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21.03.2026 à 14:22

Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action

Christophe Richer, Post-doctorant dans le cadre du projet Stratégie et Conflits Bordeaux Campus (SCBC), Université de Bordeaux; Université Paris-Panthéon-Assas

Le déploiement français répond à des accords de défense précis, et toute action militaire devra correspondre au cadre fixé par une récente résolution de l’ONU.
Texte intégral (2202 mots)
Le porte-avions *Charles-de-Gaulle* – ici en mer Ionienne, le 17 mars 2022, accompagné de plusieurs hélicoptères –, est arrivé en Méditerranée orientale le 6 mars dernier. Wikipedia

La guerre en Iran s’étend à l’échelle régionale, poussant la France à déployer son groupe aéronaval pour protéger ses intérêts et ses partenaires. Ce déploiement, qui s’inscrit dans un cadre juridique international strict, renforce la crédibilité stratégique de la France.


Depuis le 28 février 2026, l’Iran est la cible de frappes américaines et israéliennes destinées à anéantir les capacités militaires de Téhéran et à provoquer un changement de régime. En réaction à ces attaques, l’Iran frappe le territoire des États alliés à Washington et a fermé le détroit d’Ormuz. La guerre en Iran prend dès lors une ampleur régionale.

La menace que fait peser ce conflit sur la paix et la sécurité internationales a conduit Emmanuel Macron à annoncer, le 3 mars, le déploiement d’importants moyens militaires français dans la région. Le président a, en particulier, ordonné au groupe aéronaval (c’est-à-dire au porte-avions Charles-de-Gaulle, à son groupe aérien embarqué, et à ses navires d’escorte) de quitter la Suède où se trouvaient en vue de participer à un exercice, et de faire route au plus vite vers la Méditerranée orientale.

Un signal fort

Le déploiement du groupe aéronaval est un signal stratégique fort de la France, et ce, à plusieurs égards.

Premièrement, il démontre la volonté et la capacité de Paris à garantir, y compris par des moyens militaires, ses intérêts dans la région. Deuxièmement, il s’agit d’un signal fort envoyé aux partenaires de la France dans la région. Troisièmement, parce que le groupe aéronaval est accompagné de navires européens, ce déploiement contribue à la constitution d’une Europe de la défense. En effet, la mission militaire confiée au groupe aéronaval est, en partie, assurée, sous le commandement d’un officier général français, par trois frégates italienne, espagnole et néerlandaise. Quatrièmement, en permettant à la France de disposer de moyens autonomes d’appréciation de la situation militaire, la projection de ces capacités militaires renforce la capacité de Paris de peser dans la résolution du conflit.

Lors de son intervention du 3 mars, Emmanuel Macron a souligné que la projection des forces françaises dans la région était « strictement défensive ; elle vise à protéger et restaurer la paix ».

Ce principe a été réaffirmé depuis à plusieurs reprises, notamment à la suite de l’attaque de drones contre une base française au Kurdistan irakien, dans la nuit du 12 au 13 mars, revendiquée par le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf, qui a fait un mort (l’adjudant-chef Arnaud Frion) et au moins cinq blessés parmi les militaires français.

Au regard du droit international, ce déploiement soulève plusieurs interrogations. En effet, si les navires français opèrent a priori en haute mer, c’est-à-dire dans un espace marqué par la liberté de navigation, leurs possibilités de recours à la force sont limitées par l’article 2-§ 4 de la Charte des Nations unies. En effet, peuvent seulement être mobilisés, dans le respect du droit international humanitaire, des moyens destinés à assurer la défense des navires français ainsi que ceux destinés à assurer la défense d’alliés qui en auraient fait expressément la demande.

Les différents accords passés avec les États de la région

La France a tissé d’intenses relations avec les États de la région. Ainsi, des accords de coopération en matière de défense ont été conclus avec le Qatar (2019), le Koweït (2009), les Émirats arabes unis (2009), la Jordanie (1995), l’Irak (2013) ou encore Chypre (2017).

Ces accords partagent la même philosophie et le même objet. Ils ont vocation à organiser la coopération de défense entre la France et un autre État. Par exemple, ils organisent le soutien de la France à la formation des forces locales, notamment grâce à la conduite d’exercices conjoints. De plus, ils régissent, le plus souvent, les conditions d’entrée et de séjour des militaires sur le territoire de l’État partenaire.

La relation de défense entre la France et ces différents États est d’intensité variable. Ainsi, les accords conclus avec le Qatar, l’Irak et la Jordanie ne contiennent aucune clause d’assistance mutuelle. Autrement dit, aux termes de ces accords, la France n’a pas l’obligation d’appuyer les efforts déployés par ces États pour assurer leur propre sécurité. Pour autant, cela ne signifie pas que Paris est désintéressé de la situation dans ces États. Et pour cause : les forces françaises sont déployées au Qatar, en Irak et en Jordanie depuis 2014 dans le cadre de l’opération « Chammal », volet français d’« Inherent Resolve », la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis pour lutter contre Daech en Irak et en Syrie. Dès lors, dans la mesure où ses troupes sont toujours déployées dans ces États, la France a intérêt à assurer leur sécurité. Ce faisant, elle peut contribuer à la défense des États en question.

En revanche, la situation est tout autre dans le cas du Koweït, des Émirats arabes unis et de Chypre. Les traités conclus avec les deux États du Golfe imposent, en effet, une consultation en cas de menace ou d’agression pesant sur leur sécurité. C’est dans le cadre de ces consultations et sous réserve d’une décision commune que la France peut être amenée à participer à la défense du territoire koweïtien ou du territoire émirati. Paris est donc tenu à l’égard du Koweït et des Émirats arabes unis par une clause d’assistance mutuelle.

Si l’accord de coopération en matière de défense liant la France à Chypre n’évoque pas une éventuelle assistance, c’est parce que la question est déjà réglée dans le cadre de l’Union européenne. En effet, l’article 42-§ 7, du traité sur l’Union européenne introduit une clause de défense mutuelle. En cas d’agression armée contre le territoire de l’un d’entre eux, les États membres de l’UE se doivent aide et assistance. En l’espèce, Chypre, où une base britannique a été frappée par un drone iranien le 2 mars, n’a pas activé cette clause de défense mutuelle ; pour l’heure, la France n’est donc pas tenue d’intervenir militairement aux côtés de Nicosie pour assurer sa sécurité.

Dès lors, en déployant des moyens militaires dans la région et en renforçant les capacités d’ores et déjà présentes en Irak et en Jordanie, la France vient singulièrement renforcer sa crédibilité stratégique auprès de ses partenaires. Le président de la République chypriote a ainsi souligné que la réponse française « démontre clairement que la France est un partenaire stratégique très important de Chypre ». La capacité de la France à être, aux yeux des États de la région, un partenaire stratégique fiable est également attestée par l’appel lancé par le président de la République libanaise. Le 4 mars 2026, Joseph Aoun a sollicité l’intervention de la France pour mettre fin aux attaques d’Israël contre le territoire libanais.

C’est donc dans ce cadre stratégique et politique que les forces françaises ont été déployées dans la région et qu’elles assurent leur mission défensive. Pour autant, ces accords ne constituent pas le cadre d’analyse pertinent pour envisager les possibilités offertes aux forces françaises de riposter aux attaques iraniennes.

Ce que dit la résolution pertinente du Conseil de sécurité

Le Conseil de sécurité des Nations unies offre, dans sa résolution 2817 du 11 mars 2026, une synthèse du cadre juridique. Dans un premier temps, le Conseil rappelle que les États victimes des attaques iraniennes sont en situation de légitime défense. Autrement dit, ces États peuvent tout à fait riposter aux attaques dont ils sont l’objet, tout comme ils peuvent solliciter l’intervention d’un partenaire à cette fin.

Dans un deuxième temps, cette même résolution 2817 réaffirme le droit de tout État d’assurer la protection des navires battant son pavillon dans les eaux internationales. En d’autres termes, les moyens militaires français peuvent d’ores et déjà être mobilisés pour sécuriser le transit, dans la région, des navires battant pavillon français qui seraient menacés par les attaques de l’Iran.

Dans un troisième temps, le Conseil de sécurité précise que si l’Iran ne dispose pas du droit de fermer le détroit d’Ormuz, les États ne peuvent pas non plus forcer le blocage iranien. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies peut autoriser une opération destinée à rétablir le transit maritime dans le détroit.

En définitive, les forces françaises déployées dans le golfe Arabo-Persique et en Méditerranée orientale le sont dans le cadre de la coopération de défense liant la France à un certain nombre d’États de la région. En projetant aussi rapidement une telle capacité d’action, la France crédibilise les partenariats noués et contribue à accroître sa capacité à peser sur la résolution du conflit. Néanmoins, si les forces françaises interviennent dans le cadre d’une opération « défensive », elles pourront recourir à la force pour assurer leur propre défense, la défense des navires battant pavillon français présents dans le détroit d’Ormuz ou la défense, au titre de la légitime défense collective, du territoire des États qui auront sollicité l’aide de la France.

The Conversation

Le projet Stratégie & Conflits Bordeaux Campus que Christophe Richer a intégré bénéficie d'un financement pluriannuel de la Direction générale des relations internationales et stratégiques du ministère des Armées.

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21.03.2026 à 14:21

Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre »

Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l'Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)

Hydrocarbures, conflits, détroit d’Ormuz fermé : la guerre de 2026 confirme que le pétrole moyen-oriental est un vecteur de guerre.
Texte intégral (1508 mots)

Dans la guerre actuelle, les infrastructures énergétiques sont désormais des cibles directes, et la fermeture du détroit d’Ormuz est devenue un instrument de dissuasion. Ce conflit révèle une nouvelle ère de conflictualité où les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu mais un vecteur de guerre, dans un contexte de multipolarisation où les États-Unis ne peuvent plus seuls garantir la stabilité régionale. La crise accélère une recomposition globale des dépendances énergétiques, poussant l’Asie à diversifier ses fournisseurs, l’Europe à accélérer sa transition, et offrant à la Russie et à la Chine l’occasion de s’imposer comme potentiels nouveaux garants de la sécurité énergétique mondiale.


Il n’y a aucune nouveauté à affirmer que les matières premières (pétrole et gaz), depuis leur découverte au Moyen-Orient, y constituent la matrice de nombreux conflits. Les guerres qui se sont succédé sur la période contemporaine sont du reste indissociables de la centralité des hydrocarbures issus de cet espace pour l’économie locale et internationale.

Cette primauté a produit au moins trois effets qui éclairent la séquence ouverte le 28 février 2026 par les opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant » lancées respectivement par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

Convoitise, fragilité et militarisation

Le premier de ces effets est la convoitise qui entoure le contrôle des réserves, des infrastructures et des routes maritimes liées aux hydrocarbures. De longue date, en effet, ceux-ci ont attiré et articulé les ambitions d’un grand nombre d’acteurs régionaux et mondiaux. Ils sont un canal privilégié de puissance. Rappelons à ce titre que ces matières premières sont géographiquement concentrées (Arabie saoudite, Irak, Iran, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït) et que les frontières issues des anciens mandats européens ont été tracées en fonction des gisements locaux.

Le deuxième effet est une fragilité créée par la dépendance globale à ces ressources, qui explique pourquoi chaque incident retentit de manière quasi immédiate et systémique.

Le troisième est la militarisation continue des lignes de faille dans ce Moyen-Orient dont les richesses naturelles sont parfois associées à une malédiction.

Ces trois effets ont été amplifiés à mesure que la transition énergétique s’est éloignée dans ces États rentiers, malgré une indéniable volonté de diversifier leurs économies, et que se sont aiguisés les appétits. Depuis quelques années, cette guerre pour les hydrocarbures est ainsi plus explicite et les derniers développements géopolitiques sanctionnent un tournant. Pipelines et terminaux d’exportation, à l’instar de l’île iranienne de Kharg visée par l’armée américaine, ne sont plus uniquement des points névralgiques sur la carte, mais des cibles directes et donc pleinement intégrées à la logique guerrière.

On comprend mieux, dès lors, les investissements de défense massifs réalisés par les pétromonarchies arabes, les hydrocarbures transformant l’escalade militaire en une confrontation géostratégique globale.

Régime énergétique de conflictualité

La guerre de 2026 dessine-t-elle les contours d’une nouvelle donne ? Peut-on évoquer un régime de conflictualité distinct des précédents ? Il faut comprendre que le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran n’est pas une répétition des crises antérieures, mais l’entrée dans une ère où la transition inachevée vers d’autres sources d’énergie accroît, non sans paradoxe, la valeur des hydrocarbures au Moyen-Orient. Les attaques contre les infrastructures du Golfe ont provoqué une flambée des prix et une perturbation de l’offre mondiale, confirmant une intensification sans précédent des liens entre matières premières et guerres.

Dans ce contexte d’interdépendance conflictuelle, les États de la région utilisent l’instabilité comme un moyen de négocier, tandis que les acteurs étrangers perdent visiblement leur capacité de stabilisation.

La nouveauté réside aussi dans la synchronisation de deux dynamiques. D’une part, la « multipolarisation » de la géopolitique régionale signifie que les États-Unis ne sont plus en mesure de garantir seuls la stabilité du Moyen-Orient, après avoir eux-mêmes grandement contribué à déstabiliser cette zone. De l’autre, l’hybridation des conflits sur le terrain, qui passe notamment par une manipulation des flux d’hydrocarbures, fait de ces derniers non plus seulement un enjeu mais un canal premier de conflictualité.

Un instrument de politique étrangère

Doit-on voir dans la fermeture partielle du détroit d’Ormuz par l’Iran un outil politique qui crée un précédent risqué dans la manière dont d’autres États du Moyen-Orient seraient tentés de normaliser le recours à ce type de tactique dans la conduite des conflits ?

Tout un chacun a pu observer comment un Iran affaibli par les sanctions et les frappes israélo-américaines a fait de ce détroit un lieu de dissuasion qui ne repose plus sur une simple mise en garde mais sur une capacité de nuisance effective. Depuis 2019, Téhéran menaçait de procéder à cette fermeture pour s’arroger un levier de négociation avec Washington sur le dossier nucléaire, rétablir une légitimité interne écornée et éprouver la cohésion des Occidentaux. Cela se traduit pour l’heure par une navigation restreinte et escortée par les forces iraniennes.

Il s’agit de surcroît pour un régime aux abois d’anticiper l’avenir et de monnayer sa place dans le nouvel ordre régional à venir. Il est difficile, de ce point de vue, de prédire de quoi seront faits les lendemains de la guerre, mais il faut reconnaître que cette approche a permis à l’Iran de mettre à mal les intérêts des nations dépendantes des hydrocarbures moyen-orientaux, plus particulièrement golfiotes.

Il est à craindre également que la situation ait des répercussions comparables dans d’autres couloirs maritimes vitaux, à l’instar de Bab el-Mandeb ou du canal de Suez. Une telle évolution pourrait figer les logiques de conflit dans un cycle auto-entretenu, tout en obligeant les puissances extérieures à maintenir une présence militaire contre leur gré.

Reconfiguration clé des dépendances

La guerre de 2026 produit un autre effet, accélérateur d’autres tendances. Elle précipite tout d’abord une diversification des sources d’approvisionnement pour les pays asiatiques, qui subissent des ruptures de chaînes de production et des hausses de coûts, et se tournent par conséquent vers d’autres fournisseurs.

L’Europe, de son côté, réalise son retard dans la substitution aux ressources fossiles ainsi que sa dépendance historique envers le Moyen-Orient, ce qui l’incite à se tourner toujours plus vers les énergies renouvelables venues de Chine, toutefois elles-mêmes exposées à ces tensions.

La Russie, enfin, profite de l’augmentation des prix pour recouvrer ses marges de manœuvre. Autrement dit, la recomposition des dépendances énergétiques est à la fois rapide et globale.

La crise marque incontestablement une fragmentation du marché en divers blocs politico-énergétiques, au point que le Moyen-Orient pourrait ne pas rester un point géopolitique central. Elle procure à Pékin et à Moscou l’opportunité d’amoindrir l’emprise américaine, de même que des moyens de s’ingérer dans la gouvernance des grandes routes énergétiques en se présentant comme les potentiels nouveaux garants de la sécurité des États du Golfe.

Est-ce au fond le début d’une « démondialisation énergétique » au travers de laquelle les hydrocarbures cesseront d’alimenter un marché international et fluide pour devenir le pilier de pôles concurrents ?

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.03.2026 à 08:55

Afghanistan : quand « l’apartheid de genre » devient une loi d’État

Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble Chercheur associé à l'IREMMO-Institut de Recherche et d'Etudes Méditerranée Moyen-Orient, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes

Le 4 janvier dernier, les talibans ont promulgué un nouveau code pénal en Afghanistan, institutionnalisant les violences conjugales.
Texte intégral (1502 mots)

En Afghanistan, un nouveau code pénal, promulgué par les talibans en janvier dernier, légalise les violences domestiques. Ce texte, composé de 119 articles répartis en 10 chapitres et trois sections, suscite de vives inquiétudes à l’international. De nombreuses ONG alertent sur le risque accru de détention arbitraire et de violences à l’égard des femmes.


Depuis le retour des talibans au pouvoir le 15 août 2021, la condition des femmes en Afghanistan n’a cessé de se dégrader. Le 4 janvier 2026, le régime a promulgué un nouveau code pénal fondé sur une interprétation rigide et littéraliste de l’école sunnite hanafite, qui, selon l’ONG afghane Rawadari, entérine des dispositions légalisant certaines formes de violence et restreignant fortement les libertés des femmes, tout en renforçant l’impunité des auteurs.

Dans ce contexte, la situation des femmes afghanes apparaît particulièrement préoccupante. L’avenir de leurs droits dans le pays demeure plus que jamais incertain.

Une légalisation de la violence conjugale

Le texte complet du nouveau code pénal a été publié le 26 février 2026 par l’Afghanistan Analysts Network (AAN), un centre de recherche indépendant spécialisé dans l’analyse politique et sociale de l’Afghanistan. Cette publication a d’emblée suscité une vive inquiétude, tant au niveau international qu’au sein de la société civile afghane, bien que celle-ci soit aujourd’hui très affaiblie et largement réprimée. Les rares acteurs encore actifs agissent discrètement ou depuis l’étranger, notamment en faveur des droits des femmes, en dénonçant ce type de textes de loi à l’international.

La disposition centrale de ce nouveau texte se trouve dans l’article 32, qui légalise la violence faite aux femmes. Désormais, un mari ne peut être poursuivi pour violences conjugales que si celles-ci entraînent des fractures visibles, des plaies ouvertes ou des blessures graves nécessitant un traitement médical. Autrement dit, la plupart des violences domestiques (physiques, psychologiques ou sexuelles) échappent à toute sanction pénale dès lors qu’elles ne laissent pas de traces évidentes sur le corps de la victime.

Même dans les cas reconnus par la loi, la peine encourue reste limitée et ne dépasse pas quinze jours d’emprisonnement. Ce texte révèle également un déséquilibre grotesque dans la hiérarchie des crimes. À titre de comparaison, l’article 70 punit de cinq mois de prison l’organisation de combats d’animaux (chiens, chameaux, moutons ou oiseaux) pour leur éviter une souffrance inutile, soit une peine nettement plus lourde que celle prévue pour des violences graves exercées sur des femmes.

Juridiquement, cette disposition admet désormais que certaines violences puissent être justifiées au nom de la « discipline familiale », conférant ainsi au mari un droit implicite d’exercer une forme de « correction ». De plus, aucun article ne prévoit de moyen clair permettant aux femmes d’accéder à la justice en cas de violences familiales, même lorsque celles-ci laissent des traces et tombent donc sous le coup de l’article 32. Les victimes doivent prouver leurs blessures, mais il leur est interdit de se dévêtir devant un juge, ce qui rend tout recours quasiment impossible.

L’absence de procédure adaptée, combinée aux lourdes restrictions pesant sur la liberté de mouvement et sur l’exercice des droits juridiques des femmes, contribue à maintenir les violences conjugales largement impunies en pratique.

Restriction des libertés fondamentales

Le nouveau code pénal ne se limite pas à légaliser les violences domestiques.

L’article 34 prévoit qu’une femme qui rend visite à sa famille sans disposer, chaque fois, d’une autorisation ad hoc de son mari, peut être condamnée à trois mois de prison. Selon le deuxième alinéa, cette sanction peut également s’appliquer aux membres de la famille qui l’accueillent ou la protègent. Ainsi, même la famille de la victime, qui pourrait servir de refuge en cas de violence domestique, se retrouve exposée à des sanctions légales.

Avant l’adoption de ce nouveau code pénal, les restrictions imposées aux femmes afghanes avaient déjà commencé dès décembre 2021, avec une série de décrets émis par le ministère pour la Promotion de la Vertu et la Prévention du Vice. Parmi les dispositions clés, les femmes doivent être accompagnées d’un mouhram (parent masculin, généralement un père, un frère, un mari ou un fils) pour certains déplacements ou activités publiques, y compris les voyages et l’accès à certains services étatiques.


À lire aussi : Les talibans réduisent les femmes en esclavage : une réalité que le monde ne peut ignorer


Ces mesures ont ensuite été consolidées par la loi sur la « Promotion de la vertu et prévention du vice », ratifiée par Hibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiée par le ministère de la Justice du régime taliban le 31 juillet 2024.

La loi impose un code vestimentaire strict. Les femmes doivent se couvrir intégralement devant tous les hommes non mouhram (non-membres de la famille proche) et porter des vêtements ni fins, ni serrés, ni courts, afin d’éviter la « corruption ».

Elle interdit également que la voix des femmes (qu’il s’agisse de parole, de chant, de récitation ou de lecture à haute voix lors de rassemblements) soit entendue en public, car elle est considérée comme susceptible de conduire au « vice ».

La loi interdit également aux femmes d’utiliser les services de transport seules, sans être accompagnées d’un parent masculin. Le nouveau code pénal vient ainsi compléter ces mesures, en effaçant quasi totalement les femmes de la vie sociale et, surtout, de la vie juridique.

Pression internationale : et ensuite ?

L’ONG afghane Rawadari a estimé, le 22 janvier 2026, que près de neuf Afghanes sur dix seraient confrontées à des violences liées à leur genre au cours de leur vie. Cette estimation prend une signification particulièrement préoccupante dans un contexte où le nouveau code pénal tend à légaliser ces violences et à isoler encore davantage les victimes.

Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains, qui a qualifié l’Afghanistan de « cimetière pour les droits humains », a vigoureusement dénoncé ce nouveau code, le considérant comme un pas vers une forme d’« apartheid de genre ». Des organisations non gouvernementales, telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, ont également alerté sur ce nouveau code pénal afghan.

Le 6 mars 2026, Amnesty International a ainsi demandé aux autorités afghanes une révision complète du texte, estimant qu’il viole les principes fondamentaux du droit international, notamment l’égalité devant la loi et la protection contre la violence. L’Union européenne, quant à elle, par l’intermédiaire de son envoyé spécial Gilles Bertrand, a également dénoncé ce code, soulignant qu’il institutionnalise les inégalités, normalise la violence domestique et restreint l’autonomie des femmes.

Cependant, au-delà de ces condamnations, il reste difficile, dans l’état actuel du droit international, d’agir concrètement. De plus, dans le contexte international actuel, marqué par la guerre au Moyen-Orient et d’autres crises majeures, la situation des femmes afghanes est reléguée au dernier plan. La communauté internationale dispose de peu de moyens pour faire pression sur le régime taliban et protéger les droits humains, en particulier ceux des femmes.

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Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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