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16.07.2026 à 17:10

Quand votre chien s’habille en Prada… Les marques de luxe surfent sur votre affect pour vous vendre leurs produits

Norchene Ben Dahmane Mouelhi, Marketing, ESCE International Business School

Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC - École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

Yousra Hallem, Enseignant-chercheur, INSEEC Grande École

Les animaux de compagnie deviennent des membres à part entière des familles. Les marques surfent sur cette tendance avec des produits alimentaires, des vêtements ou même des objets connectés.
Texte intégral (1732 mots)

En France en 2025, on dénombrait 79 millions d’animaux de compagnie, selon la Fédération des fabricants d’aliments pour animaux domestiques ; 61 % des Français et des Françaises en possèdent. Ces animaux deviennent des membres à part entière des familles. Les marques surfent sur cette tendance en s’adressant aux « parents d’animaux » plutôt qu’à des consommateurs. Si bien que, aujourd’hui, des objets connectés pour mesurer la fréquence cardiaque de son chien sortent sur le marché juteux du pet business.


Prada propose sur son site officiel un imperméable à capuche à 700 euros, un harnais à 820 euros et un sac de transport à 3 400 euros. Ces objets ne sont pas destinés à des humains, mais à leurs chiens.

Ce glissement n’est pas une anecdote du secteur du luxe déconnectée du réel. Il dit quelque chose de bien plus profond sur la façon dont les marques, tous secteurs confondus, ont progressivement transformé l’animal de compagnie en objet de désir.

En effet, derrière les 6,8 milliards d’euros qu’estimait déjà le cabinet Xerfi pour le marché français des animaux de compagnie se dessine un autre marché en pleine expansion. Celui d’un marché affectif où aimer son animal est devenu pour les marques une opportunité sans précédent.

Business des animaux de compagnie

Depuis 1976, le nombre total d’animaux de compagnie en France a été multiplié par 2,5 pour atteindre 79 millions en 2025 et 61 % des Français déclarent aujourd’hui posséder au moins un animal de compagnie. Ces chiffres disent quelque chose d’une société qui a profondément reconfiguré sa relation au vivant, et avec elle, ses habitudes de consommation.

À l’échelle européenne, la seule alimentation animale génère déjà 29,2 milliards d’euros de ventes annuelles selon European Pet Food, l’association professionnelle du secteur. Ce chiffre ne couvre ni les soins ni le toilettage ni les assurances ni les innombrables services qui ont fleuri autour de ce que l’on appelle désormais le pet business.

Ce secteur innovant ne vend plus seulement de la nourriture ou des soins, mais construit autour de l’animal une relation marchande où s’entremêlent identité, style de vie et attachement affectif.

L’animal devient membre de la famille

Ce basculement économique ne s’explique pas sans comprendre la transformation culturelle qui le sous-tend. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs en sciences humaines et sociales étudient le pet parenting. Cette forme de parentalité transposée à l’animal de compagnie se manifeste par un investissement émotionnel, temporel et financier comparable à celui que l’on consacre à un enfant. Certains pays comme l'Espagne vont même leur accorder un statut juridique propre avec des lois.


À lire aussi : Chiens, chats et santé mentale : à quel point les Français sont-ils attachés à leurs animaux de compagnie ?


Selon une enquête Opinionway réalisée pour le compte de la marque d’aliments pour animaux Ultima et de la SPA auprès de 1 128 pet parents, 91 % des propriétaires considèrent leur animal comme un membre à part entière de leur famille.

Depuis 2015, l’animal est d’ailleurs reconnu par le Code civil français comme un « être vivant doué de sensibilité », une évolution juridique qui souligne la recomposition des liens affectifs contemporains. Ils assistent même à des grands évènements sportifs comme c'était le cas en mai 2026 au Groupama stadium. En effet, plusieurs chiens ont assisté à la victoire de l’OL Lyonnes contre le FC Nantes.

Mouvement de dépublicitarisation

Ce que les marques ont compris avant tout le monde, c’est que ce glissement ouvrait un territoire symbolique inédit. Le slogan de Santévet, assurance consacrée aux animaux, résume à lui seul cette logique : « Votre animal fait partie de votre famille, assurez-le ! » Il ne s’agit plus de vendre un service, mais de valider une identité.

Ce type de discours illustre parfaitement ce que nous avons désigné ailleurs comme un mouvement de « dépublicitarisation ». La marque masque son intention promotionnelle derrière un registre affectif et familial, s’adressant à des « parents » plutôt qu’à des consommateurs.

Dépenser pour son animal devient une façon de se définir comme bon parent, comme propriétaire responsable et aimant. C’est ce que le chercheur Jean-Noël Kapferer appelait déjà la valeur intangible de la marque, désormais indexée non plus sur le produit, mais sur le lien affectif lui-même.

C’est dans cette brèche que le secteur du luxe s’est engouffré. Si l’animal est un enfant, alors il mérite ce qu’il y a de mieux. La marque Prada lui consacre désormais une collection entière, où l’imperméable à capuche côtoie le sac de transport à 3 400 euros, quand Louis Vuitton et Gucci déclinent leurs codes iconiques en colliers et accessoires pour chiens. L’animal de compagnie est devenu pour ces maisons un territoire d’expression de marque à part entière.

La « pet tech » prend le pouls de vos animaux

Le pet business ne s’arrête pas au manteau de luxe ou au slogan affectif. Il bascule aujourd’hui vers un nouveau paradigme : celui de la pet tech, où l’animal de compagnie devient un être connecté dont la santé, les déplacements et les battements de cœur sont désormais capturés, analysés et transmis en temps réel.

L’exemple le plus emblématique de cette mutation est celui d’Invoxia et de son collier connecté Minitailz, récompensé au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas (Nevada) en 2024 dans la catégorie Intelligence artificielle. Ce dispositif surveille en temps réel le rythme cardiaque et respiratoire de l’animal, détecte les anomalies cardiaques, géolocalise ses déplacements et génère des rapports personnalisés grâce à l’IA.

L’animal de compagnie devient, pour la première fois, un émetteur de données biométriques dont l’analyse appartient à la marque autant qu’au propriétaire. Prochainement, Invoxia voudrait perfectionner la litière connectée (un véritable outil de diagnostic à domicile de certaines pathologies félines) avec le rachat de la société Caremitou.

Ce que révèlent nos travaux sur les nouveaux espaces d’influence, c’est que les marques tendent à s’imposer comme médiatrices éthiques précisément là où la régulation ne couvre pas encore. La pet tech s’inscrit dans cette même dynamique en se positionnant comme garante de la santé animale ; la marque endosse un rôle de prescripteur médical. Le collier connecté ne se vend pas comme un gadget mais comme un acte de responsabilité parentale. C’est précisément ici que la dépublicitarisation se joue puisque l’intention commerciale s’efface totalement derrière la promesse du soin.

Et si on pouvait parler avec nos animaux de compagnie ?

Des start-up se lancent le défi de permettre de communiquer avec nos animaux de compagnie et de comprendre leurs langages comme le son des baleines. On parle même de « bots conversationnels interactifs » pour converser avec les animaux en temps réel. BeroAI se lance le défi de vous proposer un système décryptant le comportement et les émotions de l’animal et vous alertant quand votre animal de compagnie ressent du stress.

Qui tient vraiment la laisse ?

Le Parlement européen a fini par se saisir du sujet en adoptant le 28 avril 2026 la première réglementation fixant des normes de protection pour les chiens et les chats issus d’élevages. Ce texte protège l’animal de la maltraitance physique, mais ne dit rien des données biométriques que les colliers connectés collectent chaque jour sur nos compagnons à quatre pattes.

Qui possède les battements de cœur de Médor ? En voulant mieux connaître nos animaux, nous avons peut-être, surtout, appris à mieux nous connaître nous-mêmes sous le regard attentif des marques qui ont eu, elles, depuis le début, beaucoup de flair.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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16.07.2026 à 10:27

Les refuges climatiques seront utiles s’ils n’oublient pas de faire de la chaleur un objet politique

François De Gasperi, Chercheur Postdoctoral en études urbaines, Chaire Territoires en Transition GEM, GEM

Albane Grandazzi, Professeur Assistant, GEM

Fiona Ottaviani, Associate professor en économie - Grenoble Ecole de Management, 38000 Grenoble, France - Co-titulaire de la Chaire Territoires en Transition, GEM

Hélène Picard, Professeure Associée au département Homme, Organisations et Société. Chaire Territoires en Transitions et Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique, GEM

Notamment à condition de les concevoir et de les déployer avec des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.
Texte intégral (2974 mots)

Alors que la France a déjà connu trois vagues de chaleur en quelques semaines à peine, le concept de refuge climatique, qui s’institutionnalise dans un certain nombre de pays, cristallise les espoirs des citoyens en surchauffe. Il peut s’agir d’une réponse prometteuse, mais uniquement à certaines conditions, notamment de les concevoir et de les déployer en gardant en tête des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.


Notre maison brûle et nous la regardons (enfin) en face. Alors que la France vient de connaître deux séquences caniculaires précoces et intenses, la chaleur semble s’imposer comme un problème public majeur. Le mois de juin 2026 a été le plus chaud jamais enregistré par Météo France et une nouvelle vague de chaleur touche désormais une grande partie du pays.

Le traitement médiatique immédiat de la canicule s’est largement détourné des enjeux de fond, privilégiant des réponses à court terme et individuelles au détriment d’une réflexion collective sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Plan massif de climatisation, mise en cause des scientifiques, légitimation de la débrouille au sein des foyers…

Ce cadrage tend à occulter une réalité bien documentée : celle des inégalités socioécologiques. L’exposition aux fortes chaleurs, la vulnérabilité face à leurs conséquences et les capacités d’adaptation varient selon les conditions de logement, l’état de santé, les ressources économiques, l’âge ou encore l’accès aux espaces publics. Les enquêtes sociologiques, à commencer par celle d’Eric Klinenberg sur la canicule de Chicago en 1995, montrent aussi que l’isolement social constitue un facteur majeur de surmortalité.

Contre toute solution hâtive qui pourrait participer d’une maladaptation, les sciences sociales nous invitent à politiser la chaleur, en saisissant la canicule comme un problème social collectif permettant d’articuler les enjeux d’adaptation et ceux d’atténuation.

Ainsi, ouvrir des refuges climatiques ne suffit pas : encore faut-il que ceux qui en ont besoin les connaissent, puissent s’y sentir à l’aise et s’en saisissent pour construire collectivement les conditions d’un « bien-vivre » dans un monde plus chaud.

Refuges climatiques : de quoi parle-t-on ?

Le concept de refuge climatique s’institutionnalise. De Buenos Aires à Bologne, en passant par Porto et Londres, de nombreuses villes l’adoptent pour adapter leur tissu urbain à la crise climatique et protéger leurs habitants de la chaleur.

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone. Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

Barcelone fait figure de référence, avec un réseau de plusieurs centaines de refuges : écoles, bibliothèques, musées, parcs et jardins, répondant à des critères de confort thermique, d’accessibilité, de repos et d’accès à l’eau.

Le contour des refuges climatiques varie pourtant d’une ville à l’autre. Certains réseaux privilégient les parcs et jardins, d’autres des équipements climatisés. En réaction, une définition minimale s’esquisse peu à peu dans la littérature scientifique : le refuge climatique conjugue rafraîchissement et hospitalité afin d’offrir un « réconfort thermique » limitant la vulnérabilité face aux aléas climatiques pour tenter de se protéger de l’aléa météorologique.

Mais faire du confort thermique un enjeu politique suppose de mesurer le stress thermique vécu par les habitants, en tenant compte non seulement de l’îlot de chaleur urbain, mais aussi de l’ombre, de la ventilation, de la morphologie des rues et de la qualité des logements.

Parce qu’il résulte des interactions entre expériences de chaleur, conditions de logement, ressources socio-économiques et accès aux refuges climatiques, le confort thermique appelle des politiques d’universalisme proportionné, bénéficiant à tous, tout en accordant une attention prioritaire aux plus vulnérables.


À lire aussi : Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème


Comment configurer les refuges climatiques ?

Les villes font face à plusieurs défis. Le premier porte sur les infrastructures : faut-il créer de nouveaux espaces refuges ou bien adapter les services existants ?

Le choix des techniques de rafraîchissement soulève en outre des enjeux environnementaux et politiques. La climatisation en est l’exemple emblématique : si son rôle dans l’accentuation de l’îlot de chaleur urbain est bien documenté, un usage ciblé reste indispensable pour les publics les plus vulnérables (seniors, enfants, SDF…).


À lire aussi : La climatisation, une solution pour mieux vivre le réchauffement climatique ?


Les volets sont des dispositifs de protection solaires importants en été. SatyaPrem/Pixabay

La recherche souligne aussi la nécessité d’adopter des pratiques architecturales favorisant le confort d’été : matériaux biosourcés, protections solaires (volets, stores) et solutions passives de rafraîchissement, comme les réseaux de froid urbain. Autant de leviers pour concevoir des refuges climatiques et adapter les villes.

Ainsi, un réseau de refuges climatiques ne se réduit pas à des lieux frais. Ceux-ci doivent aussi proposer des services (eau, wifi, etc.) et être pensés, dès leur conception, comme des espaces d’hospitalité, ce qui suppose une animation et des personnels formés à ces nouveaux usages.


À lire aussi : Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe


L’enjeu de l’accessibilité

La question de l’accessibilité du refuge est un élément clé à intégrer dans une perspective de justice socioécologique.

Carte du cheminement du projet « Green Cells », en Italie.

À quelle échelle les déployer ? Ville, quartier, îlot ou immeuble ? La littérature plaide pour une approche multiéchelle articulant adaptation et atténuation.

Une question également culturelle

Mais le défi à relever est également culturel. Concevoir des refuges climatiques suppose d’abord de les penser comme des lieux d’hospitalité et d’entraide.

Les recherches montrent que leur conception mérite d’être pensée à partir des quartiers et des communautés concernées afin d’identifier les besoins des habitants et de favoriser leur appropriation. Dès leur conception, l’implication des réseaux de proximité est essentielle, comme à Porto, où le design et localisation des refuges climatiques s’inscrivent dans une méthodologie participative qui tient compte de la connaissance préexistante des lieux par les habitants.

Autre changement culturel complémentaire : la diffusion d’une culture de rafraîchissement des corps. Au Japon, la démarche « Cool Biz » adapte les normes vestimentaires en été ; à Genève, l’interdiction du travail en extérieur l’après-midi en période de canicule s’accompagne de pédagogie quant aux gestes de rafraîchissement.


À lire aussi : Votre logement est-il adapté à la chaleur ?


Veut-on vraiment parler de « refuges » climatiques ?

Le terme de « refuges climatiques » mérite qu’on s’y arrête : il est très largement associé à des représentations liées à la catastrophe, en lien avec les notions de « refuges » et de « réfugiés ». Or, si l’on veut penser ces lieux comme des espaces de solidarité, d’entraide et de soutien, il importe de dépasser cet imaginaire.

Ils comportent aussi un potentiel effet repoussoir, lié à l’imaginaire néolibéral d’un individu autonome et puissant, peinant à se reconnaître comme vulnérable et interdépendant. Qui souhaite se dire « réfugié » climatique ? Et comment désigner ceux qui le sont réellement ? Les enquêtes montrent que les plus vulnérables, notamment les personnes âgées ou malades, sous-estiment leur propre vulnérabilité tout en l’identifiant plus facilement chez les autres. Faut-il y voir le signe du refus d’un potentiel stigmate associé à cette vulnérabilité ?


À lire aussi : Lors des canicules, notre cerveau ne s’aligne pas toujours avec le thermomètre et peut nous mettre en danger


Le choix des mots n’a rien de neutre au moment de concevoir des dispositifs d’action publique : faut-il parler de « haltes fraîcheurs », se limiter à la chaleur, intégrer aussi la protection contre le froid en hiver, ou viser plus largement des « lieux du bien vivre » ?

La qualification retenue oriente les usages auxquels ces espaces sont destinés : simples réponses à une crise ou lieux de solidarité, de convivialité et de délibération sur nos manières d’habiter un monde où de nombreux seuils socioécologiques ont déjà été franchis. Plus qu’un changement de vocabulaire, elle engage un projet politique : faire de ces lieux des espaces où se renforcent les liens socioécologiques et où se construit, à partir des réalités locales, une conception partagée du bien vivre.

Ainsi, les refuges climatiques ne seront à la hauteur du problème qu’à condition d’être plus que des points frais sur une carte : des lieux accessibles, intégrés aux pratiques habitantes, capables d’accueillir des publics vulnérables sans les stigmatiser, et de soutenir des apprentissages collectifs face à la crise socioécologique.

The Conversation

François De Gasperi est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Fiona Ottaviani est co-titulaire de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Hélène Picard est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Albane Grandazzi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.07.2026 à 16:21

Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ?

Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

En mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait. Comment travaille la police dans les cas de disparition qui concernent 58 000 personnes chaque année, majoritairement des mineurs en fugue.
Texte intégral (2325 mots)

Le 18 mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait sans laisser de traces, alors qu’il devait se rendre à la piscine. À l’époque, l’enquête ne donnera aucune réponse et n’identifiera aucun suspect. Sur quelles méthodes s’appuie la police en cas de disparition ? Quel est le rôle des psychocriminologues dont le rôle est d’étudier le profil psychologique des victimes et des criminels ? Chaque année, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement en France. La majorité concerne des mineurs en fugue.


Quand ses parents tenteront de le joindre par téléphone, Lucas ne répondra pas. Il ne répondra plus ni au téléphone, ni aux messages. Son portable, éteint à 17h16, ne se rallumera jamais.

Le 18 mars 2015, l’adolescent de seize ans devait prendre un bus afin de rejoindre son frère à la piscine pour un cours de natation. Il va disparaître sans laisser aucune trace. Il a pourtant bien quitté son domicile, mais sans prendre ses affaires de sport, seulement avec son petit sac à dos presque vide : il part sans argent de poche, ni sac de couchage, ni vêtement de rechange.

Les recherches débuteront très rapidement, cependant Lucas n’a pas été admis aux urgences, il n’est pas non plus chez un de ses amis qui affirment tous qu’ils n’ont reçu aucune nouvelle de lui. Une enquête pour disparition inquiétante est ouverte le soir même.

Pour L’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) qui reprend ce type de dossier, ces enquêtes relèvent du défi : non seulement aucun suspect n’est identifié, mais surtout il n’existe aucune scène de crime sur laquelle s’appuyer, aucune trace n’est retrouvée, et évidemment aucun corps à autopsier. Le travail des psychocriminologues va constituer l’un des outils d’enquête : l’analyse reposera sur l’histoire de vie du disparu mais aussi sur des recherches scientifiques et profilage.

L’enquête

Les premiers éléments récoltés sur la personnalité de Lucas indiquent qu’il n’a pas le profil d’un fugueur. Le parquet requiert alors rapidement l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement et séquestration. Par manque d’éléments, aucune thèse n’est écartée. Disparition volontaire ou mauvaise rencontre ?

Plusieurs personnes viennent apporter leur contribution à l’enquête. Ainsi, une voisine affirme l’avoir vu le jour de sa disparition, entre 17h15 et 17h30, se promenant sur un chemin en direction opposée de la piscine où il devait se rendre. Le lendemain, une autre femme pense aussi l’avoir reconnu : il était en train de traverser un champ. Une équipe de bénévoles reconnaît sa silhouette s’éloigner dans un bois, cinq jours après sa disparition, à plusieurs kilomètres du domicile. Une semaine après, un motard indique l’avoir aperçu marcher le long d’une route, son sac sur le dos. Enfin, une adolescente et son père l’auraient croisé dans un grand magasin d’une ville éloignée, en présence d’une femme d’une cinquantaine d’années.

Selon les études, 90 % des personnes qui font des déclarations à la police le font pourtant en toute honnêteté. La plupart des témoignages qui conduisent les enquêteurs sur de fausses pistes sont généralement de bonne foi mais contiennent des omissions, des erreurs ou encore des oublis.

En l’espèce, un chien policier va pister la trace de Lucas sur 1 km seulement de son domicile. Les zones seront explorées par hélicoptère. Aucun élément probant ne permettra de faire avancer l’enquête.

Le corbeau

De longs mois passent sans aucune trace de Lucas, jusqu’à ce que les parents de l’adolescent commencent à recevoir une série étrange de onze lettres anonymes. Une personne inconnue leur donne des nouvelles rassurantes de leur fils. Sur une feuille de papier glissée dans un journal, le texte écrit en lettres bâton indique :

« QUE LES PARENTS DE LUCAS, NE S’INQUIÈTENT PAS. IL VA BIEN. PAS DE MAUVAISES RENCONTRES. IL AIME SA FAMILLE. IL VA BIEN ».

Pendant un an, ils recevront ces lettres à chaque fois accompagnées de feuilles d’arbre, s’accrochant à l’espoir qu’il est vivant et en bonne santé.

Ce type d’affaires criminelles provoque assez fréquemment l’intérêt de personnes présentant des troubles mentaux. La teneur des propos dans certains courriers sont facilement assimilés à une maladie psychique. Mais dans certains cas, il devient plus difficile de se prononcer et nous pouvons alors apporter notre concours pour l’analyse de ces écrits, que ce soient ceux de corbeaux ou de témoins.

Des outils opérationnels nous permettent de travailler ces messages, soutenant notre réflexion quant à la crédibilité des révélations qui sont faites. La méthode SCAN (Scientific Content Analysis) en fait partie : elle permet d’analyser et de traiter le contenu du courrier, sa chronologie ainsi que la structure de la déclaration. Une étude de N. Smith (2001) indique qu’elle permet aux enquêteurs de discriminer les sujets véridiques à 80 %.

L’utilisation des pronoms, de certains verbes ou de connecteurs (« car », « alors », « ainsi », etc.), la manière de rédiger l’introduction ou d’énoncer certains détails, donnent des indications précieuses sur la personnalité du rédacteur et la fiabilité de son propos. La méthode stipule qu’aucun indicateur n’est à interpréter isolément, il s’agit d’une aide à l’analyse qui doit se réaliser en globalité pour limiter les biais de confirmation. Une formation de linguistique et en analyse de contenu écrit délivrée par le FBI nous permet donc de parfaire notre expertise dans le domaine.

Les enquêteurs vont parvenir à identifier l’expéditeur de ces courriers à partir d’images de vidéosurveillance d’une caméra située au centre de tri où l’auteur était venu poster ses lettres. L’inconnu est un homme de 57 ans, employé dans un supermarché. Il présente une personnalité fragile, avec des traits de mythomanie. L’homme s’avérera n’avoir aucun lien avec la disparition de Lucas.

Profilage des disparitions criminelles

En moyenne, chaque année en France, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement auprès d’un service de police ou de gendarmerie qui les enregistrent alors dans le fichier des personnes recherchées (FPR). La majorité concerne des disparitions volontaires, en particulier des mineurs en fugues (+ de 36 000 en 2024). Cela correspond à une moyenne de 158 disparitions par jour et, même si une grande partie concerne des fugues plus ou moins longues, cela constitue une souffrance pour les familles, une mise en danger potentiel et de nombreuses investigations pour les forces de l’ordre.

La plupart des disparitions ne sont donc pas criminelles (seulement 3 % environ selon le FPR). La victimologie est encore une fois un levier puissant dans ce type de dossier pour déterminer la probabilité que la personne ait été, en réalité, victime d’un criminel.

Mais à ce jour, presque aucun chercheur ne s’est intéressé aux disparus, laissant les enquêteurs seuls face à leur intuition pour prioriser les dossiers et évaluer les risques. Une seule étude scientifique s’est penchée sur les critères pouvant alerter les forces de l’ordre quant au risque de disparition criminelle. Cette recherche (2022), écrite par notre unité de psychocriminologues (UACP/OCRVP) et des universitaires internationaux (J. Chopin, E. Beauregard, C. Baroche, M. Sabot, & al.) a permis d’identifier deux principaux indicateurs : l’un est lié à la victime et l’autre au contexte de sa disparition. Notre travail a par ailleurs établi, de manière objective, les premières typologies de personnes disparues, en réalité victimes d’un criminel.

Ainsi, nos résultats indiquent qu’une disparition pourrait laisser suspecter qu’un acte criminel a eu lieu dans les conditions suivantes : la personne marchait seule la dernière fois qu’elle a été vue (55 %), sa disparition a lieu pendant le week-end (23 %) ou en pleine nuit (13 %). Par ailleurs, les disparitions criminelles surviennent plus fréquemment (dans 63 % des cas) dans un rayon de moins de 10 km du domicile. Dans 53 % le lieu présumé de la disparition est un lieu extérieur.

À partir de ces données statistiques, notre étude a pu extraire quatre grandes typologies de personnes les plus à risque d’être victimes d’une disparition criminelle. Mais le profil de Lucas ne fait pas partie de l’une d’elles.

La victimologie nous apprend que l’adolescent est un grand passionné de nature et un collectionneur de pierres. Pour un psychocriminologue, la piste principale pourrait s’orienter préférentiellement vers un accident (une chute) dans le cadre de la recherche de nouvelles trouvailles.

Résolution

Les ossements de Lucas seront retrouvés 6 ans plus tard, sur le flanc d’une falaise à 800 mètres à peine de son domicile par le GRIMP (groupe de reconnaissance et d'intervention en milieu périlleux) des sapeur-pompiers.

Les analyses ADN permettront de certifier qu’il s’agit bien de sa dépouille, mais l’absence de certains os comme celui du crâne empêchera le légiste de statuer sur les causes de sa mort. La famille devra faire son deuil sans avoir obtenu toutes les réponses qu’elle espérait.

Avis de recherche de Lucas Tronche. Police nationale, CC BY

Si Lucas a pu être identifié, il faut savoir qu’en France, de nombreux corps sont retrouvés sans qu’une identité ne puisse être rattachée. Une analyse de l’OCRVP révèle qu’entre 2010 et 2022, entre 120 et 150 corps ont été inhumés sous X, dont un quart restera non identifié. Des anonymes, parfois recherchés (accident, catastrophes naturelles, etc.), mais souvent oubliés, que la maladie mentale, les addictions ou la solitude ont invisibilisés. L’OCRVP dispose de personnels dédiés, afin de les recenser, comparer les fichiers pour contribuer à donner, un jour, un nom à leur sépulture. Notre service participe aussi à la campagne de communication d’INTERPOL nommé « Identify Me », destiné à faciliter l’identification de femmes anonymes décédées dans des conditions suspectes, grâce à la coopération internationale et à la diffusion d’informations auprès du public.

Bien éloigné de nos fictions télévisées, le travail des psychocriminologues sur ces dossiers n’est qu’un outil parmi d’autres pour soutenir les investigations policières. Ce travail de profilage replace la victime au cœur des enquêtes criminelles et introduit aussi les sciences criminelles, les recherches statistiques, comme un nouvel axe de réflexion.

Les avancées technologiques et la généalogie génétique apportent aussi de nouveaux espoirs dans la résolution d’enquêtes liées à des disparitions anciennes entrant dans la catégorie des « cold cases ». Mais cela ne remplace pas le nécessaire travail humain mené par les équipes de la police qui consacrent leur quotidien à ces dossiers complexes, et qui apportent bien souvent leur lot de frustrations ou de déceptions.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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