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08.03.2026 à 14:01

Huile de palme, cacao, café… qui travaillera demain dans les grandes plantations tropicales ?

Alain Rival, Agronome. Agrosystèmes Biodiversifiés,, Cirad

En Indonésie et Malaisie, les plantations d’huile de palme, où les conditions de travail n’ont guère changé depuis l’époque coloniale, sont aujourd’hui menacées par l’absence d’attractivité sociale de ce secteur.
Texte intégral (1937 mots)

Si l’impact environnemental des plantations tropicales est souvent questionné, les conditions des travailleurs restent, elles, souvent mises de côté. Pourtant, en Indonésie et en Malaisie par exemple, les plantations d’huile de palme sont aujourd’hui menacées par l’absence d’attractivité sociale de ce mode de production, qui n’a quasiment pas changé depuis l’époque coloniale. Une réalité souvent ignorée par les populations occidentales qui consomment quotidiennement de l’huile de palme.


Palmier à huile, cacao, café, banane : derrière ces produits du quotidien se cache une question rarement posée. Qui acceptera encore demain de travailler dans les grandes plantations tropicales ?

Depuis les indépendances des pays producteurs, ces filières reposent sur un modèle largement hérité de la période coloniale : des cultures d’exportation destinées aux marchés mondiaux, dont la rentabilité s’est longtemps appuyée sur une main-d’œuvre abondante, docile et peu coûteuse.

Or ce modèle s’essouffle. Si les débats publics sur les grandes filières tropicales se sont longtemps focalisés sur l’environnement, l’enjeu central devient aujourd’hui l’attractivité sociale de ces systèmes de production.

Des filières marquées par leur histoire coloniale

Les grandes cultures tropicales se sont construites sur la spécialisation des territoires et la dépendance à l’exportation. Comme nous l’avons montré dans un précédent ouvrage, les indépendances n’ont pas profondément transformé cette logique productive, malgré des ajustements techniques et institutionnels. Les rapports de pouvoir, l’organisation du travail et l’orientation prioritaire vers les marchés extérieurs demeurent largement structurants.

Palmier à huile en Asie du Sud-Est, cacao en Afrique de l’Ouest ou banane en Amérique latine suivent ainsi des trajectoires comparables, dans lesquelles la durabilité environnementale – portée par des standards de certification de plus en plus robustes – progresse plus rapidement que la transformation sociale des filières.

Ce décalage entre un modèle productif hérité de l’histoire coloniale et les aspirations sociales des sociétés tropicales contemporaines explique en grande partie la crise actuelle de l’emploi dans les grandes plantations.

Les jeunes se détournent du travail en plantation

En Indonésie et en Malaisie, premiers producteurs mondiaux d’huile de palme, les plantations peinent désormais à recruter localement. Les travaux conduits par John McCarthy, politiste à l’Australian National University, montrent que les jeunes ruraux se détournent massivement du travail agricole, jugé pénible, peu valorisant socialement et faiblement rémunéré.

Cette pénibilité est renforcée par une mécanisation encore insuffisante dans de nombreuses filières tropicales. Elle contribue également à accentuer les inégalités de genre : les tâches les plus dures reposent encore très largement sur une main-d’œuvre masculine, tandis que les femmes restent cantonnées à des emplois précaires et peu reconnus avec un accès limité au salaire et aux protections. Elles cumulent en plus le travail dans la plantation et les responsabilités domestiques, ce qui renforce leur fatigue et leur dépendance économique.

Depuis un siècle, le travail dans les plantations de palmier à huile a ainsi très peu évolué. Il reste très physique et peu rémunéré, avec des ouvriers qui coupent et transportent de lourdes charges dans des zones isolées.

Pour continuer à produire, les exploitations reposent donc de plus en plus sur une main-d’œuvre migrante, souvent vulnérable. En Asie du Sud-Est, la dépendance aux travailleurs étrangers dans les plantations de palmier à huile est très inégale selon les pays. Elle est particulièrement élevée en Malaisie : les migrants y représentent environ de 70 à 80 % des travailleurs du secteur, principalement originaires d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal et de l’Inde. Lorsque la main-d’œuvre étrangère était indisponible du fait de la pandémie de Covid-19, certaines grandes plantations ont tâché d’attirer des travailleurs locaux en offrant des emplois aux repris de justice, en logeant gratuitement leurs ouvriers, sans que cela suffise à faire remonter la nette baisse de production.

À l’inverse, en Indonésie, la production repose surtout sur une main-d’œuvre nationale, souvent issue de migrations internes entre îles, et la part de travailleurs étrangers dans les plantations y reste marginale.

La question devient alors centrale : quel jeune Indonésien ou Malaisien choisirait volontairement de travailler dans une plantation, s’il n’y est pas contraint par l’isolement géographique ou l’absence d’alternatives économiques locales ? Cette désaffection menace, à terme, la stabilité sociale et productive des grandes filières tropicales.

L’huile de palme spécifiquement est aujourd’hui pleinement dépendante de la main-d’œuvre, car c’est une culture très peu mécanisée. De fait, les caractéristiques botaniques du palmier à huile, qui produit des grappes de fruits très nombreuses et très serrées, rendent la récolte difficile à automatiser.

Les régimes doivent être coupés parfois à plus de dix mètres de hauteur et l’ouvrier doit juger visuellement leur niveau de maturité (taille et couleur des fruits, présence de fruits détachés), ce qui en fait une opération délicate, que les machines peinent encore à reproduire.

Cette faible mécanisation s’explique aussi par l’abondance historique d’une main-d’œuvre bon marché, locale ou immigrée, dans les régions productrices, qui a longtemps limité les incitations à investir dans la recherche et le développement (R&D) et dans des solutions techniques alternatives.

Certifier la durabilité : des progrès timides

Face aux critiques, notamment liées aux risques de déforestation, les filières tropicales ont multiplié les dispositifs de certification. Huile de palme durable, cacao ou café certifiés promettent traçabilité et meilleures pratiques environnementales. Ces outils ont permis des avancées réelles, mais ils laissent souvent de côté la question du travail.

La certification du palmier à huile, notamment à travers des dispositifs tels que la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), demeure un processus long, complexe et coûteux. Elle repose sur des cahiers des charges exigeants, des audits réguliers et des exigences élevées en matière de traçabilité des pratiques, impliquant des compétences administratives et techniques substantielles. Si les grandes entreprises agro-industrielles sont en mesure de mutualiser ces coûts et d’absorber les contraintes administratives associées, ceux-ci constituent en revanche un obstacle majeur pour les petits planteurs, qui représentent pourtant environ 40 % de la production nationale d’huile de palme en Indonésie.

Dans de nombreuses régions productrices, ces derniers manquent du temps, de l’accompagnement et des moyens financiers nécessaires pour accéder durablement à la certification. Coûts d’audit, lourdeurs administratives et exigences de conformité continue excluent de fait une large partie des producteurs indépendants. Il en résulte un paradoxe : les acteurs les plus vulnérables sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour accéder aux dispositifs censés améliorer la durabilité, renforçant ainsi les inégalités au sein de la filière palmier à huile.

La durabilité reste donc encore trop souvent pensée à l’échelle de la parcelle ou de la chaîne d’approvisionnement, sans intégrer pleinement les conditions d’emploi, les parcours professionnels et les perspectives sociales des travailleurs.

Des consommateurs exigeants, mais un débat incomplet

Les consommateurs européens interrogent de plus en plus l’origine des produits tropicaux et la transparence des circuits de production. Mais cette exigence demeure majoritairement environnementale. La question de l’emploi, de son évolution et de son attractivité reste largement absente du débat public.

Comme l’analyse Stefano Ponte, spécialiste des chaînes de valeur agricoles mondiales, ce déséquilibre comporte un risque majeur : sans amélioration tangible des conditions de travail, les dispositifs de durabilité peuvent devenir de simples outils de conformité, sans transformation structurelle des filières.

Cette remise en question concerne aussi les organisations de production et leur gouvernance. Coopératives, entreprises agro-industrielles et organismes de filière jouent un rôle clé dans la structuration de l’emploi, la formation et la reconnaissance des métiers, mais restent encore trop rarement au cœur des stratégies de durabilité.

Repenser l’attractivité des filières tropicales

L’avenir des grandes cultures tropicales dépendra moins des rendements que de leur capacité à attirer et retenir des travailleurs. Revalorisation salariale, mécanisation adaptée, accès à la formation et reconnaissance sociale des métiers agricoles deviennent des leviers essentiels.

Comme le rappelle l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’emploi rural est désormais un facteur clé de la durabilité des systèmes agricoles dans les pays tropicaux.

Cette revalorisation doit concerner non seulement les agriculteurs, mais aussi les cadres et les responsables de plantation appelés à repenser leur formation et à être davantage sensibilisés aux enjeux sociaux et environnementaux.

Des initiatives, comme le projet TALENT porté par l’Agence française de développement (AFD) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), illustrent cette évolution en cherchant à renforcer les compétences, les trajectoires professionnelles et l’attractivité des métiers agricoles tropicaux dans une perspective de durabilité.

Une question politique avant d’être agricole

Derrière le palmier à huile, le cacao ou le café se pose une question politique majeure : quel avenir pour les sociétés tropicales postcoloniales ? Continuer à fonder ces économies sur des cultures d’exportation à la logique essentiellement extractiviste les rend socialement peu attractives et fragilise leur avenir.

La question n’est donc pas seulement comment produire durablement, mais bien qui produira demain, et à quelles conditions.

The Conversation

Alain Rival a reçu des financements du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) via son Fonds de solidarité pour les projets innovants (FSPI). Ses recherches sont également finançées par l'Agence Francaise de Developpement (AFD). Alain Rival a été Boursier Marie Curie de la Commission Européenne.

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08.03.2026 à 14:00

Les jeux vidéo chinois : une nouvelle source de soft power pour Pékin ?

Stéphane Aymard, Ingénieur de Recherche, La Rochelle Université

Martine Raibaud, Maîtresse de Conférences en Langue et Civilisation chinoise, La Rochelle Université

Le jeu vidéo est devenu un instrument de puissance autant qu’un produit culturel. La Chine, actrice centrale du marché, entend en faire un levier d’influence.
Texte intégral (4380 mots)

En quelques années, le jeu vidéo est devenu bien plus qu’un simple divertissement. Il représente aujourd’hui un secteur économique majeur et un espace d’expression culturelle à part entière. Alors que cette industrie gagne en puissance, certains États y voient un outil d’influence : la Chine, en particulier, en a fait un levier stratégique.


Le jeu vidéo est l’une des premières « industries culturelles et créatives » (ICC), définies par l’Unesco. Ces ICC regroupent les industries de la création, de la production et de la commercialisation de contenus culturels et immatériels (on parle parfois de « consommation d’expérience »). Les plus connues sont l’édition imprimée, le multimédia, la production cinématographique, audiovisuelle et phonographique, mais aussi l’artisanat et le design.

En pleine expansion, les ICC sont devenues un enjeu économique majeur. Et puisqu’elles sont aussi un moyen de diffusion de la culture des pays dont elles sont issues, elles suscitent donc un intérêt accru de la part des États.

Le phénomène touche tous les continents. Le jeu vidéo a récemment pris une place centrale dans le paysage des ICC, son poids économique étant désormais supérieur à celui du cinéma et de la musique. La Chine occupe une place singulière dans ce secteur, de plus en plus suivi par les autorités.

Un marché en plein essor où la Chine tient une place à part

L’industrie vidéoludique était estimée à 81,5 milliards de dollars (70 milliards d’euros) en 2014 au niveau mondial (à comparer au chiffre d’affaires de l’industrie cinématographique mondiale, proche de 40 milliards aujourd’hui). Aujourd’hui, elle est estimée à 189 milliards de dollars (163 milliards d’euros).

Voici une présentation des revenus estimés par pays en 2025, d’après les rapports annuels de l’Entertainment Software Association :

Revenus générés par l’industrie des jeux vidéo par pays. Newoo.com

Dans certains pays, les revenus issus de l’industrie vidéoludique ont été multipliés par cinq (aux États-Unis, ils sont passés de 9,5 milliards de dollars en 2007 à près de 50 milliards aujourd’hui). L’évolution des consoles, des ordinateurs et des smartphones a, en effet, offert des possibilités diversifiées et démultiplié le potentiel des jeux vidéo.

Si en 2016, les États-Unis étaient en tête avec des revenus de 46,4 milliards de dollars devant la Chine (44 milliards) et le Japon (19 milliards), la situation a changé avec l’explosion du nombre de joueurs. En raison de sa population importante, la Chine est passée en tête, creusant l’écart entre elle et les autres pays. Néanmoins, la population ne fait pas tout : l’Inde, par exemple, ne figure pas dans le Top 10.

Si l’on rapporte les revenus au nombre de joueurs, le Japon est en tête avec 237 dollars par joueur, devant les États-Unis (221 dollars), loin devant la France (102 dollars) et la Chine (74 dollars).

Parallèlement, les performances à l’international des jeux développés en Chine sont de plus en plus importantes, avec 22 milliards de dollars (plus de 19 milliards d’euros) de revenus générés en 2025, principalement via les jeux sur smartphone : 33 éditeurs chinois sont classés dans le Top 100 mondial. L’intelligence artificielle vient accélérer le développement de l’industrie, avec le soutien des autorités politiques.

Mais les revenus doivent être examinés avec précaution. En effet, les bénéficiaires finaux ne sont pas forcément situés dans le pays. Entre les vendeurs de plateformes (consoles) et les vendeurs de jeux (créateurs), bon nombre de bénéficiaires sont américains, japonais ou français :

Consoles les plus vendues au monde depuis 2005. Wikimedia

Les consoles les plus vendues sont japonaises (depuis vingt ans, Sony et Nintendo concentrent à eux seuls près de 80 % des ventes de consoles) et américaines (Microsoft). Aucune entreprise chinoise n’est présente sur le marché des consoles. Mais ces chiffres ne prennent pas en compte les jeux sur d’autres types de plateformes (ordinateurs PC et smartphones) où la Chine occupe une place importante.

Par ailleurs, le chiffre d’affaires relatif généré par les consoles est nettement inférieur à celui généré par les jeux. Le tableau ci-dessus indique que 1,3 milliard de consoles ont été vendues en vingt ans, soit 65 millions par an ; cela donne un chiffre d’affaires de 15 milliards à 20 milliards par an seulement. L’enjeu principal se situe donc dans les jeux vidéo eux-mêmes, qui concentrent à la fois la valeur culturelle et les ressources financières les plus importantes du marché.

Autrefois, les coûts de développement des jeux vidéo étaient très faibles. Aujourd’hui, compte tenu du potentiel technique (puissance de calcul, capacités graphiques) et des exigences des joueurs, les jeux les plus vendus nécessitent des coûts importants de développement :

Les jeux vidéo les plus coûteux depuis 2005. Wikimedia

Les jeux classés AAA (terme pour désigner l’équivalent d’un « blockbuster ») demandent plusieurs années de développement et leur coût peut représenter jusqu’à plusieurs centaines de millions de dollars (certains jeux ont coûté plus cher à produire que des films comme Avatar, ou Pirates des Caraïbes…). Le marché est dominé par les États-Unis, et la Chine n’apparaît pas dans la liste ci-dessus.

Cela étant, il existe quelques exceptions, avec notamment l’entreprise chinoise miHoYo, fondée en 2012, qui a produit les jeux Genshin Impact en 2020, puis Honkai Academy 2, Honkai Impact 3rd, Honkai: Star Rail et Zenless Zone Zero. Certains ont coûté plusieurs centaines de millions de dollars en production ; c’est le cas de Genshin Impact, qui a attiré plus de 300 millions de joueurs. Le jeu existe en version chinoise et en version mondiale. D’ailleurs, le chiffre d’affaires des jeux développés en Chine sur les marchés étrangers a atteint 9 milliards de dollars, principalement aux États-Unis (un tiers des ventes), devant le Japon et la Corée.

Alors que le marché mondial du jeu vidéo voit sa croissance ralentir et les éditeurs sur consoles et PC misent tout sur quelques « blockbusters » pour équilibrer des coûts de production devenus trop importants, le marché chinois des jeux vidéo, lui, ne stagne pas. Au premier semestre 2025, il a enregistré une hausse de 14 %, contre 4 % pour le reste du monde.

L’e-sport (pratique de jeux vidéo en compétition) pourrait également relancer l’industrie. La finale des championnats du monde de League of Legends 2024 a réuni près de 7 millions de spectateurs en simultané (hors audience chinoise).

Un marché sensible en termes politiques

Au-delà des aspects financiers, le secteur du jeu vidéo soulève des questions liées à la stratégie d’influence.

Récemment, l’entreprise française de développement de jeux vidéo Ubisoft a été sollicitée pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris après l’incendie de 2019, en raison de la modélisation complète de la cathédrale réalisée pour son jeu vidéo Assassin’s Creed Unity en 2014, sans toutefois que ce projet aboutisse. Cette modélisation détaillée avait pris quatorze mois et cinq mille heures de travail. L’entreprise dispose en effet d’historiens qui ont permis une modélisation fidèle de la cathédrale en l’an 1789.

Par ailleurs, Ubisoft a fait un don de 500 000 euros pour la reconstruction, et a mis en place un système de visite virtuelle permettant de visualiser l’intérieur de la cathédrale telle qu’elle avait été modélisée par les ingénieurs de l’entreprise avant l’incendie. On voit ainsi le lien entre jeux vidéo et patrimoine culturel.

D’autre part, l’industrie vidéoludique dispose de plateformes communautaires permettant des échanges (feedbacks) et un développement croisé du jeu entre joueurs et concepteurs. Les communautés de joueurs participent donc également à la production de jeux en contribuant bénévolement au développement (testeurs, expertise), à des mods (c’est-à-dire des modifications de jeux existants), ou encore au service après-vente et à la diffusion (blogs, réseaux sociaux).

Les messages véhiculés par les jeux vidéo pour exercer un soft power sont assez anciens et subjectifs. En 2002, l’armée américaine diffusait gratuitement America’s Army (AA), sorte de Call of Duty, dans le but de recruter. Energyville, développé en 2007 par Chevron, faisait la promotion du pétrole et du gaz naturel. Le Japon a également fait la promotion de sa culture avec Ghost of Tsushima.

La Chine a ainsi investi ce secteur à la fois pour des raisons commerciales classiques, mais aussi pour y trouver une expression de soft power et un moyen de rattraper le retard sur les films hollywoodiens, la musique américaine ou les dessins animés japonais, qui sont des exportations culturelles majeures au niveau mondial.

Tencent, la fameuse entreprise chinoise, s’est imposée récemment comme un leader mondial de l’industrie du jeu vidéo, non seulement en produisant des jeux mais aussi en achetant et en investissant dans d’autres sociétés. D’abord spécialisé dans les jeux en ligne, Tencent a acheté en 2015 Riot Games (le producteur de League of Legends, célèbre notamment pour l’organisation de grands tournois) et poursuit son développement sur le marché des jeux sur smartphones, réalisant sur les jeux en ligne un chiffre d’affaires de plus de 2 milliards d’euros, supérieur à ceux des géants américains Activision ou Electronic Arts.

Dans la démarche de Tencent, on note l’intégration d’éléments culturels chinois dans l’expérience des jeux (par exemple la célébration du nouvel an chinois). Ainsi, la méthode ne passe pas par des messages ou par de la « propagande » mais par l’histoire, la mythologie et l’art chinois. Le jeu Honneur des rois – parmi les plus joués au monde – est symbolique car il consacre une part importante à la mythologie chinoise. On retrouve également la mythologie dans Fortnite ou Black Myth: Wukong, ce qui permet de présenter au monde l’histoire de la Chine de façon divertissante.

Dans Genshin Impact, par exemple, une région du jeu (Liyue), est une ville portuaire et commerçante, qui pourrait être inspirée de Chongqing, présentant à la fois une architecture traditionnelle chinoise et des constructions modernes. Le parc national de Zhangjiajie (province de Hunan), classé à l’Unesco, aurait également servi d’inspiration avec ses pics couverts d’arbres, tout comme les bassins d’autres scènes, inspirés des bassins de Huanglong dans le Sichuan, également classés à l’Unesco, ou encore les rizières en terrasses inspirées de Honghe Han dans le Yunnan, là encore classées à l’Unesco.

Ville de Liyue, Genshin Impact.
Rizières en terrasses, Genshin Impact.

L’utilisation par la Chine des jeux vidéo pour accroître son soft power s’inscrit dans le concept de Route de la soie digitale (DSR), les infrastructures numériques (fibres optiques, réseaux 5G, commerce électronique…) étant liées et conçues comme un ensemble.

Aujourd’hui, la liste des meilleurs jeux vidéo chinois présentent des royaumes mythiques (Black Myth: Wukong), des jeux de stratégie ou encore des jeux de société anciens. Ainsi, derrière Genshin Impact, Honkai: Star Rail, Honor of Kings (le plus joué en Chine avec 100 millions d’utilisateurs quotidiens), ou Black Myth: Wukong, on trouve Where Winds Meet (arts martiaux avec un accent sur l’architecture, les vêtements et les coutumes), Total War: Three Kingdoms (créé avec des consultants culturels chinois). On l’aura compris : pour appréhender les jeux chinois, il faut noter le volet culturel, le récit, l’esthétique, les traditions littéraires et philosophiques.

Deux genres sont souvent mis en avant : le Wuxia (arts martiaux de la Chine ancienne basés sur des valeurs comme l’honneur, la droiture, la justice… avec des décors issus des anciennes dynasties) ; et le Xianxia (genre fantastique basé sur le spirituel, imprégné de mythologie taoïste, avec niveaux de puissance progressifs et maîtrise des éléments). En outre, les jeux traditionnels comme le go, le mahjong ou les échecs chinois ont trouvé une seconde jeunesse grâce aux jeux vidéo.

Erlang Shen, dieu de la mythologie chinoise. Capture d’écran, Black Myth Wukong
Where Winds Meet, capture d’écran.

Source d’inquiétudes

Les jeux vidéo permettent à la Chine de faire coup double : être présente sur un marché mondial très lucratif et beaucoup plus accessible que le cinéma (où Hollywood laisse peu de place aux autres pays), et véhiculer une image redorée de la Chine, basée sur des valeurs, des coutumes et une esthétique universellement appréciées.

Néanmoins, certains soupçons commencent à apparaître sur la possibilité que ces jeux servent à collecter des données des utilisateurs. League of Legends par exemple, racheté par Tencent, permet de collecter des données comportementales, vocales, sociales… On retrouve les mêmes tendances que pour les réseaux sociaux du type TikTok, si bien que le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) vient d’inclure les jeux vidéo dans son champ d’action, avec des actions visant à compartimenter les serveurs et à séparer les bases de données. On sent naître aujourd’hui une compétition à l’échelle mondiale, pour la « domination culturelle » que l’on croyait acquise aux États-Unis.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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08.03.2026 à 13:59

Paléoneurologie : une avancée majeure pour comprendre le cerveau de nos ancêtres

Antoine Balzeau, Paléoanthropologue, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Pour la première fois, un lien direct entre le cerveau humain et les empreintes qu’il laisse à l’intérieur du crâne a été établi, ouvrant la voie à une meilleure compréhension du cerveau de nos ancêtres.
Texte intégral (1888 mots)

Comment reconstituer le cerveau de nos ancêtres alors que cet organe mou ne se fossilise pas ? Depuis plus de cent cinquante ans, les chercheurs tentent de relever ce défi. Faute de cerveau fossilisé, ils s’appuient sur le seul vestige disponible : la surface interne du crâne, appelée endocrâne.

Sur cette paroi, certaines marques sont visibles. Elles pourraient, en partie, refléter la forme des différentes régions cérébrales. Toutefois, jusqu’à présent, cette hypothèse n’avait jamais été démontrée de manière scientifique.

Membres d’une équipe internationale et pluridisciplinaire, mes collègues et moi-même avons décidé d’apporter une réponse nouvelle et décisive à cette question centrale. Nos travaux ont permis d’élucider les liens entre l’empreinte interne du crâne et la forme du cerveau.

Ces résultats inédits pourraient devenir la « pierre de Rosette de la paléoneurologie » (la discipline qui étudie l’évolution du cerveau humain à partir des fossiles). En effet, en limitant les risques d’erreurs d’interprétation dans l’étude des fossiles, ils permettront de mieux comprendre l’histoire évolutive de notre cerveau.

Ces recherches ouvrent de ce fait la voie au décryptage des liens entre l’anatomie cérébrale et l’émergence de certains comportements.

Comment cette découverte a-t-elle été rendue possible ?

Nous avons comparé, chez 75 volontaires, la forme du cerveau et celle de son empreinte interne. Pour cela, nous avons eu recours à une approche innovante combinant imagerie par résonance magnétique (IRM) du cerveau et du crâne.

Les données ont été acquises sur la plateforme de neuroimagerie CENIR de l’Institut du cerveau et analysées à l’aide d’outils issus des neurosciences, développés par le laboratoire NeuroSpin.

Les résultats de notre étude montrent que les marques observées sur les endocrânes ne correspondent pas toujours directement aux sillons cérébraux. Les empreintes sont plus complexes qu’on ne le pensait initialement. Contrairement aux représentations classiques, elles sont souvent courtes, discontinues et irrégulières.

Vue latérale droite de l’ensemble des empreintes liées aux sillons cérébraux observées sur les 75 endocrânes
Vue latérale droite de l’ensemble des empreintes liées aux sillons cérébraux observées sur les 75 endocrânes, b. Vue supérieure ; c. Vue latérale droite de l’ensemble des MNAS (marques endocrâniennes non associées aux sillons cérébraux) observés sur les 75 endocrânes, d. Vue supérieure. Victor Giolland, CNRS/MNHN, projet ANR Paleobrain, Fourni par l'auteur

Elles se concentrent principalement dans les régions inférieures du crâne, qui correspondent notamment aux lobes frontaux inférieurs et aux lobes temporaux. Ces régions sont particulièrement importantes, car elles abritent plusieurs zones fondamentales pour la production du langage.

Plus surprenant encore, environ 12 % des marques observées ne sont pas liées au cerveau, mais à d’autres structures du crâne. Ces marques, appelées « marques endocrâniennes non associées aux sillons cérébraux » (MNAS), peuvent facilement être confondues avec des traces cérébrales. Elles risquent ainsi de conduire à des erreurs d’interprétation dans l’étude des fossiles.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Il s’agit d’une étape clé pour mieux comprendre l’histoire évolutive de notre cerveau. Jusqu’à présent, l’interprétation des moulages internes de crânes reposait sur une approche déductive : les chercheurs comparaient ce qu’ils observaient sur un cerveau actuel — ou dans un atlas cérébral — avec les reliefs visibles sur l’endocrâne fossile.

Nos résultats posent les bases d’une méthode standardisée pour « relire » les endocrânes fossiles dont nous disposons, selon les principes suivants :

  • une description précise des marques, fondée sur les premières données objectives disponibles ;
  • une comparaison systématique entre individus ;
  • une validation croisée par plusieurs spécialistes.

Cette approche vise à limiter les surinterprétations et à mieux identifier les régions cérébrales chez les espèces humaines disparues.

En apportant enfin des données objectives sur le lien entre cerveau et endocrâne, cette étude transforme en profondeur la manière d’interpréter les fossiles. Elle offre aux chercheurs un nouvel outil pour explorer l’histoire de notre cerveau et, à travers elle, l’histoire de ce qui fait notre humanité.

Quelles sont les perspectives de ces travaux ?

Ces avancées ouvrent des perspectives majeures pour comprendre l’évolution du cerveau humain, notamment l’émergence des capacités cognitives complexes, du langage et de la latéralisation cérébrale (autrement dit, les différences fonctionnelles entre les deux hémisphères du cerveau).

Nous analysons actuellement de nombreux fossiles provenant des quatre coins du monde afin d’affiner la lecture de leur morphologie cérébrale. Cette démarche permettra de mieux apprécier la diversité des structures cérébrales présentes chez nos ancêtres.

Après avoir ainsi « reconstitué » les cerveaux des humains préhistoriques, l’étape suivante consistera à les « faire parler ». Elle est au cœur de notre second projet financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), dont l’objectif est de décrypter la relation entre l’anatomie cérébrale et des comportements tels que la latéralisationLa latéralisation désigne le fait que la partie droite du corps est globalement dirigée par l’hémisphère gauche du cerveau, et vice versa., la préférence manuelleLa préférence manuelle désigne le fait que les humains sont en général plus adroits avec une main qu’avec l’autre, il y a environ 90 % de droitiers. ou encore la dextérité chez les homininesUn consensus existe pour considérer que le principal caractère commun des hominines est la bipédie. Ainsi, les hominines comprennent le genre humain (tous les fossiles attribués à Homo et les humains actuels), les australopithèques, paranthropes, ardipithèques et autres Orrorin ou Sahelanthropus..

Les comportements et les capacités cognitives ne pouvant être étudiés que chez les êtres vivants, nous avons conduit une expérience in vivo unique. Nous avons recueilli par IRM des données complémentaires de la tête d’un large échantillon de volontaires, qui se sont aussi soumis à des tests détaillés de latéralisation comportementale. Il s’agissait par exemples d’expériences de saisie d’objets plus ou moins gros avec une main, puis l’autre, des exercices de rapidité pour enlever des petites tiges de leur support, d’utilisation d’une pince pour collecter des noisettes, voire même une activité de collecte de miel dans un gros tube creux. Ce dernier test permet d’analyser l’usage respectif des deux mains et est un classique que l’on fait aussi réaliser aux chimpanzés ou gorilles !

L’analyse de cet ensemble de données apportera un éclairage nouveau sur les asymétries biologiques et comportementales. Elle offrira également des perspectives inédites pour caractériser et interpréter les particularités de l’humanité préhistorique.


Cet article est publié dans le cadre de la Semaine du cerveau, qui se tiendra du 16 au 22 mars 2026.
La conférence inaugurale nationale, dont le thème est « Stéréotypes : comprendre leurs mécanismes pour mieux s’en affranchir », aura lieu le mercredi 11 mars à 18 h 30 à l’Hôtel de Ville de Paris.


Les projets « PaleoBrain » et « PaleoBrain 2 »(https://anr.fr/Projet-ANR-25-CE27-5686) ont bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Antoine Balzeau a reçu des financements de l'ANR.

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