07.04.2026 à 17:38
Frédéric Fréry, Professeur de stratégie, CentraleSupélec, ESCP Business School

L’entreprise OpenAI, créatrice de ChatGPT, pourrait bientôt entrer en Bourse. Derrière cette opération financière se joue bien plus qu’une levée de fonds : le basculement d’un projet conçu pour l’intérêt général vers une logique de marché. À l’heure où l’intelligence artificielle devient une infrastructure critique, une question s’impose : peut-on en confier son développement aux seuls marchés financiers ?
OpenAI est née en 2015 dans un contexte d’inquiétude croissante autour de l’intelligence artificielle (IA). Fondée notamment par Sam Altman et Elon Musk, elle a adopté une structure à but non lucratif. Son objectif explicite était de développer une IA « bénéfique envers l’humanité » et d’éviter qu’elle ne soit capturée par quelques acteurs dominants. Cette ambition la distinguait des grandes entreprises technologiques, comme Google, Microsoft, Meta ou Amazon, construites sur des modèles propriétaires et des effets de rente.
Par contraste, OpenAI entendait défendre l’intérêt général en mettant l’accent sur la recherche ouverte et la diffusion des connaissances. Or, cette orientation, symbolisée par son nom, OpenAI (« IA ouverte »), s’est rapidement heurtée à une contrainte structurelle, le coût astronomique de l’intelligence artificielle générative.
Contrairement aux logiciels traditionnels, dont le coût marginal tend vers zéro (la millionième copie de Windows ne coûte rien à Microsoft, par exemple), l’IA générative requiert des infrastructures massives. Chaque interaction mobilise des ressources de calcul, de l’énergie et des équipements spécialisés. Une requête standard sur ChatGPT, comprenant une question et une réponse, coûte ainsi de l’ordre de 0,1 à 1 centime de dollar. De même, la génération d’une image en haute définition peut coûter entre 10 et 20 centimes. Pris isolément, ces montants semblent négligeables, mais, à l’échelle de plusieurs milliards de requêtes quotidiennes en 2026, ils deviennent considérables.
Cela s’explique par l’infrastructure sous-jacente, en particulier les processeurs graphiques (GPU), fournis par des acteurs comme Nvidia. Ces puces peuvent coûter plusieurs dizaines de milliers de dollars à l’achat et plusieurs dollars de l’heure en accès cloud. OpenAI, comme ses concurrents, dépend de dizaines de milliers de ces GPU fonctionnant en continu dans de gigantesques centres de données. Selon certaines estimations, les investissements nécessaires se chiffrent en centaines de milliards d’ici à la fin de cette décennie.
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Dès la fin des années 2010, il était devenu évident qu’un modèle purement non lucratif ne pouvait répondre à une telle intensité capitalistique. C’est pourquoi OpenAI a adopté, en 2019, un statut hybride lui permettant de lever des fonds tout en maintenant un contrôle par une fondation. Il s’agissait d’une première incursion dans l’économie de marché, mais tempérée par l’ambition de résister aux exigences des investisseurs.
Cependant, fin 2022, l’agent conversationnel ChatGPT a transformé radicalement la donne en attirant 100 millions d’utilisateurs en seulement deux mois, avant de dépasser les 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, début 2026. Le chiffre d’affaires d’OpenAI est passé ainsi d’environ 200 millions de dollars (173,15 millions d’euros) en 2022 à plus de 10 milliards (8,65 milliards d’euros) en 2025, soit une multiplication par soixante en trois ans !
Cette croissance exponentielle s’est accompagnée de la mise en place d’un modèle économique incluant plusieurs sources de revenus. Pour les particuliers, OpenAI propose des abonnements payants (allant de 20 à 200 dollars, soit de 17 euros environ à 173 euros, par mois). L’essentiel du chiffre d’affaires provient cependant des entreprises, via des abonnements proposés entre 25 et 60 dollars (de 21,6 à 52 euros) par utilisateur et par mois. Une entreprise de 10 000 salariés représente ainsi un revenu annuel de plusieurs millions de dollars.
De plus, OpenAI facture l’usage de ses modèles à des entreprises qui les intègrent directement dans leurs propres solutions. Chaque utilisation est alors facturée, souvent à très grande échelle. Une application traitant un million de requêtes par jour peut ainsi générer plusieurs dizaines de milliers de dollars de facturation mensuelle.
Enfin, une part croissante des revenus provient d’accords stratégiques, notamment avec Microsoft, qui intègre les technologies d’OpenAI dans ses produits sous la dénomination Copilot.
C’est l’ensemble de ces flux (abonnements, licences, usage par des entreprises tierces et partenariats) qui a permis à OpenAI d’atteindre environ un milliard de dollars (plus ou moins 865,85 millions d’euros) de revenus mensuels en 2025. Pourtant, cette montée en puissance commerciale masque une fragilité économique intrinsèque.
Or, malgré des revenus en forte progression, OpenAI reste structurellement déficitaire. Sur le premier semestre 2025, l’entreprise aurait réalisé un chiffre d’affaires d’environ 4,3 milliards de dollars, tout en enregistrant des pertes comprises entre 7 et 13 milliards, soit plus de 2 milliards de pertes chaque mois. Au total, ses pertes cumulées pourraient dépasser les 140 milliards de dollars (121,19 milliards d’euros) entre 2024 et 2029.
Cette dérive s’explique par la nature même du modèle économique d’OpenAI, où chaque interaction génère un coût, avec des investissements nécessaires gargantuesques. Outre l’infrastructure, la recherche et développement (R&D) constitue un poste majeur. Afin de rester dans la course technologique face à un environnement de plus en plus concurrentiel, OpenAI aurait ainsi investi près de 16 milliards de dollars (plus de 13,8 milliards d’euros) en recherche et développement rien qu’en 2025.
À cela s’ajoute le coût des ressources humaines, parfois hors norme. Si les salaires de base des experts en intelligence artificielle les plus demandés se situent déjà entre 250 000 et 700 000 dollars (entre 216 000 et 605 000 euros) par an, leur rémunération – incluant actions et bonus – dépasse fréquemment le million de dollars. Dans certains cas, la rémunération annuelle excède même les 10 millions de dollars (8,65 millions d’euros). Là encore, la surenchère des concurrents, comme Meta, oblige OpenAI à s’aligner, par crainte de voir ses compétences clés disparaître.
Au total, l’activité d’OpenAI ne suffit pas à couvrir ses coûts, au point que certains analystes évoquent que, à ce rythme, elle pourrait être contrainte de déposer le bilan dès 2027. Un recours aux financements extérieurs est donc indispensable pour couvrir ces pertes.
Afin de soutenir sa croissance, OpenAI a déjà levé environ 58 milliards de dollars (plus de 50 milliards d’euros) depuis sa création, dont plus de 13 milliards de dollars auprès de Microsoft. En 2025, un tour de table exceptionnel aurait permis de lever jusqu’à 40 milliards de dollars supplémentaires, portant ainsi sa valorisation à plusieurs centaines de milliards de dollars. Fin mars 2026, une nouvelle levée de fonds de 122 milliards de dollars (plus de 105,6 milliards d’euros), notamment auprès d'Amazon (50 milliards de dollars), Nvidia et SoftBank (30 milliards de dollars chacun), a permis d'atteindre une valorisation à 852 milliards de dollars (soit 737,6 milliards d’euros). Pourtant, ces montants restent insuffisants au regard des besoins.
La dépendance à l’égard des partenaires industriels apparaît comme particulièrement problématique. Microsoft fournit à OpenAI son infrastructure cloud via Azure, tandis que Nvidia joue un rôle clé en amont en fournissant les GPU. Tout comme à l’époque de la ruée vers l’or, ce sont les vendeurs de pelles qui se sont enrichis aux dépens des prospecteurs, dans la filière de l’intelligence artificielle, ce sont les fournisseurs d’infrastructure qui font fortune, pas les concepteurs de modèles.
En pratique, chaque requête d’intelligence artificielle génère des revenus pour les fournisseurs d’infrastructure, ce qui revient à une forme de « taxe invisible » captée en amont. En 2025, Nvidia a ainsi dégagé près de 73 milliards de dollars de bénéfices nets pour un chiffre d’affaires d’environ 130 milliards (soit 112,5 milliards d’euros), et sa valorisation en Bourse est 1,5 fois supérieure à celle de l’ensemble du CAC 40 !
Les tensions économiques d’OpenAI se sont répercutées sur son gouvernement d’entreprise. L’hybridation entre une mission d’intérêt général et des mécanismes de financement privés s’est traduite par une structure complexe. Une fondation à but non lucratif contrôle ainsi une entreprise commerciale de type public benefit corporation (une version américaine et moins contraignante de la société à mission française), financée par des investisseurs et chargée de lever des capitaux et de développer les activités, tout en restant théoriquement subordonnée à la mission d’intérêt général de la fondation. Cette construction, pensée pour éviter une logique purement financière, a rapidement attisé des tensions entre différentes parties prenantes.
Le départ d’Elon Musk en 2018 a constitué un premier signal de désaccord stratégique. En 2020, plusieurs chercheurs ont quitté OpenAI pour fonder Anthropic, en mettant en avant des divergences sur la sécurité et la gouvernance. Cependant, c’est surtout la crise de novembre 2023 qui a pleinement révélé les fragilités du système, lorsque le conseil d’administration a annoncé de manière soudaine le renvoi de Sam Altman, invoquant un manque de transparence dans ses communications.
En quelques heures, la situation s’est transformée en crise ouverte. La quasi-totalité des salariés a menacé de quitter l’entreprise si Altman n’était pas réintégré. Microsoft, principal partenaire et investisseur, a publiquement apporté son soutien à Altman et a même évoqué la possibilité de le recruter avec ses équipes. Face à cette pression, le conseil d’administration a été contraint de revenir sur sa décision en quelques jours. Sam Altman a été réintégré, et la composition du conseil a été profondément remaniée.
Cet épisode a mis en lumière les tensions internes, et notamment la difficulté à faire coexister des logiques divergentes au sein d’une même organisation, entre posture éthique, impératifs industriels et exigences des investisseurs.
À ces contraintes internes s’ajoute une intensité concurrentielle particulièrement vive. Google, l’inventeur de l’IA générative, réalise des progrès rapides avec Gemini. Anthropic, avec Claude, s’est imposé sur certains segments, notamment la programmation, tout en mettant l’accent sur la sécurité. Le Chinois DeepSeek a affirmé utiliser des processeurs moins coûteux. Le Français Mistral AI défend une approche frugale et la souveraineté numérique de l’Europe. Signe de ce retournement, Apple, initialement partenaire d’OpenAI pour inclure ChatGPT pour certaines fonctionnalités liées à Siri, a choisi de le remplacer par Gemini.
Dans ce contexte de recomposition de l’écosystème, la position d’OpenAI, bien que toujours centrale, est contestée. L’intensification de la concurrence renforce la nécessité de disposer de ressources financières toujours plus conséquentes.
L’introduction en Bourse d’OpenAI est présentée comme une réponse à ces contraintes : financer des investissements massifs et consolider une position concurrentielle fragilisée. La Bourse pourrait permettre de lever entre 50 et 100 milliards de dollars, en cédant entre 10 et 20 % du capital. Une telle opération constituerait l’une des plus importantes de l’histoire des marchés financiers.
Cependant, cette transformation implique des arbitrages délicats. Une entreprise cotée est soumise à des exigences de rentabilité et de transparence qui peuvent entrer en tension avec la nature expérimentale de l’intelligence artificielle. À cela s’ajoute la dépendance persistante à Microsoft et à Nvidia, qui limite l’autonomie stratégique de l’entreprise.
Surtout, rien n’indique que l’introduction en Bourse suffirait à résoudre les problèmes structurels d’OpenAI. Au mieux, sans évolution significative du modèle économique, elle permettrait de reculer sa faillite de quelques années. Le modèle économique de l’intelligence artificielle générative reste aujourd’hui fondamentalement non stabilisé.
Au-delà du cas d’OpenAI, on peut légitimement s’interroger sur le fonctionnement actuel de l’économie dominée par les géants de la technologie. L’intelligence artificielle s’impose comme une infrastructure essentielle, dont les effets dépassent largement le cadre économique. Pour certains analystes, le contrôle de l’IA revêt désormais la même importance géostratégique que la possession de l’arme nucléaire.
Dès lors, une question civilisationnelle se pose : peut-on confier le développement et l’orientation d’une telle technologie aux seuls marchés financiers ? Imagine-t-on qu’Elon Musk ou Mark Zuckerberg puisse posséder personnellement l’équivalent d’une ou plusieurs bombes atomiques ? L’introduction en Bourse d’OpenAI ne fournira pas à elle seule la réponse. Cependant, elle en constituera l’un des premiers tests à grande échelle.
Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:37
Prescillia Micollet, Doctorante en Sciences de l'Éducation et de la Formation , Université Lumière Lyon 2
Pour prévenir les violences sexistes et sexuelles et protéger les enfants, il faut très tôt les initier à la notion de consentement. Comment leur apprendre à exprimer leurs émotions et leurs limites et à respecter celles des autres ? Regard sur la façon dont l’école pose les bases de cette éducation affective et relationnelle à partir de la maternelle.
Le consentement est une notion largement mobilisée dans les débats publics contemporains, mais sa définition reste souvent floue. Selon le champ dans lequel il est abordé (juridique, philosophique ou éducatif), il ne renvoie pas aux mêmes réalités. Il s’agit d’un concept polysémique dont les significations varient selon les contextes.
Intéressons-nous à la manière dont cette notion est mobilisée dans le cadre scolaire, plus précisément dans l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) en France. Les travaux des chercheuses Béatrice de Montigny et Marie-Hélène Brunet montrent que, dans le champ éducatif, le consentement dépasse la seule dimension sexuelle : il renvoie à l’apprentissage du respect de soi et d’autrui, à la capacité d’exprimer ses limites et à reconnaître celles des autres.
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Dans les programmes EVARS, cette notion est introduite dès la maternelle et déclinée progressivement tout au long de la scolarité. Elle recouvre plusieurs apprentissages : respecter le refus de l’autre, savoir dire non, comprendre que son refus doit être respecté, ne pas se sentir obligé d’accepter un geste d’affection, demander la permission avant de toucher quelqu’un ou identifier des adultes de confiance. Les élèves sont également invités à reconnaître leurs émotions et à exprimer leurs préférences dans les interactions du quotidien.
Ces apprentissages s’inscrivent dans une logique de prévention des violences sexistes et sexuelles et de protection des enfants au vu des statistiques sur la connaissance et le niveau d’information des Français sur le sujet. Depuis la généralisation du programme EVARS à la rentrée 2025 (rappelé dans le Bulletin officiel n°6 du 6 février 2025), la question se pose toutefois de savoir comment cette notion est concrètement abordée dans les classes et comment les enseignants l’adaptent aux différents âges des élèves.
Les exemples présentés ici s’appuient sur un travail de recherche mené dans le cadre de mon doctorat, fondé sur plus de 130 observations de séances en classe et 55 entretiens avec des enseignants et personnels éducatifs, qui permettent d’illustrer la manière dont le consentement est travaillé à l’école primaire même si ce n’est pas exhaustif.
Au cycle 1, c’est-à-dire en maternelle, l’apprentissage du consentement passe d’abord par la connaissance du corps et l’idée que « mon corps m’appartient ». Cette étape est essentielle pour permettre aux enfants d’identifier leurs limites corporelles et, le cas échéant, de signaler des situations de violence. Comme le souligne Lolita Rivé dans le podcast C’est quoi l’amour, maîtresse ?, un enfant ne peut dénoncer une violence sexuelle s’il ne possède pas les mots pour nommer son corps.
Les enseignants utilisent pour cela des supports pédagogiques comme des puzzles du corps ou des images anatomiques afin d’apprendre aux élèves à identifier les différentes parties du corps et à utiliser les termes appropriés, y compris pour les organes génitaux (« pénis », « vulve »). Des outils ludopédagogiques, comme le loto du consentement, permettent également d’aborder les limites corporelles, les émotions et le respect d’autrui.
Ces activités visent surtout à construire les premières bases du consentement : comprendre que certaines parties du corps sont intimes et que chacun a le droit de refuser un contact physique.
Au cycle 2, du CP au CE2, ces apprentissages se poursuivent et s’enrichissent. Les enseignants s’appuient davantage sur les représentations des élèves pour construire la notion. Certains commencent par demander ce que signifie « consentement ». Les élèves évoquent par exemple l’idée de « demander avant de faire quelque chose », comme toucher les cheveux d’un camarade. Cette représentation rejoint la définition proposée par la philosophe Anne-Lyse Chabert, pour qui le consentement repose sur une relation de confiance : d’une part, la confiance de celui qui prend l’initiative de demander et s’assure que l’autre a compris et, d’autre part, celle de la personne qui accepte et autorise l’accès à son espace personnel ou à son intimité.
Le consentement est également relié aux émotions et aux ressentis. Les élèves réfléchissent à ce qu’une personne peut éprouver lorsque ses limites ne sont pas respectées : tristesse, colère ou sentiment d’être ignoré. Cette réflexion permet d’introduire la notion d’empathie, c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place d’autrui et à prendre en compte son ressenti.
Des supports pédagogiques peuvent accompagner ces discussions, notamment des vidéos explicatives, comme celles de Maître Lucas, qui illustrent concrètement les situations où il est nécessaire de demander l’accord de l’autre dans les interactions quotidiennes.
En cycle 3, l’éducation au consentement prend une dimension plus explicite de prévention. Les enseignants et les infirmières scolaires abordent davantage les violences sexistes et sexuelles afin de donner aux élèves des repères avant leur entrée au collège.
Des supports vidéo permettent d’analyser collectivement certaines situations. Dans une première saynète, un entraîneur demande à un élève de lui faire un massage alors qu’ils se retrouvent seuls dans les vestiaires. Les élèves identifient plusieurs signaux d’alerte : l’isolement, l’insistance d’un adulte et la demande de contact physique.
Une autre vidéo, Un tonton pas si gentil, aborde les violences sexuelles intrafamiliales. Les élèves y observent une fillette contrainte d’accompagner son oncle malgré son refus et évoquant un « secret ». L’analyse de la scène permet d’expliquer qu’un adulte n’a pas le droit d’imposer un geste intime à un enfant et que ces actes sont interdits et punis par la loi.
Ces discussions nécessitent toutefois des précautions pédagogiques, car tous les élèves n’ont pas le même niveau de compréhension. Les enseignants reformulent donc avec des mots adaptés afin d’expliquer la situation sans heurter certains enfants.
L’éducation au consentement est ainsi abordée progressivement de la maternelle au CM2 et se poursuit ensuite au collège et au lycée dans le cadre des programmes EVARS, avec des contenus adaptés à l’âge des élèves. Les discussions peuvent alors porter sur des situations plus complexes, comme le consentement dans les relations amoureuses ou dans les échanges en ligne avec les « nudes ».
Au-delà de l’école, plusieurs associations participent également à cette sensibilisation. L’association les papillons intervient dans les établissements grâce à des boîtes aux lettres permettant aux enfants de signaler anonymement des violences. L’institut EgaliGone propose des conférences de sensibilisation, tandis que l’outil « les clés du consentement », développé par L’Effet Papillon, accompagne les professionnels de l’éducation dans l’abord de ces questions.
Enfin, le consentement ne se limite pas aux questions sexuelles. Il s’apprend aussi dans des gestes du quotidien : demander avant de toucher quelqu’un, respecter un refus ou accepter qu’un camarade ne souhaite pas faire la bise ou un câlin. Ces apprentissages ordinaires constituent souvent les premières bases d’une culture du respect et du consentement.
Prescillia Micollet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:37
Patrick Criqui, Directeur de recherche émérite au CNRS, Université Grenoble Alpes (UGA)
Carine Sebi, Professeure associée et coordinatrice de la chaire « Energy for Society », GEM
Manfred Hafner, Professeur, Sciences Po ; Johns Hopkins University
Alors que la guerre et les tensions géopolitiques s’intensifient au Moyen-Orient et que les cargos pétroliers ne circulent désormais qu’au compte goutte dans le détroit d’Ormuz, le spectre d’un choc énergétique global ressurgit, dans le sillage d’une histoire déjà longue de crises pétrolières successives. Dans un monde où les marchés des hydrocarbures sont plus que jamais interconnectés, la crise actuelle met à l’épreuve l’économie mondiale et, en particulier, celle des pays importateurs. Des risques qui renforcent l’impératif d’une accélération de la transition énergétique.
Après la période de la « mondialisation heureuse », la crise du Covid-19, l’invasion de l’Ukraine, l’attaque d’Israël puis sa réplique sur le territoire de Gaza et, aujourd’hui, la guerre contre l’Iran, une suite de crises marque le retour du monde dans une zone de hautes turbulences.
Ce dernier événement est particulièrement déstabilisant car il touche le golfe Arabo-Persique. Si la transition énergétique a commencé dans cette région, elle demeure une zone hypersensible pour l’approvisionnement d’un monde encore largement dépendant des hydrocarbures. Pour Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, il s’agit déjà du plus important choc d’approvisionnement en énergies fossiles – pétrole et gaz – de ces dernières décennies.
Au-delà de la menace pour nos économies, ce choc permettra-t-il d’accélérer leur décarbonation ? Afin d’apprécier son importance et son pouvoir transformateur, il faut le resituer dans l’histoire longue des marchés internationaux de l’énergie, une histoire déjà riche en accidents.
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La survenue d’une nouvelle crise internationale majeure au Moyen-Orient et les menaces qu’elle fait peser sur l’approvisionnement énergétique et l’économie mondiale conduisent à s’interroger sur les conditions de déclenchement des chocs pétroliers. On peut définir un choc pétrolier comme une hausse forte (un doublement, voire un triplement) et durable des prix du pétrole. Inversement, un contre-choc correspond à une baisse forte et durable.
L’histoire des prix du pétrole sur les soixante dernières années peut être analysée comme la succession de quatre grandes périodes, comme le montre la figure ci-dessous.
1965-1973, la montée des tensions : dans les années soixante, on assiste à une augmentation très rapide de la production du Moyen-Orient (une multiplication par trois entre 1965 et 1973), avec des prix très bas, de l’ordre de 20 dollars le baril, en dollars d’aujourd’hui (soit 17,30 euros). Cela a fait exploser la demande, à laquelle les producteurs ont eu du mal à répondre.
1973-1998, le temps des chocs et du contre-choc : la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes a permis à ceux-ci de prendre la main et d’augmenter unilatéralement les prix, ce qui donnera lieu au choc pétrolier de 1973-1974. Quelques années après, la révolution islamique en Iran entraîne une nouvelle flambée des cours sur des marchés spot naissants : c’est le deuxième choc de 1979-1980. S’annonce ensuite une décrue de la production du Moyen-Orient (principalement de l’Arabie saoudite), avant le contre-choc de 1985-1986 et le retour à un niveau de prix modéré, malgré l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990.
1998-2015, un retour progressif des tensions qui se solde par un troisième choc, cette fois de demande : dans les premières années du XXIᵉ siècle, les tensions se reconstituent, alimentées par la forte croissance mondiale et la flambée des matières premières avant les Jeux olympiques d’été de Pékin (2008). La crise des subprimes en 2008 marque un coup d’arrêt. Le prix plonge, mais se rétablit rapidement à des niveaux élevés, comparables à ceux d’après le deuxième choc (de l’ordre de 150 dollars, un peu moins de 130 euros, le baril).
2015-2025, un nouvel équilibre : dans la dernière période s’instaure un nouvel équilibre. Malgré un niveau de production élevé, notamment au Moyen-Orient (une fois et demie celui du début des années 2000), et en raison notamment de l’arrivée des pétroles et gaz de schistes aux États-Unis, le prix reste dans une fourchette de 60 à 100 dollars (de plus de 51 euros à 86,50 euros) le baril.
Les événements géopolitiques et les chocs énergétiques se sont donc enchaînés au Moyen-Orient dans les dernières décennies. Ils ne sont pas toujours synchrones, mais en 2026 les conditions semblent bien réunies pour une « tempête parfaite » sur les marchés énergétiques : un événement géopolitique majeur est survenu dans un contexte de niveau de production de pétrole élevé. Et cela d’autant plus qu’il affecte un autre marché devenu stratégique : celui du gaz naturel liquéfié (GNL).
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L’histoire du gaz naturel, moins spectaculaire que celle du pétrole, révèle pourtant une transformation profonde du système énergétique mondial. En cinquante ans, le gaz est passé d’un système de marchés régionaux (Amérique du Nord, Europe, Asie), régis essentiellement par des contrats de long terme, à un marché largement mondialisé, lieu d’arbitrages permanents et aujourd’hui exposé à des risques systémiques majeurs.
Son évolution peut se lire en trois grandes séquences, chacune marquée par une géographie d’approvisionnement, une logique de prix et un degré de vulnérabilité spécifiques.
1970–1986, l’ère des marchés cloisonnés : jusqu’au milieu des années 1980, il n’existe pas encore de marché mondial du gaz. Le gaz naturel est un produit régional, contraint par des infrastructures rigides et des contrats de long terme. Aux États-Unis, les prix sont bas car c’est un marché continental, approvisionné par gazoducs et encadré par des régulations fédérales. En Europe, les prix sont plus élevés car les approvisionnements reposent sur un mix de gazoducs venant d’URSS/de Russie, de Norvège et d’Algérie, auxquels s’ajoute une part limitée de GNL importé. Au Japon, le GNL est coûteux et les prix asiatiques sont les plus élevés du monde. Ces trois marchés communiquent peu entre eux : pas de flux transcontinental, pas de connexion entre marchés, pas de transmission internationale des tensions locales. S’il peut y avoir un choc pétrolier mondial, il n’existe pas encore de choc gazier mondial.
1986–2008, une convergence relative : à partir de 1986, la structure des marchés évolue. Le contre-choc pétrolier entraîne une révision des modes de contractualisation, la montée progressive du commerce de GNL, l’ouverture des premières places de marché spot (c’est-à-dire, des marchés sur lesquels les prix sont fixés au jour le jour) et l’assouplissement des conditions d’échange dans certaines régions. Les prix américains, européens et asiatiques demeurent différents, mais leurs évolutions convergent. Cela découle du développement du commerce international de GNL, de la standardisation progressive des infrastructures et des effets d’entraînement d’un marché pétrolier devenu plus volatil. La période n’est toutefois pas homogène. Aux États-Unis, les marchés spot connaissent des pics très prononcés, dus aux contraintes de transport et aux limites régionales des capacités de stockage ou de production. En dépit de ces épisodes régionaux, les prix du gaz reflètent une plus grande cohérence à l’international.
2008-2025, malgré l’essor du GNL, un retour des divergences : La troisième période débute avec un choc structurel, celui de la révolution du gaz de schiste aux États-Unis. En quelques années, l’abondance de gaz non conventionnel fait s’effondrer les prix américains. Et les États-Unis deviennent, à partir de 2016, un exportateur majeur de GNL. Dans le même temps, l’Asie connaît un moment de tension après la catastrophe de Fukushima en 2011 : le Japon ferme ses réacteurs nucléaires et déclenche une demande massive de GNL, les prix s’envolent et restent durablement élevés. L’Europe, quant à elle, reste dépendante des gazoducs russes jusqu’en 2021. La situation bascule brutalement avec l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui entraîne un pic historique des prix européens. Le continent se tourne alors vers le marché mondial du GNL, se plaçant directement en concurrence avec les acheteurs asiatiques auprès des fournisseurs états-unien ou qatari.
Paradoxalement, la situation actuelle consacre la naissance d’un véritable marché mondial du GNL. Non parce que les prix se rapprochent, mais parce que les cargaisons se déplacent vers la région la mieux-disante. Cette transférabilité, d’une région à l’autre, des cargaisons de GNL crée de fait un marché mondial, mais dont les prix restent pour l’instant divergents.
C’est précisément ce mécanisme qui explique pourquoi, dans la crise actuelle, le blocage du détroit d’Ormuz pourrait déclencher une nouvelle envolée mondiale des prix du gaz. Près de 20 % du GNL mondial, en particulier qatari, transite par cette zone. La fermeture d’Ormuz n’est donc pas un risque local : c’est un choc global en puissance.
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La crise actuelle se distingue des précédentes par sa double nature : elle touche simultanément le pétrole et le gaz. Dans un système énergétique où les deux marchés sont interdépendants, cette simultanéité agit comme un multiplicateur de risques.
À court terme, une hausse des prix du gaz déclenche immédiatement des arbitrages dans les systèmes électriques : en Europe comme en Asie, certaines centrales reviennent vers le charbon.
Ce phénomène, déjà observé en 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine, rappelle une réalité essentielle : en période de crise, la sécurité d’approvisionnement prime sur les objectifs climatiques. Cependant, en Europe comme en Asie, les pays les moins affectés sont ceux qui sont moins dépendants du gaz naturel pour leur production d’électricité parce qu’ils disposent de sources décarbonées renouvelables ou nucléaires. C’est notamment le cas de la Chine.
Mais la spécificité de la crise de 2026 tient à l’addition des vulnérabilités. Le pétrole reste exposé à la géopolitique du Moyen-Orient tandis que le gaz, lui, dépend désormais des routes maritimes mondiales, des équilibres asiatiques, des politiques américaines d’exportation, et des capacités de l’Europe à enchérir face à l’Asie.
Autrement dit, un choc local dans le Golfe devient aujourd’hui un « stress test » (test de résilience) global, révélateur de la fragilité d’un marché désormais unifié, mais difficilement sécurisable.
La réaction initiale des marchés illustre cette nouvelle donne : la fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas (encore) provoqué une flambée massive des prix, mais une prime de risque en Europe, un rapprochement des prix asiatiques et une hausse marquée de la volatilité spot. Les traders parient sur un blocage court : c’est cette anticipation, davantage que la réalité des flux, qui stabilise encore les prix.
Et donc, l’ampleur des impacts dépendra de la durée du blocage. Au-delà des ajustements immédiats, l’enjeu devient rapidement macroéconomique : si les perturbations se prolongent, les marchés ne s’équilibrent plus seulement par l’offre, mais aussi par la demande, via des prix durablement élevés qui agissent comme un véritable impôt énergétique mondial, pesant sur la croissance, le pouvoir d’achat et la compétitivité industrielle. Mais aussi, et c’est le côté positif, cela pourrait encourager les efforts de décarbonation.
Pour un blocage de moins de trois mois, l’impact sur les prix resterait limité, les flux mondiaux seraient être réalloués et la plupart des importateurs asiatiques absorberaient le choc en recourant à leurs stocks saisonniers.
Avec un blocage de six mois, la tension deviendrait structurelle, avec des hausses de prix plus durables en Europe et en Asie, et des marchés spot sous forte pression.
Dans le cas d’un blocage d’environ une année, les effets se rapprocheraient de la crise de 2022–2023 : l’Asie entrerait en concurrence frontale avec l’Europe, les prix pourraient atteindre des niveaux extrêmes et certains pays émergents pourraient connaître des rationnements ou des coupures massives d’électricité.
Dans un système énergétique désormais interconnecté, le facteur déterminant n’est plus seulement l’ampleur du choc, mais sa durée. Plus la crise se prolonge, plus elle s’apparente à un choc pétrolier et gazier global.
C’est cette combinaison – pétrole, gaz, routes maritimes, arbitrages asiatiques – qui crée la possibilité d’une véritable « tempête parfaite ». Et c’est aussi une raison supplémentaire pour accélérer la sortie des hydrocarbures, dont la vulnérabilité géopolitique apparaît plus clairement que jamais.
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Manfred Hafner est président de la société de conseil en stratégie énergeéique HEAS SA
Carine Sebi et Patrick Criqui ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.