LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

28.08.2026 à 12:39

Lufthansa contre Air France-KLM : le grand duel du ciel européen pour acquérir TAP Air Portugal

Pascal Simon-Doutreluingne, Docteur en Droit public (droit de la concurrence) et professeur agrégé d'économie-gestion, Université de Strasbourg

Lufthansa et Air France-KLM ont déposé, chacun, une offre d’achat de TAP Air Portugal. Une actualité qui illustre la philosophie de la concurrence pensée par Bruxelles.
Texte intégral (1921 mots)

L’ESSENTIEL

  • Lufthansa et Air France-KLM ont déposé, chacun, une offre d’achat de la compagnie aérienne portugaise Transportes Aéreos Portugueses, TAP.

  • Cette actualité illustre la philosophie de la concurrence au sein de l’Union européenne.

  • Les deux paramètres à regarder de près : concentration du marché et résilience du secteur aérien européen.


Le 12 mai 2026, l’entreprise allemande Lufthansa annonce vouloir porter sa participation dans ITA Airways – l’héritière d’Alitalia – de 41 % à 90 %. Quelques semaines plus tôt, Air France-KLM et Lufthansa déposaient chacun une offre pour racheter la compagnie portugaise TAP Air Portugal.

Deux compagnies nationales à vendre. Deux géants européens en compétition : Lufthansa – 135 millions de passagers et 39,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 – et Air France-KLM – plus de 100 millions de passagers pour la première fois de son histoire.

L’arbitre ? Bruxelles.

Ces événements ne sont pas des accidents. Ils confirment un modèle que j’ai observé depuis les premières lois de démonopolisation du transport aérien, en 1987 : une concurrence qui admet la concentration du marché, à condition qu’elle serve la résilience du système.

« Bonne faillite »

Alitalia a longtemps survécu grâce aux aides publiques. En 2009, Air France-KLM en détenait 25 %, avec une option de rachat qu’elle n’a jamais utilisé, préférant diluer sa participation pour la porter à 7 %. La compagnie se tournera ensuite vers Etihad, la compagnie d’Abu Dhabi. Rien n’y fit. La pandémie de Covid-19 achève le processus.

En 2021, le gouvernement italien crée ITA Airways. La nouvelle société reprend les actifs, pas les dettes. C’est une « bonne faillite » tant l’État italien solde le passif de l’ancienne compagnie pour rendre la nouvelle entreprise attractive à un investisseur privé.

Les dix principaux exploitants aériens européens – nombre moyen de vols quotidiens en 2024, comparé à 2023 et à 2019. Eurocontrol

En juillet 2024, la Commission européenne autorise Lufthansa à entrer dans le capital d’ITA. Elle impose des « remèdes », des engagements dans le jargon du droit de la concurrence. Il s’agit de céder des créneaux horaires de l'aéroport de Milan-Linate à des concurrents, pour préserver la concurrence sur les liaisons court-courriers.

En janvier 2025, l’entreprise allemande entre à 41 % au capital d’ITA et en mai 2026 à 90 %. Dès lors, l'aéroport de Rome-Fiumicino devient le cinquième hub de Star Alliance, après Francfort, Munich, Zurich et Vienne.

Le schéma est identique à chaque rachat précédent du groupe allemand : négociation avec l’État, engagements sur les créneaux et intégration dans l’alliance commerciale.

Le duel se joue en temps réel

Le Portugal n’en est pas à sa première expérience de privatisation aérienne.

Le 27 février 2019, la Cour de justice de l’Union européenne avait déjà dû arbitrer entre la question de la souveraineté nationale et celle du marché intérieur, eu égard à la Transportes Aéreos Portugueses (TAP). Si un État européen peut imposer à une compagnie aérienne que son siège reste sur son territoire pour garantir la desserte des îles isolées, il ne peut pas bloquer une prise de contrôle étrangère au nom du seul maintien du hub national.

Sept ans plus tard, le même arbitrage se rejoue – cette fois entre Paris et Francfort.

Recapitalisée à 72,5 % par l’État portugais en juillet 2020, TAP est aujourd’hui à vendre. L’enjeu est stratégique, puisque TAP Air Portugal est la seule compagnie européenne avec un réseau dense vers le Brésil et l’Afrique lusophone ; Air France-KLM entend faire de Lisbonne son unique Hub en Europe du Sud.

L’argument fort pour convaincre les autorités portugaises ? La vente sera jugée sur le projet et pas seulement sur le prix. Le repreneur sera celui qui proposera le meilleur projet pour TAP – ses routes, ses emplois, sa place dans le ciel européen.

Les enjeux vont bien au-delà de la seule Afrique lusophone tant la compagnie portugaise dessert aussi Accra, Dakar ou Casablanca. Autant de destinations qui ouvrent au vainqueur l’accès à l’un des plus importants potentiels de croissance du transport aérien mondial. Pour le futur propriétaire, TAP sera aussi un bouclier face aux compagnies du Golfe ou nord-américaines.

Le 29 juillet 2026, Air France KLM et Lufthansa ont déposé leurs offres contraignantes. IAG – maison mère de British Airways et Iberia – a renoncé à se porter candidat. Le groupe franco-néerlandais vise une participation comprise entre 44,9 et 49,9 % du capital. La décision finale du gouvernement portugais est attendue pour bientôt. La Commission européenne aura ensuite le dernier mot.

Bruxelles, architecte du marché aérien

La Commission européenne ne subit pas ces concentrations, elle les façonne.

Son histoire dans le secteur aérien le montre. En 2004, elle autorise la fusion Air France-KLM en imposant des engagements sur 14 liaisons – et en intégrant pour la première fois l’alternative ferroviaire (le Thalys) dans son analyse.

En 2007 puis en 2013, elle interdit par deux fois le rachat de la compagnie irlandaise Aer Lingus par Ryanair. Le motif ? Cette alliance créera trop de liaisons en position dominante. En 2024, elle pousse le groupe hispano-britannique IAG à abandonner son projet de rachat de l’entreprise espagnole Air Europa, après une communication des griefs mettant en évidence des risques sérieux sur les liaisons au départ de Madrid.

Ces décisions suivent une logique constante, celle de la concentration acceptée lorsqu’elle renforce la résilience du réseau. Elle est refusée quand elle crée un monopole local sans alternative crédible.

Trois piliers d’une « concurrence durable »

Ces évolutions, je les observe depuis 2014 et j’y reconnais trois piliers d’un modèle cohérent, celui d’une « concurrence durable ».

La concentration comme condition de survie

Les compagnies ont besoin d’une taille critique pour financer le renouvellement des flottes et absorber les crises. La Commission européenne l’admet, mais se doit de permettre à des concurrents d’avoir accès à la ressource aéroportuaire.

La loyauté comme garde-fou

La concurrence ne se joue pas seulement entre Européens : Emirates, Qatar Airways ou Turkish Airlines opèrent sur les mêmes routes avec des contraintes très différentes. Le règlement européenn ReFuelEU Aviation impose les mêmes quotas de carburants durables (SAF) à tous – européens ou non – dès lors qu’ils desservent le territoire de l’Union européenne.

La coopération comme maillage territorial

En avril 2026, la compagnie espagnole Volotea et ITA Airways ont signé un accord de partage de codes – permettant à leurs passagers de réserver en un seul billet des vols opérés par les deux compagnies –, ouvrant ainsi 104 combinaisons de destinations. Une compagnie régionale et un transporteur historique s’associent pour couvrir ensemble des territoires qu’aucun des deux ne dessert seul.

Un modèle qui ne dit pas son nom

Lufthansa et Air France-KLM se disputent les derniers actifs nationaux disponibles. IAG est en retrait. La Commission européenne arbitre.

Ce n’est pas le marché idéal que les textes de 1987 appelaient de leurs vœux
– celui d’une multitude d’opérateurs en concurrence sur chaque liaison. C’est autre chose : une concurrence organisée, imparfaite, mais stable, orientée vers des objectifs qui dépassent le seul prix du billet.

C’est une politique industrielle européenne qui ne veut, toujours, pas dire son nom. La Commission façonne la carte du ciel européen pour les décennies à venir
– décision après décision, remède après remède. Ce n’est pas une rupture, c’est le modèle depuis le début de l’ouverture, à la concurrence, du ciel européen.

The Conversation

Pascal Simon-Doutreluingne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

28.08.2026 à 12:34

De la télé au portable, comment nos corps se sont progressivement rapprochés des écrans

Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Si la télévision imposait une certaine distance physique avec les écrans, il n’en est plus rien aujourd’hui : nous faisons corps avec eux.
Texte intégral (2916 mots)
Sur un banc madrilène. Ana Hidalgo Burgos/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Face aux technologies successives, nous adoptons des gestes qui deviennent des automatismes : zapper, cliquer, scroller.

  • Ces gestes nous engagent bien au-delà de ce que nous imaginons, en nous donnant une impression de contrôle.

  • Mais ils n’ont pas tous les mêmes conséquences : le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui, tandis que le scrolleur voit ce que l’algorithme décide de lui montrer.


La scène se passe en 1982. Telefunken vante en France un téléviseur muni d’un accessoire encore rare, venu des États-Unis. Sur une musique qui deviendra le tube de l’été (Eden Is a Magic World, de Pop Concerto Orchestra), un homme regarde une image qui l’intéresse un peu trop ; sa femme entre dans le salon. Ouf, il peut changer de chaîne d’une pression du pouce, sans bouger de son fauteuil.

On peut sourire aujourd’hui de ce que la publicité suppose et de ce qu’elle vend. Ou grincer des dents si on la trouve sexiste. Reste le geste, qui n’existait pas dix ans plus tôt : à trois mètres de l’écran, il commande et il efface. Il zappe !

C’est le début d’une longue histoire de nos rapports aux écrans. Voyons qui commande vraiment dans ce salon, quarante ans plus tard.

Zap, clic, scroll et swipe : quand les écrans nous touchent

Le bras tendu vers le téléviseur, à l’autre bout du salon : zap ! La main posée sur la souris, à 20 centimètres de l’écran : clic ! Le pouce glisse directement sur l’écran : un mouvement de défilement, scroll ; un mouvement de balayage, swipe ! Voilà comment, en quarante ans, notre corps s’est progressivement rapproché de l’écran jusqu’à le toucher.

Dans le même mouvement, l’initiative s’est retirée. Le zappeur décidait quand changer de chaîne. Le scrolleur reçoit ce qu’un algorithme a choisi de lui montrer.

Entre les deux, une question s’est déplacée : qui décide de la suite ? Quelle distance sépare encore le corps de la machine qu’il commande ? À moins que ce ne soit l’inverse…

À distance : le zap ou le geste qui choisit

L’anthropologue Marcel Mauss, dans une conférence de 1934, appelait « techniques du corps » ces façons dont les individus apprennent à se servir de leur corps de manière traditionnelle et efficace. Marcher, nager, s’accroupir : des actes en apparence biologiques que Mauss montrait être des construits sociaux, transmis par imitation, stabilisés par répétition, incorporés jusqu’à sembler naturels. Il nommait « dressage » ce processus par lequel un acte appris devient réflexe. Le vélo en donne l’exemple courant : hésitant et fragmenté au début, puis évidence du corps lui-même.

À bien y regarder, nos gestes face aux écrans relèvent de cette catégorie, avec une différence de rythme qui saute aux yeux : ce que Mauss observait sur des générations s’est ici accompli en trois décennies.

Le premier de ces gestes est le « zap », et il arrive tard en France. La télécommande existe dès 1961, mais elle n’équipe que 4 % des récepteurs en 1977 et 53 % en 1988. Le zappeur français naît donc au moment où l’équipement devient majoritaire et où l’offre télévisuelle s’élargit : Canal+ en 1984, La Cinq et TV6 en 1986, TF1 privatisée en 1987.

Le mot arrive de l’anglais par le journaliste Philippe Vandel, dans Actuel, en 1986. Aux États-Unis, où le câble se diffuse plus tôt, le phénomène s’observait dès 1982 : il faut la rencontre d’un geste accessible et d’une offre assez large pour lui donner un sens.

Le geste promettait le contrôle en tenant trois choses : il est délibéré, puisqu’on choisit la touche ; il est séquentiel, une chaîne puis une autre, dans un espace fini de quatre ou cinq possibilités ; il est réversible au sens le plus concret : on éteint l’appareil, on se lève, la pièce redevient une pièce. Le corps reste à trois mètres, et cette distance fait office de marge. La publicité Telefunken de 1982 en jouait déjà : surpris par sa femme, le mari zappe, fait disparaître l’image avant qu’elle la voie et rien dans la pièce ne trahit qu’il la regardait.

Le zappeur fut aussitôt soupçonné de paresse et d’inconstance. Le critique des médias Neil Postman, dans Se distraire à en mourir (1985), voyait dans la télévision un média sacrifiant la réflexion au divertissement. Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait un rythme rapide et simpliste imposé au spectateur.

On y vit un tempérament : l’impatience faite caractère, l’esprit livré à ses humeurs, incapable de se concentrer. La presse, elle, fabriqua une figure plus ambiguë, celle d’un croyant dont le rite avait changé :

« Le zappeur est un homme qui croit. Qui cherche, mais qui croit. »
– Le Nouvel Observateur (1987)

L’accusation frappait pourtant à côté. Le zappeur choisissait dans une grille écrite par d’autres, aux horaires fixés par d’autres, entre des programmes que le même impératif d’audience façonnait. Sa liberté portait sur l’instant du changement plutôt que sur le contenu offert. La télécommande donnait le tempo, la programmation gardait la partition.

La main sur la souris : le clic ou le geste qui engage

Avec la généralisation de l’informatique domestique, le « clic » s’installe dans les foyers français au cours des années 1990. On se souvient de Jacques Chirac découvrant le « mulot » en 1996, pour la joie des chansonniers. Les Français, eux, l’apprenaient sans même s’en apercevoir.

Le préhistorien et anthropologue André Leroi-Gourhan avait montré que tout geste technique s’inscrit dans une chaîne où l’outil prolonge la main, qui prolonge elle-même l’intention : la plume prolonge les doigts qui prolongent l’intention d’écrire. De même pour la souris, dont la flèche du curseur fonctionne comme une extension de la main dans l’espace numérique. Le clic ferme la boucle, à la façon dont un outil bien ajusté disparaît dans le mouvement de l’artisan.

Ce geste forme un seuil, comme apposer une signature ou lever la main pour voter. Clic ! Avant, une possibilité ; après, un acte accompli. L’onomatopée le dit, puisque le clic reproduit le son bref et sec d’un mécanisme qui s’enclenche. Or, un cliquet avance, il ne recule pas. Ce seuil est donc devenu transparent. Signer un contrat suppose un arrêt, une lecture, un stylo saisi. Cliquer sur « J’accepte les conditions générales » prend une fraction de seconde et mobilise une attention minimale. Or, on clique souvent avant d’avoir tout lu.

Un renversement se produit ici : la conviction suit le geste. Cliquer sur « J’accepte » produit un état psychologique dans lequel on se trouve avoir accepté. Cliquer sur « Ajouter au panier » crée une situation dans laquelle on se trouve déjà un peu acheteur.

Les travaux des psychologues sociaux Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois sur la soumission librement consentie ont montré qu’un comportement, même minime, tend à engager celui qui l’accomplit. Le psychologue social états-unien Leon Festinger avait théorisé ce mécanisme sous le nom de « dissonance cognitive » : quand l’acte entre en tension avec l’intention, c’est le plus souvent l’attitude qui s’ajuste à l’acte. Le clic distrait sur « J’accepte » laisse derrière lui quelqu’un qui a, malgré tout, accepté.

Forcer la main

Les concepteurs d’interfaces exploitent cette séquence. En 2010, le designer britannique Harry Brignull a nommé « dark patterns » ces architectures de choix conçues pour induire le clic là où l’utilisateur aurait peut-être choisi autrement : la bannière de cookies où « Tout accepter » s’affiche en couleur vive quand « Refuser » se réduit à un lien grisé, la case précochée pour un abonnement payant, le bouton « Non merci, je ne veux pas faire d’économies ».

En janvier 2023, un contrôle coordonné par la Commission européenne avec les autorités de 23 États membres, de la Norvège et de l’Islande a examiné 399 boutiques en ligne : 148 comportaient au moins l’une des trois pratiques recherchées, faux comptes à rebours, hiérarchie visuelle orientée, dissimulation d’informations essentielles.

Ces dispositifs fonctionnent grâce à l’automatisme du clic. Toutes les qualités qui font de ce geste une technique du corps bien incorporée, sa rapidité, son absence de friction, deviennent ici des leviers d’orientation.

L’ascenseur des fenêtres est contemporain du clic, et la molette se généralise à la fin des années 1990. On les manœuvre à la souris : la main reste posée, la distance demeure identique. Le scroll attend encore de devenir un geste. Il le deviendra quand le doigt touchera l’écran.

Le doigt sur la vitre : quand c’est l’écran qui lit

En 2007 apparaît l’iPhone. La distance tombe à zéro. Le doigt touche directement l’image à travers la vitre, la pousse, la retient, la caresse. Le philosophe Michel Serres y voyait, avec sa Petite Poucette, une promesse d’émancipation. Quinze ans plus tard, l’initiative a changé de camp.

Le « scroll » abandonne ce moment liminal que le clic conservait. Aucun point de bascule, aucun son sec, aucun cliquet : une continuité sans étape. On prolonge au lieu de franchir. Le seuil n’a d’ailleurs pas attendu le tactile pour disparaître, puisque le défilement infini existe dès 2006, du temps de la souris. Le smartphone a simplement incarné cette continuité. Là où le zappeur parcourait quatre chaînes, le scrolleur avance dans un espace sans bord, personnalisé pour le retenir.

Le pouce, lui, a affiné son mouvement. Horizontalement, le « swipe » est balistique et bref : j’accepte, je rejette. Il est apparu là où il faut trancher, et Tinder en a fait le symbole du jugement souverain, jusqu’à monnayer le regret avec un « rewind » payant. L’économie qu’il sert repose sur la rareté : chaque profil écarté disparaît, le stock s’épuise et la décision engage.

Verticalement, la mécanique s’inverse. Le pouce remonte au lieu de balayer, réclame au lieu de trier. Sur TikTok, rien ne s’écarte, tout revient, le stock demeure inépuisable. Le mouvement du jugement s’est réoutillé en mouvement d’appétit.

Reste la raison qui pousse le pouce. Le neurobiologiste Sébastien Bohler y voit l’effet du striatum, noyau cérébral qu’il décrit comme avide de récompenses immédiates : chaque vidéo suivante alimente une boucle que rien ne rassasie.

L’appétit se double d’une inquiétude sociale, cette peur de rater quelque chose que l’acronyme FOMO (Fear of Missing Out) a popularisée. Nos capacités d’attention sociale, calibrées pour des cercles restreints, reçoivent désormais le flux ininterrompu des vies alternatives qui défilent sur l’écran. Le pouce continue de remonter pour vérifier ce qui se passe ailleurs.

Or ce mouvement même travaille pour la machine. La recherche sur les systèmes de recommandation établit que le temps passé et l’activité de défilement renseignent mieux sur les préférences que le clic lui-même. Le pouce qui ralentit, revient en arrière, hésite avant de repartir : tout cela nourrit le calcul. Le système enregistre que l’attention s’est arrêtée, sans savoir pourquoi, et cela lui suffit pour composer la suite.

Le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui ; le scrolleur est lu par une machine qui ajuste à mesure ce qu’elle lui montre. Le geste par lequel on tente de reprendre la main devient à son tour une donnée. La vitre ne sépare plus, elle enregistre.

Des contre-gestes existent, et ils méritent d’être comptés. On choisit les comptes qu’on suit, on désinstalle une application, on installe un bloqueur, on partage après avoir lu. Ces pratiques semblent moins spontanées et plus coûteuses que le mouvement du pouce, puisqu’elles demandent l’effort que l’interface a précisément appris à épargner. Elles indiquent pourtant où il reste une marge de manœuvre.

« Au doigt et à l’œil »

Le rapprochement physique entre nos doigts et nos écrans fait office de signe plutôt que de cause. Ce qui rend le geste exploitable tient à son incorporation, au fait qu’il contourne la délibération, qu’il soit devenu aussi évident que la marche. Les dispositifs ont trouvé cet automatisme et s’y sont ajustés.

Le zappeur passait déjà pour paresseux et inconstant, et la même accusation vise le scrolleur, à ceci près qu’elle s’appuie désormais sur des chiffres. Depuis 2004, la chercheuse Gloria Mark mesure le temps passé sur un même écran de travail avant de basculer vers autre chose : 2,5 minutes alors, environ 47 secondes aujourd’hui. D’autres travaux confirment ce décrochage rapide, comme ceux de Larry Rosen sur des élèves en train d’étudier, incapables de tenir plus de six minutes sur leur tâche.

Ces courbes composent une inquiétude sans en livrer la cause : ou bien nos capacités attentionnelles déclinent vraiment depuis quarante ans, ou bien chaque génération de dispositifs réveille la même crainte structurelle, celle de perdre la main sur nos propres gestes. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les interfaces sont conçues pour retenir, et cela suffit à fonder le soupçon.

Reste à savoir quoi faire, en épargnant à chaque navigation le statut d’épreuve. Mauss offre ici la seule ressource que la démonstration laisse ouverte : si nos gestes sont appris, ils peuvent être désappris, et réappris autrement. Ce qui s’est incorporé en trois décennies n’a rien d’une nature. La réglementation des interfaces trompeuses, dont le contrôle européen donne un exemple, agit là où l’attention individuelle a peu de prise.

L’expression dit qu’on obéit « au doigt et à l’œil » sans préciser lequel des deux, de l’humain ou de la machine, tient désormais le doigt et l’œil de l’autre. C’est pourtant dans ces gestes minuscules que se rejoue une question ancienne, celle de savoir qui commande et qui obéit vraiment.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

28.08.2026 à 12:32

Faut-il réduire les aides publiques à l’innovation ? Ou revoir la philosophie de leur distribution ?

Michel Rocca, Professeur d'économie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Laëtitia Guilhot, Maître de conférences HDR en sciences économiques, Université Grenoble Alpes (UGA)

Pierre Berthaud, Maître de conférences HDR en économie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Comment bien soutenir la politique de l’innovation pour rester dans la course économique ? Et si on écoutait les attentes des « faiseurs d’innovation » pour aller au-delà du crédit impôt recherche ?
Texte intégral (2449 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’efficacité du crédit impôt recherche n’a pas été établie. C’est pourtant le dispositif le plus généreux des aides fiscales des pays de l’OCDE.

  • La politique de soutien à l’innovation cherche de nouvelles voies, avec notamment le projet de développer une « DARPA à la française ».

  • Une étude réalisée auprès d’innovateurs révèle les attentes du terrain en matière de soutien à l’innovation.


À l’occasion du Printemps de l’économie 2026, le prix Nobel Philippe Aghion donnait son point de vue sur le crédit impôt recherche (CIR) qui, avec 7,8 milliards d’euros attribués aux entreprises en 2023, représente les trois cinquièmes de l’aide à l’innovation en France :

« Sur le CIR, aucune étude ne montre un effet. Rien. […] Le CIR doit être remis à plat. »

Faudrait-il donc supprimer ce type d’aides à l’innovation aux effets si peu convaincants en matière d’innovation ? Peut-être pas, mais il serait souhaitable d’en revoir profondément l’esprit.

Peu efficient et difficilement réformable : la double peine ?

Visant à corriger l’insuffisance des efforts d’innovation des entreprises, la politique française d’aide à l’innovation est particulièrement inefficiente.

Emblématique de l’aide indirecte ouvrant droit à des exonérations fiscales, le CIR est « le dispositif le plus généreux des aides fiscales des pays de l’OCDE » estimait France Stratégie en 2021. Bénéficiant à plus de 16 000 entreprises, il est « la dépense fiscale la plus onéreuse pour les finances publiques malgré une efficacité discutable ».

Une méta-analyse des évaluations de l’efficacité du CIR conclut d’ailleurs sans ambiguïté qu’il est sous-optimal depuis longtemps. La synthèse du rapport de France Stratégie en 2021 note ainsi :

« [D]es effets positifs mais modérés sur les activités de R&D et d’innovation, et pas d’impact significatif sur la valeur ajoutée et sur l’investissement. […] Des effets positifs sur les PME, mais pas d’effet significatif établi en ce qui concerne les ETI et les grandes entreprises. […] Un effet modeste sur l’attractivité du site France pour la localisation de la R&D des entreprises multinationales. »

Au total, les incitations fiscales conduisent en France à des exonérations de charges qui relèvent plus de l’aide à la compétitivité des entreprises par la compression des coûts de production que de l’aide ciblée à l’innovation.

Des recentrages à finalité budgétaire

Rechercher une plus grande efficience de ces aides fiscales conduit le plus souvent à un raisonnement strictement budgétaire. Dans le cas du CIR, conserver le dispositif pour sa souplesse d’utilisation pour l’entreprise, mais en faisant en sorte qu’il soit globalement moins coûteux. La loi de finances pour 2025 opère ainsi un recentrage de l’assiette du CIR en réduisant le type de dépenses éligibles.

Mais, en vérité, nul n’attend d’effets significatifs de cette réforme paramétrique du CIR, comme le note le livre blanc sur le CIR publié en 2024. Dans une vision incrémentale de l’innovation, il est très probable que le CIR, même très imparfait, soit sanctuarisé à moyen terme d’autant que le Medef le présente comme « le pilier de l’écosystème de la R&D ».

Si l’innovation de rupture est visée, de nouveaux instruments sont toutefois indispensables pour tenter d’endiguer le décrochage de la France par rapport à la Chine et aux États-Unis.

La tentation de l’interventionnisme direct

Depuis le milieu des années 2010, le débat sur la politique d’aide à l’innovation prend ainsi un nouveau tour, en convoquant de vieilles conceptions : affirmer une politique structurelle d’intervention directe en matière d’innovation.

À travers le plan France 2030 (54 milliards d’euros), des aides structurelles visent à façonner un écosystème d’innovation. Ces aides structurelles comprennent trois dispositifs : (i) des aides dites « guichet » ; (ii) des concours d’innovation ou appels à projets ; (iii) des prises de participation. Selon les termes du rapport Potier de 2020, « le soutien vertical » se veut le référentiel de la politique d’innovation.

C’est en vérité un État directif aux actions descendantes et laissant moins de places aux initiatives des acteurs qui est appelé, en particulier à travers la proposition d’un modèle de « DARPA à la française », inspirée des méthodes de la célèbre Defense Advanced Research Projets Agency (DARPA) du département états-unien de la défense.

De la DARPA à l’IARPA

Créée en 1958, la DARPA a notamment été à l’origine du GPS, technologie militaire puis civile, mais aussi d’Internet. En s’inspirant des succès de l’agence gouvernementale états-unienne Intelligence Advanced Research Projects Activity (IARPA, lancée en 2006), le modèle régulièrement envisagé en France se veut une véritable appropriation des principes du dispositif américain : une agence autonome, promotrice des programmes de trois à cinq ans, qui coordonne des entreprises, des universités et des organismes de R&D, très précisément choisis.

Visant l’innovation de rupture, ces programmes sont conduits par des managers de premier plan aux grandes libertés d’action en vue de favoriser une grande diversité de projets fondamentaux et disruptifs à la fois. La visée est également pratique : s’affranchir de toutes barrières administratives et organisationnelles dans une vision très agile de l’organisation.

Si la DARPA n’est pas encore d’actualité en Europe, l’idée d’une intervention structurelle fait toutefois son chemin et conduit, en France, à chercher à « lever des freins institutionnels » selon l’expression de David Encaoua en 2017. La volonté politique est de créer un biais en faveur de la culture d’innovation dans la société. Concrètement, les réformes engagées vont chercher à concentrer les crédits publics sur les « meilleurs » chercheurs, laboratoires ou universités. Dès 2010, le dispositif des laboratoires d’excellence (Labex, 1,5 milliard d’euros pour 170 projets) est censé jouer ce rôle d’émergence d’innovations de rupture.

Même si l’idée de doter fortement quelques happy few s’est définitivement imposée dans les milieux de l’innovation, l’efficacité du dispositif des Labex reste encore à prouver. Une première étude qualitative dans le champ de la recherche en biologie menée par le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp) de Sciences Po montre « des appropriations paradoxales » de l’outil labex : une plus grande souplesse des fonctionnements qui ne conduit pas nécessairement à de nouvelles orientations de recherche. Bien loin d’une logique d’innovation de rupture, les financements Labex sont plutôt considérés comme « palliatifs » des réductions de budgets récurrentes dans la recherche en France.

Un budget qui devrait être multitplié par dix

Les résultats d’une étude économétrique du LIEPP offrent quelques signaux un peu plus encourageants. Du fait de la contractualisation entre les laboratoires et les entreprises, les dépenses de R&D des entreprises voisines de ces Labex sont plus fortes que pour des entreprises moins concernées par un Labex. Mais, là encore, rien de majeur en matière de dynamiques d’innovation.

Pour que l’intervention structurelle en matière d’innovation de rupture puisse produire pleinement ses effets, la question de la durée et de l’intensité des financements reste, par ailleurs, cardinale. Le budget français est-il en capacité de supporter un effort qui, selon les experts, devrait être multiplié par dix pour être au niveau de la donne concurrentielle, notamment vis-à-vis des États-Unis ?

Le seul segment de la deep tech nécessiterait, par exemple, 30 milliards d’euros d’ici à 2030. L’affirmation du choix d’actions structurelles sur l’innovation nécessite donc un vrai changement d’échelle budgétaire. Peut-être aussi un changement du logiciel de politique économique des dirigeants ?

Innover… c’est aussi répondre aux attentes des « faiseurs de l’innovation »

La recherche d’une plus grande efficacité de la politique d’innovation ne peut être enfermée dans la seule opposition des incitations indirectes et des aides structurelles visant à créer un nouvel écosystème.

Au total, les aides structurelles restent à l’évidence les plus prometteuses bien que difficiles à soutenir à moyen terme, les aides à l’innovation apportées par la dépense fiscale (CIR notamment) sont, pour leur part, peu efficientes tout en restant, politiquement, impossible à réformer : elles perdureront, car elles ont la malheureuse vertu d’être faciles d’accès à toutes les entreprises et constituent indéniablement, pour les plus grandes, un effet d’aubaine.

Une recherche qualitative menée en 2025 auprès d’acteurs de l’innovation dans un secteur de l’électronique montre bien cette prégnance du terrible dilemme : faible efficience du dispositif d’aides à l’innovation, mais inertie de l’action de réforme. Des pistes de réflexion sont cependant proposées aux décideurs par ces véritables « faiseurs d’innovation ».

Parmi les acteurs interrogés (entreprises, laboratoires, organismes territoriaux d’aide à l’innovation…), tous plaident, sans surprises, pour le principe du maintien de la plupart des aides : bourses Cifre, financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) ou programme européen H2020

La préférence va au CIR dont le maintien est jugé « nécessaire ». Selon ces acteurs, les financements sont indispensables face à l’accentuation des enjeux concurrentiels. Seuls les dispositifs d’envergure régionale (pôle de compétitivité, par exemple) apparaissent moins pertinents pour appuyer des dynamiques d’innovation.

Mais, pour ces « faiseurs d’innovation », les enjeux en matière d’innovation se posent aussi différemment. D’autres critères devraient être pris en compte pour « fabriquer » des politiques d’innovation pertinentes.

Débureaucratiser les aides

Trois idées se dégagent nettement de l’analyse des points de vue exprimés :

  • l’architecture des dispositifs d’aides (européens, nationaux, régionaux) et les procédures d’appels à projets s’avèrent globalement trop « bureaucratisées » ou complexes au point de dissuader les démarches ambitieuses des acteurs ;

  • il y a un fort handicap à innover tant qu’on ne dispose pas d’une feuille de route affichant une authentique politique industrielle, notamment de filières et/ou d’industrialisation, qui soit construite en fonction des forces concurrentielles en présence, notamment en prenant en compte la concurrence de la Chine ;

  • une approche pertinente de la politique d’innovation ne peut faire l’économie de décisions acceptant de créer un biais protectionniste que ce soit dans les appels à projets, dans les subventions ou dans les marchés publics. Changement radical pour l’Europe, le projet de loi « d’accélérateur industriel » de la Commission européenne en mars 2026 va déjà dans ce sens pour certains secteurs en introduisant des conditionnalités de production locale pour l’octroi d’aides. Plus généralement, une protection en faveur des atouts de l’économie européenne semble aussi nécessaire qu’urgente aux « faiseurs d’innovation ».

Printemps de l’économie 2026.

La prise en compte de ces attentes politiques des « faiseurs d’innovation » peut donner un contenu renouvelé à une politique d’innovation d’essence structurelle. Tenir le cap de l’innovation aurait pour passage obligé le couplage de l’innovation et de l’industrialisation dans un contexte de concurrence mondiale, aujourd’hui en nette défaveur de l’Europe.

The Conversation

Michel Rocca a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Laëtitia Guilhot a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Pierre Berthaud a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche

PDF
21 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
Beaux Arts
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓