05.03.2026 à 16:22
Patrice Geoffron, Professeur d'Economie, Université Paris Dauphine – PSL
Les frappes israélo-états-uniennes sur l’Iran et la réaction de ce dernier déstabilisent profondément le Moyen-Orient, mais aussi l’économie mondiale. En effet, l’Iran maîtrise le détroit d’Ormuz, un point clé du trafic d’énergie et de matières premières. Que sait-on de l’impact économique que pourrait avoir le blocage de la porte d’entrée du Golfe persique ? Quels sont les secteurs les plus exposés ? Pourquoi l’Europe y est-elle particulièrement sensible ?
Dès l’amorce des frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, les grands armateurs mondiaux ont suspendu leurs opérations dans le détroit d’Ormuz, passage essentiel du commerce international, d’hydrocarbures en premier lieu. Dans un tel contexte, vue d’Europe, la question centrale n’est pas réellement de savoir si une pénurie de pétrole ou de gaz s’annonce à court terme (à la différence de la crise énergétique 2022, au début de la guerre en Ukraine), mais de comprendre comment un choc de prix, une désorganisation logistique et une rupture d’approvisionnement en intrants se propagent dans le tissu industriel. Et, au sein d’une Europe convalescente, dans quelle mesure cette nouvelle crise révèle une vulnérabilité que les politiques conduites depuis 2022 n’auraient fait que déplacer géographiquement, sans les réduire structurellement.
La menace de fermeture d’Ormuz prend racine dans les chocs des années 1970, lorsque l’embargo de 1973 révèle avec brutalité que le contrôle des routes énergétiques confère un pouvoir considérable, à un moment où la dépendance extérieure pétrolière des Européens atteignait 97 %. Le second choc pétrolier de 1979 renforce cette prise de conscience : l’Iran, devenant République islamique, dispose d’un levier exceptionnel, avec la rive nord du détroit d’Ormuz, désormais point de friction structurel dans la géopolitique de l’énergie.
La guerre Iran–Irak (1980–1988) transforme le détroit en théâtre d’opérations. Durant la « guerre des tankers », les deux belligérants attaquent les navires pour affaiblir l’ennemi et tenter d’internationaliser le conflit. La réponse américaine pose le principe d’une sécurisation d’Ormuz comme intérêt de premier rang : Washington déploiera, dès lors, une flotte pour garantir la liberté de navigation.
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Dans les décennies suivantes, la fermeture du détroit devient un instrument récurrent de la diplomatie iranienne de crise – pour les négociations nucléaires, comme levier face aux sanctions… En 2011, des exercices navals iraniens dans le détroit suffisent à faire monter les primes d’assurance et à déclencher le déploiement d’une flottille occidentale en réaction. En 2019, deux pétroliers attaqués dans le golfe d’Oman produisent des effets équivalents. Même lors de la guerre israélo-iranienne de juin 2025, Téhéran avait finalement renoncé à fermer le détroit, en partie sous la pression de Pékin, dont la moitié des importations pétrolières transitent par ce même passage.
Cet historique révèle une tension permanente : fermer Ormuz est une arme à usage effectif auto-limitant, parce que l’Iran en paierait lui-même le prix économique et diplomatique. Mais la situation de mars 2026 modifie le calcul : acculé, le régime peut percevoir la fermeture du détroit comme un dernier levier de dissuasion, plutôt que comme un acte suicidaire.
L’Agence internationale de l’energie (AIE) permet de prendre la mesure de la menace en indiquant qu’« environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz, un passage maritime stratégique ». D’autant que les pipelines contournant le détroit ne peuvent acheminer collectivement plus de 40 % des barils destinés à l’export.
Plus critique encore, le gaz est totalement prisonnier derrière le verrou d’Ormuz, sans autre option logistique, alors que les installations de liquéfaction nécessitent un flux continu pour maintenir leurs systèmes opérationnels. Sans rotation de navires, le Qatar et les Émirats arabes unis pourraient être contraints de réduire, voire d’interrompre, leur production.
Enfin, autre problématique majeure, Ormuz est aussi sur une route d’import-export de produits industriels, souvent sur des marchés en croissance et à haute valeur ajoutée.
La fermeture ou la perturbation durable du détroit d’Ormuz affecte les chaînes de valeur industrielles selon trois canaux distincts. Le premier est celui des prix de l’énergie : une interruption du trafic pétrolier et gazier se répercute immédiatement sur les cours du pétrole brut, du gaz naturel et, par ricochet, sur les prix de l’électricité.
Le deuxième canal concerne les intrants non énergétiques. Une perturbation d’Ormuz touche également les matières premières – minéraux, produits chimiques, engrais – dont dépend étroitement l’industrie européenne, fragilisant ainsi la continuité de ses processus de production.
Le troisième canal est celui de la désorganisation logistique : si les tensions à Ormuz se doublent de perturbations dans la mer Rouge (sous la pression des rebelles houthistes (Yémen), alliés de l’Iran, comme entre 2023 et 2025), le trafic maritime est dévié par le cap de Bonne-Espérance (Afrique australe). Cela allongerait les délais de transit de quinze à vingt jours, induirait des surcoûts de plusieurs centaines de milliers de dollars par voyage en raison de la consommation additionnelle de carburant, et s’accompagnerait d’une explosion des primes d’assurance pour les « risques de guerre ».
La chimie et la pétrochimie européennes constituent le secteur le plus directement exposé. Doublement frappée par le canal des prix du pétrole et par celui du gaz, cette industrie voit sa compétitivité-coût structurellement sous pression depuis 2022 en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et en France. Le rapport Draghi documente cet écart : le prix du gaz industriel en Europe est deux à cinq fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis, et l’écart avec les producteurs du Golfe est encore plus marqué. Le chimiste allemand BASF a déjà engagé des réductions de capacités européennes et réorienté ses investissements vers les États-Unis et la Chine. Un nouveau choc amplifiant le différentiel de coût peut rapidement rendre non compétitives des lignes de production entières, menaces d’impulser des décisions de délocalisation jusqu’ici différées.
La sidérurgie subit un double choc lors de toute crise énergétique majeure : hausse directe des coûts de production – hauts-fourneaux, aciéries électriques à arc vulnérables à un pic du prix de l’électricité – et contraction de la demande dans les secteurs utilisateurs (automobile, construction, machines). Environ 30 % de la production d’aluminium primaire européenne est suspendue depuis 2021, et la demande industrielle d’énergie a reculé de 6 % en volume en 2022, puis à nouveau de 6 % en 2023. Fragilisé par la concurrence des aciéries chinoises subventionnées et par les investissements requis pour la transition bas carbone, ce secteur ne disposerait pas des marges pour absorber un choc supplémentaire sans nouvelles réductions de capacités.
La filière des engrais azotés illustre la complexité des mécanismes de propagation. Grande consommatrice de gaz naturel et importatrice de soufre et d’ammoniac depuis le Golfe, elle avait déjà réduit ou arrêté sa production lors de la flambée du gaz de 2022. Un choc d’Ormuz reproduit ce scénario dans un contexte agricole fragilisé, avec des effets en cascade sur l’agroalimentaire – premier employeur industriel de l’Union européenne (UE) avec 4,2 millions de salariés directs – et une spirale inflationniste atteignant les prix alimentaires à la consommation, vecteur politiquement sensible en contexte post-inflationnaire.
Le ciment, le verre et les matériaux à haute température, dont les processus requièrent jusqu’à 1 550 °C et restent peu électrifiables à court terme, sont denses en PME à faibles marges. Un arrêt de four étant industriellement lourd et coûteux à inverser, ces secteurs sont à risque d’arrêts durables lors d’un choc prolongé.
Enfin, l’industrie automobile, premier secteur exportateur de l’UE, est exposée simultanément à la hausse des matières premières (acier, aluminium, plastiques), aux perturbations logistiques et à la contraction de la demande. Les équipementiers de rang 1 et 2 – souvent des PME en Allemagne, France, Espagne et Italie – ne peuvent absorber longtemps une hausse simultanée des coûts et une contraction du chiffre d’affaires, comme l’a démontré la crise des semi-conducteurs de 2020–2021.
La situation au début du conflit de 2026 présente plusieurs facteurs aggravants par rapport à 2022, avec notamment des stocks de gaz historiquement bas. Avec environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 et 77 milliards les deux exercices précédents, la marge d’amortissement est plus limitée en entrée en crise.
Par ailleurs, les directions industrielles ayant intégré la leçon de 2022 peuvent anticiper une durée prolongée du choc et accélérer les décisions de réduction de capacité avant sa pleine matérialisation – d’autant que la Banque de France rappelle que les effets sur les ratios financiers durent deux à trois ans, rendant les entreprises, à peine sorties de la première dégradation, particulièrement vulnérables à une seconde vague.
Et, en soutien, les marges budgétaires publiques sont plus réduites : les dispositifs d’amortissement de 2021 à 2023 ont représenté plusieurs centaines de milliards d’euros pour les États membres, creusant des déficits non entièrement résorbés, singulièrement en France. Certes, l’UE a tiré des enseignements du choc de 2022, mais l’architecture institutionnelle européenne restait incomplète.
À la fin de 2025, les points de contact sectoriels nécessaires à une réponse coordonnée aux crises industrielles liées à l’énergie n’étaient pas encore totalement opérationnels. À ce contexte déjà fragilisé s’ajoute le chaos des tarifs douaniers de l’administration Trump. Cette double exposition – choc énergétique et choc commercial simultanés – est inédite depuis la stagflation des années 1970.
La réponse structurelle est la décarbonation industrielle, entendue non comme contrainte réglementaire mais comme stratégie de sécurité économique. Électrifier les processus industriels là où la technologie le permet, développer l’hydrogène bas carbone pour les procédés à haute température non électrifiables, améliorer drastiquement l’efficacité énergétique de la production : ces leviers réduisent mécaniquement l’exposition de l’industrie aux chocs fossiles exogènes récurrents.
Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission européenne en 2025 articule explicitement décarbonation et résilience industrielle, reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité. Le général Tom Middendorp, président du Conseil militaire international sur le climat et la sécurité, formule l’objectif en termes sécuritaires :
« Développer une énergie propre et sûre au niveau national n’est pas une politique climatique, c’est une réduction stratégique des risques. »
Cette perspective permet de recadrer le faux dilemme entre compétitivité de court terme et transition énergétique. Dans un environnement géopolitique structurellement instable, chaque investissement dans l’efficacité énergétique ou l’électrification d’un processus industriel constitue aussi une réduction de l’exposition aux prochains chocs d’Ormuz… ou à ceux qui pourraient provenir de pressions sur l’UE du fournisseur américain de GNL. La valeur de cette assurance, systématiquement omise dans les calculs de rentabilité industrielle conventionnels, est considérable et croissante à mesure que l’instabilité géopolitique s’installe dans la durée.
La crise d’Ormuz de 2026 n’est pas une anomalie imprévisible. L’histoire du détroit – de la guerre des tankers aux crises de 2011, de 2019 et de 2025 – confirme que cette menace est centrale dans la géopolitique de l’énergie mondiale et doit être intégrée comme hypothèse normale dans toute planification industrielle européenne.
La crise de mars 2026 le révèle sans ambiguïté : la diversification post-Ukraine n’a pas résolu le problème fondamental, elle l’a simplement déplacé de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, zones géopolitiquement « sismiques »… Chimie, sidérurgie, engrais, automobile – aucun secteur ne peut neutraliser à court terme son exposition à un choc géopolitique lointain. La sécurité industrielle de l’Europe exige non seulement de diversifier les fournisseurs d’hydrocarbures, mais aussi de réduire structurellement la quantité d’énergie fossile que son industrie doit importer.
Patrice Geoffron est membre fondateur de l'Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.
05.03.2026 à 16:21
Claire O'Callaghan, Senior Lecturer in English, Loughborough University
Au départ, le roman les Hauts de Hurlevent a déconcerté les lecteurs, qui l’ont trouvé étrange. Mais pour en comprendre la genèse, il faut se pencher sur les poèmes de son autrice, Emily Brontë, dans lesquels tous ses thèmes de prédilection sont déjà présents.
Ses premiers lecteurs le trouvaient « sauvage » et « confus », dépeignant un « amour à demi non civilisé ». Pourtant, en 1850, le poète et critique Sydney Dobell en a reconnu l’originalité et la puissance, louant la qualité poétique distinctive du roman. Pour Dobell, « la réflexion » derrière de nombreux passages dénotait « le chef-d’œuvre d’une poétesse, plutôt que la création hybride d’une romancière ».
Avant que Heathcliff et Cathy ne hantent les landes, Emily Brontë exerçait en effet sa magie littéraire dans des vers obsédés par la mort, imprégnés de chagrin et débordants de passion et de spectres. Ces motifs constituent le cœur battant et l’atmosphère singulière des Hauts de Hurlevent ; sans la poésie gothique de l’autrice, son célèbre roman n’aurait peut-être jamais vu le jour. Et, bien que ce roman lui soit définitivement associé, elle fut avant tout une poétesse.
Parmi tous ses poèmes, « Remembrance » (« Souvenance » (1845) se distingue comme l’ancêtre direct des Hauts de Hurlevent. La narratrice y pleure un amour perdu depuis « Quinze décembres farouches ». Le poème est rempli d’images de tombes gelées et de corps glacé « froid dans la terre », préfigurant l’enterrement de Cathy. La neige annonce également la désolation hivernale qui règne sur les Hauts de Hurlevent.
Dans « Written in Aspin Castle » (1842-43), l’errance spectrale de Lord Alfred dans la demeure familiale (Aspin Castle) n’est pas sans rappeler le retour de la petite Cathy fantomatique dans la maison de son enfance à Wuthering Heights (Yorkshire).
En réalité, les « fenêtres spectrales » d’Aspin anticipent la fenêtre qui perturbe le sommeil de M. Lockwood, gêné par ce qu’il suppose être une branche qui la frappe contre.
« “Il faut pourtant que je l’arrête !”, murmurai-je. J’enfonçai le poing à travers la vitre et allongeai le bras en dehors pour saisir la branche importune ; mais, au lieu de la trouver, mes doigts se refermèrent sur les doigts d’une petite main froide comme la glace ! »
Les fenêtres en forme de portails gothiques fascinaient manifestement Emily, une fascination que l’on retrouve clairement dans un dessin qu’elle réalisa en 1828, alors qu’elle n’avait que dix ans.
Dans « The Prisoner (A Fragment) » (1845-46), l’héroïne captive – tout comme M. Lockwood dans les Hauts de Hurlevent – est tourmentée par des visites nocturnes dans sa « crypte-donjon » où un messager spirituel incarné par le vent lui envoie des « visions » qui la « tuent de désir », ce qui ressemble beaucoup aux angoisses du personnage de Heathcliff dans le roman.
La question centrale de « Remembrance » est toutefois de savoir si « la vague du temps qui tout désunit » a brisé le lien des amants, ce qui préfigure directement la question obsédante que Cathy lance à Heathcliff : « M’oublierez-vous ? Serez-vous heureux quand je serai sous terre ? » Cathy tourmente longuement Heathcliff sur ce point, lui demandant si « dans vingt ans », il dira :
« Voilà la tombe de Catherine Earnshaw. Je l’ai aimée, il y a longtemps, et j’ai été bien misérable quand je l’ai perdue ; mais c’est fini. »
Cependant, alors que le narrateur du poème trouve un moyen de vivre avec le souvenir douloureux de l’amour perdu, Heathcliff n’y parvient jamais. La mort est pour lui une catastrophe psychologique, et il reste prisonnier de son chagrin, incapable d’exister « sans [sa] vie » : Cathy.
« Remembrance » est né dans le monde imaginaire de Gondal, un royaume fantastique et poétique qu’Emily a créé avec sa sœur Anne pendant son enfance et sur lequel elle a continué à écrire à l’âge adulte. Située sur une île du Pacifique Nord, Gondal était une terre d’intrigues politiques et de passions destructrices, gouverné par des femmes redoutables, telles que l’énigmatique A. G. A. – un personnage profondément lié aux forces de la nature, tout comme Heathcliff.
Gondal a donné à Emily la liberté d’explorer les thèmes qui ont ensuite éclaté dans les Hauts de Hurlevent. Et bien avant d’être révisé pour être publié sous le titre « Remembrance » en 1846, le premier jet de ce poème peut être lu dans un texte se déroulant à Gondal, écrit en 1845. La narratrice de cette œuvre antérieure est le personnage féminin R. Alcona qui s’adresse à son amant décédé, Julius Brenzaida. Seuls des fragments de la saga Gondal ont survécu, mais on pense que R. Alcona est Rosina d’Alcona, un personnage puissant, et Julius le prince (plus tard empereur) de Gondal.
Dans un autre poème s’adressant à Rosina comme à sa « reine despotique », Julius la présente comme le tyran de son âme. La rendant responsable de son emprisonnement spirituel, il se lamente d’être pris au piège de sa « beauté hautaine », trouvant que ses yeux « brillent, mais pas de la même flamme que les miens ». L’angoisse et les accusations qu’il adresse à Rosina font écho aux reproches torturés qu’Heathcliff adresse à Cathy dans les Hauts de Hurlevent, en particulier lorsqu’il lui dit qu’elle a brisé son propre cœur (« et en le brisant, tu as brisé le mien »).
Le parcours poétique d’Emily a commencé en secret. Sa sœur, Charlotte Brontë, a écrit dans sa Biographie d’Ellis et Acton Bell comment, en 1845, elle est « tombée par hasard » sur un carnet de poèmes écrits de la main de sa sœur. Ce qu’elle découvrit la stupéfia : il ne s’agissait pas « d’effusions banales », réfléchit-elle, mais de poèmes qui possédaient « une musique particulière », « sauvage, mélancolique et exaltante ».
Bien qu’Emily ait été furieuse de cette intrusion dans sa vie privée, Charlotte a insisté sur le fait que ces poèmes méritaient d’être lus. De ce moment de tension est né un projet de publication commune et, en 1846, Emily a publié 21 poèmes dans un recueil commun avec ses sœurs. Écrit sous le pseudonyme d’« Ellis Bell » (qui reprend les initiales d’Emily Brontë), le volume Poèmes, par Currer, Ellis et Acton Bell ne s’est vendu qu’à deux exemplaires, selon Charlotte, lors de sa première impression.
Quelques critiques perspicaces ont toutefois souligné « l’esprit » des vers d’Emily, y percevant un « pouvoir » poétique extraordinaire qui pourrait un jour « atteindre des sommets jamais atteints ».
Claire O'Callaghan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.03.2026 à 10:45
Erwann Fangeat, Coordinateur de pole, Ademe (Agence de la transition écologique)
Le télétravail s’est installé depuis quelques années dans nos habitudes professionnelles. Il peut contribuer à la décarbonation de l’économie… mais seulement à certaines conditions. Ses bénéfices restent par ailleurs marginaux au regard d’autres efforts à mener.
En 2024, 22 % des salariés du secteur privé télétravaillaient au moins une fois par mois, selon l’Insee. Le télétravail intensif, c’est-à-dire supérieur à trois jours hebdomadaires, qui avait connu un boom à la suite de la pandémie de Covid-19, est de son côté en diminution. Si elle n’est pas encore stabilisée, la pratique semble de toute façon appelée à s’inscrire dans le temps.
Dans le cadre d’un travail mené à la demande de l’État sur le rôle que pourrait jouer le numérique dans la décarbonation de l’économie, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a évalué quels effets sur l’environnement pourrait avoir une généralisation du télétravail et à quelles conditions ils sont les plus bénéfiques.
Pour cela, l’Ademe a mené une analyse de cycle de vie (ACV) dite conséquentielle, qui s’intéresse aux conséquences environnementales à long terme. Le principe était de mesurer les impacts environnementaux provoqués par une massification du télétravail par rapport à un scénario de référence représentatif des pratiques de télétravail en 2025. La différence permet d’estimer les effets directs et indirects positifs et négatifs ainsi que les effets rebond.
La comparaison a ainsi porté sur trois scénarios, comparés au même scénario de référence :
Le scénario de massification apparaît comme intéressant sur le plan environnemental, mais le bilan des effets est très contrasté et dépend de certains facteurs précis.
Le principal effet positif de la massification du télétravail concerne les émissions de gaz à effet de serre et la consommation de ressources fossiles qu’il permettrait d’éviter. Cela tient, avant tout, à la réduction des déplacements en voiture.
L’étude a été menée sur trois types de territoire : les petites « aires d’attraction » (50 000 à 200 000 habitants), les moyennes (200 000 à 700 000 habitants) et les grandes (plus de 700 000 habitants).
Elle montre que ce bénéfice se vérifie surtout dans les petites aires d’attraction, où le nombre de télétravailleurs a le plus de probabilités d’augmenter par rapport au scénario de référence, et où la dépendance à la voiture individuelle est plus forte du fait de trajets plus longs et de transports en commun moins présents. Dans ces zones, le télétravail peut éviter jusqu’à 8 kg d’équivalent CO₂ par habitant et par an.
D’autres effets positifs pourraient être observés en cas de généralisation du télétravail, comme la fermeture temporaire de certains bureaux permettant d’en abaisser le chauffage, ou encore une moindre construction de nouvelles surfaces de bureau.
Le bilan n’est toutefois pas entièrement rose. Travailler chez soi induit souvent une hausse du chauffage à domicile, surtout en hiver. Cela représente en moyenne 1,4 kilowattheure (kWh) supplémentaire par jour, soit entre 3,5 % et 7 % de la consommation journalière d’un foyer, selon une étude menée en 2023 par l’Ademe et l’Institut français pour la performance du bâtiment (IFPEB) sur l’impact énergétique du télétravail.
Un autre impact négatif est l’achat de mobilier (fauteuil) ou d’équipements informatiques (écran supplémentaire) ainsi que l’utilisation de la connexion Internet du domicile. Cela peut peser sur l’épuisement des ressources, quand on sait les coûts environnementaux et les dépendances générés par la numérisation de la société : un smartphone contient à lui seul une cinquantaine de métaux, par exemple.
Par ailleurs, le télétravail peut avoir des effets indirects sur les déplacements, en engendrant des trajets supplémentaires. Par exemple pour des courses, qui autrefois étaient réalisées sur le chemin du travail, ou bien en provoquant des déménagements vers des zones plus éloignées. Tous ces effets peuvent atténuer les gains évoqués précédemment.
Certaines pratiques organisationnelles pourraient limiter ces effets négatifs et maximiser l’impact positif du télétravail.
Sur la gestion des bâtiments, une fermeture totale de l’édifice pendant au moins 48 heures permettrait, selon une expérimentation menée par l’Ademe et l’IFPEB sur dix bâtiments administratifs, de diminuer leur consommation énergétique quotidienne de 25 % à 40 % grâce à l’arrêt du chauffage, de l’éclairage et de la ventilation dans les locaux vides. On peut maximiser cet effet en privilégiant un télétravail total et simultané de tous les travailleurs sur certains jours de la semaine.
En outre, favoriser le télétravail en été et encourager le recours des télétravailleurs à des tiers-lieux à proximité de leur logement peut limiter son effet rebond sur le chauffage à domicile.
L’autre dimension porte sur les pratiques numériques : une meilleure gestion des outils est indispensable pour contenir leurs effets néfastes. Il s’agit, par exemple, de couper la caméra lors d’une visioconférence pour réduire par dix la consommation de données ou de privilégier le Wi-Fi au réseau mobile.
L’analyse multicritères utilisée ici s’est intéressée à une quinzaine d’indicateurs, dont les trois principaux sont les gaz à effet de serre, l’épuisement des ressources fossiles et l’épuisement des ressources métalliques. Dans chaque cas, l’étude fait le bilan net entre les gains et les pertes. Le résultat montre que la massification du télétravail est positive sur la plupart des indicateurs d’un point de vue environnemental.
Toutefois, elle révèle aussi que ces gains sont assez modestes, en particulier sur les gaz à effet de serre, au regard des objectifs de décarbonation des déplacements en voiture à l’échelle d’une collectivité. La massification du télétravail y contribuerait, selon le type d’agglomération, à hauteur seulement de 2 % à 4 %.
En outre, ces gains risquent de diminuer dans le temps, puisqu’ils sont principalement liés à la mobilité, appelée à s’électrifier. Une moindre utilisation de la voiture aura donc moins de bénéfices à l’avenir. Par conséquent, le télétravail, s’il participe à la décarbonation, ne doit pas se substituer à des efforts de décarbonation plus profonds : il fait partie de la solution, mais dans des proportions très modestes.
Erwann Fangeat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.