01.06.2026 à 17:28
Azusa Nakamura, Assistant Professor, Neoma Business School
Aneesh Datar, Professeur assistant au département Stratégie et Entrepreneuriat, Neoma Business School
Antony Paulraj, https://neoma-bs.fr/professeurs/paulraj-antony, Neoma Business School
Chandrasekararao Seepana, Lecturer in Digital Business and Analytics, University of Bristol

La présence au pouvoir, dans un pays donné, de leaders populistes, tend à inciter les entreprises internationales à s’en retirer, du fait de l’incertitude institutionnelle et la volatilité que ces leaders suscitent par leur rhétorique et leurs revirements politiques.
Lorsque les rayons des supermarchés semblent vides ou que les retards de livraison s’étendent sur plusieurs semaines, le débat public attribue généralement la responsabilité à la pandémie, aux goulets d’étranglement dans les transports ou aux fermetures d’usines. Pourtant, nos recherches montrent que les forces politiques, en particulier celles dites populistes, remodèlent discrètement la structure des chaînes d’approvisionnement mondiales d’une manière qui n’est pas immédiatement apparente.
Ce remodelage reflète des décisions structurelles et stratégiques prises en interne et qui ne sont pas largement connues en dehors de l’entreprise. En effet, les discours et les récits populistes, et pas seulement les changements politiques, peuvent modifier les relations des partenaires commerciaux à l’international. Ils ont pour effet d’éroder progressivement les relations avec les fournisseurs qui avaient été entretenues jusqu’alors.
Les chaînes d’approvisionnement dépendent de la prévisibilité. Les entreprises investissent là où les règles sont stables, où les contrats sont sûrs d’être appliqués et où l’orientation politique semble cohérente. Le discours populiste complique ces attentes, les plongeant dans l’incertitude, voire dans le risque.
Les dirigeants populistes ont tendance à présenter la politique comme un conflit entre « les gens ordinaires » et « les élites », « l’establishment » ou « les outsiders ». Ce faisant, ils annoncent souvent des changements brusques, des conflits avec les institutions ou des perturbations réglementaires.
Les dirigeants peuvent interpréter ce discours comme un avertissement et réagir en conséquence. Notre étude portant sur les entreprises cotées aux États-Unis qui s’approvisionnaient dans 34 pays entre 2003 et 2018, montre que la montée du discours populiste a systématiquement réduit le nombre de fournisseurs opérant dans un pays donné. Les entreprises états-uniennes semblent se désengager avant même que la législation officielle ne soit réécrite, ce qui indique que le discours lui-même comporte un risque. Ce processus de désengagement est silencieux.
Les multinationales n’annoncent pas nécessairement qu’elles quittent un pays en raison du populisme de ses dirigeants. Au lieu de cela, les équipes d’approvisionnement réduisent leurs commandes, les plans d’expansion sont simplement mis en veilleuse et de nouveaux contrats sont signés ailleurs. Les effets ne deviennent visibles que lorsque des pénuries apparaissent ou que les flux commerciaux changent.
Il n’est pas surprenant que les multinationales hésitent à s’engager auprès d’États fragiles, c’est-à-dire ceux qui se caractérisent par un état de droit faible, une capacité administrative insuffisante ou une instabilité sociale. Ce qui est plus frappant, c’est l’asymétrie que nous avons observée. Dans les États fragiles, les contraintes politiques telles qu’un système judiciaire indépendant de l’exécutif et capable d’exercer un droit de veto effectif sur les décisions politiques du gouvernement, ou la présence de gouvernements de coalition, contribuent à atténuer les effets négatifs, car elles indiquent que l’instabilité peut être gérée. Mais le populisme est une tout autre affaire.
Même lorsque les démocraties disposent de solides garanties institutionnelles, les entreprises se retirent lorsque la politique populiste gagne du terrain. Les garanties juridiques sont affaiblies lorsque les dirigeants contestent publiquement la légitimité de ces mêmes institutions. En d’autres termes, les entreprises peuvent s’inquiéter moins de la faiblesse des capacités que des dirigeants qui affichent leur intention de contester ou de contourner les règles existantes. Le signal est aussi important que la politique concrètement menée.
Au Royaume-Uni, des années d’incertitude liées au Brexit ont incité les entreprises à diversifier leur production, à constituer des stocks et à délocaliser leurs centres de distribution européens vers les pays de l’UE.
Les industries dépendantes des importations, telles que la distribution alimentaire et l’industrie pharmaceutique, ont connu des perturbations particulièrement visibles, souvent avant même l’entrée en vigueur des nouvelles règles douanières.
Aux États-Unis, les messages contradictoires concernant la relocalisation, les droits de douane et l’autonomie stratégique ont influencé les chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur des semi-conducteurs
En quête de stabilité, les entreprises ont accéléré leurs investissements dans des États jugés fiables sur le plan géopolitique, c’est-à-dire des pays qui offrent stabilité politique et prévisibilité en tant que destinations d’approvisionnement, en particulier au Mexique et dans les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est.
Dans les économies émergentes en proie à la montée du populisme, de l’Amérique latine à l’Europe de l’Est, les multinationales ont réorganisé discrètement la présence de leurs fournisseurs. Ces redistributions silencieuses influencent la disponibilité de tous les produits, des appareils électroniques aux médicaments courants.
Chaque cas reflète une réalité plus large, comme le confirment nos données : le discours politique peut influencer les marchés avant même que les politiques ne le fassent.
Une explication possible est d’ordre psychologique : lorsque les dirigeants dénigrent les institutions, les entreprises en déduisent que les normes risquent de s’éroder. Une autre explication est d’ordre opérationnel : la rhétorique polarisée augmente le risque de grèves, de surprises réglementaires ou de revirements politiques imprévisibles.
Dans la pratique, le discours fonctionne comme un système d’alerte précoce, incitant les entreprises à se réorienter tant qu’elles le peuvent encore. Ce mécanisme aide à expliquer pourquoi les messages populistes ont des conséquences économiques disproportionnées par rapport à d’autres formes de communication politique.
Notre analyse s’appuie sur des données détaillées relatives aux fournisseurs des entreprises cotées aux États-Unis, associées à des indicateurs nationaux de populisme, de fragilité et de contraintes politiques. En suivant ces réseaux sur une période de 16 ans, nous avons pu observer comment les changements dynamiques des conditions politiques correspondent à des évolutions dans l’étendue de la présence des fournisseurs.
Les résultats se sont révélés solides dans les deux modèles et échantillons :
Le populisme réduit la participation des fournisseurs,
La fragilité la réduit également, mais les contraintes atténuent son effet,
Les contraintes n’atténuent pas l’impact du populisme.
Ce résultat final remet en question l’hypothèse selon laquelle les démocraties sont protégées sur le plan économique simplement parce qu’elles disposent d’institutions solides. Lorsque les dirigeants populistes délégitiment ces institutions, les entreprises se comportent comme si le système s’était affaibli.
Pour les entreprises, l’implication est claire : le discours politique est un indicateur de risque, et non un bruit de fond. Les responsables de la chaîne d’approvisionnement surveillent de plus en plus les cybermenaces, les normes de durabilité et la fiabilité des transports. En effet, ils peuvent désormais avoir besoin d’outils pour suivre la volatilité politique et les changements de discours parallèlement à ces indicateurs.
Pour les décideurs politiques, le message donne à réfléchir. La solidité institutionnelle sur le papier peut ne pas suffire à protéger la confiance économique si le discours populiste laisse présager un conflit potentiel avec les organismes de contrôle. Pour contrer cela, il faudra peut-être mettre en place de nouveaux mécanismes qui préservent la crédibilité institutionnelle même lorsque les discours politiques polarisent les sociétés, tels que des agences indépendantes dotées de mandats protégés.
Pour les citoyens, les conséquences sont tangibles.
Lorsque les fournisseurs se retirent, la production est perturbée. Cela se traduit par une pénurie de marchandises, une hausse des prix et un allongement des délais de livraison. Il est important de noter que ces conséquences sont souvent attribuées à des défaillances logistiques plutôt qu’à la dynamique politique, ce qui signifie que les causes démocratiques importantes de la pénurie restent invisibles.
Les évaluations traditionnelles des risques attribuent souvent une note élevée aux pays démocratiques en raison de la solidité de leurs institutions. Nos conclusions suggèrent que ces modèles négligent une vulnérabilité croissante : la politique populiste peut éroder la confiance plus rapidement que les contraintes ne peuvent la protéger.
Les décideurs devraient donc :
Surveiller la rhétorique parallèlement à la réglementation. Les discours ont leur importance, même si les lois restent inchangées.
Traiter les « démocraties stables » avec nuance. Des contraintes fortes ne peuvent pas nécessairement protéger les économies contre les chocs de confiance.
Diversifier de manière proactive la localisation des fournisseurs. La concentration dans les pays connaissant une montée du populisme amplifie les risques, tandis que la répartition des expositions renforce la résilience.
Alors que les entreprises réfléchissent à leur résilience à la suite de la pandémie de Covid-19, des catastrophes naturelles et des conflits commerciaux, elles pourraient avoir besoin de faire appel à des spécialistes en renseignement politique, de mener des exercices de simulation ou de mettre en place des systèmes d’alerte précoce pour comprendre comment la rhétorique façonne le comportement économique.
Si les entreprises évitent de plus en plus de s’approvisionner dans les pays populistes, la mondialisation pourrait se réorganiser en nouveaux blocs. La production pourrait se rapprocher des marchés intérieurs, se regrouper autour d’États politiquement alignés ou suivre des stratégies de « friend-shoring » qui privilégient la fiabilité plutôt que le coût.
Nos recherches ne modélisent pas directement ces configurations futures, mais la logique est claire. La politique devient un moteur structurel de l’architecture de la chaîne d’approvisionnement, et non plus une simple toile de fond. Comprendre cette relation est désormais essentiel pour les gouvernements, les dirigeants et les citoyens qui recherchent la résilience économique à une époque où les discours politiques peuvent modifier les flux commerciaux autant que des infrastructures défaillantes.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
01.06.2026 à 17:28
Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)
Les débats autour du statut juridique de la langue française, aujourd’hui relancés par la mondialisation, la diversification des partenariats et la promotion onusienne de la diversité linguistique, ne sauraient être réduits aux tensions conjoncturelles entre États. Car la langue française est devenue structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés issues de la colonisation, porteuse d’un patrimoine immatériel de valeurs universelles — liberté, justice, dignité — que des peuples du monde entier ont fait leurs.
Au moment où le débat sur le statut juridique de la langue française s’impose fréquemment dans les débats dans bon nombre de pays anciennement colonisés par la France, il est particulièrement intéressant de revenir sur les motifs et les principaux enjeux liés à l’adoption du français comme langue officielle de ces États au moment de leur accession à la souveraineté internationale.
Rappelons que dans la quasi-totalité des anciennes colonies françaises — à l’exception notamment de l’Algérie et du Vietnam —, les indépendances ont été l’aboutissement de négociations et de processus collaboratifs qui ont contribué, entre autres, au maintien du statut de langue officielle du français. Ce maintien s’explique en bonne partie par des considérations techniques et pragmatiques, tenant à la nécessité de préserver le bon fonctionnement des institutions — qu’elles soient politiques, administratives, judiciaires ou éducatives. Cet impératif de continuité institutionnelle était difficilement conciliable avec une rupture brutale avec la langue française, omniprésente jusqu’aux indépendances. En outre, le positionnement des nouveaux États indépendants sur le plan international, notamment au sein des Nations unies, où le français était déjà (et reste à ce jour) l’une des langues officielles, pouvait tout autant justifier le choix stratégique de la langue de l’ancienne puissance coloniale comme langue officielle.
Il existe une autre raison, plus fondamentale, du choix du français comme langue officielle par la quasi-totalité des anciennes colonies : cette langue était non seulement celle du colonisateur, mais aussi celle dans laquelle ont été régulièrement exprimées des valeurs auxquelles les indépendantistes de ces pays étaient souvent profondément attachés, à savoir celles de la Révolution de 1789 et des principes directeurs du républicanisme, qui avaient longtemps infusé dans toutes les anciennes colonies. Cet aspect n’était pas détachable du choix stratégique opéré par ces États au moment des indépendances.
L’exemple de la République de Guinée, qui s’était largement inspirée des valeurs républicaines françaises pour s’opposer entre autres à la Communauté française voulue par Charles de Gaulle, est sans doute l’un des plus éloquents. Le fameux discours du président du conseil de gouvernement de Guinée Sékou Touré, prononcé à Conakry le 25 août 1958 devant le général de Gaulle, va précisément dans ce sens :
« Votre présence parmi nous symbolise non seulement la “Résistance” qui a vu le triomphe de la Raison sur la force, la Victoire du Bien sur le Mal, mais elle représente aussi, et je puis même dire surtout, un nouveau stade, une autre période décisive, une nouvelle phase d’évolution. Comment le peuple africain ne serait-il pas sensible à ces augures, lui qui vit quotidiennement dans l’espoir de voir sa dignité reconnue, et renforce de plus en plus sa volonté d’être égal aux meilleurs ? »
La colonie française de Guinée s’était alors opposée à toute idée de tutelle de Paris, tout en faisant siennes les valeurs de la République dans lesquelles elle se reconnaissait parfaitement.
S’agissant des débats actuels au sujet du statut juridique de la langue française dans l’espace francophone, il serait judicieux de ne pas se limiter uniquement aux tensions politiques conjoncturelles entre la France et certains États, notamment d’Afrique. Ces débats sont liés aux mutations profondes que connaît le monde actuellement, au premier rang desquelles les suivantes :
Le contexte de mondialisation dans lequel tous les États — sans exception — se sont engagés se traduit aussi par une logique de diversification de leurs partenariats à l’international. Il convient de relever que tout cela ne pourrait être rendu possible sans l’influence de plus en plus perceptible des autres langues de rang international comme l’anglais, bien évidemment, mais également le chinois, l’espagnol, le russe ou encore le turc, etc.
L’évolution du droit international au cours des dernières décennies, entre autres les nombreux instruments juridiques adoptés par l’Unesco allant à la fois dans le sens de la promotion de la diversité culturelle et/ou linguistique. Dans les « Lignes essentielles d’un Plan d’action pour la mise en œuvre de la Déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle » du 2 novembre 2001, l’organisation internationale s’engage à « sauvegarder le patrimoine linguistique de l’humanité et soutenir l’expression, la création et la diffusion dans le plus grand nombre possible de langues » (al. 5.), d’une part, et à « encourager la diversité linguistique — dans le respect de la langue maternelle — à tous les niveaux de l’éducation, partout où c’est possible, et stimuler l’apprentissage du plurilinguisme dès le plus jeune âge » (al. 6), d’autre part.
La Francophonie elle-même n’est pas du reste en matière de promotion de la diversité culturelle et linguistique, y compris en matière de promotion des langues nationales et minoritaires. Elle agit en ce sens au sein des organisations internationales comme les Nations unies, mais aussi au travers de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFE), qui promeut l’éducation, le numérique et le multilinguisme. Ce qui revient à dire qu’il n’y a a priori pas d’incompatibilité entre, d’une part, les différentes tendances actuelles au nationalisme linguistique et, d’autre part, la promotion du pluralisme linguistique au niveau international.
En dépit des tensions politiques conjoncturelles entre divers États du monde francophone, il n’est pas exagéré d’affirmer que la langue française est structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés anciennement colonisées qui, en connaissance de cause, se sont stratégiquement approprié cet « outil merveilleux ». C’est précisément ce que disait l’ex-président sénégalais Léopold Sédar Senghor, dans une déclaration restée célèbre : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux : la langue française. »
Mais, au-delà de la langue comme instrument stratégique de communication — tant au niveau national qu’international —, il convient d’intégrer également les valeurs fondamentales et les idéaux véhiculés depuis si longtemps par le français dans les sociétés, et qui sont en réalité un patrimoine immatériel en partage avec d’autres peuples. Ces valeurs et ces idéaux, qui sont d’ailleurs marqués du sceau de l’universalité, ont été appropriés par des peuples à travers le monde entier, bien au-delà d’ailleurs de l’espace francophone stricto sensu, dans leurs propres luttes pour la liberté, la justice, la démocratie effective et la dignité.
C’est justement ce statut de patrimoine commun des peuples à travers le monde que les pères fondateurs de la francophonie, pourtant si profondément attachés à leurs propres langues maternelles ou nationales, ont voulu donner à la langue française en œuvrant à la création de la Francophonie et au mouvement qui s’en est suivi jusqu’à présent. Et c’est encore Léopold Sédar Senghor qui le rappelle avec éloquence :
« La francophonie ne s’oppose pas à la négritude ou à l’arabisme. […] Je pense justement que parce que nous sommes enracinés dans la négritude, et très profondément, nous avons besoin de la langue et de la civilisation françaises comme apport complémentaire, comme pollen… Comme le disait le général de Gaulle […], l’avenir est au métissage, et d’abord au métissage culturel. »
Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.06.2026 à 17:26
Nicolas Louveton, Enseignant-chercheur en psychologie et ergonomie cognitive, Université de Poitiers
Cassandre Simon, Ingénieure de Recherche en Interaction Humain-Machine, Université de Poitiers
Entrer un mot de passe puis un code reçu par SMS pour se connecter sur le site de sa banque constitue, pour la plupart des utilisateurs, une démarche contraignante mais réalisable. En revanche, pour les personnes porteuses de déficiences visuelles, cela peut représenter un obstacle majeur, voire insurmontable. Face à ces difficultés, il existe plusieurs solutions, certaines déjà mises en œuvre et d’autres, conçues en partenariat avec les utilisateurs, qui sont en cours de développement.
Les services numériques sont omniprésents dans notre quotidien. Qu’il s’agisse de réserver un billet de train, de déclarer ses impôts ou de prendre un rendez-vous médical, se connecter à des plateformes numériques en ligne est devenu un passage obligé pour de nombreux gestes du quotidien. Pour cela, une étape incontournable : l’authentification, un processus qui permet de contrôler notre identité et de protéger nos données.
Parce que la sécurité sur nos téléphones et autres écrans est bien souvent centrée sur notre capacité à voir lesdits écrans, nombre de personnes aveugles ou malvoyantes renoncent à sécuriser leurs appareils.
L’accessibilité des systèmes d’authentification est pourtant cruciale dans une société qui se veut inclusive et qui promeut l’usage du numérique dans une large gamme de services, et notamment les services publics.
Comment la perception du risque, le design technologique et le handicap interagissent-ils pour conduire à des comportements non sécurisés et à l’exclusion numérique ? C’est ce que nous cherchons à mieux comprendre en mobilisant l’ergonomie cognitive, une discipline scientifique visant à concevoir des systèmes adaptés aux capacités et limites des utilisateurs finaux.
Notre but est de créer un cadre intégrant la recherche scientifique, l’innovation technologique et les considérations éthiques, vers une sécurité numérique véritablement inclusive.
Bien que nécessaire, cette étape de sécurité soulève certaines difficultés.
De fait, les méthodes d’authentification n’ont pas été conçues avec un objectif de facilité d’utilisation : leurs concepteurs ont plutôt cherché une forme de barrière contre les accès non autorisés. Si ces méthodes posent des difficultés à une grande partie des utilisateurs, les personnes en situation de handicap, et notamment les personnes aveugles et non voyantes, sont particulièrement impactées.
En France, 1 700 000 personnes sont touchées par un handicap visuel, soit près de 27 habitants sur 1 000. Ces utilisateurs sont souvent contraints de limiter leur usage du numérique, de compromettre leur sécurité (absence de code PIN ou de mots de passe) voire de renoncer à leur autonomie vis-à-vis du numérique en demandant systématiquement l’aide d’un tiers de confiance.
La méthode d’authentification la plus répandue reste le couple nom d’utilisateur-mot de passe, avec des exigences de plus en plus complexes pour les mots de passe. Selon le niveau d’expertise, de sensibilité et de confiance en soi de l’utilisateur, on observe des stratégies très différentes de gestion des mots de passe. Certaines de ces stratégies affaiblissent la sécurité (utiliser des mots familiers, personnaliser une base de mots de passe, conserver une liste papier ou électronique). D’autres sont plus avancées, comme l’utilisation d’un gestionnaire de mots de passe.
Plus récemment, les solutions biométriques se distinguent par leur utilisabilité et leur sécurité, comme la reconnaissance faciale ou le lecteur d’empreintes digitales notamment. Elles ont l’avantage d’être « transparentes », elles peuvent néanmoins soulever des questions quant à la gestion des données personnelles, et elles ne sont pas infaillibles – l’invisibilité elle-même peut devenir un problème d’ergonomie (déverrouillage involontaire du smartphone, par exemple).
Enfin, l’authentification à facteurs multiples (MFA) est désormais largement répandue. Cette méthode est plus sûre, mais aussi plus complexe pour l’utilisateur, car elle ajoute des étapes avant d’accéder au service. Cependant, certaines méthodes posent des défis considérables aux personnes déficientes visuelles. Les captchas, qui impliquent la résolution de défis souvent fondés sur la perception visuelle ou auditive, en sont l’exemple le plus évident.
Pourtant le numérique, et le Web en particulier, sont supposés être accessibles à tous : dans cet esprit, la Web Accessibility Initiative (WAI, Initiative pour l’accessibilité du Web) promeut des standards tels que les Web Content Accessibility Guidelines (WCAG), qui sont des recommandations internationales définissant les critères qu’un site doit respecter pour être utilisable par tous, y compris les personnes en situation de handicap.
En France, leur équivalent réglementaire s’appelle le Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA), dont le respect est obligatoire pour les services publics en ligne. Par exemple, ces normes définissent des seuils acceptables de contrastes entre les couleurs de pages Web pour en assurer la lisibilité aux malvoyants, ou encore établissent les bonnes pratiques de balisage d’une page pour la rendre accessible aux lecteurs d’écran.
Les interfaces numériques reposent majoritairement sur des modalités visuelles pour transmettre l’information, en particulier lors des procédures d’authentification. Si des outils d’assistance tels que les lecteurs d’écran, les logiciels de grossissement, les commandes vocales ou les terminaux Braille permettent aux personnes aveugles ou malvoyantes d’interagir avec ces interfaces, leur utilisation ne garantit pas toujours la confidentialité des données, selon le contexte.
Ce problème est particulièrement marqué sur mobile, où les écrans tactiles sont omniprésents. Utiliser une interface tactile avec un lecteur d’écran, c’est s’exposer à ce qu’un observateur proche entende ou voie ce que l’on fait. La saisie d’un mot de passe sur smartphone est ainsi considérée comme l’une des tâches les plus difficiles pour un utilisateur aveugle ou malvoyant : elle engendre un inconfort en public et une vulnérabilité particulière aux regards indiscrets (shoulder surfing).
C’est pourquoi la plupart des utilisateurs aveugles ou malvoyants ne protègent pas leur appareil mobile par un mot de passe – et ce, malgré le fait que 96 % d’entre eux considèrent l’authentification comme essentielle ou très importante (enquête menée auprès de 325 personnes).
Par ailleurs, les utilisateurs déficients visuels tendent à abaisser leur vigilance quant à leur sécurité et à la confidentialité de leurs données lorsqu’ils se trouvent entourés de proches, adoptant une attitude plus transparente vis-à-vis de leurs informations personnelles.
Des recherches ont montré que, parmi les méthodes d’authentification, les scans d’iris et les schémas de déverrouillage sont les moins accessibles, tandis que la reconnaissance d’empreintes digitales est la plus accessible et la plus sûre pour les personnes aveugles ou malvoyantes. Les codes PIN, bien qu’omniprésents sur mobile, sont perçus comme inconfortables – ils ralentissent considérablement l’activité.
Enfin, des appareils complémentaires peuvent renforcer la sécurité et la confidentialité, tels que les claviers Braille ou les lunettes numériques grossissantes. Ils nécessitent toutefois d’être correctement intégrés aux outils du quotidien des personnes aveugles ou malvoyantes.
Nous avons démarré le projet de recherche ALIAS, collaboration entre chercheurs en psychologie et en ergonomie cognitives et un partenaire industriel spécialisé dans les systèmes d’authentification. Notre démarche de conception participative, centrée sur l’utilisateur, place au cœur de la conception, les besoins et les pratiques réels des utilisateurs, y compris ceux en situation de handicap.
Concrètement, le projet se divise en trois étapes majeures. La première – qui est en cours de réalisation – consiste à analyser les besoins, à travers un état de l’art scientifique et des études de terrain menées auprès des utilisateurs. Une première enquête en ligne auprès des personnes atteintes de déficience visuelle (300 participants), complétée par des groupes de discussion, a permis d’identifier les principaux points de friction ainsi que les besoins réels en matière d’interaction et d’accessibilité.
Ces résultats serviront de base à la deuxième étape, dédiée au développement de prototypes élaborés à partir des données recueillies.
Enfin, la troisième étape visera à améliorer ces prototypes de manière itérative, grâce à des tests utilisateurs menés avec les utilisateurs cibles, afin d’aboutir à des recommandations pour la conception d’une solution véritablement adaptée à leurs besoins.
Les auteurs remercient Zoé Ferfaille, ingénieure d’étude sur le projet ALIAS, pour sa contribution aux recherches qui sous-tendent l’article. Le projet ALIAS fait partie du Programme de transfert de compétences et de technologies de la recherche dans le domaine de la cybersécurité et implique l’entreprise OpenSezam, l’Université de Poitiers et le CNRS.
Le Programme de transfert de compétences et de technologies de la recherche dans le domaine de la cybersécurité — P1 (ANR-22-PTCC-0001) est géré par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Nicolas Louveton est membre de l'université de Poitiers. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-PTCC-0001.
Cassandre Simon est membre du CNRS et de l'université de Poitiers. Elle a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-PTCC-0001.