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23.06.2026 à 16:18

Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ? Ce que révèle une enquête au cœur des collectifs

Max Bouyssières, Chargé de projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées

Anne-Claire Jolivet, Directrice opérationnelle Recherche Valorisation Science avec et pour la société, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées

Bertrand Jouve, Mathématicien, Directeur de Recherche CNRS, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées

Charlène Rivière, Chargée de programme Science et Société - TIRIS, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées

Nicolas Dietrich, Professeur des universités en génie des procédés, INSA Toulouse

Philippe Terral, Sociologue - CreSco - Vice-Président Science Avec et Pour la Société, Université de Toulouse

Associer scientifiques et citoyens pour produire des connaissances : l’idée séduit, voire enthousiasme. Mais comment ces collectifs fonctionnent-ils réellement ? Une enquête, menée en Occitanie, lève le voile.
Texte intégral (2719 mots)
En impliquant des citoyens dans la production de connaissances, les frontières entre la science et la société se redéfinissent. Charlène Rivière, Fourni par l'auteur

Associer scientifiques et citoyens pour produire des connaissances : l’idée séduit, voire enthousiasme. Mais comment ces collectifs fonctionnent-ils réellement ? Une enquête, menée en Occitanie, lève le voile.


Les recherches menées avec la société sont-elles l’affaire de tous ? Que disent réellement les faits ? Notre enquête, portant sur des projets de recherche menés avec des structures diverses – principalement des associations, des entreprises et des collectivités –, montre que les femmes scientifiques y sont très majoritairement engagées. Les collectifs observés sont en outre largement construits à partir de liens interpersonnels préexistants. Si une part importante du travail de recherche est souvent menée en commun, tous ces acteurs ne prennent pas en charge les mêmes tâches. L’enquête révèle en effet que, bien que les orientations soient souvent discutées collectivement, l’analyse des données recueillies demeure par exemple largement assurée par les scientifiques. Pourtant, ces formes de production de connaissance sont diverses et il serait probablement vain de tenter de les enfermer dans un cadre unique.

Alors, pourquoi et comment s’organise un tel partage ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié la façon dont ces collectifs fonctionnent, et dans quelles conditions.

Faire de la science « avec et pour » la société : de quoi parle-t-on ?

Les sciences et les recherches participatives remontent bien au-delà de l’époque contemporaine, et correspondent à l’engagement d’acteurs non scientifiques de métier dans la production de connaissances. Au Japon, par exemple, les dates de floraison des cerisiers – sakura – sont consignées depuis plus de mille ans par des habitants et des érudits. Aujourd’hui, ces démarches prennent des formes variées, allant de la collecte citoyenne de données à la participation à d’autres étapes de la recherche.

Par exemple, Vigie-Nature mobilise des volontaires pour suivre la biodiversité à l’échelle internationale ; Galaxy Zoo permet à des internautes de classer des galaxies à partir d’images astronomiques ; en France, le projet La Grande Synchr’EAU mobilise également des citoyens pour mesurer simultanément la qualité de l’eau et produire des données scientifiques à grande échelle.

Nous sommes confrontés à une grande diversité de pratiques, allant du simple recueil de données jusqu’à la définition conjointe des questions de recherche, des méthodes, de l’analyse des résultats et de leur valorisation. Elles interrogent le partage qui a pu être établi entre « sachant » et « non sachant », « théoriciens » et « praticiens », dans la période contemporaine, qui a vu fortement se développer l’activité scientifique sous la forme de disciplines très diverses et de plus en plus spécialisées.

Ouvrir la « boîte noire » des collectifs producteurs de connaissances

Notre enquête, conduite à Toulouse, repose sur l’analyse de 21 réponses recueillies par questionnaire auprès des 53 (co)porteurs et référents de 29 projets de corecherche menés très largement en Occitanie. Elle dresse un panorama des pratiques et des ressentis de ces acteurs. Leurs projets mobilisent 54 organisations non académiques et 34 laboratoires de recherche.

Dispersion des 88 organisations qui composent les 29 collectifs de corecherche, lauréats des deux dispositifs étudiés, selon leur statut académique ou non-académique. Fourni par l'auteur

Ces projets abordent 7 grandes thématiques : « Agroécologie, alimentation et pratiques alimentaires », « Santé, corps et contexte », « Participation, gouvernance et aide à la décision », « Apprentissages, transmission et appropriation des savoirs », « Habiter, territoires et transitions locales », « Humanités, imaginaires et récits contemporains » et « Milieux naturels et dynamiques écologiques ».

Deux premiers constats émergent de l’enquête :

Des collectifs issus de relations antérieures : la moitié des répondants indiquent que leurs collectifs de co-recherche se sont formés à partir de liens interpersonnels préexistants, très souvent entre femmes : des liens professionnels datant d’au moins un an.

Une présence féminine importante : environ deux tiers des enquêtés sont des femmes, un pourcentage qui nécessite une analyse plus approfondie pour en évaluer la significativité car il pourrait seulement s’agir d’une représentativité disciplinaire et institutionnelle due au pourcentage élevé de Maîtres de Conférences qui sont des femmes dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales.

Comment les rôles sont-ils répartis ?

Dans la lignée du rapport de recherche sur le projet Initiatives de recherches collaboratives Toulouse – porté par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse de 2018 à 2022 et visant à recenser et mieux comprendre les collaborations entre sciences et « société civile non marchande » en Occitanie-Ouest –, l’enquête met en lumière une collaboration effective, mais asymétrique selon les étapes de la démarche de production de connaissances.

Quatre étapes sur cinq ont vocation à être partagées entre scientifiques et partenaires : la définition des problèmes, le choix des terrains et/ou de la population d’étude, la collecte des données et la diffusion. Dans les faits, la collecte et l’analyse des données restent principalement l’apanage des scientifiques, tandis que l’accès aux terrains ou aux populations d’étude est souvent initié et facilité par les acteurs de la société.

Pour que des acteurs aux cultures professionnelles différentes puissent se comprendre, s’organiser et se coordonner, des méthodes d’accompagnement, souvent regroupées sous le terme « intermédiation », sont évoquées comme utiles, voire nécessaires. Pourtant, dans notre enquête, cette fonction – et le panel de compétences qu’elle requiert – repose presque toujours sur une seule personne, le porteur de projet « principal », rarement formé à ce rôle. Former à l’intermédiation pour mieux accompagner des collaborations hybrides semble donc constituer un levier majeur pour un bon déploiement des projets.

Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ?

L’enquête montre que les activités des collectifs de corecherche étudiés ne relèvent ni d’un effet d’affichage ni d’un simple engouement passager. Dans la grande majorité des cas, les relations entre scientifiques et partenaires sont jugées fréquentes et complémentaires. Les projets favorisent des apprentissages réciproques et un enrichissement intellectuel en lien avec un climat de confiance : « Le travail collaboratif avec les scientifiques permet d’affiner le regard sur le sujet complexe de la corecherche et de tenter de partager la démarche avec les habitants concernés » selon un partenaire extra-académique, référent du projet. La qualité des savoirs et celle des relations semblent aller de pair :

« La corecherche impose un rythme plus lent, mais nécessaire, pour permettre l’émergence de relations de confiance et de véritables échanges. Le respect des temporalités de chacun […] est un facteur clé de réussite », selon un chercheur, porteur de projet.

Mais ces dynamiques ne vont pas de soi. L’ambition affichée d’une symétrie d’engagement, avec des compétences différentes, dans la plupart des étapes de production des connaissances ne résiste pas aux descriptions issues de notre enquête. La diversité des formes de collaborations est une richesse qui reconnaît la diversité des compétences et des savoirs des « non-scientifiques ». Observer cette pluralité permet d’interroger les partages que notre société a établis entre « sachant » et « non-sachant », entre « théorie » et « pratique ».

La diversité observée est aussi celle du caractère « situé » et « ancré » dans des contextes et des territoires de connaissances collectivement produites. Que l’on parle de la co-élaboration de questions de recherche ou de la co-interprétation des données collectées, l’enjeu principal de ces partenariats est la production de connaissances utiles pour éclairer, voire résoudre, un problème concret.

Par exemple, coconstruire une solution biomimétique s’inspirant des castors pour ralentir l’assèchement prématuré de cours d’eau nécessite une symbiose entre les savoirs symboliques des scientifiques et les savoirs pratiques des personnes concernées – locaux, militants, etc. –, ainsi qu’une volonté d’agir commune. L’apport des partenaires « non scientifiques » est alors décisif aux côtés du travail des scientifiques, habitués à produire des connaissances généralisables, mais qui s’éloignent ainsi parfois d’un ajustement à la spécificité de l’écosystème. En ce sens, les discussions, échanges, voire confrontations, entre ces acteurs aux profils divers procèdent souvent par tâtonnements et ajustements progressifs, nécessitant une capacité d’adaptation des scientifiques et des non-scientifiques. Les compétences spécialisées de chacun peuvent être davantage exploitées, notamment : d’une part, la connaissance du contexte des partenaires et, d’autre part, les capacités de formalisation et d’écriture des scientifiques, habitués à publier et à communiquer.

Pour autant, cette diversité révèle aussi des situations d’expérimentation, souvent menées en dehors des sentiers battus de nos institutions, confrontées à d’importantes contraintes et incertitudes. Ces collaborations reposent sur des disponibilités construites dans le cadre d’autres activités, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Car les moyens humains – compétences et personnels pour animer les échanges, gérer administrativement les projets, etc. – et matériels – ressources financières pour les besoins d’enquête, de formalisation et de diffusion des résultats, pour assurer la disponibilité des participants tout au long du processus, etc. – permettant de se consacrer pleinement au déploiement de ces collaborations hybrides font souvent défaut.

Les chercheurs, comme les partenaires, ne sont pas forcément formés, prêts et suffisamment disponibles pour vivre ces collaborations et en assurer le maintien dans la durée. Et ce, d’autant plus que leurs activités sont marquées par des modes de fonctionnement, des objectifs, et des temporalités différentes. Est également pointée la question de la reconnaissance de ces activités par les institutions, notamment dans les carrières professionnelles, que l’on parle des scientifiques ou de leurs partenaires.

Faire de la science avec et pour la société est possible et fécond, tant pour faire avancer la connaissance en elle-même que pour contribuer à résoudre des problèmes rencontrés. Toutefois, cette démarche nécessite des compétences qui ne sont pas aujourd’hui usuelles dans la production de connaissances. Notre enquête montre qu’il n’y a pas qu’une façon de faire collectif, ni une seule méthode ou démarche qui doit s’imposer. Étudier de près la diversité de ces modes de collaboration, en suivant leur déploiement dans leurs conditions concrètes d’organisation et de partage, nous semble essentiel pour mieux accompagner ces collectifs et bénéficier de connaissances complémentaires à celles produites par les canaux plus habituels de la sphère académique.


Les auteurs remercient les membres du comité de ressources de l’Observatoire, ainsi que les cochercheurs ayant participé à l’enquête, sans qui celle-ci n’aurait pas été possible. L’enquête sociologique, exploratoire et compréhensive, menée par l’observatoire Science avec et pour la société (SAPS) de la Communauté d’universités et établissements de Toulouse, dont fait état cet article, est issue de l’analyse des 21 réponses à un questionnaire destiné aux 53 (co)porteurs et référents des 29 projets de recherche participative sélectionnés et accompagnés dans le cadre des deux dispositifs 2024 du comité de programme « Science et société » du projet Toulouse Initiative for Research’s Impact on Society (TIRIS) : l’appel à projets « Co-recherche avec la société » et l’appel à manifestation d’intérêt de sa Boutique des sciences.

The Conversation

Max Bouyssières est chargé du projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), un dispositif financé par TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d'universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Jolivet Anne-Claire est directrice opérationnelle Recherche, Doctorat, Valorisation et responsable du service Science avec et pour la Société à la Comue de Toulouse.

Bertrand Jouve est le Responsable Scientifique et Technique de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie, et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Charlène Riviere est chargée du programme "Science-Société" de TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d'universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Nicolas Dietrich est président du comité de programme « Science et société » de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Philippe Terral est Vice-Président Science Avec et Pour la Société (SAPS) de la COMUE (Communauté d'universités et établissements) de Toulouse

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23.06.2026 à 16:17

Quand les réseaux sociaux incitent les jeunes femmes à tourner le dos à la pilule contraceptive

Jennifer Takhar, Associate Professor of Marketing, SKEMA Business School

Anna Schneider-Kamp, Associate Professor, University of Southern Denmark

Sur Instagram, TikTok ou YouTube, se développe une soi-disant contre-expertise face au discours médical sur la pilule contraceptive, sans que soit vérifiée la fiabilité des informations diffusées.
Texte intégral (1971 mots)

L’essentiel

  • La pilule contraceptive est en recul. En France, désormais, chez les femmes de 18 à 49 ans, le dispositif intra-utérin (DIU, surnommé « stérilet ») est désormais le moyen de contraception le plus utilisé.
  • Autour de hashtags comme #MyPillStory, les réseaux sociaux sociaux deviennent des points de ralliement numériques pour partager des expériences sur la pilule. S’y développe une soi-disant contre-expertise face au discours médical, sans que soit vérifiée la fiabilité des informations diffusées.
  • Une étude, fondée sur des entretiens ainsi que sur l’analyse des espaces numériques que représentent les réseaux sociaux, décrypte cette tendance qui aide les femmes à reprendre le pouvoir sur leur corps, mais qui risque de les détourner d’une prise en charge prodiguée par des professionnels de santé formés au conseil, à l’accompagnement et à la prévention en matière de contraception.

Depuis plus de soixante ans, la pilule contraceptive orale combinée (COC) s’est imposée comme le symbole ultime de la libération féminine : une innovation médicale majeure ayant dissocié sexualité et procréation, et profondément transformé le paysage social du XXᵉ siècle.

Pourtant, dans les arènes numériques des réseaux sociaux, cet héritage semble aujourd’hui systématiquement remis en cause. Un bouleversement majeur est en cours dans la manière dont les jeunes femmes perçoivent les risques pour la santé, l’autorité médicale et même la chimie de leur propre corps.

Le recul de la pilule contraceptive

Les données sont sans équivoque. En Europe occidentale, les taux de prescription de la pilule chutent fortement. En Allemagne, les chercheurs ont même forgé un terme pour décrire ce phénomène : Pillenmüdigkeit, ou « fatigue de la pilule ». Entre 2011 et 2018, l’usage de la pilule diminue, par exemple de 16 % chez les jeunes Allemandes, tandis que l’utilisation du préservatif augmente nettement. Au Danemark, entre 2010 et 2019, on observe une forte diminution de l’utilisation de la pilule. Elle est compensée, mais seulement de manière transitoire, par une augmentation du recours aux méthodes contraceptives réversibles de longue durée d’action, notamment les dispositifs intra-utérins hormonaux.

En France, on constate également un recul de la pilule contraceptive. Le dispositif intra-utérin est devenu la méthode la plus utilisée (par 27,7 % des femmes de 18 à 49 ans qui avaient recours à un moyen de contraception), suivie par la pilule contraceptive (26,8 %) et le préservatif (18,6 %).

Qu’est-ce qui a changé ? La réponse réside dans la « construction sociale des dangers », alimentée par l’ère des réseaux sociaux.

Des entretiens approfondis menés auprès de 19 jeunes femmes et d’une observation extensive des espaces numériques illustrent l’émergence d’un écosystème digital dans lequel l’autorité traditionnelle du gynécologue serait progressivement en train d’être remplacée par l’« expérience vécue », jugée plus authentique, des influenceuses et des pairs. À noter que cette étude a été menée auprès d’Allemandes et de Danoises.

Pour le cas particulier de la France, on observe que les attitudes négatives à l’égard de la pilule contraceptive se sont renforcées depuis le début des années 2010, notamment à la suite de controverses médiatisées (« the French pill scare ») qui ont contribué à une baisse de confiance dans la contraception hormonale et à une diversification des pratiques contraceptives.

Retours d’expériences de consultations chez le médecin

La révolte commence souvent dans le cabinet médical. Les patientes décrivent une expérience répétitive et clinique, où la pilule est prescrite « sans grande hésitation ». Anne, l’une des participantes à l’étude, se souvient :

« Elle m’a simplement donné une ordonnance pour la pilule », sans discussion sur les alternatives ni sur les effets secondaires.

Pour de jeunes femmes qui considèrent leur santé comme un projet de vie central, cette approche routinière est perçue comme une négation de leur capacité d’agir.

Ce sentiment de négligence conduit à une profonde « délégitimation » des professionnels de santé. Dans l’étude, les patientes ne voient plus leurs médecins comme des experts neutres. Certaines personnes interrogées évoquent même une forme de cynisme, suggérant que les médecins prescriraient la pilule pour des « raisons financières » ou par refus d’entrer dans la complexité des besoins individuels.

Lorsque l’autorité médicale ne permet plus le dialogue, ces jeunes femmes se tournent vers des « réseaux de soutien féminisés » présents sur Instagram, TikTok ou YouTube. Les plateformes de ces médias sociaux constituent d’importants espaces de soutien informel pour les personnes souhaitant arrêter la pilule contraceptive, en diffusant des témoignages personnels, des récits d’effets secondaires et des conseils de transition vers des méthodes non hormonales.

Ces contenus, largement portés par des utilisatrices et des influenceurs plutôt que par des professionnels de santé – et donc non validés scientifiquement –, contribuent à normaliser l’arrêt de la pilule et à renforcer des perceptions critiques à l’égard de la contraception hormonale, en particulier chez les jeunes femmes.

Des réseaux sociaux présentés comme des « contre-experts »

Dans l’univers des réseaux sociaux, l’information n’a plus besoin d’être recherchée : elle trouve elle-même son public. Des hashtags comme #MyPillStory (« Mon histoire avec la pilule »), #StopThePill (« Arrêter la pilule »), #HormoneFree (« Sans hormone »), #NaturalBirthControl (« Contrôle naturel des naissances ») sont devenus des points de ralliement numériques autour desquels les utilisatrices partagent des récits souvent éprouvants – dépression, prise de poids ou encore sentiment de « lever d’un voile » après l’arrêt de la pilule. Pour une génération qui valorise le bien-être global, ces témoignages pèsent parfois davantage que l’assurance d’un médecin affirmant que la pilule est « sûre ».

« Si un médecin homme vous dit que ça ne fait pas mal, et que moi je vous dis que si – je pense que vous devriez davantage me faire confiance », explique Zarah, une participante à l’étude, qui a le sentiment croissant que l’expérience sensorielle personnelle prime sur les données cliniques.

Ce déplacement marque l’émergence de ce qui est présenté comme une « contre-expertise », sans l’être puisque les personnes qui se prononcent n’ont pas de formation médicale et ne sont pas habilitées à prodiguer des conseils de santé.

L’étude rend compte de situations dans lesquelles de jeunes femmes arrivent désormais aux consultations munies de listes de combinaisons hormonales, d’effets secondaires et de méthodes alternatives qu’elles ont elles-mêmes recherchées en ligne.

Sur Instagram, un vocabulaire négatif autour de la pilule

En France, la perception du « risque » évolue selon les réseaux sociaux, quand l’Agence officielle du médicament indique que « la pilule est une méthode très efficace (à plus de 90 %) » et qu’elle « peu[t] provoquer des effets indésirables. Ils ne surviennent pas systématiquement chez toutes les femmes. »

L’étude suggère que les réseaux sociaux, eux, ont déplacé l’attention. Au lieu de se concentrer sur ces événements rares, mais potentiellement sérieux, les discussions portent désormais sur des « effets secondaires moins graves mais indésirables » qui affectent le bien-être mental et social au quotidien (variations d’humeur, maux de tête ou perte de libido).

Sur des plateformes comme Instagram, la pilule est de plus en plus souvent décrite à travers un vocabulaire négatif : « risquée », « nocive », voire « toxique ». Le mot même d’« hormones » devient porteur de danger. Certaines participantes à l’étude décrivent la prise de la pilule comme une « injection massive d’hormones », percevant le médicament comme une « force redoutable », qui « perturbe le cerveau des femmes ».

Cette « construction sociale des risques » fait apparaître la pilule comme une menace qui serait plus importante pour le soi-disant « équilibre naturel » d’une personne que le risque d’une grossesse non désirée. Et ce, sans s’appuyer sur les compétences de médecins, sages-femmes, psychologues ni d‘autres spécialistes formés à accompagner les femmes dans ce genre de situations qui ont à voir avec la santé physique et mentale.

Des boucles d’activation et de conditionnement

Les chercheurs ont synthétisé ces résultats dans un cadre d’analyse consacré à la « formation des attitudes liées à la santé ». Selon eux, les réseaux sociaux fonctionnent à travers deux boucles :

1. La boucle d’activation : elle renforce le sentiment des femmes de pouvoir agir, ces dernières ayant l’impression de développer leurs connaissances en matière de santé, en les encourageant à développer une soi-disant contre-expertise et à s’engager dans l’activisme numérique.

Si cet empowerment numérique peut aider à reprendre le contrôle de son corps, il introduit également de nouveaux risques. L’érosion de l’autorité médicale peut exposer les jeunes femmes à la désinformation et aux discours alarmistes.

À ce propos, l’étude suggère qu’une simple amélioration en matière de communication médicale pourrait ne pas suffire à inverser la tendance, puisque le socle même de la confiance repose désormais sur les communautés numériques.

2. La boucle de conditionnement : elle déplace la confiance depuis les institutions médicales vers les pairs, au risque d’enfermer certaines femmes dans des choix spécifiques par l’intériorisation d’« histoires d’horreur » partagées ou d’informations erronées, voire de désinformation partagée par leurs pairs.

Alors que la pilule contraceptive, « emblème de la libération des femmes » connaît une remise en question sans précédent, un véritable déracinement de l’autorité médicale est à craindre. À l’ère des réseaux sociaux, le choix contraceptif n’est plus seulement une décision médicale : il devient une interaction stratégique au sein d’un réseau mondial de pairs numériques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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23.06.2026 à 16:17

Violences sexuelles sur mineurs : deux siècles de bruit médiatique et d’inertie

Anne-Claude Ambroise-Rendu, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Malgré les révélations qui éclatent régulièrement dans l’actualité à leur sujet, les violences sexuelles sur mineurs restent invisibilisées dans la société.
Texte intégral (2019 mots)

Malgré les révélations qui éclatent régulièrement dans l’actualité à leur sujet, les violences sexuelles sur mineurs restent invisibilisées dans la société, et la protection au quotidien des enfants et des adolescents reste défaillante. Remise en perspective de cette inertie, qui persiste face à la libération de la parole, alors que des associations continuent de se mobiliser chaque semaine en mémoire de la jeune Lyhanna, retrouvée morte dans le Gers, le 4 juin 2026.


La déferlante médiatique du traitement de l’affaire Lyhanna témoigne de l’incapacité qui est toujours et encore celle de notre société à entendre, à voir et donc à répondre à la question des violences sexuelles exercées sur les mineurs.

Elle rappelle aussi ce qu’ont été les flux et les reflux qui ont marqué l’histoire des révélations médiatiques de ces violences. Pour spectaculaires qu’elles aient été, elles ont eu peu d’effets pratiques quant à la protection au quotidien des enfants et adolescents.

Des victimes effacées par le bruit médiatique ?

Ce crime et sa découverte provoquent la stupeur pourtant, la « révélation » n’est pas inédite.

Déjà, le 19 août 1988, au journal télévisé de 20 heures sur Antenne 2, la journée d’information sur les violences sexuelles subies par les enfants impulsée par Hélène Dorlhac, secrétaire d’État à la famille, était annoncée par Christine Ockrent en ces mots, sur un ton grave :

« Il faut en parler, il faut oser en parler, malgré la gêne, les tabous et le risque aussi de briser des silences qui ne sont pas toujours ceux de l’ignorance. Les enfants aussi sont victimes des perversités et des violences sexuelles dans des proportions qu’on ose à peine imaginer : une fille sur quatre, un garçon sur huit. »

Après les évocations régulières, faites par la Gazette des tribunaux, au début du XIXᵉ siècle, des affaires de criminalité sexuelle sur mineurs, la fin du siècle donnait au sujet, par la voie de la presse généraliste et notamment de la presse populaire, une visibilité réelle. Autour de 1898 et du vote de la loi sur la répression des violences, voies de fait, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants, les récits d’abus sexuels et d’incestes se multipliaient dans les colonnes de faits divers, conjuguant euphémisme et moralisme sans s’intéresser de près aux victimes de ces actes « immoraux » et « odieux ».

Interview d’Anne-Claude Ambroise-Rendu sur la littérature et la prise de conscience des violences sexuelles sur mineurs (Association Stop aux violences sexuelles, 2017).

Outre que le soupçon pesait très lourd alors sur la parole de l’enfant, les effets à long terme du crime n’étaient guère envisagés. De surcroît, les journaux privilégiaient nettement les affaires sanglantes, et donc les viols suivis d’assassinats, et passaient encore assez largement sous silence l’ordinaire plus quotidien des violences sexuelles perpétrées dans le cadre supposé protecteur des relations familiales ou de voisinage, c’est-à-dire l’attentat à la pudeur sans violence.

Les deux premiers tiers du XXᵉ siècle ne dérogent pas à cette règle de l’ellipse, qui élimine en quelque sorte les victimes de la scène d’un drame avant tout perçu comme une atteinte à la morale sociale et à l’honneur, et les médias abordent même sensiblement moins le sujet. Néanmoins, en 1948, le Monde, relatant le viol et le meurtre d’une petite fille de 9 ans, reconnaît que le « drame [est] hélas assez banal en soi ».

Mais cette banalité-là reste encore largement liée au meurtre : la pédocriminalité n’est pas clairement identifiée comme telle par la presse.

Le tournant des années 1980

Radio et télévision entrent en lice à la fin des années 1970 et se font l’écho du vaste débat qui anime une partie de la société. En libérant la parole et les corps, les années qui suivent Mai-68 marquent une rupture incitant les médias à explorer les silences de l’intimité et à dénoncer les tabous.

La publicité nouvelle faite à la pédophilie et à sa défense prend une dimension politique : en l’inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral, les défenseurs d’une pratique pédophile exempte de violence et de contrainte tentent de lui attribuer une légitimité et d’en faire une véritable culture. Les enfants ont aussi droit à la sexualité, clament-ils, donnant de fait davantage de visibilité à la question.

Le climat change nettement avec les années 1980 : la famille est revalorisée et la protection de l’enfance redevient un souci majeur. Les voix dissidentes des années précédentes se taisent peu à peu.

En 1986, lors des débats des Dossiers de l’écran, Alain Gérôme donne directement et conjointement la parole à trois femmes ayant été victimes de pères ou de frères incestueux ou ayant dénoncé les agissements d’un époux incestueux, parmi lesquelles Eva Thomas qui vient de publier le Viol du silence, et à des téléspectateurs aux avis partagés. Le standard téléphonique SVP 11 11 est submergé par une véritable « avalanche de témoignages », la plupart dénonciateurs. Le lendemain, la presse écrite tout entière donne un très large écho à ce moment télévisuel, annonçant : « La honte a changé de camp. »

Après l’émission de Mireille Dumas Bas les masques sur l’enfance violée, en avril 1995, éclate l’affaire Dutroux et la dramatisation des propos médiatiques s’accentue notablement. Les médias découvrent le marché de la pédophilie (baby porno, tourisme sexuel, etc.), et la presse et la télévision affermissent inexorablement les liens entre actes pédophiles et violence meurtrière en amalgamant assassins et violeurs.

Les développements de l’affaire d’Outreau (2004-2005), dans laquelle 13 accusés sur 17 sont finalement blanchis, incitent les médias à un revirement, véritable contre-déferlante médiatique : la parole de l’enfant est l’objet de nouvelles prudences, voire d’un retour en force du soupçon, l’expertise psychiatrique est relativisée, la magistrature critiquée et la question de l’erreur judiciaire, si présente au XIXᵉ siècle, est revivifiée.

À partir de 2017, les vagues successives des différents #MeToo (#BalanceTonPorc, #MeTooinceste) et, en 2020 et 2021, la publication successive du Consentement, de Vanessa Springora, et de la Familia Grande, de Camille Kouchner, relancent la dynamique de la « révélation ».

Une inertie face aux violences sexuelles

Après des décennies d’une médiatisation faite de flux et de reflux, l’ordinaire des violences sexuelles est encore largement invisibilisé. Pour un meurtre qui défraie la chronique, des milliers de cas de violences sexuelles beaucoup plus ordinaires ne passent pas la rampe de l’exposition médiatique, même lorsqu’elles sont révélées à la justice.

Tout se passe souvent comme, si en dépit de l’histoire, du Code pénal et de l’indignation générale que suscitent ces actes, la violence extrême et la brutalité létale demeuraient la mesure étalon du crime. Les institutions ne sont pas seules en cause parce qu’elles témoignent, telles qu’elles sont, de la répugnance du « système » à affronter ce qui n’est pas seulement une question, mais bien un problème.

L’attentat à la pudeur a bien été qualifié de crime dès 1810, crime précisé et élargi en 1832 avec l’attentat sans violence sur mineur, mais l’exercice de la justice n’étant pas toujours fidèle à l’esprit du Code pénal, ces affaires judiciaires ont été régulièrement traitées soit avec répugnance, soit avec négligence.

La croissance des dénonciations depuis les années 1980, dans le contexte d’un élargissement général du champ des comportements sanctionnés, et l’augmentation des condamnations pour viol montrent qu’il ne se passe pas rien et que les choses avancent. Reste qu’aujourd’hui encore 86 % des plaintes sont classées sans suite, chiffre qui témoigne de la difficulté de la police comme de la justice à entendre la parole des plaignant·es et à la considérer comme un élément susceptible d’établir la réalité du crime.

La législation a n’est pas seule en cause, même si, depuis le Code pénal de 1810, les lois, y compris celles de la République, sont rédigées et votées par des hommes, pour des hommes. La loi de juillet 1989, allongeant les délais de prescription pour les crimes sexuels sur mineurs, a été portée par des femmes de gauche : Michèle André, Denise Cacheux, Frédérique Bredin et Yvette Roudy, soutenues par Roselyne Bachelot.

Et la législation sur les violences sexuelles sur mineurs a connu des ratés évidents : la loi de décembre 1980 redéfinissant le viol et le code de 1994 ont marqué une régression par rapport au code de 1810 en transformant le crime d’attentat à la pudeur sans violence en délit d’atteinte sexuelle. Mais c’est surtout la mise en œuvre qui pèche, c’est-à-dire la prise en compte effective et pratique par la justice et l’ensemble du corps social de cette criminalité.

La pensée dominante crée un effet de système qui, d’une part, renforce la possibilité de l’emprise et, d’autre part, contribue à la tolérance de la délinquance sexuelle : cet effet s’appelle la domination masculine. Une domination valorisant historiquement une sexualité masculine prédatrice et conquérante qui se manifeste des blagues sexistes au viol et, profondément incorporée par les individus hommes et femmes, fait le lit des abus.

The Conversation

Anne-Claude Ambroise-Rendu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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