03.09.2026 à 15:48
Guy Baudelle, Professeur émérite d'aménagement de l'espace-Urbanisme, Université Rennes 2

Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier. Mais cette lecture reste partielle. Entre le Nord et le Pas-de-Calais, deux anciens départements miniers, les écarts de résultats sont nets. Comment expliquer ces variations ?
Aux dernières municipales, le Rassemblement national (RN) semble avoir renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti à la flamme y a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens, Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales de ce sillon industriel et sa culture politique traditionnellement protestataire.
L’examen plus détaillé de ce territoire de 1,2 million d’habitants montre toutefois que le vote RN n’est pas totalement corrélé aux indicateurs socio-économiques et que d’autres facteurs hérités de la longue exploitation charbonnière interviennent. Ils permettent notamment de comprendre pourquoi le département du Nord échappe toujours aux progrès de l’extrême droite, à la différence du Pas-de-Calais voisin.
Les élections municipales de mars 2026 ont conforté le Rassemblement national dans ses deux bastions : le Sud-Est méditerranéen et l’ancien bassin minier. Les ressorts de ces victoires varient selon les lieux, car le vote RN capte deux catégories opposées : une bourgeoisie aisée et âgée, idéologiquement libérale mais moralement conservatrice, voire traditionaliste, d’une part, et une population précarisée séduite par un discours populiste d’autre part.
On peut ainsi identifier une « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord », pour reprendre les termes du politiste Arnaud Huc.
Dans les anciens bastions mono-industriels de grande industrie, le vote RN résulte avant tout « d’un désarroi économique et social, véritable sentiment d’abandon qui répond à la désindustrialisation », ce qui explique l’élection de maires RN dans les bassins houiller et sidérurgique de Lorraine.
Les communes RN de l’ancien bassin du Pas-de-Calais restent tout aussi durement éprouvées par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990 : le revenu médian annuel n’y atteint pas 18 000 euros (contre près de 24 000 euros en France), quatre d’entre elles figurant même parmi la douzaine de communes les plus pauvres du département (sur 850). Le taux de pauvreté y varie de 20 à 29 % (pour 13,6 % en moyenne nationale) en raison d’un chômage élevé (10,8 % dans le bassin de Lens contre 7,9 % en moyenne nationale).
Le lien entre vote populiste et précocité du déclin économique et démographique dans un contexte anxiogène de mondialisation a été démontré à l’échelle européenne, dessinant une « géographie du mécontentement ». Dans ces territoires en crise, la sensation de déclassement social s’accompagne du sentiment d’être « piégé » dans « des lieux sans importance » (places that don’t matter), faute de profiter d’opportunités équivalentes à celles offertes ailleurs. Le bassin minier est typique de ces zones en déclin démographique.
Déclin démographique de l’ancien bassin houiller (1962 à 2014)
Cette détresse sociale est un facteur explicatif plus pertinent que l’effet supposé de la part des immigrés dans la population locale dans les communes RN du bassin : 4 % et même 1,4 % à Marles et à Drocourt et 0,9 % à Houdain (contre 11,3 % en moyenne nationale). Cette explication est d’ailleurs qualifiée d’« enfumage » par le démographe Hervé Le Bras. Le Pas-de-Calais est même le département comptant le moins d’étrangers de France (2,5 %) !
Les catégories les plus précarisées et les moins formées sont, au contraire, globalement surreprésentées dans l’ensemble du bassin houiller, qui compte de 20 à 30 % de non-diplômés (contre 18 % en France) et une part d’ouvriers de 10 points supérieure à la moyenne. Or, d’une manière générale, le niveau d’éducation reste la variable la plus déterminante du vote RN dans ses bastions. C’est encore plus vrai dans le bassin minier où il est fortement corrélé aux niveaux des diplômes les plus faibles.
Ce vote s’inscrit en outre dans la culture politique protestataire de l’ancien pays minier, qui se traduit aussi par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et par l’insignifiance de la droite républicaine. Dégagisme et refus radical du « système » conduisent des villes ouvrières à délaisser une gauche qui y avait pourtant régné sans partage pendant des décennies.
Le succès du RN s’explique aussi par un effet de voisinage et de mimétisme (tout comme dans le Midi, notamment le Vaucluse), selon un processus de diffusion spatiale de proche en proche : les villes gagnées sont voisines de municipalités déjà acquises.
Les facteurs socio-économiques ne sauraient donc suffire à expliquer la géographie électorale du Rassemblement national. Dans la région, la vallée métallurgique de la Sambre (Maubeuge) ou le Calaisis souffrent ainsi davantage du chômage (plus de 12 %) et de la pauvreté (avec des taux souvent supérieurs à 30 %) que le bassin minier du Pas-de-Calais, sans pour autant basculer vers le RN.
Les observateurs ont, du reste, relevé l’échec du RN dans des sous-préfectures (Lens, Douai) où la pauvreté est pourtant aussi marquée. Le parti n’a, en définitive, conquis que 13 communes sur les 175 que compte le bassin houiller, confirmant les résistances.
Les analystes n’ont, en revanche, guère expliqué pourquoi le bassin minier a totalement échappé aux progrès du RN dans le département du Nord (aucune municipalité conquise), à la différence du Pas-de-Calais. Le chômage y est pourtant plus fort (12,9 % dans le Valenciennois, deuxième taux le plus élevé en France hexagonale) et la paupérisation encore plus marquée (revenu de 14 600 euros et 41 % de pauvres à Denain) de sorte que, à l’échelle du bassin, la corrélation avec le chômage n’est pas avérée.
La moindre adhésion du Nord (à l’est) au RN était déjà visible à la présidentielle de 2022.
Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais
Cette différence serait due au caractère plus récent de la stratégie d’implantation du RN dans le Nord.
Les causes sont en réalité plus lointaines, à savoir un héritage moins purement minier du fait d’un tissu industriel plus diversifié (sidérurgie, métallurgie, mécanique, verrerie, textile…), même si c’est dans ce département qu’a commencé l’aventure minière, dès 1720.
Dans le bassin du Pas-de-Calais, l’exploitation charbonnière n’a débuté qu’au mitan du XIXᵉ siècle, mais son ascendant a été plus brutal et exclusif, les puissantes compagnies minières ayant dissuadé l’installation d’autres activités afin de limiter la concurrence sur la main-d’œuvre. L’emprise du système paternaliste y assurait – à l’instar de l’État-providence – une prise en charge totale par le patronat du personnel (et des familles), « du berceau à la tombe », afin de les fixer définitivement dans le métier et de les rendre captifs de l’entreprise : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, sport, loisirs, culte, transport, pension, etc. Charbonnages de France a poursuivi et même amplifié ce dispositif, à telle enseigne que plus du tiers du parc immobilier de l’ancien bassin du Nord-Pas-de-Calais appartenait aux Houillères en 1969, soit 113 000 logements.
Ce système a assuré l’ancrage professionnel et géographique de la population à tel point qu’il en limite encore le « capital spatial », autrement dit la capacité à se projeter ailleurs. L’identité sociale locale actuelle n’est certes pas réductible à une culture ouvrière nostalgique d’une prospérité idéalisée, mais on conçoit le vif traumatisme que représente la disparition d’un encadrement social séculaire opéré aussi bien par l’exploitant que par les syndicats, qui a laissé complètement désemparée une communauté, à l’univers mental et culturel jusqu’alors entièrement tourné vers la mine, soudainement abandonnée à son sort. Même les ingénieurs des mines ne virent survenir la fin de l’exploitation qu’« avec terreur ».
Comme le souligne le politiste Luc Rouban, le vote RN exprime ainsi le désarroi d’électeurs « déboussolés par l’effondrement des structures de contrôle social […] en place durant l’époque minière » et un besoin corrélatif de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs assez bien avec celle des cités minières édifiées par l’exploitant, patrimoine immobilier encore fort de 64 000 logements désormais géré par un bailleur social, lointain témoin de l’emprise sociale de la mine.
Guy Baudelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.09.2026 à 16:03
Alexandre Monnin, Responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte, Centrale Méditerranée

L’ESSENTIEL
Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.
Face au changement climatique, une autre compétence émerge : décider de ce qui ne peut plus être maintenu, financé ou développé.
Routes abandonnées, permis suspendus, stations démontées : l’analyse de 74 cas de renoncement montre que cette transformation est déjà à l’œuvre dans les territoires.
À Caen (Calvados), un projet d’écoquartier a été suspendu après dix années de travail lorsque la montée des eaux attendue d’ici la fin du siècle s’est imposée au regard de l’actualisation des données scientifiques, annonçant des épisodes d’inondations récurrents et non plus exceptionnels. Dans le Pays de Fayence (Var), la délivrance de nouveaux permis de construire s’est heurtée au manque d’eau potable. En Ille-et-Vilaine, plusieurs contournements routiers ont été retirés de la programmation départementale.
Ici, une activité perd ses conditions matérielles d’existence. Ailleurs, le projet reste réalisable à court terme, mais dégrade les conditions d’habitabilité futures : une route supplémentaire, davantage d’artificialisation, un équipement de plus à entretenir. Le renoncement entre alors dans l’action publique. Il ne relève pas d’une injonction morale ou idéologique, mais d’un constat pragmatique.
À Caen, Thibaud Tiercelet, directeur général de la société publique locale d’aménagement, résume le basculement en expliquant que « la réalité a changé ». Les nouvelles données ont rendu obsolète le monde de référence dans lequel le quartier avait été conçu.
Le nouveau régime climatique rend ainsi caduc le cadre de référence dans lequel nombre de projets ont été et demeurent réglementairement possibles, alors même que les conditions de leur viabilité disparaissent à l’échelle de leur durée de vie. Dans certains cas, l’eau manque, la neige se raréfie, le trait de côte recule ou le risque d’inondation change de fréquence. On ne parle plus de risques ici (même si ceux-ci s’intensifient en parallèle), mais d’une réalité déjà transformée, qui rend dépassés les postulats à partir desquels certains projets, infrastructures et usages avaient été conçus.
Renoncer consiste alors à déterminer ce qui doit cesser, à réviser ce qui peut encore être promis, construit et maintenu, puis à préserver autrement les fonctions attendues ou réalisées.
Dans le cadre de notre recherche, nous avons documenté ce mouvement de soustraction, en recensant les renoncements, comme autant de décisions prises en amont, pour éviter que la catastrophe impose des arbitrages brutaux et privés d’alternatives. Ce travail constitue une première étape. Il sera prolongé par une enquête consacrée aux conditions qui permettent aux acteurs publics de prendre de telles décisions.
Nous avons, à ce jour, recensé 74 cas de renoncement.
A Céüze (Hautes-Alpes), le modèle économique de la station de ski ne tient plus ; à Grenoble (Isère), la non-reconstruction de la piscine Vaucanson se discute sur fond de coûts énergétiques et de maintenance ; en Ille-et-Vilaine, la crise financière des départements sert de déclencheur pour renoncer à de nouvelles routes, etc.
Le corpus rassemble plusieurs gestes : empêcher un projet de voir le jour, cesser de maintenir un équipement existant, organiser le retrait ou la transformation d’un héritage matériel. Il va de l’abandon d’une route au gel de permis, de la fermeture d’une station de ski à la déconstruction d’un parking.
Pris séparément, ces décisions paraissent hétérogènes. Ensemble, elles signalent l’émergence d’une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les années à venir. Peu d’acteurs revendiquent le vocabulaire de la redirection écologique. Leurs décisions traduisent pourtant l’un de ses diagnostics : maintenir des conditions d’habitabilité exige de savoir fermer ou empêcher certaines trajectoires.
Ces initiatives restent fragiles, car les règles qui organisent aujourd’hui l’action publique favorisent encore l’expansion plutôt que le retrait. Les politiques d’attractivité visent à attirer de nouveaux habitants, des entreprises, des investissements ou des touristes, notamment par le développement de l’offre foncière, immobilière et infrastructurelle. Lorsqu’elles sont évaluées au nombre d’implantations, de constructions ou de visiteurs supplémentaires, elles entretiennent un impératif de croissance. Cette orientation se retrouve dans des modèles économiques dont l’équilibre dépend du maintien, voire de l’augmentation, des volumes vendus : mètres carrés construits, déplacements, nuitées touristiques, eau et énergie consommées.
Une ligne budgétaire supprimée est bien visible. Le bilan complet d’un renoncement l’est beaucoup moins : économies futures d’entretien et de fonctionnement, artificialisation ou émissions évitées, ressources préservées. « Budgétiser » certaines de ces économies permettrait de les identifier et de les réaffecter à des investissements climatiques.
Enfin, les dispositifs de financement sont plus facilement mobilisés pour créer un équipement que pour prendre en charge sa fermeture, sa dépollution, sa renaturation ou la réorganisation des usages qui en dépendent.
Cette dynamique tient aussi au poids des capitaux fixes. Une infrastructure doit être utilisée afin d’amortir l’investissement consenti. L’économiste Henri Chevalier a montré comment, dans le cas de l’aviation commerciale ou de l’agriculture, cette logique produit des verrouillages et alimente la croissance. Une route nouvelle réorganise les déplacements et les implantations commerciales ou résidentielles qui se développent autour d’elle ainsi que les milieux qu’elle traverse. Une station de ski engage des flux touristiques, des emplois et des investissements immobiliers. Un quartier nouveau suscite des attentes de valorisation foncière, de recettes fiscales et de nouveaux équipements publics. Ces interdépendances compliquent ensuite leur remise en cause.
La difficulté de la décision tient aussi au fait qu’un arrêt entraîne des coûts : démonter un télésiège, signaler une route fermée, traiter les droits engagés sur un terrain devenu inconstructible… Le caractère juste du renoncement dépend de questions concrètes : qui perd un usage ou un revenu, qui est protégé, qui supporte le coût de la sortie et qui participe à la décision ? Sans financement du retrait et de l’après, l’économie immédiate reporte les coûts vers d’autres acteurs, les milieux ou le futur.
Toute fermeture ne constitue pas obligatoirement un progrès écologique. Pour en juger, il faut examiner ce que produit le renoncement : ce que la décision permet de préserver, les activités qu’elle risque de fragiliser et les équipements ou les pollutions qu’elle laisse derrière elle.
Utiliser des critères de soutenabilité et de durabilité aide à évaluer les situations au cas par cas. La soutenabilité interroge leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité. La durabilité désigne leur capacité à être maintenue grâce à des infrastructures, des financements, des règles et des soutiens politiques. Leur croisement fait apparaître quatre situations.
À Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor), la circulation automobile sur la D28 constituait un verrou : malgré la forte mortalité des amphibiens, la route continuait d’être utilisée parce que les déplacements étaient organisés autour d’elle. Sa fermeture a été accompagnée d’un itinéraire alternatif, du maintien des accès agricoles et de sa transformation en voie verte. L’usage dommageable cesse tandis que les fonctions utiles sont réorganisées.
Dans le Pays de Fayence, limiter les constructions pour préserver l’eau était une mesure soutenable, au sens où elle protégeait une ressource indispensable. Elle restait toutefois fragile tant qu’elle reposait sur une simple consigne politique. Son inscription dans le schéma de cohérence territoriale et dans la politique de gestion de l’eau lui donne davantage de chances de durer. Elle passe ainsi d’une « fragilité soutenable » à une « continuité soutenable ».
À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des remontées mécaniques et des bâtiments sans usage. Tant que ces passifs ne sont ni démontés ni réaffectés, la fermeture produit un héritage négatif. Le démontage des remontées constitue donc une étape nécessaire pour organiser réellement la sortie.
Le renoncement ouvre un chantier qui dépasse la décision d’arrêt. Une route fermée conserve son bitume, une station de ski ses pylônes. Il faut financer la sortie, traiter ces héritages, répartir équitablement les coûts et organiser autrement les fonctions jugées utiles. C’est ce travail que désigne ici la redirection écologique. C’est là qu’émerge une compétence publique nouvelle : organiser ce qui doit cesser, être réduit, déplacé, démantelé, réparé ou réaffecté, puis suivre dans le temps les effets de ces transformations.
Notre étude révèle un manque sur ce dernier point : peu de renoncements font l’objet d’un suivi. Un gel des permis protège-t-il réellement l’eau ? Une route fermée réduit-elle la dépendance à l’automobile ou déplace-t-elle les flux ?
L’action publique locale a longtemps été équipée pour ajouter. Elle apprend désormais à renoncer, sans abandonner.
Alexandre Monnin a conduit, avec Claire Deligant, Émile Hooge, Oscar Hooge et Romain Barrallon, l’enquête sur les renoncements territoriaux présentée dans cet article.
Alexandre Monnin a reçu des financements de l'Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, de la MAIF et de la Ville de Grenoble.
01.09.2026 à 17:01
Guillaume Negri, Doctorant en sociologie, spécialisé en migrations et en jeunesse, Université Rennes 2
L’ESSENTIEL
La recherche d’un logement étudiant est un parcours du combattant.
Cette instabilité résidentielle a des répercussions bien au-delà de la rentrée universitaire sur les conditions d’études et de vie des jeunes.
Une recherche, menée en France et en Irlande, interroge les risques d’une citoyenneté différée.
À chaque rentrée universitaire, les mêmes scènes. Les files d’attente s’allongent devant les Crous, toutes les chambres universitaires ont été allouées, et les studios se visitent par grappes de candidats. La France compte aujourd’hui une chambre du Crous pour dix-sept étudiants, contre une pour quatorze en 2000, et l’offre publique ne couvre que 7 % des besoins selon le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse et le Conseil national de l’habitat.
De l’autre côté de la mer Celtique, l’Irlande fait pire encore. Fin 2025, il manquait près de 39 000 lits étudiants dans les quatre principales villes universitaires du pays. À Cork (dans le sud-ouest de l’Ilande, ndlr), où je mène une partie de mes recherches doctorales, la presse rapporte le cas d’un étudiant contraint à trois heures de trajet quotidien depuis Limerick (centre-ouest de l'Irlande, ndlr), faute de chambre abordable.
Le débat public raisonne en stocks et en flux. On y discute du nombre de places à construire et du niveau des loyers, et ces discussions enferment le problème dans l’horizon court de l’année universitaire, celui des affectations à boucler avant les premiers cours.
La sociologie des parcours de vie oblige à poser une question d’une autre portée temporelle, que ma thèse instruit en comparant la France et l’Irlande. Quelles sont les répercussions de cette instabilité résidentielle, éprouvée au seuil de la vie adulte, sur la suite d’une existence ?
Je fais l’hypothèse que le logement commande les autres étapes du passage à l’âge adulte, et que sa privation enclenche des retards en chaîne, dans la formation puis dans l’emploi. Ces retards frappent d’autant plus durement que la famille ne peut pas servir de filet.
Une précision de méthode s’impose ici : mon matériau, qualitatif, ne mesure pas ces effets de long terme ; il montre comment ils se forment, entretien après entretien, et pourquoi ils s’installent. C’est déjà beaucoup pour comprendre ce qu’une rentrée sans toit engage réellement.
Les sociologues de la jeunesse l’ont établi de longue date. On ne devient plus adulte en franchissant des seuils dans l’ordre attendu, le diplôme puis l’emploi, le départ de chez les parents puis la vie à deux. On y parvient au terme d’un processus long, fait d’allers-retours et de bifurcations.
Dans ce processus, le logement fait office de verrou. Impossible, sans adresse stable, de constituer le moindre dossier, qu’il s’agisse d’une inscription en formation, d’une bourse, d’un compte bancaire ou d’une couverture santé. Obtenir un stage ou un emploi relève alors de l’acrobatie. Même dormir et manger correctement cessent d’aller de soi.
Pour observer cette dépendance, mon enquête doctorale s’est tournée vers un public qui l’éprouve sous sa forme la plus brute, celui des jeunes exilés arrivés adolescents ou jeunes majeurs en France et en Irlande. Je les ai suivis à Rennes (Ille-et-Vilaine) et à Cork au fil de 43 entretiens biographiques ; beaucoup sont scolarisés ou en formation, et tous entrent dans la vie adulte privés du filet familial dont disposent la plupart de leurs camarades.
On pourra juger leur cas trop singulier pour éclairer la condition étudiante ordinaire. Je crois l’inverse. Ce verre grossissant fait apparaître des mécanismes qui concernent, à des degrés divers, toute la jeunesse étudiante.
Les trajectoires résidentielles que j’ai reconstituées sont rarement linéaires. On y passe d’un canapé prêté à un foyer, d’une colocation à un retour chez un proche ; certains connaissent la rue. Des chercheurs européens ont baptisé ces allers-retours trajectoires « yo-yo » dès le début des années 2000, et ils ne sont pas propres aux jeunes exilés.
À l’automne 2025, Amlé, le syndicat national des étudiants irlandais, décrivait devant les parlementaires des étudiants dormant sur des canapés ou enchaînant les semaines d’auberge de jeunesse en début de trimestre ; il faisait du logement « le premier obstacle » à l’accès aux études supérieures et à leur achèvement. À l’University College Cork, le syndicat local alertait, dès 2024, sur la situation des étudiants qui sautent des repas et renoncent au chauffage afin de payer leur loyer.
Chaque déménagement subi a un coût. Des heures à éplucher les annonces et à monter des dossiers, des trajets qui s’allongent, des nuits écourtées, des amitiés qui s’étiolent. Tout ce temps et toute cette énergie sont pris sur les études.
En France, l’enquête « Conditions de vie » de l’Observatoire national de la vie étudiante documente, édition après édition, le poids du logement dans les budgets et sur les conditions de travail des étudiants. Les conséquences suivent, presque mécaniques : des cours manqués, des examens ratés, des réorientations subies, parfois un abandon.
Le phénomène est désormais visible en Irlande, où des jeunes diffèrent leur entrée à l’université ou interrompent leur cursus faute de toit.
Pour rendre compte de ces parcours, je mobilise la notion de « vulnérabilisation », qui désigne non pas un état de fragilité constaté à un instant donné, mais un processus par lequel les difficultés engendrent les unes les autres.
Un logement perdu retarde une formation ; une formation interrompue ferme l’accès à un emploi stable ; sans emploi stable, pas de bail ; sans bail, retour à l’hébergement précaire. La boucle, une fois refermée, peut tourner des années sans que rien vienne l’interrompre de l’extérieur.
Le système français aggrave ce mécanisme pour ceux qui n’ont pas de famille-ressource. Notre modèle social repose largement sur l’hypothèse que la famille héberge, cautionne et dépanne, au point que la science politique qualifie de « familialisées » les politiques de jeunesse françaises.
À lire aussi : Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ?
Les jeunes privés de ce filet paient le prix fort, qu’il s’agisse des jeunes exilés, des sortants de l’aide sociale à l’enfance – pour qui le passage à la majorité constitue un point de bascule vers la pauvreté – ou des étudiants en rupture familiale. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dénonçait encore en 2025 les « sorties sèches » des dispositifs de protection de l’enfance, sans solution de logement, qui conduisent des jeunes majeurs à la rue.
Certains des jeunes que j’ai rencontrés se trouvent, à 23 ou 25 ans, dans une situation que je propose d’appeler la « citoyenneté différée ». Formellement titulaires de droits, ils en repoussent sans cesse l’exercice effectif – étudier, travailler, habiter, participer à la vie de la cité – faute d’un ancrage résidentiel qui les rende praticables.
L’Irlande donne à voir, en grandeur nature, où mène le laisser-faire. Le logement étudiant y a été largement abandonné au marché, si bien que des établissements entiers, comme la Munster Technological University et ses 18 000 étudiants, ne disposent d’aucun parc résidentiel propre.
La France n’en est sans doute pas là ; son réseau d’œuvres universitaires, même sous-dimensionné, demeure un acquis. Encore faudrait-il cesser de traiter le logement des étudiants en simple intendance de rentrée. Une année perdue à chercher un toit ne se rattrape pas en juin ni aux sessions de rattrapage ; on la retrouve longtemps après dans les files des missions locales et des services sociaux, où l’on répare à grands frais, et pas toujours avec succès, ce qu’une chambre à loyer modéré aurait pu prévenir.
Guillaume Negri a reçu des financements de l'Université Rennes 2 et de la Région Bretagne pour la réalisation de son doctorat.