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12.06.2026 à 12:20

Non, les basketteurs de la NBA ne sont ni des bêtes ni des guerriers

Audrey Portes, Assistant Professor, Montpellier Business School

Audrey Missonier, Associate professor, Montpellier Business School

Clément Dubreuil, Professeur et chercheur à KEDGE Business School, auteur d'une thèse sur la violence et le rugby, Kedge Business School

Franck Celhay, Professor, Montpellier Business School

Spurs, Wolves, Thunder, Hawks… les finales NBA 2026 battent leur plein. Derrière ces noms, une question se pose : que révèlent-ils sur notre conception du sport ?
Texte intégral (2382 mots)

Spurs, Wolves, Thunder, Hawks… les finales NBA 2026 battent leur plein. Les noms des équipes renvoient à un imaginaire qui est tout sauf neutre. Que révèlent-ils sur la conception du sport ? Quelles en sont les conséquences ?


Pour rejoindre les finales NBA 2026, les Spurs de San Antonio, portés par un Victor Wembanyama omniprésent, ont dû éliminer les Timberwolves du Minnesota, puis arracher la victoire aux Thunder d’Oklahoma City. De leur côté, les Knicks de New York ont affronté les Hawks d’Atlanta, ainsi que les Cavaliers de Cleveland.

Wolves, Cavaliers, Thunder, Hawks… en observant le nom de ces équipes, un constat s’impose : la NBA est peuplée de prédateurs, de guerriers et de forces hostiles.

Logos passés et présents des Wolves, des Thunder, des Hawks et des Cavaliers. Wikimedia

Que disent vraiment les noms des équipes NBA ?

Ce constat n’est pas anodin. Une recherche récente publiée dans European Sport Management Quarterly, menée sur les 124 franchises des quatre grandes ligues nord-américaines (MLB, NBA, NFL, NHL), révèle que 79 % des équipes professionnelles portent un nom métaphorique. Il est évident que les joueurs des Chicago Bulls ne sont pas littéralement des taureaux, pas davantage que les Golden State Warriors ne sont des guerriers.

Pourtant, ces noms ne sont pas que le produit d’un folklore sportif amusant. Ils façonnent, souvent à notre insu, la façon dont nous percevons le sport.


À lire aussi : Mascottes sportives : les clubs peuvent-ils devenir les nouveaux champions de la biodiversité ?


Un langage qui structure notre vision du monde

Pour comprendre pourquoi, il faut s’appuyer sur la théorie des métaphores conceptuelles de George Lakoff et Mark Johnson. Lakoff et Johnson montrent que les métaphores sont omniprésentes dans notre langage courant, structurent notre façon de penser et influencent nos comportements.

Ainsi, les métaphores comparant les discussions à des « joutes verbales » où les participants « attaquent » puis « défendent » leurs « positions » révèlent que nous conceptualisons le débat d’idées comme un affrontement plutôt que comme un échange bienveillant.

Les noms des équipes sportives fonctionnent de la même manière. En nommant une équipe les Predators de Nashville ou les Sharks de San José, on ne choisit pas seulement un nom accrocheur : on ancre dans l’esprit du public une représentation particulière de ce que sont les athlètes et de ce qu’est le sport.

Les athlètes comme bêtes sauvages ou guerriers

Notre recherche révèle que derrière la diversité apparente des noms, une représentation écrasante domine. Les athlètes y sont avant tout conceptualisés comme des bêtes sauvages (Bears, Tigers, Wolves, Raptors, Jaguars…) ou comme des guerriers (Warriors, Vikings, Raiders, Cavaliers…). À un niveau plus abstrait, ces métaphores convergent vers une conception commune : le sport comme combat brutal.

Qu’il s’agisse des Vipers, des Blackhawks, des Sabres ou des Titans, la grande majorité des noms d’équipes évoquent la violence, la prédation ou la guerre. Ce constat est remarquablement stable d’une ligue à l’autre, ce qui suggère que cette représentation n’est pas le reflet des spécificités de chaque sport, mais bien d’une conception culturelle du sport plus large.

Différencier sans sortir du moule : quelles solutions alternatives ?

Ce constat soulève un paradoxe intéressant du point de vue du management des marques. Si presque toutes les franchises utilisent des métaphores, comment se différencient-elles les unes des autres ?

Notre recherche identifie trois niveaux de différenciation. Au niveau le plus superficiel, des équipes, comme les Bulls, les Raptors ou les Hornets, partagent la même métaphore sous-jacente (les athlètes sont des bêtes sauvages) et ne se distinguent que par les attributs spécifiques de l’animal choisi : la puissance brute pour le taureau, la voracité du rapace, la rapidité de la guêpe. La différenciation reste marginale.

À un niveau intermédiaire, des équipes, comme les Warriors ou les Cavaliers, mobilisent une métaphore distincte pour les athlètes (ce sont des guerriers, non des animaux). Tout en conservant la même vision du sport comme combat. La différenciation est plus marquée : ces équipes évoquent la stratégie militaire, la discipline, le courage, plutôt que l’instinct animal.

C’est au troisième niveau que la différenciation devient fondamentale, parce qu’elle rompt avec la métaphore dominante du sport-combat. Quelques équipes, très minoritaires, mobilisent des univers radicalement différents. L’Utah Jazz et les St. Louis Blues (NHL) conceptualisent les athlètes comme des musiciens, tandis que les Washington Wizards ou les Orlando Magics convoquent le thème de la magie.

Une conceptualisation alternative du sport comme art est alors proposée. Ce faisant, ils communiquent une image plus valorisante des athlètes opposant des valeurs de virtuosité, de créativité et de maîtrise technique à celles de puissance brute et d’instinct primal. Une promesse de beau jeu est ainsi formulée, qui se distingue de celle de l’affrontement violent.

Niveaux de différentiation en fonction des conceptualisations sous-jacente des athlètes et du sport. Infographie des auteurs

Des noms innocents aux conséquences réelles

Au-delà de ces implications en termes de différenciation, le choix de métaphores associant le sport à un combat brutal touche également à la responsabilité sociale des franchises. Conceptualiser les athlètes comme des bêtes sauvages ou des machines de guerre porte des valeurs positives comme la combativité ou l’engagement mais dès lors que ce type de métaphores s’impose comme le modèle dominant, cela contribue à une normalisation de l’agressivité.

Pour vérifier empiriquement ce mécanisme, nous avons conduit une étude auprès de 1 140 spectateurs de basket-ball, et recueilli ce que leur évoque différents noms d’équipes métaphoriques de la NBA G-League (ligue de développement). Les résultats sont attendus mais éloquents : les noms connectés aux métaphores « bêtes sauvages » ou « guerriers » génèrent significativement plus d’associations liées à la violence, au danger et à l’agression.

À l’inverse, des noms, comme Rip City Remix ou Capital City Go-Go, liés à la musique et à l’art, suscitent des associations centrées sur la créativité, le jeu, l’amusement voire la diversité (pour les remix).

Associations d’idées générées par des noms d’équipes de la NBA G-league. Infographie des auteurs, CC BY

Ces résultats rejoignent ceux d’autres études montrant que l’exposition répétée à des systèmes de métaphores dominants contribue à normaliser des croyances ou comportements. Ici, les résultats montrent que les noms choisis participent d’une naturalisation de la violence dans le sport, un processus d’autant plus insidieux que la dimension humoristique de ces métaphores permet simultanément d’annoncer et de dédramatiser la promesse d’un spectacle violent.

Nommer autrement : une responsabilité de marque

Ces constats ont des implications pratiques directes pour les dirigeants sportifs. Le choix d’un nom d’équipe est souvent laissé à des concours de fans, une pratique répandue dans les nouvelles franchises ou à l’occasion de rebranding. Si cette démarche favorise l’engagement du public, elle tend aussi à reproduire, par mimétisme, les mêmes clichés et à perpétuer les mêmes représentations.

L’exemple des Washington Redskins (les « Peaux rouges ») illustre les risques de l’inertie. L’équipe de NFL avait dû abandonner son nom en 2020 après des décennies de protestation des communautés amérindiennes autochtones, sous la pression conjuguée des sponsors et des partenaires commerciaux. L’équipe de football s’est ainsi retrouvée sans nom pendant près de deux saisons avant d’adopter celui de Washington Commanders.

Inversement, l’équipe de NBA de Washington montre qu’il est possible de faire preuve d’initiative. L’équipe ayant décidé de changer son nom de Washington Bullets (balles) à Wizards(magiciens), dès 1997, pour éviter de diffuser des connotations violentes.

BFM 2025.

Ainsi, choisir un nom qui s’affranchit de la métaphore dominante du sport-combat n’est pas seulement un acte de différenciation stratégique, c’est aussi une forme de responsabilité sociale. Il s’agit de décider quelles valeurs une franchise souhaite incarner et diffuser, au-delà des victoires sur le terrain.

Alors que le Game 5 des finales NBA 2026 se jouera dimanche, la question mérite d’être posée : que se passerait-il si, au lieu de mettre en scène chaque soir un affrontement de prédateurs et de guerriers, certaines équipes choisissaient de raconter une autre histoire ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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11.06.2026 à 13:13

ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot

Sébastien Martin, Maître de conférences en droit public HDR, Université de Bordeaux

Élodie Annamayer, Docteure en droit de l'université de Bordeaux, Université de Bordeaux

Le Conseil constitutionnel a sauvé les ZFE, mais n’empêchera pas un retour du sujet dans le débat politique. En cas d’abandon définitif, la France risque une condamnation par l’UE.
Texte intégral (1959 mots)

Fin mai 2026, le Conseil constitutionnel a sauvé les zones à faibles émissions mobilité, les ZFE, en annulant leur suppression. Cette décision, qui intervient sur la forme plutôt que sur le fond, n’empêchera probablement pas un retour du sujet dans le débat politique. Une généralisation trop rapide pourrait expliquer en partie le sort tumultueux connu par le texte. Mais, en cas d’abandon définitif de la mesure, le risque de recadrage de la France par l’Union européenne – et, en particulier, de condamnation par la Cour de justice de l’UE – est réel.


Dans une décision du 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel vient de donner un sursis aux zones à faibles émissions mobilité (ZFE). Il est revenu sur la suppression, qui avait été actée avec l’adoption de la loi dite de simplification de la vie économique, pour un motif d’ordre procédural.

Sur le fond, le juge constitutionnel ne s’est donc pas prononcé sur la compatibilité de la suppression avec les dispositions de la Charte de l’environnement, consacrant notamment le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, ou avec le droit à la protection de la santé, garanti par le préambule de 1946.

Les ZFE n’en restent pas moins un dispositif clivant. Il y a donc fort à parier que leur suppression revienne d’ici peu en débat politique devant la représentation nationale.


À lire aussi : Faut-il supprimer les zones à faibles émissions au nom de la justice sociale ?


Un signe fort de « backlash » écologique

Lors de l’adoption de la loi d’orientation des mobilités en 2019, les ZFE avaient été présentées comme un dispositif phare de la transition écologique et énergétique. En visant à limiter l’utilisation de véhicules très polluants, elles devaient concourir au développement de nouvelles formes de mobilités moins émettrices de CO2.

Le débat autour de cette suppression est un signe majeur d’une rétrogradation de la protection de l’environnement par le droit, dont on ne saurait dire jusqu’où elle pourrait aller. Les avancées réalisées en faveur d’un droit de la mobilité durable, parfois sous l’influence du droit de l’Union européenne, sont aujourd’hui remises en cause. Cela s’inscrit dans une tendance globale au « backlash » écologique, très prégnante aux États-Unis en particulier.

Mais à l’heure où les institutions publiques en Europe ont été incitées à poursuivre les efforts réalisés pour renforcer le cadre juridique de la mobilité durable en zone urbaine, cette tentative de rétrogradation interroge.

Une généralisation trop rapide ?

L’histoire tumultueuse des ZFE précède l’adoption de la loi d’orientation des mobilités (LOM).

En 2010 déjà, la loi Grenelle II avait mis en place, à titre expérimental, des zones d’actions prioritaires pour l’air dans le but de lutter contre la pollution atmosphérique. Ce dispositif, jugé peu efficace, a été remplacé par une nouvelle loi en 2015 pour instituer, à titre facultatif, des « zones à circulation restreinte ».

Ce sont véritablement la LOM de 2019 puis la loi dite Climat et résilience de 2021 qui ont permis à ce dispositif, alors dénommé « zones à faibles émissions de mobilité », de s’ancrer dans la vie quotidienne des Français.

Au 1er janvier 2025, 25 agglomérations sur le territoire hexagonal avaient mis en place une ZFE dans lesquelles l’accès des véhicules les plus polluants est interdit. Pour assurer un contrôle efficace des véhicules circulant dans la ZFE, la LOM laissait la possibilité aux collectivités de déployer des systèmes de contrôle automatisé, autrement dit des « radars à ZFE ».

C’est précisément cette généralisation (trop rapide ?) qui a été au centre des critiques. De nombreuses agglomérations avaient fait part de difficultés d’ordres économique et technique pour le déploiement de ces solutions. En réponse à ces critiques, une mission flash parlementaire ainsi que des outils d’ingénierie territoriale à l’initiative de l’Agence de la transition, l’Ademe, avaient été développés.

La mise en place des ZFE s’est également heurtée aux critiques sur le manque d’accessibilité des ménages les plus précaires ou des usagers éloignés des zones urbaines, laissant craindre une accentuation des inégalités sociales et territoriales.

Pour contourner ces critiques, la loi prévoit une série d’exemptions et de dérogations. Sans doute, aurait-il fallu fixer des échéances plus longues aux collectivités territoriales pour penser et adapter ces mesures d’accompagnement aux réalités économiques, sociales et techniques de chaque zone.


À lire aussi : Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France


La volonté de supprimer les ZFE rappelle, en tout état de cause, le sort réservé au dispositif de l’écotaxe dans le milieu des années 2010. Présenté comme un engagement fort du gouvernement lors de l’adoption de la loi Grenelle I en 2009, son principe était celui du report modal. Il visait à inciter les opérateurs à recourir à d’autres formes de mobilité que la route pour les activités de transport de marchandises.

Là encore, la complexité tant juridique que technique, comme les réticences au dispositif, avait conduit à son report puis à sa suspension entre 2009 et 2014 et enfin à sa suppression en 2017.

Le risque de recadrage par l’Union européenne

La suppression des ZFE devrait avoir des conséquences notables pour ce qui est de la relation de la France avec l’Union européenne.

Sans être une obligation pour les villes européennes, la mise en place de Low Emission Zones connaît pourtant un certain succès. Ainsi, on dénombrait en 2022 315 zones en Europe dans 14 États membres. Ces divers exemples européens ont, d’ailleurs, démontré leur efficacité sur le plan sanitaire.

Low Emission Zones en Europe, situation à fin 2022. Ademe, 2023

En revanche, le droit européen impose de ne pas dépasser, dans l’ensemble des zones et agglomérations, certaines valeurs limites de polluants atmosphériques. Dans les cas où il subsisterait un risque de dépassement de ces seuils, les autorités nationales sont tenues de mettre en place des mesures et des plans d’action à court terme, ce qui peut correspondre à la réduction de la circulation de certains véhicules. Autrement dit, à certaines mesures prévues par les ZFE.

On soulignera que la France a déjà fait l’objet de condamnations à plusieurs reprises par la Cour de justice de l’UE pour inaction climatique. Le juge a, en effet, estimé qu’elle « a dépassé de manière systématique et persistante » la valeur limite de polluants, comme le dioxyde d’azote, émis par les véhicules diesel.

Très récemment, le Conseil d’État a admis que l’instauration d’une ZFE comptait parmi les différentes mesures considérées comme suffisantes pour garantir le respect des valeurs limites de concentration de dioxyde d’azote dans l’agglomération parisienne. Cet arrêt a sonné la fin d’une saga contentieuse débutée en 2017, où l’État avait été enjoint de prendre des mesures pour se conformer aux obligations tirées du droit de l’Union.

On l’aura compris, si la volonté politique de supprimer les ZFE réapparaît, le risque de condamnation de la France n’est pas à éluder.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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11.06.2026 à 13:12

Le Salvador, laboratoire du techno-autoritarisme

Kevin Parthenay, Professeur des Universités en science politique, membre de l'Institut Universitaire de France (IUF), Université de Tours

Sous la présidence de Nayib Bukele, le Salvador est passé du chaos des gangs à un modèle qui allie ordre, pouvoir centralisé, innovations numériques et restrictions des libertés.
Texte intégral (1906 mots)

Longtemps présenté comme un pays miné par les gangs et la violence, le Salvador est devenu en quelques années la vitrine internationale du « modèle Bukele », du nom de son président Nayib Bukele, au pouvoir depuis 2019. Derrière les succès sécuritaires et l’image d’un État moderne se dessine pourtant une transformation plus profonde : celle d’un autoritarisme technologique qui fait du pays un laboratoire politique à ciel ouvert.


En sept années à la tête du Salvador, Nayib Bukele n’a cessé d’attirer l’attention des médias internationaux. Au départ, par son jeune âge (37 ans au moment de sa première élection) et par son style décontracté (lunettes de soleil, casquette à l’envers, selfie pris à la tribune des Nations unies quand il y a prononcé un discours pour la première fois) ; puis, très vite, par ce qui constitue aujourd’hui le cœur de sa réputation : le rétablissement de la « sécurité » dans un pays longtemps affaibli par l’emprise des maras, ces gangs qui comptaient parmi les plus violents au monde, nés dans les faubourgs de Los Angeles avant d’être expulsés vers l’Amérique centrale, dans les années 1990.

Entre incarcérations massives – près de 90 000 personnes entre 2022 et 2026 –, reprise en main du territoire par les forces armées et réorganisation de l’espace urbain (modernisation de l’éclairage public, réinstallation des vendeurs informels, etc.), le Salvador s’est imposé comme un « modèle sécuritaire ». Encensé par une partie de la droite internationale et mis à l’honneur par de grands médias étrangers (Time le met en couverture avec la légende « Strongman », en août 2024), Bukele apparaît pour beaucoup comme l’homme qui a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué.

Mais derrière cette réussite se cache une réalité plus préoccupante : le Salvador est devenu un laboratoire politique dont les expérimentations s’effectuent au prix d’un recul continu de la démocratie.

Une concentration du pouvoir sans précédent

Depuis son élection en 2019 en tant que candidat indépendant et antisystème, Nayib Bukele a progressivement affaibli les contre-pouvoirs institutionnels. Les tensions avec le Parlement, l’irruption du président Bukele avec des militaires dans l’enceinte de l’Assemblée législative (le Bukelazo, le 9 février 2020) ou encore la destitution de cinq magistrats de la Cour suprême (1er mai 2021) illustrent parfaitement cette dynamique.

En 2021, son tout jeune parti, Nouvelles Idées, obtient la majorité absolue à l’Assemblée à l’issue des législatives. Dès lors, le président a les coudées franches et sa mainmise sur les leviers du pouvoir s’accélère. La séparation des pouvoirs s’érode progressivement au profit d’une concentration du pouvoir exécutif autour du président et de son entourage familial, notamment ses frères. Cette logique culmine avec la réinterprétation de la Constitution, qui l’autorise à se porter candidat à un second mandat consécutif, ce qui est pourtant explicitement interdit par la loi fondamentale de 1983. En 2024, Bukele est donc réélu pour cinq années supplémentaires, avec un score écrasant de 84 % des suffrages dès le premier tour.

Profitant notamment du contexte de crise lié à la pandémie de Covid-19, son gouvernement a multiplié les mesures d’exception (par exemple, l’interdiction des rassemblements publics, la fermeture des frontières ou l’extension du délai de détention de 72 heures à 15 jours). L’état d’urgence, instauré en 2022, a été reconduit à 51 reprises et constitue désormais un mode de gouvernement durable.

Si cette stratégie a permis une baisse spectaculaire de la criminalité (elle était évaluée à 103 homicides pour 100 000 habitants en 2015 ; en 2025, elle est tombée à 1,3 homicide pour 100 000 habitants, soit 82 homicides recensés en 2025), faisant du Salvador le pays le plus sûr du continent américain, elle s’est accompagnée d’arrestations arbitraires, d’atteintes aux garanties judiciaires et d’une restriction croissante des libertés publiques. Au-delà, dans son rapport de 2026, le Groupe international d’experts et d’expertes sur l’enquête sur les violations des droits humains dans le cadre de l’état d’exception au Salvador (Gipes) dénonce des crimes contre l’humanité perpétrés dans les prisons salvadoriennes (incarcération de mineurs, tortures, violences sexuelles) et hors de celles-ci (notamment des disparitions forcées).

Par ailleurs, des organisations non gouvernementales (Cristosal) et des médias indépendants (El Faro et 75 journalistes en 2025, selon l’Association des journalistes salvadoriens) ont quitté le pays face aux pressions exercées par les autorités.

Pourtant, pour une grande partie des Salvadoriens, le bilan demeure positif : la sécurité retrouvée a profondément transformé leur quotidien. C’est précisément là que réside la force du « modèle Bukele » : l’efficacité politique et la popularité servent de justification à une concentration toujours plus poussée du pouvoir.

Du laboratoire sécuritaire au laboratoire technologique

La singularité du Salvador ne réside pas seulement dans son tournant autoritaire. Le pays est aussi devenu un terrain d’expérimentation privilégié pour des politiques publiques présentées comme innovantes ou disruptives.

Sur le plan sécuritaire, le Centre de confinement du terrorisme (CECOT), mégaprison aux allures de hangar militaire, inspire déjà des responsables politiques aux États-Unis, au Costa Rica, en Argentine ou encore au Chili, qui présentent régulièrement l’expérience salvadorienne comme « une source d’inspiration ».

Sur le plan économique, Bukele a cherché à faire du Salvador une vitrine mondiale de l’innovation numérique. En septembre 2021, le pays devenait le premier au monde à adopter le bitcoin comme monnaie légale. Malgré un recul partiel sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), l’initiative a contribué à repositionner son image internationale : de symbole de sous-développement et de violence, le Salvador est devenu, dans le récit gouvernemental, un État moderne, sûr et tourné vers l’avenir.

Cette logique expérimentale s’étend désormais à des secteurs encore plus sensibles que la finance : l’éducation et la santé.

Quand l’État délègue à l’intelligence artificielle

Le tournant technologique s’est accéléré avec le rapprochement entre le gouvernement salvadorien et les grandes entreprises du numérique. Un accord conclu avec Google en 2023 a ouvert la voie à une transformation plus profonde de l’action publique fondée sur la collecte de données et l’intelligence artificielle.

L’éducation a constitué le premier terrain d’expérimentation. Fin 2025, le gouvernement a annoncé un partenariat avec xAI, l’entreprise d’Elon Musk, afin de déployer un programme éducatif reposant sur l’assistance du chatbot Grok dans environ 5 000 écoles publiques.

Présentée comme une révolution pédagogique, cette initiative repose sur une délégation sans précédent de certaines fonctions éducatives à l’intelligence artificielle, reléguant les enseignants à un rôle d’accompagnement.

La santé constitue désormais la nouvelle frontière de cette stratégie. Après le lancement d’un système de prise de rendez-vous médicaux piloté par IA via l’application Doctor SV, le gouvernement a annoncé, en 2026, un programme destiné à détecter les maladies chroniques à partir d’outils algorithmiques. Financé par un prêt de la Banque de développement pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CAF), ce dispositif s’inscrit dans une logique d’externalisation croissante de l’action publique.

Ces annonces interviennent dans un contexte marqué par d’importantes réductions d’effectifs dans le secteur de la santé. Plus de 7 000 professionnels auraient été licenciés en 2025, alimentant les interrogations sur la finalité réelle de ces réformes.

Les risques d’un techno-autoritarisme

Les autorités promettent des évaluations futures de ces programmes. Mais pour l’heure, leurs effets sociaux restent largement inconnus. Quel sera l’impact de ces transformations sur les enseignants, les soignants ou les usagers des services publics ? Quelles garanties existent concernant la transparence des algorithmes utilisés ?

Plus largement, l’articulation croissante entre un pouvoir fortement personnalisé et les grandes entreprises technologiques soulève la question d’une privatisation progressive de fonctions traditionnellement assumées par l’État. Elle pose aussi celle de la protection des données personnelles. Les données scolaires de centaines de milliers d’élèves et les données médicales de millions de Salvadoriens se retrouvent désormais au cœur de dispositifs reposant sur des acteurs privés internationaux.

Dans toute démocratie, cette question constitue déjà un enjeu majeur. Elle devient encore plus sensible lorsqu’elle s’inscrit dans un contexte de concentration du pouvoir et d’affaiblissement des contre-pouvoirs.

Le Salvador apparaît ainsi comme bien davantage qu’un simple modèle sécuritaire. Il est devenu le laboratoire d’une nouvelle forme de gouvernement où l’efficacité, la technologie et la popularité servent de fondement à une transformation profonde des rapports entre État, citoyens et acteurs privés. C’est peut-être là que réside l’innovation politique la plus durable du « modèle Bukele » : l’émergence d’un techno-autoritarisme dont les effets dépassent largement les frontières salvadoriennes.

The Conversation

Kevin Parthenay a reçu des financements de l'ANR et de l'IUF.

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