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02.03.2026 à 17:07

Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque

Djamchid Assadi, Professeur associé au département « Digital Management », Burgundy School of Business

Mary-Lieta Clement, Enseignant chercheur - sciences de gestion, UCLy (Lyon Catholic University)

D’où vient cette impression que certaines crises ne finissent jamais ? Et si c’était d’abord une question de récits. Illustration avec le Covid-19. Bienvenue – ou pas – à l’ère des tragédies sans fin.
Texte intégral (1617 mots)

D’où vient cette impression que certaines crises ne finissent jamais ? Et si c’était d’abord une question de récits. Illustration avec le Covid-19. Bienvenue – ou pas – à l’ère des tragédies sans fin.


Dans nos sociétés hyperconnectées, les crises ne semblent plus se refermer. Elles durent, s’étirent, reviennent, persistent dans l’espace public, bien que les mesures juridiques, sanitaires, sécuritaires ou organisationnelles les aient contrôlées, gérées et stabilisées sur le plan pratique. Tout se passe comme si leur résolution était devenue impossible. Pourquoi les crises contemporaines – qu’elles soient sanitaires, géopolitiques, sécuritaires ou culturelles – paraissent-elles interminables ? Pourquoi continuent-elles d’habiter si durablement nos imaginaires collectifs, nos débats politiques et nos controverses numériques ?

Nous défendons ici une thèse qui pourrait surprendre : les clés de compréhension des crises dans notre écosystème numérique se trouvent, paradoxalement, dans le monde antique – et plus précisément chez les dramaturges grecs d’un théâtre vieux de deux mille cinq cents ans.


À lire aussi : Les « récits de décadence » d’Elon Musk et les mouvements antidémocratiques


Nous prolongeons la perspective ouverte par Mary-Liéta Clément et Christophe Roux-Dufort sur la dynamique tragique des crises modernes, et montrons que l’écosystème numérique multiplie les récits, fragilise les remèdes et empêche la catharsis – ce moment de clarification et de sortie de crise – d’advenir. Le numérique transforme les crises en tragédies sans dénouement.

Déstabilisation informationnelle

Plusieurs crises survenues dans notre société ultradigitalisée – la pandémie de Covid-19, les émeutes urbaines, les polémiques climatiques, les déstabilisations informationnelles ou encore les débats sur les violences policières – continuent de vivre dans l’espace public longtemps après leur gestion institutionnelle.

Parmi ces crises, la pandémie de Covid-19 constitue un cas particulièrement révélateur. Sur le plan sanitaire, l’épisode aigu est clos : les restrictions ont été levées, les campagnes vaccinales ont produit leurs effets, et les institutions ont rétabli un fonctionnement ordinaire. Pourtant, la crise continue de vivre intensément dans l’espace public. Les débats sur le pass sanitaire, l’obligation et l’efficacité vaccinales, la liberté individuelle, la confiance envers les experts, les soupçons de collusion entre pouvoirs publics et industries pharmaceutiques ou encore la circulation de théories complotistes n’ont pas disparu. Ils ressurgissent régulièrement au gré des controverses numériques.

Un effet Œdipe

La crise sanitaire est stabilisée ; la crise narrative, elle, ne l’est pas. Comme dans Œdipe, la tragédie grecque, l’événement initial ne s’efface pas une fois la pièce achevée : il continue de produire ses effets.

Dans la tragédie de Sophocle, le mal originel se prolonge de génération en génération : Œdipe est lui-même pris dans une chaîne d’événements provoqués par son père, et ses enfants héritent à leur tour des conséquences de son histoire. De même, la pandémie a laissé une empreinte narrative persistante, dont les effets nourrissent encore discours et interprétations bien après la fin de la crise sanitaire.

Pourquoi ce dénouement n’arrive-t-il pas aujourd’hui ? Parce que, dans une société numérique, une crise ne se réduit plus à l’événement qui l’a déclenchée.

Quand l’écart se creuse

Dans les sociétés numériques, le nouement d’une crise ne se limite pas à un événement. Il s’enracine dans une profusion de récits, d’images et de prises de parole rendue possible par les outils digitaux, qui permettent à chacun de produire sa propre interprétation et de la diffuser. Cette multiplication des voix rappelle la manière dont le chœur dans la tragédie grecque ajoutait des couches de sens autour de l’action principale.

Cet excès de récits « démocratisés » propulse la crise avant même qu’elle ne commence et l’empêche de se refermer, même lorsqu’elle est objectivement maîtrisée par le pouvoir étatique.

C’est ce qui s’est produit avec la pandémie de Covid-19. Pour certains acteurs politiques, scientifiques, éditorialistes ou collectifs militants, la crise ne s’est jamais véritablement achevée. Elle est devenue un symptôme durable de « maux » divers : déficit démocratique, capture des institutions par des intérêts privés, défiance envers l’expertise, ou au contraire montée du populisme anti-scientifique. L’urgence sanitaire était ponctuelle ; la crise narrative, elle, perdure.

L’ère de la contestation permanente

Dans un monde prénumérique, les remèdes institutionnels – lois, enquêtes, mesures exceptionnelles – avaient pour fonction de restaurer l’ordre. Comme dans la tragédie grecque, le dénouement apportait une forme de résolution. Mais dans l’espace numérique, ces remèdes sont immédiatement contestés, reconfigurés ou délégitimés.

La pandémie en est une illustration frappante. Les confinements, le pass sanitaire ou l’obligation vaccinale ont suscité des vagues de contestations durables. Ces mesures destinées à rétablir l’ordre sanitaire sont devenues elles-mêmes objets de crise, générant de nouvelles fractures entre partisans et opposants.

Le remède est devenu un nouveau théâtre du conflit.

Fin du monopole narratif

Pourquoi ? Parce que le numérique fragmente l’autorité. Les experts, journalistes et institutions ne détiennent plus le monopole narratif. La crise perdure dans la subjectivité sociale parce qu’il existera toujours un récit pour la prolonger. Certains acteurs ne cherchent pas sa résolution mais sa dramatisation. Le débat se nourrit de lui-même.

Il convient ici de préciser un point essentiel pour notre thèse. Si ces crises s’éternisent, ce n’est pas parce que les événements déclencheurs resteraient sans réponse. Les anomalies sont le plus souvent résolues : le virus est contenu, la loi est promulguée, l’incident est techniquement maîtrisé. L’ordre est rétabli, mais sa signification demeure disputée.

Un problème d’interprétation

Ce qui perdure, ce ne sont pas les faits – c’est leur interprétation. La crise survit à sa résolution factuelle parce qu’elle n’a jamais trouvé de résolution narrative.

Plusieurs exemples illustrent cette dissociation :

  • La pandémie de Covid-19 a officiellement pris fin en mai 2023, lorsque l’Organisation mondaile de la santé (OMS) a levé l’état d’urgence mondiale. Pourtant, les controverses sur la gestion politique et scientifique continuent.

  • La catastrophe de Fukushima, techniquement maîtrisée, alimente toujours les débats sur la sûreté nucléaire.

  • La réforme française des retraites de 2023, adoptée selon les procédures constitutionnelles, continue de polariser le débat public.

Dans chacun de ces cas, le même schéma se répète. L’anomalie est résolue ; le débat prospère.

Impossible catharsis

La tragédie grecque permettait à la communauté de retrouver un équilibre émotionnel et social. Comme l’expliquait déjà Aristote, la catharsis constituait un moment de respiration collective.

Dans les sociétés numériques, ce moment n’existe plus.

Amélie Vioux, 2015.

Le numérique radicalise la fragmentation du discours :

  • chacun peut contester le récit institutionnel ;
  • les récits ne convergent pas ;
  • la résolution institutionnelle ne produit plus de résolution symbolique ;
  • la polarisation rend toute clôture instable.

Une pièce sans dernier acte

Ainsi, la pandémie devient une crise sans dernier acte. Aucun récit ne s’impose durablement. La résolution institutionnelle n’a pas produit la catharsis attendue. La tragédie continue parce que son dernier acte n’est jamais reconnu collectivement. Ce n’est donc parce qu’elles seraient intrinsèquement plus profondes ou plus graves que les crises modernes s’éternisent. Elles s’éternisent parce que le numérique empêche leur clôture narrative.

Le numérique dissout le nouement dans une multiplicité de récits, fragilise les remèdes par une contestation permanente et rend impossible le dénouement en empêchant toute catharsis collective. Nous vivons désormais à l’ère des tragédies sans fin.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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02.03.2026 à 17:07

Penser la place de la culture en ville au-delà du storytelling politique

Alain Chenevez, Maître de conférences HDR en sociologie de la culture et du patrimoine, Département Denis Diderot, laboratoire LIR3S (UMR 7366), Université Bourgogne Europe

Aux élections municipales, la culture sert de légitimation des politiques urbaines. Et si le vrai critère était l’habitabilité des lieux culturels en ville, et non leur attractivité ?
Texte intégral (1790 mots)
Le parvis de la Cité internationale de la gastronomie et du vin, à Dijon (Côte-d’Or). Wikimédia, CC BY

À l’approche des élections municipales, la culture apparaît moins comme un thème central des programmes que comme un registre de légitimation des politiques urbaines. Elle permet de parler positivement de transformation, d’attractivité et de qualité de vie, tout en laissant souvent au second plan la question, pourtant déterminante, de l’habitabilité.


Dans les discours de l’action publique locale, la culture est de plus en plus traitée comme une ressource politique ambivalente. Elle fonctionne comme un opérateur de gouvernement urbain, en contribuant à rendre la transformation explicable, lisible et acceptable. En 2025, de nombreuses collectivités territoriales déclarent néanmoins une baisse de leurs budgets culturels, tandis que le consensus sur l’utilité politique de la dépense culturelle s’érode et se repolarise.

À l’approche des élections municipales, la culture intervient comme un registre commode, souvent consensuel, qui permet de parler positivement de la ville, de relier des objectifs hétérogènes et de produire un récit de transformation sans exposer d’emblée les arbitrages les plus conflictuels. Elle articule patrimoine, attractivité, image, tourisme, qualité de vie ou transition, sans toujours rendre visibles les choix sociaux et spatiaux que ces objectifs engagent. Dans des villes contraintes par la tension écologique, la crise du logement, l’usure des services publics et la conflictualité des transformations urbaines, la culture devient un langage d’amortissement]. Elle pacifie, rend désirables des transformations parfois contestées et donne du sens là où se jouent des arbitrages sociaux.

Cette assignation fonctionnelle, qui consiste à demander à la culture d’attirer, de réparer, de compenser, de « faire lien », de « faire transition » ou de « faire image », a une conséquence rarement assumée. Elle éclipse la question la plus concrète et la plus politique, celle de l’habitabilité. Non pas l’« attractivité » au sens où l’entend le marketing urbain, mais celle des droits de présence, c’est-à-dire la possibilité pour tout un chacun de circuler dans des lieux culturels, de s’y attacher, d’y passer du temps.

L’habitabilité, c’est la possibilité d’habiter la ville sans devoir justifier sa présence face aux usages « légitimes », aux rythmes imposés dans des espaces pensés d’abord pour les touristes et les investisseurs plutôt que pour celles et ceux qui y vivent.

Réussite de vitrine et fragilité d’usage

À Dijon (Côte-d’Or), la Cité internationale de la gastronomie et du vin (CIGV) concentre cette nouvelle grammaire. Le projet est, sur le papier, idéal. Il s’agit de mettre en valeur un patrimoine matériel et immatériel inspiré par le repas gastronomique des Français, tradition culinaire inscrite par l’Unesco sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI), le 16 novembre 2010.

La CIGV combine expositions, formations, ateliers et événements, cinéma, boutiques et restaurants. Elle promeut un certain art de vivre et stimule l’économie locale, tout en ambitionnant de « faire vivre » un patrimoine exceptionnel.

Mais ce volontarisme politique coexiste avec un autre régime de réalité : la presse spécialisée a pointé une fréquentation en deçà des objectifs initiaux et la fragilité économique de plusieurs exploitations et de l’hôtellerie adossées au site. Le 23 juin 2025, au conseil municipal de Dijon, la gratuité des expositions permanentes du pôle culturel est discutée comme levier de relance de fréquentation (et contestée sur son coût et sa soutenabilité).

Il ne s’agit pas de décréter « l’échec » ou « la réussite » d’un tel lieu, mais d’observer ce que la Cité fait à la ville et à ses usages. Le lieu fonctionne comme vitrine de flux : on y circule, on y passe, on y amène des visiteurs. Mais on y passe plus qu’on ne l’habite. La culture y est présente, mais largement programmée et encadrée. Ce qui peine à émerger, ce sont des attachements durables, des pratiques récurrentes, un sentiment d’hospitalité ordinaire, autrement dit, des projets culturels qui se soucient d’habitabilité.

Ce que nous observons à Dijon peut être lu comme une hypothèse de travail, à comparer à d’autres lieux culturels. Dans plusieurs villes, les grands projets culturels tendent à fonctionner simultanément comme vitrines urbaines et comme dispositifs d’acceptabilité des transformations.

Arbitrages silencieux et droits de présence

Pourquoi cette tension ? Parce qu’un grand équipement culturel n’est jamais « seulement culturel ». Il organise des circulations, requalifie des abords, hiérarchise des dépenses et produit un récit qui rend la transformation de la ville plus acceptable. La culture devient ainsi un principe de sélection des priorités urbaines.

C’est là que la sociologie intervient, pour rappeler que les dispositifs culturels ne sont jamais neutres, car ils hiérarchisent des formes de présence, rendent certaines pratiques plus visibles et désirables, et en relèguent d’autres, souvent par des formes d’exclusions peu visibles – les prix, les codes, les horaires d’ouverture – et par une conception de l’espace pensée pour la circulation plus que pour la permanence, destinée aux publics de passage et répondant à des logiques de valorisation. L’habitant « ordinaire », lui, n’est pas en ligne de mire.

Du consensus à la neutralisation

La difficulté des municipalités, dans la séquence 2026, est claire. Plus l’urbain devient conflictuel, plus la tentation est forte d’utiliser la culture comme langage de consensus, au risque d’en faire un outil de neutralisation. La culture sert alors à envelopper la transformation plutôt qu’à l’exposer, à produire de l’adhésion plutôt que du débat, de l’acceptabilité plutôt que des désaccords.

Ce paradoxe éclaire la période actuelle. Alors même que de nombreux projets culturels font l’objet de critiques, sur leurs coûts, leur viabilité ou leurs effets urbains, qu’il s’agisse des dérives budgétaires du Musée des Confluences à Lyon (Rhône) ou des critiques institutionnelles sur le coût et le montage du MuCEM à Marseille (Bouches-du-Rhône), sans oublier les mises en garde sur les surcoûts de la Philharmonie de Paris par la Cour des comptes, la culture demeure largement plébiscitée par les exécutifs locaux. Non parce qu’elle serait exempte de difficultés, mais parce qu’elle reste l’un des rares registres d’action publique capables de produire de l’adhésion sans exposer frontalement les conflits.

Dans un contexte de restrictions budgétaires et d’exigences écologiques, la culture conserve une vertu politique décisive. Elle offre des projets visibles là où la transition (sur les questions de rénovation, de végétalisation ou de mobilités) cristallise les oppositions. Elle fonctionne comme une politique « refuge ».

C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être interrogée non comme un secteur à part, mais comme un symptôme des recompositions du pouvoir urbain. Cette lecture se distingue d’approches qui ont fait de la culture un lieu privilégié d’émancipation, de dissensus et de réinvention du politique, qu’on les pense à partir de l’esthétique et de l’émancipation, de l’agonistique et des scènes de conflit, ou des promesses et ambiguïtés de la participation culturelle.

Le problème n’est pas que ces dynamiques aient disparu. Elles existent encore, mais elles ne suffisent plus à comprendre ce que la culture fait aujourd’hui aux villes lorsqu’elle fonctionne d’abord comme langage de consensus, dispositif d’image et opérateur d’acceptabilité.

L’enjeu des municipales n’est donc pas « plus de culture » contre « moins de culture » ou culture « cultivée » versus culture populaire. La question décisive est ailleurs. Qu’attend-on de la culture ?

Reprendre l’habitabilité comme critère, c’est forcer des déplacements. Au lieu de célébrer des récits, il s’agit de regarder les usages. Au lieu de compter des entrées, interroger des attachements. Au lieu de promettre du rayonnement, poser la question des droits de présence. Politiser la culture, ce n’est pas la fragiliser, c’est cesser de s’en servir pour éviter les enjeux qu’elle recouvre.

The Conversation

Alain Chenevez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.03.2026 à 17:01

Un nouveau visage pour Little Foot, l’australopithèque le plus complet jamais mis au jour

Amélie Beaudet, Paléoanthropologue (CNRS), Université de Poitiers

À quoi ressemblait le visage de nos ancêtres, il y a plus de 3 millions d’années ? Celui de Little Foot vient d’être reconstitué, c’est le spécimen d’« Australopithecus » le plus complet jamais mis au jour.
Texte intégral (1932 mots)

À quoi ressemblait le visage de nos ancêtres, il y a plus de 3 millions d’années ? C’est à cette question que notre équipe internationale a répondu en assemblant virtuellement les fragments de la face de Little Foot, le spécimen d’Australopithecus le plus complet jamais mis au jour. Cette reconstruction nous éclaire sur la façon dont notre face a évolué en interaction directe avec notre environnement. Le résultat de nos travaux vient d’être publié et est disponible en accès libre dans la revue Comptes Rendus Palevol, et le nouveau visage de Little Foot peut être consulté en 3D sur la plateforme en ligne MorphoSource.


La quête des origines de l’humanité n’a jamais été aussi féconde, avec la découverte de fossiles reculant la date d’apparition des premiers humains à 2,8 millions d’années, et le développement de méthodes de pointe dans l’analyse de ces restes qui a permis, par exemple, de retrouver de l’information génétique vieille de plus de 2 millions d’années. Pourtant, si notre connaissance des espèces humaines éteintes s’enrichit au fil des découvertes, celle de nos ancêtres, avant les premiers humains (Homo), reste encore une énigme. Or, c’est précisément durant cette période charnière de notre histoire que se sont mis en place les caractères qui définiront notre humanité et qui assureront à notre genre un succès évolutif sans équivalent dans le monde vivant.

Bien que la question de l’identité de notre ancêtre direct soit loin d’être résolue, un groupe fossile joue un rôle central dans cette recherche, Australopithecus. Ce genre, auquel appartient la fameuse Lucy découverte il y a cinquante ans en Éthiopie, a occupé une grande partie de l’Afrique et a survécu plus de 2 millions d’années. Australopithecus est connu par de nombreux restes fossiles, mais souvent très fragmentaires, isolés et parfois déformés. En particulier, malgré ce registre unique, il n’existe à ce jour qu’une poignée de crânes qui conservent la presque totalité de la face. Or, cette partie de notre anatomie a fortement contribué à faire de nous les humains que nous sommes aujourd’hui.

À travers les systèmes digestifs, visuels, respiratoires, olfactifs et de communication non verbale, la face est au centre des interactions entre les individus et leur environnement physique et social. Nous savons aujourd’hui que des changements importants se sont opérés dans la région de la face, qui devient de plus en plus plate et de moins en moins robuste. En revanche, nous ignorons les facteurs qui en sont à l’origine. Est-ce la modification de notre régime alimentaire qui a entraîné ces changements ? Ou bien celle de nos comportements sociaux ? Seule la découverte de crânes plus complets pourrait éclaircir ce débat.

Le « berceau de l’humanité »

L’Afrique du Sud a été et est encore aujourd’hui une région privilégiée dans la quête des origines humaines. Il y a cent ans, l’emblématique « enfant de Taung » est mis au jour et publié dans Nature comme le représentant d’une nouvelle branche africaine de l’humanité, Australopithecus. Alors que jusqu’à cette date l’attention de la communauté scientifique était braquée sur l’Eurasie, cette découverte va ouvrir plus d’une décennie de découvertes majeures en Afrique. En particulier, l’Afrique du Sud va voir se multiplier les sites paléontologiques dans une région classée par l’Unesco et renommée « berceau de l’humanité ». Parmi ces sites, Sterkfontein va se montrer extrêmement riche en fossiles, en partie attribués à Australopithecus, dont la préservation est exceptionnelle. Mais c’est en 1994 et 1997 que Sterkfontein va livrer sa plus belle pièce, le squelette de Little Foot préservé à plus de 90 %. À ce jour, il s’agit du squelette le plus complet jamais découvert pour Australopithecus, qui rivalise de très loin avec Lucy dont seulement 40 % de l’anatomie est conservée.

Notre équipe s’est attelée à l’étude de ce squelette depuis sa fouille complète qui s’est achevée en 2017. Le crâne a en particulier retenu notre attention, puisqu’il est, lui, complet. Cependant, les 3,7 millions d’années passées sous terre ont altéré sa face, dont certaines régions se sont fragmentées puis déplacées. Ce processus est notamment visible au niveau du front et des orbites et rend les analyses quantitatives impossibles. Devant la nature exceptionnelle et unique de ce fossile, nous avons décidé de mettre à notre service les avancées technologiques dans le domaine de l’imagerie pour redonner un nouveau visage à Little Foot.

Little Foot arrive en Europe sous haute protection

L’accès à une copie digitale de Little Foot était nécessaire pour pouvoir isoler virtuellement les fragments et les repositionner sans endommager le crâne original.

Cependant, les technologies classiques de numérisation par rayons X connaissent des limites. À travers le processus de fossilisation, les cavités laissées vides dans le crâne de Little Foot par la disparition des tissus mous se sont remplies de sédiment. En conséquence, les rayons X peinent à pénétrer cette matrice sédimentaire extrêmement dense, ce qui impacte la qualité du contraste entre les tissus dans les images qui en résultent.

Après plusieurs tentatives infructueuses, nous avons envisagé une alternative, plus puissante, qui est celle de la numérisation par rayonnement synchrotron. Le synchrotron est un accélérateur à haute énergie de particules, utilisé en imagerie pour obtenir des images à très haute résolution (de l’ordre du micron, voire du submicron).

Dans cette optique, nous avons transporté le crâne de Little Foot en Grande-Bretagne pour le scanner. Le premier voyage de Little Foot hors d’Afrique s’est ainsi déroulé à l’été 2019, sous escorte et avec une chambre forte pour l’accueillir lors de son séjour outre-Manche.

Un nouveau visage pour « Australopithecus »

Plusieurs jours ont été nécessaires pour numériser l’ensemble du crâne à une résolution de 21 microns. Ces images, exceptionnelles, ont révélé des détails intimes de l’anatomie de Little Foot, et fournissent le matériel de travail nécessaire pour la reconstruction de sa face.

La haute qualité de ces données a néanmoins un coût en termes de ressources computationnelles ; plus de 9 000 images ont été générées et représentent des téraoctets d’information à traiter. Pour isoler virtuellement les fragments, ces images ont donc été traitées à l’aide du supercalculateur de l’Université de Cambridge (Angleterre). Une fois générés en 3D, ces fragments ont été replacés selon leur position anatomique, et les parties manquantes recréées afin de redonner, enfin, un visage complet à Little Foot.

Reconstitution du visage de Little Foot. Fourni par l'auteur

La taille et la forme des orbites de Little Foot, jusque-là masquées par la présence de fragments déplacés, sont parmi les premiers éléments marquants de cette reconstruction. La région orbitaire chez les primates est largement influencée par des adaptations fonctionnelles (vision) et comportementales (écologie). Les orbites de Little Foot, de grande taille proportionnellement au reste de la face, suggèrent une forte dépendance aux informations sensorielles, probablement pour la recherche de nourriture. Cette hypothèse est renforcée par une étude antérieure montrant que son cortex visuel était plus développé que celui des humains actuels.

Le deuxième résultat qui découle de cette étude a des répercussions sur notre compréhension des affinités entre les groupes d’Australopithecus qui vivaient en Afrique entre 4 millions et 2 millions d’années. L’échantillon comparatif, bien que limité, comprenait des spécimens d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud. Or, Little Foot, bien que provenant d’un site sud-africain, montre des ressemblances fortes avec les spécimens d’Afrique de l’Est. Ces ressemblances pourraient indiquer que Little Foot partageait des ancêtres proches avec la population d’Afrique de l’Est, alors que ses probables descendants en Afrique du Sud développeront plus tard une anatomie distincte, fruit d’une évolution locale.

Bien que la face renferme de précieuses informations sur les adaptations de nos ancêtres à leur environnement, le reste du crâne de Little Foot apportera d’autres éléments clés pour comprendre notre histoire évolutive. Entre autres, la boîte crânienne, affectée par une déformation dite « plastique », devra faire l’objet de travaux similaires pour, cette fois, reconstituer et explorer les conditions neurologiques de ce groupe fossile.

The Conversation

Ces travaux de recherche sont soutenus par l’Agence Nationale de la Recherche, le Centre National de la Recherche Scientifique, la Claude Leon Foundation, le DST-NRF Center of Excellence in Palaeosciences, l’Institut Français d’Afrique du Sud, le Diamond Light Source et l’organisme ISIS du Science and Technology Facilities Council (STFC).

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