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21.07.2026 à 18:06

Le « SAVE America Act » : réforme de bon sens ou manœuvre partisane ?

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Avec le projet de loi « SAVE America Act », Donald Trump affirme vouloir mettre fin à la fraude électorale. Selon ses adversaires, il veut surtout avantager son parti aux prochaines midterms.
Texte intégral (1994 mots)

L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir Donald Trump promeut le « SAVE America Act », une réforme destinée à renforcer les contrôles d’identité des électeurs Ses partisans y voient un moyen de protéger les élections contre les fraudes et les ingérences étrangères, notamment chinoises ; ses opposants dénoncent un texte susceptible de restreindre l’accès au vote de certaines catégories de la population. Malgré des chances limitées d'être adopté avant les midterms de novembre, le « SAVE America Act » devrait continuer d'alimenter le débat sur la démocratie électorale. Replier


Le 16 juillet dernier, à moins de cent dix jours des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, dans une Amérique plus polarisée que jamais et alors que l’actualité internationale demeure dominée par la reprise des frappes américaines contre l’Iran, Donald Trump a créé la surprise en s’adressant solennellement à la nation depuis la Maison-Blanche.

L’exercice est relativement rare. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le chef de l’État s’est bien plus souvent exprimé lors de meetings, de conférences de presse ou encore sur Truth Social que par le biais d’allocutions officielles depuis le Bureau ovale. La dernière intervention télévisée de cette nature remontait à plusieurs mois et concernait essentiellement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.

Cette fois, le président a volontairement délaissé les questions diplomatiques pour aborder un sujet qui lui est cher depuis près de six ans : l’intégrité, c’est-à-dire le caractère fiable et neutre, des élections américaines.

L’organisation du vote aux États-Unis

Alors que les républicains espèrent conserver leur majorité et renforcer leur emprise sur le Congrès lors des élections de novembre prochain, Donald Trump a replacé la sécurité du processus électoral au cœur du débat politique national. Présentée comme une allocution institutionnelle et non partisane, son intervention visait officiellement à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions démocratiques.

Il a néanmoins rapidement donné à son discours une dimension beaucoup plus politique en affirmant que les États-Uniens avaient été privés de toute transparence sur plusieurs éléments essentiels concernant l’élection présidentielle de 2020.

Pour comprendre les enjeux de cette intervention, il convient de rappeler que, aux États-Unis, l’organisation des élections repose sur un modèle extrêmement décentralisé. Contrairement à de nombreuses démocraties occidentales, aucune autorité électorale nationale ne supervise directement l’ensemble du scrutin. La Constitution confie aux États fédérés la responsabilité d’organiser les élections, tandis que les comtés (il y en a 3 077 au total) assurent très concrètement l’inscription des électeurs, l’administration des bureaux de vote, le dépouillement et la certification des résultats.

La procédure de vote elle-même varie considérablement d’un État à l’autre. Certains États privilégient le vote anticipé en personne, d’autres autorisent largement le vote par correspondance, tandis que plusieurs conservent essentiellement le vote effectué le jour du scrutin. Cette diversité reflète la tradition fédéraliste américaine mais rend également le système plus complexe à harmoniser et à sécuriser.

Depuis le début des années 2000, les machines de vote électronique se sont progressivement imposées dans une grande partie du pays. Les technologies utilisées diffèrent cependant selon les juridictions. Certaines machines enregistrent directement le vote sur un support électronique (« Direct Recording Electronic », ou DRE), tandis que d’autres impriment un bulletin papier vérifiable par l’électeur avant son dépôt dans l’urne ou sa numérisation.

Depuis les controverses ayant suivi l’élection présidentielle de 2020, un nombre croissant d’États privilégient désormais des systèmes hybrides associant enregistrement électronique et preuve papier telle que le « voter-verifiable paper audit trail ».

Lutter contre les ingérences étrangères

Depuis plusieurs années, les autorités fédérales alertent régulièrement sur les tentatives d’ingérence étrangères visant à fragiliser la confiance des citoyens dans le processus démocratique américain.

Après les accusations d’interférences russes lors de l’élection présidentielle de 2016, les services de renseignement ont progressivement identifié une montée en puissance des opérations conduites par la République populaire de Chine dans le cyberespace.

C’est précisément cet aspect que l’administration Trump a souhaité remettre en lumière. Dans plusieurs documents récemment déclassifiés et publiés par la Maison-Blanche, l’exécutif affirme que des groupes de pirates informatiques liés à Pékin ont multiplié les opérations d’espionnage contre des institutions américaines, des infrastructures critiques et des réseaux gouvernementaux. Ces documents évoquent notamment les activités du groupe APT31 (Advanced Persistent Threat 31), également connu sous l’appellation Zirconium. Ce groupe, qui serait lié au ministère chinois de la Sécurité d’État, est considéré par les agences occidentales comme l’une des principales unités de cyberespionnage de Pékin.

Depuis plus d’une décennie, APT31 est accusé d’avoir conduit des campagnes de phishing sophistiquées, des opérations d’intrusion dans des réseaux gouvernementaux, des vols de propriété intellectuelle et des actions de surveillance visant des responsables politiques, des parlementaires, des chercheurs et des organisations critiques aux États-Unis comme en Europe.

C’est dans ce contexte que Donald Trump entend faire adopter le « SAVE America Act ».

L’objectif est d’empêcher le vote des non-citoyens américains, et plus globalement de garantir l’intégrité des élections qui est également menacée par les cyberattaques de la Chine.

Que dit le « SAVE America Act » ?

Save est l’acronyme de « Safeguard American Voter Eligibility » qui peut être traduit par « loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains ». Déposé au Congrès en janvier 2026 à l’initiative de responsables républicains, ce projet de loi prévoit notamment l’obligation de présenter une preuve de citoyenneté états-unienne lors de l’inscription sur les listes électorales, un renforcement des procédures de vérification de l’identité des électeurs avec photo à l’appui, ainsi qu’un contrôle accru des listes électorales.

Dans son allocution, Donald Trump a pris soin de présenter cette réforme comme une démarche dépassant les clivages partisans. Il a affirmé qu’il ne s’agissait « ni d’une victoire républicaine ni d’une victoire démocrate », mais d’une réforme destinée à protéger chaque électeur américain. Il a exhorté les téléspectateurs à contacter leurs représentants et leurs sénateurs afin de soutenir le « SAVE America Act », martelant que la confiance dans les élections constitue le fondement même de toute démocratie.

Pour ses partisans, la démarche apparaît difficilement contestable sur le principe. De nombreux pays démocratiques imposent déjà une pièce d’identité ou une preuve de citoyenneté pour participer aux élections. Les républicains soutiennent que ces exigences relèvent du bon sens administratif et qu’elles permettraient de prévenir d’éventuelles fraudes, même marginales.

Les démocrates, de même que plusieurs associations de défense des droits civiques, formulent cependant une analyse très différente. Selon eux, les cas documentés de vote illégal demeurent extrêmement rares et ne justifient pas une réforme aussi ambitieuse. Ils craignent que certaines dispositions du texte rendent plus difficile l’inscription de catégories d’électeurs disposant de documents administratifs incomplets ou difficiles à obtenir, ce qui est plus souvent le cas des Noirs et des immigrés de fraîche date, lesquels votent moins pour les républicains que pour les démocrates.

Un débat qui se poursuivra au-delà des midterms

Sur le plan parlementaire, les perspectives d’adoption du « SAVE America Act » apparaissent toutefois limitées.

Bien que les républicains disposent d’une majorité à la Chambre des représentants, le texte se heurte à une opposition importante au Sénat.

Sauf recours à une procédure exceptionnelle ou modification substantielle du projet, son adoption nécessiterait de rallier plusieurs sénateurs démocrates afin d’atteindre le seuil requis pour mettre fin à l’obstruction parlementaire (il faut que le projet de loi remporte 60 voix ; à l’heure actuelle, les républicains en ont 53). Dans le climat actuel de forte polarisation, un tel scénario paraît peu probable. En pratique, les chances de voir cette réforme entrer en vigueur avant les élections de novembre demeurent donc faibles.

Reste une interrogation fondamentale. Cette initiative traduit-elle une volonté authentique de moderniser les procédures électorales américaines ou constitue-t-elle avant tout un instrument destiné à accroître les chances des républicains de sortir vainqueurs des élections de mi-mandat ? Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas incompatibles. Une réforme peut répondre à une préoccupation institutionnelle réelle tout en servant des objectifs politiques. Dans une démocratie aussi polarisée que les États-Unis, où chaque modification des règles électorales est immédiatement interprétée à travers un prisme partisan, il devient particulièrement difficile de dissocier les considérations juridiques des calculs électoraux.

Quelles que soient les motivations profondes de Donald Trump, son allocution marque une nouvelle étape dans l’évolution du débat américain sur la démocratie électorale. En choisissant de replacer cette question au cœur de l’agenda politique à quelques semaines d’un scrutin décisif, le président confirme que, plus de cinq ans après la crise de 2020, l’intégrité des élections demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique américaine. Si le « SAVE America Act » a peu de chances d’être adopté dans sa forme actuelle avant le 3 novembre, le débat qu’il suscite devrait continuer à structurer la campagne des midterms et, plus largement, les discussions sur l’avenir des institutions démocratiques américaines.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.07.2026 à 18:05

Les enjeux politiques et religieux autour du bombardement de la cathédrale de la Dormition à Kiev

Xavier Boniface, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

La frappe contre la cathédrale de la Dormition remet au premier plan un autre front de la guerre : la bataille entre Moscou et Kiev pour l’héritage orthodoxe.
Texte intégral (2470 mots)

L’incendie de la cathédrale de la Dormition de Kiev, à la suite d’une nuit de frappes russes sur la capitale ukrainienne du 14 au 15 juin, met en lumière la dimension religieuse de la guerre en Ukraine et la portée symbolique de ce haut lieu de l’orthodoxie. Depuis l’indépendance de l’Église orthodoxe d’Ukraine vis-à-vis du patriarcat de Moscou en 2018, la laure des Grottes (une laure est un grand monastère dans le monde orthodoxe) est devenue l’un des principaux foyers des tensions entre Kiev, Moscou et leurs Églises respectives. Au-delà des destructions matérielles, les lieux saints sont également un enjeu de pouvoir, d’identité nationale et d’influence spirituelle.


Dans la nuit du 14 au 15 juin 2026, à Kiev, des drones ou des missiles ont endommagé la cathédrale de la Dormition, entraînant l’incendie de sa toiture, et touché dix-huit autres édifices à l’intérieur de la laure des Grottes.

La Russie a rejeté toute responsabilité et a affirmé que le drame avait été la conséquence de l’explosion d’un missile anti-aérien d’origine américaine utilisé par les Ukrainiens.

Pour comprendre les enjeux liés au bombardement de l’édifice, qui a suscité une émotion internationale, il convient de revenir sur la situation religieuse en Ukraine, particulièrement tendue depuis 2014 et la dégradation des relations avec la Russie qui a débouché sur la guerre à grande échelle lancée par celle-ci en 2022.

Un lieu souvent détruit et reconstruit

La laure des Grottes de Kiev, ou de Kiev-Petchersk, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, a été fondée au milieu du XIe siècle. C’était alors un monastère troglodyte, qui s’est ensuite développé pour devenir, en dépit de nombreuses vicissitudes (il a été détruit à plusieurs reprises du fait des invasions tataro-mongoles), un centre spirituel et intellectuel de premier ordre pour l’orthodoxie slave, notamment aux XIIe-XIIIe siècles, avant sa renaissance aux XVIIe et XVIIIe siècles.

La laure comprend une centaine d’édifices majoritairement baroques, dont plusieurs églises, qui sont dispersés dans des souterrains et en surface sur près de 30 hectares.

La cathédrale de la Dormition est l’un des principaux bâtiments de ce vaste complexe monastique. Édifiée dans le dernier tiers du XIe siècle, elle est fortement endommagée au XIIIe, puis restaurée. De nouveau sinistrée à la fin du XVe siècle, elle est décimée dans un incendie en 1718 avant d’être reconstruite en 1730, avec plusieurs coupoles dans le style baroque ukrainien.

En novembre 1941, la cathédrale est en grande partie détruite par une explosion dont l’origine reste débattue. Selon les uns, le NKVD (ou l’Armée rouge) aurait miné l’édifice (les Soviétiques avaient déjà détruit de nombreuses églises depuis les années 1930), tandis que d’autres affirment que ce sont les nazis qui l’ont anéanti — le procès de Nuremberg a retenu cette dernière version.

Ruines de la cathédrale de la Dormition photographiées en 1942. Bild 101 Propagandakompanien der Wehrmacht/Wikipedia

L’église a été presque entièrement réédifiée en 1995 ; sa valeur patrimoniale est donc plus symbolique qu’historique.

Sous les coupoles de la laure, les fractures de l’orthodoxie ukrainienne

L’Église orthodoxe est constituée de 14 Églises autocéphales (outre six Églises autonomes), c’est-à-dire ayant leur propre hiérarchie et refusant tout chef suprême, souvent à l’échelle d’un pays ou d’un groupe de pays.

Les neuf plus importantes ou les plus anciennes ont à leur tête un patriarche. Celui de Constantinople a une primauté d’honneur dans l’orthodoxie, mais pas d’autorité hiérarchique sur les autres.

En 1589 a été institué le patriarcat de Moscou, car les liens s’étaient distendus avec Constantinople du fait de la conquête turque en 1453. En 1686, le métropolite de Kiev (titulaire d’un siège épiscopal important) finit par se rattacher à Moscou après avoir dépendu de Constantinople. Kiev devient le siège d’un exarchat (représentation locale de l’Église orthodoxe russe).

En 1990 celui-ci a donné naissance à l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU-PM), qui bénéficie alors d’une très grande autonomie. Toutefois, deux ans plus tard, des responsables religieux créent une Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev, autoproclamée mais reconnue par aucune autre Église l’orthodoxe.

Fin 2018, l’EOU-PM a connu une scission avec la proclamation de l’autocéphalie (c’est-à-dire l’indépendance) de l’Église orthodoxe d’Ukraine du patriarcat de Kiev (EOU-PK). Celle-ci est issue de l’union de l’Église dissidente fondée en 1992 et d’une autre petite Église créée en 1920, dissoute en 1930 et rétablie en 1989. Soutenue par le pouvoir ukrainien, la nouvelle EOU-PK attire aussi une partie des paroisses et des monastères de l’EOU-PM. Le contexte de conflit avec la Russie dans le Donbass et en Crimée depuis 2014 a accéléré les événements. Surtout, l’EOU-PK est reconnue en janvier 2019 par le patriarche de Constantinople — qui met en avant sa primauté d’honneur, de plus en plus contestée par Moscou. Trois autres patriarcats seulement suivent Constantinople. En revanche l’EOU-PK est immédiatement rejetée par le patriarcat de Moscou.

Pour la Russie, voir l’Église orthodoxe ukrainienne se proclamer indépendante vis-à-vis de Moscou constituait un geste hostile car il mettait en cause son influence spirituelle — et donc son soft power — sur l’Ukraine, toujours perçue comme un territoire ex-soviétique. C’était aussi une prise de distance avec la place que Kiev occupe dans la mémoire religieuse et politique de la Russie : c’est là en effet qu’en 988 eut lieu le baptême des sujets du prince Vladimir de la Rus’ de Kiev. Pour Moscou, c’était le baptême de la Russie, c’était l’acte fondateur de son empire.

La guerre à grande échelle lancée en février 2022 n’a fait qu’accroître les tensions entre les Églises russe et ukrainienne, mais aussi entre les croyants ukrainiens restés fidèles au patriarcat de Moscou d’une part, et les autorités politiques de Kiev d’autre part.

En décembre 2022, les autorités ukrainiennes, propriétaires des lieux, ont mis fin au bail qui autorisait les moines de l’EOU-PM à utiliser la cathédrale de la Dormition et un autre bâtiment de la laure, et ont attribué ces édifices à l’EOU-PK. L’expropriation des religieux devait intervenir le 29 mars 2023, mais la communauté restée fidèle au patriarcat de Moscou a refusé de quitter la Laure. Leur métropolite, Onuphre, et plusieurs clercs ont finalement été expulsés le 6 juillet 2023.

Les responsables russes ont qualifié ces mesures prises par les autorités ukrainiennes de « persécution ». Ces mesures ont par ailleurs inquiété des instances internationales, comme le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme qui les a jugées « discriminatoires ».

Les moines et le clergé de la laure étaient perçus par certains Ukrainiens comme des traîtres à la cause de leur pays, malgré les prises de distance affichées par le métropolite Onuphre à l’égard de Moscou. En 2022, celui-ci avait déclaré l’EOU-PM « indépendante » vis-à-vis de la Russie et condamné l’invasion. Dans les faits, à quelques exceptions près, leur fidélité au patriarcat de Moscou est davantage d’ordre liturgique et culturel que politique.

Pour marquer sa prise de possession de la cathédrale, le métropolite de l’EOU-PK, Épiphane y a célébré le Noël orthodoxe le 7 janvier 2023 en présence de nombreux pèlerins.

Les lieux saints, un autre champ de bataille

L’incendie de la cathédrale et l’émotion qu’il a suscitée — un émoi qui fait écho, en France, à celui qu’avait provoqué l’incendie de la cathédrale de Reims en 1914 — témoignent de la forte charge symbolique attachée à cet édifice. La réaction de Moscou, qui cherche à rejeter la responsabilité de l’attaque sur Kiev, montre qu’elle est consciente de la réprobation internationale que cet épisode peut entraîner.

Xavier Boniface a récemment publié « Ukraine, une autre terre sainte. Les enjeux religieux de la guerre ». Éditions Hermann

Il n’en reste pas moins que depuis plusieurs années déjà, les Russes ont détruit plus de 500 édifices culturels et religieux en Ukraine. S’il est avéré qu’ils ont sciemment bombardé la cathédrale, leur geste pourrait être interprété comme une volonté de punir l’Ukraine pour son émancipation à l’égard de la tutelle religieuse de Moscou et d’annihiler le caractère sacré de l’édifice, à défaut de pouvoir le reprendre. C’est la lecture qu’a faite de cet événement le métropolite Épiphane, qui a dénoncé « un nouveau crime russe contre l’humanité, contre l’histoire et contre le christianisme » commis par « l’Antéchrist du Kremlin ».

On l’aura compris : la dimension religieuse est prégnante dans la guerre en Ukraine, à telle enseigne que le pays apparaît comme une « autre terre sainte » par la sacralisation de son territoire, par son histoire confessionnelle et par ses monuments orthodoxes emblématiques.

The Conversation

Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.07.2026 à 18:04

Dans le massif des Bauges, le mystère de l’or qu'on trouve au milieu des calcaires

Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

D’où vient l’or du Chéran, dans le massif des Bauges ? Élément de réponse : il ne s’est probablement pas formé sur place.
Texte intégral (2685 mots)
Dans le Chéran, principale rivière du massif des Bauges, on peut retrouver des pépites d’or. Mais d’où vient cet or ? Florian Pépellin, CC BY-SA

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. L’itinéraire de la 17e étape le 22 juillet 2026, entre Chambéry et Voiron, fait passer les coureurs par le massif des Bauges. Contre toute attente, on peut trouver de l’or dans la partie occidentale du massif, pourtant totalement calcaire : une anomalie géologique, car l’or est généralement associé au granite ou au quartz ! Ils auraient été apportés là par les glaciers qui recouvraient jadis le massif.


Des mines d’or sont connues depuis longtemps dans les Alpes, notamment dans le massif de l’Oisans. Mais on retrouve aussi de l’or en des lieux plus inhabituels, par exemple au niveau de la rivière du Chéran, qui passe sous le pont de l’Abime. Ici, les roches sont totalement calcaires, il n’y a ni granite, ni masses de quartz, où l’on peut généralement retrouver des paillettes d’or.

L’origine de l’or du Chéran a longtemps été un mystère – qui aurait même causé la ruine de Madame de Warens (proche de Jean-Jacques Rousseau) en 1754, qui croyait à la possibilité de construire des mines d’or dans la région. Mais aujourd’hui, on connaît les raisons de sa présence. Explications.


À lire aussi : Les volcans du Cantal sont des montagnes… de verre!


Aux origines de l’or du sous-sol

L’or que nous exploitons trouve son origine dans les profondeurs de la Terre. Les gisements d’or accessibles résultent de processus géologiques, qui ont permis de transférer et de concentrer cet élément dans des zones spécifiques de la croûte terrestre. Il s’agit principalement de processus magmatiques, sédimentaires et hydrothermaux, auxquels sont associées des circulations de fluides.

Une mine d’or est un site d’extraction ou un gisement d’or. Cet or peut être natif (c’est-à-dire, constitué soit essentiellement d’un seul élément chimique, soit en association avec d’autres éléments chimiques précis) ou inclus dans du minerai d’où l’on peut l’extraire.

Différentes techniques existent pour extraire l’or. Concernant l’or que l'on trouve dans des roches ou dans des sédiments qui résultent de l’altération de la roche-mère, il ne subit pas de transformation. Il s’agit en effet d’un élément extrêmement stable et inaltérable.

On le retrouve alors dans des sédiments alluviaux. Les minéraux lourds, comme les paillettes d’or, se déposent préférentiellement dans les zones où la vitesse de l’eau diminue, telles que les méandres des rivières, les zones de confluence, ou encore à l’intérieur de poches d’alluvions. Ce mécanisme aboutit, au fil du temps, à la concentration de ces minéraux dans des dépôts localisés appelés « placers ». Le terme « placer » provient du mot espagnol « placer », signifiant « lieu sablonneux ».

Comme d’autres métaux, l’or est présent à l’état de traces dans beaucoup d’autres roches terrestres, mais sa concentration est multipliée par mille à un million dans les gisements exploités.

Les gisements d’or se trouvent dans des roches très siliceuses, et généralement des roches d’origine magmatiques, tels les granites et même plus précisément associés à des filons de quartz. En France, les plus connues sont celles du Limousin et de Bretagne. On les trouve aussi dans des sédiments issus de ces roches, sortes de sables fins de certaines vallées dans les Pyrénées et les Alpes.

L’or peut être facilement séparé des autres grains grâce à sa grande densité. En effet, l’or est bien plus lourd que le plomb et que les autres minéraux. Ainsi, un litre d'or pèse plus de 19 kg, contre seulement 11 kg pour le plomb. C’est ainsi que l’orpailleur peut l’extraire en jouant avec la gravité, grâce à la technique de la batée.

La ruée vers l’or des Bauges

Des mines d’or sont connues depuis toujours dans les Alpes, notamment dans le massif de l’Oisans, dont les roches correspondent bien à celles habituellement connues pour en contenir. C’est-à-dire, des granites, comme dans le massif Central, par exemple sur les sites de Saint-Yrieix-la-Perche ou Salsigne.

Au nord-ouest du massif des Bauges, sur le flanc sud du Semnoz, la rivière du Chéran passe sous le Pont de l’Abime, près de 100 m plus haut, avant de descendre vers la Vallée du Rhône. Elle est connue pour avoir été explorée pour son or – et même un or très pur si l’on en croit Pline l’Ancien qui disait que là était l’or le plus pur des Gaules. L’orpaillage se faisait surtout au niveau du village d’Allèves, au pont de l’Abime et en aval, vers Alby-sur-Chéran.

Gravure représentant des orpailleurs au travail. De Re Metallica, XVIᵉ siècle

L’exploitation, connue des Romains, s’arrêta vers la fin du XVIIIe siècle, même s’il y eut un fugace regain d’intérêt au XIXe siècle lors de la ruée vers l’or en Californie. Fugace, mais célèbre, car c’est à cette époque qu’un dénommé « La Biola », Joseph Domenge de son état civil, a trouvé en 1863, non plus les habituelles paillettes, mais une pépite de plus de 43,5 grammes (soit env. 2cm3), de 23 carats : presque de l’or pur ! Elle est aujourd’hui exposée au musée d’Annecy.

Une question se pose alors : on se trouve pourtant à la sortie occidentale du massif des Bauges, qui est totalement calcaire. Il n’y a ni granite, ni masses de quartz. On ne devrait donc pas trouver d’or ici, alors quel est ce prodige ? La seule explication plausible est qu’il y ait été apporté d’ailleurs. Mais comment a-t-il pu arriver là ?


À lire aussi : Les tours Saint-Jacques, un prodige d’équilibre au cœur des Alpes


L’explication climatique

Il y a quelques 40 000 ans, à l’époque glaciaire, le Massif des Bauges était noyé sous la glace. En effet, lors des glaciations quaternaires, le glacier isérois, issu des bassins de la Tarentaise et du Beaufortain, atteignait environ 1800 à 2000 m d’épaisseur au niveau d’Albertville. Il passait donc au dessus de tous les cols de l’est du massif des Bauges et s’écoulait d’est en ouest dans le massif. Il atteignait encore 1200 m d’épaisseur au niveau du pont de l’Abime. Les glaciers descendaient ensuite jusqu’à proximité de Bourg-en-Bresse et jusqu’à Lyon.

Extension des glaciers alpins (en bleu) lors des dernières glaciations (Riss : -370 000 à -130 000 ans, Wurm : -1150 000 à -11700 ans). Ils ont ennoyé la plupart du massif des Bauges. La flèche pointe où de l’or a été trouvé (dont la plus grosse pépite connue). Aujourd’hui encore, des orpailleurs amateurs y passent leurs vacances. Fourni par l'auteur

Or, les glaciers de montagne transportent beaucoup de matériaux (de très gros à très fin), qu’ils ont « râpé » en se déplaçant. On les retrouve notamment dans les moraines, c’est-à-dire des débris rocheux érodés ayant été transportés par un glacier ou une nappe de glace.

On rencontre, par exemple sur le Parking du pont de l’Abîme, une ancienne moraine. Elle fut longtemps ignorée, jusqu’à ce que des travaux d’aménagement routier la révèle. On y a trouvé des éléments et même des blocs de roches de la Tarentaise et du Beaufortain, provenant donc de près de 50 kilomètres plus à l’est.

Moraine du parking du pont de l’Abime. Le dépôt est caractéristique d’une moraine : un mélange d’éléments très fins, dominants, jusqu’à des blocs de plusieurs dizaines de centimètres. G. Egoroff, Fourni par l'auteur

Ainsi, l’or trouvé dans le Bauges ne viendrait non pas des calcaires baujus – ce qui semblait illogique au plan géologique – mais de roches cristallines (granites, gneiss…) des Alpes internes, et qui auraient été là apportées par les glaciers qui recouvraient jadis le Massif des Bauges.

Une autre hypothèse existe, tout en relevant de la même logique. Cette origine pourrait être plus ancienne encore, et alors non pas glaciaire, mais liée à l’érosion marine, bien plus vieille encore : entre 20 et 10 millions d’années dans les marnes et grès molassiques tertiaires.

Le mystère de l’or du Chéran est aujourd’hui levé, mais la leçon reste entière : nos paysages sont le résultat d’une longue histoire au cours de laquelle sont superposés, entremêlés des éléments de temporalités très différentes. En définitive, pour qui veut découvrir le passé en les étudiant, les roches ne sont pas un simple grimoire, mais bien un palimpseste.

The Conversation

Patrick De Wever est membre de SGF : Société Géologique de France, SGN Société Géologique du Nord, SAGA société amicale des géologues amateurs, AGA : Association géologique auboise

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