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10.03.2026 à 17:01

Que sont vraiment les « pluies acides » tombées sur l’Iran ?

Gabriel da Silva, Associate Professor of Chemical Engineering, The University of Melbourne

Les pluies contiennent des acides, mais pas seulement. La situation pourrait être bien pire que ne le laisse entendre le terme « pluies acides ».
Texte intégral (1320 mots)

Dans la nuit du 7 au 8 mars 2026, des frappes israéliennes ont touché plusieurs dépôts pétroliers à Téhéran, provoquant d’importants incendies ainsi qu’un gigantesque nuage de fumée noire au-dessus de la capitale iranienne. Pendant plusieurs heures, la ville a été plongée dans l’obscurité et certains habitants ont rapporté des difficultés respiratoires. Des pluies acides ont suivi, faisant craindre des conséquences sanitaires et environnementales graves.


Dans les heures qui ont suivi les bombardements israélo-américains visant des dépôts de pétrole, une pluie noire aurait été observée dans certaines régions de l’Iran. Certains médias ont évoqué une « pluie acide ».

Les habitants de Téhéran ont rapporté des maux de tête, des difficultés respiratoires, ainsi que des retombées de pluie huileuse sur les bâtiments et les voitures. Le Croissant-Rouge a mis en garde contre ces précipitations, les qualifiant de « très dangereuses et acides ».

En tant que chimiste spécialiste de l’atmosphère et ingénieur en chimie, je considère que ces informations sont particulièrement alarmantes. Elles suggèrent l’existence d’un phénomène bien plus grave qu’une simple pluie acide.

Cette pluie pourrait contenir non seulement des acides, mais aussi de nombreux polluants dangereux pour la santé et pour l’environnement, à court comme à long terme.

Ces épais nuages de fumée toxique qui recouvrent des zones densément peuplées en Iran représentent déjà un danger majeur pour tous ceux qui respirent cet air.

« Pluie acide » ou « pluie noire » ?

L’atmosphère se débarrasse des polluants principalement grâce à la pluie. Lorsque l’air est fortement contaminé, les gouttes d’eau présentes dans l’atmosphère capturent les particules toxiques et les ramènent au sol lors des précipitations.

Ce phénomène explique la pluie noire observée après les frappes sur les dépôts de pétrole, ce qui témoigne d’une forte pollution de l’air local.

Cette pluie noire pourrait contenir des hydrocarbures, des particules fines PM2,5 (de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres) et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) – des molécules connues pour être cancérigènes.

Elle pourrait aussi transporter d’autres substances chimiques, comme des métaux lourds et des composés inorganiques issus des matériaux des bâtiments, projetés dans l’air lors des explosions et des incendies.

La fumée provenant des dépôts de pétrole bombardés contient également du dioxyde de soufre (SO2) et du dioxyde d’azote (NO2), deux gaz qui peuvent se transformer en acide sulfurique et en acide nitrique dans l’atmosphère. Dissous dans les gouttes d’eau, ces éléments sont à l’origine des pluies acides.


À lire aussi : Faiseur de nuages, d’années sans été, de pluies acides : comment le soufre impacte l’environnement


Dans le passé, ce phénomène était surtout lié aux émissions de dioxyde de soufre provenant de la combustion d’énergies fossiles. Le soufre est naturellement présent dans le pétrole brut, mais il est aujourd’hui en grande partie éliminé lors du raffinage.

Quoi qu’il en soit, toute fumée reste nocive. La présence d’épais nuages de fumée noire au-dessus des zones urbaines en Iran est donc très inquiétante et pourrait avoir des effets graves sur la santé des habitants.

Quels sont les risques pour la santé ?

À court terme, une exposition aux fumées toxiques peut engendrer des maux de tête et des difficultés respiratoires, surtout chez les personnes atteintes d’asthme ou de maladies pulmonaires. Les populations vulnérables – tels que les personnes âgées, les enfants, ou les handicapés – sont particulièrement à risque. L’exposition à un air toxique pendant la grossesse peut également conduire à des poids de naissance plus faibles.

À long terme, une exposition aux fumées peut potentiellement augmenter le risque de cancer. Lorsque des particules fines PM2,5 sont inhalées, elles peuvent pénétrer dans la circulation sanguine, aboutissant souvent à de nombreux problèmes de santé, tels que des cancers, des maladies cardio-vasculaires et des troubles neurologiques.

En retombant avec la pluie dans les rivières ou les nappes d’eau, ces polluants peuvent enfin contaminer les écosystèmes aquatiques et les sources d’eau potable.

Cette pluie noire peut également se déposer sur les routes et les bâtiments. Une partie de ces polluants peut ensuite se ré-évaporer dans l’air, contribuant à une nouvelle contamination de l’atmosphère.

L’héritage environnemental des guerres

Depuis peu, une attention est portée à l’impact des conflits sur l’environnement. Lors des guerres en Irak et au Koweït, par exemple, l’utilisation de « fosses à feu » et les incendies de puits de pétrole ont causé des dégâts considérables.

On sait désormais que l’exposition à ces dégâts environnementaux a eu des effets sanitaires durables sur les soldats revenus de ces conflits. Il est donc probable que les populations locales en subissent également les conséquences à long terme.

À court terme, les personnes exposées à cette fumée et à cette pluie noires devraient, dans la mesure du possible, porter un masque, rester à l’intérieur, fermer portes et fenêtres et limiter l’entrée de l’air extérieur. Il est également recommandé de nettoyer les surfaces dures, surtout à l’intérieur, afin de réduire toute exposition aux polluants retombés.

Mais sur le terrain, au cœur du chaos de la guerre, ces mesures restent souvent difficiles à appliquer.


À lire aussi : Guerre et pollution : le défi colossal qui attend l’Ukraine


The Conversation

Gabriel da Silva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.03.2026 à 17:01

Après la chute d’Assad, les destins contrastés des anciens révolutionnaires syriens

Léo Fourn, Docteur en sociologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Laura Ruiz de Elvira, Politiste, chargée de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Certains sont restés vivre à l’étranger après avoir fui la Syrie, d’autres sont rentrés et tentent de jouer un rôle dans le nouveau pays : étude de cinq cas emblématiques.
Texte intégral (2315 mots)

Examen des trajectoires de cinq anciens révolutionnaires syriens qui ont combattu la dictature de Bachar Al-Assad, en ont payé le prix à différents degrés et, qu’ils se trouvent aujourd’hui en Syrie ou non, considèrent la situation actuelle avec un mélange d’espoir et de crainte. Cet article est issu d’une enquête menée dans le cadre du projet LIVE-AR, financé par l’European Research Council, qui étudie l’impact biographique de l’engagement révolutionnaire en Syrie, en Égypte, en Tunisie et au Maroc.


En mars 2011, le peuple syrien se soulève contre le régime de Bachar Al-Assad, arrivé au pouvoir en 2000 après trente ans de règne de son père, Hafez Al-Assad. Dans le sillage des processus révolutionnaires arabes initiés en Tunisie, des millions de Syriens et Syriennes sortent dans les rues pour demander justice, dignité et liberté. Mais, comme dans les années 1980, le régime baassiste répond par la violence et ce qui a commencé comme une révolution pacifique prend la voie de la militarisation.

L’Armée syrienne libre est ainsi créée en août 2011 : aux côtés de déserteurs de l’armée régulière, des milliers de citoyens décident de prendre les armes pour protéger les manifestants. D’autres s’engagent dans les activités humanitaires, politiques ou de la société civile. À l’intérieur du pays, dans les régions libérées, ou en exil, ces révolutionnaires vivent des ruptures et des bifurcations biographiques. Quinze ans plus tard, leurs trajectoires demeurent marquées par leur engagement révolutionnaire forgé dans le sillage des « printemps arabes ».

Que sont-ils et elles devenus aujourd’hui, un an après la fuite en Russie de Bachar Al-Assad et la chute de son régime ? Comment se projettent-ils et elles dans la nouvelle Syrie ? Sont-ils et elles retournés dans leur pays ? Et, enfin, sont-ils et elles toujours engagés ? Pour donner un aperçu de leurs destinées variées, nous souhaitons retracer ici cinq trajectoires idéal-typiques représentatives de milliers de parcours militants.

Talal : départ définitif et désengagement

Talal est né dans les années 1970 à Daraya, ville située dans la Ghouta orientale, périphérie sud-ouest de Damas. La ville connaît au début des années 2000 un mouvement de résistance civile lors duquel des habitants organisent des cercles de discussion, nettoient collectivement des rues ou ouvrent une bibliothèque – des actions collectives réprimées par le pouvoir baassiste qui emprisonne plusieurs de ses membres. Talal prend part à ce mouvement, nommé les « Jeunes de Daraya », et est lui-même emprisonné pendant près d’un an.

Au printemps 2011, c’est donc sans hésitation qu’il rejoint le mouvement révolutionnaire qui se développe rapidement dans la ville. Menacé d’arrestation pour son militantisme, il quitte le pays en 2013 et s’installe avec sa famille en Jordanie, avant de rejoindre la France en 2017 via la procédure de réinstallation du Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR).

La famille s’installe alors à Marseille, suivie ensuite par les grands-parents. Talal participe aux rares activités concernant la Syrie organisées dans la cité phocéenne tout en se consacrant, comme la majorité des réfugiés, à sa vie professionnelle et familiale. Il devient alors gérant d’un magasin vendant des produits alimentaires syriens et reste ainsi très proche de la communauté syrienne. En 2026, il réside toujours en France et n’envisage pas un retour prochain dans son pays d’origine. Sa trajectoire illustre le parcours de milliers de Syriens qui, après s’être engagés corps et âme dans le processus révolutionnaire, se sont désengagés une fois en exil.

Asma : activisme pour les droits humains depuis le Royaume-Uni

Le cas d’Asma offre un contrepoint. Asma est née au début des années 1980 à Alep, deuxième ville de Syrie. Après des études universitaires, elle est embauchée comme enseignante dans une école privée. En termes de socialisation politique, son expérience témoigne d’un désir frustré de liberté. Étant issue d’une famille cultivée opposée au régime, elle s’engage au sein de cercles religieux féminins au début des années 2000. En 2011, elle accueille avec joie le soulèvement, qu’elle va rejoindre un mois plus tard lorsque son neveu est arrêté par les forces de sécurité.

Pendant cinq ans, Asma participe activement à la révolution : elle rejoint les manifestations, visite les familles déplacées, prodigue des soins médicaux dans un hôpital de campagne, ouvre plusieurs écoles, écrit une pièce de théâtre et dirige une série diffusée sur Internet. En 2016, après la chute de sa ville, elle trouve refuge en Turquie, où elle est embauchée par une organisation humanitaire syrienne.

Puis, en 2020, elle demande l’asile au Royaume-Uni, où elle réside encore aujourd’hui. Seulement, contrairement à Talal et à la plupart des militants en exil, Asma réussit à professionnaliser son militantisme, qui devient son métier. Désormais, elle se définit comme une « activiste dans l’âme » et une « militante des droits humains ».

Karam : de la lutte armée à un rôle politique au sein du nouveau pouvoir

Si des millions de Syriens vivent encore en exil, le HCR estime que plus d’un million de réfugiés sont déjà retournés dans leur pays. Parmi eux, certains ont su capitaliser leur expérience révolutionnaire : s’appuyant sur un capital social et un savoir-faire acquis ou renforcés à partir de 2011, ils ont pu intégrer aujourd’hui la nouvelle administration. En effet, bien que l’État soit dominé à ce jour par les leaders de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), l’ancien groupe djihadiste dont est issu le nouveau président, il inclut également de nombreux anciens révolutionnaires issus de la société civile et d’autres groupes rebelles. Karam fait partie de cette catégorie.

Lorsque la révolution commence, en 2011, il est étudiant en architecture à l’Université d’Alep. Sur les pas de son frère aîné, il prend les armes au sein d’une brigade de l’Armée syrienne libre, dont il devient leader lorsque son frère tombe au combat en 2012. Il poursuit la voie armée jusqu’à la chute de la ville, en décembre 2016. Il rejoint alors sa famille en Turquie où, après une période difficile, il décide de reprendre ses études en architecture. Cependant, ne pouvant oublier ses années de lutte, il retrouve ses activités militantes et rejoint une organisation qui collecte des documents et des témoignages afin d’archiver la mémoire de la révolution.

Lorsque l’offensive menée par HTC et ses alliés débute, fin 2024, Karam prend à nouveau les armes et se joint aux combats jusqu’à la chute de Damas. Par la suite, il se réinstalle à Alep, où il est nommé membre du bureau exécutif du gouvernorat d’Alep.

La trajectoire de Karam n’est pas un cas isolé : elle illustre une tendance remarquable dans la nouvelle Syrie, où les anciens révolutionnaires ont été propulsés vers des postes – dans les ministères, les gouvernorats, l’administration locale ou encore à la tête d’institutions publiques nationales – autrefois monopolisés par les proches du régime Al-Assad.

Nour : militer à l’intérieur de la Syrie nouvelle

D’autres cependant, plus nombreux, poursuivent aujourd’hui leur engagement post-2011 au sein de la société civile qui s’épanouit désormais à l’intérieur du pays. Trois catégories d’acteurs se côtoient ici : celles et ceux qui n’ont jamais quitté les zones contrôlées par Al-Assad ; celles et ceux qui s’étaient réfugiés dans le Nord, où les ONG travaillaient hors du contrôle du régime ; et enfin celles et ceux qui sont revenus d’exil. Nour fait partie de la troisième catégorie.

Lorsque la révolution commence, elle étudie à l’Université de Damas. Elle participe aux manifestations avec plusieurs membres de sa famille. Plusieurs d’entre eux sont emprisonnés ; son oncle est tué. Ses parents décident alors de quitter le pays. Avec eux, elle initie un long périple qui va l’amener à vivre dans quatre pays différents (Arabie saoudite, France, Turquie et Canada).

En 2016, elle est invitée à une conférence à Montréal pour parler de la révolution syrienne. Elle y demande alors l’asile politique et reprend ses études. En parallèle, elle poursuit sa carrière militante : elle travaille pour une organisation humanitaire syrienne, participe à une campagne de protection des enfants réfugiés et rejoint un mouvement politique syrien.

En 2025, malgré sa carrière ascendante et une position relativement confortable dans le pays qui l’a accueillie, elle décide de retourner en Syrie, accompagnée de son mari et de son enfant en bas âge. Depuis Damas, elle continue aujourd’hui à militer pour une Syrie démocratique, inclusive et respectueuse des droits des femmes.

Abu Mohammad : l’amertume après des années de lutte et d’exil

Pourtant, nombreux sont celles et ceux qui, après une participation active et intense au mouvement révolutionnaire, se sont entièrement désengagés aujourd’hui. C’est le cas d’Abu Mohammad, originaire de Douma, une banlieue marginalisée de Damas.

Lorsque le mouvement révolutionnaire démarre, en mars 2011, il a une situation confortable et est propriétaire d’un commerce. Pourtant, quand huit manifestants sont tués, il n’hésite pas à participer aux protestations, qui sont réprimées dans le sang ; il acquiert une certaine notoriété. Un jour, il est arrêté par les militaires avec son père, son frère et quelques centaines d’autres hommes ayant également manifesté. En prison, il est torturé et perd la vue d’un œil. Lorsqu’il est libéré, il rejoint une faction armée ; ce sont des jours de peur et de terreur. En 2012, il est blessé et, un an plus tard, de retour de Jordanie, où il s’est fait soigner, il est à nouveau arrêté aux côtés de sa femme et ses deux bébés. Lorsqu’il est relâché, un an plus tard, il est physiquement et psychologiquement détruit, « mort dans l’âme ».

Il décide néanmoins de rester dans sa ville, qui va subir des attaques aux armes chimiques et un siège par le régime. En 2018, les rebelles qui tiennent la ville se rendent et une grande partie de la population est transférée dans des bus vers Idlib, dans le nord du pays. Abu Mohammad, qui a tout perdu, suit ce mouvement et se réfugie en Turquie, où il va vivre dans une grande précarité pendant deux ans, avant de trouver un travail grâce à l’aide d’amis.

Les jours de lutte semblent désormais lointains, le désespoir et la colère sont grands. En 2025, après la chute du régime, il retourne à Douma auprès de ses parents. Sans salaire et sans aide, la joie d’avoir enfin vu tomber le régime cohabite chez lui avec un fort sentiment d’injustice et d’oppression. À ses yeux, les régions qui ont véritablement fait la révolution sont celles qui ont payé le plus lourd tribut. Pourtant, elles ne semblent pas être prioritaires pour le nouveau gouvernement.

Après la résistance à Assad, résister au nouveau régime ?

Les cinq exemples ici choisis illustrent la diversité des parcours suivis par les anciens révolutionnaires de 2011. Si la violence et l’exil ont pu provoquer un désengagement pour beaucoup, d’autres continuent à militer dans différents domaines jusqu’à aujourd’hui. Ils et elles contribuent à influencer la transition politique et la reconstruction, que ce soit depuis l’extérieur ou l’intérieur.

Face aux velléités hégémoniques incontestables de HTC, les anciens révolutionnaires peuvent donc représenter une force d’opposition. Tous ne sont cependant pas hostiles au nouveau régime et ceux qui le sont agissent dans des marges restreintes, menacées par la consolidation de son pouvoir et de son contrôle sur la société civile. Les plus optimistes espèrent que l’espace politique restera ouvert, les plus pessimistes dénoncent déjà le retour de l’autoritarisme.

The Conversation

Léo Fourn a reçu des financements de l'European Research Council (ERC LIVE-AR).

Laura Ruiz de Elvira a reçu des financements de l'European Research Council (ERC LIVE-AR).

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10.03.2026 à 17:00

Municipales : quel cap pour Les Écologistes ?

Alexis Vrignon, Historien et maître de conférences à l’université d’Orléans, Université d’Orléans

Le parti Les Écologistes semble peiner à rester uni et à garder un cap politique commun. L’histoire de cette formation permet d’expliquer ses divisions internes.
Texte intégral (1993 mots)

À la veille des élections municipales, le parti Les Écologistes peine à rester uni derrière le cap politique fixé par sa direction. Un retour sur l’histoire de cette formation politique éclaire les débats qui structurent ces divisions internes.


À l’approche des élections municipales (les 15 et 22 mars 2026), une certaine fébrilité semble prédominer chez Les Écologistes qui craignent de perdre des mairies emblématiques gagnées ou conservées en 2020 (Lyon, Bordeaux, Besançon, Strasbourg, Grenoble, Annecy, Poitiers). Le 26 janvier dernier, une tribune signée par un « ensemble de militant·es écologistes » remettait en cause les choix faits par la direction nationale, l’accusant de se placer sous la dépendance du Parti socialiste (PS). Celle-ci a réagi en suspendant une trentaine de signataires, décision peu commune pour un parti traditionnellement tolérant sur l’expression de lignes divergentes. En réponse, plusieurs cadres et élus, à Montpellier, à Marseille et surtout à Paris, ont annoncé leur ralliement à des listes menées par La France insoumise (LFI).

Nombreux sont les commentateurs qui ont souligné combien cet épisode traduisait la propension récurrente des Écologistes à se déchirer. La campagne des municipales n’est pas finie, celle de la présidentielle n’a pas encore réellement commencé. La période est si incertaine qu’il est périlleux d’inférer de cette situation quelque prédiction que ce soit quant aux prochaines échéances électorales. En revanche, un coup d’œil rétrospectif peut être instructif pour comprendre la culture politique singulière et composite des Écologistes, d’abord connus comme Les Verts (1984-2010) puis Europe Écologie-Les Verts (EELV, 2010-2023), auxquels s’ajoute une myriade de petites formations plus ou moins durables.

Une culture politique composite dès les origines

Les Écologistes constituent une famille politique désormais bien enracinée dans le paysage partisan français. Son originalité vient de sa volonté d’associer la résolution de la crise écologique à une transformation profonde de la société. Une telle approche est compatible avec des options idéologiques très diverses. Que l’écologie politique s’ancre à gauche n’est ainsi pas une évidence.

Lorsque cette nouvelle proposition politique émerge dans les années 1970, sa critique du productivisme et de la centralité ouvrière comme sujet révolutionnaire (deux options portées notamment par le Parti communiste français) ne s’associe pas de façon évidente à la défense de la nature, alors encore considérée comme une valeur de droite, romantique et nostalgique.

Les trajectoires de ses militants peuvent être aussi bien marquées par un passage par l’extrême gauche que par des positions centristes ou sociales-démocrates. La culture politique qui anime ces militants, ainsi que les cadres du parti, est depuis ses origines composite et demeure longtemps marquée par un sentiment d’extériorité à l’égard du champ politique classique. C’est la fameuse aspiration à « faire de la politique autrement » qui peut s’incarner en des sensibilités diverses. En ce sens, l’analyse souvent employée chez les Grünen – l’équivalent allemand de nos Écologistes – qui distingue les « Fundis » (« radicaux ») et les « Realos » (« réformistes ») n’est pas inutile pour comprendre le cas français.

Un fonctionnement interne marqué par les crises

Malgré cette diversité, il existe de longue date une aspiration à rassembler au sein d’un même parti l’ensemble des militants se reconnaissant dans l’écologie politique. Pour cela, des efforts réguliers ont été menés pour inclure des représentants des associations de protection de la nature ou des figures des quartiers populaires, d’une manière moins anecdotique qu’on ne l’a parfois cru dans un parti souvent caricaturé comme s’adressant à l’archétype urbain du « bobo ». En 2010, le parti Europe Écologie-Les Verts (EELV) est né de cette aspiration à dépasser le cercle étroit des militants historiques pour s’ouvrir à de nouveaux profils, avec toutefois un succès limité.

Cette culture écologiste composite a longtemps déterminé les institutions des Verts puis d’EELV. Complexes, celles-ci étaient marquées par plusieurs principes fondateurs. Outre la parité, mise en œuvre à partir des années 1980, la subsidiarité est essentielle : les décisions doivent être, en principe, décentralisées pour être prises à l’échelon le plus proche possible du terrain. Enfin, les modes de scrutin faisaient la part belle à la proportionnelle, y compris pour la désignation de la direction du parti.

Ces institutions permettaient à des tendances diverses de cohabiter au sein d’une même structure, ce qui n’allait pas sans crises régulières. En 2003, Dominique Voynet quittait ainsi par surprise la direction du parti en déclarant qu’elle voulait « poser la cible qu’elle a[vait] dans le dos ». Au cours du quinquennat de François Hollande, EELV se déchire après avoir obtenu pour la première fois un groupe à l’Assemblée nationale : près d’un tiers des députés écologistes élus en 2012 rejoignent les rangs macronistes en 2017.

La direction du parti, structurellement entourée de contre-pouvoirs et sans mandat politique de premier plan, peine à s’imposer face à un groupe parlementaire plus nombreux et plus médiatique. Noël Mamère, député de Gironde de 1997 à 2017, est également maire de Bègles – en dépit des positions du parti quant au refus du cumul des mandats – et bénéficie à ce titre d’une visibilité dans l’opinion souvent bien supérieure aux cadres du mouvement. On retrouve aujourd’hui des dynamiques comparables : élue députée en 2022, Sandrine Rousseau a longtemps eu une aura médiatique supérieure à celle de Marine Tondelier, pourtant secrétaire nationale d’EELV.

Une transformation du parti sur le temps long pour l’adapter à la politique professionnelle

Une culture politique composite, des institutions complexes, un leadership contrarié : tout semble, à première vue, conforter l’idée selon laquelle Les Écologistes se seraient enfermés dans des schémas peu adaptés à la vie politique actuelle.

Pourtant, depuis le succès des régionales de 2004, les professionnels de la politique – notamment les élus et leurs collaborateurs – s’affirment au sein du parti. D’abord porteurs de mandats locaux, certains sont devenus, au cours des années 2010, des parlementaires nationaux.

Par ailleurs, depuis la direction de Cécile Duflot (2006-2012), le parti s’efforce de réformer ses institutions pour renforcer l’exécutif. Marine Tondelier a ainsi proposé en ce sens une élection du ou de la secrétaire nationale au scrutin majoritaire et non plus à la proportionnelle.

À l’heure des municipales, des défis de stratégie électorale

À l’heure actuelle, Les Écologistes sont confrontés à une série d’interrogations sur leur avenir politique. La crise des gilets jaunes ainsi que le backlash écologique limitent la capacité du parti à aller au-delà de sa sociologie électorale traditionnelle (essentiellement urbaine et diplômée). Les ruralités, les quartiers populaires ou encore les villes moyennes constituent ainsi des fronts pionniers que l’ensemble du mouvement s’efforce d’investir dans le cadre de coalitions de gauche, perçues comme une condition de la victoire, parfois au prix de la visibilité du parti.

Par ailleurs, les désaccords internes restent nombreux. Ils portent d’abord sur la place du parti au sein de la gauche. Il a toujours existé une tendance décidée à affirmer l’autonomie des écologistes, mais celle-ci est d’autant plus influente que le mouvement obtient des succès électoraux. À l’inverse, les périodes de difficultés – comme celle que le parti traverse actuellement – sont propices à des alliances.

Dans les années 2000, les accords avec un PS alors prédominant à gauche permettaient d’obtenir davantage d’élus, au risque d’apparaître comme un satellite politique, avant tout chargé des seuls enjeux environnementaux.

De même, à l’occasion des législatives anticipées dues à la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, de nombreux députés écologistes ont été élus avec l’appui de La France insoumise (LFI). Les positions des deux groupes parlementaires ont ainsi souvent été proches. Cette proximité est en décalage avec la direction du parti, Marine Tondelier visant au contraire à conserver le plus de mairies possible par le biais d’accords avec le PS.

Des débats persistants sur la ligne politique à suivre

Ces préoccupations s’accompagnent de débats internes autour de la ligne politique à tenir. Plusieurs approches cohabitent en effet toujours chez Les Écologistes.

Une première approche consiste à se saisir de valeurs nouvellement défendues par les mouvements sociaux pour leur offrir une traduction politique : c’est le sens des propositions décoloniales et écoféministes qui émergent au sein du parti depuis une dizaine d’années. Concevoir le parti comme une chambre d’écho ou de traduction des mouvements sociaux dans le champ politique constitue par ailleurs un point d’accord avec LFI, comme l’incarne la ligne portée par Sandrine Rousseau.

Une autre approche consiste à faire du climat la matrice d’une offre politique écologiste centrée sur des solutions concrètes, notamment techniques et organisationnelles. L’objectif, notamment selon Yannick Jadot, est de permettre l’essor d’une large coalition en politique comme dans la société civile, au-delà même du clivage gauche-droite.

Enfin, une dernière perspective entend faire de l’écologie une social-démocratie rénovée, enrichie de propositions environnementales pour refonder la gauche. C’est la stratégie du « trait d’union », portée à l’heure actuelle par Marine Tondelier, qui s’accompagne d’une volonté d’élargir la sociologie électorale traditionnelle des écologistes.

Ces propositions sont autant de divergences stratégiques, personnelles et parfois idéologiques. Comme il est souvent de coutume au sein des partis politiques, les résultats électoraux à venir viendront déterminer, en partie du moins, l’équilibre des forces entre ces différentes tendances au sein du parti.

The Conversation

Alexis Vrignon est membre de la Fondation de l'Ecologie Politique (FEP).

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