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03.06.2026 à 17:02

« Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre !

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

A priori péjoratifs, les qualificatifs de « vieilles » et « vieux » n’ont jamais autant fait florès. Comment l’expliquer ?
Texte intégral (1660 mots)

« Vieilles » et « vieux » sont des qualificatifs jugés stigmatisants pour désigner les personnes âgées. Et pourtant, ils n’ont jamais autant fait florès. Retour sur les raisons d’un tel phénomène plutôt paradoxal.


En France, les plus âgés ont longtemps été désignés par les termes de « vieux » ou de « vieillards », notamment à travers la figure des « vieux travailleurs », regroupés par exemple en amicales avant la Seconde Guerre mondiale. Cette appellation était empreinte d’une vision misérabiliste de la vieillesse liée à la très grande précarité des conditions de vie de ceux que Simone de Beauvoir désignait comme étant « les parias de la société ».

Avec l’émergence d’une politique de la vieillesse et l’amélioration du système des retraites, vieux et vieillards ont progressivement disparu de la sémantique à partir des années 1970. D’autres termes plus neutres, voire plus positifs, ont pris le relais, comme « troisième âge », « aînés », « retraités et personnes âgées »… La longévité qui caractérise la société amène à une diversification toujours plus poussée des catégories aux contours flous avec, par exemple, « les seniors » ou « le quatrième âge ».

Et voilà que, depuis quelques années, le terme « vieux » semble revenir en grâce. Citons pêle-mêle la mobilisation interassociative « Les Vieux méritent mieux ! », le baromètre annuel des Villes et amis des aînés « Ce que veulent les vieux », le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse « Rien sur les Vieux sans les Vieux », le film documentaire de Claus Drexel intitulé les Vieux, le magazine trimestriel Vieux lancé par Antoine de Caunes… En 2026, même la revue académique Gérontologie et Société publie deux volumes sous le titre la Parole des vieilles et des vieux.

Que traduit ce retour fulgurant sur la scène sociale et médiatique d’un terme très largement déprécié ?

Une réappropriation du vieillissement

En sociologie, on peut parler d’un mécanisme de retournement du stigmate. Il s’agit pour les personnes qui utilisent ce terme de se réapproprier une image a priori défavorable pour en faire un élément de fierté et de revendication. Les substantifs « vieilles » ou « vieux » restent aujourd’hui encore très largement stigmatisants, alors que l’adjectif est plus ambivalent, comme en témoignent les vieilles choses qui prennent de la valeur en vieillissant.

Mais s’agissant des personnes âgées, elles sont confrontées à un contexte plus général de dépréciation de la vieillesse. Les valeurs jeunistes qui caractérisent les sociétés modernes (vitesse, réactivité, mobilité, beauté…) s’avèrent peu favorables à ce qu’une place et un rôle soient reconnus aux plus âgés. La seule échappatoire est alors pour ces derniers de… rester jeunes. C’est ce qui explique l’omniprésence du « bien vieillir » dans les politiques publiques et dans le marketing visant les seniors.

L’affirmation du terme « vieux » sur la scène sociale est une manière pour ceux qui le revendiquent de prendre leurs distances vis-à-vis de la figure dominante du senior. Ainsi, depuis 2023, est organisé un contre-salon des vieilles et des vieux, qui se veut une alternative aux traditionnels salons des seniors.

« Les Vieux » (2024), de Claus Drexel, bande-annonce.

Le retour en grâce des « vieux » ne signifie cependant pas un retour à l’approche assistancielle de la vieillesse. Bien au contraire, cette manière de désigner les personnes âgées est plutôt le fruit d’une auto-désignation en tant que sujets vieillissants et d’une stratégie pour échapper à l’emprise marchande de la « silver économie ».

C’est aussi un moyen pour un public plus large, constitué de professionnels, de protester contre les multiples reports du plan gouvernemental « grand âge » et de rendre visible un nouvel espace de revendications vis-à-vis de l’État.

À la recherche d’un contre-modèle

Ce n’est donc pas qu’une affaire de sémantique : les « vieux » sont porteurs d’un contre-modèle de la vieillesse. Le vieux ou la vieille correspond à quelqu’un qui a un vécu ne se réduisant pas à une identité construite en extériorité par des non-vieux. Il donne ainsi à voir un processus plus endogène de l’avancée en âge entendue comme une expérience de vie singulière.

Il en résulte deux conséquences importantes. La première est qu’il incite à la prise de parole de ces nouveaux vieux sur la scène publique. Cette expérience de vie, relativement inédite dans une société de la longévité, les conduit en effet à s’exprimer sur ce qui leur paraît important ou souhaitable. Autrement dit, les vieux ont des choses à dire, en leur nom propre. Et comme les vieux sont majoritairement des vieilles, les femmes âgées ont beaucoup plus souvent le droit de cité qu’auparavant.

Le terme « vieux » ouvre également la voie à des représentations sociales alternatives de la vieillesse. L’affirmation de soi, de son corps, de ses désirs et projets parvient de plus en plus à se frayer un chemin dans une société pourtant âgiste. Elle contribue à revendiquer une identité moins dépendante des normes dominantes, parfois plus provocatrice, comme l’illustre la chaîne YouTube TéléVioc qui se revendique comme la chaîne « des vieux nouveaux ».

Les nouveaux vieux sont arrivés

Cette renaissance du terme « vieux » est favorisé par le renouvellement des générations de retraités. Ces nouvelles générations ont bénéficié d’un autre mode de vie que leurs prédécesseurs et sont porteuses de nouvelles valeurs. Le sentiment de résignation qui a longtemps dominé une population âgée issue massivement des classes populaires est de moins en moins de mise. Une partie des retraités actuels cherche à se déprendre des formes traditionnelles de représentation et de participation.

Interview de Laure Adler sur le contre-salon des vieilles et des vieux (Conseil national autoproclamé de la vieillesse, 2023).

À cet égard, une des premières organisations de personnes âgées à s’être constituée autour d’un projet alternatif est l’association Old’up. Cette dernière est née en 2008 à l’initiative de Marie-Françoise Fuchs, ancienne médecin et psychanalyste. Old’up dénote, en effet, au sein de l’univers des associations de personnes âgées en assumant explicitement le recours au terme de « vieux ».

D’autres initiatives sont nées en France dans cette mouvance. La plus connue est sans doute le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) constitué fin 2021 sous l’égide de quatre personnalités, Véronique Fournier, Nicolas Foureur, Éric Favrereau et Francis Carrier. Le CNaV fait du terme « vieux » le cœur de son identité :

« Le CNaV est un mouvement citoyen qui a pour but d’affirmer l’identité “vieille” et la volonté de s’autodéterminer des “personnes vieilles”. »

Le point commun de ces diverses initiatives associatives est d’avoir été lancées par des personnalités qui disposent d’une notoriété, leur permettant d’accéder à la scène publique et de dénoncer le décalage existant entre les représentations sociales qui sont véhiculées et la réalité telle qu’elles la vivent. Cela les amène à dénoncer plus largement l’âgisme dont fait preuve la société et l’infantilisation qui peut en résulter, au détriment de leur désir d’autonomie.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.06.2026 à 16:38

Contre les oppressions subies par les femmes, décoloniser le féminisme

Serene J. Khader, Professeure de philosophie et d’études de genre, CUNY Graduate Center

Manon Garcia, Professeure de philosophie, Goethe University Frankfurt am Main

La philosophe états-unienne Serene J. Khader dénonce un « féminisme missionnaire » occidental qui entend « sauver » les femmes des Sud. Une analyse introduite et traduite en français par Manon Garcia.
Texte intégral (2575 mots)

Dans Décoloniser l’universalisme, une éthique du féminisme transnationale, aux éditions Éliott, la philosophe états-unienne Serene J. Khader (Graduate School and University Center of the City University of New York) dénonce une forme de « féminisme missionnaire » occidental qui entend « sauver » les femmes des Sud en imposant un modèle unique et idéalisé. Or, analyse-t-elle, il est possible de défendre des valeurs féministes universelles prenant en compte la pluralité des conditions féminines à travers le monde, sans imposer un modèle culturel occidental.

Son ouvrage est traduit pour le public français par la philosophe française Manon Garcia (Université Goethe de Francfort), qui en signe également la préface. Nous vous proposons des extraits de cette préface, suivis de bonnes feuilles du livre de Serene J. Khader.


Extrait de la préface de Manon Garcia

Ce livre entend démontrer de manière implacable que le féminisme peut et doit être universaliste et, ce faisant, clarifier ce qu’est l’universalisme au point de le redéfinir. Pour autant, cette technicité ne doit pas masquer l’essentiel : ce livre contribue de manière extrêmement importante à des débats centraux du féminisme, de la philosophie et du monde politique contemporain. Il dissout une bonne fois pour toutes la prétendue alternative entre universalisme et relativisme moral : seule une mécompréhension de ce qu’est l’universalisme peut laisser croire que nous n’aurions le choix qu’entre un universalisme qui masquerait forcément des ambitions impérialistes et un anti-impérialisme forcément relativiste et complaisant face à des pratiques culturelles qui perpétuent l’oppression sexiste. […]

On peut légitimement se demander pourquoi un lectorat français aurait besoin de lire des analyses de Serene Khader : après tout, les féministes francophones n’ont pas attendu ce livre pour s’interroger sur l’universalisme, et l’importation de la littérature féministe notamment américaine en France peut parfois avoir l’air d’une démarche impérialiste elle-même, qui nous ferait croire que bell hooks et Angela Davis valent nécessairement mieux qu’Awa Thiam, Françoise Vergès ou Fatima Mernissi.

Abstraction de l’universalisme à la française

Il y a sans nul doute un problème dans la réception française des écrits décoloniaux français et francophones : les sœurs Nardal et Aimé Césaire se sont depuis longtemps inquiétés de l’abstraction néfaste de l’universalisme à la française, Frantz Fanon a mis en évidence le lien entre l’entreprise coloniale et la volonté de dévoilement des femmes, Awa Thiam demande, depuis 1978, que l’on donne la parole aux femmes noires, Fatima Mernissi s’est intéressée dès le début des années 1980 à l’intersection des oppressions de genre, de classe et de race dans la vie des paysannes et a établi un parallèle entre l’injonction à la minceur des femmes occidentales et l’injonction au port du voile dans les pays du Maghreb et certains des textes centraux du féminisme islamique ont été écrits en français.


À lire aussi : Paulette Nardal, pionnière méconnue de la négritude


De manière plus récente et plus strictement philosophique, les travaux de Naïma Hamrouni sur le sujet féministe, ceux de Soumaya Mestiri et de Nadia Yala Kisukidi sur la nécessité de décoloniser le féminisme et la philosophie, ceux d’Elsa Dorlin sur le rôle conjoint du sexisme et du racisme dans la construction moderne de la nation et ceux de Hourya Benthouami et Nadia Yala Kisudiki spécifiquement sur la question de l’universalisme à la française montrent le rôle que peut jouer la philosophie dans la mise en évidence de l’impérialisme et dans l’élaboration d’outils pour le combattre.

Bâtir un pont

Mais il me semble que le travail de Serene Khader importe et gagne à être connu d’abord parce qu’il permet de bâtir un pont entre, d’un côté, les débats en philosophie contemporaine de tendance analytique sur les tensions entre multiculturalisme et féminisme (et notamment les textes de Susan M. Okin et Uma Narayan, ndlr), les débats politiques actuels sur la possibilité d’une diplomatie féministe (l’idée de diplomatie féministe a été proposée par la Suède en 2014 et a depuis été adoptée par plusieurs pays européens, notamment la France et l’Allemagne, ndlt), sur le fémonationalisme, sur le communautarisme, sur l’intersectionnalité et, plus généralement, sur la tension supposée entre appartenance culturelle et participation politique.


Bonnes feuilles de l’ouvrage de Serene J. Khader

Certes, le féminisme implique que les rapports de genre oppressifs sont inacceptables, mais rien n’autorise à présumer qu’il n’existerait qu’une seule conception du genre compatible avec la justice de genre, ou capable de la soutenir. L’idée qu’une société juste du point de vue du genre devrait nécessairement adopter la compréhension occidentale des rôles de genre peut, par conséquent, obscurcir le sens du pouvoir des « autres » femmes et les raisons pour lesquelles elles investissent certains rôles féminins.

L’idéalisation des formes culturelles occidentales

La discussion que Joan Scott (dans la Politique du voile, ndlr) consacre à la façon dont la France appréhende le hijab fournit un exemple frappant de la manière dont l’idéalisation de protocoles occidentaux en matière de genre peut conduire à surestimer, avec une désinvolture inquiétante, l’assujettissement des « autres » femmes. (L’ouvrage se concentre notamment sur les débats autour de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port ostensible de signes religieux dans l’enceinte scolaire, plus communément appelée « loi sur le voile », ndlr)

Scott soutient que le désir, en France, d’interdire le port du voile musulman à l’école procède de l’hypothèse, chez les Français·es non musulman·es, que leurs rapports de genre sont déjà égalitaires, et qu’ils le sont d’une manière singulière. L’un des ressorts de l’indignation face au hijab est l’idée que ce serait une tragédie que de jeunes femmes « cachent leurs beaux visages ». (Bien entendu, le hijab ne couvre pas le visage – c’est un indice supplémentaire du geste culturaliste consistant à laisser les pratiques réputées les plus oppressives tenir lieu, par métonymie, de la culture tout entière, ndlt).

Selon Scott, cela révèle que ce que les Français·es jugent préoccupant était « le refus des filles de se conformer à ce qui était tenu pour les protocoles “normaux” d’interaction avec les membres du sexe opposé ». L’idée sous-jacente est que la « libération sexuelle » est un préalable de l’égalité des sexes, et que pour que cette libération sexuelle existe, il faut que les femmes apparaissent comme prêtes à avoir des relations sexuelles avec des inconnus ou au moins à être évaluées sexuellement par ces derniers.

Or, l’une des fonctions du hijab est précisément d’affirmer que la sexualité n’a sa place que dans des sphères d’intimité. Comme le note Scott, certaines féministes musulmanes affirment d’ailleurs que le fait de ne pas avoir à être sexualisées dans l’espace public est une source d’empouvoirement.

Nul besoin de trancher la question de savoir si le hijab est empouvoirant en France pour voir ce que l’idéalisation française rend impensable. Si Scott a raison, la conception française dominante ne peut reconnaître comme égalitaires que des conceptions des rapports de genre qui incitent les femmes à accepter des interactions sexualisées avec des inconnus. Or, il est difficile de soutenir qu’un tel type d’interaction est nécessaire pour être entendue politiquement ou pour accéder à l’éducation ; si une telle exigence s’avérait nécessaire mais ne pesait que sur les femmes, elle serait à l’évidence sexiste.

On pourrait objecter qu’attendre des femmes, unilatéralement, qu’elles désérotisent les relations dans la sphère publique est sexiste, indépendamment même de la participation à la vie publique. Mais beaucoup de femmes musulmanes qui défendent le port du voile ne considèrent pas pour autant que l’autorégulation sexuelle ou la modestie vestimentaire sont la seule responsabilité des femmes (Cf. Al-Khatahtbeh et coll., 2014).

Du point de vue français, en revanche, toute manière de gérer la sexualité qui ne se conforme pas aux protocoles « français » de disponibilité sexuelle et de fréquentation amoureuse apparaît comme hostile à l’égalité des sexes. Rejeter un protocole occidental de marquage du genre revient alors, purement et simplement, à accepter la subordination des femmes. La possibilité même de réinterpréter les rôles de genre musulmans, comme celle de soumettre à la critique les normes des Français·es non musulman·es, se trouve ainsi exclue.[…]

De la compatibilité entre rôles traditionnels et féminismes

Dans des conditions non idéales, la question décisive est de savoir si la capacité des femmes à façonner les conditions de leur action augmente, et si elle augmente d’une manière qui rend moins probable que le pouvoir s’exerce sur elles. La participation à nombre d’institutions associées, en Occident, à la sphère publique territorialisée (le marché ou la ville, par exemple) ne correspond pas nécessairement à un gain de pouvoir dans la décision sociale. C’est particulièrement vrai lorsque ces institutions ne sont pas, en fait, le lieu où se concentre le pouvoir social effectif.

C’est, me semble-t-il, ce qui se trouve au cœur des critiques formulées, en Afrique subsaharienne, à l’encontre de l’idéalisation d’une sphère publique territorialisée : si le village est un lieu où l’on peut infléchir la décision collective et que la ville ne l’est pas, ou si la capacité de produire de la nourriture constitue, dans la négociation, un atout plus décisif que la possession d’argent liquide, alors des stratégies consistant à réhabiliter des rôles traditionnels et à refuser des options qui les contredisent, peuvent être compatibles avec les objectifs féministes. (Cf. Monique Deveaux, 2016 sur la manière dont la reconnaissance de modes informels de participation politique peut accroître le pouvoir des femmes dans la décision sociale, dans des contextes d’autorité politique traditionnelle. Pour des analyses de formes importantes de pouvoir de décision sociale exercées au travers d’institutions susceptibles d’échapper aux Occidentales et aux Occidentaux, on pourra aussi consulter la littérature sur les_ panchayats _en Asie du Sud, ndlt).

Prenons encore l’exemple de l’interdiction du port du voile musulman et des défenses du voile par les féministes islamiques : il est possible que la capacité d’influer sur la vie sociale et la disponibilité sexuelle dans l’espace public soient relativement indépendantes. Je ne cherche évidemment ni à dire que le pouvoir qui se situe en dehors de la sphère publique territorialisée, ou qui rejette certains de ses attributs, est toujours plus important qu’il n’y paraît, ni à fournir une image d’Épinal de la « vie traditionnelle ».

Mais je veux montrer qu’un idéal, culturellement sous-déterminé, de participation à la prise de décision sociale conduit les féministes à se demander comment le pouvoir fonctionne réellement, dans différents domaines, au sein d’un contexte donné, au lieu de laisser des engagements missionnaires préalables fixer la réponse à l’avance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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01.06.2026 à 17:39

Violences sexuelles : Comment croire les victimes d’hommes intégrés, appréciés ou séduisants ?

Alexane Guérin, Docteure en science politique, associée au Centre de Recherches Internationales (CERI), Sciences Po

Patrick Bruel est accusé d’agressions sexuelles et une douzaine de plaintes ont été déposées. La parole des victimes peut être fragilisée ou dissuadée lorsque le mis en cause ne correspond pas aux stéréotypes attendus d’un agresseur sexuel.
Texte intégral (2025 mots)

L’acteur et chanteur Patrick Bruel est accusé de violences sexuelles par une trentaine de femmes, et une douzaine de plaintes ont été déposées. Que se passe-t-il lorsque les mis en cause sont des hommes socialement intégrés ne correspondant pas à l’image stéréotypée du « violeur »? Face à un homme respecté ou apprécié, le soupçon peut spontanément se reporter sur la victime, analyse la chercheuse Alexane Guérin. Une situation qui n’est pas sans rapport avec le fait que 90 % des femmes agressées ne portent pas plainte.


Depuis presque une décennie, le mouvement #MeToo a révélé la lutte qui se joue autour de la crédibilité des femmes lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Face aux dénonciations publiques, les réactions prennent souvent la forme de formules devenues familières : « La présomption d’innocence doit prévaloir », « Laissons la justice faire son travail », « Tant qu’il n’y a pas eu de condamnation, on ne peut pas savoir. » Fréquemment mobilisées lorsqu’un homme est accusé publiquement de violences sexuelles, ces réactions traduisent l’idée qu’il existerait une instance neutre capable de départager objectivement les récits. Le tribunal apparaît alors comme le lieu privilégié de cette vérité attendue.

Pourtant, les analyses du traitement judiciaire des viols montrent combien ces dossiers mettent à l’épreuve le régime classique de la preuve. À cet égard un chiffre est particulièrement parlant : 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. En effet, l’immense majorité des violences sexuelles sont commises dans l’intimité, par des hommes connus des victimes, sans recours à la violence physique. Dans ces situations de « viol ordinaire », les preuves matérielles permettant d’établir les faits sont rares. Face à deux récits qui s’opposent, seule la parole peut souvent faire preuve.

Or, nous ne recevons ni n’interprétons ces témoignages de manière neutre. Derrière l’impression d’un « parole contre parole » se déploie toute une économie de la crédibilité qui organise ce qui paraît plausible et intelligible, et ce qui ne l’est pas. Comme l’ont montré les théories féministes, certains récits bénéficient d’une confiance préalable tandis que d’autres sont immédiatement fragilisés par le soupçon. Longtemps considérées comme objets de connaissances plutôt que comme des sujets capables d’en produire, les femmes doivent ainsi se livrer à une bataille épistémique pour rendre audibles leurs expériences.

La crédibilité n’est donc pas distribuée de manière égale : elle circule selon des hiérarchies sociales, symboliques, culturelles et affectives qui façonnent notre perception de ce qu’est un « vrai viol », une « vraie victime » ou un « vrai violeur ». Les transformations apportées par le mouvement #MeToo coexistent avec des stéréotypes persistants : certaines femmes demeurent spontanément suspectes, tandis que certains hommes restent difficilement concevables comme auteurs de violences sexuelles.

Dès lors, les controverses suscitées par certaines accusations ne révèlent pas seulement les défis du judiciaire à établir la vérité. Elles mettent également au jour un enjeu de justice plus profond, qui se joue aussi et avant tout en dehors des tribunaux : comment une société distribue-t-elle la crédibilité lorsqu’elle est confrontée à des récits concurrents de violences sexuelles ? Quelle justice imaginer dans ces conditions d’inégalité structurantes ?

Les victimes de viol face au déficit de crédibilité

La reconnaissance du statut de victime repose sur des conditions sociales étroites : il n’est accordé que si la personne concernée a adopté un certain comportement avant, pendant et après le viol. Cet éthos de « victime idéale » rend suspect tout écart à la norme dominante, et génère ainsi un déficit de crédibilité structurel.

Prenons un exemple : une femme affirme avoir été violée par un homme qui lui plaisait, rencontré lors d’un rendez-vous. Après cette première nuit, ils se revoient quelques jours plus tard pour boire un verre. Plusieurs semaines après, ils recouchent ensemble. Elle parle des faits des années plus tard.

Face à un tel scénario, le soupçon surgit immédiatement sous la forme de questions qui semblent relever du « bon sens » : pourquoi aurait-elle revu l’homme qui l’a violée ? Pourquoi avoir de nouveau un rapport sexuel avec lui ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’en parler ?

Dans ces situations, puisque le moment du viol lui-même ne peut être observé, ce sont les comportements avant et après les faits qui deviennent l’objet principal de l’évaluation morale et sociale. Le problème est que ces questions contiennent leur propre réponse implicite. Puisque ce comportement paraît incompréhensible, des explications stéréotypées vont fournir une réponse efficace : cette femme ment, elle cherche de l’attention, elle cherche à se venger et veut nuire à la réputation de cet homme.

Pourtant, si l’on se place du point de vue de la personne concernée, une autre intelligibilité apparaît : cette femme savait que cette nuit-là avait été problématique, mais elle n’avait pas immédiatement les ressources pour qualifier ce qu’elle avait vécu comme un viol. Le fait d’avoir été contrainte par un homme qui lui plaisait, avec qui elle avait désiré partager une intimité, lui semblait incompatible avec l’idée même de viol. Nommer ce qui lui est arrivé a alors pris plusieurs années.

Les interprétations erronées de son comportement donnent alors lieu à des « injustices de témoignage » : cette femme n’est pas considérée comme crédible en raison de stéréotypes préjudiciables. Plus encore, elles affectent directement la possibilité même de parler : parce qu’elles anticipent le soupçon, de nombreuses victimes préfèrent se taire, retardent leur révélation ou minimisent la violence subie. Or, ce silence devient ensuite lui-même un motif de suspicion : avoir « trop attendu » semble confirmer l’idée que le récit manquerait de crédibilité. L’économie inégale de la crédibilité tend ainsi à se reproduire elle-même.

Les excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes

Mais ce déficit de crédibilité accordé aux victimes doit être pensé à l’aune des excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes accusés de violences sexuelles. Dans notre exemple, l’homme affirme quant à lui que tous les rapports étaient consentis. C’est un homme socialement intégré, apprécié, séduisant. Autrement dit, il ne correspond en rien à l’image stéréotypée du « violeur » : il n’est ni un inconnu surgissant dans une ruelle sombre, ni un prédateur monstrueux.

Or les représentations dominantes du viol continuent de reposer sur la figure du délinquant sexuel : un homme déviant et marginal, animé par une intention criminelle identifiable. Si ces stéréotypes persistent, c’est parce qu’un obstacle causal résiste : pourquoi un homme qui plaît aux femmes aurait-il besoin de violer ?

Cette question repose pourtant sur une compréhension erronée du viol : elle suppose qu’un viol est causé par un « besoin » sexuel. Autrement dit, que seuls les hommes qui se trouvent dans une certaine « misère sexuelle » ou frustration éprouveraient le « besoin » de violer. Or, le viol est avant tout un rapport de pouvoir : un homme prend le pouvoir en imposant un rapport sexuel à une femme. Dans une société patriarcale où les rapports de genre sont structurés par la domination, les hommes disposent d’une position de force dans l’intimité.

Tant que la figure du « violeur » s’imposera comme une identité stigmatisée, notre économie de la crédibilité continuera d’être inégalitaire.

Vers une justice de témoignage

Face à ces inégalités structurelles de crédibilité, une question se pose : comment penser une justice donnant véritablement crédit aux témoignages des victimes dans les situations de viol ordinaire ?

Les théories féministes invitent d’abord à considérer les victimes comme détentrices de « savoirs expérientiels » : des connaissances produites depuis leur propre vécu, qui permettent de rendre intelligibles des expériences que les catégories dominantes ou institutionnelles peinent à saisir. Les récits des victimes permettent, par exemple, de comprendre pourquoi certaines femmes poursuivent une relation avec l’homme qui les a violées, mettent plusieurs années à qualifier les faits ou modifient leur version par peur du soupçon. En ce sens, ces savoirs expérientiels fournissent de nouvelles ressources d’interprétation capables de contrebalancer les mythes et stéréotypes sur le viol, sur les victimes et sur les violeurs.

Il est donc nécessaire de prendre en compte les récits de violences sexuelles dans une autre logique que celle de la recherche de preuve matérielle, inhérente au système pénal.

Certaines pratiques de justice réparatrice cherchent précisément à construire des lieux qui se décentrent du paradigme probatoire : des espaces où les professionnel·les adoptent une posture d’écoute attentive, non jugeante et non directive. Contrairement à la procédure pénale, cette approche laisse les personnes concernées être les expertes de leur vécu, et explorer leurs attentes de justice. Cette écoute et cette reconnaissance peuvent être considérées en elles-mêmes comme réparatrices par les victimes. Les démarches peuvent être proposées en complément d’une procédure pénale ou indépendamment d’elle, sans s’y substituer.

Dans un contexte où plus de 90 % des victimes ne portent pas plainte, rendre accessibles des espaces de justice qui placent au centre l’écoute des personnes concernées constitue un enjeu majeur. Car la justice ne se joue pas uniquement dans les tribunaux : elle se joue aussi dans la manière dont une société accueille, interprète et reconnaît les récits de violences sexuelles.


Alexane Guérin est l’autrice de Viol ordinaire. Révéler un crime de l’intimité, Éditions du Seuil, 2026.

The Conversation

Alexane Guérin est co-directrice de l'association La Valise.

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01.06.2026 à 10:44

Les salariés après 45 ans n’auraient plus de potentiel ? Pourquoi un plafond de verre freine encore la carrière des seniors

Giverny De Boeck, Associate professor in Talent Management & Work Design, LEM - Lille Economie Management, UMR 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

Melvyn R.W. Hamstra, Professor in Leadership and Organizational Behavior, LEM - Lille Economie Management, UMR 9221, IÉSEG School of Management

En suivant quelques prérequis, les entreprises peuvent s’assurer que le potentiel n’est plus déterminé par l’âge et qu’il inclut toutes les générations, notamment les plus de 45 ans.
Texte intégral (1607 mots)

On connaît tous le plafond de verre qui empêche les femmes de progresser dans les entreprises. Un obstacle similaire existe pour les travailleurs plus âgés : le silver ceiling. Ce plafond fait référence aux barrières invisibles qui entravent injustement la mobilité ascendante des travailleurs plus âgés dans les entreprises.


Dans les années à venir, la France va devoir gérer un nombre croissant de travailleurs plus âgés. Les projections sur la population active montrent que le taux d’activité des travailleurs âgés de 55 à 64 ans devrait grimper à 68,9 % d’ici 2032 (contre 60,4 % en 2024), en partie à cause des discussions et débats sur la réforme des retraites.

Sans surprise, la gestion de carrière des travailleurs plus âgés est devenue une priorité pour le gouvernement français.

Notre étude souligne que ces travailleurs plus âgés risquent de se heurter à ce qu’on appelle le silver ceiling, ou plafond d’argent, une métaphore utilisée pour décrire le plafond qui bloque leur avancement dans les entreprises.

Ce plafond d’argent touche déjà les employés à partir de 45 ans. Or, à cet âge, la plupart des travailleurs ont encore près de 20 ans de carrière devant eux.

Moins de promotion

De nombreuses entreprises dans des secteurs comme la finance et le conseil déclarent suivre le principe de la méritocratie dans leurs décisions en matière de personnel et ressources humaines. Elles cherchent à distribuer des avantages et récompenses telles que des augmentations de salaire et des promotions en fonction des efforts, des compétences et des performances des employés.

Les chercheurs s’intéressent généralement aux différences dans les évaluations de performance pour expliquer les barrières structurelles auxquelles se heurtent les travailleurs plus âgés, les femmes et les minorités ethniques dans leur carrière. Souvent, les performances ne permettent pas d’expliquer (entièrement) pourquoi ces groupes ont systématiquement moins d’opportunités de carrière dans les organisations.

Nos données recueillies auprès de 842 personnes travaillant dans une grande organisation financière ont montré que, malgré des performances égales ou même supérieures, les travailleurs plus âgés avaient toujours moins de chances d’être promus l’année suivante.

Piège du potentiel

Pour repérer les futurs leaders, les grandes entreprises utilisent souvent des outils comme la « matrice à neuf cases » qui évalue les performances et le potentiel des travailleurs sur deux axes. Sur le premier, les managers évaluent les performances des travailleurs dans leur rôle actuel au cours de l’année écoulée ; sur l’autre axe, ils évaluent le potentiel des travailleurs à réussir dans des rôles de plus haut niveau, généralement sur une période future de un à cinq ans.

La différence de perspective temporelle (passé vs futur) est essentielle pour comprendre pourquoi les évaluations du potentiel créent un plafond de verre pour les travailleurs plus âgés, plus encore que les évaluations de performance. Contrairement à la performance, qui se base sur des activités concrètes passées, le potentiel est une prédiction de l’avenir qui est intrinsèquement incertain. Pour évaluer le potentiel, les managers doivent prendre des décisions avec des informations incomplètes.

Comment les stéréotypes s’installent

La théorie psychologique explique que, face à l’incertitude, le cerveau humain utilise des « heuristiques ». Il s’agit de raccourcis mentaux qui aident les gens à prendre des décisions rapides. Dans le contexte des évaluations du potentiel, l’âge sert de raccourci aux managers, ce qui permet aux stéréotypes liés à l’âge dans le monde du travail de s’installer.


À lire aussi : Les seniors au travail ne sont pas ceux que vous croyez. Et c’est aussi pour cela que la guerre des générations n’existe pas


Les managers associent souvent implicitement les jeunes travailleurs à des traits de caractère potentiels tels que l’ambition professionnelle et la capacité d’adaptation. À l’inverse, ils risquent de se fier à des stéréotypes négatifs liés à l’âge présentant (à tort) les travailleurs plus âgés comme moins ambitieux, moins disposés à s’adapter et à apprendre, et plus résistants au changement.

Nos expériences menées auprès de 627 travailleurs confirment ce biais. Lorsqu’on leur a présenté deux travailleurs identiques, l’un âgé de 28 ans et l’autre de 48 ans, les managers qui avaient des stéréotypes négatifs liés à l’âge ont systématiquement attribué des notes de potentiel plus faibles au travailleur de 48 ans. Cela s’est produit même si les performances et les traits liés au potentiel étaient les mêmes pour les deux travailleurs.

Effet boule de neige

Les notes de potentiel biaisées ont un effet boule de neige sur les systèmes de ressources humaines (RH). Lorsque les travailleurs plus âgés sont injustement étiquetés comme ayant un faible potentiel, ils risquent non seulement de se voir refuser l’accès à des promotions, mais aussi à d’autres opportunités de carrière telles que les programmes de développement des talents.

Ne pas reconnaître le potentiel des travailleurs plus âgés est une erreur stratégique. La main-d’œuvre vieillit partout dans le monde et beaucoup d’entreprises sont actuellement confrontées à une pénurie critique de talents. En écartant les travailleurs plus âgés des décisions relatives à leur carrière, les entreprises réduisent non seulement leur propre réserve de talents, mais risquent aussi de perdre l’engagement de leur personnel le plus expérimenté.

De plus, elles cèdent un avantage stratégique à leurs concurrents qui, eux, reconnaissent le potentiel inexploité des travailleurs plus âgés.

Comment briser ce plafond ?

Les préjugés à l’égard des travailleurs plus âgés dans les décisions de carrière ne sont pas inévitables. Nos recherches suggèrent que les entreprises peuvent libérer le potentiel des travailleurs plus âgés en apportant des changements à leurs systèmes d’évaluation.

Ce plafond a disparu dans nos expériences lorsque nous avons rendu les managers responsables de leurs évaluations. Lorsqu’ils ont su qu’ils devaient préciser comment ils évaluaient le potentiel des travailleurs, ils sont passés d’une réflexion heuristique (stéréotypée) à un traitement plus délibéré et systématique.

Sur la base de nos recherches, nous recommandons quatre pratiques pour briser ce plafond :

Intégrer la responsabilité

Demander aux managers de fournir des justifications (écrites) pour les évaluations de potentiel. Par exemple, leur demander d’expliquer exactement quelles informations ils ont utilisées pour juger le potentiel des travailleurs, comment celles-ci ont été pondérées et pourquoi.

Définir « le potentiel »

Éviter les définitions vagues du potentiel, et préciser le poste et l’horizon temporel que les managers doivent prendre en compte dans les évaluations. Par exemple, l’accent est-il mis sur les postes de direction, les postes techniques plus élevés ou les postes axés sur l’innovation stratégique ? Et le potentiel est-il évalué pour occuper un tel poste l’année suivante ou seulement dans les cinq ans ?

Utiliser des indicateurs concrets du potentiel

Au lieu d’utiliser un seul score (par exemple, comme dans la matrice à neuf cases), concentrez-vous sur la mesure des comportements observables. Par exemple, demandez aux managers d’évaluer la manière dont les employés réagissent aux nouveaux défis ou dont ils tirent les leçons de leurs échecs.

Surveiller les données

Vérifiez si les évaluations du potentiel diffèrent systématiquement selon les groupes d’âge afin de détecter les biais cachés.

En suivant ces recommandations, les organisations peuvent s’assurer que le potentiel n’est plus déterminé par l’âge et qu’il inclut toutes les générations.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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31.05.2026 à 12:13

À la tête du Conseil d’État, Marc Guillaume saura-t-il protéger nos droits et libertés ?

Antoine Vauchez, professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Stéphanie Hennette Vauchez, Professeure de droit public, Université Paris Nanterre

Marc Guillaume vient d’être nommé vice-président du Conseil d’État par Emmanuel Macron. Un poste crucial dans l’architecture de notre État de droit.
Texte intégral (1931 mots)

Avant son départ de l’Élysée, Emmanuel Macron place aux plus hauts sommets de l’État ses fidèles soutiens. Parmi eux, Marc Guillaume, ancien préfet de Paris, parfois critiqué pour avoir mis en place des actions restrictives à l'encontre des libertés publiques, vient d’être nommé vice-président du Conseil d’État. Or ce poste est crucial dans l’architecture de notre État de droit, rappellent la juriste Stéphanie Hennette-Vauchez et le politiste Antoine Vauchez.


C’est là un des attributs les plus décisifs de notre régime hyperprésidentialiste que de donner au chef de l’État le pouvoir de nomination de tous les sommets militaires, administratifs, juridictionnels et politiques de l’État.

Parmi celles récemment prononcées ou proposées, au sein de cette longue liste, à la présidence du Conseil constitutionnel (Richard Ferrand) et de la Cour des comptes (Amélie de Montchalin) ou au poste de gouverneur de la Banque de France (Emmanuel Moulin), on serait tenté de distinguer celle du vice-président du Conseil d’État (qui dirige cette institution puisqu’il n’existe pas de président), qui vient d’échoir à Marc Guillaume, jusqu’ici préfet de Paris.

Étonnamment, de toutes ces nominations, c’est celle qui semble avoir le moins frappé les esprits : la presse et les commentaires politiques louent sans ciller un « serviteur de l’État et du droit » hors pair, qui aurait à de multiples reprises démontré ses capacités de « gouvernant » – depuis la mise en place de la réforme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) à sa contribution à la réussite de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques (impressionnant jusque dans sa capacité à calculer la vitesse de croisière des péniches naviguant sur la Seine pour le défilé) !

Un poste au carrefour de toutes les politiques publiques

Or, tout indique que la position de vice-président du Conseil d’État n’est comparable à aucune autre. Elle se situe au carrefour de toutes les politiques publiques – là où se joue l’équilibre toujours précaire entre efficacité de l’action administrative et gouvernementale et respect – voire, garantie – de nos droits et libertés individuels et collectifs.

Cette position en ce lieu géométrique si sensible pour notre État de droit, le vice-président du Conseil d’État la tient d’abord du fait que c’est lui qui préside l’Assemblée du contentieux du Conseil d’État, la formation de jugement la plus solennelle de cette cour suprême de l’ordre administratif, celle-là même où se décident les plus « grands arrêts », ceux qui donnent le la des principales orientations de la jurisprudence du Palais-Royal.

Mais, bien au-delà des grandes orientations de la justice administrative, cette centralité de la fonction vice-présidentielle se lit aussi dans le rôle clé du Conseil d’État comme conseil du gouvernement. À ce titre, son rôle est de rappeler l’action gouvernementale et administrative au respect de la légalité, des engagements européens et internationaux et de la Constitution, au moyen des avis nombreux qu’il rend lorsqu’il est (obligatoirement) saisi de tous les projets de lois et de nombreux décrets.

À cela, s’ajoute une fonction d’orientation qui tient au fait que, par son rapport annuel comme par des études et des rapports thématiques, il produit « le grand récit de l’État » où l’institution, sous l’autorité de son vice-président, analyse ou appelle de ses vœux les grandes mutations de l’action publique, ses points cardinaux, ses nouveaux horizons et raisons d’être.

Reste une dernière clé, essentielle : le pouvoir de nomination du vice-président, appelé à disséminer les membres du Conseil d’État aux quatre coins de l’État.

On pense d’abord aux autorités administratives et qui, comme l’Arcom, la Cnil, le ou la défenseure des droits où sont toujours désignés, pour siéger dans les conseils et collèges, par le vice-président, des membres du Conseil d’État, et qui ont directement la garde du pluralisme, de nos données privées, ou du respect des droits fondamentaux.

On pense aussi aux nominations, nombreuses, dans tout cet espace d’autorités qui ont pour mission essentielle de « raisonner la raison d’État » : la Commission d’accès aux documents administratifs, la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, la Commission du secret de la défense nationale, le référent national sur le traitement de données à caractère personnel…

On pense enfin à ces instances garantes du bon fonctionnement de notre démocratie, qu’il s’agisse de la probité de nos élus et des hauts fonctionnaires (Haute autorité pour la transparence de la vie publique, Agence française anticorruption) ou de la sincérité et de l’égalité des chances électorales (Commission des campagnes de campagne, Commission des sondages). Autant d’institutions et de commissions qui sont à l’origine de notre capacité à être et à demeurer une démocratie libérale (droits des usagers face à l’État, droits et libertés, sincérité des processus démocratiques).

Le caractère sensible de la position de vice-président du Conseil d’État se situe donc au point névralgique de l’État où se joue l’efficacité de toute l’action publique tout autant que la solidité et le niveau de protection de nos droits et des libertés.

Marc Guillaume, un parcours qui ressemble à celui de ses prédécesseurs

On pourra dire que le parcours du vice-président choisi par Emmanuel Macron ne dépareille en rien de ses prédécesseurs. Comme eux, il n’a en définitive qu’une très courte expérience de juge administratif de trois courtes années. Comme eux, il est avant tout un légiste d’État doté d’une solide expérience de la production de normes et de la sécurisation par le droit de la « force de gouverner ». Comme eux, il a épousé les grands moments de la vie administrative et politique de l’État au fil des deux décennies qui ont précédé sa nomination.

Pendant ses six années comme préfet de Paris, Marc Guillaume a ainsi assuré le suivi des Jeux olympiques et paralympiques de 2024, placés sous le signe du déploiement sans précédent des technologies de surveillance et des restrictions inédites à la liberté de circulation et au droit de manifester (loi du 13 mai 2023). Comme secrétaire général du gouvernement, entre 2015 et 2020, il aura accompagné la mise en œuvre de l’état d’urgence antiterroriste et la loi de sécurité intérieure et de lutte contre le terrorisme du 30 octobre 2017, prenant ainsi sa part à une dilatation inédite des pouvoirs de police administrative. Il aurait également soutenu l’hypothèse de la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité qui a largement déstabilisé la présidence Hollande.

Au-delà de cette culture d’État à laquelle Marc Guillaume a été étroitement associé, il y a aussi un certain rapport à l’exercice du pouvoir d’un homme du sérail dont les comportements sont apparus problématiques. On mentionnera notamment la répétition de propos misogynes et sexistes dans ses fonctions de secrétaire général, qui a été pointée en 2018 par l’ensemble des conseillères de l’Élysée dans un courrier au secrétaire général de l’Élysée.

D’autres choix étaient-ils possibles ?

L’histoire longue des hommes ayant été nommés au poste de vice-président du Conseil d’État révèle que l’expérience de l’État compte parmi les critères essentiels de nomination. Mais cette expérience est plurielle, et celle de Marc Guillaume ne saurait être tenue pour la seule possible ou disponible. Le corps des conseillers d’État (environ 300 membres) est riche et divers ; et nombre d’entre eux ont ajouté à leur expérience de juge administratif suprême celle, souvent répétée, de diverses fonctions dans l’État.

À cet égard, il est possible de soulever la question des parcours alternatifs. On pense notamment à l’expérience de cet « État des droits » (Défenseur des droits, Commission information et libertés, etc.) chargé de faire vivre et de garantir l’effectivité des droits individuels et collectifs et d’une manière générale la qualité de notre État de droit.

Par ailleurs, il aurait certainement été possible de nommer une femme alors que la fonction de vice-président du Conseil d’État n’a jamais été confiée à une femme. Or, parmi les membres du Conseil d’État, plusieurs femmes pouvaient légitimement prétendre – en matière d’avancement dans la carrière, d’expérience et de responsabilités exercées – à une telle nomination.

En somme, ce n’est pas faire injure aux compétences de Marc Guillaume que de relever que son parcours est marqué par une capacité à faire marcher droit l’État plutôt que de jouer les contre-pouvoirs par un programme fort de garantie de nos droits et libertés ; ou encore d’incarner les nouveaux modèles d’exemplarité désormais attendus aux sommets de l’État.

Dans un contexte où nos droits et libertés sont particulièrement fragilisés, et alors même que se profile le risque d’une présidence Rassemblement national dont tout indique qu’elle s’appuiera à plein et amplifiera les pouvoirs de direction d’un exécutif déjà hypertrophié, on peut s’interroger sur les garanties et les risques que comporte le choix à ce point hypersensible de notre État de droit d’un conseiller d’État plus pétri de culture de gouvernement que de culture des droits.


La version longue de cet article est disponible sur le blog de Stéphanie Hennette-Vauchez et Antoine Vauchez.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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29.05.2026 à 11:18

Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?

Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)

Antoine Lemor, Chercheur postdoctoral au Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) — Université de Sherbrooke / Postdoctoral researcher at the Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) — Université de Sherbrooke, Université de Sherbrooke

Une étude des discours de politique générale depuis 1959 montre que les premiers ministres du centristes ont contribué à accélérer le glissement vers les idées d’extrême droite.
Texte intégral (3386 mots)

La normalisation des idées d’extrême droite passe aussi par des partis considérés comme plus modérés. C’est ce que montre une enquête sur les déclarations de politique générale des premiers ministres depuis 1959. L’un des résultats les plus marquants est le rôle des chefs de gouvernements « centristes » (notamment Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal) dans la diffusion des idées d’extrême droite.


« Victoire idéologique » : en janvier 2024, Marine Le Pen n’a pas hésité à qualifier ainsi la loi « Pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », adoptée par le gouvernement Attal. Une année plus tard, François Bayrou, figure centriste de la majorité, s’inquiétait publiquement d’une « submersion » migratoire. Ces éléments de langage illustrent un phénomène plus large : les idées d’extrême droite, autrefois marginales, semblent avoir trouvé leur place dans les discours et les pratiques de responsables politiques qui ne lui sont pas traditionnellement affiliés.

Comment en est-on arrivé là ? Que révèle cette évolution sur la transformation du débat politique en France ?

Une méthode inédite : l’analyse automatisée des discours de politique générale

Pour répondre à cette question, nous avons analysé l’ensemble des déclarations de politique générale prononcées depuis 1959, soit trente discours au total. Ces textes, souvent longs et programmatiques, constituent un matériau unique : ils condensent les priorités du gouvernement lors de son entrée en fonction et fixent le cap politique devant l’Assemblée nationale. Autrement dit, ils offrent une photographie formelle et régulière de l’idéologie au sommet de l’État.

Afin de mesurer la présence d’idées d’extrême droite, nous avons construit un indicateur, le score idéologique d’extrême droite (Sied). Basé sur sept grandes dimensions que l’ont retrouve dans la plupart des définitions de l’extrême droite – nationalisme, anti-immigration, anti-démocratie, anti-progrès, autoritarisme, traditionalisme et anti-égalitarisme –, il permet de repérer, à l’aide d’outils de traitement automatique du langage, la part de ces idées dans chaque discours.

Des années 1970 à aujourd’hui : une progression continue

Les résultats sont sans équivoque : la part d’idées d’extrême droite dans les déclarations de politique générale progresse de manière continue depuis le milieu des années 1970, selon une dynamique de long terme qui dépasse largement les alternances partisanes (voir graphique). Après des niveaux élevés au début de la Vᵉ République – notamment sous Michel Debré et Georges Pompidou, dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne –, la courbe connaît un net reflux au cours des années 1970.

Fourni par l'auteur

À partir de cette période, la tendance s’inverse durablement. Le score idéologique d’extrême droite augmente progressivement dans les années 1980 et 1990, marque un palier relatif au tournant des années 2000, puis repart nettement à la hausse à partir des années 2010. Les discours les plus récents atteignent ainsi des niveaux comparables à ceux observés dans les moments les plus conflictuels du début des années 1960, mais dans un contexte institutionnel bien plus stable que celui du début du régime.

Notre étude montre que les idées d’extrême droite ne circulent pas seulement dans les partis qui s’en revendiquent. Des premiers ministres de droite, du centre et même de gauche ont, à des degrés divers, repris des expressions ou des cadrages caractéristiques de ce registre idéologique.

Ce phénomène n’a rien d’étonnant. Comme le rappelle le politologue américain Cas Mudde, l’extrême droite ne crée pas ex nihilo : elle radicalise des idées déjà présentes dans la société – l’attachement à la nation, la valorisation de l’ordre ou la méfiance envers l’égalité. La notion de nation en offre un bon exemple : elle peut être comprise de manière ouverte, comme un projet politique commun ou, au contraire, comme une communauté fermée, définie par la naissance ou la supposée appartenance raciale.

En valorisant ces interprétations exclusives, les premiers ministres ont, depuis les années 1970, contribué à estomper la frontière entre discours d’extrême droite et langage institutionnel. Le constat est d’autant plus frappant que les déclarations de politique générale – ces discours solennels où un chef de gouvernement présente son programme devant l’Assemblée nationale – sont réputées consensuelles, destinées à rassembler une majorité. Or, même dans ce cadre codifié, le lexique s’est déplacé : des termes autrefois impensables s’y sont imposés, élargissant peu à peu les limites du dicible.

Comprendre ces résultats avec la métapolitique

Traditionnellement, les chercheurs expliquent la diffusion des thèmes d’extrême droite par la cooptation électorale : des partis reprennent ponctuellement certains éléments du programme de leurs adversaires pour séduire leur électorat. Nicolas Sarkozy, par exemple, avait multiplié les références à l’« identité nationale », en 2007 et en 2012.

Mais nos résultats montrent que cette logique ne suffit pas. Même à des périodes où cette stratégie n’était pas payante électoralement, on observe une hausse du score idéologique d’extrême droite dans les discours de premiers ministres issus du centre ou de la gauche. Autrement dit, la diffusion ne résulte pas seulement d’un calcul stratégique : elle traduit un déplacement durable du langage politique.

C’est ici que le concept de « métapolitique » prend tout son sens.

Cette idée a été développée à l’extrême droite par la Nouvelle Droite, un courant intellectuel né en 1969 autour du think tank Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) qui avait pour ambition de réhabiliter une pensée réactionnaire voire fasciste à l’échelle européenne, après la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, la métapolitique repose sur une idée simple : avant de prendre le pouvoir, il faut transformer la société et, pour cela, il faut réinventer les mots, les symboles et les cadres de pensée qui la structurent.

Autrement dit, il s’agit de façonner le sens commun pour le rendre plus perméable à ses idées plutôt que de convaincre directement sur la base d’un programme politique clairement identifiable. Une stratégie revendiquée par certains membres éminents de l’extrême droite française comme Marion Maréchal.

La notion de « fenêtre d’Overton » peut aider à comprendre un principe sous-jacent à la métapolitique. Une idée auparavant impensable peut devenir politiquement légitime si elle est régulièrement évoquée, débattue ou reformulée dans des termes plus neutres. Chaque fois qu’un responsable politique – même modéré – mobilise une rhétorique sécuritaire, anti-immigration ou anti-égalitaire, il contribue, volontairement ou non, à élargir cette fenêtre : ce qui paraissait extrême hier devient aujourd’hui une opinion ordinaire.

En modifiant les cadres symboliques et les associations de sens, des responsables politiques qui ne sont pas affiliés à l’extrême droite ont contribué – bon gré mal gré – à un processus métapolitique favorable à la diffusion de ses idées. Ce faisant, ils ont contribué à les faire entrer dans le langage du pouvoir, jusqu’à les rendre familières au-delà des acteurs qui s’en revendiquent traditionnellement.

Depuis 2017, la façon dont l’exécutif parle d’immigration, notamment en reprenant, encore plus que ne le fait Marine Le Pen, la métaphore du flux prêt à déborder en est un bon exemple.

Le centre : acteur clef de la diffusion des idées d’extrême droite

L’un des résultats les plus marquants de notre étude est le rôle du centre politique dans la diffusion des idées d’extrême droite. Les premiers ministres qui s’en réclament – et qui se présentent souvent comme des figures de modération – ont paradoxalement contribué à accélérer ce glissement vers l’extrémisme.

Si certains premiers ministres de droite (comme Michel Debré, Jacques Chirac ou Édouard Balladur) atteignent ponctuellement des score idéologique d’extrême droite (Sied) particulièrement élevés, d’autres sont plus bas (Jacques Chaban-Delmas, Maurice Couve de Murville ou Jean-Pierre Raffarin). La droite se caractérise ainsi par une dispersion interne sur le Sied qui laisse entrevoir l’intervention d’autres facteurs contextuels dans la mobilisation des idées d’extrême droite. Par exemple, la nomination de Jacques Chaban-Delmas est marquée par la volonté d’une ouverture aux sociaux-démocrates de Georges Pompidou. Cela se reflète par la très commentée « nouvelle société » dans le discours de Chaban-Delmas qui dénonce un pays de « castes » et des inégalités excessives.

Fourni par l'auteur

À l’inverse, les premiers ministres issus du centre présentent des niveaux de Sied durablement élevés et relativement homogènes, en particulier dans la période récente (Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal). L’écart maximal observé au sein du centre – entre Élisabeth Borne et Jean Castex – ne dépasse pas 3 points sur l’échelle du Sied, alors qu’il dépasse 8 points entre Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, les deux premiers ministres de droite aux scores les plus opposés.

Cette configuration se retrouve dans la distribution des scores : parmi les cinq premiers ministres affichant les Sied les plus élevés, on compte trois personnalités de droite et deux du centre, tandis que les cinq scores les plus faibles regroupent une personnalité de gauche et quatre de droite. Le centre occupe ainsi de manière plus constante le haut du spectre : à l’exception d’Élisabeth Borne, l’ensemble des premiers ministres centristes se situent au-dessus de la médiane, ce qui en fait un vecteur plus régulier de normalisation de ce registre idéologique.

Dans leurs déclarations de politique générale, plusieurs premiers ministres centristes mobilisent un lexique technocratique et sécuritaire convergeant.

Édouard Philippe évoque ainsi la « pression migratoire » et les « tensions » qu’elle ferait peser sur la cohésion nationale, dans une logique de gestion administrative des flux. Jean Castex appelle pour sa part à « rétablir l’autorité de l’État » face à une « coalition d’ennemis de la République » mêlant terrorisme, séparatisme et extrémisme. Gabriel Attal, enfin, recourt à de multiples reprises à la métaphore du « réarmement » – de l’État, de l’école ou des politiques publiques – inscrivant l’action gouvernementale dans un registre martial.

Pris ensemble, ces cadrages contribuent à installer durablement dans le langage du pouvoir des représentations historiquement associées à l’extrême droite, sous des formes euphémisées.

Fourni par l'auteur

Normaliser l’extrême droite en se présentant comme seule voix de la raison

En cherchant à incarner la raison et le compromis, le centre a souvent repris les thèmes de l’extrême droite pour mieux les encadrer ou les « rationaliser ». Mais cette stratégie produit l’effet inverse : elle légitime ces thèmes en les inscrivant dans le langage gouvernemental.

En se définissant comme le pôle de la modération, le centre adopte une posture d’arbitre plutôt que de compétiteur dans le jeu démocratique. Or, tout en jouissant d’une position de force lorsqu’il est au pouvoir, le centre tend à renvoyer dos à dos l’extrême droite et la gauche. C’est une formule doublement gagnante pour l’extrême droite qui se voit normaliser (en devenant un extrême parmi d’autres) tandis que l’un de ses principaux adversaires se trouve diabolisé, la gauche étant désormais présentée comme extrémiste.

Cette dynamique ne se limite pas à des calculs électoraux ponctuels. Elle s’inscrit dans une transformation structurelle. Comme l’expliquent les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, l’expansion du centre, en affaiblissant les partis de gauche et de droite traditionnels, a contribué à polariser le champ politique. En se présentant comme « au-dessus des clivages » tout en mettant en œuvre des politiques largement alignées sur l’agenda de la droite (voire en reprenant certains de ses cadrages) le centre opère un déplacement du référentiel politique. Ce processus contribue à rendre discutables puis acceptables des thèmes et des diagnostics initialement portés par l’extrême droite.

Comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, cette tension entre libéralisme économique et réaction n’est pas nouvelle. Dans son dernier essai, il montre comment les élites libérales de la République de Weimar ont cru pouvoir canaliser les forces autoritaires en les intégrant au jeu institutionnel – avant d’en être les premières victimes. Le parallèle historique souligne la fragilité d’un centre qui, en voulant instrumentaliser l’extrême droite, finit parfois par lui ouvrir la voie.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ) et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ)

Antoine Lemor a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

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28.05.2026 à 16:01

Enquête sur la laïcité dans les quartiers multiculturels de l’Est parisien

Marc Lenglet, Full Professor, Neoma Business School

Alexandre Wong, Enseignant - Coordinateur du réseau RSE & Interculturalité - Docteur en philosophie, Neoma Business School

Comment est interprétée la notion de laïcité dans les quartiers où cohabitent de nombreuses communautés ?
Texte intégral (1806 mots)
Dans les cuisines d’un restaurant kurde, rue de Ménilmontant, à Paris. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

Dans le débat public, la laïcité est souvent considérée comme un principe univoque, voire comme une ligne de partage. Mais quel est l’usage de cette notion dans la pratique quotidienne des habitants des quartiers multiculturels de l’Est de la capitale et des associations qui les accompagnent ?


Depuis le début des années 2000, le débat public français a vu s’imposer une lecture restrictive de la laïcité, souvent mobilisée pour tenir à distance certaines pratiques culturelles ou religieuses, jugées incompatibles avec l’espace républicain. Dans ce contexte, des acteurs politiques présentent la loi de 1905 non comme un cadre garantissant la coexistence pacifique entre les acteurs de la société civile, mais comme un principe permettant de distinguer les citoyens supposés pleinement intégrés de ceux qui le seraient moins.

Mais ces représentations rendent-elles compte des pratiques observées sur le terrain ? Comment les valeurs républicaines et le principe de laïcité sont-ils compris, mobilisés et traduits dans les pratiques ?

Notre enquête, menée dans l’Est parisien, montre qu’ils font l’objet d’interprétations situées, entendues comme des formes de compréhension construites dans un contexte social et culturel spécifique, étroitement liées aux trajectoires des habitants, aux projets associatifs et aux configurations locales.

Plusieurs niveaux de normes s’entrecroisent

L’enquête met en évidence une grande diversité d’appropriations locales des valeurs républicaines dans les Xᵉ, XIᵉ, XIXᵉ et XXᵉ arrondissements de Paris.

Cette diversité s’explique par l’inscription simultanée des individus, souvent accompagnés par une association locale, dans plusieurs cadres normatifs en interaction : un cadre national et public, un cadre territorial et associatif, et un cadre individuel ou communautaire.

Le cadre national renvoie aux valeurs républicaines et au principe de laïcité, interprétés par les acteurs et actrices politiques. Le cadre territorial correspond aux valeurs qui façonnent l’identité, l’histoire, et les projets des associations implantées localement, qu’elles soient nationales, régionales ou de quartier. Le cadre individuel ou communautaire rassemble des valeurs culturelles, religieuses ou politiques propres aux personnes. L’articulation de ces différents cadres éclaire la manière dont s’opère le passage entre projets de vie, engagements associatifs et participation citoyenne. Selon les situations, ils se renforcent, s’ignorent, ou entrent en tension. Les valeurs républicaines – « Liberté, Égalité, Fraternité » – ouvrent donc une pluralité de sens et de projets au sein de l’espace républicain.

Par ailleurs, ces valeurs sont au fondement d’un système social et politique de vie parfois très éloigné des univers culturels dans lesquels ont été socialisées les communautés chinoises, afghanes, turques, maghrébines ou africaines présentes dans l’Est parisien. Cela ne signifie pas pour autant une incompatibilité structurelle entre ces systèmes de valeurs. En revanche, ignorer leur hétérogénéité empêche de comprendre les ajustements réels opérés sur le terrain, et les passages qui se construisent entre différents systèmes politiques.

L’association Chinois de France Français de Chine souligne ainsi que les premières générations chinoises arrivées à Belleville ont été marquées par la révolution culturelle en Chine (1966-1976), notamment par des pratiques d’autocritique publique et de dénonciation intrafamiliale. Cette expérience contribuerait à expliquer une méfiance durable envers le système politique français. À l’inverse, les jeunes générations scolarisées en France peuvent plus facilement articuler les cadres politiques français et chinois : leur double socialisation favorise une ouverture à la fois aux valeurs familiales et à celles de l’école républicaine.

Liberté, égalité ou fraternité ?

L’enquête montre que les associations de l’Est parisien orientent leur action autour d’une valeur républicaine dominante.

Les associations représentant des communautés migrantes mettent d’abord l’accent sur la liberté pour faire entendre leur voix et sortir leurs publics des marges de la société française. Elles cherchent aussi à favoriser une autonomie à l’égard des pressions exercées depuis les pays d’origine.

Le drapeau afghan est ainsi apparu lors de la manifestation place de la République après les attentats contre Charlie Hebdo. Selon un membre de l’association Français langue d’accueil :

« La participation des exilés afghans à cette manifestation était le signe qu’ils cherchaient à préserver une liberté qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays d’origine. La France représentait pour eux un espace où ils ne risquaient plus de mourir par hasard comme c’était le cas auparavant. »

Les associations hospitalières ou chrétiennes, de leur côté, accordent une plus grande importance à l’égalité. Leur objectif est de créer des espaces d’accueil inconditionnel dans lesquels les publics marginalisés peuvent être reconnus et traités comme les autres. C’est en faisant le constat critique d’un manque d’hospitalité en France qu’elles cherchent à y remédier. Pour le Centre d’accueil et de médiation relationnelle éducative et sociale (Camres), il n’existe pas, en ce sens, de personnes moins respectables ou moins citoyennes que d’autres.

Enfin, les centres sociaux et certaines associations plus étroitement liées aux dispositifs publics, comme La 20ᵉ chaise ou Belleville citoyenne, valorisent surtout la fraternité comme principe organisateur de la mixité sociale, en luttant contre les logiques de cloisonnement entre communautés et classes sociales.

Laïcité : des modèles importés, adaptés et parfois mis en tension

Les habitants rencontrés font aussi référence à plusieurs modèles de séparation du politique et du religieux, expérimentés dans leur pays d’origine. Les migrants tunisiens, par exemple, sont porteurs de deux références laïques, française et tunisienne. Selon un membre de l’Association des Tunisiens en France,

« Si l’État tunisien était neutre comme en France, c’est-à-dire extérieur aux espaces confessionnels, les acteurs politiques islamistes auraient la possibilité de venir battre l’État sur le terrain du religieux. Le fait que l’islam soit la religion de l’État en Tunisie pousse les islamistes à confondre l’islam et l’État pour s’en démarquer, ce qui permet en retour à l’État tunisien de mieux prévenir les prises de pouvoir par le religieux. »

Il n’est donc pas pertinent d’interpréter la laïcité française à partir du modèle tunisien, ni l’inverse, au risque de dénaturer l’une et l’autre. Les migrants tunisiens décrivent plutôt une situation de double référence, sans chercher à les confondre. Ces deux modèles ont néanmoins en commun de tenir à distance les ambitions politiques d’acteurs religieux souhaitant imposer leurs croyances particulières à l’ensemble des citoyens.

Les associations représentant dans l’Est parisien les originaires de Turquie, comme l’ACORT ou Espace universel, mettent quant à elles en avant la possibilité de faire coexister des systèmes culturels différents. Elles refusent ainsi l’opposition binaire entre tradition et modernité, entre attachement aux valeurs communautaires (turques, arméniennes ou kurdes) et attachement aux valeurs de la République.

Vers une approche interculturelle de la République

L’ensemble des entretiens fait apparaître non une vision unique de la République, mais une pluralité de compréhensions. Autrement dit, la République n’est pas seulement un cadre normatif ; elle est aussi l’expression d’une expérience locale et de situations vécues : accès aux droits, relations avec les administrations, reconnaissance symbolique, traitement égal ou inégal des publics. L’enquête montre ainsi que la République vécue est plurielle sans être fragmentée : loin d’être diluée par la diversité des interprétations, elle devient opératoire grâce à elles.

Les acteurs associatifs ne contestent pas le cadre républicain ; ils le traduisent pour le rendre praticable. Dans cette perspective, la laïcité n’apparaît pas comme une frontière mais comme un outil d’organisation de la coexistence.

Une enquête menée dans une autre ville que Paris ne ferait apparaître ni un simple prolongement de ce qui a été observé dans l’Est parisien, ni des résultats radicalement différents, mais une autre appropriation des valeurs républicaines, liée à la volonté située de les inscrire dans des projets de vie individuels, communautaires et associatifs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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28.05.2026 à 15:54

L’image dite de « Jésus » de Trump était-elle un blasphème ?

Philip C. Almond, Emeritus Professor in the History of Religious Thought, The University of Queensland

L’image de Trump en Jésus a été critiquée, étant jugée blasphématoire. Qu’est-ce que le blasphème pour les religions ? Comment le considérer dans une perspective laïque ?
Texte intégral (1947 mots)

L’image, générée par IA, de Donald Trump représenté en Jésus a été largement critiquée comme étant « blasphématoire ». Mais qu’est-ce que le blasphème dans le christianisme, l’islam et le judaïsme ? Comment l’envisager dans une perspective laïque ?


Le 13 avril 2026, Donald Trump a publié une image générée par IA le montrant vêtu d’une tunique blanche, posant une main lumineuse sur un homme malade ou décédé dans un lit d’hôpital, comme pour le guérir ou le ressusciter. L’image, publiée sur sa plateforme Truth Social, a été largement interprétée comme une mise en scène de lui-même en figure messianique de Jésus.

Le lendemain matin, il a supprimé la publication. « Je pensais que c’était moi en médecin », a-t-il expliqué aux journalistes, selon le magazine Time. Jésus ? « Seules les fake news pouvaient inventer ça. »

Mais la publication a été largement perçue comme blasphématoire – y compris par le groupe catholique conservateur CatholicVote.org.

« Je ne sais pas si le président pensait être drôle ou s’il est sous l’influence de quelque substance, ni quelle explication il pourrait avoir pour ce blasphème OUTRAGEANT », a déclaré Megan Basham, une écrivaine chrétienne protestante conservatrice influente, sur X.

« Mais il doit retirer cela immédiatement et demander pardon au peuple américain, puis à Dieu. »

« J’ai été très reconnaissant de voir combien de chrétiens conservateurs ont immédiatement dénoncé l’image blasphématoire Jésus/Trump », a déclaré le pasteur Doug Wilson, qui a récemment dirigé un service de prière au Pentagone et fondé le réseau d’églises auquel appartient le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth.

Qu’est-ce que le blasphème ?

Dans la tradition chrétienne, le blasphème a historiquement été une notion instable et changeante. Mais, en termes simples, il désigne des paroles, des pensées ou des actes qui manifestent du mépris envers Dieu ou les choses sacrées – ou qui s’en moquent.

La conception du blasphème dans le judaïsme et le christianisme provient de l’injonction de l’Ancien Testament de ne pas outrager Dieu. Dans l’Ancien Testament, il était considéré comme un crime passible de mort : « Celui qui blasphème le nom du Seigneur sera mis à mort ; toute l’assemblée lapidera le blasphémateur. »

Le Nouveau Testament a élargi cette notion pour inclure le rejet de Jésus. Progressivement, maudire, réprimander, défier, ridiculiser, rejeter ou nier Jésus est devenu considéré comme blasphématoire.

Plus précisément, se faire passer pour Jésus ou revendiquer des pouvoirs qui n’appartiennent qu’à lui était considéré comme blasphématoire au Moyen Âge. Les Christ qui apparaissaient étaient traités sévèrement, comme des hérétiques dangereux. C’est dans ce cadre que la présentation de Trump comme Jésus serait sans aucun doute considérée comme blasphématoire.

De manière plus générale, tout propos ou acte offensant pour les croyants pouvait être interprété comme blasphématoire. Les catholiques à l’époque de la Réforme au XVIe siècle avaient tendance à qualifier ceux qui les offensaient d’hérétiques.

Les protestants préféraient généralement le terme « blasphème » pour désigner tout ce qu’ils n’appréciaient pas ou avec quoi ils étaient en désaccord. Par exemple, le théologien du XVIᵉ siècle Martin Luther – figure majeure de la Réforme protestante – a condamné comme blasphématoires non seulement les catholiques, mais aussi les juifs et les musulmans.

Le blasphème : péché ou crime

un homme ressemblant à Jésus avec un « B » sur le front
James Nayler. Britannica

À partir du XVIIᵉ siècle, le blasphème est devenu moins une offense contre Dieu qu’une offense contre la société. Dans les sociétés instables de l’Europe moderne naissante, il était perçu comme socialement et politiquement subversif, et poursuivi comme tel. Le quaker James Naylor fut emprisonné en 1656 pour avoir rejoué l’entrée de Jésus à Jérusalem le dimanche des Rameaux.

Au début du XVIIᵉ siècle, le blasphème a traversé l’Atlantique vers les États-Unis. Le premier Code juridique de la Virginie prévoyait la peine de mort pour le blasphème contre la Trinité.

Malgré le premier amendement de la Constitution américaine, qui protège la liberté d’expression, des lois contre le blasphème ont été régulièrement adoptées. La Cour suprême des États-Unis n’a jugé qu’après la Seconde Guerre mondiale que les lois contre le blasphème portaient atteinte à la liberté d’expression. Plusieurs États conservent encore des dispositions relatives au blasphème dans leur législation.

L’Acte sur le blasphème de 1697 en Angleterre, qui criminalisait le déni de la Sainte Trinité, de la vérité du christianisme ou de l’autorité divine de la Bible, a été étendu aux colonies d’Australie et de Nouvelle-Zélande.

Le blasphème n’est plus une infraction au regard du droit fédéral australien, bien que les lois qui l’encadrent varient selon les États : il figure encore dans le code pénal de plusieurs d’entre eux. En Nouvelle-Zélande, le code pénal traite du « libelle blasphématoire » dans la catégorie des « crimes contre la religion, la morale et le bien public ».

Existe-t-il un blasphème en islam ?

Dans l’islam, il n’existe pas d’équivalent exact au terme « blasphème ». Cependant, l’idée de « parole d’infidélité » est analogue. En pratique, cela revient à se moquer de Dieu, du prophète ou de la tradition islamique en général.

Ainsi, lorsque Trump a déclaré de manière moqueuse « Louange à Allah » dans une publication récente, il s’est rendu coupable de blasphème aux yeux des musulmans. Le commentateur conservateur Dinesh D’Souza a comparé cela au récit de l’Ancien Testament dans lequel le prophète Élie se moque des prophètes de Baal (Premier Livre des Rois, 18).

Le groupe de défense musulman Council on American-Islamic Relations a qualifié cela de « troublant » et « offensant pour les musulmans ».

Les lois contre le blasphème sont activement appliquées dans de nombreux États islamiques contemporains.

Le blasphème a-t-il de l’importance ?

Il n’est pas blasphématoire d’exprimer ou de publier des opinions hostiles au christianisme, au judaïsme ou à l’islam – ni, d’ailleurs, à toute religion. Ce qui importe, ce n’est pas tant le contenu de la critique que la manière dont elle est formulée.

Nous ne devrions nous inquiéter que lorsque la critique devient une forme de « discours de haine religieuse ». La question à se poser porte sur l’intention. Dans une société laïque, lorsque nous identifions une intention malveillante, nous pouvons envisager le « blasphème » comme une question de morale publique plutôt que de théologie.

Alors, qu’en est-il de la publication de Donald Trump ? Est-ce important ?

Si l’on considère que le « blasphème » inclut la moquerie de la religion, il ne fait guère de doute que les moqueries de Trump à l’égard de l’islam peuvent être qualifiées de blasphématoires. Si l’on estime que sa publication supprimée sur Truth Social visait à suggérer qu’il est Jésus – ou, d’une certaine manière, une figure divine –, alors les chrétiens sont en droit de la considérer comme blasphématoire.

Cela dit, d’un point de vue laïque, il s’agit davantage d’une forme de folie égocentrique que de discours de haine – cela n’en reste pas moins malvenu de la part d’un président des États-Unis.

The Conversation

Philip C. Almond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 16:40

Joueuses de tennis : derrière les paillettes de Roland-Garros, la fragilité des carrières sportives

Marine Fontaine, Maîtresse de conférences en STAPS, Université Gustave Eiffel

Derrière les stars de tennis qui accèdent aux demi-finales et aux finales des grands tournois, une majorité d’athlètes participent activement au circuit sans en vivre pleinement.
Texte intégral (1406 mots)

Derrière les stars de tennis qui accèdent aux demi-finales et aux finales des grands tournois, une majorité d’athlètes participent activement au circuit, sans pour autant en vivre pleinement. Éclairer ces carrières invisibles remet en question notre vision parfois idéalisée du sport de haut niveau.


Chaque année, Roland-Garros remet le tennis au centre de l’attention médiatique. Pendant trois semaines, de nombreuses athlètes retiennent l’attention de milliers de spectateurs et marquent le souvenir des passionnés de la petite balle jaune. Des figures emblématiques du tournoi, comme Iga Świątek, d’Aryna Sabalenka ou de Coco Gauff, constituent l’élite du tennis. Elles ne représentent pourtant que la partie émergée de l’iceberg.

Loin des lumières des Internationaux de France et de ses millions de gains se cache une réalité bien plus sombre : des athlètes « invisibles » qui participent activement au circuit sans pour autant en vivre pleinement.

Avant d’atteindre le court central, les joueuses traversent des trajectoires longues, coûteuses et particulièrement sélectives. Comment y sont-elles parvenues ? Et surtout, à quel prix ?

À partir de 29 récits de vie recueillis auprès de joueuses françaises de haut niveau, nos travaux montrent que, pour comprendre les carrières tennistiques, il faut dépasser l’image idéalisée du sport de haut niveau et interroger les conditions sociales qui rendent possibles certaines trajectoires, et en fragilisent d’autres.

Une vocation qui ne doit rien au hasard

Dans l’imaginaire collectif, on retrouve souvent l’idée que les athlètes auraient des prédispositions qui les distingueraient dès l’enfance. En réalité, les carrières des joueuses de tennis se construisent tôt, dans des environnements familiaux, scolaires et sportifs particuliers.

Si l’entrée dans le monde tennistique peut s’expliquer par des histoires singulières, toutes les joueuses qui commencent ce sport ne disposent pas des mêmes ressources pour poursuivre une carrière au plus haut niveau. On voit peser, dès l’entrée dans la pratique, les conditions sociales et familiales qui expliquent l’engagement des joueuses : le fait d’être porteur d’un capital à la fois culturel et économique et d’avoir été socialisées précocement à l’activité par la famille (en moyenne à l’âge de 5 ans).

Des transformations profondes sont ensuite opérées dans le quotidien des joueuses pour augmenter leurs chances de réussite : en moyenne trente-cinq heures d’entraînements par semaine, mise à distance de la scolarité classique, relations sociales recentrées sur le milieu tennistique, éloignement de toute activité susceptible de compromettre les performances sportives.

L’univers tennistique tend à devenir le seul horizon possible, au détriment des autres aspects de leur vie.

Deux voies pour atteindre le haut niveau

Contrairement à des pratiques sportives, comme le football ou encore le basket-ball, dans lesquelles la formation se réalise essentiellement au sein d’une « organisation enveloppante », articulant les différents aspects de la vie des jeunes sportifs, le tennis voit coexister deux voies distinctes pour tenter d’atteindre le plus haut niveau.

D’une part, la voie fédérale, réservée à une infime partie des joueuses sélectionnées, donne accès à « un monde à part ». Cette voie offre des conditions favorables – encadrement qualifié, accompagnement en tournois, aides financières, double cursus aménagé –, mais impose ses propres contraintes. Organisée selon des paliers d’âge, elle exige un rythme de progression qui ne correspond pas toujours au développement de chaque joueuse, au risque d’écarter celles dont l’évolution est plus tardive.

D’autre part, une partie des joueuses passent par la voie privée ou familiale. En l’absence de soutien fédéral, ce sont les parents qui ont la charge organisationnelle, temporelle, administrative ou encore financière : identifier les entraîneurs, organiser les déplacements en tournoi, négocier les aménagements scolaires, financer la pratique. Malgré le caractère incertain de la carrière, la famille devient donc un relais indispensable dans un projet qui engage l’ensemble du foyer.

L’entrée sur le circuit international

L’entrée sur le circuit international constitue un passage clé dans leur carrière. Si les joueuses ont connu une réussite rapide sur le plan national, elles font face à une réalité bien souvent éloignée de l’image des championnes. Le circuit repose sur une logique de tournois dans lesquels les revenus sont directement indexés sur les résultats.

Il n’existe ni contrat de travail, ni salaire fixe, ni protection sociale. Ce système, que les économistes qualifient de « théorie des tournois », concentre l’essentiel des gains sur une infime fraction des joueuses, laissant la majorité dans une instabilité financière.

Deux profils de joueuses se distinguent à ce stade de la carrière. D’un côté, les « équilibristes », qui font de leur pratique leur activité principale, sans parvenir à sortir de la précarité. Ces « sans-grades » du tennis s’accrochent à leur « rêve », dans l’espoir de devenir un jour la « consacrée ». Se tenant sur un fil, elles adoptent des stratégies court-termistes : emprunts bancaires, mutualisation des frais d’hébergement avec d’autres joueuses, choix des tournois dictés davantage par les contraintes financières, transports et hôtels à bas coûts.

Bande-annonce de Cinquième Set (2021), de Quentin Reynaud, avec Alex Lutz, qui met en lumière les coulisses d’une carrière dans le tennis de haut niveau.

C’est à cette étape que les effets de l’origine sociale se manifestent. Les joueuses issues de milieux favorisés qui disposent de ressources suffisantes peuvent continuer leur carrière et maintenir un encadrement de qualité. Celles qui ne disposent pas de ces ressources sont parfois contraintes d’interrompre leur parcours faute de moyen.

De l’autre côté, les « consacrées » parviennent à sortir de la précarité financière grâce aux résultats obtenus sur les tournois de la Women’s Tennis Association (WTA) et aux avantages qu’ils procurent : prise en charge de l’hébergement et de la restauration, partenaire d’entraînement mis à disposition, gains significatifs, dispositif de retraite proposé par la WTA.

Ces joueuses peuvent désormais envisager plus sereinement leur carrière au quotidien et anticiper leur reconversion. Elles sont moins tributaires de facteurs externes, tels que le soutien de la famille qui était nécessaire pour faire face aux frais dans les débuts de leur carrière. Leur trajectoire illustre ce que Rosen (1981) désignait par le terme de « Supertars », c’est-à-dire un système dans lequel une infime minorité concentre la quasi-totalité des bénéfices symboliques et matériels, au détriment du plus grand nombre.

Dans un sport dont les coûts annuels atteignent rapidement 60 000 euros, cette réalité signifie que toutes les joueuses ne disposent pas des mêmes chances d’envisager une carrière de haut niveau. Le nombre restreint de championnes qui arrivent à se démarquer en gagnant des tournois du Grand Chelem ou à se situer parmi les meilleures mondiales interroge, alors même que la France dispose de structures propices au développement de carrières sportives.

The Conversation

Lauréate du prix de thèse de l’INJEP et de l’Observatoire national du sport 2024 – Mention « Sport et pratiques sportives »

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27.05.2026 à 16:24

Pourquoi le pouvoir du peuple n'est pas illimité dans les démocraties libérales

Mathias Revon, Maître de Conférence en droit public, Université de Limoges

Les démocraties libérales reposent sur une indétermination entre souveraineté du peuple et État de droit. L’illibéralisme entend la résoudre au profit du peuple.
Texte intégral (2272 mots)
*La Liberté guidant le peuple* (1830), tableau d’Eugène Delacroix, conservé au musée du Louvre, à Paris.

Dans les démocraties libérales, le peuple est tenu pour souverain, mais son pouvoir est aussi limité par l’État de droit. Or ce dilemme fondamental n’est jamais résolu. Les démocraties illibérales prétendent résoudre cette contradiction, en donnant la primauté à la logique majoritaire au détriment de l’État de droit.


La démocratie libérale est un modèle singulier en ce qu’il repose sur une tension constitutive qui traverse l’ensemble de son édifice juridique et politique. Elle articule deux exigences a priori incompatibles. Il y a, d’une part, une exigence démocratique : affirmer la souveraineté du peuple. Il y a, de l’autre, une exigence libérale : limiter l’exercice du pouvoir afin de garantir le respect de droits fondamentaux. Cette tension n’est ni accidentelle ni transitoire. Elle constitue l’un des fondements mêmes du modèle tel qu’il s’est historiquement construit.

En démocratie, l’exercice de la souveraineté est classiquement associé au moment où un peuple se donne une Constitution. Le peuple est conçu comme l’auteur originaire de ce texte fondamental, placé en haut de la pyramide des normes. Une fois la Constitution entrée en vigueur, l’exercice du pouvoir est transféré aux organes qu’elle met en place, lesquels, n’étant pas souverains, seront soumis au respect du droit.

Cette construction permet de préserver l’État de droit, mais elle entre en contradiction avec l’affirmation persistante de la souveraineté du peuple dans les textes constitutionnels contemporains. En effet, nombre de Constitutions contemporaines établissent un lien explicite entre le peuple et la souveraineté. Certaines visent directement le peuple comme titulaire de la souveraineté, comme en Italie (art. 1), au Portugal (art. 3), en Lettonie (art. 2), en Andorre (art. 1) ou en Biélorussie (art. 3). D’autres l’attachent non au peuple, mais aux citoyens, comme en Serbie (art. 2) ou en Macédoine du Nord (art. 2). Certaines constitutions font de la souveraineté populaire le fondement du régime comme en Grèce (art. 1). D’autres encore énoncent que la souveraineté nationale appartient au peuple, comme en France (art. 3), en Espagne (art. 1), en Roumanie (art. 2), en Moldavie (art. 2), en Algérie (art. 7), au Cameroun (art. 2) ou au Sénégal (art. 3).

À travers ces différentes formulations, un lien explicite est établi entre le peuple et la souveraineté. Une telle rédaction au présent de l’indicatif semble indiquer une forme de permanence de la souveraineté populaire après l’entrée en vigueur de la Constitution. C’est cette idée que résume la formule bien connue de l’article 28 de la Déclaration des droits de l’homme de 1793, selon laquelle « un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures ». Mais une telle conception fragilise en retour les fondements mêmes de l’État de droit, qui suppose la primauté du droit sur les décisions du pouvoir politique.

Il en résulte une aporie. Si le peuple demeure souverain après l’entrée en vigueur de la Constitution, aucune norme ne saurait juridiquement le contraindre. À l’inverse, si le peuple est soumis aux limites constitutionnelles, la souveraineté qui lui est attribuée perd son caractère absolu. Il faut donc partir du constat d’une coexistence paradoxale entre souveraineté populaire et État de droit, le peuple étant tenu pour souverain à certains égards, tout en se trouvant limité à d’autres. Ce dilemme ne peut être résolu sans sacrifier l’une des deux logiques. Pourtant, la démocratie libérale fonctionne durablement sans jamais opérer ce choix.

L’indétermination : clé de lecture des fondements de la démocratie libérale

Pour appréhender et expliquer cette apparente contradiction, il est possible de mobiliser le concept d’« indétermination ». On peut le comprendre par analogie avec l’expérience de pensée formulée par Erwin Schrödinger en 1935, qui montre comment un même objet peut se trouver simultanément dans deux états incompatibles tant qu’aucune observation ne vient trancher. Le physicien imaginait un chat placé dans une boîte. Au sein de celle-ci, on trouverait aussi une fiole de poison, susceptible de se briser à tout instant. Tant que personne n’ouvre la boîte, on ne sait pas si le chat est vivant ou mort.

Transposée au droit constitutionnel, cette métaphore permet d’éclairer le statut du peuple dans la démocratie libérale. Tant que personne n’ouvre la boîte, on ne sait pas si le peuple est souverain ou soumis à des limites : il reste potentiellement souverain et potentiellement limité. L’indétermination n’est alors pas levée et le système peut fonctionner sans contradiction manifeste.

C’est le fonctionnement institutionnel des démocraties libérales qui évite d’avoir à ouvrir la « boîte ». Deux figures y sont centrales : les représentants élus et les juges constitutionnels. Les premiers exercent le pouvoir au nom du peuple, ce qui répond à l’exigence démocratique, sans que la question de l’exercice de la souveraineté soit posée. Les seconds veillent à ce que cet exercice demeure conforme aux exigences de l’État de droit et à la protection des droits fondamentaux.

Le fonctionnement ordinaire de la démocratie libérale repose sur cet équilibre et permet de différer le moment où l’indétermination à propos du peuple est levée.

Pour autant, les tensions entre ces deux pôles sont constantes, comme en témoignent les débats récurrents sur la légitimité des juges constitutionnels lorsqu’ils censurent une loi votée par des représentants du peuple ou, inversement, sur les dérives majoritaires du pouvoir politique quand il en vient à réduire les droits d’une minorité. L’autolimitation des représentants et des juges constitutionnels constitue un facteur essentiel pour éviter de trop fortes variations. Certaines situations exceptionnelles conduisent néanmoins à ouvrir la « boîte », rompant l’équilibre sur lequel repose la démocratie libérale.

Le référendum : un instrument de rupture de l’équilibre entre démocratie et libéralisme

Tant que les citoyens se bornent à élire des représentants, aucune confusion n’est possible entre le peuple en tant que corps électoral et le peuple souverain. Le référendum, en revanche, confère une portée concrète à l’idée abstraite de souveraineté. Il permet au peuple de s’exprimer directement, sans passer par l’intermédiaire des représentants ou des juges. Il donne ainsi, de manière éphémère, une forme tangible à l’unité du peuple dans le résultat du scrutin. En agrégeant une pluralité de voix individuelles, il fait en effet apparaître artificiellement une volonté majoritaire unique.

Lorsque la décision du scrutin entre en contradiction avec les exigences de l’État de droit, l’indétermination devient intenable. Il faut alors nécessairement déterminer si le peuple qui s’exprime agit en tant que souverain ou en tant qu’organe juridiquement limité.

Le référendum du 28 octobre 1962 sur l’élection du président de la République française au suffrage universel direct illustre ce moment critique. En recourant à l’article 11 de la Constitution pour réviser celle-ci, alors que l’article 89 prévoyait une procédure spécifique, le général de Gaulle a placé les institutions face à un dilemme fondamental : le peuple ayant approuvé le texte, faudra-t-il suivre son choix ou bien faire primer la Constitution ?

Le Conseil constitutionnel a été saisi de cette question. Dans sa décision n° 62-20 DC, il a notamment considéré qu’une loi référendaire constituait « l’expression directe de la souveraineté nationale » et qu’il n’était pas compétent pour contrôler sa constitutionnalité. Pourtant, comme le montre un avis rendu le 2 octobre 1962, le Conseil avait envisagé une solution inverse. Les délibérations préparatoires à la décision révèlent également l’hésitation des juges entre les deux statuts susceptibles d’être reconnus au peuple. L’indétermination existait donc pleinement, et le choix opéré en 1962 a durablement marqué l’interprétation du droit constitutionnel français.

Ces situations demeurent exceptionnelles, mais elles révèlent la fragilité structurelle qui parcourt le modèle démocratique libéral. Lorsque les mécanismes institutionnels ne suffisent plus à contenir les tensions, il peut devenir tentant de résoudre la contradiction en donnant la primauté à la logique majoritaire. C’est dans cet espace de tension que se déploient les pratiques dites de démocratie illibérale.

La démocratie illibérale : une déconstruction des acquis libéraux réversible

La réélection de Donald Trump et sa première année de mandat ont marqué l’entrée dans une phase de transition illibérale, c’est-à-dire dans un processus au sein duquel la démocratie est préservée dans ses apparences, alors même que son contenu libéral se trouve progressivement affaibli par la remise en cause répétée des exigences propres à l’État de droit. Le phénomène n’est pas inédit, mais il prend actuellement aux États-Unis la forme d’un glissement à la fois rapide, explicite et revendiqué, fondé sur une conception de la légitimité démocratique tenue pour exclusive par l’actuel président américain et ses soutiens.

En ce sens, la démocratie illibérale apparaît comme un processus de dégradation interne de la démocratie libérale, comme une déconstruction qui s’opère généralement conformément aux règles constitutionnelles. Cela se concrétise par un affaiblissement progressif des contre-pouvoirs et par une relativisation de l’importance des droits fondamentaux au sein d’une démocratie. De manière générale, toute limitation juridique est considérée par les tenants de l’illibéralisme comme une entrave à la volonté du peuple.

La Hongrie de Viktor Orban en a fourni l’une des illustrations les plus significatives et les plus revendiquées en Europe. Revenu au pouvoir en 2010, après un premier mandat exercé de 1998 à 2002, il a gouverné sans interruption jusqu’en 2026. Durant cette période, l’un des traits les plus caractéristiques de l’évolution hongroise a résidé dans l’affaiblissement méthodique de la justice constitutionnelle. Plusieurs révisions constitutionnelles ont eu pour effet de réduire la capacité de la Cour constitutionnelle à opposer une limite effective à la volonté de la majorité parlementaire. À cela se sont ajoutées des mesures discriminatoires, telle la loi adoptée en juin 2021 prohibant, pour les mineurs, l’accès à des contenus présentant l’homosexualité ou le changement de sexe. Cette loi a même été soumise au référendum en 2022 afin de légitimer ce tournant illibéral, même si celui-ci n’a pas produit d’effets juridiques, faute d’atteindre le quorum de participation.

Cette transition vers l’illibéralisme n’a cependant rien d’inéluctable ni d’irréversible. Les élections législatives hongroises du 12 avril 2026 l’ont montré en mettant fin à seize années au pouvoir de Viktor Orban et de sa coalition.

La démocratie libérale apparaît ainsi moins comme un régime de solutions que comme un régime de tensions contenues. Sa résilience tient précisément à sa capacité à différer la résolution de ses paradoxes fondateurs. Il lui faut les assumer, non comme une faiblesse accidentelle, mais comme la condition même de son existence.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14e édition, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Mathias Revon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:34

Peut-on prévenir les infanticides intrafamiliaux ? Le cas extrême du filicide-suicide

Carole Berrih, docteure en administration publique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Bénédicte Fischer, Maitresse de conférences en droit public, Université Grenoble Alpes (UGA)

Sandrine Irachabal, Maîtresse de conférences en psychopathologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Dans les cas d’homicides d’enfants par l’un des parents suivis du suicide de ce dernier, les circonstances comme les raisons du passage à l’acte restent méconnues.
Texte intégral (1623 mots)

On dispose de très peu de données publiques à l’heure actuelle sur les cas de filicides-suicides, c’est-à-dire les homicides d’enfants par l’un de leurs parents suivis du suicide ou de la tentative de suicide de ce dernier. Pour combler ce manque et mettre en place une prévention efficace de ce phénomène, une équipe de recherche pluridisciplinaire mène une analyse à partir d’archives judiciaires.


En novembre 2023, des jumelles de 7 ans ont été tuées par leur mère, qui s’est suicidée ensuite. Début mai 2026, un jeune enfant décède et son frère adolescent est grièvement blessé. Le père est soupçonné de leur avoir tiré dessus pendant la nuit avant de mettre fin à ses jours.

Du fait d’un cloisonnement des informations, aucune base de données sur ces cas de filicides-suicides* sur le territoire français n’existe actuellement. Or, l’absence d’identification de ces cas empêche l’élaboration de dynamiques de prévention de ces violences intrafamiliales. Il apparaît déterminant d’induire un changement de paradigme et de poser un premier jalon vers la reconnaissance d’un problème public, dont l’État, notamment, serait comptable.

Au sein d’un laboratoire grenoblois, c’est par l’intermédiaire d’une revue de presse que le phénomène a pu commencer à être quantifié. En France, ces dix dernières années, ce sont 123 enfants qui ont été tués par l’un de leurs parents avant qu’il ou elle se suicide ou essaye de se suicider. Dix-sept enfants ont réchappé à une telle tentative d’homicide. L’âge moyen des enfants victimes est de 6 ans et demi. Quant aux parents auteurs, 47 % sont des femmes et 53 % des hommes.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a pu souligner combien les morts violentes d’enfants demeurent aujourd’hui en France un phénomène à la fois peu documenté et globalement méconnu.

Pour y remédier, une équipe de recherche du Cerdap², associant médecins légistes, psychologues et juristes, a piloté une recherche intitulée « Étude criminologique du filicide-suicide. Comprendre pour prévenir » avec le soutien de l’Institut Robert-Badinter. Le protocole de recherche déployé nous a permis de travailler sur 19 dossiers, issus des archives judiciaires de tribunaux situés dans le quart sud-est de la France, datés de 2010 à 2024.

Ces passages à l’acte ne peuvent pas être compris en se limitant à des explications simplificatrices. L’analyse pluridisciplinaire de ces archives nous permet à la fois de dégager des configurations à haut risque et de penser la prévention contre ces violences ultimes.

Auteur de filicide-suicide : existe-t-il un profil psychologique ?

La figure du monstre ne manque pas d’apparaître lorsqu’est évoqué ce parent qui tue sa progéniture avant de mettre fin à ses jours. Cette monstruosité à la fois rassure sur l’impossibilité qu’une personne « normale » puisse commettre un tel acte mais, dans le même temps, fait obstacle à sa compréhension. Or, le filicide-suicide n’est ni un geste impulsif ni uniquement le signe d’une pathologie psychiatrique, il est le produit de trois types de facteurs que notre analyse psychocriminologique des dossiers a permis d’identifier.

Il existe d’abord des facteurs de vulnérabilité individuels : antécédents de souffrance psychique (dépression, conduites addictives, tentatives de suicide), histoire familiale marquée par des carences ou des ruptures, construction d’un modèle familial idéalisé, lien fusionnel au conjoint et à l’enfant, investissement massif du rôle parental dans une tentative de réparation de sa propre histoire.

On peut ensuite identifier des facteurs de risque contextuels : un contexte de séparation conjugale plutôt conflictuelle, des tensions liées à la garde des enfants, une précarité économique et sociale… Cette accumulation de pertes, vécue sur l’année précédant les faits, s’accompagne de différents signes de souffrance psychique (isolement social, symptômes dépressifs manifestes, intention suicidaire explicite) insuffisamment pris en compte par l’entourage proche et les professionnels rencontrés durant cette période. Il s’agit le plus souvent de médecins généralistes, de psychiatres ou psychologues, de travailleurs sociaux.

Enfin, il faut prendre en compte des facteurs déclencheurs : certains événements vécus dans les semaines voire dans les jours précédant le filicide-suicide, confrontant l’individu à la réalité de la perte (du conjoint, de la garde de l’enfant, d’un rôle social valorisant), provoquent une impasse psychique et précipitent le passage à l’acte.

C’est le croisement et le cumul de ces facteurs, dans une trajectoire singulière, propre à chaque cas, qui rendent possible le passage à l’acte.

Pourquoi est-il nécessaire de comprendre les facteurs en jeu ?

Dans une logique de prévention, ces facteurs, même s’ils ne permettent pas de prédire l’acte de manière certaine, doivent être considérés comme des signes d’alerte et donc comme autant de possibilités d’intervention pour des professionnels du champ sanitaire, social, éducatif et judiciaire qui peuvent se retrouver en première ligne face à ces parents particulièrement fragilisés par un contexte de séparation trop souvent banalisé.

Pour cela, ceux-ci doivent être préparés à mieux comprendre, repérer, évaluer et intervenir de manière précoce dans des contextes familiaux. Comme le montrent les résultats de notre recherche, l’existence de violences conjugales n’est pas systématique et les cas considérés juridiquement comme de la maltraitance à l’égard des enfants se rencontrent encore plus rarement.

Un « infantisme » systémique à l’œuvre dans la société française

Par-delà l’analyse des trajectoires individuelles des parents, notre recherche démontre que la focale doit également être placée sur les enfants et leur considération au sein de la famille. Les documents analysés invitent à considérer le filicide-suicide comme un phénomène manifestant l’exacerbation extrême de rapports de domination d’un parent sur un enfant.

Une telle approche suppose d’adopter un cadre théorique fondé sur l’analyse des rapports sociaux infantistes. L’infantisme, conceptualisé en 1975 par Pierce et Allen, a été défini comme un préjugé envers les enfants, fondé sur l’idée qu’ils appartiennent aux adultes et peuvent – voire doivent – être contrôlés, au service des besoins adultes. Il commence à être repris dans des travaux francophones récents. Ces rapports ne se manifestent pas nécessairement par des violences préalables, mais peuvent prendre la forme d’un investissement affectif intense, où l’enfant est pensé comme prolongement, voire possession, du parent.

Dans cette perspective, la domination parentale peut s’inscrire dans des relations affectives valorisées socialement, où l’amour, le soin et la protection coexistent avec une négation de l’enfant en tant qu’individu, ces sentiments rendant souvent inconcevables le filicide pour l’entourage.

Penser la lutte contre les violences intrafamiliales

Alors que la lutte contre les violences intrafamiliales commises à l’encontre des enfants est restée en retrait, notre étude invite à interroger l’institution familiale, ses rapports de pouvoir, ses impensés et ses zones d’ombre, afin de ne pas considérer comme allant de soi des rapports de domination structurels qui peuvent rendre inaudibles certaines détresses ou rendre invisibles certains risques.

Elle implique de penser les logiques de repérage au-delà de l’identification de violences préalables envers les enfants, de renforcer la formation des professionnels à la lecture des signaux faibles et de développer une capacité institutionnelle à penser la continuité et la transversalité du recueil d’informations comme de l’accompagnement. Prévenir le filicide-suicide suppose donc de tenir ensemble la complexité psychique, la réalité sociale et les limites institutionnelles.


Cette recherche collective a été rédigée par Sid Abdellaoui, Carole Berrih, Catherine Blatier, Jérôme Ferrand, Bénédicte Fischer, Amandine Fort, Amélie Imbert, Sandrine Irachabal, Lila Krebs-Drouot, Isabelle Nahmani, Laura Sauerbach et Virginie Scolan.


* Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le 3114.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:20

Le sacrifice de l’Aïd-el-Kébir, entre transcendance et lien social

Djamel Bentrar, Chercheur associé au CETAPS, Université de Rouen Normandie

Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?
Texte intégral (1841 mots)

Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-el-Kébir – ou Aïd-al-Adha – est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?


Dans Crainte et Tremblement, le philosophe danois fondateur de l’existentialisme Soren Kierkegaard, dont se réclame deux siècles plus tard le philosophe français Jean-Paul Sartre, interroge le concept de « suspension téléologique de l’éthique » accompagnée d’un « saut dans la foi » dans l’acte du sacrifice d’Abraham qui devait choisir entre son devoir religieux absolu envers Dieu et la loi morale universelle (ne pas tuer son fils : Ismäl selon le Coran et Isaac selon les autres religions). Là où la raison voit un geste insensé, le patriarche inaugure une sphère où la confiance absolue en Dieu redéfinit l’existence.

C’est dans cette optique qu’il faut considérer l’acte mimétique des musulmans durant l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir. Cette « Grande Fête », qui marque chaque année l’acmé du calendrier lunaire hégirien, fixée cette année 2026 au 27 mai, et l’Aïd-al-Fitr, qui suit le mois du jeûne de ramadan, constituent les deux seules fêtes religieuses musulmanes.

L’Aïd-el-Kébir s’étend sur trois jours et commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par le sacrifice d’un animal (ovin) dont une partie est partagée avec les nécessiteux. Ce rituel est avant tout un grand moment de rassemblement familial, de prière et de solidarité qui réunit aujourd’hui plus de 2 milliards de croyants dans le monde et environ 5 à 6 millions en France.

Portée par la croissance démographique globale, cette célébration est de plus en plus fêtée à l’échelle internationale, tandis que, en France, elle s’inscrit de manière de plus en plus visible et structurée dans le paysage social au fil des ans. Dès lors, comment ce rite, loin d’être une simple réminiscence archaïque, articule-t-il aujourd’hui des enjeux symboliques profonds et des enjeux de cohésion sociale ?

La dimension symbolique : la proximité par le don

Le terme « Adha » renvoie au sacrifice, mais c’est le concept de « Qurban », ou sacrifice/don, qui en éclaire la métaphysique. Comme le souligne l’historien Dominique Sourdel dans son analyse des piliers de la foi, le rite ne vise pas une satisfaction matérielle de la divinité – le Coran précisant que ni la chair ni le sang n’atteignent Dieu – mais bien la piété du croyant (Sourate 22, verset 37).

Symboliquement, l’acte de sacrifier une bête est une mise en scène du renoncement à l’ego qui traduit un « renoncement pulsionnel » au sens du psychanalyste Sigmund Freud ou de renoncement à la « rivalité mimétique » au sens de l’anthropologue et historien René Girard. Selon le penseur Mohammed Arkoun, le sacrifice est une rupture avec « l’idolâtrie de soi ». Ainsi, en immolant ce que l’être humain possède de plus précieux en contexte pastoral – le bétail –, le fidèle rejoue la soumission d’Ibrahim (Abraham) et reproduit le geste symbolique et religieux de la soumission absolue à la divinité.

C’est une pédagogie du détachement : l’animal sacrifié devient le substitut de nos propres vanités terrestres et de nos attachements égoïstes, dont on accepte de se défaire symboliquement lors du rituel. Comme le rappelle l’imam Tareq Oubrou, le rituel est une « spiritualité en acte » où l’égorgement n’est pas une fin, mais le passage obligé vers une proximité (qurb) renouvelée avec le Créateur.

À cela s’ajoute une dimension éducative souvent soulignée par les théologiens contemporains : le Qurban rappelle que la foi ne se limite pas à des convictions intérieures, mais s’incarne dans des gestes concrets et visibles. Le sacrifice devient alors un exercice de sincérité, où l’intention prime sur la matérialité de l’offrande. Il marque un moment de gratitude, en reconnaissant que ce que l’on possède n’est jamais totalement à soi. En ce sens, le rite agit comme un rappel annuel de la responsabilité morale du croyant envers Dieu, mais aussi envers la société.

La dimension sociale : une économie de l’altérité

Au-delà de la verticalité spirituelle, l’Aïd-al-Adha est une machine à produire de l’horizontalité sociale. La règle du tiers, évoquée dans les sources classiques et contemporaines, impose une répartition rigoureuse : un tiers pour la famille, un tiers pour les amis et les voisins et un tiers pour les indigents.

Cette pratique hautement symbolique transforme le sacrifice en un outil de redistribution économique. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette fête est le seul moment de l’année où les protéines carnées sont accessibles aux plus pauvres. Il s’agit d’une « solidarité organique » qui dépasse la simple charité : c’est un droit pour le receveur et un devoir pour le donateur.

Les musulmans fêtent l’Aïd-el-Kébir à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), en 2023.

Cette dimension collective renforce l’appartenance à l’Oumma (communauté musulmane), brisant les hiérarchies de classe. Le repas partagé devient l’espace d’une égalité retrouvée, où la consommation de la viande sacralisée scelle un pacte de paix et de reconnaissance mutuelle entre les membres de la cité. Cette redistribution ritualisée crée un moment d’interdépendance assumée : chacun devient responsable du bien-être de l’autre.

En effet, dans un monde où l’individualisme progresse, cette fête rappelle la centralité du « lien social » et la nécessité de maintenir des réseaux de solidarité. Le geste du don, répété chaque année, façonne une mémoire collective du partage. Il réaffirme que la cohésion d’une communauté ne repose pas seulement sur des croyances communes, mais aussi sur des actes concrets de fraternité.

La dimension mimétique : canaliser la violence humaine

Cette fête recouvre aussi une dimension symbolique forte. Sur le plan anthropologique, c’est l’occasion de gérer des pulsions qui traversent la société ou ce que René Girard nommait « la violence fondatrice ». Le sacrifice de l’Aïd fonctionne comme un puissant régulateur de cette agressivité sociale.

En sacrifiant « au nom de Dieu », le fidèle reconnaît que le droit de vie et de mort ne lui appartient pas. Le sang versé de l’animal est le prix payé pour que le sang humain ne coule pas. Le rite empêche la vengeance privée et la dispersion de la violence dans le corps social.

C’est une catharsis collective qui transforme un potentiel chaos en une célébration ordonnée de la vie. Cette fonction apaisante du rite est d’autant plus importante dans des sociétés où les tensions sociales peuvent s’accumuler silencieusement. Le sacrifice agit alors comme un mécanisme de décharge contrôlée, ce qui permet de réaffirmer les limites éthiques et la primauté du droit. Il rappelle que la violence, pour être contenue, doit être symbolisée et ritualisée. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir participe à la stabilité du groupe en transformant une pulsion brute en un acte porteur de sens.

Un moment de recentrement

L’importance de l’Aïd-el-Kébir pour tout musulman réside donc dans cette triple réconciliation : avec Dieu par la piété, avec l’autre par le partage, et avec soi-même par la maîtrise de ses pulsions. Comme le souligne la pensée réformiste actuelle, notamment chez Tareq Oubrou, le défi est aujourd’hui de conserver l’esprit de ce sacrifice – le don de soi – dans des contextes urbains et mondialisés où la matérialité du rite doit parfois s’adapter à de nouvelles exigences éthiques et environnementales. Elle reste, par essence, la fête de la gratitude et du renouveau de l’alliance.

Dans cette perspective, au-delà de sa dimension purement rituelle, l’Aïd-el-Kébir, ou Aïd-al-Adha, agit comme un puissant vecteur de recentrement identitaire et culturel, dont les dynamiques mettent en exergue un clivage générationnel. Pour les générations les plus âgées (les seniors), cette fête est principalement vécue à travers le prisme de la tradition et de la continuité mémorielle liée au pays d’origine. À l’inverse, on observe chez les plus jeunes une tendance à une ferveur religieuse accrue, où l’Aïd est investi comme un marqueur d’affirmation spirituelle et de visibilité dans l’espace public français.

Dans un monde traversé par l’accélération et la fragmentation, cette fête religieuse offre un espace de ralentissement symbolique. Elle réaffirme que la cohésion d’une communauté se nourrit autant de gestes rituels que d’intentions morales. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir demeure un repère identitaire et éthique, capable de relier tradition et modernité.

The Conversation

Djamel Bentrar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.05.2026 à 12:29

Affaire Sarkozy : faut-il repenser l’infraction d’association de malfaiteurs ?

Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre

Que recouvre l’infraction d’« association de malfaiteurs » ? Comment est-elle apparue dans la loi française ? A-t-elle sa place dans un État de droit démocratique ?
Texte intégral (1865 mots)

Nicolas Sarkozy a été condamné en septembre 2025, en première instance, à cinq ans de prison ferme pour « association de malfaiteurs » dans le cadre des soupçons de financement de sa campagne présidentielle de 2007 par la Libye. L’ex-chef de l’État a fait appel de cette décision (à la suite de laquelle il avait passé vingt jours très médiatisés en prison). Ce second procès est en cours, Nicolas Sarkozy reste, entre autres, accusé d’être l’« instigateur » d’une association de malfaiteurs. Au-delà de la gravité des faits reprochés dans cette affaire, que recouvre cette infraction ? Comment est-elle apparue dans la loi française ? A-t-elle sa place dans un État de droit démocratique ?


Comme ce fut le cas en première instance, la poursuite de Nicolas Sarkozy du chef d’association de malfaiteurs en vue de la conclusion d’un pacte de corruption est au cœur de l’accusation formée à son encontre. Comme à l’autonome dernier, ses défenseurs affirment que cette accusation ne reposerait que sur l’existence de relations ou d’amitiés préexistantes, sans la preuve d’un acte matériel de corruption pouvant être reproché à l’ancien locataire de l’Élysée.

D’une certaine façon, ses défenseurs ont raison.

Le délit d’association de malfaiteurs permet d’engager la responsabilité pénale d’une personne sans avoir à établir son implication directe dans la réalisation du crime projeté par l’association : il suffit de démontrer sa participation à l’entente formée à cette fin. Une forme de répression qui, pas plus que l’exécution provisoire d’une condamnation pénale, n’est réservée aux classes dirigeantes. Mais une forme de répression qui, il est vrai, interroge du point de vue des exigences de l’État de droit démocratique.

Un délit créé en réaction autoritaire à la Révolution

Au fondement de l’ordre pénal libéral et républicain proclamé en 1789, il y a en effet la volonté – dans une société désormais fondée sur le primat de la liberté individuelle – de prémunir l’individu de toute forme d’arbitraire des pouvoirs publics. Une protection qui suppose notamment que l’on ne puisse être mis en cause qu’en raison de son propre fait – et non celui d’autrui – et d’actes matériels, non de simples intentions, réelles ou supposées.

Or, en son principe même, le délit d’association de malfaiteurs vient, au moins indirectement, remettre en cause ces garanties. Son introduction dans le Code pénal de 1810 est d’ailleurs l’une des manifestations de la réaction autoritaire aux acquis de la Révolution qui caractérise, pour partie, le Premier Empire. En permettant de retenir la responsabilité pénale de personnes du seul fait de « l’organisation de bandes ou de correspondance entre elles », l’article 266 du Code pénal napoléonien permet ainsi de réprimer une personne aux seuls motifs de son association avec d’autres et aux desseins criminels qu’on leur prête.

Instituée pour lutter contre les « brigands » qui sévissaient à la fin du XVIIIᵉ siècle, cette incrimination va toutefois assez rapidement tomber en désuétude.

En réalité, c’est à la fin du siècle suivant que se forge l’acception contemporaine de l’association de malfaiteurs, qui constitue l’un des outils répressifs adoptés pour lutter contre un mouvement anarchiste alors en plein essor et dont l’action parfois violente va servir de motif à une répression débridée.

En décembre 1893 et juillet 1894, trois lois, bientôt qualifiées de « scélérates », sont adoptées dans le but explicite de donner le maximum de latitude au pouvoir répressif face aux menées anarchistes. Promulguée le 18 décembre 1893, c’est la deuxième qui introduit le délit d’association de malfaiteurs dans sa forme actuelle, la définissant comme « tout groupement formé ou entente établie en vue de la préparation » d’une infraction.

Transposé dans le Code pénal en 1981, ce délit verra son champ d’application étendu en 1994 puis à nouveau en 2001 : ne ciblant initialement que les associations formées en vue de la préparation d’un crime, il vise aujourd’hui toute préparation collective d’un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement. En 1996, le législateur introduit parallèlement l’infraction d’association de malfaiteurs terroriste, dont les éléments constitutifs sont les mêmes, la spécificité ne tenant qu’à la nature du projet criminel.

Un risque arbitraire fort

Dès l’origine, ces éléments constitutifs sont rédigés de façon particulièrement large, pour ne pas dire extensive. Ceci favorise une répression tendanciellement arbitraire, en ce qu’elle permet de condamner des personnes non en raison de leur fait personnel, non en raison d’un acte matériel consommé, mais en raison de leur seule association avec des individus impliqués dans la préparation d’un projet délictueux.

La Cour de cassation considère ainsi la responsabilité pénale de la personne engagée par sa seule présence au lieu de réunion habituel d’une organisation criminelle ou sa seule participation à une discussion. En outre, le fait que la personne ignore la nature du projet criminel préparé – voire que ce dernier ne soit pas précisément défini – n’empêche pas de caractériser le délit d’association de malfaiteurs. En d’autres termes, il suffit de fréquenter, fut-ce ponctuellement, des personnes envisageant la réalisation d’une infraction, pour être soi-même mis en cause.

Ce risque d’arbitraire est encore plus exacerbé en matière terroriste. Le propre de cette qualification est en effet de présenter un caractère foncièrement subjectif. Aux termes de l’article 421-1 du Code pénal, un crime ou un délit terroriste est en réalité une infraction de droit commun – tel un meurtre, un enlèvement ou encore des destructions par incendie – mais qui se trouve « en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Une définition qui offre aux autorités répressives une marge d’appréciation considérable.

Définir ce qui trouble gravement l’ordre public implique déjà une approche nécessairement subjective, dépendant de la sensibilité relative des pouvoirs publics – et des médias – à tel ou tel fait criminel.

Mais déterminer si la personne avait également l’intention spécifique d’intimider ou de terroriser autrui par son geste, ouvre inévitablement sur l’arbitraire, a fortiori lorsqu’on se situe au stade des actes préparatoires. On constate ainsi que le recours à l’incrimination d’association de malfaiteurs terroriste permet de mettre en cause des personnes n’ayant aucune implication dans la préparation d’un quelconque projet d’attentat, mais au seul motif de leur adhésion réelle ou supposée à une idéologie perçue comme encourageant la criminalité terroriste (fréquentation d’un lieu de culte où sont tenus des propos belliqueux, liens amicaux avec une personne décrite comme « radicalisée »…). Une fuite en avant répressive qui, en outre, ne fait qu’amenuiser l’efficacité bien comprise de la lutte contre la délinquance.

L’expérience nous enseigne en effet que moins les critères de mise en cause sont précis, plus la répression manque sa cible. Les perquisitions menées sous couvert de l’état d’urgence déclaré en novembre 2015 pour lutter contre la criminalité terroriste, qui pouvaient être ordonnées sans autre critère que l’existence d’une « menace pour l’ordre public », ont permis de mettre en évidence des infractions terroristes dans moins de 1 % des cas et sans jamais permettre de déjouer un projet d’attentat imminent.

Pour une définition plus précise de l’association de malfaiteurs

Pour autant, l’association de malfaiteurs peut aussi être utilisée pour sanctionner – et ainsi prévenir – de véritables projets criminels avant qu’ils ne soient mis à exécution, notamment en matière terroriste.

Mais si l’on veut que l’action des services répressifs cesse de se disperser pour se concentrer sur ces seuls faits, il est nécessaire de définir de façon beaucoup plus stricte l’incrimination de la préparation d’un acte délictueux. D’une part, en la circonscrivant à une liste limitative d’infractions, en privilégiant bien sûr les plus graves d’entre elles (homicides, criminalité organisée…). D’autre part, en ciblant non les relations de la personne, mais uniquement la commission d’actes préparatoires objectivables (acquisition ou confection d’armes ou d’explosifs, transactions financières, actes de repérage…).

Ainsi pourrait se mettre en place une réponse pénale qui, en se conformant davantage aux exigences de l’État de droit démocratique, n’en serait que plus efficace.

The Conversation

Vincent Sizaire est magistrat

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21.05.2026 à 15:45

« L’immigration est une composante centrale de la société française »

Cris Beauchemin, Chercheur, Directeur délégué à la valorisation, Ined (Institut national d'études démographiques)

L’enquête « Trajectoires et Origines 2 (TeO2) » permet de mieux documenter la place de l’immigration dans la société française ainsi que les trajectoire des immigrés et de leurs descendants.
Texte intégral (3144 mots)

Quels sont les parcours des personnes immigrées et de leurs descendants en France ? Quelles discriminations ressenties ? Plus largement, quelle est la place de l’immigration dans la société française ? Pour répondre à quelques-unes de ces questions, l’Institut national d’études démographique (Ined) et l’Insee ont mené l’enquête « Trajectoires et Origines 2 »), inédite par son ampleur. Un ouvrage collectif issu de cette enquête menée en 2019-2021, à rebours de certaines idées reçues sur l’immigration, vient de sortir aux Éditions de l’Ined. Entretien avec Cris Beauchemin, qui a codirigé l'ouvrage.


The Conversation : Quels sont les objectifs de cette enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2) et quelle méthodologie avez-vous mise en place pour les atteindre ?

Cris Beauchemin : Le but était de dresser un tableau aussi complet que possible de la position des immigrés et de leurs descendants dans la société française. Notre principal instrument : la réalisation d’une nouvelle enquête avec l’Insee, qui renouvelle celle réalisée dix ans avant, TeO1, sur un nouvel échantillon. C’est une enquête unique par son ampleur, portant sur plus de 27 000 personnes, âgées de 18 à 59 ans, qui ont répondu aux enquêteurs de l’Insee lors d’entretiens durant souvent plus d’une heure.

La collecte, longue, a duré de juillet 2019 à janvier 2021. Cette enquête comporte deux particularités par rapport aux enquêtes classiques de statistique publique. La première est d’être multi-thématique – portant sur l’emploi, le logement, la famille, la santé, les discriminations, les pratiques culturelles, politiques, et religieuses, etc. ce qui fait sa grande richesse. La deuxième est que les immigrés et leurs descendants sont surreprésentés dans l’échantillon afin d’offrir des effectifs suffisants pour pouvoir faire des analyses en fonction des différentes origines.

Enfin, nouveauté de TeO2 par rapport à TeO1, cette enquête permet d’identifier et d’étudier la troisième génération, celle qui a au moins un grand-parent immigré. En raison de l’histoire de l’immigration, cette troisième génération est essentiellement composée de personnes d’origine européenne : nos enquêtés sont des adultes et leurs grands-parents immigrés sont nécessairement arrivés il y a plusieurs décennies, à une époque où la migration était essentiellement européenne.

Quelle contribution de l’immigration au peuplement de la France et quelle « photographie » TeO2 donne-t-elle des origines des Français ?

C. B. : Le principal résultat à retenir est que si l’on additionne les immigrés, les descendants de deuxième génération (ayant au moins un parent immigré) et la troisème génération (ayant au moins un grand-parent immigré), un tiers des Français a un lien direct avec l’immigration. Plus précisément, parmi les 18-59 ans, 13 % sont immigrés et, respectivement, 11 % et 10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré.

Si on ajoute les personnes en couple avec une personne immigrée ou un enfant d’immigré(s), 41 % des individus ont un lien familial fort à l’immigration, soit par ascendance, soit par alliance. L’immigration est donc une composante centrale de la société française. Elle s’y fond au fil des générations par le biais des unions. Parmi les enfants d’immigrés, un sur deux a un parent de la population majoritaire (c’est-à-dire ni immigré ni enfant d’immigré). Quant aux petits-enfants d’immigrés, 95 % ont au moins un grand-parent qui n’est pas immigré.

Dans une perspective historique, quelle évolution est observée dans la composition de l’immigration en France ?

C. B. : La part des immigrés dans la population a augmenté – ce sont les recensements qui nous renseignent sur le sujet –, notamment depuis le début des années 2000.

Fourni par l'auteur

Mais ce qui a surtout évolué, c’est la composition de la population immigrée. L’immigration procède par « vagues », ce que montre très bien un graphique de notre premier chapitre (voir ci-contre).

Principalement européenne avant 1960, l’immigration s’est peu à peu diversifiée. Les « vagues » se succèdent : le haut de la « vague » d’arrivée des Belges se situe avant 1900, ils ont été suivis par les Italiens et les Polonais au milieu du XXᵉ siècle, puis par les Espagnols et les Portugais dans les années 1970. L’immigration non-européenne s’est développée seulement à partir des années 1960, d’abord avec les Algériens. Sont ensuite venus les Marocains, les Tunisiens, les Turcs, les Subsahariens et les Asiatiques, surtout depuis les années 2000.

L’inquiétude de certains discours actuels qui relaient l’idée que l’immigration non européenne suivrait une progression inédite dans l’histoire de l’immigration n’est pas fondée. Certes, le graphique montre bien que l’immigration en provenance d’Afrique subsaharienne est en augmentation, mais – alors que la courbe cumule les originaires de tout le continent – elle n’atteint pas le niveau des seuls Italiens au milieu du XXᵉ siècle.

Reste que, aujourd’hui, l’immigration est très diversifiée. Parmi les 18-59 ans, d’après les résultats de TeO2, les immigrés européens sont minoritaires (28 %). Le Maghreb représente un tiers des immigrés, les Subsahariens, environ 20 %, l’Asie, 16 %.

Que dit TeO2 des positions sociales et des pratiques culturelles des personnes immigrées et de leurs descendants ? Observe-t-on une égalisation progressive, une homogénéisation des positions sociales et des pratiques culturelles entre les descendants d’immigrés et ce que vous appelez la « population majoritaire » c’est-à-dire les personnes ni immigrées ni enfants d’au moins un immigré ?

C. B. : Le grand résultat de l’enquête est précisément qu’il y a un hiatus entre l’intégration socioéconomique et l’intégration socioculturelle. Alors que des difficultés d’accès à l’emploi notamment persistent d’une génération à l’autre, on observe une nette convergence vers la population majoritaire sur une grande variété d’indicateurs socioculturels, comme les pratiques linguistiques (le fait de parler le français à la maison avec ses enfants), les pratiques de fécondité ou les normes sociales (par exemple sur le travail des femmes ou la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité ou de l’avortement).

Fourni par l'auteur

Ainsi, en génération deux et trois, on arrive à des positions qui sont très similaires à celles de la population majoritaire. On l’observe bien avec les réponses données à la question « En pensant à votre histoire, votre culture familiale et votre identité, de quelle(s) origine(s) vous considérez-vous ? ». Les secondes générations qui ne s’identifient pas à la France ne sont pas plus nombreuses que les personnes de la population majoritaire.

Vous évoquez une « identité à traits d’union », qu’entendez-vous par là ?

C. B. : C’est l’idée que les immigrés et que leurs enfants n’abandonnent pas leur bagage socioculturel, mais qu’ils le combinent à de nouvelles pratiques et de nouveaux sentiments d’appartenance qu’ils adoptent dans l’environnement français qui, lui-même, est divers. On retrouve cette « identité à traits d’union » dans le fait que les immigrés et leurs descendants s’identifient souvent à la fois à leur pays et à la France. C’est le cas de 17 % des immigrés (en plus des 15 % qui ne s’identifient qu’à la France) et de 33 % de leurs enfants (en plus des 39 % pour la France seule).

Et cette homogénéisation observée en matière de valeurs ne se retrouve donc pas au plan socioéconomique ?

C. B. : Les résultats sont nuancés. Ils sont positifs quand on compare les positions sociales des immigrés et de leurs enfants. Les mobilités sociales ascendantes sont plus fréquentes dans les familles immigrées que dans la population majoritaire, parce que les parents sont souvent de position sociale assez modeste.

Du point de vue de l’éducation, le tableau est aussi assez positif. Les personnes de la deuxième génération, dans leur ensemble, parviennent à des niveaux d’éducation très proches de la population majoritaire (la proportion des femmes ayant au moins un bac + 3 est de 26 % pour les majoritaires et de 27 % pour les filles d’immigrés), même s’il existe des inégalités selon l’origine. Selon le stéréotype bien connu, les Asiatiques, par exemple, performent et sont hyperdiplômés par rapport à la moyenne (48 % des femmes ont un au moins un bac + 3). Mais ce qu’on dit beaucoup moins et qui est nouveau par rapport à Teo1, c’est que les personnes de deuxième génération d’origine subsaharienne sont aussi plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que la population majoritaire. C’est davantage qu’en population majoritaire, aussi bien chez les femmes (32 % contre 26 %) que chez les hommes (27 % contre 23 %).

D’ailleurs, sur l’éducation, un autre élément que l’on retrouve dans l’enquête, qui va sans doute à l’encontre des idées reçues, est que les primo-arrivants sont beaucoup plus diplômés que par le passé. Pouvez-vous nous détailler ce résultat ?

C. B. : En effet. Parmi les immigrés arrivés avant 1989, seuls 29 % avaient atteint l’enseignement supérieur avant d’entrer en France. Pour ceux arrivés après 2009, la proportion est à 53 % ! Cela ne veut pas dire que tous les immigrés sont extrêmement diplômés : par rapport à la population majoritaire, ils sont à la fois plus fréquemment sans diplôme et aussi plus souvent plus diplômés. Typiquement, les hommes subsahariens de première génération sont plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que les hommes de la population majoritaire (35 % contre 23 %).

Et donc, pour revenir aux inégalités observées au plan socioéconomique ?

C. B. : Elles sont flagrantes sur le marché de l’emploi. Toutes choses égales par ailleurs, on observe un surchômage très important chez les minorités visibles, notamment les originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Par exemple, les immigrés d’origine maghrébine ont un risque de chômage augmenté de + 6,2 points de pourcentage par rapport aux hommes de la population majoritaire qui ont des profils comparables. Et l’écart est de +11,7 points pour les femmes. Chez les descendants, qui ont pourtant grandi en France, les écarts persistent. Et des pénalités salariales sont aussi observées. Ces écarts étaient déjà observés dans TeO1. La situation ne s’est pas améliorée.

Cela s’explique essentiellement par la persistances des discriminations. Le chapitre 11 montre qu’il y a une corrélation très forte entre les situations de désavantage sur le marché de l’emploi et les déclarations de discrimination des enquêtés. Cela corrobore les études fondées sur d’autres méthodes de mesure des discrimination, comme des testings (méthode utilisée pour détecter et prouver des discriminations, NDLR) par exemple, mis en place sur le marché de l’emploi ou sur le marché du logement.

Vos résultats montrent globalement une augmentation des discriminations. Comment l’expliquer ?

C. B. : L’ouvrage comporte un chapitre sur les expériences de discrimination et de racisme. Tous motifs confondus (origine, sexe, handicap et autres motifs officiels de discrimination qui peuvent justifier un recours auprès de la défenseure des droits), les discriminations ont en effet nettement progressé entre TeO1 et TeO2. C’est un résultat qui s’explique essentiellement par le surcroît de déclarations de sexisme dans un contexte post #MeToo.

Dans l’enquête figurent aussi des questions sur l’expérience du racisme. Il n’a pas augmenté parmi les minorités les plus visibles, parce qu’il a déjà atteint depuis longtemps des niveaux très élevés : dans TeO2, 36 % parmi les immigrés d’Afrique subsaharienne et 50 % parmi leurs descendants. Chez les ultramarins, la proportion est de 39 % en première génération, 47 % en deuxième génération.

Il y a une augmentation des déclarations de racisme et de discrimination entre la première et la deuxième génération. C’est un phénomène bien connu qu’on appelle le paradoxe de l’intégration. Les personnes de deuxième génération sont nées en France, ont été socialisées en France, sont allées à l’école en France ; elles ont en conséquence plus d’exigences à l’égard du modèle républicain que les premières générations et une plus grande sensibilité qui les conduit à déclarer des faits racistes ou discriminatoires quand elles les subissent.

Quelles pistes de recherche sont à explorer à la suite de l’enquête TeO2 ?

C. B. : La question majeure va de nouveau tourner autour du hiatus entre l’intégration socioculturelle et l’intégration socioéconomique. Idéalement, si on croit au modèle républicain, on voudrait ne plus relever d’inégalités et de discriminations selon l’origine ou l’apparence. La question pour TeO3 sera de déterminer si la société a progressé de ce point de vue-là ou bien si les pénalités socioéconomiques continuent à se transmettre d’une génération à l’autre.


Propos recueillis par Françoise Marmouyet.


L’enquête TeO2 a été rendue possible par le soutien financier de nombreuses institutions, outre l’Insee et l’Ined : le commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), la CNAF, la Défenseure des droits, la Dilcrah, le département des statistiques, des études et de la documentation (DSED) du ministère de l’intérieur, le DEPS du ministère de la culture, la Dares du ministère du travail, l’Injep, le secrétariat d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, France Stratégie et Progedo.

The Conversation

Cris Beauchemin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.05.2026 à 15:50

L’honneur et la vertu chez Aristote et les samouraïs

Kenneth Andrew Andres Leonardo, Postdoctoral Fellow and Visiting Assistant Professor of Government, Hamilton College

Le philosophe grec Aristote et le moine japonais Tsunetomo se sont penchés sur ce que signifie mener une vie vertueuse et sur les dangers liés à la quête d’honneurs.
Texte intégral (2955 mots)
*Guerrier chevauchant un cheval noir au bord de la mer*, Utagawa Hiroshige (1797–1858), Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis). Wikimédia, CC BY

À des siècles d’écart, le philosophe grec Aristote (384-322 avant notre ère) et le moine japonais Tsunetomo (1659-1719), l’un des inspirateurs du « bushidō » (la voie du guerrier), ont cherché à définir ce qu’est une vie vertueuse en analysant les dangers liés à la quête des honneurs.


Pete Hegseth, secrétaire à la défense du gouvernement Trump, a mis l’accent sur ce qu’il appelle l’« éthique du guerrier », et on observe, aux États-Unis, un regain d’intérêt pour la « culture de la guerre ».

Le débat autour de ces concepts remonte à des milliers d’années. Les penseurs se sont longtemps interrogés sur ce que signifie être un véritable « guerrier », ainsi que sur la juste place de l’honneur et de la vertu sur le chemin pour le devenir. J’étudie l’histoire de la pensée politique, où ces questions sont parfois débattues, mais je m’y suis aussi confronté dans ma propre pratique des arts martiaux. Au-delà de la brutalité sans but ou de la simple victoire, les pratiquants sérieux finissent par se tourner vers des principes plus élevés – même lorsque le désir de gloire est fort.

Souvent, « honneur » et « vertu » sont presque synonymes. Si vous agissez avec droiture, vous vous comportez « honorablement ». Si vous êtes moral, vous êtes « honorable ». Pourtant, la quête de l’honneur peut susciter non seulement les meilleurs comportements, mais aussi les pires.

Je suis fasciné par la manière dont deux penseurs célèbres se confrontent à ce paradoxe. Ce sont des maîtres ayant vécu à des siècles d’écart, aux antipodes l’un de l’autre : Aristote, le philosophe grec, et Yamamoto Tsunetomo, un samouraï japonais et prêtre bouddhiste.

Le « prix de la vertu »

À l’époque d’Homère, le poète grec auquel on attribue la composition de l’Iliade et de l’Odyssée vers le VIIIe siècle avant notre ère, « être bon » signifiait atteindre l’excellence dans le combat et les affaires militaires, ainsi que posséder richesse et statut social.

Selon le spécialiste des études classiques Arthur W. H. Adkins, les « vertus tranquilles » comme la justice, la prudence et la sagesse étaient considérées comme honorables, mais n’étaient pas nécessaires pour qu’une personne soit jugée bonne à cette époque.

Plusieurs siècles plus tard, cependant, ces vertus sont devenues centrales pour Socrate, Platon et Aristote – des penseurs grecs dont les idées sur le caractère continuent d’influencer la manière dont de nombreuses personnes, dans le monde académique comme en dehors, envisagent aujourd’hui l’éthique.

La compréhension de la vertu chez Aristote se reflète non seulement dans ses œuvres, mais aussi dans les actions de son élève présumé, Alexandre le Grand. Le roi de Macédoine est généralement considéré comme le plus grand commandant militaire de l’Antiquité, avec un empire qui s’étendait de la Grèce jusqu’à l’Inde. L’auteur grec Plutarque estimait que la philosophie avait fourni à Alexandre l’« équipement » nécessaire à sa campagne : des vertus telles que le courage, la modération, la grandeur d’âme et la compréhension.

Dans la perspective d’Aristote, l’honneur et la vertu semblent être des « biens » que les individus poursuivent dans leur quête du bonheur. Il distingue les biens extérieurs, comme l’honneur et la richesse ; les biens du corps, comme la santé ; et les biens de l’âme, comme la vertu.

Une statue en pierre blanche représentant la tête d’un homme barbu, avec les épaules enveloppées de plis de tissu
Copie romaine d’un buste d’Aristote, d’après un original en bronze du sculpteur grec Lysippe, qui vécut au IVᵉ siècle av. n. è. Musée national romain du palais Altemps/Jastrow/Wikimédia

Chaque vertu morale, comme le courage et la modération, façonne le caractère en maintenant de bonnes habitudes, selon Aristote. Dans l’ensemble, l’être humain vertueux est celui qui fait constamment les bons choix dans la vie – en évitant généralement les excès comme les insuffisances.

Un guerrier courageux, par exemple, agit parfois avec une certaine peur. Le véritable courage, écrit Aristote, consiste à faire ce qui est noble, comme défendre sa cité, même si cela conduit à une mort douloureuse. Les lâches fuient habituellement ce qui est pénible, tandis que celui qui agit « bravement » par excès de confiance est simplement téméraire. Selon Aristote, quelqu’un qui agit sous l’effet de la colère ou de la vengeance combat par passion, et non par courage.

Le problème est que les individus ont tendance à négliger la vertu au profit d’autres « biens » observe Aristote : des choses comme la richesse, la propriété, la réputation et le pouvoir. Pourtant, c’est la vertu elle-même qui permet de les acquérir. L’honneur, lorsqu’il est correctement attribué, est le « prix de la vertu ».

Cependant, le désir d’honneur peut être écrasant. Aristote le qualifie même de « plus grand des biens extérieurs ». Mais, prévient-il, nous ne devrions nous en soucier que lorsqu’il provient de personnes elles-mêmes vertueuses. Il identifie même deux vertus – la grandeur d’âme et l’ambition – qui représentent de bons moteurs dans la recherche de l’honneur.

Loyauté, même face à la mort

Deux mille ans plus tard, et à l’autre bout du monde, les samouraïs du Japon se sont eux aussi illustrés par leur attachement à l’honneur.

L’un d’eux était Yamamoto Tsunetomo – un serviteur de Nabeshima Mitsushige, un seigneur féodal du sud du Japon. Après la mort de son maître en 1700, Tsunetomo est devenu moine bouddhiste.

Les enseignements de Tsunetomo se trouvent dans le Hagakure-kikigaki, un recueil de conseils sur la manière dont un samouraï doit vivre. Aujourd’hui, ce texte est considéré comme l’un des discours les plus importants sur le bushidō, c’est-à-dire la voie du guerrier.

Le serment de samouraï de Tsunetomo comprenait les engagements suivants :

Je ne serai jamais en retard sur les autres dans la poursuite de la voie du guerrier.
Je serai toujours prêt à servir mon seigneur.
J’honorerai mes parents.
Je servirai avec compassion pour le bien des autres.

Peinture sur fond jaune représentant un homme en robes noires assis sur un tapis vert
Nabeshima Mitsushige, seigneur du XVIIᵉ siècle au service duquel s’était placé Yamamoto Tsunetomo. Collections du temple Kōden-ji via Wikimedia

Le chemin pour devenir samouraï exigeait de développer des habitudes permettant au guerrier de respecter ces serments. Avec le temps, ces habitudes constantes se transformaient en vertus, telles que la compassion et le courage.

Pour mériter l’honneur, les samouraïs étaient censés manifester ces vertus jusqu’à leur dernier souffle. Tsunetomo a déclaré de manière célèbre que « la voie du guerrier se trouve dans la mort ». La liberté et la capacité d’accomplir ses devoirs exigent de vivre comme un « cadavre », enseignait-il. Un guerrier incapable de se détacher de la vie et de la mort est inutile, tandis qu’« avec cet état d’esprit, tout exploit méritoire devient possible ».

Une mort courageuse faisait partie intégrante de l’accès à l’honneur. Si le seigneur mourait, le suicide rituel était considéré comme une expression honorable de loyauté – une extension de la règle générale selon laquelle le samouraï doit suivre son maître. De fait, il était honteux de devenir un « rōnin », c’est-à-dire un samouraï sans maître. Néanmoins, il était possible de se racheter et de revenir. Le seigneur Katsushige, ancien chef du domaine de Nabeshima, encourageait même cette expérience afin de véritablement comprendre comment se mettre au service des autres.

Grands caractères noirs en écriture asiatique sur une feuille gris-jaune
Les caractères japonais du terme bushidō, la « voie du guerrier ». Norbert Weber-Karatelehrer via Wikimedia, CC BY-SA

Le chemin vers la vertu peut ainsi passer par une période de déshonneur. Le « Hagakure » suggère que la crainte du déshonneur ne doit pas conduire un samouraï à suivre aveuglément les ordres de son seigneur. Dans certains cas, un serviteur pouvait corriger son maître comme signe de « loyauté magnifique ». Tsunetomo évoque l’exemple de Nakano Shōgen, qui apporta la paix après avoir persuadé son seigneur, Mitsushige, de s’excuser pour ne pas avoir témoigné le respect dû à certaines familles du clan.

Le Hagakure présente l’honneur comme un élément essentiel de la voie du guerrier. Mais la renommée et le pouvoir ne doivent être recherchés que sur un chemin conforme à la vertu – une vie en accord avec le serment fondamental du samouraï.

« Un samouraï qui ne recherche que la renommée et le pouvoir n’est pas un véritable vassal »,

selon le Hagakure.

« Mais, inversement, celui qui ne les recherche pas n’est pas davantage un véritable vassal. »

Aristote comme Tsunetomo concluent que l’honneur joue un rôle important dans la quête de la vertu, notamment comme première source de motivation.

Mais tous deux s’accordent également sur un point : l’honneur n’est pas une fin ultime. Pas plus que la vertu morale. En définitive, ils reconnaissent quelque chose de supérieur encore : la vérité divine.

Pour Aristote et Tsunetomo, il semble que la voie du guerrier s’oriente vers la philosophie plutôt que vers une puissance sans retenue et une guerre sans fin.

The Conversation

Kenneth Andrew Andres Leonardo worked on some of the research presented here under the direction of Dr. Alexander Bennett at Kansai University (Osaka, Japan) through their "Scholars from Overseas" program. Professor Leonardo is an Instructor in Kali Method under Guro Jason Cruz. He also currently trains in Gracie Jiu Jitsu under Sensei Erik Soderbergh and in Judo at Brown's School of Judo, Jujutsu, and Grappling. Previously, he studied Pangamot under Grandmaster Felix Pascua.

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19.05.2026 à 16:26

Audiovisuel public : le rapport Alloncle ignore la transformation de l’espace informationnel. Comment y répondre ?

Nathalie Sonnac, Professeure en sciences de l'information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas

Le rapport Alloncle dresse un diagnostic sévère sur l’audiovisuel public mais passe à côté de la transformation numérique qui redéfinit les conditions de l’information démocratique.
Texte intégral (2452 mots)

Le rapport Alloncle raisonne dans le cadre hérité du siècle dernier (chaînes, temps de parole, obligations éditoriales). Or, les plateformes numériques ont reconfiguré en profondeur l’espace informationnel. Comment penser le futur de l’audiovisuel public dans ce contexte inédit ?


Le très contesté rapport parlementaire sur l’audiovisuel public pose une question simple : comment réformer l’audiovisuel public français ? Après plusieurs mois d’auditions de députés, dirigeants de chaînes, journalistes, producteurs et régulateurs autour de trois thèmes (neutralité, fonctionnement et financement), il dresse un constat sévère : biais éditoriaux, manquements au pluralisme, gouvernance défaillante, coûts excessifs, organisation inefficiente. Sont proposés une rationalisation des chaînes, le renforcement des contrôles ainsi que des restructurations et économies massives.

L’un des problèmes de ce rapport est qu’il est déjà obsolète, car il s’est construit sur un angle mort. Il identifie certains dysfonctionnements internes mais demeure largement aveugle aux transformations systémiques qui redéfinissent aujourd’hui le rôle même de l’audiovisuel public. Il continue de raisonner dans un cadre largement hérité du XXe siècle : celui des chaînes, des temps de parole, des obligations éditoriales et du pluralisme des antennes. Or le centre de gravité du système informationnel s’est déplacé. Les acteurs qui structurent aujourd’hui massivement l’accès à l’information ne sont plus d’abord les chaînes de télévision ou les radios publiques, mais les grandes plateformes numériques qui organisent la visibilité des contenus, hiérarchisent les informations, orientent les flux d’attention et déterminent ce qui circule dans l’espace public.

Peut-on proposer une refonte globale de l’audiovisuel public sans prendre en considération les mutations profondes de l’espace informationnel ? La question n’est plus seulement : « Les médias respectent-ils leurs obligations ? » Elle devient : « Dans quelles conditions se forme désormais l’opinion publique ? »

L’économie de l’attention

C’est ici que l’analyse économique devient essentielle. Le rapport insiste beaucoup sur les coûts de l’audiovisuel public, mais beaucoup moins sur les modèles économiques qui transforment la circulation de l’information. Pourtant, c’est là que se joue une part décisive du problème démocratique.

Les plateformes numériques reposent sur des modèles fondés sur la captation de l’attention. Leur objectif n’est pas prioritairement de produire une information fiable ou pluraliste, mais de maximiser l’engagement : clics, réactions, commentaires, temps passé. Cette logique économique modifie profondément les incitations à produire de l’information. Elle favorise les contenus émotionnels, polarisants, simplifiés, spectaculaires, au détriment des formats plus complexes, nuancés ou coûteux à produire.

Dans ce nouvel environnement, les médias eux-mêmes se transforment sous contrainte. La compétition ne se joue plus seulement entre chaînes publiques et privées, mais entre tous les producteurs de contenus cherchant à capter une ressource devenue rare : l’attention disponible. L’information entre alors dans une économie de la visibilité dominée par la viralité.

Le rapport parlementaire évoque les réseaux sociaux, les nouveaux usages ou la fragmentation des audiences, mais ces éléments restent périphériques dans son raisonnement. Les plateformes apparaissent comme un simple contexte : elles sont pourtant devenues le cœur de l’écosystème informationnel.

Cette mutation change profondément la question du pluralisme. Pendant longtemps, le pluralisme consistait principalement à garantir une diversité de courants politiques et d’opinions dans les médias. Aujourd’hui, le problème est plus vaste. Ce qui est en jeu, ce n’est plus seulement qui parle, mais ce qui est rendu visible. Les algorithmes hiérarchisent les contenus selon leur capacité à retenir l’attention. Ils créent des effets de focalisation, d’amplification et parfois de radicalisation.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la montée des fake news, la polarisation du débat public ou encore la fatigue informationnelle. Le problème ne réside pas uniquement dans des erreurs journalistiques ou des biais éditoriaux, mais dans un environnement informationnel entier structuré par des logiques d’influence permanentes.

Nous ne sommes pas dans une démocratie privée de liberté. Nous sommes dans une démocratie où les conditions mêmes de formation de l’opinion sont transformées par des mécanismes économiques, techniques et algorithmiques largement invisibles : une démocratie sous influence.

Pourquoi l’information ne peut être abandonnée aux seules logiques de marché

Cette transformation fragilise les médias traditionnels et surtout remet en cause les conditions mêmes de production d’une information d’intérêt général.

L’information n’est pas un bien économique comme les autres. Sa valeur sociale dépasse largement sa valeur marchande. Une enquête longue, un reportage international, une couverture locale ou un travail de vérification produisent des effets collectifs qui excèdent leur rentabilité immédiate : compréhension du monde, participation civique, circulation de références communes, capacité à débattre démocratiquement.

Or le marché ne garantit pas spontanément la production de ces contenus. Les formats longs, coûteux, peu viraux ou faiblement monétisables sont précisément ceux que les logiques de plateformes tendent à marginaliser.

La concurrence n’est donc pas symétrique. Les médias de service public continuent d’assumer des missions de vérification, de couverture territoriale, de production culturelle ou d’investigation dans un environnement où les plateformes captent l’essentiel de la croissance publicitaire sans supporter les mêmes obligations.

L’audiovisuel public ne constitue donc pas seulement un acteur parmi d’autres du paysage médiatique. Il représente une infrastructure démocratique destinée à corriger les défaillances d’un marché qui, laissé à lui-même, ne produit ni pluralisme suffisant, ni information de qualité accessible à tous, ni espace public commun.

Quelles réformes concrètes pour adapter le service public audiovisuel ?

Reconnaître le rôle démocratique du service public ne signifie pas défendre le statu quo.

Le défi n’est pas seulement de corriger les dysfonctionnements, mais de lui donner les moyens d’affronter l’économie de l’attention et les nouvelles architectures numériques. L’audiovisuel public doit être réformé pour affronter cet environnement, non pour s’y effacer.

Une partie de sa fragilisation vient d’abord des hésitations et contradictions de l’État actionnaire lui-même. Depuis plusieurs années, les ressources publiques ont été fragilisées alors même qu’elles représentent l’essentiel du financement de France Télévisions. Le dernier rapport de la Cour des comptes évoque une forte dégradation des capitaux propres du groupe et une situation de trésorerie particulièrement préoccupante. La cause est identifiée : baisse programmée des dotations publiques, absence de visibilité durable et anticipation tardive de la gravité de la situation. Réformer un acteur aussi central sans sécuriser les conditions de son financement revient à fragiliser davantage un édifice déjà sous tension.

Mais les difficultés financières ne suffisent pas à tout expliquer. Le fonctionnement interne reste marqué par une organisation rigide : cartographie cloisonnée de 160 métiers qui rend la polyvalence difficile et complique l’évolution des compétences, progression salariale liée à l’ancienneté qui fait augmenter mécaniquement la masse salariale même lorsque les effectifs diminuent, ou encore existence de dispositions sociales héritées du passé (avantages en nature, régimes spécifiques, règles d’organisation) qui limitent les gains de productivité.

La gouvernance éclatée engendre des doublons de fonctions supports de l’ordre de 17 % selon le rapport de l’IGF ou l’adoption de réformes stratégiques de fond. C’est pourtant ce qu’ont fait la plupart des démocraties européennes (Belgique, Espagne, Royaume-Uni, Italie, Finlande ou Suisse) regroupant leurs services publics audiovisuels. C’est ce que recommande aussi la « Mission d’accompagnement à la constitution d’une holding France Médias », menée par l’ancienne directrice des antennes Radio France et de France Inter, Laurence Bloch en 2025.

De surcroît, l’audiovisuel public doit conquérir impérativement les publics jeunes et jouer un rôle central dans l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Arte a montré qu’un média public pouvait toucher un public jeune grâce à une stratégie numérique exigeante. Cela suppose des investissements massifs dans les formats courts, les contenus interactifs ou encore des outils de vérification en temps réel. Dans un espace informationnel saturé, polarisé et algorithmisé, la capacité des citoyens à distinguer un fait d’une opinion, à identifier une manipulation, à comprendre comment se fabrique l’information, est devenue une condition ordinaire de la citoyenneté.

En 2026, près de 41 % des Français déclaraient utiliser les réseaux sociaux, les influenceurs et les outils d’intelligence artificielle pour s’informer sur l’actualité politique. La question de l’éducation aux médias n’est peut plus être marginale, elle touche aux conditions de formation du jugement démocratique. L’engagement doit être structurel : un pôle dédié au sein de la holding, adossé à l’éducation nationale, en charge de produire des contenus pédagogiques, des outils de décryptage et de formations à destination de tous les publics, scolaires, adultes et seniors.

L’enjeu n’est pas seulement de préserver des chaînes ou des structures existantes, mais de maintenir, dans un paysage fragmenté par les algorithmes et polarisé par les chaînes d’opinion, un espace où le citoyen n’est pas réduit à un profil, à une cible ou à un consommateur d’émotions. La consommation des programmes de façon délinéarisée (en streaming) va s’installer comme la norme de la consommation des contenus audiovisuels. Une plateforme unique de l’ensemble des productions de l’audiovisuel public participerait d’un espace d’information commun. La réforme annoncée par la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, ce 12 mai « streaming first » est peut-être la première pierre de ce nouvel édifice.

Réformer l’audiovisuel public est un choix de société, celui de décider que la démocratie a besoin d’un espace d’information commun et qu’il est indispensable d’agir en conséquence.

Et c’est là l’une des ambiguïtés majeures du rapport Alloncle. Il déconstruit la légitimité d’un système, tout en affirmant qu’il faut le maintenir. Le milliard d’économies annoncé repose surtout sur une réduction du périmètre du service public (en termes d’offre, de coûts et d’organisation) avec le pari que cette contraction n’affectera pas ses missions. C’est un point fragile du raisonnement.

Affaiblir le service public : un risque démocratique

On ne protège pas une démocratie en affaiblissant ses digues. L’audiovisuel public est l’une d’elles : pas la seule, mais une digue essentielle qui organise l’accès de tous à une information qui se doit d’être vérifiée, indépendante des intérêts commerciaux et des pressions politiques.

Si l’audiovisuel public venait à disparaître, le marché ne comblerait pas le vide. Il le réorganiserait selon ses propres logiques. L’information deviendrait un produit entièrement soumis aux impératifs d’audience et de rentabilité. Les territoires les moins attractifs seraient les moins couverts. Les formats coûteux (enquêtes longues, reportages internationaux, présence de proximité) seraient les premiers sacrifiés. La polarisation progresserait. Et les citoyens les plus vulnérables à la désinformation seraient les plus exposés.

Cette hypothèse n’a rien d’abstrait. À un an d’une élection présidentielle, des forces politiques ont fait du démantèlement de l’audiovisuel public un objectif assumé. Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de remodeler l’espace informationnel sans avoir réellement à rendre des comptes sur les effets démocratiques de leurs algorithmes.

La disparition du service public audiovisuel ne serait pas un simple ajustement budgétaire. Elle constituerait un recul démocratique – silencieux, progressif, peut-être irréversible.


Nathalie Sonnac est l’autrice de Qui veut la peau de l’audiovisuel public ? aux éditions de l’Observatoire, 2026.

The Conversation

Nathalie Sonnac est aussi membre du Laboratoire de la République

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18.05.2026 à 12:37

Jeux d’argent : pourquoi on continue à parier dans les bars-tabacs malgré l’essor du jeu en ligne

Nicolas Brun, Doctorant, Université Sorbonne Paris Nord; Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels font de la résistance. Car jouer s’inscrit dans un ensemble plus vaste de sociabilités.
Texte intégral (3275 mots)

Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels, dans les commerces de proximité, restent des vitrines stratégiques pour les opérateurs. Ce sont aussi des espaces de rencontre importants pour les joueurs eux-mêmes. Car le fait de jouer ne s’arrête pas au pari ou au jeu à gratter mais s’inscrit dans des lieux et une sociabilité générale. Explications.


Le Loto a 50 ans ! Commercialisé pour la première fois en mai 1976 par la Loterie nationale (aujourd’hui FDJ United), le Loto amorce à l’époque le début du renouveau pour les jeux de loterie en France.

Un demi-siècle plus tard, à l’heure de la numérisation croissante des pratiques dans la société, 27 % du produit brut mondial des jeux et 18,5 % de celui réalisé en France se font en ligne. Il est aujourd’hui possible de jouer en quelques secondes, depuis son téléphone, sans contrainte particulière de lieu ni de temporalité.

Dans ce contexte, comment expliquer la persistance des points de vente physiques dans l’organisation du marché des jeux d’argent en France ? Pourquoi est-ce qu’à l’heure du numérique FDJ United continue de disposer du premier réseau commercial de France, avec près de 29 000 commerces partenaires ?

Un levier de visibilité publicitaire

Le réseau physique de la Française des jeux (FDJ) a tout d’abord un poids économique considérable dans les résultats du groupe, puisque, en 2025, 93 % du produit brut des jeux réalisé en France (calcul à partir des données présentées dans les documents financiers de FDJ United), transite encore par ces points de vente. Malgré un réseau moins dense (environ 14 000 points de vente), le constat est similaire pour l’opérateur de paris hippique, le Pari mutuel urbain (PMU).

Mais ce poids économique ne peut être compris indépendamment des stratégies d’implantation mises en œuvre par les opérateurs et des choix de la puissance publique. En effet, dans un marché aussi régulé que le marché des jeux d’argent, ceux-ci « ne sont censés exister que là où ils sont expressément admis ».

La fabrique et le maintien d’un réseau de points de vente ne résultent ainsi pas d’une simple logique de diffusion commerciale uniforme : il est construit de manière ciblée, en fonction des quartiers souvent populaires et défavorisés (Figure 1), des flux de population et des espaces de forte fréquentation.

Figure 1 : La présence du PMU dans l’agglomération parisienne en rapport avec la population vivant sous le seuil de pauvreté. Nicolas Brun, 2022, Fourni par l'auteur

Dans cette perspective, le choix des emplacements n’est jamais sans conséquences. Il s’agit d’une véritable politique de l’offre, qui vise à maximiser les occasions de contact entre les publics ciblés et les espaces de vente des produits de jeu.

Image 1 : Tabac-Presse affichant fièrement « ICI, un gagnant à 200 000 euros ». Nicolas Brun, Besançon (Doubs), 8 mai 2026, Fourni par l'auteur

Les points de vente constituent également des vitrines et des rappels de ce qu’il est possible de gagner en jouant (Image 1). Implantés principalement dans des commerces de proximité (bars-PMU, tabacs-presse), les opérateurs de jeux cherchent à être proches des gens et de leurs habitudes. En parallèle, la visibilité du jeu est de plus en plus marquée dans les rues et transports en commun à travers les campagnes publicitaires (Image 2).

Image 2 : De gauche à droite, publicité Winamax à Paris, publicité Unibet à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), publicité Parions Sport en ligne à Stains (Seine-Saint-Denis). Publicité Betclic projetée simultanément sur deux écrans à la gare de Toulouse-Matabiau (Haute-Garonne). Nicolas Brun, 2025, Fourni par l'auteur

De plus, la pluriactivité des espaces de jeu en France favorise la venue d’une clientèle variée, qui se retrouve alors fortement sollicitée par des messages et des incitations à jouer. Voir le montant de la prochaine cagnotte et des gains réalisés dans ce point de vente, passer devant le présentoir des jeux à gratter (Image 3), devoir ajouter une grille de Loto pour pouvoir payer ses cigarettes avec la carte bancaire sont autant de situations qui facilitent le jeu et incitent à la consommation.

Jouer comme support de sociabilité

Pour essayer de comprendre la place des points de vente dans la pratique du jeu, il faut toutefois dépasser la lecture réductrice qui consisterait à penser que l’on ne joue que dans l’attente très hypothétique de gagner le « gros lot ».

Certes, l’espoir d’un gain financier reste le moteur principal des joueurs. L’imaginaire du jackpot, savamment entretenu par les « Big Gambling », permet de rêver à une vie meilleure. Mais, cette promesse qui n’est qu’exceptionnellement satisfaite ne peut suffire à elle seule à expliquer la persistance des pratiques, en particulier dans les lieux physiques.

Image 3 : Présentoir des jeux à gratter de la FDJ dans un point de vente. Nicolas Brun, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), 20 mai 2022, Fourni par l'auteur

En effet, jouer, « c’est avant tout une manière de faire avec l’existence ». Une façon de se soustraire au « temps ordinaire », d’entretenir un rapport au possible et de se projeter au-delà du quotidien.

De nombreux travaux en sciences humaines et sociales nous montrent également que les espaces de jeu sont aussi des espaces de sociabilité dans lesquels des communautés se forment et se retrouvent (turfistes, amis, collègues…). Bien sûr, ceci est particulièrement vrai pour les aficionados du PMU qui, dans sa pratique, favorise le maintien à l’intérieur des espaces de jeu. Mais cela ne signifie pas que les adeptes des loteries, paris sportifs ou jeux à gratter échappent à cette socialisation au sein des points de vente.

On joue en allant acheter ses cigarettes, son journal, en prenant une pause café, ou encore, en sortant du travail. Le jeu n’est pas forcément central, mais il s’intègre à des pratiques quotidiennes qui impliquent des micro-interactions. Les commerces savent articuler habilement ces routines.

Une matérialité qui compte

On ne joue pas seulement à un jeu : on joue quelque part… et (pour l’instant) ce quelque part est encore généralement un point de vente de la FDJ ou du PMU. L’expérience du jeu est consubstantielle au lieu où elle se déroule.

L’ambiance du commerce, les affiches, les écrans, les discussions ou les habitudes de fréquentation participent pleinement à la pratique. L’espace intérieur des points de vente constitue ainsi un dispositif de mise en jeu, entendu ici comme un ensemble d’agencements matériels, spatiaux et sociaux participant à orienter les comportements et les pratiques. Dans ces espaces, rien n’est laissé au hasard, de la localisation du présentoir de tickets à gratter, toujours placé de façon à être visible depuis l’entrée du commerce, aux micro-espaces structurés autour de chaque expérience en fonction de ses jeux de prédilection (Figure 2).

Figure 2 : Représentation simplifiée de l’organisation interne d’un bar-PMU/FDJ à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Nicolas Brun, 2023, Fourni par l'auteur

Cette matérialité du lieu et du jeu compte. Elle introduit ainsi une forme de décalage. Dans ces espaces du quotidien, la pratique du jeu ouvre une parenthèse, le temps du jeu suspend brièvement le cours ordinaire des choses. L’espace mental du jeu, concept avancé par Winnicot, « contribue à bâtir une temporalité » propre au jeu et à ses pratiques dans des lieux spécifiques produits pour cela. En ce sens, les espaces de jeu fonctionnent bien souvent comme des hétérotopies : des espaces à part au sein du quotidien, où les temporalités ordinaires se trouvent momentanément suspendues et où se construit une forme d’illusion collective, celle d’être, face au hasard, toutes et tous égaux dans la possibilité d’une réussite.

Cette suspension du temps est d’ailleurs explicitement mobilisée dans les stratégies de communication des opérateurs eux-mêmes. Dans une récente campagne publicitaire de FDJ United pour sa marque, Parions Sport en point de vente, l’opérateur de jeu met en scène Éric Cantona dans le rôle d’un commerçant. Dans un de ces clips publicitaires, l’ancien joueur de foot et comédien recherche le contact physique avec un parieur en lui serrant la main pendant de longues secondes, qui sont comme suspendues hors du temps. Cette séquence insiste moins sur le résultat du pari que sur l’intensité du moment vécu dans le lieu de jeu lui-même. L’espace socialisé du jeu apparaît ici comme un lieu qui modifie brièvement le rapport ordinaire au temps.

Quand l’espace fait jouer

Les points de vente ne constituent pas de simples relais de distribution de tickets à gratter ou de grilles de Loto. Ils contribuent à organiser les conditions mêmes de la pratique, en inscrivant le jeu dans des lieux connus et parfois fantasmés, à l’intérieur de routines et de sociabilités ordinaires, qui favorisent la pérennité de l’espoir d’un gain important.

Par ailleurs, leur inscription dans l’espace urbain ne relève pas d’une logique neutre de proximité. En effet, il s’agit bien d’une stratégie orchestrée par les opérateurs de jeux, fondée sur le ciblage d’une partie de la population, la captation des flux d’individus et la multiplication des sollicitations aux jeux (pression publicitaire, visibilité dans la rue…). Les points de vente fonctionnent ainsi comme des supports d’exposition permanente du jeu.

L’implantation des espaces de jeu dans des commerces fréquentés pour de multiples raisons, où se superposent consommation (d’alcool), sociabilités et circulations, favorise également la pratique du jeu et en banalise les usages.

C’est cette production organisée de la visibilité et de l’accessibilité du jeu qui permet de comprendre la persistance des points de vente dans un secteur pourtant de plus en plus numérisé.

The Conversation

Nicolas Brun a reçu des financements du Groupement d'intérêt scientifique Jeu et Sociétés.

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17.05.2026 à 09:42

Augmenter les frais d’inscription universitaires des étudiants internationaux : une erreur stratégique ?

Marion Tissier-Raffin, Maîtresse de conférences en droit public, Université de Bordeaux

La stratégie annoncée en avril 2026 pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants étrangers renforce une mesure controversée, celle des frais d’inscription universitaires différenciés.
Texte intégral (1715 mots)

Dans la lignée du plan « Bienvenue en France » lancé en 2018, la stratégie annoncée en avril 2026 pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants étrangers conforte une mesure controversée, celle des frais d’inscription universitaires différenciés. En quoi cette logique est-elle contre-productive ?


Sept ans après « Bienvenue en France », la stratégie pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants internationaux, le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a annoncé le 21 avril 2026, le lancement de « Choose France for Higher Education ». Dans la continuité du précédent, ce nouveau plan conforte une mesure controversée, celle des frais d’inscription majorés pour les étudiants extra-européens. Il annonce leur généralisation, dès la rentrée 2026, par la restriction drastique de l’autonomie des universités pour leur accorder des exonérations ciblées.

Cette annonce suit de près la divulgation du déclenchement par l’université de Strasbourg d’une procédure de désinscription à l’encontre de 47 étudiants extra-européens, faute pour eux d’avoir pu s’acquitter des 3941 euros de frais d’inscription majorés. Elle fait aussi suite à la suppression des aides personnalisées au logement (APL) pour la majorité des étudiants extra-européens dans le cadre de la loi de finances 2026, alors même que la précarité sociale des étudiants étrangers est déjà préoccupante.

Si l’annonce d’une probable désinscription administrative si tard dans l’année est une véritable catastrophe pour ces 47 étudiants internationaux de l’université de Strasbourg, qui risquent en plus de ne pas pouvoir renouveler leur titre de séjour étudiant, cette situation n’est que la conséquence logique de la mise en place de frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-européens issue du plan « Bienvenue en France ».

Des frais d’inscription différenciés

En 2018, constatant le déclassement de la France, passée de la 3e à la 7e place dans les rankings internationaux entre les années 1980 et 2019, le gouvernement d’Edouard Philippe fixait l’objectif d’attirer 500 000 étudiants étrangers en 2027 (soit une hausse de 40 % par rapport à 2018), et pour cela, mettait en place des frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-européens, soit 2 770 euros pour une inscription en Licence et 3 770 euros pour une inscription en Master, contre 178 euros et 254 euros pour les étudiants français et ressortissants de l’UE.

Cette mesure était toutefois assortie de la possibilité pour les universités d’exonérer jusqu’à 10 % de tous les étudiants inscrits dans leur établissement. Or cette marge de manœuvre a largement été utilisée par ces dernières, puisqu’à la rentrée 2025, près de 60 % des universités exonéraient, partiellement mais automatiquement, l’ensemble des étudiants extra-européens, ce qui permettait de ramener le montant de leurs frais d’inscription à ceux payés par les étudiants français et européens (données issues d’un projet de recherche sur « Les mobilités à des fins d’études »).

Et, parmi les universités qui appliquaient les frais d’inscription différenciés, une grande majorité d’entre elles a voté des politiques d’exonération ciblées, sur divers fondements, comme l’excellence académique des candidats, leur provenance d’un des pays les plus pauvres du monde, ou encore leur inscription dans un cursus de sciences et technologie, ou leur niveau d’étude.

C’est par exemple le cas de l’Université de Strasbourg qui, si elle applique les frais différenciés, a décidé d’exonérer les étudiants extra-européens inscrits en Licence, et non ceux qui, comme les 47 étudiants visés par la mesure de désinscription administrative, poursuivent leurs études en Master.

De l’universalisme à l’utilitarisme

L’annonce du plan « Choose France for Higher Education » s’inscrit dans la continuité du plan « Bienvenue en France ». Comme celui-ci, il s’inscrit dans une logique utilitariste, selon laquelle il faut « passer d’une logique de réponse à la demande à une logique d’offre qualitative ».

Cela signifie qu’il ne s’agit pas d’attirer le plus grand nombre d’étudiants étrangers, dans une logique d’accès universel et culturel, mais de renforcer l’attractivité auprès des étudiants internationaux dont l’apport économique et scientifique est le plus profitable, c’est-à-dire des étudiants solvables et qui poursuivent leurs études dans des domaines stratégiques pour l’innovation et la croissance, comme « la santé, le numérique (dont l’intelligence artificielle), le quantique, les biotechnologies, les sciences de l’environnement, etc. »

Comme le plan « Bienvenue en France », la nouvelle stratégie se fonde sur une mesure clé, celle de la généralisation des frais d’inscription différenciés. La logique d’attractivité de celle-ci repose sur la théorie du signal-prix qui postule que des études plus onéreuses sont des études de meilleure qualité et donc plus attractives pour les étudiants internationaux.

Une hausse des frais universitaires pour les étudiants étrangers qui fait polémique (France 3 Grand Est, avril 2026).

Cette nouvelle stratégie d’attractivité « Choose France for Higher Education » interroge. Celle-ci fait suite à un Rapport de la Cour des Compte qui postulait, certes, la généralisation des frais différenciés, mais sans que cette proposition ne s’appuie sur un diagnostic précis de leur application.

Surtout, si l’objectif d’atteindre 500 000 étudiants étrangers en 2027 est en passe d’être atteint – l’objectif est en soi contestable car il comptabilise les étudiants étrangers et non les étudiants en mobilité d’étude qui sont moins nombreux – le classement de la France dans les rankings ne s’est pas amélioré depuis Bienvenue en France, au contraire. La France est reléguée au 8e rang mondial, derrière des pays comme la Turquie.

On s’étonne également de l’autosatisfaction du gouvernement sur plusieurs données pourtant peu favorables, comme le fait que la France est le 3e pays francophone le plus attractif, alors qu’elle était le 1er pays d’accueil non anglophone en 2019, ou encore de l’annonce de la diversification de la provenance des étudiants internationaux, alors que les chiffres ont peu évolué, plus de la moitié d’entre eux provenant toujours du continent africain. Enfin, si le gouvernement annonce flécher 60 % des bourses du gouvernement français sur les filières d’avenir, c’est déjà le cas des bourses d’excellence Eiffel dont 60 % de leur titulaire poursuivent des études scientifiques, dont 45 % en cursus ingénieur.

Sous-financement et fragmentation de l’enseignement supérieur

Au-delà des interrogations liées à l’analyse objective sous-tendant ce nouveau plan, la principale critique que l’on peut émettre est que, comme le plan « Bienvenue en France », il fonde toute la stratégie d’attractivité internationale sur une approche étroite, liée à la seule généralisation de frais d’inscription majorés.

Non seulement cette annonce n’anticipe pas comment le risque d’un effet d’éviction peut être écarté, comme le mentionne France Université, puisqu’un tel phénomène a déjà été documenté par France Stratégie, mais elle passe sous silence d’autres facteurs structurels qui expliquent aussi le déclassement de la France.

Il s’agit du sous-financement chronique des universités et de la recherche, la fragmentation de l’enseignement supérieur français, entre ses « grandes écoles » issues des classes prépa et la concurrence croissante des écoles privées, mais aussi l’absence de coordination avec la politique migratoire qui ne cesse de se durcir et dont les étudiants internationaux sont également les victimes.

Quoiqu’en dise le ministre, et comme en attestent le Défenseur des droits ou l’arrêt récent du Conseil d’État, le fonctionnement de la plateforme Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) met tous les étrangers, y compris les étudiants et les chercheurs internationaux, dans des situations administratives inextricables et graves.

Le cas de l’Allemagne, à la 4e place dans les rankings internationaux, avec des frais d’inscription aussi « modiques » qu’en France, témoigne du fait qu’une stratégie d’attractivité ne se construit pas sur la seule problématique des frais d’inscription et de la théorie du signal-prix. Pour être effective, celle-ci devrait se construire à partir d’une approche plus globale, fondée sur une coordination des politiques ministérielles, que ce soit celles liées à l’enseignement supérieur ou aux politiques migratoires, et être davantage respectueuse de l’autonomie des universités et leur mission historique de service public.

The Conversation

Marion Tissier-Raffin a reçu des financements de la Région Nouvelle Aquitaine.

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17.05.2026 à 09:42

Plus rien ne vous choque ? Comment l’intolérable se transforme en norme dominante

Lee-Ann d'Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)

Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)

Lionel Souchet, Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)

Comment des idées politiques considérées comme inadmissibles finissent-elles par pénétrer voire s’imposer dans le débat public ? Comment résister à la normalisation d'idées extrémistes ?
Texte intégral (1541 mots)

Comment des idées politiques ou sociales considérées comme inadmissibles finissent-elles par pénétrer voire s’imposer dans le débat public ? La psychologie sociale montre que, face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante. Mais comment résister à la normalisation d’idées extrémistes ?


Plus rien ne vous choque ? Aux États-Unis, les raids de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et les promesses de déportations massives de Donald Trump se sont concrétisées, son administration a capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro et menace désormais Cuba. En Europe, certains politiciens souverainistes n'hésitent pas à affirmer que la loi nationale doit primer sur les traités. Ce qui frappe n’est pas seulement la radicalité de ces paroles ou de ces actions, mais le fait qu’elles suscitent de moins en moins de surprise – à peine le temps d’un scroll ou d’un zappage de chaîne.

Qu’il s’agisse de politique, de société ou de valeurs culturelles, des idées autrefois impensables finissent par entrer dans le débat public. Elles deviennent discutables, tolérables, parfois banales, même si elles continuent de diviser. Comment expliquer ce déplacement progressif des frontières de l’acceptable ?

Pour y répondre, il faut dépasser le seul registre de l’indignation. La psychologie sociale montre en effet que ce que nous jugeons « acceptable » n’est ni naturel ni stable : cela se construit collectivement, au fil des interactions, des discours et des répétitions.

La normalisation : comment le « normal » se déplace

Ce que nous percevons comme « normal » repose sur des normes sociales : des règles implicites partagées qui définissent ce qui est valorisé, toléré ou sanctionné. Ces normes évoluent lorsque des comportements ou des idées sont répétés et validés publiquement. Les expériences classiques de Muzafer Sherif et de Solomon Asch ont montré que, face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante.

Mais la normalisation ne relève pas seulement de mécanismes individuels. Des travaux récents en science politique montrent qu’elle opère aussi à l’échelle des idéologies. Dans The Normalization of the Radical Right (2024), le politiste Vincente Valentim montre que la montée de l’extrême droite ne tient pas tant à une radicalisation soudaine des électeurs qu’à l’érosion progressive des normes sociales qui freinaient l’expression publique de ces idées.

Lorsque le stigmate social diminue, des préférences jusque-là latentes peuvent s’exprimer plus librement. L’enjeu n’est donc pas simplement un changement des convictions, mais une transformation des conditions de leur expression : à mesure que le coût symbolique de certaines prises de position baisse – parce qu’elles sont reprises par des responsables politiques, discutées dans les médias ou moins fortement sanctionnées – elles deviennent plus visibles, paraissent plus ordinaires et déplacent progressivement le seuil de leur acceptabilité collective.

Ce phénomène s’apparente à ce que le sociologue Damon Centola appelle une « contagion complexe » : contrairement à une information virale, une idéologie ne se diffuse pas par une exposition ponctuelle, mais par des expositions répétées, socialement renforcées, au sein de réseaux où elle gagne progressivement en légitimité.

L’évolution récente du terme de « remigration » en Europe illustre ce mécanisme. Longtemps cantonné à des cercles marginaux, il a été remis en lumière en janvier 2024 par l’enquête du média allemand Correctiv sur des réunions entre responsables politiques et militants d’extrême droite. La reprise de ce terme par des dirigeants du parti d’extrême droite AfD et sa discussion sur des plateaux télévisés, non plus comme une proposition extrémiste mais comme une option politique parmi d’autres, a contribué à en déplacer l’acceptabilité.

Quand l’autorité et les médias légitiment l’impensable

La normalisation est accélérée lorsque des figures d’autorité s’en font les relais. Les travaux d’Albert Bandura sur l’apprentissage social montrent que nous avons tendance à imiter les comportements et les discours de modèles perçus comme puissants ou légitimes. Lorsqu’un dirigeant politique adopte publiquement une position radicale, celle-ci gagne en crédibilité par simple imitation.

Les médias jouent un rôle complémentaire. Depuis les travaux fondateurs de Maxwell McCombs et Donald Shaw (1972), on sait que l’agenda-setting n’influence pas directement ce que les citoyens pensent, mais ce à quoi ils pensent. En accordant une visibilité répétée à certaines idées, mêmes marginales au départ, les médias contribuent à les installer durablement dans le débat public.

La criminalisation des mouvements écologistes en offre un exemple récent. En France, entre 2023 et 2025, plusieurs responsables politiques ont qualifié des militants écologistes de « terroristes » ou de « menace pour l’ordre public » à la suite d’actions contre des infrastructures. La forte médiatisation de ces discours par des médias nationaux a contribué à rendre cette grille de lecture progressivement acceptable, voire légitime, dans l’espace public.

Mais la normalisation ne va pas toujours dans le sens d’un durcissement. Elle peut aussi accompagner des transformations progressistes. L’égalité salariale entre les femmes et les hommes, longtemps perçue comme une revendication marginale, s’est imposée comme une norme sociale largement partagée. De même, selon un sondage Ipsos publié en 2025, 77 % des Français se déclarent favorables à des lois renforçant la lutte contre les discriminations envers les personnes LGBTQIA+.

Quand la normalisation rencontre des résistances

Pour autant, l’élargissement du champ de l’acceptable n’est ni automatique ni irréversible. La psychologie sociale s’intéresse aussi aux mécanismes de résistance à la normalisation. Des travaux récents sur l’« inoculation psychologique », menés notamment par Jon Roozenbeek et Sander van der Linden, montrent que l’exposition préventive aux techniques de manipulation renforce la capacité des individus à résister à des discours trompeurs ou extrémistes. Autrement dit, les normes ne se déplacent pas indéfiniment : elles se heurtent à des seuils de tolérance et à des capacités de vigilance collective.

Ces moments de rupture apparaissent souvent lorsque des acteurs légitimes nomment explicitement le basculement en cours. L’histoire en offre plusieurs exemples. En 1974, lorsque Simone Veil défend la législation de l’IVG, elle met en lumière l’écart entre l’interdit pénal et une réalité sociale déjà répandue. Elle révèle l’inadéquation croissante de la norme juridique. De même, lors de l’abolition de la peine de mort en 1981, portée par Robert Badinter sous la présidence de François Mitterrand, la réforme ne suit pas immédiatement l’opinion majoritaire : elle redéfinit publiquement le seuil moral tolérable en inscrivant la question sur le terrain des principes fondamentaux.

Ces séquences rappellent que la normalisation n’est jamais totale. Le déplacement des frontières du tolérable n’est pas un processus à sens unique : il peut être contesté, freiné, voire partiellement inversé lorsque des repères moraux partagés sont réactivés. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour éviter le double écueil du fatalisme – « tout serait inévitable » – et de l’illusion inverse, selon laquelle les normes se transformeraient sans résistance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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16.05.2026 à 18:48

Quand l’école ne protège pas les jeunes queer des violences et discriminations

Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

Johanna Dagorn, Sociologue, Université de Bordeaux

Journée mondiale contre l’homophobie : une enquête montre que les jeunes LGBTQIA+ subissent fréquemment des menaces du fait de leur sexualité dans un cadre scolaire.
Texte intégral (1819 mots)

Le 17 mai est la journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Une étude française menée auprès de 400 jeunes LGBTQIA+ âgés de 14 à 18 ans documente notamment les discriminations subies durant la scolarité.


L’école est souvent présentée comme un espace d’émancipation, de socialisation et de protection. Pourtant, pour de nombreux jeunes LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, intersexe, asexuel), elle demeure un lieu d’apprentissage… de la peur. Moqueries, insultes, harcèlement, invisibilisation, isolement : les expériences discriminatoires vécues à l’école ont des conséquences profondes sur la santé mentale, les parcours scolaires et la confiance en soi.

Dans l’ouvrage collectif La santé mentale des jeunes queers, que nous avons dirigé, nous avons souhaité replacer ces questions au cœur du débat public. Car avant d’être perçus comme des jeunes fragiles parce qu'influencés par un soi-disant lobby LGBT, ces jeunes LGBTQIA+ sont surtout exposés à des violences spécifiques et répétées.

Une école encore traversée par les violences LGBTphobes

Les discriminations vécues par les jeunes gays, lesbiennes, bi, trans ou non binaires à l’école ne se limitent pas aux agressions physiques. Elles prennent souvent des formes plus diffuses : remarques humiliantes, mises à l’écart, rumeurs, assignations de genre, refus du prénom choisi, insultes quotidiennes ou encore silence des adultes face aux violences.


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Les études européennes montrent l’ampleur du phénomène. Selon l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (2023), 91 % des personnes LGBTQIA+ disent avoir entendu des remarques dégradantes ou observé des comportements négatifs envers des élèves perçus comme LGBT durant leur scolarité. L’Unesco estimait déjà en 2019 que près d’un jeune LGBTQIA+ sur deux en Europe avait subi des intimidations scolaires liées à son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Ces violences ne sont pas anecdotiques. Elles s’inscrivent dans un climat scolaire où certaines normes hégémoniques de masculinité, de féminité et d’hétérosexualité restent valorisées. Les élèves qui s’en éloignent deviennent alors des cibles privilégiées de stigmatisation. Les jeunes trans sont particulièrement exposés au sein de la communauté LGBTQIA+.

Dans plusieurs témoignages recueillis lors de notre enquête, menée pour l'association de recherche ARESVI avec le soutien de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT), les insultes, les rejets et les humiliations scolaires apparaissent comme des expériences fondatrices d’un mal-être durable.

Cette surexposition est statistiquement prouvée. Entre 2024 et 2025, nous avons recueilli plus de 400 réponses de jeunes par questionnaires (entre 14 et 18 ans ; un tiers de garçons gays, un tiers de filles lesbiennes et autant de personnes trans et non-binaires, toutes catégories sociales confondues, dont 30 % vivant en milieu rural). Au total, 24 % des jeunes LGBTQIA+ que nous avons enquêtés ont subi des menaces du fait de leur sexualité et 48 % du fait de leur identité de genre. Si ces données montrent que le collège demeure un espace de moindre violence, elles soulignent que les « coming out » (annonce volontaire et assumée d’une orientation sexuelle, d’une identité de genre) s’effectuent surtout au lycée.


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À ces violences directes s’ajoute un autre phénomène : l’invisibilité. Peu d’enseignants et d’enseignantes ouvertement LGBTQIA+, peu de contenus pédagogiques inclusifs, peu de représentations positives. Le silence institutionnel produit lui aussi des effets. Comme le rappelle la chercheuse Caroline Dayer, « le silence étouffe la possibilité d’exister et de se projeter ». Autrement dit, lorsque les institutions (l’école ou la famille) ne permettent pas d’exprimer une identité (de genre ou de sexualité) cette dernière se vit comme un secret, un tabou ou une honte, et ceci dégrade la santé mentale des minorités de genre et de sexualité.

Quand les discriminations abîment la santé mentale

Si l’on isole les expériences scolaires d’autres phénomènes (comme les discriminations subies au sein des groupes de jeunes du même âge ou de la famille), on remarque que les conséquences psychiques de ces expériences sont massives. Les jeunes LGBTQIA+ présentent davantage de dépression, d’anxiété, d’automutilations et de conduites suicidaires que leurs pairs hétérosexuels.

Les chiffres sont particulièrement préoccupants chez les jeunes trans et non binaires. Ainsi, dans notre enquête, plus d’un jeune LGBTQIA+ sur deux déclarait avoir eu des « idées noires » ou des pensées suicidaires à la suite des discriminations subies. Toujours dans la même enquête, ce chiffre atteint près de 60 % chez les jeunes trans et plus de 63 % chez les jeunes non binaires.

Le concept de « stress minoritaire », développé par le psychologue Ilan Meyer, permet de comprendre ces écarts. Il montre que les difficultés psychiques des minorités sexuelles et de genre ne proviennent pas de leur identité elle-même, mais de l’exposition répétée aux discriminations, au rejet et à l’anticipation constante de violences. Autrement dit : ce n’est pas le fait d’être gay, lesbienne ou trans qui produit la souffrance, mais le fait d’être humilié, invisibilisé, rejeté, voire ostracisé en raison de cette identité.

Ces discriminations, injures ou ostracismes touchent aussi l’estime de soi et les relations sociales. Dans notre enquête, près des deux tiers des répondantes et répondants LGBT déclarent avoir perdu confiance en eux après des expériences discriminatoires à l’école. Un jeune sur cinq déclare avoir cessé certaines activités ou évité des relations sociales.

Des effets durables sur les parcours scolaires

Ces violences ont également des conséquences directes sur les études. Quand l’école devient un espace d’insécurité, certains jeunes développent des stratégies d’évitement : absentéisme, phobie scolaire, décrochage, retrait des interactions sociales. Et là encore, au total, ce sont les jeunes personnes trans qui déclarent des dégradations massives de leurs expériences scolaires (comme le montre le tableau ci-dessous).

Dans notre enquête, près d’un jeune trans sur cinq déclare avoir arrêté l’école ou ses études à la suite des discriminations vécues. Beaucoup évoquent aussi une baisse des résultats scolaires (19 %), des troubles du sommeil (32 %) ou des idéations suicidaires (59 %).

Le climat hostile agit directement sur les capacités d’apprentissage. Les micro-agressions répétées diminuent la motivation, la concentration et le sentiment d’efficacité personnelle. Certains jeunes finissent même par « s’autocensurer » dans leurs choix d’orientation, évitant des filières perçues comme trop masculines, trop normatives ou insuffisamment inclusives. Or, depuis les travaux de Bernard Charlot, nous savons que « L’élève n’apprend que s’il trouve du sens à ce qu’il apprend ». La réussite scolaire dépend fortement du sens que l’élève donne aux apprentissages et à sa trajectoire scolaire. Lorsqu’un élève est orienté dans une voie qu’il n’a pas choisie ou dans laquelle il ne se reconnaît pas, les risques d’échec sont multipliés.

Les conséquences dépassent alors largement le cadre scolaire. Le décrochage, l’isolement et les difficultés psychiques peuvent produire des trajectoires de précarisation durable : difficultés d’insertion professionnelle, vulnérabilités économiques, fragilisation des liens sociaux. Et ceci a des conséquences directes : en moyenne, 22 % des jeunes LGBTQIA+ enquêtés déclarent qu’après leur coming out, au moins une personne de leur famille a rompu avec lui ou elle. Parmi eux, 49 % des personnes déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours de l’année.

Faire de l’école un espace protecteur

Pourtant, l’école peut aussi devenir un facteur de protection majeur. Les recherches montrent que le soutien des adultes, la présence de modèles positifs, les politiques anti-harcèlement ou encore la reconnaissance des identités de genre améliorent significativement la santé mentale des jeunes LGBTQIA+.


À lire aussi : École et transidentité : le retard français


Le problème n’est donc pas l’existence des minorités sexuelles et de genre à l’école. Le problème, ce sont les violences qu’elles continuent d’y subir.

Former la communauté éducative, lutter contre les LGBTphobies, rendre visibles des représentations positives, protéger les élèves trans dans leur parcours scolaire ou encore intégrer réellement les questions de genre et de sexualités dans les politiques éducatives : ces enjeux relèvent aujourd’hui autant de l’éducation que de la santé publique.

Parce qu’une école plus inclusive ne protège pas seulement les jeunes LGBTQIA+, elle améliore le climat scolaire pour tout le monde, il est temps de penser le lien entre école, relations sociales et santé mentale des jeunes LGBTQIA+.

The Conversation

Arnaud Alessandrin a reçu des financements de la DILCRAH

Johanna Dagorn a reçu des financements de la DILCRAH

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13.05.2026 à 12:28

Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères

Laferrière Aude, En délégation CNRS au sein de l'UMR ICAR (UMR - ENS de Lyon, Université Lyon 2, CNRS), ENS de Lyon; IAE Saint-Etienne

Une étude s'est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes.
Texte intégral (1946 mots)

Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.


La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.

Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.


À lire aussi : Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants


J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.

Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.

Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.

Routines langagières

Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.

C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.

Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.

La femme manipulatrice : « Espèce de manipulatrice ! », « Tu es sournoise »

L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.

Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.

La femme vénale : « L’argent, tu l’aimes quand il est pour toi »

Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.

Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.

La femme mise au pilori : « Tout le monde te trouve consternante »

L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).

Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.

La pathologisation de la femme : « Tu as un mal-être au fond de toi », « Tu pourris la vie de nos enfants avec tes névroses ! »

Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.

En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.

La menace du recours à la justice : « Si tu refuses, je saisis le juge aux affaires familiales »

La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.

« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).

Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).

Instrumentalisation de l’enfant : « Notre enfant saura tout et ne te le pardonnera pas »

Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).

De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).

Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.

Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.

Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.

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Laferrière Aude ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.05.2026 à 15:49

La majorité des Français n’est pas concernée par l’impôt sur l’héritage, mais pense l’être quand même

Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École

Deux visions s’opposent sur l'héritage : réduire les inégalités dès la naissance en taxant plus, ou diminuer l’impôt pour valoriser ceux qui travaillent toute leur vie pour leur descendance.
Texte intégral (2274 mots)
Une étude souligne que 74 % des répondants sont incapables de citer le seuil d’imposition de l’impôt sur l’héritage. Koldunov/Shutterstock

Une majorité de Français souhaite une baisse des droits de succession. Deux visions s’opposent : réduire les inégalités dès la naissance en taxant plus, ou diminuer l’impôt sur l’héritage pour valoriser ceux qui travaillent toute leur vie pour leur descendance. Mais de quoi parle-t-on au juste ? De quels montants ? Qui est concerné ? Quelles sont les tendances ?


« Des héritages passent de génération en génération, vous savez ce truc qui vous tombe du ciel. Il y a un moment où ça suffit ! » C’est par ces mots prononcés le 15 octobre dernier que la Présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a ravivé le serpent de mer de la taxation des successions.

Un débat de société qui ne laisse personne indifférent. Si les Français se prononcent majoritairement pour une baisse des droits de succession – 84 % dans un sondage d’avril 2024 –, dans les faits, seule une minorité est réellement concernée par le paiement de ces derniers. Par exemple, en ligne directe (parents-enfants), seuls 13 % des ménages dont le montant de l’héritage excède les 100 000 € sont assujettis au paiement de droits de succession.

Aujourd’hui, l’ampleur des montants en jeu est inédite. La « grande transmission » du patrimoine détenu par les générations du baby-boom est estimée à 9 000 milliards d’euros d’ici 2040.

Cet article vise à poser les termes d’un débat qui dépasse largement le cadre de l’analyse économique pour embrasser des dimensions morales, philosophiques, et politiques.

De quoi parle-t-on ?

Créés en France en 1791, les droits de succession taxent la part d’héritage reçue par chaque héritier, en fonction de son lien de parenté avec le défunt.

Concrètement, le barème de l’impôt sur l’héritage prévoit :

  • Un taux de 5 % en deçà de 8 072 € jusqu’à 45 % au-delà de 1,805 million d’euros pour les enfants et petits-enfants, selon la valeur des biens hérités ;

  • 30 à 45 % pour les fratries selon la valeur des biens hérités ;

  • 55 % pour les neveux, nièces, et autres parents jusqu’au 4e degré inclus ;

  • 60 % pour les parents au-delà du 4e degré ou les personnes sans lien de parenté ;

  • Et une exonération pour le conjoint.

Des abattements personnels sont possibles, à condition que les héritiers n’en aient pas déjà bénéficié dans les 15 ans précédents le décès dans le cadre d’une « donation du vivant ». Ils sont de 100 000 € pour un enfant, un père ou une mère, 15 932 € pour un frère ou une sœur, 7 967 € pour un neveu ou une nièce et 1 594 € en l’absence d’un autre abattement applicable.

Au cours des dernières années, la progression des recettes de l’impôt sur l’héritage a été spectaculaire, passant de 7 milliards d’euros en 2011 à 16,6 milliards d’euros en 2023. Les principales raisons de cette progression sont naturellement à aller chercher dans la mortalité d’une population vieillissante, mais aussi dans la hausse de la valeur des actifs, immobilier en tête.

La France taxe plus que ses voisins

La France présente un des taux d’imposition, théorique comme effectif, parmi les plus élevés du monde. Avec un score de 0,74 % en 2021, la part des impôts sur les successions et donations, exprimée en point de PIB, y est la plus forte de tous les pays de l’OCDE.

Par ailleurs, alors que la tendance à la fiscalisation des héritages est à la baisse dans les pays développés, la France présente, avec la Corée du Sud, une progression sensible. De nombreux pays ont fait le choix d’abolir les droits de succession, parmi lesquels le Canada avant 1980, l’Inde en 1985, l’Autriche en 2008, la Hongrie en 2010 ou la Norvège en 2014. Les raisons invoquées par ces États : présenter un système fiscal attractif, et inciter à l’épargne et l’investissement.

Vision libérale vs sociale

L’argument selon lequel il serait injuste de taxer les économies réalisées après une vie à contribuer à l’État Providence revient très souvent dans le débat quand la parole est donnée aux citoyens, comme le souligne la chercheuse Stefanie Stantcheva. Les économistes, quant à eux, posent les termes du débat autrement. En simplifiant, nous pourrions évoquer une confrontation entre deux écoles de pensée.

Libérale : taxation contre-productive

L’impôt sur l’héritage découragerait les individus à être aussi productifs que possible de leur vivant. Ce déficit d’exploitation du plein potentiel de l’individu, dans la production comme l’investissement, finirait par éreinter la production de richesse nationale, au détriment de tous, à commencer par les classes populaires les plus dépendantes des mécanismes de redistribution.

Cette vision est portée par des économistes comme Milton Friedman, Gary Becker, Robert Barro, Thomas Sowell ou James Buchanan.

Sociale : réduire les inégalités à la naissance

Cette vision considère que la taxation des héritages, à plus forte raison dans un contexte où les revenus du capital sont prépondérants, permettrait à davantage d’individus à réaliser leur plein potentiel par une meilleure redistribution des richesses.

Elle est défendue par des économistes comme Thomas Piketty, Anthony Atkinson, Joseph Stiglitz, Emmanuel Saez ou Gabriel Zucman.

Les études cassent les préjugés

Dans un monde ouvert où les États n’hésitent pas à se livrer une concurrence fiscale pour attirer les capitaux, les hauts patrimoines pourraient déménager vers des contrées jugées plus accueillantes, de façon à échapper à la fiscalité sur les successions. Dans leur étude, les économistes Enrico Moretti et Daniel J. Wilson mettent en exergue un effet peu significatif des écarts d’imposition sur les choix de localisation des hauts patrimoines.


À lire aussi : Impôts sur l’héritage : une réforme nécessaire ?


Les économistes Jonathan Goupille-Lebret et Jose Infante se sont, quant à eux, intéressés à l’impact de l’augmentation du taux d’imposition de l’héritage sur la valeur du patrimoine transmis. Ils constatent un effet de substitution réel, mais modéré. Une augmentation de 10 % des droits de succession se traduirait ceteris paribus par une baisse de 2,5 % de la valeur du patrimoine transmis. Ces résultats peuvent s’expliquer par l’impréparation de certaines successions, notamment en cas de décès prématuré, ou par le fait que les impôts en question devront être acquittés par les héritiers sans affecter le niveau de vie de l’individu.

Si les effets d’une augmentation des droits de succession sur les comportements individuels ne sont pas bien documentés, leur effet sur la capacité des populations profitant de la redistribution à améliorer sensiblement leur niveau de vie, et à bénéficier d’une réelle mobilité sociale, n’est pas vraiment démontré non plus. Même des économistes tels que Gregory Mankiw ou James Mirrlees, a priori favorables à la fiscalisation des successions, reconnaissent que cela ne peut être fait sans étudier sérieusement les potentiels effets contre-productifs qu’ils pourraient engendrer.

60 % des Français surestiment l’impôt sur l’héritage

De nombreux mécanismes d’exonération – du démembrement de propriété, à la fiscalité sur les assurances-vie en passant par différentes dépenses fiscales catégorielles (dont le « pacte Dutreil ») – viennent réduire l’assiette de l’impôt sur l’héritage, mais contribuent également à en fausser sa perception auprès des Français.

Une enquête de France Stratégie de 2018 révélait, à ce titre, que seuls 15 % des Français parvenaient à situer correctement le taux moyen effectif d’imposition en ligne directe (entre 5 % et 10 %), quand ils étaient 60 % à le surestimer ; 74 % des répondants s’avéraient incapables de citer le seuil d’imposition ou la part des ménages français concernés par cet impôt.

Sans doute seraient-ils étonnés d’apprendre que 87,1 % des héritages en France sont inférieurs à 100 000 euros, et que la transmission médiane (par héritage et donation) est de l’ordre de 41 100 euros.

Les enfants héritent de plus en plus tard

Cette situation est à inscrire dans un contexte macroéconomique d’un patrimoine qui croît plus vite que le revenu, et dont la répartition dans la population est des plus inégales. En 2025, le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) indique que le patrimoine est passé de 4,5 fois le revenu disponible des ménages en 2000 à 6 fois en 2021. Les transmissions peuvent contribuer à figer des situations selon des principes liés au hasard de la naissance davantage que sur les mérites.

Estimation de l’âge moyen des enfants au décès de leurs parents, 1980-2070. Les enfants des hommes décédés en 1980 avaient en moyenne 37 ans en 1980, ils auront 57 ans en 2070. France Stratégie

Ce débat, nous l’avons vu, dépasse largement le cadre de l’analyse économique pour embrasser des dimensions philosophiques. Et tandis que l’horloge tourne, la société française connaît une transition démographique inédite qui, par le jeu de l’allongement de l’espérance de vie, voit également reculer inexorablement l’âge auquel les enfants héritent. Un âge avancé qui est moins propice à l’investissement, lequel alimente l’économie, qu’à l’épargne, qui la prive de son carburant.

The Conversation

Julien Pillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.05.2026 à 14:29

Sur Internet, une « mise en procès permanente » de la grosseur malgré les discours sur l’acceptation de soi

Yann Bruna, Maître de conférences en sociologie, Université Paris Nanterre

Si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les jugements sur l’apparence et les normes corporelles dominantes, la grossophobie persiste, engendrant vulnérabilités et autocensure.
Texte intégral (2961 mots)

Si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les jugements sur l’apparence et les normes corporelles dominantes, la grossophobie persiste, creusant les vulnérabilités et engendrant l’autocensure. Cadres d’émancipation, les réseaux sociaux sont aussi source de violences. Regard d’ensemble avec les premiers résultats de l’enquête « Grosseur en ligne ».


Comme le montre la sociologie du corps, les morphologies participent de systèmes de classement qui naturalisent les hiérarchies sociales. Ainsi, la minceur apparaît comme un « capital corporel » pour les femmes et les classes moyennes en quête ou en défense de leur position, tandis que la grosseur fonctionne comme un stigmate, renvoyant à une « maladie de la volonté », à un manque de discipline et à des modes de vie disqualifiés.

Pourtant, l’essor du « body positivisme » participe à brouiller ces hiérarchies. Porté aujourd’hui principalement par des créatrices de contenu en ligne, ce mouvement valorise des corps minorisés et dénonce la grossophobie.

Dans quelle mesure ces discours d’acceptation de soi et de critique des normes corporelles dominantes coexistent-ils avec la forte sensibilité aux remarques d’autrui ? Dans quelle mesure cette sensibilité aux discours des pairs, des proches et du personnel médical entre-t-elle en tension avec la légitimité limitée accordée à ces mêmes autres ?

Pour répondre à ce questionnement, nous nous appuyons sur l’exploitation des premiers résultats de l’enquête quantitative « Grosseur en ligne ». Celle-ci a été administrée à 850 individus résidant en France métropolitaine confrontés, pour une très large majorité, à des discours sur leur poids ou leur morphologie au cours de leur vie.

Indépendance déclarée face aux jugements, vulnérabilité incorporée

Nos résultats confirment un paradoxe déjà documenté dans notre précédente recherche qualitative : les enquêtés affirment massivement que la seule parole pleinement légitime sur leur corps est la leur, plus encore chez les femmes (tableau 1). Mais, dans le même temps, ils font part d’une forte sensibilité aux remarques de toutes les figures proposées, y compris celles considérées comme peu, voire pas du tout légitimes (tableau 2).

Lecture : 25,8 % des hommes enquêtés considèrent leurs parents tout à fait légitimes à s’exprimer sur leur morphologie. Fourni par l'auteur
Lecture : 59,8 % des femmes enquêtées se déclarent fortement affectées par les remarques de leurs parents sur leur morphologie. Fourni par l'auteur

Cette tension peut se comprendre comme l’effet d’un double processus. D’un côté, la diffusion des discours d’acceptation de soi et, plus largement, d’une normativité croissante de l’authenticité et de l’auto‑expression en ligne, encourage à revendiquer la maîtrise de la définition de son corps. De l’autre, la persistance de rapports de pouvoir incorporés donne aux paroles parentales, conjugales et médicales une efficacité symbolique forte, y compris lorsque leur légitimité est explicitement contestée.

Les différences de genre renforcent ce résultat : les femmes sont davantage socialisées à se penser comme jugées sur leur apparence. Mais elles sont aussi plus nombreuses à se doter de ressources en ligne pour reprendre la main sur le récit de leur corps. Les hommes sont moins souvent les cibles de remarques explicites sur leur poids. Notre enquête ajoute qu’ils sont moins enclins à se dire affectés par ces potentielles remarques, et qu’ils sont moins présents dans les espaces numériques de politisation de la grosseur.

La récurrence des remarques sur le poids joue également un rôle majeur sur la légitimité accordée au médecin, comme le montre le graphique ci-dessous.

Lecture : 9,5 % des personnes subissant souvent des remarques sur leur poids pensent que le médecin est tout à fait légitime à s’exprimer sur leur morphologie. Fourni par l'auteur

Pour aller plus loin, il est à noter que les cadres et personnes diplômées du supérieur contestent davantage la légitimité des médecins. Mais elles se déclarent plus fortement affectées que les autres par les remarques sur leurs corps émanant de ces personnes à fort capital symbolique. De leur côté, les employés/ouvriers reconnaissent plus volontiers la légitimité de ces mêmes figures tout en se disant moins affectés par leurs remarques.

L’autonomie discursive est donc à la fois une valeur et un capital. On peut plus aisément se déclarer comme la seule personne légitime à s’exprimer sur son propre corps lorsque l’on dispose des ressources nécessaires pour faire face aux institutionnalisations des jugements (médicaux, professionnels, familiaux).

Accepter la grosseur ou accepter sa grosseur ? Des réceptions socialement distribuées

Les données sur l’auto‑assignation invitent à distinguer les modalités de présentation de soi en fonction, au moins en partie, de l’appartenance à différentes catégories sociales. Par exemple, les étudiants s’éloignent d’un vocabulaire pathologisant (« obèse », 0,2 %) et se retrouvent davantage dans une terminologie anglophone plus engagée (« small fat », « plus size »), tandis qu’une proportion importante d’entre eux se définit comme « normaux » (28,8 %). Plus préoccupés par le corps « qui devrait être », les cadres et professions intermédiaires parlent davantage « d’avoir des formes » ou « d’être en surpoids » (tableau 3).

Lecture : Pour parler de leur morphologie, 11,9 % des étudiants enquêtés se décrivent prioritairement comme des personnes « plus size ». Fourni par l'auteur

Dans la continuité, les personnes les plus dotées en capital culturel sont également plus nombreuses à suivre des comptes qui théorisent la grossophobie et à se doter d’arguments pour contester la médicalisation du poids. Surtout, au moment de l’abonnement, elles ne sont pas attentives aux mêmes éléments. 17,9 % des plus diplômées expliquent que le fait qu’un influenceur ou une influenceuse cite des sources dans ces contenus est essentiel pour obtenir leur adhésion, contre 3,8 % chez les non-diplômées.

L’enquête montre par ailleurs que les personnes diplômées du supérieur sont plus nombreuses à répondre qu’elles ont parfois du mal à trouver les corps gros « jolis » (48,9 % pour les titulaires d’un Master ou équivalent, contre 11 % pour les personnes sans diplôme), ce qui témoigne de la persistance de l’esthétique dominante, même chez celles et ceux qui la critiquent voire la combattent en théorie.

À l’autre pôle, les employés, ouvriers et moins diplômés mobilisent davantage le terme d’« obésité », médicalement construit, utilisent moins les labels militants et s’approprient moins les ressources scientifiques véhiculées par les influenceuses. Ils et elles se trouvent davantage enfermés dans une pathologisation du poids « qui devrait être, mais qu’ils et elles n’ont pas », peu armés pour contester le discours d’expertise alors qu’ils et elles entretiennent des rapports plus conflictuels avec l’autorité médicale.

La possibilité de transformer le stigmate en identité revendicable est donc inégalement distribuée. En ce sens, le « body positivisme » et les mouvements en ligne de lutte contre la grossophobie ne produisent pas mécaniquement une « démocratisation » de l’acceptation de soi : ils semblent offrir des ressources supplémentaires à celles et ceux qui disposent déjà de capitaux pour les mobiliser, tandis que d’autres restent davantage assignés à une expérience individualisée et plus irréversible de « problème de poids ».

L’ambivalence des espaces numériques comme lieux de résistance

L’enquête permet aussi de nuancer l’image des réseaux socionumériques comme simples amplificateurs de violence ou comme cadres d’émancipation. D’un côté, ils apparaissent comme des espaces d’entre‑soi informés et protecteurs : plus de la moitié des répondant·es les utilisent pour écouter des personnes concernées et pour se documenter sur la grosseur, tandis qu’une grande majorité rejoint des groupes privés, filtre les contenus, bloque ou signale des comptes agressifs. Une grande partie de répondants explique construire leur propre « bulle de filtre », où l’exposition à la violence symbolique est réduite et où la parole des « expertes par appartenance », c’est-à-dire ici des créatrices de contenus, est privilégiée.

D’un autre côté, ces mêmes réseaux représentent des dispositifs de gouvernement de soi : hommes et femmes se distinguent entre une volonté bien plus forte chez les premiers d’entamer un parcours de perte de poids, quand les secondes souhaitent plutôt parvenir à accepter leur propre corps :

Lecture : parmi leurs usages des réseaux sociaux en lien avec la grosseur, 19,2 % des femmes les utilisent prioritairement pour acquérir et/ou partager de nouvelles connaissances. Fourni par l'auteur

Nombre d’enquêtés décrivent aussi des feeds « en tension » où coexistent contenus « body positivistes » et contenus de fitness, de régimes, de « bodygoals », tandis que les pratiques de retouche des photos (se montrer « à son avantage » sur les profils publics, moduler l’apparence selon le contexte – CV, applications de rencontre, famille) témoignent d’un ajustement permanent de la mise en visibilité de soi au regard anticipé d’autrui. Une fois de plus, ce sont les femmes enquêtées qui déclarent davantage s’être déjà retenues de poster des photos d’elles en ligne que les hommes (51 % contre 41,4 %).

En somme, les espaces numériques permettent certes de recomposer les regards, mais cette recomposition s’opère à partir d’inégalités préexistantes : ils offrent des opportunités d’acceptation et de résistance qui sont elles‑mêmes traversées par les rapports de genre et de classe. C’est précisément dans cet entre‑deux – entre promesse d’émancipation en ligne et persistance des contraintes matérielles et symboliques hors ligne – que se joue l’expérience contemporaine de la grosseur.

The Conversation

Pour réaliser cette enquête, Yann Bruna a reçu des financements de recherche de la MSH Mondes (Université Paris-Nanterre).

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11.05.2026 à 16:53

Pourquoi le gouvernement renonce à décentraliser

Tommaso Germain, Chercheur en science politique, Sciences Po

La décentralisation promise par Sébastien Lecornu n’aura finalement pas lieu. Pourquoi est-il si difficile d’avancer sur ce projet pourtant consensuel ?
Texte intégral (1526 mots)

La nouveau grand acte de décentralisation promis par Sébastien Lecornu n’aura pas lieu. Au contraire, une « recentralisation » en direction des préfets est à l’ordre du jour. Pourquoi la décentralisation, tant de fois annoncée, est-elle sans cesse ajournée ?


En octobre dernier, le premier ministre Sébastien Lecornu affichait une franche ambition : mettre en place un « grand acte de décentralisation » censé régler les problèmes liés à l’organisation territoriale de la République. Après quelques mois de réflexion, de concertation et une fois les élections municipales passées, le gouvernement a largement revu à la baisse cette ambition. Quelles sont les raisons de ce recul stratégique ?

Des promesses initiales à une réforme technique

Les annonces de septembre et d’octobre 2025 affichaient un cap audacieux : revoir l’ensemble des responsabilités entre l’État et les différentes collectivités territoriales. L’idée, déclarait le premier ministre, était d’avoir « un seul responsable par politique publique », qu’il s’agisse d’un ministre, d’un préfet, ou d’un élu local, afin de sortir de la confusion actuelle où plusieurs acteurs partagent des responsabilités.

La question de la décentralisation était au cœur du discours de politique générale du premier ministre, fait symbolique et solennel. L’enjeu financier était également au centre. Les rapports Woerth sur la décentralisation (2024) et Ravignon sur le coût du millefeuille territorial (2025) avaient mis en évidence le coût élevé de cet enchevêtrement de compétences et les élus locaux étant demandeurs d’une grande clarification et d’une sécurisation au sujet du « casse-tête » de l’autonomie financière.

Pourtant, parmi les différents scénarios analysés par le gouvernement, une option – moins ambitieuse qu’une véritable décentralisation (impliquant un transfert de pouvoir aux collectivités territoriales et à leurs élus) – consistait à miser sur une « déconcentration », désignant une réorganisation de l’action de l’État dans les territoires, sous l’égide du préfet.

Ce scénario n’a pas tardé à se concrétiser, comme en témoigne le texte transmis début avril au Conseil d’État. Ainsi, le terme de « décentralisation » ne figure plus dans le texte mis à l’ordre du jour. Le seul élément de décentralisation, très ciblé et proposé il y a quelques semaines de façon séparée, concerne la métropole du Grand Paris, qui fait l’objet d’un texte spécifique. Enlisée depuis des années, la MGP devrait évoluer soit vers une métropole plus intégrée, soit au contraire vers un affaiblissement visant à renforcer les établissements publics territoriaux qui la composent, ce qui revient à fragmenter la Métropole. Signalons qu’entre-temps, l’Assemblée nationale a soutenu la velléité de l’Alsace de quitter la région Grand Est pour réformer une région autonome – une forme de retour en arrière par rapport à la dernière réforme créant les grandes régions en 2016.

Des ambitieuses promesses initiales, il semblerait que le gouvernement se cantonne à une réforme essentiellement technique. Le texte se concentre en effet sur la consolidation du pouvoir des préfets. À travers le renforcement du pouvoir de substitution du préfet (si des carences sont « dûment constatées », le préfet peut se substituer à toute autorité locale temporairement), la réactivité de l’action publique semble l’axe privilégié. Cela s’inscrit dans l’anticipation de potentielles crises où une décision rapide s’impose, (domaine agricole, eau, énergie ou sécurité).

Sous couvert de décentralisation, l’exécutif opère donc une recentralisation discrète, transformant les collectivités en relais d’exécution. Ainsi, l’État pourra sélectionner et accélérer les projets jugés « utiles » – notamment industriels – par le biais d’un relais plus fort sur les opérateurs de service public et notamment sur les maires. Le droit de dérogation aux normes par les préfets, mis en place depuis quelques années, sortirait renforcé de la promulgation de ce texte. Certains chercheurs estiment d’ailleurs que ce droit de dérogation est constitutif d’une légalité néolibérale où la hiérarchie des normes est remise en question. En effet, le droit préfectoral permet de ne pas appliquer certaines normes, notamment environnementales. Introduire un système « à la carte », par la montée de ces mécanismes permettrait « de neutraliser la volonté législative sous couvert du discours managérial de la simplification ».

Temps politique, crise budgétaire et art français de gouverner

Pourquoi le grand projet de décentralisation annoncé en octobre a-t-il abouti à ce résultat ?

La première raison du revirement du gouvernement tient au temps politique. La réforme devait initialement intervenir avant les élections municipales et métropolitaines de mars 2026, ce qui s’est révélé irréaliste. Or, désormais, l’agenda politique, parlementaire et médiatique est structuré par l’élection présidentielle. Dans ce cadre contraint, avec un gouvernement technique dédié à stabiliser la vie publique, une réforme d’ampleur sur la décentralisation est quasiment impossible.

Au-delà de ce facteur politique et institutionnel, le revirement actuel peut s’expliquer par une situation territoriale et structurelle impossible à transformer en profondeur dans un cadre budgétaire si contraint. En effet, les finances publiques nationales justifient de nombreuses baisses de budgets, politiquement périlleuses, et ne permettent pas d’ouvrir les vannes financières pour permettre une véritable décentralisation.

Selon la ministre de l’Aménagement du territoire et de la décentralisation, Françoise Gatel, les élus locaux « ne veulent pas de décentralisation, ils veulent avant tout de la simplification ». Pour le gouvernement, les élus locaux attendent principalement l’allègement des normes, la simplification des différentes procédures administratives.

Cette demande de simplification est sans doute réelle et semble largement partagée parmi les acteurs publics et privés. Toutefois, les élus locaux continuent, dans leur majorité, de réclamer plus de décentralisation et d’autonomie financière : la simplification ne fait pas tout, c’est l’autonomie locale qui est le nerf de la guerre. In fine, le gouvernement semble donc vouloir faire porter aux élus la responsabilité du recul sur la réforme en les accusant implicitement de « défiance ».

En prenant du recul, cette réforme s’inscrit dans une tendance à l’œuvre depuis de nombreuses années : les gouvernements successifs font la promotion « d’actes » de décentralisation, livrent des annonces ambitieuses où l’élu local et les collectivités seraient placés au centre du système décisionnel et où le millefeuille territorial, complexe et coûteux, serait enfin rationalisé. Or, par le mécanisme de la négociation avec les associations d’élus locaux, qui fait apparaître une demande de décentralisation hétérogène et qui requiert un fort engagement budgétaire, ces annonces aboutissent souvent à un renoncement. Cela avait été le cas après les gilets jaunes avec la réforme de l’organisation territoriale de l’État. Cela avait été le cas en 2022 avec la loi 3DS qui était aussi un texte technique et de simplification, avec une décentralisation très accessoire.

En définitive, et en attendant un hypothétique texte supplémentaire, le paradoxe français n’en finit plus de se répéter : la « décentralisation » annoncée avec éloquence aboutit à une « recentralisation » stratégique.

The Conversation

Tommaso Germain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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