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04.05.2026 à 16:16

Corse : aux racines de la violence politique des années FLNC

Jean-Paul Pellegrinetti, Professeur, histoire contemporaine, Université Côte d’Azur

En Corse, il y a cinquante ans naissait le FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?
Texte intégral (1962 mots)

Il y a cinquante ans, le 5 mai 1976, naissait le Front de libération nationale de la Corse, FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?


À la fin du XIXe siècle, l’économie agricole de la Corse s’effondre et l’île ne prend pas le tournant de la révolution industrielle. Pour beaucoup, le départ vers les colonies devient une échappatoire à la misère. Durant l’entre-deux-guerres, 230 000 Corses ou leurs enfants sont établis ou en service en outre-mer. Pendant les années 1960, la Corse reste la grande oubliée des Trente Glorieuses. Cette situation est à l’origine de la contestation portée par de nouvelles générations qui dénoncent la persistance d’un clanisme qui a sclérosé la vie politique. À cela vont s’ajouter les répercussions de l’indépendance algérienne et l’effondrement d’un empire colonial qui permettait d’accéder aux emplois de la fonction publique.

Déçue par l’absence de perspectives politiques, une partie de la jeunesse militante adopte progressivement la lutte armée comme mode d’action.

La fin de la guerre d’Algérie

Face au sous-développement économique qui prévaut sur l’île, un plan d’action régional propose, en 1957, une stratégie de relèvement économique adaptée aux impératifs de la construction européenne. Ce plan repose sur deux sociétés d’économie mixte, la société de mise en valeur de la Corse (Somivac) et la société d’équipement touristique de la Corse (Setco).

En 1962, avec l’indépendance de l’Algérie, 17 500 rapatriés non corses s’installent sur l’île et bénéficient des aménagements de ces sociétés alors que les Corses sont tenus à l’écart. Comme l’explique l’historien Didier Rey, des frustrations naissent donc avec l’arrivée des rapatriés d’Algérie, porteurs d’une certaine forme de modernité. Les Corses se sentent sacrifiés, dépossédés du développement et, même, déracinés sur leur propre sol.

En 1965, des premiers attentats à l’explosif – non revendiqués – visent alors les « Pieds-noirs », la Somivac ou des complexes touristiques. Sur un fond de sentiment de spoliation, se constituent, autour des frères Edmond et Max Simeoni, les bases d’une revendication politique régionaliste, avec la création, en 1967, de l’Action régionaliste corse (ARC).

Aléria : un événement fondateur

Au début des années 1970 s’effectue en Corse le passage du régionalisme à l’autonomisme. La période correspond au Riacquistu, c’est-à-dire à la réappropriation de la langue, de la culture, de l’identité, de l’histoire, des expressions artistiques et culturelles ou encore des savoir-faire. Des combats à la fois politiques, culturels (création de groupes musicaux) ou écologiques sont menés. Notamment la lutte contre les « boues rouges » de la société italienne Montedison ou contre les projets d’essais nucléaires que le général de Gaulle veut mener sur le site d’anciennes mines en Balagne (Haute-Corse).

En janvier 1973, l’« Appel de Castellare » scelle l’acte de naissance du nationalisme corse dont les premiers mouvements clandestins, le Fronte Paesanu Corsu di Liberazione (FPLC) (créé le 8 octobre 1973) ou Ghjustizia Paolina, sont directement issus, à côté d’autres mouvements.

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1974, la Corse connaît sa première « nuit bleue » marquée par une vague d’attentats. Le 22 mars de la même année, à la veille de la visite du premier ministre Pierre Messmer, le groupe Ghjustizia Paolina fait exploser un avion sur l’aéroport de Bastia-Poretta. La violence politique fait ainsi son apparition dans l’histoire contemporaine insulaire et s’y installe pour des décennies. Durant l’année 1975, quelque 226 attentats sont comptabilisés.

En août 1975, des militants de l’Action pour la renaissance de la Corse (ARC), avec à leur tête Edmond Simeoni, occupent les armes à la main une cave viticole d’un rapatrié à Aleria pour dénoncer le scandale de vins frelatés dont la Corse est victime. Mais l’opération se termine dans le sang : le ministre de l’intérieur Michel Poniatowski décide d’employer la force. Deux gendarmes sont tués et un militant de l’ARC est grièvement blessé. L’événement marque le début d’une période de tensions politiques et de violences entre la Corse et l’État.

La création du FLNC

À la fin de l’année 1975, des discussions ont lieu entre les diverses organisations clandestines et conduisent à une unification. Le 5 mai 1976, est signé la naissance du Front de libération nationale de la Corse (FLNC). Il constitue un tournant du processus de radicalisation, dans les discours et dans les actes.

Sa création est annoncée par une spectaculaire vague d’explosions dans les principales localités de l’île, mais aussi à Nice, à Marseille et à Paris. D’autres vont suivre. On en comptabilisera plus de 300 en 1976, et jusqu’à 438 en 1980.

Pour marquer le premier anniversaire de son existence, en mai 1977, le FLNC publie son Livre vert. La Corse est présentée comme une colonie victime de l’oppression exercée par la France et ses relais locaux que sont les clans. L’indépendance doit permettre à la Corse de mettre fin à cette situation. La dynamique s’inscrit dans un contexte intellectuel marqué par les luttes tiers-mondistes et les références à la guerre d’Algérie.

Durant cette période, la violence s’intensifie et les « nuits bleues » se succèdent accompagnées par des slogans comme « IFF », (I Francesi Fora, « les Français dehors »), ou encore « la valise ou le cercueil ».

Cette radicalisation s’explique en partie par des facteurs socioéconomiques. La crise économique des années 1970, marquée par la montée du chômage et le déclin de certains secteurs clés, accentue le sentiment de marginalisation ressenti dans l’île, notamment dans les milieux modestes ou précarisés.

Dérives et ambiguïtés de l’État

Face à cette montée de la violence clandestine, l’État adopte une stratégie ambivalente. D’un côté, il affirme son autorité par des opérations policières ponctuelles et spectaculaires ; de l’autre, il semble tolérer l’émergence de groupes « contre-terroristes », à l’image de l’organisation Francia, le Front d’action nouvelle contre l’indépendance et l’autonomie créé en 1977. Opposé aux nationalistes, le groupe mène des attentats contre des militants nationalistes. Son existence contribue à instaurer un climat de violence généralisée, où les frontières entre légalité et illégalité deviennent floues. Francia entretient des liens troubles avec des milieux politiques ou administratifs, ce qui alimente les soupçons de collusion avec l’appareil d’État.

Cette situation engendre une profonde défiance au sein de la population, qui perçoit une justice à deux vitesses où les violences des groupes antinationalistes semblent rarement sanctionnées.

L’affaire Bastelica-Fesch, en janvier 1980, constitue l’aboutissement de ces tensions. Une tentative d’action menée par Francia dans le village de Bastelica (Corse-du-Sud) déclenche une réaction en chaîne, aboutissant à une prise d’otages et à un siège spectaculaire d’un hôtel à Ajaccio. L’intervention des forces de l’ordre, marquée par des affrontements violents, entraîne la mort d’un CRS ainsi que celle de deux civils, complètement étrangers aux événements. La condamnation des dérives de l’État est unanime, d’autant que le gouvernement français reste muet.

En 1981, la gestion judiciaire de l’affaire renforce ce sentiment. Les responsables des violences liées aux réseaux parallèles bénéficient d’un traitement clément, tandis que les militants nationalistes sont lourdement condamnés. Ils bénéficieront un an plus tard de l’amnistie accordée par le président François Mitterrand. Néanmoins, cette inégalité va contribuer à légitimer, dans certains milieux, le recours à la violence comme forme de résistance.

Triomphe du nationalisme

Après une guerre fratricide et violente menée durant quelques années entre différentes branches nationalistes, les années 2000 voient le vote nationaliste gagner progressivement du terrain lors des scrutins électoraux. Finalement, cinquante ans après la naissance du FLNC, ce sont les autonomistes – pour qui l’avenir de l’île doit passer par le rejet de la violence – qui prennent le dessus dans la vie politique insulaire.

Comme l’explique le politologue Andria Fazi, les résultats électoraux de 2017 attestent une « mainstreamisation » du vote nationaliste, capable désormais d’attirer des citoyens issus de tous bords politiques.

Lors des élections territoriales de juin 2021, Gilles Simeoni, président sortant de l’exécutif corse, obtient la majorité absolue, sans alliance avec d’autres listes nationalistes, et choisit l’autonomie comme l’une de ses priorités politiques.

The Conversation

Jean-Paul Pellegrinetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.05.2026 à 16:14

Que faire de la violence dans les textes sacrés ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Jusqu’où peut-on aller pour limiter l’exposition du grand public, et notamment de la jeunesse, aux passages les plus belliqueux des textes sacrés du monothéisme ?
Texte intégral (1774 mots)
*La Victoire de Josué sur les Amalécites* (1624-1626), par Nicolas Poussin. Musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie)/Wikipédia

Le Coran comme la Bible comportent de nombreux passages qui peuvent être interprétés comme des appels directs à commettre des actes violents. Est-il possible – et est-il souhaitable – de limiter leur diffusion, spécialement auprès des jeunes ? Faut-il les accompagner d’une notice spécifique ? Ou compter sur la capacité de discernement des lecteurs ?


Dans une tribune publiée par le Figaro, une quarantaine de personnalités, dont Élisabeth Badinter et la sœur de Samuel Paty, ont demandé l’interdiction d’une dizaine d’ouvrages qualifiés d’islamistes et leur retrait de la plateforme du Pass Culture, dispositif d’accès aux activités culturelles mis en place par le gouvernement français à destination des jeunes entre 15 ans et 20 ans. Les livres incriminés sont, en l’occurrence, pour la plupart, déjà accessibles en ligne gratuitement.

Mais l’un d’entre eux, le Muwatta, retient plus particulièrement l’attention. Il s’agit en effet d’un texte écrit par Malik ibn Abbas, un imam du VIIIᵉ siècle à l’origine du malékisme. Or, ce courant de pensée constitue l’une des quatre écoles canoniques de l’islam sunnite, avec le chafiisme, le hanafisme et le hanbalisme. De plus, le Muwatta est considéré comme le plus ancien traité de jurisprudence islamique et une des principales sources de référence des hadiths, les dires du prophète.

Passages spécifiques du Coran et de l’Ancien Testament

Les pétitionnaires reprochent à l’imam Malik ibn Abbas d’appeler au meurtre, de légitimer la lapidation et de justifier le fait de « couper la tête » des apostats. À ce titre, on pourrait tout aussi bien envisager de restreindre la circulation du Coran. Le cinquième verset de la sourate du Repentir invite en effet à exterminer les polythéistes : « Tuez les idolâtres partout où vous les trouverez », ordonne-t-il.

« Quand vous rencontrerez les infidèles, ajoute la quatrième sourate, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage. »

Les moudjahidines n’en seront que mieux récompensés. La troisième sourate précise ainsi que « l’indulgence et la miséricorde vous attendent […] si vous mourez ou si vous êtes tués en combattant dans le sentier de Dieu ».

En poursuivant la lecture des textes sacrés des religions abrahamiques, on s’aperçoit cependant que la Bible n’est pas moins sanguinolente. L’Ancien Testament, en particulier, regorge de mille et une précisions sur la manière de sacrifier des animaux et développe une vision très militarisée du monde en comparant le croyant à un soldat ou un mercenaire. D’après le décompte de certains auteurs, il comprendrait entre 600 et 1 700 passages ayant trait à des actes de violence.


À lire aussi : Le littéralisme ou la dangereuse tentation de lire les textes « à la lettre »


Le Seigneur dispose ainsi d’un « arsenal » dont il peut tirer « les armes de sa colère ». Le Livre de Job précise que « la puissance et la terreur appartiennent à Dieu », tandis que l’ange de l’Éternel s’en va tuer 185 000 Assyriens qui voulaient s’en prendre aux Juifs.

Dans le Premier Livre des Psaumes, le Seigneur est une arme de combat au service d’une lutte xénophobe et suprémaciste qui vise à asservir les peuples étrangers et mécréants. Il poursuit ses ennemis, les atteint, les anéantit et les « brise ». Il « extermine » ceux qui le haïssent, les « broie comme la poussière » et les « foule comme la boue des rues » pour mettre Israël « à la tête des nations », assujettir les autres peuples et obtenir l’obéissance des « fils de l’étranger ».


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Un Dieu sans pitié ?

Le Dieu de l’Ancien Testament est d’autant plus résolu qu’il ne veut avoir « pitié d’aucun de ces méchants infidèles ». Dans le Livre d’Esaïe, par exemple, il trempe son épée dans le « sang des agneaux » pour punir les peuples voués à l’extermination et exercer sa colère « sur toutes les nations ».

« Il les livre au carnage. Leurs morts sont jetés, leurs cadavres exhalent la puanteur, et les montagnes se fondent dans leur sang. »

Dans le Premier Livre de Samuel, le Seigneur ordonne au peuple d’Israël d’aller punir les Amalécites, une tribu de nomades accusée d’avoir tenté d’entraver la sortie des Hébreux d’Égypte. Il faut effacer la mémoire de cette race maudite et n’en épargner aucun :

« Tu mettras à mort hommes et femmes, enfants et nourrissons, gros bétail et petit bétail, chameaux et ânes. »

Dans le Livre de Jérémie, Dieu ordonne de détruire « les fils de l’Orient », en l’occurrence les populations de la péninsule arabique. Il invite à piller leurs tentes, leurs chameaux et leurs troupeaux jusqu’à ce que leur terre devienne un « repaire de chacals, un désert pour toujours » :

« Personne n’y habitera, aucun homme n’y séjournera. »

Les Égyptiens et leurs alliés éthiopiens et libyens ne sont pas non plus épargnés dans le Livre d’Ezéchiel. Leurs villes seront dévastées et leur territoire est appelé à devenir un désert pendant quarante ans.

De tous les textes sacrés des religions abrahamiques, l’Ancien Testament est en fait le plus violent si l’on en croit des décomptes selon lesquels il comporterait 5,3 % de mots faisant allusion à des tueries ou des destructions, contre 2,8 % dans le Nouveau Testament et 2,1 % dans le Coran.

Alors que faire ? Faut-il aussi retirer la Bible des bibliothèques municipales et de la plateforme du Pass Culture ?

Quelles solutions – et en faut-il ?

Les signataires de la tribune du Figaro reprochent aux auteurs d’ouvrages islamistes de ne pas avoir fait « l’exégèse de hadiths ou de sourates pour présenter ce qui, à une époque, constituait la base d’une pratique religieuse datée, ancienne, celle du Moyen Âge arabo-islamique, société guerrière, expansionniste, colonisatrice et esclavagiste ».


À lire aussi : Les multiples significations du mot « djihad »


À suivre ce raisonnement, faudrait-il donc uniquement diffuser des versions de la Bible comportant des notes explicatives pour garantir « une mise à distance critique », ou bien insérer un avertissement pour prévenir le lecteur que certains passages peuvent choquer ? Après maintes tribulations, Tintin au Congo a, par exemple, été réédité en 2023 avec un avant-propos expliquant les préjugés coloniaux en vigueur au moment de la première parution de l’album de Hergé. Celui-ci avait en effet été vivement critiqué pour son racisme et sa xénophobie. En 2010, un citoyen belge et le Conseil représentatif des associations noires (Cran) avaient ainsi demandé, en vain, qu’on en interdise la vente. Dans certaines libraires du Royaume-Uni, à partir de 2007, l’album avait été déplacé des rayons enfants vers la section des BD pour adultes.

Le Coran et la Bible sont aussi des livres qui continuent d’être vendus, et pas seulement des textes sacrés et vénérés par les croyants. Il est évidemment important de les contextualiser pour en avoir une compréhension plus fine. Mais on ne peut a priori ni les corriger ni les expurger.

Pour les pouvoirs publics, la situation est d’autant plus inextricable qu’il ne leur revient pas de se mêler des débats des théologiens en vue d’imposer une exégèse plutôt qu’une autre. Tout bien considéré, il vaut donc mieux laisser le Muwatta sur la plateforme du Pass Culture, reconnaître « la face sombre de la Bible » et apprendre à vivre ensemble avec le legs d’un passé extrêmement violent.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.05.2026 à 16:14

Face à Pékin, Taïwan peut-il encore compter sur la protection de Washington ?

Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire -- Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

Alors que la Chine ne cesse de monter en puissance et de menacer Taïwan, l’administration Trump, focalisée sur le Moyen-Orient, constitue-t-elle toujours une garantie de sécurité pour Taipei ?
Texte intégral (2068 mots)

Le respect tout relatif que porte Donald Trump aux alliances de long terme souscrites par les États-Unis alimente l’inquiétude à Taïwan : si la République populaire de Chine, toujours plus puissante sur le plan militaire, décide d’envahir l’île, cette dernière pourra-t-elle compter sur le soutien de Washington ? Et même sans invasion directe, ne risque-t-elle pas d’être sacrifiée si le président des États-Unis décide de passer avec Pékin l’un de ces grands « deals » qu’il apprécie tant ?


Il n’est nul besoin de rappeler qu’une confrontation entre la Chine et Taïwan aurait, avant même l’implication d’autres acteurs, des incidences profondes sur la sécurité et l’économie internationales. Aussi est-il indispensable de porter un regard lucide et attentif sur les tensions actuelles dans le détroit de Taïwan. Ces tensions ne sauraient cependant être comprises sans tenir compte du positionnement de Washington, dans une relation triangulaire que le politologue américain Richard Bush a qualifiée de « nœud ».

Il convient aujourd’hui de s’interroger sur ce nœud. D’une part, en raison de l’évolution du rapport de force interdétroit, qui place désormais Pékin dans une position très avantageuse. D’autre part, en raison des errements stratégiques de Washington et d’une politique étrangère américaine qui montre d’inquiétants signes de déclin.

L’étau chinois se resserre

Depuis 2016, on relève de plus en plus de provocations militaires chinoises impliquant les capacités navales et aériennes, avec de multiples incursions dans l’espace aérien et les eaux territoriales de Taïwan. S’y ajoute un discours menaçant : plusieurs responsables militaires chinois ont notamment insisté sur les préparatifs d’une invasion. Xi Jinping, plus mesuré, a rappelé que l’unification doit se faire par la voie pacifique… sans cependant exclure la possibilité d’avoir recours à la force, et donc à l’invasion. Si les tensions interdétroit ne sont pas nouvelles et doivent être analysées avec précaution, elles sont très clairement montées d’un cran depuis quelques années.

Le premier facteur de tension est politique. Après l’élection en janvier 2024 de (William) Lai Ching-te, connu pour sa défense sourcilleuse de la souveraineté de l’île, Pékin a poursuivi ses pressions et continué d’attaquer Taïwan par tous les moyens juridiques en sa possession, notamment auprès des organisations internationales, dont Taïwan est interdite d’accès en vertu du principe d’« une seule Chine », ou en torpillant les efforts diplomatiques de Taipei auprès de ses rares partenaires. Le président taïwanais a ainsi récemment dû renoncer à un déplacement en Eswatini (anciennement le Swaziland, en Afrique australe) en raison de l’annulation temporaire des autorisations de vol par plusieurs pays situés sur l’itinéraire.

Le second facteur est militaire. Autrefois incapable de planifier une invasion de Taïwan, la Chine est désormais en position de force. Si Taipei dispose de soutiens officiels, la République populaire sait qu’elle possède un avantage stratégique lui offrant la possibilité de donner de la substance à son discours agressif. Lors du vingtième congrès national du Parti communiste chinois en octobre 2022, Xi Jinping a même annoncé un renforcement de l’appareil militaire pour doter son pays d’une « armée de classe mondiale » à l’horizon 2027. Plus récemment, à l’occasion de l’Assemblée nationale du peuple, l’habituelle formule de « réunification pacifique » fut remplacée par celle de « réunification ferme » dans le rapport sur le budget du premier ministre Li Qiang.

Une escalade militaire dans le détroit de Taïwan pourrait conduire à un conflit dévastateur pour la région et aurait des conséquences très lourdes sur l’économie mondiale. En effet, ce détroit constitue une voie de communication majeure pour le commerce international. L’arrêt des exportations et des importations depuis Taïwan perturberait les chaînes d’approvisionnement logistique et l’activité de nombreux centres économiques de la région, d’Europe et du reste du monde. Cette dépendance à Taïwan s’est renforcée au cours des dernières années, à la faveur du développement des exportations de produits de haute technologie, notamment les semiconducteurs.

Derrière la rhétorique agressive de Pékin et les risques d’escalade militaire, la relation interdétroit continue cependant d’offrir certaines garanties de maintien du statu quo.

La Chine a conscience du fait qu’une invasion de Taïwan l’exposerait à de très lourdes conséquences, militaires d’abord (capacités de riposte de Taïwan contre des villes chinoises, possibilité d’un engagement américain mais aussi japonais), diplomatiques ensuite (risque d’isolement et de sanctions), économiques enfin, quand on mesure l’importance des liens économiques et commerciaux entre les deux rives du détroit. En se lançant dans une hasardeuse invasion de Taïwan, Pékin prendrait donc un risque énorme, au point que la question de « l’après » se pose dans les cercles décisionnaires chinois.

Washington, un partenaire fiable ?

La relation interdétroit est triangulaire : elle implique le soutien des États-Unis à Taïwan, notamment en vertu du Taïwan Relations Act adopté par le Congrès américain en 1979 et des « Six assurances » données en 1982 à Taïwan par Ronald Reagan. Celles-ci engagent Washington à ne pas définir de date pour la cessation de la livraison d’armements à Taïwan ; à ne pas consulter Pékin sur les ventes d’armes à Taïwan ; à ne pas jouer de rôle de médiateur entre Taipei et Pékin ; à ne pas réviser les termes du Taïwan Relations Act ; à ne pas changer sa position sur la question de la souveraineté de Taïwan ; et à ne pas exercer de pressions sur Taipei pour ouvrir des négociations avec Pékin.

Ce lien a été particulièrement au centre des attentions en 1996 quand, en marge de la première élection présidentielle à Taïwan, Washington avait dépêché plusieurs navires de guerre dans le détroit pour répondre aux provocations chinoises. Une décennie plus tard, le soutien américain à Taïwan a été disputé à l’occasion de l’adoption par la République populaire de Chine (RPC) d’une loi anti-sécession indiquant que toute proclamation d’indépendance de Taïwan conduirait à l’utilisation de la force. Washington avait indiqué que son soutien ne serait pas forcément effectif dès lors que la « provocation » viendrait de Taipei.

Depuis, la relation sino-américaine s’est complexifiée, et Washington voit dans Taipei une épine dans le pied de Pékin. Mais Taïwan craint de voir la Chine profiter d’une vacance de leadership de Washington pour lancer l’assaut. La crédibilité des États-Unis est ainsi réexaminée à Taïwan. Le retrait américain d’Afghanistan en août 2021, la volte-face sur l’Ukraine et, plus généralement, le déclin relatif mais réel de l’influence des États-Unis dans le monde et leur refus de s’engager aux côtés des partenaires traditionnels sont perçus à Taipei comme des signes indiquant qu’il est nécessaire de réexaminer la relation avec Washington. Les Taïwanais craignent ainsi d’être « lâchés » par le partenaire américain et de devenir l’objet d’un « grand marchandage » entre Washington et Pékin.

La politique étrangère déployée par l’administration Trump renforce les inquiétudes de Taipei. Le conflit en cours au Moyen-Orient fait craindre aux Taïwanais une nouvelle crise de crédibilité de Washington, qui non seulement parvient difficilement à définir une politique étrangère cohérente, mais qui se heurte en plus à d’immenses problèmes de moyens logistiques, notamment en matière de munitions.

C’est dans ce contexte que la réactivation du partenariat stratégique avec Washington est privilégiée à Taipei. Taïwan achète des armements aux États-Unis, sans avoir toutefois la garantie que ceux-ci seront livrés dans les délais et que l’armée américaine volerait à son secours dans le cas d’une agression chinoise.

Lors d’une rencontre avec des parlementaires américains à Taipei, le 7 avril 2026, le président taïwanais a rappelé que le budget de la défense nationale dépassera cette année 3 % du PIB du pays et atteindra 5 % d’ici à 2030. Il a également indiqué que le gouvernement a proposé un budget spécial de défense de 40 milliards de dollars (34 milliards d’euros) sur huit ans afin de renforcer les capacités de combat asymétrique et de coopérer avec des pays industrialisés militaires de pointe comme les États-Unis.

Lors de leur rencontre à Washington, le 19 mars 2026, Donald Trump et la première ministre japonaise Takaichi Sanae se sont engagés en faveur de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan. Ils ont également soutenu le règlement pacifique des différends par le dialogue, et se sont opposés à toute tentative de modification unilatérale du statu quo, y compris par la force ou la coercition, ce que Taïwan a salué.

Mais, dans le même temps, le locataire de la Maison-Blanche privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels sur le dossier de l’Iran, où il a choisi la voie de la force plutôt que celle de la diplomatie. De quoi interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens.

De quoi, aussi, alimenter les craintes d’un passage à l’acte de la RPC, qui non seulement se sent en position de force, mais surtout qui peut estimer pouvoir attaquer l’île sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi, enfin, faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale, et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington, au-delà des déclarations convenues et n’abordant pas les sujets qui fâchent.

Ce dialogue est plus que jamais indispensable, tout autant qu’il est désormais obligatoire pour Taipei de chercher d’autres partenaires, pour le cas où Washington ferait défaut. Mais du Japon à l’Australie, en passant par les Philippines et même l’Union européenne, les potentiels candidats seraient-ils plus fiables que Washington ?

The Conversation

Ce texte a bénéficié du soutien de la Taïwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).

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