28.06.2026 à 10:59
Flint Dibble, Marie-Sklowdowska Curie Research Fellow, School of History, Archaeology and Religion, Cardiff University

En analysant les restes de 50 moutons et chèvres découverts en Crète, des archéologues montrent que l’élevage de la Grèce antique était bien plus complexe qu’on ne le pensait. Une découverte qui éclaire le fonctionnement économique et politique des premières cités grecques.
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L’agriculture était le moteur de la prospérité de la Grèce antique. La nourriture occupait une place centrale dans la vie sociale, qu’il s’agisse des symposiums où quelques convives partageaient du vin ou des immenses festins sacrificiels réunissant toute une communauté. Dans l’Odyssée, le poème épique de la Grèce antique, le fils d’Ulysse participe à l’un de ces banquets hors normes : un gigantesque barbecue collectif où une centaine de bovins sont sacrifiés.
Les chercheurs savent depuis longtemps que l’alimentation jouait un rôle central dans l’économie, la politique et la vie sociale de la Grèce antique. Mais une question fondamentale restait sans réponse : comment les animaux étaient-ils réellement élevés pour nourrir cette société ?
Depuis près d’un siècle, les chercheurs sont engagés dans un débat sur l’organisation de l’élevage dans la Grèce antique. Deux modèles s’opposent. Selon le premier, de grands troupeaux semi-nomades parcouraient le territoire au gré des saisons à la recherche de pâturages. Selon le second, les animaux étaient élevés en petits troupeaux intégrés aux exploitations agricoles, où ils se nourrissaient des ressources locales et des résidus des cultures. En d’autres termes, l’élevage reposait-il sur un système pastoral mobile ou sur des fermes associant étroitement cultures et bétail ?
Avec une équipe pluridisciplinaire réunissant archéologues et scientifiques, j’ai analysé l’un des plus importants ensembles de restes animaux jamais mis au jour dans le monde grec antique, sur le site d’Azoria, en Crète, afin d’apporter de nouveaux éléments à ce débat. Nous avons publié nos résultats dans un article récent.
Lorsque les premiers historiens se sont penchés sur la manière dont les animaux étaient élevés et les cultures pratiquées dans la Grèce antique, le paysage grec était encore marqué par la présence de grands troupeaux de moutons et de chèvres conduits par des groupes semi-nomades. Ces troupeaux migraient des pâturages d’altitude en été vers les plaines en hiver, à la recherche de ressources saisonnières.
Dans son ouvrage The Geography of the Mediterranean Region : Its Relation to Ancient History (« La géographie de la région méditerranéenne : ses liens avec l’histoire antique », non traduit), la géographe américaine Ellen Churchill Semple fut la première à avancer que ce mode d’élevage saisonnier existait déjà dans la Grèce antique.
Une autre école de pensée défend toutefois un modèle très différent de l’économie agricole. S’appuyant sur des entretiens menés auprès de bergers et d’agriculteurs âgés, l’archéologue Paul Halstead soutient, dans plusieurs articles ainsi que dans son livre de 2014, Two Oxen Ahead. Pre-Mechanized Farming in the Mediterranean (« Deux bœufs en tête : l’agriculture méditerranéenne avant la mécanisation », non traduit), que les animaux étaient principalement élevés en petits troupeaux rattachés aux exploitations agricoles. Ils paissaient surtout sur les jachères ou les pâturages voisins, ou étaient nourris avec des cultures fourragères spécialement produites à leur intention. Dans ce modèle, cultures et élevage formaient un système étroitement intégré.
Au fil des décennies, les chercheurs se sont rangés dans l’un ou l’autre camp de ce débat. Mais jusqu’à récemment, il était impossible de mesurer directement le régime alimentaire et la mobilité des animaux de la Grèce antique, et donc de trancher la question.
Le recours à l’analyse des isotopes stables – une technique qui mesure différentes formes d’un même élément chimique, appelées isotopes, dont la masse varie légèrement – offre pour la première fois aux chercheurs la possibilité de départager ces deux hypothèses à partir des restes d’animaux découverts sur des sites de la Grèce antique.
En analysant le mélange d’isotopes conservé dans les os et les dents anciens, les scientifiques peuvent reconstituer le régime alimentaire d’un animal ou d’un être humain, mais aussi obtenir des indices sur les lieux où il a vécu. En effet, les aliments et l’eau laissent des signatures chimiques qui s’enregistrent progressivement dans les tissus de l’organisme.
Les atomes d’un même élément peuvent exister sous plusieurs isotopes, qui se distinguent par leur masse en raison d’un nombre différent de neutrons. En analysant les proportions de ces différents isotopes dans les vestiges archéologiques, l’analyse des isotopes stables permet d’identifier les sources – alimentation, eau ou air – qui ont contribué à la composition chimique d’un animal (ou d’un être humain).
Les rapports entre les isotopes du carbone et de l’azote renseignent sur le type d’alimentation des animaux de l’antiquité. Ceux des isotopes stables de l’oxygène révèlent, quant à eux, les variations saisonnières enregistrées lors de la formation de l’émail des dents. En combinant ces différentes analyses isotopiques, les chercheurs peuvent s’attaquer directement au débat sur l’agropastoralisme et reconstituer le régime alimentaire saisonnier des animaux.
Les premières applications de ces techniques aux animaux de la Grèce antique n’ont toutefois fait que compliquer le tableau. En raison du coût des analyses et du nombre limité d’échantillons disponibles, seuls quelques animaux ont pu être étudiés sur des sites tels que Cnossos, en Crète, ou Argilos, dans le nord de la Grèce. Les résultats n’ont pas confirmé un modèle unique, mais mis en évidence une diversité de pratiques d’élevage. La faible taille des échantillons ne permettait cependant pas de tirer des conclusions solides, si ce n’est que les animaux de la Grèce antique étaient élevés selon une combinaison de différentes méthodes agricoles. Restait à comprendre comment cette diversité s’inscrivait dans le fonctionnement global de l’économie antique.
Notre étude, menée sur le site d’Azoria, en Crète, est la première à avoir été conçue spécifiquement pour départager ces deux hypothèses concurrentes, grâce à l’analyse isotopique des restes de 50 moutons et chèvres. ([azoria.unc.edu][1])
À bien des égards, Azoria constitue le site idéal pour étudier l’économie qui a accompagné les débuts des cités-États grecques. La ville a été brusquement abandonnée au tout début du Ve siècle av. J.-C., juste avant l’entrée dans la période classique (510-323 av. J.-C.). Cet abandon soudain a figé un instantané de la vie quotidienne : les habitants ont laissé derrière eux leurs déchets – notamment d’abondants restes animaux et végétaux – ainsi que leur vaisselle en céramique, trop encombrante pour être emportée. Ces ensembles de céramiques, exceptionnellement bien conservés, nous ont permis de déterminer la fonction des différents bâtiments et des pièces qui les composaient.
Au sommet de la colline se trouvent plusieurs bâtiments publics, dont un édifice destiné aux repas communautaires. C’est là que les citoyens se réunissaient régulièrement pour festoyer et débattre des affaires de la cité. Plus bas, sur les terrasses, s’élevaient les demeures des élites.
Grâce à mon analyse de plus de 200 000 restes animaux provenant de ces différents espaces, il est possible de comparer, avec un niveau de détail inédit, les repas pris dans les maisons et les grands banquets publics. J’ai constaté que les mêmes espèces d’animaux, abattus au même âge, étaient consommées aussi bien dans les habitations que dans le bâtiment des repas communautaires : principalement des chèvres, puis des moutons, des porcs et des bovins.
Plus intéressante encore, la préparation de la viande différait selon qu’il s’agissait d’un banquet public ou d’un repas domestique. Lors des festins, des bouchers professionnels – probablement des prêtres chargés des sacrifices – découpaient les carcasses à l’aide de couperets. À la maison, en revanche, la viande était simplement tranchée au couteau.
On pourrait en conclure que les mêmes animaux étaient servis dans les deux contextes. Pourtant, les analyses isotopiques racontent une autre histoire. Les valeurs des isotopes du carbone relevées sur les animaux consommés dans les foyers correspondent aux variations des isotopes de l’oxygène mesurées à différents endroits d’une même dent, lesquelles reflètent les changements de saison. Cela indique que ces animaux étaient principalement élevés à proximité des exploitations agricoles locales et se nourrissaient de plantes dont la composition variait au fil des saisons.
En revanche, les animaux consommés lors des banquets publics présentent un profil très différent. Leurs valeurs isotopiques du carbone ne suivent plus les variations des isotopes de l’oxygène, mais évoluent en sens inverse. Ce schéma est caractéristique d’une transhumance entre les pâturages d’altitude en été et les plaines en hiver. D’autres animaux affichent, au contraire, des valeurs de carbone remarquablement stables tout au long de l’année, signe probable qu’ils étaient nourris avec des cultures fourragères produites spécialement à leur intention.
Ces résultats montrent que l’économie alimentaire de la Grèce antique était bien plus complexe que ne le supposaient les chercheurs. Les deux modèles d’élevage coexistaient : certains animaux étaient intégrés aux exploitations agricoles, tandis que d’autres appartenaient à des troupeaux gérés de manière plus spécialisée et mobile. Il semble même que la cohésion politique des cités-États ait reposé, en partie, sur ces grands sacrifices publics qui fournissaient de la viande à l’ensemble des citoyens, rendus possibles par la gestion collective et spécialisée de vastes troupeaux.
Ces conclusions offrent un regard nouveau sur les communautés qui ont donné naissance aux cités-États de la Grèce antique. Elles montrent que leurs membres coopéraient pour produire leur nourriture, se nourrir mutuellement et créer les conditions matérielles des banquets comme de la vie politique. Après tout, nous sommes définis non seulement par ce que nous mangeons, mais aussi par les personnes avec qui nous partageons nos repas… et, bien sûr, par ce que notre nourriture a elle-même mangé.
Flint Dibble a reçu un financement pour les analyses isotopiques dans le cadre d'une bourse individuelle des actions Marie Skłodowska-Curie de la Commission européenne (convention de subvention n° 101026314), au titre du projet de recherche ZOOCRETE.
27.06.2026 à 16:51
Hervé Cottin, Astrochimiste, Professeur au Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques (LISA), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche ou au pied de la tour Eiffel, il n’y aura pas de « jour de la révélation » hollywoodien proclamant la découverte d’une vie extraterrestre… Ce n’est pas ainsi que marche la science, et c’est tant mieux.
Dans son dernier film Disclosure Day, le réalisateur Steven Spielberg renoue avec une thématique qui lui est chère : la découverte de la vie extraterrestre. En règle générale, la vie extraterrestre décrite par Steven Spielberg est plutôt pacifique et curieuse à l’égard des humains. Rencontres du troisième type (1977) évoque la longue préparation à ce premier contact et l’invention d’un langage commun pour communiquer. Dans E.T. l’extraterrestre (1982), Spielberg inverse la dynamique de la menace avec un alien botaniste traqué par les humains – à rebours de l’archétype de l’envahisseur prédateur, présent par exemple dans la saga Alien inaugurée en 1979 par Ridley Scott.
Disclosure Day traite du « grand jour de la révélation, celui où nous apprenons que nous ne sommes pas seuls dans l’Univers ». Si, dans le film, l’existence d’extraterrestres est présentée comme un potentiel salut pour une humanité qui s’autodétruit, cette fiction est en phase avec une actualité bien réelle aux États-Unis, où le Congrès multiplie depuis 2022 les auditions officielles sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN, le nouvel acronyme remplaçant celui d’ovni), tandis que le Pentagone alimente un site consacré aux photos, vidéos et témoignages d’observations de PAN. Ces documents, qui me semblent peu convaincants et ne constituent pas de preuve formelle, semblent avoir transformé la perception de Steven Spielberg, qui affirme croire aux témoignages sur la vie extraterrestre.
Avec ce film, la formidable machinerie hollywoodienne ranime un vieux fantasme collectif : celui de la révélation soudaine, globale et définitive de l’existence d’une vie extraterrestre.
Pour quiconque pratique l’exobiologie, un domaine interdisciplinaire qui cherche à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin de mieux orienter notre stratégie pour la rechercher ailleurs, ce scénario d’une révélation soudaine et absolue relève de la pure commodité narrative. Il ne s’agit évidemment pas ici de faire une critique du film, que j’ai beaucoup apprécié à titre personnel, mais de rappeler que, dans la réalité scientifique, il n’y aura probablement pas de « Disclosure Day » : pas de consensus immédiat, pas de conférence de presse pour mettre un point final à l’angoisse de la solitude cosmique.
La quête du vivant ailleurs dans l’Univers est un chemin de patience extrême, qui est pavé de mesures d’anomalies et de controverses acharnées, et le restera.
L’histoire récente regorge déjà d’annonces où la communication institutionnelle a tenté de brûler les étapes.
Souvenons-nous de l’été 1996, lorsque le président des États-Unis Bill Clinton prit la parole pour annoncer que la météorite martienne ALH 84001 recelait de possibles traces de vie fossile. Le message était évidemment prudemment ciselé, ponctué d’appels à la prudence, mais l’impact médiatique fut planétaire. Puis, loin des caméras et des médias, au gré de contre-expertises et de publications contradictoires, les structures géochimiques observées furent expliquées par des processus ne nécessitant aucune activité biologique. L’annonce ne fut pas réfutée en un jour : elle s’est lentement dissoute dans le temps long d’un travail scientifique de longue haleine.
Un scénario relativement proche s’est reproduit en septembre 2020 avec l’affaire de la phosphine, une petite molécule de formule chimique PH₃, prétendument détectée dans l’atmosphère de Vénus. Une équipe annonçait, avec l’appui d’une publication scientifique, avoir mesuré la présence de ce gaz dans les nuages vénusiens à un niveau d’abondance inexplicable par les mécanismes géochimiques ou photochimiques connus, suggérant une possible activité biologique. Accompagnée d’un communiqué de presse titré « Indices de vie sur Vénus » et saluée par un tweet enthousiaste de l’administrateur de la Nasa de l’époque évoquant « la plus grande découverte » liée à la vie extraterrestre, la nouvelle a enflammé les médias. Dans la foulée, des financements privés ont même été annoncés pour lancer l’étude d’une mission spatiale spécifique.
Quelques années plus tard, que reste-t-il de cette annonce fracassante ? Des bases singulièrement fragiles : deux études indépendantes démontraient rapidement que la bande spectrale utilisée dans le domaine des ondes radio pour la détection n’était pas significative statistiquement, tandis que des observations complémentaires dans une autre gamme de longueur d’onde (infrarouge) ne confirmaient aucunement la présence de la molécule et abaissaient la limite supérieure de détection à un niveau 100 fois inférieur à ce qui avait été avancé. Le grand public, lui, est resté sur l’émerveillement du premier jour, ignorant que la controverse avait balayé l’hypothèse fantasmée d’une preuve de vie vénusienne.
Il n’est pas question ici de reprocher à une équipe scientifique de publier un résultat qu’elle estimait, en toute bonne foi, probablement pertinent. C’est d’ailleurs le principe de toute progression scientifique : un résultat nouveau, si surprenant soit-il, à partir du moment où il est étayé, reproductible, ou si les mêmes données peuvent être expertisées indépendamment (ce qui était le cas pour cet épisode vénusien), a vocation à être présenté à la communauté scientifique pour qu’il puisse être passé au crible des avis d’autres experts indépendants. Le communiqué de presse qui a été à l’origine de l’emballement médiatique était, par contre, probablement de trop…
Plus récemment encore, c’est l’exoplanète K2-18b qui a suscité beaucoup de bruit médiatique. En 2023, puis en 2026, une équipe scientifique, interprétant des mesures de composition atmosphérique de cette exoplanète par les télescopes spatiaux Hubble et James-Webb, a évoqué la présence de diméthylsulfure (DMS), une molécule qui, sur Terre, est fortement associée au vivant.
Les deux publications scientifiques sont à chaque fois légitimes, publiées dans des revues à comité de lecture, et soumises au débat contradictoire légitime quant à la validité ou non de la détection elle-même. À nouveau, la détection du DMS ne semble pas tenir la distance face à des contre-expertises indépendantes. De plus, quand bien même la molécule serait bel et bien détectée, d’autres processus que le vivant pourraient très bien en être à l’origine.
Cependant, à chaque fois, le mécanisme est identique : ces publications sont accompagnées d’un communiqué de presse, parfois de vidéos autopromotionnelles pour le moins étonnantes. On assiste aujourd’hui à l’émergence de ce que l’on pourrait appeler l’« exobiowashing », un pendant spatial exobiologique du greenwashing. De même que l’écoblanchiment environnemental sert à valoriser l’image de marque d’une entité et à détourner l’attention de ses pratiques polluantes, l’exobiowashing utilise le vernis de la vie extraterrestre pour doper artificiellement l’attractivité d’une recherche.
L’idée derrière ce terme est que, dans un contexte académique hautement compétitif, ajouter une phrase ou deux suggérant que telle ou telle détection moléculaire fait progresser la quête de la vie extraterrestre est une assurance presque absolue de voir un projet de communiqué de presse accepté. Cela garantit une grande visibilité personnelle et institutionnelle, génère des titres accrocheurs et des clics sur les écrans de nos smartphones.
Cette stratégie pose un dilemme déontologique. La fin justifie-t-elle les moyens ? La science ne devrait-elle pas demeurer fermement ancrée dans les faits avérés, plutôt que dans la spéculation marketing ?
Le véritable danger de cette accumulation d’annonces sensationnalistes réside dans le décalage abyssal entre la temporalité des médias et celle de la recherche.
Le public (dont je fais moi-même partie pour tout ce qui concerne les sujets extérieurs à mes domaines de recherche) consomme souvent l’actualité en scrollant rapidement, l’esprit traduisant rapidement le terme « habitable » par « habité ». On peut aussi confondre si facilement « matière organique » et « organisme vivant », tout comme on glisse sur une flaque d’eau liquide hypothétique à la surface d’une exoplanète lointaine pour l’associer à la promesse d’une forme de vie extraterrestre.
Le « Disclosure Day » aurait-il déjà eu lieu, infusé lentement à travers une succession de microfeux d’artifice médiatiques où rêves, fiction et science s’entremêlent dans une chasse au clic effrénée ? Si, dans l’esprit d’un grand nombre, la question de la vie extraterrestre est déjà réglée du fait de cette profusion d’annonces exagérées, comment pourrons-nous convaincre ce même public de la légitimité des dépenses futures indispensables pour construire les télescopes de nouvelle génération – ceux-là mêmes qui devront caractériser de manière rigoureuse la composition atmosphérique d’une exoplanète – ? Ou financer un retour d’échantillons martiens sur Terre (qui sera probablement indispensable pour savoir si la vie a un jour émergé sur notre voisine) ?
Début 2022, la mesure par le rover de la Nasa Curiosity d’un déséquilibre isotopique intriguant du carbone 13 par rapport au carbone 12 dans le sol martien n’a donné lieu à aucune conférence de presse grandiloquente, alors que sur Terre des mesures équivalentes sont classiquement associées à la photosynthèse (c’est-à-dire la vie). Les doutes et les incertitudes de la recherche ont été partagés en bonne intelligence avec les médias. C’est cette rigueur qui s’était déjà imposée après les espoirs déçus des missions Viking dans les années 1970, dont les promesses de détection immédiate avaient fini par mettre en sommeil les programmes martiens pendant près de vingt ans.
L’exobiologie avancera, mais à son rythme. Elle s’appuie sur un postulat communément accepté mais non démontré : la vie pourrait surgir là où l’eau liquide, la matière organique et l’énergie coexistent. Démontrer, nuancer ou infirmer ce socle exige de croiser les expertises de géochimistes, géologues, chimistes, microbiologistes et d’astronomes… Une preuve de vie en dehors de la Terre ne prendra probablement jamais la forme d’un flash spécial d’information avec un signal indubitable. Elle se présentera sous la forme d’un faisceau d’indices ténus, d’une raie d’absorption contestée sur un spectre, d’une anomalie chimique que des analyses contradictoires mettront peut-être des décennies à valider ou à balayer.
À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche, la tour Eiffel, la Cité interdite ou la pyramide de Gizeh, il n’y aura pas de « Disclosure Day » hollywoodien pour une annonce de découverte de vie extraterrestre, et c’est tant mieux. Le dialogue scientifique, avec ses disputes fécondes, ses doutes et ses réfutations, est infiniment plus passionnant que n’importe quel secret d’État éventé.
Sans renoncer à l’émerveillement des histoires extraordinaires sur grand écran, nous devons aussi apprendre à savourer le goût de la nuance scientifique plutôt que les illusions de la communication. C’est à ce prix que la science préservera sa crédibilité et que l’exploration de notre place dans l’univers restera une authentique aventure scientifique.
Pour en savoir plus sur l’exobiologie, Hervé Cottin a dirigé avec Muriel Gargaud la publication du Grand Livre de l’exobiologie, édité chez Belin Éducation (2025), et contribué à un site web pédagogique sur le sujet, avec d’autres spécialistes : AstrobioEducation.
Hervé Cottin est membre de la Société Française d'Exobiologie et préside la commission d'exobiologie de l'Union Astronomique Internationale. Ses recherches sont financées par le Centre national d'études spatiales (CNES), le CNRS, l'Agence nationale de la recherche (ANR), la région Île-de-France, la BPI ainsi que l'UPEC.
27.06.2026 à 16:46
Marie Janot Caminade, Docteure en science politique, chercheuse à l'Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris Nanterre
Accéder à un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un parcours d’obstacles. Pour les femmes qui deviennent mères avant d’y parvenir, la route se complique encore plus. Certaines tentent de devenir des chercheuses totales, cumulant tous les rôles, mais à quel prix et pour combien de temps ?
Comment encourager les femmes à se tourner vers des carrières scientifiques ? Ces dernières années, un certain nombre d’initiatives de mentorat ou d’information ont été mises en place pour inciter lycéennes et étudiantes à étudier les maths, la physique ou encore les sciences de l’ingénieur, alors qu’elles restent sous-représentées dans ces filières. L’une des dernières actions de grande ampleur est le plan Filles et maths, lancé en 2025, incluant notamment un travail sur les biais de genre, la mise en place de « rôles modèles » ou des classes à horaires aménagés.
Ce plan suscite néanmoins des critiques : si les femmes restent sous-représentées dans certaines disciplines, elles demeurent aussi minoritaires aux postes les plus élevés de l’ensemble du monde académique, des mathématiques aux sciences sociales.
Les inégalités de genre ne se limitent donc pas à l’accès aux études scientifiques : elles traversent l’ensemble des carrières universitaires et conduisent de nombreuses femmes à quitter l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) avant leur titularisation. Cette fuite s’explique par plusieurs facteurs parmi lesquels la maternité occupe une place importante. Une enquête menée au Danemark montre ainsi qu’une femme sur trois abandonne sa carrière scientifique après la naissance de son premier enfant, contrairement aux hommes.
L’enquête que je mène auprès de doctorantes et de docteures en sciences sociales met en lumière les difficultés rencontrées par les femmes devenues mères avant leur titularisation. Depuis les années 1980, les exigences de recrutement se renforcent : il faut rédiger une bonne thèse, publier régulièrement, participer à des événements scientifiques et s’investir dans la vie des laboratoires. Une grande partie de ce travail relève du hope labour, c’est-à-dire d’un travail non rémunéré effectué dans l’espoir d’une embauche future.
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Dans ce contexte, se dessine ce que l’on pourrait appeler le mythe de la « chercheuse totale ». Celui-ci repose sur une double injonction : être une scientifique productive (sans forcément percevoir de rémunération) tout en incarnant l’idéal de « la femme », à la fois professionnelle efficace, compagne dévouée et mère investie.
Or, cet idéal de la « chercheuse totale » se heurte aux conditions concrètes du travail scientifique et à celles de la maternité.
Pour devenir des chercheuses totales, les mères non titulaires réorganisent leur vie. Certaines cumulent plusieurs journées de travail en une : emploi alimentaire, enseignements en vacation, travail scientifique gratuit et charges parentales. Ce rythme contraint souvent les femmes à travailler dans l’urgence, parfois au détriment de la quantité et de la qualité de leurs travaux scientifiques.
D’autres femmes choisissent le chômage ou le congé parental et lient ainsi leur carrière à celle de leur conjoint quand il dispose de revenus suffisants. Si cette stratégie de linked career est favorable à la production scientifique quand on a un enfant, elle crée aussi une dépendance matérielle susceptible d’aboutir à des violences sexistes et sexuelles au sein du couple. Jeanne, docteure et mère d’une petite fille, témoigne ainsi :
« Je me sens parfois obligée [d’avoir des rapports sexuels]. Je me dis “Je le lui dois bien” et lui me le fait entendre aussi. »
Dans un contexte professionnel, où chaque moment doit être rentabilisé, les congés maternité, parentaux ou pour enfant malade deviennent eux-mêmes des temps de travail scientifique.
Rebecca raconte, par exemple, avoir continué la rédaction de sa thèse pendant l’hospitalisation de son fils en urgence. Cette situation nourrit un sentiment de double culpabilité : les enquêtées estiment n’être jamais à la hauteur, ni comme mères ni comme chercheuses. Joana explique :
« J’ai pris un congé parental pour bosser, mais je m’en veux de travailler quand je vois mon fils à côté de moi. »
À l’inverse, certains pères non titulaires bénéficient d’un bonus académique de paternité. La répartition genrée des tâches domestiques et parentales ainsi que l’usage des congés paternité leur permettent parfois de consacrer davantage de temps à leurs recherches. Marion rapporte à cet égard les propos de son conjoint, docteur en histoire : « J’ai bouclé près de deux articles en un mois de congé paternité ! »
Même lorsqu’elles réorganisent leur vie pour assurer leur activité scientifique, les mères non titulaires se heurtent à des mécanismes de disqualification de la part de leurs pairs.
Certaines remarques formulées sous couvert de bienveillance les renvoient à leur maternité : « Tu devrais passer plus de temps avec tes enfants », « Tu dois leur manquer » ou encore « Il est où ton enfant ? »
D’autres collègues, souvent des femmes titulaires, normalisent les difficultés que les mères non titulaires rencontrent pour concilier maternité et travail scientifique, en les présentant comme des épreuves inévitables. Comme le rapporte Louise, une collègue lui a expliqué :
« Ce que tu vis est normal, c’est le parcours du combattant. On est toutes passées par là. »
À travers ces discours qui se veulent réconfortants, les contraintes liées à la maternité apparaissent comme un rite initiatique obligatoire pour devenir une chercheuse totale.
Du fait de la concurrence croissante dans l’ESR, la maternité de certaines devient le prétexte de leur mise à l’écart par d’autres. Certaines enquêtées racontent avoir été écartées d’événements scientifiques au prétexte qu’elles avaient désormais « mieux à faire » avec leurs enfants.
Quand elles prennent la parole au cours de réunion entre précaires, leurs difficultés à concilier travail scientifique et maternité sont disqualifiées au motif qu’elles « savaient » ce qu’impliquait le fait d’avoir un enfant avant la titularisation.
Les contraintes liées à la maternité sont enfin invisibilisées derrière des critiques portant sur un prétendu manque de productivité scientifique. Celles-ci apparaissent dès la grossesse, à travers des remarques sur l’apparence physique des femmes non titulaires et sur leur supposée mauvaise gestion du stress lors d’échéances importantes pour leur carrière.
Anouk raconte qu’après une audition pour un poste de maîtresse de conférences, qu’elle a passée alors qu’elle était enceinte, une membre du jury qui disait vouloir l’aider, lui a « rappelé » que les comités recherchaient des gens « sympas avec qui discuter à la machine à café », avant de lui prodiguer le conseil suivant :
« Vous êtes enceinte ? Vous étiez pâle. Il faudrait mettre du rouge aux joues la prochaine fois pour ne pas faire mauvaise impression. »
Les reproches portent également sur les trajectoires académiques : l’absence à certains congrès organisés pendant les vacances scolaires des enfants, l’exercice d’emplois alimentaires ou le fait de ne pas développer d’autres objets de recherche que celui de la thèse sont fréquemment associés à un manque d’engagement scientifique, occultant alors les contraintes économiques et familiales auxquelles ces femmes sont confrontées.
Face à l’impossibilité d’atteindre l’idéal de la chercheuse totale, de nombreuses enquêtées finissent par intérioriser leurs difficultés comme des échecs individuels et abandonnent progressivement le milieu universitaire.
Cet éloignement résulte en réalité de contraintes structurelles qui rendent difficile la conciliation entre maternité et carrière académique. Élodie exprime à cet égard un sentiment d’épuisement :
« Je suis comme Sisyphe ! Je suis condamnée à faire un travail qui ne sera jamais reconnu, qui ne débouchera jamais sur rien parce que j’ai eu un enfant à la fin de la thèse. »
Dans ce contexte, dans l’enseignement supérieur et la recherche, ce ne sont pas des plans comme le plan Filles et maths qui suffiront à réduire les inégalités. C’est, plus largement, l’ensemble des critères de titularisation qu’il faudrait repenser.
Les exigences actuelles favorisent celles et ceux qui disposent de ressources matérielles et d’un temps suffisants, au détriment des personnes confrontées à des contraintes familiales, sociales ou économiques. Cette mise à l’écart n’est pas seulement inégalitaire : elle est néfaste pour la recherche elle-même. En se privant de certains talents, on se prive aussi de certains savoirs.
Marie Janot Caminade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.