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15.04.2026 à 16:57

TACO : comment les enchaînements de menaces et de reculades de Trump fragilisent la parole présidentielle

Frédérique Sandretto, Chargée d'enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur

La formule « Trump always chickens out » (TACO), soit « Trump se dégonfle toujours », accompagne désormais chaque commentaire ou presque des annonces du président des États-Unis.
Texte intégral (1718 mots)

L’ultimatum lancé par Donald Trump à l’Iran, suivi d’un recul rapide, a donné lieu à de multiples moqueries. En effet, ce n’est pas la première fois, loin de là, que le président des États-Unis émet des menaces avant de se rétracter au dernier moment. Cette pratique peut relever d’un calcul de négociation fondé sur l’intimidation, mais elle peut aussi être lue comme le signe d’une incohérence devenue consubstantielle au trumpisme. À terme, la répétition de tels épisodes fragilise la crédibilité politique en affaiblissant la portée des déclarations présidentielles.


Mardi 7 avril 2026, le monde entier avait les yeux rivés sur Donald Trump. Dans une séquence de tension maximale, le président des États-Unis avait lancé un ultimatum au gouvernement iranien, affirmant être prêt à « détruire une civilisation entière » si ses exigences n’étaient pas satisfaites. Cette déclaration, d’une violence extrême, s’inscrivait dans une logique d’escalade verbale caractéristique de ses prises de parole en contexte de crise. Pourtant, une heure avant la fin de son ultimatum, il annonçait qu’il allait examiner les dix conditions posées par l’Iran et entérinait un cessez-le-feu de quinze jours.

Si cette désescalade ne peut qu’être saluée au regard des risques encourus, elle a immédiatement suscité une lecture critique désormais synthétisée par un acronyme, TACO, pour « Trump Always Chickens Out », que l’on peut traduire en français par « Trump se dégonfle toujours ».

Une pratique récurrente

Ce concept de « TACO » ne relève pas seulement de la formule médiatique. Il tend à conceptualiser une dynamique récurrente dans la pratique politique de Donald Trump : une initiale montée aux extrêmes, suivie d’un recul stratégique.

L’expression « se dégonfler » renvoie ici à l’idée d’un abandon de la menace initiale, non pas nécessairement par faiblesse, mais dans le cadre d’une séquence de négociation où l’excès verbal constitue un levier. Cette logique s’apparente à une stratégie de maximalisation rhétorique : poser des exigences intenables ou proférer des menaces disproportionnées afin de créer un rapport de force, puis accepter un compromis qui apparaît, par contraste, comme une concession mesurée.

Toutefois, réduire cette pratique à une simple tactique de négociation serait insuffisant. La répétition de ce schéma dans le temps suggère qu’il s’agit d’un habitus politique, au sens d’une disposition durable à agir et à parler selon des modalités constantes. Depuis ses premières campagnes jusqu’à ses prises de position les plus récentes, Trump a systématiquement privilégié une rhétorique de l’excès : insultes, menaces, annonces spectaculaires. Mais cette radicalité discursive ne se traduit pas toujours en actes. Donald Trump a récemment réactivé l’idée d’un contrôle stratégique du Groenland, en insistant sur son importance militaire et énergétique face à la Russie et à la Chine. Il a durci le ton en évoquant la nécessité pour les États-Unis de sécuriser l’île, laissant planer une logique de contrainte plutôt que de simple négociation. Toutefois, aucune initiative diplomatique ou militaire concrète n’a été engagée après ces déclarations.

Le non-passage à l’acte devient, dès lors, un élément structurant de son mode de gouvernement.

Ce décalage entre parole et action appelle plusieurs interprétations. Il peut d’abord être compris comme une rationalité stratégique fondée sur une logique d’intimidation maximale. En énonçant des menaces extrêmes, Trump cherche à remodeler les anticipations de son adversaire en l’obligeant à intégrer un scénario de destruction totale. Cette projection du pire agit comme un levier psychologique puissant. Elle modifie le cadre de la négociation en rendant toute concession ultérieure acceptable, voire rationnelle, du point de vue de l’adversaire. Dans cette optique, la menace n’est pas destinée à être exécutée, mais à produire un effet en amont de l’action. Le recul final ne constitue donc pas un renoncement, mais l’aboutissement d’un processus où la parole remplace l’acte.

Cependant, une telle lecture, que l’on qualifiera de stratégique, se heurte à une seconde interprétation, plus critique, qui met en évidence les limites structurelles de cette pratique. Le décalage répété entre parole et action peut révéler une incapacité à assumer les conséquences concrètes des déclarations initiales. La radicalité du discours engage le président dans une logique dont il ne maîtrise pas nécessairement les implications, notamment face aux contraintes militaires, diplomatiques et institutionnelles. Le passage de la posture à la décision constitue alors un moment de tension, où les coûts potentiels de l’action apparaissent de manière plus tangible. Ce moment produit un réajustement, perçu extérieurement comme un recul, mais qui traduit en réalité une difficulté à transformer la parole en action.

Une crédibilité affaiblie

Ce phénomène met également en lumière une dissociation croissante entre communication et décision. La parole présidentielle tend à fonctionner de manière autonome, comme un instrument de mise en scène du pouvoir, indépendamment de sa traduction opérationnelle. Cette autonomie produit une inflation verbale caractérisée par la répétition de menaces extrêmes, sans articulation systématique avec une stratégie d’action cohérente. L’espace public se trouve ainsi saturé par des annonces spectaculaires qui ne débouchent pas sur les mesures correspondantes.

Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’une stratégie maîtrisée ou d’une contrainte subie, le résultat observable demeure identique. La parole politique perd progressivement sa capacité à produire des effets. À force de ne pas être suivie d’actes, elle s’expose à un phénomène d’usure qui affaiblit sa crédibilité. Les adversaires peuvent intégrer ce décalage dans leurs anticipations et ajuster leur comportement en conséquence, réduisant l’efficacité même de la menace. Le discours, initialement conçu comme un instrument de puissance, tend alors à se retourner contre son émetteur en contribuant à fragiliser sa position dans le jeu stratégique international.

Cette dynamique pose inévitablement la question de la crédibilité du discours politique. Qui peut encore croire à des annonces systématiquement démenties par les faits ? La crédibilité, en politique internationale comme en politique intérieure, repose en grande partie sur la prévisibilité et la cohérence entre parole et action. Or, la répétition du schéma « menace puis retrait » affaiblit la portée des déclarations présidentielles. À force d’annoncer des ruptures majeures sans les concrétiser, le discours perd sa capacité à produire des effets.

Cette problématique peut être éclairée par la notion de performativité. Un discours performatif est un énoncé qui produit l’action qu’il énonce : dire, c’est faire. Dans le cas de Trump, le discours se veut explicitement performatif : annoncer une sanction, une attaque ou une rupture doit en principe suffire à modifier le comportement de l’adversaire. Cependant, en l’absence de mise en œuvre effective, ce discours devient paradoxalement anti-performatif. L’écart entre l’énoncé et l’action annule l’effet attendu et peut même produire l’effet inverse : décrédibiliser la parole présidentielle.

Calcul élaboré ou incohérence ?

Enfin, il convient de s’interroger sur la nature de cette stratégie de communication. Est-elle pleinement intentionnelle ou résulte-t-elle des contradictions internes du président américain ? D’un côté, on peut y voir une méthode maîtrisée, fondée sur la théâtralisation du conflit et la recherche d’un avantage maximal dans la négociation. De l’autre, cette oscillation permanente entre radicalité et retrait peut traduire une difficulté à stabiliser une ligne politique cohérente, notamment sous la pression des contraintes institutionnelles, diplomatiques et militaires.

À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, la question de la stratégie TACO se pose avec acuité. Faut-il y voir une méthode délibérée ou le symptôme de contradictions internes ? D’un côté, cette stratégie peut être interprétée comme un outil de gestion de crise fondé sur une montée aux extrêmes, destinée à maximiser les concessions adverses avant un compromis. Elle permettrait d’éviter une escalade militaire tout en donnant l’image d’une fermeté initiale. De l’autre, elle peut traduire une difficulté à maintenir une ligne politique cohérente sous l’effet de contraintes institutionnelles et diplomatiques. Ces deux dimensions contribuent à produire une dynamique instable. À court terme, cette approche peut apparaître efficace en évitant des conflits ouverts. À moyen terme, elle risque d’affaiblir la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale.

Dans ce contexte, la séquence iranienne d’avril 2026 pourrait constituer un test politique majeur, révélant si cette stratégie renforce ou fragilise durablement le leadership présidentiel.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.04.2026 à 16:57

Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique

Julien Pomarède, Associate professor in International Politics, Promoter of the WEAPONS Project (FNRS - 2025-2028) (Université de Liège) - Research Fellow REPI ULB. Promoter « WEAPONS » Research Project (FNRS - 2025-2028), Université de Liège

La guerre moderne est une dérive vers une violence procédurale, autosuffisante, où la destruction, qui constitue sa fin propre, persiste malgré ses échecs et un affaiblissement des normes éthiques.
Texte intégral (3108 mots)

La guerre moderne est marquée par une dérive où la violence est avant tout un fait procédural et auto-suffisant, détaché de ses finalités politiques ou de fondements éthiques. Depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux conflits actuels, cette logique se traduit par un fétichisme technologique de la destruction, où l’efficacité militaire est mesurée par l’intensité des frappes. Aujourd’hui, malgré des technologies plus « précises », cette dynamique persiste et s’accompagne d’un affaiblissement des normes morales et juridiques, produisant des guerres longues, dévastatrices et souvent stratégiquement inefficaces.


Chacun à sa manière, Hannah Arendt (1906-1975), Günther Anders (1902-1992) et Zygmunt Bauman (1925-2017) ont identifié un danger essentiel propre à la modernité : l’aliénation de la raison humaine par la raison technique. De l’Holocauste aux armes nucléaires, ils ont pointé du doigt ce même danger dans le domaine de la violence organisée : une mise en technique de la violence telle que son exécution ne suivrait plus que le culte de sa propre procéduralité, aux dépens du jugement humain et éthique.

Ce regard permet de cerner une pathologie qui structure et rend possible la conduite dite « stratégique » des guerres actuelles et modernes.

Pathologie de la pensée stratégique

La guerre menée contre l’Iran suscite une critique récurrente : l’incapacité de l’administration Trump comme du gouvernement Nétanyahou à définir un objectif politique au-delà de la démonstration de force.

Des objectifs sont publiquement articulés, certes : en bref, il s’agit d’empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires. Mais, d’une part, ils sont vagues et fort incertains. Plus fondamentalement, l’horizon de la guerre semble ne pas sortir d’une accumulation de destructions massives, illustrée par le discours militariste du secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, qui érige la puissance de feu en vertu quasi sacrée, et, en dépit de la fragile trêve actuelle, par la menace du président de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre », l’extension des cibles vers les infrastructures civiles ayant d’ailleurs déjà débuté.

Toutefois, limiter cette dérive à quelques dirigeants serait une erreur. Les administrations Trump et Nétanyahou ont certes poussé cette exaltation de la force particulièrement loin, mais elle s’inscrit dans une histoire plus profonde : celle d’un fétichisme technique et pathologique de la violence qui structure la pensée stratégique moderne, cette manière instrumentale-rationnelle par laquelle les États conçoivent l’usage organisé de la force pour le transformer en résultats politiques. Car, même si ces présentes guerres et leurs motivations peuvent paraître dépourvues de logique sensée, elles n’auraient pas été rendues possibles sans l’existence d’une raison stratégique d’arrière-fond qui rationalise cette violence, en lui donnant sens et légitimité. Sans quoi, par exemple, les militaires ne seraient pas invités à donner des conférences de presse pour commenter les opérations aux côtés des responsables politiques.

À gros traits, ce fétichisme technique se manifeste à travers deux aspects.

D’une part, l’usage des armes répond moins à des stratégies cohérentes d’articulation des moyens et des fins de la guerre qu’à une logique d’optimisation technique ou d’empilement des destructions. Les élites politico-militaires donnent, certes, des objectifs à la guerre — heureusement, dirait-on. Mais ces buts sont largement soumis à une violence qui a pour logique sa propre exécution procédurale et où les succès se résument, par conséquent, à comptabiliser le nombre d’ennemis tués et d’infrastructures détruites. Le niveau de destruction, et de respect du droit international humanitaire, varie, de même que les décisions politiques et militaires peuvent être plus ou moins (dé)mesurées dans ce qu’elles cherchent à détruire ; mais la trame technocentrée demeure.

D’autre part, cette croyance attribue aux armes une capacité quasi magique à résoudre les conflits, ou du moins à en assurer une sortie, produisant un obsurantisme technique de la guerre. Ce phénomène nourrit des guerres prolongées où la vision et l’escalade de violence supplantent la perspective politique et stratégique.

Ce culte technocentré, c’est donc fondamentalement un culte de la férocité qui, sous des airs froids, rationnels et sophistiqués, érige la capacité et le volume de destruction en valeur intrinsèque. En bref, taper plus fort et plus vite que celui d’en face. Et cette férocité technocentrée produit des résultats souvent limités ou des échecs, à des coûts humains et matériels variables mais souvent considérables, et dont les conséquences peuvent s’étaler des années après le conflit.

Ce que l’on voit en Iran, en Ukraine ou à Gaza est la continuité d’une pathologie de la pensée stratégique qui s’avère donc moins stratégique que technocratique dans sa manière d’envisager la guerre. Il convient de penser ce phénomène sur le temps long, dans un moment où les digues éthiques et morales d’encadrement de cette férocité cèdent à grande vitesse.

Le fétichisme technique de la férocité au XXᵉ siècle…

La Première Guerre mondiale constitue une sorte de moment charnière où le gigantisme de la destruction devient une fin en soi. Deux conditions rendent possible cette évolution. D’un côté, l’industrialisation accélérée de la production d’armements depuis la fin du XIXe siècle ; de l’autre, la guerre de positions, qui encourage une escalade technologique destinée à débloquer le front, tout en renforçant paradoxalement son immobilisation.

Ainsi, les tranchées se transforment en laboratoire d’innovations dont l’objectif premier est de tuer, mutiler ou asphyxier les corps à des échelles encore jamais vécues. L’artillerie se diversifie : nouveaux calibres, nouvelles munitions, obus à fragmentation pensés pour maximiser les mutilations des corps, gaz destinés à brûler les chaires et étouffer les poumons. Et cette logique fut poussée loin. L’armée française procéda ainsi à des prélèvements de viscères de soldats intoxiqués pour mesurer les effets des agents chimiques et en optimiser la toxicité. À cette croissance technologique macabre s’ajoutent des débats minutieux sur les rendements létaux des tirs, les commandements militaires donnant instruction à leurs troupes de privilégier les zones de tir confinées pour améliorer l’absorption des gaz et accroître leur létalité.


À lire aussi : Guerres du XXᵉ siècle : une histoire de rupture entre l’humain et son environnement


On présente souvent la Seconde Guerre mondiale comme le retour de la mobilité et de la « vraie » stratégie, par contraste avec celle de 14-18. Mais la logique technocentrée reste intacte. L’ultima ratio de la guerre demeure la destruction de masse et son affinement technique, ce que Michael Sherry qualifia de « fanatisme technologique ». Les bombardements stratégiques, dont les recherches ont montré les résultats limités l’illustrent de manière éclatante. Les incendies de Hambourg (1943), Dresde (février 1945) et surtout Tokyo (1945) reposent sur une quête explicite d’annihilation par le feu.


À lire aussi : Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne


L’armée américaine va jusqu’à reconstruire sur son site de test dans le désert de l’Utah (Dugway) des îlots urbains japonais et allemands afin d’étudier l’adhérence du gel napalm (substance incendiaire) et la vitesse de propagation des flammes parmi ces différentes structures d’habitation, l’objectif étant de déterminer scientifiquement quels types de bombes seraient les plus efficaces pour incinérer les villes. Une des conclusions qui ressortit de ces tests est que les villes japonaises étaient plus facilement inflammables, le bois et le papier étant largement utilisés dans les habitations. L’apocalypse incendiaire de Tokyo en fut le résultat. Les bombardements atomiques des 6 et 9 août 1945 parachevèrent ce fanatisme technologique.

Les conflits de la guerre froide prolongent ce culte technocentré de la férocité. Dès 1950, la guerre de Corée ouvre la voie. Les États-Unis recourent à un bombardement incendiaire débridé pour contenir la poussée sino-coréenne, utilisant encore plus de napalm que contre le Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Des villes nord-coréennes sont quasi entièrement rasées. Des officiers reconnaissent qu’il n’y avait même plus de cibles militairement valables bien avant la fin du conflit, tellement que les bombardements furent intenses, ce qui n’empêcha pas l’US Air Force de continuer à bombarder. Le récit documenté que fait Robert Neer de ces atrocités dans Napalm soulève le cœur. Et ce n’est même pas une victoire qui résulta de cet acharnement.

En Indochine, l’armée française s’appuie sur l’artillerie, le napalm (d’abord obtenu via un appui américain) et les bombardements pour compenser l’impasse face au Viet Minh. Dans l’artillerie, les rapports soulignent systématiquement que la référence reste « la brutalité » de la Grande Guerre. Villages, rizières, stocks de nourriture et bétail sont pilonnés, bombardés et incendiés, dans l’espoir illusoire que le surplus de destruction puisse compenser.

Après Diên Biên Phu, les États-Unis prennent le relais au Vietnam et poussent cette fuite en avant jusqu’à l’absurde, qui tourne là aussi au massacre de masse. Comme l’a minutieusement documenté Nick Turse, le Vietnam fut une litanie d’atrocités appuyée par une croyance inaltérable en la validité stratégique de déploiements de moyens de destruction à peine imaginables et leur analyse statistique.

… et au XXIᵉ siècle

Après la guerre froide, les armées occidentales entrent dans une ère de retenue plus grande dans l’usage de la force, avec un accent mis sur le respect du droit international humanitaire. Les conflits des années 1990-2000 ne présentent plus les traits des destructions massives du XXe siècle. Pour autant, le technocentrisme de la violence persiste, rhabillé par le langage de la précision et le développement de nouvelles technologies (guidage laser, bombes « intelligentes », algorithmisation du ciblage). Même si le niveau physique de dégâts est effectivement moindre, les résultats n’en seront pas meilleurs.

La « guerre contre la terreur » des années 2000-2010 en est l’illustration. En Afghanistan comme en Irak, l’impasse donne lieu à la même réponse : augmenter les moyens d’une guerre high tech. Entre 2009 et 2012, le « surge » en Afghanistan multiplie les opérations, le niveau de violence augmente, de même que les pertes civiles. Des épisodes particulièrement brutaux demeurent, comme des villages rasés à coups d’obus d’artillerie. Pourtant, l’équation politico-stratégique ne se modifie pas. Malgré les dépenses militaires très élevées, ces contre-insurrections débouchèrent sur des guerres civiles et constituèrent des échecs cuisants.

Le recours aux assassinats ciblés à l’échelle globale via les drones, censé réduire la guerre à une série d’opérations ponctuelles, produit une conflictualité à durée indéterminée. Comme s’attelle à le documenter le Cost of War Project, la « guerre contre la terreur » a eu des conséquences néfastes et très larges, allant des pertes humaines aux atteintes aux libertés individuelles, en passant par le déplacement des populations jusqu’à l’érosion du droit international (conception extensive de la légitime défense, tortures, détentions extra-judiciaires) qui s’accélère aujourd’hui.

En Libye, pour éviter de s’enliser comme en Irak ou en Afghanistan, l’Otan choisit en 2011 une campagne aérienne de quelques mois, légalement présentée comme limitée à la protection des civils réprimés par Kadhafi, conformément au mandat du Conseil de sécurité (résolution 1973). Officiellement, il ne s’agit pas d’une opération visant le changement de régime, même si, là aussi, la question se pose de l’outrepassement du mandat de l’ONU par l’Otan vers un changement de régime de facto. Cette stratégie de service minimum fut à nouveau louée sur la base d’un technocentrisme, celui de la supériorité de la guerre aérienne, les officiers de l’Otan défilant en conférence de presse pour dénombrer, images à l’appui, les dégâts causés par les bombardements aux capacités militaires du régime de Tripoli.

Cette approche interventionniste a minima produit pourtant les mêmes catastrophes que les bourbiers que l’on voulait éviter. En affaiblissant brutalement l’appareil d’État, l’intervention fit le lit de la guerre civile qui s’ensuivit et de la déstabilisation régionale qui s’étendit jusqu’au Sahel.

Ce culte technocentré irrigue les conflits actuels. La différence, et non des moindres, étant un affaissement généralisé du respect du droit international et le retour à une férocité qui, un temps contenue, au moins dans les armées de l’Otan, semble retrouver ses affres du XXe siècle. En Ukraine, les deux camps se sont enfoncés dans une guerre d’artillerie et de drones où la mesure du conflit se résume au nombre de missiles tirés, de soldats tués, de drones abattus et d’infrastructures détruites. Du côté russe, l’acharnement dans la férocité inclut le bombardement et le pilonnage des civils.

En réponse aux effroyables attaques du Hamas du 7 octobre 2023, l’extrême intensité des bombardements israéliens à Gaza et l’usage croissant de systèmes d’IA, qui déshumanise encore plus la violence en automatisant la sélection de cibles et en accélérant les frappes, montrent que l’optimisation technologique de la férocité prime sur toute considération humaine ou politique. La fin, c’est la désolation, l’anéantissement généralisé de la vie, aussi bien la destruction physique des populations palestiniennes que des conditions mêmes de la vie à Gaza.

Dans la guerre en Iran, la trajectoire de la violence reste encore à définir. Il faut voir où mènera la fragile trêve actuelle. Mais, au fond, la férocité compense l’impasse et l’absence de vision. L’extension progressive de l’éventail des cibles vers les infrastructures civiles, l’obsession des instances politico-militaires américaines à rendre compte des « progrès » de la guerre à travers le dénombrement quantitatif des destructions, la récente décision du blocus du détroit d’Ormuz, sont la continuité d’une dynamique où la force n’apparaît pas comme autre chose que comme une dynamique qui se nourrit de sa propre logique.

Obscurantisme technique

De la Grande Guerre à l’Iran, en passant par l’Ukraine et Gaza, le fétichisme technique de la violence charrie une conviction institutionnalisée selon laquelle l’acharnement dans la férocité, le fait de frapper plus fort, plus vite, et avec plus de moyens, peut finir par payer. Et ce culte persiste, malgré ses échecs répétés, comme si l’accumulation des désastres ne suffisait jamais à l’invalider. Tout cela sans même parler des conséquences environnementales catastrophiques de cet obscurantisme technique de la guerre, qu’il contribue par ailleurs à invisibiliser.

Ce constat invite à une révision en profondeur de cet obscurantisme technique à partir duquel la force militaire est pensée. Et il y a urgence, dans un monde qui se remilitarise, où la puissance militaire est célébrée comme garante de stabilité (y compris par les Européens) et où les barrières morales tombent à grande vitesse, laissant présager un avenir où la dévastation du vivant ne fera que s’étendre.

The Conversation

Julien Pomarède a reçu des financements de l'ULiiège et de la Fondation nationale pour la recherche scientifique (FNRS) (projet WEAPONS - 2025-2029).

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15.04.2026 à 16:57

Peut-on se passer d’engrais phosphatés ?

Josephine Demay, Chercheuse en agronomie, Inrae

Bruno Ringeval, Chargé de Recherche en agronomie, Inrae

Sylvain Pellerin, Directeur de recherches en agronomie, Inrae

À quoi servent exactement les engrais phosphatés ? Peut-on s'en passer à l'heure où ces intrants agricoles apparaissent comme une source de pollution au cadmium ?
Texte intégral (2013 mots)

À quoi servent exactement les engrais phosphatés ? Peut-on s’en passer à l’heure où ces intrants agricoles apparaissent comme une source de pollution au cadmium ? Des recherches montrent que, depuis le siècle dernier, l’agriculture française a largement bénéficié de ces engrais issus d’importations. À moyen terme, en France, les stocks de phosphore accumulés dans les sols permettraient donc de s’en passer pour quelques décennies sans chute majeure de rendements. À long terme, cela nécessiterait, cependant, des changements importants de notre système agricole et alimentaire.


Alors que la pollution au cadmium (métal aux propriétés proches du zinc, ndlr), en partie issue de l’utilisation d’engrais minéraux phosphatés, est en passe de devenir un grave problème de santé publique, une question commence à s’imposer : pourrait-on se passer d’engrais phosphatés sans nuire aux rendements de l’agriculture ?

À court terme, il semblerait que l’on puisse se passer des engrais minéraux phosphatés en France, sans impact majeur sur la production agricole. La comparaison des stocks en phosphore des sols avec la demande en phosphore des cultures suggère que les stocks actuels pourraient répondre à la demande pendant soixante ans. Cette estimation témoigne de la forte disponibilité en phosphore des sols agricoles français. Au-delà de cette période, se passer de ces intrants nécessiterait des changements majeurs dans le système agri-alimentaire pour maintenir le même niveau de production agricole.

Mais pour comprendre tout cela, il faut commencer par revenir aux bases et se demander à quoi sert au juste le phosphore.

Un élément essentiel à la croissance de tous les êtres vivants

Le phosphore est un élément essentiel à la croissance de tout être vivant, car il intervient dans la constitution des molécules d’ADN, les transferts d’énergie entre cellules (ATP) et la structure des membranes et des os. Les cellules, les plantes et le vivant tout entier ont donc besoin de phosphore et, sans phosphore, il n’y a pas de vie telle que nous la connaissons. Une graine ne pourra ainsi jamais devenir une plante sans cet élément. Elle pourra tout juste commencer à germer en utilisant la réserve de phosphore qu’elle possède, et cela s’arrêtera là.

Fort heureusement, les sols sont naturellement pourvus en phosphore. Le phosphore est présent dans la roche et, lorsque celle-ci s’altère, du phosphore devient disponible dans le sol. Selon les types de sol, la disponibilité en phosphore est plus ou moins élevée, mais l’Europe est particulièrement bien lotie sur ce plan. Certaines régions d’Afrique ou d’Amérique du Sud, à l’inverse, ont des sols très vieux, car ils n’ont pas subi de glaciation récente, qui se sont donc appauvris au cours de leur histoire.

Au-delà de la quantité totale de phosphore, la manière dont celui-ci est « fixé » aux différents constituants du sol définit également sa disponibilité pour les plantes.

Comment fonctionnait l’agriculture avant l’apparition d’engrais phosphatés ?

En France, avant l’utilisation des engrais minéraux phosphatés, les cultures poussaient donc en bénéficiant du phosphore naturellement disponible dans les sols agricoles, mais également de celui qui provenait des excréments animaux, comme le fumier ou le lisier.

Il y avait des transferts de phosphore d’une parcelle à l’autre. Lorsqu’une prairie était fauchée, le phosphore, présent dans sa biomasse et issu du sol sur lequel elle avait poussé, était donné en alimentation à des animaux présents à l’étable. Le phosphore ingéré à travers l’herbe par les animaux se retrouve en grande partie dans leurs effluents. Ces effluents peuvent ensuite être utilisés pour fertiliser une culture, comme le blé, à destination de l’alimentation humaine.

Ce mécanisme permettait de transférer du phosphore d’une parcelle en prairie vers une parcelle en grande culture. Ce mécanisme existe toujours aujourd’hui, mais il est moins marqué du fait de la séparation spatiale des cultures et des élevages.

Avant les engrais minéraux, on récupérait aussi le guano (amas de fientes d’oiseaux de mer riches en phosphore), présent sur certaines îles, pour fertiliser les sols agricoles. L’utilisation d’excrétions humaines pouvait également représenter potentiellement un autre apport de phosphore.


À lire aussi : Comment les excréments d’oiseaux ont alimenté l’essor du puissant royaume chincha au Pérou


Les changements générés par l’arrivée des engrais chimiques

Avec l’arrivée des engrais chimiques, au début du XXᵉ siècle et leur utilisation massive après la Seconde Guerre mondiale, les rendements augmentent considérablement. Entre 1961 et aujourd’hui, le rendement du blé a, par exemple, triplé. Le fait d’avoir des systèmes agricoles plus productifs va ainsi augmenter nos besoins en phosphore.

D’autre part, les réformes de la politique agricole commune (PAC) de l’après-guerre entraînent une forte spécialisation agricole des territoires, c’est-à-dire une séparation dans l’espace entre les zones d’élevage et celles de grandes cultures, qui étaient jusque-là intimement liées.

Aujourd’hui en France, la Beauce est spécialisée dans les céréales et importe des engrais minéraux phosphatés pour répondre aux besoins de ses cultures. À l’inverse la Bretagne est une région spécialisée dans l’élevage (porcs, poulets, vaches laitières). Sur ce territoire les entrées de phosphore se font surtout par l’importation massive d’aliments pour les animaux qui contiennent du phosphore. Ce phosphore se retrouve en grande quantité dans leurs effluents, puis sur les sols à proximité et cause de sérieux problèmes environnementaux, comme les marées d’algues vertes liées à un phénomène d’eutrophisation des eaux.

Pourrait-on aujourd’hui se passer d’engrais phosphatés sans impacter les rendements ?

L’apparition des engrais phosphatés a ainsi bouleversé l’agriculture, en augmentant la production agricole et la disponibilité en phosphore des sols français par accumulation au cours du temps. Après un pic dans les années 1970, leur utilisation a nettement diminué. Ils sont aujourd’hui trois à quatre fois moins utilisés qu’il y a cinquante ans. Pourrait-on pour autant s’en passer totalement ?

C’est ce que nous avons cherché à savoir à travers des simulations évaluant l’évolution d’une agriculture mondiale biologique à 100 % pour ces cent prochaines années.

En France, nos sols sont naturellement pourvus en phosphore et se sont considérablement enrichis ces dernières décennies en raison de l’utilisation massive d’engrais minéraux phosphatés apportés dans des proportions bien supérieures aux prélèvements par les plantes. On estime que 60 % du phosphore que l’on trouve actuellement dans les sols français provient de l’utilisation passée et présente de ces engrais.

Cet héritage en phosphore des sols offre une opportunité de réduire drastiquement notre utilisation de ces intrants sans que cela affecte, en tous cas sur le court terme, la production agricole française.

L’« effet “starter” »

Si l’on regarde uniquement la différence entre la demande en phosphore des plantes, tout le long de leur cycle, et la quantité de phosphore disponible dans les sols agricoles, nos simulations montrent de fait qu’il n’y a pas d’effet à court terme sur les rendements si l’on arrête d’utiliser en France des engrais phosphatés.

Toutefois, nos simulations ne représentent pas la croissance en début de cycle, quand la plante n’a pas encore une densité de racine très développée pour aller prélever du phosphore. Cela pourrait induire une sous-estimation de la limitation en phosphore dans notre étude.

De fait, lorsqu’une plante a un système racinaire peu développé, elle peut avoir des difficultés à s’approvisionner en phosphore, malgré une quantité totale de phosphore disponible dans le sol importante. Cela s’explique par le fait que le phosphore est un élément peu mobile dans le sol que la plante peut l’absorber seulement à 1 millimètre autour de sa racine. Dans ce contexte, du phosphore issu des engrais minéraux est parfois appliqué en « effet starter » pour booster la croissance de la plante en début de cycle.

Sur le plus long terme, nos simulations montrent une baisse progressive logique de la disponibilité en phosphore du sol partout dans le monde. En effet, sans les engrais minéraux, les pertes par érosion des sols et le non-recyclage des excrétions humaines ne sont plus compensés par des apports extérieurs.

Que se passerait-il dans cent ans ?

Au bout de cent ans, à l’échelle mondiale, la baisse de la disponibilité en phosphore des sols engendrerait une baisse de production agricole de l’ordre de 30 % par rapport à la situation actuelle.

Cependant, nos simulations ont été effectuées sans recyclage des excrétions humaines, qui sont actuellement interdites dans le cahier des charges de l’agriculture biologique. Or, ce levier pourrait sans doute permettre de compenser l’abandon des engrais phosphatés. À l’inverse, notre scénario est optimiste dans la mesure où il simule une relocalisation des élevages à proximité des cultures pour favoriser le recyclage interne des effluents d’élevage, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

Il devient donc urgent de penser à ces alternatives et d’améliorer notre efficacité d’utilisation du phosphore, car, à l’échelle mondiale, les gisements dont viennent les engrais phosphatés vont un jour se tarir ou bien leur prix deviendra prohibitif. Ils sont également très localisés dans quelques zones du monde, avec 70 % des réserves au Maroc et au Sahara occidental, ce qui nous rend très fortement dépendants de quelques pays et du contexte dans lequel ils exploitent ces gisements.

Certaines recherches scientifiques tâchent également d’étudier la façon dont différentes cultures interagissent avec le phosphore. Nous savons que les plantes pourvues d’un système racinaire dense parviennent mieux à absorber le phosphore. Nous savons également que certaines plantes ont des racines qui excrètent des anions organiques ou des enzymes permettant d’augmenter la disponibilité du phosphore dans les sols. C’est le cas, par exemple du lupin blanc ou du sarrasin. Il reste cependant toujours difficile de quantifier la contribution de ces mécanismes d’absorption à l’échelle d’une parcelle, notamment dans le contexte français de sols plutôt bien pourvus.

The Conversation

Josephine Demay a reçu des financements du ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire.

Bruno Ringeval a reçu des financements de l'INRAE

Sylvain Pellerin a reçu des financements de l'INRAE et de l'ANR.

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