26.03.2026 à 15:44
Élodie Edwards-Grossi, PhD, Associate Professor in Sociology and American Studies, Université Paris Dauphine – PSL
Delphine Peiretti-Courtis, Agrégée, docteure en histoire, enseignante et chercheuse, Aix-Marseille Université (AMU)
Au XVIIIᵉ puis au XIXᵉ siècle, des scientifiques et des médecins théorisaient une supposée supériorité des personnes blanches, en s’appuyant sur des critères biologiques. Dans le Racisme scientifique et médical (éditions PUF, 2026), Élodie Edwards-Grossi (Université Paris Dauphine-PSL/Institut universitaire de France) et Delphine Peiretti-Courtis (Aix-Marseille Université) expliquent comment, aujourd’hui, la pratique médicale perpétue des stéréotypes et biais raciaux hérités de ces thèses qui nuisent à la prise en charge en santé des personnes racisées. Extraits.
Le 26 décembre 2024, un député français d’extrême droite partageait, sur le réseau social X (anciennement Twitter), une carte censée représenter le Quotient Intellectuel moyen par pays, qui rappelait en tout point les procédés classificatoires du XIXe siècle.
Ce planisphère révèle toute la prégnance et les permanences, à l’heure actuelle, de la ferveur taxinomique et du racisme scientifique nés aux XVIIIe et XIXe siècles, et pose la question de ses ramifications avec la sphère politique.
Relayée auprès d’un large public francophone par ce député, cette carte avait déjà été abondamment relayée sur les réseaux sociaux en 2019. Elle avait même suscité la création d’un mot-clé « #carte QI », utilisé pour donner une grande visibilité à ces théories.
Cette carte est, hélas, loin d’être la seule occurrence de diffusion de croyances biologisantes et hiérarchisantes à propos de la notion de « race » sur Internet, comme en témoignent de nombreux articles de vulgarisation scientifique, émettant l’idée, pour le grand public, que cette catégorie pourrait, à nouveau, être appréhendée avec la génétique.
Dans ce contexte, les théories racistes empreintes d’un réalisme biologique recouvrent une fonction sociale et politique bien particulière : celle de la légitimation de courants et d’idéologies inégalitaires, qui, pour exister, doivent avant tout s’appuyer sur l’idée que la déshumanisation d’une partie de la population est la résultante de caractéristiques naturelles et inébranlables, ancrées dans les corps et les esprits de ces mêmes individus.
Le racisme scientifique, à travers le déploiement du réalisme biologique, propose ainsi une caution non négligeable à des programmes politiques façonnant les inégalités. Il revêt une double fonction : il est à la fois le produit et le levier de l’ordre social raciste dans lequel il est façonné, et sans cesse réactivé, tout en fournissant à ses partisans les justifications de son maintien.
Dans quels contextes politiques et géographiques les théories et pratiques qui constituent le racisme scientifique et médical apparaissent-elles ? Pouvons-nous relever des systématicités dans les parcours de leurs auteurs ? Quels positionnements entretiennent-ils vis-à-vis de leurs pairs, des décisionnaires politiques, mais aussi du grand public ? Enfin, quelles résurgences pouvons-nous mettre en exergue ?
C’est précisément le sujet de l’ouvrage le Racisme scientifique et médical : ancré en histoire et en sociologie de la connaissance, celui-ci propose de documenter les modalités de production et de circulation du racisme scientifique et médical et leurs réappropriations sociales et politiques.
La notion de racisme scientifique et médical recouvre a priori de nombreuses théories et pratiques. Des historiens ayant travaillé de manière pionnière sur le sujet, tels Claude Blanckaert ou Stephen Jay Gould, ont décrit le racisme scientifique comme l’ensemble des théories et pratiques se réclamant de différents champs scientifiques (on peut citer la biologie, la psychologie, la génétique, l’anthropologie, etc.) proposant une définition altérisant, et infériorisant, les corps et les esprits des personnes racisées.
Présentées comme « scientifiques » par leurs instigateurs et leurs soutiens, ces théories établissent, dans le même temps, la supposée supériorité tacite ou explicite des personnes blanches en utilisant les mêmes critères corporels ou mentaux variés : le QI, la taille des crânes, l’intelligence sont autant de points qui reviennent dans ces études suggérant l’infériorité des uns au profit de la primauté des autres. Ces écrits ont été produits et ont circulé dans des contextes politiques épars et révèlent une forte porosité quant aux liens entre science et politique.
Réinsérer la question du racisme scientifique et médical dans une approche critique des rapports sociaux de race, grâce à un dialogue transdisciplinaire entre sciences sociales et sciences historiques, c’est comprendre comment les artisans du racisme scientifique bénéficient d’un besoin de méconnaissance pour voir advenir leurs théories. Pour exister, ces théories ont besoin d’un vide épistémologique qui s’inscrit dans une histoire longue de la production de l’ignorance.
Cette production de l’ignorance a largement été produite par l’appareil étatique qui se refusait, et se refuse encore, à produire une analyse rigoureuse des rapports sociaux de race. Celle-ci permettrait notamment de mettre à mal les croyances et itérations, toujours présentes, de la race comme catégorie d’analyse biologique malgré son invalidation dans la deuxième moitié du XXe siècle.
Nous souhaitons insister sur le fait que le racisme scientifique et médical est bien un fait social contemporain, débordant du cadre historique que nous nous proposons d’étudier dans cet ouvrage : bien que l’autorité médicale cherche à entrer dans un rapport d’exceptionnalisme de son champ, le champ médical n’est pas exempt des rapports sociaux qui le modèlent.
La question des tissages historiques et des résurgences du racisme scientifique et médical est ainsi capitale : loin d’avoir disparu, celui-ci a parcouru les époques et produit un effet encore conséquent.
À titre d’exemple, en décembre 2024, plusieurs quotidiens régionaux rapportèrent qu’une femme racisée avait accouché, sans prise en charge, sur le parking d’un hôpital à Dijon, en Côte d’Or, malgré ses appels à l’aide. L’un des journalistes relatant l’événement avait titré son article « On la refuse aux urgences : cette femme a dû accoucher dans le parking (et ça en dit long sur les préjugés racistes) ». Mettant en lien la mise en danger de cette femme et la longue histoire du syndrome méditerranéen en France, cet article souligne la manière dont des stéréotypes de résistance à la douleur des personnes racisées, formulés dès le XIXe siècle ont pu être transmis et rester vivaces jusqu’à nos jours.
De tels stéréotypes préfigurent bien la manière dont le racisme scientifique et médical produit un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus. Pour reprendre les mots toujours aussi actuels de Colette Guillaumin, autrice pionnière dans le champ des études sur le racisme en France, cet exemple met en relief « la réalité de la “race”. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts ». Les inégalités et différences de prises en charge de santé du fait de la subsistance de biais raciaux en médecine produisent une mise en danger différentielle et accrue des corps racisés. Ainsi, de cette manière, le racisme scientifique et médical peut être vu comme l’une des facettes matérielles, concrètes et opérantes du racisme structurel.
Partant du principe que la classe sociale ou les facteurs socio-économiques ne peuvent pas expliquer l’ensemble des trajectoires de soins de ces personnes, le concept de racisme médical s’intéresse par exemple aux biais présents et passés qui modèlent les représentations et les pratiques des médecins et psychiatres, majoritairement issus du groupe dominant blanc envers leurs patients et patientes.
Ces biais ne sont pas la résultante d’actes de discriminations conscients et donc voulus : ils sont le fruit de l’accumulation de stéréotypes sur les corps racisés encore largement diffusés dans les salles de cours, dans les livres de médecine, mais aussi de l’agrégation d’allégations fausses, érigées en « données scientifiques » qui ont traversé les siècles, sans connaître une condamnation explicite, telle que la théorie du syndrome méditerranéen, qui consiste en la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.
Ces théories, qui débouchent sur la formation de pratiques discriminatoires, entérinent des prescriptions médicamenteuses elles aussi différentielles qui ont pour résultante de nourrir chez la patientèle une certaine défiance à l’égard des médecins et de leurs institutions. Les patients et patientes choisissent parfois de ne plus faire confiance au personnel soignant, ou aux institutions les employant.
Écrire de front sur le racisme scientifique, parfois vu comme seul objet historique, et le racisme médical nous semble important à plus d’un titre. Cela permet d’abord d’aller à l’encontre d’un récit exceptionnalisant qui viserait à mettre en exergue les spécificités du champ de la médecine (et de toutes ses spécialités, la chirurgie, la psychiatrie, la gynécologie, la cardiologie, la dermatologie, etc.) vis-à-vis du reste des sciences (sciences naturelles, biologie, pharmacie, etc.).
Les médecins acquièrent un statut sans précédent au cours du XVIIIe siècle, et plus encore durant le XIXe siècle, surnommé le siècle du scientisme. Producteurs de savoirs, ils sont également liés au pouvoir. Ce qui fait la spécificité de la médecine, et qui a notamment été mis en lumière par Michel Foucault par le biais du concept de biopouvoir, réside dans le rôle social et politique spécifique qu’elle détient, à l’instar de l’Église dans les siècles précédents.
En tant qu’experts des corps, des âmes, et donc des sociétés, les médecins s’arrogent la possibilité de statuer sur la normalité ou l’anormalité des corps, et sur ce qui constitue une différence ou une convergence humaine. En cela, la médecine devient le principal instrument et le vecteur de théories objectivant des différences corporelles présentées comme raciales.
C’est bien l’assignation d’une marque biologique à un groupe social donné qui produit la naturalisation de ce groupe, et radicalise, ainsi sa différence.
Élodie Edwards-Grossi a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
Delphine Peiretti-Courtis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.03.2026 à 15:43
Andreea Gruev-Vintila, Maîtresse de conférences HDR en psychologie sociale, spécialiste de la violence conjugale/contrôle coercitif, Université Paris Nanterre
Le « contrôle coercitif » désigne un schéma global de comportements, avec ou sans violences physiques, par lequel un agresseur conjugal, quasi exclusivement un homme, restreint les droits, les libertés et les ressources de la victime, le plus souvent une femme, au détriment indissociable des enfants. Ce terme permet de nommer des situations longtemps indicibles faute de mots pour les désigner. Ce faisant, il devient un outil de connaissance et un levier de justice dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Ces dernières décennies, plusieurs pays ont reconnu les limites des approches traditionnelles de la violence conjugale, qui la réduisent à une série d’actes d’agression ou de « conflits » de couple devenus houleux. Ils ont opté pour une approche fondée sur le modèle du « contrôle coercitif ».
Cette approche révèle la violence conjugale comme une captivité : un schéma global de comportements visant à restreindre les droits et les ressources des victimes, le plus souvent des femmes, particulièrement des mères, pour obtenir leur obéissance.
Evan Stark, travailleur sociojudiciaire et professeur à Rutgers University (États-Unis), constate dans le livre Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Lives (2007), qui a propulsé le concept, que 75 % des arrestations pour violence physique concernent des agressions s’inscrivant presque toujours dans un ensemble d’autres comportements.
L’ouvrage le Contrôle coercitif. Au cœur de la violence conjugale (2023), premier livre en français consacré à ce concept, décrit ce schéma de comportements – isolement, surveillance, intimidation, privation de droits et de ressources, dénigrement, menaces, contrôle économique, administration de la peur avec ou sans violence physique, instrumentalisation des enfants et des procédures judiciaires.
Ce concept rompt avec la vision fragmentée de la violence conjugale comme enchaînement d’« actes » ou de « conflit », pour l’appréhender comme une stratégie globale de mise en captivité invisible au sein du couple et de la famille, comparable, par ses tactiques et ses effets, au contrôle des prisonniers de guerre, des otages, des membres de sectes.
Le contrôle coercitif atteint l’autonomie, la dignité, la capacité d’agir et la sécurité des victimes. Ses effets sont souvent durables et dévastateurs : peur paralysante, subordination, appauvrissement, sabotage du lien mère-enfant, dégradation de la santé, mort à petit feu, tentatives de suicide ou meurtre.
Le contrôle coercitif est une « conduite calculée et malveillante, déployée quasi-exclusivement par des hommes pour dominer une femme » (Stark, 2007) : en Angleterre et au Pays de Galles, qui l’ont incriminé en 2015, 832 des 853 personnes condamnées en 2024 pour contrôle coercitif étaient des hommes, soit 97,5 %.
Le contrôle coercitif des hommes sur les femmes est un précurseur majeur des féminicides, des suicides provoqués, des homicides d’enfants et des violences faites aux enfants hors zone de guerre. Même en l’absence d’hostilité envers les enfants, il les affecte pleinement, qu’ils soient directement ciblés ou « seulement » témoins de ce qui est fait à leur mère. Le risque pour les enfants est déchiffrable à l’aune du contrôle coercitif exercé sur la mère.
Les données montrent que 87 % des affaires portées devant les juges aux affaires familiales au Royaume-Uni et 83 % en Australie comportent des éléments de violence domestique/contrôle coercitif.
En France, sur le quart de million de personnes ayant déposé plainte pour violence conjugale (ministère de l’intérieur, 2024), 84 % des victimes sont des femmes (85 % des mis en cause sont des hommes), et 82 % des femmes victimes ont des enfants. Le Haut Conseil à l’égalité estimait en 2021 que 398 310 enfants en sont covictimes.
L’histoire du terme n’est pas au départ pas conjugale. Dès 1956-1957, Albert Biderman, sociologue militaire, décrit les méthodes coercitives utilisées pour obtenir la soumission des prisonniers de guerre américains pendant la guerre de Corée : isolement, épuisement, privations, menaces, démonstration de toute-puissance. Il montre que c’est le cumul de ces méthodes, et non une vulnérabilité des victimes, qui permet d’obtenir l’obéissance.
En 1992, Judith Herman, professeure de psychiatrie à Harvard University, montre que la répétition prolongée de tels comportements, subis dans un contexte de captivité (camps, régimes totalitaires, violence conjugale, violences sexuelles incestueuses), produit un trouble de stress post-traumatique complexe.
Les recherches féministes déplacent aussi la focale. Cette perspective, restructurée par Evan Stark, révèle la violence conjugale comme une captivité, une privation de ressources nécessaires au développement de la personne y compris en tant que citoyenne : une violence sociale.
La notion a, depuis, fait son chemin. Ainsi, la directive européenne 2024/1385 du 14 mai 2024 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et contre la violence domestique, nomme le contrôle coercitif. Il est au cœur des rapports parlementaires Chandler-Vérien (2023) et Josso-Guillotin (2025), d’une jurisprudence française et européenne, de formations des magistrats, d’une proposition de loi qui étend la protection aux enfants, d’une priorité de politique civile, du rapport « À vif » visant à guider la politique judiciaire en la matière, du premier rapport d’évaluation thématique de la France par le Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (2025).
À lire aussi : Juger les violences conjugales : une audience historique sur le contrôle coercitif en France
Ce changement de paradigme a des implications normatives majeures. Dans des systèmes juridiques et des pratiques professionnelles encore largement organisés autour de l’idée de conflit conjugal entre parties égales, il met au jour l’illusion d’une symétrie là où l’un des partenaires dispose d’un arsenal structurel de ressources – contrôle économique, social, surveillance numérique, instrumentalisation du déficit des procédures et de formation des professionnels – qui fausse jusqu’à l’accès effectif au droit.
Dans ce contexte, le contrôle coercitif n’est pas un simple choix terminologique, mais le nom d’un crime contre la liberté et les droits humains commis majoritairement contre des femmes, spécifiquement contre des mères, indissociablement contre des enfants, perpétré au sein de la famille et longtemps rendu indicible faute de mots.
Il devient à la fois outil de connaissance et levier de justice. Il permet de penser ensemble la prévention, la protection des victimes adultes et enfants, la poursuite et la responsabilisation des auteurs, et des politiques coordonnées –c’est-à-dire les quatre piliers de la convention d’Istanbul.
La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Membre du HCE depuis juin 2025
26.03.2026 à 15:43
Marie-Noëlle Rimaud, Professeur associé, département académique tourisme, Excelia

Si le Groenland se trouve depuis un an sous les feux de l’actualité du fait des récurrentes déclarations de Donald Trump, qui affirme vouloir l’annexer aux États-Unis, le territoire a également d’autres enjeux à gérer, à commencer par la gestion du tourisme. Fort de ses paysages spectaculaires et de l’attrait qu’exerce la culture inuit, le Groenland s’efforce de concilier accroissement des revenus générés par le tourisme et protection de ses atouts naturels et culturels face aux dangers d’un surtourisme.
Un dilemme majeur attend les Groenlandais en matière de tourisme dans les années à venir : développer résolument ce secteur… ou ne pas le faire, pour éviter ce que d’aucuns qualifient de « surtourisme ». Le Grand Nord a la cote et la construction d’aéroports capables d’accueillir des vols long courrier accentue les risques. Le géographe Rémy Knafou rappelait fort justement en 2023 que « la seule manière réellement opérationnelle de vouloir contrôler l’impact du tourisme dans des lieux peu ou pas habités est de ne pas s’y lancer ».
Jusqu’à tout récemment, en raison du climat nordique et de la nuit polaire, le tourisme se concentrait sur une courte période de l’année, de juin à fin août, et ne concernait que quelques sites emblématiques : essentiellement Ilulissat et son fjord glacé classé au patrimoine de l’Unesco, et la baie de Disko. Dès lors, le nombre de visiteurs étrangers était relativement limité : en 2023, il s’est élevé à 130 000 personnes.
Les détracteurs du tourisme craignent qu’avec la multiplication des vols directs (notamment entre Nuuk et New York), des développements touristiques exagérés fragilisent les milieux naturels et la qualité de vie locale et entraînent une folklorisation de la culture inuit. L’Organisation internationale du tourisme social alerte sur le risque, via le tourisme communautaire, de figer les identités locales dans une mise en scène artificielle, une image pittoresque généralement promue par les opérateurs touristiques étrangers.
Le réchauffement climatique perturbe déjà les modes de vie des communautés et des conflits d’usage pourraient apparaître autour des projets touristiques trop ambitieux, mal conçus, irrespectueux des coutumes ou des lieux.
Au-delà d’un plan, il semble pertinent d’encourager les autorités groenlandaises à poursuivre leurs réflexions par une identification des ressources naturelles patrimoniales. En plus des sites iconiques cités plus haut, il pourrait s’agir de la région de Kujataa (classée au patrimoine mondial de l’Unesco), le parc national du Nord-Est (réserve de biosphère), la faune et les paysages arctiques : l’inlandsis. Cette cartographie des ressources permettra de repérer les plus attractives, mais surtout les plus vulnérables, car rares et fragiles.
Visit Greenland, site web de promotion touristique appartenant au gouvernement du Groenland, a imaginé un concept, The Big Artic Five : Traîneau, Aurores boréales, Glace & neige, Baleines, Communautés. Attention toutefois à ne pas tomber dans l’aura mystique et le mythe du bon sauvage. Avec raison, plusieurs auteurs mettent en avant un attrait spécifique des régions polaires : l’imaginaire nordique. Alain Grenier soulignait ainsi en 2009 que « l’imaginaire du Nord constitue le premier attrait des régions nordiques et, à plus grande échelle, des régions polaires ». Nicolas Escach constatait en 2020 que « dans un monde saturé, l’Arctique est également associé à la promesse d’une réserve d’espace vierge, une sorte de retour ontologique aux origines ». La question de l’image à donner du territoire et de la manière de communiquer sera donc essentielle.
Dans un second temps, les décideurs groenlandais auront intérêt à conduire un recensement des parties prenantes du secteur du tourisme, afin le moment venu de les informer, de les sensibiliser, peut-être de les inciter à changer de regard, et enfin les accompagner. L’orientation d’une partie des dispositifs de soutien en faveur d’acteurs qui s’engagent dans la transition a montré son efficacité ailleurs.
In fine, il serait souhaitable de conduire une sorte d’auto-diagnostic sur les menaces liées au réchauffement climatique et à une capacité de charge touristique exagérée, par exemple en utilisant une matrice de criticité (ce qui permettrait d’établir une sorte de classement concernant l’exploitation de divers sites, qui irait d’un risque élevé ou considérable à l’absence de risque avéré).
Un documentaire diffusé sur Arte rappelle la dépendance du pays à la pêche (4 000 personnes, soit 10 % de la population, travaillent dans ce secteur), qui l’oblige à rechercher une diversification. Naaja H. Nathanielsen, la ministre des ressources naturelles, confirme dans le documentaire le besoin crucial de trouver des ressources supplémentaires :
« [Près de ] 54 % du budget de l’État vient de l’extérieur : il s’agit de la subvention accordée par le Danemark ainsi que de fonds qui viennent de l’UE. Nous avons donc une tâche très difficile à accomplir. Nous devons gagner plus d’argent par nos propres moyens afin d’être autosuffisants. »
Pour cela, des investissements conséquents devront être réalisés, car le pays manque cruellement d’infrastructures et les conditions climatiques et d’accès y sont beaucoup plus difficiles qu’ailleurs.
Comme je le précisais dans un article du Polar Journal, une loi sur le développement touristique est entrée en vigueur en novembre 2024. Elle confirme que le territoire souhaite faire du tourisme un moteur de croissance et offrir des opportunités aux entrepreneurs groenlandais. La question qui reste en suspens est l’équilibre entre les opérateurs locaux et les investisseurs extérieurs, jugés omniprésents. Aude Créquy regrettait déjà en 2012 que pour le tourisme de croisière ou celui d’aventure, l’argent circule plutôt de mains occidentales en mains occidentales.
Le nouveau texte introduit une politique d’investissement et de propriété plus restrictive. La loi impose désormais une autorisation pour exercer une activité touristique et exige que les titulaires de licences soient résidents et imposables au Groenland. Certaines activités, comme les croisières, sont limitées à des zones et périodes spécifiques ; mais l’entrée en vigueur de la loi est prévue au 1er janvier 2027, laissant un temps d’adaptation aux opérateurs.
Dans une analyse d’avril 2025, la banque nationale du Danemark lançait une mise en garde contre une tendance consistant à trop restreindre l’implication des investisseurs étrangers :
« Les investissements étrangers apportent généralement des connaissances et du capital-risque qui favorisent le développement des entreprises et les revenus de la société. Une structure commerciale plus large nécessite des investissements importants, et la base de ces investissements ne peut être créée uniquement à partir de l’épargne et du capital groenlandais. »
Autre mise en garde informelle : l’exemple de l’archipel norvégien du Svalbard. Sa ville principale, Longyearbyen, est « envahie » par les visiteurs durant une dizaine de jours l’été, ce qui a obligé le gouvernement à prendre des mesures restrictives. Visit Svalbard invite à réfléchir à la meilleure manière d’organiser le secteur : « Le Svalbard doit atteindre un équilibre optimal sur la destination en garantissant “le bon nombre de visiteurs au bon endroit et au bon moment” – “The right volumes of the right guests in the right place at the right time” (4R). La destination donnera la priorité aux marchés et segments qui contribuent de manière constante à la création de valeur locale la plus élevée avec l’empreinte la plus faible (rendement élevé, faible impact). »
En matière d’organisation agile, le pilotage des croisières d’observation des baleines dans le Saint-Laurent, au Canada peut également servir de modèle.
Les arbitrages finaux seront importants : quel sera le volume de touristes, et s’agit-il de tenter d’attirer un tourisme de masse ou un tourisme de luxe ; la désaisonnalisation est-elle recherchée et si oui, comment, y parvenir ? Quels seront les hauts lieux touristiques (c’est-à-dire ceux sur lesquels la communication groenlandaise insistera le plus) et comment les protéger ? Quels partenaires financiers pour les porteurs de projet locaux et comment s’assurer d’un retour sur investissement suffisant pour les communautés ?
Le Groenland appartient aux Groenlandais ! Mais son avenir dépendra aussi de la capacité des autres nations à reconnaître ce pays et à le respecter. La déclaration de Naaja H. Nathanielsen sur LinkedIn mi-janvier 2026 – « j’inviterai les pays partageant les mêmes idées à rendre notre région sûre dans une collaboration respectueuse : investir, s’engager et être un allié » – peut apparaître comme un programme souhaitable.
Marie-Noëlle Rimaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.