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14.08.2026 à 13:10

Pourquoi les riches achètent-ils de plus en plus de whisky de prestige ?

Éric Le Fur, Professeur, INSEEC Grande École

Les whiskys rares ont vu leur valeur progresser de 190 % en dix ans. Les raisons évoquées : la rareté, la passion, les valeurs refuges et, surtout, la diversification des portefeuilles financiers.
Texte intégral (2707 mots)

Les whiskys rares ont vu leur valeur progresser de 190 % en dix ans. Les raisons évoquées : la rareté, la passion, les valeurs refuges et, surtout, la diversification des portefeuilles financiers des grandes fortunes. N’y a-t-il pas d’autres raisons ?


Début 2024, lors d’une vente aux enchères, le collectionneur états-unien Mike Daley, acquiert une bouteille de The Emerald Isle, le single malt triple distillation le plus rare, trente ans d’âge, pour 2,8 millions de dollars états-uniens, soit 2,43 millions d’euros. Le précédent record mondial était détenu par une bouteille de The Macallan 1926, vendue en novembre 2023 à Londres pour 2,5 millions d’euros.

Au cours des dix dernières années, le Knight Frank Luxury Investment Index (KFLII) – l’une des références pour les professionnels de la gestion de fortune – montre que les whiskys rares ont vu leur valeur progresser d’un peu plus de 190 %.

C'est pourquoi, dans une étude, je cherche à comprendre les relations entre les whiskys rares et les opportunités qui en découlent. Pour ce faire, j’utilise les indices Rare Whisky 101, références pour les amateurs, collectionneurs et investisseurs.

Indice des whiskys rares

Les indices de whisky, comme celui de Rare Whisky 101, sont construits de la même manière que les indices boursiers. Ils suivent l’évolution de la valeur des whiskys de prestige au fil du temps.

Icon 100 est un indice qui regroupe cents bouteilles emblématiques de collection. Rare Whisky 101., CC BY-NC

Il existe trois catégories d’indices :

  • cinq indices mesurent la performance d’un marché : les cinquante plus vieux whiskys, les cent bouteilles iconiques de collection, les cent bouteilles iconiques japonaises, les cent bouteilles à grain simple, les mille bouteilles les plus performantes ;

  • vingt-deux indices sont spécifiques à une distillerie : Brora, Browmore, Port Ellen ou Rosebank ;

  • huit indices sont spécialisés sur les bouteilles de collection : Diageo, Game of Thrones ou malts rares.

La variation du prix d’un whisky rare entraîne la hausse ou la baisse de la valeur d'un des indices de la célèbre eau-de-vie. Afin de connaître les opportunités d’investissement, j'ai regardé quel indice est le plus influent – sa variation impacte celle d’un autre indice – ou le plus influencée – sa valeur varie en fonction de la variation d’un autre indice.

RW Apew 1 000

Mon étude montre que le RW Apew 1 000, qui suit les mille bouteilles de whisky rare les plus performantes, est influencé par tous les autres indices.

Rare Malts Selection a été lancée pour la première fois en 1995 par DCL (Distillers Company Ltd), qui a été intégrée par la suite à Diageo. Rare Whisky 101., CC BY-NC

Sur le marché des whiskys de collection, le Macallan 18 (18 ans d’âge) est l’indice le plus influent. La variation de sa valeur affecte celle de tous les autres whiskys. À l’opposé, la valeur de l’indice rare Malts, lancée en 1995 par la société Distillers Company Ltd (DCL), qui a par la suite été intégrée au groupe Diageo (propriétaire de Guinness), varie dès lors que l’un des autres indices croît ou décroît.

S’agissant des indices spécifiques aux distilleries, Caol Ila est la distillerie qui subit le plus la variation de la valeur de ces consœurs. Quant à Talisker, elle ne subit l’influence d’aucune autre marque iconique.

L’indice Talisker mesure la performance de la plus ancienne distillerie de l’île de Skye en Écosse. Rare Whisky 101., CC BY-NC

Rareté et valeur refuge

Les riches ménages, qui détiennent plus du quadruple du patrimoine médian, 820 400 euros, ou les 10 % les plus fortunés qui détiennent au moins 857 700 euros, recherchent des valeurs refuges. Autrement dit, un moyen de protéger et diversifier leur patrimoine dans un contexte économique incertain.

Les actifs tangibles – physiques, palpables et concrets –, peuvent y répondre. Cette catégorie d’actifs inclut les investissements passion avec, en son sein, les whiskys rares.

La rareté fournit une autre explication de cet engouement. Les bouteilles les plus prisées sont produites en quantités limitées. Par exemple, lancée au début du siècle avec une production de seulement soixante bouteilles, The Macallan Fine & rare Collection est devenue la plus grande collection de whiskys single malt millésimé au monde.

En Écosse, la rareté provient à la fois de la cessation de l’activité des distilleries durant la Seconde Guerre mondiale et du ralentissement, voire de l’arrêt de la production, à la suite de la difficulté d’écoulement des bouteilles après les deux premiers chocs pétroliers. Les collectionneurs prisent particulièrement ces flacons rares issus de cette époque.

Image associée au prestige

L’ouverture des marchés asiatiques – Chine, Hongkong, Singapour et Taïwan – et états-unien, conjuguée aux possibilités d’achat et de vente en ligne, attisent cette frénésie.

Des centaines de distilleries artisanales ont vu le jour, d’abord aux États-Unis puis dans le monde entier. On compte aujourd’hui 150 distilleries en France, une quarantaine en Chine et plus d’une vingtaine de pays producteurs, tandis que plusieurs distilleries ont rouvert leurs portes en Irlande et en Écosse.

Sur le plan culturel, le whisky bénéficie d’une image associée au prestige, au savoir-faire et à l’histoire. Les ouvrages de référence de Dave Broom, Michael Jackson, Charles McLean et de Neil Ridley et Gavin Smith rappellent que le whisky s’est construit depuis plusieurs siècles comme un produit où se rencontre tradition, artisanat, terroir et excellence technique.

Récits de tradition

Les travaux en sociologie du luxe montrent que les élites recherchent des biens qui permettent à la fois de se distinguer et de montrer une compétence culturelle. Le whisky rare répond parfaitement à cette logique : rareté, prix élevés, éditions limitées, accès restreint pour la distinction et connaissances des distilleries, des terroirs, des techniques de vieillissement et des profils aromatiques.


À lire aussi : Comment un seul tonneau de whisky a-t-il pu coûter plus cher que la distillerie tout entière ?


Les distilleries écossaises ou japonaises cultivent cette dimension. Elles mettent en avant des récits de tradition, de terroir et de maîtrise technique. Par exemple, Highland Park crée un récit centré sur les racines vikings des îles Orcades, met en avant la tourbe locale, le vent marin et le climat froid.

Yamazaki, première distillerie japonaise en 1923, axe son récit sur l’harmonie entre tradition écossaise et culture japonaise. Le Hakushu 25 ans, très prisés des élites japonaises, incarne une forme de luxe vert.

Ces éléments créent un marché où le capital culturel se combine au capital financier. En parallèle, le whisky bénéficie d’un effet de mode alimenté par les stars, les blogs, les influenceurs et les classements spécialisés. L’ensemble de ces facteurs influence les comportements des investisseurs et contribue à la dynamique spéculative observée sur certaines bouteilles.

Financiarisation du whisky

Certaines maisons de spiritueux développent des gammes spécifiquement destinées aux investisseurs, créant une financiarisation du luxe.

Elles produisent des éditions limitées, publient des certificats d’authenticité et collaborent avec les grandes maisons de vente. Diageo est l’acteur le plus structuré dans la création de gammes destinées aux collectionneurs et investisseurs. Par exemple, les séries Prima et Ultima sont ultralimitées, souvent de derniers fûts d’une distillerie ou les premiers d’une nouvelle ère.

La création d’indices de prix comme Whiskystats Whisky Index ou ceux de Rare Whisky 101, apporte une information fiable aux investisseurs et transforme le whisky en actif standardisé. Ils renforcent l’idée que les bouteilles peuvent être achetées, conservées et revendues comme des œuvres d’art ou des montres de collection. Cette relative liquidité renforce l’attractivité des whiskys rares.

Réservé aux investisseurs fortunés ?

Contrairement aux idées reçues, de nombreux whiskys de très grande qualité – même anciens – n’atteignent pas toujours des prix exorbitants. Certains whiskys, dits « de collection », vieillis et mis en bouteille et commercialisés il y a plusieurs décennies, ne coûtent que quelques centaines d’euros. On peut, par exemple, investir dans une bouteille affichant dix ans d’âge, mais produite il y a cinquante ans (distillée vers 1970 et embouteillée vers 1980).

Les vieux blends (assemblages) peuvent également réserver de magnifiques surprises. Dans les années 1950 ou les années 1960, l’industrie du whisky n’était pas encore structurée comme aujourd’hui. Les distilleries, moins soucieuses de réduire les coûts, assemblaient des whiskys anciens d’excellente qualité avec des whiskys plus jeunes.

The Conversation

Éric Le Fur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.08.2026 à 13:08

Dans les mines d’or de Guyane, le bilan mitigé de la réhabilitation des sols

Naomi Nitschke, Géochimiste, BRGM; Université Grenoble Alpes (UGA)

Si les méthodes de réhabilitation des anciennes mines d’or en Guyane française parviennent à freiner l’érosion pour limiter la pollution, elles peinent encore à restaurer des sols vivants.
Texte intégral (2330 mots)
Mine d’or près de la rivière Awa, en Guyane française. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

En Guyane française, de nombreuses normes régulent les activités minières pendant et après l’exploitation. Ces mesures de réhabilitation se concentrent essentiellement sur la limitation des exports de particules vers les rivières. C’est essentiel, mais ce n’est qu’une partie du problème. Même lorsque l’érosion des sols miniers est maîtrisée, ces sols restent relativement stériles (peu de nutriments et de diversité microbienne), ce qui peut mettre un frein à une réhabilitation efficace des anciennes mines.


Territoire français d’outre-mer, la Guyane présente des formations géologiques riches en or dans ses ceintures de roches vertes. Alors que le cours de l’or ne cesse d’augmenter, les activités d’orpaillage augmentent partout dans le monde, et également en Guyane. Les techniques pour l’extraire y prennent diverses formes, légales ou non, qui fonctionnent en parallèle.

L’orpaillage illégal, qui n’est par nature pas régulé, implique l’utilisation de mercure pour récupérer l’or, et entraîne une contamination des rivières et sols environnants.

Les mines d’or légales en Guyane ont, au contraire, l’interdiction d’utiliser du mercure dans le procédé d’extraction de l’or, mais cela ne signifie pas que leur impact sur l’environnement est négligeable. Des normes ont été mises en place pour limiter au maximum l’impact de l’exploitation minière pendant et après l’exploitation. Dans ce cadre, les compagnies minières ont l’obligation de réhabiliter leurs sites miniers après exploitation.

Mais ces techniques, si elles limitent l’érosion des sols, ne suffisent pas à relancer toutes leurs fonctions biologiques. J’ai consacré mon travail de doctorat à mieux comprendre l’impact de la réhabilitation de sites miniers.

Déstructuration du sol et diffusion de polluants

Rappelons d’abord, pour comprendre les implications de l’orpaillage sur l’environnement, que l’extraction de l’or implique le déplacement de la couche superficielle du sol pour accéder à la couche aurifère.

Sol d’une ancienne mine guyanaise à réhabiliter. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

Ces sols, déstructurés et mis à nu, sont rendus plus sensibles à l’érosion et engendrent de forts exports de particules vers les rivières avec des effets néfastes sur les écosystèmes fluviaux. De plus, les sols guyanais (et amazoniens en général) sont naturellement riches en mercure, produit d’une accumulation de mercure atmosphérique vers les sols sur des millions d’années.

Le mercure associé à ces sols est donc lui aussi remobilisé vers les rivières, où il peut entrer dans la chaîne alimentaire et poser des problèmes sanitaires.


À lire aussi : Au Sénégal, les petits exploitants d'or utilisent encore du mercure toxique : comment réduire les dégâts ?


Une réhabilitation qui freine l’érosion

Dans le cas de l’orpaillage légal, la réhabilitation consiste en un terrassement du site minier, une remise en place du cours d’eau exploité, et une plantation d’arbres sur au moins 30 % de la surface du site minier.

Une étude à laquelle j’ai participé a montré que, lorsqu’une réhabilitation est mise en place, l’érosion est divisée par trois sous six mois. Après trois ans, elle devient quasi nulle. Étant donné que la grande majorité du mercure est associé aux particules, une réduction de l’érosion entraîne par la même occasion une diminution des exports de mercure vers la rivière.

Évolution de la végétation après la réhabilitation d’une parcelle de site minier. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

Cette rapide stabilisation des sols est permise essentiellement par une repousse spontanée d’espèces herbacées sur la surface d’un site minier, plutôt que par la végétalisation opérée par l’entreprise minière. Ceci ne signifie pas que les actions de réhabilitation sont inutiles. En effet, les travaux de terrassement et de retraçage (c’est-à-dire la restauration de leur tracé naturel) du cours d’eau contiennent dans un espace délimité l’inondation des sols et aident à la prolifération des plantes herbacées.


À lire aussi : En Moselle, on dépollue les sols d’une friche sidérurgique grâce aux plantes


Une reprise limitée de l’activité biologique des sols

Cependant, une couverture superficielle de plantes herbacées n’est pas suffisante pour permettre une réhabilitation efficace d’un site. L’objectif final est d’obtenir une forêt secondaire.

Pour passer d’un stade végétatif (herbacées et arbustes) à un stade forestier, les sols doivent récupérer leurs fonctions. Celles-ci sont fournies par une combinaison de caractéristiques qui incluent les propriétés physiques du sol, les organismes qui y sont présents et les nutriments disponibles.

Un suivi de différents indicateurs biologiques du sol (diversité microbienne, nutriments, activité enzymatique) a donc été effectué dans des sols miniers guyanais sur cinq ans. Au final, aucune évolution de ces différents indicateurs n’a été observée au cours de ces cinq années. Ils sont restés à des niveaux très largement inférieurs à ceux observés dans la forêt environnante.

On peut en conclure que les techniques de réhabilitation actuelles sont efficaces pour limiter l’érosion des sols, mais qu’elles le sont bien moins pour stimuler la récupération des fonctions du sol et réenclencher les différents cycles du carbone et de l’azote.


À lire aussi : Comment l’agriculture industrielle bouleverse le cycle de l’azote et compromet l’habitabilité de la terre


Une reforestation par « effet lisière »

Photo aérienne d’une ancienne mine guyanaise en cours de réhabilitation. Naomi Nitschke., Fourni par l'auteur

Une source d’espoir existe toutefois. Si aucune évolution temporelle n’a été observée dans cette étude, des différences spatiales ont été constatées.

En bordure du site minier, les indicateurs d’activité enzymatique et de concentration d’azote et carbone dans les sols sont plus élevés qu’à l’intérieur du site minier. Ceci peut être expliqué par un apport de matière organique, de microorganismes, ou encore de graines provenant de la forêt avoisinante lors des pluies.

Cet effet, largement étudié par ailleurs et appelé « effet lisière », engendre probablement une reforestation efficace des sites minier à partir des bords, vers l’intérieur.

La nécessité de changer de stratégie

Actuellement, les agences de régulation de l’État fixant les normes de réhabilitation se focalisent essentiellement sur les réductions d’export de particules vers les rivières. Cet objectif est globalement atteint.

Cependant, une attention particulière devrait être également portée aux fonctions du sol, afin d’éviter que les sites réhabilités ne stagnent au stade végétatif sans vraie reprise forestière.

Il existe d’ailleurs des entreprises locales qui commercialisent des plants d’arbre déjà innoculés avec des bactéries capables d’assimiler l’azote de l’atmosphère, de l’intégrer dans les sols et, par conséquent, de faciliter leur revégétalisation.

Ces stratégies permettent une récupération des fonctions du sols plus rapide, et donc une réhabilitation plus efficace, mais viennent bien sûr avec un coût additionnel.

The Conversation

Naomi Nitschke a reçu des soutiens financiers de l'entreprise minière GAIA-SAS. Elle a été employée dans cette même entreprise pendant trois ans.

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14.08.2026 à 13:06

Qui se cachait derrière les lettres signées « Jack l’Éventreur » ?

Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Centre de recherche de la police nationale; Université Paris Cité

La signature de Jack l’Éventreur est présente sur plusieurs lettres au XIXᵉ siècle. Étaient-elles authentiques ? Comment la police scientifique aborde-t-elle ce type de courriers ?
Texte intégral (3164 mots)
La lettre « Dear Boss », signée par Jack l’Éventreur, fut adressée à la Central News Agency de Londres, le 27 septembre 1888, puis à la police de Scotland Yard. Wikimédia

L’ESSENTIEL

  • La signature du tueur en série Jack l’Éventreur est présente sur de nombreuses lettres envoyées à la police londonienne à la fin du XIXᵉ siècle.

  • Rien ne permet d’attribuer avec certitude ces lettres à une même personne, et de nombreux faux auraient été produits.

  • Comment a évolué l’approche de la police scientifique dans l'analyse des courriers revendiquant des crimes ?


Le 27 septembre 1888, une lettre rédigée à l’encre rouge parvient aux bureaux de la Central News Agency de Londres. Signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur », elle tourne en dérision les efforts des enquêteurs chargés d’élucider les meurtres commis dans l’East End londonien.

Son auteur revendique implicitement les crimes et laisse entendre que d’autres suivront. Cette correspondance constitue la première apparition connue du pseudonyme appelé à devenir l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle :

« Cher patron,

J’entends sans cesse que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir n’est qu’une vaste blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas laissé à la fille le temps de couiner. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?

J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge dans une bouteille de bière au gingembre lors de mon dernier boulot afin de pouvoir écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha. Ha. Au prochain travail, je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police, histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si l’occasion se présente. Bonne chance.

Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.

P.-S. Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »

Première page de la lettre « Dear Boss » signée « Jack l’Éventreur » (1888).

Initialement considérée comme un canular, la lettre acquiert une crédibilité nouvelle après la découverte du corps de Catherine Eddowes, le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, président du Whitechapel Vigilance Committee, reçoit un colis contenant la moitié d’un rein humain accompagnée d’une lettre connue sous le nom de « From Hell ».

Voici sa traduction (reproduisant les fautes d’orthographe en anglais) :

« De l’enfer
M. Lusk

Monsieur,

Je vous ai envoyé la moitié du
Rin que j’ai pris d’une femmes
consarvé pour vous lautre pertie
je l’ai frite et mangée c’était très bont Je
pourrais vous envoyer le couto ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attandez un peut plusse
longtemps.

signé
Attrapez-moi quand
vous Pourrez
M’sieur Lusk. »

En raison de la présence de l’organe et de sa possible concordance avec les mutilations observées sur la victime, cette correspondance demeure l’une des rares dont l’authenticité a été sérieusement envisagée.

Lettre « De l’enfer » attribuée à Jack l’Éventreur.

Le 3 octobre 1888, Scotland Yard diffuse largement des reproductions de la lettre « Dear Boss » dans l’espoir qu’un citoyen puisse reconnaître l’écriture de son auteur. La médiatisation de l’affaire produit toutefois un effet inattendu. Après la diffusion de la lettre, plusieurs centaines de courriers sont adressés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres attribuées à Jack l’Éventreur seront recensées, bien que seules quelques-unes aient été considérées comme potentiellement authentiques.

Réalité de terrain : comparaison d’écriture dans les enquêtes

La comparaison d’écritures ne doit pas être confondue avec la graphologie « dans sa nature, ses objectifs et ses moyens », indiquent les services de l'unité nationale de police judiciaire. La comparaison d’écritures consiste à rechercher si plusieurs documents ont été rédigés par une même personne en étudiant les caractéristiques graphiques observables.

Le principe repose sur le constat que chacun apprend initialement un même modèle d’écriture, mais s’en éloigne progressivement au fil du temps. Les habitudes personnelles conduisent à simplifier certains gestes graphiques ou, au contraire, à les enrichir. L’expert recherche alors ces particularités individuelles : manière d’attaquer une lettre, de relier deux caractères, l’orientation des traits, le rythme graphique ou encore occupation de l’espace sur la page.

L’idée selon laquelle les écritures du XIXᵉ siècle étaient plus homogènes n’est pas sans fondement. À l’époque où les lettres de Jack l’Éventreur ont été écrites, les modèles scolaires étaient alors davantage standardisés et la pratique de l’écriture concernait une part plus restreinte de la population. Pour autant, il n’existe ni « belle » ni « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes graphiques développées par chaque scripteur. Celles-ci évoluent sous l’effet du vieillissement, d’éventuelles pathologies, des conditions de rédaction ou encore de l’instrument utilisé.

L’expertise documentaire ne se limite pas à l’écriture manuscrite. À une époque où de nombreuses revendications criminelles ou terroristes étaient rédigées à la machine à écrire, les pionniers de la discipline, comme Philippe Guichard, ont réalisé un important travail de recensement des différents modèles et de leurs défauts mécaniques. Ces imperfections pouvaient alors constituer de véritables signatures techniques permettant de rapprocher plusieurs documents.

La discipline s’est progressivement professionnalisée. Des formations universitaires ont vu le jour et les méthodes d’expertise font l’objet de travaux d’harmonisation au niveau européen, notamment sous l’impulsion du réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts demeurent particulièrement prudents dans leurs conclusions. Comme disait déjà Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :

« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »

lettre manuscrite écrite à l'encre rouge avec dessins.
Une lettre signée Jack l’Éventreur, enregistrée par la police de Londres en 1888. Wikimédia.

De nos jours, les lettres écrites sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur auraient vraisemblablement été traitées par les services spécialisés de la police scientifique, notamment du pôle national Documents-Écritures (au sein du service national de police scientifique, SNPS).

Ces experts interviennent sur de nombreux supports : lettres anonymes, courriers de menaces, testaments, chèques, documents dactylographiés ou documents sécurisés. Leur mission ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent également analyser l’authenticité d’un document, identifier l’origine d’un matériel d’impression, révéler des mentions effacées ou altérées et effectuer des rapprochements entre plusieurs dossiers.

Psychologie du pseudonyme

Si les lettres écrites sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » constituent une forme historique de communication dissimulée, les espaces numériques offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités d’expression sous couvert de faux profils ou de pseudonymes.

Les plateformes en ligne sont ainsi devenues le support de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Ceux-ci illustrent la persistance de mécanismes psychologiques déjà observables dans les courriers historiques : expression d’une hostilité à distance, réduction de la responsabilité perçue et absence de confrontation directe avec le destinataire du message.

Le mécanisme d’« anonymat dissociatif » permet ainsi à certaines personnes de compartimenter leurs comportements en ligne de leur identité habituelle. Les actes réalisés sous un nom d’emprunt réduisent le sentiment de responsabilité personnelle et peuvent favoriser l’expression de conduites qui demeureraient inhibées dans des interactions directes.

Dans cette perspective devenir Jack l’Éventreur, le temps d’une lettre seulement, permettait d’explorer une part sombre de soi-même, une position de toute-puissance ou de transgression. L’acte d’écriture offrirait ainsi un cadre où certaines tendances agressives et fantasmes habituellement réprimés pourraient s’exprimer.

Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » complexifient surtout le travail des enquêtes criminelles. Tel que mentionné par Cassell (1999) :

« Prouver l’innocence d’une personne peut s’avérer tout aussi difficile que de prouver sa culpabilité. »

Plusieurs travaux ont montré que ces revendications mensongères peuvent être motivées par la recherche d’attention, le besoin de reconnaissance ou l’identification à une figure criminelle médiatisée.

Le phénomène de pseudologia fantastica est, quant à lui, un comportement caractérisé par une tendance chronique à produire des récits fictifs élaborés dans lesquels le sujet occupe une position centrale. Le cas du criminel Henry Lee Lucas illustre cette difficulté : il revendiqua plusieurs centaines d’homicides dont une grande partie se révéla matériellement impossible à lui attribuer.

Mais certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement entretenu une correspondance avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série au profil sadique prolongeait ainsi symboliquement ses crimes, tout en nourrissant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.

Favoriser la vente de journaux

Aujourd’hui, l’authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur demeure contestée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne auraient reconnu avoir participé à la rédaction de certains courriers. Leur motivation était de maintenir l’intérêt du public pour l’affaire, alimenter la couverture médiatique et favoriser les ventes de journaux.

L’utilisation d’un pseudonyme de criminel peut ainsi également constituer un outil permettant d’obtenir de la notoriété, de l’attention médiatique, de l’influence sociale ou un gain économique.

Cette réflexion conserve une résonance contemporaine. Dans les affaires criminelles fortement médiatisées, la recherche d’informations inédites, de témoignages exclusifs ou de révélations susceptibles de susciter l’intérêt du public peut parfois contribuer à brouiller la frontière entre l’enquête, les spéculations et la fascination autour de la figure du meurtrier.

L’histoire des lettres de Jack l’Éventreur apparaît non seulement comme un objet criminologique, mais également comme un phénomène social participant à la construction du mythe collectif autour du criminel.


Article écrit en collaboration avec Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).

The Conversation

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