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27.03.2026 à 19:59

« Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel »

Vandana Shiva

« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.

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Texte intégral (9697 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.

La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.

Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.

Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.

Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.

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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.

Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.

Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)

Trois décennies de traités internationaux sur le climat

Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.

Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.

Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

Image issue du documentaire “The Seeds of Vandana Shiva”, de Camilla Denton Becket, James Becket et Anthony Ellison (2021).

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.

L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

La pente glissante de la dérégulation et de la privatisation

Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.

Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.

La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.

Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».

La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.

L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.

Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »

Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Manifestation de paysan·nes contre les lois agricoles adoptées par le Parlement indien en septembre 2020, qui visaient à déréguler le secteur agricole en faveur des grandes entreprises. Le gouvernement renoncera à sa réforme en novembre 2021, après plus d’un an de conflit.

Comment les grandes fortunes ont détourné les négociations climatiques

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.

Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.

En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »

Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

Maria Mies et Vandana Shiva, peu après la parution de leur livre commun, “Ecoféminisme” (1993).

Les connexions profondes entre biodiversité, climat, alimentation et santé

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.

Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.

La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.

Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.

Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

Carte postale de la Via Campesina, créée à l’occasion des 25 ans de la Déclaration sur la souveraineté alimentaire (élaborée lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996).

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.

Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.

Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.

Régénérer la Terre

Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.

Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.

Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.

Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.

Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.

Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.

Lire aussi | Décoloniser nos assiettes・Vipulan Puvaneswaran, Clara Damiron et Shams Bougafer (2025)



Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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  1. En cohérence avec la perspective écoféministe de Vandana Shiva, nous prenons le parti de traduire les noms génériques au féminin avec un point médian.
  2. « Égalité climatique : une planète pour les 99 % », Oxfam France, 20 novembre 2023.
  3. NdT : Nous traduisons South au pluriel, pour souligner la diversité des réalités, des conditions de vie et des dominations subies dans les « pays du Sud ».
  4. Pour plus de détails, je renvoie vers mes deux livres : Reclaiming the Commons : Biodiversity, Indigenous Knowledge, and the Rights of Mother Earth (Synergetic Press, 2020) et Origin :The Corporate War on Nature and Culture (Natraj Publishers, 2018).
  5. Vandana Shiva, Soil Not Oil, South End Press, 2008.
  6. Vandana Shiva et Vinod Kumar Bhatt, Climate Change at the Third Pole :The Impact of Climate Instability on Himalayan Ecosystems and Himalayan Communities, Navdanya/ RFSTE, 2009.
  7. « COP28 UAE declaration on sustainable agriculture, resilient food systems, and climate action », www.cop28.com/en/food-and-agriculture
  8. Joe Lo, « What is Alterra, the UAE’s $30 billion green investment fund ? », Climate Home News, 10 décembre 2023.
  9. « The Davos-isation of the climate COP », GRAIN, 15 février 2024.
  10. Whitney Bauck, « “Food is finally on the table” : COP28 addressed agriculture in a real way », The Guardian, 17 décembre 2023.
  11. NdT : Tout au long de son livre , Vandana Shiva utilise l’expression fake food pour qualifier la nourriture artificielle et de synthèse, que certaines multinationales et start-ups rêvent de produire massivement en laboratoire. Nous avons décidé de coller à son expression originale, et de la traduire par « fausse nourriture » ou « fausse alimentation », selon les cas.
  12. « Can planting trees really help fight climate change? », Al Jazeera, 3 octobre 2023 ; Gabriel Labbate, « Bill Gates made waves with his statements on climate change : Here’s why he’s right–and what most people missed », Fortune, 16 novembre 2023.
  13. Bill Gates, Climat : comment éviter un désastre. Les solutions actuelles, les innovations nécessaires, trad. R. Clarinard, Flammarion, 2021.
  14. McKinsey Global Institute, « The net-zero transition : What it would cost, what it could bring », janvier 2022, www.mckinsey.com
  15. NdT : Dans son précédent ouvrage, Mémoires terrestres, Vandana Shiva explique qu’elle nomme « Cartel du poison » les entreprises qui ont fabriqué « les produits chimiques qui ont tué les gens dans les camps de concentration et sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, [et qui] continuent de vendre ces produits chimiques en tant que produits agrochimiques, provoquant une pandémie de cancers ». Voir Vandana Shiva, Mémoires terrestres, trad. M. Schaffner, Rue de l’échiquier/Wildproject, 2023 [2022], p. 119.
  16. Institute for Economics and Peace, « Over one billion people at threat of being displaced by 2050 due to environmental change ,conflict and civil unrest », PRNews-wire.com, 9 septembre 2020.
  17. Darren Orf, « The truth about why Bill Gates keeps buying up so much farmland », Popular Mechanics, 18 janvier 2023 ; voir aussi Nick Estes, « Bill Gates is the biggest private owner of farmland in the United States. Why ? », The Guardian, 5 avril 2021.

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19.03.2026 à 08:56

Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège

Philippe Pernot

En Norvège arctique, colonialisme, projets miniers, changement climatique et militarisation se conjuguent pour assaillir les Sámi·es. Mais la jeune génération du seul peuple autochtone reconnu en Europe est déterminée à se battre pour son environnement et son mode de vie, entre pêche et élevage des rennes. Immersion auprès des activistes du fjord.

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Texte intégral (7040 mots)
Temps de lecture : 17 minutes

Reportage et photographies de Philippe Pernot à Tromsø/Romsa, Sápmi du nord (Norvège arctique). Traductions de Mathilde Ballari, activiste sámie. Les noms topographiques sont indiqués en langue same du Nord (la plus courante des neuf langues sames), puis en norvégien1.

Des ombres dans la neige

22 janvier 2026 – camp climat de Riehpovuotna, Fálesnuorri, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège).

Malgré l’heure tardive et la nuit arctique, une agitation joyeuse règne au campement. Des ombres se glissent entre les lávvus, tentes traditionnelles sámies, dessinant des sillons dans la neige épaisse, leurs lampes frontales illuminant le ciel étoilé où dansent les aurores boréales.

Les ancêtres semblent ainsi souhaiter la bienvenue à ces dizaines d’activistes venu·es de toute l’Europe – et même du monde entier. Empilant leurs sacs dans les lávvus où crépitent des feux de bois de bouleau, iels se préparent : les prochains jours seront une plongée dans l’inconnu.

Juste à côté, dans un cabanon habituellement loué en AirBnB, les conversations vont bon train. « Je vous ai raconté cette fois où je me suis battu contre les soldats américains dans une taverne ? », demande Ánddá Eriksson, 21 ans, activiste autochtone sámi et main d’œuvre agricole dans l’exploitation de rennes familiale en Suède, auprès du petit groupe d’ami·es qui l’entoure. Vêtu d’un gákti, tenue traditionnelle sámie en toile bleue bordée de jaune et de rouge, la tête ceinte d’une imposante tjuahppa (chapka), il poursuit, l’air espiègle : « Ils étaient ivres morts et nous traitaient de “sales Lapons”, ça a vite dégénéré. Mes amis Sámis et moi, on a été harcelés à l’école depuis notre plus jeune âge, alors on sait se battre. Mais eux, fallait voir ça : ils savent peut-être tirer à la mitraillette, mais au corps-à-corps, il n’y avait plus rien ! On les a mis en déroute, il y en a même un qui est resté allongé en travers du bar ! », s’esclaffe-t-il devant une assistance interloquée.

Le ton est donné. Les Sámis, le seul peuple autochtone reconnu légalement en Europe, vivent divisés par quatre pays limitrophes – Russie, Suède, Finlande et Norvège. Leur région de peuplement historique, le Sápmi, a été partagé par des frontières dès le 18e siècle. Christianisation et assimilation à marche forcée, discriminations, déplacements de population, confiscations de terres : leur situation n’est guère différente de celle d’autres peuples autochtones ailleurs dans le monde. Pour beaucoup de Sámi·es, la violence coloniale est quotidienne, diffuse. Et malgré la création de parlements sámis, la reconnaissance de droits juridiques et même constitutionnels dans les quatre pays concernés depuis les années 1970, beaucoup se sentent trahis. Derrière son sourire et son air bravache, Ánddá raconte la dure existence d’un peuple soumis aux lois des autres, aux armées venues de loin, aux entreprises prédatrices.

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C’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait tant de kilomètres pour venir jusqu’ici. Le Riehpovuotna (Repparfjord), cet estuaire situé à deux heures du Cap Nord et lieu de passage important pour les saumons sauvages, est devenu le symbole d’un combat de longue haleine. Droit à la terre et à la mer, justice climatique et sociale, réarmement, transition énergétique : tous les conflits de l’Europe moderne semblent s’entrechoquer dans ce lieu pourtant d’apparence si tranquille. « C’est une cause importante pour moi, il ne s’agit de rien moins que de stopper la colonisation de mon peuple. D’où l’importance de nous unir en tant que Sámis, au-delà des frontières », affirme Ánddá.

Au centre de l’attention : la montagne Nussir, surplombant le fjord de ses flancs enneigés. En son cœur, elle regorge de cuivre – des réserves immenses stratégiquement situées dans le Central Lapland Greenstone Belt, riche en or et minerais stratégiques. Après une première exploitation dans les années 1970 qui avait causé un rejet de déchets dans les eaux et laissé le Repparfjord exsangue, la montagne pensait certainement avoir droit au repos, laissant des troupeaux de rennes mettre bas dans cet alpage printanier prisé des éleveurs sámis.

Mais une entreprise norvégienne, Nussir ASA, est revenue à la charge en 2005, dans le but d’extraire annuellement 50 000 tonnes de minerai brut de ses entrailles sur une durée de 20 à 30 ans. Rachetée par le canadien Blue Moon Metals et financée par la firme américaine Hartree Partners, la mine de cuivre a été classée « projet stratégique » dans le cadre du plan européen dit Critical Raw Materials Act (CRMA) de 2023. L’Union Européenne entend ainsi sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques, nécessaire à la transition énergétique, mais aussi au réarmement.

L’entrée de la mine de Nussir, recouverte de banderoles “Blue Moon Metals, cessez le coloniser la Sàpmi”, “Pas d’action, pas de futur” et “Rendez la terre”. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège), 24 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

C’est surtout la manière de gérer les déchets qui suscite l’effroi : 1 à 2 millions de tonnes de résidus minéraux et liquides toxiques vont être déversés annuellement dans le fjord au cours de son exploitation. Face à la levée de boucliers d’associations écologistes et de la communauté Sámie, c’est un feuilleton juridique et administratif qui continue. Après des années d’imbroglios juridiques et de manifestations, un premier forage commence en juin 2025 – illégal, dénoncent les opposant·es, car sans étude d’impact environnemental valide et sans l’accord des éleveurs de rennes.

En réaction, des tentes ont poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayés nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde. « Cela fait depuis décembre que j’y vis, parfois seul, parfois avec des petits groupes », explique Ánddá, occupé à dégivrer une tente avec une petite hache. Il raconte un quotidien hors du temps, que Terrestres a partagé pendant une semaine : couper des bûches pour faire vivre le feu de bois par-dessus lequel sèchent des peaux de renne ; cuisiner du renne, du saumon, des perdrix chassées dans la montagne, ou simplement des pâtes au pesto ; faire cuire le café dans les grandes cafetières noircies par la suie puis le boire dans un guksi, petite tasse sámie en bois ; accueillir d’autres activistes – et planifier leurs actions.

Ce soir, voilà l’ordre du jour : se répartir les tâches pour la grande mobilisation qui s’annonce. Dans le cabanon, le tour de parole se déroule selon une organisation bien rodé. Les activistes présent·es sont jeunes, entre 15 et 28 ans pour la plupart, mais iels ont l’habitude. Malgré la fatigue, l’excitation règne : les prochains jours s’annoncent historiques.

Un camp a poussé sur les rives du Riehpovuotna, en contrebas de la mine. Depuis 225 jours, les activistes s’y sont relayé nuit et jour pour maintenir ce camp de lutte, certainement le plus arctique du monde.

Des “lavvus”, tentes traditionnelles sámies, dans le camp d’activistes du Repparfjord. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège)23 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Des chaînes pour tout espoir : auprès de la génération colère

Samedi 24 janvier – mine de l’entreprise Nussir à Fálesnuorri, Sápmi du nord (Kvalsund, Finnmark, Norvège)

Le gardien se détend dans sa camionnette de service noire, garée en travers de l’entrée de la mine. Les étoiles scintillent dans la nuit, il fait environ -10°C dehors et le moteur tourne pour maintenir le chauffage allumé. À Kvalsund, une petite ville où les histoires circulent vite, la rumeur courait cette semaine que les activistes planifieraient quelque chose. Par précaution, des camions ont été garés en travers des principales issues de la mine afin d’empêcher des blocages. Mais, qui sait, c’est peut-être une fausse alerte ?

Soudain, un convoi de voitures débarque en trombe. Il n’est pas encore 5 heures du matin lorsque le site est envahi par des figures furtives, s’engouffrant par groupes vers des objectifs bien précis. Le gardien ne peut rien faire d’autre qu’appeler la police et observer ce déploiement d’activistes. « Ce n’est pas la première fois, mais là, il y en a vraiment plus que d’habitude », dit-il, un peu hébété et amusé à la fois – n’étant pas lui-même un fervent défenseur de cette mine, qui n’est pour lui qu’un lieu de travail comme un autre.

Quand la police débarque, vers 11h30 du matin, il est bien trop tard. Les quelques agent·es disponibles ce week-end, venu·es de Hammerfest à une heure de là, ne peuvent que constater leur propre impuissance. Car si les petites actions de blocage mobilisant une quinzaine d’activistes sont courantes, l’action du jour est d’une toute autre envergure.

Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui ont investi la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres, bloquant quatre issues. Des drapeaux Sámis flottent au vent, des bannières réclament le retour des terres (« land back »), les activistes chantent « ČSV » (une abréviation pour « montrer l’esprit Sami ») et « Laissez les fjords vivre ». Certain·es sont vêtus de gáktis, d’autres portent des keffiehs, mais personne n’est cagoulé. Les visages sont souriants et sereins alors que la douce lumière bleutée de la journée arctique enveloppe la montagne.

Ce ne sont pas moins d’une centaine d’activistes qui investissent la mine, dont au moins 70 s’enchaînent les un·es aux autres.

« C’est certainement la plus grosse mobilisation dans la Finnmark depuis le Conflit d’Alta », se réjouit Symre Johanne Aargaard, 21 ans, membre du conseil décisionnel de Natur og Ungdom, l’organisation de jeunesse écologiste qui chapeaute le camp. Le Conflit d’Alta ? Dans les années 1970, des centaines de Sámis avaient manifesté contre un projet de barrage hydroélectrique dans la plus grande ville des environs, avant que la répression – d’une ampleur inédite en Norvège – n’ait raison de leur résistance. Quarante ans plus tard, cette action coup de poing doit venir marquer les esprits et signaler que le flambeau de la résistance sámie brûle de plus belle.

« Nous voulons rappeler aux politiciens et aux investisseurs que notre engagement autour de cette lutte ne faiblit pas, et que des gens sont prêts à se mobiliser depuis tout le pays. Le Finnmark est peut-être isolé et a peu d’électeurs, mais notre cause est nationale », explique-t-elle. Notre interview est interrompue par un coup de fil urgent : la police procède au contrôle d’identité des occupant·es. Symre est chargée du contact avec les forces de l’ordre : elle file, nous laissant observer le processus. Deux agent·es circulent entre les activistes, prenant leurs cartes d’identité pour pouvoir leur infliger des amendes au cas où leur ordre d’évacuation ne serait pas respecté.

Lire aussi | Quand le monde polaire se disloque・Jérémie Moreau (2023)

Les amendes s’élèvent à environ 20 000 couronnes norvégiennes [2500€] par action de désobéissance civile, nous expliquent les activistes, dont certains cumulent des centaines de milliers de couronnes au fil des ans : un moyen de décourager leur engagement, sans pour autant avoir recours à la force. Pour un éleveur sámi ou un jeune étudiant, ces sommes peuvent représenter le basculement dans une plus grande précarité, voire la prison.

Heureusement, aujourd’hui, la police décide de ne pas intervenir. Les activistes tiennent donc leurs positions, organisent des prises de parole, avant de lever le camp vers 21 heures.

Un joik (chant traditionnel sámi) résonne comme un clap de fin de cette journée : la chanteuse sámie norvégienne Ella Marie, tout juste 27 ans, est une icône de la lutte du Riehpovuotna. Comme presque tout le monde ici, elle a fait partie de Natur og Ungdom et s’engage depuis 2014 contre le projet minier. « C’est le combat de ma vie et de toute une génération de Sámis, qui redécouvrent nos coutumes et notre histoire. Et nous sommes terriblement fiers et en colère », assène-t-elle alors que des flocons de neige épais viennent recouvrir les symboles autochtones qui parent son anorak.

Des activistes écologistes sámi·es et norvégien·nes, dont la chanteuse Ella Marie (à droite), scandent des slogans en bloquant l’entrée de la mine de Nussir. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège), 24 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts. Leurs parents ont mené un travail mémoriel silencieux et discret, restant intégrés dans la société norvégienne – mais permettant aux enfants d’exhumer leur identité, maintenue secrète pendant des décennies par une chape de honte. Cette génération de la colère se découvre aujourd’hui, et le fjord du Riehpovuotna est devenu le dépositaire de leur flamme retrouvée.

« Pour nous, c’est un cadeau de réapprendre nos langues, de porter nos gáktis, de chanter nos joiks et d’apprendre notre histoire », ajoute Ella Marie, qui précise avoir appris le Sámi auprès de sa famille – c’est le cas de nombreux habitant·es sámies plus à l’intérieur des terres, vers Kárášjohka (Karasjok) et Guovdageaidnu (Kautokeino). « J’utilise la musique pour nous guérir, mais aussi pour exiger du respect et interpeller les politiques… et peut-être leur faire ressentir de l’empathie pour cette cause, d’une manière qui serait impossible dans des débats. La musique peut vraiment parler aux gens », dit-elle, avant de partir ranger des chaînes en acier dans le coffre d’une voiture. L’action est terminée, les activistes rentrent dans l’école locale de Kvalsund, où iels ont investi le hall pour dormir et poser leurs affaires.

Pour la plupart des jeunes Sámis venus de la côte et du sud de la Norvège, l’histoire est la même : leur grands-parents ont été « norvégianisés » de force, oubliant leurs langues et leurs arts.

Clap de fin aussi pour le camp : contre toute attente, il sera démonté dans les jours suivants. « Il était devenu trop difficile à entretenir, trop loin d’Oslo, et nos moyens financiers sont épuisés », souffle Symre, l’air un peu dépitée. La décision a été difficile à prendre, et les activistes se sont divisé·es sur la question – surtout après un blocage aussi massif de la mine. Deux visions s’opposent en effet au sein du mouvement : la première, que l’on peut qualifier de « centriste », privilégie la désobéissance civile non-violente ainsi que l’action médiatique ; la seconde sensibilité, plus radicale, a la volonté d’aller plus loin – jusqu’au sabotage peut-être. Pour l’instant, c’est la première qui gagne, notamment parce qu’elle dispose de financements et de moyens d’organisation. « Bien sûr que nous sommes extrêmement tristes de remballer. Mais cela veut dire que nos actions vont continuer différemment, à Oslo, plus près des décideurs politiques », dit Symre en retrouvant son sourire, tout en traversant la neige entre les tentes lávvus des activistes, dont le combat ne se termine pas aujourd’hui.

Des activistes environnementaux et sámis commencent à démonter le camp du Repparfjord. Riehpovuotna, Sápmi du nord (Repparfjord, commune de Kvalsund, Finnmark, Norvège)23 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Droit à la terre, droit à la mer – Interview croisée

Parmi les populations sámies vivant dans les frontières de la Norvège, deux groupes se distinguent : les « Sámis des montagnes », vivant principalement de l’élevage de rennes, et les « Sámis de la mer », qui pratiquent la pêche – une division renforcée par les pouvoirs coloniaux. Au Riehpovuotna, leurs mondes et leurs luttes se rencontrent.

Interview croisée lors du blocage de la mine.

Niillas (Nils) M. Utsi

Chef du district d’élevage de rennes 22 « Fiettár », sur la zone de la mine de Nussir. Originaire de Guovdageaidnu (Kautokaino), il vit à Alta.

« En tant que chef du district de rennes, j’ai une obligation d’être ici, alors que tant de gens se sont réunis pour lutter contre la destruction de l’eau et de la terre. Au printemps, nos troupeaux se rendent sur les abords du fjord pour mettre bas, car il y a moins de neige et de vent qu’ailleurs. À cause de cette mine et de tout le complexe industriel qui va être construit, ils ne pourront plus venir ici à cause de l’emprise territoriale et du bruit. Alors, on va devoir rester sur le versant montagneux, escarpé, dans des éboulis. Les morts vont devenir plus nombreuses, car ces conditions sont dangereuses pour les petits. Ce sera un choc économique mais surtout moral, qui poussera certains éleveurs à abandonner.

Pour ceux qui continueront, il faudra aller sur le territoire des autres districts, quitte à entrer en contradiction avec les quotas établis par le gouvernement et en conflit avec les autres éleveurs. Nous sommes poussés vers un précipice, nos pieds touchent le vide… Alors, nous n’avons d’autre choix que de résister. Ils ont voulu acheter notre consentement avec des sommes exorbitantes. Mais nous ne sommes pas à vendre, et nos terres non plus. Nous refusons de parler avec eux, pour ne pas leur donner de légitimité, et passons par les tribunaux et par des actions, comme cette occupation de la mine, pour contester ce projet. Nous sommes au bord du gouffre, mais ne voulons pas creuser nos propres tombes. »

NDA : les éleveurs Sámis connaissent un stress économique et moral énorme et certains se sont donné la mort dans le passé dans des causes similaires – ces mots ne sont pas à prendre à la légère.

Inge Arne Eriksen

Sámi de la mer, ancien pêcheur professionnel, dirigeant de l’organisation de pêche Bivdo, il vit à Alta.

« Nous sommes horrifiés par la destruction planifiée de cet estuaire. Certains des membres de notre association sont des pêcheurs dans le fjord ici. Cela nous engage, nous devons être ici aujourd’hui pour cette mobilisation historique. Si l’entreprise Nussir met en œuvre son plan de décharge de déchets dans le fjord, les poissons vont mourir. Le cabillaud et le saumon sauvage sont la base de notre vie ici. Tout cela va être détruit, et nous devrons abandonner notre héritage. Pour nous, les Sámis de la mer, c’est un enjeu économique, mais aussi culturel et social. C’est notre mode de vie et notre droit à la mer qui est constamment remis en cause. Il y a cette mine, mais aussi les fermes de saumon possédées par des multinationales étrangères qui polluent les eaux et qui nous mettent en concurrence.

Nous sommes en guerre contre l’État norvégien qui ouvre le marché, distribue les quotas de pêche, découpe les secteurs maritimes…. Nous souhaitons récupérer nos droits ancestraux ! Avec cette militarisation de l’arctique, avec la guerre en Ukraine, la menace grandit aussi pour notre activité. Nous, les Sámis de la mer, avons toujours eu de bonnes relations de pêche avec nos cousins Sámis en Russie, par exemple. S’il y a une guerre [entre l’OTAN et la Russie], nous serons séparés, nous ne pourrons plus aller pêcher aux mêmes endroits… Et ce, alors que nous n’avons même pas de mot pour « guerre » en Sámi [du nord] ! »

Des fusils d’assaut et des rennes

Spiertagavisa, Leavdnja, Sápmi du nord (« District d’élevage de rennes 14a », Lakselv, Finnmark, Norvège)

Des motoneiges filent dans la neige, traversant forêts et marécages glacés avant de s’arrêter au bord d’un lac gelé. Des hommes en treillis blanc armés de fusils M4 en descendent. À l’orée du bois, de jeunes recrues du service militaire volontaire posent leurs sacs et scient des arbres pour construire un campement. Nous sommes au troisième jour de l’entraînement hivernal du Battalion Porsanger, unité de reconnaissance blindée de la nouvelle Brigade du Finnmark, inaugurée à l’été 2025.

Le commandant Kim Kaspersen nous accueille. « Cet entraînement est vital car il apprend à nos troupes à combattre dans des conditions arctiques et à survivre dans le froid même si nos chaînes d’approvisionnement sont coupées », explique-t-il, posture carrée et fusil d’assaut en bandoulière. Les recrues apprennent à combattre un ennemi « venu du nord » (sous-entendu : la Russie, avec qui la Norvège partage une frontière), mais aussi à pêcher dans la glace et à construire des abris.

« Nous devons être capables d’opérer dans tout le nord de la Norvège, toute l’année, et à mobiliser nos troupes en quelques heures : l’ennemi peut frapper partout, même en profondeur, dans ce territoire gigantesque. Et nous pouvons tenir 30 jours environ », ajoute-t-il d’un ton martial : la Norvège serait le premier rempart face à cet ogre russe auquel l’armée norvégienne, forte d’environ 9 000 soldats d’active, compterait sur les renforts de l’OTAN, qui prépare justement un exercice massif en mars 2026.

Des recrues du service militaire volontaire norvégien pendant un exercice de 5 jours dans l’arctique. Porsangervuotna, Sápmi du Nord (Porsanger, Finnmark, Norvège), 29 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

La création de la Brigade du Finnmark multiplie par dix les effectifs de la base de Leavdnja (Lakselv), recréant les niveaux de la Guerre froide. Décidée avant la guerre en Ukraine, cette remilitarisation intervient dans un contexte de tensions autour du Groenland et des ressources stratégiques du Grand Nord. Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.

Car cette course vers l’Arctique, les Sámis sont les premiers à en payer le prix. La zone d’entraînement sur laquelle sont venus gamberger les soldats aujourd’hui est la seconde plus grande d’Europe, selon le commandant Kaspersen. « Vous pouvez larguer des bombes depuis un F-16 ou un F-35. Vous pouvez donc tirer sur tout ce que vous voulez dans ce champ de tir », affirme l’officier fièrement.

Le réarmement de l’OTAN face à la Russie, présentée comme ennemi barbare face à l’Europe libre, permet de justifier forages, militarisme viriliste et appropriations de terres à tout va.

Ce terrain d’entrainement se trouve sur les terres de transhumance des troupeaux de rennes. « Nous nous coordonnons avec les éleveurs, mais il est vrai qu’il y a parfois des accidents, notamment quand les troupeaux prennent des routes inopinées et se mélangent à nos soldats – il faut parfois des jours pour les retrouver », sourit l’officier. « Le Finnmark appartient à tous », ajoute-t-il.

Les éleveurs Sámis de la région sont moins amusés. « La terre n’appartient à personne », affirme de but en blanc Kvell Magne, la cinquantaine. Il nous montre une carte du district d’élevage « 14a », peu à peu grignoté par les champs de tir d’un côté et acculé contre la frontière finlandaise de l’autre. Une frontière tracée en 1852 au grand dam des Sámis, ainsi divisés par des lignes artificielles.

« Nos rennes ne connaissent pas les frontières. Quand ils voient les barbelés, il suffit qu’ils trouvent un trou pour s’y engouffrer », dit-il, assis dans son cabanon d’été construit sur les hauteurs, dominant le Porsáŋgguvuotna (fjord Porsanger). Militarisation, projets industriels, éoliennes, urbanisation : Kvell voit le vaste territoire nécessaire au mouvement saisonnier des rennes se réduire, année après année.

« C’est peut-être la dernière génération de rennes libres », souffle-t-il avec dépit. Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes. La transhumance annuelle vers le nord a été annulée et les troupeaux ont été forcés de rester sur la côte pour survivre. « C’est la première fois que cela arrive, c’est totalement inédit. Un très mauvais présage », murmure l’éleveur.

Lire aussi | Quand la Terre bascule・Timothy M. Lenton et al. (2019)

Non seulement les troupeaux de différentes familles sont maintenant mélangés dans un chaos administratif et économique, mais ils doivent être nourris avec du foin et des granulés, bien plus chers. Les rennes, aux côtes saillantes, se jettent sur cette nourriture, surmontant leur peur des humains inconnus. « Comme ils sont affaiblis par la faim, ils prennent plus de risques pour trouver du lichen et sont plus vulnérables aux prédateurs », soupire l’homme au parler franc.

De sa camionnette, il sort deux carcasses de rennes ensanglantées, dévorées par des gloutons, qui attaquent les rennes en les saisissant à la nuque. Aigles, ours, loups, les menaces ne manquent pas. Plus bas, un renne gît inanimé, la colonne vertébrale rompue par une chute. « Chaque renne qui meurt n’est pas juste une perte économique, c’est dur pour le moral », dit-il tout en jetant des granulés au troupeau affamé.

Cette année, une véritable catastrophe climatique s’est abattue sur les éleveurs : les alpages d’hiver ont gelé trop tôt dans l’année, recouvrant le lichen, nourriture favorite des rennes.

Kvell Magne, éleveur de rennes sámi, examine le cadavre d’un renne mort lors d’une chute, cherchant à manger alors que le réchauffement climatique menace leur nourriture. Spiertagavisa, Leavdnja, Sápmi du nord (« District d’élevage de rennes 14a », Lakselv, Finnmark, Norvège), 28 janvier 2026. Photographie ©Philippe Pernot.

Sa fille, Sara, veut elle aussi devenir éleveuse. « J’essaie de l’en dissuader, car il n’y a plus d’avenir pour nous. Mais elle est têtue, elle veut se battre pour continuer », grommelle-t-il, dépité mais visiblement fier. Face à l’ordre mondial prédateur et violent qui émerge, la lutte continue, portée par une génération déterminée à protéger un mode de vie plurimillénaire. L’arctique n’est qu’une ligne de front parmi tant d’autres, et les jeunes défenseur·ses de cette terre vaste et majestueuse le savent : seule leur détermination permettra d’enrayer la catastrophe qui vient.


L’auteur souhaite remercier tous les activistes Sámis, norvégiens et internationaux qui lui ont accordé leur confiance, leurs mots et leur amitié ; ainsi qu’à Sara Marít, Kvell Magne et leur famille pour leur hospitalité et pour leur engagement quotidien auprès de leurs proches, de leurs rennes et de leur terre. Merci aussi aux inconnus et connaissances du Nord pour leur honneur et leur générosité. À la terre et à l’eau, au soleil et au vent, au vivant et à l’invisible – qui n’oublient pas. Enfin, nous reconnaissons le droit naturel du peuple Sámi à la terre et à la mer, à son autodétermination, comme à tous les peuples qui luttent pour leurs droits au Kurdistan, sur l’Île de la Tortue (connue comme les États-Unis d’Amérique), et ailleurs.


Ndlr : d’autres volets de l’enquête de Philippe Pernot dans la région du Finnmark en Norvège sont à retrouver dans Reporterre : « En Norvège, écologistes et Sámis s’unissent contre une mine qui “éradiquera toute forme de vie” » (octobre 2025) ou « Dans le Grand Nord, 225 jours de zad et une mine de cuivre bloquée » (février 2026).

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  1. Les termes « Laponie » pour la région et « Lapons » pour le peuple Sámi, longtemps d’usage courant, sont hérités du colonialisme et ressentis comme une insulte raciste par les Sámis.

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05.03.2026 à 19:39

« Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… »

Collectif

Un documentaire récent entend brosser une image désirable de la France de 2100 à +4°C pour contrer le pessimisme ambiant. Résultat : une France rance, qui a renoncé à l’atténuation, à la justice sociale et même au bon sens. Une tribune collective rétablit les faits scientifiques sur la dévastation du système Terre et remet la question politique au premier plan.

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Texte intégral (12801 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

À propos du documentaire « France, il était une fois demain », suivi de son making-of : « France 2100, le pourquoi du comment ». Films réalisés par Michael Pitiot (Les Bons Clients, France, 2026, 1h23 et 53 minutes) et diffusés le 27 janvier 2026 sur France 2.

Il est immense, le besoin de se projeter collectivement dans un avenir désirable pour toustes. À savoir, comme l’annoncent Deborah Bird Rose et Libby Robin dès 2004 : « Nous avons besoin d’histoires sur notre place dans la biosphère, des histoires sur l’organisme humain en tant que moment vivant en connexion avec son environnement. Nous avons besoin d’histoires de justice qui élargissent notre pensée, d’histoires de relations aux lieux qui élargissent notre pensée »1. Un docu-fiction, présenté en janvier 2026 sur France 2, entend contribuer à ce défi collectif.

France, Il était une fois demain, réalisé par Michaël Pitiot, cherche à présenter une image désirable de la France métropolitaine de 2100, au moyen de tableaux situés dans plusieurs régions de l’Hexagone. Cependant, parce que la réception dans les médias du film documentaire fut plutôt positive, il nous semblait important de partager un avis divergent, plus critique et plus fidèle à l’effarement que nous avons ressenti à sa découverte. Nous publions ce texte dans l’idée de contribuer aux débats sur l’éthique de la fiction prospective écologique et sur la question, centrale, de la « positivité » en son sein2. Mais aussi pour rétablir les faits scientifiques sur la trajectoire actuellement prise par le Système Terre.

Nous engageons cette analyse critique en conscience du fait que le film est le produit d’un système particulier, qu’il en est un symptôme et une conséquence. L’objectif est bien de porter un regard plus large sur le monde qui est le nôtre.

Dans une première partie, notre analyse développe sa critique au moyen de deux arguments principaux : (1) le film ment sur la réalité des faits et nous trompe sur la trajectoire prise par le Système Terre et (2) il s’égare et fabule sur les possibilités de transformations réelles des établissements humains. Deux critiques qui mettront en lumière à quel point ce documentaire n’est en aucun point crédible, et que la désirabilité proposée s’apparente plus volontiers à un irréalisme irresponsable. Le film devient alors une bien dérangeante publicité pour un réchauffement climatique qui n’est pas compris pour ce qu’il est vraiment.

Dans une seconde partie, nous complétons cette analyse par une critique du tableau social et racial proposé par le film. Cette analyse des images mettra en lumière la vision problématique montrée par le film en guise d’utopie désirable.

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Enfin de la positivité face au catastrophisme ambiant ?

On ne peut que commencer par souligner les bonnes intentions du film, son envie de donner à voir les problématiques écologiques en cours dans la perspective de construire un futur désirable. Il est porteur d’un discours rare et bienvenu en faveur d’une décroissance choisie et désirable, et on ne peut que saluer le fait qu’un film diffusé sur France 2 ait l’intelligence de contester explicitement le technosolutionnisme et de proposer des solutions et stratégies raisonnées et lowtech, de parler de sobriété heureuse, de rétro-innovation et de maîtrise voulue du développement.

Le documentaire insiste : il s’agissait, avec ce film, de donner envie. Dans le making-of diffusé à la suite du film, on peut entendre l’ingénieur et spécialiste des ressources minérales Philippe Bihouix partager son sentiment que « toute mesure qu’on devrait prendre sur la question environnementale et sur la question de la réinscription dans ces limites planétaires et dans cette société soutenable doit se faire en créant de l’enthousiasme, du bonheur, du plaisir, de l’envie, dès demain matin ». Le réalisateur s’y engouffre, et poursuit à son tour : « C’est peut-être ça la solution : se parler avant tout de la joie de vivre. On est donc partis en quête du bonheur »3. Voilà le premier axiome qui se dessine.

Là où les expert·es cherchaient à exposer les limites de la peur, le film tente de l’évacuer entièrement. Puisque la peur ne permet pas de se projeter, il faut donc en finir avec la peur.

Le deuxième axiome, miroir du premier, sera formulé dans une tribune publiée par onze experts du climat à quelques jours de la sortie du film. Il postule qu’« un futur qui se raconte très majoritairement en négatif, c’est un futur auquel on renonce mentalement »4. À rebours d’un changement climatique abordé « presque exclusivement sur le mode de la perte, de la peur ou de la faute », il invite à dépasser « les alertes et les diagnostics », « désormais largement connus ». L’affirmation est contestable, entendu qu’un tiers des Français·es pense qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ou qu’il n’est pas dû aux activités humaines5, et que la jeune génération reste particulièrement ignorante6 et démobilisée7 en matière environnementale. Mais surtout, elle présuppose que le savoir environnemental n’est qu’alerte effrayante – ce qui n’est pas nécessairement le cas – et présume sans plus de preuves que la peur est le principal frein au passage du savoir à l’action – ce qui reste à démontrer. Là où les expert·es cherchaient à exposer les limites de la peur, le film tente de l’évacuer entièrement. Puisque la peur ne permet pas de se projeter, il faut donc en finir avec la peur.

Cité Vauban de Gravelines en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Les deux axiomes sur lesquels reposent ce film sont donc assez simples : la positivité, c’est bien ; la négativité, c’est mal. On ne peut que souligner en réponse à quel point il a été démontré au contraire que l’éco-anxiété est « une réponse saine »8, et qu’elle peut « s’apprivoiser » afin de devenir un moteur pour l’action9. Que désir et changement puissent être liés, c’est là une évidence qu’il n’est pas bien difficile d’éclairer. Il paraît vain de tenter de se projeter dans une bifurcation personnelle si on n’y trouve pas son compte, difficile de changer spontanément de vie si ça ne nous fait pas envie. Mais que le désir soit une question fondamentale pour les personnes, cela ne saurait être une raison pour mentir sur la réalité environnementale. Ce lien ne peut pas être utilisé comme argument pour propager des contre-vérités sur les devenirs engagés du côté du Système Terre. Autrement dit, il faudrait voir à ne pas mettre l’utopie du mauvais côté10.

Côté Système Terre : une vision tronquée et erronée de la trajectoire

Disons les choses sans détour : du côté du Système Terre, il n’est pas seulement improbable mais tout à fait impossible que les choses se passent telles qu’elles sont décrites dans ce film. Ce n’est pas une question de « volonté d’y croire » : les modèles scientifiques internationaux dessinent une réalité absolument autre.

Que le désir soit une question fondamentale pour les personnes, cela ne saurait être une raison pour mentir sur la réalité environnementale.

En effet, en présentant des images d’un monde absurde mais présenté sous les traits de la probabilité, ce film grand public outrepasse l’ensemble de ce que les projections scientifiques annoncent pour les décennies à venir11. Son propos s’engage ainsi dans le mythe de la translation géographique : l’idée erronée que le climat des villes va simplement et mécaniquement remonter des suds au nords, sans plus de conséquences12. Ce mythe lui permet de présenter le climat comme un élément isolé de toutes les autres problématiques socio-environnementales et leurs conséquences en chaîne, alors qu’il faut au contraire voir des boucles d’interactions : depuis les centrales nucléaires qu’on ne pourra plus refroidir à la salinisation des terres, jusqu’à la pollution des sols, des eaux et des airs, aux problèmes d’alimentation, de migration, d’effondrement des populations animales et végétales, etc.

Ce que le documentaire oublie aussi de présenter – voire, ce qu’il semble nier –, c’est la problématique centrale qui nous attend au-delà de +1,5°C13 : celle des tippings points, ces points de bascule qui sont en train de nous plonger dans un « emballement bioclimatique » et géophysique aux conséquences démentielles. Comme bon nombre d’autres prospectives, études et annonces gouvernementales, il se place utilement sur la date symbolique de 2100, sans prendre la peine de préciser que les choses continueront à évoluer bien après 2100, a minima pour de nombreux siècles. 2100 n’est pas un état stable, c’est un moment dans une trajectoire bien plus longue, que nous ne faisons que démarrer.

Carcassonne en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Sans politiques fermes d’atténuation à toutes les échelles, la description rigoureuse par les sciences internationales de ce qui nous attend est d’une toute autre nature que celle présentée par le film : augmentation des événements climatiques extrêmes en fréquence et en intensité venant compromettre la résilience des territoires (inondations14, tempêtes15, méga-feux16, canicules17, etc.), dégradation sanitaires (augmentation des cancers, maladies vectorielles, zoonoses, élargissement du périmètre de maladies, mutations des virus, pathologies mentales, augmentation des suicides, décès sous l’effet de la chaleur…)18, fragilisation de la sécurité alimentaire mondiale, altération du cycle de l’eau19 venant compromettre les récoltes, fragiliser la sécurité alimentaire20 et gripper l’ensemble de notre machine économique, mais aussi des migrations intra-européennes et des guerres, ainsi qu’une érosion démocratique21. Pour ne rien dire de l’effondrement hallucinant des populations animales22 et végétales23 en cours, et leurs conséquences en chaîne déjà à l’œuvre. Si nous n’infléchissons pas la trajectoire actuelle, oui, peut-être que des cocotiers pourront pousser en Normandie, mais alors les problématiques collectives et les conditions de vie en société seront telles qu’il est difficile de savoir à quel point nous pourrons faire plus que survivre en Normandie. Raison pour laquelle le GIEC Normand lui-même n’hésite pas à écrire qu’il « endosse le rôle de lanceur d’alerte » à ces sujets24.

Si nous n’infléchissons pas la trajectoire actuelle, oui, peut-être que des cocotiers pourront pousser en Normandie, mais alors les conditions de vie en société seront telles qu’il est difficile de savoir à quel point nous pourrons faire plus que survivre en Normandie.

En passant outre l’importance de l’atténuation pour se concentrer sur la possibilité d’une adaptation miraculeuse (que nous allons ensuite discuter), ce documentaire s’inscrit dans la droite ligne du ministère de l’Écologie annonçant que le respect des accords de Paris serait anecdotique et que nous pouvons sans peine nous adapter à +4°C25. Mais, dans un cas comme dans l’autre : en quoi la présentation d’un tel tableau, idyllique mais mensonger, pousse-t-elle réellement à infléchir le devenir de la société, à changer radicalement les choses ? Chercher à dire que « l’adaptation » serait si simple, ce n’est pas contribuer à la mise en place de stratégies d’« atténuation » fermes ; c’est déresponsabiliser les pollueurs, c’est nier les conclusions scientifiques, c’est saboter les efforts de bifurcations réelles.

Lire aussi | La niche climatique humaine・Pierre de Jouvancourt (2022)

Une dangereuse publicité pour le changement climatique

En bien des endroits de notre société, la volonté de positiver à tout prix semble finir par aboutir à un refus de se confronter aux conséquences réelles du dérèglement climatique. C’est peut-être ce qui est arrivé dans ce documentaire, où on finit même par entendre, incrédules, ces mots : « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… »26.

Plusieurs passages du making-of confirment cet entêtement à la positivité, et l’aveuglement qui en découle. Alors qu’un interlocuteur exprime ses doutes et interroge le réalisateur sur le caractère « idyllique » proposé par le film, le réalisateur Michael Pitiot insiste et confirme son intention de « donner envie »27. Mais donner envie de quoi, au juste : de réchauffement climatique ? De même, lorsque Philippe Bihouix invite très justement le réalisateur à considérer qu’« on est pas à l’abri de phénomènes d’accélération pénibles », « qui vont embarquer la planète pour des centaines, voire des milliers d’années » – bien saisir l’emballement bioclimatique et la gravité des événements en cours –, le réalisateur semble comprendre que les choses vont aller lentement et facilement, et répond : « Comment se préparer à la hausse du niveau des mers ? Peut-être en se rappelant que le phénomène sera lent, qu’il se produira sur plusieurs générations, et qu’on aura donc le temps de s’y adapter ». S’agit-il d’une ignorance des processus biogéophysiques et de leur emballement, ou d’un refus de les prendre en compte ? Quelques centimètres d’augmentation du niveau des mers peuvent rayer une mégapole de la carte, et ce d’autant plus rapidement que la topographie sous-marine côtière se transforme avec la mort des récifs coralliens qui bloquaient jusqu’à présent les vagues submersives, lesquelles salinisent désormais les eaux souterraines.

Dunkerque en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Non seulement le film prétend que nous pourrons nous adapter, mais en plus il met complètement de côté la question de l’atténuation du changement climatique. Par-delà les critiques à adresser aux séquences, aux images et au discours, c’est peut-être là que se trouve le problème structurel de ce film, qui joue uniquement sur le tableau de l’adaptation… voire qui suggère que ce sera plus simple encore de vivre dans l’Hexagone en 2100 ! Après tout, Dunkerque, ainsi présentée, réchauffée et considérée comme la nouvelle Venise, ne semble-t-elle pas plus attirante encore qu’aujourd’hui ? On voudrait déjà y être ! Peut-on alors accélérer les émissions de dioxyde de carbone pour y arriver plus vite ? Le résultat est clair : dans ce documentaire, c’est le changement climatique lui-même qui est rendu désirable. Problème : ce n’est en aucun cas ce que décrit la littérature scientifique. C’est oublier que l’atténuation n’est pas que nécessaire, elle est vitale, au sens où nous ne pourrons pas nous adapter à un monde inhabitable. Tant et si bien que le résultat livré par le documentaire doit finalement être nommé pour ce qu’il est : c’est une tromperie. Nous connaissions le greenwashing (écoblanchiment) et le greenbacklash (violent retour de bâton sur l’écologie et les écologistes)28, nous avons désormais besoin d’un nouveau concept pour décrire ce qui se trame là : une impensable publicité pour le réchauffement climatique. Une publicité mensongère, et de bien mauvais goût.

Dunkerque, ainsi présentée, réchauffée et considérée comme la nouvelle Venise, ne semble-t-elle pas plus attirante encore qu’aujourd’hui ? On voudrait déjà y être ! Peut-on alors accélérer les émissions de dioxyde de carbone pour y arriver plus vite ?

Ce documentaire annonce pourtant s’appuyer sur l’état du savoir scientifique. Qu’en est-il ? La crédibilité de l’ensemble tient notamment à l’annonce, dans les crédits de fin, d’un impressionnant « comité scientifique ». Problème : plusieurs personnes mentionnées dans cette liste affirment ne jamais avoir donné leur accord pour être dans un quelconque « comité scientifique », disent ne jamais avoir vu de draft du documentaire, ni n’avoir été consultées après l’entretien qu’iels ont pu donner au réalisateur ou à son équipe29. Dans ce contexte, non seulement le « comité scientifique » n’a jamais été réuni au complet pour la moindre séance de travail collective, mais surtout il n’est pas question de considérer ces experts listés comme la caution intellectuelle du résultat présenté. On comprend ainsi le mécontentement exprimé publiquement par le chercheur Sam Somot (Météo-France, CNRS30) quelques jours après la parution du film, sa surprise à voir ainsi son nom apparaître dans le générique, et sa gêne : « utiliser ma caution scientifique de cette manière-là me révolte »31.

Lire aussi | Raconter le chaos climatique : une perspective postcoloniale・Geneviève Azam (2021)

Côté sociétés : si tu veux, tu peux ?

Dans sa note d’intention, le réalisateur précise donc vouloir « donner à voir au spectateur, de la façon la plus émotionnelle, à quoi ressemblerait la France demain » et suggère en sous-texte le message de ce « documentaire d’anticipation » : « pour que la France existe demain, il faut commencer aujourd’hui »32. Une vieille rengaine : si tu veux, tu peux ! Il suffirait de désirer collectivement ces images pour qu’elles puissent advenir réellement. Hélas, du côté des sociétés et des techniques, les images, projections et idées données à voir par le film ne sont pas moins impossibles.

Oui, nous voudrions tous·tes que ce soit possible, mais non : les villes, les bâtiments, les infrastructures, les autoroutes, les usines et les zones commerciales ne disparaissent pas magiquement d’un claquement de doigt pour faire place à des végétations luxuriantes en quelques années. De même, il est fort séduisant d’imaginer que les files de voitures soient remplacées par quelques rares aéronefs filant gracieusement dans le paysage. Mais il faut être un peu sérieux·ses : même en considérant une réduction drastique (et choisie) de la mobilité, c’est tout de même un réel flux de véhicules de livraison, de taxi, de camions-poubelles et autres camionnettes d’artisan·es et de secours qu’il faut représenter en train de traverser la pampa, les mangroves et les végétations lacustres. Et ce, par tous les types de météo et en toute saison ! Sauf à assumer de se mentir complètement, ça ne peut pas être, comme on le voit ici, un unique aéronef conduit à travers le sauvage pour transporter des passager·es ayant l’air d’être en vacances. La question de la mobilité, comme le savent bien les expert·es qui ont contribué au film33, est une problématique métabolique complexe, enchevêtrée, qu’on ne peut penser qu’au filtre de dimensions infrastructurelles, énergétiques, économiques, sociales, politiques, symboliques et matérielles.

Et puis, qui est contre le végétal ? Personne ! Et il est, certes, aussi amusant que fascinant de voir à quoi ressemblerait Paris si on végétalisait sans plus de réalisme la quasi-intégralité de ses trottoirs, rues et toitures. Mais, si c’était si simple et si désirable, pourquoi alors n’est-ce pas déjà le cas aujourd’hui ? Rappelons donc quelques évidences.

Non : les villes, les bâtiments, les infrastructures, les autoroutes, les usines et les zones commerciales ne disparaissent pas magiquement d’un claquement de doigt pour faire place à des végétations luxuriantes en quelques années.

Outre que les trottoirs servent à se déplacer et que beaucoup semblent déjà trop petits pour accueillir les foules à pied, en poussette, en trottinette ou en fauteuil, sous le bitume se trouvent de très nombreux réseaux (eau, gaz, électricité, numérique, égouts…) qu’on ne peut pas enlever et sur lesquels les interventions sont fréquentes. Sans même parler du coût exorbitant (irréaliste) d’une transformation de milliers d’hectares artificialisés, et des millions de mètres cubes de bitume, béton, sols stabilisés au ciment, géotextile et autres plastiques utilisés en aménagement qu’il faudrait travailler (pour en faire quoi ?). Sans même évoquer la question de l’origine des millions de mètres cubes de terre fertile qu’il faudrait importer (d’où ? en camion ?) et déposer dans la capitale avant que le moindre plant de pomme de terre ne puisse pousser, à grand renfort d’intrants en eau et nutriments. Quand bien même il serait mis en œuvre par magie, l’ensemble resterait déconnecté, « hors sol », suspendu au-dessus des galeries souterraines parisiennes empêchant tout enracinement profond et toute connexion avec les cycles hydrologiques du bassin-versant ; et ne serait pas garant de quoi que ce soit en termes écologiques34.

Il n’est pas non plus question du système politique qu’il faudrait pour déployer de tels projets pharaoniques et une telle planification centralisée. Alors, de quoi s’agit-il : naïveté, manque de sérieux ou malhonnêteté ? L’équipe de réalisation a-t-elle été jouée, malgré elle, par le système dans lequel elle est prise ? De son côté, le réalisateur annonce avoir voulu montrer avec une telle végétalisation de Paris, une vision « plausible ». C’est loin d’être notre ressenti à la vue des images livrées, sauf à considérer une division par dix du nombre d’habitant·es et de touristes de la capitale, à imaginer un réchauffement climatique bien plus limité que ce qui se profile, à envisager un monde sans conflits, à considérer que l’agriculture n’a besoin que de potagers infinis et rien d’autre (ni d’outils, ni de machines, ni de stockages, ni de bâtiments, ni d’arrière-cour, de voiries, etc.), à oublier complètement les questions animales et les productions d’élevage, à oublier la question des sols et des terres fertiles, ou encore les problématiques de pressions et de spéculation foncières à l’œuvre dans cette capitale qui fait partie des plus denses du monde.

Paris en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Une écologie coloniale ne saurait être désirable

Avez-vous remarqué, en regardant le documentaire, que le dépeuplement et la déconstruction de Paris ne passait que par une annulation de ses marges – disparition magique des banlieues, déconstruction des barres modernes en béton, et remplacement des quartiers et villes populaires périphériques par des forêts ? Vous êtes-vous demandé·e ce que venait faire ici cette éviction des cités et périphéries populaires de la capitale au profit d’un accroissement spectaculaire de la ville de Chartres – démographie, emprise urbaine et immeubles en bois « éco-conçus » ? Un effacement de la banlieue et des grands ensembles en béton, comme d’un coup de baguette magique dans Photoshop.

Ce double mouvement de destruction-construction est une stratégie connue des analyses de la fabrication de la ville et des politiques publiques. Il correspond en tout point aux types de démolition pratiquées par l’État raciste35 dans les quartiers populaires sous couvert de « rénovation urbaine » et de « lutte contre le trafic de drogue » pour empêcher l’enracinement des populations immigrées, dissoudre les communautés, saboter l’autonomie, l’émancipation populaire et l’émergence d’une multiculturalité considérée à tort comme du « séparatisme ». Comme le rappelait un appel porté par plus de 90 associations et collectifs d’habitant·es, d’architectes, d’urbanistes et de sociologues du pays : « La démolition détruit toute l’histoire d’une vie sociale ainsi que des liens de solidarité et d’entraide tissés tout au long de dizaines d’années. Les habitant·es ne sont pas de la poussière que l’on déplace selon son gré »36. Voilà précisément ce que reconduit, sous couvert d’écologie, ce documentaire (fut-ce inconsciemment). L’annulation mise en image n’est donc pas d’abord architecturale et urbaine, mais sociale et raciale ; ce sont des vies qu’on efface là, sous couvert d’écologie.

À aucun moment il n’est question d’inégalités environnementales, ni d’oppressions systémiques. On efface les territoires où s’incarnent les enjeux les plus criants du dérèglement climatique, où se concentrent les vulnérabilités.

Les projections idylliques du documentaire ne font pas qu’occulter les vagues caniculaires successives qui ravageront les villes si nous restons sur la même trajectoire climatique. Plus profondément, il n’est à aucun moment question du fait que nous ne traverserons pas ces canicules de la même façon suivant notre position sociale. À aucun moment il n’est question d’inégalités environnementales, ni d’oppressions systémiques, qui sont pourtant particulièrement structurantes pour les territoires. On efface les territoires où s’incarnent les enjeux les plus criants du dérèglement climatique, où se concentrent les vulnérabilités.

Comment un tel tour de passe-passe peut être présenté si naturellement par le film ? Pour le comprendre, il faut mettre la lumière sur le fait que, de bout en bout, on n’y voit surtout des centres-villes bourgeois, des touristes contemplateur·ices et des flâneur·ses qui ont le temps de déambuler, d’apprécier des paysages-décors improductifs et désanthropisés. L’aviez-vous remarqué en visionnant le film ? Dans cette vision de la France rêvée de demain, pas de quartiers populaires, il n’y a que des villages, des centres patrimoniaux et des châteaux. Les lieux semblent ne pas avoir de « face arrière »37. Il n’y pas de camions poubelles, pas de camps de migrant·es, pas de gitan·es, pas de vendeur·ses à la sauvette dans les rues, pas d’obèses, pas de handicapés, pas de SDF, pas de périphéries délabrées, pas de quartiers pauvres, pas de bâtiment en construction ou en rénovation. Tout semble flambant neuf, comme autant de produits fraîchement achetés, tout juste sortis de leurs emballages.

Marseille en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

La « nature » elle-même ne semble pousser dans les villes que là où elle y est autorisée : la pierre reste bien blanche et claire, propre, et la toiture végétalisée bien verte. La végétation du trottoir n’empiète ni sur la façade, ni sur la voirie. Tout est en « ordre », à sa place, dans la nouvelle totalité éco-utopique muséifiée ici promue. D’ailleurs, on n’y voit ni policier·es ni violence non plus, ni conflits, ni vraiment de vie. La société semble s’être transformée en substitut, en apparat, en ersatz de société. Une éco-société du spectacle ; un genre d’éco-truman show38.

À cela s’ajoute encore que le documentaire s’arrête à l’Hexagone. Mais qu’est-ce que cela fait de regarder France 2 depuis la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, Mayotte, et de constater qu’on n’y est pas ? De là à comprendre que les seuls devenirs et les seuls désirs qui comptent, ce sont ceux de l’Hexagone, il n’y a qu’un pas.

Tout est en « ordre », à sa place, dans la nouvelle totalité éco-utopique muséifiée ici promue. Une éco-société du spectacle ; un genre d’éco-truman show.

Combien de personnes racisées39 sont présentes dans tout ce documentaire, et dans quels rôles sont-elles placées ? Ici, quelques-uns travaillent dans l’orangeraie pendant que des blanc·hes observent depuis les balcons du Château. Un autre est occupé à trier les déchets des carcasses d’avion abandonnées. En fin de reportage, quelques autres dansent. Et presque aucune autre personne racisée en plus d’une heure et demi de film ; idem pour le making-of. Pendant ce temps, les blanc·hes sont dans le train, en terrasse de café, au bureau, occupé·es à lire des livres, à prendre la voiture et l’aéroglisseur du futur. Le tableau est limpide. C’est peu de dire que ce « monde rêvé de demain » est glaçant.

On dirait en défense du réalisateur que c’est surement involontaire, inconscient – sans voir que c’est justement l’une des caractéristiques de la blanchité de se considérer comme allant de soi40.

Lire aussi | Entrevoir la justice climatique : retour sur les Toxic Tour de Seine Saint Denis・Laurence Marty (2025)

Dans les images du futur rêvé par la réalisation, la France désirable de demain est donc visiblement blanche, entièrement blanche, uniquement blanche. Le texte n’aborde d’ailleurs jamais la question ni des migrations – la poursuite de notre trajectoire climatique poussera 3 milliards de personnes en dehors de la « niche de température humaine » propice à la vie en société d’ici 207041. Il ne fait pas non plus état de la situation actuelle de notre pays, ses discriminations raciales documentées42 ou de l’existence du courant de l’écologie décoloniale43.

Le futur désirable sera blanc : voilà ce qui est montré. Est-ce voulu ou non, est-ce conscient ou non, ce n’est pas la question. En revanche, il est désolant de constater que les diverses réceptions du film dans Le Monde, dans l’Humanité, dans Télérama et sur France Inter ne disent mot de cette vision sociale et raciale44.

Ce tableau ne fait que renforcer la pertinence des constats établis par les penseur·ses antiracistes de l’écologie ; il ne fait que confirmer que l’écologie blanche45 est encore trop souvent une pensée uniquement bourgeoise et conservatrice, concentrée sur une lutte qui concourt au maintien de la domination en place46.

Ce tableau ne fait que confirmer que l’écologie blanche est encore trop souvent une pensée uniquement bourgeoise et conservatrice, concentrée sur une lutte qui concourt au maintien de la domination en place.

Ne pas tomber dans une vision blanche et bourgeoise de l’écologie exigerait de se tourner vers l’autre, de décoloniser profondément nos imaginaires, nos désirs et nos savoirs. Il faut exiger, des autres et de nous-même, une interrogation des rapports sujets-objets qui prédominent et qui dessinent l’hégémonie de la pensée intellectuelle occidentale. Il ne saurait y avoir d’écologies désirables sans cela.

Les banlieues de Paris en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Un sidérant éco-truman-show : au service de qui, de quoi ?

Nous avons autant besoin d’optimisme que de réalisme : nous avons besoin d’une vision de société enthousiaste, décroissante et joyeuse, mais cela ne signifie pas, ne peut pas signifier, que le réel sera si simplement joyeux. Oui, la question des désirs est centrale ! Mais le travail sur les désirs qui nous attend est un travail sur les attachements et les renoncements, sur le sens et sur les sens, sur les liens entre éthiques et esthétiques ; c’est une refondation cosmologique et politique. Le monde moderne dont nous héritons est à démanteler, et comme l’ont bien montré les pensées de la redirection écologique, l’enjeu est celui de l’anticipation et de la planification de la fermeture47 – ce qui n’a rien à voir avec la volonté de présenter un monde automatiquement désirable en 2100 à +4°C.

Croire à ce tableau, c’est non seulement cesser de lutter pour l’atténuation climatique, mais c’est aussi croire que ce sera mieux avec le réchauffement, croire que la dévastation du monde est une bonne chose, et que la présenter ainsi serait un acte courageux, au service de l’espoir.

Que les individus aient besoin de pouvoir se projeter dans un avenir désirable pour pouvoir agir à leur échelle est une chose. Que des images erronées, faussement crédible et faussement réjouissantes du Système Terre, de notre pays et de nos villes soient diffusées, c’en est une autre.

Croire à ce tableau, c’est non seulement cesser de lutter pour l’atténuation climatique, mais c’est aussi croire que ce sera mieux avec le réchauffement, croire que la dévastation du monde est une bonne chose, et que la présenter ainsi serait un acte courageux, au service de l’espoir. Un discours qui ne fait pas uniquement le jeu du vieux serpent de mer de « l’écologie punitive »48, il finit par faire perdre de vue les enjeux et la gravité du sujet. Mais en quoi mentir serait désirable ? En quoi proposer une réalité absolument irréaliste serait la meilleure manière de faire progresser l’écologie ? Pourquoi l’utopie devrait-elle être à ce point excluante ? Nous avons besoin d’un avenir désirable qui ne signifie pas aux autres que l’avenir se fera sans elleux et que le rêve c’est de les voir disparaître avec leurs cités. Nous avons besoin d’utopies qui ne soient pas insultantes.

Liste des co-auteurices et signataires (par ordre alphabétique)

Inès Bel Mokhtar, dé-designeuse, doctorante Ensadlab

Xavier Bucchianeri, ingénieur-architecte, doctorant UMR Ressources, ENSACF

Emeline Curien, enseignante-chercheuse au LHAC

Laurent Devisme, professeur à l’ENSA Nantes

Alexandre Duparc, médecin cardiologue au CHU de Toulouse, membre de l’Atécopol 

Lucie Dupré, chargée de recherches en anthropologie à l’INRAE

Bérénice Gaussuin, maîtresse de conférences à l’ENSA Malaquais

Maële Giard, géographe et doctorante à l’Université Grenoble Alpes

Daphné Hamilton-Jones, designeuse et doctorante

David Hampton-Musseau, chercheur en sciences de gestion, laboratoire LGTO, Université de Toulouse, membre de l’Atécopol

Renaud Hétier, professeur à l’UCO d’Angers

Inès Hubert, paysagiste-conceptrice et éditrice

Sylvain Kuppel, chargé de recherche (IRD) en écohydrologie et sciences de la zone critique, Géosciences Environnement Toulouse (GET)

Loïs Mallet, doctorant à l’Université Paris Cité et membre de l’Institut Momentum

Guillaume Mandil, maître de conférences à l’Université Grenoble-Alpes

Odin Marc, chargé de recherches au CNRS, Sciences de la Terre, Géosciences Environnement Toulouse (GET)

Léa Mosconi, maîtresse de conférences à l’ENSA Belleville

Hervé Philippe, directeur de recherches au CNRS en génomique évolutive et bio-informatique, Station d’Écologie Théorique et Expérimentale (SÉTE) de Moulis 

Claire Revol, maîtresse de conférences à l’Université Grenoble-Alpes

Soizic Rochange, maîtresse de conférences en biologie végétale à l’Université de Toulouse

Mathias Rollot, maître de conférences à l’ENSA Grenoble

Lou-Poko Savadogo, designeuse et architecte 

Laure Teulières, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Toulouse, membre de l’Atécopol

Jean-Louis Tornatore, anthropologue, professeur émérite de l’Université de Bourgogne-Europe 

Théo Vinceslas, maître de conférences à l’ENSA Normandie

Nathanaël Wallenhorst, professeur à l’UCO d’Angers, membre de l’Anthropocene Working Group


Image d’ouverture : le Mont Saint Michel en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

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Notes

  1. Déborah Bird Rose et Libby Robin, Vers des humanités écologiques, Wildproject, 2019, p.28.
  2. Un sujet déjà travaillé par le passé dans les colonnes de Terrestres, dans cet article notamment : https://www.terrestres.org/2018/11/15/la-zad-et-le-colibri-deux-ecologies-irreconciliables/
  3. France 2100, le pourquoi du comment : les coulisses de la science et de la fabrication du film
  4. https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/opinions/66508284768801/opinion-dereglement-climatique-2100-fin-d-un-monde-ou-nouvelle-renaissance-par-neuf-experts-du-climat
  5. Selon l’étude « Obs’COP 2025 : l’opinion mondiale face au changement climatique, résultats de l’observatoire international Climat et opinions publiques » (Ipsos / EDF) – à noter que ce chiffre est relativement constant au fil des années. Selon la même étude, à mesure que les années passent, tant les populations françaises et que celles européennes et mondiales souhaitent de plus en plus privilégier la croissance et les emplois plutôt que l’environnement.
  6. Voir notamment les chiffres ahurissants donnés par l’Étude Ifop pour la fondation Reboot et la fondation Jean Jaurès réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 28 octobre au 7 novembre 2022 auprès d’un échantillon national représentatif de 2 003 jeunes, représentatif de la population française âgée de 11 à 24 ans. Selon cette étude, un jeune sur six en France en 2023 serait platiste, un quart serait créationniste, et un petit tiers serait climato-sceptique et convaincu que « manger bio, ça ne sert à rien ». Nota : la méthodologie de cette étude a été contestée par des universitaires.
  7. « En dehors des pratiques de mobilité, les jeunes déclarent avoir adopté moins de pratiques écologiques que leurs ainés. (…) En parallèle, 19% des 18-24 déclarent faire leur maximum, contre 31% des Français en moyenne, et 27% ne sont pas prêts à accepter des changements radicaux dans leur mode de vie, contre 19% en moyenne. », Étude Les représentations sociales du changement climatique – 26ème vague du baromètre, ADEME, octobre 2025. De plus, il est important de relever l’absence sociologique de toute forme de nouvelles « génération climat », faisant dire à Camille Peugny qu’« Il n’y a pas aujourd’hui – statistiquement – de génération climat » (voir Camille Peugny, « Une politique de la jeunesse, vite ! », revue Urbanisme, n°424, pp.59-61 et « Plus jeunes donc plus verts ? », Revue Française de Science Politique, 2024, 73 (1), pp.41-62).
  8. Laelia Benoit, « L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique », The Conversation, 15 octobre 2024.
  9. Pablo Servigne et Nathan Obadia, Le Pouvoir du Suricate : Apprivoiser nos peurs pour traverser ce siècle, Seuil, 2024. Ou, pour le dire avec Claire Nouvian : « Il faut croire à la catastrophe parce qu’elle est déjà là, et que, parce qu’on n’y a pas cru, on n’a pas agi. (…) Au contraire, une étude a montré que quand on a peur, on est bien plus enclin·e à agir » « Claire Nouvian x Pascal Bruckner : urgence climatique, que faire ? », France Inter, 28 août 2023.
  10. À titre de comparaison, des travaux comme ceux de Pablo Servigne ne s’y trompent pas : si l’utopie doit être du côté social, c’est justement parce qu’elle ne peut être du côté du devenir du Système Terre ; si l’entraide doit être promue et entraînée, valorisée, c’est justement pour pouvoir affronter ces difficultés environnementales déjà bien engagées. Cf. Pablo Servigne, L’Entraide, l’autre loi de la Jungle, Les liens qui libèrent, 2017 ; Pablo Servigne, Le réseau des tempêtes, manifeste pour une entraide populaire, Les liens qui libèrent, 2025.
  11. Pour s’en convaincre, voir notamment l’ouvrage de vulgarisation scientifique : Nathanaël Wallenhorst, 2049 : ce que le climat va faire à l’Europe, Seuil, 2025.
  12. Nous avons déjà démonté ce mythe, aussi promu par le gouvernement, dans une récente tribune : Mathias Rollot et Nathanaël Wallenhorst, « Pourrons-nous simplement manger à notre faim en 2100 ? », Le Monde, février 2025.
  13. David I. Armstrong McKay et al., “Exceeding 1.5°C global warming could trigger multiple climate tipping points”, Science n°377, eabn 7950 (2022). DOI : 10.1126/science.abn7950
  14. https://nhess.copernicus.org/articles/17/1177/2017/
  15. https://www.nature.com/articles/s41467-021-24268-5
  16. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0378112712007153
  17. https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/aa751c
  18. https://www.thelancet.com/journals/lanpub/article/PIIS2468-2667%2824%2900055-0/fulltext
  19. https://www.nature.com/articles/s41586-021-03262-3
  20. https://www.science.org/doi/10.1126/science.1164363
  21. Sur les effets géopolitiques de l’Anthropocène, voir notamment : Jean-Michel Valantin, Géopolitique d’une planète déréglée : le choc de l’Anthropocène Seuil, 2017 ; Pierre Charbonnier, Vers l’écologie de guerre : une histoire environnementale de la paix, La Découverte, 2025.
  22. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1704949114
  23. https://royalsocietypublishing.org/rstb/article/375/1794/20190106/30597/Plant-community-diversity-will-decline-more-than
  24. GIEC Normand, Olivier Codou, Boris Vallée, Cécile Sénémeaud, Psychologie : Les Normands et le changement climatique – apports psychologiques, Synthèse réalisée par l’Agence Normande de la Biodiversité et du Développement Durable et la Région Normandie, 2025.
  25. Mathias Rollot et Nathanaël Wallenhorst, « Pourrons-nous simplement manger à notre faim en 2100 ? », Le Monde, février 2025.
  26. « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique finalement, c’est que tout nous semblera nouveau », déclaration de la voix off du documentaire, vers 1’05’00.
  27. « Il faut qu’on emmène les gens dans quelque chose qui les attire, qui leur donne envie, qui soit beau ; pour moi c’est ça le vrai pari de ce genre de film ».
  28. Voir les deux très bons ouvrages parus aux éditions du Seuil : Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (dir.), Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public, Seuil, 2022 ; Laure Teulières, Steve Hagimont, Jean-Michel Hupé (dir.), Greenbacklash : qui veut la peau de l’écologie ?, Seuil, 2025.
  29. Par exemple, Sam Somot nous affirme n’avoir « jamais donné son accord pour être dans le comité scientifique » et n’avoir « jamais vu de draft du documentaire ni été consulté après cet interview ». De même, Philippe Simay nous dit avoir eu un entretien avec le réalisateur et un avec son assistante, mais n’a plus été recontacté en suivant, et n’a jamais vu ni le film, ni ses phases préparatoires (sources : correspondances privées avec ces chercheurs).
  30. CNRM – Centre National de Recherches Météorologiques, Météo-France – CNRS, Université de Toulouse.
  31. Réaction publique, sur Linkedin, au post de l’association Quota Climat annonçant : « ce week-end, France Télévisions diffusait un documentaire projetant les villes françaises en 2100. Les images générées par IA sont complètement hors-sol. »
  32. https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/75210321
  33. Le masculin est de mise vu la proportion masculine : 8 femmes pour 40 hommes consultés pour ce documentaire.
  34. Mathias Rollot, « Pour en finir avec l’architecture-as-usual », Terrestres, 2025.
  35. Olivier Le Cour Grandmaison, Etats racistes, Racismes d’État : une brève histoire, Amsterdam, 2024.
  36. Voir l’appel « Stop aux démolitions ANRU » ; sur la mobilisation en question, voir notamment la couverture faite par le journal Libération : « “On parle de vies qu’on déracine” : pour ses 20 ans, l’Agence de rénovation urbaine face à une contestation inédite », Libération, 08 février 2024.
  37. Louise Jammet, Nils Le Bot, Pour une prospective de la face arrière des métropoles, AREP éditions, 2024.
  38. Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967 ; référence au film américain The Truman Show (1998).
  39. Nous employons ici « racisé » au sens donné par Sarah Mazouz dans son livre Race (Anamosa, 2020).
  40. Dans La mécanique raciste, par exemple, Pierre Tévanian l’écrit clairement : « Être blanc(he), c’est ne pas avoir à se poser la question “qu’est-ce qu’être blanc(he) ?”, c’est ne pas avoir, contrairement aux Noir(e)s, Arabes et autres non-Blanc(he)s, à s’interroger sur soi-même, sur son identité ou du moins sur la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi. » Pierre Tévanian, La mécanique raciste, La Découverte, 2017, p.93.
  41. Xu, C. et al. (2020). “Future of the human climate niche”, PNAS, 117(21), p. 11350-11355.
  42. Voir par exemple, en matière de racisme environnemental, William Acker, Où sont les gens du voyage ?, Édition du commun, 2021.
  43. Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Seuil, 2019 ; S’aimer la Terre : défaire l’habiter colonial, Seuil, 2025.
  44. https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/01/27/france-il-etait-une-fois-demain-sur-france-2-a-l-horizon-2100-tout-est-imaginable_6664340_3246.html ; https://www.sudouest.fr/culture/programmes-tv/france-il-etait-une-fois-demain-a-quoi-ressemblera-notre-pays-en-2100-27495285.php ; https://www.humanite.fr/environnement/climat/france-il-etait-une-fois-demain-de-michael-pitiot-le-scenario-dun-hexagone-a-4-c-pour-sortir-de-notre-deconnexion-du-climat ; https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/capture-d-ecrans/capture-d-ecrans-du-mardi-27-janvier-2026-4941549
  45. Malcom Ferdinand, « Comment se maintient une écologie ? Identifier les mécanismes discriminants pour les défaire », dans Fatima Ouassak (dir.), Terre et libertés : manifeste antiraciste pour une écologie de la libération, Les liens qui libèrent, 2025.
  46. Voir à ce sujet Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate, La Découverte, 2023.
  47. Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Alexandre Monnin, Héritages et fermeture : une écologie du démantèlement, Divergences, 2021.
  48. Expression avancée depuis une décennie pour éviter d’engager des politiques contraignantes et respectueuses des enjeux de justice sociale : « Largement utilisée à droite et à l’extrême droite, popularisée par Ségolène Royal en 2014, l’expression enferme les politiques environnementales dans un registre au mieux moralisateur, au pire liberticide, en évitant ainsi de débattre de la juste répartition des efforts et de l’accompagnement des plus fragiles ». Claire Legros, « L’“écologie punitive”, un slogan facile qui agit comme un repoussoir et confisque le débat démocratique », Le Monde, 13 mars 2024.

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15.01.2026 à 19:00

« L’écologie, ça suffit ! » : comprendre et contrer le backlash environnemental

La rédaction de Terrestres

Il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore imaginer l’écologie en train de progresser dans les esprits. Le backlash des années 2020, aussi brutal que global, semble éloigner chaque jour cette idée. Quel est ce recul ? Est-il si nouveau ? Qui veut la peau de l’écologie ? Rencontre Terrestres le 15 janvier 2026 à l’Académie du Climat, pour comprendre et résister.

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Texte intégral (2305 mots)
Temps de lecture : 4 minutes

Table-ronde le jeudi 15 janvier 2026 avec la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, la géographe et activiste Sarah-Maria Hammou, les historien·nes Laure Teulières et Steve Hagimont et le chercheur en écologie politique Jean-Michel Hupé. Une rencontre organisée par Terrestres en partenariat avec Socialter, autour du livre Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? (Seuil, 2025), à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30).

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.


Accord de Paris en 2015, mouvement climat en 2018… Encore récemment, on pouvait imaginer l’écologie en train de progresser dans les esprits. C’était sans compter le méchant retour de bâton des années 2020. Partout dans le monde, on observe d’importants reculs environnementaux : les rares avancées dans les politiques écologiques sont démantelées et les engagements climatiques bafoués ; la recherche scientifique est attaquée et ses financements compromis ; forages, mines et chantiers se multiplient, on investit dans la défense, dans l’IA et autres technologies mortifères au mépris des limites planétaires et de la démocratie la plus élémentaire. En Europe, les régulations sur l’agriculture, la déforestation, l’alimentation ou la chimie sont sapées au motif de « simplification »1. En France, le Code de l’environnement est sans cesse affaibli, les demandes d’une transition à la hauteur des enjeux sont balayées, les discours hostiles à l’écologie se renforcent et la répression du mouvement écologiste se déchaîne.

Partout, on l’affirme haut et fort : l’écologie, ça suffit !

Comment expliquer cette hostilité à l’égard de l’écologie alors même que les bouleversements environnementaux empirent et n’ont jamais été aussi manifestes ? Car le backlash semble s’amplifier à mesure que la biodiversité s’effondre et que les mégafeux, les inondations ou les maladies liées à la pollution augmentent. Le tout dans un contexte de polarisation croissante – les inégalités ne cessent de se creuser tandis que les idéologies réactionnaires ne cessent de gagner du terrain, semblant renforcer la possibilité d’un fascisme 2.0 que certaines décrivent comme un « survivalisme monstrueux »2.

Dans un tel contexte, quel rapport entretient la catastrophe écologique avec la violence de la réaction qui touche celleux qui veulent la prévenir ? Et comment résister à ces tendances mortifères ?

Le livre collectif Greenbacklash – Qui veut la peau de l’écologie ? (Le Seuil, 2025), analyse ces reculs environnementaux. Dans ce nouveau « manuel pour dépolluer le débat public » qui fait suite à Greenwashing (Le Seuil, 2022), scientifiques, activistes et journalistes dressent ensemble une « cartographie des forces opposées à l’écologie », pour mieux comprendre les attaques qui visent autant les individus ou les associations que les institutions et les accords internationaux.

Ils et elles montrent que le backlash, l’ensemble des discours et des mesures hostiles à l’écologie, n’est pas aussi récent qu’on pourrait le penser – on observe ce phénomène dès les années 1970 – et n’est pas non plus aussi généralisé qu’il paraît : une majorité de citoyen·nes aspirent à des politiques publiques fortes pour lutter contre les pollutions et parer au changement climatique.

En désignant les acteurs du greenbacklash – lobbies, industries, politiques, médias… – et en décrivant leurs stratégies, l’ouvrage montre que le retour de bâton est avant tout une violente réaction de ceux qui auraient beaucoup à perdre si des politiques écologiques étaient engagées.

Écologie Hebdo n°279 (1978) : « Qui a peur des écolos ? » À retrouver sur archivesecolo, le site des ressources de la Fondation de l’écologie politique. https://www.archivesecolo.org/

Cette table-ronde entend analyser l’offensive en cours et esquisser des voies de relance des dynamiques écologiques. Elle réunira deux autrices de contributions sur les sciences et le climat et l’écologie dans les banlieues, ainsi que les trois coordinateur·ices de l’ouvrage, qui signent également des contributions sur les accusations en « écologie punitive » ou encore le rôle des médias et des journalistes.

Intervenant·es :

Sarah-Maria Hammou est géographe et responsable des programmes Justice climatique au sein de l’association Ghett’up, autrice du rapport «(In)justice climatique» (octobre 2024)

Valérie Masson-Delmotte est paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA et ancienne co-présidente du groupe n°1 du GIEC

Laure Teulières est historienne, maîtresse de conférence à l’Université Toulouse Jean-Jaurès

Steve Hagimont est historien, maître de conférence à Sciences Po Toulouse

Jean-Michel Hupé est chercheur en écologie politique au CNRS à l’Université Toulouse Jean-Jaurès

Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé ont co-fondé l’Atécopol (Atelier d’écologie politique) de Toulouse

La rencontre sera animée par Léa Dang de la revue Socialter et Maxime Chédin, Quentin Hardy et Emilie Letouzey de la revue Terrestres

Le jeudi 15 janvier 2026, de 19h00 – 21h30, à l’Académie du Climat – Salle des fêtes – 2 place Baudoyer – 75004 Paris

Entrée libre ! Inscription souhaitée ici : https://chk.me/i01zwCJ


Photo d’ouverture : designecologist sur Unsplash.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤ !

Notes

  1. Voir la chronique de Stéphane Foucart dans Le Monde du 14 décembre 2025 : « Les reculs environnementaux de l’Europe sont les premiers marqueurs de sa trumpisation ».
  2. Voir Naomi Klein et Astra Taylor, « La montée du fascisme de la fin des temps », Terrestres, 2025.

L’article « L’écologie, ça suffit ! » : comprendre et contrer le backlash environnemental est apparu en premier sur Terrestres.

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16.12.2025 à 16:28

La bactérie et la goutte de pluie : une autre histoire des cycles de l’eau

Emma Haziza

Le saviez-vous ? Souvent, c’est une bactérie qui donne naissance à une goutte de pluie. Mais ce processus est menacé. Pire : l’ensemble des cycles de l’eau est fortement perturbé. Dans un article saisissant, l’hydrologue Emma Haziza appelle à être à la hauteur des bouleversements. Tour d’horizon de l’état des aquifères, entre sècheresses et (méga)bassines.

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Texte intégral (7293 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Ce texte est extrait du livre Vers des politiques des cycles de l’eau, dirigé par Marin Schaffner et Mathias Rollot, paru en 2025 aux éditions Le bord de l’eau dans la collection « En Anthropocène ».


En premier lieu, je voudrais témoigner d’une tendance de fond que j’observe au niveau mondial sur la façon d’approcher aujourd’hui une vision plus systémique de la science, plus appliquée également. La science doit venir résoudre des problèmes concrets du quotidien. Les enjeux liés à la cinétique rapide du changement climatique font partie de ces sujets qui nécessitent une recherche-action opérationnelle. J’observe de plus en plus de chercheur·es à l’échelle internationale prendre cette tangente vers plus de pluridisciplinarité, et qui font évoluer la recherche scientifique par des voies disruptives. Les approches en silo – depuis les grandes disciplines héritées – apparaissent à un nombre croissant de scientifiques comme un modèle en train de s’épuiser, car il ne répond plus aux problématiques immédiates de notre monde moderne, qui n’a plus le temps de collecter des données sur un temps long pour affirmer des tendances et engager des prises de consciences. Dans un monde en mouvement, dont la bascule est à la fois extrêmement rapide et parfois même violente, si l’on veut répondre aux enjeux de vulnérabilité territoriale, il y a une nécessité de plus en plus flagrante à travailler avec des approches pluridisciplinaires et transversales. Au fond, il s’agit peut-être de pouvoir approcher un territoire un peu comme on approche un être vivant.

Dans ce contexte, la question du cycle de l’eau qui nécessiterait une approche systémique (du fait de la complexité des enjeux en place) nous est enseignée dès le primaire de manière simpliste, comme un cycle renouvelable, sans intervention humaine au sein de chaque processus. Et quelque part, c’est cette image qui reste ensuite dans la conscience collective empêchant de se confronter à une réalité qui nécessite des actions de fonds comme d’urgence. À titre d’exemple, dès qu’il pleut, tout le monde est persuadé que le problème de sécheresse est résolu.

L’une des découvertes les plus incroyables de ces dernières décennies est que le cycle de l’eau n’existe et ne se renouvelle que grâce au vivant.

On oublie à quel point la nature est bien plus complexe que cela. L’une des découvertes les plus incroyables de ces dernières décennies – et qui illustre cette complexité – est le fait que le cycle de l’eau n’existe et ne se renouvelle que grâce au vivant. Ce ne sont pas simplement des molécules d’eau qui précipitent, s’évaporent, ruissellent ou s’infiltrent, mais une symbiose entre un microbiote atmosphérique composé de spores et de bactéries pathogènes de végétaux capables de générer les pluies. Une goutte de pluie ne prend donc naissance que grâce à un support et dans de nombreux cas, celui-ci est un organisme vivant, en l’occurrence une bactérie dont la stratégie de colonisation s’appuie sur sa capacité à fabriquer la pluie. On change alors de paradigme, ce n’est plus la forêt qui a besoin de la pluie mais la pluie qui se met à avoir besoin de la forêt pour exister.

Nos représentations générales sont formées de telle manière qu’on ne pense généralement qu’aux molécules d’eau et à leur changement d’états. L’approche de la complexité des systèmes naturels nous embarque dans une histoire merveilleuse dont on ne perçoit qu’une infime partie avec l’état actuel de nos connaissances. Or, de la même manière que nous-mêmes sommes fait·es de 100 000 milliards de bactéries et de seulement 37 milliards de cellules humaines, le cycle de l’eau est en interaction permanente avec de nombreux organismes vivants, et n’existe que grâce à eux.

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De l’importance de regarder correctement les nuages

Pour poursuivre cette idée, j’aimerais prendre l’exemple de « l’ensemencement » des nuages. C’est un terme que l’on entend généralement pour qualifier une pratique humaine – et donc artificielle – qui consiste à provoquer des pluies en envoyant des molécules chimiques dans l’atmosphère. Cela se pratique depuis des décennies, que ce soit en Chine, en Australie, à Dubaï, ou encore au Mexique. Je précise ici qu’au niveau mondial est actuellement en train de se dérouler une chasse à cellui qui va récupérer l’eau de l’autre – et cette guerre de l’eau se joue sur trois plans, les eaux souterraines, les réseaux de surface, mais également au niveau de nos eaux atmosphériques.

Si on s’intéresse tout particulièrement à « l’ensemencement » naturel des nuages, en dehors de toute interaction avec les humains, cette phase est plus que nécessaire, puisque c’est la fonction intégrante de création de la pluie. Pour que la goutte d’eau puisse se former et passer ainsi de l’état de vapeur à l’état liquide, il faut un support, une sorte de « graine » (et c’est bien pour cela qu’on utilise le terme d’ensemencement comme on pourrait l’utiliser sur le plan agricole). À l’échelle de la planète, la majorité de ces « graines » sont des grains de sel arrachés aux mers et océans par les vents et transportés en haute altitude pour contribuer à la formation des pluies. C’est ce qui explique que 80 % des pluies se trouvent au-dessus des océans. Une partie de ces pluies formées (20 à 21 %) arrive sur les continents. S’opère alors ce qu’on appelle un recyclage continental, c’est-à-dire que ces pluies vont se renouveler au-dessus des terres émergées.

« L’ensemencement » naturel des nuages est largement dû à une bactérie qui peut former de la glace sur sa capsule et attirer ainsi la vapeur d’eau pour la condenser sous forme de microgouttelettes de pluie.

En 1982, un chercheur a mis en évidence le fait qu’une majeure partie de cette « graine » était en fait une bactérie (du genre Pseudomonas) qui a la faculté sur sa capsule d’être glaçogène, c’est-à-dire de former de la glace et d’attirer ainsi la vapeur d’eau en la condensant sous la forme de microgouttelettes de pluie. Une fois que celles-ci ont atteint un poids suffisant sur le plan gravitaire, les gouttes d’eau tombent et forment ainsi la pluie. Or cette bactérie est un pathogène sur l’ensemble du monde végétal. Elle a donc besoin des couverts végétaux pour proliférer, et être ensuite emportée en haute altitude pour contribuer à la formation de pluies. La nature nous a donc offert une bactérie capable de régénérer les pluies continentales.

La Sienne depuis la berge à Beslon. Photographie ©GANG – https://gvng.fr/constantia

Comprendre cela, c’est comprendre que, si l’on veut pouvoir régénérer des pluies en temps de sécheresse, nous avons besoin à la fois d’un maximum de couvert végétal (des forêts, mais aussi des champs) et du moins d’intrants chimiques possibles (car des tests montrent que ces bactéries sont tuées par les pesticides et meurent au-dessus de 30°C). À l’heure actuelle, dans le sud de l’Espagne, de grands problèmes de lutte contre les sécheresses se concentrent massivement sur la coupe d’arbres – car on estime qu’un arbre pompe 1 000 litres d’eau par jour, et que cela entre en concurrence avec les besoins humains. Des réflexions similaires existent aussi sur certains massifs forestiers en France. Les arbres, par leur évapotranspiration, sont pourtant aujourd’hui les meilleurs des climatiseurs – puisqu’ils répartissent la vapeur d’eau. Méconnaître le rôle de chaque élément du système et conserver une logique en silo conduit à des prises de décisions absurdes.

A-t-on donc vraiment bien compris la complexité et la magie extraordinaire de ces cycles de l’eau ? Les respecte-t-on ? Ne sommes-nous pas en train de regarder un problème plus vaste par des bouts de lorgnettes ? Les décisions qui sont prises en rapport avec la ressource en eau – toujours dans des logiques de production, de rentabilité et de concurrence – ont-elles encore un sens ?

Personne ne dit jamais qu’il n’y a pas de cycle du carbone sans cycle de l’eau : si vous n’avez pas d’eau dans vos sols, vous n’aurez jamais de captation de carbone.

Je pose ces questions car l’eau est au fondement de l’alimentation de tous les systèmes économiques. Il n’y a pas un seul système économique dans le monde qui ne s’appuie pas sur de l’eau. Si vous voulez de l’énergie, par exemple, il vous faut de l’eau – que ce soit pour aller chercher du pétrole, extraire du charbon, faire de l’hydroélectricité ou refroidir des centrales1. La question énergétique, qu’on dit être centrale dans la « lutte contre le changement climatique », cache donc de multiples usages de l’eau. Dans l’approche dominante, on a l’impression que ce qui risque de mettre la Terre dans un état d’inhabitabilité, ce sont absolument et uniquement les émissions de carbone. Ce qui est terrible, pourtant, c’est que personne ne dit jamais qu’il n’y a pas de cycle du carbone sans cycle de l’eau (alors que c’est la base de la bio-géochimie) : si vous n’avez pas d’eau dans vos sols, vous n’aurez jamais de captation de carbone. On ne se pose donc jamais la question de la restauration des terres et de la restauration des cycles – et du fait que ces cycles fonctionnent tous ensemble (avec celui du soufre, du phosphate, du magnésium, etc.). Simple chiffre en passant : pour récupérer 2 molécules de carbone dans l’atmosphère, il faut 12 molécules d’eau dans le sol – car tout cela est directement lié à la vapeur d’eau2. C’est le principe de base de la photosynthèse.

Lire aussi | Face à la bataille de l’eau, l’hypothèse biorégionaliste・Mathias Rollot (2023)

Le réchauffement n’est qu’un épouvantail

On nous raconte également très souvent que tous les désastres climatiques en cours (ces inondations et ces sécheresses qui témoignent d’une accélération du cycle de l’eau) sont liés au réchauffement climatique. Pourtant, la majeure partie du dérèglement des cycles de l’eau est directement liée aux pratiques humaines – et aux manières dont iels perçoivent ces cycles, les gèrent et les exploitent. Dès le début du XXe siècle, on a ainsi assisté à une course – de la part des grands dictateurs comme des grandes puissances capitalistes – au contournement massif des cours d’eau. Cette tentative de domination de la nature était une manière de montrer que l’ingénierie humaine peut dompter et maîtriser les cycles ; et les États-Unis comme la Russie ont commencé à détourner leurs grands fleuves. D’ailleurs, le détournement des fleuves russes vers le Turkménistan et l’Ouzbékistan (avec 1,2 million de prisonniers de guerre – les fameux goulags), en vue de transformer d’immenses steppes désertiques en plaines luxuriantes de coton (celles-là même qui aujourd’hui permettent d’obtenir les volumes gigantesques nécessaires à la fast fashion), c’est ce qui amène aujourd’hui à la disparition de la mer d’Aral : et l’on voit que cela n’est en rien directement lié, de prime abord, au changement climatique. On voit donc bien avec cet exemple comment les systèmes économiques existants sont directement liés aux manières dont on a dominé l’eau et dont on a empêché toute possibilité de restauration de ces cycles entravés.

La majeure partie du dérèglement des cycles de l’eau est directement liée aux pratiques humaines – et aux manières dont les humains perçoivent ces cycles, les gèrent et les exploitent.

Partout sur la planète, il n’y a quasiment plus aucun endroit dans lequel cette eau n’a pas été pillée en surface. Mais l’autre mouvement corollaire, c’est celui du pillage en profondeur. En Inde, où l’eau affleurait historiquement à moins de 4 mètres quasiment partout, il y a désormais certaines régions où, même à 500 mètres de profondeur, on ne trouve plus d’eau. Un nouveau marché est même en train de naître en Inde, où les petit·es propriétaires terrien·es ne vendent désormais plus leur production agricole, mais leur eau (voyant passer tous les jours des dizaines de camions-citernes chez eux, pour emmener l’eau vers des endroits où il n’y en a déjà plus). Cela conduit à des désastres, absolument cruciaux à comprendre, car on assiste à des migrations massives, vers les grands centres urbains – en Inde mais aussi en Ouzbékistan ou en Chine –, de personnes qui ne peuvent plus rien faire pousser et parfois même qui n’ont plus à boire. Là encore, ces migrations ne sont pas directement liées au changement climatique, mais plutôt à nos modèles de consommation et à nos modèles d’aménagement. De la même manière, la majeure partie de l’effondrement massif de la biodiversité découle de la déstabilisation des chaînes trophiques, par la disparition des habitats et par les pollutions. En cela, le changement climatique n’est qu’un accélérateur de problématiques préexistantes. Nos émissions de CO2 ne sont qu’une couche supplémentaire sur des dérèglements plus profonds, découlant de nos modèles de sociétés.

A l’aube, brume sur la Sienne sous le pont de Hyenville. Photographie ©GANG – https://gvng.fr/constantia

Restaurer au lieu de bouleverser

Comprendre ces cycles de l’eau de façon systémique, cela permet en retour de pouvoir envisager de restaurer ces cycles, et de les ralentir. Ce que cela veut dire, c’est qu’une fois que la goutte d’eau tombe sur le sol, il va falloir lui faire suivre le chemin le plus long possible, pour qu’elle ait le temps au maximum de réussir à s’infiltrer. Car sur 100 % de pluie qui tombe, dans un cadre idéal, ce sont seulement 9 à 10 % qui pénètrent à l’intérieur des sols et rejoignent une nappe phréatique. On est donc dans un contexte où il faut envisager toute une série de solutions et de moyens pour parvenir à cela : jouer avec l’ombre et la limitation de l’érosion (c’est pour cela que l’on parle beaucoup d’agroforesterie et de haies), jouer avec des phénomènes de rétention naturelles ou biomimétiques (afin de recréer un maximum de verticalité dans ces cycles de l’eau accélérés), etc. Par exemple, dans la ville de Montpellier (où j’ai longtemps vécu), nous avions fait une étude sur tous les puits anciens, afin de retrouver les endroits où l’eau peut rejoindre la nappe ; et nous avons découvert que la seule zone encore restante d’impluvium, c’était le jardin des plantes historique de la ville. Sans ce jardin municipal qui est protégé, il n’y aurait plus un seul endroit aujourd’hui, dans une ville de cette taille, pour permettre une verticalité du cycle de l’eau.

Sur ces cinq dernières années en France, plus de 50 % des personnes qui ont été inondées l’ont été en dehors de zones inondables.

Or tout cela commence à se voir de façon flagrante. Sur ces cinq dernières années en France, plus de 50 % des personnes qui ont été inondées l’ont été en dehors de zones inondables. Cela ne veut pas dire que l’on mesure mal les zones inondables. C’est juste que les cartographies existantes s’appuient sur les tracés des lits mineur et majeur des cours d’eau, alors que l’eau aujourd’hui n’a même plus le temps de rejoindre les lits des rivières et des fleuves – et qu’elle prend donc d’autres chemins, non prévus par les cartographies existantes. Dans une telle situation de déshydratation des sols, le moindre axe d’écoulement préférentiel se transforme en véritable cours d’eau – par exemple une rue. Commencer à comprendre cela, c’est donc comprendre que le risque change, qu’il se modifie.

Lire aussi | Inondations et barrages dans la vallée de la Vesdre : l’aménagement du territoire en question ・Marie Pirard (2023)

En 2024, il a beaucoup plu (peut-être trop même, comme a pu le démontrer le nombre de sinistré·es d’inondations dans les Hauts-de-France), et on pourrait donc avoir l’impression que les problèmes de sécheresses des années précédentes sont résolus, et que nos nappes sont à nouveau bien pleines. Mais, c’est là où il est important de regarder ces enjeux à l’échelle de plusieurs années. Par exemple, l’année 2018 a beaucoup ressemblé à l’année 2024 (avec une crue majeure de la Seine, pour celleux qui s’en souviennent, et des nappes bien rechargées) ; et, pour autant, on a eu trois semaines de canicule en juillet qui nous ont fait rebasculer, presque sans transition, dans un état de sécheresse historique. Ce phénomène porte aujourd’hui un nom scientifique, et il est constaté partout à travers le monde : ce sont des « sécheresses éclairs ». Et nous ne sommes pas habitué·es à cela. Pour rappel, la grande sécheresse de 1976 (qui avait conduit à la création d’un « impôt sécheresse » pour tous les habitants – ce qui avait coûté son poste de Premier ministre à Jacques Chirac à l’époque) était une « sécheresse froide ». Il y avait eu alors une forte absence de précipitations, mais pas d’anomalie de température à la hauteur de ce que nous enregistrons ces dernières années.

Au début des années 2000, les zones de crise pouvaient correspondre à 2 % du territoire national ; à partir de 2017, quasiment chaque année, près de 90 % du territoire est en crise.

Or aujourd’hui, on peut avoir des sécheresses moins importantes en termes de manque de pluie, mais les températures de plus en plus caniculaires (qui peuvent dorénavant atteindre 42°C dès le mois de juin à Paris et 46°C dans le Sud, comme en 2019) génèrent des sortes de « sèche-cheveux » massifs, qui peuvent entraîner des bascules extrêmement rapides. Il va donc assurément falloir restaurer ces cycles rapidement, mais il va aussi falloir de l’agilité. Ça devient une urgence pour nos territoires. Ce sont pourtant des questions qui sont encore très loin de se poser, dans nos institutions, à la hauteur de ces urgences. Par exemple, en France, nous n’avons quasiment aucun·e expert·e sécheresse – car la question ne se posait que très rarement dans des climats tempérés comme les nôtres. Et donc, personnellement, j’ai dû me former sur le tas, à partir de 2017, en travaillant à partir de toute la littérature existante ; puis en essayant de modéliser, au plus près des territoires ce qui est en train de se passer, année après année. Tout cela demande de la recherche-action, mais aussi de « disrupter » les modèles scientifiques habituels.

Moutons de prés salés en bord de Sienne, dans le havre de Regnéville-sur-Mer. Photographie ©GANG – https://gvng.fr/constantia

Remettre les pieds dans les bassines

Pour finir, ce tour d’horizon, j’aimerais revenir sur les enjeux et les controverses des bassines – qui me paraissent être une autre très bonne porte d’entrée pour comprendre les problématiques et les enfermements systémiques qui sont aujourd’hui les nôtres. Mon enjeu ici sera de reposer le décor de manière globale.

Ainsi, si cette question des bassines existe, c’est d’abord parce que nous avons eu la crise de sécheresse de 1976 (que j’évoquais précédemment) et qui a fait très peur au gouvernement à l’époque. Gouvernement qui avait alors choisi l’option de préserver les cours d’eau et les nappes, plutôt que les autres usages, lorsque celles-ci se retrouvent dans des états de tension extrêmes. Une réglementation avait été mise en place, qui fait que – aujourd’hui encore – dès lors que l’on atteint un scénario qui ressemble à celui de 1976, des arrêtés préfectoraux sont pris dans les zones en crise, interdisant tous les usages qui ne sont pas considérés comme « prioritaires ». Ce qui est priorisé, c’est la salubrité publique, les hôpitaux et les eaux domestiques. L’irrigation agricole devient donc strictement interdite dans de telles périodes de crise. Au début des années 2000, il arrivait ainsi, certaines années, d’avoir des zones de crise qui correspondait à 2 % du territoire national ; puis 10 % du territoire au début des années 2010 ; et, à partir de 2017, quasiment chaque année, près de 90 % du territoire en phase de crise. On demande donc à une profession agricole – qui s’est appuyée sur un modèle d’irrigation massive comme on l’y a incitée durant des décennies – de stopper net son activité en été. Les agriculteur·es se retrouvent ainsi à devoir stopper des productions énormes en termes de volumes, qui sont destinées à l’export et qui représentent donc, en cumulé, des milliards d’euros. À noter au passage, en outre, que beaucoup de pays sont totalement dépendants de certaines de nos productions : le Maroc par exemple, avec notre blé. Les questions sont donc d’ordre économique mais aussi géopolitique, et elles sont extrêmement complexes.

Dans les bassines, l’eau stagne et avec l’apport aérien de matières organiques, croupit. Cette eau croupissante engendre un développement algaire et un risque de prolifération, notamment de salmonelle et de cyanobactéries.

Quand de telles décisions de crise sont prises, les instances agricoles se questionnent donc sur les manières de contourner ce schéma-là. Or, quand on regarde dans les textes, on voit qu’il est possible d’irriguer lorsque vous êtes dans une zone où il existe une retenue collinaire (c’est-à-dire, une sorte de mini-barrage qui permet de retenir des eaux d’écoulement qu’on utilisera avec un effet retard) – les retenues naturelles pouvant aussi être utilisées durant ces phases de crise. C’est ainsi que dans des zones complètement plates, telles que les Deux-Sèvres, où il n’y a absolument aucune possibilité de créer des retenues collinaires, on a eu l’idée de venir pomper dans les nappes, durant la phase hivernale, avant les arrêtés sécheresse du printemps. Ce qu’on appelle une « bassine », c’est l’équivalent de jusqu’à 260 piscines olympiques remplies avec de l’eau extrêmement pure – de l’eau souterraine protégée jusque-là tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Cette eau est stockée dans une sorte d’immense bassin avec un fond plastifié en attendant l’été et la période de risque de restriction maximale. Sauf que dans ces bassines, il se passe un phénomène à la fois tellement logique et prévisible, et un danger connu par les humains depuis la nuit des temps : l’eau stagne et avec l’apport aérien de matières organiques, croupit. C’est un danger qui a particulièrement marqué les consciences collectives dans notre pays. Les épidémies de choléra ont engendré une défiance sur la relation entre l’eau et les humains. Et c’est une des raisons majeures qui a poussé la France à assécher une grande partie de ses marais et de ses zones humides, et d’éloigner l’eau des villes en endiguant les cours d’eau.

Pour en revenir aux bassines, cette eau croupissante engendre le développement algaire et le risque de prolifération, notamment de salmonelle et de cyanobactéries. Cela semble pourtant être du bon sens : on a tous déjà vu de l’eau stagnante dehors et constaté un changement de couleur et le développement de bactéries. À l’heure du changement climatique, d’autres risques comme le développement de moustiques-tigres s’additionnent. Certains témoignages de développement algaire dans certaines retenues de substitutions (dites « bassines ») sont tels que des plongeurs ont été envoyés pour décolmater les stations de pompage d’irrigation bouchées par les algues. Pour conclure, ces bassines représentent des systèmes qui ne servent même pas leur cause initiale, c’est-à-dire l’assurance d’un stockage d’eau efficace et de qualité. Il s’agit purement et simplement d’une appropriation de l’eau souterraine impliquant des grands exploitants, dont principalement des céréaliers, pour une eau qui au final n’est même pas assez qualitative pour être exploitée de manière sûre.

Lire aussi | Depuis le delta du Pô, regarder en face la crise climatique・Un groupe d’amis du Delta (2025)

Ces bassines sont donc le reflet d’un contournement de la réglementation, mais d’un contournement bien particulier, car ce sont les préfets qui à la fois interdisent les usages non prioritaires, tout en autorisant le pompage des bassines. Un double discours qui sert à essayer d’empêcher que certaines économies fragiles ne se retrouvent piégées face à un changement climatique trop rapide et trop violent. La France, d’ailleurs, fait partie des pays qui se réchauffent le plus rapidement dans le monde – on ne s’en rend pas forcément compte, mais notre territoire se réchauffe 20 % plus rapidement que la moyenne planétaire. Nous sommes donc, de fait, sur un temps de bascule qui est du même ordre que celui de la zone arctique ou du Canada. Sur l’Amérique du Nord et sur l’Europe du nord, les bascules sont particulièrement rapides ; et les systèmes agricoles ne peuvent pas réussir à s’adapter.

Avec cette controverse des bassines, on fait fi d’une véritable prise de conscience de ce qu’est le cycle de l’eau, et des problèmes profonds qu’il est en train de rencontrer. En pompant, on déconnecte la nappe de la rivière, ce qui déconnecte ensuite tout le vivant des cours d’eau, créant des à-secs plus rapidement…

Sources de la Sienne dans la forêt de Saint-Sever. Photographie ©GANG – https://gvng.fr/constantia

Le problème mondial des aquifères

La bascule mondiale en cours tend ainsi vers une perte de l’eau continentale – cette eau qui était dans nos cours d’eau et dans nos nappes. Une récente mission de la NASA (la mission « GRACE ») a montré, via deux satellites, que la variation de la gravité terrestre entre 2002 et 2017 est directement liée au niveau d’extraction des nappes d’eau souterraines, à l’échelle planétaire.

À ce jour, 21 des 37 plus grands aquifères du monde sont en voie d’extinction et de tarissement. Tout cela va poser des questions géopolitiques majeures dans les années et les décennies à venir. Des questions de migrations hydriques aussi, nécessairement. Car, par exemple, l’un de ces grands aquifères est en Chine et 1 milliard de personnes sont en train de se nourrir de riziculture directement dépendante de cette gigantesque nappe qui atteint des niveaux critiques. Ou encore, dans le Middle West américain, vaste région de plaines agricoles, il faudrait 2 700 ans de pluie pour restaurer les aquifères profonds. Il semble donc aujourd’hui impossible de résoudre les choses avec des solutions simples.

Rappelons que l’eau douce représente 2 % de l’eau mondiale, les nappes 1 % et nos cours d’eau 0,00028 %. Nos fleuves et nos rivières sont donc extrêmement fragiles.

À travers cet état des lieux, l’idée était de permettre une prise de conscience de cette nécessité d’une approche systémique par plusieurs prismes, qui s’avère fondamentale pour notre avenir. En se mettant de nouveau à respecter le cycle de l’eau, nous allons nous remettre à restaurer tous les cycles. Ensuite nous devons intégrer à quel point l’eau a des capacités exceptionnelles, c’est une vraie surdouée – elle est en effet à la fois solvant extraordinaire, elle refroidit, réchauffe et nous l’utilisons dans tous nos systèmes industriels sans exception. C’est aussi une eau (souvent invisible) qui fait qu’aujourd’hui nous sommes tout·es habillé·es et que nous nous nourrissons (notre bol alimentaire étant en moyenne composé de 3 000 litres d’eau par jour). Tout cela rend la problématique de préservation quantitative et qualitative de l’eau continentale cruciale pour le devenir de l’humanité.

Rappelons pour finir que l’eau douce représente 2 % de l’eau mondiale. Les nappes 1 %. Nos cours d’eau, eux, 0,00028 %. Nos fleuves et nos rivières sont donc extrêmement fragiles. Nos nappes sont en train d’être pillées. C’est notre avenir qui se joue devant nous. Alors gardons en tête que les cycles de l’eau sont non renouvelables et vivants ; et que sans eux, il n’y a plus rien.

Image d’accueil : « La Sienne à la sortie du barrage du Gast ». Toutes les photographies qui illustrent cet article sont issues du projet de recherche-création « À la recherche de Constantia – Une itinérance de bassin-versant », de l’auteur Marin Schaffner et des photographes et architectes du collectif GANG.

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  2. Vapeur d’eau qui est d’ailleurs le principal gaz à effet de serre sur la planète : en termes de quantité 95 % (contre 4,1 % pour le CO2) ; et en termes d’effet à proprement parler, plutôt entre 40 et 60 %.

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02.12.2025 à 19:39

Anna Tsing : « Nos infrastructures nous échappent »

Anna Lowenhaupt Tsing

Navires, labos, réseaux urbains ou commerce mondial : à rebours d’un Anthropocène surplombant, l’anthropologue Anna Tsing poursuit son projet collectif d’atlas des dérèglements locaux et fait paraître un guide de terrain pour mieux voir les natures abîmées près de chez nous. Échange à quatre voix à l’occasion de son passage en France.

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Texte intégral (7891 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

En juin 2025, une rencontre avec l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing s’est tenue à l’Académie du climat de Paris, à l’occasion de la sortie en France du livre qu’elle a coordonné et cosigné avec Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena et Feifei Zhou : Field Guide to the Patchy Anthropocene. The New Nature (Stanford University Press, 2024). Traduit par Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’Anthropocène, est paru aux éditions du Seuil en 2025. Cet article est la transcription de cette rencontre organisée par Terrestres, à laquelle ont pris part la journaliste Jade Lindgaard, la philosophe Emilie Hache et l’éditeur et traducteur Philippe Pignarre.

Dans cet entretien, il est beaucoup question du « Feral Atlas », un vaste projet d’enquêtes historiques et ethnographiques élaboré avec des artistes, qui a abouti à un site Internet. Une version française du Feral Atlas, composée de textes sélectionnés et traduits par Marin Schaffner, vient de paraître sous forme de livre aux éditions Wildproject : Atlas féral. Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines.

©Feifei Zhou pour le Feral Atlas

Jade Lindgaard – L’ouvrage collectif que vient présenter Anna Tsing est intitulé Notre nouvelle nature : Guide de terrain de l’Anthropocène. C’est un livre magnifique et renversant, qui est à la fois une suite et un déploiement du Champignon de la fin du monde. Anna, pouvez-vous nous parler de ce projet ? 

Anna Tsing – Tout est parti d’une question simple : comment peut-on comprendre l’Anthropocène, cette époque où les perturbations humaines sur la terre sont devenues aussi importantes que toutes sortes de forces, depuis le terrain ? Beaucoup d’entre vous connaissent sans doute les idées de Bruno Latour, qui disait que nous devons redevenir des terrestres et admettre notre occupation du sol au lieu de flotter abstraitement dans l’atmosphère. C’est pourquoi je demande : comment comprend-on l’Anthropocène depuis le sol ?

Je répondrais en commençant par présenter deux mots très importants dans le livre : il s’agit des termes féral (feral) et patch. Aucun des deux n’est vraiment employé dans le langage courant.

Féral s’emploie pour un animal d’élevage qui s’est échappé de la ferme : un cochon qui a fui dans la forêt et vit tout seul est un cochon féral. Nous avons étendu ce concept à toutes sortes de non-humains qui sont en un sens le produit de projets humains, mais dont les humains ont perdu le contrôle. Ce sont les effets non planifiés des projets de construction des humains. Par exemple, une toxine industrielle qui s’échappe de l’usine et s’écoule dans le système local des eaux, ou bien une nouvelle souche de grippe aviaire qui apparaît dans un élevage industriel de poulets et infecte d’autres animaux, sont féraux.

Quant au terme de patch, il vient de l’écologie du paysage et se réfère à un endroit qui est cohérent, et qui se différencie des endroits voisins de manière évidente. Tel que nous l’entendons dans notre projet, un patch se forme à partir de l’effet féral : on ne peut jamais connaître sa taille ou sa forme en avance. Si on reprend nos exemples d’une toxine ou d’une maladie, le patch va correspondre à l’étendue de cette toxine ou de cette maladie. C’est cette étendue qui va nous donner la taille du patch. Notre argument dans ce projet est que pour aborder l’Anthropocène depuis le sol, nous devons commencer par les patches, et regarder les connections entre ces patchs et la planète.

Je voudrais vous donner deux exemples tirés du Feral Atlas, le projet collectif scientifique et artistique sur lequel est basé notre livre, et auquel ont contribué plus d’une centaine de personnes.

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Le premier exemple est issu de l’histoire du colonialisme français. Il vient d’un historien appelé Michael G. Vann, qui a étudié le Hanoï de l’époque coloniale, dans ce qui est aujourd’hui le Vietnam. Michael raconte que les colons français voulaient faire de cette ville une cité moderne, avec un système de tout à l’égout pour qu’elle soit hygiénique. Mais il s’est avéré que le système de canalisations des égouts était un endroit parfait pour les rats. Ils y ont si bien proliféré qu’ils remontaient dans les toilettes modernes que les colons avaient créées. Alors que les colons voulaient monter à quel point ils étaient loin de saleté qu’ils imputaient aux autochtones, ils ont littéralement élevé des rats dans leurs canalisations. Voilà un effet féral appliqué à une infrastructure.

Au lieu de partir d’un modèle planétaire comme le font les modélisations climatiques, nous partons du sol et nous invitons à regarder ces projets humains que nous appelons les infrastructures et leur effets féraux.

Anna Tsing

Mon deuxième exemple est celui de nouvelles souches de bactéries particulièrement dangereuses : à cause de l’emploi massif des antibiotiques, elles y sont devenues résistantes. De telles bactéries se développent désormais tout le temps. L’anthropologue Jens Seeberg a regardé les patches – en l’occurrence, les endroits où ces bactéries résistantes aux antibiotiques se développent – et il en a notamment trouvé deux : l’un au Danemark, son pays d’origine, autour des fermes à cochons, à qui l’on donne tellement d’antibiotiques à manger que des bactéries résistantes se forment tout le temps ; et l’autre en Inde, où il mène des recherches sur l’industrie pharmaceutique : là aussi, il s’écoule tellement d’antibiotiques dans les ruisseaux de la région que de nouvelles formes de bactéries résistantes se forment sans cesse et saturent la terre.

Ce sont les patches, dont on imagine aisément qu’ils pourraient s’étendre à la planète.

Notre livre défend ainsi une nouvelle manière de voir les défis environnementaux de l’époque. Au lieu de partir d’un modèle planétaire comme le font les modélisations climatiques, nous partons du sol, du terrain (ground), et nous invitons à regarder ces projets humains que nous appelons les infrastructures et leur effets féraux. Pour nous, l’Anthropocène est la somme de tous ces effets féraux, et de leurs patches.

©Feifei Zhou pour le Feral Atlas

Jade Lindgaard – Philippe Pignarre et Emilie Hache, vous qui connaissez bien le travail d’Anna Tsing et de ses collègues, quelle lecture faites-vous de cet ouvrage ? 

Philippe Pignarre – Quand j’ai découvert ce livre en anglais, je me suis dit : la traduction est une urgence. Car c’est un livre qui modifie toutes nos conceptions et bouleverse le domaine de l’écologie. Je suis depuis des années l’éditeur de Bruno Latour, qui appelait à atterrir et en avait fait tout un programme. Le projet d’Anna Tsing et de ses co-autrices réalise ce programme : il nous montre comment on atterrit.

L’originalité de ce livre, c’est qu’il est le premier livre sur l’Anthropocène qui n’a pas comme point de départ le réchauffement climatique. Son point de départ, ce sont toutes nos infrastructures, un mot qui doit être compris au sens très large : les navires, les centrales nucléaires qu’il faut arrêter, des immeubles et plein d’autres choses encore. Au bout d’un moment, nos infrastructures nous échappent et deviennent férales. Mais à l’image des cochons ou des chats qui s’échappent en forêt et deviennent non pas sauvages mais à moitié sauvages, nos infrastructures provoquent des effets inattendus, incontrôlés et incontrôlables : on ne sait pas comment les contrôler…

Avec cette approche, l’Anthropocène devient une série de patches, liés entre eux par des corridors. C’est une approche qui pose de nouvelles questions, et en fait disparaître d’autres – la question de dater l’Anthropocène devient par exemple hors de propos. Elle oblige aussi à reconnaître qu’il reste des patches de l’Holocène – des « patches holocéniques » – que l’on peut rencontrer dans nos différents parcours. C’est donc un livre qui nous propose une véritable révolution épistémologique sur le sens même de l’Anthropocène.

C’est aussi un livre qui foisonne d’histoires. Anna vous a raconté l’histoire des rats dans Hanoï occupé venant ronger les fesses des Français quand ils vont faire leurs besoins : voilà une histoire tout à fait fascinante. Mais on pourrait prendre un autre exemple : celui des coléoptères de la térébenthine, qui est très beau. Qu’est-ce que ces coléoptères ? Ils adorent les pins, surtout lorsqu’ils sont malades ou morts : ils se glissent entre l’écorce et le bois, et ils rongent. Or, ces coléoptères de la térébenthine ne sont efficaces que parce qu’ils ont fait alliance avec un minuscule champignon très particulier. Ils sont dans l’Oregon, cette région que connaît bien Anna Tsing – c’est là que démarrait son livre Le Champignon de la fin du monde. Il se trouve que par ailleurs, les Chinois, qui ont abattu une grande partie des forêts de leur pays, se sont mis dans les années 1980 à importer massivement du bois, notamment depuis les forêts de l’Oregon. Le coléoptère a donc voyagé avec les cargaisons de bois jusque dans la province du Shanxi. Là-bas, il s’est marié avec un autre champignon local, différent du champignon étasunien, qui l’a rendu mille fois plus agressif. Les coléoptères de la térébenthine se sont mis à dévorer le bois issu des pins coupés à une vitesse folle. Aujourd’hui, une question brûlante reste en suspens : est-ce que ce coléoptère et son nouvel hôte, le champignon chinois microscopique, vont faire le chemin inverse vers les Etats-Unis ?  Ce serait catastrophique pour les forêts de l’Oregon.

Lire aussi | Que demande la lutte politique aujourd’hui ?・Isabelle Stengers (2022)

Emilie Hache – En lisant Notre nouvelle nature, nous sentons qu’il s’agit du résultat d’un travail collectif, d’une multiplicité de personnes. Nous sentons aussi autre chose : le fait de faire partie d’une communauté scientifique. Pas seulement au sens où ce livre est écrit à plusieurs mains, mais au sens où il dialogue avec tout ce qui s’écrit depuis plus de 20 ans maintenant autour de la notion d’Anthropocène, dans les sciences humaines et sociales et dans les sciences naturelles. Ce livre clôture en quelque sorte un premier temps des débats sur l’Anthropocène : comment doit-on nommer cette époque ? Ne doit-on pas plutôt parler de Plantationocène ou de Capitalocène ? Est-ce que le fait d’introduire ce concept pourrait menacer la prise en compte des inégalités sociales ? Etc. Le texte d’Anna Tsing et de ses co-autrices prend en compte toutes ces discussions et sans y mettre un point final, il propose d’avancer, de passer à une étape suivante.

De fait, la manière de comprendre le concept d’Anthropocène est complètement transformée à la lecture de ce livre, d’une part parce qu’on l’aborde ici par le bas et non pas par le haut, et d’autre part, parce qu’il est largement défini par son incontrôlabilité – les autrices insistent beaucoup sur ce point dans le livre –lui conférant une dimension d’inconnu très forte sur ce qu’il va se passer à plein d’endroits.

Les histoires qui sont racontées dans le livre sont très dures, et pourtant, le fait de partir du terrain et de ne pas savoir ce qu’il va se passer rebat les cartes : cela ré-ouvre des possibilités d’action, alors que beaucoup de textes abordant l’Anthropocène d’en haut, nous paralysent et nous rendent impuissant·es. Je trouve qu’il y a à cet égard dans ce livre une radicalité dans la position de recherche, une revendication de responsabilité autant qu’une prise de risque. À quoi bon sinon faire ce genre d’enquêtes plutôt que de bloquer une mine de charbon ? Il faut se placer à la bonne échelle de la situation dans laquelle on est.

Une question me semble traverser tout le livre, qui porte sur l’épistémè moderne : la manière dont on a pensé la constitution des sciences pendant toute la modernité européenne n’est peut-être plus suffisante pour répondre à la situation anthropocénique qui est la nôtre. Elle fait même partie du problème. Comment prendre cette question à bras le corps en tant que chercheur·se en sciences humaines et sociales ? Cette question est posée à la fin du Champignon de la fin du monde. Ici, elle est au cœur de ce nouveau livre.

©Feifei Zhou pour le Feral Atlas

Il y a une très jolie traduction d’Isabelle Stengers et de Philippe Pignarre, qui parlent d’un Anthropocène « épistémiquement éclaté ». J’ai beaucoup aimé, car cela décrit bien les différentes propositions du livre comme sa méthodologie, qui procède par accumulation de théories de natures et de statures différentes, par empilements de savoirs scientifiques et de savoirs vernaculaires, sans certitude quant à ce qui marche ou ne marche pas, et en soulignant qu’on s’est privé de savoirs pourtant cruciaux mais qui ne passaient pas l’épreuve de la véridiction scientifique moderne. En ce sens également, cela réouvre les possibles. Avec ce livre, on a l’impression de voir l’épistémologie se renouveler de manière concrète, sous nos yeux.

À cet égard, il me semble que ce livre peut être un début de réponse au climato-scepticisme ou au climato-négationnisme. Je m’explique : le climato-négationnisme repose sur une conception moderne d’une science très surplombante, qui se présente de manière lisse et unifiée, et qui n’explique pas comment elle se fabrique. Le résultat est que, dès que l’on a accès à ses coulisses, comme cela s’est passé pour la fuite d’échanges d’emails entre scientifiques en 2009 [l’affaire dite du Climategate, où des scientifiques du Climatic Research Unit ont été accusés d’exagérer la gravité du changement climatique], alors on crie à la tromperie.

Or, tant que nos manières de faire science accompagnaient voire servaient les intérêts du système capitaliste, qu’elles nous permettaient d’exploiter encore mieux et encore plus loin le vivant, on ne discutait pas trop de la manière dont les sciences fonctionnaient – même si on n’était pas très au clair là-dessus. Mais aujourd’hui que ces mêmes sciences montrent avec rigueur les effets de cette exploitation généralisée, elles sont menacées d’être rejetées comme des théories du complot ou des points de vue parmi d’autres, qui ne mériteraient pas de considération.

En repensant collectivement ce que l’on entend par sciences, en refusant une version surplombante et en partant du bas, en acceptant de rediscuter les rapports entre sciences et savoirs traditionnels ou entre sciences humaines et sociales et sciences dures et en mettant en scène la production de ce savoir, Anna Tsing et ses collègues participent à mon sens à redonner confiance dans nos manières de faire de la science. Elles permettent ainsi de fabriquer des connaissances sur lesquelles on peut s’appuyer pour comprendre la situation et pour défendre celles et ceux à qui on tient.

Aujourd’hui que les sciences montrent avec rigueur les effets de l’exploitation généralisée, elles sont menacées d’être rejetées comme des théories du complot ou des points de vue parmi d’autres, qui ne mériteraient pas de considération.

Émilie Hache

Jade Lindgaard – Merci beaucoup pour vos interventions. Je voudrais maintenant inviter Anna Tsing à se livrer à un petit exercice que je lui ai proposé, qui est de donner trois exemples tirés de l’Atlas féral : un exemple positif, un exemple désastreux, et un exemple indéterminé au sens où l’on ne sait pas encore ce qui va se passer.

Anna Tsing – Je trouve l’exercice très amusant et je pense qu’il peut conduire à aborder des problèmes importants.

Un premier exemple d’effet féral positif, donc : je pense aux recherches d’un spécialiste des amphibiens et en particulier des grenouilles, qui a trouvé que dans les banlieues des villes étasuniennes, une espèce de grenouille appelée la grenouille verte se porte mieux que jamais. Je précise qu’aux Etats-Unis, la banlieue (suburb) est une zone relativement riche et verte avec des arbres, des parcs et un accès aux aménités de la campagne. Ces grenouilles vertes habitent dans les mares ou les étangs ornementaux que les gens aménagent dans ces zones habitées mais peu denses. D’autres grenouilles forestières déclinent ou disparaissent de ces zones, mais la grenouille verte a trouvé un nouvel habitat dans ce type particulier d’établissement humain.

L’exemple suivant est un exemple entièrement négatif. Le phosphore est un élément dont nous avons besoin pour la vie : on ne peut pas vivre sans. Mais l’agriculture industrielle en a fait un vrai danger en le répandant dans des champs où il est lessivé et ruisselle dans les eaux. Dans l’eau, le phosphore devient tellement dense qu’il tue toute vie. Je me réfère ici à l’enquête de terrain de l’anthropologue Zachary Caple, qui travaille en Floride dans une région où l’agriculture industrielle a complètement transformé les paysages. Les zones humides sont particulièrement affectées par cet excès de phosphore qui ruisselle depuis les champs. L’écologie locale a été chamboulée, ça a tué les poissons et les plantes aquatiques, et créé des zones envahies par les algues, où rien d’autre ne peut pousser. Tout suffoque et meurt. Ce phosphore, qui encore une fois est quelque chose dont tous les êtres vivants ont besoin pour vivre, est devenu une menace pour la vie.

Dans le troisième exemple que j’ai choisi, on ne sait pas vraiment pas comment ça va évoluer. Quand j’ai rencontré la spécialiste des fourmis Déborah Gordon, elle était terrifiée par une nouvelle fourmi qui semblait en passe de conquérir l’ensemble de la Californie, où nous habitons toutes les deux. On appelle cette fourmi la fourmi d’Argentine, et il semble qu’elle est arrivée sur des bateaux de sucre. Elle est particulièrement dangereuse car elle construit des super-colonies avec de multiples reines : quand on tue une reine, il en ressort plusieurs. On ne peut donc pas les empoisonner, car cela les fait proliférer davantage. Elles pourraient ainsi menacer les multiples espèces indigènes de fourmis, qui ont des rôles écologiques très importants en Californie.

Ces dernières années, en poursuivant ses recherches, Déborah devenait cependant plus optimiste : dans le site qu’elle étudie, au sein d’une réserve naturelle, elle a observé que les fourmis locales réussissent à repousser les fourmis d’Argentine. Elle en a conclu que c’est seulement dans les établissements humains que les fourmis argentines réussissent si bien : il y a de la nourriture, de l’eau, de la chaleur et tout ce dont ces fourmis ont besoin. C’est donc avant tout dans nos cuisines qu’elles risquent de proliférer. Mais cela reste à confirmer. 

©Feifei Zhou pour le Feral Atlas

Jade – Merci Anna. Ce qui est extraordinaire avec ces exemples, c’est qu’en les écoutant, on a tout de suite envie de repartir chez soi pour regarder les cafards, les punaises de lit ou les rats du quartier ! Il y a quelque chose de simple mais de puissant dans l’idée que tout cet Anthropocène se passe chez nous, à la porte de notre logement, dans notre région. Et qu’il ne tient qu’à nous de regarder et de faire le lien entre ces mots énormes et écrasants comme changement climatique et écocide, avec toute ces vies qui se déroulent sous nos yeux sans qu’on y prête attention. C’est un appel à la curiosité et à l’observation, qui est rendue accessible à chacun·e. Car on n’a peut-être pas encore assez dit que ce livre est pensé comme un guide de terrain, un manuel pour observer en situation d’Anthropocène.

Philippe Pignarre – Je voudrais revenir sur deux points importants.

Le premier est ce terme de patch. Souvent, il y a un débat dans les réunions de militant·es qui font de l’écologie pour savoir si le réchauffement climatique est une nouvelle conséquence du capitalisme, un malheur en plus de tous ceux que nous a déjà fait le capitalisme. D’autres répondent qu’il ne faut pas raisonner comme cela car le réchauffement climatique change tout, y compris la définition du capitalisme, y compris les programmes pour se battre contre lui, ce qu’on peut faire ou imaginer comme autre société. Et le changement climatique devient ainsi la grande cause. Mais Anna Tsing nous dit que ni l’un ni l’autre de ces points de vue n’est le bon car ils impliquent de regarder depuis le sommet, pour décider de ce qui englobe ou de ce qui est englobé.

Et c’est là que le terme de patch est utile, car c’est un point de vue qui donne une prise : c’est une nouvelle manière de définir un territoire par le concernement que ce territoire crée.

Avec Isabelle Stengers, on a hésité à traduire ce terme patch : en anglais c’est facile, mais en français un patch désigne surtout des pansements pharmaceutiques imbibés de nicotine ou d’autres produits, conçus pour se faire une perfusion lente d’un produit chimique.

Comme il s’agit de territoire, nous avons interrogé les géographes français·es pour savoir quoi faire, qui nous ont dit que ce terme est de plus en plus employé en géographie. L’avantage est qu’un patch n’est pas défini a priori – est-ce que l’Île de France est un patch ? je n’en sais rien – mais il est défini par le travail des scientifiques, des militant·es, de toutes les personnes qui sont concernées.

Ce patch peut être petit, comme l’habitat de la grenouille dont on parlait tout à l’heure, ou bien très grand : l’un des patches du livre est par exemple la Mer noire, qui était jadis très poissonneuse jusqu’à ce que des navires y larguent des quantités énormes de méduses avec leurs eaux de ballast, puis que l’agriculture intensive y déverse des intrants chimiques. Toute la mer est affectée, il n’y a plus de poissons. C’est ainsi que le patch est défini.

Il n’y a pas que la façon occidentale d’aborder l’Anthropocène, c’est-à-dire celle des scientifiques qui étudient les effets du changement climatique : il y a de nombreuses façons de le ressentir, de l’analyser et d’en parler.

Philippe Pignarre

L’autre point que je trouve crucial est la dimension anticoloniale très forte qui découle du travail d’Anna Tsing et de ses collègues. Elles montrent bien qu’il n’y a pas que les Occidentaux qui sont concernés par l’Anthropocène : toutes les cultures et tous les peuples du monde y sont confrontés, y compris les peuples autochtones qui habitent dans des zones touchées par les inondations ou les feux de forêt. Et il n’y a pas que façon occidentale d’aborder l’Anthropocène, c’est-à-dire celle des scientifiques qui étudient les effets du changement climatique : il y a de nombreuses façons de le ressentir, de l’analyser et d’en parler. Mais que fait-on de tous ces points de vue différents sur les événements qui adviennent à un endroit particulier ? Pour Anna et ses collègues, il n’y a pas d’autre solution que de procéder en empilant (pilling). Il faut empiler les connaissances et les savoirs, aucun savoir ne doit triompher sur les autres. Je trouve que cette notion d’empilement des savoirs de tous les gens qui sont concernés mais qui ne sont pas dans les cultures scientifiques est très importante. À cet égard, il y a un chapitre – dont je ne vous cache pas qu’il a été le plus difficile à traduire : ça a été terrible ! – dans lequel Jenifer Deger, une collègue d’Anna, prend le point de vue des Aborigènes pour parler de ce qui se passe en Australie. Ce texte montre qu’il est possible de voir les choses à partir de points de vue élaborés dans d’autres cultures, mais que c’est un travail très difficile.

Lire aussi | La vie plus qu’humaine・Anna Lowenhaupt Tsing (2019)

Jade Lindgaard – Je voudrais poser une question plus politique. Est-ce que ces patchs, que Philippe décrivait à l’instant comme des territoires redéfinis par le concernement qu’on a pour eux, pourraient être une bonne échelle d’organisation politique ? Une fois qu’on a cartographié ces patches, est-ce qu’on a un espace politique depuis lequel agir ? Je pose cette question en ayant en tête les Soulèvements de la terre, ce mouvement qui se mobilise notamment contre les grosses infrastructures d’accaparement de l’eau qu’on appelle les mégabassines. Je pense aussi à tout ce qui se porte dans la lutte contre l’A69, ce projet très contesté d’autoroute dans le sud-ouest de la France qui détruit des terres agricoles, des forêts et des zones humides, et que les élus locaux défendent mordicus en disant que c’est la condition de leur développement économique. Est-ce que ces patches, donc, peuvent être un endroit où on essaie de s’organiser politiquement ?

Anna Tsing – Oui, absolument. Je suis très inspirée par ce que j’entends depuis plusieurs jours que je suis en France sur les luttes qui ont lieu ici. Et surtout sur la manière de s’accrocher à la terre (holding on to land) autour des infrastructures. Tout à l’heure, dans la rue, on m’a donné un prospectus qui disait : « Stop au béton ! ». Et j’ai pensé : c’est exactement le genre de choses que nous défendons dans ce livre. Nous voulons avoir des luttes ancrées dans les lieux. Et nous contestons fortement l’idée que les infrastructures permettent la vie et sont positives pour tout le monde. Cette idée doit être passée au crible de la critique. Est-ce qu’une route vaut la disparition de terres agricoles, de forêts ou de zones humides qui peuvent nous aider d’autres manières ?

Je pense aussi que le fait de commencer avec des patchs permet à la mobilisation politique de traverser toutes sortes de lignes de différence afin de construire des alliances et des coalitions en vue de ce qui pourrait être des genres de combat très variés, mais qui pourraient peut-être travailler ensemble.

Nous contestons fortement l’idée que les infrastructures permettent la vie et sont positives pour tout le monde.

Anna Tsing
©Feifei Zhou pour le Feral Atlas

Jade Lindgaard – J’en arrive à ma dernière question. D’un côté, on voit toute la description foisonnante que ce livre propose et l’enthousiasme intellectuel, sensible et politique qu’il peut créer. D’un autre côté, on voit des élus, des parlementaires et des gouvernements qui continuent à faire comme si le monde n’était pas féral. Comme si on pouvait soutenir l’agriculture industrielle et ne pas prendre en compte les ravages des pesticides, comme si on pouvait soutenir la création d’emplois sans prendre en compte les destructions environnementales et sociales que vont entraîner la création d’énormes data centers – pour prendre des exemples récents dans la vie législative française. On est dans ce monde-là, où les décisions politiques économiques structurantes se prennent sur la base d’une vision du monde qui est vraiment très loin de ce décrit ce livre.

Ma question serait : comment est-ce que vous réfléchissez à cet écart, à cette distance qui semble-t-il se creuse ? Est-ce que vous voyez des moyens, des outils pour contrer cette distance ? Est-ce que cela ne nous conduit pas à une situation qui risque de devenir conflictuelle, très dure, très tendue, et loin du tissage de patches, d’humains et de non-humains que vous décrivez ?

Anna Tsing – Eh bien, je n’ai pas la réponse. L’un des défis les plus importants de notre temps est que même les pires projets, ceux qui ont les effets les plus catastrophiques, deviennent des modèles pour de nouveaux projets : ils sont répliqués en étant aussi mauvais que les premiers, sinon pires. C’est un énorme problème. Je ne veux pas clore cette rencontre sur un point négatif mais il est vrai qu’il y a une aggravation. Jusqu’à récemment, je pensais que je pouvais critiquer le fait de focaliser uniquement sur le changement climatique dès lors qu’il est question d’Anthropocène. Puisque le changement climatique était conventionnellement accepté, il y avait la place pour dire : voilà ce que vous ne savez pas, voilà ce qui est tout aussi important. Mais soudain, en tout cas dans mon pays, on n’est même plus sûr que le changement climatique soit reconnu par les élites. Il est même possible que les instruments conceptuels qu’on a utilisés pour pousser ces problématiques soient démantelés à l’heure où nous parlons.

Mais comme Emilie l’a dit, ce travail sur l’Anthropocène est un travail de scientifiques, d’activistes, d’artistes, d’agriculteurs, de pêcheurs et toutes sortes de gens. Donc je veux espérer que parmi nous tous, il y a encore les moyens de produire des « coalitions de patches (patchy coalitions) », pour en faire quelque chose qui vaut le coup.

L’un des défis les plus importants de notre temps est que même les pires projets deviennent des modèles pour de nouveaux projets : ils sont répliqués en étant aussi mauvais que les premiers, sinon pires. C’est un énorme problème.

Anna Tsing

Emilie Hache – En vous écoutant à l’instant, j’ai retrouvé le sentiment très paradoxal que j’ai eu à la lecture de Notre nouvelle nature, et dont je parlais tout à l’heure. La plupart des descriptions de patchs qui sont faites sont dramatiques, et vous insistez par ailleurs sur le fait qu’il n’y a pas de retour en arrière possible : les niveaux de féralité qui sont engagés par les infrastructures que vous appelez industrielles et impériales empêchent radicalement le retour à des cultures vernaculaires ou traditionnelles. Donc c’est un livre dur à lire, il y a une dimension vertigineuse.

Mais dans le même temps, peut-être parce qu’on est toujours au niveau du terrain, avec ces effets d’accumulation et de multiplication, on ne ferme pas ce livre avec un sentiment de désespoir absolu. Ce n’est pas fermé : il y a des pistes d’ouverture. Plus on identifiera des patchs, plus on participera à identifier les espaces et les échelles auxquelles on peut lutter. C’est en ce sens que le livre n’est pas paralysant et qu’il me semble y avoir une dimension active. Car même si ce livre est présenté comme une « suite » du Champignon de la fin du monde, ce serait plutôt Le champignon qui est la suite logique de celui-ci, puisqu’il se passe dans les ruines et raconte comment on fait pour vivre dans le monde désertifié.

Lire aussi | L’ère de la standardisation : conversation sur la Plantation・Anna Lowenhaupt Tsing et Donna Harraway (2024)

Image d’accueil : montage d’éléments du Feral Atlas.

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09.10.2025 à 11:27

« Au diable l’environnement, donnez‑moi l’abondance ! » : pourquoi le backlash est structurel

Jean-Baptiste Fressoz

Et si ce que nous appelons backlash écologique n'était que la manifestation brutale d'un mouvement plus profond ? C’est la thèse défendue par l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans ce court texte : ce qui nous revient en boomerang, c’est l’incompatibilité structurelle entre l’organisation matérielle de nos sociétés et toute perspective écologique.

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Texte intégral (4029 mots)
Temps de lecture : 9 minutes

Ce texte est extrait du livre collectif Greenbacklash : qui veut la peau de l’écologie ?, sous la direction de Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé, à paraître le 10 octobre 2025 aux éditions du Seuil.


Le 25 mai 1970, un mois à peine après le premier Jour de la Terre qui vit des millions d’Américains manifester pour la défense de l’environnement, le New York Times évoquait déjà l’hypothèse d’un ecological backlash, d’un retour de bâton contre l’écologie. La menace n’était pas prise au sérieux. La vague environnementaliste semblait portée par la démocratie américaine elle‑même. « Tant que des millions d’Américains ont l’usage de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur nez, la position du personnel politique est prévisible », expliquait l’éditorialiste. « Les habitants de Santa Barbara, dont beaucoup sont conservateurs, n’ont pas eu besoin d’être sermonnés pour s’indigner de la pollution de leurs plages. Les habitants de New York et de Los Angeles n’ont pas besoin d’être informés des dangers de la pollution de l’air. »

Dans la perspective des élections de novembre 1970, le New York Times plaignait « le député qui n’aurait pas de mesures environnementales à présenter à ses électeurs ». La défense de l’environnement était alors consensuelle, portée à la fois par une jeunesse éduquée votant démocrate et par le Parti républicain défendant son passé conservationniste (les parcs nationaux, Theodore Roosevelt). L’Environmental Protection Agency (EPA) et le Clean Air Act furent d’ailleurs adoptés sous la présidence du républicain Richard Nixon avec d’écrasantes majorités. Le backlash, expliquait le journal, venait de « conservateurs obtus […] qui n’accepteraient pas d’être sauvés d’un incendie sans demander avec suspicion où ils sont emmenés et si le danger des flammes n’a pas été exagéré ». Certes, quelques industriels « de moindre envergure » s’opposeraient à l’écologie, mais ils « seraient balayés par ceux dotés d’une vision plus large ».

Avec le recul, 1970 semble marquer l’apogée de l’écologie politique aux États‑Unis. La décennie qui s’ouvrait, annoncée par Nixon comme celle de l’environnement, fut surtout celle de la « crise énergétique » et de la recherche tous azimuts de la souveraineté par le nucléaire, par le gaz et par le charbon. Dès 1970, le journal Science prévoyait que la crise énergétique allait engloutir les préoccupations environnementales : « quand l’air conditionné et les télévisions s’arrêteront le public se dira “au diable l’environnement donnez‑moi l’abondance” ». En 1980, l’élection de Ronald Reagan et plus encore le score de Barry Commoner à la même élection (0,25 %) confirmeraient ce sombre pronostic. À l’époque, comme aujourd’hui, l’idée de « backlash écologique » est trop optimiste. Elle suggère une réaction temporaire, une résistance agressive, mais passagère, émanant des franges conservatrices de la société face à un mouvement d’écologisation et de transition. Les reculs observés ne seraient que tactiques : des contretemps fâcheux sur la voie du progrès. Le problème est qu’en matière écologique, le backlash est structurel, il reflète des intérêts liés à la totalité ou presque du monde productif. La lutte contre la pollution touche au fondement de l’activité économique, au volume et à la nature de la production, à la rentabilité des investissements, à la compétitivité des entreprises et des nations et à la place de l’État dans la régulation de l’économie. La nature structurelle du backlash est particulièrement visible pour le cas des États‑Unis et du réchauffement climatique sur lequel se limite ce texte.

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La résignation climatique sous couvert de « transition »

À la fin de la décennie 1970, quand la question du réchauffement apparaît dans l’arène politique aux États‑Unis, personne ne mettait en cause la réalité du phénomène. Sa compréhension n’était entravée ni par les fausses controverses (le climatoscepticisme) ni par les fausses solutions (la capture du carbone par exemple). La nature du défi était bien perçue par les experts de l’EPA et de la National Academy of Science. Les experts soulignaient le rôle central du carbone dans le système productif mondial et l’énorme difficulté qu’aurait l’humanité à sortir des fossiles à temps pour éviter un réchauffement de 3 °C avant 2100. En 1979, le météorologue américain Jule Charney parlait du réchauffement comme du « problème environnemental ultime » : il fallait agir immédiatement, avant même sa détection, pour espérer limiter les dégâts à la fin du XXIe siècle.

Jule Gregory Charney en 1978

Très vite, la résignation l’emporta. En 1979, la Chine annonçait aux pays du G7 ses prévisions de production de charbon : 2 milliards de tonnes par an d’ici l’an 2000, soit les deux tiers de la production mondiale à l’époque. Si on ajoute à cela l’échec de l’énergie nucléaire — lié à ses risques et ses surcoûts —, l’urbanisation et l’électrification du monde pauvre, la poursuite du consumérisme dans le monde riche et la montée du néolibéralisme, on comprend pourquoi l’idée de stopper le réchauffement fut promptement abandonnée.

En 1983, la National Academy of Science publiait un rapport dont le titre Changing Climate signale à lui seul le parti pris de la résignation. La conclusion défendait rationnellement l’idée de ne rien faire. Il était plus que probable que les grandes puissances de ce monde, prises dans un dilemme du prisonnier, ne parviendraient pas à restreindre leur consommation énergétique et matérielle. L’essentiel des stocks de carbone étant réparti entre les États‑Unis, l’URSS et la Chine, c’est‑à‑dire entre deux superpuissances rivales et un pays en voie de développement, il était illusoire de penser qu’un de ces acteurs puisse y renoncer. On pourrait certes ralentir le phénomène, en introduisant une taxe carbone, mais, concluait le rapport, l’expérience des chocs pétroliers récents dissuaderait n’importe quel gouvernement d’opter pour un renchérissement volontaire des prix de l’énergie. Il faudrait donc s’adapter à un climat plus chaud, ce qui, au dire des agronomes, des forestiers et des ingénieurs consultés sur ce sujet était tout à fait envisageable pour un pays comme les États‑Unis. Quant aux pays pauvres, leur meilleure option était encore de brûler les fossiles nécessaires à leur développement et donc à l’augmentation de leur « résilience ». Il y aurait bien sûr des perdants — le Bangladesh est souvent cité à l’époque — mais imaginer que les pays industriels ou ceux qui aspiraient à le devenir puissent sacrifier leur économie pour le bien‑être des plus pauvres était une illusion. Au pire, il resterait la possibilité de déménager des zones entières de la planète.

Lire aussi | « Les plus pessimistes étaient beaucoup trop optimistes »・Jean-Baptiste Fressoz (2023)

À l’échelle internationale, les grandes conférences commencèrent à se succéder, mais sans modifier les bases économiques et géostratégiques du problème. L’une des premières du genre se tient à Toronto en 1988. La déclaration finale fait preuve d’une réelle ambition : réduire de 20 % les émissions mondiales de CO2 d’ici à 2005 par la mise en place d’une taxe sur les combustibles fossiles dans les pays riches, destinée à financer le développement et l’adaptation des pays pauvres. Mais des contre‑feux sont rapidement allumés. En 1988, une nouvelle institution est créée, le GIEC, dont le but explicite était de remettre les gouvernements au cœur du processus d’expertise. Parmi les trois groupes composant le GIEC, deux sont présidés par des climatosceptiques. Le groupe III, celui chargé des « solutions », est dirigé par l’Américain Robert Reinstein. Comme il l’expliquera plus tard, cette affaire de réchauffement n’est selon lui qu’un faux-nez des négociations commerciales. Les Européens, jaloux des ressources énergétiques américaines, cherchent à nuire à la compétitivité des États‑Unis en invoquant des objectifs de réduction d’émissions illusoires. En tant que chef de la délégation américaine à la conférence de Rio en 1992, il est chargé par son gouvernement de mettre en avant les solutions technologiques au réchauffement — même si lui-même n’y croyait guère. Cette « carte technologique » — c’est son expression — fut largement reprise tant elle arrangeait tout le monde : elle permettait de repousser à plus tard et dans des progrès futurs les efforts de décarbonation.

Couverture du rapport de la Conférence mondiale de Toronto, Canada, 27-30 juin 1988 : l’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe. Le texte intégral des actes est disponible dans la bibliothèque numérique de l’ONU.

Transitionisme et climatoscepticisme sont loin d’être contradictoires. En 2002, un mémo de Franz Luntz qui est alors le principal communiquant au service du Parti républicain montre comment ces deux tactiques dilatoires peuvent fonctionner en tandem. Selon lui, les Républicains proches des intérêts pétroliers sont perçus comme vulnérables sur la question climatique. Ils ont besoin de modifier leur langage. Il leur faut par exemple employer le terme « énergie » en lieu et place de « pétrole », dire « energy company » pour désigner Exxon et consorts. De même, mieux vaut éviter « drilling for oil », qui évoque « une bouillasse noire et gluante », mais dire plutôt « energy exploration » qui paraît plus propre et renvoie à la technologie. Sur la question du climat, Luntz reprend la boîte à outils des marchands de doute et y ajoute l’idée de transition en cours. « Le débat scientifique est en train de se clore contre nous » écrit‑il, mais il reste « une fenêtre de tir ». Les Américains respectent la science et donc il faut insister sur le besoin de faire plus de science ou de la meilleure science. Et surtout, il faut parler d’innovation, souligner les baisses d’émissions déjà réalisées par le secteur privé et insister sur les progrès technologiques à venir. L’opposition aux normes et aux traités internationaux n’est pas contre le climat ou l’environnement. Au contraire : ces règles imposées par les étrangers entraveront la prospérité nationale et l’inventivité technologique américaines. C’est aussi à ce moment, sous la présidence de George W. Bush, que sont poussées les propositions de capture et de stockage du carbone, solutions impraticables à grande échelle, mais qui jouent un rôle clé dans les scénarios de neutralité carbone mis en avant par le GIEC.

Quelle « écologisation » au regard des dynamiques matérielles ?

Depuis que le monde se préoccupe officiellement du changement climatique, depuis 1992 et la conférence de Rio, les techniques — dont les énergies renouvelables — ont beaucoup progressé : il faut émettre presque deux fois moins de CO2 pour produire un dollar de PIB. Mais ce rapport entre deux agrégats est bien trop grossier pour comprendre les dynamiques matérielles. La baisse de l’intensité carbone de l’économie mondiale cache le rôle presque inexpugnable des énergies fossiles dans la fabrication d’à peu près tous les objets, un rôle qu’elles remplissent, il est vrai, de manière plus efficace. Depuis les années 1980, l’agriculture mondiale a accru sa dépendance au pétrole et au gaz naturel (ingrédient essentiel des engrais azotés) avec les progrès de la mécanisation et l’usage croissant d’intrants chimiques. L’extraction minière et la métallurgie deviennent plus gourmandes en énergie. L’urbanisation du monde pauvre a conduit à remplacer des matières peu émettrices comme le pisé ou le bambou par du ciment. L’extension des chaînes de valeur, la sous‑traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l’économie. Tous ces phénomènes sont masqués par l’efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PIB mondial (d’où l’impression de découplage), mais ils n’en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation.

Lire aussi | Défataliser l’histoire de l’énergie・François Jarrige & Alexis Vrignon (2020)

Car la « transition énergétique » présentée comme la solution au réchauffement concerne surtout l’électricité, soit 40 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour l’aviation, le transport maritime, l’acier, le ciment, les plastiques, les engrais, l’agriculture, le bâtiment ou encore l’armement, les perspectives de décarbonation restent encore assez fantomatiques. Le déploiement des renouvelables va alimenter en électricité décarbonée une économie dont la constitution matérielle dépendra encore longtemps des fossiles. D’où la nécessité de quantités colossales « d’émissions négatives » après 2050 sous forme de BECCS, pour « bioénergie couplée à la capture et au stockage de carbone ». C’est sur cette promesse technologique sans fondement que reposait l’Accord de Paris.

En 1970, l’éditorialiste du New York Times qui avait inventé le terme d’« ecological backlash» se moquait d’une rumeur colportée par la droite américaine, celle d’une collusion entre socialisme et environnementalisme. Peut‑être aurait‑il fallu explorer cette idée plus loin : lutter contre le réchauffement et la destruction des écosystèmes nécessite une transformation extraordinairement profonde du monde matériel et donc de notre société. Cela requiert non seulement le déploiement de nouvelles techniques, mais aussi et surtout le démantèlement accéléré de secteurs entiers de l’économie qui dépendent et dépendront longtemps des fossiles. Il s’agit bien d’une rupture avec le capitalisme industriel fondé sur la propriété privée des moyens de production. Denis Hayes, l’organisateur du premier Jour de la Terre, le reconnaissait volontiers : « Je soupçonne que les politiciens et les hommes d’affaires qui sautent dans le train de l’écologie n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ils s’engagent […] Ils parlent de projets de traitement des eaux usées alors que nous contestons l’éthique d’une société qui, avec seulement 6 % de la population mondiale, représente plus de la moitié de la consommation annuelle mondiale de matières premières. »

L’idée de backlash a ceci de confortable qu’elle tend à naturaliser l’écologisation des sociétés. Elle donne l’impression que les revers actuels ne sont que temporaires. La transition serait en marche, il suffirait de l’accélérer. En fait, les ennemis de l’écologie — qu’ils soient populistes ou néolibéraux — ne sont que la face visible et grimaçante d’une force colossale, celle qui se trouve derrière l’anthropocène : non seulement le capitalisme, mais tout le monde matériel tel qu’il s’est constitué depuis deux siècles.



Sunday Telegraph, 26 avril 1970 (traduit en français)

Lire aussi | Portrait du capitalisme en économie régénérative・Quentin Pierrillas (2020)


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24.09.2025 à 19:14

Conseils #4 : Nastassja Martin, Non-noyées, un Déluge et des barrages sur la Loire

La rédaction de Terrestres

Une nouvelle vague de conseils des Terrestres pour bien résister à la rentrée. Quatre livres au programme : des glaciers qui donnent le vertige, l'héritage de la lutte majeure de SOS Loire Vivante, un « manuel de dénoyade » pour s’immerger dans l’époque et un grand roman du dérèglement climatique. Bonnes lectures !

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Texte intégral (4216 mots)
Temps de lecture : 11 minutes

Beau livre · Les sources de glace · Olivier de Sépibus & Nastassja Martin

Le retrait des glaciers signe la catastrophe en cours, comme un condensé d’Anthropocène. Le livre Les sources de glaces participe de la mise en récit de ces disparitions et des luttes à naître pour ne pas qu’elles sombrent dans les oubliettes de la mauvaise conscience des Modernes. 

Il faut l’avouer, en matière d’édition, le beau coûte cher, et notre conseil de lecture ne déroge pas à la règle. Si ses 37€ excèdent votre budget lecture, vous pouvez feuilleter l’ouvrage en librairie, le faire commander par votre bibliothèque ou vous le faire offrir. Mais il faut dire la beauté de l’objet, le travail d’orfèvre des éditions Paulsen, la peau duveteuse de la couverture, le chemin parfaitement maîtrisé qui serpente entre textes, poèmes et photographies. 

Le regard s’égare dans l’image. On peine à saisir l’échelle, le plan, la nature même de ce que l’on voit. La verticalité parfois permet de ressaisir l’ensemble, il est immense. Par ses photos, Olivier de Sépibus nous fait sentir la texture du glacier, on effleure sa peau, poreuse, craquelée, épiderme endormi d’un dragon millénaire. Mais aussi, à mesure que l’on avance dans des séries chapitrées par la poésie magnifique de René Char, peau de chagrin : la moraine gagne, la neige brunie s’épuise en filet d’eau, il ne reste plus rien de blanc et pourtant, le glacier est là, immense, métamorphosé, mais partout présent dans la forme du vallon, la pente du pierrier. 

Dans un texte dont on aurait rêvé pour Terrestres, mais qui se trouve ici dans un si bel écrin que l’on ne regrette vraiment rien, Nastassja Martin nous invite à sentir-penser le glacier comme sujet, un être animé, qui se gonfle et se dégonfle dans sa lente respiration annuelle, glisse, s’étale et dont la pulsation insuffle les battements du monde, circulant de l’océan aux sommets alpins et délivrant à tous les êtres l’eau qui les fait vivre. Le glacier renferme la mémoire du monde, et sa disparition signale les pathologies de notre civilisation. 

Lorsqu’on considère le glacier comme une ressource, son épuisement inexorable invite à l’action. Si c’est un stock d’eau potable, bâchons-le pour en ralentir la fonte ; si c’est une source d’informations sur l’histoire longue de notre planète, extrayons des carottes pour les conserver dans des réfrigérateurs ; si c’est un substrat qui stabilise le sol et retient la montagne, le pompage subglaciaire pourrait offrir un répit pour les villages de l’aval. Mais si le glacier est un être avec lequel nous partageons le monde, qui nous constitue et auquel nous sommes liés de mille façons, alors cette agitation ne peut suffire. Pire, elle détourne de ce que nous devons aux êtres chers lorsqu’ils disparaissent : le recueillement, la joie de les aimer et la responsabilité de leur faire une place dans nos vies et nos mémoires pour transmettre ces liens à celles et ceux qui ne les connaîtront pas. J’ai l’impression que ce livre fait cela. 

On ne « sauvera » pas les glaciers des Alpes, mais on peut faire vivre leurs fantômes afin que ces géants qui ont façonné les montagnes et ses habitants persistent sous d’autres formes. Transmettre la conscience de leur puissance, de leur majesté, quand bien même celles-ci ne se manifestent plus sous l’aspect grandiose d’une immense étendue blanche mais dans les formes modestes et surprenantes de cette vie nouvelle qui émerge et s’organise là où la glace se retire. 

Comme le monument au pigeon disparu dont nous parle Aldo Leopold, mais libéré des réflexes mémoriels d’une civilisation bâtisseuse qui fige dans la pierre le souvenir de ses héros, ce livre contribue à une œuvre collective : inventer des récits et bricoler des mémoires, non pas tant pour honorer les êtres disparus que pour les garder bien vivants en nous et autour nous, comme autant de petites touches qui diffractent le sublime du paysage pour en faire un milieu plein de liens, de signes et de sens. 

« Revers des sources : 
pays d’amont, 
pays sans biens,
hôte pelé,
je roule ma chance
vers vous »

René Char, Retour amont – Poèmes

Virginie Maris

Les sources de glace, d’Olivier de Sépibus & Nastassja Martin, Paulsen, 2025


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Récit · Au pied du barrage · Martin Arnould

Première enquête dans la nouvelle ligne de la collection Domaine du possible, désormais dirigée par Anne de Malleray, le livre de Martin Arnould nous replonge dans une lutte à la fois majeure et méconnue du mouvement écologiste français : le combat, à partir de 1986, de SOS Loire Vivante contre la construction programmée de plusieurs barrages sur le haut bassin de la Loire, en particulier celui de Serre-de-la-Fare qui menaçait d’engloutir vingt kilomètres de gorges sauvages entre Goudet et Solignac-sur-Loire.

En mêlant un amour palpable des lieux avec une description minutieuse des modes d’action et de l’organisation du mouvement, quelques éléments biographiques, des anecdotes, des connaissances écologiques et hydrographiques, une mise en perspective historique, Martin Arnould parvient à nous faire à la fois sentir et comprendre la lutte, notamment l’occupation résolue du site durant cinq ans, à partir de 1988, qui a fini par contraindre l’État à renoncer d’abord au barrage de Serre-de-la-Fare en 1991, puis à l’ensemble du programme d’aménagement lourd de la Loire en 1994.

Mais il faut dire aussi à quel point le livre constitue un pari éditorial réussi, qui amorce une vraie réflexion sur les manières de raconter les luttes et les expériences de l’écologie politique, pour « nourrir la critique et outiller l’action » comme le défend le nouveau manifeste de la collection.

Autour du récit principal, qui constitue la colonne vertébrale de l’ouvrage, on sinue ainsi entre les superbes dessins de Jean-Alfredo Albert (qui disent, depuis aujourd’hui, les paysages sauvés des eaux), les photographies historiques de la lutte (qui rappellent parfois la joie drôle et rageuse de celles de la lutte des femmes de Greenham) et un entretien particulièrement émouvant entre l’éditrice, Martin Arnould et son père, Jean-François, aujourd’hui âgé de 90 ans, figure de la lutte lui aussi. 

Cette composition donne au livre la puissance croisée du témoignage, forcément partiel et partial, de l’un des acteurs de la lutte, et des matériaux plus bruts, qui permettent à chacun·e de s’approprier le récit, avec ses failles, ses étonnements, ses certitudes, ses doutes, ses enthousiasmes, tout en le laissant résonner avec nos propres attachements et nos propres expériences.

Je dois d’ailleurs dire que le livre m’a d’autant plus touché que nos séminaires de travail avec le collectif de rédaction de la revue se passent souvent dans ces coins de Haute-Loire que j’ai appris à aimer, et parce que j’ai aussi tenté de me bagarrer — avec nettement moins de succès — pour défendre un autre bout de Loire, plus en aval, contre un autre grand projet stupide et destructeur.

Ce côté « ouvert » d’un livre-matériaux et sa rencontre avec ma propre expérience affective et militante a d’ailleurs fait naître une interrogation — mais vos lectures feront certainement émerger d’autres questions !

Pour ma part, je n’arrête pas de me demander comment les militant·es de SOS Loire Vivante ont pu échapper à ce qui est aujourd’hui le quotidien de toute opposition à un grand projet, à savoir la violence policière constante, les expulsions du moindre début d’occupation, le fichage par les services de renseignement, bref la répression méthodique. 

Le récit de la lutte n’est certes pas exempt de violence, avec notamment des incendies et des coups de fusil de la part des partisans du projet. Elle est aussi hantée par l’ombre du meurtre de Vital Michalon, tué en 1978 par la grenade d’un gendarme lors d’une manifestation antinucléaire à Creys-Malville, traumatisme durable du mouvement écologiste français. 

Mais comme le concède Arnould  avec un étonnement rétrospectif, les Premiers ministres successifs, de gauche comme de droite, de Rocard à Balladur, tous ont eu « l’obligeance de ne jamais envoyer les gendarmes mobiles, comme Jean-Marc Ayrault le fera à Notre-Dame-des-Landes ou Manuel Valls à Sivens » (p. 91). Pourquoi cette retenue ? Faut-il, comme semble le faire parfois l’auteur, chercher l’explication dans les formes d’organisation particulière revendiquées par SOS Loire Vivante (non-violence totale, composition politique très large, alliance avec de grandes ONG comme le WWF) ? Ou bien doit-on plutôt attribuer cette relative paix policière à un contexte politique particulier, un moment où, peut-être, le capitalisme n’a pas pleinement conscience de la menace existentielle qu’une écologie politique conséquente constitue pour lui ? 

Le livre, par sa construction, laisse élégamment la question en suspens : à nous d’y réfléchir ! Ce faisant, il se place à l’endroit le plus juste pour raconter aujourd’hui un combat comme celui de Loire Vivante. Tout en contribuant à garder vivace la mémoire d’une lutte, il maintient cette mémoire ouverte : comme une matière à inspiration autant qu’à discussion.

Aurélien Gabriel Cohen

Au pied du barrage de Martin Arnould, Actes Sud, 2025


Essai · Non noyées : leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines · Alexis Pauline Gumbs

Ce n’est pas vraiment un recueil de poésie, ni un récit de « nature writing » à la première personne, et pas un pamphlet antispéciste non plus. Non noyées est un peu tout ça, et aussi autre chose : un « manuel de dénoyade » pour respirer dans des conditions irrespirables qui explore dix-neuf « leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines » (le féminin générique est employé à travers le livre).  S’auto-définissant comme « semeuse de troubles queer noire, évangéliste de l’amour et cousine aspirante de tous les êtres sensibles », Alexis Pauline Gumbs s’est imposée ces dernières années comme une penseuse incontournable des féminismes Noires, de l’écologie, et des maternités radicales.

Du « droit à l’obscurité » inspiré de la baleine à bec, aux pratiques d’alimentation collectives et circulaires des raies manta, en passant par l’abandon confiant des dauphins-pandas qui s’échouent sur les rivages, certains que la marée les ramènera à la mer, l’autrice tisse habilement savoirs naturalistes et poésie pour décrire les existences étonnamment queer, féroces, et parfois ludiques des mammifères de la mer. Au-delà des dualismes stériles – entre spirituel et politique, masculin et féminin (jusque dans le choix des polices de caractères, qui explorent une écriture dégenrée), elle pratique « l’art de l’identification » : non pas un geste de nomination, de capture ou de classification d’autres espèces, mais un mouvement par lequel on se reconnaît en elles, et avec elles.

Celles et ceux qui s’attendent à trouver ici un manifeste antiraciste pour une justice interespèces rigoureusement argumenté risquent d’être désorientés, peut-être même irrités, par l’absence de direction programmatique, par la pluie de « je t’aime » qui émaillent le texte, et par la primauté accordée à la résonance sensible plutôt qu’à la critique acérée. Pour reprendre le titre de la célèbre invitation d’Audre Lorde à nommer ce qui est structurellement invisibilisé, coulé et marginalisé, la poésie n’est pourtant pas un luxe, et encore moins quand elle rend hommage aux héritages des féministes Noires et qu’elle nous permet de nous identifier « avec une personne qui appartient soi disant à une autre espèce ». Encore faut-il accepter de ralentir. Et là encore, nous pouvons apprendre des mammifères marines : la phoque commune, lorsqu’elle plonge, peut faire tomber les battements de son cœur à trois, parfois quatre par minute (leçon 17).

Les dessins de Maya Mihindou sont d’une puissance radieuse, et à eux seuls, justifient qu’on ouvre le livre et qu’on s’y attarde –  des baleines, des bateaux, des racines, des bulles et des sirènes s’entrelacent, nagent, s’affrontent, et résistent, évoquant  la mue, la fugitivité, le souffle et la guérison – c’est magnifique, ça fait songer, et, comme dirait l’ami à qui j’ai envoyé des photos du livre par message, « purée, ça donne tellement envie de se faire tatouer » !

Léna Silberzahn

Non noyées : leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines d’Alexis Pauline Gumbs,
Burn~Août / Les liens qui libèrent, 2024


Roman · Le Déluge · Stephen Markley

Le roman de Stephen Markley intitulé Le Déluge, paru aux États-Unis en 2022, prend la forme d’une fresque sociale et politique décrivant les affres d’une civilisation prise dans la tourmente du réchauffement climatique. 

Situé dans le contexte géopolitique des États-Unis, le décor dressé par l’auteur au début du roman est des plus réalistes. On y retrouve ce qui semble de plus en plus, aujourd’hui, former le tissu de nos vies quotidiennes et de notre actualité médiatique : multiplication des catastrophes écologiques, montée de la violence et du fascisme, développement des technologies numériques, de l’IA et des systèmes de surveillance. 

Sur une période temporelle allant de 2013 à 2039, on suit les trajectoires de personnages mis à l’épreuve de ces bouleversements et de leurs conséquences sur les plans intime, social et politique. Des liens, frictions, échos ou dépendances se nouent entre les vies de Tony, climatologue menacé de mort pour ses travaux sur la fonte des glaces arctiques ; de Keeper, jeune prolétaire drogué et désœuvré devenu le jouet involontaire de groupes terroristes ; d’Ashir, ingénieur informaticien qui construit des systèmes de modélisation prédictifs pour tenter de limiter les effets de la crise climatique ; de Murdock, ancien démineur de l’armée américaine recruté par un groupe de saboteurs ; de Kate, jeune militante transformée en égérie internationale de la lutte écologique ; de Jackie, publicitaire BCBG avide d’ascension sociale, prête à vendre son âme aux lobbys pétroliers et industriels pour empêcher le vote d’une loi sur le climat ; ou encore celle du « Pasteur », ancien acteur hollywoodien converti à l’évangélisme qui utilise les réseaux sociaux et la réalité virtuelle pour diffuser massivement son message d’apocalypse. 

Quelles réponses chacune de ces trajectoires tente d’apporter aux bouleversements engendrés par le réchauffement climatique, pour le meilleur comme pour le pire ? Markley nous fait entrer dans la tête de chaque personnage pour suivre les mouvements et métamorphoses qui s’opèrent en lui au cours du temps et face aux événements, tout en explorant les effets de résonance ou de rétroaction à distance qui se produisent entre ces lignes de vie, tissant la toile d’une intrigue complexe, prise dans les soubresauts d’une Terre en éruption. 

La montée se fait tout en crescendo, augmentant en proportion du déchaînement et de la multiplication des catastrophes écologiques – montée des eaux, méga-feux, sécheresses, ouragans, tempêtes -, exacerbant les inégalités, les dominations de classe, la déshumanisation technologique et le racisme qui déchirent la société américaine contemporaine. 

À mesure que l’étau climatique se resserre, toutes ces vies se trouvent emportées dans le mouvement d’une spirale collective infernale au sein de laquelle elles ne cessent de se débattre et de chercher des issues. La montée en puissance des catastrophes écologiques nourrit une angoisse grandissante et une désagrégation du corps social, se traduisant par la montée de politiques techno-sécuritaires et autoritaires qui ne font, en retour, qu’accroître les violences et les destructions. 

Le roman tire sa force de la description progressive et minutieuse, quasi-scientifique, de la complexité des ressorts, à la fois politiques, économiques, sociaux et psychologiques, qui participent à la formation de cette spirale infernale. Il déplie aussi la palette des choix qui s’offrent à nous aujourd’hui pour tenter d’y répondre et leurs possibles conséquences sur notre avenir commun : transformation sociale, réforme politique, quête eschatologique, sacrifice apocalyptique ou repli identitaire violent. Sa lecture peut indéniablement susciter de l’éco-anxiété, tant la dystopie qui s’y dessine semble réaliste, fidèle portrait d’un ensemble de tendances à l’œuvre dans notre monde contemporain. 

Mais il est aussi possible de le voir comme une œuvre cathartique, réveillant et explorant toutes les émotions de pitié et de terreur que peuvent susciter les bouleversements de notre époque, moins pour condamner les lecteurs à la passivité et à l’inaction que pour leur donner les moyens d’appréhender un réel de plus en plus complexe, en révélant les tensions, contradictions, et ambivalences de notre nouvelle condition.

Sophie Gosselin

Le Déluge de Stephen Markley, Albin Michel, 2024 (traduit de l’américain par Charles Recoursé)


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12.09.2025 à 15:30

Élisée Reclus, l’Anthropocène avant l’heure

Roméo Bondon

Dès 1860, alors que le carbone n’a pas encore envahi l’atmosphère et que le plastique n’existe pas, le géographe et militant anarchiste Élisée Reclus décrit les humains comme des agents géologiques qui modifient le climat. Tout au long de son œuvre monumentale, il parvient à rendre le monde plus familier tout en déployant l’idée d’une condition terrestre.

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Texte intégral (4181 mots)
Temps de lecture : 7 minutes

Ce texte est un extrait du livre « Élisée Reclus & la solidarité terrestre », de Roméo Bondon, qui vient de paraître dans la collection « Précurseurs de la décroissance » des éditions du Passager clandestin.

Interagir avec la Terre

Au moment de saluer son ami et camarade, mort quelques jours plus tôt, Pierre Kropotkine a ces mots pénétrants : c’était « l’un de ceux qui avaient le mieux senti et vécu la liaison qui rattache l’homme à la Terre entière, ainsi qu’au coin du globe où il lutte et jouit de la vie1 ». Tout est dit. Des premiers articles publiés dans la Revue des Deux Mondes jusqu’à L’Homme et la Terre, en passant par La Terre et les dix-neuf volumes de la Nouvelle géographie universelle, Élisée Reclus n’aura de cesse de répéter, préciser, démontrer que les actions humaines sur la planète ne sont pas sans effets et, dès lors, qu’elles impliquent des responsabilités2.

Dans un article publié en 1864 à propos de Man and Nature, un ouvrage du diplomate américain et tenant de la préservation de la nature George Perkins Marsh3, Reclus note que les humains, « devenus, par la force de l’association, de véritables agents géologiques, […] ont transformé de diverses manières la surface des continents, changé l’économie des eaux courantes, modifié les climats eux-mêmes4 ». Inaugurant une conception dialectique du progrès n’allant jamais sans sa part de « régrès » qu’il conservera jusque dans ses derniers textes5, il détaille à partir de plusieurs exemples la diversité des modalités que recoupe l’action humaine sur la nature. « D’un côté elle détruit, de l’autre elle détériore » suivant l’état social et les progrès de chaque peuple, elle contribue tantôt à dégrader la nature, tantôt à l’embellir6 ». Et d’ajouter que, devenue « conscience de la terre », l’humanité se civilise à mesure qu’elle comprend que « son intérêt propre se confond avec l’intérêt de tous et celui de la nature elle-même7 ».

Difficile de ne pas penser à la notion désormais bien connue d’anthropocène pour décrire cette ère dans laquelle nous serions désormais entrés :

Sans qu’il soit nécessaire d’admettre un changement d’axe et la variation des latitudes terrestres, on peut affirmer que l’époque actuelle, comme les époques antérieures, offre aussi, dans ses climats, toute une série de changements successifs, et déjà l’histoire nous prouve que, dans ces modifications si importantes du régime de notre globe, les travaux de l’humanité entrent pour une très large part8.

Évidemment, il ne s’agit pas pour Reclus de trouver le « clou d’or » datant précisément le début de cette nouvelle période géologique. Le carbone contenu dans l’atmosphère commence tout juste à augmenter sous les coups d’une industrialisation féroce, tandis que le plastique, qui est la marque de notre temps, n’est pas encore connu. Néanmoins, sa conscience des effets planétaires produits par des modifications localisées qui s’ajoutent les unes aux autres a de quoi nous interpeller.

Miroir de cette conception originale, Reclus n’hésite pas à conférer aux éléments ou à des milieux naturels une personnalité, voire une capacité d’action. Ainsi, sous sa plume, les montagnes sont « des êtres doués de vie9 » qui se révèlent composés d’« individus géographiques modifiant de mille manières les climats et tous les phénomènes vitaux des régions environnantes par le seul fait de leur position au milieu des plaines10 ». Dès lors, c’est bel et bien « l’action combinée de la Nature et de l’Homme lui-même, réagissant sur la Terre qui l’a formé11 », qu’il s’agit de décrire sur toutes les parties du monde et dans le moindre des phénomènes observés.

Photographie Jean Reutlinger, vers 1907-1914, Wikimedia.

Rendre le monde plus familier

Les deux Histoires, d’un ruisseau et d’une montagne, publiées respectivement en 1869 et en 1880, sont peut-être ses textes qui illustrent le mieux cette démarche. Ils font ainsi écho à sa conviction selon laquelle « la science doit être une chose vivante12 ». Les deux récits paraissent aux éditions Hetzel, qui publient également Jules Verne, dans une collection intitulée « Bibliothèque d’éducation et de récréation », ce qui donne une bonne indication de la teneur des ouvrages : deux promenades informées, l’une au sein d’un bassin hydrographique, de la source à l’océan, l’autre dans un massif montagneux, auprès des animaux et des humains qui le peuplent. Au moment où il commence à travailler sur ce second opus, Élisée confie son intention à son éditeur, mais aussi ses doutes : « Mon livre est à la fois science et poésie, mais il vaudrait mieux qu’il fût l’un ou l’autre ; je crains bien que le genre lui-même ne soit faux13. » C’est pourtant bien ce mélange qui a assuré aux deux Histoires une postérité que n’ont pas démentie les plus récentes rééditions, ce à quoi il faut ajouter un engagement de l’auteur dans son texte, n’hésitant pas à mobiliser son expérience, à convoquer les sens des lecteurs et des lectrices, à conclure, comme toujours, sur un horizon émancipateur, celui d’une fraternité universelle14.

Aussi, quelle que soit l’échelle à laquelle il se situe et qu’importe le pas de temps considéré, Élisée Reclus tente de saisir les phénomènes terrestres avec une certaine familiarité. En cela, les évolutions de l’époque en matière de transport l’y ont sans doute aidé. Comme il l’écrit en ouverture d’un article publié en 1866,

[Il] se manifeste depuis quelque temps une véritable ferveur dans les sentiments d’amour qui rattachent les hommes d’art et de science à la nature. Les voyageurs se répandent en essaims dans toutes les contrées d’un accès facile, remarquables par la beauté de leurs sites ou le charme de leur climat9.

Le monde, nous dit Reclus, subit une forme d’amoindrissement à mesure que les voies de communication se multiplient. Son usage n’en est devenu que plus accessible et son usure, diraient aujourd’hui certains critiques du tourisme, que plus rapide15.

Dans le dernier tome de la Nouvelle géographie universelle, Élisée adopte un regard rétrospectif sur les évolutions dont il a été le contemporain durant les vingt années qu’ont nécessitées la fabrication et la publication exhaustive de son grand-œuvre : « Partout, le réseau des voyages couvre la planète comme un filet aux mailles rétrécies. […] Chaque année, se raccourcit la durée du tour du monde, devenu maintenant pour quelques blasés une fantaisie banale16. »

Portrait d’Elisée Reclus réalisé par Nadar, 1889, Wikimedia.

Sa longue et continue pratique de la Terre l’a évidemment rendu sensible aux façons de la représenter17. Il fait un usage abondant de la cartographie et a pu s’appuyer pour cela sur les compétences de l’anarchiste suisse Charles Perron18. Ensemble, ils développent des cartes non seulement de localisation, mais également économiques, statistiques et géopolitiques, ce qui constitue une véritable nouveauté pour l’époque.

Mais ça n’est pas tout. La tentative la plus originale, sans doute, pour « dépouiller l’État du monopole de la production des images du monde19 » a été le projet de construction de globe terrestre pour l’Exposition universelle de 1900, qui s’est tenue à Paris. Son but, alors : « Faire entrer la géographie dans la cité20. » Il partage des préoccupations pédagogiques avec l’ensemble du milieu anarchiste, ainsi qu’avec l’urbaniste écossais Patrick Geddes, qui travaille avec le neveu d’Élisée, Paul Reclus, ce « constructeur de globes, de reliefs et de dispositifs de représentation du monde les plus divers21 », à produire une représentation à échelle réduite de la surface terrestre de l’Écosse.

La planète, cette « grande patrie », est donc pour Élisée un lieu familier, aussi bien parce qu’il en connaît de nombreuses régions que parce qu’il tente, à défaut, par l’imagination et la connaissance, de se situer parmi les sociétés qu’il évoque, pleinement imprégné par les paysages qu’il décrit, en se plaçant « du point de vue de la solidarité humaine22 ».

Enfin, la description de la Terre, cet « ensemble merveilleux de rythme et de beauté23 », ne serait pas complète sans accorder une place de choix aux autres animaux – en un mot, à tout ce qui vit. Cette inclusion, assez banale pour les végétaux à une époque où la géographie botanique prend son essor, l’est beaucoup moins pour la faune, sauvage et domestique, qui est abordée dans chaque tome de la Nouvelle géographie universelle et devient un thème et une préoccupation à part dans les derniers textes d’Élisée Reclus. La mention de tel ou tel animal se double à la fin de sa vie d’une valorisation de la coopération inter­spécifique, notamment dans « La grande famille24 », ou de prises de position éthiques, comme dans « À propos du végétarisme25 ».

Image d’ouverture : Photographie Jean Reutlinger, vers 1907-1914, Wikimedia.

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Notes

  1. Pierre Kropotkine, « Élisée Reclus », Les Temps nouveaux, 15 juillet 1905.
  2. C’est ce dont témoigne, entre autres textes, ceux réunis dans Libre nature (op. cit.), une anthologie à laquelle le livre « Élisée Reclus et la solidarité terrestre » doit beaucoup.
  3. Philippe Pelletier, « Élisée Reclus et George Perkins Marsh, convergence et rupture », Annales de géographie, vol. 732, no 2, 2020, p. 104-127.
  4. « De l’action humaine sur la géographie physique », Revue des Deux Mondes, vol. 54, 1864, repris dans Libre nature, op. cit., p. 49. Voir, dans la partie « Textes choisis », l’extrait 3 de « La libre nature ».
  5. Voir, dans la partie « Textes choisis », les extraits de « Cause animale et progrès social ».
  6. « De l’action humaine sur la géographie physique », art. cit., p. 50.
  7. Ibid.
  8. La Terre. Description des phénomènes de la vie du globe, t. II, Hachette, 1868-1869, p. 502.
  9. Du sentiment de la nature…, op. cit.
  10. La Terre, t. I, op. cit., p. 157.
  11. « Préface », dans L’Homme et la Terre, t. I, Librairie universelle, 1905-1908, p. II.
  12. « Lettre à M. de Gerandol », 11 janvier 1877, dans Correspondance, t. II, op. cit., p. 182.
  13. « Lettre à P.-J. Hetzel », 26 juin 1872, citée dans Federico Ferretti, Élisée Reclus. Pour une géographie nouvelle, éditions du CTHS, 2014, p. 90.
  14. Benoît Bodlet, Les histoires d’Élisée Reclus. Divulgation scientifique et émancipation, Presses universitaires de Lyon, 2024.
  15. Rodolphe Christin, L’usure du monde. Critique de la déraison touristique, L’échappée, 2014.
  16. « Dernier mot », dans Nouvelle géographie universelle. Tome XIX. L’Amérique du Sud : l’Amazonie et la Plata, Hachette, 1894, repris dans Libre nature, Héros-Limite, 2022, p. 137.
  17. Écrits cartographiques, Héros-Limite, 2016.
  18. Federico Ferretti, « Charles Perron et la juste représentation du monde », visionscarto.net, 5 février 2010.
  19. Federico Ferretti, « Globes, savoir situé et éducation à la beauté : Patrick Geddes géographe et sa relation avec les Reclus », Annales de géographie, vol. 706, no 6, 2015, p. 687.
  20. Soizic Alavoine-Muller, « Un globe terrestre pour l’Exposition universelle de 1900. L’utopie géographique d’Élisée Reclus », L’Espace géographique, vol. 32, no 2, 2003, p. 156-170.
  21. Federico Ferretti, « Globes, savoir situé et éducation à la beauté », art. cit., p. 686.
  22. « Dernier mot », op. cit., p. 137.
  23. Ibid., p. 139.
  24. Voir l’extrait 2 de « Cause animale et progrès social » dans la partie « Textes choisis » du livre « Élisée Reclus & la solidarité terrestre ».
  25. Voir l’extrait 1 de « Cause animale et progrès social » dans la partie « Textes choisis » du livre « Élisée Reclus & la solidarité terrestre ».

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05.09.2025 à 10:38

La Palestine, l’impérialisme et la catastrophe climatique

Hamza Hamouchene

Penser ensemble Gaza et le climat ? Oui, car tout se tient comme le défend ici Hamza Hamouchene, qui retrace l’écocide au long cours derrière le génocide en cours. Après la destruction de l’agriculture et l’accaparement de l’eau, les projets énergétiques d’Israël jettent une lumière crue sur l’impérialisme extractiviste à l’œuvre dans la logique coloniale.

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Texte intégral (11277 mots)
Temps de lecture : 26 minutes

Cet article est basé sur un chapitre du livre collectif Rising for Palestine : Africans in Solidarity for Decolonisation and Liberation (« Se soulever pour la Palestine : les Africain·es solidaires de la décolonisation et de la libération »), édité par Raouf Farah et Suraya Dadoo, à paraître aux éditions Pluto Press début 2026.

À première vue, il peut sembler inapproprié, voire déplacé, d’aborder les enjeux climatiques et écologiques alors qu’un génocide se déroule actuellement à Gaza. Mais il ne s’agit pas seulement d’un génocide ; on assiste également à un écocide, voire à ce que certain·es décrivent comme un holocide, c’est-à-dire l’anéantissement délibéré d’un tissu social et écologique dans son intégralité. La bande de Gaza est jonchée de plus de 40 millions de tonnes de débris et de matériaux dangereux, qui recouvrent pour la plupart des restes de corps humains. Au début de l’année 2024, une grande partie des terres agricoles de Gaza était déjà ravagée, après que les vergers, les serres et les cultures de subsistance ont été anéantis par les bombardements incessants. Les oliveraies et les fermes ne sont plus qu’un tas de terre et de poussière, les munitions et les toxines contaminent les sols et les eaux souterraines, tandis que l’eau de mer au large de Gaza est saturée d’eaux usées et de déchets, après qu’Israël a coupé l’alimentation en électricité et détruit les stations d’épuration.

Saisir l’ampleur de la dévastation écologique que génère le génocide commis par Israël permet de mettre en évidence les nombreuses interconnexions entre la crise climatique et écologique et la lutte pour la libération de la Palestine. Il ne peut y avoir de véritable justice climatique à l’échelle mondiale sans la libération du peuple palestinien, de même que cette lutte de libération est intrinsèquement liée à la survie de la terre et de l’humanité.

Les propos qui vont suivre cherchent à démontrer que la destruction des écosystèmes opérée par Israël est en lien direct avec la violence coloniale que l’État hébreu déploie en Palestine, et qui a atteint son paroxysme avec le génocide en cours. Nous cherchons ici à démontrer que les dommages environnementaux ont constitué, dès le départ, un aspect essentiel du système de domination coloniale sioniste, et comment ces dégradations ont constitué un outil pour contrôler et anéantir. Par la suite, la présente analyse abordera des enjeux cruciaux tels que la vulnérabilité climatique disproportionnée imposée aux Palestinien·nes, le déploiement par Israël de stratégies d’éco-blanchiment et d’éco-normalisation pour camoufler sa stratégie d’occupation et d’apartheid, ainsi que l’écocide en cours à Gaza et la place d’Israël dans le régime du capitalisme fossile mondial. Enfin, nous évoquerons la résistance du peuple palestinien à travers des pratiques enracinées dans le respect de la terre et des cultures, qui promeuvent non seulement un rejet de la domination mais également une conception particulière de la justice environnementale, ancrée dans les luttes de libération.

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Orientalisme environnemental

Israël a toujours décrit la Palestine d’avant 1948 comme un territoire vide et désertique, contrastant avec l’oasis florissante promise par la création de l’État d’Israël. Ce discours environnemental raciste dépeint les peuples autochtones de Palestine comme des sauvages qui négligent, voire détruisent les terres sur lesquelles ces populations vivent depuis des millénaires. Cette perspective environnementale n’est pas nouvelle, ni même propre au colonialisme israélien. En invoquant le concept d’« orientalisme environnemental », la géographe Diana K. Davis souligne que dans l’imaginaire anglo-européen du 19ᵉ siècle, les milieux naturels dans le monde arabe ont souvent été représentés comme « dégradés d’une certaine façon », ce qui impliquait la nécessité d’une intervention pour les améliorer, les restaurer, les normaliser et les réparer1.

L’idéologie sioniste de la Rédemption de la terre se reflète dans le discours construit autour des projets de boisement menés par le Fonds national juif (FNJ), une organisation parapublique israélienne. Le FNJ a cherché à recouvrir les vestiges matériels et symboliques des 86 villages palestiniens détruits lors de la Nakba en ayant recours au boisement2. Sous couvert de politiques de conservation, l’organisation a instrumentalisé la plantation d’arbres pour dissimuler la réalité des déplacements massifs de populations liés à la colonisation, du nettoyage ethnique, de la destruction de l’environnement et de la dépossession, tout en créant de nouveaux paysages destinés à remplacer les paysages autochtones.

La chercheuse Ghada Sasa décrypte avec brio ces pratiques éco-coloniales, qu’elle décrit comme relevant d’un colonialisme « vert », c’est-à-dire l’appropriation par Israël de concepts environnementalistes pour éliminer la population palestinienne autochtone et accaparer ses ressources. Elle décrit comment l’État hébreu utilise les classifications et appellations de préservation de l’environnement (parcs nationaux, forêts et réserves naturelles) pour justifier l’accaparement des terres et empêcher le retour des réfugié·es palestinien·nes, dans le but de vider la Palestine de son essence historique pour judaïser et européaniser son territoire, en effaçant l’identité palestinienne et en éliminant la résistance à l’oppression coloniale. Ces pratiques servent également à « écologiser » l’image de l’État d’Israël dans un contexte d’apartheid3.

Qu’il s’agisse de campagnes de boisement ou de l’accaparement des ressources en eau, les atteintes aux milieux naturels commises par Israël en Palestine illustrent comment la relation à la nature s’inscrit dans une logique coloniale plus vaste.

L’eau fait partie des ressources qu’Israël accapare en Palestine. Peu après la création de l’État d’Israël en 1948, le FNJ a asséché le lac Hula et les zones humides environnantes dans le nord de la Palestine historique4, au prétexte que cela était nécessaire pour agrandir les surfaces agricoles. Or, non seulement le projet n’a pas permis de dégager des terres agricoles « productives » pour les colons juif·ves européen·nes nouvellement arrivé·es, mais cela a également causé des dommages environnementaux considérables, en décimant des espèces végétales et animales essentielles4 et en polluant les eaux se déversant dans la mer de Galilée (lac de Tibériade), ce qui a eu un impact sur la qualité de l’eau du fleuve Jourdain en aval5. À peu près à la même période, la compagnie nationale des eaux israélienne Mekorot a commencé à détourner les eaux du Jourdain vers les colonies et les villes côtières israéliennes, ainsi que vers les colonies juives installées dans le désert du Naqab (Néguev)6. À la suite de l’occupation par Israël de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en 1967, le pompage des eaux du Jourdain s’est intensifié. Aujourd’hui, le fleuve n’est plus qu’un ruisseau pollué par les déchets et les eaux usées, en particulier sa section en aval7.

Illustration : ©Fourate Chahal El Rekaby.

Qu’il s’agisse de campagnes de boisement ou de l’accaparement des ressources en eau, les atteintes aux milieux naturels commises par Israël en Palestine illustrent comment la relation à la nature s’inscrit dans une logique coloniale plus vaste. Le colonialisme de peuplement est une forme de domination qui vient violemment perturber les relations des peuples avec leur environnement, en ce qu’il « fragilise stratégiquement la survivance collective des communautés autochtones sur leurs terres8 ». Vu sous cet angle, le colonialisme de peuplement s’apparente à une domination écologique, car il efface les relations essentielles qu’entretiennent les peuples autochtones avec leurs milieux naturels pour imposer des modèles écologiques coloniaux. Comme le fait remarquer Kyle Whyte, « les populations de colons s’efforcent de créer leurs propres écosystèmes en éradiquant les écosystèmes autochtones, ce qui exige souvent d’introduire d’autres ressources et d’autres êtres vivants9 ». À cet égard, la chercheuse Shourideh Molavi affirme elle aussi que la violence coloniale est « avant tout une violence écologique », une tentative de remplacer un écosystème par un autre. Ce point de vue est partagé par l’architecte Eyal Weizman, qui soutient que « l’environnement constitue l’un des instruments du racisme colonial, sur lequel on s’appuie pour accaparer les terres, renforcer les lignes de siège et perpétuer la violence10 ». Weizman observe qu’en Palestine, « la Nakba revêt également une dimension environnementale moins connue, à savoir le bouleversement global de l’environnement, de la météo, des sols ; la perturbation du climat local, de la végétation et de l’atmosphère. La Nakba est un processus de changement climatique imposé par la colonisation.10 »

La crise climatique en Palestine

Dans ce contexte où l’État israélien est responsable de la dégradation des milieux naturels en Palestine, la population palestinienne est aujourd’hui confrontée à l’intensification de la crise climatique à l’échelle mondiale. D’ici la fin du siècle, les précipitations annuelles dans la région pourraient diminuer de 30 % par rapport à la période 1961-199011. Le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) prévoit une augmentation des températures de 2,2 à 5,1 °C, ce qui entraînera des perturbations climatiques aux effets potentiellement catastrophiques, notamment une accélération de la désertification12. L’agriculture, qui constitue la clé de voûte de l’économie palestinienne, s’en trouvera profondément impactée. Le raccourcissement des saisons de croissance des cultures et l’augmentation des besoins en eau entraîneront une hausse des prix des denrées alimentaires, ce qui constitue une menace pour la sécurité alimentaire.

La vulnérabilité de la population palestinienne face au changement climatique doit être comprise dans le contexte de la violence coloniale qu’elle subit depuis un siècle : occupation, apartheid, dépossessions, déplacements de populations, oppression systémique et génocide. Comme l’a souligné Zena Agha13, ces violences exercées sur le temps long expliquent pourquoi les conséquences de la crise climatique affecteront, et affectent déjà les populations israélienne et palestinienne des Territoires palestiniens occupés (TPO) de manière profondément asymétrique. Ainsi, tandis que l’occupation continue d’empêcher les Palestinien·nes d’accéder aux ressources et de développer des infrastructures et des stratégies d’adaptation, Israël fait partie des pays les moins vulnérables au changement climatique dans la région, et des mieux préparés pour y faire face. Ainsi, en accaparant, pillant et en exerçant un contrôle sur la plupart des ressources disponibles en Palestine, des terres à l’eau en passant par l’énergie, Israël est en mesure de développer des technologies susceptibles d’atténuer certains des effets du changement climatique, aux dépens des travailleur·euses palestinien·nes et avec le soutien actif des puissances impérialistes. Pour résumer, les capacités d’adaptation au changement climatique sont profondément asymétriques entre Israël et la Palestine, et ces capacités sont déterminées en fonction de la race, de la religion, du statut juridique et des hiérarchies coloniales. On parle alors d’apartheid climatique, ou éco-apartheid14.

La vulnérabilité de la population palestinienne face au changement climatique doit être comprise dans le contexte de la violence coloniale qu’elle subit depuis un siècle : occupation, apartheid, dépossessions, déplacements de populations, oppression systémique et génocide.

La question de l’accès à l’eau illustre parfaitement cette situation profondément inégalitaire. Contrairement aux pays voisins, la région située entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée ne souffre pas de pénuries d’eau. Pourtant, les populations palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza sont affectées de manière chronique par une crise de l’accès à l’eau, en raison de la primauté donnée aux populations juives imposée par l’occupation, et de l’apartheid pratiqué autour des infrastructures hydrauliques. Depuis le début de l’occupation de la Cisjordanie en 1967, l’État d’Israël a monopolisé les sources d’eau douce, une pratique légitimée par les accords d’Oslo II en 1995, qui ont accordé à Israël le contrôle d’environ 80 % des ressources en eau présentes sur le territoire cisjordanien. Alors qu’Israël a perfectionné ses technologies de gestion des eaux et généralisé l’accès à l’eau de part et d’autre de la « Ligne verte », il devient de plus en plus difficile pour les Palestinien·nes d’accéder aux ressources en eau en raison de l’apartheid, de l’accaparement des terres et des dépossessions. En effet, l’État hébreu contrôle les sources d’eau douce, impose des quotas d’approvisionnement stricts à la population palestinienne, interdit tous les projets d’aménagement, tels que la création de puits, et a détruit à de nombreuses reprises des infrastructures d’approvisionnement en eau mises en place par les Palestinien·nes. En conséquence, la population juive israélienne installée entre le Jourdain et la Méditerranée dispose d’abondantes ressources en eau, grâce à l’accaparement et aux technologies de dessalement de l’eau de mer, tandis que la population palestinienne est confrontée à des pénuries chroniques qui s’aggraveront sous l’effet du changement climatique.

Illustration : ©Fourate Chahal El Rekaby.

Les disparités sont frappantes : la consommation quotidienne d’eau par habitant·e en Israël était de 247 litres en 2020, soit plus de trois fois les 82,4 litres dont dispose quotidiennement chaque Palestinien·ne de Cisjordanie15. Dans les territoires occupés, 600 000 colons israélien·nes illégaux utilisent six fois plus d’eau que les 3 millions de Palestinien·nes. En outre, dans les colonies israéliennes illégales sont consommés jusqu’à 700 litres d’eau par personne et par jour, notamment pour entretenir des équipements de luxe comme les piscines et les gazons, tandis que certaines communautés palestiniennes, qui ne sont pas rattachées au réseau de distribution d’eau, survivent avec à peine 26 litres par personne et par jour. Ceci est proche de la moyenne dans les zones sinistrées et bien moins que la quantité d’eau suffisante pour les besoins personnels et domestiques, soit entre 50 et 100 litres d’eau par personne et par jour, préconisés par les Nations Unies et l’OMS16. En 2015, seuls 50,9 % des ménages cisjordaniens bénéficiaient d’un accès quotidien à l’eau, tandis qu’en 2020, l’ONG israélienne B’Tselem estimait que seulement 36 % des Palestinien·nes de Cisjordanie jouissaient d’un accès à l’eau stable tout au long de l’année, avec un approvisionnement en eau disponible moins de 10 jours par mois pour 47 % d’entre elles et eux.

Dans les territoires occupés, 600 000 colons israélien·nes illégaux utilisent six fois plus d’eau que les 3 millions de Palestinien·nes.

La situation est pire encore à Gaza. Même avant le génocide actuel, seuls 30 % des ménages disposaient d’un accès quotidien à l’eau, un chiffre qui a fortement chuté depuis le début de l’offensive israélienne17. L’État d’Israël ne se contente pas de bloquer l’approvisionnement en eau propre et en quantité suffisante dans l’enclave de Gaza, il empêche également la construction ou la réparation d’infrastructures de gestion des eaux en bloquant l’acheminement des matériaux nécessaires. Les conséquences sont dramatiques : avant le début du génocide, 90 à 95 % de l’eau à Gaza était impropre à la consommation et inutilisable pour l’irrigation18. La pollution de l’eau était à l’origine de plus de 26 % des maladies signalées et constituait l’une des premières causes de mortalité infantile, responsable de plus de 12 % des décès d’enfants gazaouis19. En février 2025, alors que la violence génocidaire se poursuit et que la famine s’aggrave, Oxfam estimait l’eau disponible à Gaza à 5,7 litres d’eau par jour et par personne20.

Dans un tel contexte de restrictions de l’accès à l’eau, les impacts du changement climatique sur la qualité et la disponibilité de l’eau seront dévastateurs, en particulier à Gaza.

Éco-normalisation et greenwashing à l’ère des énergies renouvelables

Face à l’escalade des tensions liées à l’eau, à l’environnement et au climat auxquelles sont confronté·es les Palestinien·nes, Israël se présente pourtant comme le champion des technologies vertes, du dessalement d’eau de mer et des projets d’énergie renouvelable, déployés en Palestine occupée et ailleurs. En se targuant d’être un pays développé et engagé pour le climat au milieu d’un Moyen-Orient aride et régressif, l’État hébreu utilise son image « écolo » pour justifier sa politique coloniale de dépossession, blanchir son régime de colonisation et d’apartheid et pour occulter les crimes de guerre commis contre le peuple palestinien. Les accords d’Abraham signés avec les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Maroc et le Soudan en 2020 ont permis de renforcer cette image, de même que d’autres accords conclus pour la mise en œuvre conjointe de projets environnementaux autour des énergies renouvelables, de l’agro-industrie et de l’eau. Il s’agit d’une manifestation de l’éco-normalisation, qui consiste à utiliser une forme d’« écologisme » pour blanchir et normaliser les oppressions et injustices environnementales engendrées dans le monde arabe et ailleurs21.

Officialisée en décembre 2020, la normalisation des relations entre le Maroc et Israël est issue d’un accord entre deux puissances occupantes et facilité par leur protecteur impérial (les États-Unis, sous la houlette de Donald Trump), par lequel Israël et les États-Unis ont également reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Depuis lors, les investissements et les accords réalisés par Israël au Maroc se sont multipliés, en particulier dans les secteurs de l’agroalimentaire et des énergies renouvelables.

Le 8 novembre 2022, lors de la COP 27 organisée à Charm el-Cheikh, la Jordanie et Israël ont signé un protocole d’accord sous l’égide des Émirats arabes unis, afin de poursuivre une étude de faisabilité pour deux projets interconnectés, nommés Prosperity Blue et Prosperity Green, qui constituent les deux pôles du projet global Prosperity. En vertu de cet accord, la Jordanie achètera 200 millions de mètres cubes d’eau par an à une station israélienne de dessalement d’eau de mer située sur la côte méditerranéenne, dans le cadre du projet Prosperity Blue. Cette station sera alimentée par une centrale solaire de 600 mégawatts (MW) installée en Jordanie (projet Prosperity Green), qui sera construite par Masdar, une entreprise publique émiratie spécialisée dans les énergies renouvelables. La rhétorique philanthropique déployée autour du projet Prosperity Blue masque la réalité du pillage des ressources en eau en Palestine orchestré par Israël depuis des dizaines d’années, comme nous l’avons vu plus haut, et permet à l’État hébreu de nier sa responsabilité dans les pénuries d’eau qui touchent toute la région, tout en se présentant comme un agent de la protection de l’environnement et de la maîtrise des technologies liées à l’eau. L’entreprise Mekorot, actrice majeure des activités de dessalement d’eau de mer en Israël, se positionne comme un leader mondial dans ce domaine, en partie grâce à la propagande israélienne d’éco-blanchiment. Les bénéfices générés par l’entreprise financent à la fois ses propres opérations, ainsi que l’apartheid de l’eau exercé par le gouvernement israélien à l’égard de la population palestinienne.

Illustration : ©Fourate Chahal El Rekaby.

En août 2022, la Jordanie a rejoint le Maroc, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, Bahreïn et Oman en signant un autre protocole d’accord avec deux entreprises israéliennes de production d’énergie, Enlight Green Energy (ENLT) et NewMed Energy, afin de mettre en œuvre des projets d’énergie renouvelable dans toute la région, notamment dans les domaines de l’énergie solaire, de l’énergie éolienne et du stockage de l’énergie. Ces initiatives renforcent l’image d’Israël en tant que plaque tournante de l’innovation en matière d’énergies renouvelables, tout en lui permettant de poursuivre son projet de colonisation et d’étendre son influence géopolitique dans la région. L’objectif est d’intégrer Israël aux sphères énergético-économiques du monde arabe en lui conférant une position dominante, et en créant de nouvelles dépendances qui renforcent la dynamique de normalisation et présentent l’État hébreu comme un partenaire indispensable. Face à l’aggravation des crises écologique et climatique, les pays qui dépendent de l’énergie, de l’eau ou des technologies contrôlées par Israël pourraient en venir à considérer que la lutte de libération des Palestinien·nes passe au second plan, cherchant avant tout à sécuriser leur propre accès à ces ressources.

Plutôt que de considérer le monde arabe comme un ensemble homogène, il est essentiel d’identifier les hiérarchies et les inégalités internes qui la structurent. La région du Golfe fonctionne comme une force semi-périphérique, voire sous-impérialiste.

L’implication d’entreprises des pays du Golfe, telles que la société saoudienne ACWA Power et l’émiratie Masdar dans ces projets coloniaux met en évidence une caractéristique structurelle majeure du monde arabe. Plutôt que de considérer la région comme un ensemble homogène, il est essentiel d’identifier les hiérarchies et les inégalités internes qui la structurent. La région du Golfe fonctionne comme une force semi-périphérique, voire sous-impérialiste. Non seulement les pays du Golfe sont nettement plus riches que leurs voisins, mais ils participent également à la capture et la ponction de la plus-value à l’échelle régionale, reproduisant ainsi les dynamiques d’extraction, de marginalisation et d’accumulation par dépossession qui caractérisent les relations entre les centres impériaux et leurs périphéries.

Croisade contre la nature et écocide à Gaza

Les crimes horribles qu’Israël commet actuellement contre la population et les milieux naturels à Gaza sont le prolongement d’une offensive de longue date qui continue de s’intensifier, comme le souligne Shourideh C. Molavi dans son livre Environmental Warfare in Gaza. En rejetant l’idée que l’environnement ne serait que le décor inerte du conflit, Molavi montre comment les pratiques coloniales de l’État d’Israël instrumentalisent les composantes environnementales pour mener une guerre militaire à l’intérieur, et autour de la bande de Gaza10. Dans cette guerre, la destruction des zones résidentielles va de pair avec la dévastation des espaces agricoles à Gaza.

En ravageant des terres, en imposant aux agriculteur·trices palestinien·nes des restrictions sur les types et la taille des cultures autorisées, et en éradiquant pratiquement toutes les oliveraies et les plantations traditionnelles d’agrumes, Israël déploie à Gaza une violence d’ordre écologique. Outre les incursions et les massacres à répétition, les bulldozers israéliens traversent régulièrement la bande de Gaza pour décimer les cultures et détruire les serres agricoles. Comme cela a été documenté par le groupe de recherche londonien Forensic Architecture, l’État hébreu a petit à petit étendu la superficie de son no-man’s land militarisé, dite « zone tampon », le long de la frontière orientale de Gaza.

Depuis 2014, Israël a également recours à un arsenal chimique pour pulvériser régulièrement des herbicides toxiques au moyen d’avions pulvérisateurs qui détruisent les plantations agricoles palestiniennes sur de vastes portions de territoire dans l’enclave de Gaza22. Le ministère palestinien de l’agriculture estime qu’entre 2014 et 2018, les pulvérisations aériennes d’herbicides ont endommagé plus de 13 kilomètres carrés de terres agricoles à Gaza23. Mais les impacts de ces produits chimiques ne se limitent pas aux cultures ; en effet, l’ONG palestinienne de défense des droits humains Al-Mezan a averti que le bétail consommant des plantes contaminées chimiquement pourrait représenter un danger pour la santé humaine via la chaîne alimentaire24.

À Gaza, les colonisateur·trices sont engagé·es depuis longtemps dans un processus de désertification en transformant des terres agricoles autrefois fertiles en un espace aride et désolé, amputé de sa végétation.

Avant même le début du génocide, ces pratiques avaient ravagé des parcelles entières de terres arables, privant les agriculteur·trices gazaoui·es de leurs moyens de subsistance tout en offrant à l’armée israélienne une meilleure visibilité pour cibler à distance et mener des attaques meurtrières25. En conséquence, et contrairement aux vastes cultures irriguées de fraises, de melons, d’herbes aromatiques et de choux qui prospèrent dans les colonies israéliennes avoisinantes, les terres agricoles de Gaza semblent stériles et sans vie, non pas par nature mais à dessein. Au lieu de « faire fleurir le désert », les colonisateur·trices sont engagé·es dans un processus de désertification en transformant des terres agricoles autrefois fertiles en un espace aride et désolé, amputé de sa végétation.

C’est dans ce contexte de reconfiguration brutale du paysage biopolitique de Gaza (et de la Palestine historique dans son ensemble) par la colonisation qu’a eu lieu l’attaque du Hamas du 7 octobre. Depuis, les crimes commis par Israël à Gaza peuvent désormais être qualifiés d’écocide. L’étendue des dommages sur le territoire n’a pas encore été documentée, et les statistiques sont rapidement dépassées à mesure que l’État hébreu perpétue le génocide. On peut néanmoins citer ici quelques faits établis.

Illustration : ©Fourate Chahal El Rekaby.

Comme le montre le groupe de recherche Forensic Architecture, dont les analyses s’appuient sur des images satellite, depuis le mois d’octobre 2023, les forces israéliennes ont systématiquement pris pour cible des vergers et des serres, dans une volonté délibérée de commettre un écocide et d’aggraver la famine catastrophique qui sévit actuellement à Gaza, et qui s’inscrit dans une stratégie plus large consistant à priver la population palestinienne des ressources dont elle a besoin pour survivre25. En mars 2024, environ 40 % des terres de Gaza utilisées pour la production agro-alimentaire avaient été ravagées, tandis que près d’un tiers des serres avaient été détruites, un chiffre qui s’élève à 90 % dans le nord et environ 40 % autour de la ville de Khan Younis25, au sud de la bande de Gaza. En outre, l’analyse des images satellite transmises au journal The Guardian en mars 2024 montre qu’à cette date, près de la moitié de la couverture arborée et des terres agricoles de Gaza avaient été anéanties, notamment par l’usage illégal de phosphore blanc. Comme le décrit un article du Guardian, les oliveraies et les fermes ont été réduites à des tas de poussière, les munitions et les toxines contaminent les sols et les eaux souterraines, et l’air est pollué par la fumée et les particules toxiques26. Il est très probable que la situation se soit considérablement aggravée depuis la rédaction de ces articles.

La rupture de l’approvisionnement en eau constitue l’une des facettes les plus meurtrières de l’écocide perpétré par Israël à Gaza. Avant même le début du génocide, environ 95 % des ressources en eau de l’unique nappe phréatique de Gaza étaient contaminées et impropres à la consommation ou à l’irrigation, conséquence du blocus inhumain et des attaques régulières commises par Israël pour empêcher la création et la réparation d’infrastructures de gestion des eaux et d’usines de dessalement. Depuis octobre 2023, les installations et les infrastructures hydrauliques à Gaza ont été totalement détruites, ce qui a entraîné une rupture de l’approvisionnement en eau potable et de gestion des eaux usées. Cette situation provoque de nombreux cas de déshydratation et des maladies, comme la typhoïde.

Outre les destructions directes causées par les attaques militaires, le manque de combustible a contraint les habitant·es de Gaza à abattre des arbres pour pouvoir cuisiner ou se chauffer, ce qui vient aggraver la raréfaction des arbres dont souffre actuellement le territoire. En parallèle, même les sols qui subsistent sont menacés par les bombardements israéliens et les destructions. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), bombarder des zones peuplées de manière intensive génère une contamination des sols et des eaux souterraines sur le long terme, à cause de l’afflux de munitions et parce que les bâtiments effondrés libèrent des substances dangereuses telles que l’amiante, des produits chimiques industriels et du carburant dans l’air, les sols et les eaux souterraines27. En juillet 2024, le PNUE estimait que les bombardements avaient généré plus de 40 millions de tonnes de débris et de substances nocives, recouvrant pour la plupart des restes humains. Il faudra 15 ans pour déblayer les décombres de Gaza, pour un coût qui pourrait s’élever à plus de 600 millions de dollars28.

L’écocide perpétré par Israël à Gaza s’étend jusqu’à la mer et au-delà, la côte méditerranéenne étant désormais saturée d’eaux usées et de déchets. Après qu’Israël a coupé l’approvisionnement en carburant de Gaza après le 7 octobre, les coupures d’électricité ont empêché le pompage des eaux usées vers les stations d’épuration, et 100 000 mètres cubes par jour d’eaux usées ont été déversés dans la Méditerranée. Outre la destruction des infrastructures sanitaires, les attaques contre les hôpitaux et le personnel de santé, et les restrictions sévères imposées à l’entrée de fournitures médicales sur le territoire, cette situation a créé les conditions « parfaites » propices à l’apparition de maladies infectieuses, telles que le choléra, et à la résurgence de maladies autrefois éradiquées par la vaccination, comme la polio29.

La longue liste des destructions décrites dans les paragraphes précédents ont conduit de nombreux expert·es et observateur·trices à affirmer que les attaques répétées d’Israël contre les écosystèmes à Gaza ont rendu le territoire invivable.

« Le génocide et les actes barbares perpétrés contre le peuple palestinien sont ce qui attend ceux qui fuient les Suds à cause de la crise climatique… Ce dont nous sommes témoins à Gaza est une répétition du spectacle de l’avenir. »

Gustavo Petro, président de la Colombie

La Palestine contre l’impérialisme américain et le capitalisme fossile mondial

Lors de la COP 28, sommet sur le climat qui s’est tenu à Dubaï en décembre 2023, le président colombien Gustavo Petro a déclaré que « Le génocide et les actes barbares perpétrés contre le peuple palestinien sont ce qui attend ceux qui fuient les Suds à cause de la crise climatique… Ce dont nous sommes témoins à Gaza est une répétition du spectacle de l’avenir.30 » Comme le dit si bien le président colombien, le génocide à Gaza est un avertissement de ce qui nous attend si nous ne nous organisons pas et ne résistons pas. L’empire et ses classes dirigeantes sont prêts à sacrifier des millions de personnes noires, basanées et blanches de la classe ouvrière pour garantir l’accumulation du capital et perpétuer leur domination. Cela se reflète clairement dans le refus de ces élites, lors de la COP 29 à Bakou, de s’engager en faveur de l’action climatique tout en continuant à financer le génocide à Gaza, de même que dans l’apartheid autour de l’accès aux vaccins lors de la pandémie de COVID-19.

Cela révèle également comment la guerre et les complexes militaro-industriels alimentent la crise climatique. En effet, l’armée américaine est l’institution qui émet le plus de CO2 au monde31. Pour ce qui est de la guerre génocidaire à Gaza, les émissions générées par l’État d’Israël ont dépassé, en deux mois seulement, les émissions annuelles de carbone d’une vingtaine des pays les plus vulnérables au changement climatique, et sont causées en grande partie par les vols cargo de l’armée américaine et la fabrication d’armes32. Les États-Unis ne se contentent pas de faciliter un génocide, ils contribuent également activement à l’écocide commis en Palestine.

Illustration : ©Fourate Chahal El Rekaby.

Mais le lien entre la première puissance mondiale et ce qui se passe en Palestine est encore plus profond. La lutte pour la libération des Palestinien·nes est indissociable de la résistance contre le capitalisme fossile et l’impérialisme américain. La Palestine est située au cœur du Moyen-Orient, une région qui occupe une place centrale dans l’économie capitaliste mondiale, non seulement en raison des flux commerciaux et financiers qu’elle concentre, mais aussi car celle-ci constitue le noyau du système mondial des combustibles fossiles, assurant environ 35 % de la production de pétrole à l’échelle mondiale33. En parallèle, Israël cherche à devenir une plaque tournante régionale de la production d’énergie, notamment grâce aux gisements de gaz comme les champs de Tamar et Leviathan en Méditerranée, pour lesquels le pays a accordé de nouvelles licences d’exploration gazière, quelques semaines seulement après le début de sa guerre génocidaire à Gaza.

L’hégémonie américaine au Moyen-Orient, et ses effets sur le système du capitalisme fossile mondial, repose sur deux piliers : l’État d’Israël et les monarchies du Golfe. Le premier, décrit par l’ancien secrétaire d’État américain Alexander Haig comme « le plus grand porte-avions américain au monde, impossible à couler », représente le point d’ancrage de l’empire américain dans la région en participant au contrôle des ressources en combustibles fossiles, ce qui ouvre la voie à l’innovation en matière de technologies de surveillance et d’armement. Son intégration dans l’économie de la région s’opère par le biais de secteurs tels que l’agro-industrie, les énergies et la désalinisation. Pour renforcer leur domination, les États-Unis et leurs alliés s’emploient activement à normaliser la position d’Israël dans la région. Ce processus a débuté avec les accords de Camp David de 1978 et le traité de paix signé entre Israël et la Jordanie en 1994, suivis par les accords d’Abraham conclus en 2020 avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc. Avant le 7 octobre, la normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite était imminente, dans le cadre d’un accord conçu sous l’égide des États-Unis qui aurait anéanti la cause palestinienne. Les actions de la résistance palestinienne ont perturbé ces plans.

La libération de la Palestine doit être un enjeu central des luttes en faveur de l’environnement et de la justice climatique à l’échelle mondiale.

Tout cela démontre que la libération du peuple palestinien ne relève pas simplement d’une question de morale ou de droits humains ; il s’agit aussi d’une confrontation directe avec l’impérialisme américain et le système du capitalisme fossile. C’est pourquoi la libération de la Palestine doit être un enjeu central des luttes en faveur de l’environnement et de la justice climatique à l’échelle mondiale. Cela implique de s’opposer à la normalisation d’Israël et de soutenir le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), notamment dans le domaine des technologies vertes et des énergies renouvelables. Il ne peut y avoir de justice climatique sans démanteler la colonie sioniste d’Israël et renverser les régimes réactionnaires des pays du Golfe. La Palestine est en première ligne sur le front international contre le colonialisme, l’impérialisme, le capitalisme fossile et la suprématie blanche. C’est pourquoi les mouvements pour la justice climatique et les organisations antiracistes et anti-impérialistes doivent soutenir la lutte de libération, et défendre le droit des Palestinien·nes à résister par tous les moyens nécessaires.

Résistance et éco-soumoud

Face au cataclysme qu’elle subit, la population palestinienne continue de résister et de nous inspirer jour après jour par son soumoud (détermination, fermeté). Ce terme a de multiples significations. La chercheuse et militante palestinienne Manal Shqair le définit comme un ensemble de pratiques quotidiennes de résistance et d’adaptation aux difficultés de la vie quotidienne sous la domination coloniale imposée par Israël34. Le terme fait également référence à la persistance du peuple palestinien à demeurer sur ses terres, et à préserver son identité et sa culture face à la dépossession et aux discours qui présentent les colons juif·ves comme la seule population légitime de la région34.

En introduisant le concept d’éco-soumoud, qui renvoie aux actes quotidiens de ténacité des Palestinien·nes qui emploient des moyens écologiques ancrés dans la terre afin de maintenir un lien profond avec celle-ci, les travaux de Manal Shqair nous permettent d’approfondir notre compréhension de la persévérance du peuple palestinien. Cette notion englobe les savoirs autochtones, les valeurs culturelles et les pratiques quotidiennes que les Palestinien·nes mettent en œuvre pour résister à la rupture violente de leur lien avec la terre. L’éco-soumoud repose sur l’idée que les seules réponses viables aux crises écologique et climatique sont celles qui soutiennent la quête de justice, de souveraineté et d’autodétermination du peuple palestinien, en mettant fin au régime israélien d’occupation et d’apartheid qui, en tant que colonie de peuplement, doit être démantelé. La pratique de l’éco-soumoud est ancrée dans la foi qu’il est possible de vaincre le colonialisme israélien, et véhicule l’aspiration inébranlable des populations colonisées à être elles-mêmes maîtresses de leur destin.

La résistance héroïque dont font preuve les Palestinien·nes, qui s’exprime à travers la notion d’éco-soumoud et par un profond attachement à la terre, est une source d’inspiration pour les mouvements progressistes du monde entier, en lutte pour un monde plus juste face à des désastres qui s’accumulent. Pour conclure ce chapitre, on peut citer l’écomarxiste Andreas Malm, qui établit un parallèle poignant entre la résistance du peuple palestinien et la lutte contre le réchauffement climatique :

« Qu’est-ce que le front climatique peut apprendre de la résistance palestinienne ? Que même lorsque la catastrophe est intégrale, implacable et ininterrompue, nous continuons à résister. Même lorsqu’il est trop tard, lorsque tout a été perdu, lorsque les terres ont été saccagées, nous sortons des décombres et nous nous battons. Nous ne cédons pas, nous ne nous rendons pas, nous n’abandonnons pas, car les Palestinien·nes ne meurent pas. Les Palestinien·nes ne seront jamais vaincu·es. Une armée puissante est perdante si elle ne gagne pas, mais une armée de résistance faible est gagnante tant qu’elle ne perd pas. J’espère que la guerre en cours à Gaza se terminera avec une résistance intacte, ce qui serait une victoire. La pérennité de la résistance palestinienne serait en soi une victoire, car nous continuerons à nous battre, quels que soient les désastres que vous déversez sur nous. C’est une source d’inspiration pour le front de lutte contre le changement climatique. En cela, les Palestinien·nes ne se battent pas seulement pour eux-mêmes. Ils et elles se battent pour l’humanité toute entière, pour l’idée d’une humanité qui résiste aux catastrophes, quelle qu’en soient les formes, et qui continue à se battre malgré la supériorité écrasante de ses adversaires. Je pense qu’il y a toutes sortes de raisons d’être solidaire de la résistance palestinienne, pour son propre bien, mais aussi pour le nôtre.35 »

La tâche qui nous attend est très difficile mais, pour répondre à l’appel formulé par Frantz Fanon, nous devons, dans une relative obscurité, découvrir notre mission, la remplir et ne pas la trahir36.


Illustration principale : ©Fourate Chahal El Rekaby.

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Notes

  1. Davis, D.K. « Imperialism, orientalism, and the environment in the Middle East : history, policy, power and practice », dans Davis et Edmund Burke (eds.), Environmental Imaginaries of the Middle East and North Africa, Athènes (Ohio), Ohio University Press, 2011.
  2. Galai, Y. « Narratives of redemption : “The international meaning of afforestation in the Israeli Negev” », International Political Sociology 11, n° 3 : 273-291, 2017.
  3. Sasa, G. « Oppressive pines : Uprooting Israeli green colonialism and implanting Palestinian A’wna », Politics, 43(2), 219-235, 2022.
  4. « Rehabilitation of the Hula Valley », Water for Israel, KKL-JNF.
  5. Zeitoun, M. et Dajani, M. « Israel is hoarding the Jordan River – it’s time to share it », The Conversation, 19 décembre 2019.
  6. Grassroots Palestinian Anti-Apartheid Wall Campaign (2025), « Weaponizing Water For Israel’s Genocide, Apartheid and Ethnic Cleansing ».
  7. Amnesty International, « L’occupation de l’eau », 2017.
  8. Molavi, S. C. Environmental Warfare in Gaza : Colonial Violence and New Landscapes of Resistance, Londres, Pluto, 2024.
  9. Whyte, K. « Settler Colonialism, Ecology, and Environmental Injustice », Environment and Society, 9, 1 (septembre) : 135, 2018.
  10. Molavi, op. cit.
  11. Tippmann, R. et Baroni, L. « ClimaSouth Technical Paper N.2. The Economics of Climate Change in Palestine », 2017.
  12. Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Programme d’assistance au peuple palestinien, Stratégie d’adaptation au changement climatique et programme d’action pour l’Autorité palestinienne, 2010.
  13. Agha, Z. « Climate Change, the Occupation, and a Vulnerable Palestine », Al-Shabaka, 26 mars 2019.
  14. Dajani, M. « Challenging Israel’s Climate Apartheid in Palestine », Al-Shabaka, 30 janvier 2022.
  15. B’Tselem, « Parched : Israel’s policy of water deprivation in the West Bank », mai 2023.
  16. Voir la page des Nations Unies relative à l’accès à l’eau.
  17. The Applied Research Institute – Jérusalem (ARIJ), « Water resource allocations in the Occupied Palestinian Territory : Responding to Israeli claims », juin 2012.
  18. Lazarou, E. « L’eau et le conflit israélo-palestinien », Service de recherche parlementaire européen, 2016. https://www.europarl.europa.eu/
  19. Kubovich, Y. « Polluted Water Leading Cause of Child Mortality in Gaza, Study Finds », Haaretz, 16 octobre 2018.
  20. « Moins de 7 % des niveaux d’eau d’avant-guerre sont disponibles à Rafah et dans le nord de Gaza, aggravant une catastrophe sanitaire », Oxfam France, février 2025.
  21. Cette partie s’inspire dans une large mesure des travaux de Manal Shqair. Pour aller plus loin, voir Shqair, M. « L’éco-normalisation israélo-arabe : Écoblanchiment des colonies de peuplement en Palestine et dans le Jawlan », Transnational Institute, 2023.
  22. Forensic Architecture, « Herbicidal warfare in Gaza », 19 juillet 2019.
  23. Gisha, « Closing In : Life and Death in Gaza’s Access Restricted Areas », 2019.
  24. Al Mezan Center for Human Rights, « Effects of Aerial Spraying on farmlands in the Gaza Strip », 2018 (document pdf).
  25. Forensic Architecture, « A Cartography of Genocide : Israel’s Conduct in Gaza since October 2023 », 25 octobre 2024.
  26. Ahmed, K., Gayle, D. et Mousa, A. « « Ecocide in Gaza » : does scale of environmental destruction amount to a war crime ? », The Guardian, 29 mars 2024.
  27. Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), « Environmental legacy of Explosive weapons in Populated Areas », 5 novembre 2021.
  28. Al Jazeera, « Clearing Gaza rubble could take 15 years, UN agency says », 15 juillet 2024.
  29. Ahmed, op. Cit
  30. Gouvernement de Colombie, « President Petro : The unleashing of genocide and barbarism on the Palestinian people is what awaits the exodus of the peoples of the South unleashed by the climate crisis », 1er décembre 2023.
  31. Mallinder, L. « “Elephant in the room” : The US military’s devastating carbon footprint », Al Jazeera, 12 décembre 2023.
  32. Neimark, B., Bigger, P., Otu-Larbi, F., et Larbi, R., « A Multitemporal Snapshot of Greenhouse Gas Emissions from the Israel-Gaza Conflict », 5 janvier 2024.
  33. BP, BP Statistical Review of World Energy 2022, 71st Edition, 2022 (document pdf).
  34. Shqair, op. cit. ; Johansson, A. et Vinthagen, S. Conceptualizing Everyday Resistance : A Transdisciplinary Approach, New York, Routledge, 2020 : 149-152.
  35. Extrait d’une conférence donnée par Andreas Malm à l’Université de Stockholm le 7 décembre 2023, intitulée « On Palestinian and Other Resistance In Times of Catastrophe ».
  36. Fanon, F. Les damnés de la terre, Éditions Maspero, Paris, 1961.

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