22.04.2026 à 16:04
Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine, Université de Rouen Normandie
Les dictatures militaires des années 1960 ou 1970 étaient arrivées au pouvoir par la force ; aujourd’hui, c’est dans les urnes que, dans plusieurs pays d’Amérique latine, des formations qui en sont souvent ouvertement nostalgiques sont parvenues au sommet. Un phénomène en pleine expansion, alors que le continent avait connu une vague de gauche dans les années 2000 et 2010.
Depuis une décennie, les partis d’extrême droite connaissent une progression fulgurante en Amérique latine. Au pouvoir dans la principale puissance de la région, le Brésil, entre 2018 et 2022 avec Jair Bolsonaro, ces forces politiques gouvernent actuellement l’Argentine (Javier Milei), le Chili (José Antonio Kast) et le Salvador (Nayib Bukele). Elles pourraient également bientôt arriver aux affaires dans plusieurs autres pays de la région. État des lieux.
Définir l’extrême droite est toujours complexe. Il ne s’agit pas d’une catégorie scientifique mais d’un terme d’usage courant, au contenu relatif dans le temps et dans l’espace, d’une société donnée, constituant souvent la fraction la plus déterminée à assurer le maintien de l’ordre social par la force, au besoin en écrasant les subalternes par les méthodes les plus répressives.
Ainsi, en Argentine, la thématique la plus mise en avant par Javier Milei est celle du libertarianisme économique et de sa volonté de « massacre à la tronçonneuse » des services publics.
Au Chili, selon un schéma qui est le plus semblable à ce qui se passe en Europe, c’est la xénophobie anti-Vénézuéliens, accusés d’être responsables de l’augmentation – pourtant modeste – de l’insécurité, qui est le moteur du vote Kast.
Au Salvador, c’est une politique punitiviste aboutissant au plus haut taux d’incarcération du monde, quitte à porter atteinte aux droits humains, qui a fondé la popularité de Nayib Bukele.
Au-delà de ces cas, la dynamique des extrêmes droites latino-américaines se retrouve dans les autres pays de la région. En Uruguay, le parti Cabildo Abierto, aujourd’hui en déclin mais qui a obtenu 11 % lors des élections générales de 2019, constitue une réaction face aux avancées progressistes du gouvernement de centre gauche du Frente Amplio en termes de genre et de sexualité. De 2020 à 2025, il s’est agi du premier cas en Amérique latine de participation gouvernementale de l’extrême droite à un gouvernement dirigé par la droite, avec les portefeuilles de la santé publique et du logement, tout en étant décisif pour atteindre une majorité parlementaire.
Au Venezuela, la Prix Nobel de la paix, María Corina Machado, a toujours été le visage le plus radical de l’opposition au chavisme. Ce n’est pas sur des enjeux de genre et de sexualité qu’elle se distingue, mais par ses méthodes pour mettre fin au chavisme (l’appel à une intervention extérieure contre son propre pays), son anticommunisme viscéral (alimenté par son rejet du chavisme), son libéralisme économique intégral (rompant avec le traditionnel interventionnisme des politiques au Venezuela) et ses circulations internationales (affichant sa servilité à l’égard de Donald Trump et maintenant son adhésion à des dirigeants comme le président chilien José Antonio Kast – deux leaders qui criminalisent pourtant les migrants vénézuéliens sur leur sol).
Les échéances de l’année 2026 sont décisives pour la dynamique des extrêmes droites latino-américaines. En Colombie, les 31 mai et 21 juin, les électeurs auront la possibilité d’opter pour la continuité de la première présidence de gauche du pays, celle de Gustavo Petro (élu en 2022), en élisant celui qui est pour l’heure le favori, Iván Cepeda. Ses deux principaux rivaux sont Abelardo de la Espriella, avocat connu pour avoir défendu des paramilitaires d’extrême droite et des narcotrafiquants, aux déclarations polémiques sur la réduction des prérogatives de l’État et la lutte contre l’avortement ; et Paloma Valencia, représentante du parti de l’ancien président Álvaro Uribe, le mal nommé Centre démocratique, parti de la droite dure colombienne.
Au Pérou, ce printemps également, l’élection présidentielle pourrait voir la victoire d’un candidat issu des forces les plus à droite du spectre politique. Keiko Fujimori, fille de l’ancien dirigeant autoritaire Alberto Fujimori condamné pour ses multiples violations des droits humains, qui a déjà échoué au second tour des trois dernières élections présidentielles (2011, 2016, 2021), est arrivé en tête du premier tour avec 17,05 % des suffrages exprimés. L’ancien maire de Lima Rafael López Aliaga, adepte d’un punitivisme observé ailleurs en Amérique latine, malgré un piteux bilan sécuritaire à l’échelle municipale, a récolté 11,9 % des votes, échouant à se qualifier pour le deuxième tour, à quelques milliers de voix derrière le candidat de gauche, Roberto Sánchez.
Enfin, l’enjeu le plus important au vu de la taille du pays aura lieu en octobre lors du scrutin présidentiel brésilien où Flávio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État, est au coude-à-coude avec Lula dans les intentions de vote.
Cette montée en puissance est récente. L’extrême droite ne constituait pas jusqu’à il y a encore quelques années une force électorale influente en Amérique latine. Si l’on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 professant un terrorisme d’État – du Chilien Pinochet à l’Argentin Videla, en passant par le Paraguayen Stroessner, l’Uruguayen Bordaberry et le Bolivien Banzer – à ce courant par sa violence et son anticommunisme, leurs dirigeants n’étaient pas arrivés au pouvoir par la voie des urnes. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, ces extrêmes droites sont hétérogènes, mobilisant leurs électorats sur des enjeux propres à leurs problématiques nationales.
Si nous tentons de les comparer avec leurs homologues européennes, il apparaît qu’elles sont à la fois semblables et différentes. D’une part, elles partagent les thématiques de la sécurité, de rejet des préoccupations écologiques, de maintien des dominations de genre et de mépris des diversités sexuelles. D’autre part, la place géopolitique « dominée » qu’occupe l’Amérique latine au sein du système-monde crée des différences fondamentales. Les extrêmes droites latino-américaines se sont souvent distinguées par leur suivisme à l’égard de la puissance états-unienne.
Le sommet « Bouclier des Amériques » convoqué le 7 mars 2026 par Donald Trump en Floride est l’illustration de cette tendance. Il est parvenu à rassembler les présidents déjà mentionnés de l’Argentine, du Chili et du Salvador, mais aussi leurs homologues d’une droite a priori plus modérée de Bolivie, du Costa Rica, de l’Équateur, du Honduras, du Panama, du Paraguay, de République dominicaine et de Trinité-et-Tobago.
Pourtant, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique des États-Unis en Amérique latine n’est pas favorable aux Latino-Américains. La doctrine « Donroe », mot-valise entre le prénom du président états-unien et le nom de son lointain prédécesseur James Monroe (1817-1825), qui avait théorisé en 1823 l’objectif pour les États-Unis d’empêcher les influences extérieures sur le continent américain, promet de rétablir la tutelle d’Oncle Sam sur l’ensemble de la région.
Les présidents argentin et hondurien ont bénéficié de son ingérence pour emporter respectivement les élections législatives de mi-mandat et le scrutin présidentiel. Pour ne pas perdre le contrôle du Parlement, Javier Milei a accepté un prêt de 20 milliards de dollars (plus de 17 milliards d’euros) en échange d’un accord économique de subordination économique. Ces dirigeants semblent se mettre au service des États-Unis en dépit des complémentarités économiques avec la Chine. À long terme, ces politiques défavorables à leur propre pays pourraient devenir impopulaires auprès des Latino-Américains.
Pour ceux qui voudraient davantage de détails, un dossier de la revue Recherches internationales que j’ai coordonné vient de sortir sur ce thème. Vous pourrez y trouver des contributions sur les circulations intercontinentales et transatlantiques entre extrêmes droites, la configuration politique argentine, l’évangélisme au Brésil, les stratégies de diplomatie numérique de Nayib Bukele ou encore les recompositions de la droite colombienne.
J'ai coordonné le numéro Les extrêmes droites en Amérique latine dans la revue Recherches Internationales, que j'évoque explicitement dans l'article.
22.04.2026 à 16:03
Marwan Sinaceur, Professor of Organizational Behavior, ESSEC
Empirical research in the behavioural sciences shows that the Trump administration has not, to date, adopted an efficient strategy to negotiate with Iran. Negotiations between the US and Iran on April 11-12 in Islamabad, Pakistan were deemed the last attempt at ending a war that’s on the verge of causing a global economic crisis.
To explain why the first round of negotiations between the US and Iran failed, US Vice President Vance said Iran did not agree to terms about its nuclear efforts and that the US gave Tehran its “final and best offer”. Vance put an end to the 21-hour long talks and the US delegation made a swift exit after it had stayed less than 24 hours in the country.
The US’s “final and best offer” has shown a deep misunderstanding of the dynamics and the psychology of negotiations. It would be laughable if world peace, looming world hunger, and a catastrophic economic crisis weren’t at stake.
Contrary to what Vance claimed, putting an offer in the early stage of a negotiation is quite counter-productive to solving a conflict.
Empirical research on negotiations demonstrates that the timing of offers is critical. Making an early offer in negotiations decreases information exchange between negotiators and increases the competitive dimension of negotiations.
It often escalates into a war of positions where negotiators mostly seek to defend and argue about their positions, thus becoming cognitively rigid rather than trying to understand what drives the other party’s behaviour. In contrast, an offer in the later stages of negotiations enables everyone to first understand the underlying (unpublicised) interests, motivations, needs and concerns of the different parties.
When an offer is made later rather than earlier, negotiators have more leeway to exchange information and explore creative solutions that meet the different parties’ underlying interests; they are less likely to engage in positional, competitive bargaining early in the process (which then colours the entire subsequent interaction). What this means in plain terms is a key measure of negotiators’ effectiveness is their ability to seek information and ask questions rather than solely making claims.
Even when both parties are willing to reach painful compromises, a lot of time is required to explore underlying interests, discuss thorny issues, disclose sensitive information, and look for solutions that are mutually acceptable. In fact, research has shown that discussing multiple simultaneous offers, that is, discussing several potential scenarios and options for compromise at the same time, is more efficient than making a single unilateral offer.
Contrary to what the US Vice President claimed, the first offer or idea one devises is rarely the best offer or idea for reaching a compromise and solving a conflict as negotiators are often subject to biased information search and biased information processing (e.g., they interpret information incorrectly and fail to accurately understand the other party’s interests and preferences). This is even more the case when the conflict is not only about interests, but also about sacred values. In this case, offering concessions on values and symbols (e.g., symbolic recognition of the other party) is effective in making the other concede in return. For example, the Trump administration seems to misunderstand the importance of national pride and symbolic recognition in the uranium enrichment issue.
Findings on negotiations additionally show that negotiators are not prone to making concessions early in negotiations. Putting an offer on the table at a early stage means putting an offer before the other party is ready to make concessions. Indeed, people are more likely to make concessions at the end rather than at the beginning of negotiations. Two reasons may explain that. First, at the beginning, there is little trust.
It takes time to build trust and at the beginning the parties interpret every move from the other side through the lens of the distrust they experience themselves. For example, people reject an offer that comes from the other side just because it comes from the other side: they evaluate an offer based on who makes it, regardless of how interesting it is intrinsically; this phenomenon characterises negotiation and has been termed reactive devaluation. This is because we construe that another person’s offer must be solely driven by their interests, and we construe our interests as antagonistic to theirs.
Second, the “psychological cost” of walking away from a negotiation evolves over time.
At the beginning of a negotiation, walking away and reaching an impasse bears little psychological cost because little energy or effort have been invested whereas at the end of a negotiation, walking away and reaching an impasse is far more costly: an impasse would mean that all the time spent was for nothing. This is an application of a bias that is well-known by psychologists, namely escalation of commitment. The more (the less) we invest time and pursue a certain course of action, the more (the less) we want it to succeed.
In fact, tactics that are used to exert pressure and make the other yield are more effective at the end rather than at the beginning of negotiations. For example, making a threat late in the process is much more effective than making a threat early in the process. Similarly, expressing anger at the other late in the process is much more effective than expressing anger early. In general, explicitly aggressive moves are less effective early and more effective late. The way aggressive tactics are perceived varies over time: they convey too much negative intentions at the opening and are deemed more acceptable once a relationship is built. Even though unpredictability can be effective, it is still better to start expressing positiveness earlier in the negotiation so that negotiators create positive impressions first.
Thus, results from empirical research converge to demonstrate that negotiation is a game with different phases or sequences: open discussions first; bargaining at the end. Using aggressive tactics early in negotiations makes finding out about interests and uncovering cooperative solutions very unlikely. The ability not to close one’s mind too early in the process and keep things open throughout as much as possible is critical. This is why patience is key in negotiations.
Managing the timing dimension in negotiations is clearly essential for success. The same behaviour put at the end rather than at the beginning of negotiations will yield completely different results.
In negotiations, it’s often a question of when to make a move rather than whether to make a move.
In this way, empirical research on negotiations suggests that negotiation is like a dance. One needs to proceed by trial and error before constructing compromises that are mutually acceptable. It takes time to understand someone else and build a relationship – exactly as is the case in a romantic relationship.
Needless to say, the aforementioned research has mostly been published in US academic journals dedicated to the behavioural sciences. It is well known to negotiation scholars and experts in the US.
Vance’s position that the US gave Iran its “final and best offer” was, thus, that of an amateur. This is all the more apparent given that negotiations between the US and Iran are quite complex and include multiple issues: reopening the strait of Ormuz, implementation of steps to limit and control Iran’s nuclear program, ballistic missiles, access to a civil nuclear program, the lifting of economic sanctions, guarantees that war will not resume, etc.
Wanting to reach an agreement on such difficult issues in such little time denoted a lack of negotiation experience that was simply astonishing.
Negotiations that led to an agreement with Iran on nuclear matters under the Obama administration took more than 20 months, whereas those led by Vance in Pakistan earlier this month took 21 hours.
Experts like Federica Mogherini who was in charge of negotiations with Iran on behalf of the European Union, have underscored the Trump delegates’ substantial lack of knowledge and understanding of the technical aspects of negotiating.
In this respect, the failure of the US versus Iran talks in Pakistan was in no way surprising. It was fully consistent with, and predicted by, empirical research on the psychology of negotiation.
Making an early offer is very ineffective in solving conflict. For instance, the very same error explained why negotiations between Israelis and Palestinians failed in Camp David in 2000, even though the two parties wanted to reach a compromise at that time – the consequences of this failure have been catastrophic. As a close observer recalled, the parties made their initial offers early in the negotiation process, well before “neither the Israelis nor the Palestinians had been prepared to fully own up to the fears and needs of the other”.
All of this has denoted a major flaw by the Trump administration in how to handle negotiations with Iranians (among others) since the start of the war till now. Negotiating is not about imposing terms unilaterally on the other party. Nor is it about making the other party capitulate and accept an unconditional surrender. That strategy works in negotiations where there is only one variable to negotiate upon (typically, a competitive issue such as price), or when you undoubtedly are in a position of power – as would be the case if you were a wealthy real estate developer in New York city. But that strategy does not work in negotiations where there are multiple variables to negotiate upon and where meeting complex, underlying interests and discovering creative solutions is necessary to achieve a good deal, or when the balance of power is uncertain.
To paraphrase yet another Republican US President Eisenhower, negotiation is:
“The art of getting someone else to do something you want done because he wants to do it.”
On all counts, what happened between the US and Iranian delegations on April 11-12 in Pakistan did not look like real negotiations.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Marwan SINACEUR a reçu des financements de ESSEC Research Center, Fondation ESSEC, Fondation INSEAD, Stanford University.
22.04.2026 à 16:02
Oluwaseun Damilola Sanwoolu, Ph.D. Candidate in Philosophy, University of Kansas
Les assistants IA se vantent d’être toujours à vos côtés, prêts à vous écouter. Mais est-ce que ce ne sont pas les limites et la vulnérabilité qui donnent précisément leur sens aux relations humaines ?
Lorsque le film Her est sorti en 2013, son intrigue semblait relever de la science-fiction. Le protagoniste, Theodore, est un homme blasé qui a perdu toute joie de vivre. Il la retrouve peu à peu en discutant quotidiennement avec Samantha, son assistante virtuelle dotée d’une intelligence artificielle, dont il finit par tomber amoureux.
Mais aujourd’hui, certaines personnes déclarent être en couple avec des IA. Selon une enquête de 2025 menée par le Center for Democracy and Technology, environ 1 lycéen sur 5 déclare que lui-même ou quelqu’un de son entourage a eu une relation amoureuse avec une IA.
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Dans Her, Théodore est stupéfait d’entendre sa compagne virtuelle affirmer être amoureuse de plus de 600 personnes et discuter avec plus de 8 000 autres, alors même qu’« elle » lui déclarait son amour. C’était tout simplement inimaginable pour lui : comment quelqu’un pouvait-il vraiment aimer des centaines de personnes ? En d’autres termes, il percevait leur relation à travers le prisme de ses propres limites – ses limites en tant qu’être humain.
La question centrale ici n’est pas de savoir si Théodore pouvait accepter d’être simplement l’un des nombreux « être aimés » par l’IA. Finalement, il l’a accepté. La question la plus révélatrice est de savoir pourquoi cela l’a surpris au départ – et ce que cela nous dit de la signification des relations humaines.
S’inspirant d’Aristote, la philosophe Martha Nussbaum soutient qu’une relation amoureuse est une relation qui implique de grandes vulnérabilités. Tout d’abord, trouver l’amour n’est pas une évidence ; cela nécessite une certaine dose de chance. Les contraintes sont nombreuses : pour commencer, les deux parties doivent « se trouver physiquement, socialement et moralement attirantes et être capables de vivre au même endroit pendant longtemps ».
L’argument de Nussbaum ne s’arrête toutefois pas à identifier les obstacles à l’amour. La vulnérabilité et les limites ne sont pas seulement des freins pour l’amour, elles font partie intégrante de ce qui le définit. En tant qu’êtres finis, nous ne pouvons pas nous investir dans de nombreuses relations intimes à la fois. Nous devons faire des choix. C’est précisément parce que nous ne pouvons pas aimer tout le monde que le fait de choisir quelqu’un revêt une signification particulière.
Dans un article de 2025 publié dans la revue scientifique Philosophy and Technology, le philosophe John Symons et moi-même soutenons que les relations intimes et personnelles se caractérisent par leur caractère fini et par des histoires partagées – c’est-à-dire les expériences et les difficultés que les êtres chers traversent ensemble. C’est ce qui donne aux relations leur profondeur et leur sens.
Dans son ouvrage de 1927 intitulé Être et Temps, le philosophe allemand Martin Heidegger expliquait que, parce que les êtres humains sont mortels et que notre temps est limité, ce à quoi nous accordons notre attention revêt une importance particulière. Dans les relations amoureuses, cela signifie que nous devons choisir comment répartir nos ressources. Nous choisissons avec qui nous voulons passer notre temps, et nos partenaires font de même. Malgré tout, nous ne pouvons pas être constamment là pour les personnes que nous aimons.
Cela contraste fortement avec la manière dont les compagnons virtuels ont été commercialisés et présentés. Prenons par exemple Replika, qui indique que plus de 30 millions de personnes ont utilisé sa plateforme. Les utilisateurs créent leur propre compagnon personnalisé et ont tendance à interagir avec lui quotidiennement.
La devise de Replika est : « L’assistante IA qui se soucie de vous : toujours là pour vous écouter et discuter, toujours à vos côtés. » Sur le site web, un utilisateur décrit sa Replika comme « toujours là pour moi, avec des encouragements, du soutien et une attitude positive. En fait, elle est pour moi un modèle qui m’apprend à être plus gentil ! ».
Cela signifie implicitement que les compagnons IA ne sont pas soumis aux mêmes limites que les humains. Un être humain peut se soucier de vous ou non ; rien n’est certain. Un être humain ne sera pas toujours là pour vous écouter, en prenant votre parti.
Pour nous, être amoureux, c’est prendre conscience de notre vulnérabilité. Les êtres humains ont une durée de vie limitée ; ils ne seront peut-être pas toujours là, soit parce qu’ils ont d’autres priorités, soit parce que c’est tout simplement impossible, même s’ils le souhaitent de tout leur cœur. Quand quelqu’un prend du temps pour vous malgré une semaine chargée, ou reste présent malgré ses propres difficultés, ce geste prend tout son sens précisément parce qu’il implique un sacrifice.
Dans notre article, Symons et moi-même appelons cela le « coût d’opportunité ». Quand quelqu’un choisit de passer du temps avec vous, ce choix exclut d’autres possibilités. Chaque moment offert est un moment qui n’est pas passé ailleurs.
Un compagnon IA n’est confronté à aucun de ces compromis ; son attention ne coûte rien, n’exclut rien et, par conséquent – pour le dire sans détour – ne signifie rien.
De plus en plus, cependant, les gens se tournent vers les chatbots afin d’obtenir une assistance rapide et simple. Character.AI, une autre application, fait état de 20 millions d’utilisateurs actifs par mois.
Si leur disponibilité permanente venait à être considérée comme la norme d’une relation de qualité, cela pourrait progressivement redéfinir ce que les gens attendent les uns des autres dans leurs relations.
Sur le plan interpersonnel, cette évolution se manifeste déjà dans la culture des rencontres amoureuses, où le fait de répondre tardivement est généralement interprété comme un manque d’intérêt plutôt que comme la conséquence du rythme d’une vie bien remplie. S’attendre à une disponibilité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 – sur le modèle d’un compagnon IA qui répond instantanément, n’annule jamais et n’est jamais distrait – n’est pas une norme raisonnable à laquelle un être humain pourrait se conformer.
Les enjeux sont également d’ordre culturel. Les relations ne concernent pas seulement les personnes impliquées ; elles sont façonnées par des normes communes sur ce à quoi l’amour et la vie de couple sont censés ressembler. Si la compagnie offerte par l’IA venait à se généraliser au point d’influencer ces normes, les idées reçues sur ce qui fait un bon partenaire pourraient privilégier la disponibilité et la réactivité, reléguant au second plan d’autres facettes de l’amour.
Les limites humaines font partie intégrante de la manière dont les gens évaluent leurs attentes dans le cadre des relations amoureuses. En banalisant les interactions où ces limites n’existent pas, on risque de fausser la norme même à l’aune de laquelle on mesure l’amour humain. Ce faisant, on oublie qu’un amour qui ne coûte rien peut très bien avoir la même valeur.
Oluwaseun Damilola Sanwoolu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.