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20.05.2026 à 15:52

L’écoanxiété, un sentiment répandu chez les jeunes, mais dont la définition fait encore débat

Daniella Watson, Research fellow, Imperial College London

Emma Lawrance, Lead Policy Fellow for Mental Health, Imperial College London

Les termes d’« écoanxiété » et d’« anxiété climatique » sont les plus fréquemment utilisés, mais ils ne reflètent pas toute la complexité de la détresse ressentie par certaines personnes.
Texte intégral (2073 mots)

Comment décrire le trouble de la jeunesse face aux dérèglements environnementaux et climatiques ? Les termes d’« écoanxiété » et d’« anxiété climatique » sont les plus fréquemment utilisés, mais ils ne reflètent pas toute la complexité de la détresse émotionnelle, mentale ou physique ressentie par certaines personnes. Une nouvelle étude les remet en question.


« Écoanxiété » et « anxiété climatique » sont deux des termes les plus couramment utilisés pour décrire ce que ressentent les gens lorsqu’ils prennent conscience de la crise climatique.

Nous avons mené une analyse des articles universitaires publiés, notamment des articles de recherche originaux et des articles de synthèse, et avons obtenu des résultats surprenants sur la manière dont les jeunes âgés de 10 à 29 ans perçoivent réellement le réchauffement climatique, le changement climatique et leurs effets.

Même si vous avez peut-être déjà ressenti de l’anxiété climatique ou que vous en avez entendu parler, vous ne savez peut-être pas précisément ce dont il s’agit.

Or, les chercheurs ne s’accordent pas sur une définition commune. Dans les articles que nous avons examinés dans le cadre de notre étude, le terme écoanxiété a été décrit 41 fois et anxiété climatique 24 fois.

La principale divergence entre les différentes définitions de l’écoanxiété tient à la façon dont on la relie à l’anxiété. Certaines définitions présentent l’écoanxiété comme une extension de l’anxiété généralisée, ou comme présentant des caractéristiques comparables à celles des troubles anxieux. D’autres, en revanche, ne mentionnent pas du tout l’anxiété dans leur définition et utilisent plutôt des concepts tels que « préoccupation » ou « inquiétude », ce qui brouille les pistes conceptuelles.

Catastrophes « naturelles » contre catastrophes causées par l’humain : une myriade de définitions

Une autre divergence porte sur la question de savoir si ces définitions doivent uniquement concerner les changements liés au climat, ou également des changements environnementaux plus larges. Se pose également la question de savoir si les sentiments exprimés doivent uniquement se rapporter aux changements d’origine humaine.

Certaines définitions considèrent que ces termes décrivent des expériences liées à la prise de conscience des changements climatiques et écologiques, tandis que d’autres estiment que l’« éco-anxiété » et l’anxiété climatique sont uniquement vécues en réaction à des événements climatiques plus directs.

En réalité, tous ces phénomènes sont probablement réels. Nos recherches précédentes ont montré que les niveaux d’écoanxiété sont nettement plus élevés chez les jeunes Américains âgés de 16 à 24 ans qui déclarent être directement exposés à des risques liés au changement climatique.

Bien que les termes « écoanxiété » et « anxiété climatique » soient les plus couramment utilisés, notre étude a recensé au total 173 témoignages décrivant la manière dont les jeunes pensent, ressentent et réagissent à la prise de conscience de la crise climatique. On y retrouve, par exemple, la solastalgie, des symptômes de dépression, les troubles du sommeil, les difficultés financières ainsi que d’autres expériences non documentées dans la littérature scientifique.


À lire aussi : Ce que j’ai compris de l’éco-anxiété après avoir parlé avec 1 000 personnes l’ayant vécue


La prise de conscience climatique, fruit de l’interaction entre plusieurs concepts clés

Étant donné le nombre important d’expériences décrites, nous les avons classées en six catégories et sous-catégories interdépendantes, recensées dans le tableau ci-dessous.

Carte des concepts clés et des six catégories et sous-catégories concernant les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique. Daniella Watson, CC BY

Il est important de prendre en compte et d’intégrer l’ensemble des expériences vécues par les jeunes, au-delà de l’anxiété climatique. C’est notamment le cas pour ses répercussions sur la santé physique (comme le sommeil, l’activité physique et les habitudes alimentaires), les pratiques sociales et culturelles, ainsi que le bien-être en général.

De l’importance de comprendre les facteurs culturels et postcoloniaux

Dans nos recherches, nous collaborons avec des « experts par expérience » du monde entier afin de concevoir des recherches et des outils d’accompagnement qui reflètent véritablement la diversité des façons dont les gens appréhendent le changement climatique et en subissent les conséquences. La perception de la crise climatique étant façonnée par l’histoire, l’identité, le lieu et le pouvoir, il est essentiel que la recherche soit menée en collaboration avec des personnes dont la vie est directement touchée par ces dynamiques.

Un exemple illustrant comment l’expertise issue de l’expérience vécue a pu élargir le champ d’études nous est fourni par un contributeur qui a remis en question et approfondi les définitions existantes de l’écoanxiété. Il a ainsi expliqué :

« Je pense que nous percevons davantage [l’anxiété climatique] comme une blessure profonde, incarnée et intergénérationnelle, issue de la colonisation et de son héritage, et comme quelque chose de bien plus personnel. »

Or, nos recherches n’ont révélé aucune définition existante du changement climatique ou de l’écoanxiété qui tienne compte de l’impact de l’histoire coloniale sur la manière dont les individus vivent la détresse environnementale. En collaborant avec des experts issus de ces réalités vécues, nous avons approfondi et affiné notre compréhension dans ce domaine.

Un autre exemple de notre collaboration avec des experts issus de l’expérience vécue, où nous avons mené une évaluation conjointe de l’intervention menée par des jeunes dans le cadre du Projet Resilience, nous a incités à adopter une définition plus large de la résilience. Il ne s’agit pas simplement de « rebondir », mais de trouver un équilibre entre force, bienveillance et self care, afin que les jeunes puissent mener des actions en faveur du climat d’une manière véritablement protectrice et durable.

Au-delà des définitions

Dans l’ensemble, nos résultats montrent que les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique sont bien plus complexes, variées et dépendantes du contexte culturel que ne le laissent entendre les termes « éco-anxiété » ou « anxiété climatique ».

Si ces termes se sont imposés dans les débats publics et universitaires, nos données révèlent un panorama bien plus vaste pour ce qui est des impacts émotionnels, sociaux, culturels et structurels. Ils vont du deuil intergénérationnel aux troubles du sommeil en passant par les difficultés financières, la solastalgie sans oublier de profondes réflexions sur la justice et les inégalités.

Or, l’absence de définitions claires et cohérentes nuit non seulement à la clarté scientifique, mais risque également de restreindre notre compréhension et l’accompagnement des jeunes qui évoluent dans un monde en mutation rapide.

Si les chercheurs, les praticiens et les décideurs politiques souhaitent mettre en place des interventions efficaces et créer des environnements favorables, ils doivent dépasser ce cadrage psychologique trop étroit et prendre en compte toute la diversité des réalités vécues par les individus.

Cela implique d’abord concevoir les études avec ces publics, ainsi que les mesures et les politiques à mettre en œuvre. Ensuite, il s’agit de reconnaître les forces structurelles et historiques qui façonnent l’anxiété climatique. Et enfin, de veiller à ce que le langage que nous utilisons reflète le monde tel que les gens le vivent réellement. Nous reconnaissons que les médias d’information et les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la formation de l’opinion publique, c’est pourquoi nous avons choisi d’écrire cet article et d’autres du même genre.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le Progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’Assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la Recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Emma Lawrance a reçu des financements du Fonds de recherche AXA. Au moment où ces travaux ont été menés, Emma était directrice du Climate Cares Centre à l'Imperial College de Londres ; elle est aujourd'hui chercheuse spécialisée dans le changement climatique et la santé mentale à l'Université d'Oxford.

Daniella Watson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.05.2026 à 15:51

Quelles solutions pour stabiliser le réseau électrique aujourd’hui ?

Damien Guilbert, Professor in Electrical Engineering, Université Le Havre Normandie

Derrière l’apparente simplicité d’une prise électrique ou d’une borne de recharge se cache une machinerie complexe, dont l’équilibre doit être maintenu en permanence.
Texte intégral (2279 mots)
La France compte 106 000 kilomètres de lignes électriques aériennes à haute tension et près de 260 000 grands pylônes pour les soutenir. Fré Sonneveld/Unsplash, CC BY

Derrière l’apparente simplicité d’une prise électrique ou d’une borne de recharge se cache pourtant une machinerie complexe, dont l’équilibre doit être maintenu en permanence. L’enjeu est de taille : garantir un approvisionnement fiable tout en poursuivant les objectifs de décarbonation – la France vise une neutralité carbone à l’horizon 2050.


Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal ont connu des perturbations majeures de leur réseau électrique, entraînant une coupure de plusieurs dizaines d’heures de la fourniture d’électricité affectant des millions de personnes. La France, pourtant interconnectée avec la péninsule ibérique, a été très peu touchée grâce à l’activation de mécanismes de protection du réseau français. En isolant ainsi les systèmes électriques, ces dispositifs ont permis d’éviter la propagation des perturbations aux pays voisins.

Cet épisode n’est pas un incident isolé : il illustre les défis croissants auxquels sont confrontés les systèmes électriques modernes. Ceux-ci doivent aujourd’hui répondre à plusieurs transformations simultanées : l’essor des énergies renouvelables, l’électrification croissante des usages (transports, chauffage, industrie), l’augmentation des échanges transfrontaliers d’électricité, mais aussi le vieillissement de certaines infrastructures électriques. Cela nécessite un changement profond des infrastructures existantes, tout en développant de nouveaux modes de gestion du réseau électrique, afin d’assurer en permanence l’équilibre entre production et consommation.

La bonne nouvelle est que plusieurs solutions pour assurer la stabilité du réseau progressent rapidement. Batteries, hydrogène, pilotage numérique de la consommation ou encore onduleurs intelligents permettent de rendre les réseaux électriques plus robustes et plus flexibles.

Le défi consiste désormais à déployer ces technologies à grande échelle et de manière coordonnée afin d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en assurant une alimentation électrique fiable.

Les fondements de la stabilité du réseau

Pour comprendre pourquoi un réseau électrique peut devenir instable, il faut se familiariser avec quelques concepts clés. Un réseau électrique fonctionne comme un vaste système synchronisé. Pour garantir un fonctionnement fiable, plusieurs grandeurs doivent rester dans des plages très précises.

La fréquence, par exemple, doit être maintenue autour de 50 Hz (c’est-à-dire 50 oscillations par seconde) en Europe. Elle reflète en temps réel l’équilibre entre production et consommation : si la demande dépasse l’offre, la fréquence baisse ; à l’inverse, elle augmente en cas de surplus. Des écarts trop importants peuvent endommager les équipements électriques ou provoquer la déconnexion des moyens de production de l’énergie électrique.

La tension, elle aussi, doit rester stable pour assurer le bon fonctionnement des appareils électriques (installations de production d’électricité, appareils de consommation électrique ou infrastructures de réseau). Par vulgarisation, elle peut être vue comme une force qui met en mouvement les électrons dans un réseau. À l’image de la pression dans une canalisation, elle permet au courant de circuler : sans différence de tension, aucun flux n’est possible. Des variations locales peuvent apparaître en raison de déséquilibres entre production et consommation, notamment dans des zones fortement équipées en production décentralisée – c’est-à-dire des installations produisant de l’électricité au plus près des consommateurs, comme les panneaux photovoltaïques installés sur des toits de particuliers ou de bâtiments.

Un autre élément clé est l’inertie du système. Historiquement, les grandes centrales thermiques ou nucléaires, équipées de turbines lourdes, stabilisaient naturellement la fréquence grâce à leur inertie mécanique. En revanche, les énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque) connectées via des « onduleurs » apportent beaucoup moins d’inertie, ce qui rend le réseau plus sensible aux perturbations et aux variations rapides de production ou de consommation.

Enfin, la congestion du réseau survient lorsque certaines lignes électriques atteignent leur capacité maximale. Avec le développement rapide des énergies renouvelables et l’électrification croissante des usages, les flux d’électricité sur les réseaux évoluent fortement et deviennent plus variables. Ces nouvelles configurations, associées à une production souvent décentralisée et à des évolutions plus lentes des infrastructures de transport et de distribution, rendent ces contraintes de congestion plus fréquentes.

Principe de l’équilibre entre l’offre et la demande pour garantir la stabilité du réseau électrique. Damien Guilbert, Fourni par l'auteur

Une transition qui complexifie l’équilibre

La transition énergétique repose sur une électrification accrue des usages et sur une production plus décentralisée et variable, qui rendent toutes les deux le pilotage du réseau plus complexe.

Contrairement aux centrales traditionnelles de production d’électricité, les énergies renouvelables ne sont pas pilotables à volonté : elles dépendent des conditions météorologiques. Cette variabilité introduit des fluctuations rapides et parfois imprévisibles dans le système.

Par ailleurs, l’essor de millions de petites unités de production (comme les panneaux solaires installés sur les toits) transforme profondément le réseau électrique, qui avait été historiquement conçu pour faire circuler l’électricité dans un seul sens, des grandes centrales vers les consommateurs.

Mais ce changement ne concerne pas seulement la production. La manière de consommer l’électricité évolue aussi fortement comme les véhicules électriques en pleine expansion. L’électricité est utilisée de plus en plus massivement et de façon parfois plus variable au cours de la journée.

En d’autres termes, le défi n’est donc pas uniquement lié à la production, mais à l’équilibre permanent entre une offre plus fluctuante et une demande qui augmente et se transforme. C’est cet équilibre global qui rend aujourd’hui la gestion du réseau électrique plus complexe.

Les solutions émergentes

Face à ces défis, de nombreuses solutions technologiques et organisationnelles sont en cours de développement.

Le stockage de l’énergie joue un rôle central. Par exemple, les batteries permettent de répondre rapidement aux fluctuations de court terme, en injectant ou en absorbant de l’électricité en quelques secondes. Elles sont particulièrement utiles pour stabiliser la fréquence, donc l’équilibre entre la demande et l’offre.

Rôle du stockage de l’énergie et des solutions émergentes pour une meilleure gestion de la flexibilité et de la stabilité du réseau électrique. Damien Guilbert, Fourni par l'auteur

Plusieurs technologies répondent à différents besoins : les batteries lithium-ion, très répandues, offrent une forte densité énergétique et une réponse rapide ; les batteries au lithium-fer-phosphate sont plus sûres et durables, idéales pour un usage longue durée ; les batteries au plomb-acide, plus anciennes, restent robustes et économiques pour certaines applications stationnaires. D’autres solutions émergentes, comme les batteries à flux redox, permettent de stocker de grandes quantités d’énergie pendant plusieurs heures ou jours, tandis que les batteries sodium-ion promettent une alternative moins coûteuse et plus écologique aux batteries lithium-ion.

À plus long terme, l’hydrogène offre des perspectives intéressantes. Il peut être produit à partir d’électricité excédentaire grâce à l’électrolyse de l’eau, puis stocké pour être reconverti en électricité via une pile à combustible lorsque le réseau en a besoin. Bien que cette chaîne de conversion soit moins efficace que celle des batteries et consomme davantage d’énergie, l’hydrogène permet de gérer des déséquilibres sur des périodes plus longues, par exemple lorsque le soleil ou le vent ne produisent pas suffisamment d’électricité pendant plusieurs heures ou plusieurs jours.

La flexibilité de la demande constitue un autre levier prometteur. Grâce aux technologies numériques (internet des objets (IoT), compteurs intelligents, plates-formes de gestion de l’énergie), certains usages électriques peuvent être décalés dans le temps pour s’adapter à la disponibilité de l’électricité. Par exemple, la recharge des véhicules électriques ou le fonctionnement de certains procédés industriels peuvent être optimisés en fonction des conditions du réseau.

Enfin, le développement des onduleurs intelligents permet d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en maintenant la stabilité. Dans le mode « grid-following », ces onduleurs synchronisent leur production avec la fréquence et la tension existantes du réseau, ce qui évite de perturber l’équilibre et rend le système plus résilient. Des modes plus avancés, comme le « grid-forming », permettent même à certains onduleurs de créer et stabiliser eux-mêmes la fréquence du réseau, ce qui est particulièrement utile pour les microréseaux ou les zones très décentralisées.

The Conversation

Damien Guilbert a reçu des financements de l'agence nationale de la recherche (ANR) et de la région Normandie.

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20.05.2026 à 15:50

L’honneur et la vertu chez Aristote et les samouraïs

Kenneth Andrew Andres Leonardo, Postdoctoral Fellow and Visiting Assistant Professor of Government, Hamilton College

Le philosophe grec Aristote et le moine japonais Tsunetomo se sont penchés sur ce que signifie mener une vie vertueuse et sur les dangers liés à la quête d’honneurs.
Texte intégral (2955 mots)
*Guerrier chevauchant un cheval noir au bord de la mer*, Utagawa Hiroshige (1797–1858), Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis). Wikimédia, CC BY

À des siècles d’écart, le philosophe grec Aristote (384-322 avant notre ère) et le moine japonais Tsunetomo (1659-1719), l’un des inspirateurs du « bushidō » (la voie du guerrier), ont cherché à définir ce qu’est une vie vertueuse en analysant les dangers liés à la quête des honneurs.


Pete Hegseth, secrétaire à la défense du gouvernement Trump, a mis l’accent sur ce qu’il appelle l’« éthique du guerrier », et on observe, aux États-Unis, un regain d’intérêt pour la « culture de la guerre ».

Le débat autour de ces concepts remonte à des milliers d’années. Les penseurs se sont longtemps interrogés sur ce que signifie être un véritable « guerrier », ainsi que sur la juste place de l’honneur et de la vertu sur le chemin pour le devenir. J’étudie l’histoire de la pensée politique, où ces questions sont parfois débattues, mais je m’y suis aussi confronté dans ma propre pratique des arts martiaux. Au-delà de la brutalité sans but ou de la simple victoire, les pratiquants sérieux finissent par se tourner vers des principes plus élevés – même lorsque le désir de gloire est fort.

Souvent, « honneur » et « vertu » sont presque synonymes. Si vous agissez avec droiture, vous vous comportez « honorablement ». Si vous êtes moral, vous êtes « honorable ». Pourtant, la quête de l’honneur peut susciter non seulement les meilleurs comportements, mais aussi les pires.

Je suis fasciné par la manière dont deux penseurs célèbres se confrontent à ce paradoxe. Ce sont des maîtres ayant vécu à des siècles d’écart, aux antipodes l’un de l’autre : Aristote, le philosophe grec, et Yamamoto Tsunetomo, un samouraï japonais et prêtre bouddhiste.

Le « prix de la vertu »

À l’époque d’Homère, le poète grec auquel on attribue la composition de l’Iliade et de l’Odyssée vers le VIIIe siècle avant notre ère, « être bon » signifiait atteindre l’excellence dans le combat et les affaires militaires, ainsi que posséder richesse et statut social.

Selon le spécialiste des études classiques Arthur W. H. Adkins, les « vertus tranquilles » comme la justice, la prudence et la sagesse étaient considérées comme honorables, mais n’étaient pas nécessaires pour qu’une personne soit jugée bonne à cette époque.

Plusieurs siècles plus tard, cependant, ces vertus sont devenues centrales pour Socrate, Platon et Aristote – des penseurs grecs dont les idées sur le caractère continuent d’influencer la manière dont de nombreuses personnes, dans le monde académique comme en dehors, envisagent aujourd’hui l’éthique.

La compréhension de la vertu chez Aristote se reflète non seulement dans ses œuvres, mais aussi dans les actions de son élève présumé, Alexandre le Grand. Le roi de Macédoine est généralement considéré comme le plus grand commandant militaire de l’Antiquité, avec un empire qui s’étendait de la Grèce jusqu’à l’Inde. L’auteur grec Plutarque estimait que la philosophie avait fourni à Alexandre l’« équipement » nécessaire à sa campagne : des vertus telles que le courage, la modération, la grandeur d’âme et la compréhension.

Dans la perspective d’Aristote, l’honneur et la vertu semblent être des « biens » que les individus poursuivent dans leur quête du bonheur. Il distingue les biens extérieurs, comme l’honneur et la richesse ; les biens du corps, comme la santé ; et les biens de l’âme, comme la vertu.

Une statue en pierre blanche représentant la tête d’un homme barbu, avec les épaules enveloppées de plis de tissu
Copie romaine d’un buste d’Aristote, d’après un original en bronze du sculpteur grec Lysippe, qui vécut au IVᵉ siècle av. n. è. Musée national romain du palais Altemps/Jastrow/Wikimédia

Chaque vertu morale, comme le courage et la modération, façonne le caractère en maintenant de bonnes habitudes, selon Aristote. Dans l’ensemble, l’être humain vertueux est celui qui fait constamment les bons choix dans la vie – en évitant généralement les excès comme les insuffisances.

Un guerrier courageux, par exemple, agit parfois avec une certaine peur. Le véritable courage, écrit Aristote, consiste à faire ce qui est noble, comme défendre sa cité, même si cela conduit à une mort douloureuse. Les lâches fuient habituellement ce qui est pénible, tandis que celui qui agit « bravement » par excès de confiance est simplement téméraire. Selon Aristote, quelqu’un qui agit sous l’effet de la colère ou de la vengeance combat par passion, et non par courage.

Le problème est que les individus ont tendance à négliger la vertu au profit d’autres « biens » observe Aristote : des choses comme la richesse, la propriété, la réputation et le pouvoir. Pourtant, c’est la vertu elle-même qui permet de les acquérir. L’honneur, lorsqu’il est correctement attribué, est le « prix de la vertu ».

Cependant, le désir d’honneur peut être écrasant. Aristote le qualifie même de « plus grand des biens extérieurs ». Mais, prévient-il, nous ne devrions nous en soucier que lorsqu’il provient de personnes elles-mêmes vertueuses. Il identifie même deux vertus – la grandeur d’âme et l’ambition – qui représentent de bons moteurs dans la recherche de l’honneur.

Loyauté, même face à la mort

Deux mille ans plus tard, et à l’autre bout du monde, les samouraïs du Japon se sont eux aussi illustrés par leur attachement à l’honneur.

L’un d’eux était Yamamoto Tsunetomo – un serviteur de Nabeshima Mitsushige, un seigneur féodal du sud du Japon. Après la mort de son maître en 1700, Tsunetomo est devenu moine bouddhiste.

Les enseignements de Tsunetomo se trouvent dans le Hagakure-kikigaki, un recueil de conseils sur la manière dont un samouraï doit vivre. Aujourd’hui, ce texte est considéré comme l’un des discours les plus importants sur le bushidō, c’est-à-dire la voie du guerrier.

Le serment de samouraï de Tsunetomo comprenait les engagements suivants :

Je ne serai jamais en retard sur les autres dans la poursuite de la voie du guerrier.
Je serai toujours prêt à servir mon seigneur.
J’honorerai mes parents.
Je servirai avec compassion pour le bien des autres.

Peinture sur fond jaune représentant un homme en robes noires assis sur un tapis vert
Nabeshima Mitsushige, seigneur du XVIIᵉ siècle au service duquel s’était placé Yamamoto Tsunetomo. Collections du temple Kōden-ji via Wikimedia

Le chemin pour devenir samouraï exigeait de développer des habitudes permettant au guerrier de respecter ces serments. Avec le temps, ces habitudes constantes se transformaient en vertus, telles que la compassion et le courage.

Pour mériter l’honneur, les samouraïs étaient censés manifester ces vertus jusqu’à leur dernier souffle. Tsunetomo a déclaré de manière célèbre que « la voie du guerrier se trouve dans la mort ». La liberté et la capacité d’accomplir ses devoirs exigent de vivre comme un « cadavre », enseignait-il. Un guerrier incapable de se détacher de la vie et de la mort est inutile, tandis qu’« avec cet état d’esprit, tout exploit méritoire devient possible ».

Une mort courageuse faisait partie intégrante de l’accès à l’honneur. Si le seigneur mourait, le suicide rituel était considéré comme une expression honorable de loyauté – une extension de la règle générale selon laquelle le samouraï doit suivre son maître. De fait, il était honteux de devenir un « rōnin », c’est-à-dire un samouraï sans maître. Néanmoins, il était possible de se racheter et de revenir. Le seigneur Katsushige, ancien chef du domaine de Nabeshima, encourageait même cette expérience afin de véritablement comprendre comment se mettre au service des autres.

Grands caractères noirs en écriture asiatique sur une feuille gris-jaune
Les caractères japonais du terme bushidō, la « voie du guerrier ». Norbert Weber-Karatelehrer via Wikimedia, CC BY-SA

Le chemin vers la vertu peut ainsi passer par une période de déshonneur. Le « Hagakure » suggère que la crainte du déshonneur ne doit pas conduire un samouraï à suivre aveuglément les ordres de son seigneur. Dans certains cas, un serviteur pouvait corriger son maître comme signe de « loyauté magnifique ». Tsunetomo évoque l’exemple de Nakano Shōgen, qui apporta la paix après avoir persuadé son seigneur, Mitsushige, de s’excuser pour ne pas avoir témoigné le respect dû à certaines familles du clan.

Le Hagakure présente l’honneur comme un élément essentiel de la voie du guerrier. Mais la renommée et le pouvoir ne doivent être recherchés que sur un chemin conforme à la vertu – une vie en accord avec le serment fondamental du samouraï.

« Un samouraï qui ne recherche que la renommée et le pouvoir n’est pas un véritable vassal »,

selon le Hagakure.

« Mais, inversement, celui qui ne les recherche pas n’est pas davantage un véritable vassal. »

Aristote comme Tsunetomo concluent que l’honneur joue un rôle important dans la quête de la vertu, notamment comme première source de motivation.

Mais tous deux s’accordent également sur un point : l’honneur n’est pas une fin ultime. Pas plus que la vertu morale. En définitive, ils reconnaissent quelque chose de supérieur encore : la vérité divine.

Pour Aristote et Tsunetomo, il semble que la voie du guerrier s’oriente vers la philosophie plutôt que vers une puissance sans retenue et une guerre sans fin.

The Conversation

Kenneth Andrew Andres Leonardo worked on some of the research presented here under the direction of Dr. Alexander Bennett at Kansai University (Osaka, Japan) through their "Scholars from Overseas" program. Professor Leonardo is an Instructor in Kali Method under Guro Jason Cruz. He also currently trains in Gracie Jiu Jitsu under Sensei Erik Soderbergh and in Judo at Brown's School of Judo, Jujutsu, and Grappling. Previously, he studied Pangamot under Grandmaster Felix Pascua.

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