21.06.2026 à 11:42
Richard Duhautois, Économiste et chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Luc Arrondel, Économiste, directeur de recherche au CNRS, membre associé, Paris School of Economics – École d'économie de Paris
Aux États-Unis, le football n’est pas né avec l’arrivée de Lionel Messi en 2023 à la Major League Soccer. Dès 1913, une fédération états-unienne est créée, puis une ligue professionnelle, l’American Soccer League, en 1921, suivie de la North American Soccer League en 1968 et de la Major League Soccer en 1996. Le football, ou soccer, a réussi à trouver chez l’Oncle Sam à la fois son public et son modèle économique. Explication.
Comme nous le soulignons en sous-titre de notre livre, Foot Business. Les Trente Glorieuses, les années 1990 marquent le début des « Trente Glorieuses du football » moderne portées par la croissance des droits télévisés, l’essor des revenus commerciaux et l’arrivée de nouveaux investisseurs fortunés.
Cette période est charnière pour le football aux États-Unis ; le pays organise la Coupe du monde en 1994 et relance dans la foulée un championnat professionnel, la Major League Soccer (MLS). Contrairement à une idée reçue, le football aux États-Unis a une longue histoire. Il est pratiqué dans la majeure partie du pays dès le début du XXᵉ siècle.
Retour sur l’histoire du football aux États-Unis, et sa montée en puissance, notamment depuis les années 1990 avec la création de la puissante MLS et les victoires de ses équipes masculines et féminines.
La fédération états-unienne est fondée en 1913 et adhère à la Fédération internationale de football association (FIFA) un an plus tard. En 1921, une ligue professionnelle, l’American Soccer League (ASL), est créée et restera active jusqu’en 1933. Cette décennie est considérée comme « l’âge d’or » du football aux États-Unis, qui s’est concrétisée par la participation des États-Unis à la première Coupe du monde en 1930. L’équipe états-unienne termine troisième, son meilleur résultat jamais obtenu dans une Coupe du monde.
Malgré son succès populaire (certains matchs se jouent devant plus de 15 000 personnes], l’American Soccer League va connaître de grosses difficultés financières au début des années 1930. Si la Grande Dépression de 1929 reste la cause principale de son effondrement en 1933, d’autres raisons sont invoquées : problèmes internes à la ligue, évolution des formes de migration, hostilité des autres sports collectifs dominants ou manque de relais radiophoniques.
Entre les années 1930 et les années 1960, le football mondial connaît des difficultés notamment financières. Les clubs sont des petites structures fragiles qui dépendent de la billetterie. Les footballeurs en France ont souvent un deuxième métier, malgré le début du professionnalisme ; les États-Unis n’y échappent pas.
Il faut attendre la fin des années 1960 pour revoir un championnat professionnel de football aux États-Unis, la North American Soccer League (NASL), fondée en 1968. Cette initiative s’inscrit dans un contexte marqué par l’intérêt accru pour le football aux États-Unis, notamment à la suite du succès d’audience de la Coupe du monde 1966 en Angleterre.
Après des débuts difficiles, le championnat décolle économiquement au milieu des années 1970. Au début des années 1980, alors que les affluences ne progressent plus et que les clubs doivent payer de gros salaires, nombre de franchises font faillite et ne reprennent pas le championnat. La NASL disparaît en 1984.
Il existe depuis longtemps une culture footballistique en Amérique du Nord, mais différente de celle des autres pays. La difficulté des ligues professionnelles à y survivre en est une des principales particularités. Le football est largement représenté dans tous les États-Unis :
On y joue à l’école ou au collège ;
Le football féminin, largement pratiqué, est l’un des plus performants au monde ;
Les compétitions internationales et certains championnats, comme la Premiere League, y sont très suivis.
Cette culture a, jusqu’à présent, eu du mal à se généraliser, notamment dans les médias du fait de la concurrence des autres sports. La Major League Soccer (MLS), créée en 1996, qui a permis au football professionnel nord-américain (la ligue compte également trois équipes canadiennes, ndlr) de renaître douze ans après la faillite de la North American Soccer League, constitue peut-être un tournant dans son histoire.
Le football gagne aujourd’hui en puissance économique et en popularité au milieu des autres sports collectifs états-uniens. La première décennie de la MLS fut décevante en matière d’affluence et d’audiences, et il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour la voir décoller : 15 000 personnes en moyenne jusqu’en 2005, plus de 20 000 aujourd’hui.
Au-delà de la politique volontariste, certains changements dans la société états-unienne ont également pu contribuer à expliquer ce nouvel attrait pour le football :
Une forte immigration hispanique, important une culture footballistique de leur pays natif. Rien qu’en 2006, les populations hispanophones représentent la première minorité états-unienne avec 14,8 % de la population du pays ;
La diffusion de la pratique du football dans les banlieues résidentielles, notamment auprès des classes moyennes ;
Une multiplication des supports de communication (télévision, Internet, réseaux sociaux, streaming, jeux vidéo, séries) ;
L’internationalisation des sportifs qu’incarne Lionel Messi, lors de son arrivée en Major League Soccer en 2023.
Contre-intuitivement, l’impulsion à ce nouvel engouement des États-Uniens pour le ballon rond n’a pas pour origine la Coupe du monde 1994 qui s’est déroulée dans leur pays – avec un record d’affluence de plus de 3,5 millions de supporteurs dans les stades. Elle est davantage liée à la Coupe du monde 2002 et à l’arrivée en quart de finale de l’équipe masculine états-unienne ou aux performances de l’équipe nationale féminine, championne du monde en 1991, 1999, 2015 et 2019.
La période post-pandémie de Covid-19 a été particulièrement faste au niveau de la billetterie. Sur les trois dernières saisons, plus de 11 millions de fans en moyenne ont suivi la MLS dans les stades, ce qui représente près de 22 500 spectateurs par match.
Le transfert de Messi à l’Inter Miami, en 2023, a bien aidé à remplir les stades, mais surtout les caisses. On estime que son arrivée en MLS a généré environ 218 millions de dollars (190,2 millions d’euros) de recettes supplémentaires de billetterie, dont 76 millions de dollars pour les matchs à domicile et 142 millions de dollars pour ceux à l’extérieur.
Il s’agit essentiellement d’un « effet prix » puisqu’ils ont été multipliés par plus de 12 à domicile et par près de 6 à l’extérieur. L’arrivée de Messi aurait également doublé le nombre d’abonnements télé et multiplié par 14 le nombre de followers de Miami sur les réseaux sociaux.
Depuis 2007, la somme des revenus des franchises de la ligue a fortement augmenté ; la pandémie de Covid-19 a accéléré ce processus. Aujourd’hui, la MLS présente un chiffre d’affaires de près de 2,5 milliards de dollars (2,18 milliards d’euros), soit une augmentation de 189 % en sept ans.
Le chiffre d’affaires global de la MLS est encore loin de ceux du Big Four européen et surtout des autres ligues sportives nord-américaines, mais elle a aujourd’hui rattrapé la Ligue 1, le PSG mis à part.
Cette croissance des revenus en a modifié la structure. En 2024, avec l’augmentation des droits télévisés nationaux qui ont presque triplé depuis 2023 et celle des revenus commerciaux (+ 17 % de croissance en 2024), les stades ne génèrent plus que 55 % des revenus de la Major League Soccer.
La valorisation des clubs a suivi : entre 2008 et 2019, le prix moyen d’un club a été multiplié par plus de huit, de 37 millions à 312 millions de dollars. La période post-pandémie de Covid-19 a été encore plus inflationniste, puisque les prix ont plus que doublé en moyenne ; la tendance est toujours fortement croissante. L’avenir nous dira s’il s’agit d’un phénomène spéculatif ou d’une réelle valeur.
En ce qui concerne le football lui-même, les dirigeants de la fédération états-unienne ont estimé que le système de développement des jeunes avait besoin d’une refonte radicale : meilleure sélection et meilleure formation. Le problème important auquel la fédération était confrontée avait trait au système du Pay-to-Play, « payer pour jouer » en bon français, dont le coût reste élevé pour les familles. Les contraintes financières pour les familles sont importantes.
En 2025, les familles ont dépensé environ 883 dollars (plus de 770 euros) en moyenne par an. Dans les ligues d’élite, les coûts annuels peuvent varier de 5 000 à 10 000 dollars (de 4 400 à 8 800 euros environ) par joueur. Elle a donc développé un système de bourses pour les bons joueurs issus de familles modestes.
En 2026, environ 3 millions de joueurs âgés de 5 à 19 ans sont inscrits dans un club, avec presque autant de filles que de garçons. Et ce n’est pas fini. Le football est en train de s’installer durablement aux États-Unis…
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.06.2026 à 11:40
Nico Didry, Maître de conférences en ethnomarketing, Stratégies Economiques du Sport et du Tourisme, CREG, Université Grenoble Alpes (UGA)

Un terme est devenu le corollaire des grands événements sportifs internationaux, il s’agit de celui de « fan-zone », de plus en plus employé par une diversité d’acteurs – presse, organisateurs, collectivités, bars, supporters –, mais pour parler de contextes bien différents. Il en existe en effet plusieurs types : un petit décryptage s’impose.
La notion de « fan-zone », anglicisme désignant un espace réservé aux supporters, est assez récente. Elle est apparue dans les années 1990, lors des grands prix de Formule 1 (avec l’objectif d’améliorer l’expérience spectateur) et de l’Euro de football 1992 en Suède (avec une visée sécuritaire dans un contexte de hooliganisme). En 2008, lors de l’Euro, les fan-zones ont été intégrées à une stratégie de sécurité plus large, où le « plaisir » est devenu un principe d’organisation pour maintenir l’ordre et réduire les comportements violents.
Le terme a été fréquemment utilisé dans le champ public à partir de 2010 avec une explosion en 2016, lors de l’Euro de football organisé en France, puis de la Coupe du monde en 2018. Son utilisation est donc fortement liée à des événements sportifs en particulier.
L’expression « fan-zone » fait son entrée dans le dictionnaire en 2018. Sa définition correspond à ce qui a été mis en place lors de l’Euro 2016 : « Espace privilégié et sécurisé réservé à des supporters ou à des admirateurs d’événements ». Notons que toutes les définitions proposées par des dictionnaires diffèrent sensiblement.
Les différents travaux scientifiques permettent de définir quatre objectifs inhérents à la mise en place de ces fan-zones par les organisateurs et/ou collectivités d’accueil des grands événements sportifs internationaux (GESI). Le premier est celui de la sécurité, ces espaces étant conçus pour canaliser les foules et gérer les flux humains. Le second est celui du marketing, autant pour les collectivités d’accueil pour générer de l’attractivité et optimiser la présence de l’événement dans leur stratégie de communication, que pour les organisateurs, qui enrichissent ainsi l’expérience spectateur en l’étendant avant et après la rencontre sportive. Le troisième objectif peut être commercial pour les organisateurs en générant des recettes supplémentaires (merchandising, boissons…). Enfin, le quatrième objectif peut être social, en permettant aux personnes sans billet de profiter de l’événement à moindre coût, mais aussi en fédérant une frange plus large de la population autour de l’événement.
D’une manière générale, les fan-zones mises en place par les organisateurs de GESI sont envisagées comme un outil dans la gestion d’un mega-event sportif. Elles sont des éléments du processus de sécurisation, marchandisation et festivalisation à l’œuvre dans ces grandes manifestations sportives.
Sur Wikipédia, « une fan-zone est un espace privilégié réservé à des supporteurs ou à des admirateurs lors d’événements. Cette zone est au plus près du spectacle » : ici, il n’est pas question de sécurité, ce qui révèle l’évolution et l’élargissement de l’emploi actuel de la notion de fan-zone.
En effet, notre étude montre une appropriation récente par les supporteurs de ce terme de « fan-zone » pour définir d’autres formes de rassemblements que ceux développés par les organisateurs.
La terminologie est adoptée par les supporteurs pour nommer ce qu’ils mettent en place de manière autonome pour regarder le spectacle sportif et est liée aux rassemblements dits « improvisés » des supporteurs sur les bords de route (le fameux « virage Pinot » sur le Tour de France 2023, par exemple) et sur les trails (la fan-zone de l’influenceur-traileur Clemquicourt à Vallorcine sur l’Ultra-Trail du Mont-Blanc 2025). La fan-zone s’affranchit de son caractère institutionnel.
La forte augmentation de l’utilisation de l’expression « fan-zone » vient aussi du fait que ce concept est marchandisé par de nombreux acteurs économiques : les agences événementielles développent un produit « Fan-Zone » tout compris, qu’elles vendent aux collectivités sur le modèle classique d’un espace sécurisé avec écran géant, restauration et services en option. Les sociétés de location de matériel événementiel (barnums, écrans, sonorisation, etc..) proposent des tutoriels, tels que « Créez votre fan-zone évènementielle avec tout le matériel nécessaire » ou « Organisez une fan-zone avec… ».
Les bars surfent aussi sur cette dynamique et s’approprient le terme fan-zone pour marketer ce qu’ils faisaient déjà avant, à savoir retransmettre les compétitions sur leurs écrans ou des écrans spécialement disposés pour les grands événements. Les structures de loisirs mettent en place des « fan-zones kids » réservées à leurs adhérents.
Il existe même un site Internet indépendant recensant (moyennant finances) toutes les fan-zones en France à l’occasion de la Coupe du monde de football 2026 (on y retrouve les fan-zones des collectivités, mais aussi les bars, des stades, des centres culturels…).
Enfin les marques proposent, elles aussi, lors des évènements des espaces immersifs et qu’elles appellent « fan experience ».
Cette multiplicité des emplois de « fan-zone » engendre un flou terminologique qui apparaît clairement dans les entretiens de notre enquête qualitative. En effet, les répondants ont eu du mal à définir ce qu’est une fan-zone de manière précise lorsque la question leur était posée.
La première image qu’ils en avaient en tête était celle, plutôt classique, d’un espace simple avec écran géant pour regarder le match ou la compétition en position debout. Ainsi, le Club France des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, proposant de nombreux services additionnels (animations, etc.), n’était pas considéré de manière instinctive comme une fan-zone pour la majorité des répondants (même ceux qui y étaient allés) alors que l’organisation avait clairement communiqué sur le statut de fan-zone (« le Club France est la plus grande fan-zone des jeux » et que cette terminologie a été largement relayée dans les médias.
Notre étude révèle ainsi la difficulté de trouver une définition précise et commune de « fan-zone ». En effet, d’une part, les définitions de ce terme hors du contexte académique sont assez variées et font état d’un certain flou dans l’explicitation du concept ; d’autre part, on ne retrouve pas dans la littérature scientifique de définition précise ni de conceptualisation de la notion de fan-zone. Cela s’explique par le fait que les recherches sur les fan-zones sont accolées à des GESI, et donc appréhendent la notion telle qu’elle a été pensée par les organisateurs. Or, le terme, tel qu’employé actuellement, recouvre un plus large spectre, comme nous l’avons vu plus haut.
Nous proposons donc d’envisager le concept de fan-zone au sens large, c’est-à-dire comme des espaces où des personnes peuvent se rassembler physiquement pour vivre les méga-événements sportifs, afin de n’exclure aucune pratique ou expérience et d’ouvrir le champ à une réflexion sur de nouvelles formes de fan zones.
La fan-zone regroupe donc plusieurs types d’organisations avec des formes et de configurations structurelles différentes. Notre étude a permis d’en dresser une typologie permettant de clarifier cette notion (Cf. Tableau).
Cette typologie place dans un premier temps les fan-zones en deux catégories : (1) les fan-zones institutionnelles dont la caractéristique principale est leur statut officiel. Ce sont celles mises en place par l’organisateur de l’événement ou la collectivité qui l’accueille. (2) Les fan-zones informelles, c’est-à-dire à contrario ni mises en place ni gérées par l’organisateur de l’événement. Elles sont organisées ou improvisées en fonction de l’opportunité offerte par l’intérêt de l’événement.
La segmentation des fan-zones institutionnelles a été réalisée en fonction de la distance (continuum proximité-éloignement) par rapport au site de la compétition. Quant à la segmentation des fan-zones informelles, elle a été construite en fonction du statut des initiateurs de celle-ci.
Vous voilà désormais équipés pour la Coupe du monde 2026 : si on vous propose un rendez-vous dans la fan-zone, assurez-vous d’avoir bien compris de quel genre d’espace il est question !
Nico Didry a été lauréat d'une bourse de recherche du Centre d'Etudes Olympiques Français
21.06.2026 à 09:25
Arnaud Natal, Chercheur indépendant en économie au sein du laboratoire Bordeaux Sciences Économiques (BSE), Université de Bordeaux; Institut français de Pondichéry
Isabelle Guérin, Directrice de recherche à l'IRD-Cessma (Université de Paris), affiliée à l’Institut Français de Pondichéry, Institut de recherche pour le développement (IRD)
L’endettement des ménages est surtout évoqué à travers le prisme du pouvoir d’achat, du paiement fractionné ou du surendettement, mais il reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Une recherche récente s’efforce de quantifier cette « dette du quotidien » à l’échelle mondiale. Il en ressort que plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour faire face à leurs dépenses courantes. Une réalité sous-estimée, aussi bien dans les pays du Nord (où l’endettement prend des formes variées : découverts, paiements fractionnés, retards de factures) que dans ceux du Sud (où dominent les emprunts informels).
L’endettement des ménages apparaît régulièrement dans les débats sur le pouvoir d’achat, le paiement fractionné ou le surendettement, mais reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Or pour une part croissante de la population, emprunter n’est plus exceptionnel. C’est devenu une condition ordinaire d’existence — pour payer le loyer, l’alimentation, les soins, les transports ou les factures.
Cette « dette du quotidien », ou « dette de survie », constitue un reflet des transformations contemporaines. Depuis plusieurs décennies, dans de nombreux pays, les revenus stagnent et se précarisent sous l’effet de la multiplication des emplois instables (contrats temporaires, travail informel, plates-formes numériques ou horaires variables) tandis que le coût de l’alimentation, du logement, de la santé et de l’éducation ne cesse d’augmenter. Parallèlement, les systèmes de protection sociale se fragilisent et prennent de moins en moins en charge certains besoins essentiels.
Dans ce contexte, le crédit compense de plus en plus ce que les revenus et les dispositifs publics ne couvrent plus. La dette n’est plus seulement un outil permettant d’investir ou de faire face à un accident ponctuel ; elle devient une manière de boucler les fins de mois. Ce déplacement est central : une part croissante de la finance ne sert plus à soutenir des investissements, mais à assurer la reproduction sociale des ménages. Dans de nombreux contextes, cette gestion quotidienne de la dette repose largement sur les femmes, chargées de maintenir l’équilibre des budgets domestiques malgré l’insuffisance des revenus.
Dans une recherche récente, nous avons cherché à estimer combien de personnes dans le monde s’endettent pour couvrir leurs besoins essentiels. L’exercice est difficile : il n’existe aujourd’hui aucune statistique mondiale harmonisée permettant de mesurer directement cette forme d’endettement. Les données disponibles se concentrent surtout sur les montants globaux de dette ou les crédits bancaires classiques, mais saisissent mal les découverts, les retards de paiement, les crédits renouvelables ou les emprunts informels. Nous avons donc croisé trois grands indicateurs : les taux de pauvreté, l’absence de protection sociale et le recours observé à des formes de dette informelles ou destinées à des dépenses courantes.
Selon l’indicateur retenu, les estimations varient entre un quart et plus de 40 % de la population mondiale. Notre estimation fondée directement sur les données de dette aboutit à un résultat intermédiaire : environ un tiers de la population mondiale, soit plus de 2,5 milliards de personnes, s’endette pour faire face aux dépenses courantes. Cette dette ne sert pas à investir, acheter un logement ou créer une entreprise. Elle sert d’abord à vivre : payer l’alimentation, les dépenses de santé, les frais scolaires, les loyers ou, parfois, rembourser d’autres dettes.
Un autre enseignement de notre travail est que l’endettement ne concerne pas seulement les ménages les plus pauvres. Une grande partie des personnes concernées se situent au-dessus des seuils de pauvreté officiels. Elles travaillent souvent, disposent parfois d’un revenu stable, mais insuffisant pour absorber les hausses de prix, les dépenses imprévues ou les périodes d’instabilité professionnelle.
Les écarts régionaux restent importants. Les taux de pauvreté et l’absence de protection sociale sont nettement plus élevés dans les pays du Sud global, ce qui signale une exposition structurelle plus forte à l’endettement de survie. En revanche, l’écart Nord-Sud est beaucoup moins marqué lorsque l’on observe directement les données de dette : nos estimations aboutissent à environ un tiers de la population dans les deux ensembles. Ce rapprochement doit toutefois être interprété avec prudence car une partie importante des dettes du quotidien échappe encore aux statistiques : notre estimation reste donc minimaliste.
En France, le recours aux crédits à la consommation classiques a plutôt diminué ces dernières années. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la situation financière des ménages s’est améliorée. En effet, dans les pays du Nord global, l’endettement prend souvent des formes dispersées et difficiles à mesurer : retards de paiement, crédits liés aux cartes bancaires ou achats fractionnés. Le Royaume-Uni illustre cette transformation. Avec la crise du coût de la vie, les retards de paiement des factures d’énergie ont fortement augmenté. Une partie des ménages utilise désormais les cartes de crédit ou les découverts comme outils permanents de gestion budgétaire. Aux États-Unis, les enquêtes montrent également une forte dépendance au crédit renouvelable : près de la moitié des ménages détiennent des dettes de cartes de crédit, souvent utilisées pour couvrir des dépenses ordinaires comme l’alimentation, les soins ou l’essence.
Dans les pays du Sud global, une grande partie des emprunts échappe également aux enquêtes officielles : dettes auprès de proches, commerçants, employeurs ou prêteurs informels. Cette sous-estimation peut être considérable. Par exemple, en Inde du Sud, où les prêts informels et la microfinance dominent, les données nationales indiquent qu’environ 37 % des ménages ruraux du Tamil Nadu étaient endettés en 2019, alors qu’une enquête longitudinale régionale montre que plus de 90 % des ménages s’endettent pour couvrir des dépenses courantes ou rembourser d’autres dettes. Même si les formes d’endettement varient fortement d’un pays à l’autre, la fragilité des ménages apparaît partout et prend parfois des proportions dramatiques. Au Brésil, 40 % des adultes sont fichés pour défaut de paiement.
Les instruments diffèrent, mais les mécanismes se ressemblent : revenus insuffisants, instabilité économique, hausse du coût de la vie et protection sociale défaillante conduisent les ménages à utiliser le crédit comme amortisseur permanent.
Cette invisibilisation pose un problème majeur car les conséquences économiques, sociales et politiques de cette expansion du crédit restent largement sous-estimées : réduction des dépenses alimentaires ; dégradation de la santé, y compris mentale, suicides ; pertes d’actifs ; migration contrainte ; exploitation sexuelle. Elle a aussi un coût financier considérable : les remboursements des intérêts de la dette absorbent environ 30 % des revenus dans certaines enquêtes au Tamil Nadu, 10 % au Brésil et 9 % aux États-Unis.
Depuis plusieurs décennies, les organisations internationales présentent l’accès au crédit comme un levier de lutte contre la pauvreté et d’inclusion financière, malgré des alertes croissantes sur les effets de l’endettement chronique.
Des chercheurs et organisations interpellent aujourd’hui la Société financière internationale de la Banque mondiale sur les conséquences dramatiques d’une expansion incontrôlée du crédit aux ménages de milieux populaires.
Cet appel invite surtout à regarder en face une réalité longtemps occultée : dans de nombreux pays du Sud comme du Nord, la dette est devenue un mécanisme ordinaire de prise en charge de la reproduction sociale. La mesurer ne consiste donc pas seulement à mieux comprendre les finances des ménages. C’est aussi reconnaître ce que la dette compense désormais silencieusement : des revenus insuffisants et des protections sociales de plus en plus fragiles.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.