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13.07.2026 à 17:17

Échecs budgétaires et optimisation bi-niveau : pourquoi les politiques publiques dérapent

Stefano Nasini, Professeur de Méthodes Quantitatives, IÉSEG School of Management

Et si certaines difficultés des politiques à atteindre leurs objectifs pouvaient être levées grâce à des outils mathématiques. L’optimisation bi-niveau pourrait-elle être une solution ?
Texte intégral (2437 mots)

La réussite d’une politique publique dépend pour partie de la réaction des agents économiques. Pour cela, la définition des moyens et des objectifs doit intégrer les réactions des ménages ou des entreprises. Or, cela s’avère souvent très complexe. Des avancées dans la puissance de calcul apportent des pistes intéressantes. Illustration avec la politique du logement.


À l’horizon 2027, la France devra trouver des dizaines de milliards d’euros d’ajustements budgétaires pour respecter ses engagements, selon les estimations de l’observatoire français des conjonctures économiques. Le défi n’est pas seulement de décider où couper, taxer ou plafonner. Il est surtout d’anticiper les stratégies d’adaptation des ménages et des entreprises, car chaque réforme modifie leurs choix économiques : ils réagissent en ajustant leurs achats, leurs investissements, leurs demandes d’aide ou de logement.

Une économie annoncée peut alors avoir un effet boomerang : contournements, reports vers d’autres guichets publics, blocages administratifs ou coûts indirects. Dans un tel contexte, une politique efficace doit être pensée comme une décision stratégique, dont le résultat dépend aussi des réponses qu’elle déclenche.

Un laboratoire de l’effet boomerang

Le logement constitue un terrain particulièrement parlant pour comprendre ces effets boomerang. C’est un secteur où les règles publiques ne se contentent pas de distribuer des aides ou de fixer des plafonds : elles modifient directement les arbitrages des ménages. Lorsqu’une allocation, un barème ou un plafond rend le logement social nettement plus avantageux que d’autres solutions, et que l’offre de petits logements reste rare, les ménages déjà logés peuvent avoir intérêt à conserver leur logement plutôt qu’à prendre le risque d’un déménagement coûteux, incertain ou moins favorable.


À lire aussi : Derrière le sans-abrisme, la face cachée du mal-logement


Cette logique individuelle, parfaitement rationnelle à l’échelle d’un ménage, produit alors un blocage collectif. Deux phénomènes se superposent. D’un côté, la pression de la demande atteint des niveaux records : plus de 2,6 millions de ménages étaient en attente au premier semestre 2024, selon l’Union sociale pour l’habitat. De l’autre, l’offre effectivement disponible se renouvelle lentement : la Cour des comptes observe une rotation annuelle inférieure à 8 % en 2020, contre plus de 10 % en 2011. La tension naît précisément de cet écart entre une demande élevée et un flux de logements qui se libèrent trop lentement. En Île-de-France, cette tension est particulièrement visible dans le parc social : la demande de T1 est 20 fois supérieure à la capacité d’attribution.

Trop d’interventions inefficaces ?

Ce constat conduit au cœur du problème. Si la tension persiste malgré l’intervention ancienne et massive de l’État sur le marché du logement, ce n’est pas seulement parce que les objectifs seraient mal choisis ou les moyens insuffisants. C’est aussi parce que chaque règle publique crée des incitations, donc des réponses. Un plafond de ressources, une aide, une exemption, une priorité d’attribution ou une pénalité ne produisent pas seulement un effet comptable immédiat : ils modifient les stratégies des ménages. Certains restent, d’autres demandent un relogement, d’autres se tournent vers le parc privé, d’autres encore attendent, ou cherchent à entrer dans une catégorie plus favorable.

L’État poursuit alors une cible mobile : le résultat final d’une politique dépend des comportements qu’elle déclenche. Or ces stratégies d’adaptation sont difficiles à anticiper, à quantifier et à intégrer au moment même où la décision publique est prise.

Une cible mouvante

Comment décider, alors, lorsque l’effet réel d’une politique dépend des réactions qu’elle provoque ? Le problème n’est pas seulement de savoir que les ménages et les entreprises s’adaptent. Les économistes le savent depuis longtemps, et la théorie économique dispose déjà de cadres pour représenter ces interactions, comme les jeux de Stackelberg ou les fonctions de réaction des banques centrales. La difficulté est plus opérationnelle : comment intégrer la complexité computationnelle de ces réactions dans la conception même d’une politique publique, avant que la réforme ne soit appliquée ?

C’est ici que l’optimisation bi-niveau devient utile. Elle permet de représenter une décision publique comme une interaction stratégique entre un décideur et des agents qui réagissent à ses choix. Le décideur public, que l’on appelle le leader, choisit d’abord une politique, notée « x » : un barème, une taxe, une subvention, une exemption ou une règle d’attribution. Les ménages, les entreprises ou les citoyens, que l’on appelle les suiveurs, répondent ensuite par leurs propres décisions. Ces décisions ne sont pas indépendantes de la règle adoptée : elles dépendent de x. On les note donc « y(x) », c’est-à-dire les réponses des agents à la politique choisie.

La nouveauté n’est donc pas de constater que les agents réagissent, mais de pouvoir intégrer ces réactions dans des politiques beaucoup plus complexes qu’un simple taux ou un prix unique. Dans la réalité, une réforme combine souvent des barèmes, des seuils, des quotas, des zonages, des exemptions et des contraintes de capacité. L’enjeu est alors de choisir une règle publique en tenant compte, dès sa conception, des comportements qu’elle risque de déclencher.

Dans ce cadre, l’État ne mesure pas seulement l’effet direct de sa décision x. Il cherche à évaluer son effet réel, que l’on peut noter F(x, y(x)) : le résultat obtenu une fois que les ménages et les entreprises ont adapté leurs choix à la règle adoptée. Selon le cas, cette fonction peut représenter une économie budgétaire nette, le nombre de logements effectivement libérés, le coût total pour les finances publiques, ou un compromis entre efficacité, équité et faisabilité politique. Le problème consiste donc à choisir la politique x qui produit le meilleur résultat, en anticipant les réponses y(x). Lorsque ces réponses sont nombreuses, hétérogènes et contraintes par des ressources limitées, la difficulté devient aussi computationnelle.

Un vrai casse-tête computationnel

Prenons un exemple volontairement simplifié. Supposons qu’une collectivité souhaite libérer de grands logements sociaux occupés par des ménages devenus plus petits, afin de les attribuer à des familles en attente. Elle envisage une mesure combinant trois leviers : une contribution mensuelle en cas de sous-occupation, une aide au déménagement et des exemptions pour les ménages fragiles. Sur le papier, le calcul semble immédiat : si 1 000 ménages sont concernés et que la contribution est fixée à 50 euros par mois, la recette attendue atteint 600 000 euros par an. Mais ce raisonnement suppose implicitement que tous les ménages restent en place et paient. Or c’est précisément ce qui risque de ne pas se produire.

Certains ménages resteront et paieront. D’autres demanderont un logement plus petit dans le parc social. D’autres encore chercheront une solution dans le parc privé, ce qui peut accroître le coût des aides au logement. Imaginons que, parmi les 1 000 ménages concernés, 450 demandent un logement plus petit, alors que seuls 150 T1 ou T2 sont disponibles dans l’année. Les 300 autres restent bloqués dans la file d’attente. Si 200 ménages basculent vers le parc privé avec une aide publique supplémentaire de 120 euros par mois, cela représente déjà 288 000 euros de dépense annuelle supplémentaire, sans compter l’effet possible sur les loyers du parc privé. Si, en outre, 250 ménages sont exemptés ou différés, et que seuls 100 paient effectivement la contribution, la recette réelle n’est plus de 600 000 euros, mais de 60 000 euros. Dans ce scénario, la mesure ne libère que 150 grands logements et déplace une partie de la dépense publique vers d’autres guichets.

À propos de l'explosion combinatoire

La difficulté ne tient donc pas seulement au calcul d’une taxe ou d’une aide, mais à l’enchaînement des réactions qu’elles provoquent. Supposons, par exemple, que l’administration teste cinq niveaux de contribution, quatre montants d’aide au déménagement, trois durées de période transitoire, trois règles d’exemption et quatre critères de priorité géographique, comme le montre la Figure 1. On obtient déjà 5 × 4 × 3 × 3 × 4 = 720 configurations de politique publique. Pour chacune d’elles, il faut encore anticiper les réponses de ménages hétérogènes. Même avec seulement vingt types de ménages et quatre réactions possibles par type, cela représente 420 =1 099 511 627 776 profils de réaction. Au total, l’espace à explorer atteint donc 720 × 420 = 791 648 371 998 720 combinaisons politique-réactions. C’est cette explosion combinatoire qui rend ces problèmes impraticables par simple énumération.

Figure 1 : L’Optimisation bi-niveau dans les politiques du logement.

L’explosion combinatoire ne signifie pas que ces problèmes sont insolubles. Elle signifie surtout qu’ils ne peuvent pas être abordés par une simple énumération de toutes les politiques et de toutes les réactions possibles. Pour les rendre analysables, il faut les formuler comme des problèmes structurés sur le plan mathématique et numérique. Les progrès récents en optimisation numérique, en simulation et en calcul parallèle permettent déjà d’explorer ce type de scénarios de manière beaucoup plus organisée. À plus long terme, le calcul quantique pourrait encore élargir cet horizon, même s’il ne constitue pas aujourd’hui une solution immédiatement mobilisable pour la décision publique.

Importer la perspective bi-niveau dans l’analyse des échecs budgétaires

Cet effort de structuration mathématique et numérique a déjà été mené dans d’autres domaines où l’optimisation bi-niveau s’applique. La logique leader-suiveurs n’est donc pas propre au logement, ni même aux politiques publiques. Elle apparaît chaque fois qu’une autorité centrale fixe des règles, tandis que des acteurs autonomes prennent ensuite leurs propres décisions à l’intérieur de ce cadre. Dans mes travaux, cette architecture a par exemple été mobilisée en finance, lorsqu’une banque définit des règles générales d’allocation ou de gestion du risque, tandis que des entités décentralisées et des intermédiaires prennent des décisions plus fines, parfois en tension avec l’objectif initial (articles 1, 2, et 3) ; dans les transports urbains, lorsqu’un opérateur choisit des investissements, des tarifs ou des péages tout en anticipant les choix d’itinéraires des usagers ; ou encore dans l’organisation des entreprises, lorsqu’une maison mère fixe des incitations à la production, comme des prix de transfert ou des investissements technologiques, puis observe comment les filiales ajustent leur comportement.

Plusieurs situations, une seule logique : réduire le risque d’effet boomerang

De la finance aux transports, en passant par l’organisation des entreprises, le même schéma revient : une règle fixée en amont déclenche des réponses en aval. Le logement montre que ce schéma n’a rien d’abstrait. Un barème, un plafond, une subvention, une exonération ou une priorité d’attribution représentent des signaux qui modifient les décisions des ménages : rester, déménager, demander un relogement, différer un choix ou arbitrer entre parc social et parc privé.

C’est pourquoi une réforme ne peut pas être évaluée uniquement à partir de son effet attendu sur le papier. Elle doit aussi être testée à travers les réactions qu’elle est susceptible de provoquer. Les outils d’optimisation numérique, de simulation et de calcul parallèle permettent désormais d’explorer ces scénarios de façon plus structurée que par simple intuition ou par énumération exhaustive. Ils ne remplacent pas le choix politique, mais rendent plus visibles les arbitrages entre économies budgétaires, justice sociale et faisabilité.

Dans un contexte où chaque milliard compte, l’enjeu n’est donc pas seulement d’être « plus strict » ou « plus généreux ». Il est de concevoir des politiques suffisamment robustes pour rester efficaces une fois les comportements ajustés. C’est précisément ce que permet la perspective bi-niveau : transformer une réforme en laboratoire de scénarios, afin de réduire le risque qu’une économie annoncée se retourne en effet boomerang.

The Conversation

Stefano Nasini ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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13.07.2026 à 17:16

Se déconnecter en montagne : pourquoi les refuges nous font tant de bien

Isabelle Frochot, Maître de Conférences HDR - Comportement du Consommateur, Université Bourgogne Europe

Alain Decrop, Professeur de marketing , Université de Namur

Que vont chercher les randonneurs pendant les vacances ? Une étude révèle leurs motivations. Un besoin de se recentrer sur l’essentiel. Comment y accéder ?
Texte intégral (1751 mots)

Surcharge mentale, fatigue chronique, frustrations diverses, mais que cherchons-nous vraiment quand nous fuyons nos écrans et nos agendas surchargés ? Une étude menée auprès de randonneurs séjournant dans les refuges alpins apporte des éléments de réponse. Ce qui les motive, c’est surtout la capacité retrouvée à nous reconnecter à nous-mêmes, aux autres et au monde.


La vie contemporaine est gouvernée par ce que le sociologue Hartmut Rosa appelle l’accélération sociale : toujours plus de tâches, de messages, de décisions, dans toujours moins de temps. L’individu hypermoderne est libre, mais épuisé, malade du temps et tiraillé entre différentes injonctions et responsabilités, incapable de ralentir. Le burn-out n’est plus une pathologie marginale, il est devenu un horizon malheureusement familier.

Face à cela, la demande explose pour tout ce qui promet une déconnexion radicale avec le quotidien, comme les retraites de méditation, les séjours de digital detox, mais aussi les pèlerinages… Même si cette tendance ne remettra pas en cause le tourisme de masse, elle démontre une volonté claire et croissante pour des vacances où l’on vient volontairement se perdre et couper clairement avec un quotidien très (trop ?) chargé. Cette évolution s’observe également dans la demande grandissante pour les vacances en van, ou à vélo.


À lire aussi : Détox digitale : se déconnecter, entre le luxe et le droit fondamental


Par ailleurs, la randonnée est désormais le sport le plus pratiqué en France, avec 27 millions de pratiquants. Les hébergements ne sont pas en reste, avec un foisonnement d’offres facilitant la déconnexion. Les hôtels du silence en sont un bel exemple mais des formules plus anciennes connaissent également un engouement certain. Ainsi, la fréquentation des refuges alpins a bondi de 40 % en 2022 par rapport à l’avant-Covid. Toutes ces évolutions démontrent qu’un changement de fond s’opère et qu’il mérite d’être étudié.

Les refuges alpins comme échappatoire

Pour mieux comprendre le mécanisme de déconnexion, nous avons mené 45 entretiens individuels approfondis avec des randonneurs séjournant dans 12 refuges différents des Alpes françaises, complétés par 18 journées d’observation participante. Les refuges offrent une prestation relativement frugale avec un confort minimal : pas de wifi, dortoirs collectifs, menu unique servi à heures fixes, toilettes sèches, pas toujours d’eau chaude dans les douches, etc. Les refuges que nous avons étudiés ne sont accessibles qu’à pied. À leur arrivée, les randonneurs posent leurs sacs, laissent leurs chaussures de randonnée à l’entrée et socialisent avec des inconnus autour de grandes tablées.

Ce qu’ils sont nombreux à valoriser, c’est la coupure nette que cet univers de vacances leur offre spontanément. La combinaison de l’effort (la marche), l’univers montagnard naturel et grandiose, et la frugalité des refuges offrent un univers de vacances « ultra-déconnectant ». Tous identifient un lâcher-prise rapide, spontané, tant physique que psychologique. Ainsi, Noé déclare « Je suis surchargé de responsabilités. Ici, il suffit de penser à la météo du lendemain et à l’heure du lever. C’est une parenthèse enchantée. »


À lire aussi : Refuges de montagne : entre regain de fréquentation et menaces climatiques


Ces refuges sont limités en connexion digitale (pas de wifi, pas ou peu de réseau), c’est donc une coupure qui s’impose et que les usagers apprécient : « Rien que le fait de ne pas pouvoir avoir accès à Internet, ça fait vraiment du bien. Je pense à rien, je discute avec les gens. Ça nous humanise. » (Florence). Si, pour ces vacanciers, la déconnexion est la première étape des vacances, c’est aussi une condition pour qu’ils se rendent enfin disponibles pour leurs vacances et pour y vivre des moments intenses.

Une disponibilité résonante

Notre analyse de données a progressivement fait émerger un concept que nous n’avions pas anticipé, celui de disponibilité résonante. Ce dernier traduit un état spontané d’ouverture et de réceptivité qui s’installe une fois la déconnexion opérée. Cet état rend les individus capables de se reconnecter différemment à leur expérience et, plus largement, au monde environnant.

Plus précisément, l’état de disponibilité résonante est caractérisé par cinq dimensions :

  • l’instantanéité : vivre pleinement le moment présent, sans l’emprise des horaires ni des obligations ;

  • la sérénité : un apaisement mental profond, le sentiment de se vider de ses fardeaux ;

  • l’humilité : face à la montagne, à son échelle et à sa puissance, on retrouve sa juste place, comme en témoigne Baptiste : « J’aime me sentir tout petit, redevenir une petite chose qui galope sur la terre » ;

  • l’oisiveté : la permission (rare dans nos sociétés) de ne rien faire et de l’apprécier : « Je crois que c’est le seul endroit où je suis capable de ne rien faire » (Fabrice) ;

  • l’acceptation : les contraintes du refuge ne sont pas vécues comme des privations mais comme des conditions favorables au retour à l’essentiel.

Contrairement à la pleine conscience (en anglais mindfulness) qui nécessite un apprentissage et une intention, la disponibilité résonante survient spontanément. Ce n’est pas une technique. C’est un état que l’environnement et l’activité étudiés provoque.

Il est important de comprendre cet état car il est une clé d’entrée à une transformation importante chez nos « informants », qui va venir donner du sens à leurs vacances et à leurs vies.

Des décisions prises en altitude

Une fois en disponibilité résonante, les randonneurs ne se reconnectent pas à ce qu’ils ont quitté, mais bien à autre chose. La première reconnexion est à eux-mêmes. La marche ouvre un espace de réflexion que la vie ordinaire ne permet plus ; on vagabonde dans sa tête, on repense et réévalue des événements/situations personnels…

Ainsi, plusieurs participants évoquent des décisions prises en altitude, des priorités retrouvées, un rapport à soi plus lucide. Le quotidien est donc toujours présent, mais très différemment. La personne se recentre sur l’essentiel avec une distanciation qui ouvre un espace de réflexion dans un état d’esprit bienveillant.

Deuxièmement, les vacanciers se reconnectent aux autres. Le refuge est un lieu de socialisation spontanée, le tutoiement prend vite le dessus, on partage des tablées, on échange des conseils… Les familles retrouvent une disponibilité mutuelle que le quotidien a érodée. Dans cette dynamique, le gardien joue un rôle central : au-delà de la gestion de son refuge, il veille, guide, conseille, fédère…

Un sentiment d’émerveillement

Enfin, les usagers se reconnectent à l’univers. La confrontation à la montagne, à sa beauté et sa démesure provoque ce que certains chercheurs appellent le sentiment d’émerveillement qui convoque une révision de leur compréhension du monde et de leur manière de l’habiter.

Si notre étude porte sur un environnement très spécifique de vacances, nos résultats dépassent largement le cadre des refuges alpins. Ils viennent nous rappeler que nous avons à disposition des environnements naturels, authentiques et immersifs qui permettent spontanément de retrouver un rapport à soi et au monde, apaisé et plus riche. Ils viennent également questionner d’autres formules de vacances, certes appréciables, comme les hôtels-clubs ou les croisières. Ceux-ci tendent davantage à la reproduction en partie du quotidien plutôt que de permettre de rompre avec lui.

Back Mountain 2024.

Une source d’iniquité ?

La pratique de la randonnée en montagne soulève cependant une question d’équité car elle est socialement connotée. En effet, les adeptes de la montagne et des refuges les fréquentent souvent depuis leur enfance. Même si l’on rencontre différents types de randonneurs, les niveaux d’éducation ont tendance à rester élevés – enseignants, ingénieurs, étudiants…

Ouvrir cet univers à des clientèles non-expertes est un enjeu de taille et qui nécessite des accompagnements aussi bien pour le matériel que la transmission de compétences et de réassurance.

Les Grecs avaient la skhole, ce temps libre, fécond et non planifié, consacré à la sagesse plutôt qu’à la productivité. Les Romains avaient l’otium, un temps de loisirs productif dédié à la lecture, l’écriture, la culture. Ces temps se sont étiolés par nos rythmes de vie effrénés. La montagne, elle, les distribue encore avec une certaine générosité, à condition qu’on en accepte ses conditions.

The Conversation

Ce travail a bénéficié d'une aide de l'Etat gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre du programme « France 2030 » portant la référence ANR-15-IDEX-0002 via le Labex ITTEM

Alain Decrop ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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13.07.2026 à 14:10

Les volcans du Cantal sont des montagnes…de verre!

Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Lorsqu’on parle de verre, il faut garder en tête la polysémie du terme : il y a le verre que l’homme fabrique depuis des millénaires, mais aussi toute une série de verres naturels.
Texte intégral (1556 mots)
Le Puy Mary est un sommet des monts du Cantal, vestige du plus grand stratovolcan d'Europe. Il culmine à 1 783 mètres d'altitude. Wikimédia, CC BY

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. Ce mardi 14 juillet, les coureurs du Tour de France vont traverser les volcans du Cantal sans craindre les crevaisons… et pourtant, ils traversent des montagnes de verre ! En effet, la plupart des laves volcaniques sont essentiellement constituées de verre.


Pour un géologue, parler de « verre en cristal » est une aberration : dans la nature, le verre est un matériau solide amorphe – c’est-à-dire désordonné à l’échelle atomique, contrairement au cristal. C’est une sorte de liquide figé.

Lorsqu’on parle de verre, il faut se méfier de la polysémie du terme : il y a le verre que l’homme fabrique depuis des millénaires pour concevoir par exemple des vitres ou des récipients, mais il existe aussi toute une série de verres naturels.


À lire aussi : Fées, lutins et extraterrestres, comment le pic de Bugarach a donné vie aux mythes les plus fous


Comme l’explique Daniel R. Neuville, chargé de recherche à l’Institut de Physique du Globe de Paris, un « verre » est un silicate fondu fabriqué par l’homme, tandis qu’une lave volcanique ou un magma est un silicate issu des profondeurs de la terre – ou d’autres planètes.

Quand une coulée de lave refroidit rapidement, sa matière ne peut cristalliser, elle se fige alors sous forme de verre. On observe une « bordure figée » autour de certaines coulées, filons, ou bombes volcaniques.

Certaines roches sont particulièrement riches en verre, tels les magmas riches en silice, comme le sont les magmas acides.


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Avec une telle composition chimique, les molécules ont tendance à polymériser, ce qui explique leur forte viscosité. Cette consistance limite la diffusion des éléments, qui ne réussissent alors pas à se mettre aux endroits ad hoc pour former des cristaux. La polymérisation conduit à une roche non organisée (à l’inverse des cristaux) qui, en refroidissant donne un verre : l’obsidienne.

Il existe aussi le verre des impactites ou celui des tectites. Les impactites sont des verres naturels formés au moment de l’impact d’un astéroïde. A l’inverse des tectites, elles n’ont pas été projetées dans l’atmosphère. On retrouve dans la composition chimique des impactites des traces de la météorite incidente.

La Vallée de Pantasma, au nord du Nicaragua, aurait été formée par l’impact d’un astéroïde il y a 800 000 ans. CNRS

Le verre industriel

Le verre industriel, lui, est obtenu par fusion d’une roche siliceuse, généralement du sable. Des éléments sont souvent ajoutés pour en modifier les propriétés : le pyrex, par exemple, plus résistant aux chocs thermiques qu’un verre ordinaire, est enrichi en bore.

Les puissants de ce monde ont longtemps possédé des objets d’une grande rareté et donc précieux. Parmi ces objets, on trouvait des coupes, ou des verres, en « cristal de roche », c’est-à-dire en quartz (un oxyde de silicium cristallisé). Ces objets avaient un magnifique éclat lumineux et un son caractéristique. Pour imiter ces objets précieux et fabriquer des verres en « cristal », on a ajouté à la composition siliceuse un oxyde de plomb qui apporte l’éclat et permet d’obtenir un son caractéristique.

Deux objets en « cristal » A gauche : coupe en cristal de roche (en quartz). Trésor du MNHN DR A droite : Verre en cristal. Ce verre (objet) est un vrai verre (matière) : les faces taillées permettent de mieux jouer avec la lumière L Carpentier. Fourni par l'auteur

Plus il y a de plomb, plus le son est cristallin : la vitesse de la lumière est fonction du milieu dans lequel elle se propage. Plus le milieu est dense, plus la lumière est fortement déviée, elle peut aller jusqu’à la réflexion complète si le cristal est taillé en facettes, qui jouent alors le rôle de miroirs. Pour la même raison, le son qu’un tel verre produit lorsqu’on le fait vibrer est plus aigu, plus… cristallin.


Une version plus longue de ce texte a été publiée le 29 juin 2026 sur le site Planet Terre de l’ENS Lyon.

The Conversation

Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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