02.08.2026 à 15:33
Thomas Curt, Directeur de recherche en risque incendie de forêts, Inrae
Christelle Hély, Directrice des études EPHE, Université de Montpellier
Florent Mouillot, Directeur de recherche au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jean-Luc Dupuy, Directeur de recherche, Inrae
Julien Ruffault, Chercheur postdoctoral sur les incendies de forêts, Inrae
Renaud Barbero, Chercheur en climatologie, Inrae
Le climat, les activités humaines et la végétation sont les trois grands facteurs qui contrôlent les feux et en modifient parfois le comportement, voire la dangerosité. Dans l’ouvrage Feux de végétation : comprendre leur diversité et leur évolution, paru en 2022 aux éditions Quae, les chercheurs Thomas Curt (coordination scientifique), Christelle Hély (coordination scientifique), Renaud Barbero (auteur), Jean-Luc Dupuy (auteur), Florent Mouillot (auteur), Julien Ruffault (auteur) dressaient un panorama des incendies à l’échelle globale.
Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré au comportement des feux. De quoi mieux comprendre l’influence de facteurs tels que le vent, la teneur en humidité de la végétation mais également le type de végétation, son caractère continu ou discontinu et la pente.
Les feux de végétation sont contrôlés par les interactions entre trois facteurs : le climat, la végétation et les actions humaines. La plupart des régions du globe – et tous les continents – sont affectées par des feux, mais les caractéristiques de ces derniers varient.
C’est pourquoi on s’intéresse à leurs régimes, un terme qui recouvre à la fois le comportement des feux, leur nombre par an, leur taille moyenne, leur continuité spatiale, leur type dominant (feu de surface ou feu de cimes) et leurs impacts sur une région ou sur un écosystème donné. […]
Comment les feux de végétation naissent-ils et se propagent-ils ? Un feu de végétation consiste en un phénomène de combustion qui se propage sur une étendue boisée ou végétalisée en consommant une fraction de la matière végétale. Pour qu’un
feu apparaisse, trois ingrédients doivent être réunis :
une source de chaleur,
un combustible (la matière qui « brûle »)
et un comburant (l’oxygène de l’air).
La source de chaleur peut être un impact de foudre, un point chaud initial (un mégot, des particules incandescentes de diverses origines) ou un foyer initial (feux domestiques, usages professionnels du feu lors de travaux agricoles ou forestiers, allumage volontaire). Une fois que le feu a éclos, il se propage, pourvu que la végétation soit assez sèche, abondante et continue. […]
S’il y a peu de combustible ou que ce dernier est trop humide […] le feu ne peut pas se propager. Si, au contraire, le combustible est abondant et sec, la propagation du feu est certaine.
Entre ces deux situations, la propagation est incertaine, c’est-à-dire qu’une éclosion ne conduira pas toujours à une propagation : on parle de « conditions marginales de propagation ».
Par exemple, pour des litières d’aiguilles de pin d’Alep, le comportement du feu devient incertain au-delà d’une teneur en eau d’environ 15 % ou en dessous d’une charge de matière sèche d’environ 2 t/ha.
Ces seuils sont très variables selon les dimensions, la forme et la composition chimique des éléments végétaux servant de combustible. Ils dépendent aussi vraisemblablement du vent, qui favorise la propagation, comme cela peut être déterminé en laboratoire à l’aide d’un ventilateur. Mais il faut se souvenir que le vent, dans la nature, est très variable. Par conséquent, même s’il y a des rafales de vent, il est très probable que le vent sera assez faible à un moment donné pour que le feu s’éteigne faute de combustible, ou parce que ce dernier est trop humide dans ces conditions marginales.
Toutes les études scientifiques montrent que, en dehors des conditions marginales, les facteurs affectant le plus la propagation du feu sont le vent et la teneur en eau des combustibles morts. Chacun de ces facteurs varie en effet quotidiennement avec la météorologie, et induit de fortes variations de la vitesse du feu. La teneur en eau de la végétation vivante, à l’échelle du couvert, est en revanche beaucoup plus stable, mais son effet sur la propagation a probablement été longtemps sous-estimé.
À lire aussi : Incendies 2022 : comprendre la dynamique des feux en Europe grâce aux « pyrorégions »
Le vent a un effet assez linéaire sur la propagation du feu. Dans les formations boisées, forêts ou landes arbustives, la vitesse du feu est de l’ordre de 10 % de celle du vent ; cette approximation est valable dans une large gamme de vitesses de vent allant jusqu’à 70 km/h. Cette règle est une moyenne pour une grande variété de formations boisées à travers le monde, et ne doit pas être appliquée à l’aveugle dans le cadre d’une formation bien précise.
Cette règle nous indique toutefois que, pour un vent augmentant de 10 à 60 km/h (les extrêmes de vent les plus courants dans les incendies), la vitesse du feu augmente en ordre de grandeur dans les mêmes proportions, soit un facteur 6.
Entre des conditions de sécheresse modérée et extrême, un facteur 2 à 3 semble s’appliquer quant à l’effet de la teneur en eau des combustibles sur la vitesse du feu.
La pente est un facteur aggravant la propagation des feux. Ainsi, une règle simple établit qu’un feu montant une pente verra sa vitesse doubler par rapport à sa propagation sur un terrain plat pour une inclinaison de 20 %, tripler pour une inclinaison de 30 %, et quadrupler pour une inclinaison de 40 %.
En revanche, la vitesse d’un feu descendant une pente sera peu modifiée par la valeur de cette pente et dans tous les cas sera beaucoup plus lente que dans le sens de la montée. Cette règle n’est évidemment pas gravée dans le marbre : le relief modifiant le vent localement, ses effets sont complexes, et peuvent conduire à de grandes variations dans le comportement des feux.
Ainsi, un feu peu intense en fond de vallon peut se transformer en un feu embrasant rapidement un versant de colline. À l’inverse, un feu poussé par le vent vers une crête aura des difficultés à descendre le versant opposé à cause d’une pente et de vents localement défavorables derrière la crête.
À lire aussi : Feux de forêt, mégafeux : comment mieux prévoir leur propagation et limiter les risques ?
Enfin, la quantité, les dimensions et la forme des éléments combustibles, ainsi que la structure spatiale de la végétation affectent le comportement des feux. Ces facteurs supplémentaires expliquent les différences observées entre diverses formations végétales, et exigent d’adapter les règles ou les modèles à chaque type de végétation. En première approche, la quantité de combustible affecte linéairement la puissance du feu (autrement dit, la quantité de combustible consommée est proportionnelle à la quantité disponible).
Son évaluation est par conséquent cruciale pour estimer cette grandeur fondamentale. Les éléments fins s’enflamment et se consument rapidement, alors que les éléments plus gros s’enflamment difficilement mais brûlent longtemps. Les premiers vont ainsi servir de support principal à la propagation du feu, tandis que les seconds vont aussi contribuer à sa puissance et à ses effets sur les plantes et sur le sol.
D’une manière générale, une végétation très discontinue horizontalement est défavorable à la propagation du feu, de même qu’une canopée haute bien séparée du sous-bois sera défavorable au passage du feu vers les cimes des arbres.
Ces facteurs structuraux ont parfois des effets antagonistes. Ainsi, une éclaircie dans un peuplement forestier (c’est-à-dire une réduction du taux de couvert des arbres) favorise à moyen terme l’embroussaillement du sous-bois et la pénétration du vent, ce qui augmente la vitesse du feu. Mais par ailleurs, cette éclaircie rend la végétation discontinue, diminuant le risque de voir un feu se propager de cime en cime !
À lire aussi : Les « forêts » de pins maritimes d’Aquitaine, des nids à incendie ?
Plus les conditions de vent et de sécheresse deviennent extrêmes, moins la structure et le détail de la composition de la végétation sont importants pour déterminer la propagation du feu. Cela tient au fait que la transmission de l’énergie devient très efficace par vent fort, et que l’inflammation de la végétation sous cet apport de chaleur est beaucoup plus rapide pour des teneurs en eau faibles. Le feu parcourt alors de grandes surfaces et libère de grandes quantités d’énergie en peu de temps.
Par exemple, en octobre 2017 au Portugal, 250 000 hectares de forêts et de landes ont été brûlés en dix heures dans la même région. Le feu étant intense, il peut aussi enflammer des combustibles plus gros, comme des branches, qui vont brûler plus longtemps que les feuilles ou les rameaux fins. Ces conditions seront favorables à la formation de pyrocumulus et de pyrocumulonimbus qui, comme nous l’avons vu, peuvent altérer la circulation atmosphérique autour du feu. Ce phénomène s’accentue quand la biomasse combustible est abondante.
On peut alors assister au développement d’une véritable tempête de feu, c’est-à-dire un feu très intense, créant de puissants mouvements d’air et de flammes et présentant un comportement imprévisible.
À lire aussi : Comment les feux de forêt créent leurs propres conditions météo et de nouveaux types de nuages
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.08.2026 à 15:33
Valentin Alibert, Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche, Université Bretagne Sud (UBS); Université Bordeaux Montaigne
L’ESSENTIEL
Construire des cabanes, c’est un moyen d’apprendre à vivre en collectivité. Mais c’est aussi une invitation à la rêverie.
Quand ils réalisent une cabane, les enfants s’approprient l’espace qui les entoure. Certains détails qui peuvent passer inaperçus aux yeux des adultes ont un sens très fort pour eux.
Les cabanes aiguisent le regard des enfants sur la nature, notamment sur les végétaux, et les incitent à arbitrer entre contraintes extérieures et imagination.
Les cabanes invitent à la rêverie. Elles fascinent, stimulent les architectes et les artistes, de la cité de l’architecture et du patrimoine, au Festival des cabanes des sources du lac d’Annecy. Elles convoquent l’imaginaire d’un « habiter » plus proche de la nature.
Ce sont également des territoires emblématiques de l’enfance. Qui n’a pas un jour construit une cabane ? Dominique Bachelart, chercheuse en sciences de l’éducation, souligne la richesse de ces constructions : « Que ce soit une hutte sommaire en branchages, un creux dans un arbre, un refuge loin des habitations, le terme générique de cabane désigne l’espace dans lequel on s’abrite ».
Des travaux en anthropologie retracent leur essor à des fins pédagogiques. Les mouvements d’éducation populaire qui se déploient au début du XXe siècle s’appuient sur les abris de loisirs pour mettre en œuvre leurs actions éducatives. Il s’agit par exemple d’apprendre aux jeunes à vivre en collectif. Les mouvements de scoutisme transmettent notamment l’art du froissartage, c’est-à-dire des techniques pour assembler des morceaux de bois avec de la corde afin de construire du mobilier (table, vaisselier, cabane dans les arbres).
Plus généralement, les cabanes sont des territoires que les enfants aménagent de façon autonome, selon leurs préférences et leurs capacités d’action. Ce sont ces constructions que j’ai étudiées en préparant ma thèse en géographie : Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature.
En quoi permettent-elles aux enfants de construire des liens d’attachement avec la nature, voire de s’y sentir petit à petit comme chez soi, même si c’est de façon éphémère ?
Le terrain de recherche concerne les sorties en forêt avec un groupe de scoutisme laïque, les Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF). Ce groupe organise une à deux sorties par mois dans un bois de l’agglomération de Bordeaux, toujours le même. Ma thèse analyse comment des enfants, surtout âgés de 6 à 11 ans, s’approprient cette forêt qui au départ ne leur est pas familière. Lors des rencontres, les cabanes sont apparues comme une activité emblématique des temps libres.
Observez par exemple cette cabane construite au milieu d’un bosquet d’arbousiers par une fillette de 7 ans.
A priori vous ne voyez pas grand-chose. Pourtant, lors d’une visite guidée, elle m’explique le sens des différents objets qu’elle place. Elle a fait une sonnette (1) en accrochant une petite branche de pin. Elle a imaginé « une petite lumière à l’entrée ». En rentrant sur la gauche, elle me dit qu’il y a une « chambre ». La porte de cette pièce imaginaire est incarnée par une branche de l’arbousier (2). Elle montre ensuite le « lit » qu’elle a matérialisé en disposant des aiguilles de pin au sol (3). Elle projette dans la courbure du tronc de l’arbousier un siège à son échelle, au sein duquel elle peut s’assoir (4). Les morceaux de bois qu’elle dispose en équilibre représentent le « feu » (5).
Il est tout à fait possible de passer juste à côté de cette cabane sans percevoir le territoire qui a été produit. Cette appropriation est pourtant importante pour cette enfant. Elle construit petit à petit un chez-soi qui reprend certaines caractéristiques des espaces domestiques.
La sonnette incarne le seuil. Elle lui permet de contrôler et de ritualiser l’entrée de sa maison. Elle aménage également une pièce fonctionnelle, une chambre, avec un objet emblématique : le lit. Quant aux alignements verticaux et réguliers (5), je suppose que c’est une forme de mise en ordre esthétique. Ils représentent un objet important de l’imaginaire du foyer : le feu. En l’occurrence, la cabane est une œuvre intime qui fait sens pour la personne qui l’aménage.
Pour construire des cabanes, les enfants sont également attentifs aux végétaux. Ils ramassent des bâtons, sélectionnent des feuilles. Ils cueillent des fougères ou de la mousse pour symboliser des canapés ou des surfaces confortables. Dans un autre registre sensoriel, je constate que le piquant du houx est fréquemment mobilisé pour mettre en visibilité les limites des cabanes.
Sur la photographie ci-dessus, les deux filles qui construisent leur cabane élaborent progressivement un lien d’attachement spécifique avec le houx. Elles le réutilisent fréquemment et le houx devient le végétal emblématique de leurs différentes cabanes. Certains végétaux permettent aux enfants d’élaborer des identités collectives qui relient les membres d’une même cabane entre eux et avec la nature.
D’un jeu à l’autre, les végétaux se chargent de significations nouvelles. Les aiguilles de pin sont parfois des pièges contre les ennemis, parfois des suspensions décoratives. Des feuilles a priori ordinaires acquièrent une importance toute particulière, surtout lorsqu’elles permettent de symboliser des fonctions et des imaginaires que les enfants peinent parfois à communiquer.
Le terrain d’étude, un mouvement de scoutisme, peut donner l’impression que la démonstration est restreinte. Elle concernerait uniquement les sorties des Éclaireuses et Éclaireurs de France où certains groupes sociaux, les classes moyennes et supérieures, sont surreprésentés. Pourtant ma recherche n’est pas une thèse sur le scoutisme, les résultats permettent de comprendre les constructions de cabanes susceptibles d’avoir lieu dans d’autres contextes. Les scouts laïques m’ont offert un terrain d’étude qui m’a permis de prêter attention sur trois ans aux actions des enfants pour s’approprier une forêt urbaine.
Les constructions de cabane, ou plus largement l’invention d’un chez-soi, parfois très éphémère, peuvent surgir dans de nombreuses situations ordinaires du quotidien : dans un jardin, un parc, une cour d’école, une forêt, un camping, ou encore à la plage.
Les châteaux de sable, le tracé des lignes sur le rivage, la disposition de coquillages ou de bois flottés, parfois alignés pour dessiner des contours, rappellent que les enfants sont des acteurs géographiques qui s’approprient l’espace selon les contraintes qui s’exercent sur eux.
Les cabanes, même si elles sont peu matérialisées, démontrent que les enfants produisent des territoires selon leurs besoins, leurs valeurs, leurs imaginaires. Encore faut-il qu’ils aient la possibilité concrète de pratiquer des espaces extérieurs et que nous prêtions attention à ce qu’ils font.
Un récent rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge documente que les enfants jouent de moins en moins à l’extérieur en général et au contact de la nature en particulier. Pourtant, de nombreux travaux attestent que les expériences directes de nature permettent aux enfants d’être plus heureux et en meilleure santé.
Pour permettre à Valentin Alibert de réaliser cette recherche, une convention de partenariat a été signée entre un groupe local des Éclaireuses et Éclaireurs de France et l'Université Bordeaux Montaigne (2021-2024).
02.08.2026 à 15:32
Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay
En 2022, la France connaît un pic d’inflation suite à la guerre en Ukraine. Cinquante ans après le choc pétrolier, la crise est similaire, mais les réponses sont radicalement différentes. Pourquoi ? Qu’en est-il de l’héritage de 1973 ?
En 2022, l’inflation française a dépassé 6 %, replongeant le pays dans une situation inédite depuis les années 1980. Pour les économistes, le miroir historique est immédiat : 1973. Car le premier choc pétrolier n’est pas une simple curiosité historique. C’est le moment où s’est enclenchée une dynamique inflationniste qui mettra plus d’une décennie à être maîtrisée.
Précisons d’emblée : le choc pétrolier n’a pas à lui seul créé l’inflation des années 1970. Des tensions préexistaient : la fin du système de Bretton Woods en 1971 et l’abandon de la convertibilité or-dollar avaient fragilisé les économies occidentales. Les hausses salariales des Trente Glorieuses avaient déjà porté l’inflation française à plus de 7 % avant l’embargo.
Le choc pétrolier a agi comme un accélérateur, pas comme un déclencheur isolé.
En 2022, la flambée des prix du gaz après l’invasion de l’Ukraine a replongé les Français dans une angoisse oubliée : celle de l’énergie qui coûte trop cher.
Ce scénario avait pourtant déjà un précédent. En octobre 1973, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décrètent un embargo pétrolier contre les pays occidentaux. Le prix du brut est multiplié par quatre en quelques mois, passant d’environ 3 à 12 dollars états-uniens le baril.
Pour la France, qui importe alors plus de 76 % de son énergie, le choc est brutal : son modèle de croissance fondé sur une énergie bon marché s’effondre en quelques semaines.
La décision états-unienne de suspendre la convertibilité du dollar en or, deux ans plus tôt, avait déjà mis fin à l’ordre monétaire international d’après-guerre. La France doit faire face aux deux crises simultanément. Avant 1973, la croissance annuelle française dépassait en moyenne 5 % du PIB. Ce rythme ne sera plus jamais durablement retrouvé.
La hausse du pétrole se diffuse dans toute l’économie par trois mécanismes.
D’abord, la hausse des coûts de production : tous les secteurs énergivores (sidérurgie, agriculture, transports) répercutent leurs surcoûts sur leurs prix. L’inflation se généralise. Face à ce type de choc, comme l’a montré l’économiste James Hamilton dans ses travaux sur les chocs pétroliers, les gouvernements se trouvent devant un dilemme : soutenir l’activité aggrave l’inflation, freiner l’inflation aggrave le chômage.
Ensuite, la spirale prix-salaires. Les conventions collectives françaises de l’époque comportent des clauses d’indexation automatique : quand les prix montent, les salaires suivent automatiquement. Ce qui était censé protéger les travailleurs devient un moteur de l’inflation.
Enfin, les anticipations : ménages et entreprises s’attendent à ce que l’inflation dure et adaptent leurs comportements en conséquence. Les salariés négocient des hausses de salaire plus élevées, les entreprises fixent leurs prix à la hausse par précaution, les épargnants réduisent leurs dépôts. L’inflation devient alors partiellement autoentretenue ; chacun anticipe ce que l’autre va faire, et ce faisant, le provoque. C’est ce mécanisme des anticipations que les économistes de l’Insee ont documenté dès 1984 dans leurs travaux sur la boucle prix-salaires en France.
La France des années 1970 vit une situation inédite : l’inflation et le chômage augmentent en même temps. C’est ce que les économistes appellent la stagflation, une récession accompagnée d’une forte inflation.
Jusqu’alors, ils s’appuyaient sur les travaux de l’économiste William Phillips, qui avait établi dans les années 1950 une relation stable entre inflation et chômage : quand les prix montent, le chômage baisse, et inversement. Face à un choc sur les coûts de production, cette relation inverse ne s’observe plus. Les entreprises voient leurs factures énergétiques exploser ; elles augmentent leurs prix et réduisent leur production en même temps.
À lire aussi : Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979
Le gouvernement français se retrouve alors face à un dilemme. Relancer l’économie par la dépense publique ? Cela aggrave l’inflation. Freiner l’inflation en réduisant la dépense publique ? Cela aggrave le chômage. Un choc d’offre et un choc de demande appellent des réponses différentes, et les instruments disponibles ont été conçus pour le second.
Face à une inflation persistante au-dessus de 10 %, le gouvernement français engage en mars 1983 le « tournant de la rigueur » : fin de l’indexation automatique des salaires, ancrage du franc au deutschemark et réduction des déficits. L’objectif est de briser les anticipations inflationnistes en s’engageant à maintenir la stabilité des prix, quelles qu’en soient les conséquences économiques.
Ce coût est effectivement lourd. Entre 1980 et 1985, l’inflation recule de 13,6 % à 5,8 %, mais le chômage passe de 6,3 % à 9,8 %. Les économistes Olivier Blanchard et Lawrence Summers ont analysé ces séquelles sous le terme d’« hystérèse » : les récessions profondes dégradent durablement le marché du travail, bien au-delà de leur durée immédiate. Cette rupture constitue l’acte fondateur de l’architecture monétaire européenne, du Système monétaire européen jusqu’à la Banque centrale européenne (BCE) indépendante.
Le retour de l’inflation en 2022 présente des similitudes structurelles avec 1973 : choc énergétique d’origine géopolitique, risque de spirale prix-salaires. Le gaz russe a joué le rôle que le pétrole du Moyen-Orient avait occupé un demi-siècle plus tôt. Mais la réponse des autorités monétaires a été radicalement différente.
En 1973-79, les taux d’intérêt restaient inférieurs à l’inflation, ce qui revenait à alléger la charge de la dette et à décourager toute discipline des prix. Résultat : l’inflation s’est ancrée pendant près d’une décennie.
Face au choc de 2022, la BCE, héritière directe des choix de 1983, a relevé ses taux de 0 % à 4 % en dix-huit mois. L’inflation française, après un pic à 7,3 % en février 2023, est revenue sous 2,5 % dès 2024, sans que la dynamique salariale ne s’emballe.
En 1973, il avait fallu dix ans. Les économistes Ben Bernanke et Olivier Blanchard confirment dans leurs travaux de 2023 que cette différence tient avant tout à la qualité des institutions monétaires et à leur capacité à agir de façon rapide et crédible.
Le premier choc pétrolier a démontré que l’inflation peut s’autoentretenir pendant une décennie, et qu’y mettre fin exige un coût social considérable : neuf ans d’inflation au-dessus de 9 %, un chômage passé de 2,6 % à près de 10 %. C’est cette mémoire économique, inscrite dans les choix de 1983, qui a différencié la réponse à 2022.
Cette réussite ne signifie pas pour autant que les défis futurs seront similaires. Cet héritage a émergé dans un contexte d’énergie abondante et de mondialisation croissante. Ce contexte s’est profondément modifié. Transition énergétique, fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales, vieillissement démographique, dettes publiques élevées : ces facteurs pourraient rendre les chocs d’offre plus fréquents et plus difficiles à absorber.
Cinquante ans après l’embargo de l’OPEP, la question n’est plus de savoir si les années 1970 reviendront à l’identique. Elle est de savoir si les institutions construites depuis 1983 restent efficaces face à des chocs d’offre plus fréquents et d’une nature différente.
Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.