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10.10.2026 à 09:29

« Les luttes écolo locales forment un mouvement social qui ignore son unité »

Juliette Piketty-Moine· Gabrielle Rey · Gaëlle Ronsin

Alors que l’autoroute A69 est quasi-terminée et que le backlash écolo n’en finit pas de s’aggraver, pas évident en ce moment de trouver de quoi espérer côté environnement. On a donc sauté sur le livre “Territoires en résistance”, qui rassemble des luttes victorieuses parfois méconnues et interroge les stratégies gagnantes. Entretien avec les autrices.

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Texte intégral (8893 mots)
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Derrière des luttes victorieuses emblématiques comme la Vannoise, Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes, on trouve une myriade de mobilisations d’ampleurs variées contre des projets tous plus nuisibles les uns que les autres. La socio-anthropologue Gaëlle Ronsin et les sociologues Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey se sont penchées sur quatre décennies de contestation de projets écocidaires par des habitant·es, des militant·es, des associations ou encore des élu·es. En partant des archives de la revue Silence, elles ont rassemblé des centaines d’exemples de collectifs en lutte partout en France hexagonale, et en ont tiré un livre : Territoires en résistance. Comment les collectifs locaux font capoter des projets écocidaires, paru en 2026 aux éditions Payot en collaboration avec Silence.

Entretien réalisé par Naïké Desquesnes et Emilie Letouzey.

Terrestres – Vous dites en introduction que l’idée initiale était de réhabiliter les petites victoires, les luttes environnementales contre « les aménagements ordinaires », moins flamboyantes et médiatiques que Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes. Pourquoi avoir cadré votre travail de cette manière ?

Gaëlle Ronsin – Ce livre est la continuité d’un projet commencé en 2020 pour recenser les victoires contre les projets d’aménagement. On a réalisé une base de données avec plus de 200 victoires, dont seulement quelques-unes étaient connues1. Mais plein d’autres luttes étaient restées dans l’ombre : notre objectif était de les mettre en lumière pour ajouter notre pierre à ce qui avait déjà été écrit sur le sujet. On voulait aussi expliciter ce qui relève de l’aménagement ordinaire, avec les projets de type carrière, incinérateurs, moins médiatisés aujourd’hui que les datacenters, qui n’existaient pas il y a 30 ans.

Juliette Piketty-Moine – Il y a en effet une prolifération de toutes petites carrières, sur lesquelles a travaillé l’historien Nelo Magalhães dans ses recherches sur le programme routier français. L’aménagement ordinaire, c’est aussi la multiplication des centres commerciaux en sortie de bourg, les « petits » contournements routiers, les poulaillers industriels, etc. Revenir sur ces aménagements permet de mettre à jour ses logiques souterraines qui, mises bout à bout, ont un impact immense sur l’emprise au sol, sur la biodiversité ou sur les émissions de CO2.

La rédaction de la revue Silence souhaitait réaliser un inventaire de ces victoires éparses – en 40 ans d’existence, la revue a vu passer dans ses colonnes quantité d’histoires de luttes, depuis une époque où il n’y avait pas Internet. Nous avons donc fouillé avec enthousiasme les archives de revues écolo de ces années-là, pour aller au-delà de ce que la presse nationale avait documenté : les gros programmes d’autoroutes, les centrales nucléaires, les grands barrages.

➤ Lire aussi | Arraser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)

Terrestres – Qu’apporte ce regard attentif aux plus petites échelles ?

Gabrielle Rey – Plutôt que les grands pôles urbains, souvent mis en lumière dans le militantisme écologiste, nous avons en effet regardé du côté des économies locales, dans les petites villes, dans les campagnes. Qui se mobilise, avec quels intérêts ? On a observé des alliances improbables, par exemple entre un éleveur du coin, un maire qui estime que s’opposer à tel projet est judicieux pour être réélu, un ingénieur qui transmet des informations car son éthique fait qu’il n’est pas d’accord avec le projet. Ça donne aussi à voir comment se rencontrent les groupes sociaux dans certaines localités.

Illustration de Yann Renault tirée de l’article “Stratégies et tactiques pour gagner : l’exemple d’un Surf Park” de François Verdet, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Juliette Piketty-Moine – À la différence des mouvements ouvriers, où de grosses organisations syndicales produisent leurs propres histoires et maintiennent vivante la mémoire des grèves, les luttes locales sont beaucoup moins connectées ou même recensées. Certes, des coordinations existent : les Soulèvements de la terre représentent aujourd’hui la coordination la plus importante en France, mais il existe aussi des coordinations plus sectorielles comme la Déroute des routes, qui fait suite à Stop Autoroute dans les années 2000, ou encore la coordination Eau Bien Commun, qui rassemble des collectifs mobilisés autour des enjeux liés à l’eau. Mais souvent, ces coordinations ne durent que quelques années, cinq ou dix ans, puis disparaissent. Alors, avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car, selon plusieurs auteurices, elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté délocalisé, décentralisé.

Avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté décentralisé.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – L’ouvrage propose douze chroniques de victoires, qui s’ancrent sur des terrains divers, des années 1970 à aujourd’hui. Si vous deviez nous en décrire une, quelle serait-elle ?

Gabrielle Rey – La lutte sur la montagne de Lure, située au nord de Marseille et classée réserve de biosphère. Cette lutte, qui se poursuit depuis 2017, est exemplaire de grandes multinationales qui se lancent dans les énergies renouvelables en installant des champs de panneaux photovoltaïques sur des pans entiers de forêts ou de montagnes. Sous prétexte de lutter contre les énergies fossiles et le changement climatique, on détruit des forêts entières : l’association Amilure chiffre à 190 ha la surface des centrales en construction ou en exploitation ; quant à celles encore en projet, elles visent 350 ha.

Ces parcs photovoltaïques, qui doivent alimenter en énergie Marseille, son port et ses datacenters, sont aussi le symbole d’un processus typique de prédation des espaces périphériques au profit de grandes centralités urbaines, avec des énergies renouvelables qui viennent s’ajouter aux énergies fossiles sans qu’il ne soit jamais question de réduire la consommation d’énergie. C’est le tour de magie des politiques de durabilité : au lieu de réduire les besoins, on crée de nouveaux marchés et on continue à détruire des territoires. Les photos sont très impressionnantes.

À Cruis, la ferme solaire a fait pousser quelque 29 000 panneaux photovoltaïques sur 17 hectares et malgré l’opposition des habitants de la montagne de Lure et le combat juridique des associations. Photographie ©ANB – Association nationale pour la biodiversité, issue de l’article de Laure Bolmont « “Lure est devenue un eldorado” : un nouveau projet photovoltaïque “fait monter une colère et une rage sans dimension” chez des habitants », France3 régions, 2024.

Le droit favorise aujourd’hui ces projets d’énergies renouvelables, qualifiés de très haute utilité publique, ce qui permet de passer outre les procédures de conservation, notamment les études d’impact. De grosses entreprises capitalistes sont ainsi aidées par l’État, représenté par un préfet enclin à signer ce qu’il faut.

À Lure, les habitant·es de ces montagnes ont d’abord tenté des actions juridiques. Mais comme cela ne suffisait pas pour arrêter les chantiers, certain·nes militant·es ont bloqué les machines, se sont fait molester par les milices privées de ces multinationales, et poursuivre ensuite pour infraction à la propriété privée. Des militantes se sont ainsi trouvées en garde à vue et ont écopé de très lourdes amendes.

La lutte de Lure est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite.

Gabrielle Rey

Dans le livre, la chronique est centrée sur l’entreprise canadienne Boralex, dont le chantier à Lure a été rétrospectivement jugé illégal, mais dont la centrale solaire continue de fonctionner. L’association qui lutte a dû lancer une procédure supplémentaire, toujours en cours. C’est une des choses qu’on met fortement en évidence : ce double standard de la justice prompte à réprimer pénalement des militantes, mais qui fait par contre traîner des procédures administratives qui n’aboutissent à aucune sanction véritable, en laissant toujours à l’entreprise la possibilité de déposer des recours.

Cette lutte est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite. Aujourd’hui cependant, des petits villages de part et d’autre de la montagne se sont mis en lien et se sont coordonnés, en établissant par exemple une carte qui répertorie tous les projets (voir la carte des projets photovoltaïques). Et d’autres batailles continuent : la mairie d’Ongles par exemple n’a pas renouvelé la promesse de bail à Engie Green qui comptait y installer 12,7 ha de panneaux solaires.

Gaëlle Ronsin – Pour ma part, je pense à une toute petite lutte contre un projet ordinaire de carrière dans un village de Haute-Saône, qui a duré deux ans à peine et qui avait tout juste fait l’objet d’un article dans L’Est républicain et d’un autre dans Bastamag – ce qui montre l’importance des médias indépendants pour relayer ces résistances.

Une entreprise locale de BTP voulait ouvrir une carrière de calcaire sur six hectares de forêt à 500 mètres des habitations du village, avec des risques importants de nuisances du fait de la poussière et des camions. C’est un viticulteur amateur qui a lancé l’alerte, un habitant plutôt aisé. Il en a parlé autour de lui, puis il y a eu une réunion publique. Au départ, il y avait très peu de gens – il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Une association a été créée, Pro Natura Jussey, nommée, à l’instar de plein d’autres, en référence à une localité et à la sauvegarde du cadre de vie. Ils ont affiché des pancartes puis organisé la première manif de l’histoire du village, qui a quand même réuni 80 personnes malgré un arrêté d’interdiction de manifester – lequel a été détourné pour faire une espèce de rassemblement statique avec des mises en scène. Puis ils ont récupéré le dossier d’aménagement, repéré des malfaçons, monté un contre-dossier, moyennant quoi l’enquête publique a été défavorable ! En l’espace de deux ans, le projet a été enterré. Ce qui n’est pas toujours le cas : une enquête défavorable ne permet pas toujours l’annulation.

Depuis lors, l’association s’attache à transmettre à d’autres l’expertise acquise durant la mobilisation, lorsqu’elle est contactée par des personnes en lutte contre des projets similaires. C’est une transmission informelle, qui fonctionne au bouche-à-oreille.

Il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – De mon côté, je pense à une lutte qui nous fait revenir 50 ans en arrière, au début des années 1970 : celle contre les boues rouges au large de la Corse, une pollution causée par les résidus de la fabrication de dioxyde de titane dans les usines de l’entreprise italienne Montedison (ndlr : voir le récit qu’en fait François Jarrige dans cet extrait de son livre Verts de rage).

Ce qui est très intéressant avec cette mobilisation est qu’il y a eu des alliances étonnantes entre des secteurs très différents : des pêcheurs empêchés de travailler par la pollution, des scientifiques, des lycéen·nes ou encore le mouvement autonomiste corse. Les liens entre luttes environnementales et mouvements autonomistes régionaux (breton, occitan, alsacien…) sont très forts à l’époque. C’est d’ailleurs suite à une action directe revendiquée par le mouvement autonomiste que l’usine polluante ferme définitivement. Un autre point intéressant est que cette lutte a donné lieu à tout un processus juridique qui a abouti à la reconnaissance du dommage environnemental, avec une obligation de réparation économique pour l’entreprise envers une municipalité. Même si c’était une somme ridicule au regard de la gravité de la pollution, ça a constitué un précédent.

Un dernier point notable est que cette pollution aujourd’hui inenvisageable dans des eaux européennes a en fait été délocalisée : à Gardanne dans les Bouches du Rhône, l’usine d’alumine qui rejetait aussi des boues rouges dans la Méditerranée a finalement, en 2022, déplacé ses activités les plus polluantes en Guinée.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

Terrestres – Parmi les luttes que vous listez, beaucoup concernent des projets parfois très réduits, ne concernant parfois qu’une seule commune. Vous parlez d’ailleurs de « petits projets inutiles et imposés : PPII » (en référence aux Grands projets inutiles et imposés). Est-ce que ce n’est pas une échelle difficile à appréhender, aussi bien en tant qu’habitant qu’en tant que sociologue, avec un risque que des projets ou des luttes passent sous les radars ?

Juliette Piketty-Moine – C’est à double tranchant : effectivement il y a une échelle où les réseaux militants ne sont pas forcément au courant, ça va par exemple passer sous les radars de France Nature Environnement ou de la LPO. Mais en même temps, ce sont des projets sur lesquels des habitant·es qui se mobilisent peuvent avoir une prise, et le pouvoir de l’empêcher. Pour l’A69, l’énergie militante colossale qui a été investie – avec d’énormes manifestations, une lutte juridique victorieuse, de la désobéissance civile avec les écureuils ou encore des actions plus directes contre des engins de chantiers – n’a pas eu raison du projet, parce qu’on est sur des rapports de force gouvernementaux qui se décident à une échelle très haute. Sur des petits projets, il y a quand même davantage de possibilités pour les habitant·es qui voient venir un projet d’aboutir à une victoire.

Gabrielle Rey – C’est en effet une échelle à hauteur d’hommes et de femmes, qui se tiennent généralement au courant de ce qui se passe dans leur commune. Dans le cas de la carrière en Haute-Saône, c’est en se promenant que le viticulteur avait croisé des ouvriers du chantier, qui lui avaient parlé du projet de carrière. Cette échelle permet des rencontres improbables, entre des gens qui arrivent avec une conscience écologique, d’autres qui ont d’autres préoccupations, et qui se rejoignent sur le fait qu’ils n’ont pas envie, par exemple, d’avoir un incinérateur à côté qui va augmenter leurs probabilités d’avoir des cancers.

➤ Lire aussi | Du remembrement au désenclavement : aux racines de l’autoroute A69・Geneviève Azam (2024)

Gaëlle Ronsin – J’ai discuté avec un collectif en Isère dont une personne est engagée contre la construction d’un entrepôt de stockage de matériaux agricoles, notamment des engrais, prévu pour être construit à proximité des sources d’eau potable du village. La mobilisation a pris mais les militant·es ne voulaient pas la médiatiser, notamment parce que des gens de sensibilité plutôt gauche écolo ont réussi à faire alliance avec des personnes qui votent plutôt conservateur et même extrême-droite. Si cette lutte se retrouvait sur les médias de gauche de type Reporterre, ça aurait pu desservir cette fragile construction politique.

Gabrielle Rey – Ce qui nous a frappé sur les moyens d’action locale, c’est que les séquences électorales sont des occasions de faire basculer des rapports de force. Des habitant·es arrivent ainsi à mettre à l’agenda un projet dont les politiques locaux ne se préoccupaient pas trop et un·e candidat·e concurrent·e au maire en place va alors s’emparer de ce sujet. C’est ce qu’on a vu à Verneuil-sur-Seine, dans les Yvelines, où un candidat macroniste pas spécialement versé dans l’écologie s’est emparé d’un projet de marina sur la Seine pour faire concurrence au maire LR sortant – et effectivement, il a fait annuler ce projet de marina.

Gaëlle Ronsin – D’un autre côté, l’échelle locale, c’est aussi de grosses engueulades entre « pro » et « anti », qui peuvent être vraiment très dures à vivre quand on partage un village et des activités, et ainsi créer des formes de fractures dans la vie locale. On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

Gaëlle Ronsin
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre partie sur « la résistance s’organise » vous dépliez un ensemble de « stratégies gagnantes ». Vous parlez de l’importance de « cumuler les actions ». Les militant·es combinent recours aux procédures juridiques, contre-expertises, campagnes d’information et médiatisation avec des opérations plus subversives comme l’occupation de sites menacés. L’action directe de type sabotage y est peu présente. Pourquoi ce choix ?

Gaëlle Ronsin – Certes, le sabotage attire l’attention et on adore voir des images de bulldozers qui brûlent, mais sur les 300 luttes qu’on a regardées, ça reste assez minoritaire. Car pour que cette stratégie soit choisie, il faut que ce soit des conjonctions de force particulières. Il y a une lutte que j’adore, c’est celle du village de Fumel dans le Lot et Garonne, où un groupe – les CLASH (Chômeurs libres, actifs, solidaires et heureux) – ont saboté un incinérateur très polluant. C’est un vrai sabotage, mais qui s’est produit dans un contexte de forte politisation préalable des personnes engagées dans la lutte. C’est loin d’être le cas tout le temps.

Juliette Piketty-Moine – Dans notre base de données, le sabotage concerne moins d’une victoire sur 10 et l’occupation des lieux type ZAD se retrouve dans un cas sur 5. Mais ça ne veut pas dire que l’imaginaire de l’action directe ne joue pas de rôle dans les victoires, car cela peut inquiéter et faire peur aux aménageurs. Dans le cas du projet d’autoroute A45 entre Lyon et Saint-Etienne, qui devait traverser les collines des Monts du lyonnais, le fait que des autonomes stéphanois se soient impliqués avec les agriculteurs locaux et brandissent la menace d’une occupation sur le mode « on va faire un autre Notre-Dame-des-Landes », a joué dans le rapport de force (même si au final il n’y a pas eu occupation). Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – Parmi les stratégies de lutte qui ont l’air d’être particulièrement efficaces, il y a la création de coalitions ou de coordinations, qui rassemblent plusieurs associations pour mettre leurs forces en commun. Si bien que l’on se dit en vous lisant que la création ou le renforcement de ces réseaux, souvent thématiques – sur l’eau, le numérique, les mines, l’agro-industrie… – apparaît comme une nécessité, ou en tout cas une priorité. Qu’en est-il ?

Juliette Piketty-Moine – Mettre beaucoup d’énergie pour créer des coordinations nationales thématiques, c’est aussi mettre moins d’énergie pour s’ancrer localement. J’ai l’impression que les deux sont vraiment nécessaires. Par exemple, la grosse coordination qui a permis dans les années 1980 d’empêcher l’enfouissement de déchets nucléaires dans plein de coins de France, notamment dans le Centre-Val de Loire, c’est une coordination qui permettait de se transmettre les savoirs juridiques, les compétences techniques, mais aussi d’avoir des mobilisations très massives. C’était extrêmement efficace. D’un autre côté, localement, les luttes sont facilement délégitimées s’il n’y a que des militant·es qui viennent de très loin aux manifestations parce qu’il y a une grosse coordination qui fonctionne. J’ai l’impression que les mobilisations sont aussi puissantes quand on réussit à avoir une masse critique localement, sans forcément une coordination nationale derrière.

Gabrielle Rey – On a croisé pas mal de coalitions autour de thématiques de luttes, comme les routes ou les mines. C’est intéressant et c’est même nécessaire quand il faut faire de la transmission de connaissances juridiques ou techniques – pour les mines par exemple, cela peut éviter à un nouveau groupe de se coltiner le code minier alors que deux ans plus tôt, un autre groupe ailleurs en France a fait un gros travail là-dessus.

Dans le cas des autoroutes ou du nucléaire, la coordination est nécessaire parce que ce sont des plans globaux et qu’il est vital d’avoir une vue d’ensemble : le gouvernement peut reculer sur un endroit, mais va essayer d’implanter son projet ailleurs, donc il faut être réactif et poursuivre la lutte à d’autres endroits.

Mais cela demande énormément d’énergie militante et de temps, ce qui explique peut-être leur côté éphémère. Les coalitions constituent en tout cas une manne de savoir précieux. C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

Gabrielle Rey
“Recette pour une victoire” : illustration d’Elise Gautier, textes et idées de Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey, issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre livre, vous décrivez l’importance du recours juridique dans les luttes, notamment avec l’appui de structures comme France Nature Environnement. Qu’en est-il aujourd’hui, alors que, comme vous l’écrivez, la puissance publique est incapable de défendre ses propres lois sur la protection de l’environnement, et qu’on assiste à une déconstruction inédite surtout ces dernières années du code de l’environnement ?

Gaëlle Ronsin – Il est rare qu’une mobilisation n’envisage pas de recourir à la lutte juridique à un moment. Le recours juridique sert à gagner du temps pour organiser la mobilisation ou pour ralentir l’aménagement. J’ai par exemple entendu ce week-end que le chantier d’un datacenter près de Valence a été stoppé car – pour une fois – il y a un référé suspensif : les travaux ne commencent pas malgré le fait qu’il y aura un appel. Mais la voie juridique peut aussi être une stratégie pour les aménageurs, qui peuvent tirer profit des délais de la justice et miser sur un essoufflement de la mobilisation, qui doit en outre assumer des frais parfois importants.

Du côté de France Nature Environnement (FNE), on était plutôt sur une dynamique d’expansion de l’organisation depuis les années 2000, avec une stratégie de soutien des luttes locales et d’embauche de juristes dans les branches régionales de la fédération. Toutefois, depuis deux ans, leurs subventions sont peu à peu coupées, ce qui réduit leurs moyens d’action.

Par ailleurs, il y a toujours des ambivalences sur le recours au droit en fonction des tendances politiques des personnes engagées : certaines vont être enclines à privilégier la voie juridique alors que d’autres ont des relations beaucoup plus distantes avec l’État et les institutions.

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Gabrielle Rey – Le droit est un terrain de lutte comme un autre, il y a des avancées et des reculs. Récemment, le tribunal de Dijon a permis à un maire de s’opposer à un méga-poulailler en raison des volumes d’eau qu’il exigerait, en contradiction avec le changement climatique et le contexte de sécheresses récurrentes. Cela fait donc une jurisprudence où le contexte climatique permet de faire aboutir une lutte.

Juliette Piketty-Moine – Rappelons que, pour l’essentiel, ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. La FRAPNA, qui est la grosse association naturaliste en Rhône-Alpes, est issue des mobilisations contre l’assèchement des marais de la Dombes dans les années 1970 ; dans le Nord, une autre fédération luttait contre la disparition des dunes sur le littoral. FNE fédère des associations issues des mobilisations des années 1970 – bien qu’elle soit aujourd’hui perçue comme éloignée des luttes par des militants plus contestataires. C’est grâce à ces mobilisations que la législation sur l’environnement a été arrachée, petit à petit : l’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. L’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Juliette Piketty-Moine
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Vous consacrez la dernière partie de votre ouvrage à l’« après victoire ». Racontez-nous ce que cela transforme sur un territoire, entre les gens, ou même à l’échelle de la société.

Juliette Piketty-Moine – Il nous a semblé important d’observer l’après-victoire : il se passe parfois des choses vraiment intéressantes. On raconte le cas d’une lutte contre des déforestations dans le Morvan. Suite à la victoire, tout un écosystème s’est créé : sur place avec un café associatif, qui est encore aujourd’hui un lieu de rencontre militant important, et à l’échelle nationale, un réseau pour les alternatives forestières (RAF) qui consiste à acheter en collectif des parcelles de forêt pour les soustraire à la voracité de la sylviculture industrielle. On voit ici comment une lutte locale peut avoir un effet sur l’ensemble du territoire.

On a aussi essayé de repérer les conséquences sur le plan législatif ou sur celui des politiques générales. Par exemple, dans le domaine de la gestion des rivières, les grands barrages structurants sur fleuves comme on en faisait beaucoup jusque dans les années 1990 ne seraient plus possibles aujourd’hui. C’est sans doute lié aux mobilisations de SOS Loire Vivante qui ont empêché la construction de barrages mais qui ont aussi obtenu d’en démanteler : les militant·es ont participé à l’instauration d’un nouveau paradigme sur la gestion des cours d’eau. Cependant il est difficile de déterminer ce qui est dû à des luttes, et ce qui est dû à d’autres facteurs.

Quant à l’entreprise Center Parcs, qui a dû renoncer à plusieurs projets suite à des luttes victorieuses comme celle de Roybon en Isère, elle a officialisé le fait qu’elle abandonne la construction de Center Parcs en France car les mobilisations y sont trop importantes.

Gabrielle Rey – Il y beaucoup d’aspects positifs dans les luttes locales : de nombreuses personnes sont enthousiasmées par le fait d’avoir réussi, et constituent une manne militante qui se mobilisera volontiers dans d’autres luttes. Ainsi, une victoire peut créer d’autres victoires, au niveau local comme au niveau national. Mais une dimension plus ambivalente est que si la mobilisation a permis de rallier des gens aux motivations différentes, l’après-victoire voit parfois l’éclatement de ces collectifs et l’irruption de dissensions qui s’étaient tues face à l’ennemi commun.

À Neuvy-Bouin, dans les Deux-Sèvres, l’Andra voulait enterrer des déchets nucléaires dans le granit. Lors de l’“opération Obélix”, en août 1987, 700 militant·es ont déposé 50 tonnes de granit devant leurs bureaux. Photographie issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Gaëlle Ronsin – On constate que certaines victoires ont lieu dans des endroits où il y avait déjà eu des succès : les collectifs veillent sur les lieux et restent réactifs pour se mobiliser contre un projet si besoin, même 10 ou 20 ans après. Et il y a de quoi rester vigilant : un exemple médiatisé depuis cet été est le projet de centre de rétention administrative à côté de Nantes prévu sur des terres compensées sur celles qui ont été préservées à Notre-Dame-des Landes. Pour les personnes qui sont engagées contre le projet d’aéroport, il doit être affligeant de constater que le bocage qu’elles ont réussi à sauvegarder va être considéré comme une compensation pour les politiques ignobles d’enfermement des personnes exilées.

Juliette Piketty-Moine – Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important, ce sont les années dont elles se rappellent avec beaucoup de joie et d’enthousiasme – et de fatigue aussi. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – On a un sentiment très ambivalent en vous lisant : il y a plein d’exemples de luttes victorieuses, et pourtant vous le dites : « les victoires sont numériquement faibles ». Vous qui avez quelques statistiques et un regard panoramique sur plusieurs décennies de luttes, est-ce vous diriez qu’il est plus difficile de lutter aujourd’hui ? Aussi, qu’en est-il du nucléaire ?

Juliette Piketty-Moine – Il est quasiment impossible de donner un pourcentage de luttes gagnées. Déjà parce qu’il est difficile de déterminer quand est-ce qu’une lutte commence : est-ce que c’est quand il y a trois voisins qui se mettent ensemble autour d’un café à se dire « bon, il faut qu’on fasse quelque chose », qui vont publier des messages sur Facebook – et parfois ça s’arrête là ? Mais il est certain que c’est numériquement faible : Bruno Charlier, qui avait fait un travail de recension de toutes les mobilisations entre 1974 et 1994 à partir de la revue Combat nature (revue des associations écologiques et de défense de l’environnement), en avait dénombré 1619 : parmi les luttes débutées à cette période nous avons recensé 114 victoires. Les deux chiffres sont sans doute largement sous-estimés mais on peut penser que moins d’une lutte sur 10 parvient à empêcher l’aménagement écocidaire.

Ensuite sur les évolutions, il est dur de trancher : il est très différent de s’opposer à une carrière dans les années 1970 et à l’époque actuelle, où il existe un droit de l’environnement et des zones Natura 2000. Mais une évolution vraiment majeure, apparue dans les 15 dernières années, est le fait que beaucoup de projets écocidaires sont désormais menés au nom de l’environnement. Un exemple est celui de la montagne de Lure dont parlait Gabrielle, et de l’ensemble des projets d’énergie renouvelable industriels. Un autre exemple est celui des centres commerciaux « verts » avec des plantations d’arbustes, des magasins bio et des bancs en bois, représentatifs d’un greenwashing aujourd’hui quasi-systématique sur les projets. C’est une difficulté supplémentaire pour les mobilisations, qui exige beaucoup d’énergie pour expliquer que ce qui se fait au nom du climat détruit en fait l’environnement proche.

Manifestation antinucléaire à Colmar le 3 octobre 2009. Wikimedia.

Gaëlle Ronsin – Les luttes actuelles sont issues de décennies durant lesquelles les stratégies n’ont pas beaucoup changé. Si ce n’est peut-être qu’on est aujourd’hui bien plus sensibles à la question des inégalités environnementales : pourquoi choisit-on d’implanter un incinérateur à Firminy (Loire) dans une région pauvre et polluée, qui reçoit déjà les déchets du département ? Idem pour les projets de renouveau minier, par exemple avec le lithium pour les batteries : on n’en veut pas ici, mais on n’en veut pas non plus ailleurs. Il faut des formes d’égalité entre les territoires en métropole et à l’international.

Quant au nucléaire, ce sont en effet des luttes particulières : s’attaquer au nucléaire, c’est s’attaquer directement à l’État central au plus haut niveau. Dans beaucoup de projets, on a par exemple un petit acteur local du BTP, puis le maire qui est ami avec untel, puis la préfecture, ainsi que divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Dans beaucoup de projets, on a les divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – Pour autant, par rapport aux projections du plan Messmer (de développement du parc nucléaire français) dans les années 1970, on voit que les luttes ont permis d’empêcher ou de ralentir la construction de nombreuses centrales nucléaires : car ça aurait pu être encore pire ! Ce n’est pas pour rien que Plogoff fait partie des mobilisations qui restent le plus dans la mémoire collective. Ou la lutte contre Superphénix, qui a d’abord perdu puisque le réacteur a été construit, mais qui a perduré jusqu’à ce que la fermeture soit annoncée en 1997 – 23 ans après les premières manifs ! – par le gouvernement, en vertu d’un accord obtenu par le parti des Verts. Mais si la lutte antinucléaire, qui a été très forte, s’est effacée, c’est aussi parce qu’on a passé plusieurs décennies sans construire de nouvelles centrales.

Gabrielle Rey – Est-ce plus dur de lutter aujourd’hui ? On peut se dire qu’il y a une conscience politique écolo, que les motifs de mobilisation pour l’écologie sont clairs et reconnus. L’écologie n’est plus un truc d’utopistes alternatifs, c’est devenu quelque chose qui touche les gens dans leur quotidien, et qui peut être une source de mobilisation. Mais c’est aussi devenu un rapport de force : on voit bien l’acharnement que met le gouvernement actuel pour surveiller et réprimer les militant·es ou détricoter le droit de l’environnement.

On sait que les changements électoraux sont décisifs : en 1981, la victoire de Mitterrand avait conduit à l’abandon de projets de centrales ou de barrages. Avec les présidentielles de 2027, ça peut basculer dans un sens ou dans l’autre : si un gouvernement de gauche est élu, il y aura sans doute des annulations de projets, les luttes seront facilitées. Si un gouvernement de droite ou d’extrême-droite se fait élire, on aura davantage de freins et d’obstacles. Mais on luttera quoiqu’il arrive !

➤ Lire aussi | Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse・François Jarrige (2026)


Image principale : photographie d’Adrien, tirée de l’entretien « Contre l’A45 : souvenirs, amitiés et carnaval » par Gaëlle Ronsin, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

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07.10.2026 à 13:29

L’écosyndicalisme : quand travailleur·euses et habitant·es font la révolution ensemble

Alexis Cukier

Comment redéfinir les besoins et le travail à l’intérieur des limites écologiques ? Le philosophe Alexis Cukier raconte les alliances passées et récentes entre collectifs syndicaux, habitant·es et écologistes. De la lutte à l’usine de Campi Bisenzio en Italie au mouvement pour des forêts vivantes en France, tour d’horizon des “utopies écologistes du travail”.

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Texte intégral (11060 mots)
Temps de lecture : 23 minutes

Un ensemble de recherches récentes met en avant le rôle des travailleur·euses et des syndicats dans les luttes écologistes en Europe. À ce sujet, les débats académiques se sont surtout organisés autour du concept d’environnementalisme ouvrier, terme développé dans le cadre de l’histoire environnementale du travail notamment par Stefania Barca et Emanuele Leonardi1 et en France par Renaud Bécot pour désigner « l’ensemble des revendications et des actions environnementales qui dérivent de l’expérience du travail ou de l’appartenance subjective à une communauté ouvrière2 ». Ce texte discute ces travaux à partir d’un concept central dans mes recherches et mon engagement militant : l’écosyndicalisme3.

Je désigne ainsi la pratique et la stratégie d’alliance entre collectifs syndicaux, habitants et écologistes autour de luttes communes permettant de redéfinir conjointement les besoins sociaux et le travail productif et reproductif4 qui doit y répondre. Il s’agit de dépasser certaines limites de l’environnementalisme ouvrier, centré sur les seul·es travailleur·euses sans prendre en compte centralement l’apport des habitant·es et militant·es écologistes : focalisation sur les pollutions industrielles au détriment du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité ; perméabilité à une conception fantasmée de la classe ouvrière comme homogène et nécessairement porteuse de solutions écologiques ; difficulté à saisir les manières dont peuvent s’articuler concrètement les points de vue des habitant·es sur les besoins, des écologistes sur la préservation des vivants et des écosystèmes et des travailleur·euses sur les possibilités productives et reproductives. L’analyse de l’écosyndicalisme comme pratique mets la focale sur le travail militant de composition qui rend possible l’élaboration commune par les syndicalistes, habitant·es et écologistes, de mobilisations, contre-expertises et contre-projets, comme cela a été le cas dans la lutte des ouvriers de la raffinerie de TotalEnergie Grandpuits. Militant·es de la CGT et d’organisations environnementales se sont alors mobilisé·es contre le « greenwashing de la casse sociale » du projet de Plateforme Zéro Pétrole et ont amorcé une contre-proposition industrielle.

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Le concept d’écosyndicalisme permet également de souligner la participation des travailleur·euses au sein de luttes écologistes, qui sont souvent présent·es mais pas les plus immédiatement visibles, comme dans les luttes récentes, qui ont conduit à des victoires importantes, contre les mégabassines du Poitou et contre le projet d’entrepôts Green Dock au port d’Aubervilliers. Dans certains cas, ces pratiques écosyndicalistes peuvent conduire à ce que j’appelle des utopies écologistes du travail, qui préfigurent un avenir dans lequel besoins, production, reproduction sociale et soin des écosystèmes ne seraient plus en contradiction, comme dans les luttes dont il sera question plus en détail dans ce texte : celle du collectif ex-GKN – ces travailleur·euses de l’usine automobile de Campi Bisenzio en Italie qui, en réaction à leur licenciement, ont occupé leur usine, fait alliance avec des militant·es écologistes et développé un projet alternatif de construction de vélo-cargos et de panneaux photovoltaïques ; et celle des syndicats de travailleurs forestier de l’ONF, alliés à des organisations environnementales de défense de la forêt pour opposer leur projet de sylviculture irrégulière à l’extractivisme et au productivisme imposés par l’État.

(c) Caroline Cieslik, Naviguer en oiseau, Stop Green Dock, mai 2024. Image produite dans le cadre de la commande photographique nationale « Regards du Grand Paris – Année 8 », des Ateliers Médicis et du Centre national des arts plastiques.

Mais je propose aussi de considérer l’écosyndicalisme comme une stratégie, qui permet d’en finir à la fois avec le mépris du travail, qu’il soit productif et reproductif – et en particulier au sein des activités reproductives le travail de subsistance5 et le travail militant – à l’œuvre dans les idéologies technosolutionnistes et les propositions bureaucratiques de transition énergétique et de planification écologique « par en haut » (fétichisme de l’État) et dans les idéologies ouvriéristes et le fantasme d’une « écologie prolétarienne6 » présentant une classe ouvrière enfin unifiée comme seule détentrice des solutions pour atténuer les catastrophes (fétichisme de la classe). Il s’agit plutôt de faire du problème stratégique de la construction des « convergences entre luttes du travail et luttes de la communauté7 » le cœur d’une écologie révolutionnaire aujourd’hui, et une méthode pour avancer vers une décroissance écosocialiste8 fondée sur la conquête de droits démocratiques, depuis les échelles locales jusqu’à l’échelle internationale, pour les travailleur·euses et les habitant·es9.

Faire du problème stratégique de la construction des « convergences entre luttes du travail et luttes de la communauté » le cœur d’une écologie révolutionnaire aujourd’hui.

Environnementalisme ouvrier et écosyndicalisme

Le concept de working-class environmentalism a été développé en premier lieu par Stefania Barca, pionnière de l’histoire environnementale en Europe. Son parcours l’ a conduit à étudier les rapports entre développement industriel et transformation des écosystèmes dans le Sud de l’Italie avant de se pencher sur la manière dont les syndicats s’emparent des questions écologiques contemporaines et enfin vers une théorie écosocialiste et écoféministe plus globale de « l’écologie du travail dans l’ère contemporaine, incluant le vulnérabilité des travailleur·euses à la dégradation de la Terre, leur agentivité pour résister à l’extraction, la consommation et le gaspillage de la nature non-humaine, et leurs capacités de soin de la nature et de production de la vie10 ». Dans son analyse, l’environnementalisme ouvrier – traduit parfois par écologie de la classe ouvrière, qui peut renvoyer aux initiatives environnementales des ouvrier·es et syndicats comme à la question plus large du type d’approche de l’écologie qu’on trouve dans les communautés ouvrières – s’ancre dans la conscience des dommages environnementaux et sociaux causés par l’industrialisation à partir du 19e siècle11, et plus particulièrement au 20e siècle avec les mobilisations des années 1960-70 autour de la question des pollutions industrielles. Dans un article pionnier de 2015, Barca le définit ainsi :

En parlant d’écologie de la classe ouvrière, je fais référence aux luttes quotidiennes menées par les travailleurs situés au bas de l’échelle dans l’agriculture, l’industrie et le secteur des services, individuellement et collectivement, afin de défendre l’intégrité et la sécurité de leur environnement de travail et de l’environnement de leurs familles et leurs communautés. […]

Les luttes environnementales de la classe ouvrière n’ont pas comme objectif principal la protection de la nature en tant que telle, ou des autres espèces vivantes en soi, parce qu’elles se concentrent généralement sur des questions de « classe » et de « genre », c’est-à-dire sur la défense des conditions de vie de la classe ouvrière. Néanmoins, elles peuvent et doivent être définies comme des luttes environnementales, car elles sont l’expression d’un type d’écologie alternatif à celui de la classe moyenne et des réglementations nationales et internationales.12

La particularité des analyses de Barca est d’insister sur l’inclusion du travail reproductif, et en particulier du travail de subsistance et de care, dans l’environnementalisme ouvrier, en soulignant que « les ‘forces de reproduction’ se sont opposées aux dégradations environnementales au moyen d’un travail constant de protection, de maintenance et de régénération des conditions de la reproduction13 ». Cette perspective permet de mettre en relief le fait que, dans certains cas, des ouvrier·es ou membres de la classe ouvrière peuvent s’opposer au consensus productiviste et au chantage à l’emploi en faisant primer les enjeux de reproduction et d’écologie sur les objectifs de la production capitaliste.

C’est ce que montre par exemple les luttes des années 2000-2010 autour des pollutions (notamment de dioxyde d’azote, de soufre et de benzène) et des atteintes à la santé (hausse de la mortalité précoce et de l’incidence du cancer) générées par l’usine sidérurgique ILVA dans la ville de Tarento au Sud de l’Italie, analysée en terme d’environnementalisme ouvrier par Stefania Barca et Emanuele Leonardi. Dans cette zone sacrifiée pour la production d’acier, le récit masculiniste du sacrifice des travailleurs pour le bien de leurs familles a été ébranlé par des mobilisations sociales pour la santé, la qualité de vie et l’amélioration des conditions de la reproduction sociale, portées d’abord par des femmes de la classe ouvrière (collectif Donne per Tarento) qui ont cherché à sensibiliser la communauté à la pollution dans leur ville. Cela a conduit certain·es syndicalistes, regroupés dans des syndicats sociaux – incluant des militant·es et résident·es ne travaillant pas dans le secteur de l’acier – et des syndicats de base – en désaccord avec les grandes organisations syndicales présents dans ILVA – à développer « une politique de remise en cause du chantage à l’emploi en faisant le lien entre la justice environnementale et le militantisme syndical et en recommandant une unité de la classe ouvrière autour d’une primauté de la reproduction14 ». Barca et Leonardi insistent ainsi sur le processus d’élargissement de la subjectivité de la classe ouvrière permettant d’intégrer dans la mobilisation autour des dégâts environnementaux générés par le travail des chômeur·ses, résident·es de quartiers particulièrement touchés, étudiant·es et membres de la société civile engagée (par exemple des médecins et universitaires), et contribuant à l’articulation entre conscience écologique, contestation du chantage à l’emploi et remise en cause des divisions sexuelles et coloniales du travail.

➤ Lire aussi | Du pain et des roses : une contre-histoire écologique du socialisme・Thomas Coutrot (2019)

En France, ce sont principalement les travaux de l’historien de l’environnement Renaud Bécot15 qui ont contribué à l’avancée des recherches sur les rapports entre syndicalisme et écologie. Dans sa thèse, Bécot montre notamment, de manière très précise et détaillée, que le mouvement d’appropriation des questions écologiques par les syndicats dans l’après-guerre passe par un processus de décloisonnement de l’action syndicale depuis l’usine vers le territoire. Ainsi par exemple, l’explosion le 4 janvier 1966 de la raffinerie de Feyzin dans la Vallée de la Chimie près de Lyon, qui fait 18 morts et 84 blessés suite à une fuite de propane entraînant un incendie, d’un côté « précipite une réforme de l’action administrative dans la régulation des risques industriels et contribue à nourrir une réflexion sur l’adaptation du droit du travail » mais de l’autre signe le début « d’une phase de lente transformation des pratiques syndicales »16.

Le mouvement d’appropriation des questions écologiques par les syndicats dans l’après-guerre passe par un processus de décloisonnement de l’action syndicale depuis l’usine vers le territoire.

L’auteur mentionne ainsi une circulaire de l’UD-CFDT du Rhône de janvier 1966 affirmant que la mobilisation syndicale doit porter sur « les problèmes de sécurité dans l’entreprise et pour la population, particulièrement dans la zone d’industries chimiques17 ». Quelques années plus tard, en 1976, un déversement d’acroléine dans le Rhône provenant de l’usine Pechiney Ugine-Kuhlmann (PCUK) de Pierre-Benite, qui tue des centaines de milliers de poissons, suivie par une explosion dans un atelier de la même usine, ouvrent une intense activité syndicale « visant à lier protection des salariés dans l’usine et protection de l’environnement18 ». Comme le résume Renaud Bécot, corrélativement aux réflexions, discours et revendications qui englobent désormais le territoire au-delà de l’usine, « [l]es pratiques syndicales se transforment donc et des structures originales s’inventent pour agir face aux débordements industriels19 ». Pour faire face à la mise en place de stratégies patronales plus systématiques pour invisibiliser les pollutions et minimiser les risques de dégâts industriels, il s’agit désormais aussi de mener des batailles de contre-expertise, comme dans le cas de la lutte pour l’interdiction de l’amiante ou la reconnaissance des cancers professionnels20, et concernant tous les enjeux (comme le nucléaire dès les années 1970 ou les pesticides dans les années 2000) qui associent santé au travail et santé environnementale21.

Mobilisation contre le plan de reconversion de la raffinerie de Grandpuits, le 7 janvier 2022. – © Basile Mesré-Barjon (Reporterre)

Où en est l’environnementaliste ouvrier aujourd’hui ? En France, une nouvelle génération de chercheur·es en sociologie enquête sur les formes contemporaines du syndicalisme écologique22. Ces travaux examinent notamment les nouvelles formes que prennent les tensions entre luttes d’une part pour les salaires et d’autre part pour la santé et le soin des écosystèmes, plus largement l’ensemble des facteurs sociaux et (géo-)politiques qui « fragmentent la classe ouvrière » et « entretiennent les divisions entre syndicalisme et environnementalisme des communautés habitantes23 » et les exemples de « convergence entre les luttes sur le lieu de travail et dans la communauté au moyen de l’élaboration de plateformes communes orientées vers la rupture avec le ‘chantage à l’emploi’ »24. Ce sont précisément les conditions concrètes pour résoudre ce que Lorenzo Feltrin appelle « le problème de la convergence » que le concept d’écosyndicalisme propose d’éclairer.

C’est ce que je vais à présent développer à partir de deux exemples d’alliances écosyndicalistes en cours, autour de la lutte du collectif ex-GKN dans le secteur automobile – qui permet de questionner les réquisits de l’autodéfense face au chantage à l’emploi qui renvoie à la dépendance au marché du travail et des capitaux – et de la lutte des syndicats Snupfen Solidaires et CGT Forêts de l’Office Nationale des Forêts (ONF) dans le secteur du travail forestier – qui permet d’envisager la question de l’articulation entre anthropocentrisme de l’environnementalisme ouvrier et prise en compte de la valeur intrinsèque de la nature.

Pratiques et utopies écosyndicalistes dans les luttes du collectif ex-GKN et de l’ONF

L’écosyndicalisme se caractérise donc par l’alliance autour d’enquêtes et de luttes entre travailleur·euses, syndicalistes, habitant·es et militant·es écologistes permettant de redéfinir les besoins et le travail en les réinscrivant dans les cycles de reproduction des vivants et des écosystèmes. Il n’est pas la conséquence d’une prise de conscience écologiste préalable par les travailleurs·euses, mais de divers chemins qui conduisent à l’écologie depuis l’expérience du travail vivant25 : épreuves de désastres industriels ou climatiques ou de la détérioration de la santé, découverte des attachements à des vivants ou écosystèmes en voie de disparition, confrontation du travail réel face aux prescriptions environnementales bureaucratiques, refus du chantage patronal « l’emploi ou le climat ». Parmi ces chemins, certains partent de luttes pour parvenir, grâce à une construction écosyndicaliste, à ce que j’appelle des utopies écologistes du travail, c’est-à-dire des projets alternatifs à ceux des directions capitalistes écocidaires. Voilà ce qu’il nous faudra faire, nous montrent-elles sur le terrain, dans les prochaines décennies et pour les prochaines générations, afin d’atténuer les catastrophes et contribuer à la restauration d’écosystèmes vivables pour les humains et les non-humains.

Commençons par le collectif ex-GKN et ses alliés. Les ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence, sont licenciés le 9 juillet 2021 et décident d’occuper leur usine pour sauvegarder leurs emplois, prenant ainsi la suite d’une longue histoire de réactions syndicales à la désindustrialisation du territoire. Cependant, assez tôt au cours de leur lutte, ils et elles nouent des alliances, avec le mouvement écologiste de la jeunesse à Florence et avec un réseau de chercheur·es solidaires qui contribuent à l’écriture d’un projet de reconversion écologique. C’est ensemble qu’ils et elles portent le projet GKN For Future, coopérative de construction de vélos-cargos et de panneaux photovoltaïque en cours de financement au moyen d’une campagne internationale d’actionnariat populaire. Le collectif a fabriqué avec ses alliés cette utopie pratique de la « fabbrica pubblica e socialmente integrata » au moyen de trois opérations typiques des alliances écosyndicalistes : 1. le décloisonnement de l’usine et son inscription dans l’histoire sociale et écologique du territoire, 2. la co-recherche en vue d’un contre-projet avec les allié·es écologistes et universitaires 3. la politisation de la lutte locale en inscrivant la lutte dans un récit politique plus vaste lié notamment à des pratiques de « convergence culturelle ».

1. L’idée « d’usine publique et socialement intégrée » constitue à mon sens une utopie pratique, liée – comme le formule un texte récent du collectif intitulé « Il futuro (Ir)rompe » (le futur débarque/fait rupture) – à « une vision : la conversion écologique vers une usine socialement intégrée, avec propriété publique du bâtiment et gestion coopérative à actionnariat populaire diffus. » La fabrication de cette utopie a été rendue possible en premier lieu par un décloisonnement de la lutte, dans le prolongement d’un travail militant qui a inscrit le collectif dans un réseau de liens de solidarité avec le territoire. Le journal de lutte Insorgiamo [Soulevons-nous !] y insiste constamment : « l’usine appartient au territoire qui la défend » – un territoire marqué par l’histoire socio-écologique de la désindustrialisation, si bien que la lutte « est aussi et surtout un mouvement pour éviter que l’usine de Campi Bisenzio ne devienne un nouvel écomonstre de notre territoire ». Comme l’exprime Dario Salvetti, un des principaux animateurs du collectif ex-GKN, dans un entretien pour le public français : « […] on a toujours essayé d’être présent dans les conflits qui se sont développés dans la région (conflits syndicaux, sociaux, environnementaux) et cela a payé parce que lorsqu’ils nous ont fermés, évidemment toute la région autour de nous s’est sentie obligée de nous défendre. Aujourd’hui, nous essayons d’unifier ces deux modèles, celui des revendications syndicales et celui de l’usine intégrée, c’est-à-dire d’une usine qui vit en étroite collaboration avec le territoire, par le biais d’une association que nous avons fondée, la société d’entraide des travailleurs Insorgiamo ». Cette construction d’une histoire et d’une relation militante sensible entre travailleur·euses et habitant·es est cruciale pour les alliances écosyndicalistes – c’est aussi ce qui leur permet de se projeter dans le temps long de la reconversion écologique.

« L’usine appartient au territoire qui la défend ». À Campi Bisenzio, la lutte « est aussi et surtout un mouvement pour éviter que l’usine ne devienne un nouvel écomonstre de notre territoire ».

2. L’orientation écologique de la lutte s’est construite au fil des alliances et des rencontres, notamment avec le mouvement Fridays for Future de Florence, composée de jeunes militant·es qui a priori ne partageaient pas de culture politique commune avec les ouvrier·es de la banlieue industrielle paupérisée de Campi Bisenzio. L’utopie écologiste de « l’usine socialement intégrée » n’aurait pas vu le jour sans cette rencontre.Elle a été permise aussi par un travail conjoint avec des universitaires réuni·es dans un groupe de recherche solidaire de GKN avec lesquels les ouvrier·es travaillent à l’écriture d’un « Plan pour l’avenir de l’usine de Florence » :

Il [Le Plan] est né de plusieurs rencontres entre la lutte ouvrière et les réseaux de solidarité : et celles-ci ont permis de constituer un réseau interdisciplinaire de professeurs, chercheurs et chercheuses affiliés à diverses universités italiennes et européennes. […] La collaboration entre savoirs académiques et savoirs ouvriers a donc été renforcée par l’élargissement progressif de la plateforme des alliances et des luttes sur le travail aux mouvements pour la justice climatique.26

C’est sur la base de ces alliances et de cette co-recherche (qui réactualise la tradition de la co-ricerca opéraïste) que la proposition est faite par exemple, dans ce même texte, de « créer dans les universités des groupes de recherche pour la réindustrialisation publique, d’encourager la création de brevets publics, de transformer sur-le-champ GKN en laboratoire social et productif intégré à ce plan. ». On voit comment l’utopie pratique, centrée sur l’usine, la déborde.

Photo d’archive de la lutte des ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence (insorgiamo.org/)

3. Le collectif et ses alliés ont également intégré leur lutte dans un récit internationaliste, en s’impliquant dans le formidable mouvement de grèves et blocages de l’automne 2025 en Italie contre le génocide en Palestine, ainsi que dans une ambitieusepolitique de « convergence culturelle » liée à un ensemble de productions artistiques et littéraires : journal de lutte Insorgiamo, film documentaire E tu come stai ?,pièce de théâtre Il Capitale. Un libro che encora non abbiamo letto, et d’autres projets initiés par le groupe solidaires de GKN « Convergenza Culturale » comme le festival de littérature Working class, qui a réuni des milliers de personne dans l’enceinte de l’usine en 2023, 2024 et 202527. L’utopie de l’« usine publique et socialement intégrée » implique ici, comme je l’ai montré à propos de la reconversion écologique et autogestionnaire de Vio.Me28, la transformation du lieu de travail en un carrefour d’initiatives militantes, écologiques et culturelles.

La fabrique écosyndicaliste de l’utopie de « l’usine publique et socialement intégrée » contribue ainsi à redonner de l’horizon à la perspective d’une reconversion écologique par les travailleur·euses pour une révolution écologiste du travail – autogestionnaire et internationaliste.

Envisageons à présent la fabrique écosyndicaliste de l’utopie des « forêts vivantes », telle qu’elle est présentée dans l’Appel pour des forêts vivantes, signée notamment par la fédération syndicale Snupfen Solidaires ainsi que des associations écologistes comme SOS Forêt et le Réseau pour les Alternatives Forestières :

Partout, localement, des résistances sont déjà à l’œuvre. Des alternatives éclosent, des alliances naissent. D’autres imaginaires s’inventent. Ici, on achète des forêts pour les gérer de manière soutenable ou les laisser en libre évolution. Là, on développe des circuits courts de la grume à la poutre. Là-bas, on s’oppose à un projet de méga-scierie. Des associations s’engagent pour faire bouger la loi, des forestiers parviennent à s’extraire de pratiques sylvicoles qu’ils savent nocives pour se tourner vers une sylviculture douce, des habitant·es créent des vigies citoyennes. Des personnels de l’ONF se mettent aussi en grève. Nos luttes sont multiples. Nos actions s’enrichissent mutuellement. Elles font bruisser le monde que nous souhaitons voir advenir. Elles lui donnent corps. Mais ce n’est pas suffisant. Pour gagner, nous devons passer à un cran supérieur, tisser la toile d’un récit commun, constituer un front. Tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais. Nos forêts sont à la croisée des chemins.

➤ Lire aussi | Appel pour des forêts vivantes (2021)

Cette utopie s’est construite autour du travail vivant et des savoir-faire des travailleurs forestiers, concentrée dans le modèle de la « sylviculture douce29 » – ou encore, dans le langage du métier, la « sylviculture irrégulière, continue et proche de la nature » (SICPN) – qui consiste à produire du bois tout en respectant la multifonctionnalité de la forêt (fonctions naturelle, culturelle, de production, de protection) et les cycles de reproduction de la nature, afin de développer et de régénérer les forêts et de conserver la faune et la flore. La forêt vivante n’est pas la simple traduction de la sylviculture douce mais une utopie construite en commun à partir d’elle par les syndicalistes, habitant·es et militant·es écologistes.

C’est à partir d’un travail syndical de contestation de l’extractivisme et du productivisme prescrits par l’État dès les années 200030 que la Snupfen décide de s’allier à des associations écologistes pour enquêter sur les transformations en cours de leur activité. Cette alliance permet des formes de mobilisation telles que la Marche pour la Forêt en 2018 et l’Assemblée pour des forêts vivantes lors de la rencontre nationale Résistances sur le plateau du Larzac en 2023 et d’appels tels que le « Manifeste du Tronçais » en 2018 ou l’Appel pour des forêts vivantes du 2 août 2021. Ces coopérations, qui s’élargissent à d’autres organisations syndicales (la CGT Forêt notamment) et associations écologistes, ont été possibles parce que ces dernières ont su s’intéresser à la dégradation des conditions du travail forestier, confronté aux injonctions productivistes de l’État, aux nouveaux risques dus à la mécanisation, l’intensification et l’individualisation du travail en même temps qu’à la détérioration des forêts par le réchauffement climatique31. Autrement dit, c’est autour d’une enquête sur le travail vivant des forestiers et le sens social et écologique de la « sylviculture irrégulière » que l’utopie pratique des forêts vivantes a pu se construire.

C’est autour d’une enquête sur le travail vivant des forestiers et le sens social et écologique de la « sylviculture irrégulière » que l’utopie pratique des forêts vivantes a pu se construire.

Parallèlement, la Snupfen s’est engagée, à partir de 2017, dans un processus de co-recherche avec des chercheur·euses en psychodynamique du travail, permettant une enquête collective sur les difficultés des activités professionnelles et syndicales sous la double contrainte du conflit avec l’État et des effets du réchauffement climatique. Cette coopération a notamment permis aux syndicalistes qui s’y sont engagés d’interroger leurs gestes de métier (par exemple le martelage des arbres à couper, à la main) et de préciser leur contribution à l’enquête sociale, notamment comme l’expliquent trois syndicalistes, par « la redéfinition collective de la doctrine, c’est-à-dire pour les forestiers publics la manière dont s’articulent les missions confiées par l’État à l’ONF : la protection de la forêt et de la biodiversité, la production de bois, la fonction sociale de la forêt, en d’autres termes l’avenir de la forêt publique et la qualité du travail.32 » Ici, le travail vivant renvoie à l’attachement des travailleur·euses à l’égard de leurs gestes de métier33, et la démarche écosyndicaliste s’élabore à partir de l’attachement à la qualité du travail, indissociable d’un certain type de rapport social à la nature, aux écosystèmes et aux vivants. Et l’utopie pratique de la forêt vivante se construit par la démarche écosyndicaliste de co-recherche entre syndicalistes, intervenant·es, habitant·es et militant·es éologistes sur le sens écologique du travail forestier ainsi que sur les besoins des vivants humains et non humains auxquels il doit répondre.

Visuel de l’Appel pour des forêts vivantes

Nouveaux droits démocratiques, planification écologique et écosocialisme

L’écosyndicalisme n’est pas seulement une pratique militante mais aussi une stratégie pour la révolution écologique, qui prend place dans le débat écomarxiste contemporain34 entre l’activisme écologique (faire pression sur l’État à partir des mouvements sociaux – sans rôle particulier des syndicats – pour obtenir une bifurcation écologique rapide, c’est l’option d’Andreas Malm par exemple) et la lutte des classes climatiques (la classe ouvrière a par elle-même les solutions, d’ordre scientifique et technologique principalement, il suffit qu’elle prenne le pouvoir sur les moyens de production, c’est l’option des écomarxistes états-uniens Matt Huber ou de John Bellamy Foster par exemple). L’écosyndicalisme constitue une forme particulière de la troisième option stratégique, l’écosocialisme, au sens de Michael Löwy, qui plaide pour l’alliance entre « les travailleurs et leurs organisations [qui] sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système, et pour l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique35 » et « les forces qui aujourd’hui se trouvent en première ligne de l’affrontement [qui] sont les jeunes, le femmes, les indigènes, les paysans36 ». Il s’agit donc que des luttes communes permettent aux travailleur·euses et habitant·es de redéfinir ensemble les besoins et le travail en les réinscrivant dans les limites et les forces de la nature. Mais ces luttes écosyndicalistes locales et cette perspective écosocialiste générale doivent conduire aussi à des revendications et propositions politiques plus spécifiques.

➤ Lire aussi | Pour une décroissance écosocialiste・Michael Löwy, Bengi Akbulut, Sabrina Fernandes, Giorgos Kallis (2022)

Un ensemble de revendications syndicales peut être ainsi remis en avant et défendu d’un point de vue écologiste37 : la proposition (partagée aujourd’hui par la CGT et Solidaires) d’une « sécurité sociale professionnelle et écologique »qui garantirait la continuité du salaire, du statut et des droits sociaux et de formation quelle que soit la situation d’emploi des personnes et constituerait donc une sécurité face au chantage et à l’emploi et un soutien pour des reconversions écologiques portée par les travailleur·euses (partie 1) ; un renforcement des droits d’alerte, d’information, de formation et d’intervention des salarié·es dans l’entreprise comme outil d’autodéfense écologique, et de nouveaux droits liés à la mobilité et à l’alimentation au travail (partie 2) ; enfin la conquête de droits de décision des travailleur·euses sur les moyens et les fins du travail dans leur entreprise dans le cadre d’une planification démocratique à l’échelle des filières et des territoires.

L’analyse des expériences syndicalistes montre également le caractère décisif de la revendication de droits garantissant des temps non seulement de formation mais encore d’enquête, de délibération, de co-recherche et de décision démocratique des travailleur·euses. Avec les Ateliers Travail et Démocratie, nous proposons à cet égard une réduction du temps de travail subordonné pour chaque salarié·e, l’élection d’un·e délégué·e au travail réel disposant d’une décharge (par exemple 15h par mois) pour organiser le travail d’enquête, et le droit à un temps collectif de réunion (par exemple une demi-journée par mois) entre pairs, sans les patrons et directions, pour discuter du travail réel et élaborer des propositions38. L’objectif est de réduire le temps du travail de production pour augmenter les temps du travail de formation et de travail démocratique, condition nécessaire pour une transformation écologique du travail, et ce qui constituerait également une mesure immédiate de décroissance de la dépense d’énergie ainsi que de désintensification du travail39.

Réduire le temps du travail de production pour augmenter les temps du travail de formation et de travail démocratique, condition nécessaire pour une transformation écologique du travail.

Ces luttes écosyndicaliste montrent également la voie d’une stratégie de planification écologique et démocratique qui devrait permettre de : 1. redéfinir démocratiquement les besoins (dans des conseils sociaux impliquant les habitant·es à diverses échelles territoriales) ; 2. coordonner la production à l’échelle des filières (dans des conseils économiques impliquant les représentant·es mandaté·es par les travailleur·euses) ; 3. réorganiser démocratiquement le travail (dans des conseils d’entreprise avec un droit souverain des collectifs de travail sur leurs activités de réponse aux besoins)40.

Ces utopies pratiques, ancrées dans le travail vivant productif et reproductif, éclairent l’horizon pour une stratégie de révolution écologique et sociale de longue durée. Il ne s’agit pas d’une fantaisie intellectuelle, mais d’une nécessité objective, liée à des dynamiques sociales et politiques réellement existantes. Le tournant mondial des années 2020, en effet, a vu l’émergence d’un « capitalisme des catastrophes » associant capitalisme vert, relance de l’extractivisme fossile, néofascisme, militarisme environnemental et nouvelles guerres impérialistes41, mais aussi d’un nouveau cycle de révoltes populaires42. En Inde, le plus grand mouvement social de l’histoire de l’humanité, le Kisan Andolan en 2020-2021, a impliqué des millions de paysan·nes et syndicalistes allié·es à des mouvements habitants et ouvriers, mis en échec la réforme néolibérale du gouvernement fasciste de Narendra Modi, et réactualisé la forme-conseils de la révolution avec les « Mahapanchayat », assemblées de milliers et parfois dizaines de milliers de personnes.

Les dynamiques révolutionnaires n’ont pas disparu, mais il manque des stratégies de long terme. Pour les construire, nous avons besoin d’utopies écologistes du travail, qui donnent un autre horizon que l’« adaptation sélective destinée aux passagers de première classe de la Terre43 » du capitalisme des catastrophes et de l’idéologie néofasciste qui en est issu. C’est aussi ce que nous pouvons attendre du développement des pratiques et de la stratégie de l’écosyndicalisme, porteuses d’une énergie révolutionnaire sur le long terme : elles sont en même temps des images d’une société alternative, écosocialiste, et des antidotes, ici et maintenant, contre les poisons de la résignation et du néofascisme.


Image d’ouverture : photo d’archive de la lutte des ouvrier·es de l’usine de systèmes de transmission automobile GKN Driveline de Campi Bisenzio, près de Florence (insorgiamo.org/)

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Notes

  1. Stefania Barca, Workers of the Earth. Labour, Ecology and Reproduction in the Age of Climate Change, Londres, Pluto Press, 2024 ; Stefania Barca et Emanuele Leonardi, « Ecologie ouvrière et politique syndicale. Une topologie conceptuelle de Tarente (Italie) ».
  2. Renaut Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingts, Thèse en histoire soutenue à l’EHESS en 2015, p.19.
  3. Rappelons qu’il existe en France, depuis 2020, un collectif, L’Alliance Ecologique et Sociale (initialement nommée Plus jamais ça), qui regroupe des syndicats et associations environnementales ; et, depuis 2021, un Réseau éco-syndicaliste qui met en lien des militant·es syndicalistes et écologistes de diverses organisations.
  4. On entendra dans ce texte par « travail productif » ou « reproduction sociale » l’ensemble des activités nécessaires au maintien de la vie, qui sont en grande partie non salariées et pour l’essentiel effectuées par des femmes. Ces termes font référence aux apports des théories féministes de la reproduction sociale, de l’écoféminisme et d’un certain marxisme écologique qui a pris en compte leurs apports (par exemple James O’Connor, voir à ce sujet mon article, « Ce que l’écoféminisme fait à l’écosocialisme », Revue Germinal, n°10 [dossier « Vers un socialisme féministe »], 2026).
  5. Le « travail de subsistance » renvoie aux activités de reproduction sociale prenant en charge directement le maintien de la vie (par exemple l’agriculture vivrière), défini ainsi par Maria Mies : « La production de subsistance ou production de la vie inclut tout travail servant à la création, à la perpétuation et à l’entretien direct de la Vie sur Terre et qui n’a pas d’autre objectif que lui-même » (Maria Mies, « Towards a Methodology for Feminist Research » cité dans Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen, La subsistance. Une perspective féministe, Le Batz, La Lenteur, 2022, p.57-58.
  6. Matt Huber, Climate Change as Class War, Building Socialism on a Warming Planet, Londres, Verso, 2022.
  7. Lorenzo Feltrin, Workers and the World. Fighting Ecological Crisis from Within, Londres, Verso, 2026, p.36. Les luttes de la communauté font ici référence aux luttes urbaines et rurales liées à un territoire et portées en premier lieu par des habitant·es, considérées comme membres d’une communauté de quartier, de village, etc.
  8. Voir notamment à ce sujet Daniel Tanuro, Ecologie, luttes sociales et révolution. Entretien avec Alexis Cukier et Marina Garrisi, Paris, La Dispute, 2024. Par « décroissance écosocialiste », on entend ici le résultat de l’association, qu’on peut faire remonter à André Gorz, entre théorie de la décroissance (avec ses pionniers comme Serge Latouche ou Juan Martinez-Alier) et théorie écosocialiste (avec ses pionniers comme James O’Connor ou Michael Löwy) – au sujet de cette synthèse, voir la préface de Timothée Parrique dans ibid.
  9. ATTAC, Travail, climat: même combat!, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2025.
  10. Stefania Barca, Workers of the Earth, op. cit., p.8, je traduis. Pour une présentation et une discussion de cet ouvrage, voir Alexis Cukier et Sara Marano, « Pour une écologie politique des travailleuses et travailleurs », Critiques, n°930-940, 2025.
  11. Voir à ce sujet, pour la France, le récent ouvrage de François Jarrige, Vert de rage. Deux siècles de luttes environnementales en France, Paris, Editions du Détour, 2026.
  12. Stefania Barca, « Sur l’écologie de la classe ouvrière : un aperçu historique et transnational », Écologie&Politique, n° 50, 2015, p.29.
  13. Stefania Barca, Workers of the Earth, op. cit., p.157.
  14. Stefania Barca et Emanuele Leonardi, « Ecologie ouvrière et politique syndicale. Une topologie conceptuelle de Tarente (Italie) », p.172.
  15. Voir par exemple Renaud Bécot, « L’environnementalisme ouvrier ou le syndicalisme émancipé du fordisme. Une approche transnationale dans les années 1968 », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n°35, 2019, ainsi que l’article sur l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol paru initialement dans la revue Z n°13 puis dans Terrestres, « Lubrizol : la catastrophe n’a pas encore eu lieu ».
  16. Renaut Bécot, Syndicalisme et environnement en France de 1944 aux années quatre-vingt, op. cit., p.187.
  17. Cité dans ibid., p.192.
  18. Ibid., p.301.
  19. Ibid., p.193.
  20. Annie Thébaud-Mony, Politiques assassines et lutte pour la santé au travail. Covid-19, cancers professionnels, accidents industriels, Paris, La Dispute, 2021.
  21. Voir Renaud Bécot, Marie Ghis Malfilatre et Anne Marchand (dir.), Dossier « Santé au travail et santé environnementale : une cause commune ? », Sociétés contemporaines, n°121, 2021.
  22. Voir notamment les travaux de Charlotte Glinel sur les travailleurs forestiers, de Guillaume Mercoeur sur les zones industrialo-portuaires de Fos-sur-Mer et du Havre, de Nils Hammerli sur la « transition énergétique » dans le raffinage pétrolier – et par exemple leurs articles respectifs dans Alexis Cukier, David Gaborieau et Vincent Gay (dir.), Dossier « Travail et écologie », Les Mondes du Travail, n° 29, 2023.
  23. Lorenzo Feltrin, Workers and the World, op. cit., p.4, je traduis.
  24. Ibid., p.221, je traduis.
  25. Voir Alexis Cukier, « Travail vivant et sens écologique du travail », in Marie-Anne Dujarier, Thomas Coutrot et al. (dir), Travailler fait-il toujours sens ?, Toulouse, Erès, 2026.
  26. Je reprends la traduction de l’introduction, « Retour sur le conflit GKN Driveline Firenze », traduit par Élodie Chédikian.
  27. Voir à ce sujet Alberto Prunetti, « En Italie, une lutte ouvrière pour le droit au pain et aux roses »
  28. Voir Alexis Cukier, « Usines récupérées et autogestion écologique. Vers une alternative au capitalisme vert ? ».
  29. À ce sujet, voir la « Charte pour des forêts vivantes » du Réseau pour les Alternatives Forestières.
  30. Voir à ce sujet Gaspard d’Allens, Mains basse sur nos forêts, Paris, Seuill / Reporterre, 2019 ; ainsi que le dossier « Forêt : quels futurs ? » de la revue Mouvements.
  31. Voir Charlotte Glinel, « Forestiers et écologistes ? L’alliance de forestiers publics et d’associations environnementalistes dans l’action publique»
  32. Dominique Dell’Armi, Daniel Pons, Ramuntcho Tellechea, « Apports de la psychodynamique du travail aux militants du Snupfen-Solidaires dans leurs pratiques syndicales à l’Office Nationale des Forêts », Travailler, n°18, 2018, p.109.
  33. Voir à ce sujet Stéphane Lelay et Ramuntcho Tellechea, « Contre la destruction néo-managériale des forêts publiques, une coopération symbiotique discrète » et au sujet de l’histoire de la profession, Florent Schepens, Hommes des bois ? Socio anthropologie d’un groupe professionnel, Paris, CTHS, 2007.
  34. Au sujet de ces trois options stratégiques, voir l’introduction dans Alexis Cukier et Paul Guillibert, Découvrir le marxisme écologique, Paris, Éditions sociales, 2025.
  35. Michael Löwy, Etincelles écosocialistes, Paris, éditions Amsterdam, 2024, p.32.
  36. Ibid., p.196. Pour des hypothèses plus précises au sujet d’un scénario impliquant de telles alliances à grande échelle, voir Daniel Tanuro, Ecologie, luttes sociales et révolution, op. cit., p.120 sq.
  37. Voir les propositions au fil des trois parties de l’ouvrage auquel j’ai contribué : ATTAC, Travail, climat : même combat !, op.cit.
  38. Ateliers Travail et Démocratie, Manifeste pour une démocratie du travail, Paris, La Dispute, 2026.
  39. Alexis Cukier, Le travail démocratique, Paris, PUF, 2018, notamment la conclusion.
  40. Voir mes arguments dans « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale ».
  41. Voir mon article dans Contretemps « Guerre impérialiste, militarisme environnemental et stratégie écosocialiste à l’heure du capitalisme des catastrophes ».
  42. Voir notamment, dans Terrestres, Alain Bertho, « La Gen Z face à la corruption du monde ».
  43. Davis Mike, « Who will build the Ark ? », New Left Review, n°61, 2010, p.38, je traduis.

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01.10.2026 à 16:16

« Arrêt total des poisons ! » : retour sur les grèves de 1974 en Martinique

Orian Lempereur-Castelli · Xavier Dolmen

Bien avant la “découverte” de la toxicité du chlordécone, des travailleur·euses agricoles martiniquais·es s’organisaient pour réclamer l’interdiction des pesticides. Dans un entretien, les chercheurs Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli reviennent sur les revendications écologistes de 1974, effacées par la “blanchité et la colonialité du savoir”.

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Texte intégral (5415 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Depuis quand avons-nous connaissance de la toxicité du chlordécone ? Nombre d’entre nous situeraient probablement le début du scandale à la fin des années 1990, avec la « découverte » de patates douces contaminées en provenance de Martinique au port de Dunkerque. Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli proposent une autre chronologie, en remontant aux luttes sociales menées par les travailleur·euses agricoles martiniquais·es. À partir d’entretiens avec d’ancien·nes ouvrier·ères agricoles et de l’analyse des archives des grèves de 1974, ils montrent que ces dernier·ères avaient déjà conscience d’être empoisonné·es et réclamaient l’interdiction de ce qu’ils et elles désignaient alors comme des « poisons ». Pourtant, cette revendication reste largement ignorée par la gauche radicale comme par les mouvements écologistes. Les deux chercheurs montrent que cet effacement ne relève pas seulement d’un oubli rétrospectif : il est le produit de la blanchité et de la colonialité du savoir.

Leur chapitre, issu de l’ouvrage collectif Mettre l’environnement en gouvernement 1969-1977, dirigé par Arthur Delacquis et Christophe Bonneuil (à paraître aux Presses universitaires de Rennes), est consacré à l’institutionnalisation de l’environnement au tournant des années 1970. Xavier Dolmen travaille sur les pratiques médicales et les représentations de la santé en Martinique. Il est membre du Collectif des Ouvrier·ères Agricoles et leurs Ayants Droits Empoisonné·es par les Pesticides (COAADEP). Orian Lempereur-Castelli est doctorant en sociologie à l’IRIS-EHESS. Ses recherches portent sur les discriminations dans la mort ; il est également militant au Collectif Vietnam Dioxine (CVD).

Entretien réalisé par Quentin Hardy.

Terrestres – En 1974, les ouvrières et ouvriers agricoles de Martinique entament une grève, qui porte à la fois sur les conditions économiques ainsi que sur une revendication demandant l’arrêt total des pesticides. Pouvez-vous revenir sur cet épisode méconnu ?

Xavier Dolmen – L’épisode est en effet méconnu. Lorsque l’on évoque le mouvement social de 1974, on le résume ainsi : le 12 février 1974, les travailleur·euses martiniquais·es entament une grève générale autour de 14 revendications. Le 14 février, les forces de l’ordre abattent Ilmany Sénier, dit Rénor, à Chalvet. Le 16, le corps de George Marie-Louise, un gréviste, est retrouvé sur une plage, mutilé. Le 21 février, un protocole d’accord est signé entre les centrales syndicales, les patrons – en grande majorité békés (blancs créoles descendants de colons) – et le gouvernement français.

Orian Lempereur-Castelli – Il est important de situer ces grèves de 1974 dans l’histoire sociale et coloniale martiniquaise. On préfère donc parler des grèves de 1974, au pluriel et les inscrire dans une histoire longue de l’île. Les archives consultées montrent bien comment dès 1973 les travailleur·euses martiniquais·es de différents secteurs sont mobilisé·es autour de revendications économiques et sociales : augmentation des salaires, traitement à égalité avec la France hexagonale, meilleures conditions de travail… en respect des principes énoncés par la loi de départementalisation de 1946. Les grèves agricoles et manifestations de 1974 s’inscrivent dans l’héritage de l’histoire sociale martiniquaise : des travailleur·euses en grèves qui passent d’habitations en habitations pour convaincre leurs camarades de rejoindre le mouvement. Ainsi, à partir du 17 janvier, les travailleur·euses cessent peu à peu le travail dans le nord de l’île. Le mouvement atteint le sud le 25 janvier, date à laquelle la quasi-totalité des habitations sont en grève. Dès 1973, les autres secteurs (dockers, hôtellerie, banques, lycées, boulangeries…) connaissent eux aussi des grèves perlées, ce qui pousse le patronat à entamer des négociations avec la CGT-M dès le 28 janvier. Face à leur échec, les syndicats actent le principe d’une grève générale le 5 février.

Xavier Dolmen – L’élément nouveau en 1974 est en effet la revendication de l’arrêt total « des poisons ». Le terme désigne dans la bouche des ouvrier·ères plusieurs pesticides dont le nemacur, le mocap ou encore le tristement connu Kepone, introduit en 1972, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone. La dénonciation d’un « poison » n’est pas une exagération. Au contraire, elle reflète un empoisonnement bien concret pour les travailleur·euses : plusieurs sources relatent l’empoisonnement d’une vingtaine d’ouvrier·ères à l’habitation Vivé, au Lorrain, dès la fin 1973. Dans les récits, cet épisode est souvent présenté comme l’un des déclencheurs de la mobilisation ouvrière.

En 1974 est revendiqué un arrêt total « des poisons ». Le terme désigne plusieurs pesticides dont le tristement connu Kepone, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone.

Terrestres – Vous parlez « d’habitations » ou de « béké », à quoi renvoient ces termes en Martinique ?

Orian Lempereur-Castelli – Les premières plantations agricoles, de canne à sucre notamment, remontent au XVIIe siècle dès l’arrivée des Français en Martinique. À l’époque, les colons français esclavagisent leur main-d’œuvre. En 1848, avec l’abolition de la Traite négrière, les travailleurs sont enfin payés, mais cette rémunération est dérisoire. Les colons, eux, sont indemnisés à la suite de la Commission d’abolition de l’esclavage… instituée et présidée par Victor Schoelcher1 ! Avec cet argent, leur contrôle économique sur l’île continue de sorte que leurs descendants, les Békés, sont aujourd’hui les propriétaires des mêmes terres et les descendants des personnes esclavisées travaillent toujours cette terre pour un salaire minime et dans des conditions particulièrement pénibles.

Xavier Dolmen – La structuration de l’économie agricole martiniquaise n’a pas beaucoup évolué depuis la période servile, en témoigne la survivance du modèle de la monoculture de bananes et de canne à sucre en Martinique et en Guadeloupe. Concrètement, le terme d’habitation renvoie non pas simplement à un bâtiment ou à un lieu de production mais à un véritable système de fonctionnement de l’économie coloniale dans les Amériques. Regroupant un ensemble de terres cultivées, de bâtiments de production, de logements d’esclavisé·es ainsi que la demeure des maîtres ou géreurs, l’habitation a permis l’encadrement et l’exploitation centralisés et organisés d’une main d’œuvre non-blanche, meuble, par de grands propriétaires terriens blancs créoles. Il est important de noter que ce système d’exploitation des êtres humains et de la Terre était encadrée par de nombreux textes règlementaires dont le Code Noir dès 1685.

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Terrestres – Il est important de rappeler que la « bananisation » de la Martinique est le résultat d’un projet politique et économique colonial. Vous parlez également de colonialité du pouvoir.

Orian Lempereur-Castelli – La bananisation, que Malcom Ferdinand définit dans son livre S’aimer la Terre, s’inscrit pleinement dans une démarche assumée de « colonisation agricole » proclamée au moins par les soutiens du maintien du système colonial à la fin du XIXe siècle. La monoculture de bananes, instaurée au lendemain de la crise de la canne marquée par la fermeture de nombreuses usines sucrières dans les années 1960 et 1970, est donc évidemment un choix politique. En 1960, le gouvernement français négocie avec les pays européens pour exclure le secteur de la banane du marché commun. Il instaure des quotas : deux tiers des bananes importées dans l’Hexagone doivent venir de Martinique ou de Guadeloupe. En conséquence, en 1965 la Martinique exporte 86 % de sa production vers l’Hexagone. Il faut donc bien l’avoir en tête : malgré nos représentations, la banane que nous consommons en Europe n’est pas un produit antillais. Originaire d’Asie de l’Est, elle est le fruit d’une histoire coloniale bien plus longue qui fit d’elle un fruit cultivé dans les colonies pour leur métropole.

Mme Cabrimol, ouvrière agricole. Photo scannée par les auteurs de la collection d’un militant de 1974 qui a partagé un document personnel.

Xavier Dolmen – Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes. D’un côté, on a une métropole qui organise encore la vie économique, sociale et législative de son ancienne colonie. De l’autre, la Martinique reste un territoire d’exception : cela s’est vérifié avec l’extension de l’autorisation de l’utilisation du chlordécone de 1990 à 1993, ou encore avec le maintien en Martinique et en Guadeloupe du SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti), supprimé en 1968 pour les ouvrier·ères agricoles de l’Hexagone au profit d’un alignement au SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti). Alors qu’en Hexagone les travailleur·euses agricoles gagnent 35,46F par jour en janvier 1974, en Martinique iels ne gagnent que 20 à 28F par jour – parfois moins selon les habitations. Les ouvrier·ères agricoles ne sont aussi embauché·es qu’à la journée, selon le bon vouloir des patrons, les heures supplémentaires ne sont pas toujours rémunérées et le travail n’est bien souvent pas déclaré. Aujourd’hui, cela amène de nombreux problèmes pour percevoir une retraite ou faire reconnaître des maladies professionnelles liées aux pesticides par exemple.

Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes.

Terrestres – Vous insistez sur le fait que les ouvrières et ouvriers sont exposé·es quotidiennement à des doses importantes sans protection ni recommandation et que fatalement, cela engendre des intoxications…

Orian Lempereur-Castelli – Effectivement, le moteur de l’action des ouvrier·ères agricoles en 1974 a été leurs conditions de travail dans les bananeraies : des conditions toxiques, dangereuses, injustes au regard de l’égalité citoyenne prônée par la départementalisation de 1946, et déshumanisantes. Ces dernières sont comparées par les ouvrier·ères elles et eux-même à celles de l’esclavage tant leurs droits étaient bafoués. Beaucoup déplorent un travail sans les protections minimales que sont des bottes et des gants alors même qu’étaient manipulés à main nus des produits toxiques dont le Képone-chlordécone. S’y ajoutent la pénibilité d’un travail peu rémunéré au regard des inégalités déjà extrêmement fortes entre l’Hexagone et la Martinique et l’absence de prévention des patrons et gérants d’habitations sur la dangerosité des produits en question.

Xavier Dolmen – Ici comme dans bien des luttes ouvrières ou populaires, la place des femmes dans la mobilisation a été centrale. En effet, si le mouvement de grèves s’est déployé par la rencontre entre d’une part de jeunes militants martiniquais revenus après avoir étudié dans l’Hexagone dans les années 1968 et d’autre part des travailleur·euses de la banane, c’est en grande partie par la mobilisation active de femmes ouvrières meneuses comme Raymonde Cabrimol, dite Man Toy, Josette Bomaré et d’autres femmes dont l’histoire retire le nom. Leur mobilisation fut d’autant plus importante que les femmes étaient bien davantage exposées aux pesticides que les hommes, notamment car ce sont elles qui s’occupaient du transport des régimes de bananes (entre 20 et 50kg pour une cadence minimale de 120 à 150 régimes transportés par jour) et qu’elles participaient, parfois directement avec l’aide de leurs enfants, à l’épandage au pied des bananiers.

Terrestres – Les propriétaires de plantation avaient-ils conscience de la dangerosité des produits chimiques ?

Xavier Dolmen – Tout laisse à penser que les propriétaires connaissaient la dangerosité de ces produits, et notamment celle du chlordécone : en 1968 l’État refuse une première homologation du Képone pour sa trop grande dangerosité pour la vie humaine; au début des années 1970, une étude scientifique menée par le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) conclut à une forte toxicité de plusieurs pesticides dont le Némacur et le Mocap – présents sur les tracts ouvriers de 1974; en 1973, la thèse de médecine du Docteur Martin insiste sur la rémanence dans les sols et dans les corps de pesticides organochlorés comme le chlordécone; en 1975, un accident industriel a lieu à Hopwell dans une usine fabriquant du Képone : l’État étasunien interdit sa production, sa distribution et son utilisation sur son territoire; en 1979, l’OMS classe le chlordécone en cancérigène probable. Et pourtant… Au début des années 1980, la société Lagarrigue, dirigée par Yves Hayot, rachète le brevet de production du Képone pour délocaliser sa production au Brésil, le renommant ensuite Curlone. Difficile, donc, de croire que les grands planteurs ne connaissaient pas la dangerosité des produits employés dans les bananeraies.

Orian Lempereur-Castelli – Mais dans notre travail, on a souhaité déplacer la question pour se placer du point de vue des ouvrier·ères. Que savaient-iels ? Comment ? Certes, ils et elles ne produisaient pas d’études scientifiques mais avaient bien conscience d’utiliser des produits néfastes pour leur propre santé. Iels appelaient ces produits « tête de mort ». Certain·nes de leurs camarades intoxiqué·es devaient se rendre à l’hôpital. Et surtout, iels réclamaient leur interdiction totale. On a qualifié cette connaissance de « corporelle ». Malheureusement, ce type de connaissance a été complètement disqualifié, de sorte que le scandale n’a éclaté qu’au tournant des années 2000 quand des produits gorgés de chlordécone ont été susceptibles d’être ingérés par des hexagonaux… un autre exemple de l’inégale valeur des vies.

➤ Lire aussi | Les pesticides sont un choix, les enfants en meurent・Sophie Chapelle, Laurence Huc, Nolwenn Weiler (2026)

Terrestres – Votre enquête montre que les mouvements d’extrême gauche d’alors, censés être des alliés, ont été incapables de prendre la mesure des revendications contre les pesticides et de proposer une lecture à la fois anticoloniale et anticapitaliste de la grève.

Orian Lempereur-Castelli – De manière générale, ce qu’on note c’est plutôt un non-traitement de l’actualité sociale martiniquaise : comme s’ il ne s’y passait rien. Lorsque les grèves atteignent les colonnes des journaux, on observe deux traitements. D’une part, les journaux les plus mainstream comme France-Antilles n’évoquent les grèves que sous l’angle sécuritaire. Comme pour de nombreux mouvements sociaux en hexagone, les revendications des grévistes ne sont même pas évoquées. D’autre part, dans les journaux d’extrême gauche, la demande d’arrêt d’utilisation des pesticides est complètement ignorée au profit de mots d’ordres anticapitalistes ou anticoloniaux.

Pour des raisons différentes chez les gaullistes ou à l’extrême gauche, la voix des travailleur·euses agricoles est donc systématiquement effacée. Cette incapacité des mouvements d’extrême-gauche à écouter les ouvrier·ères agricoles est particulièrement marquante avec la une de Combat Ouvrier. Le journal trotskiste réalise un dossier spécial sur les grèves. En première page, il place une photo des manifestations du 12 février à Fort-de-France sur laquelle on aperçoit une banderole qui dit : « Non au Némacur ». À aucun moment dans le dossier cette revendication n’est explicitée, comme si la revendication n’existait pas… C’est pour cette raison qu’on parle d’une production de l’ignorance. C’est un concept intéressant qui souligne que plus qu’une absence de savoir, l’ignorance est une situation sociale qui résulte de la destruction ou l’occultation délibérée de la connaissance. Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticides au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.

Terrestres – Que vous inspire ce rendez-vous manqué au regard des luttes contemporaines et de l’importance de réussir à transformer l’écologie pour qu’elle devienne effectivement décoloniale ?

Orian Lempereur-Castelli – Notre article a une résonance particulière avec nos propres expériences militantes et ça le rend très actuel. En tant que militant au collectif Vietnam Dioxine, je suis toujours frappé par le manque de considérations de nos luttes antiracistes de la part des mouvements écolo. Pourquoi les grévistes de 1974 n’entrent-ils pas dans le panthéon des luttes écolo ? Pourquoi l’écocide dû à l’Agent Orange au Vietnam est si peu connu ? Les mouvements écologistes auraient beaucoup à apprendre des luttes pour l’indépendance et plus largement des mouvements antiracistes. On espère que notre texte permettra de montrer que les luttes pour l’émancipation sont des luttes écologiques.

Xavier Dolmen – Les luttes anticoloniales, anti-impérialistes et décoloniales restent encore trop souvent à la marge de l’écologie politique française. Pourtant, notre article montre bien que les questions environnementales, sociales et coloniales sont profondément intriquées pour peu que l’on déplace le regard et que l’on arrête de séparer les humains du reste du vivant. Le mouvement de grèves de 1974 et la non prise en compte de la revendication anti-pesticides apparaissent ainsi non seulement comme un moment clé dans l’histoire de l’emprisonnement des Martiniquais·es au chlordécone et à l’imposition à ces dernier·ères d’un environnement toxique, mais aussi comme un cas significatif de ce que Malcom Ferdinand nomme la double fracture : d’un côté il y a une fracture environnementale, c’est à dire une opposition entre humains et non humains, de l’autre une fracture coloniale qui oppose colons et colonisé·es, sans jamais que soient pensés ensemble exploitation de l’être humain, des animaux et des écosystèmes. Bien que l’on observe, dans le champ militant de l’écologie politique française, une visibilité lentement grandissante des luttes décoloniales et de quelques groupes (presque exclusivement de l’Hexagone !), on observe tout de même encore des phénomènes d’exclusion ou de marginalisation de ces groupes minoritaires, en témoignent les violences racistes subies par ma camarade militante Lilith, lors du festival des Résistantes en août 2025. Un travail en profondeur reste encore à mener pour que soit adopté le prisme de l’écologie décoloniale. Je pense qu’il sera fait lorsque l’on n’aura plus besoin de ce qualificatif et que l’écologie sera par défaut décoloniale.

Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticide au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.

Terrestres – Quelles leçons politiques tirez-vous de l’usage du chlordécone aux Antilles françaises ?

Orian Lempereur-Castelli – Avec mes travaux de recherche doctorale, je constate que les discriminations se poursuivent dans tous les aspects de la vie, même dans la mort. En tant que militant antiraciste, je rencontre des enjeux similaires à ceux qui concernent le chlordécone  : absence d’indemnisation des victimes, traitement exceptionnel pour des territoires colonisés. Au fondement de chacune de ces situations, on retrouve donc le système colonial qui trie, hiérarchise et exploite les vies. Au fond, le chlordécone n’est qu’une illustration du système colonial. Sans changements structurels on sera malheureusement confronté à de nouveaux empoisonnements. En conséquence, la principale leçon politique qui vaille est celle de la nécessité de l’organisation collective, et en priorité autour d’organisations antiracistes, anticoloniales.

Xavier Dolmen – C’est au cours de notre recherche que j’ai rejoint la lutte contre le chlordécone et les empoisonnements coloniaux. Martiniquais et Marie-galantais ayant grandi en banlieue parisienne, je n’avais que vaguement connaissance de la pollution au chlordécone. C’est par un travail de recherche sur archives, de lecture et par entretiens avec des ouvrières et des militants de l’époque que j’ai pris conscience de l’ampleur de ce scandale sanitaire et de ses impacts concrets. J’ai aussi pu observer que la condition toxique détermine les rapports au corps, à la Terre et à la santé des Martiniquais·es : on parle ainsi d’un phénomène total en ce qu’il affecte tous les aspects de la vie sociale.

Le scandale du chlordécone est un parfait exemple de ce qu’est la colonialité : les rapports de pouvoirs hérités des débuts de l’arrivée des colons français sur l’île, s’ils ont évolué dans leur forme au cours des siècles, n’ont en vérité pas changé dans le fond. Ces rapports de pouvoir entre une métropole et ses colonies, mais aussi de classe socio-ethnique entre ses habitant·es békés possédant·es et ses habitant·es majoritairement nèg, tristement héritier·ères de la Traite et dépossédé·es, se reproduisent et se perpétuent. Ce sont ces rapports qui ont conditionné l’empoisonnement. Pour une pleine réparation de l’empoisonnement massif commis, il me semble qu’il est nécessaire d’entreprendre une décolonisation du système économique, social et politique par une reconstruction populaire et collective.

Pour approfondir, vous pouvez consulter cette carte réalisée par les auteurs qui permet de se représenter l’ensemble des acteurs impliqués dans ces grèves (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Espace des mobilisations des grèves ouvrières de 1974 en Martinique (Version 2)”, 2026) et cette chronologie de 1972 avec l’introduction du Kepone jusqu’aux grèves de 1974 (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Chronologie des grèves de 1974 en Martinique”, 2026).

➤ Lire aussi | Habiter les Antilles à l’heure de l’Anthropocène・Centre des Politiques de la Terre (2025)


Image d’ouverture : ©Archives territoriales de Martinique.

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Notes

  1. Victor Schoelcher était un homme politique français de gauche qui a milité en tant que député pour l’abolition de l’esclavage dans les vielles colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion). Une ville de la Martinique porte son nom. Dans le discours national, il est présenté comme le sauveur, « libérateur de la race noire » – cette expression apparaît encore sur de nombreux lieux mémoriels aux Antilles françaises (exemple à Beauséjour, à la Désirade). Aux Antilles françaises et notamment en Martinique, sans nier le rôle de Schoelcher, ce discours a longtemps été – et est encore – contesté par les populations car il invisibilise les nombreuses luttes anti-esclavagistes et anti-coloniales qui ont en réalité forcé l’État français à abolir l’esclavage le 22 mé 1848 en Martinique et le 27 mé 1848 en Guadeloupe.

L’article « Arrêt total des poisons ! » : retour sur les grèves de 1974 en Martinique est apparu en premier sur Terrestres.

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