12.08.2026 à 09:56
aplutsoc2
100 scientifiques ont, début juillet, lancé un appel « pour une loi d’urgence climatique », suivi d’une pétition, exigeant notamment l’interdiction de nouveaux financements d’entreprises françaises visant à extraire charbon, pétrole ou gaz, la suppression des subventions aux énergies fossiles, la reconnaissance du crime de « globocide ». Leur tribune cible à juste titre la firme Total, dont les profits dépassent tous les records cette année, et son PDG Patrick Pouyanné.
Leur exigence s’adresse donc au pouvoir légiférant, l’Assemblée nationale, et à l’exécutif pour qu’il ne mette pas de bâtons dans les roues de l’urgence vitale. De même, l’appel « Qui aurait pu prédire … » à manifester en masse le 26 septembre, que soutient et relaie Aplutsoc, s’adresse dans ces termes à l’Assemblée nationale, au gouvernement et à Macron :
« Nous ne venons pas vous demander de nous plaindre. Nous venons vous demander des comptes. Nous exigeons un plan d’urgence, parce que l’été prochain sera plus chaud que celui-ci. »
Ne pas attendre l’été prochain. Donc ne pas attendre les présidentielles. Exiger, imposer, réaliser. Maintenant. C’est vital.
Urgence, exigence, légiférer maintenant : soulignons la similarité de la démarche avec la Coalition féministe et enfantiste, ou Collectif « loi intégrale », dont les manifestations où les femmes ont fait irruption ont marqué le mois de juin : les 10 points mis en avant constituent une exigence adressée à l’Assemblée nationale, non satisfaite à ce jour malgré la mise en route d’une proposition de loi que l’union des droites du RN aux ex-macroniens a voulu détourner vers la seule dimension sécuritaire.
Le dirigeant parlementaire de LFI et président de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, Eric Coquerel, a par ailleurs réitéré ce 3 août sa demande d’une réunion extraordinaire de l’Assemblée fin août pour décider d’une loi de finance rectificative pour augmenter les crédits de lutte contre les incendies et aborder l’urgence climatique.
Oui, il y a urgence, et donc urgence à légiférer. La majorité relative des députés élus au titre du Nouveau Front Populaire en juillet 2024 pourrait et devrait, conformément au mandat populaire de ses électeurs, mettre cela en avant, censurer le gouvernement comme l’avait proposé le groupe écologiste début juillet, et mettre tous les autres députés au pied du mur des décisions législatives urgentes à prendre tout de suite.
Mais l’on sait que cette majorité relative s’est affaiblie elle-même par la division et que la majorité des députés PS début juillet, contre le vote du propre premier secrétaire de ce parti Olivier Faure, avait décidé de ne pas affaiblir l’exécutif de la V° République.
Dans cette Assemblée nationale, s’est dessinée une majorité non élue comme telle, car en juillet 2024 les électeurs n’ont pas voté pour elle et tout au contraire ont fait barrage au RN : une majorité RN/UDR/LR/Horizons, allant plus ou moins au-delà parmi les ci-devant macroniens.
Cette fausse majorité parlementaire illégitime s’est manifestée frontalement en votant en pleine catastrophe thermique une prétendue loi d’urgence agricole permettant à la mafia des Duplomb de polluer et préemptant les réserves d’eau pour les magnats de la FNSEA, alors que l’eau est rationnée.
Cette fausse majorité illégitime est celle que le premier ministre Lecornu cherche à avoir pour le prochain budget de 2027, qui sera un budget de guerre sociale contre les besoins vitaux et les services publics.
Ainsi donc les urgences, climatique, sociale, démocratique, féministe, les besoins majoritaires, se heurtent immédiatement à un exécutif illégitime et à une majorité parlementaire qui n’a jamais été élue comme telle. L’urgence et la colère vont monter jusqu’au 26 septembre et au-delà contre le vote du budget.
A qui fera-t-on croire que tout cela dépend des présidentielles six mois plus tard ? C’est l’inverse. L’attente des présidentielles et les présidentielles elles-mêmes ont pour fonction de faire passer ces mesures antidémocratiques et de relancer la V° République, si possible avec un exécutif de combat unissant RN et droites, sous l’égide de Trump et de Poutine. Si on attend en « faisant campagne » c’est ce qui va se passer.
C’est en n’attendant pas qu’on empêchera cela et pas autrement, en exigeant tout de suite les lois d’urgence conformes aux besoins majoritaires. Le sort de la présidentielle, ses résultats, se jouent d’abord là !
L’exigence majoritaire se heurte et va se heurter aux atermoiements et à la division des députés élus au titre du NFP et à la fausse majorité RN/UDR/LR/Horizons/Attal, conduisant tout partisan conséquent de la démocratie à une conclusion logique : il faut élire une Assemblée souveraine qui légiférera réellement, dès maintenant si possible, sinon en même temps que la présidentielle ou juste après.
En raison des conditions climatiques et sociales, ce scrutin législatif est et sera le spectre qui va hanter les présidentielles. Macron a déjà dû démentir les rumeurs lui prêtant l’intention de dissoudre à nouveau avant le 18 avril (1° tour de la présidentielle). Et tout le monde s’attend à ce que l’élu ou l’élue du 2 mai 2027, si les choses vont jusque-là, dissoudra – bien entendu pour avoir une Assemblée à sa botte, mais il pourrait en aller autrement !
Si l’affrontement social et climatique se généralise et se centralise, c’est bien vers une assemblée souveraine, constituante, qu’il faudra nous orienter, en finissant avec le RN et la V° République, dans le même mouvement !
11.08.2026 à 19:20
aplutsoc
Nous reproduisons le communiqué daté du 7 août 2026, publié par Femmes Solidaires. Ce document dénonce la répression subit par les femmes salariées de la région de Gawani en Éthiopie, à la suite de manifestation pour réclamer des arriérés de salaires, impayés depuis un an.
Cette situation de répression anti-ouvrière et anti-femmes réclame des prises de position de solidarité de toutes les organisations du mouvement ouvrier.
11.08.2026 à 16:30
aplutsoc2
Le 29 juin dernier, Jean-Luc Mélenchon a rencontré le groupe France Industries dans un « diner discret » dont toute la presse a fait état. France Industries est officiellement un lobby patronal, créé récemment en 2018, se désignant comme « la représentation unifiée de l’industrie française », et selon le Parisien les représentants de Dassault, Thalès, et Renault, donc le cœur des secteurs de l’armement et de l’automobile, ont tenu à être du repas. Précisons que ces « industriels » sont, tout comme les agro-industriels, avant tout des capitalistes financiers.
Dans la foulée, on apprenait que le MEDEF a convié les candidats suivants à le rencontrer publiquement le 27 août prochain : Le Pen, Retailleau, Philippe, Attal, Gluksmann (bien que celui-ci ne soit pas encore officiellement candidat définitif), et J.L. Mélenchon. Jusque-là, celui-ci expliquait depuis 2012 que les rencontres avec le MEDEF, c’était bon pour le PS.
Selon lui, sa discussion avec les patrons, complétant sans nul doute d’autres rencontres plus officieuses, se serait faite sur un terrain excellent : une « vraie discussion » sur leurs relations réciproques quand il sera président.
Si cela nous indique, au cas où on se serait imaginé le contraire, que J.L. Mélenchon n’a pas l’intention d’exproprier les grands capitalistes, cela veut-il dire que les patrons des principaux trust industriels français pensent quant à eux sérieusement à Mélenchon président ?
Rien n’est moins sûr : ce qu’ils accréditent là est sa candidature, qui occupe bien le terrain dans le cadre de la division à gauche, ce qui explique que le MEDEF invite aussi R. Glucskmann, lequel représentera la « gauche non mélenchoniste » qu’il en soit, au final, le candidat, ou pas.
Selon les militants de LFI, le but de Mélenchon est de gagner, donc de battre au passage le RN qui est aux portes du pouvoir. Mais qu’en est-il pour Mélenchon lui-même ? Veut-il gagner ? En réunit-il les conditions ?
Cette rencontre avec les patrons ne répond pas à la question, car ce n’est pas dans cet électorat, au demeurant réduit, mais influent, qu’il fera des voix. Incontestablement, J.L. Mélenchon est au moment présent le plus fort des candidats de gauche.
En dehors de lui, nous avons d’une part les soi-disant « sociaux-démocrates » qui entendent poursuivre la politique antisociale de Hollande et du produit de Hollande que fut Macron. Si Glucksmann a l’acquis du soutien que lui a porté le PS lors des Européennes et du bon résultat que, sous l’impact populaire de la question ukrainienne, cette combinaison lui a procuré en juin 2024, sa candidature à la présidentielle n’est pas de même nature, car elle implique non que le PS le porte, mais que le PS se soumette au candidat. D’autres « sociaux-démocrates » sont sur les starting blocs, tels que Cazeneuve, etc., et, à part et il faudra peut-être y revenir, Ségolène Royal.
Finalement, tout le monde sait très bien que François Hollande décidera, sans doute début décembre, s’il entreprend de liquider tous les autres, bénéficiant de son statut d’ancien président de la V° République, qui, dans ce régime, est un facteur décisif, quitte à se retirer, ou pas, ensuite, pour Edouard Philippe, selon les rapports de force.
La fonction des candidatures « sociales-démocrates » a été essentiellement, à ce jour, d’interdire au PS de s’inscrire dans quelque tentative de processus unitaire que ce soit, d’affaiblir ainsi le Nouveau Front Populaire et donc de placer à nouveau ce parti et ses réseaux d’élus locaux devant le choix d’exister à gauche ou d’aller vers sa liquidation. Ce qui, il faut bien le dire, a été très utile à la stratégie de J.L. Mélenchon.
Le projet de primaire, porté notamment par Olivier Faure et par l’APRES, a fait long feu avec le vote court d’un petit nombre d’adhérents du PS – moins de 13 000 …- le 9 juillet dernier. Ce projet ne pouvait réussir qu’en se reliant aux luttes sociales et à la question des législatives, ce qui ne fut pas le cas. Son effacement a entrainé, de manière claire et honnête, le retrait de la candidature de Clémentine Autain, et placé en crise la candidature théoriquement maintenue de Marine Tondelier pour les Ecologistes. François Ruffin avait annoncé par avance se maintenir en l’absence de primaires, mais ses 500 signatures d’élus ne sont pas acquises. Potentiellement il peut représenter un certain danger pour J.L. Mélenchon, sur une ligne largement similaire sur le fond.
Par ailleurs, dans une sorte de fuite en avant qui interroge, le vote interne du PCF, quoi que partagé et diversifié dans le détail, a validé l’hypothèse d’une candidature de Fabien Roussel. Rappelons que, dans les représentations ayant court à LFI, c’est un complot mettant en avant Benoit Hamon en 2017, et un autre complot propulsant Fabien Roussel en 2022, qui, seuls, expliquent que Mélenchon ne soit pas allé au second tour où il aurait immanquablement gagné à la place de Macron face à Marine Le Pen (2022 : Le Pen 23,15%, Mélenchon 21,95%, Roussel 2,28%). Mais lorsque les adhérents du PCF avaient opté pour cette candidature en 2021, c’était l’expression d’une volonté d’exister en tant que parti indépendant relevant du mouvement ouvrier. Aujourd’hui, ceci apparaît comme une fuite en avant droit dans le mur.
Pour compléter le tableau, plusieurs candidatures pour « témoigner » et montrer au public qui sont les « révolutionnaires » sans servir à rien, voire soutenir Poutine contre les peuples, se préparent : la candidature de LO, véritable institution de la V° République, est rodée et acquise, le NPA-R et Révolution Permanente vont tenter le coup, apparemment pas le PT mais on verra.
Le NPA-A aurait pu mener un combat pour l’unité pour gagner, mais s’est préalablement, et sans rien avoir en échange, désisté pour Mélenchon, qu’il prend pour l’expression d’une chose appelée « la radicalité », j’y reviendrai.
Il est clair que la disproportion est totale entre toute cette poussière et la candidature Mélenchon, très forte de la faiblesse de toutes les autres, et d’autant plus faibles qu’elles sont nombreuses, à gauche. Mais une telle disproportion ne fait pas la victoire, reposant sur la faiblesse des autres. Quelles sont les forces propres de la candidature Mélenchon ?
Il dispose d’une base conséquente qu’il appelle désormais « le nouveau peuple », qui correspond à la population et à la jeunesse des villes de banlieues et, dans une moindre mesure, des centres-villes, et s’identifie, en termes d’images, à la population d’origine immigrée des banlieues, bien qu’en réalité l’attitude électorale majoritaire de cette dernière soit l’abstention, suivie du vote Mélenchon qui, en effet, y écrase tous les autres.
Au mieux, la mobilisation de cette base sociale et électorale le met entre 10 et 15% et ne suffit pas à elle seule. La condition d’un passage au second tour est un vote de gauche unitaire et défensif plus large en sa faveur. Ce qui ne va pas de soi, et, surtout, a déjà une histoire sur laquelle il nous faut rapidement revenir.
En 2012, la candidature Mélenchon était celle du Front de gauche, réunissant des secteurs issus du PS, le PCF et quelques autres, et apparaissant comme un regroupement unitaire susceptible de s’agrandir, pour mener une politique de gauche réelle, en rupture avec ce que l’on appelait le « social-libéralisme ». Avec 3 984 822 voix, 11,1%, en quatrième position, elle faisait un bon score, et le désistement immédiat, pour battre Sarkozy, de Mélenchon en faveur de Hollande fut un facteur clef de la défaite de Sarkozy, sans s’attendre à une politique de Hollande répondant, fut-ce a minima, aux besoins sociaux.
Et comme cette politique fut bien pire encore, Mélenchon, alors représentant des courants de gauche souhaitant « refaire une vraie politique de gauche », avait un boulevard, et pouvait sérieusement envisager gagner en 2017.
Mais c’est alors qu’il prit son tournant « populiste » et lança LFI. Le mot « radicalité », cher au NPA-A, recouvre la confusion entre une orientation « réformiste de gauche et unitaire », celle de 2012 sans laquelle Mélenchon n’aurait pas été lancé comme présidentiable, et le choix du populisme en rupture avec le mouvement ouvrier, la gauche et la démocratie, opéré depuis 2016.
Le Front de gauche fut liquidé, le PCF ne voulant pas d’un cadre unitaire permanent et large et Mélenchon entendant y substituer la « construction du peuple » par un mouvement sans courants ni orientations, tout entier voué au Chef, lui. Les apparences sont qu’ainsi, il est passé à 7 212 951 voix, 19,58%. Mais les apparences sont fausses : ce n’est pas la proclamation de la « France insoumise » et l’orientation populiste qui expliquent ce résultat, c’est l’amplification du regroupement spontané, unitaire, pour gagner à gauche, amorcé en 2012 et produit par le rejet de la politique de Hollande, qui y a conduit. Cependant, l’orientation populiste et le refus d’appeler à l’unité ont freiné cette poussée, car Mélenchon ne pouvait qu’être gagnant à appeler à l’unité avec Hammon (6,38%).
Dans la poussée populaire du vote Mélenchon de 2022, les couches prolétariennes et précarisées tenaient une grande place. Or, en 2018-2019, le mouvement des Gilets jaunes fut la plus grande explosion prolétarienne en France depuis la grève générale de mai-juin 1968, et on pouvait penser que le discours « populiste » de Mélenchon en 2017 devait aller à sa rencontre. Or, ce ne fut absolument pas le cas, pour une raison de fond : Mélenchon visait la présidence de la V° République et pas son renversement, sur lequel s’orientait initialement, de façon révolutionnaire, le mouvement des GJ marchant sur l’Elysée.
Les présidentielles de 2022 se présentaient donc, au départ, moins favorablement et plus dangereusement, la déception des GJ laissant, une fois la fraternité des ronds-points partie et l’atomisation revenue en force, le vote RN s’étendre dans ce qu’il est convenu d’appeler la « ruralité ». A Aplutsoc, nous avons alors opté pour le boycott actif, avec des camarades issus du PCF comme Pierre Zarka et Pierre Goldberg, jugeant que la recherche par le mouvement réel d’une nouvelle offensive sociale ne pouvait pas passer par le piège de la présidentielle, mais seulement le contredire.
Mais les conditions créées par l’irruption de la guerre à grande échelle en Europe, le 24 février 2022, ont déterminé la masse de l’électorat de gauche, principalement socialiste ou abstentionniste, à voter Mélenchon au premier tour pour éviter à tout prix une victoire possible de Marine Le Pen face à Macron au second tour (Macron 58,8%, Le Pen 41,45% : l’élection de Marine Le Pen est désormais une possibilité réelle), et avec l’espoir de le porter au pouvoir malgré toutes ses contradictions déjà largement ressenties.
Dans ces conditions, Mélenchon obtenait 7 712 520 voix, 21,95%, soit la grande majorité des voix de gauche (Jadot 4,43%, Roussel 2,28%, Hidalgo 1,75%, Poutou 0,77%, Artaud 0,56%).
Ce vote utile massif a masqué les pertes importantes, par rapport à 2017, dans les couches les plus populaires et précarisées, au profit de Marine Le Pen et de l’abstention, dans l’électorat de Mélenchon, en recul profond dans ce que l’on appelle « la ruralité ». Par exemple, dans une très ancienne petite ville industrielle, bastion syndical et socialiste autrefois, Commentry, Mélenchon en tête en 2017 est passé largement derrière Le Pen en 2022, alors que le maire menant une politique ouvrière et démocratique sera réélu en 2026.
Une politique non pas populiste, mais unitaire et démocratique, associant le soutien à l’Ukraine comme à la Palestine (la Palestine réelle, pas le fétiche « Palestine »), un fonctionnement démocratique, une opposition sincère au bonapartisme, au présidentialisme et à l’autoritarisme, de la part de Mélenchon, qui pouvait virtuellement se développer à partir de 2012, aurait assuré sa victoire, sinon en 2017, du moins en 2022, voire avant lors de la crise des Gilets jaunes.
Mélenchon a eu droit à des exposés, jeune, sur le front unique ouvrier quand il était à l’OCI, en 1969-1973. Toute son orientation repose sur le refus de cette méthode, parce que le populisme repose sur l’ego, le principe du chef, et la sélection d’une cour composée exclusivement d’imbéciles, ou, ce qui revient au même, d’intelligents qui font les imbéciles en présence du chef, renouvelée et maintenue en fidélité par des purges périodiques.
Compte tenu du capital politique accumulé même s’il n’en veut pas : la dynamique unitaire de rupture à gauche initiale (2012), le rassemblement populaire pour une vraie politique sociale (2017), le vote utile du peuple de gauche (2022), encore aujourd’hui Mélenchon pourrait gagner. Le veut-il ? Et son orientation le permet-elle ?
Très clairement, son orientation ne le permet pas, car, outre le capital politique accumulé que je viens de rappeler, il y a aussi le passif, le lourd passif, accumulé et qui nécessiterait une orientation et des méthodes sincèrement démocratiques et unitaires pour être surmonté. Sous le premier quinquennat Macron, Mélenchon a perdu l’électorat « Gilets jaunes » largement parti chez Le Pen. Sous le second quinquennat Macron, la brutalité de facture stalinienne a continué à lui aliéner de larges secteurs à gauche, et, fait d’une immense portée symbolique, il est le candidat dont une majorité de juifs ont peur, réellement peur.
Et ce n’est pas parce qu’il dit soutenir la Palestine. Et ce n’est pas uniquement parce que la droite et les médias ont utilisé à fond l’accusation d’antisémitisme, afin, dans le même temps, de « dédiaboliser » le RN. C’est en raison de l’orientation populiste que les saillies antisémites, qui en sont une composante qu’il s’agisse du populisme mélenchonien dans sa version 2017, dite « nationale-populiste », ou dans sa version 2022, dite « décoloniale », se sont multipliées sur un terreau marqué par le soutien à Bachar el Assad, dictateur génocidaire, à Poutine, autre dictateur génocidaire, et à Xi Jinping (dictateur génocidaire).
Il ne serait pas difficile à Mélenchon, si c’était sincère, d’exprimer contrition et peine devant cette catastrophe et de retourner l’opinion : faire peur aux juifs et faciliter un vote RN parmi eux ! Ce ne serait pas difficile …
… ce ne serait pas difficile, mais le populisme autoritaire l’interdit (outre le propre fond d’antijudaïsme chrétien qui transparait dans plusieurs propos de J.L. Mélenchon).
C’est ici que prend tout son relief la provocation de Grenoble. On résume : Barbara Butch est une disck-jokeuse ciblée par l’extrême droite parce que lesbienne, grosse revendiquée, et juive. Elle a signé à un moment donné un texte pour la loi Yadan en croyant s’opposer à l’antisémitisme, puis l’a regretté publiquement. Elle a aussi animé une réception à l’ambassade de France à Tel-Aviv. La LFI a entrepris d’appeler à lui pourrir ses concerts parce que « c’est une sioniste », avec à Grenoble un tract représentant un drapeau LGBT ensanglanté frappé de l’étoile de David. Bref, toute l’imagerie antisémite a été, inconsciemment on peut le supposer, mobilisée pour une agression organisée de son concert. Depuis, la gène monte largement dans des secteurs de LFI, mais Mélenchon observe un silence olympien, là où il lui serait si simple de dire « c’était une connerie ».
Ce n’est pas tout : des témoignages sur la dimension masculiniste et homophobe évidente du petit chef local de LFI à Grenoble se multiplient. Une photo suffira amplement.

Que ce soit volontaire ou non, nous sommes là dans le registre de la main tendue à Soral et compagnie, qui se félicitent d’ailleurs de ce genre d’exploits de la part de LFI – le registre de la convergence « antisioniste » « des beaufs et des barbares », comme le théorise Houria Bouteldja, c’est-à-dire l’alliance rouge-brune : pour le dire tout net, la contamination fasciste.
Tout cela, faut-il le préciser, n’a strictement rien à voir avec les Palestiniens, et tout à voir avec un univers de signaux codés et de sous-entendus qui sont en parfaite cohérence avec le soutien à Bachar el Assad et autres. Bref, nous avons là une main tendue vers une certaine extrême droite.
En parfaite cohérence aussi avec le masculinisme des milieux « opposants russes » que Mélenchon et LFI se prévalent de soutenir. Et avec la culture qui n’a plus rien de « trotskyste » que la garde prétorienne veillant au plein contrôle de LFI, qu’est le POI, de plus en plus poutinien et stalinisant, entretient – rappelons que la promotion du POI dans les sphères dirigeantes de LFI s’est faite en 2022 lors de son soutien à Adrien Quatennens sur une question de violence conjugale …
C’est donc pour des raisons de fond – l’attachement viscéral au populisme et au bonapartisme autoritaire, dont l’anticapitalisme tronqué, pour qui mange avec les patrons du lobby France Industrie, nécessite des ennemis que sont « les sionistes » – que J.L. Mélenchon se garde bien de dire quoi que ce soit de cette affaire de Grenoble, laissant Houria Bouteldja et plein d’autres répéter à tue-tête que ce ne fut qu’un « non-évènement » monté en épingle par « les merdias ».
Mais ce faisant, J.L. Mélenchon perd des voix, et ne peut pas ne pas le savoir. Le soupçon d’antisémitisme, fondé car il joue avec et ne fait rien pour le dissiper réellement, le soutien aux dictateurs sanguinaires, les méthodes antidémocratiques, la violence des petites frapettes machistes, tout cela est de plus en plus connu par un peuple de gauche qui n’est pas composé d’idiots qui voteront toujours utile quoi qu’il arrive, mais qui a une mémoire, celle de ses défaites, causées par le stalinisme et le social-libéralisme, et qui veut la démocratie.
Vous aurez remarqué une chose : je ne fais pas de la recherche des voix musulmanes le moteur du jeu malsain du mélenchonisme avec l’antisémitisme. Que, comme bien d’autres avant eux, de droite à gauche, des cadres locaux LFI passent des alliances avec des mouvements religieux antilaïques, antidémocratiques et antiféministes, et que ces menées possibles soient d’autant plus confortées par la théorisation populiste sur le « nouveau peuple », est une chose, mais cela ne veut pas dire que la cause des dérives mélenchoniennes proviendrait, en somme … de son adaptation aux musulmans !
Cette adaptation supposée a d’ailleurs des limites évidentes, car, comme l’ensemble des travailleurs, des jeunes, des précarisés, de ce pays, les musulmans ont besoin de l’unité pour gagner contre le racisme, les politiques antisociales, le RN et la V° République.
Non, la source de toutes les dérives autoritaires, masculinistes, antisémites, n’est pas à la base dans l’électorat d’origine immigrée considéré, pas toujours à raison d’ailleurs, comme musulman, elle est dans l’orientation populiste rompant avec le mouvement ouvrier, la gauche et la démocratie, choisie par Mélenchon en 2015-2016 quand il s’est pris pour le Chavez français.
Que ce soit avec un Kuzmanovic qui emmenait Mélenchon à Moscou en 2018 dans l’espoir déçu d’être reçu par Poutine, ou avec un Kotarac passé au RN quelques jours après avoir été félicité par Chikirou pour sa participation à une conférence en Crimée occupée avec tout le gratin de l’extrême droite, ou, à présent, avec une Houria Bouteldja et autres « indigénistes », que ce soit, donc, dans sa version tricolore ou dans sa version « métissée », le populisme et le type de mouvement que veut être LFI n’ont pas varié, et conduisent donc aux mêmes dérives, et déterminent la même politique internationale, j’y reviendrai, le tout applaudi dans tous les cas par la garde prétorienne POI.
Ce que j’écris là peut faire de la peine ou hérisser des militants sympathiques et sincères de LFI qui sont la majorité, lesquels d’ailleurs ont appris à éviter les situations internes lourdes de conflits et de purges. Sur les réseaux sociaux, il est frappant de constater que la violence, dans une large mesure fondatrice, de LFI en 2017 (ce fut le lieu principal d’apprentissage du populisme autoritaire, et ce n’est pas là que les voix ont été massivement gagnées !), revient en force et en mode absolutiste : ralliez-vous à nous car hors de nous pas de salut, taisez-vous et obéissez. Mélenchon a fixé novembre 2026 comme date limite des ralliements inconditionnels, comme par hasard juste avant le moment où Hollande annoncera sa propre candidature.
Alors que la situation dans le PCF, chez les Ecologistes, et y compris dans le PS, permettrait à une organisation démocratique menant une politique unitaire pour gagner d’y rallier de larges secteurs, LFI découpe et suscite l’autoproclamation de factions ralliées à « la seule solution », comme « les Verts populaires » – où Sandrine Rousseau, dont on connait la sensibilité au machisme, est interloquée par le fameux « non-évènement » de Grenoble. Là où pourrait aller de l’avant la marche de l’unité pour gagner, nous avons la stratégie du salami à la stalinienne.
La masse du peuple de gauche n’est pas née de la dernière pluie et elle ne ralliera pas une injonction à la soumission, car elle est réellement, elle, insoumise, et c’est comme telle qu’elle peut se rassembler.
Donc, il résulte de tout ce qui précède que le rassemblement unitaire de premier tour, permettant d’accéder au second tour, est loin d’aller de soi pour Mélenchon. Au contraire, il a réuni à ce jour les conditions pour que, le moment venu, François Hollande ait un espace. Cela, alors que la victoire du NFP en 2024 et le programme adopté par celui-ci avaient montré que l’unité pour gagner était possible, et non pas la division entre deux vieux mâles présidentiables, parfaitement modélisés sur les institutions de la V° République.
A supposer que cet obstacle soit franchi, la question du second tour elle aussi se présente mal. On le sait, les sondages donnent Mélenchon plus mauvais candidat possible face à Marine Le Pen. Bien sûr, les sondages valent ce qu’ils valent. Il y a tout de même là une terrible ironie de voir des militants LFI entrainés à dénoncer le « barrage », la « gauche castor », l’appel à s’aligner pour éviter de mettre le RN au pouvoir, et dont les imprécations à ce sujet traduisaient aussi un réel ras-le-bol de la base contrainte à la « discipline républicaine » et à voter pour le moins pire face au pire, miser désormais sur cette discipline et se tenir prêts à qualifier de traitres tous les réticents, tous les hésitants et tous les honteux, leur enjoignant, une fois de plus, la soumission.
Mais l’analyse anticipée d’un éventuel second tour Le Pen/Mélenchon doit être faite sur la base de données plus profondes que les sondages et les réflexes militants.
La raison fondamentale pour laquelle la situation se présente mal, toutes choses égales par ailleurs, dans ce cas de figure, est la suivante : il est transparent, à qui veut se donner la peine de voir l’éléphant au milieu de la pièce, que ce scenario est celui sur lequel misent Poutine et, sinon l’erratique Trump, en tous cas J.D. Vance et Elon Musk, pour faire élire Marine Le Pen.
Oui, de leur point de vue, comme pour de larges secteurs du capital, Mélenchon doit servir à faire élire Marine Le Pen.
Il doit donc, premièrement, écraser, conjointement avec François Hollande (probablement), tout mouvement propre unitaire et combatif à gauche, tout aligner, et, deuxièmement, faire peur dans les chaumières par des exploits tels que la mort du jeune fasciste Quentin Derranque à Lyon ou la provocation contre le spectacle de B. Butch à Grenoble.
Dans ce jeu, les médias Bolloré (liés à Moscou) et autres, diaboliseront LFI, et les militants souffrant de cette diabolisation et indignés de se faire traiter d’antisémites seront enjoints à faire faire silence dans les rangs.
La condition pour que cela marche jusqu’au bout, en laissant de côté ici les surprises que la lutte des classes va sans aucun doute nous réserver bien heureusement, serait que Mélenchon maintienne la même ligne jusqu’au bout.
S’il paraît s’apaiser et jouer à l’homme consensuel, ce ne sera pas pour réaliser l’unité des forces sociales, démocratiques, féministes et écologistes, mais pour s’entendre avec France Industrie et faire le néo-gaulliste, sur une ligne de politique étrangère soi-disant anti-américaine et réellement favorable à l’ordre impérialiste multipolaire de Poutine, Xi et Trump – comme Marine Le Pen.
Dans un tel second tour, les forces internationales du capital – Washington et Moscou, et Beijing derrière Moscou – miseront sur Le Pen dans l’espoir d’avoir en France une V° République forte écrasant les luttes sociales et démocratiques, et les grands capitalistes français, France Industrie comprise s’alignant avec le MEDEF sur la voie tracée par la FNSEA, suivront. Le gros des forces médiatiques et financières fera passer Le Pen.
Je le dis clairement et hautement tout de suite : dans ce cas de figure, je serai pour appeler à voter Mélenchon, contre Mélenchon, contre ce piège, parce que la situation sera plus instable pour le capital, malgré lui, s’il était élu, chose peu probable, dans ces conditions. Et il faudra, dans les organisations syndicales, prendre les mêmes précautions de sécurité et de préservation quel que soit le résultat !
Mais la lutte des classes est tout à fait capable de nous éviter ce mauvais film, et en particulier, vu les exigences climatiques et féministes adressées actuellement à l’Assemblée nationale, elle est capable de mettre au centre autre chose que l’élection présidentielle : l’élection d’une assemblée souveraine adoptant les lois d’urgence climatique et sociale dont la majorité a besoin.
Si Mélenchon voulait gagner, battre le RN et en finir avec la V° République, outre les petites phrases sincères qu’il saurait émettre sur la tragédie de la peur juive envers lui, il ferait deux choses :
Unité, démocratie, rupture avec toutes les dictatures, et il gagnera, mais alors il ne gagnera pas comme sauveur suprême, mais comme simple mandataire de l’euthanasie de la V° République.
Mélenchon veut-il cela ? Manifestement non puisqu’il n’en prend pas la voie. Mais alors, vers quoi se dirige-t-il ? Que signifierait un résultat qui serait le RN au pouvoir avec une opposition de gauche sous hégémonie de LFI inchangée ? Qu’est-ce que Poutine et Vance peuvent espérer de mieux que Le Pen présidente et Mélenchon tyranneau de l’opposition de gauche ? Ce serait là une défaite sociale radicale. Et la similarité de leurs politiques étrangères laisserait, de plus, ouvert le champ des cohabitations rouge-brunes à la manière du petit chef de Grenoble …
Nous n’en sommes pas là. La colère s’accumule dans le pays, elle risque de déferler en septembre et de tout bousculer. Dans l’affrontement social, la politique de front unique, de front commun pour organiser des comités d’action, interpellera Mélenchon sans se soumettre à lui. C’est le contraire, c’est de lui qu’il faut exiger la soumission à la volonté populaire et démocratique. S’il faut le mettre au pouvoir, on ne demandera pas gentiment, on imposera, en toute indépendance.
Mais, en politique, il ne faut jamais postuler des impossibilités existentielles. Je le dis avec force pour conclure cet article : si Mélenchon rompt avec le poutinisme en politique internationale, avec le refus de la confrontation unitaire des courants politiques, s’il s’écarte du populisme antidémocratique et renoue avec la lutte des classes, alors la victoire est certaine. Certaine. C’est là un gros argument, non ?
Vincent Présumey, le 11 août 26.
10.08.2026 à 23:43
aplutsoc2
« Cinquième canicule » ou catastrophe thermo-capitaliste ?
« La cinquième canicule » de l’année 2026 est donc là. Depuis un moment, je suis réticent à écrire « canicule », car il ne s’agit pas d’un évènement ponctuel ou exceptionnel, mais bien d’une catastrophe thermique globale, qui frappe – c’est peut-être là le fait le plus nouveau car l’Inde et d’autres parties du monde ont déjà eu leur compte et plus que leur compte – surtout l’Europe occidentale, et très violemment la France, la Grande-Bretagne, la péninsule ibérique et le Bénélux.
Je crois que même dans notre vie quotidienne perturbée et pénible, nous, les gens, ne comptons plus en « canicules ». Elles s’enchainent de manière continue et ce que l’on sait du « phénomène El Nino » qui arrive interdit d’envisager que cela se calme, et fait craindre un emballement de plusieurs semaines voire plusieurs mois. El Nino est un réchauffement cyclique, mais irrégulier, des eaux de surface du Pacifique central et oriental, qui assèche l’Asie du Sud-Est et arrose l’Amérique latine, perturbant l’ensemble de la circulation atmosphérique mondiale. Le réchauffement rend El Nino plus irrégulier et plus puissant. Il est difficile de dire quel sera son effet sur nos « canicules » n° 6, n° 7, etc., mais il y en aura un …

Les mots sont importants : ce ne sont pas là des « épisodes », comme le dit la télé, c’est une crise globale, qu’un retour de la fraicheur et des précipitations, qui aura lieu plus ou moins trop tard, et sera, lui aussi, un « épisode », ne terminera pas.
Cette crise globale, entièrement prévue par les scientifiques et par le GIEC (Groupe International d’Etudes sur le Climat, constitué en 1988), est entièrement causée par la combustion des fossiles hydrocarbonés sur laquelle repose depuis près de trois siècles le mode de production capitaliste. L’histoire géologique a connu des réchauffements, mais point d’aussi rapides.
D’autres dimensions que l’effet thermique, concernant notamment le cycle de l’azote et d’autres pollutions, s’y ajoutent et n’ont rien de négligeable : tout ne se ramène pas au réchauffement climatique, mais c’est bien lui, du point de vue social et politique, le phénomène massivement perçu sur lequel les affrontements vont se produire, et rapidement.

Parmi les rengaines climatosceptiques, l’une de celles qui se parait d’un déguisement scientifique nous susurrait que « la météo n’est pas le climat » et que l’aléatoire quotidien ne saurait être relié que très indirectement aux tendances globales et restait imprévisible au jour le jour – l’un des tenants les plus croquignolets de cette rengaine, assénée sous forme de sapience prudhommesque à la Monsieur Homais, « esprit fort marxiste » adoré par l’extrême droite, Denis Collin, doit finalement bien admettre, le 7 juillet 2026 (!), que « le réchauffement climatique est à peu près avéré » (à peu près …), et « on discutera » s’il est d’origine humaine, mais que, bon, on en a vu d’autres en matière de canicules, mon bon monsieur, en 1911 rappelez-vous (ça tombe bien : même Denis Collin n’y était pas !), mais c’est là l’arbre qui cache la forêt car le problème, c’est le ca-pi-ta-lis-me, bonne mère !
C’est naturellement l’inverse qui est vrai : les « cinq canicules », C’EST le réchauffement climatique et C’EST le capitalisme, indissociablement – le capitalisme : d’abord un mode de production, pas d’abord un mode de vie.
L’imprévisibilité au jour le jour en 2026 ne veut pas dire que nous ne savons pas s’il y a une relation étroite ou non entre l’évènement catastrophique et le réchauffement global, mais au contraire que l’aléa quotidien est la forme de manifestation de la tendance globale ; donc, ce que nous ignorons, c’est si nous subirons les 50 degrés en août 2026, en septembre 2026, l’année prochaine ou dans dix ans … tout en constatant l’accélération …
La catastrophe de 2026 au jour d’aujourd’hui, en France.
Selon l’agroclimatologue Serge Zaka, « … nous venons de vivre l’équivalent de près de trois canicules de 2003 au cours d’un seul été. » (et ce n’est pas fini). « Notre système alimentaire n’est absolument pas prêt à faire face au changement climatique. Nous ne devons plus le considérer comme une évolution lente et progressive qui assène une claque de temps à autre, mais comme une succession de chocs qui se répètent désormais, plusieurs fois par an. »
Par conséquent, « La situation agricole française n’est plus au bord du gouffre, comme elle pouvait l’être en 2022 : cette fois-ci, elle est dans le gouffre. Il n’est désormais plus inconcevable que nous soyons en train de vivre l’une des plus grandes catastrophes agricoles à l’échelle nationale depuis 1945, voire la plus importante. »
Le bilan provisoire, qui risque de s’aggraver, voire de s’aggraver fortement, est le suivant :
« Maïs : −40,7 % pour le maïs grain non irrigué, −25,3 % pour le maïs grain irrigué et −30,3 % pour le maïs fourrage.
Sorgho grain : −60,5 %.
Blé tendre de printemps : −30,6 %.
Blé dur : −17,6 % pour le blé dur d’hiver et jusqu’à −50,7 % pour le blé dur de printemps.
Orge de printemps et seigle : respectivement −26,5 % et −21,3 %.
Pois protéagineux : −30,3 %.
Tournesol : −19,1 %.
Soja : −24,5 %.
Pommes de terre : −42,1 % pour la pomme de terre de féculerie et −7,2 % pour la pomme de terre de conservation.
Fourrages et prairies : autour de −30 %. Dans une grande partie du territoire, l’herbe n’a quasiment plus poussé depuis mai. Si cette situation perdure, les conséquences pourraient devenir particulièrement graves pour l’élevage : manque de fourrage, consommation anticipée des stocks hivernaux, hausse du coût de l’alimentation et, à terme, risque de décapitalisation des cheptels.
Légumes : les premières estimations font état de pertes pouvant atteindre −30 à −70 % pour certaines productions et certains bassins, mais aucun bilan national officiel consolidé n’est encore disponible. »

A ce premier bilan, il est important d’ajouter l’hécatombe dans les élevages industriels de porcs et de poules, dès juin, qui se chiffre en millions d’animaux morts dans la souffrance.
Donc, « L’agriculture française traverse une grave crise. Il ne serait plus étonnant d’avoir des manques dans les rayons de nos supermarchés. »
Coup d’œil mondial.
Au plan mondial, les projections de production agricole sont totalement incertaines en raison d’El Nino et des « aléas », « évènements » et autres « épisodes » – termes dont on a vu l’usage trompeur – généralisés.
Les inquiétudes officielles de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), reflétant le déni des Etats qui la composent, ne portent cependant pas encore sur une catastrophe climatique globale en terme de production cette année, de plus en plus menaçante, mais sur les perturbations liées à la fracturation du marché mondial, autre aspect de la crise du mode de production capitaliste : tarifs douaniers trumpiens, crise du détroit d’Ormuz, détroit de Bab-el-Mandeb et situation en mer Noire.
Dans ce registre, la crise d’Ormuz, construite par Trump, et prolongée conjointement par Trump et les pasdarans, a déjà des effets importants et en aura encore plus si elle se poursuit, car ce ne sont pas seulement du pétrole et du gaz qui passent par ce détroit, mais aussi des engrais. Le directeur de la FAO, Qu Dongyu, est d’ores et déjà affirmatif quant au fait que « les impacts observés aujourd’hui ne se limitent pas aux prix actuels, mais seront transmis aux prochaines récoltes, ce qui resserrerait l’offre de denrées alimentaires dans la deuxième moitié de 2026 et en 2027. »
Ormuz concentre 34% du commerce mondial d’urée et 23% de celui d’ammoniac. Sa place est donc ici plus importante que pour le pétrole et le gaz (20%). A noter que non seulement en Chine, mais dans les premières zones agricoles d’Europe comme les Flandres, urée et ammoniac (engrais azotés) avaient jusqu’au début du XX° siècle une source passée sous silence, mais abondante, les excréments humains, remplacés par les engrais chimiques importés et envoyés polluer les cours d’eau, nécessitant le traitement des eaux fluviales pour les agglomérations urbaines au lieu de faire pousser des légumes et des céréales, un exemple frappant d’absurdité contre-productive liée à la généralisation des relations marchandes portée par la production de capital …
La hausse des prix des engrais azotés, qui dope momentanément l’économie marocaine sans que la population n’en profite comme on l’a vu à Ceuta, et celle des hydrocarbures, pèsent sur l’industrie agraire capitaliste mondiale, notamment sur le marché du sucre, conduisant les agro-industriels brésiliens à remplacer massivement le sucre par l’éthanol comme débouché aux plantations de canne …
La production céréalière était en léger recul fin juin, les Etats-Unis s’orientaient vers une production record de maïs dont le cours plongeait à la bourse de Chicago, le lieu clef pour les prix céréaliers.
Vers la disette.
A ce stade, de manière tout à fait incertaine, on peut donc supposer que les rayons des supermarchés français seront encore pourvus en produits importés, mais nettement plus chers. Les frites, par exemple, étant donné la taille réduite des pommes de terre, seront dans quelques mois deux ou trois fois plus petites, mais pour le même prix.
La disette prendrait donc d’abord la forme de la hausse des prix et donc de la misère pour les larges couches paupérisées, et pas encore de la disparition pure et simple des denrées – en l’état actuel de ce que l’on peut prévoir.
Le prétendu « monde agricole » exige son dû.
Dans cette situation, que demande « le monde agricole » ?
Le monde agricole, ce ne sont pas les paysans, ce ne sont pas les producteurs de nourriture, ce sont les capitalistes financiers de l’agro-industrie, aux commandes de la FNSEA, bien représentés aussi dans la Coordination rurale, qui, plus orientée vers les moyens et petits producteurs pris à la gorge, fournit des troupes désespérées en soutien aux gros propriétaires et gros capitalistes du « monde rural » censés s’opposer aux « gens de la ville » à présent dénoncés comme « bobos-écolos-bios ». La FNSEA, institution véritable de la V° République supervisant les ministères de l’Agriculture, n’est pas un syndicat, mais un conglomérat de groupements de producteurs dominés par les plus riches, selon un schéma mis en place dans ce qui fut sa matrice : la Corporation paysanne du régime de Vichy.
Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, est un magnat du colza, à la tête du groupe capitaliste Avril, leader de la filière des huiles, protéines végétales et biocarburants en France, spécialisé dans les rachats de terre dans près d’une vingtaine de pays, Sénégal, Maroc, Tunisie, Belgique, Allemagne, République tchèque, Slovaquie, Roumanie, Royaume-Uni, et surtout Brésil : il gagne donc sur les deux tableaux avec les accords commerciaux UE-Mercosur : comme exportateur d’agrocarburants brésiliens et en se faisant subventionner par Macron pour compenser son manque à gagner pour cause d’accord commercial !
La traite des subventions est en effet une composante essentielle des activités financières et des profits des agro-industriels français, dont un autre représentant, le célèbre et bien nommé, puisqu’il est le leader des pollueurs, Duplomb, déclarait récemment son mépris pour les « petits producteurs assistés » : les gros comme lui, qui emploient secrétaires et avocats pour faire leurs dossiers, drainent des millions d’euros d’aides européennes.
Loin de nous « nourrir », l’agro-industrie financière a préempté la production de nourriture soit par sa maitrise de la terre (le foncier), soit par son contrôle des filières bancaires (le Crédit agricole), et, élément décisif, ses liens organiques avec l’Etat et avec la Commission européenne à Bruxelles contre laquelle elle promène sa base avec ses tracteurs pour faire semblant de « défendre les paysans », au moins deux ou trois fois par an. Il s’agit de l’un des secteurs les plus parasitaires du capitalisme français.
Donc, monsieur Rousseau parle, cette année de « catastrophe climatique », mais oui mais oui, et cela pour demander – pour exiger – de l’Etat des aides par milliards, s’ajoutant à celles qui existent déjà, pour maintenir le même système. Bien entendu, il ne s’oublie pas et insiste particulièrement pour le colza !
Que s’agit-il de soutenir en réalité ? Notre nourriture dans nos assiettes ? Non. Il s’agit de soutenir les profits d’un secteur clef du capitalisme français – qui est, avec la finance pure, les armements et « le luxe », son secteur le plus important – et ses exportations : 1° rang européen et 5° rang mondial pour le blé, 8° rang mondial pour le maïs, 7° sur le sucre, 2° sur le vin, 3° sur les produits laitiers. Il ne s’agit pas de la « souveraineté alimentaire » de la France comme le disent la totalité des « hommes politiques » (Mélenchon, Roussel et Ruffin compris), mais de la compétitivité internationale de firmes basées en France. Au total, la France, très moyenne puissance impérialiste, reste, à coups d’aide de l’Etat, au 6° rang mondial des exportations agro-alimentaires.
Pour cela, les aides financières payées par les impôts de la population, et l’irrigation, vont principalement à des produits destinés à alimenter le bétail et les élevages industriels (maïs irrigué), aux agrocarburants (ne pas les appeler « biocarburants », là aussi les mots servent à tromper, ils ne valent pas mieux que le pétrole !), et à des monocultures industrielles ayant éliminé arbres et haies. La production de produits frais et de bonne qualité pour notre alimentation est plus ou moins assurée, mais mal et de surcroît, tout en étant concurrencée victorieusement par les produits transformés et addictifs néfastes à la santé, et elle l’est principalement par des moyens et petits producteurs, parfois « bios », qui ne reçoivent que moins du cinquième, en moyenne, du prix de vente au consommateur.
Tout cela pour dire que le discours sur « on vous nourrit, respectez-nous », des dirigeants de la FNSEA et de la Coordination rurale est une très mauvaise plaisanterie, et que ces pourfendeurs de fonctionnaires sont socialement parlant de véritables parasites nuisibles à grande échelle. Ils ne nous nourrissent pas, ils squattent la production de nourriture et, aujourd’hui, ils la compromettent.
La leçon de la forêt landaise condamnée.
Je n’ai pas encore abordé un aspect essentiel : la forêt.
Il y a forêt et forêt et quand Macron parle de planter des arbres, méfions-nous. Les alignements de sapins Douglas en montagne, régulièrement fauchés par des coupes claires d’une sauvagerie sans nom, sans sous-bois et sans champignons, sont une catastrophe écologique. Une partie croissante des forêts ne sont pas des forêts, mais des monocultures, exactement comme des champs de maïs.
La forêt des Landes a été imposée par le Second empire à la place des pâtures communales. Son cas est exemplaire car elle est condamnée, ce qu’il est quasiment interdit de dire, alors qu’elle l’est à brève échéance. Si cette forêt n’est pas socialisée, ce qui passe par l’expropriation de ses exploitants à commencer par les propriétaires rentiers, et en aidant les petits producteurs à se recycler, et en fait à se libérer, qu’ils le comprennent ou non, du piège où ils sont, hé bien elle va finir de brûler, c’est tout.
Un article de Médiapart dessine bien le tableau des causes sociales des incendies et de leur répétition. En effet, la forêt des Landes a déjà, en 1949, connu un incendie pire que ceux de 2022 et de 2026. Mais la nouveauté avec le réchauffement, c’est qu’elle est condamnée. Médiapart, Rémi Carayol, 7 août 2026 :
« À l’artificialisation tous azimuts des espaces, validée par les collectivités – entre 2011 et 2015 seulement, 8000 hectares de forêt ont été transformés en lotissements individuels au milieu des pins, ce qui multiplie les risques de départ de feu et complique le travail des pompiers – s’ajoute une gestion forestière aux mains de ses exploitants. Les uns renvoyant la responsabilité des incendies aux autres.
Regroupant petits propriétaires et grands groupes financiers, la filière bois y représente 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 34 000 emplois. Elle bénéficie ainsi directement aux communes les moins touristiques de la région. Leurs élus étant, pour la plupart, eux aussi propriétaires de parcelles.
Un paysagiste qui a travaillé sur le terrain après le feu de 2022 parle d’un enfermement des exploitants forestiers dans le modèle productiviste expliquant leur refus catégorique de réduire le nombre de pins plantés. « Lancés dans une course au profit qui les pousse à replanter plus tôt que nécessaire, à couper les pins au plus vite, à limiter des opérations d’entretien qui coûtent cher ou encore à rogner sur les zones qui devraient être défrichées pour en faire des pares-feux, ils et elles « auront du mal à changer d’eux-mêmes » », constate-t-il. Pour lui, seule la puissance publique pourrait les « pousser » à en sortir.
Or 90 % de la forêt des Landes est privée et le Centre national de la propriété foncière, auprès duquel les propriétaires de plus de 20 hectares doivent déposer un plan de gestion, est lui-même dirigé par des propriétaires forestiers. Même chose au niveau de ses instances régionales. « Ni les élus, ni les scientifiques, ni les citoyens n’y ont leur mot à dire », dénonce ainsi Jacques Pons du Collectif forêt vivante Sud-Gironde.
Bruno Lafon, illustre à lui seul l’emprise qu’exercent les sylviculteurs sur la région. Lui-même propriétaire de plusieurs dizaines d’hectares de forêt, il est à la fois maire de Biganos – siège de l’une des usines de papier kraft les plus importantes d’Europe –, vice-président de la communauté d’agglomération du bassin d’Arcachon Nord, président de l’organisme gouvernemental de prévention contre les incendies (Défense de la forêt contre les incendies) et a dirigé le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest à trois reprises depuis 2005.
Tant que les propriétaires privés seront aux commandes de la gestion forestière, il y a fort à craindre que le modèle incendiaire actuel perdure et que la collectivité et l’écosystème en payent encore le prix. »
De toute évidence, pour éviter que cette forêt-là ne finisse de brûler, cette année et les années suivantes, il faut la transformer en réorganisant le drainage, en reconstituant des pâtures et en alternant marécages, pâtures, cultures et bois à essences diversifiées. On ne maintiendra pas la situation actuelle comme le veulent les lobbies d’exploitants à la courte vue. Non seulement ils sont condamnés, mais depuis le début du XXI° siècle la forêt des Landes produit plus de CO2 qu’elle n’en séquestre !
Les petits exploitants doivent être sortis, qu’ils le veuillent ou non, du piège dans lequel ils vont cramer, et peuvent être aidés à être transformés, comme l’ont souvent été leurs ancêtres, en éleveurs gestionnaires des milieux, rétribués correctement pour cela. Les profits des entreprises de l’agroforesterie et la rente des gros propriétaires pourraient d’ailleurs être socialisés pour aider à cette reconversion indispensable.
D’une façon générale, la liquidation des monocultures forestières serait une mesure de salut public. Les forêts domaniales par contre, et une grande partie des forêts privées, peuvent être sauvées et même étendues, à condition de planifier, comme l’ONF de plus en plus affaibli essaie de le faire, le remplacement des espèces et la reconstitution de zones humides.
Mais que font les gouvernements Macron, qu’exigent les affairistes aux commandes à la FNSEA et à la CR, et que ferait le RN ? Ils replanteraient des allumettes en favorisant les monocultures arbustives et laisseraient crever les vraies forêts.

Marx a des choses à nous dire.
Comme le dit dans un récent billet le camarade Daniel Tanuro, « Le spectre de Marx hante la forêt landaise dévastée ».
Marx en effet, notamment dans le livre II du Capital, estimait que « Tout l’esprit de la propriété capitaliste, orientée vers le profit monétaire immédiatement proche, est en contradiction avec l’agriculture, qui doit prendre en compte l’ensemble permanent- durable des conditions de vie de la chaîne des générations humaines. Les forêts en sont un exemple frappant, qui ne sont administrées dans une certaine mesure en accord avec l’intérêt général que là où elles ne sont pas soumises à la propriété privée mais à la gestion étatique. »
Je pense d’ailleurs qu’il faut aller beaucoup plus loin dans l’exploitation de cette mine, assez largement inexploitée alors qu’elle ne dégage pas de CO2, que Marx nous a laissée sur ce sujet. Il ne s’en tient pas, en effet, à une prise de position contre la propriété privée, mais il est également critique envers la propriété étatique du sol, qui pourrait très bien convenir au capital, non attaché à la terre, soucieux de « liquidité » et se contentant de payer des loyers : le rapport foncier est en effet une précondition du salariat, car il effectue l’expropriation des producteurs, individuels ou collectifs, de leurs propres conditions de vie, donc par excellence de la nourriture, et imposer le fait de devoir payer, un loyer, un fermage, une rente, un impôt, pour pouvoir simplement avoir « le droit » d’être là. Théories sur la plus-value, sections VIII à XIV : Marx ne considérait absolument pas l’étatisation du sol comme le dernier mot du socialisme, mais comme le dernier mot du capitalisme. Voilà pour la « collectivisation » stalinienne ou maoïste …
Mais alors, que préconisait-t-il comme étant la « propriété sociale » non étatique ? Nous ne trouverons pas de recette dans Marx, mais nous pouvons concevoir ce qui existe et dessine une gestion sociale des biens fonciers communs. Très génériquement, je distinguerais trois formes sociales.
La petite production marchande, mais incapable de tenir sans des « communs », d’une part des communaux et des biens municipaux, d’autre part des structures bancaires : ce fut le modèle illusoire de la paysannerie française après sa victoire en 1789-1793. Illusoire car dans le cadre capitaliste, la rente et les taxes ont largement relayé et remplacé les droits féodaux et aidé à l’enrégimentement des petits paysans par les agro-industriels qui les ont liquidés progressivement. Une bonne partie des véritables héritiers de ce type social historiquement et culturellement très important est constitué aujourd’hui par les producteurs bios qui en ont pris le relais et peuvent très bien être d’origine urbaine. Avec ses contradictions, la Confédération paysanne s’appuie sur cette base sociale là contre les corporations réactionnaires au service des parasites de l’agro-industrie, FNSEA et Coordination rurale.
La possession commune du sol et des « communs » issues des sociétés dites traditionnelles, encore très importante, car elle est une condition de survie, dans de vastes zones de l’Afrique à l’Amérique du Sud en passant par l’Inde et l’Indonésie, et qui perdure probablement aussi sous des formes plus ou moins occultées, mais incontournables, en Chine et en Russie.
Troisième type, généralement oublié : la production alimentaire urbaine, soit par l’introduction à la ville de jardins et de cultures par des populations migrantes qui y ont rapidement afflué, comme, dans de très mauvaises conditions, dans des quartiers de Lagos ou d’autres villes africaines, soit en situation d’effondrement – en Russie dans les années 1990, on défonce le trottoir pour y planter des patates.
On remarquera qu’en mettant en exergue ces trois formes, nous ne promouvons pas l’agriculture étatique à grande échelle (les sovkhozes !), mais sans exclure une régulation centralisée relevant du service public, dont certains éléments existent en France, dont la FNSEA veut la mort : Office Français de la Biodiversité, Office National des Forêts…
La petite agriculture marchande mais insérée dans des réseaux démocratiques-collectifs, les « communs » au sens traditionnel (du mir russe à l’ujamaa tanzanienne et l’ejidio mexicain, pour citer les cas-types d’ailleurs tous dépassés aujourd’hui), et l’agriculture en contexte urbain, sont trois formes toutes également rejetées par «l’agriculture » des prétendus « agriculteurs » capitalistes. La fonction sociale réelle de l’agriculture capitaliste n’est pas de nous nourrir, mais de nous empêcher de nous nourrir collectivement par les moyens dont nous disposons. Cette fonction sociale prolonge le rôle du rapport foncier et la rente foncière comme condition de la production capitaliste. La privation de l’accès à la terre et aux moyens de production se prolonge donc dans la privation de la production de nourriture. Monsieur Rousseau prétend qu’il nous donne à manger, alors qu’il nous prive des conditions de la nourriture humaine. Et ce rôle réactionnaire devient aujourd’hui directement destructeur.
Quelle politique ?
Dans cet article, je ne prétends nullement résumer tout ce que serait une politique foncière, agricole et forestière fondée sur les besoins sociaux réels, mais ouvrir la discussion en en donnant quelques grandes lignes.
Il s’agit de rompre avec la production capitaliste agro-industrielle et financière, pas par idéologie mais parce que c’est une question de survie, et de promouvoir à la place la petite production marchande insérée dans un tissu coopératif et démocratique, la gestion démocratique des communs, la reconstitution d’une ONF comme grand service public et la percée de la production alimentaire en contexte urbain, élément de l’indispensable végétalisation du bâtimentaire. Trois domaines demanderaient une action urgente immédiate.
La forêt, en liquidant la monoculture arboricole et en sauvant la forêt véritable comme il a été indiqué. Là, il doit s’agir d’une politique publique massive et planifiée – et elle est d’ailleurs facilement planifiable, à condition de s’y prendre à temps …
L’eau : FNSEA et CR ont déclaré la guerre de l’eau en voulant préempter des réserves. Or les vraies réserves, ce sont les nappes phréatiques et les zones humides. L’abrogation des deux « lois Duplomb » est un passage obligé. Une gestion rationnelle de l’eau serait concentrée sur les nappes et les zones humides, sans exclure les petits barrages.
La réorientation des productions : les élevages industriels ont montré leur inadaptation à toute autre fonction sociale qu’un profit rapide pour des pollueurs qui veulent nous gaver de mauvaise viande. Il est évident que la production doit être réorientée vers des fruits, légumes, céréales de qualité, et aussi des viandes de qualité (sur ce sujet, mais c’est un libre débat social et démocratique nécessaire, je suis plutôt de l’avis de l’écoféministe Val Plumwood que des végans, en tout cas pour éviter toute contrainte sociale).
Quel pouvoir pour cette politique ?
Ce ne sont ni des gouvernements Macron, ou Philippe et autres partisans de « l’accélération » comme Attal, qui feront un traitre mot de tout cela, ni le RN et l’union des droites. Ils nous diront de nous « adapter » tout en incendiant la nature. Ils deviennent, littéralement, des assassins.
Mais en même temps, l’urgence est là. Comme le dit l’appel aux rassemblements du 26 septembre, reflétant la colère qui monte, il ne s’agit pas d’attendre l’été prochain !
Autrement dit, il ne s’agit pas non plus d’attendre les présidentielles. Une loi d’urgence climatique, comportant a minima la réorientation agricole et foncière radicale dessinée dans cet article, demande à être imposée à cette Assemblée nationale, ou à ce qu’une assemblée nouvellement élue, se donnant le pouvoir constituant de la réaliser, s’en empare.
Tel est le niveau réel des besoins présents. L’urgence vitale, climatique et agricole peut et doit submerger le calendrier de la V° République qui nous mène à Le Pen !
Qui sont les adversaires ?
N’ayons aucune illusion : les dirigeants FNSEA et CR sont parmi les composantes les plus nuisibles, les plus parasitaires et les plus dangereuses de l’ennemi de classe dans ce pays. Nous n’allons pas seulement les trouver sur notre chemin : ils s’y mettent à l’avance, déclarent la guerre de l’eau, piétinent ouvertement les lois, préconisent la violence.
Quelle base sociale pour ce combat ?
L’un des enjeux pour les battre est de leur enlever leur base de masse « rurale » et « paysanne ». La campagne dans sa diversité, ce que l’on appelle maintenant « la ruralité », n’est pas le seul terrain du combat, lequel est national. Mais les ressources de la jeunesse rurale paupérisée, de cette « ruralité » qui comporte aussi les zones de vieilles industries, qui est le terrain des plus grosses batailles pour le service public, école publique, santé publique, sont considérables. C’est là que la bataille directe avec la FNSEA et la CR, et une grande partie de la bataille directe avec le RN et l’union des droites, va se mener. Et l’exigence de survie et de préservation du monde et de la verdure en sera un vecteur essentiel.
Vincent Présumey, 10 août 26.
10.08.2026 à 22:17
aplutsoc
Nous venons d’apprendre la disparition ce 9 août de Mariéme Helie-Lucas, sociologue algérienne, militante féministe engagée pour la laïcité depuis des décennies. Marième était certainement plus connue dans l’aire anglophone que dans l’aire francophone.
En guise d’hommage, nous reproduisons le billet rédigé par son ami Harsh Kapoor.
Quelle personnalité exceptionnelle : une intellectuelle humaniste, socialiste et féministe internationaliste, qui tenait à distance les tenants des politiques identitaires et s’opposait fermement au fondamentalisme ainsi qu’aux va-t-en-guerre.
Elle avait déjà vécu la moitié de sa vie lorsque je l’ai rencontrée ; elle était une véritable mémoire vivante de la révolution algérienne et de ses amitiés profondes avec Hélène Cuenat et Didar Al-Fawzi (les premières amies qu’elle m’a présentées) — des femmes communistes dissidentes emprisonnées en France pour leur soutien à la révolution algérienne et qui s’étaient évadées d’une prison parisienne. Elle a connu l’expérience du premier gouvernement de l’Algérie indépendante ; elle a éprouvé de l’horreur face à la répression de la gauche (et au mépris stalinien envers Victor Serge, malgré tout ce qu’il représentait), face à l’abandon des idéaux laïques et socialistes, et face au racisme ambiant (comme le traitement réservé à Fanon et à son épouse, traités de « nègres »). Elle a œuvré en solidarité avec Henri Curiel (fondateur du Parti communiste égyptien, réfugié en France en 1948 après la création d’Israël et la Nakba) et a travaillé pour l’ANC alors clandestin et en exil à Alger, aux côtés de Johnny Makatini — et, par son intermédiaire, d’Oliver Tambo et Joe Slovo. Elle a noué une amitié profonde avec l’un des rares hommes intègres parmi les Black Panthers exilés à Alger, et a entretenu une relation discrète avec Adolfo Kaminsky autour de la photographie et de ses activités les plus célèbres.
Il y eut aussi ses années d’enseignement au département de sociologie de l’université d’Alger, son amitié unique avec Ernest Gellner (remontant à ses années d’études à la LSE à la fin des années 1950), ainsi qu’avec Pierre Bourdieu et Jeanne Favret-Saada.
Puis vinrent les années du réseau Women Living Under Muslim Laws (WLUML,) à partir du début des années 1980 — époque où j’ai collaboré avec elle et partagé sa vie —, ainsi que toutes ces amitiés merveilleuses et durables nouées avec des féministes et des progressistes du monde entier. Je ne vivais plus avec Marieme depuis 2015, mais nous sommes restés amis proches, camarades et membres de la même famille. Je suis anéanti, ne sachant comment recoller les morceaux. Mais notre pacte était de ne jamais nous dire adieu, et de préserver tous ces souvenirs précieux. « Lal Salaams » [saluts rouges] à toi, « meri jaan », qui étais si pleine de vie… et aimais tant Serge Rezvani et sa belle chanson — *Le Tourbillon de la vie* (dans *Jules et Jim*), interprétée par Jeanne Moreau.
Harsh Kapoor, 10 août 2026.
Voir aussi
10.08.2026 à 22:10
aplutsoc
Il y a un an, David Chichkan est décédé dans la matinée du 10 août 2025. Il avait été grièvement blessé la veille en repoussant l’assaut des Russes contre les positions de mortier de son unité, qui avaient été prises pour cible par un drone ennemi. Chichkan était une figure marquante des communautés anti-autoritaires et artistiques d’Ukraine.
David Chichkan a consacré toute sa vie consciente à l’activisme politique, promouvant des idées anti-autoritaires dans l’art et dans la lutte. Il ne reconnaissait pas l’autorité des institutions artistiques en raison de leur hiérarchie ou de leur appartenance aux sphères d’influence oligarchiques.
Le site Commons a consacré une vidéo à cet artiste libertaire militant.
Sous titres en français – 14 mn
en bas à droite Paramètres – Menu roue dentée – sous-titres – français
Source : RESU / PLT.
10.08.2026 à 19:17
aplutsoc
Le Conseil de l’Union européenne a pris la décision de prolonger jusqu’au 4 mars 2028 la protection temporaire, mise en place en mars 2022, destinée à donner droit au séjour, à l’emploi, aux études, à un hébergement, à des soins aux populations déplacées d’Ukraine, depuis l’invasion russe.
Le Comité français du RESU accueille avec soulagement cette décision de prolongation, mais en même temps, il exprime sa stupéfaction et son inquiétude de voir une catégorie de personnes exclues, à compter du 5 août 2026, du bénéfice de cette protection, à savoir les personnes arrivant d’Ukraine après cette date et qui ne seraient pas à jour de leurs obligations militaires en Ukraine. Nous sommes également inquiètes et inquiets de voir une première restriction mordre ce statut déjà fragile.
Le Comité français du RESU note que cette restriction relève d’une discrimination de nationalité et de genre, puisqu’elle vise les seuls hommes ukrainiens. Cette restriction pénalise la liberté de conscience puisqu’elle interdit à des hommes de faire défaut dans les rangs ukrainiens. Cette restriction est aussi en contradiction flagrante avec le droit des personnes à vivre en famille puisqu’elle va empêcher des hommes de rejoindre leurs conjointes et /ou leurs enfants résidant en Europe.
Enfin, cette restriction crée un grave précédent car on ne voit pas ce qui empêcherait demain le Conseil de restreindre encore le droit à la protection temporaire et d’en priver d’autres catégories de population.
Cette restriction, dans le droit fil de la surenchère anti-immigration au niveau européen, est une atteinte de plus à la liberté d’installation et de circulation.
Le Comité français du RESU, qui lutte pour la victoire de l’Ukraine, qui soutient la résistance armée et non armée et les forces combattantes d’Ukraine, civiles ou militaires, masculines ou féminines, volontaires ou non, exige le retrait de cette restriction.
Paris, le 7 août 2026
08.08.2026 à 19:25
aplutsoc
Présentation
Nous reproduisons ce texte d’Alain Dubois en guise de commentaires et discussion de l’appel paru initialement sur le site Vert appelant à une mobilisation nationale le 26 septembre. Outre la publication de cet appel, ce texte s’inscrit dans le fil de la nécessaire discussion née des contributions précédentes d’Alain (30 juillet 2026 ) et de Vincent (2 août 2026 ) autour des issues à la crise bioclimatique et les moyens de la résoudre.
Contribution d’Alain Dubois
Publié le 4 août par « Vert », l’appel sous-titré « Marche ou grève » rédigé par l’association « Bio Consom’acteurs » pour une manifestation nationale décentralisée le 26 septembre 2026 pour exiger « un plan d’urgence, d’adaptation et d’atténuation face au réchauffement climatique » compte aujourd’hui plus de 4000 signatures. Une cinquantaine de mobilisations locales sont déjà en cours de préparation, avec l’objectif d’une par préfecture et sous-préfecture. À ce jour (6 août) 2000 membres (le maximum possible) ont rejoint la communauté WhatsApp du 26 septembre et un nouveau lien vers une seconde communauté ouvre : https://chat.whatsapp.com/GFFrmoK2pa04BeJdhBFaUI.
Il peut être partagé avec d’autres personnes souhaitant rejoindre le mouvement ou créer de nouveaux groupes.
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Une initiative opportune
Savoir reconnaître le basculement
Cette initiative « citoyenne » est extrêmement bienvenue et opportune. Elle vient remplir un vide que toutes les organisations « de gauche » (démocratiques, progressistes, ouvrières), partis, syndicats, ONGs, associations, y compris groupuscules « radicaux » et « révolutionnaires », ne semblent pas avoir encore perçu : avec la combinaison des canicules répétées, des mégafeux et de l’entêtement de l’État dans sa politique au service des intérêts d’une minorité, symbolisé par la loi Duplomb 2 et l’absence de réponse adéquate aux agressions environnementales majeures récentes, l’exaspération a maintenant gagné un grand nombre de pans de la population. Il s’agit d’un changement qualitatif, et surtout qui a maintenant de grandes chances de devenir irréversible, dans la mesure où ces agressions ne vont maintenant aller qu’en se multipliant, se diversifiant et s’aggravant. Après des dizaines d’années où nous n’étions qu’une poignée, puis un nombre croissant, mais encore restreint, à lancer des messages d’alerte que la propagande gouvernementale, médiatique et numérique parvenait à neutraliser en grande partie, nous sommes face à un début de basculement, auquel pour l’instant cet appel constitue la seule réponse à la hauteur. Même s’il demeure plus que jamais indispensable de continuer à communiquer sur les questions d’environnement, de biodiversité, de santé, d’agriculture, une nouvelle époque s’ouvre désormais : celle de l’action, et de l’action collective (pas encore massive, mais celle-ci pourrait arriver vite), démocratique et globale, c’est-à-dire dirigée contre l’État, ses institutions, et tous les intérêts privés que celui-ci soutient et protège, et qui sont responsables de la situation actuelle.
Les responsables « inconnus » (en tout cas du plus grand nombre) de cette action « citoyenne » ne sont manifestement pas nés de la dernière pluie : leur appel évite un bon nombre d’écueils habituels de telles démarches, comme la personnalisation de la direction, la hiérarchie gravée dans le marbre, la discipline centralisée, la méfiance pour l’initiative individuelle et les idées originales… La perspective mise en avant par les initiatrices et initiateurs de cette action reste délibérément « floue » dans ses détails, mais est pourtant très claire dans son objectif principal, qui est de combattre « les mensonges et les politiques menées contre le climat, contre le vivant, contre la biodiversité et contre les habitantes et habitants par la macronie, Les Républicains et le Rassemblement national ». C’est une orientation délibérément politique, se situant à l’échelle de l’État et du pouvoir, contrairement à celles de beaucoup d’« actions citoyennes » qui se restreignent délibérément à des objectifs locaux ou régionaux, souvent parés du titre d’« autogestion ».
L’appel s’adresse à « Monsieur le président de la République », mais c’est une figure de style. Il ne s’agit pas d’une « requête » respectueuse vis-à-vis du monarque garé à Versailles avec ses brioches et ses visiteurs de choix, puisque le texte ajoute immédiatement : « Nous ne venons pas vous demander de nous plaindre. Nous venons vous demander des comptes. Nous exigeons un plan d’urgence… ». Ce plan est formulé ainsi : « Un grand plan de reconstruction : un plan d’urgence, un plan d’adaptation, un plan d’atténuation face au dérèglement climatique. Sans attendre un été de plus. » Il n’est donc plus question de demander des promesses, des engagements, mais de préparer de pied ferme une action immédiate de la part du gouvernement. Cette demande ne s’appuie pas seulement sur des signatures (comme pour la loi Duplomb), sur lesquelles comme on l’a vu il est facile de s’asseoir. Elle appelle à une mobilisation pour une marche populaire « partout en France, dans les métropoles et dans les bourgs de mille habitant‧es, dans les centres-villes et dans les quartiers » ‒ mais cette marche n’est pas présentée comme le but unique de cette action, comme l’indique le sous-titre de l’appel initial : « Marche ou grève ». Pour qui sait lire, cela signifie que la démarche engagée dès maintenant pour préparer le 26 septembre est susceptible de mener, si elle n’aboutit à aucun résultat à la hauteur des attentes, à l’organisation de grèves, ou mieux d’une Grève Générale. Le type d’organisation proposé pour cette mobilisation, partant du « bas » (des comités locaux) et remontant progressivement vers le « haut », qui tranche avec les pratiques politiques habituelles, est particulièrement bien choisi.
Quels objectifs ?
Que signifient les quatre « plans » mentionnés dans l’objectif annoncé pour la marche : reconstruction, urgence, adaptation et atténuation ?
Le terme de reconstruction est très clair : il s’agit de s’engager pour mettre fin à la dernière période historique, période de destruction de la société humaine, et plus largement de la biosphère dont cette société fait partie. Sans que le texte le précise, cette destruction a été quasi-intégralement le résultat de l’activité « humaine » : or les humains ont été actifs sur cette planète depuis des centaines de milliers d’années sans avoir causé de tels désastres, donc c’est la société humaine actuelle qui est en cause, pas la simple existence des humains ou le mythe de la « nature humaine » qui seraient destructeurs. Cette constatation implique que, pour arrêter cette destruction et s’engager dans une reconstruction, c’est le mode même de fonctionnement de cette société qu’il faudra modifier, et il ne pourra s’agir de changements à la marge.
La notion d’urgence est, elle aussi, très claire : cela signifie que nous ne pouvons plus attendre, car c’est chaque année, chaque semaine, chaque jour, que des agriculteurs, éleveurs, pêcheurs font faillite ou se suicident, que des milliers de personnes de tous âges sont touchées par des maladies et épidémies causées par la pollution, la malbouffe, les nouveaux pathogènes, les canicules, incendies, inondations et autres « catastrophes naturelles » de moins en moins naturelles (comme hier soir une coulée de boue en Haute-Savoie), que la disponibilité, la qualité et le coût des services publics (santé, éducation, transports, justice) et des communs (eaux, sols, forêts, faune et flore) se dégradent, tandis que les profits des industriels, banquiers, actionnaires et de leurs chiens de garde s’envolent. Les promesses non tenues du passé se sont accumulées au point de saper toute confiance qui pourrait être accordée à toutes celles et tous ceux qui envisagent de nous en faire encore, notamment à l’occasion des prochaines élections à la présidence bonapartiste de la Ve République – « République » réactionnaire dont il est devenu plus qu’urgent de sortir. Si j’ai bien compris le texte de Vert, la marche du 26 septembre exigera des décisions immédiates, sans attendre ces élections « pestilencielles ». Quant à celles-ci, le mieux qui pourrait nous arriver serait qu’elles doivent être annulées en raison de la nécessité de convoquer des élections législatives anticipées pour mettre fin à la crise sociale et politique que le basculement évoqué ici pourrait déclencher.
La notion d’adaptation, elle aussi, semble claire. Elle demande d’agir dès maintenant pour modifier les facteurs les plus importants de souffrance des populations face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité, avant même de s’attaquer aux causes de ces nuisances. Cette approche peut être entièrement contre-productive, comme dans l’exemple très démonstratif de la multiplication des « climatiseurs » domestiques, qui certes diminuent la température interne de certains logements mais augmentent celle de l’agglomération où ceux-ci se trouvent. D’autres modes d’adaptation sont plus justifiés. C’est le cas, lors de conditions météorologiques extrêmes ou de catastrophes environnementales, d’interventions rapides, avec des personnels et des équipements appropriés (par exemple des pompiers professionnels et des flottes aériennes suffisants pour lutter contre les méga-feux), selon des plans d’action bien conçus et financés, ainsi que d’hébergements, alimentation, habillement et soins pour toutes les victimes, d’espaces collectifs climatisés en accès libre, etc. À moyen terme, il peut s’agir de végétalisation des villes, d’isolation des logements et lieux de vie et d’activité, de transports publics, de prix accessibles pour les véhicules et les carburants, de suppression des péages autoroutiers, et d’une modification profonde des modes de gestion de l’eau, des sols, des forêts, des cultures. Toutefois l’adaptation ne peut constituer une « solution » à long et même à moyen terme aux problèmes considérables auxquels notre population, et l’humanité dans son ensemble, sont et surtout vont être confrontés : si l’on n’agit pas sur les causes profondes de ces agressions, qui sont liées avant tout à la nature des techniques utilisées depuis un bon demi-siècle dans l’ensemble de la planète dans le cadre d’un système économico-politique précis, le capitalisme, ces agressions iront en empirant et se multipliant, jusqu’à mener à un point de non-retour, parfois désigné du terme anglais de « collapse » (effondrement).
C’est ici qu’intervient le quatrième terme de la déclaration de Vert : l’atténuation. J’avoue avoir plus de mal à le comprendre que les précédents. Le texte le définit comme suit : « La fin de toutes les subventions aux énergies fossiles. L’interdiction pour toute entreprise française d’ouvrir de nouveaux projets fossiles, ici comme ailleurs. » [1]. Certes, certes… Mais un tel programme ressemble plus à un maintien du statu quo qu’à un ambitieux programme de « reconstruction ». Face à un malheur, une douleur, une violence, la perspective de « l’atténuer » est insuffisante, il faut y mettre fin, avant si possible d’en réparer les dégâts. Il est douteux que l’arrêt des subventions puisse être de nature à réduire l’extraction des énergies fossiles et leur emploi dans tous les domaines d’activité humaine. Et quid de la dépendance aux intrants agricoles, de la déforestation, de la destruction des zones humides, de l’envahissement de l’ensemble des terres, mers et même airs par des multitudes de polluants chimiques et biologiques de toutes natures, origines et aux conséquences multiples, dans notre alimentation, nos objets usuels, etc. L’objectif doit-il être d’« atténuer » les effets délétères de toutes ces interactions de nos techniques avec nos conditions de vie, d’activité et d’habitabilité, ou de les faire cesser ?
Quatre types de réponses
Il existe quatre modes principaux de réponses possibles à la crise actuelle de la biosphère.
La première est la fuite, qui est la seule actuellement envisageable pour certaines populations, ce qui constitue une cause majeure des « migrations » de plus en plus nombreuses dans diverses régions de la planète, auxquelles les réponses policières ou militaires n’apportent aucune solution pour personne mais constituent une honte indélébile pour les gouvernements qui les mettent en œuvre.
La deuxième consiste en la fameuse adaptation, parfois appelée « résilience », aux nouvelles conditions auxquelles l’humanité est soumise, sans agir sur leurs causes mais seulement sur leurs conséquences, seule solution soutenue par tous les pouvoirs actuellement en place. Comme nous l’avons vu, ce peut être une réponse à l’urgence, mais pas une solution à long ou même moyen terme ‒ au contraire en fait, car elle peut « endormir la vigilance » face aux attaques plus fondamentales contre l’environnement.
La troisième approche, souvent appelée « transition », ou « bifurcation » écologique, est la réforme de la société actuelle qui consiste à remplacer les techniques en vigueur (par exemple la voiture à essence) par des techniques alternatives (par exemple la voiture électrique) tout en maintenant les modes de vie et de relation de notre société avec l’environnement et le vivant, la « croissance », confondue avec le « progrès », restant la seule boussole. Les mesures préconisées par les partisans de la transition écologique consistent à agir séparément sur les différentes causes de la crise environnementale actuelle, comme si elles étaient indépendantes: émissions de gaz à effet de serre, intrants agricoles, monocultures, déforestation et assèchement des zones humides, mégabassines, suppression du bocage, pollutions de tous ordres, nouvelles autoroutes, etc. Mais la crise actuelle ne se réduit pas à une addition de crises isolées. Cette crise est systémique, ce qui signifie que ces différents problèmes sont des symptômes qui expriment une cause ultime unique, le système économico-politique du capitalisme universellement en vigueur aujourd’hui. Agir sur chaque cause prise à part est insuffisant et voué à l’échec. Seule la lutte contre ce système dans son ensemble serait susceptible de mettre fin aux nuisances résultant de l’ensemble de ces causes.
C’est ce qu’envisage la quatrième approche, qui met en avant des mots d’ordre comme l’expropriation et la collectivisation de l’industrie automobile et de l’industrie pétrolière mondiales, la réduction drastique du trafic aérien aux seuls vols indispensables (à l’exclusion de l’agrément et du tourisme), l’interdiction de transports d’animaux et de nourriture sur de longues distances, la fin de la « société de consommation » avec sa malbouffe et ses pathologies associées, la fin de la « société du spectacle » avec ses « grand-messes » sportives et musicales, etc. Il s’agit alors d’une perspective de changement de paradigme concernant la « croissance » et plus généralement les relations entre l’humanité et la biosphère, ce qui exige de résoudre la question du pouvoir dans notre société.
La question principale qui se posera alors à tout mouvement massif pour « changer la société », sera alors : faut-il procéder progressivement, en commençant par l’adaptation, puis en tentant la « transition », pour constater alors que celle-ci ne change rien au fonctionnement de base de la société (consommation excessive de ressources, extractivisme, relations de domination vis-à-vis de la nature comme entre êtres humains) et alors passer à la troisième solution – ou viser d’emblée une transformation drastique de la société en se donnant comme objectif immédiat la prise du pouvoir, la transformation de l’État et des rapports entre les classes sociales ?
Beaucoup de gens pensent que la solution « progressiste » est la meilleure, sinon la seule possible, car elle serait plus « pédagogique ». L’idée dominante à cet égard est que l’annonce de « catastrophes » aurait toujours un effet paralysant sur les humains. Ce point de vue schématique, qui attribue à la « pédagogie » des vertus que l’histoire n’a jamais confirmée, n’est pas partagé par tous [2], et surtout il est maintenant un peu tard, au bord du précipice, pour continuer à le privilégier, et à soutenir l’illusion que ces fragiles êtres que sont les humains doivent être protégés par des fables optimistes plutôt qu’éveillés à temps par des informations « effrayantes ». À cet égard, l’année 2026 en France a désormais joué un rôle déterminant et peut-être irréversible : c’est cette prise de conscience qui rend particulièrement opportun l’initiative des auteurs de cet appel, qui aurait été encore prématuré il y a encore quelques années.
J’ajouterai pour finir deux réflexions à ce qui précède.
Prise du pouvoir, démocratie, informations scientifiques
Contrairement à ce que certains imaginent, la solution face au désastre écologique ne peut résider en « une dictature d’experts qui puisse légiférer et décider selon leurs règles fondées, selon eux, sur la neutralité scientifique » [3]. Tout d’abord parce que cette « neutralité » n’est pas absolue et que de tels experts « omniscients » n’existent pas. Depuis quelques décennies la « liberté académique » a considérablement régressé, pas seulement aux USA de Trump, mais aussi en Europe, et les choix des sujets sur lesquels les chercheurs font porter leurs travaux leur sont imposés par les organismes qui les emploient, et sont largement inféodés aux priorités économiques du capitalisme : bon nombre de questions ne sont tout simplement pas étudiées. Néanmoins, sans être absolument neutres, les connaissances scientifiques ne reposent pas sur les opinions des membres de la communauté des chercheurs, mais sur une méthodologie partagée par l’ensemble de ceux-ci, qui comporte de perpétuelles vérifications et contre-vérifications, s’appuyant avant tout (quoique pas uniquement) sur le concept poppérien de réfutabilité : la science ne dit jamais qu’une affirmation est « vraie » mais que, jusqu’à preuve du contraire, elle n’a pas (encore) été démontrée fausse. Le corpus des connaissances scientifiques (incluant leurs aspects et conséquences technologiques) est constitué de connaissances partagées, produites par une véritable « internationale » et soumises en permanence à la critique et la correction par les pairs, ce qui fait du corpus de ces connaissances le socle le plus solide, et de loin, de toutes les connaissances partagées par l’humanité. C’est ainsi que les rapports produits par les grands organismes internationaux comme le GIEC et l’IPBES, fondés sur l’analyse comparative et critique de milliers d’articles scientifiques eux-mêmes déjà soumis avant publication au crible de l’évaluation par les pairs, constituent une base incomparable pour évaluer l’état du climat, de la biodiversité et de l’ensemble de la biosphère, et prévoir les grandes lignes de leur évolution dans les décennies à venir. Leur opposer à cet égard les opinions de personnes étrangères à cette communauté et à ses règles de fonctionnement établies collectivement par des décennies de travail est une insulte à l’humanité et ne peut s’expliquer que par l’inféodation de ces personnes à des intérêts particuliers, souvent opposés à l’intérêt collectif. Ceci vaut également pour la fétichisation, de mise actuellement dans certains milieux écolos, pour les « savoirs traditionnels », notamment ceux de quelques groupes sociaux subsistant dans des régions tropicales : tout comme les autres, ces savoirs doivent faire l’objet d’une évaluation scientifique.
Ceci étant, ces précieuses connaissances scientifiques ne procurent pas par elles-mêmes de guide objectif suffisant pour l’action. Celle-ci repose sur des évaluations éthiques et politiques qui doivent relever de la décision collective et démocratique impliquant les populations concernées, et pas seulement une soi-disant « élite » auto-désignée comme celle qui dirige actuellement le monde. Toutefois, le terme de « démocratique » dans cette affirmation mérite d’être examiné de près. Tout d’abord, quelle doit être la communauté amenée à prendre des décisions dans ce domaine ? Faut-il estimer que, comme le formule par exemple Bruno Latour [4], face au « péril écologique », tous les citoyens sont logés à la même enseigne et constituent tous ensemble une nouvelle « classe écologique » dont les membres ont les mêmes besoins et intérêts ? Ou au contraire que la société est encore, et même plus que jamais, divisée en classes antagonistes aux intérêts différents, que la grande majorité de la population subit les agressions écologiques causées par la minorité qui détient le pouvoir, et devrait s’organiser pour le leur retirer et gérer la société ? Ceux qui sont susceptibles de changer les choses sont ceux qui n’ont rien à perdre à la disparition du système économico-politique actuel, c’est-à-dire les travailleurs et travailleuses, les chômeurs et chômeuses, les jeunes.
C’est justement cette majorité qui, du fait de sa place dans les rapports sociaux et par son travail, ses compétences, son implication, permet à notre société d’exister comme société, de fonctionner, de nourrir la population, de l’éduquer, la soigner, la protéger, la loger, lui fournir les produits, objets, appareils et outils nécessaires. Et c’est à ce titre que, lors de toute l’histoire du mouvement ouvrier, celui-ci a pu mener les combats pour la reconnaissance puis le progrès des droits humains, l’instauration d’un État de Droit fondé sur la séparation des pouvoirs, etc. Dans tous ces domaines, les travailleurs se sont appuyés sur leur expérience et leur connaissance du fonctionnement des rapports sociaux pour mener les combats et imposer leurs revendications – jusqu’à un certain point seulement, puisqu’ils n’ont pas réussi, malgré des combats séculaires, à établir un État « ouvrier » durable, tous les essais dans ce domaine ayant été balayés plus ou moins vite par des contre-révolutions qui ont pris des formes diverses, dont la moindre ne fut pas celle du stalinisme, qui a laissé des traces encore bien vivantes dans la société actuelle.
Bien qu’elle date en réalité de plus d’un siècle, la « question écologique », restée souterraine pendant longtemps, finit aujourd’hui par émerger au grand jour. C’est à sa résolution que ceux qui se mobilisent et vont se mobiliser de plus en plus vont devoir se consacrer. Pour ce faire, l’expérience, positive et négative, des combats menés contre l’exploitation capitaliste, jouera certainement un rôle important. Notamment, le fait que les décisions devront se prendre de manière démocratique, et ne pas être imposées d’en haut, est une certitude. Mais cette expérience suffira-t-elle pour prendre les bonnes décisions ? Lorsqu’il s’agissait de questions liées au travail, au fonctionnement de la société, les travailleurs bénéficiaient d’une connaissance de première main, susceptibles de guider leurs décisions. Mais il n’en va de même concernant des questions scientifiques, concernant le fonctionnement de notre biosphère, dont la complexité est restée longtemps incomprise y compris de la communauté scientifique, du fait des interactions multiples qui le régissent. Ce que les progrès de nos connaissances dans ce domaine ont mis en évidence est, dans la majorité des situations et pour la majorité des problèmes, souvent bien éloigné de la conception qu’en avait la communauté scientifique il y a encore moins de 50 ans et, pour certains domaines, encore il y a 10 ans ou hier ! Prendre des décisions adéquates face à une telle complexité ne peut se faire sur la foi du bon sens [5] ou par la méthode du « doigt mouillé ». À cet égard, imaginer que, du fait de leur place dans les rapports sociaux les travailleurs seront amenés « par magie » à prendre les bonnes décisions relève d’un mode de pensée qui s’appelle l’ouvriérisme, qui ne rend pas service à leur cause et à celle du progrès.
Dans ce domaine, la démocratie qui ne s’appuie pas sur des connaissances n’est en aucune manière une garantie de bonnes décisions. La situation issue de la période actuelle de l’histoire de l’humanité, l’anthropocène tardif, qui date de la Deuxième Guerre mondiale, est nouvelle : sa solution ne reposera pas simplement sur le mot « démocratie » répété comme un mantra, mais sur l’équation « information + démocratie » ou l’inverse. Et ce sera à ceux qui souhaitent aboutir à cette solution de faire ce qu’il faut pour rendre cette équation fonctionnelle, ce qui exigera de dépasser le stade des opinions sur les questions écologiques pour faire la jonction avec ces connaissances scientifiques, parfois complexes, contre-intuitives ou même choquantes. La démarche commencée avec l’appel pour le 26 septembre est déjà en train de préparer et va aboutir à la création de nombreux « comités » locaux, qui espérons-le vont se fédérer du bas vers le haut, aux niveaux départementaux, régionaux et national. Leur fonction devrait être non seulement de débattre librement des orientations qu’ils souhaiteront développer dans cette campagne, mais également, et cela me paraît crucial, de réunir, diffuser et discuter les informations scientifiques disponibles sur la crise écologique, qui vont bien au-delà des grandes idées répétées sur tous les tons par tous les médias et commentateurs. Ceci exigera de faire l’effort de les comprendre et assimiler, et si possible d’impliquer des scientifiques dans leur diffusion. Je reviendrai sur cette question cruciale dans un prochain billet.
Adaptation, transition ou rupture ?
Pour revenir sur la question des principales orientations possibles pour la lutte pour changer les choses, il me semble qu’il est important de bien comprendre que maintenant les choses s’accélèrent et vont s’accélérer de plus en plus, et que nous n’aurons pas beaucoup de temps pour des « expérimentations », c’est-à-dire pour tenter des « transitions écologiques » respectant le cadre du capitalisme avant de constater, déçus, qu’elles ne changent rien au fond du problème. Ceci d’autant plus que chacune de ces éventuelles « étapes » sera susceptible d’être utilisée par le pouvoir en place et ses alliés technophiles pour diviser nos rangs, en jouant sur la crainte du changement et les menaces de chaos, pour tenter d’arrêter le processus en cours. Il ne faut pas rêver et il ne faut pas sous-estimer l’ennemi que le capitalisme représente pour l’humanité. Acculé, le système actuel pourra s’accommoder du passage de la voiture à essence à la voiture électrique et de divers autres changements, et même en partie de la réduction ou l’arrêt de l’exploitation des énergies fossiles, tant que subsistera le système économico-politique que basé sur la Bourse, les polices, les armées et aujourd’hui les réseaux numériques. Avec l’IA en cours d’instauration comme système mondial de contrôle des sociétés, il a devant lui encore de beaux jours et un boulevard de plus-values sans précédents. Mais il ne tolérera pas le passage de l’économie de la croissance au service de la plus-value à une économie de la décroissance au service des populations, qui est pourtant la seule solution pour l’humanité, et ceci peut-être non pas à moyen, mais bien à court terme. Perdre du temps à tenter des solutions bâtardes comme la « transition écologique » est lui donner la possibilité de s’organiser pour déclencher les guerres effroyables qui lui permettraient de bloquer le processus mettant fin à sa domination. Commencer dès aujourd’hui à préparer la prise du pouvoir et la destruction de ce système me paraît la première urgence.
Alain Dubois, le 6 août 2026.
Source :
https://lherbu.com/2026/08/appel-du-26-septembre-pour-un-plan-d-urgence-climatique.html
Notes
[1] Cette citation se poursuit par une phrase ambigüe qui est susceptible de ne pas faire l’unanimité parmi les partisans de l’appel : « Une sortie du fossile qui soit aussi une sortie des guerres qu’il finance. » Serait-ce que toutes les guerres actuellement en cours sur la planète seraient de la même nature ? Les guerres d’agression impérialiste ou colonialiste et la résistance des peuples à ces agressions ? Le sujet de la guerre n’est pas central dans cet appel et devrait y être évité pour ne pas ouvrir des polémiques nuisibles au projet qui, lui, devrait faire l’unanimité.
[2] Voir notamment Lucas Verhelst (dir.), Manuel d’un monde en transition(s), L’Aube, 2025.
[3] Voir Luis Martinez Andrade, « Sciences, pouvoir et savoirs émancipateurs », 24 juillet 2026, https://www.contretemps.eu/sciences-pouvoir-et-savoirs-emancipateurs.
[4] Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Les Empêcheurs de penser en rond, 2022.
[5] Le bon sens est souvent mauvais conseiller lorsqu’il s’agit de comprendre le fonctionnement du monde, comme le soulignait Bertrand Russell en 1953 : « Nul ne veut rectifier le langage du bon sens, et cesser de parler du soleil qui se lève et se couche. Mais les astronomes préfèrent employer un langage différent, et je leur donne raison. J’en conclue que le bon sens ne connaît pas le sens des mots, et j’aimerais croire que cela devrait le laisser silencieux. »
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06.08.2026 à 18:39
aplutsoc
À la question : « qu’en est-il de la situation politique française ? », le réflexe convenu serait de partir dans des considérations sur les élections présidentielles. Erreur : le fait central de la situation politique française, si « situation politique » est une notion reposant sur ce qui touche directement l’immense majorité, est le choc thermique dénommé « canicule » et désormais « canicules à répétition », les titres les plus récents se demandant si arrive « la cinquième canicule » …
Le choc est terrible, il se mesure en milliers de morts (le bilan n’est pas fait), en mal-vie pour la grande majorité, en destruction de forêts et d’êtres vivants, et en catastrophe agricole scellant l’obsolescence des élevages industriels et annonçant une pénurie alimentaire sans précédent. Les « hommes politiques » et de pouvoir n’ont très généralement rien intégré de tout cela dans leurs discours, au-delà des phrases convenues et des « hommages aux pompiers ».
Et ce choc n’est pas que français, il touche tous les principaux pays d’Europe occidentale. Produira-t-il une « prise de conscience », un « effet Pearl Harbour » ? C’est là une question de rapport de force social.
Car les forces sociales au pouvoir, faisant fonction de l’accumulation et de la circulation accélérées du capital, n’ont aucun intérêt à agir sur les causes de la catastrophe montante. Leur propagande malsaine s’ajoute donc au choc thermique pour tenter de mettre à mal l’immense majorité de la population. Oh certes, les propos climatosceptiques classiques, du genre « c’est normal, c’est l’été », sont désormais ridicules, et à vrai dire font rire jaune, car ils sont, à juste titre, de plus en plus perçus comme criminels. Mais la stratégie du choc et la contre-attaque des dominants du capital, sous la forme d’un bruit de fond de réseaux sociaux et de médias, ont été immédiates.
La violence du propos indique une certaine conscience des enjeux, non pas climatiques (ils s’en foutent), mais « économiques » : « tout ça, c’est la faute aux écolos » ! Farpaitement ! Le caractère sidérant du mensonge vise à paralyser. Les réseaux RN et union des droites sont à la manœuvre. Pour faire passer ce à quoi les faux paysans, les patrons de la Coordination rurale appellent ouvertement et que ceux de la FNSEA organisent : l’irrespect systématique des circulaires préfectorales pour économiser l’eau – avec la bienveillance des mêmes préfets !
Ils préparent leur mainmise pour le moment – qui pourrait venir – où l’eau va manquer dans les robinets. Et, pour cela, ils viennent juste d’obtenir de l’union des droites à l’Assemblée nationale leur loi Duplomb II. La question des « bassines » est nationale : leur programme est de s’approprier l’eau dont seront privées zones humides et nappes phréatiques, et avec elles la population. Ils nous déclarent la guerre de l’eau.
Ce mensonge sidérant complète un discours officiel négationniste, non plus sous la forme du négationnisme climatique, mais de l’adaptationnisme : braves gens, il va falloir vous adapter !
Certes, mais si on ne stoppe pas les émissions de gaz à effet de serre, et donc si on ne réorganise pas la production et les transports de façon à arrêter la chaufferie, on ne pourra pas s’adapter ! La condition de l’adaptation : la révolution !
Enfin, dernier volet, la veille « psychologique » condescendante : « vous êtes éco-anxieux ? Vos enfants le sont ? Détendez-vous, soyez zen et résilients ! ». Ce gouvernement qui n’a rien fait pour avoir de quoi agir face aux méga-feux produit un discours tout à fait extraordinaire, que nul – même pas lui – ne prend au sérieux, mais dont la vraie fonction est, là encore, d’impuissanter et de sidérer. C’est le complément soporifique des discours violents.
L’urgence, pour eux, n’est en aucun cas climatique, ne repose en aucun cas sur les besoins du plus grand nombre. « Ceuta » est devenu le nom de leurs urgences, une provocation visant Espagne, Maroc et Europe, pour faire croire à une « menace migratoire » qui serait le premier danger. N’ayons aucune illusion : plus la catastrophe sera là, plus les faisant fonction du capital seront à l’offensive pour qu’elle nous écrase.
Mais soyons également conscients de notre force. Car ces campagnes d’abrutissement – « C’est la faute aux écolos ! », « Adaptez-vous ! », « Vous êtes éco-anxieux ? Soignez-vous ! », « Regardez le vrai danger : Ceuta, Ceuta, Ceuta ! » – sont à la mesure, préventive, de l’explosion réelle qui vient.
L’accumulation de colère sociale est immense et la catastrophe est en train de la chauffer à blanc. Dès ce 13 août, la totalité des organisations syndicales de pompiers tiennent un rassemblement devant le ministère de l’Intérieur.
Les conditions pour le bouillonnement au mois de septembre se réunissent sur la base de cette accumulation de colère. Certes, il y a dispersion, mais là, la dispersion commence à se transformer en accumulation.
Frapper fort en septembre, ce dont discute également Bloquons tout, et donc généraliser et centraliser, refaire en plus puissant ce qui s’est passé en septembre 2025, est une nécessité.
La coalition pour une loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, ce mouvement démocratique et féministe de fond de juin 2026 après le meurtre de la petite Lyhanna, est restée, après les rassemblements du 4 juillet, sur un appel à se retrouver le 10 septembre.
Un premier regroupement hétéroclite – et ce caractère hétéroclite est justement révélateur de la profondeur de ce qui se cherche – appelle à se rassembler contre l’« inaction climatique » du gouvernement », le 15 septembre à 19h 30 devant le ministère des Finances à Paris.
Surtout, à l’initiative d’une association de consommateurs, un appel à des rassemblements de masse, se référant aux luttes précédentes des pompiers, des enseignants, des hospitaliers, contre les méga-bassines, contre la loi Duplomb, le samedi 26 septembre, pour imposer « un plan d’urgence, d’adaptation et d’atténuation » « sans attendre un été de plus », est en train de circuler de plus en plus largement.
Aplutsoc appuie cette initiative : un tel plan d’urgence est nécessaire immédiatement, et pour sa mise en œuvre, l’ordre social capitaliste et l’ordre politique de la V° République sont en cause.
La Fédération SUD-Commerce appelle au 26 septembre et soulève la question de la grève ce jour-là. Quelques jours plus tard, le mardi 29, les fédérations syndicales de la fonction publique ont dès début juillet appelé à une « journée d’action » qui, de fait, pourrait se trouver englobée dans le mouvement général nécessaire…
Tout cela relativise fortement « la campagne des élections présidentielles », non ? Certes, il faut la prendre en compte. Sa fonction sociale réelle est, premièrement, d’instiller l’idée, fausse, qu’il faut attendre avril-mai 2027 pour agir. Deuxièmement, l’idée, également fausse, que la majorité du pays serait RN ; en fait, une majorité électorale RN et alliés relative est possible, par rapport aux seuls votants et non à la majorité réelle, en raison de la division organisée à gauche qui a protégé les gouvernements Macron, tous illégitimes, depuis l’été 2024.
Le tout a pour fonction de remettre ce régime à neuf, si possible, en 2027, et certainement pas pour le climat !
À gauche donc, on a d’une part un émiettement, d’autre part la candidature Mélenchon qui se présente comme seule gagnante possible, mais à laquelle il convient de poser la vraie question, voire l’exigence : son but est-il vraiment de gagner et dans ce cas-là que doit-il faire pour l’unité tout de suite ?
Mais toutes ces questions sont et seront rebattues par la crise bioclimatique et sociale, en septembre au plus tard et peut-être avant, et rebattues aussi par la crise mondiale, la même crise globale.
C’est pourquoi le plus important, comme l’avait conclu notre réunion-débat du 5 juillet dernier, ce sont des comités d’action, comités du front commun, ou quelques noms qu’on leur donne, unissant sur l’urgence et contre ce qui menace :
05.08.2026 à 09:15
aplutsoc
La nouvelle urgence humanitaire causée par le double séisme qui a dévasté les villes et bourgs du littoral central du Venezuela le 24 juin dernier appelle toute notre solidarité. Une solidarité inconditionnelle avec des milliers de familles meurtries, en particulier des classes populaires, les plus vulnérables face aux catastrophes dites naturelles ; endeuillées ou sans nouvelles de proches ensevelis sous les décombres ; sans-abri et exposées aux prédateurs en tout genre, notamment les enfants et mineur·es devenu·es orphelin·es. Mais une solidarité lucide aussi, sur la situation politique et économique qui prévalait à la veille du séisme et en démultiplie les dommages matériels et moraux, sur les responsabilités nationales et internationales et sur les conditions d’une aide effective de l’extérieur.
Les Vénézuélien·nes ont subi depuis une dizaine d’années une crise économique inouïe, marquée par une urgence alimentaire et sanitaire aggravée par les embargos économiques des États-Unis, qui a plongé une majorité d’entre elles-eux sous le seuil de pauvreté et a poussé un quart de la population sur les routes de l’exil. À cela s’est ajouté un État d’exception prolongé et une répression politique et sociale croissante : homicides de manifestant·es ; détentions massives, tortures et condamnations iniques d’opposant·es politiques, syndicaux et associatifs comme de protestataires et citoyen·nes lambda ; exécutions sommaires dans les quartiers populaires au nom de la lutte contre la criminalité. En 2024, face à un État de plus en plus prédateur, le peuple a massivement voté contre un troisième mandat de Nicolás Maduro, qui a utilisé la terreur pour se maintenir au pouvoir. Enfin, en janvier dernier, Donald Trump a ordonné les bombes de l’US Army et l’enlèvement de Maduro pour mettre l’ex-vice-présidente Delcy Rodríguez à la tête d’un protectorat. Malgré une amnistie partielle et une reprise des protestations sociales, un demi-millier de citoyen·nes – parmi lesquel·les nombre de syndicalistes – restent emprisonné·es pour motifs politiques dans des conditions indignes.
C’est dans ce contexte d’incurie et de prédation étatique et impérialiste débridées que, le 24 juin, la terre a tremblé deux fois avec une violence rare (7,2 et 7,5 sur l’échelle de Richter). Cette catastrophe a suscité un élan massif de solidarité et de dignité dans la population, qui a pris en charge elle-même les premiers secours aux côtés des rares structures de base existantes (pompiers, sécurité civile…) et malgré l’absence quasi totale d’outils adéquats : déblaiements et excavations à mains nues, souvent à la lueur des lampes de téléphones portables. Des collectes de dons et de matériel nécessaire ont été organisées partout dans le pays et en lien avec la diaspora.
Le Collectif de solidarité internationale avec le peuple du Venezuela, fort de sa diversité et d’une connaissance plurielle du terrain, appelle à faire parvenir prioritairement les dons aux campagnes de collecte suivantes :
– avec l’Union syndicale Solidaires à destination du Comité national de Conflit – Travailleurs en Lutte (CNC-TL) ;
– avec la Confédération générale du Travail (CGT) et L’Avenir social, à destination de l’Alliance syndicale indépendante (ASI) et de la Centrale unitaire des Travailleurs du Venezuela (CUTV) ;
– avec l’ONG italienne No One Out et le courant vénézuélien Comunes, à destination de l’Association des employés administratifs de l’Université centrale du Venezuela.
Cette solidarité doit aller de pair avec une exigence de redémocratisation de la vie politique et sociale, loin des ingérences impérialistes, d’où qu’elles viennent. Elle accompagne les luttes de nos camarades sur place pour la levée totale des embargos économiques étatsuniens, la libération de tous·tes les prisonnier·es politiques et le rétablissement inconditionnel des droits et libertés fondamentales, et la mise en œuvre de procédures transparentes en vue de l’élection démocratique des autorités nationales au suffrage universel direct et du respect de la souveraineté populaire.
Paris, le 5 août 2026
Premières organisations signataires :
À Nous la Démocratie !, Arguments pour la Lutte sociale (Aplutsoc), Centre d’Études et d’Initiatives de Solidarité internationale (CEDETIM / IPAM), Collectif Correspondencia de Prensa, Collectif de Solidarité avec le Peuple du Nicaragua, Confédération générale du Travail (CGT), Confédération paysanne, France Amérique latine, L’Alliance pour la République écologique et sociale, Les Écologistes, Les Verts populaires, Nouveau Parti anticapitaliste (NPA-A), Réseau Bastille, Réseau coopératif de Gauche alternative, Union syndicale Solidaires.
03.08.2026 à 18:21
aplutsoc
Simon Pirani, coordinateur de « Voices Against Putin’s War : Protesters’ Defiant Speeches in Russian Courts, » (Resistance Books, 2025) et auteur du blog People and Nature, intervient ici dans le cadre d’une discussion organisée par le Parti vert britannique sur la question de l’OTAN. Refusant aussi bien le « campisme » – qui assimile la résistance ukrainienne à une guerre par procuration de l’Occident – que le militarisme impérialiste occidentale, Pirani défend une position internationaliste qui conjugue soutien à la résistance ukrainienne et opposition au réarmement général et au génocide en cours à Gaza. Il revient sur les mythes campistes concernant les négociations d’Istanbul et l’argument nucléaire, et esquisse quatre axes d’action concrets pour la gauche. [AN]
Intervention présentée lors d’une discussion organisée par les Verts britanniques le 23 juin 2026 sur le thème « Le Parti vert et l’OTAN ». Simon Pirani participait à un panel aux côtés de Paul Ingram, chercheur affilié au Centre pour l’étude des risques existentiels de l’Université de Cambridge, de l’écrivain socialiste Gilbert Achcar, professeur émérite à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, et de Linda Walker du groupe de travail sur la paix, la sécurité et la défense du Parti vert.
Merci de m’avoir invité à prendre la parole. Je dirai quelques mots sur l’OTAN, la Russie et l’Ukraine, sujets sur lesquels j’ai effectué des recherches et pour lesquels j’ai écrit. Permettez-moi d’abord de poser deux points généraux qui encadreront mon propos.
Premièrement, avant de définir des revendications politiques au sens étroit – c’est-à-dire des demandes adressées à l’État – il nous faut parler des intérêts de la société dans son ensemble, de l’humanité, tels qu’ils s’expriment à travers le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux et la société civile au sens large.
C’est le cœur de ma conception du socialisme. Cela nous aide à éviter de tomber dans le piège de définir nos objectifs avant tout en termes de politiques susceptibles d’être adoptées à court terme par le Parlement britannique.
Deuxièmement, lorsqu’on traite d’une question de politique étrangère aussi spécifique que l’appartenance à l’OTAN, il faut considérer l’ensemble des rapports entre le capital et la société qui constituent le contexte de l’OTAN et des autres alliances militaires.
Pour illustrer ce que j’entends par là. Examinons le grand crime de guerre du XXIe siècle : le génocide israélien à Gaza, et les guerres expansionnistes illégales d’Israël au Liban et en Cisjordanie.
On pourrait arguer que l’OTAN n’y est guère formellement impliquée. Ce serait absurde. Israël est reconnu et défini dans le droit américain comme un allié majeur de l’OTAN. L’Arabie saoudite et les autres États du Golfe entretiennent eux aussi d’innombrables liens avec les puissances de l’OTAN.
Les principales puissances de l’OTAN, dont le Royaume-Uni, ont activement facilité ce génocide.
Ces dernières semaines, alors que le Royaume-Uni piétinait le droit à la liberté d’expression en traitant les actions directes contre Israël comme du terrorisme, un autre pays de l’OTAN, la Suède, accueillait un salon d’armement d’Elbit Systems pour commercialiser ses technologies auprès des puissances de l’OTAN.
Tout cela suffit à nous faire souhaiter le démantèlement de l’OTAN – tout comme nous souhaitons la suppression du programme européen de réarmement, le désarmement nucléaire, et la redéfinition de la notion même de « sécurité » comme préoccupation humaine et non étatique.
Dans ce cadre, que penser de la Russie et de l’Ukraine ? L’Ukraine est soumise depuis 2014 à une invasion et une occupation, et depuis 2022 à une guerre totale menée par la Russie, qui n’est pas seulement une puissance extérieure à l’OTAN mais, dans le discours géopolitique, l’un de ses principaux ennemis.
Face à cela, les forces politiques « de gauche » en Europe, y compris au Royaume-Uni, ont adopté deux positions très distinctes.
La première est de reconnaître et de soutenir la résistance ukrainienne, comme les socialistes ont toujours reconnu le droit des peuples – des Fenians irlandais à nos jours – à résister au colonialisme.
Pour illustrer ce point : lors des grandes manifestations londoniennes pour Gaza, un groupe d’entre nous portait une banderole « De l’Ukraine à la Palestine, l’occupation est un crime ». La grande majorité des manifestants nous ont accueillis favorablement, mais pas les organisateurs de ces cortèges – la coalition Stop the War – qui ont évité de reconnaître le caractère justifié de la résistance ukrainienne et de dénoncer l’occupation des régions orientales de l’Ukraine par des régimes fantoches soutenus par la Russie depuis 2014.
Cette position, que l’on appelle le « campisme », repose sur la conviction que le camp géopolitique anti-américaniste de la Russie, de la Chine et de l’Iran serait d’une façon ou d’une autre moins dangereux que les États-Unis et leurs alliés. Les personnes plus âgées ici présentes y reconnaîtront une forte empreinte post-stalinienne [1].
La question politique concrète sur laquelle cette divergence est déterminante est celle des livraisons d’armes à l’Ukraine. Les « campistes » s’y opposent spécifiquement, se retrouvant ainsi du même côté que les partis d’extrême droite européens soutenus par Poutine.
Ma position est que nous ne pouvons pas nous opposer à ces livraisons, même si elles proviennent de puissances de l’OTAN qui arment simultanément Israël. Je rejoins les socialistes ukrainiens qui ont salué les appels des partis de gauche scandinaves à interdire les exportations d’armes vers tous les pays – sauf l’Ukraine [2].
Deux mythes campistes à déconstruire
Je voudrais mentionner deux mythes campistes invoqués pour justifier le refus de soutenir la résistance ukrainienne.
Le premier est que l’Ukraine mènerait une « guerre par procuration » pour l’OTAN, et que l’OTAN aurait en quelque sorte poussé la Russie à envahir l’Ukraine.
En réalité, l’élargissement de l’OTAN vers l’Europe de l’Est depuis les années 1990 visait d’abord à tenter de contrôler, puis à contenir la Russie – pas à la détruire. Rappelons que les puissances de l’OTAN ont pleinement soutenu le bain de sang russe en Tchétchénie au début des années 2000, et ont même envisagé que la Russie rejoigne l’OTAN elle-même.
Ensuite, l’élargissement de l’OTAN ne peut pas être compris comme le seul facteur, ni même le principal, dans l’évolution des relations entre la Russie et les puissances européennes. Il faut le mettre en regard avec l’intégration du capital russe dans le système mondial, la résurgence dans les années 2000 du capital russe d’une part, et l’émergence de puissants mouvements sociaux en Ukraine, en Russie et dans l’ensemble de l’ex-Union soviétique d’autre part – puis, sous Poutine, le revanchisme impérialiste russe.
Ce revanchisme est redouté non seulement en Ukraine, mais dans d’autres pays d’Europe de l’Est, les États baltes en particulier, et c’est la raison du soutien massif à l’appartenance à l’OTAN dans ces pays.
Au Mexique, les gens craignent un agresseur impérialiste. En Estonie, c’en est un autre.
C’est une raison de conjuguer l’opposition à l’OTAN avec des discussions concrètes sur les moyens dont disposent les populations de ces pays pour se protéger de l’agression impérialiste russe.
L’autre mythe, courant en 2022, était qu’il faudrait s’opposer à l’aide militaire à l’Ukraine parce que la Russie pourrait utiliser une arme nucléaire. Ce raisonnement minimisait :
a) Toute analyse de l’effet paralysant et terrorisant des armes nucléaires sur la société civile – un effet qui s’est prolongé bien au-delà de la guerre froide.
b) Les destructions réelles causées par les armes conventionnelles, comme la destruction du barrage de Kakhovka ou les actes provocateurs de la Russie à la centrale nucléaire de Zaporijjia [3].
c) Le contre-factuel : la situation dans laquelle se trouverait aujourd’hui l’Europe de l’Est si aucune aide militaire n’avait été fournie à l’Ukraine [4].
Quatre axes d’action pour la gauche
Pour conclure, je voudrais donner mon avis sur quelques questions politiques immédiates.
Premièrement, nous pouvons – et devons – nous opposer au programme massif de réarmement général.
Deuxièmement, nous pouvons soutenir les livraisons d’armes à l’Ukraine, non seulement par les États, mais aussi par le vaste effort de la société civile – notamment celui des Ukrainien·nes vivant en Europe occidentale et au Royaume-Uni.
Troisièmement, nous pouvons engager un dialogue avec le mouvement ouvrier et la société civile dans les pays d’Europe de l’Est où la crainte d’une invasion et d’une ingérence russes est très réelle – par exemple dans les États baltes.
Quatrièmement, nous devons réfléchir à notre réaction aux manœuvres de déstabilisation menées par la Russie en Europe occidentale, principalement par le biais du soutien à l’extrême droite. Nos réponses à ces manœuvres doivent s’inscrire dans notre effort de renforcement du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux pour battre l’extrême droite – plutôt que de nous reposer uniquement ou principalement sur les réponses de l’État.
Notes sur deux points soulevés lors de la discussion
Le mythe des négociations d’Istanbul
Je fus surpris d’entendre à nouveau affirmer qu’en avril 2022 les pourparlers de paix d’Istanbul avaient échoué parce que Boris Johnson avait persuadé Volodymyr Zelensky de rejeter l’accord proposé. Je pensais que cette fable, un temps répandue dans certains cercles « de gauche », avait depuis été abandonnée. Avec quatre années de recul, il devrait être évident pour davantage de personnes que c’est un ensemble complexe de problèmes qui a torpillé les pourparlers de paix – au premier chef la question de quelles « garanties de sécurité » pouvaient être offertes à l’Ukraine, et par qui.
Rappelons la situation dans laquelle se trouvait le gouvernement ukrainien. Son pays venait d’être soumis à la plus grande invasion terrestre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Des informations leur parvenaient sur les crimes de guerre de l’armée russe à Boutcha et ailleurs. On leur demandait de consentir à céder des pans du territoire ukrainien en échange de « garanties de sécurité » trop vagues.
L’Ukraine avait renoncé à son arsenal nucléaire en 1994, en échange de garanties de sécurité de la part de la Russie et des puissances occidentales sur le respect de son territoire souverain – des garanties violées dès 2014, lorsque la Russie a apporté son soutien militaire aux « républiques » proto-fascistes du Donbas, tandis que la réaction des puissances occidentales restait limitée.
Boris Johnson est-il allé faire la leçon à Zelensky dans un sens agressif et anti-russe ? Probablement. Zelensky et ses collaborateurs étaient-ils assez imprudents pour prendre Johnson au mot, voire agir sur ses conseils ? Rien ne le donne à penser, comme l’ont fait remarquer à l’époque Taras Fedirko et Volodymyr Artiukh [5] [6]. La caricature de l’épisode d’avril 2022 a principalement servi les « gauchistes » occidentaux qui ne voulaient pas interroger la nature réelle des agissements de la Russie et du revanchisme impérialiste qui les sous-tend.
Répression en Ukraine et en Russie : une comparaison impossible
La question des atteintes aux droits humains et de la répression politique en Ukraine a été soulevée, et j’ai répondu qu’elles ne sont comparables ni dans leur ampleur ni dans leur nature à celles qui sévissent en Russie. Mon souci n’est pas de les minimiser, mais de contrer le minable récit « gauchiste » qui les invoque pour « prouver » que la guerre est menée par deux parties également responsables et également malveillantes, dont aucune ne mérite le soutien – ni, spécifiquement, des armes [7].
Les atteintes aux droits humains en Ukraine sont bien documentées, notamment par Zmina et le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv [8]. Les mauvais traitements infligés aux civils accusés de « collaboration » avec les forces d’occupation russes, ainsi qu’aux prisonniers de guerre, sont répandus. Mais aucune comparaison sérieuse n’est possible entre ces faits et les océans de répression déversés au cours des quatre dernières années par le Kremlin dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie et en Russie même.
Il y a eu des dizaines de milliers de disparitions forcées de civils dans les territoires occupés et un enlèvement systématique d’enfants ; les organisations russes de défense des droits humains – toutes contraintes, à la différence de leurs homologues ukrainiennes, d’opérer hors du pays – estiment qu’il y a au moins trois mille prisonniers politiques ; et la terreur d’État contre toute forme d’activité politique a pratiquement éteint la liberté d’expression et la liberté de réunion.
De nombreux socialistes et libéraux russes qualifient cela d’une nouvelle forme de fascisme. Personne, au sein du Parti vert ou ailleurs, ne sera en mesure de décider que faire, sans une lecture claire de l’interaction entre guerre et dictature.
Simon Pirani
Simon Pirani est écrivain britannique, historien et chercheur en énergie, professeur honoraire à l’École des langues et cultures modernes de l’Université de Durham et ancien chercheur principal à l’Oxford Institute for Energy Studies (2007–2021). Il est l’auteur de Burning Up : A Global History of Fossil Fuel Consumption (Pluto Press, 2018) et tient le blog People and Nature.
Source : Simon Pirani, « In Mexico, people fear one imperialist aggressor. In Estonia, it’s a different one », People and Nature, 26 juin 2026. Disponible à :
https://peopleandnature.wordpress.com/2026/06/26/in-mexico-people-fear-one-imperialist-aggressor-in-estonia-its-a-different-one
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79184
Notes
[1] Simon Pirani, « Socialisme européen, militarisme impérial et défense de l’Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2026. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78318
[2] Sur la position de l’Alliance rouge-verte / Enhedslisten (Danemark) concernant les livraisons d’armes à l’Ukraine, voir : Bjarke Friborg (Enhedslisten), « Retour d’Ukraine », entretien conduit par Michel Lanson et Patrick Le Tréhondat, Réseau Bastille, 27 août 2025. Disponible à :
https://www.reseau-bastille.org/2025/08/27/retour-dukraine-interview-de-bjarke-friborg-de-lalliance-rouge-verte-danoise/.
Traduit en anglais pour ESSF :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76041.
La position officielle de l’Alliance rouge-verte approuvée lors de son congrès est la suivante : soutien aux livraisons d’armes à l’Ukraine, interdiction des exportations d’armes européennes vers d’autres pays tels qu’Israël et la Chine.
[3] Le barrage de Kakhovka, sur le Dniepr, a été détruit le 6 juin 2023, inondant des centaines de milliers d’hectares et forçant des dizaines de milliers de personnes à fuir leurs habitations. Cet acte de guerre a également compromis l’approvisionnement en eau de la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe. La centrale, occupée par les troupes russes depuis mars 2022, a fait l’objet de tirs répétés et de coupures d’alimentation électrique, suscitant des alertes répétées de l’Agence internationale de
l’énergie atomique (AIEA).
[4] Pour l’analyse de Pirani sur l’argument nucléaire dans le contexte de la guerre de Russie contre l’Ukraine, voir : Simon Pirani, « Ukraine : the sources of danger of a wider war », People and Nature, 21 mars 2022. Disponible à :
https://peopleandnature.wordpress.com/2022/03/21/ukraine-the-sources-of-danger-of-a-wider-war/
[5] Taras Fedirko et Volodymyr Artiukh, « No, the West Didn’t Halt Ukraine’s Peace Talks with Russia », Novara Media, 17 octobre 2022. Disponible à :
https://novaramedia.com/2022/10/17/no-the-west-didnt-halt-ukraines-peace-talks-with-russia/
[6] Taras Bilous et Roman Talaver, « Épuisement ukrainien, négociations et la menace d’une mauvaise paix », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2026. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78148
[7] Simon Pirani, « La guerre de la Russie : cessez de délégitimer la résistance », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2026. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78328
[8] Zmina est un centre ukrainien de défense des droits humains fondé en 2014 et dont le siège est à Kyiv. Il documente les violations des droits fondamentaux et soutient les victimes. Sur le travail de documentation de Zmina, voir : Adam Novak, « Sur deux fronts : comment la Russie et l’État ukrainien ont exercé des pressions sur la société civile en 2025 », Europe Solidaire Sans Frontières, Juin 2026. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78995 .
Le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv (Харківська правозахисна група) a été fondé en 1998 et est l’une des plus importantes organisations ukrainiennes de défense des droits humains.
03.08.2026 à 17:45
aplutsoc
Marche ou grève. À l’initiative de l’association Bio Consom’acteurs, près de 1000 personnes ont signé une lettre ouverte au président de la République, Emmanuel Macron, pour exiger un plan d’urgence, d’adaptation et d’atténuation face au réchauffement climatique. Elles et ils appellent à une mobilisation nationale le 26 septembre.
Monsieur le président de la République,
Le 31 décembre 2022, vous demandiez dans vos vœux : « Qui aurait pu prédire la crise climatique aux effets spectaculaires ? » La Gironde avait brûlé quatre mois plus tôt. Elle vient de brûler encore, plus fort qu’à aucun moment depuis cinquante ans, et la fumée est montée jusqu’aux villages du Cher.
Qui aurait pu prédire que 5 764 personnes mourraient de la canicule en quinze jours, sans que rien ne s’arrête ?
Qui aurait pu prédire que celles et ceux qui mourraient d’abord seraient les habitantes et les habitants des quartiers populaires, les familles précaires dans des logements sans isolation, les personnes âgées ou en situation de handicap restées seules, celles et ceux qui travaillent dehors et celles et ceux qui dorment dans la rue ?
Qui aurait pu prédire que les paysannes et les paysans perdraient entre 15% et un tiers de leurs récoltes selon les productions ?
Qui aurait pu prédire que des millions d’animaux d’élevage mourraient de chaud en quelques jours, les poules d’abord, entassées sous des toits de tôle, et qu’il faudrait rouvrir les fosses d’enfouissement de 2003 ?
Qui aurait pu prédire que d’innombrables mammifères, oiseaux et insectes brûleraient vifs dans les incendies, sans qu’aucun décompte ne soit seulement tenté ?
Qui aurait pu prédire que les coupes dans les services publics laisseraient les enfants dans des écoles surchauffées, les pompiers sans moyens et les hôpitaux à découvert au moment précis où nous en avions le plus besoin ?
Qui aurait pu prédire que TotalEnergies encaisserait 5,4 milliards de dollars en un seul trimestre, 102% de plus qu’il y a un an, sur la flambée du baril provoquée par les guerres pour l’accès aux ressources énergétiques et minières ?
Personne ne pouvait l’ignorer, parce que tout était écrit :
Les compagnies pétrolières, elles, savaient dès 1971. Elles ont préféré payer pour qu’on en doute. Le Giec avait prédit, depuis 1990. À de nombreuses reprises, par voie de presse, de pétition et même de manifestations, des milliers de scientifiques du monde entier ont tenté d’alerter les dirigeant·es politiques. Ils et elles ont été ignoré·es.
Depuis que vous avez été élu, nous nous sommes mobilisé·es par centaines de milliers dans les grèves, marches et pétitions pour le climat. Nous nous sommes mobilisé·es sur les ronds-points, quand la question du prix du carburant a rendu évident que la fin du mois et la fin du monde sont le même combat et que la nécessaire bifurcation écologique ne peut se faire au détriment des travailleurs et travailleuses pauvres de notre pays.
Nous nous sommes mobilisé·es aux côtés des exilé·es et déplacé·es notamment à cause des dérèglements climatiques, des guerres économiques et militaires menées dans leur pays d’origine.
Nous nous sommes mobilisé·es contre les mégabassines, pour que l’eau reste un commun et non le privilège de quelques exploitations.
Nous nous sommes mobilisé·es à deux millions de signatures contre le retour d’un insecticide interdit, parce que les sols, les rivières et celles et ceux qui les travaillent ne sont pas une variable d’ajustement.
Vous ne nous avez pas écouté·es. Vous nous avez traité·es d’exagéré·es, puis de radicaux, puis d’écoterroristes. Pendant ce temps, vous avez ramené le Fonds vert de 2,5 milliards d’euros à 837 millions, quand il permet aux communes de se protéger. Vous avez ajouté 6,7 milliards au seul budget des armées en une année. Et toute notre sécurité civile tient sous le milliard, avec douze avions bombardiers d’eau.
Nous ne venons pas vous demander de nous plaindre. Nous venons vous demander des comptes. Nous exigeons un plan d’urgence, parce que l’été prochain sera plus chaud que celui-ci. Des lieux frais accessibles dans chaque bassin de vie, en commençant par les quartiers populaires et les communes rurales.
Des écoles, des crèches, des hôpitaux et des Ehpad où l’on ne meurt pas de chaud. La protection des travailleuses et des travailleurs de la chaleur inscrite dans la loi. Un toit pour chacune et chacun, parce qu’on ne s’adapte pas au climat quand on dort dehors. Des moyens humains et matériels réels pour les secours. Un fonds pour les paysannes et paysans sinistré·es, et le sauvetage de la faune inscrit dans les plans de catastrophe.
Nous exigeons un plan d’adaptation, parce qu’aucune commune ne doit rester seule devant le feu et la soif. Le Fonds vert rétabli et l’ingénierie publique rendue aux territoires. La rénovation des logements engagée des passoires thermiques et du parc social, pour que l’isolation cesse d’être un privilège. Des forêts renouvelées, des sols restaurés, des haies replantées, des rivières et des nappes traitées comme des communs et non comme des stocks à privatiser.
Nous exigeons un plan d’atténuation, parce qu’on ne s’adapte pas indéfiniment à une catastrophe qu’on continue d’alimenter. La fin de toutes les subventions aux énergies fossiles. L’interdiction pour toute entreprise française d’ouvrir de nouveaux projets fossiles, ici comme ailleurs. Des transports publics accessibles partout avant toute taxe qui pèserait sur les plus modestes. Une sortie du fossile qui soit aussi une sortie des guerres qu’il finance.
Pour payer ces trois plans, nous exigeons que contribuent celles et ceux qui ont fabriqué la catastrophe et qui en tirent profit. Les superprofits des énergies fossiles, taxés dès la loi de finances 2027. Les superprofits de l’armement, dont les carnets de commandes n’ont jamais été aussi pleins. Un impôt climatique sur les patrimoines des plus riches, qui rapporterait entre quinze et vingt-cinq milliards d’euros par an. Trois Françaises et Français sur quatre veulent déjà que les entreprises fossiles paient davantage. Nous ne demandons rien d’autre que ce que ce pays réclame.
Le samedi 26 septembre 2026, partout en France, dans les métropoles et dans les bourgs de mille habitant·es, dans les centres-villes et dans les quartiers, nous serons dans la rue.
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Parmi les 1000 premiers signataires :
03.08.2026 à 16:56
aplutsoc2
L’Ukraine a stupéfié la communauté internationale. Juste pendant ces dernières semaines, le gouvernement a été limogé pour des raisons non divulguées ; les Ukrainiens sont descendus dans la rue pour réclamer la reconduction du ministre de la Défense Mykhaylo Fedorov, avant d’élargir leurs revendications pour inclure le remplacement du général Syrskyi, commandant en chef des forces armées ukrainiennes. Tout cela s’est déroulé dans un contexte médiatique apparemment positif : l’Ukraine a réussi à bloquer les terminaux russes Starlink, à étendre sa campagne de frappes à moyenne portée, à imposer un blocus partiel de la Crimée et à lancer une campagne de sanctions dites « à longue portée » contre les raffineries russes. La situation semblait loin d’être critique ; pourtant, le climat politique a basculé en une seule journée.

Le gouvernement après les manifestations liées au NABU.
[sur ce sujet, NDR] Le gouvernement de Yulia Svyrydenko a été constitué pour gérer la crise née du scandale de corruption Mindich et des manifestations liées au NABU ; il avait pour mission de stabiliser la situation politique immédiate, de mettre en œuvre des réformes économiques, de traverser l’hiver et de trouver une issue à la défaite militaire qui se profilait à Pokrovsk. Yulia Svyrydenko était une personnalité d’une grande loyauté et dépourvue d’ambition politique. Issue de l’entourage de Timofiy Mylovanov — ministre de l’Économie avant l’invasion à grande échelle —, elle avait d’abord été recrutée pour s’attaquer au « monopole syndical » et faciliter l’adoption d’un code du travail régressif. Cette fois, occupant un poste de rang supérieur, les attentes à son égard étaient proportionnellement plus élevées. Fedorov ne faisait pas partie du gouvernement à l’origine ; toutefois, après le limogeage du précédent ministre de la Défense, Denys Shmyhal, Fedorov lui a succédé.

Issu d’un parcours et partageant une vision similaires, l’ancien ministre de la Transformation numérique, Mykhaylo Fedorov, a été nommé ministre de la Défense. Ancien membre du parti libertarien ukrainien « 5.10 », Fedorov a plaidé, après l’invasion à grande échelle, en faveur d’une « privatisation massive » et d’un moratoire sur le développement des entreprises publiques — des politiques préjudiciables à l’Ukraine et stratégiquement néfastes à long terme. Il a également apporté son soutien politique à la privatisation du port d’Oust-Danube (Ust-Dunaisk), une opération qui a engendré des risques stratégiques et a été associée à plusieurs scandales de corruption en Ukraine. Au sein du ministère de la Transformation numérique, toutefois, Fedorov a introduit des innovations majeures, telles que l’application publique « Diia » et le système de coordination militaire « Delta » ; il a également numérisé de nombreux processus administratifs, désormais réalisables en un seul clic ou presque. Ces changements ont été obtenus grâce à divers compromis et raccourcis, notamment en rendant l’infrastructure de données de l’Ukraine dépendante d’Amazon Web Services et de Palantir. Des progrès tangibles ont néanmoins été réalisés. Parallèlement, le ministère a étendu son influence dans le domaine militaire et a rapidement contribué à créer ce que l’on pourrait qualifier de « branche informatique » des forces armées ukrainiennes. Il a aussi mis en place plusieurs réformes et mécanismes efficaces, dont un système de « points électroniques » permettant aux unités d’obtenir des récompenses — telles que du matériel ou des équipements supplémentaires — en contrepartie de frappes réussies dûment enregistrées.

Il convient de souligner que le ministère a été parmi les premiers à promouvoir l’intégration de nouvelles technologies de grands modèles de langage (LLM) dans les systèmes de reconnaissance de cibles, contribuant ainsi à l’opération « Spy-web » et jetant les bases de futurs progrès dans ce domaine. Il a également participé au développement de logiciels et à l’acquisition de drones et, plus largement, a assumé certaines responsabilités relevant normalement du ministère de la Défense. Dès lors, la nomination de Fedorov au poste de ministre de la Défense apparaissait comme la suite logique de cette trajectoire.
Fedorov a exercé les fonctions de ministre de la Défense du 14 janvier au 16 juillet 2026. Il a intégré au ministère une équipe de communication efficace ainsi que diverses personnalités extérieures au monde politique ukrainien, issues notamment des milieux militaires et du bénévolat humanitaire, telles que le collecteur de fonds et influenceur Serhiy Sternenko et le célèbre blogueur spécialisé dans les technologies radio militaires, Serhiy Flash. Dans l’ensemble, cela marquait un changement notable, même s’il s’agissait en partie d’une opération de communication. Aussitôt entré en fonction, Fedorov a négocié un accord concernant Starlink avec Elon Musk et, en étroite collaboration avec le haut commandement militaire, a enregistré les terminaux Starlink ukrainiens tout en privant les forces russes de communications stables et de drones guidés par Starlink.
Ce fut un succès majeur qui a contribué, dans une certaine mesure, à faire échec à l’offensive hivernale russe. Le recours aux frappes à moyenne portée a également été intensifié et des initiatives telles que la « ligne de drones » ont été lancées. Ces évolutions s’appuyaient également sur des initiatives antérieures : la mise en place de la première compagnie de véhicules terrestres sans pilote au sein de la 3e brigade d’assaut, suivie de la création du premier bataillon de ce type au monde au sein du régiment K2 ; ainsi que l’instauration de « zones de destruction » — des secteurs saturés de drones qui ont rendu les opérations offensives russes bien plus coûteuses. Tout cela a constitué une réussite non seulement pour le ministère de la Défense, mais aussi pour l’ensemble des forces armées ukrainiennes, y compris le haut commandement ainsi que les échelons de brigade et de bataillons et de compagnies.

Il convient également de noter que de nouveaux contrats, assortis de conditions nettement plus favorables que les précédents, ont été mis en place pour l’armée ukrainienne. Cette décision a suscité des controverses. Pour financer certaines initiatives, Fedorov a puisé dans le fonds réservé aux salaires des soldats. Si le problème n’avait pas été résolu et si des fonds de remplacement n’avaient pas été trouvés, cette décision aurait pu déclencher une grave crise au sein des forces armées. Il s’agissait d’un pari risqué ; toutefois, la crise a été évitée et des fonds supplémentaires ont été débloqués pour renflouer le fonds salarial.
Il est important de ne pas surestimer l’opposition entre « innovation et conservatisme », car les forces de systèmes sans pilote ont été, à bien des égards, créées sous Syrskyi, notamment par la nomination de Magyar à leur tête. Le différend portait sur des visions et des intérêts divergents, et pas seulement sur la technologie. Le conflit entre le ministère de la Défense et le haut commandement militaire s’articulait autour de trois points principaux :
Réforme des corps d’armée. Celle-ci impliquait la création de théâtres d’opérations où les commandants bénéficieraient d’une visibilité directe, de moyens de communication et d’un certain contrôle sur les approvisionnements et les unités de leur secteur, permettant ainsi une coordination efficace et le maintien de la cohésion et de la prévisibilité opérationnelles. Le ministère de la Défense souhaitait renforcer le système des corps d’armée, tandis que Syrskyi préconisait la création d’un nombre croissant d’unités hors de ce système et placées sous le contrôle direct du haut commandement. Syrskyi créa des formations de niveau divisionnaire en dehors des corps d’armée et les administra de manière très pointilleuse afin d’assurer, de fait, le contrôle des tirs sur la ligne de front.
Priorités budgétaires et intérêts particuliers. Le haut commandement de Syrskyi cherchait à acquérir davantage d’obus d’artillerie, notamment à courte portée, mais le ministère de la Défense annula ces achats au profit de drones. De tels différends révèlent une divergence de priorités fondamentale. Bien que les drones jouent un rôle important sur le champ de bataille, l’artillerie, y compris l’artillerie tubulaire, demeure indispensable. Elle reste extrêmement efficace en combat urbain et par tous les temps. Cependant, des questions d’efficacité et d’influence des oligarques industriels se sont posées, car de nombreux contrats de ce type auraient été entachés de conflits d’intérêts, de corruption et truffés de décisions non optimales, voire totalement inutiles.
Ceci nous amène au troisième point – et apparemment le plus important – qui est largement considéré comme la principale raison de la destitution du gouvernement : la réforme des contrats de production militaire. Cette réforme visait à rendre les acquisitions militaires plus transparentes en établissant une procédure claire d’attribution des contrats et de sélection des fournisseurs. Elle menaçait directement les intérêts financiers d’une oligarchie émergente, ainsi que ceux de ses prétendus bénéficiaires au Parlement. Parmi ces derniers figuraient, selon les rumeurs, des membres du parti de Zelensky, tels qu’Arakhamia et Hetmantsev, ainsi que de nombreuses personnalités nommées par Syrskyi au sein du haut commandement militaire et des dirigeants de l’industrie de la défense. D’après de nombreux initiés et analystes militaires et politiques, la mise en lumière de ce qui semblait être un enrichissement sans cause extrême a été la principale cause de la destitution du gouvernement. Les autres ministères semblent avoir été pris entre deux feux, victimes du conflit entre le ministère de la Défense et l’oligarchie du secteur de la défense.
Destitution du gouvernement
Le gouvernement a été destitué sans explication, et plusieurs jours se sont écoulés avant que les principales raisons ne soient connues du public. Ce manque de transparence – surtout compte tenu du succès général du ministère de la Défense et de l’accueil positif réservé par l’opinion publique à ses réformes – a déclenché des manifestations exigeant le retour de Fedorov au poste de ministre. Les protestations se sont rapidement étendues aux appels à la démission de Syrskyi. Un facteur a contribué à leur expansion rapide et à l’apparition de ces nouvelles revendications. Quelques semaines seulement avant la chute du gouvernement, le média d’investigation ukrainien « Babel » a publié une enquête sur l’un des régiments de Syrskyi, le 425e « Skellia », de facto une division. L’enquête révélait des pratiques connues de longue date mais passées sous silence : torture, mauvais traitements, conditions de détention inhumaines et décès non liés au combat, évitables, résultant de mauvais traitements et de torture. L’enquête a suscité des pressions gouvernementales sur les journalistes et a ouvert la voie à un débat plus large sur les brutalités militaires et le style de gouvernement de Syrskyi.

Le moment « Me Too » de l’armée ukrainienne.
L’enquête sur le 425e bataillon a révélé non seulement des incidents isolés, mais aussi un système présumé de torture et d’unités punitives, des commandants liés à des organisations criminelles et un traitement des soldats s’apparentant à de l’esclavage. Le 425e était connu pour ses lourdes pertes et ses tactiques d’« assaut-viande » (vagues d’assaut suicidaires), traitant la vie humaine comme une ressource sacrifiable. Ces unités se sont rapidement développées.
En 2025, le haut commandement militaire conservateur a tenté d’alourdir la responsabilité pénale et les sanctions pour désertion et absence sans permission (AWOL), des infractions survenant majoritairement au sein des « unités de Syrskyi ». Des protestations civiles ont mis fin à cette initiative. C’était l’un des signes d’une tentative systémique de restreindre les droits des soldats et d’adopter une approche de la guerre davantage « à la russe ».
Le 30 juillet, le média « Texty » a publié sa propre enquête sur le 225e régiment d’assaut — une autre des « créations » de Syrskyi. Texty a fait état de cas de torture, notamment des exécutions et des pelotons d’exécution, ainsi que de l’utilisation de drones bombardiers contre des soldats ukrainiens à des « fins disciplinaires ». Le média a également publié un enregistrement audio du commandant du 225e, Oleh Shyriiaev, déclarant : « Il n’existe pas de notion de « nos gars »… quiconque bouge est un ennemi ; tous ceux qui fuient leur position — les déserteurs — sont aussi des ennemis. »

Oleh Shyriiaev (à gauche) – commandant du 225e. En 2021, il était responsable local de l’organisation pro-russe du parti OPZZH et impliqué dans des activités criminelles.
Zelensky a décidé de faire un compromis avec le mouvement de contestation et de limoger Syrskyi. Un nouveau gouvernement a été nommé sans ministre de la Défense titulaire ; à la place, Yevhen Khmara, un général-major jouissant d’une bonne réputation, a été nommé ministre par intérim. Toutefois, cette nomination semblait davantage relever d’une opération de limitation des dégâts visant à protéger la réputation de Zelensky après le limogeage de Fedorov, plutôt que d’une stratégie cohérente. Ce qui a suivi (et se poursuit encore) est une série de tentatives du président pour limiter les dégâts, sans pour autant que Fedorov ne revienne au ministère. L’explication officieuse est que Fedorov est trop enclin aux conflits, ce qui rend la collaboration impossible.
Remplacer Syrskyi : où sont les officiers ?
L’armée ukrainienne fonctionne selon un principe de sélection négative. Elle a mis en place un système où les officiers loyaux mais dépourvus de talent accèdent aux postes les plus élevés, où les officiers compétents se voient confier une autorité limitée, et où ceux qui expriment un désaccord ou des inquiétudes sont écartés de leurs fonctions. La situation s’est encore dégradée sous le commandement de Syrskyi. On peut également soupçonner une volonté d’éliminer les concurrents. Certains analystes militaires, comme Taras Chmyt, directeur de la fondation « Come Back Alive », ont suggéré que Syrskyi confiait à ses rivaux potentiels des missions vouées à l’échec, créant ainsi des motifs pour les discréditer ou les limoger.

Khmara et Drapatiy – l’un des officiers supérieurs les plus respectés d’Ukraine.
Conjuguée à la répression des critiques, à la désinformation et à l’absence de véritables mécanismes de retour d’information, cette approche a entraîné une accumulation croissante de problèmes. En mai 2025, Oleksandr Shyrshyn, commandant de bataillon au sein de la 47e brigade « Magura », écrivait sur Facebook : « Lors de missions dans la région de Koursk et le long de la frontière ukraino-russe, j’ai été confronté à des ordres qui, à l’évidence, étaient voués à l’échec et exposaient les troupes à un risque élevé de pertes injustifiées. » Il a ajouté plus tard : « Je n’ai jamais eu à accomplir de tâches plus absurdes que celles de ma mission actuelle [l’opération de Koursk]. J’en révélerai les détails un jour, mais ce gaspillage insensé de vies humaines et cette soumission craintive face à des généraux incompétents ne mènent qu’à des échecs. »

Oleksandr Shyrshyn en compagnie de Timothy Snyder
Ses propos ont suscité la condamnation de commandants éminents, notamment Dmytro Yarosh, chef du Régiment de volontaires indépendant, et Brodi Magyar, chef des Forces des systèmes sans pilote, et les commandants du 1er régiment d’assaut indépendant, ainsi que ceux des unités 425 et 225 mentionnées précédemment. En raison de son insubordination, Shyrshyn a subi des pressions de la part d’éminents commandants de brigade, du haut commandement militaire et de Syrskyi, qui a déclaré que « Shyrshyn fait de la politique ».
La structure actuelle des forces armées ukrainiennes place de nombreux commandants face à un choix difficile : obtenir les financements dont dépendent la survie de leurs unités et de leurs soldats — en faisant preuve de loyauté et en s’impliquant dans des manœuvres politiques — ou bien afficher leur déloyauté, au risque de perdre tout soutien et de se voir confier les « tâches absurdes » susmentionnées, synonymes de lourdes pertes. Cette situation est apparue avec une acuité particulière durant la première semaine des protestations, alors que des ordres auraient été donnés pour restreindre la participation des soldats aux manifestations, exercer des pressions sur eux et exiger la publication de déclarations favorables à Syrsky, et ainsi de suite. L’une des manœuvres de propagande les plus marquantes a consisté pour le 425e régiment « Skellia » à envoyer des soldats planter un drapeau ukrainien en territoire contrôlé par la Russie, dans le cadre d’un coup médiatique. Comme on pouvait s’y attendre, les soldats qui ont risqué leur vie pour cette opération ont été capturés par les forces russes.

Avant la nomination de Khmara comme ministre de la Défense par intérim, les unités de la Garde nationale « Azov » et « Khartiya » soutenaient Ihor Klymenko, ancien ministre de l’Intérieur, qui, à certains égards, représentait les intérêts de la Garde nationale et fut un temps pressenti pour succéder à Fedorov.
Cependant, l’armée peine à former des officiers talentueux et capables de prendre des initiatives, et le nombre de candidats potentiels pour remplacer Syrskyi était limité. Le manque de transparence de la vie politique ukrainienne a engendré une pénurie similaire de candidats au poste de ministre de la Défense. L’Ukraine souffre de graves déficits, tant au niveau du commandement stratégique que de la qualité globale de ses officiers. Cette sélection négative constitue une menace sérieuse et ne pourra être corrigée rapidement.
Parmi tous les candidats, Zelenskyi a choisi Drapatyi comme nouveau commandant de l’armée, suscitant un optimisme certain, car Drapatyi jouit d’une excellente réputation au sein de l’armée et a fait preuve de compétence et de responsabilité. Il est également le premier commandant des Forces armées à avoir combattu durant ce conflit.
Le problème de la mobilisation.
Des unités comme les 225e et 425e ont nui à la réputation de l’Armée. En 2025, elles ont reçu le plus grand nombre de militaires mobilisés, subi des pertes quatre à cinq fois supérieures à celles des autres unités effectuant des missions comparables et infligé des traitements inhumains à leurs soldats. Cependant, bien qu’elles aient aggravé la situation, elles n’étaient pas la cause principale de la pénurie d’effectifs en Ukraine ; ce problème exigeait déjà une solution en 2023. L’Ukraine ne mobilise pas suffisamment de personnel pour mener une guerre efficace. Si les pénuries d’effectifs stimulent parfois l’innovation et l’adaptation, elles ont également entraîné une augmentation des pertes humaines, des failles exploitables sur la ligne de front et une détérioration de la situation lors des rotations.

Depuis 2023, les hommes politiques ont montré une forte tendance à apaiser ce que le journaliste Pavlo Kazarin appelle le « Parti des réfractaires » – une masse électorale importante dont l’intérêt premier est d’éviter la mobilisation. Soucieux de préserver le statu quo dans la vie civile, le gouvernement s’est opposé à l’extension de la mobilisation, privilégiant les gains d’image à court terme aux intérêts à long terme du pays et de sa population. Pour pallier l’insuffisance des recrutements, il a augmenté la charge de travail des soldats et renforcé les sanctions pénales pour absence sans permission et désertion. La hiérarchie militaire, plus conservatrice, a, de son côté, imposé des mesures disciplinaires plus strictes à tous les niveaux, ce qui a paradoxalement aggravé la crise des absences sans permission et des désertions. La surcharge de travail, les dangers, les mauvaises conditions de vie et l’incompétence des officiers ont encore accentué cette crise, la rendant incontrôlable.
Parallèlement, les intérêts du secteur privé ont également joué un rôle, les entreprises cherchant à contrôler la distribution des exemptions de mobilisation. Dans une légalisation sans précédent de la corruption, le gouvernement a autorisé les entreprises « économiquement importantes » à accorder des exemptions à leur discrétion. En pratique, cette loi a exempté toute une classe aisée de la mobilisation, créé un marché légal d’exemptions et instauré un puissant mécanisme d’exploitation des citoyens ordinaires. Les entreprises ont alors commencé à créer délibérément des emplois sous-payés assortis d’exemptions garanties. Dans de tels contextes, les violations du droit du travail sont souvent ignorées, les employés craignant de perdre leur exemption s’ils dénoncent les faits. L’armée comprend également des postes dont la seule raison d’être est de soustraire les individus au combat, ainsi que des postes inefficaces, fruits d’une stagnation bureaucratique, qui devraient être supprimés ou restructurés.
Par sa nature même, ce système exemptait une grande partie des classes moyennes et professionnelles urbaines, tout en faisant peser un fardeau de mobilisation écrasant sur les groupes à faibles revenus et les régions rurales. Il a également engendré une pénurie importante de soldats diplômés de l’université pour un nombre croissant de tâches techniques, notamment en logistique et en administration militaire. Le sentiment d’injustice qui en a résulté a contribué à sa mauvaise image auprès du public.
Un autre facteur incitant à l’évasion est la durée indéterminée du service, le manque de clarté quant aux rôles et aux unités d’affectation, ainsi que la charge de travail et la pression auxquelles les individus seront probablement confrontés en raison du manque d’effectifs. Ceci crée un cercle vicieux : les mauvaises conditions de travail sont en partie une conséquence du manque de personnel, mais ce manque est lui-même aggravé par ces mauvaises conditions.
Néanmoins, de nouvelles approches émergent. L’unité K2 a été pionnière dans deux programmes importants : l’initiative « 15-10 », signifiant « 15 jours au combat et 10 jours à la maison » pour certains rôles ; et un programme de « retour sans permission » sans poser de questions, dans le cadre duquel la brigade prend en charge les démarches administratives pour résoudre les litiges avec l’unité précédente d’un soldat et régulariser sa situation juridique. Si ces approches sont étendues et que l’Armée adopte de plus en plus un modèle de « citoyen-soldat » où les soldats sont des personnes respectées, dotées de droits, de repos, de temps en famille, de loisirs, d’éducation et d’autres activités, alors il est possible d’enrayer la crise de la mobilisation et, d’une manière générale, d’améliorer la situation globale.

Parallèlement, le fossé entre vie civile et vie militaire ne peut rester aussi marqué qu’aujourd’hui. Le gouvernement devrait élargir la mobilisation, créer de nouvelles catégories et réintégrer les réfractaires au service militaire. Pour survivre, l’Ukraine a besoin d’un nouveau contrat social où la vie civile inclurait la formation militaire et aux premiers secours, ainsi que la participation à la production de drones, tandis que la vie des soldats inclurait le repos et des périodes hors service. La mobilisation ne devrait plus reposer sur des compromis intenables et injustes.
Récemment, Zelenskyi a déclaré que la Russie décréterait très probablement une mobilisation générale à l’automne et chercherait à mobiliser au moins 500 000 soldats supplémentaires. L’Ukraine devrait mobiliser proportionnellement entre 100 000 et 300 000 hommes pour contrer cette initiative. Avec des réserves quasi inexistantes et des brèches déjà importantes sur la ligne de front, la Russie pourrait provoquer un effondrement symétrique à celui qu’elle avait subi lors de la contre-offensive ukrainienne de Kharkiv en 2022 si sa logistique lui permet de soutenir des attaques majeures sur plusieurs fronts, d’exploiter ces brèches et d’empêcher l’arrivée de renforts ukrainiens. La menace d’une entrée en guerre du Bélarus persiste également. Bien que le Bélarus ne représente pas à lui seul une menace majeure, son implication pourrait mettre à rude épreuve l’armée ukrainienne si la Russie mobilisait également des forces supplémentaires.
Menaces balistiques, état de la ligne de front, hiver et autres risques.
Récemment, Trump a annoncé son retrait de l’accord conclu avec Zelenskyi sur la production sous licence du missile Patriot. L’Ukraine développe son propre système de défense antimissile, un programme qui permettra de tester les capacités du pays. Développer puis produire de tels intercepteurs est un processus long et coûteux, ce qui rend l’Ukraine vulnérable à court terme face à l’intensification des frappes de missiles russes. L’idée de cibler les systèmes de lancement et les installations de production de missiles russes est évoquée, mais il s’agit d’opérations très sophistiquées nécessitant des renseignements approfondis et une coordination précise. En fin de compte, même de telles actions ne peuvent remplacer des systèmes de défense aérienne efficaces.

L’alternative ukrainienne au Patriot proposée par Fire Point pourrait entrer en production en août / La Nouvelle Voix de l’Ukraine
Le « Sunrise », un système analogue à Starlink que la Russie a déjà développé et testé, et qui peut être monté sur un drone pour un guidage direct, exerce une pression supplémentaire sur la défense aérienne ukrainienne. Ces capacités ne devraient pas modifier le cours du conflit, mais elles garantissent quasiment un automne et un hiver très difficiles pour les civils, ainsi que des risques accrus pour les installations de production militaire, les centres d’entraînement et autres cibles de grande valeur.

Sur la ligne de front, Konstantynivka est semi-encerclée. L’Ukraine a stabilisé le front et obtenu un avantage tactique après sa défaite à Pokrovsk ; cependant, il reste confronté à des menaces à Zaporijjia et ailleurs. La Russie a subi des pertes considérables lors de son offensive hivernale et déplore depuis environ 30 000 victimes par mois, ce qui a temporairement affaibli son armée et l’a confrontée à un dilemme de mobilisation. Sa stratégie actuelle n’est plus viable : le recrutement est en berne tandis que les pertes augmentent, une tendance qui l’obligera probablement à changer de tactique fin 2026.
De manière générale, les deux camps font face à une accumulation de problèmes systémiques de longue date, et l’avenir dépendra de la manière dont ils les géreront. La situation dynamique et quelque peu imprévue des manifestations en Ukraine pourrait améliorer la situation, et de grands espoirs reposent sur le nouveau commandant en chef. Quant au ministère de la Défense, son sort reste incertain.
Vladislav Starodubtsev, 01/07/26.
03.08.2026 à 16:23
aplutsoc2
Nous reproduisons ici, en anglais (langue de sa publication originale sur le blog de l’auteur) un article très utile du camarade ukrainien Vladislav Starobubtsev, dont nous avons déjà publié des contributions, sur la situation dans l’armée ukrainienne.Dans quelques minutes, également en Une d’Aplutsoc, la traduction française. La rédaction.
Texte en anglais (version française plus bas).
Ukraine has shocked the international community. In just the past few weeks, the government was dismissed for undisclosed reasons; Ukrainians took to the streets to demand the reappointment of Defence Minister Mykhaylo Fedorov and later broadened their demands to include the replacement of General Syrskyi, Commander-in-Chief of the Armed Forces of Ukraine. All of this has unfolded amid seemingly positive news coverage: Ukraine managed to block Russian Starlink terminals, expand its campaign of medium-range strikes, impose a partial blockade on Crimea, and launch a campaign of so-called ‘long-range sanctions’ against Russian refineries. The situation appeared far from critical; nevertheless, the political climate changed within a single day.

The government of Yulia Svyrydenko was formed as a crisis-management administration amid the turmoil of the Mindich corruption scandal and the NABU protests; it was tasked with stabilising the immediate political situation, implementing economic reforms, navigating the winter, and finding a way out of an emerging military defeat in Pokrovsk. Yulia Svyrydenko was a highly loyal and politically unambitious figure. Coming from the circle of the pre-full-scale-invasion Minister of Economy Timofiy Mylovanov, she was first brought in to address a ‘trade-union monopoly’ and help pass a regressive labour code. This time, with a more senior position, expectations rose accordingly. Fedorov was not initially part of the government; however, after the previous Minister of Defence, Denys Shmyhal, was removed from office, Fedorov took his place.

Coming from a similar background and perspective, former Minister of Digital Transformation Mykhaylo Fedorov was appointed Minister of Defence. Fedorov, a former member of the Ukrainian Libertarian Party ‘5.10,’ lobbied after the full-scale invasion for ‘mass privatisation’ and a moratorium on the development of state enterprises, policies that were harmful to Ukraine and strategically damaging in the long term. He also lent his political support to the privatisation of the port ‘Ust-Dynaisk,’ which created strategic risks and was associated with several corruption scandals in Ukraine.
At the Ministry of Digital Transformation, however, Fedorov introduced important innovations, such as the ‘Diia’ state app and the ‘Delta’ military coordination system; he also digitised many bureaucratic processes that could then be completed with virtually one click. These changes were achieved through a number of compromises and shortcuts, including making Ukraine’s data infrastructure dependent on Amazon Web Services and Palantir. Nonetheless, tangible progress was made. At the same time, the Ministry expanded its influence in the military sphere and rapidly helped to create what might be called an ‘IT wing’ of the Armed Forces of Ukraine. It also introduced a number of effective reforms and mechanisms, including an ‘e-points’ system that allowed units to claim rewards — such as additional gear and equipment — for recorded successful strike.

Importantly, the Ministry was among the first to promote the integration of new large language model (LLM) technologies into target-recognition systems, contributing to Operation ‘Spy-web’ and laying the groundwork for further progress in that field. It also participated in drone-related software development and procurement and, more broadly, assumed some responsibilities of the Ministry of Defence. Thus, appointing Fedorov as Minister of Defence seemed a logical continuation of that trajectory.
Fedorov served as Minister of Defence from 14 January to 16 July 2026. He brought an effective media team to the Ministry, along with various ‘outsiders’ to Ukrainian politics, including prominent figures from military and humanitarian volunteer circles, such as the fundraiser and media influencer Serhiy Sternenko and the well-known military radio-technology blogger Serhiy Flash. Overall, this signalled a distinct change, even if it was partly a stunt. Immediately after taking office, Fedorov negotiated a Starlink agreement with Elon Musk and, working rapidly with the military high command, registered Ukrainian Starlink terminals while depriving Russian forces of stable communications and Starlink-guided drones.
It was a major success that contributed, to some extent, to the defeat of the Russian winter offensive. Medium-range strikes were also scaled up, and initiatives such as the ‘drone line’ were introduced. These developments also built on earlier initiatives: establishing the first unmanned ground-vehicle company in the Third Assault Brigade, followed by the world’s first such battalion in the K2 Regiment; creating ‘kill zones’ — areas saturated with drones that made Russian offensive operations much more costly. All of this was an achievement not only of the Ministry of Defence but also of the Armed Forces of Ukraine as a whole, including the high command and brigade, battalion, and company commanders.

It is also worth noting that new contracts with substantially more favourable conditions than earlier ones were introduced for the Ukrainian Army. There were controversies as well. To finance some initiatives, Fedorov drew money from the fund reserved for soldiers’ wages. If the issue had not been resolved and replacement funds had not been found, this decision could have triggered a serious crisis in the Armed Forces. It was a calculated gamble; however, the crisis was averted, and additional funds were found to replenish the wage fund.
It is important not to overstate the ‘innovation versus conservatism’ angle, because the Unmanned Systems Forces were, in many respects, created under Syrskyi, including through the appointment of Magyar as their commander. The dispute concerned competing visions and interests rather than technology alone. The conflict between the Ministry of Defence and the military high command centred on three main issues:
The government was dismissed without explanation, and several days passed before the main reasons became clear for the public. This lack of accountability — especially given the Ministry of Defence’s general success and the positive public response to its changes — sparked protests demanding Fedorov’s return as minister. The protests quickly broadened to call for Syrskyi’s resignation. One factor contributed to their rapid expansion and new demands. Just a few weeks before the government’s collapse, the Ukrainian investigative outlet ‘Babel’ published an investigation into one of Syrskyi’s micromanaged regiments, the 425th ‘Skelya,’ a de facto division. It reported practices that had long been widely known but self-censored: torture, abuse, prison-like conditions, inhumane treatment, and preventable non-combat deaths resulting from mistreatment and torture. The investigation was met with government pressure on the journalists and opened the floodgates to a wider discussion of military brutality and Syrskyi’s governing style.

The investigation into the 425th reported not merely isolated incidents but an alleged system of torture and penal units, commanders intertwined with criminal organisations, and the slave-like treatment of soldiers. The 425th was known for heavy losses and ‘meat-assault’ tactics that treated human life as expendable. These units expanded rapidly
In 2025, conservative military high Command tried to increase criminal responsibility and punishment for desertion and AWOLs, majority of which were happening from “Syrskyi’s units.” Civilian protests stopped that effort. It was one of the signs of a systemic attempt to restrict soldiers’ rights and adopt a more ‘Russian-style’ approach to warfare.
On 30 July, ‘Texty’ published its own investigation into the 225th Assault Regiment — another of Syrskyi’s ‘children.’ Texty reported cases of torture, including executions and firing squads, as well as the use of bomber drones against own Ukrainian soldiers for ‘disciplinary purposes.’ It also published an audio recording of the 225th’s commander, Oleh Shyriiyaev, saying: ‘There is no such thing as “our guys” … everyone who moves — is an enemy; all who run from the position — deserters — are also enemies.’

Oleh Shyriiaev (on the left) – commander of 225th. In 2021 – local leader of pro-Russian organization of OPZZH party, engaged in criminal activities
Zelenskyi decided to compromise with the protest movement and dismiss Syrskyi. A new government was appointed without a permanent Minister of Defence; instead, Yevhen Khmara, a general-major with a good reputation, was made acting minister. However, the appointment appeared to be damage control intended to protect Zelenskyi’s reputation after Fedorov’s dismissal rather than part of a coherent strategy. What followed (and continues) is a series of damage-control efforts by the President without Fedorov’s return to the Ministry. The semi-official explanation is that Fedorov is too prone to conflict, making the arrangement unworkable.
The Ukrainian Army operates on a principle of negative selection. It has created a system in which loyal but untalented officers rise to the top, capable officers receive limited authority, and those who disagree or voice concerns are removed from their posts. The system deteriorated further under Syrskyi. One might also suspect an effort to eliminate competitors. Some military analysts, such as Taras Chmyt, head of the ‘Come Back Alive’ foundation, have suggested that Syrskyi assigned to perceived rivals missions deliberately designed to fail, thereby creating grounds to discredit or dismiss them.

Khmara and Drapatiy – one of the most respected high ranking officers in Ukraine.
Combined with the suppression of criticism, false information, and closed feedback loops, this approach created a mounting accumulation of problems. In May 2025, Oleksandr Shyrshyn, a battalion commander in the 47th Brigade ‘Magura,’ wrote on Facebook: ‘While carrying out missions in the Kursk region and along the Ukrainian-Russian border, I encountered assignments that, by every indication, were doomed to fail and exposed personnel to a high risk of unjustified casualties.’ He later added: ‘More idiotic tasks than the ones on my current assignment [Kursk operation] — I haven’t had. I’ll tell the details someday, but this brainless waste of people and the trembling before incompetent generals leads to nothing but failures.’

Oleksandr Shyrshyn with Timothy Snyder
His statement drew condemnation from prominent commanders, including Dmytro Yarosh, head of the Separate Volunteer Regiment; Brodi Magyar, head of the Unmanned Systems Forces; and commanders of the 1st Separate Assault Regiment, as well as the previously mentioned 425th and 225th units. For his insubordination, Shyrshyn faced pressure from prominent brigade commanders, the military high command, and Syrskyi, who said that ‘Shyrshyn plays politics.’
Just after the investigation from Texty, Shyrshyn posted that 225th openned artillery fire against their unit.
The current structure of the Armed Forces of Ukraine forces many commanders into a difficult choice. To obtain the funding on which their units and their soldiers’ survival depend by displaying loyalty and joining political manoeuvring, or show disloyalty and risk losing support and be put to do aforementioned ‘idiotic tasks’ with high casualties. This was especially apparent during the first week of the protests, when orders were reportedly issued to restrict soldiers’ participation, pressure them, publish favourable statements about Syrskyi, and so forth. One of the most striking propaganda manoeuvres involved the 425th ‘Skelya’ sending soldiers to place a Ukrainian flag in Russian-controlled territory for a media stunt. Predictably, the soldiers who risked their lives for that stunt were captured by Russian forces.

Before Khmara was chosen as acting Minister of Defence, the National Guard units ‘Azov’ and ‘Khartiya’ backed Ihor Klymenko, the former Minister of Internal Affairs, who in some respects represented the National Guard’s interests and was, for a time, rumoured to be a possible replacement for Fedorov.
That said, the Army struggles to develop talented, initiative-taking officers, and the pool of figures capable of replacing Syrskyi was limited. The closed nature of Ukrainian politics has produced a similar shortage of candidates for Minister of Defence. Ukraine faces serious deficits in both strategic-level command capacity and overall officer quality. This negative selection poses a serious threat and cannot be corrected quickly.
Of all the candidates, Zelenskyi chose Drapatiy as the new Army commander, prompting a wave of optimism because Drapatiy has a good reputation in the Army and has demonstrated competence and responsibility. He is also the first commander of the Armed Forces to have served in combat during this war.
Units such as the 225th and 425th have damaged the Army’s reputation. In 2025, they received the largest numbers of mobilised personnel, suffered losses four or five times greater than those of other units performing comparable tasks, and treated soldiers inhumanely. However, although they worsened the situation, they were not the main cause of Ukraine’s manpower shortage; the problem already demanded a solution in 2023. Ukraine does not mobilise enough people to wage war effectively. Although manpower shortages sometimes drive innovation and adaptation, they have also caused more casualties, exploitable gaps along the front line, and deteriorating situation with rotations.

Since 2023, politicians have shown a strong tendency to appease what journalist Pavlo Kazarin calls the ‘Party of Draft Dodgers’ — a substantial electoral constituency whose primary interest is avoiding mobilisation. Seeking to preserve a ‘business as usual’ approach to civilian life, the government resisted expansions of mobilisation, prioritising short-term reputational gains over the long-term interests of the country and its people. To compensate for insufficient recruitment, the government increased soldiers’ workloads and strengthened criminal penalties for absence without leave and desertion. The Army’s more conservative leadership, in turn, imposed stricter disciplinary measures across the board, ironically causing the AWOL and desertion crisis to spiral. Excessive workloads, danger, poor general conditions, and incompetent officers further intensified the crisis out of control.
At the same time, private-sector interests also played a role, as businesses sought control over the distribution of mobilisation exemptions. In an unprecedented legalisation of corruption, the government allowed ‘economically significant’ businesses to grant exemptions at their discretion. In practice, this law completely exempted an entire wealthy class from mobilisation, created a legal market in which exemptions are sold, and established a powerful mechanism for exploiting ordinary citizens. Companies began deliberately creating low-paid jobs with guaranteed exemptions. In such positions, labour violations are often ignored because employees fear losing their exemption if they speak out. The military likewise contains posts that exist solely to shield individuals from combat, as well as ineffective positions created by bureaucratic stagnation that should be eliminated or restructured.
By its nature, this system exempted much of the urban middle and professional classes while placing an overwhelming mobilisation burden on lower-income groups and rural regions. It also created a significant shortage of university-educated soldiers for a growing number of technical tasks, particularly in logistics and military administration. The resulting sense of injustice surrounding mobilisation contributed to its negative public image.
Another factor driving people to evade the draft is the indefinite duration of service, the lack of clarity about the roles and units to which they will be assigned, and the workload and pressure they are likely to face due to manpower shortage. This creates a vicious cycle: poor conditions are partly a response to personnel shortages, yet those shortages are themselves aggravated by poor conditions.
Nonetheless, new approaches are emerging. The K2 unit pioneered two important programmes: the ‘15-10’ initiative, meaning ‘15 days in combat and 10 at home’ for certain roles; and an ‘AWOL return’ programme with no questions asked, under which the brigade handles the administrative process of resolving disputes with a soldier’s previous unit and regularising the legal situation. If these approaches are expanded and the Army increasingly adopts a ‘citizen-soldier’ model in which soldiers are respected people with rights, rest, family time, hobbies, education, and other pursuits, then there is a chance to reverse the mobilisation crisis and in general improve the situation overall.

At the same time, the divide between civilian and military life cannot remain as stark as it is today. The government should broaden mobilisation, introduce new categories, and bring draft evaders back into the system. To survive, Ukraine needs a new social contract in which civilian life includes military and first-aid trainings, as well as participation in drone production, while soldiers’ lives include rest and time outside military service. Mobilisation should no longer rest on unsustainable and unjust compromises.
Recently, Zelenskyi stated that Russia would most likely declare a general mobilisation in the autumn and seek to mobilise at least 500,000 additional soldiers. Ukraine would need to mobilise proportionately 100,000-300,000 people to counter that move. With virtually no reserves and already substantial gaps along the front line, Russia could trigger a collapse resembling the one it suffered during Ukraine’s 2022 Kharkiv counteroffensive if its logistics can sustain major attacks on multiple fronts, exploit those gaps, and prevent Ukrainian reinforcements from reaching them. There is also a continuing threat that Belarus could join the war. Although Belarus alone would not pose a major threat, its involvement could overstretch the Ukrainian Army if Russia also mobilised additional forces.
Recently, Trump announced that he was withdrawing from his agreement with Zelenskyi on licensed Patriot production. Ukraine is pursuing its own anti-missile defence system, a programme that will test the country’s capabilities. Developing and then producing such interceptors is an expensive and lengthy process, leaving Ukraine vulnerable in the near term to intensifying Russian missile strikes. There is discussion of targeting Russian launch systems and missile-production facilities however these are highly sophisticated operations requiring extensive intelligence and precise coordination. And in the end, even such actions cannot replace effective air-defence systems.

Russia’s already developed and tested of a Starlink analogue ‘Sunrise,’ that can be mounted on a drone for direct guidance places additional pressure on Ukrainian air defences. These capabilities are unlikely to alter the course of the battlefield, but they all but guarantee a very difficult autumn and winter for civilians, as well as heightened risks to military-production facilities, training centres, and other high-value targets.

On the front line, Konstantynivka is semi-encircled. Ukraine stabilised the front and gained a tactical advantage after its defeat at Pokrovsk; however, it still faces threats in Zaporozzhia and elsewhere. Russia suffered massive losses during its winter assault and has since sustained roughly 30,000 documented casualties per month, temporarily weakening its Army and confronting it with a mobilisation dilemma. Russia’s current strategy is no longer sustainable: recruitment is dwindling while casualties are rising, a trend that will probably force a change in tactics in late 2026.
Overall, on both sides there is an accumulation of long-term systemic problems, and the future would be decided, how both sides are dealing with them. The dynamic and somewhat unexpected situation with Ukrainian protests can improve the situation, and there are high hopes for the new Commander-in-Chief. All the while the situation with MoD remains open.
Vladislav Starodubtsev, 01/07/26.