14.05.2025 à 17:06
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Le nom de Jacques Camatte (1935-2025)[1] sort un peu du milieu intéressé par la théorie et la critique sociale. Après Errance de l’humanité publié aux éditions La Tempête en 2021, qui reprenait des textes des années 1970 de la revue Invariance (créée en 1967 et qui fut peut-être, avec L’Encyclopédie des nuisances post-situationniste, une des sources de la critique de la société industrielle dans les dernières décennies du XXe siècle), cette édition propose des textes beaucoup plus récents, de 2019 à 2022.
Jacques Camatte, né en 1935, vient du petit courant bordiguiste (du nom du marxiste italien Amadeo Bordiga), qui prophétisait l’advenue de la révolution prolétarienne vers 1975. Il avait déjà abordé des questions théoriques comme la loi de la valeur, ou la spécificité de certaines formes comme la communauté paysanne russe. Il quitte le Parti communiste international en 1966 et renonce au début des années 1970 à la théorie marxiste du prolétariat, d’abord en adoptant le concept de « classe universelle » (en fait l’ensemble de l’humanité) puis à toute notion de classe sociale. Tout en poursuivant une réflexion sur Marx, sur les formes du mode de production capitaliste, il creuse de plus en plus profondément la question de la coupure des hommes et des femmes d’avec la nature dans le cadre de la dynamique folle du capital autonomisé. Sa pensée, originale (d’aucuns diront utopiste), s’oriente à partir de ce constat. Face à l’échec de la révolution, à la domestication, selon lui, du prolétariat par le capital, il décrit avec quelques autres dans Invariance le parcours de l’espèce humaine comme « errance », dans une séparation d’avec la nature. Jacques Camatte n’invite pas pour autant à ce que nous restions spectateurs et consommateurs, même dans des marges critiques : il évoque un « cheminement ». Il s’agit de ressaisir le fil de la relation substantielle à la naturalité, à la continuité avec la nature et de faire rupture avec la « psychose », dans un « immense abandon » de ce monde (« Ce monde qu’il faut quitter », 1974) vers un processus d’« inversion ». Ce processus d’inversion est encore non advenu. Il ne s’agit pas d’un retour au passé mais d’un saut qualitatif vers la communauté (Gemeinwesen) des hommes et des femmes dans une continuité avec la nature. Il n’est pas spéculatif, mais sensible : il touche, par exemple, à la conscience, à la fin de la répression de la naturalité des femmes et des enfants, etc. Camatte invoque une unité sens-cerveau. Il évoque l’anthropologue du geste et des outils André Leroi-Gourhan [2]. Camatte est sensible aux courants de « soulèvements de la vie » : ce fut le cas en mai 68, ou lors du mouvement lycéen de 1973 contre le service militaire, contre l’armée « école du crime », aspects que seuls les anarchistes ont véritablement soutenu, comme il l’indique. Invariance a aussi redécouvert des textes sur des pistes anciennes de rupture, comme ceux des anarchistes naturiens [3]. Enfin, un aspect du monde tel que nous le vivons est qu’il est placé sous le signe de l ’ « inimitié » : il nous faut sans cesse des ennemis, des concurrents. La dynamique de l’inversion sera – toujours selon Camatte – un écroulement du système techno-industriel, un abandon des villes, ces immenses pétrifications minérales, mais aussi de l’inimitié intérieure – pétrification psychique ou existentielle.
Après un prologue (« Cheminement », dans lequel l’auteur situe le cours de sa pensée) et une Introduction, les six textes réunis pour cette édition abordent, dans la perspective dont on n’a donné que quelques éléments, mais avec un sens aigu d’urgence, l’épidémie de Covid-19, caractérisée comme « virus de l’inimitié » (texte final « C’est ici qu’est la mort, c’est ici qu’il faut sauter ») et d’autres questions actuelles liées au risque d’extinction. Ils le font en recentrant encore plus nous semble-t-il le questionnement sur la dimension à la fois biologique et sensible, douée d’empathie, d’affect, de nos existences. Celles-ci sont de plus en plus mises à mal par la fuite en avant mégalomaniaque de l’ « espèce » dans l’« errance ».
Le risque d’extinction que peut représenter un virus comme le Covid-19 impose des mesures coercitives comme la distanciation sociale, qui détruit à son tour le contact physique, abrasant ainsi une dimension essentielle de l’être : le toucher ; bref « Pour vivre heureux vivons séparés ». Cet état diminué dans la séparation est pour l’auteur le résultat d’un processus historique de dégénérescence de l’espèce depuis les années 1980 : disparition du prolétariat, dont les conséquences sur la dérégulation de l’économie provoquant « l’accroissement indéfini de la production » sont comparées à celles sur le climat par la réduction des forêts (p. 42), dépression immunitaire liée à l’expansion des techniques de manipulation et à l’explosion des drogues. C’est l’emblème sinistre de notre devenir (texte « instauration du risque d’extinction »). Mais projeter sur les virus nos carences est une erreur, il faut plutôt pointer une défaillance dans le lien au continuum vital comme coexistence avec maints organismes vivants, dans notre corps même. La pensée de Camatte est encore plus subtile, elle ne s’arrête pas à un constat de délabrement (ce que l’on pourrait peut-être trouver chez des éco-réactionnaires). Citons un passage : « On peut affirmer que c’est comme si le corps de l’espèce signifiait qu’il n’en peut plus, qu’il n’est plus à même de supporter ce qui lui est infligé, qu’il ne peut plus assurer la guerre, qu’il entre en dépression, et ne peut plus supporter l’artificialisation. C’est comme si hommes, femmes et même enfants, s’étaient mis en grève pour refuser le diktat du mécanisme infernal qui les oppresse. Une grève qui a surpris tout le monde et qui a pris de court les dominants. Eux aussi, à un degré moindre, pâtissent de la même situation, et comme tout le monde, craignent la mort (reste de naturalité commun à tous et à toutes). Il s’est agi, de façon passive, d’un immense refus. Or, c’est à partir de là que peut s’initier une autre dynamique de vie » (p. 57).
Une logique lourde de notre époque est la « substitution », « remplacement de la naturalité par l’artificialité » (p. 48), forme extrême de délégation de nos gestes, qui ne se déploient plus en continuité dans les outils, de nos capacités psychiques, et triomphe de l’économie, « démarche caractérisée par la domination des objets sur les êtres » (p. 49). Ce phénomène s’étend aussi à la reproduction du vivant. L’auteur évoque ici entre autres le livre de Pièces et Main d’Oeuvre Alertez les bébés [4] (texte « Précisions sur le risque d’extinction »). A terme, se profile l’homme-machine, l’homme substitué. Jacques Camatte avance finalement (texte « Substitution et extinction ») que « seul un évènement imprévu, mais non improbable » (p. 125) pourrait provoquer une dynamique d’inversion. Une pensée qui, parfois, confine à une sorte de mystique (non religieuse) de la nature, mais qui frappe par ses fulgurances.
NB : Invariance existe aussi sur internet, avec des archives et même un glossaire, nécessaire. Certains textes sont traduits dans plusieurs langues. Les débats qui ont eu cours dans l’ultra-gauche depuis les années 1970 autour des thèses de Jacques Camatte sont facilement accessibles, par exemple des articles de Temps critiques.
[1] Depuis la rédaction de cette recension, Jacques Camatte est décédé le 19 avril 2025.
[2] Jacques Camatte, lui, fut enseignant de sciences de la vie et de la terre.
[3] Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français, 1895-1938, Invariance n° 9, série IV, 1993. On trouve ce texte en ligne sur le site Archives autonomie.
[4] Pièces et Main d’œuvre : Alertez les bébés ! Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine, Service compris 2020.
17.09.2024 à 12:19
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Après s’être intéressé aux oppositions juvéniles dressées contre Staline au sein même de l’Union soviétique, Jean-Jacques Marie revient sur une page sensible voire controversée du règne du maître du Kremlin, celle du pacte germano-soviétique d’août 1939 à juin 1941. Et d’emblée, les dates présentées étonnent. L’auteur s’en explique, en retraçant les diverses étapes, au cours des années 1930, d’une tentative de rapprochement de Staline à l’égard d’Hitler : les accords commerciaux signés, tel celui de 1938 ; la dissolution du PC polonais, qui semble laisser le terrain libre à l’Allemagne. Le moment décisif se situerait le 10 mars 1939, jour d’un discours de Staline au congrès du PCUS dans lequel ce dernier appelle à une réelle collaboration avec l’Allemagne nazie. Le mot est lâché, et se retrouve sur la couverture de l’ouvrage : collaboration, le même, et ce n’est pas un hasard, utilisé pour désigner l’aide apportée par Pétain et Vichy à la politique hitlérienne. Un rapprochement qu’on pourrait quand même qualifier de douteux … Les mois qui suivent, des signes supplémentaires sont perceptibles, du remplacement de Litvinov (juif) aux affaires étrangères par le fidèle Molotov aux complaisances de la presse soviétique à l’égard de l’Allemagne en passant par des manifestations verbales d’antisémitisme.
Pour expliquer cette volonté de collaboration de Staline à l’égard d’Hitler, Jean-Jacques Marie insiste sur les parallèles entre les deux régimes, ce que Trotsky avait relevé en son temps, évoquant de véritables « étoiles jumelles » (sans pour autant conclure à leur identité, la nature capitaliste de l’Allemagne s’opposant aux fondamentaux socialistes censés, selon la vulgate trotskyste, survivre sous la gangue bureaucratique). Il cite également des extraits de la presse allemande ou du journal de Goebbels insistant sur les changements survenus en URSS par suite des grandes purges, marques d’une distanciation croissante à l’égard des objectifs de révolution mondiale et d’une nationalisation de la politique soviétique. Cette collaboration s’avère particulièrement active en Pologne. Staline freine d’abord l’intervention de l’Armée rouge jusqu’au retrait du gouvernement polonais en Roumanie, pour user ensuite du prétexte de défense des minorités biélorusses et ukrainiennes menacées (sic) face à une Pologne qualifiée d’État fasciste ! La répression orchestrée par le NKVD dans les territoires polonais occupés est ensuite massive, près d’un million d’habitants se voyant déportés. Les services du NKVD collaborent même avec la Gestapo afin d‘éradiquer la résistance polonaise… Pour Jean-Jacques Marie, cette emprise sur la Pologne, « C’est le début de l’entreprise de Staline pour reconstituer les frontières de l’ancien empire tsariste (…) reprise, qui trouve aujourd’hui son prolongement dans la volonté de Poutine de nier le sentiment national ukrainien (…) » (p. 167).
Mais ce n’est qu’un aspect de la collaboration entre Staline et Hitler, dont le premier se veut l’élément moteur. Les livraisons de matières premières à l’Allemagne sont constantes, et très utiles dans un contexte de blocus britannique contre le pays ; autant de ressources qui seront en partie mobilisées lors de l’attaque du 22 juin 1941. C’est d’autant plus ironique que du côté allemand, les fournitures de matériel militaires censées en constituer le pendant ne sont livrées qu’au compte-goutte et de manière partielle : un quart seulement de ce qui avait été fixé dans l’accord aura effectivement été acheminé au moment du déclenchement de l’Opération Barbarossa. Staline autorise également les navires allemands à utiliser un port soviétique, et livre des communistes allemands ou autrichiens réfugiés en URSS à Hitler. La guerre désastreuse décidée par Staline contre la Finlande dévoile les faiblesses de l’Armée rouge et pousse Hitler à avancer son projet d’attaque de l’URSS de 1942 à 1941. Pour autant, et bien que les tensions aillent crescendo entre les deux pays, Staline pense toujours être le maître du jeu et fait tout pour prouver sa bonne foi au dictateur allemand. Il envisage même de rejoindre le pacte tripartite rassemblant Allemagne, Italie et Japon, afin de participer à la mise en place d’un nouvel ordre mondial… à condition toutefois que ses exigences soient acceptées par Hitler. Ce dernier, de plus en plus agacé, voit même Staline accepter de soutenir la Yougoslavie juste avant son invasion par l’Allemagne.
Le dirigeant soviétique semble en fait souffler le chaud et le froid, lancer des opérations test, car dans le même temps, il envisage déjà la dissolution de ce qui reste de la IIIe Internationale afin d’apaiser Hitler (elle ne sera effective que deux ans plus tard). « Que Staline, cloîtré entre les murs du Kremlin et entouré d’une cohorte de flatteurs obséquieux qui ne cessent de célébrer son génie, n’ait saisi aucune de ces motivations [celles d’Hitler] souligne les limites étroites de son intelligence, rétrécies encore par l’encens qu’il ne cesse de humer. À ses yeux, sans doute, les fulminations de Hitler contre le « judéo-bolchevisme » ne constituent que la couverture idéologique de la défense d’intérêts matériels et géopolitiques concrets, tout comme, chez lui, le « communisme » et le « marxisme-léninisme » ne sont que le camouflage idéologique de sa dictature et des appétits de la bureaucratie parasitaire, vorace et pillarde dont il est le représentant et le maître. » (p. 256). Les rapports successifs de ses espions, les 394 violations allemandes de l’espace aérien soviétique entre janvier et juin 1941, les enquêtes allemandes autorisées sur le sol de l’URSS afin de… retrouver des sépultures de soldats allemands de la Grande Guerre (!), jusqu’aux soldats allemands communistes qui désertent pour alerter l’URSS de l’attaque imminente et sont fusillés, rien ne fait changer Staline d’avis : Hitler ne veut pas d’une guerre contre son pays, et ne cherche qu’à peser dans de futures renégociations.
Même quand l’attaque est effective, Staline freine sur la défense pour montrer sa bonne foi au chef nazi ! La coda du livre se place en août et septembre 1944, lorsque Staline, qui a encouragé l’insurrection du ghetto de Varsovie via une radio polonaise installée à Moscou, laisse l’armée allemande l’écraser (avec l’aide des pro-nazis russes d’Andreï Vlassov et ukrainiens de Stepan Bandera[1]), sans même laisser ses alliés britannique et étatsunien livrer des armes aux insurgés.
Bien que n’évitant pas toujours les erreurs vénielles – ainsi du voyage de Rudolf Hess au Royaume-Uni, daté de 1940 au lieu de 1941 – La collaboration Staline-Hitler est une collection de données précieuses et fort utiles sur un épisode loin d’être une simple parenthèse.
[1] Jean-Jacques Marie rappelle à cet égard que des rues en son honneur existent toujours en Ukraine et à Kiev en particulier…
21.07.2024 à 18:25
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Leonard Schapiro (1908-1983) est un des historiens majeurs de la Russie soviétique et de l’URSS, tout particulièrement de ses premières années. Si l’on connaît son étude sur Les Bolchéviques et l’opposition (1917-1922), rééditée voici quelques années par Les Nuits rouges (et chroniquée sur notre ancien site par Florent Schoumacher), cet ouvrage, le dernier paru avant son décès, présente le grand intérêt de synthétiser plusieurs décennies de recherches et de réflexions. L’exposé est classiquement chronologique, et débute avec la recherche des « germes de la révolution », surtout décelables dans la seconde moitié du XIXe siècle, les réformes initiées étant trop ou trop peu nombreuses en l’état, l’institution des zemstvos en particulier ouvrant sur la prise en charge d’éléments de gestion locale et l’expression d’une opposition qui allait se faire croissante.
Dans son décryptage de l’échec ou de la victoire révolutionnaire, 1905 contre février 1917, le rôle de l’armée lui apparaît déterminant. Restée fidèle en 1905, avec en outre une absence de direction oppositionnelle suffisamment solide, elle bascule en 1917 du côté des insurgés (ouvriers, de manière décisive), par suite du discrédit profond du gouvernement (et aux critiques de l’opposition libérale). La période qui s’ouvre alors, marquée comme on le sait par l’existence du double pouvoir entre le soviet de Petrograd et un gouvernement provisoire en suspension sur un vide institutionnel, semble être dominée par une certaine fatalité. L’ordre n°1 du soviet, adressé aux forces armées, légitima d’emblée selon l’auteur le pouvoir du soviet et joua un rôle décisif dans l’effondrement de la discipline militaire, ouvrant dès lors le terrain à la propagande bolchevique. De même, les soulèvements paysans qui suivent février, sans être de nature politique, créent un climat de remise en cause sociale qui allait profiter aux bolcheviques. Si, lors des journées de juillet, ces derniers furent surtout poussés par leur base – et par les anarchistes –, plus volontaristes, l’objectif de prise du pouvoir fut tout du long l’objectif de Lénine, un pouvoir exclusif, de parti unique, qu’il n’était en aucune façon question de partager[1]. Il fut facilité par l’inconsistance du gouvernement provisoire et des autres courants socialistes. Dans son récit de la guerre civile, et de la victoire des bolcheviques à son issue, Leonard Schapiro souligne le soutien par défaut de la population paysanne, le moral supérieur de l’Armée rouge et le rôle de Trotsky, dont il ne brosse pourtant pas un tableau humainement très flatteur.
Tout au long de son texte, Leonard Schapiro laisse ainsi clairement filtrer son point de vue personnel. Indulgent par rapport aux efforts des sphères dirigeantes du tsarisme lorsqu’elles cherchent selon lui à réellement améliorer la situation (avec un Stolypine, par exemple), il tient également à souligner l’action plus radicale que ce que l’on pense souvent déployée par le gouvernement provisoire, attaché à des principes et à un certain réalisme, contrairement aux bolcheviques. Quant à sa perception de la révolution, elle privilégie clairement le chaos engendré par la disparition d’un joug pesant, « (…) l’envie et la haine déchaînées par la révolution chez un peuple pratiquement ignorant, simplement conscient des souffrances et des humiliations qui avaient été son lot depuis des générations. » (p. 134)[2] Dans cette tempête, les bolcheviques jouent avec le feu (plus que prolétarienne, leur révolution est qualifiée de celle du « lumpenproletariat », p. 313), et sont de dangereux manœuvriers « extrémistes » (un terme qui revient régulièrement), dont le renversement aurait même permis d’éviter toute guerre civile, car selon lui, tout risque de retour à l’ordre ancien en 1917 n’était que fantasme[3]. Ce sont clairement les modérés de gauche (mencheviques particulièrement) qui emportent la préférence de Leonard Schapiro, « (…) sur laquelle reposait le seul espoir de régime rationnel pour le pays. » (p. 270). Parmi les autres limites sensibles et plus factuelles de cette approche, il y a les angles morts des structures socio-économiques ou de la culture.
On considérera ce livre sur les révolutions russes, qui date de 40 ans, comme un document historique, à croiser évidemment avec les dernières analyses sur ce sujet (Sumpf, Aunoble, etc.)
[1] Leonard Schapiro voit le moment de la victoire d’Octobre comme un instant isolé, celui où un gouvernement socialiste de coalition aurait pu se mettre en place, si les mencheviques et les socialistes-révolutionnaires ne l’avaient pas refusé par principe.
[2] Il évoque même des « bacchanales de l’anarchie » en décrivant les mutineries de soldats durant la révolution de février (p. 83).
[3] « (…) à moins que l’on n’entende par contre-révolution le rétablissement de l’ordre à l’arrière et celui de la combativité au front. », p. 162, ce qui était le cas de Kornilov, d’accord en cela avec le gouvernement, et dont la tentative de putsch serait avant tout due à une incompréhension mutuelle.
12.07.2024 à 10:34
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Si le centenaire des révolutions russes de 1917 avait suscité une vaste série de publications, dont notre blog avait largement rendu compte, celui de la mort de Lénine s’avère moins vendeur pour les éditeurs : sans parler de rééditions, les parutions se comptent sur les doigts d’une seule main. Parmi elles, une nouvelle biographie, écrite par Alexandre Sumpf, dont on connaît les compétences : l’universitaire a en effet accumulé ces dernières années toute une série de livres souvent passionnants, que ce soit sur le versant russe de la Première Guerre mondiale, sur le cinéma, Raspoutine, l’Okhrana, les révolutions russes bien sûr et également l’histoire de l’URSS (De Lénine à Gagarine).
Après les biographies de Jean-Jacques Marie, qui défendait l’homme politique, et celles, nettement plus à charge, de Robert Service ou Stéphane Courtois – j’ose à peine mentionner celle de Luc Mary, tant elle est à l’opposé du travail historien – Alexandre Sumpf cherche à se positionner à l’écart de ces engagements afin de retrouver le vrai Lénine. Tâche délicate, bien sûr, quand on connaît le caractère clivant et toujours brûlant du siècle des communismes auquel Lénine est forcément lié. Pour cela, il met à profit ses champs de recherche privilégiés : des caricatures ou dessins vulgarisateurs sont ainsi reproduits à plusieurs moments et analysés, ce qui offre des entrées originales. Autre singularité, le refus d’un plan chronologique. Alexandre Sumpf alterne ainsi des chapitres consacrés à l’année 1917, cardinale, et des chapitres portant sur les périodes antérieures, parfois même des chapitres enjambant l’avant et l’après 1917, comme sur certains de ses collaborateurs (dont l’indispensable Sverdlov, souvent négligé) – et collaboratrices, l’auteur insistant à raison sur leur autonomie et la valeur propre de leur travail (il s’agit en l’occurrence de Kroupskaïa, Inessa Armand et les deux sœurs de Lénine, Anna et Maria).
Concernant la jeunesse de Lénine, il la présente comme totalement inscrite dans son temps, refusant l’idée d’un profil atypique. Son engagement révolutionnaire est de la sorte parfaitement logique, et plus que l’exécution de son frère aîné, c’est la famine de 1892 qui l’aurait fait basculer vers le marxisme. À plusieurs reprises, Alexandre Sumpf adopte un ton plus léger, effectuant des parallèles surprenants, ainsi du Petit Nicolas lorsqu’il est question d’évoquer le pilier que constituait l’éducation pour les parents Oulianov. Mettant à profit sa formation d’avocat dans ses capacités oratoires, Lénine fut aussi quelqu’un s’engageant totalement pour sa vision de la révolution, prenant en compte à part entière la question paysanne en Russie. La centralité de la construction d’un parti de cadres est bien saisie[1], et des questions sensibles comme le financement des activités politiques ne sont pas oubliées : la fameuse affaire du braquage de banque ou celle de la captation d’héritage, même si, sur la durée, c’est sans doute les aides financières du SPD qui furent plus conséquentes. Alexandre Sumpf déduit de cette centralité du parti la place déterminante accordée à la prise du pouvoir, au-delà des mots d’ordre plus ponctuels, ce qui tendrait à faire de Lénine un homme régi par une idée fixe, sans le pragmatisme et l’évolution que lui accordait un Marcel Liebman, par exemple.
Mais place est également faite à sa vie privée – humble, avec une capacité de travail considérable –, aux lieux qu’il fréquente le plus (le triangle bibliothèques – cafés – imprimeries), et à ses activités non politiques, la chasse, la natation, le vélo, et surtout la randonnée, toutes lui permettant d’évacuer les tensions générées par les polémiques internes au mouvement révolutionnaire (la guerre civile comme mode de vie). Durant les années de militantisme qui précèdent 1917, le livre met à profit les documents de l’Okhrana et même des autres services secrets, qui prouvent l’intérêt porté à Lénine en tant que leader révolutionnaire et danger majeur. Il n’empêche, certaines affirmations (la guerre civile débutant avec la prise de pouvoir en octobre, alors qu’elle a déjà commencé tout au long de l’année) ou oublis (rien sur le rôle de Trotsky dans la préparation du soulèvement) ne peuvent manquer de surprendre, tout comme le choix des mots (opportunisme plutôt que pragmatisme, par exemple). Le plan choisi, d’ailleurs, pour être indéniablement original, privilégie des coupes stratigraphiques sur des thématiques, tranchant dans la chronologie sans forcément pouvoir restituer le contexte général, au risque d’analyser Lénine en vase clos.
Comment comprendre Lénine sans retracer le déroulé de la guerre civile ? Sans restituer les difficultés de la vie quotidienne dans la Russie bolchevique, comme a su le faire Jean-Jacques Marie dans Vivre dans la Russie de Lénine ? Sans parler de manière substantielle des communistes de gauche de 1918, de l’Opposition ouvrière ou de celle du Centralisme démocratique ? Sans retracer les actions menées par la jeune Internationale communiste et sans parler du Congrès des Peuples d’Orient ? Sans restituer le foisonnement créatif qui fut celui des années révolutionnaires ? Néanmoins, Alexandre Sumpf a le mérite de mettre l’accent occasionnellement sur des épisodes moins connus ou des détails signifiants, ainsi de la volonté manifestée par Lénine de connaître au mieux l’état d’esprit de la base dans le cadre des négociations de Brest-Litovsk, de l’exigence de respect de la personnalité nationale des peuples, de la lutte contre l’antisémitisme et le bureaucratisme, ou de la nécessité, pour Lénine, de convaincre les paysans des vertus du modèle coopératif (à l’horizon 1940). Sur le thème si délicat et clivant de la violence une fois les bolcheviques au pouvoir, il nous semble par exemple que le poids du passé (le traumatisme de la répression subie par la Commune de Paris, ou celle des révolutionnaires finlandais) n’est pas suffisamment pris en compte.
Dans la question de la filiation Lénine-Staline, Alexandre Sumpf les rapproche quant à l’utilisation d’une violence aux « accents génocidaires »[2] (p. 376), visant en particulier les cosaques du Don, tout comme sur leur vision « utilitariste » de l’art. Sur la délicate question de Cronstadt et du tournant qu’il constitua, Victor Serge est longuement cité, à juste titre selon nous. Quant au testament, Alexandre Sumpf y voit plutôt la démonstration d’un leader s’estimant irremplaçable et qui préparait justement son retour aux affaires[3]… L’utilisation de témoignages nombreux et variés rend cette biographie extrêmement vivante, mais on peut regretter l’absence totale de notes et de références précises des documents utilisés[4]. Pour autant on peut douter qu’elle parvienne à s’imposer comme LA référence en la matière.
[1] « La forge du parti révolutionnaire (…) a été l’œuvre de sa vie. », p. 158.
[2] Expression pour le moins impropre….
[3] « Ces textes ne constituent pas un testament, au contraire : ils forment un discours de politique générale délivré par un chef qui entend reprendre les rênes de l’État-Parti et sauver la nation communiste d’une nouvelle guerre civile. », (p. 256).
[4] Quelques erreurs ponctuelles sont également à noter : une année de naissance erronée pour Staline (1879 au lieu de 1878, p. 124) ; Riazanov présenté comme « social-démocrate indépendant » (p. 512) alors qu’il est bolchevique depuis 1917 ; une photographie censée être celle de Staline, Lénine et Trotsky, alors que c’est Kalinine qui en constitue le troisième personnage (p. 564).
11.07.2024 à 00:01
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Pour le grand public, Serge Quadruppani est plus connu pour son travail de traducteur[1] et d’écrivain de romans noirs. Pour les milieux liés à l’extrême-gauche, il y a fort à parier que reviendra en mémoire la dénonciation menée par Didier Daeninckx à la fin du siècle dernier concernant les accointances entre quelques militants ultra-gauches et les milieux négationnistes. Ce témoignage est donc fort utile afin de rappeler certaines réalités, éclairer un parcours personnel singulier et apporter des éléments de réflexion sur l’avenir du communisme. Le risque étant de dérouter en partie le lecteur, puisque Une histoire personnelle de l’ultra-gauche mêle texte écrit de nos jours, notes de lecture et articles plus ou moins anciens, rappels historiques et considérations sur l’état actuel du capitalisme et des alternatives qui peinent à s’en extraire.
Une chose est sûre, ce n’est pas dans ce petit opuscule que vous trouverez une histoire complète et détaillée de ce qu’on appelle l’ultra-gauche, que l’on peut également qualifier de communisme de gauche. Certes, Serge Quadruppani part des intuitions du jeune Marx pour en souligner toute la fraicheur, fait un détour par Paul Lafargue et son Droit à la paresse, lecture qui l’a beaucoup marqué adolescent, critique la thèse de Kautsky et Lénine selon laquelle la conscience politique serait nécessairement apportée de l’extérieur au prolétariat, pour évoquer ce moment clef de l’histoire de l’ultra-gauche, la polémique entre Lénine et les communistes de conseils, entre autres. De ce courant protéiforme, il retient principalement l’accent mis sur l’auto-organisation de la classe, et ces continuateurs que furent Socialisme ou Barbarie, l’Internationale situationniste et Information et Correspondance Ouvrières (ICO). Si un deuxième moment clef de son historique doit être relevé, c’est 68 et ses effets induits.
Mais Une histoire personnelle de l’ultra-gauche donne aussi l’occasion à Serge Quadruppani de parler de lui, de ses origines modestes et de son parcours politique. La directrice d’école maternelle qu’on lui avait donnée comme « marraine » sociale était en effet la sœur de René Lefeuvre, figure essentielle de l’extrême-gauche et fondateur des Cahiers Spartacus. C’est ainsi que l’adolescent se vit ouvrir une porte sur le mouvement ouvrier, ses marges fructueuses, enrichissantes (dont le groupe/librairie de La Vieille Taupe, à ne pas confondre avec sa reprise par le négationniste Pierre Guillaume), mais aussi sur le lit de son mentor. Sans acrimonie, ce qui ne veut pas dire sans colère rentrée, il révèle en effet la relation pédophile qui, adolescent, le lia un temps à cet homosexuel discret. Il fait également le lien entre itinéraire individuel et contexte historique, saluant la force subversive de Mai 68, qui osa s’attaquer à toutes les institutions, mais négligea assurément la question du consentement.
Du patrimoine de l’ultra-gauche, véritable « boite à outils », il retient la recherche presque obsessionnelle du sujet révolutionnaire, ce prolétariat appelé à faire advenir l’être-commun, mais critique la « passion de l’impuissance » (p. 16) ainsi que les errements de certains textes publiés par La Banquise, cette revue publiée le temps de quatre numéros dans les années 1980 et qui se retrouva une dizaine d’années plus tard dans le collimateur de Didier Daeninckx. Auto-critique ne signifiant pas reniement, simplement remise en contexte et mises au point très claires et très nettes sur ce qu’il qualifie d’erreurs. Sur la situation et l’avenir actuel du communisme en tant que mouvement, il rejette les limitations données par certains théoriciens d’ultra-gauches aux contours du prolétariat, au profit d’une vision plus large, justifiée selon lui par la crise climatique, accoucheur du fameux « être-commun ».
Car « Au cours des combats qu’elle mena dans les siècles précédents le nôtre, la classe ouvrière s’est retrouvée dépositaire d’un trésor plus ancien qu’elle, un trésor de possibilités pour toute l’humanité, que nous devons apprendre à piller, à présent que les ouvriers sont toujours là, mais que la classe ouvrière, comme « classe qui doit abolir toutes les classes », est définitivement absente. » (p. 125-126). Nulle surprise, dès lors, à voir Serge Quadruppani critiquer la tendance excessivement scientiste de l’ultra-gauche et à privilégier la complexité des causes et la pluralité des possibles, aussi bien passés que futurs. « (…) aux yeux des révolutionnaires, ce qui aurait pu être devrait être aussi important que ce qui est, pour tenter d’apercevoir ce qui sera. » (p. 132). Après Le Brise-glace, Mordicus et l’expérience associative de La Bonne descente, Serge Quadruppani abandonnera l’ultra-gauche, mais pas l’engagement et le militantisme. Écrivant désormais pour lundi matin, il se qualifie d’ultra-gauche anarcho-autonome, retenant l’éthique de l’anarchisme et l’expérience capitale de l’opéraïsme, avec en ligne de mire la fin de l’exploitation capitaliste. Vaste programme !
Jean-Guillaume Lanuque
[1] Il a entre autres traduit les six premiers volumes du passionnant cycle de l’inquisiteur Eymerich de Valerio Evangelisti, ainsi que de nombreux polars italiens.
10.07.2024 à 17:10
dissidences
C’est à l’occasion du centenaire de la révolution russe que le collectif d’auteurs italiens Wu Ming, à qui l’on doit entre autres L’œil de Carafa (sous le pseudonyme parallèle de Luther Blisset) ou L’étoile du matin (autour de T.E. Lawrence et J.R.R. Tolkien), avait publié Proletkult, une vision de la révolution bolchevique un pas de côté. Le personnage choisi comme narrateur est en effet aussi singulier que captivant, puisqu’il s’agit d’Alexandre Bogdanov. Ce dernier avait déjà par le passé retenu l’attention des auteurs de fiction, ainsi de Philippe Videlier (« Les échecs de Lénine » dans Le Jardin de Bakounine et autres nouvelles de l’Histoire[1]) ou de Luc Pleudon (la nouvelle « J’étais, je suis, je serais » dans l’anthologie Dimension Merveilleux scientifique).
Nous sommes à la veille des célébrations du dixième anniversaire de la révolution, et Bogdanov, devenu directeur d’un institut de transfusion sanguine, est confronté à une jeune femme, Denni, qui affirme venir d’une autre planète, Nacun. Elle se dit également fille de Léonid Volok, un camarade de Bogdanov qui participa au fameux cambriolage de la banque de Tiflis (Géorgie) le 13 juin 1907 en compagnie d’un certain Koba (alias Staline), braquage destiné à alimenter les caisses des bolcheviques. L’occasion pour le révolutionnaire marginalisé de revivre son passé par le biais de divers flash-backs tout en s’interrogeant sur cette pathologie étrange qui touche la jeune Denni… Le travail de documentation est solide, tant le roman est irrigué des propres conceptions de Bogdanov, mais également des dissensions internes aux bolcheviques. L’épisode de la divergence philosophique avec Lénine, qui poussa ce dernier à écrire son essai Matérialisme et empiriocriticisme, est ainsi largement exposé.
Plus largement, Proletkult offre une réflexion sur le bilan de la révolution. Les rencontres de Bogdanov avec certains de ses anciens camarades, bien que relativement didactiques, le confrontent à diverses justifications : Litvinov insiste sur la dimension géopolitique de l’affrontement (avec l’espoir placé dans les progrès de la révolution en Asie), Lounatcharski sur les audaces de la création culturelle, et Kollontaï sur les progrès obtenus pour les droits des femmes. Wu Ming semble finalement endosser la vision prêtée à Bogdanov : la révolution n’a pas tenu ses promesses car elle n’a pas su forger une culture nouvelle, véritablement prolétarienne, qui aurait permis de briser en profondeur les cadres anciens. C’est là ce qui caractérisait en particulier le mouvement du Proletkult, justement. La révolution s’est enkystée dans des dogmes, là où le mouvement demeurait vital, à l’image de la tectologie, ou science de l’organisation des choses, promue par Bogdanov.
« Cet événement imparfait, tordu, raté même, que nous sommes sur le point de célébrer et qui est la meilleure chose qui soit sortie de la plus grande guerre de tous les temps. Nous ne l’aimons pas mais c’est ce que nous avons. Et c’est un fait unique. » (p. 176). La présence de Léonid Volok, personnage issu de l’imagination de Bogdanov, de Denni et les informations qu’elle donne sur la vie sur la planète Nacun (à la place de Mars), répondent à deux finalités complémentaires : une mise en abyme avec les propres fictions d’Alexandre Bogdanov, L’étoile rouge et sa suite, L’ingénieur Menni[2], et la confrontation d’une révolution déchue avec son pendant victorieux. Victorieux, certes, mais toujours en mouvement, contrainte de faire face à de nouveaux défis, la lutte contre un environnement qui se dégrade et l’interrogation sur une éventuelle colonisation de la planète Terre… Le dénouement du roman, qui croise la véritable mort de Bogdanov, s’avère particulièrement touchant.
[1] Voir sa recension sur ce même blog : https://dissidences.hypotheses.org/4364
[2] Voir leur analyse sur ce blog : https://dissidences.hypotheses.org/4587 Wu Ming commet toutefois une petite erreur en parlant de science-fiction, l’expression ne voyant le jour qu’en 1929, aux États-Unis, sous la plume d’Hugo Gernsback.