au personnel soignant. Cela peut inclure l’organisation d’évacuations, la planification pour anticiper l’interruption des soins et l’aide au rétablissement des capacités médicales après l’assaut.
Même lorsqu’un établissement perd sa protection, les blessés et les malades doivent continuer à être respectés et protégés.
Les attaques contre les infrastructures médicales sont-elles en voie de normalisation ?
Le Conseil de sécurité de l’ONU, l’OMS, MSF et le HCDH ont exprimé leur vive inquiétude : les attaques contre le personnel et les infrastructures médicales – ainsi que le fait que les attaquants ne rendent aucun compte à ce sujet – sont en train de se normaliser dangereusement.
Le cadre juridique protégeant les hôpitaux et les soignants existe déjà. Il incombe aux États et aux groupes armés de diffuser ce droit et de former leurs forces militaires.
Les systèmes judiciaires nationaux sont censés enquêter et poursuivre les auteurs de crimes de guerre contre les blessés, les malades, le personnel médical et leurs installations, ainsi que ceux qui détournent les emblèmes protecteurs à des fins militaires.
En pratique, cependant, enquêter sur de telles attaques au cœur d’un conflit en cours s’avère extrêmement ardu. Dans les faits, les États sont souvent peu enclins ou incapables d’engager des poursuites.
Les groupes spécialisés dans les investigations en sources ouvertes, tels que Forensic Architecture, Bellingcat, Mnemonics et Airwars, jouent un rôle de plus en plus important dans la préservation des images satellites, des données de géolocalisation et des vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Lorsque des missions d’enquête indépendantes sont menées, leurs responsables peuvent s’appuyer sur ces différents éléments pour établir la survenue des faits. De telles missions contribuent à la manifestation de la vérité, même lorsque les États ne veulent ou ne peuvent jouer leur rôle.
Ce point est d’autant plus important que si les belligérants ne sont pas tenus de rendre des comptes, les lieux censés sauver des vies en période de conflit risquent d’être de plus en plus fréquemment pris pour cibles.
Shannon Bosch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.