22.06.2026 à 16:45
Tamara Ben Ari, Chercheuse en sciences de l'environnement, Inrae
Léa Marquet, Doctorante en sciences de l'environnement, Inrae
Philippe-e. Roche, Checheur en physique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Alors que le trafic aérien mondial a retrouvé, voire dépassé, ses niveaux d’avant-Covid, les personnels de la recherche français auxquels nous sous sommes intéressés font exception : leurs déplacements en avion ont été divisés par deux par rapport à 2019, et cette baisse se maintient dans le temps.
Nos récentes analyses montrent que ces scientifiques, toutes disciplines confondues, se déplacent aux mêmes endroits et pour les mêmes raisons, mais deux fois moins qu’auparavant. Résultat : les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux déplacements professionnels ont, elles aussi, été divisées par deux, sans qu’aucune contrainte réglementaire ne l’ai imposé.
Nous avons analysé la plus grande base de données existante sur l’empreinte carbone de la recherche, construite par le groupement de recherche (GDR) Labos 1point5 grâce à l’outil libre et open source GES 1point5.
La base de données ainsi constituée regroupe près d’un million de déplacements professionnels réalisés entre 2019 et 2024 dans environ un tiers des laboratoires de recherche français. Cette base, construite grâce au travail collaboratif de centaines de laboratoires de recherche volontaires, permet de suivre l’évolution du nombre de déplacements, des distances parcourues, des modes de transport utilisés (avion, train) et des émissions de gaz à effet de serre associées. Elle est basée sur les listings de voyages financés par les laboratoires. Le nombre de déplacements, vérifiés et corrigés ligne à ligne peut enfin être normalisé par le nombre de personnels du laboratoire.
Nous avons « décomposé » les émissions de GES annuelles de façon à répondre à trois questions simples :
• Voyage-t-on moins souvent ?
• Voyage-t-on moins loin ?
• Utilise-t-on des modes de transport moins carbonés ?
Nous montrons que la diminution de la fréquence des déplacements, tous modes confondus, explique à elle seule environ la moitié de la réduction totale des émissions observée depuis 2019. Ensuite, la distance moyenne parcourue par déplacement diminue d’environ 17 %, et l’intensité carbone moyenne par kilomètre parcouru diminue d’environ 20 %. Cette évolution de la baisse de l’intensité carbone tient avant tout à la montée en proportion du ferroviaire, nettement moins émetteur que l’aérien.
Les déplacements professionnels représentent une part importante de l’empreinte carbone de la recherche (environ 25 % en 2019). Montrer qu’il est possible de diviser ces émissions par deux remet en cause l’idée selon laquelle la mobilité aérienne serait incompressible dans les métiers compétitifs, collaboratifs ou fortement internationalisés.
Le contraste entre la recherche et d’autres secteurs professionnels, où le trafic aérien semble repartir à la hausse, malgré des informations fragmentaires, suggère que cette transformation est à relier à une certaine autonomie organisationnelle du champ scientifique ainsi, éventuellement, au consensus scientifique autour des enjeux climatiques.
Cette réduction drastique des émissions de GES invite à nuancer l’idée que l’absence de régulation contraignante généralisée – qu’elle soit imposée par le haut au niveau national ou par le bas dans les laboratoires – signifie une incapacité à dépasser la seule quantification des émissions de GES. Nos résultats suggèrent au contraire que des transformations importantes ont eu lieu, en l’absence de politiques climatiques ambitieuses. L’appropriation de la question climatique au sein des laboratoires, accompagnée par des initiatives dédiées telles que Labos 1point5, a pu y contribuer.
Nos résultats plaident enfin pour un « verrouillage vertueux », qui permettrait d’éviter un retour progressif aux niveaux d’émissions de gaz à effet de serre antérieur au Covid.
Il reste à comprendre plus finement pourquoi cette transformation s’est maintenue dans le temps, et si elle est parfaitement représentative de l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. Plusieurs facteurs peuvent être en jeu pour expliquer nos observations : les effets durables de la pandémie sur l’offre et la demande en déplacements, la généralisation et la diversification des usages de la visioconférence, la hausse du prix des billets d’avion et de train, mais aussi la diffusion progressive de nouvelles normes de sobriété dans le monde académique.
La question devient alors celle d’une possible écologisation du monde académique : assiste-t-on à une redéfinition progressive de ce qui est considéré comme une mobilité légitime ou nécessaire dans la recherche ? Répondre à cette question est crucial pour comprendre si les évolutions observées sont conjoncturelles ou le signe d’une transformation plus profonde du secteur, ainsi que leur possible diffusion à d’autres secteurs. Des études similaires conduites dans d’autres pays seront nécessaires pour mieux comprendre les déterminants et la stabilité des changements observés en France.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Tamara Ben Ari est co-fondatrice de Labos 1point5
Léa Marquet et Philippe-e. Roche ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.06.2026 à 16:44
Ana Terra Amorim-Maia, Investigadora postdoctoral en adaptación y justicia climática, BC3 - Basque Centre for Climate Change
Dominic Royé, Investigador Ramon y Cajal, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC)
Marta Olazabal, Ikerbasque Research Associate, BC3 - Basque Centre for Climate Change

L’adaptation des villes aux chaleurs extrêmes est devenu une préoccupation majeure en matière d’aménagement urbain. Au-delà des transformations de fond, longues à mettre en œuvre, la création de réseaux de refuges climatiques permet d’offrir aux citadins qui en ont besoin des lieux où se rafraîchir et se reposer. L’Espagne est en pointe sur le sujet, et son approche fait des émules à l’international.
L’été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne et le deuxième en termes de mortalité attribuable à la chaleur : on estime à 15 711 le nombre de décès liés aux fortes températures (en France, l’été 2025 se classait troisième été le plus chaud depuis 1900, et 5 700 décès ont été attribués à la chaleur sur la période de surveillance, selon Santé publique France, NdT).
Face à cette réalité, une bibliothèque climatisée, un centre civique doté de fontaines à eau ou une école ouverte au public peuvent faire toute la différence. C’est précisément ce que sont, en substance, les « refuges climatiques » : des lieux où se mettre à l’abri des chaleurs extrêmes sans être dans l’obligation de consommer, de payer un droit d’entrée ou de justifier d’un quelconque besoin.
Les résultats de nos travaux, récemment publiés dans la revue Nature Climate Change, découlent précisément de ce constat : la chaleur n’est pas seulement une nuisance estivale, mais elle constitue un défi qui, pour être relevé, nécessite de mettre en place des réponses à la fois climatiques, sanitaires et de gouvernance. Or, l’Espagne a été l’un des premiers pays à concrétiser cette idée en la transformant en une politique d’urbanisme pérenne.
La ville de Barcelone fut pionnière dans ce domaine. Plutôt que d’envisager uniquement de grands centres de rafraîchissement pour les situations d’urgence, ses responsables ont entrepris de s’appuyer sur un maillage de lieux préexistants et de les adapter pour qu’ils deviennent des endroits de confort thermique : bibliothèques, centres civiques (les centres civiques sont des infrastructures culturelles barcelonaises, sortes de centres culturels polyvalents, NdT), écoles, marchés, complexes sportifs et parcs… Ce faisant, les refuges climatiques, initialement conçus comme une réponse improvisée, sont devenus des infrastructures publiques de soin.
Le résultat a été remarquable : le réseau barcelonais est passé de 70 refuges en 2020 à 397 en 2025 – et 451 si l’on inclut les microrefuges. Ces derniers sont des espaces qui peuvent ne couvrir que quelques mètres carrés, par exemple un petit jardin urbain dense qui tranche avec des alentours entièrement bitumés.
Sur cette période, la couverture en matière de refuges climatiques s’est considérablement améliorée : la part de la population disposant d’un refuge à moins de dix minutes à pied est passée de 61 % à 99 %, et celle disposant d’un refuge à moins de cinq minutes de marche est passée de 20 % à 74 %.
Cette réussite s’explique en grande partie par la combinaison entre la rapidité d’action des autorités et la mobilisation d’infrastructures déjà existantes. Derrière cette avancée se cache un enseignement essentiel : adapter une ville à la chaleur exige une volonté politique constante, et requiert de considérer le problème à la fois comme un enjeu sanitaire, de proximité et de soin.
Par ailleurs, ce modèle est en constante évolution, et ce qui ne fonctionne pas comme prévu devient source d’apprentissage et d’amélioration. Par exemple, face à certains problèmes de communication, à des horaires d’ouverture inadaptés ou à une répartition inégale des refuges entre quartiers, l’idée n’a pas été abandonnée : des changements ont été apportés, que ce soit en élargissant les plages horaires d’accès à certains équipements, en améliorant la signalétique, en renforçant l’information accessible en plusieurs langues) et en permettant à des espaces déjà gérés par des acteurs communautaires ou privés de devenir des microrefuges.
Cette capacité d’apprentissage constitue un autre élément clé de la réussite de ce modèle. Aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’Espagne n’est pas seulement d’étendre les réseaux de refuges climatiques, mais aussi de mieux définir les lieux qui peuvent véritablement être considérés comme tels.
Pour être vraiment efficace, un refuge doit offrir des conditions minimales de confort et de dignité : il doit être facilement accessible, et le public doit non seulement y trouver une température adéquate, mais également pouvoir s’y procurer de l’eau potable, avoir la possibilité de s’asseoir et de se reposer, et y trouver des informations claires.
En 2025, le Réseau espagnol des villes pour le climat a publié un guide de recommandations destiné à aider les municipalités à concevoir leurs réseaux de refuges climatiques locaux, et la Communauté valencienne (l’une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne, NdT) dispose désormais d’un décret spécifique pour créer son propre réseau d’espaces climatiques.
Plus qu’un modèle déjà arrivé à maturité, le cas espagnol illustre une tendance qui s’accentue de plus en plus, celle de la standardisation et de l’amélioration de la qualité de ces espaces.
Mais il convient de ne pas idéaliser la situation. L’Espagne fait aujourd’hui référence non pas parce qu’elle aurait résolu tous ses problèmes, mais parce qu’elle a progressé davantage que d’autres territoires, tout en mettant en lumière ses propres lacunes.
Le rapport de Greenpeace « Villes en surchauffe » a rappelé une réalité inconfortable : en juillet 2025, seules 16 des 52 capitales provinciales espagnoles disposaient d’un réseau de refuges climatiques publics.
En outre, des questions fondamentales restaient encore en suspens telles que les horaires d’ouverture, l’adéquation réelle de nombreux espaces, les obstacles à la mobilité, les inégalités territoriales et des problèmes de communication défaillante – autant de problèmes touchant en particulier les personnes vivant seules, contraintes par des horaires de travail rigides, ou ne recevant pas les informations dans des formats et des langues adaptés.
L’étude des données révèle par ailleurs que les espaces extérieurs, même ombragés et végétalisés, ne garantissent pas toujours un confort suffisant lors des épisodes de chaleur très intense. Qualifier de refuge climatique un lieu insuffisamment ombragé, ou un espace intérieur n’offrant ni eau potable, ni véritable possibilité de repos revient à vider le concept de son sens.
Malgré tout, l’expérience espagnole inspire déjà d’autres villes. Les échanges internationaux s’intensifient au sein de réseaux comme le Cool Cities Network du réseau C40. En France, la ville de Paris transforme depuis plusieurs années ses cours d’école en oasis de bien-être urbain, tandis qu’au Royaume-Uni, la ville de Bristol évalue un programme pilote visant à consolider un réseau de refuges climatiques dans le cadre de son programme Keep Bristol Cool.
En Amérique latine, plusieurs villes ont également suivi de près l’expérience espagnole, même si cette circulation des savoirs n’a pas été documentée de manière systématique. En Argentine, par exemple, la ville de Rosario a créé son réseau municipal durant l’été 2023/2024. Constitué alors de 20 espaces, ce nombre a progressé jusqu’à 78 refuges climatiques en 2024/2025, et la ville en dénombre aujourd’hui 100, répartis sur l’ensemble de la municipalité.
Au Brésil, São Paulo avance dans la même direction. Dans le cadre de l’initiative SampaAdapta, des capteurs sont installés afin de croiser données de chaleur et de santé. Elles permettront de cartographier le territoire afin d’esquisser un futur réseau d’espaces de confort thermique, signe que la réflexion ne se limite plus à réagir face aux vagues de chaleur, mais vise aussi à planifier des villes plus vivables.
L’Espagne n’a pas juste mis en place des réponses à la chaleur : elle a aussi contribué à façonner la manière dont d’autres villes commencent à s’attaquer au problème. La principale leçon à retenir de la situation espagnole est simple : les refuges climatiques peuvent sauver des vies, mais seulement à condition qu’ils soient bien conçus.
Comparée à des transformations urbaines plus longues à mettre en œuvre, cette mesure est relativement rapide et accessible. Mais elle ne saurait se substituer à d’autres actions telles que la réhabilitation des logements, la réduction de la précarité énergétique, la mise en place de système d’ombrage dans les rues, la végétalisation des quartiers et la protection des personnes les plus exposées.
La chaleur est devenue un problème chronique. L’Espagne a démontré que, pour y faire face, il est important de placer le soin au cœur des politiques d’urbanisme. Pour que les refuges climatiques deviennent, sur le long terme, des infrastructures garantissant protection, soin et résilience urbaine, ils devront être inscrits à l’agenda politique de manière pérenne et volontariste, et se voir garantir des financements dans la durée. Des mécanismes de participation et de coconstruction devront être mis en place.
Au-delà de la résistance aux chaleurs extrêmes, la question des refuges climatiques nous invite aussi à accomplir quelque chose de plus ambitieux : imaginer quelles villes nous souhaitons construire pour faire face à une réalité climatique imprévisible dans ses manifestations et constante dans ses exigences.
Ana Terra Amorim-Maia bénéficie d'un financement de l'Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l'Unité d'excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Ana bénéficie également d’un financement au titre du programme Juan de la Cierva (JDC2023-051821-I), fourni par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.
Dominic Royé bénéficie d'un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2023-042824-I).
Marta Olazabal bénéficie d'un financement de l'Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l'Unité d'excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Marta bénéficie également d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2022-037585-I), financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.
22.06.2026 à 16:43
Valérie Theis, Professeure d'histoire du Moyen Âge, École normale supérieure (ENS) – PSL

Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, entre au Panthéon ce 23 juin. Quel fut son apport scientifique ? On peut citer son ambition de faire dialoguer histoire et sciences sociales (économie, sociologie, anthropologie), son approche comparatiste de l’étude des sociétés et son refus de s’enfermer dans une histoire nationale, la mobilisation de matériaux très divers (outre les textes, les images, les objets, les paysages…) ou encore la volonté de s’adresser au grand public comme aux savants.
L’historien Marc Bloch (1886-1944), qui fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026 en compagnie de son épouse, Simonne Vidal (1894-1944), reste inégalement connu dans le très grand public. Lorsqu’il l’est, c’est d’abord la figure du héros de la Résistance qui domine plutôt que celle de l’universitaire. Du côté des historiens, la figure de Marc Bloch est en revanche très familière, aussi bien pour ses travaux sur le Moyen Âge que pour avoir été, en 1929, avec Lucien Febvre, le fondateur des Annales. D’abord appelée Annales d’histoire économique et sociale, cette revue, quoique centrée sur l’histoire, ambitionnait de promouvoir le dialogue avec toutes les sciences sociales tout en étant accessible au grand public, le premier de ces objectifs ayant été cependant plus durablement atteint que le second.
Marc Bloch semble être l’archétype de l’universitaire respectable. C’est ainsi qu’il apparut à Georges Altman, alors un des principaux rédacteurs du journal Franc-Tireur, à l’automne 1942, au moment de son entrée dans la clandestinité, à Lyon :
Mais on se trompe souvent en jugeant les gens sur leur apparence. À cette date, il avait déjà révolutionné bien plus que l’histoire du Moyen Âge. Il n’aimait en effet pas se penser comme un médiéviste et il avait raison car, plus de quatre-vingts ans après sa mort, il continue à inspirer des historiens spécialistes de toutes les périodes.
De quelle révolution son œuvre était-elle porteuse, et pourquoi continue-t-elle à avoir de tels effets sur ses lectrices et ses lecteurs d’aujourd’hui ?
La méthode de Marc Bloch se caractérise par un certain nombre d’éléments originaux, qui devaient beaucoup à son excellente connaissance des sciences sociales de son temps. Grand lecteur des productions de ses collègues européens, comme en donne un aperçu du travail en cours visant à reconstituer sa bibliothèque, il refusait de s’enfermer dans une historiographie nationale. Il n’hésitait pas à recourir à la longue durée, pour étudier par exemple les transformations des campagnes françaises, et au comparatisme entre les sociétés en faveur duquel il avait présenté un premier manifeste, à Oslo, en 1928.
Donnant toujours la première place à l’analyse des pratiques sociales, il rêvait d’étendre le questionnaire de l’histoire à toutes les échelles et à toutes les dimensions de l’expérience humaine. Comme il le rappelait dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,
l’histoire « n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourner de préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ».
Mais, pour ce faire, la science historique doit toujours partir d’une question et s’efforcer d’y répondre en mobilisant tous les types de matériaux disponibles (textes, images, objets, paysages, témoignages pour les périodes les plus contemporaines, etc.) et en les passant au crible d’une analyse critique.
Marc Bloch n’a cependant jamais renié les enseignements de ses maîtres, qu’il s’agisse de ceux qui avaient été ses professeurs à l’École normale supérieure ou d’autres, comme Ferdinand Lot à qui il dédia le dernier de ses livres publiés de son vivant, la Société féodale (en deux volumes, 1939-1940), qui appartenaient à la mouvance des historiens dits positivistes ou de l’école méthodique, dont les partis pris étaient présentés dans la célèbre Introduction aux études historiques, de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos.
Là où ces historiens s’arrêtaient, estimant avoir accompli leur tâche une fois qu’ils avaient extrait de leur matériau ce que l’on appellerait aujourd’hui des données fiables, Marc Bloch considérait que le travail de l’historien pouvait tout juste commencer, en posant au matériau ainsi rassemblé de nouvelles questions susceptibles de nous permettre d’approfondir notre compréhension des modes de fonctionnement et de pensée des sociétés du passé.
Il appliqua d’abord cette méthode à l’étude du servage qu’il envisagea non plus comme une question juridique mais comme une « un chapitre jusqu’ici trop négligé de l’histoire financière des Capétiens ».
Pour comprendre ce qu’avait pu être le servage, et, tout particulièrement ce qui le distinguait de l’esclavage antique, il partit du XIIIᵉ siècle, lorsque les sources devenaient plus abondantes à l’occasion d’affranchissements collectifs de serfs du domaine royal. Il montra en outre que ces affranchissements avaient été, pour la monarchie, le moyen de garder le contrôle sur des communautés rurales en voie d’enrichissement. Ils transformaient une dépendance juridique désormais mal acceptée en une dépendance économique, les serfs ayant accepté d’acheter leur liberté. La monarchie avait ainsi du même coup trouvé un moyen de remplir des caisses toujours plus vides à mesure que son champ d’action se développait.
Cette manière de renouveler à la fois l’histoire politique et l’histoire sociale, en abordant une question au prisme non pas du droit mais des pratiques sociales, suscita des incompréhensions de longue durée, comme en témoigne un célèbre article de Léo Verriest paru dans la Revue du Nord en 1939. Ce dernier considérait en effet qu’il ne faisait aucun doute que les serfs appartenaient à « une classe juridique nettement distincte de toutes les autres » quand Bloch soulignait, pour sa part, le caractère tardif de la formalisation juridique et insistait sur le fait que, pendant longtemps, une personne était serve non en vertu de textes normatifs, mais parce qu’elle était considérée comme telle par les autres.
C’est finalement en allant encore plus loin, c’est-à-dire en publiant, en 1924, les Rois thaumaturges, un livre consacré à la croyance, largement partagée du Moyen Âge, en la capacité des rois de France et d’Angleterre à guérir les écrouelles par imposition des mains, qu’il fit lui aussi un miracle en impressionnant même ceux que sa méthode laissait dubitatifs, qu’ils soient décontenancés par la difficulté à classer le livre dans un champ disciplinaire bien identifié, qu’ils en contestent certains concepts, comme celui de représentation collective, ou qu’ils en soulignent les erreurs, inévitables dans un livre brassant autant de sources et de périodes. Mais il fallut encore bien des années pour que l’ouvrage soit tenu, a posteriori, comme une œuvre d’avant-garde pour toute l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique, avant de devenir un classique.
Ainsi, la dimension révolutionnaire de Marc Bloch tint à sa capacité à maîtriser l’érudition médiévale tout en la confrontant à la sociologie, à l’économie ou à l’anthropologie. Mais même s’il fut considéré comme un des historiens les plus prometteurs de sa génération, ce choix avait un prix. Il fut parfois jugé trop classique par les modernes de son temps, y compris parfois par son complice des Annales Lucien Febvre, et trop moderne par les plus classiques de ses collègues. Il n’en reste pas moins que la plupart de ses collègues furent marqués par la manière dont il ouvrit, plus largement que jamais, le champ des problèmes que les historiens pouvaient s’autoriser à explorer, jusqu’aux « façons de sentir et de penser » des hommes et femmes du Moyen Âge.
Refusant de s’enfermer dans l’érudition dont se contentaient nombre de ses collègues médiévistes, Bloch parvint à éclairer de manière inédite les logiques de fonctionnement des sociétés médiévales et à en mettre en lumière les profondes transformations au cours des quelque mille années qu’il dura. La fécondité de ses travaux et de certaines de ses intuitions mit cependant longtemps à sortir du cercle restreint des spécialistes, dont certains, comme le grand historien italien Carlo Ginzburg, rappelèrent régulièrement ce que leur orientation vers l’histoire, ou leur méthode, devait à Marc Bloch.
Comment, des décennies après sa mort, et en dépit de ce qu’Olivier Lévy-Dumoulin, a qualifié de procès en béatification – ce processus de transformation de l’homme et de l’historien en un modèle, qui commença dès la fin de la guerre sous la plume de Lucien Febvre – Marc Bloch a-t-il pu garder une dimension suffisamment novatrice pour que sa profession continue à le considérer comme l’une de ses références ?
Comme on l’a vu, la méthode de Bloch et son ambition pour l’histoire restent évidemment au cœur de la réponse, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier l’importance de son style, qui se distingue nettement de la plupart de ceux de ses collègues.
La célèbre phrase d’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, dans laquelle il affirmait : « Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers », a pu contribuer à construire l’image d’une sorte d’instituteur national un peu désuet. Mais tout, dans la manière dont Marc Bloch s’adresse à ses lecteurs et ses lectrices, dément cette impression.
Dans les Rois thaumaturges, il invite, à la manière d’un enseignant en train de faire cours à ses élèves, à le suivre dans son investigation au gré d’innombrables questions. Et lorsqu’il donne des conseils de méthode pour aborder la recherche historique lors de son premier cours à Clermont-Ferrand, en octobre 1940, il le fait toujours de manière très concrète en montrant, avec une grande économie de moyens, la diversité des sources mobilisables, le milieu social qui les a produites, les raisons pour lesquelles elles ont été conservées et ce pourquoi l’interprétation en est à la fois si cruciale et si complexe, aucune d’entre elles n’ayant été, à l’origine, produite pour qu’un historien en fasse le matériau d’une enquête scientifique :
« Voici un bail de terre, une charte de franchises, un livre de comptes, un livre de prières – ou encore les débris de vaisselle jetés dans le lac voisin par l’homme des palafittes. Le notaire qui a conservé le bail ou les parties qui l’ont conservé ; les bourgeois qui ont obtenu du seigneur à beaux deniers sonnant la reconnaissance écrite de leurs privilèges ; le marchand qui serrait tous les soirs dans son coffre le précieux registre ; le clerc qui disait sa messe ; le cuisinier des âges préhistoriques : tous ces gens-là ne songeaient guère aux intérêts de l’histoire. Ils les ont servis, sans le savoir, très efficacement. »
Avec ses collègues, lorsqu’il s’autorise à livrer le fond de sa pensée, ses jugements sont souvent cinglants, comme dans ce célèbre extrait de sa lettre à Lucien Febvre, du 22 juin 1938 :
« Et je pourchasserai toujours, avec la même vigueur, tant que le Destin m’en laissera un peu, et l’érudition oiseuse, qui est bêtise, et la pseudo-illumination de pseudo-idées, qui est hallucination (ou paresse) ».
Derrière le père de famille respectable bouillonne donc un intellectuel et un enseignant passionné qui, dès lors qu’on aborde son domaine, celui de l’enseignement et de la réforme qu’il en attend dans la France de l’après-guerre, n’hésite pas à appeler lui-même à la révolution :
« C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. »
Même si de nombreuses interprétations de détail de Marc Bloch ont été remises en cause à mesure que la recherche progressait, ce qu’il appelait lui-même de ses vœux, le bilan critique de l’état de la recherche historique, opéré il y a quelques années au sein de la revue qu’il avait fondée indique que ses principales orientations méthodologiques restent largement d’actualité. L’histoire est plus que jamais une science sociale, qui s’écrit en dialogue avec les historiographies du monde et qui ne cesse jamais d’élargir son questionnaire à mesure que les sociétés se transforment et que les historiennes et historiens s’emparent de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la profession historienne a bien l’impression que c’est un des siens qui entre au Panthéon, le 23 juin.
Valérie Theis est l’autrice du chapitre « Des classes sociales au Moyen Âge » dans Marc Bloch, L’histoire en résistance (Seuil, 2026), sous la direction de Yann Potin et Florian Mazel, et de « Marc Bloch, un héritage normalien » dans la revue Annales – Histoire, sciences sociales, juin 2026.
Valérie Theis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.