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23.04.2026 à 16:14

Lesbiennes au travail : sortir de l’invisibilité

Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion, Université Paris-Saclay

Être lesbienne au travail, c’est s’exposer à davantage de risques de violences et de discriminations. État des lieux et revue des solutions possibles.
Texte intégral (1471 mots)

Le 26 avril a lieu la journée de la visibilité lesbienne qui vise à mettre en avant des modèles, à célébrer la culture lesbienne et à lutter contre la lesbophobie. La question de la visibilité dans le cadre professionnel mérite d’autant plus d’être mise à l’ordre du jour que les lesbiennes sont exposées à davantage de violences et de discriminations.


La journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, est d’autant plus nécessaire notamment dans le monde du travail que les lesbiennes subissent une double invisibilité. Tout d’abord, elles sont quasi absentes des discours publics, des médias, des représentations culturelles. Cette absence de visibilité peut notamment freiner la prise de conscience de l’orientation sexuelle, et certaines lesbiennes interrogées dans le cadre de l’enquête expliquent qu’elles ont construit une vie hétérosexuelle (avec un compagnon et des enfants), avant de se rendre compte qu’elles étaient lesbiennes.

Ensuite, un grand nombre de salariées lesbiennes cachent leur orientation sexuelle au travail. Plus précisément, d’après notre enquête, 14 % des salariées lesbiennes déclarent qu’aucun de leurs collègues n’a connaissance de leur orientation sexuelle. Cette stratégie de non-dévoilement est coûteuse sur le plan relationnel, sachant que de nombreuses conversations au travail, par exemple dans les espèces de socialisation comme la pause-café, la pause-déjeuner, portent sur la vie quotidienne (loisirs, famille, enfants…).

Le coût du non-dévoilement

Elle suppose de très peu parler de sa vie quotidienne, ou bien de parler au « je » pour éviter de mentionner l’existence d’une compagne, ou encore de dire « il » en parlant de sa compagne, pour passer pour hétérosexuelle. 28 % déclarent ne dévoiler leur orientation sexuelle qu’auprès d’un petit groupe de collègues dont elles ont auparavant vérifié l’ouverture d’esprit. Cette stratégie se fait donc en deux temps : il s’agit tout d’abord de lancer des sujets de conversation orientés autour de valeurs progressistes pour identifier comment se positionnent les collègues, avant, dans un second temps, de dévoiler son orientation sexuelle.


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Elle est coûteuse en matière de charge mentale car elle suppose de se souvenir des collègues qui le savent et ceux qui ne le savent pas, et d’adapter ses propos et la manière de parler de sa vie quotidienne en fonction des cercles de collègues. Une femme lesbienne interrogée raconte aussi une situation dans laquelle, croisant dans la rue une collègue qu’elle connaît de loin, elle a demandé à sa compagne de lui lâcher la main. Cette dernière lui a dit « Je croyais que tes collègues étaient au courant », ce à quoi elle a répondu « Oui, ils sont au courant, mais pas elle en particulier ».

Une surexposition aux violences et aux discriminations

Cette invisibilité s’explique en partie par le fait que les lesbiennes sont surexposées aux violences et aux discriminations au travail, comme c’est également le cas dans l’espace public. Par exemple, toujours d’après notre enquête, 10 % des salariées lesbiennes disent avoir été victimes de violences physiques dans leur organisation de travail, contre 3 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays. 23 % déclarent avoir été victimes de violences psychologiques et morales, contre 14 % des salariées hétérosexuelles et 18 % des salariés gays. Enfin, 9 % ont été victimes de violences sexuelles, contre 4 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays.

Ces chiffres montrent une forte surexposition des salariées lesbiennes aux violences, et cette surexposition se retrouve pour les discriminations : 27 % des salariées lesbiennes estiment avoir déjà été discriminées en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle dans leur organisation de travail, contre 11 % des salariées hétérosexuelles.

Lesbophobie d’ambiance

Les récits recueillis donnent à voir différentes formes de micro-agressions et violences, allant de maladresses, à des agressions sexuelles, en passant par de l’homophobie ou de la lesbophobie d’ambiance, c’est-à-dire des propos homophobes ou lesbophobes non dirigés vers la personne qui les entend. Comme le raconte une des salariées lesbiennes interviewées, Sarah, qui travaille dans un collège :

« Ça reste des ados, et on sait comment ça se propage. Il y a des problématiques où effectivement j’ai eu une jeune la semaine dernière qui m’a dit : ‘Je ne l’aime pas parce qu’il est gay’. Enfin, voilà, clairement, je suis confrontée aussi à ça. Du coup, ça me travaille et du coup, je sais aussi comment ça se véhicule et potentiellement l’image négative que certains ont. »

Louie Media 2021.

Le modèle « monsieur gagne-pain »

Les données sur la réussite professionnelle (carrière, salaire) montrent des résultats étonnants. En effet, alors qu’elles sont plus exposées aux violences et aux discriminations que les salariées hétérosexuelles, les salariées lesbiennes semblent moins pénalisées en ce qui concerne le salaire, l’accès à la promotion, ou encore l’accès à des postes managériaux. Par exemple, d’après notre enquête, 43,7 % des salariées lesbiennes ont des responsabilités managériales, contre 38,4 % des salariées hétérosexuelles. Une piste d’explication à cette moindre pénalisation des salariées lesbiennes peut se trouver dans le fait qu’elles sont moins soumises aux normes de genre, et notamment au modèle de « monsieur gagne-pain », qui domine encore largement les couples hétérosexuels, et dans lequel le revenu du foyer est supposé dépendre avant tout du salaire et donc de la réussite professionnelle du mari.

Les couples lesbiens sont par ailleurs beaucoup plus égalitaires en termes de répartition des tâches domestiques, et d’ailleurs les salariées lesbiennes travaillent moins fréquemment à temps partiel que les salariées hétérosexuelles. Tout cela peut les conduire à accorder à la fois plus de temps et plus d’importance à leur travail, à leur rémunération, et à leur carrière. Certaines salariées lesbiennes interrogées témoignent aussi de l’existence de stéréotypes sur les femmes lesbiennes qui peuvent les avantager professionnellement (notamment le fait que les femmes lesbiennes sont perçues comme ayant plus de caractéristiques « masculines ») tout en les enfermant dans des cases.

Finalement, cette enquête suggère des pistes pour les organisations souhaitant s’engager en faveur de l’inclusion des salariées lesbienne :

  • visibiliser leur existence, par exemple en tenant compte des enjeux liés à l’orientation sexuelle dans les politiques d’égalité femmes-hommes et des enjeux liés au genre dans les politiques d’engagement LGBT+, ou encore en mettant en avant des rôles modèles ;

  • sensibiliser sur la persistance de violences, de discriminations et de stéréotypes ;

  • affirmer une politique de tolérance zéro à l’égard des actes et propos sexistes, homophobes et lesbophobes.

Le projet « ODILE ») est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Clotilde Coron a reçu des financements de l'ANR (projet "ODILE") pour le projet dont l'ouvrage est issu.

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23.04.2026 à 16:13

De l’oubli à la lumière : Monique Wittig, théoricienne du lesbianisme politique

Ilana Eloit, Professeure en études de genre, Université de Genève

Longtemps marginalisée au sein du féminisme français, la pensée de l’intellectuelle Monique Wittig (1935–2003), icône lesbienne, fait son grand retour depuis quelques années.
Texte intégral (1860 mots)

À quelques jours de la journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, retour sur l’œuvre de Monique Wittig (1935–2003). Icône lesbienne, cette écrivaine et intellectuelle est longtemps tombée dans l’oubli après avoir été écartée du mouvement féministe français. Depuis quelques années, sa pensée connaît un retour fulgurant dans le paysage féministe. Théoricienne du lesbianisme politique, elle analyse l’hétérosexualité comme un régime politique de domination soumettant les femmes aux hommes et auquel le lesbianisme permet d’échapper.


En 2014, au moment où j’entamais une thèse de doctorat consacrée à l’histoire politique du lesbianisme en France dans les années 1970, Monique Wittig était encore peu connue. Figure majeure du Mouvement de libération des femmes (MLF), elle était pourtant à l’origine d’une pensée lesbienne qui a profondément bouleversé l’histoire des idées féministes.

Près d’une décennie plus tard, sa présence s’est imposée avec une évidence fulgurante. Les références à son œuvre parsèment les manifestations féministes ; ses ouvrages s’affichent en tête de gondole dans les librairies ; colloques et journées d’étude se multiplient à l’université ; des créations scéniques font revivre sa pensée en lui conférant une actualité nouvelle – pour ne citer que quelques formes de ce « moment culturel » wittigien.

Comment expliquer l’oubli et l’effacement de sa critique, puis l’engouement qu’elle suscite quatre décennies plus tard ? Pourquoi résonne-t-elle tant aujourd’hui ? Retour sur l’histoire et l’actualité d’une pensée lesbienne.

Féministe révolutionnaire

C’est à 29 ans que Monique Wittig se fait connaître publiquement avec la publication de son premier roman, l’Opoponax, qui reçoit le prix Médicis en 1964. Dès cet ouvrage, elle entreprend d’éradiquer le genre – ou les catégories de sexe – dans la langue. La « marque du genre » est, selon elle, un stratagème par lequel « le sexe est forcé sur ses utilisateurs » et les femmes assignées à une catégorie subordonnée qui les prive d’accès à l’universel.

Elle poursuit cette entreprise politico-littéraire avec la publication, en 1969, de son poème épique les Guérillères, dans lequel elle emploie le pronom « elles » pour désigner une troupe de combattantes, conférant ainsi au féminin pluriel la force du générique, qu’elle dérobe au pronom « ils ». Quelques mois plus tard, à l’automne 1970, elle compte à Paris parmi les figures fondatrices du MLF et participe au collectif des Gouines rouges ainsi qu’au Front homosexuel d’action révolutionnaire.


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Elle contribue, aux côtés notamment de Christine Delphy ou de Colette Guillaumin, à l’émergence du féminisme matérialiste. Inspiré du marxisme, ce courant soutient que la division des individus en « hommes » et « femmes » n’est pas une donnée naturelle mais le produit – la « marque » – d’un rapport d’oppression, dont la naturalisation sert en retour à justifier la domination d’un groupe sur un autre.

Pour les féministes matérialistes, cette division des individus en « classes de sexe » repose sur un rapport d’exploitation domestique, c’est-à-dire sur l’appropriation, par la classe des hommes, du travail gratuit des femmes au sein du foyer.


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Ainsi, puisque les catégories de sexe – à l’instar des classes sociales – sont le produit d’un rapport d’exploitation, l’objectif du féminisme doit être, pour ces théoriciennes, l’abolition de ce rapport, dont la conséquence immédiate sera l’élimination des catégories de sexe – un projet qui rejoint, dans le champ de la théorie féministe, celui de Wittig d’abolition du genre dans la langue.

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : politiser le lesbianisme

C’est dans la continuité de cette réflexion que Wittig élabore une pensée politique spécifiquement lesbienne, depuis les États-Unis où elle s’installe en 1976 en réponse aux résistances des féministes françaises à sa volonté de politiser le lesbianisme. Dans ses deux textes majeurs, « La pensée straight » et « On ne naît pas femme » (1980), Wittig met en évidence un angle mort du féminisme matérialiste : l’hétérosexualité comme régime politique, ou système social contraignant, qui institutionnalise l’appropriation des femmes par les hommes.

Surtout, elle affirme que c’est à travers ce régime qu’est produite la différence des sexes, articulant ainsi patriarcat et hétérosexualité, classes de sexe (ou genre) et sexualité. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre sa phrase la plus célèbre, selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » car « ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme […] relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ».

Dès lors, les lesbiennes incarnent, pour Wittig, cet au-delà des catégories de sexe que le féminisme matérialiste appelle de ses vœux. Alors que le MLF reposait sur l’identification collective à la catégorie « femmes », le lesbianisme politique de Wittig repose sur la désidentification aux catégories de sexe, comme pierre angulaire de la naturalisation de l’hétérosexualité.

À Paris, les féministes disqualifient cette pensée en l’accusant d’être « séparatiste », « dogmatique », « sectaire », voire « terroriste » et « totalitaire », en ce qu’elle politise l’hétérosexualité – et non plus seulement le patriarcat – comme norme oppressive, et substitue au sujet « femmes » le sujet « lesbiennes » comme figure de résistance : une violence dont Wittig ne se remettra jamais et qui contribue à effacer durablement le lesbianisme politique du paysage intellectuel féministe français.

Redécouverte tardive à la faveur de la 4ᵉ vague féministe

La vague de disqualification de sa pensée en France ainsi que son départ outre-Atlantique expliquent que son recueil d’essais théoriques, The Straight Mind, ait d’abord été publié aux États-Unis en 1992, avant de faire l’objet d’une première traduction française en 2001 (sous le titre la Pensée straight).

Mais c’est surtout depuis le début des années 2020 que sa pensée retrouve une place de premier plan. Outre la republication de l’ensemble de son œuvre et la publication d’écrits inédits, l’espace public irradie désormais de la présence spectrale de Wittig – un jardin Monique-Wittig a notamment été inauguré à Paris en 2021.

En 2023, l’Humanité consacrait sa une à Wittig avec le titre : « Monique Wittig, retour en grâce », à la suite d’autres portraits publiés dans le Monde ou Libération à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. La même année, j’organisais avec des collègues un double colloque international à l’Université de Genève et à l’Université de Berkeley sur l’actualité de son œuvre. Artistes, intellectuelles et intellectuels trouvent également, en Wittig, une source d’inspiration majeure, faisant résonner sur scène une œuvre tonitruante.

Cette redécouverte tardive mais foudroyante tient sans aucun doute au contexte politique actuel : celui d’une quatrième vague du féminisme, dans le sillage de #MeToo. Celle-ci a placé au cœur de la réflexion la dimension structurelle des violences sexistes et sexuelles et a, par ricochet, redonné un souffle nouveau au lesbianisme politique, lequel interroge la fonction politique et sociale de la contrainte à l’hétérosexualité en régime patriarcal, ainsi que les bénéfices d’une sortie du régime hétérosexuel d’un point de vue féministe.

D’autres raisons peuvent être invoquées : la contestation de la domination blanche au sein du féminisme, fortement bousculée par l’afroféminisme, participe de l’épuisement du paradigme universaliste et favorise la visibilité des minorités.

À cet égard, la non-mixité du lesbianisme politique et celle de l’afroféminisme se font éminemment écho, comme l’hostilité qu’elles provoquent en retour. Nulle coïncidence si les lesbiennes d’hier et les afroféministes d’aujourd’hui sont confrontées aux mêmes accusations de « séparatisme », mobilisées pour mieux disqualifier des regroupements qui interrogent des régimes d’oppression naturalisés, y compris au sein du féminisme : la race et l’hétérosexualité.

Enfin, il est clair que la proposition visionnaire d’un féminisme ne reposant pas sur la catégorie « femmes » et visant la destruction de l’épistémologie binaire de la différence des sexes trouve aujourd’hui son public parmi des individus qui refusent de se dire « hommes » ou « femmes » – catégories qui, comme l’écrivait Wittig, « contribu[ent] au maintien de l’hétérosexualité » – et préfèrent se dire non-binaires, queers, ou trans.

The Conversation

Ilana Eloit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.04.2026 à 16:12

En santé, la maîtrise des dépenses se fait au détriment des plus démunis

Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d'études démographiques)

Bruno Ventelou, Chercheur CNRS-AMSE, économie, santé publique,, Aix-Marseille Université (AMU)

Mohammad Abu-Zaineh, Professeur, Aix-Marseille Université (AMU)

Simon Combes, Lecturer in Economics, UCL

Pour des systèmes de santé « efficaces », faut-il prioriser la maîtrise des dépenses de santé ou la lutte contre les inégalités d’accès aux soins ? Une étude sur 36 pays de l’OCDE répond.
Texte intégral (2305 mots)
Les politiques de participation financière des usagers accroissent le risque de traitement inégal, car la capacité de payer est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. DC Studio/Shutterstock, Fourni par l'auteur

Pour avoir des systèmes de santé performants, par exemple en termes de gains d’espérance de vie, faut-il privilégier la maîtrise des dépenses de santé ou la lutte contre les inégalités de santé ? Une étude qui s’est appuyée sur l’observation des systèmes de santé de 36 pays de l’OCDE, dont la France, au cours des deux dernières décennies apporte des éléments de réponse… à rebours des choix politiques habituellement privilégiés.


La question des conflits possibles entre efficience et équité est une question très ancienne, mais l’évolution récente des systèmes de santé en donne une illustration renouvelée.

En matière de santé, la recherche de l’efficience pourrait notamment conduire à négliger des segments importants de la population, les plus démunis, en matière d’accès aux soins et de traitement équitable de leurs problèmes de santé.

Une observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches, sur vingt ans

Les systèmes de santé doivent-ils favoriser l’efficacité ou l’équité ? Bien que la tension entre ces deux objectifs apparaisse évidente et qu’elle occupe les débats de façon continue, elle a été relativement peu étudiée empiriquement, notamment dans le domaine des politiques de santé. Notre étude récente vise à combler cette lacune.

À partir de séries temporelles couvrant la période 2004-2021 et portant sur 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), nous avons examiné, sans a priori, toutes les interrelations statistiques possibles entre efficience et équité dans les systèmes de santé.

L’efficience est mesurée par l’amélioration d’un ratio dépenses/résultats en matière de gain d’espérance de vie. Pour évaluer l’équité, nous utilisons une mesure simple et très courante, fondée sur l’évaluation de l’état de santé par les personnes elles-mêmes. En établissant un rapport entre la proportion de répondants en bonne santé dans les catégories les plus aisées et les moins aisées, nous obtenons un indicateur des inégalités sociales de santé.

Que nous apprend l’observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches du monde sur une période de vingt ans ? Les pays ayant réalisé les plus gros efforts d’efficience – c’est-à-dire ceux qui ont le plus fortement réduit leurs dépenses pour un résultat donné – sont-ils ceux qui ont vu les inégalités de santé progresser le plus, ou le moins ? Et, inversement, l’évolution des inégalités de santé s’est-elle vue statistiquement associée à des variations de l’efficience, et dans quel sens ?

« Faire croître le gâteau avant de le partager » ?

Les responsables politiques comme les commentateurs médiatiques recourent volontiers à la métaphore du gâteau : avant de le partager, il faudrait d’abord le faire croître. Cette image traduit une idée aujourd’hui largement répandue : la priorité doit être donnée à l’efficience. L’équité – entendue ici comme la santé pour tous, indépendamment des revenus – viendrait dans un second temps, une fois qu’un niveau d’efficience économique jugé suffisant aura été atteint.

C’est aussi la fameuse théorie du « ruissellement » (trickle down, en anglais) qui sous-tend le primat donné à l’efficience, selon laquelle, si les riches deviennent plus riches, alors les pauvres deviendront moins pauvres.

Or, cette perspective n’a pas toujours été dominante. Comme l’enseigne la lecture de Thinking like an Economist (Penser comme un économiste, en français) d’Elizabeth Popp Berman (2022), la recherche de politiques plus efficientes a émergé aux États-Unis dans les années 1960 ; les présidents Kennedy et Johnson ont lancé le mouvement, faisant de l’efficience le moteur de la « réorientation des services sociaux vers la fourniture de services aux pauvres, plutôt que vers leur autonomisation ».

Avant Kennedy et Johnson, l’efficience n’était qu’un objectif parmi d’autres, comme la stabilité économique ou l’équité entre les citoyens. Selon Berman, le choix de privilégier l’efficience, à partir des mandats de ces présidents états-uniens, a été un choix éminemment politique, même si ce choix était souvent masqué par l’utilisation d’outils sophistiqués, excessivement techniques.

L’équité comme préalable à une meilleure performance globale des systèmes de santé

Dans notre étude, l’analyse descriptive des données permet tout d’abord de détecter les tendances. Dans la plupart des pays, l’indicateur d’efficience a presque partout progressé au cours des vingt dernières années. On peut dire que l’effort d’efficience a été important, bien que diversement distribué entre les 36 pays. En France, on peut par exemple se référer aux réductions considérables, au cours des deux dernières décennies, des durées de séjour à l’hôpital. Les inégalités de santé ont, de leur côté, légèrement reculé sur la période.

Mais l’enseignement le plus éclairant vient de l’analyse conjointe de ces deux évolutions à l’échelle nationale. Les résultats statistiques mettent en évidence une relation bidirectionnelle entre efficience et équité dans les systèmes de santé. Autrement dit, chacune influence l’autre. Et le sens de ces relations s’avère particulièrement instructif.

Premièrement, les gains d’efficience – autrement dit une meilleure maîtrise des coûts pour atteindre un certain niveau d’espérance de vie – s’accompagnent d’un creusement des inégalités de santé. Cet effet n’est toutefois observé que dans les pays où l’offre de soins est majoritairement opérée par le secteur privé. Deuxièmement, la réduction des inégalités de santé produit l’effet inverse. Lorsqu’elle a lieu, elle améliore de façon systématique l’efficience du système, que les soins soient fournis par des acteurs publics ou privés.

Ces résultats suggèrent donc que, contrairement à ce qui est régulièrement avancé, c’est l’équité qui est un préalable à une meilleure performance globale des systèmes, et non l’inverse.

La piste de l’ignorance ?

Mettre l’accent sur l’efficience dans les systèmes de santé de l’OCDE aurait donc un coût social important : l’accroissement des inégalités de santé.

Aux États-Unis, certains économistes de la santé s’interrogent sur les choix opérés sous l’administration Trump. Cherche-t-elle réellement à améliorer l’efficience, dans le cadre d’un arbitrage assumé avec l’équité ? Ou bien ignore-t-elle les effets des licenciements massifs sur le système de santé et sur les inégalités qui en découlent ?


À lire aussi : Santé publique : les incertitudes sur les financements sont préjudiciables, comme le montre l’exemple des États-Unis


La réponse est claire : c’est de l’ignorance, et il s’agit même probablement d’une « ignorance délibérée » ! Sachant le rôle même que joue la protection sociale, lorsque les décideurs mettent en œuvre des réformes drastiques visant à améliorer l’efficience d’un système, sauf dispositifs particuliers de protection des publics fragiles, on peut dire qu’ils choisissent de négliger délibérément les conséquences de leurs actions pour les personnes les plus défavorisées, qui sont les premières bénéficiaires de la protection offerte par le système de santé.

En France, des inégalités territoriales d’accès aux soins

Plusieurs mécanismes pourraient être en jeu. En France (classée 13ᵉ sur 36 en termes d’efficience en 2021, selon nos résultats), les inégalités persistantes en matière de santé pourraient en partie découler des inégalités territoriales d’accès aux soins, exacerbées par une raréfaction délibérée de médecins qualifiés (du fait du numerus clausus mis en place dans les années 1990 pour accéder à la deuxième année d’études de médecine), afin de maîtriser les dépenses de santé. Ce problème d’inégalité sociospatiale dans le maillage des soins primaires suggère un mécanisme concret par lequel la tentative de maîtriser les coûts – de manière bien maladroite, en réduisant le nombre de médecins formés – peut aggraver les inégalités de santé.

D’autres pays présentent des dynamiques comparables. Au Chili, par exemple, si la couverture sanitaire universelle a amélioré l’accès aux soins pour tous, la fragmentation persistante du système de santé maintient des différences importantes selon le niveau de revenu. Concrètement, tous les patients n’ont pas accès aux mêmes ressources. Un patient diabétique suivi dans le secteur privé peut, par exemple, obtenir davantage de bandelettes réactives – indispensables pour contrôler quotidiennement sa glycémie – qu’un patient pris en charge dans le système public.

Également en cause : le modèle du « client-payeur » appliqué à la santé

Un autre mécanisme par lequel la maîtrise des dépenses influe sur l’inégalité d’accès aux soins est la mise en place de participations financières des usagers. Initialement perçue comme un moyen de lutter contre les dépenses inutiles (le modèle du « client-payeur » étant censé rationaliser les choix de recours aux soins), cette mesure a exacerbé les inégalités en matière de santé et d’accès aux soins.

Une telle politique de participation financière des usagers accroît nécessairement le risque de traitement inégal, car la capacité à payer ces participations financières est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. Bien que notre étude ne se concentre pas spécifiquement sur la participation financière des usagers, elle vient s’ajouter aux preuves croissantes qui s’opposent à cette pratique dans le système de santé.

Réorienter les priorités

Nos résultats empiriques invitent à repenser les priorités en matière de politique de santé. Dans la plupart des pays de l’OCDE, où les niveaux d’efficience sont déjà élevés, les marges de progrès les plus importantes se situent désormais du côté de l’équité.

Concrètement, cela suppose :

  • de renforcer la couverture sanitaire universelle, sur le modèle d’une assurance maladie publique simplement accessible sur critère de résidence, comme c’est le cas en France ;

  • de réduire le fardeau du financement privé direct (notamment les montants qui restent à la charge des usagers de soins) dans les pays où il demeure élevé ;

  • de mettre en place des politiques actives de lutte contre les inégalités sociales de santé.

Ces orientations ne relèvent pas seulement d’un impératif éthique. Elles constituent aussi une stratégie pragmatique pour améliorer la performance globale des systèmes de santé. De ce point de vue, nos résultats véhiculent un message clair : réduire les inégalités de santé joue comme un levier de l’efficacité, que les systèmes de santé soient à dominante publique ou privée.

Ainsi, loin d’être antagonistes, l’équité et l’efficience peuvent se renforcer mutuellement, à condition de placer l’équité au cœur des politiques de santé.

The Conversation

Mohammad Abu-Zaineh est membre de AHEAD Network (Allied Health, Environment and Development Research Network.

Bruno Ventelou, Marwân-al-Qays Bousmah et Simon Combes ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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