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🖋 Mona CHOLLET
journaliste et essayiste

LA MÉRIDIENNE


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25.06.2024 à 09:48

L'éléphant dans la pièce

Mona Chollet

Texte intégral (5814 mots)
Jérôme Gilles / NurPhoto via AFP

« L'antisémitisme de gauche connaît une résurgence incontestable et il est instrumentalisé pour décrédibiliser le Nouveau Front populaire » : quelle consternation – et quelle déception, aussi –, à la lecture de cette tribune de l'avocat Arié Alimi et de l'historien Vincent Lemire, qui soutiennent le Nouveau Front populaire comme la corde soutient le pendu, en entérinant l'idée qu'il serait réellement antisémite [1].

Encore plus désastreux : une autre tribune, signée par une cinquantaine d'intellectuels et d'universitaires (dont l'historienne féministe Michelle Perrot, hélas), prétend qu'« une partie de la gauche radicale a disséminé un antisémitisme virulent et subverti les valeurs qu'elle prétend défendre [2] ».

Accablement total, aussi, devant cet éditorial du Monde intitulé « L'antisémitisme de droite ou de gauche, un même poison » [3], qui renvoie dos à dos les forces progressistes de ce pays et un parti cofondé par un ancien Waffen-SS.

Difficile de le dire mieux que Caroline De Haas dans l'émission spéciale de Mediapart, le 11 juin dernier : « Il ne faut pas qu'on se mente : la gauche n'est pas parfaite. Sur l'antisémitisme, ce n'est pas parfait ; sur le racisme, ce n'est pas parfait ; sur les violences sexistes et sexuelles, ce n'est pas parfait du tout. Mais, très sincèrement, moi, le 8 juillet au matin, je préfère batailler avec Jean-Luc Mélenchon, ou avec François Ruffin, ou avec Clémentine Autain, qui seront au gouvernement, pour leur dire “faites mieux”, plutôt que de batailler avec l'extrême droite. (…) Je préfère ne pas lâcher Clémentine Autain [présente avec elle sur le plateau] que m'approcher de Jordan Bardella. » Un appel à la raison malheureusement bien peu entendu, ce que nous risquons tous de payer d'un prix incalculable.

Que le feu roulant des accusations d'antisémitisme vienne des médias Bolloré, ce n'est pas étonnant, puisque le programme économique de lutte contre les inégalités du Nouveau Front populaire, si raisonnable soit-il, et le soutien à la Palestine d'une partie de ses composantes, ne peuvent que révulser le milliardaire et ses laquais. Au Royaume-Uni, il y a quelques années, le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn avait subi le même traitement pour les mêmes raisons et avait dû démissionner [4]. Mais que d'autres médias, ou des personnalités censées être progressistes, aient l'irresponsabilité de s'y joindre, c'est désespérant.

Enfermez le génocide des Palestiniens dans la boîte de l'« électoralisme », et voilà que l'énormité de l'événement, sa monstruosité, son poids dans la conscience du monde, disparaissent comme par magie

Si La France insoumise (LFI) subit une telle campagne de diffamation, c'est donc parce qu'elle dénonce avec constance, depuis des mois, le génocide qui se déroule en Palestine. Parler d'« antisémitisme » ou de « haine des juifs » pour cette raison ne traduit qu'une chose : le mépris abyssal pour la vie des Palestiniens, dont l'extermination – une population soumise à une famine organisée et bombardée avec une régularité impitoyable, des lignées familiales entières rayées de la surface de la Terre [5] – est apparemment un non-événement absolu. Sous un abord vertueux, les accusations d'antisémitisme ne sont ici que le paravent d'un racisme anti-Arabes inouï, racisme qui s'exprime autant de manière inconsciente, par la condescendance et la paresse intellectuelle, que par une revendication active.

S'élever contre un génocide perpétré sous nos yeux avec la complicité (idéologique, politique, militaire [6]) de la France : on aurait pu penser que c'était là un devoir absolu, une question d'honneur. Au lieu de cela, même des commentateurs de bonne foi parlent d'une démarche « électoraliste » ou « communautariste » de la part de LFI. Enfermez le génocide des Palestiniens dans la boîte de l'« électoralisme », et voilà que l'énormité de l'événement, sa monstruosité, son poids dans la conscience du monde, disparaissent comme par magie.

Pour nos éditorialistes, l'annihilation d'un peuple arabe ne saurait évidemment émouvoir que d'autres Arabes ; si on est d'extraction plus digne, on est censé s'en moquer (heureusement, les inlassables manifestations qui se déroulent dans le monde entier, jusqu'en Corée du Sud, attestent que ce n'est en rien le cas). Au passage, cela démontre l'efficacité des catégories mentales créées par vingt ans de matraquage islamophobe, ainsi que leur évolution de plus en plus délirante : désormais, « communautariste » [7] en est venu à signifier « qui considère les Arabes comme des êtres humains ». Certains reprochent même à LFI une « obsession » pour Gaza : être « obsédé » par le meurtre de quelques dizaines de milliers de sauvages, quelle drôle d'idée, en effet.

Suhail Nassar (sur Instagram), Gaza, mai 2024

Si des individus veulent prendre prétexte des événements en Palestine pour exprimer leur violence et leur haine, ils n'ont pas besoin de LFI

Imputer à la LFI la responsabilité du viol, accompagné de paroles antisémites en lien avec la situation en Palestine, d'une fillette de douze ans à Courbevoie [8] le 15 juin, comme l'ont fait les macronistes, est d'une mauvaise foi totale. Si des individus veulent prendre prétexte des événements en Palestine pour exprimer leur violence et leur haine, ils n'ont pas besoin de LFI. Les images sont partout ; elles inondent les réseaux sociaux. On l'a beaucoup dit : ce génocide est le premier à être diffusé en direct à la fois par ses victimes – les journalistes palestiniens, au péril de leur vie – et par ses bourreaux – les soldats israéliens qui filment leurs crimes [9] et en font des vidéos rigolardes.

Gaza transformée en paysage lunaire, rendue inhabitable pour au moins une génération [10] ; les carnages quotidiens, les blessés que les secours tentent (parfois en vain) de dégager des décombres de leur immeuble, les cohortes d'amputés, les civils marchant paisiblement sur un chemin et pulvérisés par un drone, les personnes déplacées brûlées vives par les bombardements sur leurs tentes, les enfants au crâne fracassé ou mourant de malnutrition, la grand-mère visée par un sniper alors qu'elle marchait en tenant la main de son petit-fils, les prisonniers amaigris et hagards après leur libération, les 274 civils massacrés pour libérer quatre otages israéliens [11] : tout cela, le monde entier le voit.

Que faudrait-il faire, dès lors, pour empêcher les amalgames antisémites ? Imposer un black-out total sur ces atrocités afin qu'elles se poursuivent tranquillement à huis clos – dans la lignée de ce que fait déjà le gouvernement israélien en interdisant l'accès des journalistes internationaux à Gaza ? Cette voie est totalitaire. Mais ce n'est probablement pas ce détail qui arrêtera nos gouvernements, si le génocide doit se poursuivre. Aux États-Unis, la classe politique rêve ouvertement d'interdire TikTok, réseau sur lequel le soutien aux Palestiniens est le plus massif (sur Facebook et Instagram, la censure de Meta [12] veille). Un pas que le gouvernement français, lui, a déjà franchi en mai en Nouvelle-Calédonie, dans un autre contexte colonial.

Il y a quelques mois, incrédule devant la surenchère dans l'horreur apparemment infinie des crimes perpétrés jour après jour à Gaza, j'avoue avoir pensé que le soutien occidental ne pouvait pas durer, que c'était intenable, que politiciens et journalistes allaient forcément ouvrir les yeux, reconnaître leur erreur, faire marche arrière. Puis j'ai compris ma naïveté. Nos dirigeants et leurs relais médiatiques ne lâcheront jamais le gouvernement israélien. Ils ont choisi le jusqu'au-boutisme dans leur complicité, quelles qu'en soient les conséquences, quitte à nous entraîner dans un désastre généralisé. Et cela implique une répression sans faille de toute opposition.

Le journaliste Murtaza Hussain l'observait en mai dans un article pour The Intercept : longtemps, dans les cercles diplomatiques américains, on disait que le monde arabe ne pouvait pas avoir la démocratie parce que ce serait mauvais pour Israël ; désormais, les États-Unis non plus ne peuvent pas l'avoir [13]. En témoigne le traitement réservé aux étudiants qui se sont mobilisés pour un cessez-le-feu à Gaza – matraqués, tabassés, diffamés, inscrits sur des listes noires par certains employeurs – et, plus largement, à toutes les personnes qui s'indignent de l'oppression des Palestiniens, et qui perdent souvent leur emploi. Le recul des libertés est déjà bel et bien là. Le soutien à Israël fait office d'accélérateur de la fascisation qui travaillait de longue date les sociétés américaine et européennes. Toujours est-il que, pour l'instant, en attendant des mesures plus drastiques pour nous en empêcher, nous voyons.

Ce ne sont pas ceux qui dénoncent les crimes israéliens qui alimentent l'antisémitisme : ce sont ceux qui les couvrent et les justifient

Les amalgames antisémites ou racistes sont toujours de la faute de celles et ceux qui les pratiquent. Il n'est pas question d'exonérer les deux jeunes violeurs de Courbevoie de la responsabilité de leurs actes – ce que feraient presque, pourtant, les commentateurs si prompts à accuser LFI. Mais il est certain que la guerre à Gaza souffle sur les braises de l'antisémitisme [14], créant un contexte très dangereux.

Cependant, ce ne sont pas ceux qui dénoncent les crimes israéliens qui alimentent l'antisémitisme : ce sont ceux qui les couvrent et les justifient. Ce sont eux qui s'acharnent à maintenir à tout prix l'équivalence entre Israéliens et juifs, et vice-versa. « Quand on entend des membres du gouvernement, des membres de la majorité présidentielle, de la droite dite républicaine, parler toute la journée d'antisémitisme, ce qu'ils font, c'est qu'ils mettent en permanence les juifs au milieu de l'espace de discussion. Et c'est quelque chose qui finit par être fragilisant », disait la productrice Judith Lou Lévy sur le plateau de Mediapart le 18 juin. De même, assimiler l'antisionisme à de l'antisémitisme, afin d'interdire la dénonciation de la politique israélienne, c'est faire coïncider à toute force sionisme et judaïsme, à rebours de l'histoire et encore plus du présent.

« Je suis plus âgée que l'État d'Israël. Le judaïsme est possible au-delà du sionisme. » / « Les juifs disent stop au génocide des Palestiniens. » Université Northwestern (Illinois), avril 2024 ; Jewish Voice for Peace

Car cette équivalence est éminemment contestable. Des organisations juives de seize pays viennent de réaffirmer leur « attachement à la justice pour les Palestiniens ». Désormais, le soutien des Américains juifs à Israël paraît bien entamé : nombre d'entre eux ont organisé des mobilisations spectaculaires pour un cessez-le-feu, ou ont participé aux campements de solidarité avec Gaza dans les universités [15]. Le journaliste Aaron Gell juge très probable que, aux États-Unis, la désolidarisation ait atteint un point de non-retour [16]. En 2013, déjà, une étude du Pew Research Center [17] affirmait que, dans le pays, le soutien à Israël était proportionnellement plus fort chez les protestants évangéliques que chez les juifs. De même, en France, ce soutien s'exprime dans tout le spectre politique et médiatique : il est déterminé par le fanatisme colonial et le racisme anti-Arabes, et non par la confession.

Les soutiens d'Israël ont absolument besoin d'insister sur la prétendue dimension religieuse. Car, sans elle, l'écrasement des Palestiniens apparaît dans toute sa nudité insupportable

De très nombreux Palestiniens le répètent : c'est une situation coloniale, pas un conflit religieux. Sarah Katz, qui est française et juive, a vécu deux ans à Gaza sans entendre ne serait-ce qu'une remarque douteuse. Le poète et auteur Remi Kanazi le disait encore récemment sur X : « Les Palestiniens ne résistent pas parce que les Israéliens sont juifs. Les Palestiniens résistent parce que les Israéliens sont des colons, et que l'État institutionnalise l'occupation militaire, l'apartheid et le nettoyage ethnique. La question, c'est la colonisation de peuplement, pas la religion de ceux qui la mènent. » (On parle ici de la résistance de la société civile, on ne parle pas du Hamas.)

Cela devrait tomber sous le sens. Mais les soutiens d'Israël – sans même parler du gouvernement israélien lui-même – ont absolument besoin d'insister sur la supposée dimension religieuse. Car, sans elle, la prétention de cet État à l'innocence s'écroule. Sans elle, l'écrasement des Palestiniens apparaît dans toute sa nudité insupportable.

« Le point de fascination de la bourgeoisie occidentale, c'est l'image d'Israël comme figure de la domination dans l'innocence. (…) Dominer sans porter la souillure du Mal est le fantasme absolu du dominant. Car “dominer en étant innocent est normalement un impossible. Or Israël réalise cet impossible et en offre le modèle aux bourgeoisies occidentales” », écrivait Frédéric Lordon en avril, citant une conversation avec l'écrivaine Sandra Lucbert [18].

Cette revendication d'innocence repose sur une essentialisation des juifs pas moins raciste que l'habituelle diabolisation antisémite : ils ne seraient pas, comme les autres êtres humains, capables de toute la gamme du bien et du mal, susceptibles d'être autant victimes que bourreaux (ou ni l'un ni l'autre, fort heureusement), mais ils seraient toujours innocents, quoi qu'ils fassent.

Selon ce postulat aberrant, parce qu'ils ont été, au cours de leur histoire, victimes du plus grand des crimes, ils seraient toujours des victimes, indépendamment de tout contexte réel, et seraient constitutivement incapables de commettre le mal. Cette conviction est si forte que les images venues de Palestine depuis des décennies ont été impuissantes à l'ébranler, alors même qu'elles ne cessaient de démontrer son inanité (prévisible).

Cela explique les épisodes orwelliens auxquels nous assistons, par exemple quand, en octobre dernier, au début du bain de sang à Gaza, des défenseurs américains des Palestiniens ont manifesté devant une usine d'armement israélienne dans le New Hampshire : sur X, une sénatrice de cet État a dénoncé cette action comme antisémite. S'ils sont israéliens, les marchands d'armes sont des agneaux sans défense.

Naomi Klein : « Le sionisme est une fausse idole qui a trahi toutes les valeurs juives »

Ainsi, l'insistance sur la religion de l'occupant israélien autorise la prolongation infinie de crimes qui, sans cela, auraient été stoppés depuis longtemps ; et, de surcroît, elle expose et met en danger les juifs du monde entier, en menaçant sans cesse d'activer l'antisémitisme présent dans les sociétés occidentales.

On m'objectera peut-être que de nombreux juifs ont un attachement religieux sincère et de bonne foi à Israël, en plus, bien souvent, de liens familiaux et affectifs avec ce pays. Et c'est vrai. Mais rien ne pourra leur épargner le dilemme qu'ils vont devoir affronter tôt ou tard (et je parle ici de leur âme et conscience ; il n'est pas question de prétendre qu'il y aurait une obligation de prise de position publique).

L'État d'Israël a échoué à réaliser son projet, c'est-à-dire à devenir un refuge sûr pour les juifs. À partir du moment où il a estimé que cette sécurité impliquait de dominer et de spolier un autre peuple, sans même parler de la corruption morale que génère une telle entreprise, il devait s'assurer que la porte du cachot était bien fermée, et que les opprimés étaient bien privés de toute possibilité de vengeance. Malgré tous les efforts investis en ce sens, avec la construction du mur de séparation en Cisjordanie, de la clôture militarisée de Gaza et du Dôme de fer (qui arrête la plupart des roquettes lancées depuis l'enclave), le 7 octobre a démontré que c'était impossible. (D'où le mot d'ordre génocidaire « Finissez-les » qui circule actuellement en Israël et aux États-Unis.)

En outre, cet État est devenu indéfendable sous sa forme actuelle. On ne peut désormais plus le soutenir sans assumer d'adhérer à un projet colonialiste, raciste et génocidaire. « Le sionisme est une fausse idole qui a trahi toutes les valeurs juives », déclarait l'essayiste canadienne Naomi Klein dans un discours intitulé « Nous avons besoin d'un exode du sionisme », prononcé dans les rues de New York en avril dernier [19]. La légitimité de la présence juive en Palestine est incontestable. La dépossession et le massacre des habitants d'autres confessions – musulmans et chrétiens –, la destruction de la société palestinienne, sont injustifiables.

Aimé Césaire : « Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis »

Ces lignes saisissantes d'Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950) ont beaucoup circulé ces derniers mois : « Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent. »

Commettre un génocide, ou le justifier, ou l'accepter, implique toujours de déshumaniser la victime afin de faire apparaître son meurtre comme une broutille, voire comme un service rendu à l'humanité. Ce fut le cas lors de la Shoah – La Zone d'intérêt, le puissant film de Jonathan Glazer, l'a encore rappelé récemment. Quand les sociétés qui ont été autrices ou complices du génocide prennent conscience de l'humanité des victimes, quand cette éclipse de la morale prend fin, le réveil est terrible. Ce réveil adviendra-t-il un jour pour les Palestiniens ? Pour le moment, la période est si noire, le racisme si banalisé en Occident, qu'on a du mal à l'imaginer.

« Votre silence sera étudié par vos petits-enfants ». Manifestation en Californie pour un cessez-le-feu à Gaza, date et auteur inconnus

Un clivage radical traverse les sociétés occidentales : d'un côté, ceux dont la tranquillité n'est en rien troublée par ce crime ; de l'autre, ceux qui ont retenu les leçons de l'histoire et qui, horrifiés, se mobilisent pour Gaza. « Votre silence sera étudié par vos petits-enfants », clament leurs pancartes. Une lucidité partagée par ceux qui, en France, ces dernières semaines, ont manifesté contre l'extrême droite avec le slogan « L'histoire nous regarde ».

Il faut se rendre à l'évidence : en dépit des efforts de ces manifestants, la promesse de l'après-seconde guerre mondiale, « Plus jamais ça », est une nouvelle fois trahie. Nous recommençons ; nous sommes en train de recommencer, à la fois en cautionnant un nouveau génocide et, très probablement, en portant l'extrême droite au pouvoir. Nos sociétés sont toujours incapables d'enrayer ces engrenages. C'est un échec collectif terrible.

L'« ensauvagement » dont parlait Césaire nous menace aujourd'hui. Concentrez-vous sur le seul danger réel. Ne vous laissez pas avoir par les calomnies contre LFI : votez pour le Nouveau Front populaire. Il est minuit moins une.


[4] Cf. Daniel Finn, « Antisémitisme, l'arme fatale », Le Monde diplomatique, juin 2019.

[7] Cf. Sylvie Tissot, « Qui a peur du communautarisme ? Réflexions critiques sur une rhétorique réactionnaire », Les mots sont importants, 28 octobre 2019.

[12] « Meta : censure de contenus pro-palestiniens », Human Rights Watch, 21 décembre 2023.

[14] Elle souffle aussi sur les braises du racisme anti-Arabes. En plus de gonfler les voiles de tous les partis d'extrême droite islamophobes d'Occident, la situation au Proche-Orient encourage les passages à l'acte individuels. Après le meurtre d'un petit garçon près de Chicago en octobre, puis les tirs sur trois étudiants dans le Vermont en novembre, en mai, une femme a essayé de noyer les deux enfants d'un couple américain d'origine palestinienne dans une piscine au Texas.

[15] Cf. Sarah Emily Baum, « Jewish Students Are Bringing Their Faith to University Pro-Palestine Protests », Teen Vogue, 26 avril 2024.

[16] Aaron Gell, « Has Zionism Lost the Argument ? », The New Republic, 3 mars 2024.

[17] Michael Lipka, « More white evangelicals than American Jews say God gave Israel to the Jewish people », Pew Research Center, 3 octobre 2013.

[18] Frédéric Lordon, « La fin de l'innocence », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 15 avril 2024.

[19] Naomi Klein, « We need an exodus from Zionism », The Guardian, 24 avril 2024, traduit sur le site de l'Union juive française pour la paix (UJFP).

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26.05.2024 à 22:50

Julie Quéré : « Je n'ai pas pensé mon combat comme féministe. Je sauvais ma peau »

Julie Quéré

Texte intégral (5837 mots)

« Pas du tout le genre de gars à inviter dans un talk-show consensuel et feutré. C'est un colosse ventru, rugueux, hirsute. Un sac à bière avec une trogne dionysiaque. Un mélange de Bérurier et de Bukowski. Un gibier de choix pour les ligues de vertu informelles qui surveillent notre société. » C'est en ces termes que le journaliste François Caviglioli décrivait, en 2005, le cinéaste Jean-Claude Brisseau, accusé d'avoir fait subir à des dizaines d'actrices des « essais » pornographiques. Quatre d'entre elles avaient porté plainte. Ce procès, douze ans avant #MeToo, fut la première grande affaire de violences sexuelles à éclater dans le cinéma français.

Ces lignes de Caviglioli, comme bien d'autres de celles que l'on pouvait alors – et que l'on peut encore – lire dans la presse, synthétisent la façon dont le milieu culturel et médiatique a naturalisé et légitimé la prédation des Grands Artistes. Ce que ce milieu appelle « érotisme », c'est un monologue complaisant, d'une misogynie virulente ou sournoise, dans lequel les actrices, réduites à des poupées aguicheuses, sont instrumentalisées cyniquement ; une vision assimilée à l'Art, avec le prestige et l'autorité incontestable que cela suppose, et imposée au public. « L'un des meilleurs cinéastes français », assénait d'emblée Antoine de Baecque dans Libération, avant de donner la parole à Brisseau sur une page et demie pour qu'il se défende [1] ; seul un petit encart, signé d'un autre journaliste, détaillait les plaintes [2].

Comme les autres, l'article de Caviglioli niait complètement les rapports de pouvoir à l'œuvre : « Certaines [des actrices « auditionnées »] se prennent au jeu, d'autres non. Question de tempérament, de tabous, d'humeur. » [3] À la mort du cinéaste, en 2019, Libération publiait une nécrologie signée Camille Nevers qui parlait d'une « œuvre impitoyable et magnifique qu'on n'a pas fini de réhabiliter », et qui brocardait « les faux nez du féminisme quand il sert d'alibi vertueux aux trissotins et aux tricoteuses » [4].

« Il y a un grand mouvement contre les hommes non homosexuels en ce moment », analysait finement Brisseau un an avant sa mort, après l'éclatement de #MeToo. La journaliste Karelle Fitoussi, qui le rencontrait pour Paris Match, écrivait : « Le règne des béni-oui-oui l'inquiète. Cette période où tout un chacun peut devenir juge virtuel et mélanger, dans un même gloubiboulga de hashtags, véritables affaires d'agressions et chasse aux sorcières, le sidère. » Il tempêtait : « On est en plein maccarthysme ! En plein hitlérisme ! À la limite d'un régime fascisant ! » [5]

À l'époque de son procès, le seul tort qu'il admettait était de « ne pas avoir fait signer de décharges aux actrices avant chaque essai. C'est sans doute ma naïveté, ma coupable innocence », soupirait-il dans son entretien avec Antoine de Baecque. Dans cette même veine de victimisation de l'agresseur, en novembre 2005, une pétition de soutien à l'« artiste blessé », signée par le gratin du cinéma et de la critique, avait été lancée [6].

Première à avoir porté plainte contre Brisseau, en 2001, Noémie Kocher a pris la parole publiquement [7] au cours des dernières années, et surtout des derniers mois, lors de la grande vague de remise en question initiée par les témoignages de Judith Godrèche et d'autres actrices contre Benoît Jacquot.

Condamné en 2005 pour les faits commis à l'encontre de deux des quatre plaignantes seulement, Brisseau a été reconnu coupable en appel, en décembre 2006, d'agression sexuelle (en réalité, un viol) sur une troisième. Cette plaignante, c'est Julie Quéré, qui, elle, ne s'est pas exprimée publiquement. Étant entrée en contact avec elle par hasard, je lui ai demandé si elle souhaitait le faire. Elle m'a alors confié le texte qui suit, pour lequel je la remercie de tout cœur. [M. C.]

Julie Quéré.

I — De la violence du rire

Raconter la violence, ne rien taire et dire, en réaction à la pression des temps que nous traversons. Je doute. Que se passe-t-il quand on remue la boue ? Je m'exécute pourtant. Écrire. Ce dont je me souviens. La mémoire a effacé beaucoup, une protection qu'elle me fait. J'écris, plus rien à craindre, hormis peut-être de moi-même.

En 2002, pendant quelques mois, j'ai fait le trajet entre la Basse-Normandie et Paris pour venir passer des « essais » avec le réalisateur Jean-Claude Brisseau. Ma tante, une actrice, me l'a présenté, il était de ses amis. J'étais en confiance. Je suis allée dîner chez lui. Sa femme, la monteuse de ses films, était là. Il préparait un long-métrage sur le désir féminin. J'étais étudiante aux Beaux-Arts et je travaillais sur l'érotisme dans l'art. J'avais vu quelques-uns de ses films. Ça m'intéressait. J'avais vingt ans et je ne connaissais pas grand-chose de la fabrication d'un film. Il n'avait pas de scénario. Il voulait que les comédiennes qu'il choisirait soient ses coscénaristes, qu'elles lui racontent leurs fantasmes.

Je ne sais plus combien d'« essais » pornographiques j'ai passé. Quatre, cinq peut-être. Dans des appartements ou des chambres d'hôtel, après m'être (fait) saoulée au bar, de vin et de ces paroles de réalisateur de cinéma d'auteur, cultivé, intelligent, à la fragilité redoutablement efficace. Les « essais », toujours avec d'autres comédiennes, pendant lesquels il se masturbait derrière son caméscope pour « faire sortir la tension, l'excitation et pouvoir se concentrer ». J'évitais de regarder. Je faisais ce qu'il me disait. Coucher avec les filles, fermer les yeux, ouvrir la bouche. Aucun plaisir. Et pas de jeu – pas du jeu, mais le faire quand même. Pourquoi ? Et pourquoi y retourner alors que c'était dégueulasse ? Pour avoir un rôle ? Oui, sans doute. J'ai dû rencontrer trois ou quatre comédiennes. Je ne me souviens que de Claude [une autre plaignante] et d'une blonde aux longs cheveux ondulés. Ni leurs noms, ni leurs visages.

Un soir, après des heures d'« essais », il a voulu continuer seul avec moi, dans un hôtel. Je n'ai pas eu la force de dire non. Je me souviens du regard de pitié du garçon de la réception me prenant pour une pute. Dans la chambre, Brisseau n'a même pas fait semblant de brancher la caméra. « Pas la peine. » Il s'est allongé à côté de moi. Il a dit : « T'inquiète pas, je ne te pénétrerai pas, j'ai trop peur des maladies. » Il a mis son doigt dans mon sexe. J'ai simulé la jouissance pour que ça s'arrête le plus vite possible. Je ne pensais à rien d'autre que fuir. J'avais froid. Je suis rentrée en taxi chez ma tante, à travers la nuit de décembre.

Comme il me le demandait, je ne parlais à personne de ce que nous faisions lors des « essais », me contentant de dire, si on m'interrogeait, que ça se passait bien.

Quelques jours plus tard, ma tante m'apprend qu'il ne peut plus me contacter directement car une plainte a été portée contre lui et que la police va sans doute m'appeler pour que je témoigne à mon tour. Je pense : « Okay, c'est pas grave, tout va bien, je ne dirai rien. » Je le protège.

Les flics me convoquent.

L'interrogatoire avec le policier chargé de l'enquête est la première délivrance. Il me fait comprendre que nous ne sommes pas trois ou quatre comédiennes à passer des « essais », mais des dizaines, que cela dure depuis des années. Il cite les paroles de Brisseau (que j'ai oubliées), les mêmes pour toutes les filles. Un système. Une organisation bien rodée. Toujours pareil. Le flic dit qu'on me reconnaît facilement sur les bandes à cause de mon tatouage. Je m'effondre. Je parle. Je dis ma vérité. Sur ses conseils, devant son air satisfait de trouver un crime dans les faits de mon témoignage, je porte plainte.

Le lendemain, le producteur m'appelle pour me dire que j'ai le rôle. Il ne sait pas encore que j'ai parlé.

Je raconte tout à ma tante et mon oncle. Ils rient. Ils se moquent de moi.

Je rencontre une avocate, commise d'office. Je fais une demande d'aide juridictionnelle. Je ne sais plus quand je rencontre pour la première fois Noémie [Kocher] et Véronique [H.], les actrices à l'origine de la plainte ayant provoqué l'enquête, mais nous ne nous fréquentons pas. Je suis seule, avec Claude.

Le jour de la confrontation avec Brisseau, devant la juge d'instruction, arrive. Il est assis derrière moi. Il s'énerve, il invective. Je suis pétrifiée. La juge décide de requalifier le viol en agression sexuelle. Il échappe ainsi aux assises. Était-ce plus facile de me défendre avec la notion d'agression ou l'a-t-elle simplement protégé ? Je m'interroge toujours...

Brisseau a continué de faire passer des « essais » à des comédiennes. J'ai fait ma vie en me protégeant du cinéma

J'ai rencontré, à l'époque, des journalistes, et des personnalités du cinéma m'ont appelée. Du voyeurisme surtout. Une pétition pour défendre l'artiste blessé, avec des grands noms du cinéma, enflamme la presse ; une contre-pétition (initiée par la Maison du film court) lui fait face. Et moi, j'essaye de me débattre au milieu de tout ça.

Au procès, salle comble. Des journalistes partout. Ma tante est là pour soutenir Brisseau. (Je ne les ai jamais revus.) Il est reconnu coupable de harcèlement sexuel et d'escroquerie sur Noémie et Véronique, mais Claude et moi sommes déboutées. La chèvre et le chou d'un procès médiatique. Contenter aussi le pauvre coupable, au détriment de la vérité.

Je fais appel du jugement. Pas Claude, qui ne peut plus suivre psychologiquement. Une comédienne et un comédien m'aident à trouver une avocate dans un grand cabinet qui « se paye » du prestige de plaider dans une affaire médiatique.

Procès, intérieur jour, deuxième. C'est pas du cinéma. La salle est vide. Brisseau n'est pas là. Je témoigne encore. Raconter les faits, la honte qui va avec. Et je vois de la compréhension dans les yeux de la juge. Mon avocate aussi fait bien son boulot. Nous gagnons.

Brisseau a continué de faire passer des « essais » à des comédiennes, jusqu'à sa mort en 2019. Il a continué de faire des films qui justifient sa façon de faire. J'ai fait ma vie en me protégeant du cinéma, sans transcender cette histoire dans une forme artistique. Pas trouvé l'art et la manière d'en faire quelque chose de beau ou qui élève. Pas d'envie pour ce sujet-là.

II — Rire est le propre de la femme

Retour sur un texte destiné à Libération (et qui n'a jamais été publié), écrit d'un trait le 3 janvier 2007 en réaction à un article de Louis Skorecki.

* * *

« Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. » Ouf ! Aujourd'hui c'est mercredi, jour des enfants et du cinéma. Je me gondole déjà. 3 janvier 2007. Nouvelle année, nouvelle vie. Ce matin, je me dis : « Chouette, c'est aujourd'hui que sort le film de Laurent Achard Le Dernier des fous. » J'ouvre Libé, qui lui consacre presque deux pages. Mais je m'arrête net, devant ma potée bavaroise dans le troquet de la Mouff'. Parce que juste à gauche de l'article, y a un truc qui me concerne aussi, et, égoïstement, je le lis en premier. C'est la note de Louis Skorecki sur le film Noce blanche [8]. Je ne suis pas surprise, oh, non ! Je crois même que je ris du bout des lèvres. Parce que depuis cinq ans, le réalisateur dudit film est entré dans ma vie. Et je file la métaphore, je pèse mes maux, j'avale un peu de chou. Je lis donc, entre parenthèses dans le texte : « Riez, mégères, les vagues charrieront vos cadavres. » C'est bizarre, je me sens un peu visée, je ris à en crever.

Avec mes copines chipies, on l'appelait « pervers pépère ». Mais depuis un mois, je lui préfère le surnom de « Grand Méchant B. » Faut bien rire un peu.

Je me marrais bien quand j'avais vingt ans… D'ailleurs, qu'est-ce qu'on s'est poilées pendant les « essais »… Mais la nuit où je me suis retrouvée entre les mains du grand méchant B., là, ce n'était pas pour de rire. Tiens, en cherchant dans le Robert, je jaunis de trouver ce proverbe : « Qui a besoin de feu, avec le doigt il le va querre. » Mais je m'égare…

Aux larmes aussi devant le policier pendant ma déposition, et aux éclats de me rendre compte que je me suis fait avoir comme une gamine. Tout ça m'a permis de rire de bon cœur avec ma tante Risette (Rosette, pardon !), une amie du Grand Méchant B., qui me l'a gentiment présenté. Je finis ma potée. À en faire pipi dans sa culotte, devant la juge et devant le Grand Méchant B. pendant la confrontation. Je me suis tordue pendant toutes les années d'attente et d'enquête. Je pouffais avec ma psy ! Quand un ami m'a suggéré, un matin, que le Grand Méchant B., en fait, me connaissait depuis longtemps déjà, depuis Le Rayon vert d'Éric Rohmer – j'avais deux ans, j'étais la petite fille blonde qui court à poil dans le jardin d'une autre de mes tantes à Cherbourg (où je suis née) : il avait trouvé le mot pour rire. C'est pour ça, la mer, c'est mon élément, alors oui, qu'elles m'emportent les vagues, qu'elles se moquent aussi, qu'elles me mènent en bateau ou en baleine…

Je n'ai pas oublié mes rêves. J'y travaille, même

Je me suis bien bidonnée, aussi, le jour du procès devant le tribunal, vous l'avez vu, vous y étiez, ma tante aussi, d'ailleurs, est venue soutenir son ami. Mais c'est vrai, j'oubliais que « plus on est de fous, plus on rit… ». Et je sais que de me voir débouter, y en a qui riaient sous leurs capes. J'attaque la mousse au chocolat. Sans rire, j'étais flattée d'apprendre qu'un des personnages du film Les Anges exterminateurs (pour lequel je passais les « essais » rigolos) s'appelle Julie. Film du reste que je ne suis pas allée voir, faut pas pousser mémé dans les orties. Cette expression me boyaute, c'est bête…

Mais c'est seule avec les avocats que, à gorge déployée, je riais le jour du procès en appel. Vous n'y étiez pas. Le Grand Méchant B. non plus, d'ailleurs… Et ma tante ? À se tenir les côtes.

Mais là, j'avoue, le jour où je me suis vraiment dilaté la rate, c'est quand j'ai envoyé par mail à Libération (Louis Skorecki, Antoine de Baecque et aux pages « Rebonds »), entre autres, ce qui suit :

« Objet : Affaire Brisseau : suite et fin…

Je souhaitais vous informer de cette décision de justice, afin qu'éventuellement votre journal la relaye, et surtout afin de pouvoir exprimer ma reconnaissance aux personnes qui nous ont soutenues dans cette affaire qui aura duré près de cinq ans.

Suite à la procédure en appel à l'encontre de Jean-Claude BRISSEAU, la 10e Chambre du tribunal correctionnel de Paris a déclaré le 6 décembre 2006 que
« à la différence des premiers juges, [la Cour] considère que les faits d'agressions sexuelles reprochés à BRISSEAU Jean-Claude sur la personne de QUÉRÉ Julie sont établis » et que
« les éléments constitutifs du délit d'atteinte sexuelles avec menace, violence, contrainte ou surprise sur la personne de Julie QUÉRÉ […] avec cette circonstance que les faits ont été commis par une personne ayant abusé de l'autorité conférée par ses fonctions, commis courant décembre 2002 sont réunis à l'encontre de BRISSEAU Jean-Claude, fait prévus et punis par les articles 222-22, 222-27, 222-28, 2228-44, 222-45 et 222-47 du Code pénal […] Condamne BRISSEAU Jean-Claude à payer à QUÉRÉ Julie, partie civile, les sommes de 4 000 euros au titre de son préjudice moral et 1 000 euros au titre de l'article 475-1 du Code de procédure pénale ».

Commentaire de Me Fanny Colin, avocate de la partie civile : « La sanction pour Brisseau n'est que financière, mais elle est l'expression de ce que la Cour l'a reconnu coupable des faits. »

Je reste à votre disposition pour de plus amples renseignements. Merci de me contacter si vous souhaitez donner suite. Cordialement, Julie Quéré. »

Je me suis rie de ne pas avoir de réponse. Du moins de Libé, parce que Didier Jacob, du Nouvel Observateur, en a fait état sur son blog. C'est le seul.

Ce matin, était-ce une réponse ? Je n'aime pas ce dicton qui dit « Rira bien… » Bon, il est 18 h 30, je passe chez vous déposer ceci et je file au [cinéma le] Saint-André des Arts, Le Dernier des fous y passe à 20 h 10. Histoire de me « détacher de moi-même dans le noir… » et de faire une entrée le jour de la sortie du film de Laurent Achard. Ce matin, je n'aurais pas eu besoin de menaces de mort (de rire) pour aller au cinéma, de toute façon. Je n'ai pas oublié mes rêves. J'y travaille, même.

Nouvelle année, … Laissez-moi rire. Dans quelques jours, j'aurai vingt-cinq ans et encore des dents de lait. La vie me sourit. Et, aujourd'hui, j'arrive encore à rire aux anges.

***

Ce texte, cette réponse à la violence et à l'injustice, volontairement non retouché, est peut-être indigeste dans l'accumulation compilatoire des proverbes, qui révèle l'écœurement, mon état d'alors. Mais j'ai toujours aimé les dictons populaires. La réaction épidermique, le rire jaune, cette ironie que je n'aime pas, était ma seule défense face à l'agressivité qui, malgré la « justice » passée, continuait. J'étais déjà échaudée depuis cet autre article-là (un parmi d'autres). Parce que même si les pratiques dont il parle sont courantes, connues et protégées dans le cinéma, à l'image de notre société, nous en avons été les victimes, conditionnées à une acceptation de ces violences par des siècles de complicité avec le patriarcat et les jeux des rapports de force et de pouvoir.

Alors que j'ai quatorze ans, ma tante m'invite à prendre le thé avec Éric Rohmer. Elle me demande de mettre une jupe. J'y suis allée en jean

Je reviens maintenant sur le parcours de celle que je suis devenue, avec cette expérience malheureuse, une épreuve inéluctable de ma vie de femme, un abîme dont il faut sortir pour aspirer à « vivre bien ».

III — Rire comme acte émancipateur

Mona Chollet me propose d'écrire pour son blog. Elle me dit « le problème d'amnésie dans le féminisme, que nous sommes souvent desservies par l'effacement des combats passés ». Et j'y trouve un endroit de justesse, l'espace où ma parole peut reprendre maintenant. Que dire désormais, au milieu de ce flot continu, de cette nécessité qui se fait jour où plus aucun·e ne doit se taire, où « la parole se libère » ? S'il y a vingt ans Internet et les réseaux sociaux existaient déjà, le combat mené alors n'a pas pris la résonance qu'il suscite aujourd'hui. Question d'époque et de temps.

Alors que j'ai quatorze ans, ma tante m'invite à venir prendre le thé avec Éric Rohmer, dans son bureau des Films du Losange. Avant de nous y rendre, elle me demande de mettre une jupe. J'y suis allée en jean. J'avais la détermination de ma rébellion adolescente.

À vingt ans, je ne me souciais pas du féminisme, élevée dans la classe moyenne supérieure, affranchie par une approche intellectuelle bourgeoise (pléonasme ?) ; je le prenais pour acquis. J'étais libre dans mon ignorance et je me pensais libre.

Cette histoire, la manipulation et le viol, je l'ai dite au tribunal et aux journalistes. Celle qui fut relatée dans la presse fut différente. La violence à notre encontre infusait dans les médias et dans le monde du cinéma. Qui doit se justifier ? Et comment ? J'ai déployé une force vive pour aller à la rencontre de ceux qui ne voyaient en nous que des actrices prêtes à coucher pour un rôle. L'énergie de la révolte, de la colère, m'a permis de tenir et m'a reconstruite, autant que la décision de la justice de me reconnaître comme victime. Un mauvais rôle, limité et limitant. Le besoin de reconnaissance jouxte celui de sortir de ce statut, et peut-être faire de son combat une cause commune, universelle.

La parole venait aussi de l'amour que je portais à un homme, pour lequel je voulais avoir la tête haute, pouvoir me sentir propre. Il m'a soutenue. Ils n'étaient pas nombreux. La conscience de lutte, de résistance, je l'ai réellement découverte à ce moment-là, dans les récits de sa famille bretonne communiste et ses figures de femmes courageuses, respectées. Nana, née en 1899, la grand-mère paternelle, petite et « raide comme un coup de trique », à la bonté et la force exemplaires, qui faisait la galette de blé noir sur le billig dans l'âtre. Pierrette, la mère, une femme joyeuse qui fredonne Piaf ou Fréhel. Bonniche à quatorze ans qui, après son mariage et deux enfants en étant concierge à Paris, deviendra travailleuse sociale en banlieue. Le temps des manifs, où les femmes tenaient le haut du pavé. Je voulais être digne d'elles et ne pas le décevoir, lui.

Je me suis donc réparée grâce à ces femmes que je n'ai jamais connues, dans le regard d'un homme (je devrais aussi réfléchir à ça) et au contact de l'histoire des luttes. De l'autre côté - ma famille, simplement dire que le viol arrive au même âge que celui de ma mère, incestée trente ans auparavant, et qu'elle a non-dit jusqu'au moment où je l'ai questionnée, parce que je sentais que quelque chose m'échappait. Héritage des violences transgénérationnelles. Ma mère, une femme cultivée, n'a pas jugé utile de me transmettre ni ce qu'elle avait subi ni l'enseignement du féminisme. Et je n'ai pas pensé comme tel mon combat de l'époque. Je sauvais ma peau. Cela fait une grande différence, entre la lutte conscientisée, politisée, et le simple instinct de survie.

Ici, dans mon histoire, c'est encore la victime qui se place dans la position de compréhension de l'agresseur. C'est elle qui fait le travail nécessaire à l'acceptation du mal et qui agit pour la reconstruction

Le réveil actuel doit être, je l'espère, un fondement sur lequel les femmes peuvent s'appuyer, sur lequel on ne devrait plus revenir, une construction inscrite dans nos mémoires et que l'on essaie de transmettre à nos enfants. Je veux croire que tous les chemins ne mènent pas à la violence. Je veux croire que la parole peut être un outil. Une arme pour se défendre. Parole entendue, martelée. Que les agresseurs sachent que nous ne laisserons plus rien passer. Ne plus avoir honte, ni peur. Ce combat durera tant que le patriarcat existe... L'éviter ou laisser faire serait rajouter de la honte au malheur.

La part de monstruosité que nous portons chacun·e m'interroge encore. Ni meilleur·e ni pire qu'un·e autre, s'en rendre compte oblige à essayer de faire autrement, un peu mieux... Quelle volonté faut-il pour ne pas succomber au monstre de soi-même ? Quelle lucidité permet d'y faire face et de ne pas le laisser faire en nous, avant que d'entraîner l'autre dans ses gouffres ? La compréhension permet de replacer l'humain dans son entier et de pouvoir faire la part des choses au moment de dire que celui-ci est coupable. L'Homme, quelles que soient sa fonction, son statut, et d'où qu'il vienne, est avant tout un individu qui, au moins dans nos sociétés, est l'égal de l'autre, et, à ce titre, doit rendre des comptes quand il s'agit de nuire à autrui.

Ici, dans mon histoire, c'est encore la victime qui se place dans la position de compréhension de l'agresseur. C'est elle qui fait le travail nécessaire à l'acceptation du mal et qui agit pour la reconstruction. N'y a-t-il pas là encore injustice et double peine ? Je m'interroge sur la capacité des prédateurs à assumer leurs fautes et à les reconnaître, sur la complicité, le laisser-faire. Sur la facilité du déni, où la noirceur de l'âme flirte avec le profit. Comprendre, défaire les mécanismes, les mettre au jour, pouvoir ainsi prévenir et protéger. Se protéger. La reconstruction ne peut avoir lieu qu'après la reconnaissance. Devant les failles de la justice, on peut trouver de l'aide dans des associations qui sont nombreuses [9] et font un travail remarquable. Aujourd'hui, à leur contact, je reprends espoir. Ne pas être seul·e. Je m'apaise enfin, dans le sentiment d'appartenir à un tout, imparfait mais conscient, et qui essaye d'œuvrer via une pratique (dé)constructive. Être ensemble, à côté, en écho, des sœurs et frères de lutte – des camarades.

Depuis cette histoire, j'ai vécu – l'amour, le chagrin, les enfantements, la poésie, le doute, le cinéma, la perte des idéaux, la fuite, la maladie, le travail, le silence, les espoirs torturés, la renaissance, et fait beaucoup de pas qui s'effacent dans le sable. Aujourd'hui, j'ai encore quelques dents de lait... Rire, je le veux – réussir à être une joie ou un rayon de soleil pour quelques-un·es que j'aime, quelque chose d'éphémère et précieux, dire sans trop se regarder au risque de se taire, pour mettre du sens sur l'individuel qui sert le collectif, écrire, faire ce qui donne de la force, agir, qui poursuit la bataille sans fin vers la lumière.


[1] Antoine de Baecque, « “C'est un procès en perversité” », Libération, 11 février 2005.

[2] Fabrice Tassel, « “L'alibi de la recherche esthétique” ». Un autre article signé Dominique Simonnot devait sauver un peu l'honneur : « La caméra lubrique de Brisseau », 4 novembre 2005.

[3] François Caviglioli, « Les étranges castings de Jean-Claude Brisseau » (pas en ligne), Le Nouvel Observateur, 3-9 novembre 2005.

[4] Camille Nevers, « Brisseau périlleux », Libération, 12 mai 2019. Lire aussi Emmanuelle Walter, « Mort de Brisseau : oublis, embarras et déchirements de la presse », Arrêt sur images, 16 mai 2019.

[5] Karelle Fitoussi, « Jean-Claude Brisseau est mort, Paris Match l'avait rencontré », Paris Match, 12 mai 2019.

[6] Lire à ce sujet « La preuve par Céline et Julie ? », Les mots sont importants, 18 mars 2024.

[7] Cf. en particulier : Doan Bui, « Affaire Brisseau : le jour où l'actrice Noémie Kocher a brisé l'omerta sur le harcèlement », Le Nouvel Obs, 20 octobre 2017 ; Lénaïg Bredoux, « Noémie Kocher, victime de Brisseau : “On a tellement été niées” », Mediapart, 20 novembre 2019 ; Nassira El Moaddem, Adèle Bellot et Antoine Streiff, « Violences sexuelles dans le cinéma : “Nous, médias, avons été partie prenante de ce système” », Arrêt sur images, 16 février 2024 ; Mathilde Blottière, « “C'est bouleversant” : vingt ans après avoir brisé le silence, l'actrice Noémie Kocher réagit au #MeToo français », Télérama, 27 février 2024 ; Mathieu Magnaudeix et Marine Turchi, « #MeToo dans le cinéma : “C'est une révolution, ils ne peuvent plus l'empêcher” », Mediapart, 12 février 2024 (émission en accès libre).

[8] Noce blanche, film de Jean-Claude Brisseau (1989) avec Vanessa Paradis et Bruno Cremer. « La mère de Vanessa Paradis a rapporté “un incident”, selon l'ordonnance de renvoi, au cours du tournage. Jean-Claude Brisseau avait demandé à l'actrice, alors qu'elle était mineure, de se masturber devant lui et sa compagne. Vanessa Paradis s'était plainte de subir un harcèlement moral. » (Fabrice Tassel, « “L'alibi de la recherche esthétique” », Libération, 11 février 2005.)

[9] Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT), Association Des Acteur.ices (ADA), Actrices & Acteurs de France Associés (AAFA), #MeTooMedia... Je ne cite que celles dont je suis proche.

Merci à Philippe Rivière (M. C.).

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08.03.2024 à 14:54

« Histoire d'un secret », une mémoire de l'avortement clandestin

Mona Chollet

Texte intégral (1824 mots)

Je republie ici un article (écrit pour le magazine suisse Femina à la sortie du film, en 2003) sur le magnifique documentaire de Mariana Otero Histoire d'un secret.

Clotilde Vautier, « Tricoteuse endormie », 1967, huile sur toile, 73 x 92 cm © Les amis du peintre Clotilde Vautier

C'était à la fin des années 1960, dans un petit village de Bretagne. On avait d'abord dit aux deux fillettes : « Votre maman est partie à Paris. » Mais Clotilde n'est jamais revenue, et elles ont fini par comprendre qu'elle était morte. « D'une appendicite », leur a-t-on dit : il leur a bien fallu se satisfaire de cette explication. Les fillettes ont grandi. Leur père, Antonio, fils de républicains espagnols réfugiés en France, ne leur parlait jamais de leur mère, sinon pour leur répéter qu'elle avait été une femme et une peintre extraordinaire – le jeune couple s'était rencontré aux Beaux-Arts, à Rennes. Les tableaux de Clotilde étaient enfermés dans un placard, et ses affaires personnelles, dans un coffre posé au milieu du salon. Sur les photos de famille où figuraient plusieurs visages féminins, Mariana, la cadette, âgée de quatre ans à sa mort, était incapable de reconnaître le sien.

Entrée à l'école du Théâtre national de Strasbourg, Isabel, l'aînée, est devenue comédienne : on l'a découverte dans Derborence, le film de Francis Reusser, en 1984. Aujourd'hui, elle apparaît régulièrement dans des séries policières à la télévision. Mariana, elle, est devenue réalisatrice de documentaires. La première n'a eu de cesse d'interroger sa propre histoire, ce qui l'a amenée à entamer une psychanalyse. La seconde, au contraire, lui a tourné le dos pour s'intéresser surtout, de par son métier, à la vie des autres. Vers la fin de son analyse, Isabel, mère d'une petite fille, a connu une période où, bien qu'ayant une contraception, elle tombait enceinte, et devait subir des avortements à répétition. Sur les conseils de son analyste, elle a alors demandé à son père s'il y avait eu des avortements dans la famille.

Antonio lui a répondu par la négative. Mais, un soir, quelque temps plus tard, il a invité ses filles au restaurant. Et là, alors qu'elles avaient toutes deux la trentaine, elles ont enfin su de quoi était réellement morte leur mère : d'une septicémie consécutive à un avortement clandestin pratiqué sur elle-même. Le jeune couple tirait le diable par la queue, elle ne voulait pas de troisième enfant à ce moment-là, elle voulait peindre. Ses derniers mots ont été : « Et ce bateau, où est-ce qu'il va ? » Elle avait vingt-huit ans.

Mariana Otero : « Je voulais créer un espace commun entre l'intimité du spectateur et la mienne, entre son imaginaire et le mien »

Pour Isabel, la révélation du secret est la dernière pièce qui manquait à son puzzle. Mariana, en revanche, voit l'édifice de sa vie sérieusement bousculé. Elle imagine, bouleversée, la détresse et la solitude dans lesquelles sa mère est partie, sans avoir pu dire adieu aux siens. Il lui faudra encore dix ans (entre-temps, elle aura eu un petit garçon) avant de réaliser Histoire d'un secret. « On sent bien, dans le film, observe-t-elle, qu'Isabel est plus dans la légèreté, et moi dans la gravité. Par rapport à moi, elle est à un autre moment de l'histoire. »

Sur l'écran, les tableaux de Clotilde Vautier, parmi lesquels beaucoup de superbes nus féminins, charnus et éclatants de vie, réapparaissent en pleine lumière, enfin exhumés. Circulant au milieu d'eux, une restauratrice, à qui la réalisatrice s'est bien gardée de dire qu'il s'agissait de l'œuvre de sa mère, analyse finement la technique de l'artiste. Mariana filme ses conversations avec sa sœur, avec son père, avec son oncle et sa tante, avec sa grand-mère, avec les anciens modèles et amis de Clotilde…

Une réparation symbolique ? Oui. Une thérapie ? Surtout pas. Intimiste et chaleureux comme un tableau de sa mère, nimbé d'une atmosphère poétique, romanesque, le film de Mariana Otero réussit à rendre palpable la présence des disparus, des absents, et atteint à ce fragile point d'équilibre où l'expérience la plus personnelle devient ce qu'il y a de plus partageable. Si elle ne savait jamais ce qui allait surgir des scènes avec ses proches avant de les tourner, elle avait en revanche minutieusement préparé le cadre, travaillant sur la lumière, le décor, la place occupée par chacun… « Ma hantise, explique-t-elle, c'était de faire un film de famille. Je voulais créer un espace commun entre l'intimité du spectateur et la mienne, entre son imaginaire et le mien. Je voulais qu'il s'y retrouve, qu'il puisse projeter ses propres secrets, ses propres fantômes, ses propres silences. Pour cela, il fallait absolument éviter le naturalisme, l'improvisation. »

Sorti en France en octobre 2003, le film a reçu un accueil ému de la critique et du public. « J'ai fait environ quatre-vingts projections-débats, et j'ai pu constater que les gens s'étaient vraiment approprié le film. Certaines femmes revenaient le voir en emmenant leur fille, ou leur mère, ou leur sœur… Parfois, il leur permettait de se dire des choses qu'elles ne s'étaient jamais dites : c'est une histoire qui relance d'autres histoires. Même celles qui n'ont jamais subi d'avortement, ou qui n'ont pas perdu leur mère, sont touchées, parce qu'elles aussi cherchent comment concilier leur désir de s'accomplir en tant que femmes et leur désir d'être mères. Les hommes, eux, s'identifient à mon père… »

Mariana et Isabel Otero dans « Histoire d'un secret »

Le film fait aussi ressurgir toute une histoire collective dont on se rend compte qu'elle était passée à la trappe. Devant la caméra de Mariana Otero, la gynécologue Joëlle Brunerie-Kaufmann, militante historique de la lutte pour le droit à l'avortement, évoque ses souvenirs de jeune interne : les femmes qui arrivaient à l'hôpital dans des états épouvantables, qui se faisaient engueuler, et qu'on renvoyait chez elles, tant que c'était possible, encore enceintes ; les jeunes médecins que l'on terrorisait en leur rappelant ce qu'ils risquaient s'ils les aidaient à avorter… Et puis toutes celles qui en mouraient, donc, et sur qui pèse un lourd silence.

Lorsque Mariana Otero l'a contacté pour son film, le gynécologue de Clotilde lui a d'abord conseillé, raconte-t-elle, de « ne pas remuer la merde » : « Il prétendait que le cas de ma mère était unique à Rennes, ce qui est évidemment impossible. » Comment expliquer que les jeunes générations, aujourd'hui, aient l'impression que les histoires d'avortements clandestins remontent au XIXe siècle, ou, à la limite, à la dernière guerre, alors qu'elles datent d'il y a moins de trente ans ? « Je crois qu'avec l'arrivée de la pilule, en 1969, puis la légalisation de l'avortement en 1975 [le cas de la Suisse, où la libéralisation des pratiques a devancé celle de la loi, est plus compliqué], on a surtout eu envie de profiter de la liberté sexuelle incroyable dont on disposait tout d'un coup, et plus tellement de parler du passé. Si bien que toute cette histoire a été occultée, et qu'aujourd'hui, on voit les tabous revenir en force. »

Histoire d'un secret est en effet sorti dans un contexte critique : alors en discussion à l'Assemblée nationale, l'amendement Garraud, qui, depuis, a été rejeté, prévoyait d'instaurer un « délit d'interruption de grossesse », passible d'un an de prison, lorsque celle-ci avait été provoquée par une négligence ou une maladresse : une manière de conférer au fœtus le statut juridique d'une personne. « Et moi qui croyais avoir fait un film sur le passé… », grimace la réalisatrice. En France, les femmes ont de plus en plus de mal à exercer leur droit à l'IVG, car de nombreux médecins invoquent la clause de conscience pour refuser de pratiquer un acte jugé « peu gratifiant ».

« Je suis invitée bientôt à montrer mon film à des étudiants en médecine, dit Mariana Otero, j'espère que cela pourra faire un peu bouger les choses… Mais il est évident que nous sommes en nette régression. En discutant avec le public, j'ai fini par comprendre que l'on faisait une confusion. Si une IVG est toujours douloureuse, c'est parce qu'elle oblige à regarder sa vie en face : c'est le moment où on se rend compte que son compagnon, contrairement à ce qu'on croyait, n'est pas prêt à assumer la paternité, par exemple ; ou alors, qu'on approche de la quarantaine et qu'on laisse peut-être passer sa dernière chance de donner la vie… Mais, au lieu de ça, les gens s'imaginent que si on souffre, si on doit souffrir, c'est parce qu'on commet un crime ! Il faudrait discuter davantage de cette question : en quoi, exactement, un avortement est-il un choix difficile ? Comme on n'en parle pas, les militants anti-avortement progressent sur le terrain psychologique, intérieur, et cela, c'est très inquiétant. »

Histoire d'un secret, documentaire (1h 35min) de Mariana Otero, avec Jean-Jacques Vautier, Thérèse Vautier, Isabel Otero. Le film est disponible en VOD.

Voir aussi la fiche de Clotilde Vautier sur le site de l'association AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions).

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19.12.2023 à 10:50

Le monde d'après

Mona Chollet

Texte intégral (5009 mots)
Jessie (@seedsofspells) sur Instagram

« Tous les jours, des patients s'effondrent dans mon cabinet à cause de Gaza », disait un jeune psychiatre rencontré l'autre soir chez des amis.

Comment ne pas les comprendre ?

Il y a cette violence meurtrière qui semble ne jamais devoir s'arrêter, et il y a la violence symbolique qui la redouble. Jour après jour, depuis plus de deux mois, nous assistons à la boucherie d'un peuple, à la destruction de la société palestinienne, tant à Gaza qu'en Cisjordanie, avec la complicité de la France et le soutien fanatique, obscène, sans cesse réitéré, de la puissance américaine. Jour après jour, il faut supporter les images des corps vivants ou morts ensevelis sous les décombres, des parents cassés en deux de douleur, incapables de se résoudre à refermer le linceul de leur enfant, des blessés gisant à même le sol d'un hôpital, des mutilations atroces, des quartiers entiers réduits en cendres, le calvaire d'une population affamée et assoiffée, privée de toit, de soins et de tous les biens de première nécessité. Mais il faut supporter en plus, dans la majeure partie des médias français, la minimisation ou la justification permanente de cet immense crime.

Il y a tous ces gens pour qui le 7 octobre reste le scandale unique, pour qui le temps semble s'être arrêté ce jour-là, et qui ignorent purement et simplement, ou balaient d'un revers de main, un massacre déjà au moins vingt fois plus important. Il faut entendre répéter sur toutes les antennes les arguments les plus malhonnêtes, les plus invraisemblables, les plus racistes, visant à nier, à relativiser ou à excuser le carnage, ou à en imputer la responsabilité à tout le monde, sauf à l'État qui assiège et bombarde.

Il faut supporter d'entendre un élu français affirmer sur un plateau de télévision qu'un bébé mort serait en réalité une poupée en plastique. Il faut supporter d'entendre un réalisateur franco-israélien rire des souffrances des Palestiniens, en qualifiant ceux-ci de « bons communicants ». De voir des Israéliens faire des « Arab faces » – c'est-à-dire se « déguiser » en stéréotypes racistes d'Arabes – sur TikTok pour mimer la douleur des Gazaouis sous les bombes. De découvrir ce que l'analyste Muhammad Shehada appelle la « pop culture génocidaire » – comme, en 2014, déjà, des habitants de Sderot étaient allés installer des chaises sur une colline pour « admirer » les bombardements sur Gaza en mangeant du pop corn.

Kaoutar Harchi : « L'“humanitaire”, c'est dire : “Nous vous tuons et une fois que vous serez morts, nous vous aiderons” »

Il faut supporter la prosternation devant la force, la révérence sacrée que suscitent toutes les actions israéliennes : on s'indigne que les pays arabes ne veuillent pas accueillir de réfugiés, comme s'il était normal et inéluctable que les Palestiniens soient chassés de chez eux ; on parle de l'« aide humanitaire » à envoyer à Gaza, comme si l'enclave subissait une catastrophe naturelle, et non un siège impitoyable doublé d'un pilonnage intensif. « L'“humanitaire”, écrivait Kaoutar Harchi sur X (ex-Twitter) le 4 novembre, c'est ce que réserve l'impérialisme occidental à tous ceux qu'il a expulsés de l'humanité. C'est dire : “Nous vous tuons et une fois que vous serez morts, nous vous aiderons.” »

Implicitement ou explicitement, on accorde à Israël un droit à la vengeance aveugle et illimitée, qu'aucune conscience un peu digne ne saurait légitimer – ou alors, il faudrait accorder le même au Hamas. Et, même dans cette logique, on se trompe : le gouvernement israélien ne se venge pas ; son traitement des otages, ainsi que la polémique dans le pays au sujet des « tirs amis », a montré le mépris qu'il porte à sa propre population civile. Il ne fait pas non plus la « chasse au Hamas » [1]. Il s'est engouffré cyniquement dans la brèche créée par l'attaque du 7 octobre et saisit cette occasion unique d'en finir avec les Palestiniens, en en massacrant le plus grand nombre possible – d'anciens officiers du renseignement parlent d'une « usine d'assassinats de masse » [2] –, en détruisant Gaza en tant que terre palestinienne [3] et en accélérant encore la colonisation et la dépossession en Cisjordanie. D'ores et déjà, un promoteur immobilier israélien annonce des projets de maisons en bord de mer sur le charnier de Gaza.

Un petit moment de joie dans un océan de folie. Gaza, novembre 2023, par Suhail Nssar sur Instagram

Toute la circulation de la compassion est détraquée dans cette guerre. Le dispositif idéologique qui s'est mis en place exige constamment des soutiens des Palestiniens qu'ils fournissent des preuves de leur empathie pour les civils israéliens tués, tout en semblant s'acharner, simultanément, à essayer de décourager cette compassion. En la refusant obstinément aux Palestiniens, d'abord, et ce, depuis des décennies. Et puis, en instrumentalisant le massacre des civils israéliens – à travers la mise en circulation de faits bien réels, évidemment, mais aussi d'inventions [4], dont certaines reprises jusqu'à la Maison Blanche – pour justifier l'apocalypse déclenchée à Gaza ou pour en détourner l'attention. Les Palestiniens de la diaspora assistent en direct à la liquidation de leur peuple, mais ils sont sans cesse sommés de « condamner le Hamas », de « montrer patte blanche », comme le dit Elias Sanbar.

Quoi qu'il en soit, notre compassion ne suffit jamais ; elle n'est jamais jugée assez prompte, assez sincère, assez convaincante. On a l'impression qu'on attend d'autres choses de nous ; des choses qu'il est raisonnablement impossible d'accorder. Il faudrait ne parler que du 7 octobre. Il faudrait dire que des violences sexuelles sont plus graves que la destruction d'une société entière, et qu'elles la justifient ; ce que même la féministe la plus zélée, et la plus révoltée par ces violences, ne peut pas faire. Il faudrait acquiescer à l'idée d'une violence du Hamas qui serait d'une autre nature, plus grave, que celle exercée par l'armée israélienne ; une sauvagerie propre aux Arabes, qui justifierait un amalgame entre les assaillants et l'ensemble de la population palestinienne.

C'est visiblement l'effet que recherche l'armée israélienne avec les projections du film des horreurs du 7 octobre qu'elle organise dans toutes les capitales occidentales (j'avoue ne même pas comprendre qu'on puisse répondre à l'invitation d'une armée elle-même engagée dans des horreurs à une échelle encore plus grande). Si la transformation de Gaza en enfer sur Terre, et les abominations qui se multiplient depuis le début de l'attaque terrestre - sans même parler de celles qui ont jalonné des décennies d'occupation - n'y suffisaient pas déjà, la révélation par Haaretz de l'existence d'une chaîne Telegram, visiblement gérée par des militaires israéliens, diffusant des vidéos de meurtres sadiques de Palestiniens (« En train d'exterminer les cafards », « Sur celle-ci on peut entendre leurs os craquer »…), dément cependant cette idée raciste d'une exceptionnalité dans la barbarie. Il est hors de question de se montrer fataliste face à des atrocités ; mais, clairement, personne n'en a l'exclusivité - y compris pour les violences sexuelles.

La Palestine, seule situation d'oppression dans laquelle ce n'est pas l'oppression qui fait scandale, mais sa dénonciation

L'un des effets du 7 octobre aura été de criminaliser définitivement l'identité palestinienne. Le simple fait que les Palestiniens existent, qu'ils revendiquent leur histoire et leur identité, est perçu comme une provocation, une agression. À Harvard, l'épouse d'un professeur peut descendre de voiture pour suivre et harceler une étudiante portant un keffieh, en lui reprochant de « menacer la tranquillité des familles du voisinage », sans réaliser apparemment que si quelqu'un menace la tranquillité des autres, c'est uniquement elle. Un couple se vante d'avoir effectué une descente à la New York Public Library pour en retirer de dangereux albums pour enfants racontant l'expérience palestinienne, et protéger ainsi les petits New-Yorkais de l'« endoctrinement ». Sur Instagram, la diffusion d'images montrant la situation à Gaza est dénoncée à la modération comme « discours de haine ». La Palestine est la seule situation d'oppression du monde dans laquelle ce n'est pas l'oppression qui est considérée comme un scandale, mais sa dénonciation.

Dessin d'Amneh Abdul Ghaffar, Palestinien de quatorze ans, 1975 - The Palestinian Museum

Cette diabolisation a des conséquences très directes. Le 14 octobre, un petit garçon américano-palestinien de six ans a été tué de vingt-six coups de couteau par le propriétaire de l'appartement que ses parents louaient près de Chicago ; sa mère, blessée, a survécu. À Burlington, dans le Vermont, le 25 novembre au soir, un homme a tiré sur trois étudiants portant des keffiehs qui se rendaient à un dîner. L'un d'eux est resté paralysé.

Une alliance permettant de cibler les Palestiniens là-bas, les Arabes et les musulmans ici, en les nazifiant, en faisant d'eux le nouveau mal absolu

Parallèlement, en Europe et aux États-Unis, un ordre politique dystopique se met en place, ou se renforce. Au début des années 2000, au cours de la deuxième intifada, on commençait à voir se multiplier les accusations d'antisémitisme contre ceux qui défendaient les Palestiniens ; simultanément, l'antisémitisme de l'extrême droite blanche et chrétienne restait une menace prise au sérieux. Mais, dans le monde de l'après-7 octobre, la notion d'antisémitisme est en train d'être entièrement recodée.

Non seulement l'antisionisme est systématiquement assimilé à de l'antisémitisme, mais seul l'antisionisme est encore considéré comme de l'antisémitisme. Désormais – conformément à ce préjugé raciste attribuant un antisémitisme congénital aux Arabes qui, matraqué depuis vingt ans, s'est imposé dans l'opinion comme une évidence –, il ne peut y avoir de réel antisémitisme sans un élément « arabe ». N'importe quelle référence à la Palestine est considérée comme antisémite : en Allemagne, on prétend que « Free Palestine » serait « le nouveau “Heil Hitler” ». Ces derniers jours, une élue trumpiste – et, à ce titre, assurément bien placée pour donner des leçons de lutte contre l'antisémitisme – est parvenue à faire assimiler les références à l'intifada (« soulèvement ») dans les manifestations de soutien à la Palestine sur les campus américains à des « appels au génocide des juifs ».

En revanche, l'antisémitisme de l'extrême droite blanche occidentale, lui, est maintenant démonétisé, perçu comme inoffensif. On voit défiler contre l'antisémitisme un élu du Rassemblement national qui, dans sa jeunesse, chantait des hymnes au Zyklon B. Et quand le collectif de juifs de gauche Golem essaie de s'opposer à la présence de Marine Le Pen dans le cortège parisien, c'est lui qui est vu comme le fauteur de trouble. L'extrême droite manifeste avec des saluts nazis devant le Panthéon, mais on nous dit que le rassemblement s'est déroulé « sans incident » – ah, tout va bien, alors. « Pour moi, un parti d'extrême droite ne peut être appelé d'extrême droite que s'il est antijuif », déclare Serge Klarsfeld, ancien chasseur de nazis qui adoube le Rassemblement national [5].

Le soutien à un gouvernement aussi crûment colonialiste et raciste [6] que le gouvernement israélien accélère jusqu'au vertige l'extrême-droitisation déjà à l'œuvre dans beaucoup de pays occidentaux [7]. On communie dans la haine, dans la désignation des Arabes comme les nouveaux ennemis intérieurs prioritaires. Une amie me raconte avoir entendu une femme déclarer dans un lieu public, également à Paris, il y a deux semaines : « Israël fait le sale boulot pour tout le monde. » Le 15 novembre, le chercheur Peter Harling écrivait sur X-Twitter : « La façon dont on comprend Gaza dans mon entourage est assez simple. Les États-Unis et certaines parties de l'Europe tirent un trait sur les Arabes et les musulmans, y compris leurs propres citoyens, comme s'ils étaient tous des terroristes en puissance, comme s'ils n'avaient ni droits, ni histoire, ni cause, ni droits de vote, ni voix. »

Les discours ouvertement génocidaires se multiplient, et pas seulement au sommet de l'État israélien. « Finissez-les », clame un autocollant sur une voiture en Israël. Dans une interview radiophonique relayée par le Jerusalem Post, le chef du conseil d'une localité du nord du pays estime qu'il faudrait « faire en sorte que Gaza ressemble à Auschwitz ». « Israël, ils seront vivants, et ils vont vous tuer, ils vont vous exterminer ! », crie une cliente face à des manifestants menant une action d'appel au boycott dans un supermarché Carrefour à Paris. Et tous les mécanismes politiques qui devraient arrêter cette folie sont grippés.

Le 9 décembre à Cologne, hommage au poète et universitaire gazaoui Refaat Alareer, tué trois jours plus tôt dans une frappe ciblée avec son frère, l'un de ses fils, sa sœur, trois enfants de celle-ci et un voisin. (Photo : Ying Tang/ NurPhoto via Getty Images)

Pilier moral et politique de nos sociétés, l'héritage de la seconde guerre mondiale est bradé, mis à l'encan pour être transformé en une propagande grossière, voire grotesque, permettant de cibler les Palestiniens là-bas, les Arabes et les musulmans ici, en les nazifiant, en faisant d'eux le nouveau mal absolu, contre lequel on peut donc se déchaîner sans scrupules – contre lequel on a même le devoir de se déchaîner. Ainsi, non seulement on reproduit la déshumanisation, la désignation d'une population comme bouc émissaire (un processus dont les Allemands, en particulier, aux avant-postes de cette opération en Europe, devraient pourtant se rappeler la dangerosité), mais, en tronquant leur histoire, on prive aussi les sociétés occidentales de leurs dernières défenses immunitaires contre la menace de l'extrême droite.

Candice Breitz : « Le musée demande que j'établisse une équivalence entre l'Holocauste et l'attaque du 7 octobre. Autrement dit, il me demande de relativiser l'Holocauste »

Ce délire collectif produit des situations aberrantes, comme celle de l'artiste sud-africaine Candice Breitz, elle-même juive, dont un musée allemand a annulé une exposition en lui reprochant d'avoir signé un appel en faveur du boycott d'Israël (ce que, apparemment, elle n'a même pas fait). « Pour présenter mon travail, le musée demande que j'établisse une équivalence entre l'Holocauste et l'attaque du 7 octobre, témoigne-t-elle. Autrement dit, il me demande de relativiser l'Holocauste. Il faudrait pour cela que je trahisse ma compréhension fondamentale de la Shoah comme d'un événement historique unique. Faut-il vraiment que j'épilogue sur l'absurdité de voir des Allemands dicter à des juifs comment ils doivent réagir au massacre haineux d'autres juifs aux mains de terroristes [8] ? »

On attribue en général le jusqu'au-boutisme pro-israélien de l'Allemagne à son sentiment de culpabilité lié à la Shoah. Mais pour un autre artiste sud-africain, le photographe Adam Broomberg, dont presque toute la famille a été assassinée par les nazis, ce qui est à l'œuvre ici n'est pas la culpabilité : « C'est le désir d'avoir un pays blanc, chrétien, nationaliste [9]. » Candice Breitz souligne elle aussi que « les accusations creuses d'antisémitisme sont communément déployées pour réduire au silence, stigmatiser, marginaliser et déprogrammer non seulement les juifs progressistes, mais aussi les Palestiniens, les musulmans, les Arabes et tous ceux qui sont “autres” par rapport à l'Allemagne blanche ».

Aux États-Unis, l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac) prévoit de tout mettre en œuvre pour empêcher la réélection au Congrès, en 2024 [10], de la « Squad », c'est-à-dire cette poignée d'élues de l'aile gauche du Parti démocrate, essentiellement des femmes de couleur, qui, en 2021, s'étaient élevées contre les bombardements israéliens sur Gaza [11] : Alexandria Ocasio-Cortez [12], Ilhan Omar, Rashida Tlaib (qui est d'origine palestinienne), Ayanna Pressley…

Sliman Mansour, « Espoir », 1985

Avec cette légitimation définitive de l'extrême droite à la faveur des événements au Proche-Orient, toutes les minorités présentes dans les sociétés occidentales se retrouvent à découvert : Arabes, Noirs, musulmans, juifs rétifs à l'embrigadement guerrier et à l'assimilation désormais obligatoire entre judaïsme et sionisme [13] (mais, à terme, tous les juifs, n'en doutons pas) ; et, plus largement, toutes les catégories que l'extrême droite déteste : les minorités sexuelles, les féministes, les « woke »… En France, seuls quelques fragiles relais politiques et journalistiques résistent encore à la déferlante du racisme et de la fascisation. Nous sommes tout seuls, ou presque. Et il ne faut pas nier l'angoisse considérable que cela génère.

Tant qu'à faire, autant ne pas perdre de vue ce que nous voulons, même si – ou d'autant plus que – la situation semble désespérée. Avant tout, et de manière immédiate, on veut le cessez-le-feu à Gaza, la fin du calvaire pour ses habitants, la garantie de leur droit à vivre sur leur terre, le retour des otages. On veut aussi la fin de la colonisation et de l'occupation, causes premières de toutes les haines, de toutes les violences ; la liberté et l'égalité pour tous les peuples du Jourdain à la Méditerranée, la sécurité et la tranquillité pour les juifs et les musulmans de France et d'ailleurs, la disparition du terrorisme. Un jour, peut-être, de l'autre côté de ce cauchemar.


[1] Jeremy Scahill, « This Is Not a War Against Hamas », The Intercept, 11 décembre 2023.

[2] Florian Gouthière et Alexandre Horn, « Comment l'armée israélienne utilise l'intelligence artificielle pour bombarder Gaza », CheckNews, Libération, 2 décembre 2023.

[3] Ryan Grim, « Netanyahu's Goal for Gaza : “Thin” Population “to a Minimum” », The Intercept, 3 décembre 2023.

[4] Cédric Mathiot, Florian Gouthière et Jacques Pezet, « Israël, 7 octobre : un massacre et des mystifications », CheckNews, Libération, 11 décembre 2023.

[5] Olivier Faye, « Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis qui n'a plus peur du RN », Le Monde, 16 décembre 2023.

[6] Isaac Herzog, président d'Israël : « Cette guerre vise à sauver les valeurs de la civilisation occidentale. » Olivier Rafowicz, porte-parole francophone de l'armée israélienne : « Les Arabes comprennent la force ; nous utilisons le langage qu'ils comprennent. »

[7] Lire Alain Gresh et Sarra Grira, « Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël », Orient XXI, 19 décembre 2023.

[8] Philip Oltermann, « ‘A frenzy of judgement' : artist Candice Breitz on her German show being pulled over Gaza », The Guardian, 7 décembre 2023.

[9] Alexander Durie, « Beyond guilt : How pro-Palestine Jews are resisting Germany's 'McCarthyist' crackdown », The New Arab, 4 décembre 2023.

[10] Alexander Sammon, « The Squad Is About to Fight for Its Political Life », Slate, 15 novembre 2023 ; Alexis Buisson, « Aux États-Unis, le lobby pro-israélien se met en ordre de bataille pour 2024 », Mediapart, 17 décembre 2023.

[11] « “The Squad,” Part 3 : The Last Gaza War », The Intercept (podcast), 15 décembre 2023.

[12] Cf. Mathieu Magnaudeix, Génération Ocasio-Cortez. Les nouveaux activistes américains, La Découverte, Paris, 2020.

[13] Cf. Dominique Vidal, « Ces juifs partisans d'une vision universaliste », Orient XXI, 16 décembre 2023.

Merci à Guillaume Barou, Akram Belkaïd et Thomas Lemahieu.

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