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24.10.2026 à 10:33

Après une guerre, quelle éducation pour construire la paix ?

Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

Après un conflit, reconstruire l’éducation ne consiste pas seulement à rouvrir les écoles. Les programmes, les manuels et leur gouvernance pèsent aussi sur la mémoire collective.
Texte intégral (1898 mots)
En 2002, la fin de la guerre civile au Sierra Leone a marqué le début d’une refonte des manuels scolaires, transformant l’école en un outil de réconciliation nationale. Annie Spratt/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Dans les sociétés sorties de guerre, l’école doit composer avec des mémoires et des appartenances parfois antagonistes.

  • Programmes, manuels et formations des enseignants dépendent de décisions politiques autant que pédagogiques.

  • De la Bosnie au Liban, les choix éducatifs peuvent entretenir les séparations ou, au contraire, ouvrir des espaces de dialogue.


Qu’il s’agisse de conflits encore en cours ou de sociétés engagées dans l’après-guerre, la reconstruction des infrastructures et des services essentiels constitue un enjeu majeur. De l’Ukraine à Gaza, en passant par la Syrie ou le Soudan, les destructions rappellent l’ampleur des besoins matériels. Mais au-delà des routes à reconstruire, des hôpitaux à remettre en service et des écoles à réparer ou à rebâtir, une question demeure : que va-t-on enseigner lorsque les élèves retrouveront le chemin de la classe ?

La reconstruction éducative est souvent pensée comme un chantier matériel. Rouvrir les écoles ne suffit pas à reconstruire l’éducation : il faut également repenser les programmes, former les enseignants et réorganiser les institutions éducatives. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle forme des citoyens, construit une mémoire collective et prépare les générations appelées à reconstruire le pays.

Les recherches sur les États post-conflit montrent que l’éducation peut contribuer à restaurer la confiance, renforcer les institutions et consolider la paix. Mais, selon les choix politiques qui président à sa reconstruction, elle peut aussi prolonger les divisions héritées du conflit.

La véritable question n’est donc pas seulement quelle éducation reconstruire, mais qui la reconstruit : qui décide des programmes, des institutions, de la formation des enseignants et des universités ?

Les écoles ne sont jamais des espaces neutres

Dans une étude publiée en 2000, les chercheurs Kenneth Bush et Diana Saltarelli ont montré que l’éducation pouvait aussi bien contribuer à la paix que renforcer les tensions entre communautés.

Les systèmes éducatifs ne transmettent pas seulement des connaissances. Ils façonnent aussi une certaine vision de l’histoire, de la citoyenneté et du vivre-ensemble.

Cette dimension devient particulièrement sensible après un conflit. Les autorités doivent alors décider quels événements enseigner, quelles mémoires transmettre aux nouvelles générations et quelles valeurs promouvoir. Ces choix dépassent la pédagogie : ils participent directement à la reconstruction politique et institutionnelle du pays.

L’histoire montre cette ambivalence. Dans l’Allemagne nazie, écoles et universités ont été soumises à une forte mise au pas idéologique. Après 1945, leur réforme et leur dénazification ont au contraire participé au processus de démocratisation de l’Allemagne. En France également, l’école a joué un rôle central dans la construction nationale sous la IIIᵉ République. Ces exemples montrent que l’éducation n’est jamais un simple service public.

Lorsque l’école reflète les divisions de la société

Mais la reconstruction éducative ne favorise pas toujours le rapprochement entre les communautés. En Bosnie-Herzégovine, certaines formes de ségrégation scolaire persistent plusieurs décennies après la guerre selon le modèle des « deux écoles sous un même toit ».

Les élèves fréquentent le même bâtiment mais suivent des programmes distincts selon leur appartenance ethnique. L’école devient ainsi le reflet des divisions politiques et communautaires qui continuent de structurer la société.

Au Liban, la coexistence d’établissements publics, privés et confessionnels s’accompagne d’une fragmentation des récits historiques et de la gouvernance éducative. L’absence d’un manuel d’histoire commun illustre les difficultés à construire une mémoire nationale partagée.

En Israël et dans les territoires palestiniens, l’analyse des programmes et des manuels scolaires révèle également des débats autour des récits historiques, des valeurs civiques et de la représentation de l’autre.

En Afrique du Sud, la réforme des programmes après l’apartheid a cherché à promouvoir une citoyenneté commune et une plus grande reconnaissance de la pluralité des expériences historiques.

La véritable question est celle de la gouvernance

Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle universel de reconstruction éducative. Ils rappellent aussi que l’éducation peut favoriser la réconciliation ou, au contraire, prolonger les divisions lorsqu’elle devient le lieu de mémoires concurrentes et de projets politiques opposés. La question est donc aussi celle de la gouvernance.


À lire aussi : Pédagogies nouvelles, échanges scolaires… Après la Seconde Guerre mondiale, comment les enfants sont devenus acteurs de la paix


Après une guerre, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire des écoles ou à former des enseignants, mais à déterminer qui décide des contenus enseignés. Qui définit les programmes, choisit les manuels, forme les enseignants ou finance les établissements ? Ces choix, loin d’être uniquement techniques, influencent les savoirs transmis et la vision de la société portés par l’école.

En Bosnie-Herzégovine, la répartition des compétences éducatives entre différentes autorités territoriales contribue à la coexistence de programmes distincts, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Leur harmonisation demeure un sujet de controverses politiques et identitaires. Au Liban, le ministère de l’éducation et les établissements confessionnels interviennent dans un système marqué par la diversité des acteurs. Les désaccords sur l’enseignement de l’histoire illustrent les difficultés à élaborer un récit commun.

Ainsi, ministères, collectivités, universités, organisations internationales, bailleurs de fonds, autorités religieuses ou partis politiques peuvent tous intervenir dans la définition des politiques éducatives, sans toujours poursuivre les mêmes objectifs.

Mais les politiques éducatives ne se traduisent pas mécaniquement dans les salles de classe. Les enseignants disposent d’une certaine marge d’interprétation. Dans leur pratique quotidienne, ils peuvent encourager le dialogue, confronter différentes perspectives historiques ou, au contraire, reproduire les divisions existantes. Cette autonomie reste néanmoins variable selon les systèmes éducatifs et les contraintes politiques.

Les universités préparent l’après-guerre

Les enjeux de gouvernance éducative ne s’arrêtent pas aux portes des écoles. Ils concernent également les universités, dont l’autonomie et les orientations institutionnelles peuvent influencer leur contribution à la reconstruction du pays.

Ces établissements occupent une position particulière dans les sociétés post-conflit. Ils forment de futurs responsables publics et produisent des connaissances susceptibles d’éclairer l’élaboration des politiques publiques, même si leur influence réelle dépend du contexte institutionnel et politique.

Lorsqu’elles disposent d’une autonomie suffisante, les universités peuvent organiser des débats sur le passé, encourager des recherches indépendantes et créer des espaces de rencontre entre étudiants issus de communautés divisées.

En Colombie, des étudiants ont ainsi mené des projets avec des associations et des communautés touchées par le conflit armé, dans le cadre du service-learning (ou apprentissage par le service), une démarche qui relie engagement de terrain et formation universitaire. Mémoire, développement local, dialogue communautaire : ces initiatives visaient à renouer des liens entre étudiants, institutions et habitants.

Reconstruire une école est un chantier d’ingénierie ; reconstruire un système éducatif est un choix de société. Après une guerre, la question n’est pas seulement de savoir combien d’écoles seront rebâties, mais quel avenir elles construiront.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.10.2026 à 12:30

Ratés, faux sondages, marchés prédictifs : la mauvaise passe des sondeurs américains avant les midterms

W Joseph Campbell, Professor Emeritus of Communication, American University School of Communication

Ratés à répétition depuis 2016, faux sondages, concurrence des marchés prédictifs et des réponses simulées par l’IA : les instituts américains abordent les élections de mi-mandat du 3 novembre en terrain miné.
Texte intégral (2677 mots)
La maire de Los Angeles, Karen Bass, lors de la parade de la Nisei Week, en août 2025. Un faux sondage la donnant largement en tête pour sa réélection a été relayé par son équipe de campagne en août 2026. 399scout/Wikimedia Commons, CC BY-SA, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les sondages ont sous-estimé Donald Trump à trois présidentielles de suite et se sont encore trompés aux primaires d’août 2026.

  • Faute de répondants, les instituts doivent redresser leurs données brutes, des choix techniques qui peuvent nettement modifier les résultats.

  • Marchés prédictifs et réponses simulées par l’IA leur disputent désormais la prévision électorale, sans avoir prouvé qu’ils étaient plus fiables.


Le 3 novembre 2026, les Américains renouvelleront l’ensemble de la Chambre des représentants et 35 des 100 sièges du Sénat lors des élections de mi-mandat, les midterms. Les instituts de sondage abordent ce scrutin plombés par des ratés retentissants lors des dernières élections, et concurrencés par des rivaux pleins d’aplomb, bien décidés à redessiner le paysage des prévisions électorales.

Rien ne garantit que les difficultés des sondeurs – et la défiance persistante du public à l’égard de la fiabilité des sondages électoraux – se dissiperont de sitôt.

À vrai dire, les sondeurs n’ont guère eu de motifs de se réjouir depuis près de dix ans, depuis que Donald Trump a déjoué les pronostics fondés sur les sondages pour battre Hillary Clinton à la présidentielle de 2016.

En 2020, les sondeurs ont signé leur pire performance collective depuis 40 ans en surestimant l’ampleur de la victoire de Joe Biden sur Trump. J’analyse cet épisode dans Lost in a Gallup, mon livre consacré aux échecs des sondages (non traduit en français, NdT).

Lors des midterms de 2022, les sondages se sont montrés plus inégaux que brillants. En 2024, les sondeurs ont, dans l’ensemble, sous-estimé le soutien électoral à Trump – pour la troisième élection consécutive. Au point que le magazine The Atlantic a jugé les sondages de 2024 « toujours mauvais, mais plus discrètement ».

Des sondages inventés de toutes pièces

La série de déconvenues des sondeurs s’est prolongée en août 2026, lors de deux primaires démocrates très suivies (les primaires désignent les candidats des partis à l’élection générale, NdT) : celle pour le siège de sénateur du Michigan et celle pour le poste de gouverneur du Wisconsin. Dans les deux cas, les sondages annonçaient des avances de plus de dix points, qui se sont révélées illusoires une fois les bulletins dépouillés. (Dans le Michigan, le progressiste Abdul El-Sayed, donné largement en tête, ne l’a emporté que d’un point environ sur la modérée Haley Stevens ; dans le Wisconsin, la socialiste démocrate Francesca Hong, favorite, s’est inclinée de justesse face à David Crowley, NdT.) Ces résultats ont inspiré des titres comme « Faut-il encore faire confiance aux sondages ? »

Le mois d’août a aussi apporté des révélations sur des résultats de sondages fabriqués dans des scrutins disputés dans le Wisconsin, dans le Nevada et à Los Angeles. Ces faux sondages étaient l’œuvre d’un jeune diplômé de 21 ans, qui diffusait ses résultats inventés sur un site baptisé Median Strategies. Il a affirmé avoir voulu démontrer à quel point de fausses données d’enquête peuvent attirer l’attention.

Les résultats de l’un de ces faux sondages, qui donnait la maire démocrate de Los Angeles, Karen Bass, en tête avec plus de dix points d’avance dans sa course à la réélection, ont été relayés sur les réseaux sociaux par son équipe de campagne. Ils ont aussi fait l’objet d’articles de presse et de reportages télévisés avant que la supercherie ne soit révélée.

Les primaires sont déjà bien assez compliquées pour les sondeurs sans les perturbations qu’entraînent des résultats inventés. La participation y est généralement faible, ce qui complique la tâche des instituts lorsqu’ils tentent d’estimer qui ira effectivement voter.

Parier sur les élections, une vieille pratique

Dans le même temps, les sondeurs subissent la pression des marchés prédictifs comme Kalshi et Polymarket, une plateforme fondée sur les cryptomonnaies, qui permettent tous deux de parier sur l’issue des élections. (Ces plateformes sont illégales en France, où l’Autorité nationale des jeux les assimile à des sites de jeux d’argent non autorisés, NdT.)

Les paris sur les élections américaines ont une longue histoire, quoique méconnue. En 1924, le Wall Street Journal rapportait depuis New York qu’« une demi-douzaine de maisons, ici, font commerce de recevoir et de placer des paris », en relevant qu’une règle empirique s’était imposée : « Quand la cote dépasse deux contre un dans une campagne, le candidat favori est pratiquement certain de l’emporter. »

À partir des années 1930, les paris ont cédé la place, comme outil de prévision électorale, aux techniques de sondage quasi scientifiques (PDF) mises au point par des pionniers des enquêtes d’opinion comme George Gallup et Elmo Roper. Les sondages offraient alors ce que les chercheurs Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont appelé « un substitut tout trouvé aux cotes des paris, qui n’était pas exposé aux objections morales visant les jeux d’argent ».

Ces dernières années, à mesure que les difficultés des sondages se sont aggravées, les marchés prédictifs sont sortis de l’ombre pour devenir des acteurs incontournables de la prévision électorale.

À lire aussi : Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine

Leur volume de transactions, leur influence politique et leur notoriété ont progressé – tout comme leurs prétentions.

Le fondateur de Polymarket, Shayne Coplan, 28 ans, a qualifié les marchés prédictifs de « chose la plus précise dont dispose l’humanité à l’heure actuelle ». Il a aussi raillé les enquêtes traditionnelles, réalisées auprès de personnes interrogées, en déclarant en 2024 : « Plus personne ne prend les sondages au sérieux. »

Les marchés prédictifs fournissent des probabilités en temps réel, avec une souplesse dont les sondages électoraux sont incapables. Mais la question de savoir s’ils menacent l’existence même des sondages traditionnels reste ouverte.

Le journaliste de données Nate Silver (fondateur du site de prévisions électorales FiveThirtyEight et, depuis juillet 2024, conseiller de Polymarket, NdT) a dit douter que « les marchés prédictifs puissent constituer un bon substitut aux sondages ». Une des raisons de ce scepticisme : les parieurs de ces plateformes s’appuient souvent sur les résultats des sondages préélectoraux et sur les prévisions fondées sur ces sondages, et y réagissent.

Pourtant, les marchés prédictifs n’ont guère semblé dépendre des sondages lors de la présidentielle de 2024. Polymarket et Kalshi ont tous deux prédit la victoire de Trump, alors que les sondages, en moyenne, tendaient à donner une légère avance à la vice-présidente Kamala Harris.

« Faites confiance aux marchés, pas aux sondages », a lancé Coplan sur le réseau social X peu après l’élection. Kalshi, de son côté, a proclamé que ses projections favorables à Trump avaient « montré que les marchés prédictifs peuvent nettement surpasser les sondages et les médias traditionnels ».

La récente primaire démocrate pour le poste de gouverneur du Wisconsin a toutefois été une douche froide pour les marchés prédictifs. Les cotes de Kalshi et de Polymarket donnaient respectivement à Francesca Hong 95 % et 96 % de chances de l’emporter. Elle a perdu, de justesse.

L’épineuse question du redressement

Au-delà de la concurrence des marchés prédictifs, les sondeurs se heurtent au problème tenace des faibles taux de réponse. Beaucoup de gens refusent de répondre aux sollicitations des instituts, ce qui rend presque impossible la constitution d’échantillons représentatifs à partir des seules enquêtes. Les sondeurs sont donc contraints d’appliquer des ajustements statistiques à leurs données brutes, une opération appelée « pondération » ou « redressement ».

Ces ajustements visent à améliorer la précision en alignant les données brutes sur des caractéristiques démographiques ou politiques : niveau d’études, origine ethnique, genre, affiliation partisane déclarée lors de l’inscription sur les listes électorales ou encore vote passé déclaré par les personnes interrogées. Mais les choix de redressement varient d’un institut à l’autre et ne garantissent en rien l’exactitude des résultats.

Josh Clinton, politiste à l’université Vanderbilt, a souligné que même des « choix raisonnables » de redressement peuvent faire nettement varier les résultats d’un sondage.

Autre source de tracas pour les enquêtes d’opinion aujourd’hui : une pratique appelée « silicon sampling » (« échantillon silicium »), dans laquelle des agents d’intelligence artificielle simulent des réponses semblables à celles d’êtres humains.

Le silicon sampling, qui a gagné en visibilité ces derniers mois, est bien plus rapide et nettement moins coûteux que les sondages classiques. Et il a pris pied dans le secteur des enquêtes d’opinion.

L’institut Gallup, pionnier américain des sondages, a ainsi annoncé qu’il « explore le potentiel des réponses simulées » pour déterminer « si les systèmes d’IA et les méthodes émergentes peuvent aider à mieux comprendre comment les humains pensent et se comportent ».

Le silicon sampling inquiète certains tenants des méthodes traditionnelles, que les implications éthiques, entre autres, de la simulation de réponses humaines mettent mal à l’aise.

À lire aussi : Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

La présidentielle de 2024 a offert un modeste exemple de silicon sampling en action. Les agents d’IA de la start-up Aaru avaient prédit que Harris remporterait quatre des sept États pivots du pays (les swing states, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre et qui décident de l’élection, NdT). Un tel résultat lui aurait assuré suffisamment de grands électeurs pour être élue présidente.

Ces résultats n’étaient cependant pas meilleurs que ceux des sondages traditionnels réalisés dans les États pivots par CNN et le New York Times. Les deux médias donnaient Harris en tête dans quatre États – de quoi l’emporter si le scrutin avait suivi leurs sondages.

Harris a perdu dans les sept États pivots.

The Conversation

W Joseph Campbell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.10.2026 à 12:05

Les sondages sont des instantanés, pas des prédictions : ce que montre la campagne électorale néo-zélandaise

Grant Duncan, Research Associate, Public Policy Institute, University of Auckland, Waipapa Taumata Rau

En Nouvelle-Zélande, où les législatives ont lieu le 7 novembre 2026, les sondages se multiplient. Mais chacun n’est qu’une photographie floue de l’opinion à un instant passé : il ne permet pas de prédire le résultat du scrutin.
Texte intégral (1820 mots)
Le Beehive, l’aile du Parlement néo-zélandais qui abrite les bureaux du gouvernement, à Wellington, en mai 2015. Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement le 7 novembre 2026. Michal Klajban/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Chaque sondage n’est qu’une estimation : un écart d’un ou deux points entre deux enquêtes relève du bruit statistique, pas d’un signal.

  • Une participation inattendue peut fausser les sondages, comme en 2020 en Nouvelle-Zélande, quand ils ont sous-estimé les travaillistes et surestimé le Parti national.

  • Les sondages peuvent aussi influencer le vote, au détriment des petits partis menacés par le seuil de 5 % des voix.


Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement lors des élections législatives du 7 novembre 2026. À neuf mois du scrutin (cet article a été publié en anglais le 3 février 2026, NdT), que peuvent nous apprendre les sondages d’opinion sur leur issue ? Pas grand-chose, à vrai dire.

Sur la seule foi des sondages, personne n’aurait pu prédire, aussi tôt dans l’année, l’issue des trois derniers scrutins. Les tendances ont évolué au cours des mois suivants, et des événements – au premier rang desquels le Covid, en 2020 – sont venus rebattre les cartes.

Chaque sondage est une photographie de l’opinion publique à un moment déjà passé – et cette photographie est floue, en raison de l’erreur d’échantillonnage, statistiquement inévitable. Un échantillon de 1 000 personnes ne ressemble jamais exactement à l’ensemble du corps électoral, et la proportion d’électeurs « indécis » n’est souvent pas communiquée.

Les instituts de sondage ont tout intérêt à produire des résultats aussi exacts que possible, mais les aléas statistiques sont inévitables. Chaque sondage n’est qu’une estimation. Et un léger écart d’un ou deux points entre deux sondages relève du « bruit », non du « signal ».

C’est en observant les tendances sur un ensemble de sondages que l’on se fait une idée de l’évolution des préférences partisanes. Mais les tendances passées ne permettent pas de prévoir de façon fiable les tendances futures.

Que nous disent les sondages récents ?

Le code de déontologie des sondages politiques de la Research Association New Zealand (RANZ), l’organisation professionnelle des métiers des études et sondages, impose que toute projection du nombre de sièges de chaque parti « précise que les sondages ne prédisent pas – ils mesurent un moment donné ».

J’ajouterais que personne ne peut « mesurer » les opinions avec la précision dont on fait preuve pour mesurer des distances ou des durées. Une opinion n’est pas un objet dans l’espace.

Alors, que peut-on dire de ce que les sondages récents indiquent, plutôt que de ce qu’ils mesurent ?

Ils semblent montrer que si des élections avaient eu lieu récemment, le Parti national, la formation de centre droit du premier ministre Christopher Luxon, aurait recueilli moins de voix de liste – celles qui déterminent la répartition des sièges – qu’aux élections de 2023. Le Parti travailliste (centre gauche), dans l’opposition, aurait peut-être fait mieux que lui, mais aurait été desservi par ses partenaires potentiels de coalition, les Verts (écologistes de gauche) et Te Pāti Māori (le parti de défense des droits des Maoris).

Il est difficile de dire si ce scrutin hypothétique aurait pu conduire à un changement de gouvernement. Les sondages réalisés dans les semaines qui précèdent immédiatement une élection sont en général assez proches des résultats. Mais la participation peut tout bouleverser.

Un échantillon représentatif du corps électoral ne correspond pas forcément, sur le plan démographique, à la population qui se rend effectivement aux urnes.

En 2020, par exemple, une participation d’une ampleur inattendue a conduit les sondages du mois précédant le scrutin à sous-estimer les travaillistes et à surestimer le Parti national.

Les observateurs de la vie politique peuvent néanmoins se servir des sondages comme d’indicateurs de la direction prise. À l’heure où j’écris ces lignes, seul New Zealand First (NZ First), le parti populiste et nationaliste de Winston Peters, membre de la coalition de droite au pouvoir, aurait de quoi se réjouir de ses résultats moyens dans les sondages récents.

NZ First a obtenu des scores de 9 % ou plus, en progression par rapport à son résultat aux dernières élections (6,1 %). La lente remontée des travaillistes au cours de l’année 2025 semble toutefois s’être faite au détriment des deux plus petits partis de gauche.

Les sondages influencent-ils le résultat des élections ?

Les sondages d’opinion peuvent avoir sur le comportement électoral des effets autoréalisateurs ou d’« entraînement » (l’effet bandwagon). Mais aucune théorie de cause à effet ne permet de prédire si cela se produira, ni dans quelle mesure. Ces effets peuvent jouer en sens opposé selon les individus.

Si les sondages donnent un candidat largement en tête, cela peut m’inciter à voter pour lui (pour monter dans le train en marche). Ou bien je peux voter pour un autre candidat (pour soutenir l’outsider). Ou ne pas voter du tout (puisque les jeux sont faits).

Dans un scrutin mixte à finalité proportionnelle (MMP, pour Mixed Member Proportional) comme celui de la Nouvelle-Zélande, où chaque électeur vote à la fois pour un député de circonscription et pour une liste nationale, seuls les partis qui obtiennent 5 % des voix de liste ou remportent au moins une circonscription entrent au Parlement. Un parti crédité de moins de 5 % dans les sondages, et qui a peu de chances de remporter une circonscription, peut se retrouver pris au piège d’une prophétie autoréalisatrice.

Ne voulant pas « gâcher » leur voix en la donnant à ce parti, les électeurs peuvent en choisir un autre – ce qui complique encore la tâche de ce parti.

Les électeurs se demandent aussi : qui gouvernera avec qui ? Ils peuvent se dire que voter pour un parti revient en fait à aider un autre parti à entrer au gouvernement – ce qui peut leur sembler souhaitable ou non.

Parce que les sondages risquent de guider l’opinion publique plutôt que de la suivre, la Nouvelle-Zélande interdit leur publication le jour même du scrutin, mais pas pendant les deux semaines de vote anticipé. (En France, la loi interdit la publication et le commentaire de tout sondage électoral la veille et le jour du scrutin, NdT.)

Les périodes d’interdiction sont pourtant courantes en Europe et en Amérique latine, et peuvent durer jusqu’à deux semaines, comme en Italie.

Il existe aussi un risque qu’un acteur peu scrupuleux publie un faux résultat de sondage pour infléchir les choix des électeurs ou les dissuader de voter. C’est l’une des raisons pour lesquelles la profession s’est dotée d’un code de conduite (dont elle assure elle-même le respect).

Tendances passées ou résultats futurs ?

Dans une société libre, l’État ne devrait toutefois pas interdire aux instituts de réaliser des sondages, ni aux médias d’en publier les résultats.

Les sondages peuvent informer les électeurs et jouer un rôle utile dans le processus démocratique. Ils offrent aussi aux partis, entre deux élections, un retour sur leur action (ou sur la façon dont elle est perçue).

Mais ils peuvent desservir le débat lorsque les médias les présentent de manière sensationnaliste ou partiale.

À lire aussi : Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien

Il faudrait laisser les électeurs se faire leur propre idée du candidat ou du parti qui les représente le mieux, plutôt que de les amener à voir l’élection comme une compétition racontée à coups de « qui monte, qui descend ».

En définitive, il faut lire les sondages – et les médias – d’un œil critique, sans rien prendre pour argent comptant. Il est toujours utile de vérifier, par exemple, qui a réalisé l’enquête, qui l’a commandée et selon quelle méthode. (En France, ces informations doivent obligatoirement accompagner la première publication d’un sondage, NdT.)

Surtout, n’oublions pas que les sondages d’opinion ne font qu’indiquer des tendances passées ; ils ne prédisent pas les résultats à venir.

The Conversation

Grant Duncan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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