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🖋 Michel GOYA
Militaire et historien français spécialisé dans l'analyse des conflits

LA VOIE DE L'ÉPÉE


▸ les 3 dernières parutions

22.01.2026 à 17:46

La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.

Michel Goya

Texte intégral (1388 mots)
Billet du 10/09/2013 
réactualisé le 04/10/2014

Il est singulier de constater que ceux qui réclamaient une riposte immédiate et foudroyante en Syrie en 2013 et qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène pour demander la destruction de Daesh sont les mêmes qui militaient vingt ans plus tôt pour toucher les « dividendes de la paix ». Le personnel politique français ne se renouvelant que très lentement, il peut arriver ainsi que l’on en vienne à être rattrapé par les effets à long terme des causes que l’on a défendu en son temps.

Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi un ordre de grandeur de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.

Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus. 

L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépens), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit indirect, surtout à partir de 1942), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.

En interne au ministère de la Défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, dans une situation où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.

Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui. 

Le plus important est que nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, correspondant sensiblement au Modèle d'armée 2015 décrit dans la LPM 1997-2002 avec 60 000 hommes et 100 avions de combat déployables, 
second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affrontés au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes), nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capables si nous l'avions voulu de lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 3 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée, la 3e au lieu de la 8e en termes de budget de Défense, pour un effort finalement modeste voire même profitable économiquement.

Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires, on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.

Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule. 
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19.01.2026 à 15:41

Un art trumpien de la guerre

Michel Goya

Texte intégral (3845 mots)

Nous allons évoquer ici la manière dont le président Donald Trump a employé, et continue d’employer, la force armée à l’extérieur des frontières des États-Unis. Procédons cependant d’abord à quelques rappels de base, que les habitués peuvent sauter pour aller directement au paragraphe suivant.

Les différents côtés de la Force

Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.

La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.

Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.

Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.

Trump 1, poids mort et dilemme

Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.

La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.

Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.

La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.

Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.

À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.

Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.

La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.

Les confrontations stériles

Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.

La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.

En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.

Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.

Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.

Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.

Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.

Trump et le marteau de Thor

La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.

Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.

Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.

Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.

Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.

C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.

Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.

C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.

Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.

L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.

Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.

Vers le point culminant de l'hubris

C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.

Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante -  avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.

Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.

Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.

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11.01.2026 à 19:55

Trump avant Trump, la présidence McKinley

Michel Goya

Texte intégral (2183 mots)

Donald Trump admire profondément William McKinley, président des États-Unis de 1897 à 1901, dont il louait les vertus d’« homme d’affaires naturel » qui a fait « notre pays très riche par les tarifs et par son talent » dans son discours d’investiture de 2025. En psychanalyse jungienne, on pourrait presque dire que McKinley représente l’« ombre » de Trump, c’est-à-dire l’être qu’il rêve inconsciemment d’être. Il n’est donc pas inutile, pour essayer de comprendre la politique trumpienne, de revenir à l’extrême fin du XIXe siècle.

La guerre à l’extérieur

Commençons par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.

La guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine, notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.

La puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la « splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay, permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de « contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.

C’est également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la « République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons américains contre la reine Liliʻuokalani, est annexée par les États-Unis. La même année, les Américains, par ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière pour « ouvrir » par la force la Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement au rétablissement de l’ordre à Pékin au sein de la coalition internationale.

Au bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe surtout les États-Unis en Extrême-Orient.

America Great

Expansionniste à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international, en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer. La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000 entreprises et de 500 banques.

Les États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le développement de l’industrie américaine.

En fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité financière.

Au bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again » après l’effondrement du milieu du siècle.

Point de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025 grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.

La violence à l’intérieur

Pour autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.

La première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.

La seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud, mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du Nord.

Dans une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux grandes sociétés.

Il existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6 septembre 1901 au début de son second mandat.

En résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions – sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger, avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires « non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.

Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.

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