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22.10.2026 à 15:42

Colère sociale et vote de rupture : pourquoi la présidentielle de 2027 s’annonce explosive

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas

Le sentiment de colère s’exprime dans la rue, par des manifestations ou des émeutes, comme le 17 octobre. Il peut aussi favoriser un vote de rupture.
Texte intégral (2954 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les difficultés à boucler les fins de mois, le sentiment de déclassement ou d’insécurité alimentent la colère. Elle s’exprime par des manifestations pacifiques ou par des violences urbaines, comme le 17 octobre.

  • Plusieurs partis, aux orientations opposées, savent mobiliser ce ressentiment pour transformer le rejet des gouvernants en force électorale.

  • Des jacqueries de l’Ancien Régime au vote protestataire, l’accumulation de frustrations peut engendrer des crises ou des ruptures politiques majeures.


Tant de passions tristes taraudent en profondeur la société française et tant d’offres électorales jouent sur ce ressentiment que les ingrédients sont désormais réunis pour composer un cocktail électoral explosif. Cette situation n’est pas sans rappeler les jacqueries, ces brefs soubresauts émeutiers qui ont traversé durant des siècles les campagnes françaises (Jacques étant un prénom populaire associé au statut de paysan, il a fini par désigner, par métonymie, les paysans).

Frustrations accumulées et jacqueries

L’historien Jean Nicolas dans son panorama des mouvements de révolte sous l’Ancien Régime établit que la première cause de rébellion est la pression fiscale (39 %), suivie des enjeux de subsistance dus à de mauvaises récoltes, des hausses des prix des denrées de base, etc. (17 %). Les jacqueries, formes paroxystiques d’une exaspération violente, sont les marqueurs de rancœurs et de frustrations accumulées.

Face à un trop-plein de tensions, la pression se libère d’un coup, de façon éruptive et véhémente. Le déchaînement de violence du 17 octobre – en parallèle aux manifestations de protestation sociale – contre des symboles de la République (mairie de Limoges, résidence de la préfète de Gironde, commissariat municipal de Marseille…) et contre des commerces (pour les piller, les vandaliser, voire les incendier) illustre ce que peut être une jacquerie à l’ère contemporaine.

Les Français à l’épreuve des passions tristes

L’historien du politique Pierre Rosanvallon décrit les Épreuves de la vie que les Français affrontent de plus en plus, au sens de « l’expérience d’une souffrance, d’une difficulté de l’existence, de la confrontation à un obstacle qui ébranle au plus profond les personnes », et aussi au sens de « façon d’appréhender le monde, de le comprendre et de le critiquer sur un mode directement sensible ». Jérôme Fourquet, de l’Ifop, évoque, en 2024, un « désarrimage des catégories populaires » réduites à une « économie de la débrouille ».

Pierre Rosanvallon cartographie alors quatre épreuves, couplées à une série de passions tristes, face auxquelles il confronte des aspirations compensatrices.

Epreuves, émotions et aspirations conséquentes
Tableau des passions tristes. Arnaud Mercier à partir de Pierre Rosanvallon, « les Épreuves de la vie », Fourni par l'auteur

À la lecture de ce tableau, on reconnaît aisément le climat psychologique morose qui s’est installé en France.

D’ailleurs, « mesuré depuis février 1995, l’indicateur d’optimisme des Français face à l’avenir s’établit à 18 % en cette rentrée 2026, dont 27 % de “très pessimistes” » écrit le directeur de l’Ifop Frédéric Dabi. Hors le choc de la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024, « jamais l’indicateur n’était descendu aussi bas sur l’ensemble de la série », poursuit-il.

De même, dans leur Inventaire des peurs françaises (2026), les politologues Anne Muxel et Pascal Perrineau pointent que « l’ordre des affects pouvant emporter la décision s’est modifié. On vote moins par adhésion que par réaction ou opposition ». En conséquence, les peurs recensées dans leur livre « peuvent être le substrat du vote ». Peurs « du déclassement économique, de la maladie, celle de l’étranger, celle de la régression sociale, celle de la pollution, celle d’une retraite trop tardive ou encore celle de la violence sociale ».

Le désir ardent que ça change

Depuis le mouvement des gilets jaunes, les signes d’exaspération sont de plus en plus visibles. En atteste la grande enquête pilotée par le Cevipof, dont la vague 3 est parue en septembre 2026.

Quand on interroge plus de 10 000 personnes sur leur état d’esprit à chaque présidentielle, il en ressort que le climat psychique des Français se dégrade.

Dans la même enquête, le désir de changer vraiment le cours de la vie politique est général, mais accentué pour les électeurs proches des positions les plus radicales. Ce qui ne signifie néanmoins pas que tous ces enquêtés sont devenus des extrémistes sur le plan idéologique.

Attentes d’un vrai changement
Attentes d’un vrai changement. Arnaud Mercier à partir de la vague 3 de l’enquête Cevipof, 2026, Fourni par l'auteur

Pour autant, pour 46 % d’enquêtés français, « les élections ne permettent pas le changement », chiffre qui atteint 51 % dans les catégories populaires. Face à cette « impuissance électorale », décrite par le politologue Luc Rouban, s’installe l’idée que seul un « grand coup de balai » permettra d’accomplir les changements espérés.

« Y en a marre ! », ou les ferments d’une jacquerie électorale

Or, les sondages d’intention de vote pour la présidentielle donnent à voir la possibilité de traduire les exaspérations accumulées en un vote plus pulsionnel qu’idéologique.

Le slogan rassembleur d’une majorité de Français pourrait être : « Y en a marre ! » Le bulletin de vote devient alors une arme pour abattre les vestiges d’une classe politique gouvernementale jugée défaillante. Malgré des objectifs divergents pour mettre fin aux troubles ressentis, les expressions variées de cette potentielle jacquerie électorale ont un point commun, celui de la « colère citoyenne ».

Colère qui peut convaincre des électeurs de sortir des cadres d’un vote dit « raisonnable », car en faveur des dites « forces de gouvernement », au profit de candidats incarnant des positions très protestataires, incarnant une alternative radicale.

Les sympathisants des partis les plus radicaux sont, d’ailleurs, convaincus que la colère gronde.

Je pense que la France est en colère et très contestataire
« Je pense que la France est en colère et très contestataire. » Arnaud Mercier à partir de l’enquête « Fractures françaises » de 2025, Fourni par l'auteur

Se cristallise donc une forte volonté d’affirmer un désir de rupture radicale avec dix années de gouvernance Macron, qui aura frustré, voire désespéré, nombre de nos concitoyens, après avoir incarné une forme de dégagisme tranquille.

La situation est d’autant plus anxiogène que les marges de manœuvre budgétaires de l’État se sont réduites. La France doit désormais composer avec une dette publique qui atteint 119 % du PIB et avec la remontée du coût de son financement. La charge des intérêts pèse de plus en plus sur les finances publiques et limite la capacité à recourir à une relance budgétaire de grande ampleur.

Plus grave, pour réduire les déficits, de nouvelles ponctions fiscales sont programmées. Pouvant toucher les classes populaires et les classes moyennes, elles ne peuvent qu’aggraver l’exaspération et nourrir une jacquerie électorale.

Une rhétorique du ressentiment

Toutes ces vulnérabilités socio-économiques encouragent un discours jouant sur le pathos, les peurs et les colères pour offrir un exutoire aux « petits », aux « sans grade », à celles et ceux qui se vivent comme déclassés ou risquant de l’être, comme victimes ou méprisés socialement.

Certains politiciens s’emparent de cette « logique du ressentiment » et jouent sur un discours de victimisation, décrivant des forces du mal, instituées en bouc émissaire. Selon l’historien des idées Marc Angenot :

cette rhétorique du ressentiment vise à « montrer la situation présente comme injustice totale à l’égard d’un groupe, [à] persuader de l’inversion des valeurs et [à] expliquer la condition inférieure des siens en renvoyant ad alteram partem (à une autre partie) tous les échecs essuyés ; [à] valoriser donc la position victimale et le mode d’être du dominé ; [à] dévaloriser les valeurs que chérit le dominant et qui vous sont inaccessibles en les montrant à la fois comme dédaignables, chimériques, arbitraires, ignobles, usurpées et causatrices de préjudice ».

Ainsi, Jean-Luc Mélenchon assimile les exigences budgétaires de l’Union européenne à une « Europe austéritaire » ; choix terminologique efficace pour associer la rigueur financière à un acte autoritaire considéré par essence d’austérité. Il attaque aussi ses adversaires par des propos dévalorisants, livrant notamment les journalistes à la vindicte : « les petits génies de l’atlantisme, qui pullulent dans l’officialité médiatique », imputant aux médias traditionnels une « logique pétainiste » en les qualifiant de « presse à buzz », façon de s’appuyer sur l’impopularité sondagière de la profession pour jouer à « eux contre nous », un nous qu’il entend incarner et défendre.

Côté extrême droite, Éric Zemmour fait parler les Français en faisant de leur rejet des partis politiques après les législatives de 2024, l’indice d’un ressentiment politique profond :

« Ils ont dit : “Ces gens qui nous dirigent, qui se prétendent plus intelligents que nous, ces organisations qui vivent à nos crochets et ne pensent plus rien, ne font plus rien, ne valent plus rien, nous les rejetons en bloc. Ils s’accrochent à nous. Ils pèsent sur nous. Ils nous entraînent vers le fond. Dans leur naufrage général, ils sont en train de nous noyer”. »

Même agitation d’une menace existentielle dans le discours de motion de censure de Marine Le Pen, en décembre 2024, où elle se pose en défenseur des opprimés, accentuant la menace gouvernementale par une métaphore aussi martiale qu’anxiogène :

« Ce budget ne s’attaque pas seulement à la France, il prend en otage les Français, et singulièrement les plus vulnérables, les retraités modestes, les personnes malades, les travailleurs pauvres… »

À chaque fois, le monde est hostile, le présent est sombre et l’avenir plus noir encore, et l’appel à la mobilisation est un enjeu de survie. Chaque tribun décrit un univers anxiogène et souffle sur les braises de la colère pour entretenir, à son profit, le feu d’une possible jacquerie électorale.

The Conversation

Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.10.2026 à 15:56

Perdre face à une femme : une défaite qui ne laisse pas indifférent

Claire Mollier, Docteure en économie, Université Paris Nanterre

Tarek Jaber-Lopez, économiste, Université Paris Nanterre

Une étude réalisée avec 290 personnes compare les réactions des hommes et des femmes en cas de victoire ou de défaite.
Texte intégral (1962 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une étude réalisée avec 290 personnes compare les réactions des hommes et des femmes en cas de victoire ou de défaite.

  • Pour les hommes les plus confiants, une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche ».

  • Après une victoire face à une femme, en revanche, beaucoup d’hommes préfèrent ne pas rejouer, semblant craindre de perdre.


L’intuition à l’origine de notre étude est née… sur un tatami ! Lors d’une compétition de karaté, nous avons observé que les hommes semblaient préférer affronter d’autres hommes, même lorsque les femmes avaient la même ceinture et un niveau comparable. Nous nous sommes donc demandé si le genre de l’adversaire modifiait la manière dont une victoire ou une défaite était vécue, en particulier chez les hommes.

Certains exemples issus du sport apportent des éléments de réponse. Ils présentent néanmoins une limite : les compétitions mixtes restent relativement rares. Il est donc difficile d’isoler l’effet du genre de l’adversaire sur la manière dont les individus réagissent à une victoire ou à une défaite. C’est précisément cette question que nous avons choisi d’étudier dans une expérience en laboratoire.

Le laboratoire comme lieu de compétition

Dans notre expérience, 290 participantes et participants effectuent du calcul mental et choisissent entre une rémunération fixe (0,50 euros par bonne réponse) ou un tournoi (l’individu qui a résolu le plus de calculs reçoit 1,50 euros par bonne réponse). Le tournoi est plus rémunérateur mais aussi plus risqué, puisque seule la (ou le) vainqueur reçoit un gain.

Les individus ayant choisi la compétition lors de la première manche doivent ensuite décider s’ils souhaitent affronter à nouveau la (ou le) même adversaire. Sinon, elles ou ils peuvent renoncer à la compétition et rejouer la tâche sous rémunération fixe.

Avant de connaître les résultats, nous demandons aux participantes et participants si elles ou ils pensent avoir gagné. Comme de nombreuses études l’ont déjà montré, les hommes se révèlent beaucoup plus confiants que les femmes : près de trois hommes sur quatre pensent avoir remporté l’épreuve, contre un peu plus d’une femme sur deux.

Les hommes veulent-ils prendre leur revanche après une défaite ?

Les hommes qui s’attendaient à gagner mais qui ont finalement perdu contre une femme sont plus enclins à vouloir l’affronter de nouveau que s’il s’agit d’un homme. À l’inverse, quand ils ont précédemment gagné face à elle, ils manifestent moins d’intérêt à vouloir la battre à nouveau, comparé à un adversaire masculin.

Le genre de l’adversaire affecte donc la réaction de certains hommes après une victoire ou une défaite. Une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche », de restaurer son statut. Après une victoire, il ne faut en revanche pas prendre le risque de rejouer et de potentiellement perdre.

combat de boxe thailandaise entre un homme et une femme
Dès lors que les femmes décident de concourir, elles apparaissent tout aussi compétitives que les hommes. Ahmad Thomas/Unsplash, CC BY

Ces résultats se retrouvent essentiellement chez les hommes surconfiants : ceux qui s’attendaient à gagner mais qui ont perdu. Il convient ainsi de noter que ce n’est pas seulement la défaite qui compte mais le décalage entre les attentes et le résultat obtenu. Celui-ci génère de la déception.

Chez les hommes les plus confiants, perdre contre une femme s’accompagne également d’une amélioration des performances lors de la manche suivante (contre la même femme). La défaite agit comme un facteur de motivation, certains hommes semblant fournir davantage d’efforts afin de rectifier la situation.

Chez les femmes, le genre de l’adversaire compte moins

Nos résultats confirment un constat bien établi en économie : en moyenne, les femmes sont moins compétitives – elles choisissent moins le tournoi.

Il convient cependant de noter que, dès lors que les femmes décident de concourir, elles apparaissent tout aussi compétitives que les hommes. De plus, leurs décisions dépendent moins que les hommes du genre de leur adversaire.

Comment expliquer ces réactions ?

Nos résultats ne permettent pas d’identifier avec certitude les mécanismes psychologiques en jeu. Ils sont néanmoins cohérents avec plusieurs travaux en économie et psychologie.

Les stéréotypes peuvent entraîner certains hommes à sous-estimer la performance d’une adversaire féminine. Ils anticipent leur victoire et c’est le résultat inattendu qui leur cause de la déception.

Jeune femme devant un jeu d’échecs
Des travaux montrent que, au début d’une partie d’échecs, le style de jeu des hommes est plus agressif que celui des femmes. Frankie Cordoba/Unsplash, CC BY

Pourquoi alors rejouer ?

De nombreuses recherches ont interrogé l’effet des attentes. L’échec des hommes tend à être attribué à manque d’effort (une cause temporaire), alors que l’échec des femmes est plus souvent attribué à un manque de compétence (une cause interne et stable).

Même si nos joueurs ne sont pas observés par des tierces personnes, ils peuvent avoir intériorisé ces idées, qui peuvent donc les inciter à rejouer et fournir plus d’effort. C’est effectivement ce que nous observons face à une adversaire féminine, mais nettement moins face à un homologue masculin.

Pourquoi cette différence ?

Des éléments de réponse résident probablement du côté de ce que la psychologie sociale a identifié comme une masculinité dite précaire. Là où le fait d’être une femme est souvent perçu comme acquis avec la puberté (et donc permanent) ; le fait « d’être un homme » se gagnerait difficilement, par des actes répétés, et pourrait se perdre facilement. Bien qu’elle ne corresponde à aucune réalité biologique objective, cette perception (qui pourrait être renforcée par la montée des discours masculinistes) a des effets bien documentés : les hommes dont la masculinité est mise en doute adoptent plus volontiers des comportements de compensation, notamment de démonstrations de force, pour la réaffirmer.

Nos résultats ne signifient pas que les hommes réagissent tous de la même manière à une défaite face à une femme, ni que cette réaction est inévitable. Ils suggèrent en revanche que le genre de l’adversaire peut modifier la signification symbolique d’une défaite ou d’une victoire. Nos données invitent à réfléchir au rôle que jouent la confiance en soi et les stéréotypes dans le regard qu’on porte sur la performance d’autrui, et le poids qu’une défaite peut faire peser sur la construction de l’identité, en particulier de la masculinité. En outre, ils ouvrent de nouvelles pistes pour comprendre les dynamiques observées dans les contextes compétitifs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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20.10.2026 à 15:34

L’histoire de l’enfance : une clé pour comprendre comment change la société française, entre infantisme et nouveaux droits

Manon Pignot, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Si les cadres familiaux et éducatifs ont évolué, si les enfants disposent de droits et ne travaillent plus à la mine, leur « cause » est encore loin d’être inattaquable et inattaquée.
Texte intégral (2247 mots)

Longtemps, dans les manuels d’histoire, ils sont restés dans l’ombre des adultes. Pourtant les enfants sont des acteurs à part entière de leur époque et les derniers travaux de recherche soulignent combien leur place, la reconnaissance de leurs droits mais aussi les maltraitances dont ils sont victimes racontent notre société.

Dans les Enfants. Une autre histoire de la France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), publié en septembre 2026 aux éditions Tallandier, l’historienne Manon Pignot nous invite à traverser plus de deux siècles en nous plaçant à hauteur des plus jeunes. Elle nous montre comment les cadres familiaux et éducatifs ont évolué et rappelle que, si les enfants ne travaillent plus à la mine, ils restent des cibles de violences, comme l’ont tristement mis en lumière les récents scandales impliquant des crèches, des écoles ou des institutions religieuses. Extrait.


« Les enfants d’aujourd’hui ont bien de la chance. » Qui n’a pas été confronté dans son jeune temps à cette sentence, assénée par un aïeul ou un adulte déjà avancé en âge ? De l’orange reçue à Noël aux châtiments corporels infligés en classe, la liste est longue des progrès réalisés en France au cours du XXᵉ siècle pour améliorer les conditions de vie et d’éducation des enfants.

Si le constat est indéniable, cette petite phrase récurrente est aussi porteuse d’une charge profondément culpabilisatrice : les enfants d’aujourd’hui seraient-ils redevables du passé de leurs parents ? L’amélioration de leur vie matérielle et psychique ne s’est-elle pas faite au rythme d’un progrès commun à l’ensemble de la société ? Certes, en 2026, fillettes et garçonnets ne poussent plus de wagonnets au fond de la mine – en France, tout au moins. Certes, ils bénéficient désormais d’un univers culturel et de lois qui leur sont propres.

Mais est-ce à dire que la « cause des enfants » est désormais inattaquable et, surtout, inattaquée ? En 2025 éclate le scandale Bétharram, avec les révélations d’anciens pensionnaires sur les violences physiques, psychiques et sexuelles vécues pendant des décennies dans cet établissement catholique béarnais. Ce ne sont pas les agissements d’un ou deux bourreaux d’enfants isolés qui sont rapportés, mais un système dont les deux clés sont la violence et le silence. À travers des témoignages qui nous semblent venir d’un autre âge – mais duquel ? Celui des maisons de correction du XIXᵉ siècle ? –, l’enjeu dépasse largement la seule responsabilité de l’Église catholique : en rendant publiques et visibles la pédocriminalité et la violence systémique qui y avaient cours, l’affaire Bétharram apparaît comme le catalyseur de prises de conscience récentes et d’un réveil de la réflexion autour de la place des enfants dans la société française.


À lire aussi : Châtiments corporels à l’école : depuis quand sont-ils interdits ?


Le vase clos béarnais, comme celui de Stanislas à Paris, comme celui du Kreisker en Bretagne, et comme tant d’autres institutions scolaires, religieuses ou non, n’est finalement qu’un miroir grossissant tendu à une société qui peine encore à admettre la réalité quotidienne des violences physiques et sexuelles infligées aux enfants parce qu’ils sont des enfants. À cet égard, les chiffres révélés par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), puis par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dans son rapport de 2023, sont effarants :

« Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance. »

Parmi ces violences, celles perpétrées dans le huis clos familial sont les plus nombreuses et les plus régulières.

À écouter les témoins en 2025, on croirait entendre la dédicace de Jules Vallès évoquant sa propre enfance sous la monarchie de Juillet :

« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre. »

À les entendre, l’historien se prend à douter : rien n’aurait donc changé depuis les années 1830 ?

Les choses, pourtant, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle : le progrès des législations visant à protéger la jeunesse et la lente transformation des représentations collectives ont peu à peu relégué Cosette, le Petit Chose ou Poil de Carotte au rang de figures littéraires qu’on a cru – à tort ? – désormais éloignées de toute réalité contemporaine. C’est l’un des enjeux de ce livre d’interroger comment les limites de l’intolérable ont progressivement été déplacées, au sein de la société française comme dans l’ensemble du monde occidental, pour donner aux enfants non seulement un statut légal spécifique, mais aussi une place à part dans les pratiques et dans les représentations des Français. Ou, pour le dire autrement, comment l’« espace moral » autour des enfants s’est profondément modifié depuis les années 1800.

Les transformations économiques, sociales, politiques et culturelles traversées par la catégorie enfantine depuis le XIXᵉ siècle sont au cœur de cet ouvrage. L’époque contemporaine n’a pas « inventé » les enfants, ni l’amour parental, ni même les théories éducatives ou pédagogiques sur l’enfance. Aiguillonnés par la thèse de l’historien Philippe Ariès, qui affirmait, au début des années 1960, que le « sentiment d’enfance » n’existait tout simplement pas à l’époque médiévale, les historiens du Moyen Âge ont, depuis plusieurs décennies, contribué à nourrir notre connaissance de l’enfance avant la Renaissance et montré au contraire combien les hommes et les femmes de cette époque aimaient et choyaient leurs enfants.


À lire aussi : Non, les enfants n’étaient pas négligés au Moyen Âge : la preuve par l’éducation


La seconde partie de la thèse d’Ariès reste, en revanche, d’une grande validité historique, qui montre l’« invention » de l’enfance à l’époque moderne. Il faut entendre par là le développement d’un nouveau type d’intérêt pour l’enfance dans les classes aristocratiques, dont les manuels d’éducation sont l’un des symboles les plus célèbres. Pour autant, l’ère contemporaine constitue aussi un tournant important dans l’histoire de l’enfance et des enfants, en Europe en général et en France en particulier.

La rupture démocratique que représente la Révolution française, suivie du bouleversement de l’industrialisation, entraîne une mutation profonde des structures sociales, et donc familiales : l’exode rural, le déclin de formes traditionnelles de sociabilité tout comme l’individualisation du rapport des citoyens à l’État induisent un resserrage des liens autour de la cellule familiale immédiate, du noyau parents-enfants. En parallèle, le développement progressif d’un marché de l’enfance achève de transformer la catégorie en enjeu commercial, d’abord au sein de la seule bourgeoisie, puis dans le reste de la société, dans la mesure des moyens de chacun.

L’évolution historique se mesure aussi à la possibilité de définir ce qu’est un enfant. S’il est assez ardu de le faire en 1800, la réponse tombe sous le sens à l’orée du XXIᵉ siècle. En 1800, un enfant est un individu comme un autre, dont on espère qu’il survivra au-delà de cinq ans ; un individu inachevé, mais pas inutile, et dont l’âge d’entrée dans le monde adulte varie selon son milieu social et les besoins financiers de sa famille. En 2026, un enfant est un mineur de moins de 18 ans, protégé par un arsenal législatif qui lui permet d’étudier, de se soigner, de se divertir.

Le temps de l’enfance s’étant considérablement allongé, on distingue désormais l’enfance de l’adolescence (à partir de 13 ans environ, c’est-à-dire l’âge pubertaire). Ces enjeux définitionnels ne sont pas anodins : outre qu’ils nous permettent de mesurer le chemin parcouru, ils traduisent aussi combien les enfants ont acquis, depuis la Révolution française, une identité propre.

Or il existe un lien entre la baisse constante de la natalité et le changement de regard porté sur l’enfance, comme l’ont montré les travaux précurseurs de la sociologue Viviana A. Zelizer : au cours du XIXᵉ siècle, la valeur des enfants a changé. D’utiles sur le plan économique, ils sont progressivement devenus improductifs, tandis que leur valeur sentimentale ne cessait d’augmenter. Appliquant à l’enfance l’idée selon laquelle ce qui est rare est cher, V. A. Zelizer montre que si la valeur monétaire des enfants décroît à l’époque contemporaine, leur prix – autrement dit leur valeur affective et sociale – ne cesse au contraire de grimper : tout au long du XXᵉ siècle, les enfants deviennent « inutiles » économiquement, mais émotionnellement « inestimables ». Les premières décennies du XXIᵉ siècle demandent toutefois à être interrogées sous cet angle de vue : pour reprendre les mots de V. A. Zelizer en 1985, la figure de « l’enfant sacré, économiquement inutile », n’est-elle pas aujourd’hui dépassée ?

L’élaboration récente du concept d’infantisme éclaire efficacement ce débat : par ce terme, la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit désigne l’ensemble des préjugés, des stéréotypes et des discriminations qui visent les enfants en tant qu’enfants,

« préjugés fondés sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent être contrôlés, asservis ou supprimés pour servir les besoins des adultes ».

Un détour par le long XIXᵉ siècle permet de rappeler que l’enfance est une catégorie hautement politique, objet d’enjeux et d’affrontements majeurs qui déterminent une société : si le changement de regard porté sur les enfants les a progressivement fait sortir de l’espace public pour les cantonner à la sphère familiale et domestique, il n’a pas pour autant dépolitisé la catégorie, bien au contraire.

Interview de Manon Pignot par Nicolas Patin (Librairie Mollat, octobre 2026).
The Conversation

Manon Pignot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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