08.09.2026 à 16:10
Ed Turner, Reader in Politics, Co-Director, Aston Centre for Europe, Aston University
L’ESSENTIEL
Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU.
Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.
Tous les regards se tournent désormais vers les élections du 20 septembre prochain : régionales dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et municipales à Berlin. Dans les deux cas, l’AfD espère enregistrer une nouvelle percée.
Du point de vue des partis allemands traditionnels, les élections régionales du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt ont donné lieu à des résultats encore plus catastrophiques qu’attendu.
Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne, extrême droite) a frôlé la majorité absolue avec 43,8 % des suffrages, soit environ quatre points de plus que ce que lui prédisaient les sondages. À l’inverse, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la grande formation de centre droit, s’est effondrée, ne recueillant que 17,2 % des suffrages, contre 37,1 % en 2021.
Avec près de 78 %, la participation a nettement progressé par rapport à 2021 – une hausse qui a surtout profité à l’AfD. Il apparaît que la progression du parti d’extrême droite provient principalement d’anciens abstentionnistes, auxquels se sont ajoutés un nombre important d’électeurs qui votaient auparavant pour la CDU.
La forte polarisation du scrutin – avant l’élection, 41 % des personnes interrogées souhaitaient un gouvernement dirigé par l’AfD tandis que 46 % étaient favorables à un gouvernement conduit par la CDU, laquelle dirigeait le Land depuis 2002 sans discontinuer – a produit quelques effets surprenants. Elle a notamment permis au Parti social-démocrate (SPD) et aux Verts de sauver leur place au Parlement régional. Le SPD et les Verts ont en effet bénéficié de votes de circonstance d’électeurs de la CDU et de Die Linke, désireux de leur permettre de franchir le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement régional.
L’AfD avait affirmé qu’elle ne chercherait à gouverner que si elle disposait d’une majorité absolue, ce qui n’est pas le cas, malgré l’ampleur de sa victoire. Elle dispose désormais de plusieurs scénarios pour faire élire son candidat, Ulrich Siegmund, au poste de ministre-président de Saxe-Anhalt. Le plus vraisemblable serait un accord avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti qui associe des positions économiques de gauche à des positions conservatrices sur des sujets comme l’immigration. Le soir même de l’élection, le BSW a reconnu des « convergences » avec l’AfD sur certains sujets et estimé qu’il serait « totalement antidémocratique » d’exclure purement et simplement le parti d’extrême droite du pouvoir.
À défaut, l’AfD pourrait également chercher à obtenir le soutien d’une partie de la CDU. L’élection du ministre-président se fait à bulletins secrets et plusieurs députés de la CDU réélus dimanche plaident depuis longtemps pour une plus grande ouverture à une coopération avec l’AfD.
C’est auprès des catégories populaires que l’AfD a réalisé ses meilleurs scores en Saxe-Anhalt : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les personnes les moins diplômées et 65 % chez celles qui jugent que leur situation économique est mauvaise. Mais le parti obtient également des résultats significatifs chez les diplômés (30 %) et chez les électeurs estimant être dans une bonne situation économique (37 %).
L’AfD dépasse par ailleurs les 40 % dans toutes les classes d’âge, à l’exception des plus de 70 ans (31 %). Elle peut donc véritablement revendiquer le statut de Volkspartei (« parti populaire »), bénéficiant d’un soutien dans toutes les catégories de la population et dans l’ensemble du Land.
Il serait en outre erroné de réduire ce scrutin à la seule question du rapport à l’immigration. Les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent que l’immigration a effectivement constitué l’un des principaux facteurs de motivation des électeurs de l’AfD : 91 % d’entre eux se disent très préoccupés par le fait qu’il y ait « trop d’étrangers vivant en Allemagne ». Mais les questions de sécurité et d’économie ont également pesé lourd.
Le scrutin a aussi été marqué par une profonde défiance à l’égard du gouvernement régional : 66 % des électeurs se disent insatisfaits de son action. Mais le gouvernement de Friedrich Merz à Berlin inspire encore moins confiance : 83 % des personnes interrogées estiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment aux problèmes de la population. À peine 20 % des électeurs de Saxe-Anhalt pensent qu’il parviendra à améliorer sensiblement la situation du pays dans les prochaines années.
À ces frustrations, que l’on retrouve dans toute l’Allemagne – mais avec une intensité particulière en Saxe-Anhalt et dans les autres Länder de l’Est – s’ajoute un mécontentement propre aux régions orientales. Ainsi, 73 % des électeurs de Saxe-Anhalt estiment que les Allemands de l’Est sont encore traités comme des citoyens de seconde zone dans de nombreuses situations.
Cette proportion atteint 83 % chez les électeurs de l’AfD. Le parti est parvenu à transformer en votes en sa faveur les frustrations liées à la réunification ainsi qu’une certaine nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.
Si l’AfD parvient à former un gouvernement dans le Land de Saxe-Anhalt, son action sera scrutée de près. Dans quelle mesure le parti, que les services de renseignement allemands qualifient d’« extrémiste de droite », pourra-t-il mettre en œuvre son programme radical ?
En cas d’accession au pouvoir, l’AfD cherchera sans doute à passer à l’offensive dans des domaines comme l’éducation, la culture, la sécurité et l’ordre public, ou encore l’audiovisuel public. Ses projets les plus radicaux pourraient toutefois se heurter durablement aux tribunaux. Et chaque fois que les tribunaux ou les autres partis l’empêcheront de mettre en œuvre son programme, elle pourra se présenter comme la victime d’un système politique déterminé à lui barrer la route. C’est un ressort classique de la rhétorique populiste.
Les résultats du 6 septembre fragilisent la position du chancelier Friedrich Merz. Déjà plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à ce poste, il ne peut guère espérer bénéficier d’un quelconque regain de popularité à l’issue des élections régionales du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui auront lieu le 20 septembre. Ce scrutin apparaît comme un duel entre l’AfD et le SPD.
Le même jour, les élections municipales à Berlin, où le paysage politique est particulièrement fragmenté, pourraient voir la CDU de Merz arriver en tête avec un score relativement faible. Mais une telle victoire ne changerait pas fondamentalement la donne.
Surtout, nombre de députés de la CDU au Bundestag vont désormais réclamer des changements de cap. La plupart devraient plaider pour un virage à droite afin de ne pas laisser le champ libre à l’AfD ; mais il sera difficile de convaincre le SPD, actuel partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral, de donner son aval à une telle politique.
D’autres devraient demander la renégociation de grandes réformes, notamment celle des retraites, qui devrait être annoncée cet automne. Ils feront valoir que la CDU est en train de perdre le soutien des catégories populaires. Une telle orientation entrerait toutefois en contradiction avec le diagnostic de Friedrich Merz sur les mesures nécessaires pour remettre sur les rails une économie allemande actuellement en difficulté.
Le scrutin de Saxe-Anhalt pose donc une question particulièrement difficile, non seulement à Friedrich Merz, mais à la société allemande dans son ensemble : le pays est-il désormais à ce point fragmenté politiquement qu’il devient presque impossible à gouverner ?
Les coalitions entre partis naturellement compatibles – chrétiens-démocrates et libéraux, ou sociaux-démocrates et écologistes – ne recueilleraient guère plus de 25 % des voix dans une élection fédérale. Les partis traditionnels sont donc contraints de gouverner avec des formations avec lesquelles ils sont en profond désaccord, simplement pour empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir.
Ces gouvernements se déchirent, reportent les décisions faute de pouvoir s’accorder, puis finissent par éclater. Et c’est précisément de cette dynamique négative que l’AfD parvient à tirer profit.
Ed Turner bénéficie d’un financement de l’Office allemand d'échanges universitaires (DAAD) et de la Fondation Friedrich Ebert.
08.09.2026 à 16:09
Hilary Smith, Professor of History, University of Denver
L’ESSENTIEL
Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale.
La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.
L’« impérialisme alimentaire » des États-Unis depuis l’après-guerre aide à comprendre pourquoi ce qui relève d’une diversité génétique est présenté comme une pathologie.
Quand on souffre d’intolérance au lactose, consommer du lait ou de crème glacée devient un véritable calvaire. Chez certaines personnes, la consommation d’un produit laitier peut entraîner des ballonnements, des nausées et de la diarrhée. Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience vous-même. Si c’est le cas, vous considérez peut-être l’intolérance au lactose comme une anomalie plutôt que la norme.
Mais saviez-vous que désormais dans le monde la majorité des gens sont intolérantes au lactose – et que cette pathologie a été inventée dans les années 1960 ?
J’entends déjà votre objection : « Vous voulez sûrement dire “découvert”, et non “inventé” ». Eh bien non. En tant qu’historienne ayant retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, j’ai choisi le mot « inventé » à dessein.
Les différences dans la capacité des individus à digérer le lactose ont attiré pour la première fois l’attention des scientifiques après que les producteurs laitiers étasuniens eurent trouvé un moyen, après-guerre, de se débarrasser d’un excédent de lait. Pour écouler ce qu’ils ne parvenaient pas à vendre, ils se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il intervienne. Ce dernier a répondu présent, en rachetant les excédents et en les intégrant dans les cantines scolaires et autres lieux proposant des repas financés par des fonds publics.
Du jour au lendemain, de nombreuses personnes qui n’avaient pas l’habitude de boire du lait se sont mises à en consommer régulièrement, parmi lesquelles figuraient non seulement certains habitants des États-Unis, mais aussi des personnes vivant dans d’autres pays. Une partie de cet excédent laitier a été intégrée aux repas scolaires dans des pays comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide, quand le gouvernement étasunien a commencé à vendre du lait à ses alliés.
Bon nombre des personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois n’appréciaient pas. En effet, cela les rendait malades. Intrigués, les scientifiques menèrent des expériences pour comprendre pourquoi. Dans une étude de 1966 comparant la façon dont les personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore métabolisaient le lactose, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase – l’enzyme qui décompose le lactose – dans l’intestin.
Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, les difficultés rencontrées par les détenus noirs pour digérer le lait s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme ». Ils partaient du principe que la tolérance au lactose constituait l’état normal chez l’humain et que les personnes intolérantes au lactose avaient hérité d’une mutation génétique.
Ce n’est qu’après des années supplémentaires de travail auprès de participants à ces recherches issus de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (ou NIH, la principale agence fédérale de santé aux USA, ndlr) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».
Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception. Leurs ancêtres leur ont transmis une mutation génétique – précisément celle qui leur permet de digérer le lait après la petite enfance.
En résumé, ce que les scientifiques ont découvert dans les années 1960, c’est que chaque organisme assimile le lait différemment. Ce qu’ils ont inventé, c’est l’idée selon laquelle l’intolérance au lactose est un défaut. Accepter ce cadre de référence reviendrait à considérer que près des deux tiers de la population humaine – soit la prévalence estimée de l’intolérance au lactose dans le monde – présente un défaut.
Au lieu de reconnaître que les régimes sans produits laitiers peuvent être sains, les gens ont imaginé des moyens de surmonter ce prétendu handicap afin que tout le monde puisse en consommer davantage.
L’intolérance au lactose est un exemple de ce que j’appelle l’impérialisme alimentaire : une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration.
L’impérialisme alimentaire était monnaie courante au XXᵉ siècle, à une époque où les scientifiques estimaient que les régimes alimentaires riches non seulement en lait, mais aussi en viande, étaient les meilleurs ; ils considéraient que les régimes alimentaires pratiqués en dehors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens. Certains affirmaient également que la farine de blé, et non le riz, devait être l’aliment de base universel.
Ce même préjugé s’appliquait aux corps. Outre une mauvaise digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, telles que le déficit en aldéhyde déshydrogénase, c’est-à-dire l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool, peut-être plus familièrement connu sous le terme moins technique de « rougissement asiatique ».
Ces différences auraient pu être perçues comme une diversité, juste une autre façon d’être humain. Au lieu de cela, chacune d’entre elles a été considérée comme une déficience.
De nos jours, beaucoup de gens ont hérité de cette façon de penser et l’ont perpétuée sans s’en rendre compte, y compris ceux dont les caractéristiques sont jugées comme des déficiences par ce mode de pensée. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.
Aujourd’hui, le scientifique le plus en vue qui défend l’idée selon laquelle le « Asian flush » est une maladie est un généticien d’origine taïwanaise qui a créé un consortium de recherche pour étudier « l’enzymopathie humaine la plus répandue au monde »
La Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022 – sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.
La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme.
Ces dernières années, les suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs des réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum de discussion en ligne 4Chan.
En 2017, des trolls sur Internet ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait de manière désordonnée afin de mettre en avant leur identité blanche.
Le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Voici donc une suggestion : si vous aimez consommer des produits laitiers, continuez ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas – et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous.
Hilary Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.09.2026 à 15:47
Nacima Ourahmoune, Professeur / Chercheur/ Consultant en marketing et sociologie de la consommation, Kedge Business School
L’ESSENTIEL
Face à la catastrophe, les dirigeants algériens focalisent l’attention sur leur double réaction : la promesse d’une indemnisation rapide des victimes et la décision de rétablir la peine de mort pour les pyromanes.
Les défaillances structurelles de prévention et de gestion des feux sont pourtant largement en cause : le phénomène est devenu récurrent en Algérie.
En exaltant la « résilience » dont a fait preuve la société, le pouvoir tente de récupérer à son profit le large mouvement de solidarité déployé par les Algériens pour venir en aide aux sinistrés.
La planète brûle, et la Méditerranée avec elle. L’Algérie n’échappe pas à cette nouvelle géographie du feu. Sécheresses prolongées, températures extrêmes et dégradation des sols favorisent des incendies plus rapides et plus destructeurs. Entre 1985 et 2022, plus de 75 000 feux de forêt ont été enregistrés, soit 35 000 hectares brûlés par an en moyenne. Fin août 2026, près de 200 foyers sont recensés en une journée, avec plus de 45 °C et des vents violents.
À Jijel, épicentre de la catastrophe, le feu balaie en quelques heures la bande côtière et montagneuse. Villages encerclés, routes coupées, hôpitaux saturés. Le dernier bilan officiel reste fixé à 12 morts et 54 blessés, tandis qu’avis de décès, listes communales et données hospitalières dessinent une réalité beaucoup plus lourde. À El Djemaa Beni Habibi, plus de 70 victimes figureraient déjà sur la page officielle de la commune ; un décompte indépendant cité par le Monde estime à 200 le nombre de morts dans la wilaya de Jijel. Le bilan reste à consolider ; l’information devient un enjeu.
Parallèlement, la recherche des causes prend rapidement une tournure pénale. Le 27 août, le ministre de l’intérieur annonce « des enquêtes approfondies ». Le 29, le président Abdelmadjid Tebboune affirme qu’« il y a quelque chose de criminel » dans ces incendies. Le lendemain, il demande un durcissement du code pénal allant jusqu’au retour de l’application de la peine capitale pour les auteurs d’incendies volontaires alors que l’Algérie n’exécute plus depuis la mise en place d’un moratoire en 1993.
La piste criminelle peut coexister avec des conditions climatiques extrêmes. Mais rechercher une intention ne dit rien des conditions qui transforment un départ de feu en catastrophe humaine et écologique.
Or celles-ci étaient documentées avant les faits. En juin 2026, la Banque mondiale soulignait plusieurs faiblesses propres à l’Algérie – plans forestiers à actualiser, données fragmentées, coordination insuffisante et gestion trop réactive – et appelait à renforcer les systèmes d’alerte, les capacités locales et l’implication des municipalités et communautés.
Depuis 2021, l’Algérie a développé ses moyens de lutte contre les incendies et acquis des bombardiers d’eau. Leur faible emploi durant les heures critiques ne traduit pas une simple absence d’équipement : selon l’exécutif, des vents atteignant 100 km/h rendaient les interventions aériennes impossibles.
En 2021, j’avais analysé l’extraordinaire mobilisation qui avait accompagné les incendies : convois venus de tout le pays, collectes diasporiques, villages organisant la réception et la distribution des aides, réseaux numériques permettant d’identifier rapidement les besoins et réseaux de confiance limitant désorganisation et gaspillage.
Cette capacité d’organisation vient de loin. Les solidarités villageoises du nord de l’Algérie ont notamment nourri les travaux de Pierre Bourdieu. Elles avaient trouvé une autre expression, explicitement politique, avec le Hirak, en 2019. Pendant plus d’un an, des millions d’Algériens ont occupé pacifiquement l’espace public pour demander le départ d’un système de pouvoir jugé verrouillé. Le Hirak avait rendu visibles des formes d’organisation horizontales capables de faire circuler information, images et mobilisations sans direction centralisée.
Mais, en 2020, la pandémie suspend les marches, puis l’espace politique se referme peu à peu. Ces capacités, elles, resurgissent régulièrement notamment en août 2026 : dons acheminés nuit et jour depuis différentes wilayas, groupes électrogènes, nourriture, médicaments, mobilisation de psychologues, initiatives pour les animaux touchés…
Des chansons et slogans associés au Hirak réapparaissent aussi. « Un seul héros, le peuple », scandé pendant le mouvement, revient dans des vidéos de solidarité, parfois accompagné de « Liberté » (Soolking Ouled el Bahdja), l’un de ses hymnes.
Le slogan « Ghir binatna » (« Juste entre nous ») traduit un refus de l’ingérence internationale et que l’on ne peut compter que sur nous-mêmes.
Ce registre est ancien : refus de la domination, endurance, sacrifice et solidarité face à l’épreuve appartiennent à l’imaginaire national façonné par la guerre d’indépendance. Le Hirak avait réinvesti cette mémoire en retournant la souveraineté populaire contre le pouvoir en place. En août 2026, Abdelmadjid Tebboune puise à son tour dans ce répertoire : il célèbre « l’élan de solidarité du peuple algérien » et martèle : « Nous sommes un pays très résilient. »
Il y a là une lutte symbolique pour la captation d’une valeur produite concrètement par la société. Le « nous » présidentiel rassemble sinistrés, secouristes, institutions et détenteurs des ressources publiques dans un même récit national.
Ce déplacement rappelle le « rapt symbolique » que j’avais analysé après le Hirak : on avait alors assisté à une reprise de ses marqueurs par le camp présidentiel alors que sa demande de transformation systémique, elle, restait insatisfaite.
Depuis le début des incendies, le pouvoir combine une dialectique du soin et une fermeté sécuritaire assumée.
Ici, le même calendrier rapproché, centré sur la date du 15 septembre, entend frapper les esprits : le premier ministre a déclaré, citant le président de la République, que « le moindre objet détruit, même un seul clou, devra être indemnisé » d’ici au 15 septembre, et le président de la république a défait le moratoire sur la peine de mort pour l’appliquer aux pyromanes à la même date.
De cette façon, l’exécutif sature l’espace de deuil et de choc émotionnel à travers des annonces d’actions rapides et extrêmes, faciles et lisibles. Le levier est avant tout symbolique et spectaculaire : à un choc extrême, le pouvoir apporte une réponse extrême susceptible de générer de la communion ou du consensus en période de deuil.
La réponse à la fois sécuritaire et distributive sert à clore le débat plutôt et de déplacer la focale vers des responsables individualisés, alors même que l’examen des défaillances supposerait de remonter des chaînes beaucoup plus longues. Quelques médias s’y sont d’ailleurs risqués.
À chaque crise, on assiste à un même processus : à la pluralité des causes et possibles répond une concentration de la faute sur des individus. À la corruption décriée par le Hirak, la réponse fut une série de procès individualisés qui peinent à de démanteler des mécanismes profonds.
Alors que le bilan humain, matériel et écologique reste incertain, l’après-feu est déjà mis en calendrier : indemnisation, réseaux, reconstruction, reboisement. Ces mesures sont indispensables, mais leur temporalité contraste avec celle des pertes. Des vies, des exploitations, des cheptels, des paysages et des écosystèmes ne se rétablissent pas par décret, pas davantage que l’épuisement de ceux qui prennent en charge une large part de la douleur et des dégâts.
Entre catastrophe et réparation administrative, un espace immense est occupé par la société : collecter, transporter, héberger, nourrir, soigner, mobiliser la diaspora, faire circuler information et compétences. Face à la pandémie comme face aux incendies, les citoyens sont les principaux leviers de la solidarité célébrée par le pouvoir.
Ce caractère chronique déplace la question : la participation citoyenne est célébrée lorsqu’elle soigne et compense ; elle est soupçonnée et, souvent, contenue lorsqu’elle prétend délibérer, contester ou peser sur la décision.
Le vocabulaire présidentiel reprend volontiers à son compte les valeurs de résilience et de solidarité chères à la société ; pour autant, cette rhétorique empruntée ne se convertit pas en légitimité politique, comme le montre le taux de participation très bas aux élections.
En réalité, la résilience est une notion bien moins consensuelle qu’il n’y paraît. Sa célébration est, certes, unanime ; mais si elle offre au pouvoir une ressource de discours de proximité, son exercice rend visible l’autonomie du peuple qui, durant les crises, n’attend pas les instructions venues du centre pour se mettre en mouvement.
Par effet de miroir, la solidarité appuie là où elle est chroniquement attendue du fait du manque d’anticipation du pouvoir. En célébrant ce que la société algérienne sait faire lorsqu’elle est libre de se mobiliser, le pouvoir rappelle aussi ce qu’elle continue d’espérer en matière de liberté politique…
Nacima Ourahmoune ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.