08.05.2026 à 11:18
Pierre de Jouvancourt
Les discours sur le changement climatique entendent revenir au climat de l’Holocène, étalon d’habitabilité où s’épanouit la civilisation. Mais quelle civilisation ? Dans ce troisième volet de son enquête sur l’Anthropocène, le philosophe Pierre de Jouvancourt interroge un impensé majeur des sciences de la terre et du climat : la norme civilisationnelle.
L’article Adieu au mythe climatique de l’Holocène est apparu en premier sur Terrestres.
« Autrement dit, nos actions d’aujourd’hui sont des performances cycliques ; elles sont guidées par notre réflexion sur les représentations de nos ancêtres et par notre désir d’être nous-mêmes de bons ancêtres pour les générations futures. »1
Kyle Whyte
Cet article est le troisième volet de la série Dans les coulisses de l’Anthropocène, l’enquête de Pierre de Jouvancourt sur les sciences de la terre et du climat et sur les implications politiques de l’Anthropocène.
À B. D.
An 2000, à 80 km au sud de Mexico. La ville de Cuernavaca accueille un colloque de scientifiques appartenant à un domaine de recherche né dans les années 1980 : les sciences du système Terre. Ce dernier a été fondé sur l’idée qu’il fallait étudier la Terre, à l’intersection de plusieurs sphères en interaction : biosphère, atmosphère, hydrosphère, lithosphère, etc.2 Plutôt que la planète dans toute son épaisseur, les sciences du système Terre s’attachent alors à analyser son enveloppe habitable.
Durant ce colloque, les données d’une équipe française portant sur l’histoire du climat sur plus de 400 000 ans sont dévoilées. Ces résultats sont édifiants : sur toute cette durée, la température globale est corrélée à l’évolution du CO2 dans l’atmosphère. Plus encore, la concentration de ce gaz reste comprise entre 260 et 280 ppm durant l’Holocène – remarquable stabilité de l’époque géologique débutant il y a 11 700 ans et à laquelle croyaient encore appartenir ces scientifiques3. Mais voilà qu’au cours des deux derniers siècles, cette concentration augmente drastiquement pour atteindre environ 370 ppm en 2000, soit une augmentation d’environ 70%.
Effaré devant ces révélations, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen s’exclame : « Non, nous ne sommes plus dans l’Holocène : nous sommes dans l’Anthropocène ! ». Seul et avec d’autres, il développe cette idée dans une série d’articles de recherche. Au cours des deux décennies qui suivent, elle connaît un succès fulgurant, s’impose dans le monde des sciences environnementales et devient un lieu commun de la pensée contemporaine, jouant de nombreux rôles parfois discordants et faisant l’objet de nombreuses critiques et propositions alternatives4.
Par-delà les critiques et les terminologies, l’idée d’un immense dérangement à l’échelle géologique semble s’être imposée. Mais il ne s’agit pas là d’une invention radicale : une telle idée s’inscrit au sein de l’ambiance plus générale dans laquelle est plongé notre chimiste5. Crutzen est initialement un spécialiste des réactions chimiques de l’atmosphère et en particulier de cette couche qu’est la stratosphère, située entre 25 km et 60 km d’altitude. Au cours des années 1970 et 1980, il démontre, avec Mario Molina et Sherwood Rowland, que certains gaz contenant du chlore – les fameux CFC notamment utilisés dans les réfrigérateurs – ont le pouvoir de détruire l’ozone au niveau mondial. Ce gaz, présent dans la stratosphère et formant une sorte de couche, protège la surface terrestre de puissants rayonnements ultraviolets émanant du Soleil et contre lesquels les vivants ne sont pas protégés. Ces découvertes contribueront à aboutir à un accord international limitant l’utilisation de ces gaz dans les années 1990 : le protocole de Montréal. Fort de cette expérience, Crutzen alerte dès sa conférence de réception du prix Nobel sur les immenses risques sur l’habitabilité planétaire liés à l’usage de molécules dont nous ne pouvons pas prévoir tous les effets6.

Lorsque Crutzen propose le concept d’Anthropocène au début des années 2000, il est par ailleurs très informé des menaces qui pèsent sur les conditions de vie sur Terre. En effet, il participe depuis les années 1980 à l’élaboration de programmes de recherche internationaux sur les sciences du système Terre, notamment l’International Geosphere-Biosphere Programme7. Dès cette époque, ces programmes reposent sur l’idée, explicite et pour eux fondatrice, que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre. En outre, à la même époque, Crutzen coécrit des rapports sur l’hiver nucléaire, c’est-à-dire un refroidissement drastique du globe que provoquerait une guerre nucléaire. Envisagé comme une sérieuse possibilité, ce scénario participe alors à la globalisation de l’imaginaire écologiste des années 1980 et 19908. Ainsi, loin d’être une invention radicale, l’idée d’Anthropocène exprime le type d’énoncé auquel Crutzen est habitué depuis plusieurs décennies déjà, tant il est alors courant dans les milieux les plus légitimes des sciences environnementales. Un type d’énoncé qui prend pour objet l’habitabilité du monde pour le présenter comme espace menacé dans sa globalité, selon une pluralité de paramètres ; un type d’énoncé qui tente de nommer une pathologie existentielle du monde contemporain.
L’idée que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre est au fondement des programmes de recherche en sciences du système Terre dès les années 1980.
Or, dès le départ, Crutzen décide d’associer le concept d’Anthropocène à la découverte d’une « terra incognita »9, terme qui désignait toute terre non-occupée par les Européens ou par ceux qu’ils considéraient comme des possesseurs de terre à leurs yeux légitimes. La terra incognita, ce serait l’état du système Terre, bouleversé par les activités humaines – pour le dire dans la terminologie des sciences du système Terre10.
À quel point ce choix terminologique est-il révélateur ? Cet article se propose de montrer en quoi il est le symptôme d’un enjeu plus large que le seul concept d’Anthropocène. En effet, mon hypothèse est que cet emprunt sans doute involontaire11 au vocabulaire colonial en dit long, très long sur l’imaginaire du temps géologique qu’entretiennent encore aujourd’hui les sciences de la Terre, et sans doute plus généralement sur la manière dont les enjeux de la lutte contre le changement climatique sont aujourd’hui construits comme un problème politique.
Certes, parler de Capitalocène, de Plantationocène, d’Anthropocène ou de tout autre terme ayant pour suffixe ce fameux « -cène » ne fait pas importer les mêmes histoires, et, par conséquent, pas les mêmes luttes et les mêmes politiques pour qui voudrait agir pour enrayer le désastre. En revanche, il suppose un socle commun : il semble impérieux de revenir ou de se rapprocher de l’état précédent, à savoir l’Holocène. Ce socle est si évident, qu’il ne fait l’objet d’aucune discussion.
Dans cet article, je me propose d’explorer les raisons pour lesquelles il faudrait précisément le soumettre à discussion. En effet, comme nous le verrons, le concept de bouleversement géologique recèle des préjugés coloniaux attachés à l’impératif de rester dans l’Holocène. Il me semble que ces présupposés conditionnent encore largement bon nombre de discours écologistes, qu’ils soient universitaires, militants ou institutionnels. Pour le dire succinctement, de nombreux discours sur l’Anthropocène, sur les limites planétaires et sur le changement climatique confondent d’une part la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, une certaine idée de la manière légitime d’habiter la Terre. Cette confusion a, il me semble, de lourdes conséquences politiques dans le contexte contemporain que je tenterai en conclusion de présenter brièvement mais qu’on ne pourra explorer en détail dans cet article.
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Commençons par quelques rappels. Le concept d’Anthropocène – ou quelle que soit l’alternative qu’on lui préfère et le début qu’on lui assigne – désigne avant toute chose une sortie de l’Holocène, époque géologique qui débute il y a 11 700 ans. Cette époque fait partie d’une temporalité géologique plus vaste : une période géologique qu’on appelle le Quaternaire. Ce dernier a débuté il y a environ 2,58 millions d’années – ce qui correspond approximativement à l’apparition du genre homo, mais représente une durée dix fois plus longue que celle d’homo sapiens. Relativement froid par rapport au reste de l’histoire de la Terre, le Quaternaire est caractérisé par de grands cycles de glaciation et de déglaciation, ou plutôt par des séquences glaciaires interrompues par des interglaciaires. Ces derniers durent généralement entre 10 000 et 30 000 ans, pendant lesquels la planète se réchauffe d’environ 5°C. Et l’Holocène est précisément un de ces interglaciaires12.
On peut donc dire que le déraillement planétaire hors de l’Holocène est une perturbation des cycles du Quaternaire13. C’est même une hypothèse (très) prudente, car le ravage planétaire14 pourrait bien provoquer une sortie du Quaternaire tout court, dans la mesure où, pour ne prendre qu’une facette de la situation, le niveau de CO2 actuel est inédit depuis près de 14 millions d’années15. On comprend donc que, lorsque Crutzen parle de terra incognita, il désigne le fait que personne ne sait ce que peut devenir la Terre dans les conditions que l’industrialisation lui fait subir, qu’il n’y a pas de situation analogue connue. Adieu la promesse de butin colonial de la terra incognita, voici un péril existentiel16.
C’est précisément ainsi que les publications scientifiques caractérisent ce péril : une pathologie par rapport à une norme climatique, la norme climatique de l’Holocène. Cette norme est d’abord à entendre comme une norme statistique, une simple régularité des paramètres globaux dans le temps17. Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits très majoritairement par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales, etc. – ces papiers regorgent d’affirmations comme : « le terme Anthropocène signifie que la Terre a désormais quitté son époque géologique naturelle, l’interglaciaire actuel nommé l’Holocène »18 ; « le système Terre s’est clairement écarté des limites de la variabilité de l’Holocène »19 ; ou encore « de nombreux indicateurs biophysiques ont clairement dépassé les limites de la variabilité de l’Holocène […] nous vivons désormais dans un monde qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire »20.
Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales.
Quoi de plus normal, pourrait-on rétorquer, puisque l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique qui se différencie donc de la précédente ? Cependant, la réponse à cette question est moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, le ravage planétaire est majoritairement compris comme une pathologie par rapport à une norme climatique. Une chose essentielle en découle. Comme l’a montré le philosophe des sciences Georges Canguilhem au sujet de la médecine, une norme n’existe jamais comme un pur et simple fait mais elle est toujours la « manifestation d’un attachement à quelque valeur »21. Autrement dit, une norme définit en même temps une habitude et un idéal, et, de ce fait, il n’y a de pathologie que dans la mesure où l’on considère que l’écart par rapport à la norme qui la caractérise est problématique22.

Par conséquent, la norme climatique de l’Holocène n’est pas seulement un fait, mais elle exprime des valeurs qui permettent d’affirmer que tout déraillement par rapport à elle est pathologique. Dès lors, une question s’impose : à quelle(s) valeur(s) est associé l’Holocène dans les discours environnementaux ? Qu’est-ce qui fait qu’on y tient, et qu’on peut penser l’idée de bouleversement géologique – fut-il nommé Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, ou autre – comme une pathologie à corriger, à rattraper, à gérer – bref comme ce qui fait problème ? Autrement dit, qu’est-ce qu’on perdrait à sortir de l’Holocène et qu’est-ce qui rend légitime l’action qui cherche à l’éviter ?
En effet, cette thèse mérite clarification. Car du point de vue géologique, il est bien connu qu’homo sapiens a traversé des variations de température globale très importantes au cours des centaines de milliers d’années qui nous séparent de son apparition, notamment plusieurs épisodes de glaciation et de déglaciation. Plus largement, comme d’autres espèces, la nôtre a dû s’adapter à des changements de conditions d’habitabilité dont il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure, comprenant des variations de l’élévation des océans de plusieurs dizaines de mètres, des changements — lents et parfois très brutaux — de régimes de précipitation dans de vastes régions du monde, des variations de températures bien plus amples que ce que ce siècle devrait connaître. Par conséquent, ne serait-il pas légitime d’affirmer que la Terre restera habitable quoiqu’il advienne ?23
Bien entendu, c’est oublier que la rapidité et l’ampleur de l’augmentation de gaz à effet de serre qui a lieu depuis le début de l’ère industrielle reste sans précédent dans l’histoire humaine24. Comme nous le verrons, cette question pourrait même être tout à fait dangereuse. Cependant, qu’il me soit ici permis de jouer l’idiot, c’est-à-dire de faire mine de commencer à zéro et donc suspendre, pour un instant, ce qui semble absolument évident. Faire mine de penser que l’habitabilité de la Terre ne constitue pas le fond de notre affaire nous permettra de nous demander ce qu’il s’agit réellement de défendre lorsqu’est clamé le péril global. Que cherche-t-on à préserver au juste ? De quelle habitabilité s’agit-il ? Qui la définit et au nom de quoi ?25
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En lisant les travaux des sciences du système Terre, il apparaît que l’Holocène serait centrale en raison de son lien avec l’idée de « civilisation ». Autrement dit, c’est parce que l’Holocène serait « l’enveloppe environnementale dans laquelle la civilisation contemporaine se serait développée et aurait prospéré » qu’il s’agirait de la recouvrer, ou du moins de stabiliser le système Terre d’un état proche de l’Holocène26.
Dans le discours contemporain, une origine importante de ce récit se trouve dans les études sur les limites planétaires, formalisées notamment par le Stockholm Resilience Centre et propagées par sa figure de proue Johan Rockström, auteur et co-auteur de nombreux articles à ce sujet. Dès son article séminal de 2009, c’est bien la stabilité de l’Holocène qui aurait « rendu possible le développement humain »27 – une idée qu’il ne cesse de mobiliser depuis, aux côtés de nombreux collègues28. Dans un article rassemblant d’éminents scientifiques du système Terre29, ayant fait date pour avoir alerté sur la possible brutalité avec laquelle la Terre pourrait se changer en « étuve », il est par exemple affirmé que l’Holocène est une époque dans laquelle « l’agriculture, les communautés sédentaires, et, par la suite, les sociétés socialement et technologiquement complexes se sont développées »30.
Ainsi, la norme climatique de l’Holocène est aussi construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique. Ce discours n’est pas limité à quelques publications confidentielles. Non seulement celles que j’ai évoqué sont abondamment citées et servent de socle à de nombreux discours écologiques mais, en outre, on croise fréquemment ce discours dans l’espace public, en particulier à propos de l’action climatique. Des climatologues reprennent cette idée dans leurs écrits destinés au grand public31, des organisations comme Extinction Rebellion32 l’utilisent largement dans leur diagnostic. Des acteurs disparates de l’écologisme le mobilisent, comme Jean-Marc Jancovici et son Shift Project qui y fait directement référence dans son introduction au Plan de transformation de l’économie française (2021). Ou encore certains intellectuels, tels que le sociologue John Bellamy Foster, les philosophes de l’environnement Clive Hamilton ou Dominique Bourg, ou encore l’historien Yuval Noah Harari mobilisent tous le lien entre Holocène et civilisation comme un ressort narratif caractérisant le péril géologique33. Gageons qu’une étude sérieuse montrerait l’ampleur de ce présupposé.
La norme climatique de l’Holocène est construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique.
L’idée de civilisation est centrale dans cet ensemble de discours. Cette dernière a (ré)émergé au XVIIIe siècle et se référait à un ensemble de traits allant de l’adoucissement supposé des mœurs au développement des sciences et des arts modernes, en passant par l’établissement des lois. S’opposant à l’idée – toute relative – de barbarie, le terme renvoyait : soit à toute culture dont la grandeur était reconnue par les Européens (Chine, Inde, etc.) ; soit au progrès universel tendant vers un idéal, processus au sommet duquel se trouvait l’Europe occidentale34. Par conséquent, l’idée de civilisation désignait au moins deux choses : soit une manière de nommer certaines formes d’habiter dans leur diversité, soit quelque chose qui les traverse toutes et vers quoi devrait tendre universellement l’humanité, et donc une hiérarchie implicite des sociétés humaines35.
L’Holocène serait donc un moment clé de l’histoire de la Terre et de ce processus de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’une époque de relative stabilité climatique, mais de ce qu’on pourrait appeler une norme civilisationnelle : un idéal conçu comme désirable et universel en raison de l’émergence, durant cette époque, des seules formes de sociétés qui, selon les discours que nous examinons ici, seraient en mesure de donner lieu à l’épanouissement humain. Sortir de l’Holocène, ce serait donc mettre en péril cet idéal. Comme le disent les historien·nes Deborah R. Cohen et Fredrick Albritton Jonsson, l’Anthropocène est le nom de la nostalgie civilisationnelle pour l’Holocène36, mais on peut également dire qu’il est l’un des noms du privilège climatique que la Modernité s’est octroyée afin de se célébrer.
Comme le montrent les figures ci-dessous, le récit que les acteurs des sciences du système Terre nous livrent est celui d’une association intime de la « civilisation humaine » à l’Holocène, cette civilisation étant rapportée tout d’abord aux « grandes civilisations » (reconnues comme telles par les Européens) mais en tant qu’elles sont elles-mêmes le germe de la « civilisation contemporaine ».


Certes, les contours de la civilisation en question ne sont jamais réellement, précisément explicités et détaillés37, mais on peut les deviner à travers tout un vocabulaire qui émaille ces publications : « civilisations modernes », « monde moderne », « développement social et économique », « développement des sociétés humaines », le « progrès réalisé par l’industrialisation », ou encore l’« entreprise humaine ». Il va sans dire qu’on ne parle guère ici de l’empire des Ming, des Mandingues ou encore des Aztèques, mais bien plutôt des sociétés industrielles, productivistes, structurellement impérialistes et dont la manière d’exploiter le vivant et le non-vivant offre aujourd’hui de nombreuses variantes d’un rapport fondamentalement uniforme à la Terre.
Bien entendu, tous ces discours appellent à des changements structurels dont l’objectif serait d’insérer les modes de vie dans les contraintes des limites planétaires, définies donc d’après la norme holocénique. Cependant, le recours narratif ou conceptuel à la sauvegarde d’une idée de civilisation à la fois abstraite et située reste un impensé majeur. Quelles sont les racines de cette norme climatique, qui relie bon climat et sauvegarde de la « civilisation » ?
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Cette identification entre l’idée de civilisation et l’Holocène comme ultime époque de l’histoire de la Terre plonge ses racines dans l’histoire longue de la géologie. Dès les premières histoires de la Terre, la dernière unité de temps était tenue pour remarquable, en raison de l’apparition des humains. Bien sûr, étant donné que les premiers récits européens de l’histoire de la Terre dépendaient du cadre biblique, et notamment du récit de la Genèse, l’ultime époque ne pouvait qu’être une étape de l’accomplissement de la volonté divine de rendre l’humanité maître de la nature38.
Mais cela fut également le cas plus tardivement. Par exemple, le géologue Charles Lyell, souvent présenté comme le fondateur de la géologie moderne, définissait l’ultime époque de l’histoire de la Terre, qu’il nommait sobrement « Recent », comme une « période humaine », et pour cette raison sans précédent dans l’histoire de la vie. Lyell est loin d’être un cas isolé. Dès le XIXe siècle, les savoirs de la Terre regorgent de ressources lexicales pour qualifier cette ultime unité de temps : Anthropozoïque, Psychozoïque, Âge de l’homme ou encore Ère de l’esprit. Ainsi Ernst Haeckel, professeur de zoologie à l’université de Iéna entre 1862 et 1909, tenant d’une théorie de l’évolution racialiste39 et connu pour avoir introduit le terme d’« écologie », proposait dans ses conférences intitulées Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles le terme d’« Anthropolithique » comme « âge de la civilisation », caractérisé par les transformations que l’espèce humaine – et surtout une partie de celle-ci – avait opérées sur le globe40. Même les termes on ne peut plus banals de la géologie que sont le Quaternaire et l’Holocène renvoient initialement à l’apparition de l’espèce humaine ou de la civilisation – humanité et civilisation dont la quintessence correspondait aux sociétés blanches d’Europe de l’Ouest.

D’autre part, comme l’a analysé l’historien Fredrick Albritton Jonsson, le XIXe siècle victorien a construit des parallèles entre le passé géologique et l’habitabilité de la Terre. Le contraste était le suivant : au climat stable et modéré du présent, et en particulier en Europe occidentale, était opposé celui du Carbonifère associé, lui, à la chaleur « torride » des climats africains. Or ces climats étaient considérés par les scientifiques comme inhabitables pour la civilisation britannique, réputée à la pointe avancée du progrès. Dans ce récit géologique, la providence généreuse aurait même amélioré le climat de la Grande Bretagne, en vue de conditions plus sobres et tempérées, tout en transformant les dépôts tropicaux du passé en une merveilleuse ressource énergétique : le charbon.
Le temps passant, ce récit a été raffiné, notamment suite aux travaux de James Gieke41 qui défendit l’existence aujourd’hui admise d’âges glaciaires : à savoir que la Terre s’était refroidie à plusieurs reprises avant d’atteindre l’optimum holocénique. Ce préhistorien et géologue y retraçait les origines de la civilisation au moment du réchauffement post-glaciaire, en la liant à une amélioration climatique permettant sur le long terme l’émergence des sociétés modernes dans lesquelles il vivait. Ce récit a pu également trouver des expressions racialistes jusqu’au début du XXe siècle, dans la continuité des liens que certains savants faisaient entre race et climat dès le XVIIIe siècle. Par exemple, en adéquation avec le darwinisme social de son époque auquel il participa activement, le géologue et directeur du Musée américain d’histoire naturelle (New York), Henry Fairfield Osborn, proposa une hiérarchisation des « races » humaines dans laquelle le climat modulait leur évolution – le Sud-Est de la France, « doux » et « tempéré », étant considéré par lui comme particulièrement favorable. Pouvant causer une dégénérescence ou au contraire favoriser de « bons » caractères, il constituait donc un facteur explicatif de l’échelle sur laquelle étaient ordonnés les types humains et culminant avec les « Européens modernes »42.
La géographe Kathryn Yusoff montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale.
Plus généralement, les sciences du passé profond (archéologie, géologie, paléontologie notamment) ont historiquement échafaudé un cosmos tissé de hiérarchies hétérogènes : à l’ordre climatique répondaient un ordre du temps géologique, un ordre naturel dans lequel l’humanité occuperait la position suprême, un ordre des manières d’habiter la Terre qui est aussi un ordre racial. Dans ce récit, la manière d’habiter et d’exploiter la Terre des sociétés industrielles et coloniales disposaient d’un privilège à la fois spatial et temporel. Dans un livre récent, la géographe Kathryn Yusoff entreprend une vaste étude de la géologie occidentale comme une formation culturelle, mobilisant notamment de nombreuses sources et documents (traités, correspondances, articles, etc.). Elle montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale : le « temps profond », écrit-elle, est comme un « privilège racial et une appropriation des ressources matérielles », une « loi « naturelle » de la suprématie blanche et de la violence patriarcale »43. En effet, selon Yusoff, la construction du temps géologique comme déposition de strates successives a, dans un même geste, assigné les corps et les terres pouvant être exploités et les corps légitimes à les exploiter. Autrement dit, dans le cadre général de l’idéologie de progrès, la manière d’ordonner le temps géologique a participé à naturaliser dans la Terre et son histoire l’ordre qui a permis son exploitation coloniale.
On peut être tenté de rejeter ces histoires dans un passé abscons pour mieux les dissoudre et les oublier ; il est également possible de se demander de quelles manières nous en héritons aujourd’hui – se demander quelles architectures conceptuelles, quelles narrations nous disposent encore aujourd’hui à penser comme ces vieux récits géologiques. À quel point cette norme est-elle justifiée et quelles seraient les impasses auxquelles elle pourrait nous conduire ?
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Plusieurs problèmes se posent, certains de faits, d’autres de principe.
Tout d’abord, la vision de ce qu’est une « civilisation » est très restreinte : la chronologie de Rockström et de ses collègues implique clairement qu’il n’y avait pas de « civilisation » avant l’Holocène, ou de manière si peu significative. Dans les articles des sciences du système Terre, cette idée est rapportée à plusieurs composantes régulièrement rapprochées pour caractériser le processus de sédentarisation : sociétés dites « complexes », constructions imposantes, domestication et élevage des animaux44. On pourrait mettre en discussion sur le plan des faits une partie de ces affirmations, en soulignant que ces composantes furent en réalité bien plus disjointes les unes des autres, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’une partie d’entre elles au moins n’aient pu précéder, sous des formes diverses, l’Holocène45. Il a par exemple existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Plus problématique et révélateur est le recours fréquent dans la littérature des sciences du système Terre au terme de « société complexe », comme type de société qui aurait émergé durant l’Holocène. Ce terme a longtemps été employé en archéologie pour désigner de manière voilée l’invention de l’État associée à certaines formes d’organisation très hiérarchisées et rigides. Or, il relève d’un jugement normatif, reconnu problématique en archéologie et en anthropologie, dans la mesure où il suppose de manière implicite que les sociétés plus ou moins égalitaires, peu sédentaires, pratiquant d’autres formes de subsistance seraient plus simples, et, malgré leur charme quasi-enfantin46, seraient restées à l’aube d’un progrès universel – en somme : archaïques et donc simplistes47.
Il a existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Cette conception de la civilisation dans l’histoire de la Terre cadre parfaitement avec les récits proto-anthropocéniques48 entre le XVIIIe et le XXe siècle que j’ai précédemment évoqués. Comme le montre le géographe Michael Simpson, ces récits se distinguent par trois grandes caractéristiques. Tout d’abord l’idée selon laquelle l’humanité évoluerait de manière linéaire, partant d’un stade dit « primitif » et culminant dans le monde moderne – présentation dans laquelle l’Europe constitue l’idéal humain universel. Ensuite, l’idée qu’au cours de ce processus l’humanité se serait affranchie de l’état de nature et d’une condition sauvage par l’entremise, précisément, de la domination de la nature. Enfin, l’idée selon laquelle une telle épopée ne serait guère un accident, mais le résultat d’une tendance profonde poussant l’humanité entière vers un « stade supérieur » de conscience et de rationalité. Le géographe suggère justement que les récits scientifiques de l’Anthropocène correspondent à cette structure ; et l’on peut tout à fait se permettre de généraliser cette analyse aux récits véhiculés par les sciences du système Terre en général49.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est également d’ordre conceptuel. Lorsqu’on arrime l’idéal général de civilisation à la nostalgie de l’Holocène, on sous-entend que toute manière d’habiter la Terre qui ne dépendrait pas de la stabilité climatique de l’Holocène, et donc de la sédentarité qu’elle aurait rendue possible50, ne saurait donner lieu à la possibilité d’une vie authentiquement humaine en général. Ainsi, en prolongeant cette idée, les peuples dont les manières d’habiter n’impliquant pas d’infrastructures de grande taille et les structures sociales correspondantes, y compris les États-nation, seraient implicitement et par avance disqualifiés de la dignité humaine – tels les Tamasheqs du Sahara, les Inuits du Nord-Ouest des Amériques, les Achuars d’Amazonie, les Evènes de Sibérie. De ce point de vue, ils ne sauraient constituer des formes de vie qui puissent satisfaire le critère (problématique, donc) de complexité, de modernité, etc.51
C’est précisément la manière dont le philosophe autochtone Kyle Whyte analyse la colonialité des récits véhiculés par les savoirs climatiques et le concept d’Anthropocène – et que l’on peut étendre aux sciences du système Terre en général, y compris aux limites planétaires. D’une part, les sociétés et les écologies autochtones ont été « profondément abîmées par le colonialisme, le capitalisme et l’industrialisation », ce pourquoi le changement climatique ne leur apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » ou un « retour vers le futur » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ». Whyte note à ce titre que les savoirs climatiques procèdent à une double occultation : occultation de l’injustice coloniale, historique, du ravage planétaire, mais également occultation (et destruction) des ressources écologiques et culturelles de sociétés qui « avaient à être bien organisées pour s’adapter aux changements environnementaux saisonniers et interannuels », y compris les changements climatiques52.
Pour les sociétés autochtones, le changement climatique n’apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ».
Par conséquent, penser que seule la « civilisation », au sens où nous l’avons vu, serait ce qu’il faudrait protéger car seule permettant l’épanouissement humain, constitue au moins une double injustice : d’une part, une hiérarchisation de la dignité humaine et, d’autre part un déni des modes d’habiter qui sont précisément étrangers à la cause du désastre planétaire. De surcroît, ces modes d’habiter nous indiquent également que les structures sédentaires, fondées sur l’exploitation de leur sol et de la terre – dont peut-être la structure de l’État-nation, comme le suggère l’anthropologue Zoé Todd –, sont précisément ce qu’il s’agirait d’interroger53.

Enfin, cette affirmation ne présuppose aucunement de proclamer la supériorité de certaines sociétés autochtones, voire, pire encore, une réhabilitation de la figure du « bon sauvage » comme modèle de salut écologique54. Bien entendu, les modes de vie dits « impérialistes », qui dépendent de larges infrastructures tirant leur pouvoir d’inégalités abyssales et de l’accaparement de la terre, ont pénétré presque toutes les cultures, à des degrés très divers. Cependant, il n’en reste pas moins, que le présupposé du recours à la « civilisation » comme manière de dramatiser et de problématiser les enjeux climatiques contemporains doit être interrogé.
➤ Lire aussi | L’Anthropocène dans un lac・Francine McCarthy (2024)
La réponse que l’on pourrait faire à toute cette analyse, est que la critique manque son objet : on n’appelle pas au contrôle – dans les deux sens du terme – de la norme climatique pour préserver le mode de vie du Nord global, mais bien pour éviter les immenses catastrophes qui ne feront que s’amplifier. Il s’agit non pas d’un mode de vie, d’une norme civilisationnelle abstraite, mais de la possibilité, concrète, de vivre ou survivre pour des centaines de millions de personnes, dont beaucoup habitent des pays soumis à l’injustice structurelle du capitalisme.
Bien entendu, on ne peut que s’accorder avec cet objectif. Cependant, cette critique manque elle-même son objet : ce que fabriquent les sciences du système Terre, c’est bien cette norme civilisationnelle, tributaire de hiérarchies implicites hautement problématiques. De fait, elle masque précisément des enjeux beaucoup plus tangibles et politiques. L’Holocène est une norme géophysique définissant la manière dont il conviendrait d’habiter la Terre, qui lie ensemble autant de mythes fondateurs de la culture holocènique55. Elle participe de ce que Malcom Ferdinand appelle l’écologie de l’arche de Noé : prétextant sauver le monde, elle se concentre sur une seule manière d’être au monde56. Elle véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, et en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
Cette remarque s’inscrit dans les critiques du concept d’Anthropocène et du changement climatique déjà existantes, montrant combien les énoncés anthropocéniques s’apparentent à des énoncés coloniaux. Le colonialisme implique par nature la transformation des relations entre les êtres vivants et non vivants, entre les peuples et leurs milieux de vie au cours d’un processus de dépossession de la Terre et d’effacement des manières d’habiter autochtones. La logique même de l’Anthropocène, affirment ainsi les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd, est une « rupture des relations » : « C’est une rupture des relations entre les humains et la terre, entre les plantes et les animaux, entre les minéraux et nos os »53. Comprenons qu’il est impératif de ne pas reproduire cette destruction dans le champ des concepts et des narrations57.
L’Holocène véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
En 2023, une tentative pour concilier la norme holocénique et la justice a précisément été proposée par la chercheuse en politiques du développement Joyeeta Gupta et ses collègues – dont Johan Rocktröm. Il s’agissait de conceptualiser des « limites planétaires sûres et justes » : donc de tenir ensemble la « stabilité du système Terre » et la justice définie ainsi : « minimiser les dommages significatifs infligés aux peuples tout en assurant l’accès aux ressources pour une vie digne et la sortie de la pauvreté58 ». L’article conclut sur ce point important, à savoir qu’il « sera impossible d’être à la hauteur des besoins des plus pauvres dans le cadre des limites planétaires sans une redistribution et un changement radical du système global ». Autrement dit, ce travail publié dans la vénérable revue Nature affirme la chose suivante : pour assurer la stabilité du système Terre, il est nécessaire de procéder à une bifurcation radicale d’ordre politique et social.
En dépit de ses mérites59, il me semble que cette perspective manque un point essentiel. Nous devons résister à la tentation d’identifier, d’une part, la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, les formes de vie, situées, que nous sélectionnons plus ou moins explicitement pour caractériser cet épanouissement. Dans la mesure où le dépassement des « limites » est bien acté et que l’inertie des infrastructures et des institutions nous amènent à les dépasser largement, il est bien plutôt urgent de renverser le problème, si notre objectif est bel et bien de défendre la possibilité de cet épanouissement. En effet, plutôt que de présupposer une norme physique, globale, sur laquelle la Terre devrait se régler afin de préserver les sociétés actuelles, que se passerait-il si l’on se demandait quelles manières d’habiter la Terre rendent possible l’épanouissement de la vie sur Terre dans le bouleversement en cours, y compris en ses pertes inévitables ?
Il ne s’agit pas de dire que la période géologique de l’Holocène est le fruit de la domination blanche, et de nier par-là la pluralité des manières d’habiter la Terre qui s’y sont déployées, notamment celles, autochtones, qui sont brutalement atteintes par le ravage écologique. Il s’agit de reconnaître que l’explicitation du concept d’Holocène et la problématisation des périls actuels dépend largement d’une structure coloniale. Ce changement de focale permettrait de comprendre que la norme climatique n’est pas un donné, mais un enjeu de pouvoir. De ce point de vue, le trumpisme, par exemple, ne consiste pas à se moquer des conséquences de l’exploitation des énergies fossiles, mais à gouverner explicitement un monde où cette exploitation et ses conséquences ont lieu. Autrement dit, il s’agit d’un impérialisme climatique. De l’autre côté, quelles sont les formes politiques qui permettraient de défendre la vie sur Terre de manière juste, tout en sachant que des dizaines de millions de personnes ont perdu et sont en train de perdre leur lieu de vie ancestral ? L’institution de l’État-nation et ses assignations territoriales, par exemple, ont-elles encore un sens dans ces conditions ?
Si l’Holocène a bien rendu possible la « civilisation », c’est peut-être uniquement en idée – comme idée dominante d’un mode d’occupation de la Terre60. Et cette idée ne constitue pas seulement un obstacle pour penser d’autres manières d’habiter la Terre, mais également pour penser ce que signifie être à la hauteur de l’événement géologique en cours.
Image principale : photo de Fylkesarkivet i Vestland sur Unsplash.

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21.04.2026 à 16:21
Marin Coudreau
Se préoccuper d’écologie au milieu des bombes, ça donne quoi ? Dans le livre “Terra Invicta”, des intellectuel·les d’Ukraine conçoivent les œuvres d’art et les humanités environnementales comme des outils de survie intellectuelle et politique en temps de guerre. Et font de l’Est de l’Europe un nouveau creuset pour la pensée décoloniale.
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À propos du livre Terra Invicta. Ukrainian Wartime Reimaginings for a Habitable Earth, dirigé par Adrian Ivakhivn, McGill-Queen’s University Press, 2025 (disponible au téléchargement ici).
Pendant que Poutine se fait construire un nouveau palais sur les rivages de la mer Noire — cette fois-ci en territoire ukrainien occupé1 — et rêve tout haut de vie éternelle2, un collectif d’auteurs et d’autrices ukrainien·nes s’empare des humanités environnementales pour apprendre à atterrir. Le résultat : un recueil passionnant, élaboré par près d’une trentaine de contributeurs3, visant à penser/panser la guerre en Ukraine dans un cadre « climato-décolonial ».
Terra Invicta — « la terre invaincue » — a été coordonné par Adrian Ivakhiv, spécialiste des humanités environnementales, de l’écologie culturelle et des études ukrainiennes et professeur titulaire de la chaire J.S. Woodsworth en sciences humaines à l’Université Simon Fraser. Longtemps perçue comme un « non-lieu »4 — tout en étant l’épicentre des violences de masse du XXe siècle5 —, l’Ukraine apparaît ici comme un avant-poste des défis de l’Anthropocène. Le volume rassemble chercheur·ses, essayistes, artistes, biologistes, curateurs, cinéastes, musicologues et historien·nes, presque tous et toutes ukrainien·nes, presque tous et toutes écrivant depuis l’exil ou depuis l’intérieur d’une guerre qui n’en finit pas.
Ce double ancrage, réflexif et viscéral, confère à l’ensemble une densité rare dans la production des humanités environnementales contemporaines. Le livre en lui-même est à bien des égards le produit intellectuel remarquable de cette « force des faibles » mise en lumière par la sociologue et politologue Anna Colin Lebedev6. « L’effort de guerre a suscité chez les Ukrainiens un sentiment de solidarité nationale, d’initiative citoyenne et d’auto-organisation qui contribue à l’idée que ce combat est à la fois une lutte anti-impérialiste et anticoloniale », affirme ainsi Ivakhiv dans son introduction. Par ailleurs, la relation de l’Ukraine à l’Europe est immédiatement avancée comme un enjeu crucial pour son avenir dans l’Anthropocène. L’Europe y apparaît comme un Janus aux deux visages antagonistes : « Tout “avenir européen” de l’Ukraine dans l’après-guerre devra peut-être choisir quelle Europe rejoindre : une Europe des chaînes d’approvisionnement mondiales, des conglomérats fonciers pilotés par des investisseurs, des industries à forte intensité carbone et/ou des entreprises de capitalisme vert cherchant à transformer les champs ukrainiens en réserves de biocarburants ? Ou bien, à l’inverse, une Europe des villes verdoyantes et agréables à vivre, des coopératives d’énergie renouvelable, des circuits alimentaires locaux revitalisés, des steppes, forêts et zones humides rendues à la nature, et d’engagements en faveur d’une coopération climatique mondiale ? ».
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Le titre du volume est à double fond. Terra Invicta renvoie à la fois à une revendication de souveraineté sur un territoire occupé et à la formulation latine de l’invaincue — celle que l’on ne peut réduire, ni par les armes, ni par l’effacement mémoriel. Mais c’est l’introduction d’Ivakhiv qui pose les fondements conceptuels du projet. Son argument de départ est simple et puissant : la guerre en Ukraine n’est pas séparable de la crise climatique planétaire. Elle en est un symptôme, une accélération, une actualisation paroxystique. L’Ukraine est à la fois une victime de l’impérialisme fossile-capitaliste russe — dont la rente pétro-gazière finance directement les chars — et un site d’observation privilégié de l’Anthropocène : la manière dont les logiques coloniales d’extraction et d’accumulation ont produit simultanément la dépossession des peuples et la dégradation des écosystèmes.
Le cadre théorique qu’Ivakhiv propose, « climato-décolonial », articule trois fils que la littérature académique traite souvent séparément : les humanités environnementales héritières de Bruno Latour (« devenir terrestres »), les études décoloniales et postcoloniales, et les théories du capitalisme fossile. Ce cadre est revendiqué non pas comme une synthèse achevée mais comme un outil de travail, une boussole pour des contributeurs dont les disciplines, les pratiques et les situations géographiques divergent considérablement. Terra Invicta est organisé en quatre parties dont les titres sont donnés à la fois en ukrainien et en anglais — geste politique en soi, dans un contexte où la langue ukrainienne est elle-même un enjeu de la guerre. Chaque partie est séparée par des « interludes » : des contributions artistiques visuelles, plus courtes, qui donnent à voir ce que les essais disent — photographies de terrain, installations, etc. Cette composition, entre l’essai académique et le livre d’artiste, est l’une des réussites formelles du volume.

La première partie, appelée « Обставини / Conditions – Anthropocenes and Colonialities », pose les questions théoriques fondamentales. Asia Bazdyrieva ouvre avec un essai sur « l’Ukraine dans l’Anthropocène » qui refuse de traiter l’Anthropocène comme une catégorie universellement partagée : pour une ancienne colonie impériale, l’entrée dans l’Anthropocène s’est faite sous le signe de la dépossession et de l’extraction. Bazdyrieva développe ainsi le concept de resourcification — la réduction coloniale de l’Ukraine, de ses terres et de ses habitants, à un espace de transactions et d’extraction matérielle. La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre. La guerre de 2022 serait l’ultime actualisation de cette logique. Toutefois, en construisant une généalogie continue — Empire russe, soviétisme, oligarchie post-soviétique, invasion de 2022 —, Bazdyrieva produit un récit d’une grande cohérence rhétorique, mais au prix d’un déterminisme rétrospectif. L’auteure attribue à la logique de resourcification une puissance explicative très large, mais Poutine n’a pas envahi l’Ukraine pour son charbon ou ses tchernozems (« terres noires »). La dimension impériale de la guerre ne fait aucun doute7, mais ce qui l’a précipitée semble tenir bien davantage de facteurs politiques qu’économiques — comme la peur de voir une démocratie ukrainienne réussir aux portes de la Russie — que Bazdyrieva, fidèle à son cadre théorique, tend précisément à minimiser.
La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre.
Kateryna Botanova approfondit la question en analysant les pratiques artistiques ukrainiennes après février 2022 à la lumière de la pensée décoloniale. « À la suite de l’invasion russe à grande échelle […], la décolonisation et la décolonialité sont assez soudainement devenues les principales grilles de lecture conceptuelles auxquelles les penseurs ukrainiens ont eu recours pour appréhender la guerre […]. Très vite, cependant, il est apparu douloureusement évident que l’agentivité et la parole devaient être reconquises non seulement face à l’agresseur, mais aussi face à […] un Occident qui refusait aux Ukrainiens leur choix de riposter, leur refus du dialogue forcé et de la réconciliation compulsive avec leurs agresseurs, ainsi que leur défense non pas de “territoires” stériles et abstraits, mais de leurs populations vivantes et de leurs foyers ». Botanova met en garde contre un écueil symétrique : l’adoption mécanique du vocabulaire décolonial occidental, qui s’applique mal aux spécificités de l’impérialisme russe — lequel n’est ni l’empire britannique, ni le colonialisme français, et mobilise des catégories raciales, linguistiques et civilisationnelles qui lui sont propres. La décolonisation ukrainienne doit inventer ses propres outils conceptuels à partir de ses propres expériences — ce que précisément ce volume entreprend.
Le chapitre de Svitlana Biedarieva, « Unfolding Coloniality : Ecocide as the Erasure of Memory », est l’un des plus stimulants du volume en ce qu’il tente de nouer ensemble deux dimensions que l’on traite habituellement séparément : la destruction des écosystèmes et la destruction de la mémoire culturelle. Prenant pour objet central l’explosion du barrage de Kakhovka en juin 2023, Biedarieva montre que la catastrophe n’est pas simplement un crime de guerre environnemental, mais l’actualisation d’une violence coloniale inscrite dans l’infrastructure elle-même depuis 1956 : le lac de retenue avait déjà noyé une centaine de villages, détruit six fortifications cosaques et modifié irréversiblement les écosystèmes aquatiques de la région. La figure de Polina Raiko, artiste naïve dont la maison couverte de fresques a été ravagée par les eaux, fonctionne comme la métonymie de cette double perte : de la biodiversité et de la mémoire vernaculaire du Sud ukrainien.

La partie 2, « Ґрунт / Ground – Earthy, Vegetal, and Arboreal (Be)longings », est ancrée dans les approches des « études végétales » (plant studies) et des études multi-spécifiques. Réunissant cinq contributions autour du concept central de zemlia (земля)— mot ukrainien intraduisible par un seul équivalent français, qui condense les sens de « terre », « sol », « pays », « planète » —, elle propose une méditation collective sur l’attachement des Ukrainiens à leur espace non-humain : tchernozems, steppes, champignons, plantes endémiques, arbres, etc.
Le chapitre d’Iryna Kovalenko, « Zemlia : Soil and Seed as Weapons of Resistance », ouvre la section par une analyse de la culture des mèmes durant la guerre — ces images partagées et reprises dans de multiples variations sur Internet qui créent une référence culturelle commune. À travers tournesols, tchernozems et graines tendues à l’occupant, Kovalenko montre comment la terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne. Darya Tsymbalyuk, dans « I Dream of Seeing the Steppe Again », tisse une méditation autour de la réserve naturelle de Kreidova Flora — comprenant vingt-quatre espèces endémiques, des pins de craie, des astragales rares, des thyms reliques — transformée deux fois en champ de bataille, en 2014 puis en 2022. L’originalité de sa démarche est d’articuler le travail de deuil écologique à une pratique artistique concrète : la confection d’un herbier manuel à partir des photographies du directeur de la réserve dont la maison a été détruite.

Iryna Zamuruieva, avec « Into Kin-Regions with Horytsvit Vesnianyi », prolonge dans cette voie en faisant d’une seule plante — l’adonis printanier (Adonis vernalis) — dont le nom ukrainien, horytsvit, constitue le point central d’une réflexion sur le ridnyi krai, le « pays-kin », notion qui déborde les frontières administratives pour désigner un espace de relations multi-espèces. Le chapitre s’appuie sur les travaux de Donna Haraway, Anna Tsing et Max Liboiron, tout en assumant une position délicate : ni indigène ni « occidentale », Zamuruieva cherche une troisième voie épistémologique.
Yuliia Kishchuk, dans « Split Gills as Companion Species », déplace encore le regard vers les champignons et l’héritage de Tchernobyl : les Schizophyllum commune qui ont été retrouvés poussant à l’intérieur même des réacteurs détruits — ils y colonisent spontanément les surfaces contaminées et semblent se nourrir des rayonnements ionisants — deviennent une métaphore vivante de résilience écologique post-coloniale. Le chapitre de Kateryna Filyuk sur le chêne de Goethe à Buchenwald et le tilleul de Mohyla à Kyiv conclut la section en proposant une « histoire arborée » (arboreal perspective) de la culture européenne et ukrainienne, convoquant le « plant turn » des humanités contemporaines pour penser une solidarité inter-espèces qui traverserait les frontières de la guerre.
La terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne.
L’interlude de Sofiia Holubeva, 40 × 30 × 20 — les dimensions des bagages cabine autorisés dans les avions quittant l’Ukraine —, referme la section sur une tonalité tragique : ce que l’on emporte dans ces dimensions, ce sont aussi des graines, des fragments de sol, des brins de plantes, la zemlia réduite à ce qu’un exil précipité permet de sauver.
La partie 3, « Рух / Movement », réunit quatre contributions qui partagent une même intuition : représenter, figurer, cartographier un territoire occupé ou dévasté, c’est déjà le réoccuper symboliquement, y réaffirmer une présence.
Le 6 juin 2023, l’armée russe sabote le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, faisant dévaler au-delà de 18,2 km³ d’eau, déclenchant une catastrophe écologique non négligeable sur plusieurs milliers de kilomètres carrés d’Ukraine du Sud. Les victimes de ce désastre incluent les tritons du Danube (Triturus dobrogicus), l’une des espèces menacées répertoriées dans le Livre Rouge d’Ukraine, dont la population, dans le delta du Dniepr, se trouvait là depuis plus de 10 000 ans. Emportés par le flot, des centaines de ces tritons ont été retrouvés sur les plages d’Odessa via le courant maritime de la mer Noire. Les auteurs racontent l’histoire naturelle, pour le moins fascinante, de cette espèce discrète qui traverse l’époque du dernier maximum glaciaire, lorsque la mer Noire n’était encore qu’un lac d’eau douce reliant le bassin versant du Danube à celui du Dniepr. Dans la précipitation, biologistes, citoyens et employés des réserves naturelles se sont mobilisés pour récupérer les tritons survivants. À Odessa, une centaine de tritons vivants est récupérée pour être placée dans un aquarium de fortune au zoo. Deux retours sont finalement organisés : certains tritons sont relâchés dans les canaux de Vylkove (delta du Danube, leur habitat ancestral), d’autres sont transférés au zoo de Tcherkasy pour être reproduits avant leur réintroduction dans le Dniepr. C’est un récit collectif — écrit par une anthropologue canadienne de concert avec des écologues et naturalistes ukrainiens — qui, à partir d’une approche multi-spécifique, montre bien que la guerre ne détruit pas seulement des vies humaines mais aussi des rapprochements existants entre les espèces, séculaires parfois, et plus largement la vie même. Les auteurs concluent que là où il s’agit d’écocide, d’une catastrophe écologique de grande ampleur, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.

Maria Sonevytsky analyse l’album QIRIM (2023) de Jamala, pop star ukrainienne et tatare de Crimée, auréolée de sa victoire à l’Eurovision 2016 avec la chanson « 1944 » sur la déportation de son peuple, comme une pratique de cartographie musicale et de « futurité indigène »8. Chaque chanson de l’album est géolocalisée sur un lieu précis de la péninsule de Crimée, identifié par son toponyme tatar. Le résultat est une contre-cartographie de l’occupation : Qirim est un territoire habité musicalement, mémorisé chanson par chanson, irréductible à l’annexion politique de 2014. Sonevytsky mobilise le concept de survivance de l’indianiste Gerald Vizenor, non pas la survie passive, mais une présence résistante, active, qui transforme l’endurance en souveraineté culturelle.
Là où il s’agit d’écocide, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.
Olya Zikrata propose une réflexion sur la musique électronique ukrainienne de guerre comme « sonic fiction ». Écrivant depuis l’exil, réveillée la nuit par les appels de sa sœur restée sous les bombes, elle analyse comment des artistes comme Zavoloka, Kadaitcha, Whaler ou Ptakh retournent les matériaux sonores de la catastrophe — les fréquences industrielles de Kakhovka, les textures de la steppe occupée, les résonances nucléaires de Tchernobyl — pour en faire des espaces de transformation intérieure, de deuil collectif et de projection vers un futur possible. Elle montre que le son de la guerre n’est pas qu’une métaphore : c’est une arme, un outil de désorientation psychique, une chorégraphie de la conquête impériale. Face à cela, la musique électronique ukrainienne constitue un « front sonore » parallèle au front militaire.
Valentyna Kharkhun referme la Partie 3 avec une généalogie des représentations culturelles ukrainiennes de Tchernobyl depuis 1986, jusqu’à l’occupation russe de la centrale en 2022. Elle montre comment la Zone de Tchernobyl est passée d’un trauma national à un objet d’expérimentation artistique et de réflexion sur le temps long, avant de redevenir, avec la guerre, un territoire colonial disputé. L’opéra Chornobyldorf de Hryhoriv et Razumeiko, le documentaire Chornobyl 22 de Radynski incarnent cette troisième phase : la Zone comme palimpseste des catastrophes impériales russes, de 1986 à 2022.

Enfin, la partie 4, « Припущення / Conjectures – Conversations and Speculations », assume délibérément l’incertitude et le spéculatif comme postures légitimes en temps de guerre. Ses quatre contributions adoptent toutes le format dialogique : conversations retranscrites, réflexions d’artiste, spéculations écologiques. Ce refus de la forme académique close est lui-même une prise de position : le temps de la guerre n’est pas celui de la synthèse conclusive.
La conversation entre Asia Bazdyrieva, Svitlana Matviyenko, Oleksiy Radynski et Adrian Ivakhiv est le pivot intellectuel de toute la partie. La question inaugurale d’Ivakhiv — où trouver, dans la culture ukrainienne actuelle, des raisons d’espérer un futur plus juste et écologiquement viable ? — reçoit des réponses qui refusent de se rejoindre en une conclusion harmonieuse. Matviyenko recadre la question : l’enjeu n’est pas un « meilleur futur » mais le futur en tant que tel, dans un contexte où la vitesse de destruction de la guerre rend l’anticipation presque impossible. Elle propose le concept de survivance de Vizenor — une présence active et résistante, non la simple survie —, pour penser ce que font les Ukrainien·nes qui continuent d’écrire, de peindre, de filmer sous les bombes. Asia Bazdyrieva et Oleksiy Radynski soulèvent un problème que peu osent formuler : la solidarité internationale avec l’Ukraine est entravée par la cécité sélective de plusieurs acteurs. Les cadres décoloniaux dominants, faute de vocabulaire pour penser l’impérialisme russe et soviétique, laissent dans l’ombre les formes spécifiques de colonialisme exercées dans l’espace post-soviétique. Pire, l’« occidentalocentrisme » — cette fixation sur la critique du seul Occident — produit des distorsions qui alimentent indirectement la guerre en cours. Des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil mobilisent ainsi un discours anti-impérialiste pour justifier leur neutralité, tout en ignorant l’impérialisme russe ; et une partie de la gauche intellectuelle peine à reconnaître la guerre en Ukraine comme une guerre coloniale. « Une fausse mythologie de la mission libératrice de l’empire russe/soviétique, censée aider les peuples d’Inde, d’Afrique et des Amériques, contribue en permanence à l’aveuglement sélectif et à l’incapacité des penseurs de gauche, du Nord comme du Sud, à manifester leur solidarité avec l’Ukraine. »
Le dialogue entre Olesia Ostrovska-Liuta et Olena Stiazhkina sur « la vie publique de la nourriture » est l’un des textes les plus inattendus. Parti de l’œuvre de Zhanna Kadyrova, Palianytsia — un pain taillé dans la pierre —, il développe une réflexion sur la nourriture comme lieu de mémoire, de contrôle politique et de résistance identitaire. Stiazhkina forge le concept de « violence alimentaire » pour désigner les pratiques soviétiques de contrôle par la présence forcée de nourriture standardisée — pendant symétrique du contrôle par l’absence, dont l’Holodomor de 1932-33 représente l’extrême meurtrier. Le pain taillé dans la pierre de Kadyrova dit tout cela à la fois : la dureté des corps ukrainiens, la résistance des matières, et le shibboleth linguistique du mot palianytsia (pain de blé) que les soldats russes ne savent pas prononcer.
La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée.
Le chapitre d’Oleksii Vasyliuk, « War and Wild Nature », tranche singulièrement avec le reste du volume. Là où la plupart des contributions relèvent de l’essai culturel ou du témoignage artistique, Vasyliuk écrit en praticien de terrain, zoologiste et cofondateur du Ukrainian Nature Conservation Group, et produit une analyse empiriquement ancrée dans des données écologiques concrètes. Vasyliuk effectue une distinction entre effets de la guerre sur les infrastructures humaines et effets sur les écosystèmes. La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée. L’exemple du fond asséché du lac de retenue de Kakhovka, où des millions de saules et peupliers — colonisant une surface émergée de 1600 km2 — ont atteint la hauteur d’un homme en quelques mois, est tout à la fois effrayant et réjouissant. Vasyliuk se garde pourtant de tout romantisme : dans le sud et l’est, l’abandon des terres ne profite pas aux espèces indigènes mais aux invasives nord-américaines, dont les semences saturent chaque poignée de sol. Le scénario de Tchernobyl — grand massif forestier sauvage reconstitué en quelques décennies — n’est pas reproductible partout. Son regard sur la reconstruction qui viendra après la guerre est encore plus décapant : le besoin de loger des millions de déplacés impliquera des déboisements et l’ouverture de carrières précisément dans les zones épargnées par les combats. Les écologistes, prédit-il avec une amertume lucide, se retrouveront accusés d’« être contre la reconstruction de l’Ukraine ».

La conclusion du chapitre opte néanmoins pour l’espoir, en faisant de l’adhésion à l’Union européenne et des objectifs de la Stratégie pour la biodiversité 2030 le levier d’une conversion écologique possible de l’Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux de céréales et d’huile de tournesol, avec un modèle agricole intensif hérité de la collectivisation soviétique, structuré autour de grandes exploitations de monocultures et d’un usage massif d’intrants chimiques ; à cela s’ajoute tout l’héritage soviétique des infrastructures industrielles et énergétiques dont la centrale de Tchernobyl n’est que l’exemple le plus tragiquement célèbre. Mais pour Vasyliuk, « l’Ukraine pourrait avoir l’occasion de devenir une oasis de terres naturelles en Europe, tandis que d’autres pays européens auront la possibilité d’investir dans la préservation des espaces naturels restaurés en Ukraine afin d’augmenter leur proportion à l’échelle de l’Europe dans son ensemble ». L’argument est enthousiasmant, quoique peut-être trop dépendant d’une confiance dans les institutions européennes que l’histoire récente de l’application du droit environnemental dans les pays membres incite à tempérer.
Yuri Yefanov, cinéaste, clôt la Partie 4 avec des notes de travail sur un film en cours, dans lequel il imagine une ville post-guerre recouverte progressivement de forêt, habitée par des créatures hybrides humaines et non-humaines qui inventent de nouvelles règles de coexistence. Il reconnaît la tension structurelle qui traverse son travail : les pires dystopies de la science-fiction du XXe siècle se réalisent devant ses propres yeux, mais son seul outil analytique reste la forme utopique. Il ne sait pas comment représenter un monde commun autrement que dans cette forme et cette honnêteté est plus féconde que n’importe quelle solution illusoire.
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Le postscript d’Ivakhiv est délibérément sans conclusion — « il est préférable de laisser le volume inachevé, ouvert » — mais il aborde un sujet que le reste du volume avait soigneusement évité : la Russie elle-même, non pas seulement comme ennemi à qui résister, mais comme entité ayant un passé impérial, un présent oppressif, et peut-être un futur à construire. Le titre est une réécriture de l’article fondateur de Tuck et Yang (2012), « Decolonization Is Not a Metaphor », qui avertissait contre l’usage métaphorique et dépolitisant du concept de décolonisation dans les académies occidentales. Ivakhiv l’applique ici au cas russe, et pose la question, vertigineuse9 : que signifierait décoloniser la Russie, non pas comme slogan politique, mais comme projet concret ?
Il recense les différentes significations de l’idée en circulation : la dissolution de la Fédération de Russie en entités plus petites, comme le souhaitent certains mouvements (Free Peoples of Russia Forum, réuni à Prague en 2022)10, la libération des peuples indigènes de Sibérie, du Caucase, de l’Arctique de la domination ethno-russe ; et une décolonisation plus profonde, vers l’intérieur, des subjectivités colonisatrices elles-mêmes — l’émancipation du « sujet impérial russe » de ses propres conditionnements. Ivakhiv cite à cet égard le politologue russe en exil Ilya Budraitskis11, qui argumente que la décolonisation réelle ne peut pas venir de l’extérieur mais doit être une auto-libération collective, et que les conditions en sont pour l’instant inexistantes12.

Ivakhiv articule ensuite les trois termes qui structurent l’ensemble du volume — colonialisme, capitalisme, démocratie — en montrant leur intrication. Il critique l’argument de la « guerre par procuration » (proxy war) avancé par certains milieux de la gauche occidentale, selon lequel la Russie représenterait une résistance anti-impérialiste à l’hégémonie américaine13 : la Russie est elle-même capitaliste — klepto-capitaliste, pétro-capitaliste —, et le soutien à Poutine de la part de certains anti-impérialismes du Sud relève d’une confusion entre opposition au capitalisme occidental et soutien à un impérialisme concurrent.
Malgré le cadre « climato-décolonial » énoncé en introduction, Ivakhiv ne traite étonnement pas du rôle du changement climatique dans l’avenir de la Russie. Dans un ouvrage paru peu avant l’invasion russe en Ukraine — Klimat, Russia in the Age of Climate Change —, le spécialiste du système énergétique russe Thane Gustafson énumérait pourtant les effets catastrophiques croissants de la hausse des températures dans le plus vaste pays du monde — dont 70% du territoire est composé de permafrost. Mais pour Gustafson, le défi majeur auquel la Russie est confrontée est avant tout d’ordre économique. Depuis une vingtaine d’années, la prospérité du pays (en partie confisquée par ses élites) repose largement sur la vente de ressources énergétiques fossiles à l’étranger ; et les dirigeants russes ont du mal à admettre que cette manne touchera progressivement à ses limites. L’ère dominée par le pétrole et le gaz approchera tôt ou tard de son déclin, laissant une Russie impréparée au défi climatique et dépourvue de ce qui fonde sa puissance actuelle14.
C’est dans les actes les plus simples de subsistance, obstinément maintenus sous les bombes, que réside la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Le fossé est alors abyssal avec la réflexion sur l’avenir qui s’élabore depuis l’Ukraine. La réponse d’Ivakhiv aux défis impérial et climatique enchevêtrés est une conception élargie de la démocratie écologique et décoloniale : une démocratie qui ne se limite pas aux humains qui votent, mais qui intègre les intérêts des non-humains, des générations futures et des peuples marginalisés ; une démocratie qui articule le social, l’affectif, l’écologique et l’intergénérationnel. Il s’inscrit ici dans un dialogue avec Latour (« devenir terrestres »), Stengers (« temps catastrophiques »), Escobar (« pluriversalisme ») et Connolly (« fragility of things »): le corpus des humanités environnementales critiques qui traversait le volume depuis son introduction. La conclusion est sobre et délibérément non-triomphante. Ce que les Ukrainiens ont à offrir au monde, ce ne sont pas des solutions mais des pratiques : les actes les plus simples de subsistance, de soutien mutuel, de « jardinage » les uns pour les autres. C’est dans ces gestes ordinaires — obstinément maintenus sous les bombes — que réside, pour Ivakhiv, la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Terra Invicta réussit plusieurs choses que peu de volumes collectifs parviennent à accomplir simultanément. D’abord, il traite l’Ukraine comme un lieu d’élaboration intellectuelle, non comme un objet de pitié ou de condescendance savante. Les contributeurs et contributrices, presque tous ukrainiens, ne parlent pas de la guerre mais depuis elle, avec une autorité épistémique et une précision analytique qui désarme les tentations condescendantes de l’occidentalisme académique ; et en même temps, c’est en anglais que ces auteurs s’expriment afin de s’adresser au monde. Ensuite, il tient ensemble des registres d’expérience et d’analyse radicalement hétérogènes. Les tritons d’Odessa coexistent avec la musique électronique de Kyiv, l’histoire de la nourriture soviétique avec la philosophie de la démocratie écologique. Cette hétérogénéité est la condition même de la pensée en situation de catastrophe, où la spécialisation disciplinaire doit céder à une forme d’intelligence collective plus poreuse.
Par ailleurs, ce livre assume l’inachèvement. Dans un contexte où la guerre continue, prétendre à la synthèse serait mentir. Les contradictions entre les contributeurs — sur la place du nationalisme dans la résistance, sur les limites de la solidarité internationale, sur ce que doit être une reconstruction écologiquement juste — sont tout autant laissées ouvertes, de façon productive. C’est la forme la plus intelligente que puisse prendre un livre sur un présent qui n’est pas encore du passé. On peut prolonger cette ouverture en suivant l’appel récent de l’historienne Daria Mattingly qui soutient que la décolonisation ukrainienne restera incomplète tant qu’elle se bornera à dénoncer la violence coloniale russe sans interroger la participation des Ukrainiens eux-mêmes aux structures impériales russes et soviétiques15. Terra Invicta offre enfin quelque chose de précieux : la démonstration que les humanités environnementales ne sont pas un luxe de temps de paix, mais, en l’occurrence, un outil de survie intellectuelle et politique en temps de guerre.
Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent.
Pour conclure, il faut dire la chose franchement : la gauche critique internationale — celle qui lit Fanon, cite Césaire et connaît par cœur l’histoire des luttes anticoloniales d’Amérique latine ou d’Afrique subsaharienne — a longtemps souffert d’un angle mort à l’Est. L’Europe de l’Est, et l’Ukraine en particulier, n’existait dans sa carte mentale qu’en négatif : comme frontière de l’OTAN, comme pion géopolitique, comme variable d’ajustement dans des équations où les vrais enjeux se jouaient ailleurs16. Le recenseur de ce livre n’est pas exempt d’un reproche symétrique : installé à Moscou pour mes recherches doctorales, j’ai moi-même regardé l’espace post-soviétique avant tout depuis la métropole impériale, reproduisant sans toujours le conscientiser la perspective du centre. Terra Invicta travaille à corriger ces biais, non pas en réclamant une place à la table des victimes, mais en imposant l’Ukraine comme lieu de pensée à part entière. Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent17. Reste à s’assurer que cette lumière-là continue de briller aux yeux du monde une fois le livre refermé.


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27.03.2026 à 19:59
Vandana Shiva
« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.
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Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.
La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.
Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.
Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.
Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.
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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.
Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.
➤ Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)
Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.
Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.
Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.
Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.
L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.
Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.
Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.
La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.
Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.
La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».
La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.
L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.
Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »
Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.
Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…
Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.
En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »
➤ Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.
Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.
La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.
Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.
Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.
Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.
Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.
Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.
Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.
L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.
L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.
Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.
Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.
Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.
Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.
Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.
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Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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