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05.08.2026 à 15:23

Incendies : le retour à la maison, angle mort de la gestion de crise

Elsa Gisquet, Sociologue, Centre de Sociologie des Organisations (CSO), Sciences Po

Après un incendie, les difficultés ne s’arrêtent pas avec l’extinction des flammes. Mesurer les risques, écouter les habitants et organiser le retour reste un défi pour l’action publique.
Texte intégral (2083 mots)

L’ESSENTIEL

  • La gestion des incendies reste organisée autour de l’urgence alors que les difficultés peuvent se prolonger après l’extinction du feu.

  • L’accompagnement des habitants de retour chez eux est fragmenté. Un certain nombre de connaissances en matière d’expositions nocives ou de nuisances sont manquantes.

  • Associer les habitants permettrait de repérer plus vite les problèmes et d’organiser un véritable suivi du retour à des conditions de vie normales.


Alors que les incendies d’ampleur qui ont frappé la France sont en passe d’être maîtrisés, la catastrophe ne s’achève pas pour autant. Pour les habitants, elle se prolonge lorsqu’il faut rentrer chez soi, reprendre son activité, évaluer les risques persistants et déterminer ce qu’il est encore possible de faire sans danger.

Jusqu’à présent, les feux sont principalement appréhendés sous l’angle de la lutte contre les flammes, à partir de réponses techniques ou politiques. Au-delà de ce combat contre le feu, l’enjeu est aussi de préserver l’habitabilité des territoires et de mieux associer les riverains à la gestion de l’après-incendie.

Deux failles institutionnelles dans la prise en charge

En France, la gestion des crises repose sur un ensemble de normes, de plans et de dispositifs (notamment le dispositif Orsec) organisant l’intervention en différentes phases : préparation, urgence et gestion post-accidentelle (l’organisation du retour des habitants, l’évaluation des pollutions persistantes, la remise en état des infrastructures). Malgré cette formalisation de la gestion de crise, deux failles pourraient entraîner des conséquences importantes pour les dizaines de milliers de personnes qui regagneront prochainement leur domicile.

La première faille tient au séquençage des différentes phases de la gestion de crise : préparation, urgence et période post-accidentelle. Pendant la phase aiguë, les pompiers assurent la direction des opérations et combattent le feu, tandis que les forces de sécurité organisent les évacuations et contrôlent les accès. Une fois la menace immédiate écartée, d’autres acteurs prennent le relais sans nécessairement disposer des capacités de permanence et de mobilisation immédiate propres aux services d’urgence : DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), organismes de surveillance de l’air, entreprise de nettoyages, opérateurs de transport et chauffeurs de bus.

Mais qui accompagne les habitants entre ces deux phases, lorsque la menace immédiate est levée, sans que les dispositifs post-accidentels soient encore pleinement déployés ? Dans cet intervalle se nichent des interstices de prise en charge.

Une habitation peut être restée intacte tout en demeurant difficilement habitable. Lorsque les incendies seront maîtrisés en Gironde et que les ordres d’évacuation seront levés, qui sera chargé de ramasser les suies des maisons et les débris calcinés déposés dans les jardins ? Pourra-t-on laisser les enfants fréquenter les aires de jeux et, dans le cas contraire, qui devra les nettoyer et dans quels délais ? Enfin, qui pourra vérifier qu’un logement n’a pas subi de dommages moins visibles causés par la chaleur, les fumées ou les eaux d’extinction ? Ces questions relèvent de compétences dispersées entre plusieurs acteurs, sans qu’un service soit clairement désigné pour en assurer une prise en charge immédiate, coordonnée et continue.

Incendies dans le Var : des habitants réintègrent leur maison.

La seconde faille concerne la production des connaissances sur les conséquences de l’incendie, notamment lorsque des milliers d’hectares brûlent à proximité d’habitations, d’infrastructures ou de sites industriels sensibles. En effet, la capacité à caractériser ces pollutions dépend des dispositifs installés en amont.

À Fontainebleau (Seine-et-Marne) par exemple, les fortes concentrations ont pu être documentées parce qu’une station fixe située à cinq kilomètres de l’incendie s’est trouvée sous le vent du panache. Or, c’est rarement le cas. Sans capteurs, mesures de référence ou échantillons prélevés au moment du passage des fumées, certaines expositions deviennent difficiles à reconstituer. Les connaissances disponibles après le feu sont donc largement déterminées par ce qui a été anticipé et mesuré avant et pendant l’incendie.

Elles dépendent aussi de ce que les dispositifs ont été conçus pour observer. Les autorités sanitaires peuvent suivre les hospitalisations, les consultations ou les appels à SOS Médecins. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils saisissent mal les atteintes diffuses ou peu médicalisées : irritations, conjonctivites, nausées, odeurs persistantes, dépôts inhabituels ou atteintes aux animaux et aux végétaux. Ces phénomènes ne prouvent pas à eux seuls une contamination mais, lorsqu’ils ne sont ni recueillis ni examinés, ils constituent des angles morts de la connaissance. Ils ne peuvent alors ni orienter les prélèvements ni ouvrir de nouvelles investigations, tandis que des préjudices affectant concrètement les conditions de vie restent sans qualification.

Quand la crise devient un mécanisme de régulation

Ces deux failles – fragmentation de l’assistance et manque de connaissances – se renforcent mutuellement. Lorsqu’une difficulté se situe dans un interstice de prise en charge, qu’aucun responsable n’est clairement désigné ou qu’un signalement n’est ni recueilli ni documenté, elle peut difficilement faire l’objet d’une enquête, être qualifiée et rattachée au mandat d’une institution.

Certaines difficultés ne sont alors reconnues qu’après l’accumulation de plaintes, de mobilisations ou de controverses publiques.

C’est ce que l’on a observé après l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), en 2019. Une fois le feu éteint, les inquiétudes des riverains se sont amplifiées face aux retombées visibles de suies dans les cours d’école et sur les cheveux des enfants, face à la découverte, dans les jardins, de fragments de toiture contenant de l’amiante, aux odeurs persistantes à plusieurs kilomètres à la ronde.

L’incertitude entourant les effets sanitaires à moyen et long terme ont continué d’affecter la vie quotidienne des riverains bien après la fin de l’incendie. Le manque de réponses jugées claires sur les conséquences sanitaires et environnementales du feu a alimenté un sentiment d’abandon et un rejet croissant de la parole officielle qui s’est notamment traduite par des manifestations devant la préfecture et la constitution d’associations de victimes et de collectifs de riverains.

Les habitants ont progressivement obtenu des interlocuteurs institutionnels, tandis que des instruments d’enquête ont été mis en place pour répondre à leurs préoccupations. Santé publique France a ainsi été chargée d’évaluer les effets sanitaires de l’incendie à court, moyen et long termes, tandis que l’Anses a notamment été saisie des risques alimentaires liés aux retombées du panache. Ces réponses sont incontestablement utiles, mais elles reposent sur des indicateurs sanitaires et environnementaux standardisés, qui saisissent mal des atteintes plus diffuses : malaise, perte de repères, difficulté à réinvestir et à prendre soin de son territoire. Et surtout, toutes ces réponses ont été adoptées à la suite de l’insistance et des protestations des habitants.

La crise devient ainsi un mécanisme de régulation : un problème n’obtient un responsable, une qualification et une réponse qu’une fois devenu suffisamment visible ou conflictuel. Pour éviter cette mise en crise, il faut organiser dès l’amont la continuité entre l’urgence et le retour à des conditions de vie ordinaires.

Comment faire mieux ?

Les habitants ne doivent pas être considérés seulement comme des victimes à protéger ou comme les destinataires d’une information institutionnelle. Ils disposent d’une connaissance fine des territoires, de leurs usages, de leurs vulnérabilités et des difficultés qui apparaissent pendant et après la crise. Leur participation pourrait être organisée dès la préparation des plans et se poursuivre au cours du retour et de la reconstruction, notamment à travers des comités locaux chargés d’identifier les besoins, de signaler les dysfonctionnements et de discuter des priorités.

Les autorités pourraient également publier des bulletins d’habitabilité réunissant les données sur la qualité de l’air et de l’eau, la situation sanitaire, l’état des réseaux et les signalements des habitants : fumées, odeurs, dépôts, symptômes ou difficultés rencontrées lors du retour.

Des dispositifs comparables existent en Amérique du Nord : après les incendies de Los Angeles de janvier 2025, le comté a créé un tableau de bord rassemblant les mesures relatives à l’air, aux sols et surfaces, à l’eau et à la santé humaine ; à Jasper, au Canada, les rapports de rétablissement suivent notamment la remise en service des réseaux, la qualité de l’air, les contaminations et les conditions du retour. Ces outils restent toutefois principalement alimentés par les données des institutions et intègrent peu les observations produites par les habitants.

Chaque signalement par les habitants pourrait ainsi être tracé afin de repérer les récurrences, de localiser les phénomènes et de déclencher, si nécessaire, de nouveaux prélèvements, des enquêtes complémentaires de problèmes émergents non anticipés ou des échanges avec les populations concernées.

L’expérience des « nez normands », formés par l’association Atmo Normandie à décrire les phénomènes olfactifs et dont la mobilisation s’est renforcée depuis l’incendie de Lubrizol, illustre cette complémentarité. Les observations citoyennes peuvent utilement compléter les données issues des capteurs, sans se substituer à l’expertise toxicologique. Une politique de l’habitabilité traiterait ainsi les observations et les inquiétudes comme des signaux à instruire, sans les considérer d’emblée comme des preuves ni les disqualifier comme de simples perceptions.

Alors que les actions trop limitées contre le changement climatique laissent présager des étés de plus en plus rudes, marqués par une multiplication des risques d’incendies, il n’est plus seulement question de savoir comment combattre les flammes. L’après-feu et les enjeux de l’habitabilité qui lui sont associés doivent désormais être pensés comme une composante à part entière de la gestion de crise.

The Conversation

Elsa Gisquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.08.2026 à 15:22

Donald Trump ou la contagion du mal ordinaire

Dominique Steiler, Fondateur de la Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique, Auteurs historiques The Conversation France

Donald Trump incarne moins une rupture qu’une désinhibition du pouvoir : en banalisant la brutalité, il légitime une grammaire du rapport de force à tous les niveaux.
Texte intégral (1762 mots)

L’ESSENTIEL

  • Trump agit comme un révélateur. Ses propos accélèrent une désinhibition morale générale où la brutalité, le mépris et la transgression deviennent progressivement acceptables.

  • Le mal procède par division. Il fracture l’individu, les relations humaines, la société et le rapport au vivant, faisant du conflit la forme normale des interactions.

  • La guerre est devenue un paradigme commun. La logique concurrentielle s’étend de l’entreprise aux relations internationales. Seule une culture de paix fondée sur la reconnaissance de l’autre peut rompre cette dynamique.


Les crises contemporaines ne se laissent plus comprendre par la seule analyse des événements ou des figures qui les incarnent. Elles signalent une rupture plus profonde, touchant à notre manière d’habiter le monde, d’exercer le pouvoir et de reconnaître l’autre comme sujet digne.

En quelques années, un homme est parvenu à rendre dicible et parfois même respectable ce qui demeurait contenu, dissimulé ou honteux : l’insulte, le mépris, la brutalité. Donald Trump n’a pas inventé ces forces : il les a autorisées, leur donnant un visage, un langage et une validation symbolique depuis le sommet du pouvoir mondial.

Le phénomène dépasse sa personne et trouve en lui une cristallisation inédite. Ce qui se joue n’est pas un style provocateur, mais une désinhibition morale du pouvoir : ce qui était inacceptable devient tolérable, ce qui était indigne devient performant, ce qui devait être combattu devient imité.

Le mal n’a pas besoin de monstres

Concevoir le mal uniquement comme violence spectaculaire ou démesure exceptionnelle empêche d’en saisir la dynamique la plus dangereuse : sa capacité à se répandre silencieusement, à se normaliser, à s’intégrer aux pratiques quotidiennes et aux imaginaires collectifs.

Hannah Arendt nous avait prévenus : le mal ne surgit pas toujours sous la forme du monstre. Il se diffuse bien plus sûrement lorsqu’il devient banal et qu’il cesse d’être jugé. Trump ne pense ni n’invente le mal : il le performativise. Il l’exhibe sans honte et suspend ainsi l’exercice du jugement moral chez celles et ceux qui s’identifient à lui. Il délivre un « permis de transgression ».

Ce sont là les forces que René Girard nommait « violence mimétique » : affranchies, elles prolifèrent dans tous les interstices du social. La dynamique n’est ni strictement états-unienne ni strictement politique, et l’Europe n’est pas en reste.

S’installe une ronde auto-alimentée, où le président du pays le plus puissant du monde représente à la fois le produit et le moteur du mouvement. Chaque parole brutale en libère d’autres. Chaque transgression appelle une surenchère. Chaque recul éthique devient un précédent, une jurisprudence sans prudence. Ce ne sont plus seulement les comportements politiques qui sont touchés, mais les pratiques économiques, managériales, médiatiques, jusqu’aux relations quotidiennes.

L’histoire ne se mesure pas au seul nombre de morts : elle s’évalue à la virulence de diffusion du mal. Or, aucun autocrate du siècle passé ne disposait de l’instantanéité des réseaux sociaux ni d’une fortune érigée en preuve ultime de légitimité. Trump ne construit pas un système totalitaire classique : il désagrège les digues intérieures et rend le mal ordinaire, banal, acceptable, désirable parfois.

Le mal, c’est d’abord la division

Le mal n’est pas d’abord violence : il est division. En grec ancien, diabolos signifie « celui qui sépare, qui désunit ». Le diable n’est pas tant celui qui détruit que celui qui désagrège les liens. Le mal commence donc avant les actes et il opère à quatre niveaux.

En soi. Nous connaissons tous l’écart entre ce que nous savons juste et nos actions, entre notre vulnérabilité et le masque que nous endossons pour exister. Erich Fromm avait décrit ces sociétés qui substituent l’avoir à l’être. Un être divisé devient dangereux non par malveillance, mais parce qu’il cherche à l’extérieur ce qu’il a perdu à l’intérieur.

Entre les humains. L’autre cesse d’être un visage, au sens de Levinas, pour se transformer en obstacle. Un visage, c’est la présence directe d’une personne autre que moi avec qui la relation devient possible. Un obstacle, un non-visage, se contourne ou s’élimine. La relation se mue en rapport de force, la différence menace : la violence s’avère possible, puis acceptable.

Dans la société. Le même mécanisme oppose en camps irréconciliables les gagnants aux perdants ; Girard a montré comment il conduit à désigner des boucs émissaires. La division devient un outil de gouvernement.

Avec le vivant. Sa version la plus radicale survient lorsque l’humanité se pense séparée du monde. La nature est vue comme de la matière inerte, l’animal un stock, l’être humain une ressource. La relation se transforme alors en prédation. La crise écologique n’est pas d’abord technique, elle est relationnelle, perte de sensibilité au vivant.

La guerre économique matrice de la guerre armée

Ce processus n’a rien d’abstrait. Dans l’entreprise, il se déploie de façon systémique : mise en concurrence permanente, culture du chiffre où les tableaux de bord comptent plus que les personnes qu’ils prétendent évaluer, burn out transformé en rite de passage plus qu’en signal d’alerte, sacrifice du long terme humain à un court terme financier érigé en évidence. L’organisation devient un champ de bataille où l’efficacité se construit contre le vivant plutôt qu’avec lui.

Au niveau social, la même logique stigmatise les plus fragiles, légitime des inégalités extrêmes présentées comme naturelles et installe la méfiance comme principe implicite de vie commune. Sur la scène mondiale, elle évolue en un prélude inévitable à un conflit militaire. Les sanctions, autrefois considérées comme des mesures extraordinaires, sont maintenant utilisées comme des outils de coercition courante. L’énergie et les technologies, y compris les terres rares, deviennent des facteurs de division, transformant les interdépendances en foyers de tension. Les engagements climatiques sont abandonnés au profit de la compétitivité à court terme. Les institutions multilatérales, qui constituent les seuls espaces de médiation disponibles, sont délibérément affaiblies. Les propositions de règlement du conflit russo-ukrainien portées par Trump en donnent la formule : le deal commercial remplace toute architecture diplomatique.

Wendy Brown l’a montré : la rationalité néolibérale a rendu impensable toute grammaire autre que le rapport de force. Lorsque la gouvernance s’inspire du modèle de l’entreprise concurrente, le deal se substitue au traité, la pression au dialogue, la menace à la garantie. Le passage de la guerre économique à la guerre armée marque une continuité : c’est la même logique poursuivie par d’autres moyens. Et l’histoire montre avec constance que la brutalisation du langage précède celle des actes.

Ce n’est pas le style qu’il faut changer, c’est le paradigme

Un paradigme est, au sens de Thomas Kuhn, un ensemble de présupposés si intériorisés qu’ils cessent d’être questionnés : ils deviennent la réalité même. Or, le paradigme économico-politique dominant s’est rigidifié autour d’axiomes aujourd’hui invisibles : la compétition anime la vie sociale, la valeur se mesure à la capacité de dominer, les relations se résument à des rapports de force.

Ce paradigme a un nom : la grammaire de la guerre. Non pas la guerre comme exception tragique, mais comme mode ordinaire de relation. Guerre de l’ego contre lui-même, guerre managériale, guerre sociale contre les perdants, guerre géopolitique. Ces guerres ne sont pas des métaphores, elles produisent de la souffrance et de la mort réelles.

Or, un paradigme ne se réforme pas à la marge : ses présupposés ne s’amendent pas, ils se remplacent. Ce n’est pas l’usage du pouvoir qu’il faut moraliser, mais la conception même de la puissance qu’il faut refonder.

Car, si la guerre commence dans les mots, la paix débute par la reconnaissance que l’autre, concurrent, migrant, ennemi désigné, est un sujet digne, dont la vulnérabilité nous concerne avant toute décision économique.

À ceux qui y voient une utopie, André Gorz répondait que celle-ci a précisément pour fonction de nous donner le recul nécessaire pour juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous pourrions faire. La culture de paix apparaît moins comme une utopie que comme une stratégie de survie, une insurrection éthique : rien, hors le lien et le travail patient d’apprendre à vivre, ne peut rompre la ronde auto-alimentée du mal ordinaire. Tout le reste (travail intérieur, éducation, politique et économie) n’est que chemin vers cette évidence.

The Conversation

Dominique Steiler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.08.2026 à 15:21

Il n’y a pas si longtemps, les grillons chantaient dans le métro parisien

Christophe Bouget, Chercheur en écologie, spécialiste des insectes, Inrae

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien ?
Texte intégral (1804 mots)
Grillon domestique _Acheta domesticus_. Mani_raab/iNaturalist, CC BY-NC

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste, récemment publié aux éditions Quae. Nous en reproduisons un extrait ci-dessous.


Le déclin du grillon dans le métro s’expliquerait par le remplacement du ballast (en pierre volcanique) par des poutres en béton et par les grèves des conducteurs.

Ces deux facteurs auraient fait chuter la température ambiante, alors que le grillon tolère mal un séjour en dessous de 30 °C ! Les grèves et les confinements l’auraient également privé de détritus alimentaires.

L’étonnante histoire des grillons du métro parisien, vidéo du Parisien.

Un insecte devenu commensal de l’humain

Le grillon domestique (Acheta domesticus, ndlr), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé dans le sud de la France au Moyen Âge comme passager clandestin avec le commerce des épices. Il aurait ensuite été apporté à Paris au début du XXe siècle, caché dans des cageots de légumes.

Un grillon domestique au chaud sur un mur de pierre. otto_r/iNaturalist, CC BY-SA

Pour survivre aux hivers du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments, en particulier près des fours à bois des boulangeries. Les mesures d’hygiène et les fours électriques l’ont ensuite obligé à dénicher d’autres gites : dans les chaufferies des sous-sols, les brasseries, les serres et sur les décharges de déchets, où la fermentation produit de la chaleur.

Il a aussi colonisé le ballast du métro, où la température grimpe à plus de 30 °C en raison des frottements des wagons sur les rails. Dans les couloirs souterrains, ses œufs profitaient aussi de l’humidité des canalisations et des infiltrations.


À lire aussi : Le bestiaire des mines de charbon


Un éboueur du métro

À l’état sauvage, A. domesticus est herbivore, comme la plupart des grillons, mais il est aussi détritivore et peut consommer toutes les matières organiques tendres : insectes morts ou vivants, fruits, céréales et graines, feuilles… Grâce à son régime alimentaire omnivore et généraliste, il est capable de prospérer dans des conditions changeantes.

Dans les galeries de métro, comme un véritable éboueur naturel, il se nourrissait de détritus organiques, de miettes, de papiers gras, de brins de laine… voire de mégots (alors que la nicotine est réputée répulsive pour les insectes).

Un animal de compagnie chanteur et combattant

En Europe, le grillon est un animal domestique familier depuis des siècles, et son personnage est présent dans de nombreux contes et fables.

En Chine et au Japon, les grillons enfermés dans de petites cages de bambou, sont depuis très longtemps appréciés pour leur chant à l’intérieur des habitations.

Alors qu’un grillon sauvage vit moins de trois mois, il peut survivre un an en tant qu’animal de compagnie.

En Chine, le combat de grillons par catégorie de poids dans des arènes miniatures fait l’objet de paris non clandestins et très populaires depuis 2 000 ans.

Déjà largement répandu à travers le monde, et doté d’une grande capacité d’adaptation, le grillon domestique pourrait passer des environnements urbains vers les zones rurales en profitant du réchauffement climatique, qui maintient des conditions extérieures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il y représenterait une sérieuse menace pour les stocks de denrées séchées.

Il vit principalement le jour, pour bénéficier de températures plus élevées, mais il peut être actif en début et en fin de nuit s’il fait suffisamment chaud. Il vole très rarement et creuse des galeries dans le sol pour se protéger des oiseaux et des grenouilles, ses principaux prédateurs naturels.

Tous les grillons sont gauchers

Seul le mâle stridule, pendant des heures, pour attirer les femelles. Toute la surface de ses deux ailes antérieures durcies en élytres est adaptée à la stridulation. Chaque élytre porte une bande de dents formant une râpe (l’archet), et un grattoir épaissi (le plectre) sur le bord extérieur.

Même si les deux élytres ont les mêmes structures, tous les grillons sont « gauchers » : c’est le frottement de l’archet de l’élytre droit sur le plectre gauche qui produit un son. Lorsque l’entomologiste Jean-Henri Fabre a tenté d’inverser le recouvrement des élytres, le grillon les remettait systématiquement dans la configuration du gaucher ! La vibration produite est amplifiée par résonance sur deux grandes plages membraneuses de l’aile, la harpe et le miroir.

Le son dépend de la vitesse de frottement et du volume de l’espace maintenu entre l’aile et l’abdomen. L’intensité et la fréquence des impulsions sonores augmentent avec la taille du mâle au sein d’une population. La femelle, qui perçoit les vibrations grâce à une membrane de la cuticule localisée sur les tibias des pattes antérieures (le tympan), sait reconnaître les sons caractéristiques des grands mâles.

Entre stridulations et combats

Les femelles choisissent également leur partenaire en fonction de sa capacité à se battre. Lorsqu’un mâle viole les frontières du territoire d’un autre, le mâle autochtone émet un sifflement court et agressif. Si l’adversaire s’attarde, les mâles s’affrontent pour régler le droit de propriété. Le combat se déroule selon une séquence stéréotypée : escrime avec les antennes, prise de mandibules, coups de tête et coups de patte, lutte au corps à corps et morsures, jusqu’à la fuite du perdant. À la fin du combat, le vainqueur stridule un chant d’appel pour attirer les femelles.

Combat entre deux grillons mâles.

Lorsqu’une femelle s’approche et lui touche l’antenne, le mâle émet un chant de parade nuptiale. L’accouplement n’implique pas d’insémination interne. Le mâle dépose une ampoule gélatineuse de sperme (le spermatophore) à la base de la tarière de la femelle, qui capte cette petite capsule à l’aide de ses valves génitales. Le transfert du sperme dans ses voies génitales se fait lentement par diffusion. Au moyen de son ovipositeur incurvé, long de 12 mm et rigide, la femelle pond ensuite 1 500 œufs, individuellement ou en groupe, dans un sol humide.

Les larves ressemblent à des adultes miniatures, mais leurs ailes antérieures ne deviennent rigides qu’après la dernière mue, après trois mois de développement.

Dans le monde entier, A. domesticus est l’un des insectes les plus fréquemment élevés, pour l’alimentation des animaux insectivores, mais aussi de l’être humain. En Asie, de nombreuses espèces locales de grillons garnissent les assiettes. En Europe, depuis 2023, il est autorisé sous forme de farine dans les plats de consommation humaine.


À lire aussi : Les enfants sont-ils prêts à manger des insectes ?


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Christophe Bouget ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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