18.09.2026 à 18:52
Emmanuel Ducourneau · Manon Moreau
Il y a bien longtemps, on pouvait en rêver : + 2°C, comme un été prolongé. Les 2°C sont là et c’est un cauchemar. Dans les Landes, en plus des incendies monstres à répétition qui dévorent les plantations de pins, une autre brûlure menace, venue de l’océan : celles des physalies, qui débarquent en vagues infernales. Enquête au cœur d’écologies bouleversées.
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Le feu est arrivé par le ciel. Canicule, la terre brûlait et avec elle le jardin. Les ronces laissées là pour réparer le sol fatigué voyaient leurs feuilles non pas faner mais brunir et sécher comme passées au four. La vie déjà avait changé. La chaleur organisait nos journées, nos déplacements, nos échanges donc, imposant un étrange couvre-feu diurne. L’été venait de commencer et les humains étaient aux abris. Les merles, eux, ne chantaient plus. Je ne sais pas s’ils avaient cessé de chanter parce qu’ils étaient morts, ou s’ils se taisaient sidérés de tristesse. Dans les nids les nouveaux et nouvelles né·es à plumes mouraient.
Or les oiseaux, de leur chant, dessinent le monde, organisent les vents, appellent les saisons. Leur silence annonce toujours le chaos. Cet hiver déjà, pendant les grandes tempêtes, leurs frères macareux étaient tombés par milliers, échoués morts ou mourants sur les grandes plages landaises. L’océan vomissait des oiseaux. Nous les avions ramassés pendant des jours et des nuits, surveillant les marées qui étaient devenues des marées d’oiseaux morts. Il faut imaginer les plages couvertes de corps plumeux noirs et blancs aux yeux dessinés, grand bec rouge, créatures célestes faites pour plonger, corps parfaits, ailes affûtées, pattes palmées, lien ciel-océan, mais épuisées par le grand désordre climatique elles mouraient. Nous avions passé des semaines de février à marcher dans le sable au milieu des tonnes de déchets amenés eux aussi par la tempête, trouver parfois un oiseau survivant, puis deux, trois, dix, les caler au chaud contre des bouillottes puis les acheminer dans les centres de soin, où une infime minorité survivait. Le sentiment d’avoir fait notre part était enseveli sous la tristesse immense de voir les oiseaux mourir, et sous l’angoisse qui occupait les esprits comme la tempête le ciel. Car ce n’est jamais bon signe, quand les oiseaux commencent à mourir. Toutes les vieilles histoires nous le disent. Quand l’océan et le ciel pleurent des oiseaux, c’est que le désastre s’annonce.
Et le désastre était venu, quelques mois plus tard, avec l’été. En ces jours de canicule les couchers de soleil au-dessus de l’océan étaient peut-être plus éblouissants que d’habitude. Désespérants de beauté. Le soleil ne chauffait plus, il brûlait la terre. Et nous étions là, tous les soirs, en haut de la dune, à regarder le spectacle sublime de son coucher dans l’océan, dans une atmosphère de fin du monde sans cesse renouvelée. Il y avait là quelque chose du Melancholia de Lars Von Trier, à cause de la mélancolie oui, et de l’impuissance. Tous les soirs nous pleurions le monde et sa beauté qui se consumaient sous nos yeux. Alors la rage est venue.
Et le feu est descendu du ciel pour gagner la terre.
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Le 23 juillet, un incendie se déclare à Biscarrosse, le long de la départementale 652. Un véhicule prend feu au bord de la route et embrase la pinède ; très vite, des milliers d’hectares sont parcourus par les flammes et des milliers de personnes doivent être évacuées1. Rien ne va dans cette phrase ni dans cette histoire. Strophe, antistrophe, catastrophe. Une route, un moteur, de la végétation sèche, des campings, des sirènes, des sacs faits trop vite, des routes qui ne servent plus à rejoindre la plage mais à fuir.
Les Landes sont un territoire pris entre deux grands milieux : la forêt et l’océan. Pour les visiteurs venus de toute la France, elles peuvent prendre la forme d’un paradis saisonnier. Pour celles et ceux qui y vivent, elles sont plus simplement un milieu de vie, fait d’habitudes, de gestes appris et de savoirs incorporés. Marcher sous les pins, suivre les pistes, chercher l’ombre, traverser la dune, lire les baïnes, sentir la houle, entrer dans l’eau, ressortir, recommencer : ce ne sont pas seulement des loisirs posés sur un territoire, mais des manières de l’habiter.
Marcher dans la forêt ou entrer dans l’océan sont deux affordances majeures du pays, au sens où le psychologue américain James J. Gibson appelait affordances les possibilités d’action offertes par un environnement à celles et ceux qui le fréquentent2. Habiter un territoire, c’est apprendre ce qu’il rend possible, ce qu’il rend difficile et parfois ce qu’il interdit.
Or cet été-là, ces possibilités se sont déplacées. La forêt dans laquelle on allait chercher la fraîcheur est devenue un endroit dont il fallait sortir. Restait l’océan. L’eau consolatrice. L’eau qui apaise et guérit. Oui, la forêt brûlait, Forêt brûlait faudrait-il écrire, pour prendre mieux la mesure de ce que signifie la destruction d’un être pareil. Forêt brûle, Forêt agonise, Forêt s’asphyxie, Forêt. Mais nous avions l’océan. Dès le mois de mai, les Landes sont un joyeux bazar après le désert de l’hiver. Ça lézarde sur le sable, ça saute dans les vagues, ça surfe, ça nage, ça contemple.
Et c’est alors que le feu a gagné l’océan. Les incendies étaient encore à leur comble quand les physalies sont arrivées.
Comme le soleil couchant des jours de canicule, les physalies sont d’une terrible beauté. Transparentes, bleues, roses, créatures qu’aucun peintre n’oserait imaginer, elles flottent à la surface, poussées par les vents. Ce n’est pas qu’elles s’en prennent à nous. Elles sont là, c’est tout. Leurs longs tentacules rencontrent une peau, s’enroulent autour d’un bras, d’une jambe, d’une cheville. On dirait un tatouage éphémère. Puis vient la douleur. La piqûre se meut vite en brûlure, qui vire sensation de plaie et de coup. « Je ne supporte même pas le vent sur ma peau », disait une amie en sortant du poste de secours, alors qu’il n’y avait pas de vent. Le poids de l’air lui-même était douloureux.
L’océan, en ces mois d’été, était magnifique, jouant de tous ses bleus. Les vastes plages étaient peuplées de parasols de toutes les couleurs. Et l’océan était vide. Il semblait n’être plus qu’un espace de réalité virtuelle : on pouvait le contempler, rêver d’y entrer, mais les corps n’y entraient plus. Comme les forêts, l’océan nous était interdit. L’eau comme la terre devenait inhabitable.
Que s’est-il passé ? Pour répondre, il faut prendre au sérieux un chiffre minuscule : +2 °C.

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Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble pourtant être resté le même. Mais une température n’est jamais seulement un chiffre. Elle condense des transferts d’énergie, des instruments, des stations météorologiques, des modèles, des protocoles, des institutions, des masses d’air et des histoires de combustion.
Il ne s’agit pas de dire que deux degrés expliqueraient mécaniquement les incendies ou l’arrivée des physalies. Ce serait inexact. Un incendie suppose toujours la rencontre d’une météo propice à sa propagation, d’une source d’ignition, d’un combustible suffisamment sec et d’une continuité de végétation. Une physalie, de son côté, n’arrive pas sur une plage parce qu’une eau a franchi un seuil magique : sa présence dépend de configurations de vent, de houle, de courants, de pression atmosphérique, de saison et de trajectoires océaniques. Les deux degrés sont donc moins une cause qu’une porte d’entrée dans l’enquête.
Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble être resté le même.
Cette porte n’a pourtant rien d’abstrait. Météo-France estime que la France hexagonale et la Corse se sont déjà réchauffées d’environ 1,9 °C depuis 1900 ; l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. En juillet 2026, la chaleur a cessé d’être un arrière-plan : avec une température moyenne nationale de 24,9 °C, Météo-France a décrit ce mois comme le plus chaud jamais enregistré en France, tous mois confondus, depuis le début des mesures en 1900, avec une anomalie de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020, un fort déficit de pluie, des sols superficiels très secs et des conditions maintenant un risque important de feux de végétation3.
C’est ce changement permanent d’échelle que nous appelons matériologie profonde4 : partir d’un objet, d’un phénomène ou d’une expérience sensible, puis en déplier les conditions matérielles d’existence jusqu’à faire apparaître les systèmes techniques, économiques, politiques, géologiques et biologiques auxquels il est relié5. Il ne s’agit pas de tout expliquer par tout, ce qui reviendrait à ne plus rien expliquer. Il s’agit plutôt de résister au réflexe inverse : isoler un événement, le réduire à une cause immédiate, puis refermer l’enquête. Un moteur brûle, donc la forêt brûle. L’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent. La formule rassure parce qu’elle trace une ligne droite. Or le monde ne tient presque jamais dans des lignes droites.
Derrière la température se trouvent des photons et des molécules. Le Soleil envoie un rayonnement vers la Terre ; une partie est réfléchie, une autre est absorbée. Sols, océans, végétation et bâtiments restituent ensuite une partie de cette énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Certaines molécules présentes dans l’atmosphère, notamment la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, absorbent et réémettent une partie de ce rayonnement. Faire varier leur concentration revient à modifier la manière dont l’énergie circule entre la surface terrestre, l’atmosphère et l’espace6.
Derrière deux degrés apparaît aussi l’eau. Quand elle s’évapore depuis un sol, l’océan ou les feuilles d’un arbre, l’eau absorbe de l’énergie. Un sol humide et un sol sec ne répondent donc pas de la même façon au rayonnement solaire. Une forêt qui dispose d’assez d’eau pour transpirer ne produit pas le même microclimat qu’une végétation en stress hydrique. Lorsque l’eau manque, une part plus importante de l’énergie reçue réchauffe directement la surface et l’air ; inversement, une température plus élevée augmente l’évapotranspiration et peut accentuer l’assèchement. L’humidité des sols devient une mémoire : elle garde la trace des pluies tombées plusieurs semaines auparavant, de celles qui ne sont pas tombées, de la profondeur de la nappe, de la capacité des racines à aller chercher l’eau7.

Le carbone présent aujourd’hui dans l’atmosphère porte lui aussi une histoire, dont une partie est géologique. Le charbon, le pétrole et le gaz proviennent de matières organiques enfouies et transformées pendant des millions d’années. L’industrialisation a construit des dispositifs capables de remettre très rapidement ce carbone en circulation : mines, puits, plateformes, pipelines, raffineries, centrales, hauts-fourneaux, cimenteries, moteurs. Un moteur thermique peut être regardé comme une petite machine à raccourcir le temps : quelques secondes de combustion suffisent à restituer à l’atmosphère du carbone immobilisé pendant des temps profonds, et une partie de ce carbone continuera d’affecter le cycle climatique pendant des millénaires8.
Le +2 °C local ouvre alors sur une géographie mondiale de l’extraction et de la combustion. Mais il rencontre aussi des conditions locales : sable, bitume, zones humides, pinèdes, fossés de drainage, histoire forestière, urbanisation, circulation touristique. Le réchauffement global ne s’applique jamais à un territoire neutre. Il rencontre une géologie, des sols, des végétations, des formes de propriété, des infrastructures, une histoire de l’aménagement. La matériologie profonde consiste à faire le mouvement inverse de l’indicateur : là où le chiffre simplifie jusqu’à devenir presque invisible, elle rouvre ce qu’il contient.
Dans les Landes, cet été, une partie de ce qu’il contient est devenue brutalement visible : la forêt a brûlé.
Qu’est-ce qui brûle exactement lorsqu’une forêt brûle ? Pas le bois d’un seul coup. Une branche exposée à la chaleur doit d’abord chauffer et perdre une partie de son eau. À mesure que la température augmente, ses principaux constituants, cellulose, hémicellulose et lignine, commencent à se décomposer : c’est la pyrolyse. Cette transformation produit des composés volatils qui, lorsqu’ils rencontrent l’oxygène et atteignent des conditions suffisantes de température, peuvent s’enflammer. Une part importante de ce que nous voyons brûler dans une flamme n’est donc pas directement le bois solide, mais les gaz issus de sa décomposition thermique9.
Bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
Une aiguille chauffe, perd son eau, pyrolyse ; les gaz qu’elle libère brûlent et produisent à leur tour de la chaleur ; cette énergie est transférée vers les aiguilles, les feuilles ou les branches voisines, qui entrent à leur tour dans le processus. Le feu fabrique devant lui les conditions permettant à un autre feu de commencer. Mais cela signifie aussi que, bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
La teneur en eau des combustibles végétaux, notamment des éléments fins et morts, joue un rôle déterminant dans leur capacité à s’enflammer et dans le comportement du feu10. Tant qu’une aiguille ou une branche contient suffisamment d’eau, une partie de l’énergie reçue sert à chauffer puis à évaporer cette eau. Lorsqu’elle s’assèche, davantage d’énergie participe directement à son échauffement et à sa pyrolyse. Le changement climatique intervient ici non comme une allumette, mais comme une modification des conditions de possibilité du feu : températures plus élevées, évaporation accrue, végétation plus sèche, danger météorologique plus fréquent ou plus intense.
Puis vient le pin. Le pin maritime (Pinus pinaster) constitue l’essence dominante du massif landais. Ses aiguilles, une fois tombées et sèches, forment une litière composée de matières lignocellulosiques, auxquelles s’ajoutent cires, lipides et composés terpéniques11. Des travaux expérimentaux conduits sur plusieurs espèces méditerranéennes, dont le pin maritime, ont montré que la concentration en terpènes de la litière pouvait être associée à certaines dimensions de l’inflammabilité, notamment la hauteur des flammes et le délai d’ignition12. Mais il serait contraire à l’enquête de conclure : le pin brûle, donc le pin explique le feu.
L’inflammabilité d’une végétation dépend de son humidité, de la quantité de combustible disponible, de sa taille, de sa disposition, du sous-bois, du vent, de la météo et de la structure du peuplement. Pour devenir incendie, le feu a besoin de relations spatiales. Une aiguille isolée peut brûler et s’éteindre. Une litière continue permet à la combustion de passer d’un élément au suivant. Des herbes, des fougères ou des arbustes peuvent relier cette litière aux branches basses ; celles-ci peuvent conduire les flammes vers les houppiers. Verticalement et horizontalement, la végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter13. Le paysage devient une architecture du combustible.
La végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter. Le paysage devient une architecture du combustible.
Mais cette architecture a une histoire. La forêt des Landes de Gascogne n’est pas un espace « naturel » sur lequel l’incendie viendrait se déposer. Le pin maritime était présent bien avant le XIXe siècle, mais l’étendue et la structure du massif contemporain résultent en grande partie d’une transformation profonde du territoire. La loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne accélère le drainage des landes humides et l’extension des boisements de pin maritime. Les quelque 200 000 hectares de forêt naturelle mentionnés au milieu du XIXe siècle s’intègrent progressivement à un massif qui approche aujourd’hui le million d’hectares, principalement orienté vers la production de bois14.

Il faut s’arrêter sur le mot « assainir ». Il signifie drainer, évacuer l’eau, rendre cultivable. Mais il déborde l’hydrologie. À travers la « mise en valeur » des Landes se dessine aussi un projet de transformation sociale : rendre productif un territoire considéré comme sauvage, archaïque ou improductif, et transformer avec lui les manières de vivre de celles et ceux qui l’habitent. La forêt actuelle est donc à la fois un écosystème, un paysage et une infrastructure de production biologique. Dire cela ne revient pas à affirmer que la sylviculture cause l’incendie. Cela signifie que lorsque la flamme traverse le massif, elle traverse aussi des choix d’aménagement, des formes de propriété, une économie, une histoire de ce que devait être un territoire utile.
La forêt de pins n’est pas une forêt mais une immense monoculture qui a des airs en été de boîte d’allumettes géante : cette phrase est injuste si on la lit comme une description botanique complète ; elle est juste si on l’entend comme un cri devant une certaine simplification du vivant. La pinède landaise n’est pas seulement du bois qui pousse. Elle est une manière d’organiser l’eau, le sable, le travail, l’industrie, la circulation, la chasse, le tourisme, le risque et le feu.
Sous cette histoire apparaît encore une autre matière : le sable. Les sols du plateau landais sont largement sableux et leurs fonctionnements hydriques sont fortement liés à la présence et à la profondeur de la nappe. Une flamme située plusieurs mètres au-dessus du sol entretient ainsi une relation avec l’eau disponible sous les racines, avec la porosité du sable, avec la profondeur de la nappe et avec l’histoire géologique des Landes. Nous étions partis d’une flamme ; nous voilà dans un grain de quartz.
Puis survient l’ignition. À l’heure où nous écrivons, il importe de ne pas transformer cette enquête matérielle en enquête judiciaire : l’origine exacte d’un feu particulier doit être établie par celles et ceux qui en ont la charge. Mais la distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle, une flamme ou une surface chaude peuvent expliquer le premier foyer. Elles n’expliquent pas seules plusieurs milliers d’hectares brûlés. Pour que ce foyer devienne incendie, il doit rencontrer tout ce que nous venons de suivre : des matières capables de brûler, un état hydrique, une continuité de combustibles, du vent, une atmosphère, une organisation du paysage.
La distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle peut expliquer le premier foyer mais n’explique pas plusieurs milliers d’hectares brûlés.
Lorsque le feu devient suffisamment important, il commence lui-même à modifier les conditions dans lesquelles il se propage. La combustion chauffe fortement l’air, qui s’élève et génère des mouvements convectifs ; l’atmosphère modifiée agit en retour sur le front de feu. La conséquence devient une nouvelle condition. L’incendie devient, dans une certaine mesure, actant de son propre incendie15.
Puis le feu atteint campings, maisons et routes. La maison de milliers d’animaux brûle. Les animaux brûlent. Les petits, les terriers, les nids. Les maisons des humains brûlent. Une route qui servait quelques heures plus tôt à rejoindre la plage devient axe d’évacuation. Un gymnase devient hébergement d’urgence. Une voiture devient moyen de fuite. Un téléphone devient dispositif d’alerte. Ce que l’on appelait quelques heures plus tôt un paysage devient une infrastructure capable de redistribuer les humains qui l’habitent.
Reste l’océan.
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La physalie est souvent appelée « méduse », mais elle n’en est pas une. Physalia physalis appartient aux siphonophores, un groupe de cnidaires coloniaux. Ce qui se présente à nos yeux comme un seul animal est en réalité composé d’unités spécialisées et interdépendantes, les zooïdes : certaines participent à la capture et à la digestion des proies, d’autres à la reproduction, d’autres encore portent les tentacules et les cellules urticantes16. Nous cherchions un animal ; nous trouvons déjà un assemblage.
La partie bleue ou violacée visible à la surface, le pneumatophore, est un flotteur rempli de gaz qui maintient la colonie exactement à l’interface entre deux fluides : l’air et l’eau. Sa crête se comporte comme une voile. Au-dessus, elle prend le vent ; sous la surface pendent les zooïdes et les tentacules, soumis aux mouvements de l’eau. La physalie existe donc matériellement dans la relation entre atmosphère et océan.
Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte.
Cette morphologie change la manière de raconter son arrivée. Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte. Des travaux sur l’arrivée massive de physalies observée sur la côte basque en août 2010 montrent le rôle majeur du vent dans leur transport vers le sud-est du golfe de Gascogne ; d’autres expériences, conduites avec des répliques tridimensionnelles, montrent que la forme et l’orientation de la voile influencent leur dérive et que, dans les conditions étudiées, leur vitesse moyenne représente environ 1,7 % de celle du vent17. Quelques centimètres de membrane deviennent ainsi un dispositif spatial.

Ici encore, l’enquête sur les deux degrés doit rester prudente. La formule « l’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent » est séduisante parce qu’elle donne une causalité simple à un phénomène spectaculaire. Les connaissances disponibles décrivent un système plus complexe. Des travaux sur les arrivées inhabituelles de physalies sur les côtes ibériques durant l’été 2019 soulignent le rôle de configurations atmosphériques et océanographiques particulières : basses pressions, vents d’ouest, courants anormalement orientés vers l’est, vagues plus importantes. Certaines conditions de vent et de houle favorisant ces arrivées pourraient devenir plus fréquentes dans un climat futur, sans faire de la seule température de l’eau la cause des échouages18.
La présence de physalies sur les côtes aquitaines n’est d’ailleurs pas nouvelle : le Centre antipoison de Bordeaux documentait déjà 154 cas d’envenimation en 2010 et 885 en 201119. Ce qui interroge aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’un organisme inconnu, mais la récurrence et l’ampleur possible des échouages, et la manière dont ils rencontrent des étés plus chauds, des littoraux surfréquentés, des corps venus chercher la fraîcheur et des dispositifs de surveillance capables de transformer un organisme flottant en interdiction de baignade.
Sous le flotteur pendent de longs tentacules. Ils portent des cnidocytes, cellules spécialisées contenant de minuscules capsules : les nématocystes. Lorsqu’un stimulus les déclenche, un filament jusque-là replié à l’intérieur de la capsule se déploie à très grande vitesse. La première machine responsable de la brûlure possède de l’eau, des ions, une capsule, une membrane et un filament replié sous tension20.
Le contact suffit à libérer cette énergie accumulée. Le filament se déploie, puis le venin agit sur les tissus. Il n’existe pas un « poison » unique, mais un mélange complexe de molécules biologiquement actives : protéines, peptides, enzymes. Lorsque ces dispositifs microscopiques rencontrent notre peau, leurs molécules peuvent perturber des membranes, provoquer une réponse inflammatoire et activer les voies nerveuses de la douleur. Ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé. Une différence de pression devient mouvement ; le mouvement permet l’action de molécules ; ces molécules modifient des cellules ; des neurones transmettent des signaux électriques. Quelque part dans cette chaîne, de l’eau, des ions, des protéines et de l’électricité deviennent une expérience : j’ai mal.
Avec les physalies, ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé : des molécules modifient des cellules.
Puis interviennent les humains. Une physalie ne ferme pas une plage. Elle flotte. Un sauveteur la repère. Une personne piquée arrive au poste de secours. L’information circule. Le risque est évalué. Une décision est prise. Le drapeau change. Les baigneurs sortent de l’eau. Après toute une série de traductions, une capsule de quelques micromètres participe à une décision municipale et recompose les vacances de milliers de personnes. Le vent devient drapeau. Le nématocyste devient plage interdite. L’océan est toujours devant nous, mais nous ne pouvons plus y entrer.
Ce que nous percevons ressemble encore au monde familier, une forêt ressemble à une forêt, un océan ressemble à un océan, alors que les relations matérielles qui les composent ont déjà changé : l’estrangisation devient vertigineuse. Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, c’est notre perception qui accuse un retard sur sa transformation. Nous habitons momentanément une sorte d’interface analogique, où l’apparence du monde persiste alors que ses conditions d’usage se sont déplacées.
Dans la forêt comme dans l’océan, deux chaînes matérielles très différentes produisent alors un effet comparable. Dans un cas : chaleur, déficit hydrique, végétation, vent, ignition, combustion, fumée, pompiers, routes fermées, évacuations. Dans l’autre : atmosphère, vents, courants, physalie, tentacules, nématocystes, venin, sauveteurs, drapeau rouge, baignade interdite. Dans les deux cas, le paysage cesse d’être seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on pratique. Il devient capable de déplacer, arrêter ou réorienter les corps humains. Et les deux chaînes finissent par converger vers le même endroit : la peau.

Nous avions pris pour point de départ un écran faisant office de thermomètre. Il transforme une propriété physique en nombre et mesure avec une certaine indifférence : 27, 29, 31, 33. Il ne dit rien de celle ou celui qui regarde le chiffre, qui travaille sous le soleil, dort sous une tente, vit dans une maison isolée ou climatisée, peut partir ou doit rester. La peau fonctionne autrement. Elle chauffe, transpire, rougit. Elle reçoit des rayonnements, des particules et des molécules. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la chaleur, à la fumée, au venin. Elle ne transforme pas seulement un environnement en information, mais en expérience située. Elle ne mesure pas le climat en degrés. Elle mesure ce qu’un territoire nous permet encore de faire : puis-je entrer dans la forêt ? Puis-je ouvrir ma fenêtre sans respirer de fumée ? Puis-je rester chez moi ? Puis-je entrer dans l’océan ? Puis-je laisser mon enfant se baigner ?
L’habitabilité d’un territoire ne désigne donc pas seulement la possibilité biologique d’y survivre. Elle tient à une multitude de pratiques ordinaires : marcher, respirer, dormir, travailler, se déplacer, se baigner, rester chez soi, prendre soin de proches. Le GIEC montre combien le changement climatique agit déjà sur les conditions d’habitabilité en augmentant les risques auxquels sont exposés humains et écosystèmes et en rapprochant certains systèmes de leurs limites d’adaptation21. Lorsque ces possibilités se réduisent ou disparaissent, même temporairement, le changement climatique cesse d’être seulement une moyenne, une courbe ou une projection. Il devient une restriction d’usage du monde.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure. Il faut manier ce rapprochement avec précaution. Une flamme et un venin ne produisent pas la même lésion. Dans le premier cas, la chaleur endommage directement les tissus ; dans le second, des molécules injectées par les nématocystes provoquent des réactions toxiques, inflammatoires et nerveuses. Mais ces deux chaînes matérielles finissent par entrer dans le même vocabulaire sensible : ça brûle.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure.
La douleur est ce point étrange où un événement matériel devient une expérience qui ne peut jamais être entièrement objectivée. L’International Association for the Study of Pain la définit comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à celle liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle22. La douleur ne se réduit donc ni à la lésion ni au signal nerveux. Elle est toujours éprouvée par quelqu’un, dans une histoire corporelle et sociale.
C’est pourquoi les récits comptent. Dire « ça brûle » ne suffit pas toujours. Des victimes comparent parfois la piqûre de physalie à une douleur d’accouchement, sur laquelle nous reviendrons23. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence médicale. Il n’existe pas d’unité universelle permettant de convertir une douleur dans une autre. Mais ces comparaisons rendent communicable une expérience qui, sans elles, resterait presque muette. La physalie devient alors, involontairement, un médiateur entre des corps, des seuils, des histoires de douleur et des normes sociales sur ce qu’il faudrait supporter ou ne pas dire.
Car l’histoire des sociétés industrielles peut aussi être racontée comme celle d’une tentative croissante de rendre le monde disponible : mesurer, cartographier, cadastrer, drainer, extraire, transformer, canaliser, accélérer, transporter. Hartmut Rosa a décrit cette dynamique moderne de mise à disposition du monde et le paradoxe par lequel l’augmentation permanente de notre capacité de contrôle finit par produire de nouvelles formes d’indisponibilité24. La forêt landaise porte concrètement une partie de cette histoire : drainage, plantation, quadrillage, production forestière. L’océan également : routes maritimes, ports, pêcheries, câbles sous-marins, infrastructures énergétiques, extraction, tourisme. Incendies et physalies produisent le mouvement inverse. Le milieu redevient capable de nous opposer ses conditions. Le feu dit : partez. Le drapeau dit : n’entrez pas. Le corps dit : j’ai mal.

À ce point du récit, on peut risquer une lecture mythologique, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : non une preuve, mais une parabole. Prométhée vole le feu et le rend aux humains après qu’il leur eut été confisqué ; son corps, plus tard, en paie le prix. Icare, lui, ne vole pas le feu, mais il oublie le seuil. Il s’approche trop du soleil, la chaleur défait la cire, et vient la chute. Entre les deux se dessine une mythologie minimale de la modernité industrielle : prendre le feu, puis oublier les limites25.
Ce feu, les sociétés industrielles l’ont ensuite démultiplié : machines à vapeur, hauts-fourneaux, chaudières, centrales thermiques, turbines, moteurs. Elles ont extrait du charbon, du pétrole et du gaz accumulés pendant des temps géologiques, puis les ont brûlés à une vitesse sans commune mesure avec celle de leur formation26. Une partie des produits de ces combustions s’est accumulée dans l’atmosphère. Dire que le feu maîtrisé est devenu climat relève du raccourci, mais d’un raccourci matériellement fondé : les combustions industrielles ont modifié la composition de l’atmosphère ; ce climat modifié rend désormais plus probables certaines conditions dans lesquelles d’autres feux peuvent se développer.
Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement.
C’est ici que la physalie ouvre une scène plus spéculative encore. En cet été où la brûlure semble passer de la forêt à l’océan, l’homme prométhéen, ou plutôt le sujet historique masculinisé qui s’est autorisé à brûler le monde pour accroître sa puissance, se trouve à son tour exposé à une brûlure issue du monde qu’il a contribué à transformer. Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement. Il ne s’agit pas d’en faire une équivalence. L’accouchement ne se réduit ni à une intensité nerveuse, ni à une sensation isolée ; il engage une histoire physiologique, hormonale, affective, sociale et politique qui ne se laisse pas transférer par simple analogie.
Mais quelque chose, malgré tout, se déplace. Une douleur tenue hors de l’expérience masculine revient soudain dans certains corps : diffuse et précise, brûlante, battante, presque déchirante. Il faut se tenir, s’appuyer, se cambrer, pendant que tout brûle. Non pas la naissance elle-même, bien sûr, mais un écho de sa violence sensible ; non pas « la douleur des femmes », comme s’il existait une expérience unique, homogène, appropriable, mais le trouble d’une douleur jusqu’ici située, pour beaucoup d’hommes, dans le récit des autres.
La perspective féministe devient alors décisive, non parce que le dérèglement climatique devrait être attribué aux hommes comme catégorie biologique, mais parce que les formes historiques de domination qui ont organisé l’industrialisation, l’extraction, la combustion et la mise à disposition du monde ont été largement patriarcales, masculinisées, productivistes. Les traditions écoféministes ont précisément montré que la volonté moderne de maîtrise de la « nature » ne peut pas être séparée des rapports de domination entre humains : domination des terres, des corps, du travail reproductif, des vivants, des milieux27.
Cette boucle reste une hypothèse d’écriture. Elle ne dit pas que la nature se venge, ni que le climat punit ; elle suggère seulement que le feu industriel, après avoir été extrait, maîtrisé, accumulé et converti en puissance, revient désormais jusque dans l’intimité des corps.
La jolie physalie portée par les vents et les courants marins retourne le monde, ou alors ce sont les vents et les courants, ou le monde lui-même qui se remet à l’endroit. Pas de punition ni de vengeance. Juste ceci. Ressentir dans son corps la douleur de la naissance infligée par un monde qui meurt.
Dans cette histoire landaise, les humains, ceux-là même qui ont consacré une énergie considérable à rendre les milieux disponibles contribuent à produire des conditions dans lesquelles ceux-ci deviennent momentanément indisponibles. La forêt ferme. L’océan ferme. Les corps doivent partir ou s’arrêter. Et jusque sur la peau se manifeste la limite d’un monde que nous avions cru pouvoir maîtriser.
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Il y avait donc un jardin, la forêt, l’océan, le sable, pour ceux qui y vivaient et y accouraient depuis l’Europe et le monde, une sorte d’Eden. Puis nous avions ajouté deux signes, un chiffre et une unité : +2 °C. En essayant d’ouvrir ce chiffre, nous y avons trouvé des capteurs et des photons, des molécules atmosphériques et de l’eau ; du carbone enfoui pendant des millions d’années et libéré en quelques secondes ; des racines, des nappes phréatiques et des stomates ; des aiguilles de pin, de la cellulose et des résines ; des sols sableux, des fossés de drainage, une loi de 1857 et une économie forestière. Puis sont venus le vent, les flammes, les pompiers et les avions. Et enfin l’Atlantique : ses dépressions, ses courants, ses vagues ; une petite voile bleue portée à sa surface ; une colonie de zooïdes ; des tentacules, des cellules, des ions, des protéines et des nématocystes. À mesure que nous ouvrions le chiffre, celui-ci devenait moins abstrait. Et toutes ces chaînes ont fini par converger sur quelques centimètres carrés de peau.

Il ne s’agit pas de tracer une ligne droite entre changement climatique et incendie, puis une autre entre changement climatique et physalie. Il s’agit de rendre visible tout ce qui empêche ces lignes d’être droites. Entre une température et une forêt en feu se trouvent de l’eau, des sols, des végétaux, une histoire forestière, des infrastructures, une météorologie particulière, du vent et une ignition. Entre une température et une physalie échouée sur une plage landaise se trouve presque tout l’Atlantique. Entre une moyenne climatique et une douleur éprouvée se déploient des relations allant du nanomètre aux milliers de kilomètres, de la milliseconde au temps géologique. La causalité ne disparaît pas. Elle s’épaissit et se distribue.
La matérialité du changement climatique apparaît dans cette contraction des possibles : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, un territoire de moins où rester.
C’est peut-être cela que contiennent matériellement deux degrés : non pas deux unités supplémentaires posées sur un territoire, mais une redistribution progressive des relations qui le rendent habitable. Une aiguille devient combustible. Un vent devient propagateur. Une route devient voie d’évacuation. Un courant devient moyen de transport. Une cellule devient brûlure. Un tentacule devient drapeau rouge. Une forêt devient interdite. Un océan devient impraticable. Un corps doit partir. Une peau a mal. Et le monde rétrécit. Non pas physiquement, mais comme espace praticable : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, une fenêtre de moins à ouvrir, un territoire de moins où rester. La matérialité du changement climatique apparaît précisément dans cette contraction des possibles.
Le changement climatique ne devient évidemment pas saisissable dans sa totalité parce qu’une forêt brûle, qu’une plage ferme ou qu’une peau souffre. Confondre l’effet local avec l’hyperobjet serait une nouvelle réduction28. Mais quelque chose change néanmoins : l’hyperobjet acquiert une prise sensible. Il cesse, par endroits, de se présenter uniquement sous la forme d’une courbe, d’une moyenne ou d’un scénario pour devenir aussi tangible qu’une brûlure sur la peau.
Le jardin brûle. Éden brûle. Et nous brûlons avec lui.
Photo principale : Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

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28.07.2026 à 10:52
Nelo Magalhães
Alors que les ravages engendrés par l’industrie du béton sont désormais connus, ses acteurs promeuvent un innovant “béton vert” censé rectifier les méfaits. Problème : outre que ce ciment existe depuis 140 ans, il ne résoudra en rien les giga-dégâts engendrés par une production amenée à exploser. Mise au point historico-technique sur une poudre aux yeux.
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Si l’industrie cimentière était un pays aux Jeux olympiques, elle aurait la médaille de bronze des émetteurs de dioxyde de carbone (CO2), avec 7 à 8 % des émissions mondiales. Chaque année, le ciment génère à lui seul plus de CO2 que l’aviation, le transport maritime et le transport routier longue distance réunis. Plus de 71 % du CO2 de la production de ciment ont été émis depuis 1990 et les émissions ont plus que doublé entre 2000 et 2020 (figure 1). Or la décroissance n’est pas prévue : la demande de ciment devrait encore augmenter de 45 % d’ici 2050 – surtout dans les pays du Sud global, qui imitent le modèle développementiste promu par le Nord global depuis 19451. L’urgence du besoin d’un changement n’est donc plus à démontrer. Pour l’écologie technocratique, cela va de soi, la « transition » passera par le ciment vert – la couleur étant synonyme, et ce réductionnisme n’est pas anodin, de « bas carbone » – qui serait enfin disponible. Pour discuter au plus près de ce technosolutionnisme, ce texte conserve la focale sur le CO2 – c’est-à-dire qu’il met de côté d’autres effets que ce cadre ne pense même pas, à savoir les dégâts de l’extractivisme, la dépossession de techniques de construction, les poussières qui affectent les travailleurs et le voisinage des usines, etc.2

Posons l’équation. Une tonne de ciment Portland, la norme mondiale dominante, requiert 1,3 tonne (t) de calcaire et 200 kg d’argile. La production est relativement simple : ces matières sont concassées et broyées puis mélangées dans un four rotatif à 1 450 °C pour obtenir du clinker. Celui-ci est l’ingrédient clé puisqu’il confère au ciment les propriétés de liant hydraulique, c’est-à-dire qui durcit au contact de l’eau. Le clinker est à son tour broyé avec du gypse et quelques additifs pour donner le ciment (figure 2). Du fait de la centralité du four, mais également des concasseurs, séchoirs et broyeurs, cette industrie est très énergivore.

Au début du xxe siècle, les cimentiers abandonnent l’énergie hydraulique, longtemps dominante chez les chaufourniers et jugée trop irrégulière, pour le charbon3. Selon les époques et les procédés, chaque tonne de ciment en réclame 200 à 400 kg. Pendant des décennies, pour des raisons principalement économiques, puisque l’énergie représente souvent 30 à 50 % du prix de revient, le secteur investit pour baisser l’utilisation de ce combustible4. Cette stratégie passe par l’électrification, les énergies alternatives, la combustion d’huiles, de solvants et de pneus usagés pour le four5, le préchauffage des matières, l’accroissement de la taille des fours et la récupération systématique de leur chaleur, le remplacement de la voie humide (introduction dans le four d’une pâte d’argile, calcaire et d’eau, qu’il faut sécher) par la voie sèche qui économise 40 % des calories, etc. De manière générale, le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser la quantité d’énergie par tonne (figure 3), donc les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production. Les conclusions de la littérature qui célèbre ces améliorations peuvent donc être lues en sens inverse : malgré ces perfectionnements, les émissions augmentent globalement6.
Le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production.

Cependant, contrairement à d’autres secteurs industriels, le problème des émissions du ciment ne vient pas d’abord de l’énergie nécessaire au processus de fabrication, ni du charbon qui domine largement au niveau mondial, mais de la chimie. En France, la consommation énergétique totale ne représente aujourd’hui qu’un tiers des émissions de l’industrie cimentière. Le reste vient du phénomène de « décarbonatation ». La fabrication du clinker passe en effet par la décomposition du carbonate de calcium (CaCO3) en chaux vive (CaO) et en CO2. Malgré la recherche acharnée d’économies d’énergie depuis le xixe siècle, la fabrication d’une tonne de ciment en France relâche toujours au minimum 600 kg d’équivalent CO27. Tel quel, ce procédé possède donc un plancher minimal de CO2. Dans le monde, la moyenne mondiale serait de 860 kg par tonne, dont 530 kg pour le clinker. Résoudre cette équation revient à lutter contre les lois de la chimie – un exercice vain. Toute la propagande des multinationales est donc parfaitement cynique. C’est le cas lorsque Lafarge célèbre l’utilisation de 9 % de déchets dans son mix énergétique mondial en 2010 (contre 1,9 % en 19908. Quand bien même le clinker serait fabriqué dans un four chauffé par de miraculeuses énergies propres, ce qui est un fantasme, les émissions persisteraient.
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Depuis peu, quelques recherches nuancent ce sombre panorama. En effet, la chimie intervient une seconde fois lors du processus de « carbonatation » : exposés à l’atmosphère, les produits à base de ciment absorbent du CO2 tout au long de leur durée de vie. Jusqu’à un quart du CO2 émis lors de la production de ciment peut être réabsorbé tout au long de la vie d’un bâtiment et de la phase de récupération9. Contrairement aux émissions de la décarbonatation, immédiates et faciles à évaluer, celles-ci sont bien plus incertaines, car fonction de la durée de vie10. En cumulé, ce processus représenterait 55,1 % des émissions de la production de ciment entre 1930 et 202111. Ce taux, à prendre avec beaucoup de précautions, comprend l’absorption de CO2 par le béton, le mortier, les déchets de construction et la poussière de four. La domination du mortier (58,5 % du total) s’explique par son usage en tant que matériau de décoration des bâtiments : faible épaisseur et grande surface exposée.
Le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle.
Mais la nuance est un trompe-l’œil. En effet, la carbonatation transforme l’équilibre chimique de la microstructure interne du béton qui entoure l’armature en acier, ce qui permet à l’armature de rouiller, de se dilater et de fissurer le béton. Une fois fissurés, l’acier et le béton ne peuvent plus fonctionner ensemble comme un seul matériau de construction. Si n’importe quelle structure peut s’effondrer, la carbonatation est particulièrement néfaste pour le béton armé exposé à une humidité élevée. En 1928, dans un journal scientifique japonais, une équation décrit pour la première fois le temps de vie d’un béton armé qui subit une carbonatation – en reliant la durée de vie à la distance entre l’acier et l’air extérieur12. Malgré la variabilité des cas, selon les conditions réelles, la traduction de ce résultat ne fait pas de doutes : le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle. Le paradoxe s’accentue lorsqu’on inclut un autre résultat : le béton concassé absorbe aussi du CO2 (4 % environ). Sans craindre la contradiction, les études jugent que la démolition constitue un levier crucial pour augmenter l’absorption de CO2 du béton dans son cycle de vie complet13. Ainsi, les valorisations de béton concassé, plutôt que de servir les sous-couches des routes, devraient maximiser le potentiel de carbonatation en augmentant son exposition au CO2 atmosphérique pendant une longue durée. En résumé : le bâti en béton absorbe du CO2, qui le fragilise jusqu’à le fissurer et le démolir ; le béton concassé, bien étalé, contribue à améliorer le bilan CO2. L’obsolescence comme outil pour absorber les émissions. On a connu lueur plus prometteuse.
➤ Lire aussi | Araser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)
Face à une telle impasse, le greenwashing patauge un peu. Une idée prototypique du capitalisme néolibéral consiste… à délocaliser la production de clinker. Ainsi, la production baisse en France et les importations ont été multipliées par cinq entre 2013 et 20187. Mais cette « solution » est trop franchement risible, puisque l’atmosphère est sans frontière, pour recevoir un fort soutien institutionnel. Considérons la proposition la plus sérieuse et concrète, celle de l’entreprise Ecocem (qui se présente sur son site comme « leader indépendant des ciments bas carbone ») qui a récemment publié un rapport lucide sur l’ampleur des transformations et des alternatives. Il relativise ainsi explicitement les technologies de captage, de stockage et d’utilisation du carbone (qui ne constituent pas « une panacée » ni une « solution miracle »). À partir de la compréhension chimique du problème, Ecocem a formulé la seule solution possible : développer un ciment avec le moins de clinker possible, c’est-à-dire le remplacer par des matières moins émettrices (des « ajouts cimentaires14 »). Pour diviser par cinq [sic] les émissions de CO2 par rapport au ciment traditionnel, le ciment vert sera « fabriqué à partir de coproduits issus de l’industrie qui sont recyclés, préservant ainsi les ressources naturelles15 ». En théorie, on pourrait atteindre 150 kg de clinker par tonne de ciment (contre une moyenne mondiale de 770 kg aujourd’hui16). Plus précisément, en intégrant 33 % de laitier de hauts-fourneaux moulu et de filler calcaire, le ciment Ecocem (CEM VI) a une empreinte carbone de 419 kg par tonne17. On est loin de la réduction par cinq, effet d’annonce déjà périmé, mais passons. Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre18, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau19.
Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau.
Un détour technique est ici nécessaire pour saisir la robustesse de cette solution. Les laitiers sont issus des différentes étapes de la production d’acier. Dans la filière classique, chaque étape génère du laitier : laitier de haut-fourneau lors de la production de fonte, laitier d’aciérie de conversion lors de la transformation de la fonte en acier20. Le mode de refroidissement détermine ses propriétés. Rapide, il fournit du laitier granulé qui est un liant hydraulique (différent d’un ciment, car il demande une activation) ; lent, il fournit du laitier cristallisé qui est un caillou qui possède de bonnes caractéristiques mécaniques. Les quantités dépendent de la filière et de la concentration de fer dans le minerai : plus un minerai est riche, moins la production de fonte produira de laitier (et inversement). À la fin du xixe siècle, un haut-fourneau qui produisait 42 t de fer par jour engendrait en même temps 67 t de laitier. Dans les années 1960-1970, une tonne de fonte générait nécessairement une tonne de laitier (ou 850 kg en 1974) si le minerai était pauvre, et 300 kg si le minerai était riche.

Les laitiers inquiètent rapidement le secteur sidérurgique non pas pour des questions de pollution, mais parce que les terrils qu’ils créent et alimentent, appelés crassiers, encombrent le voisinage des usines. À la suite d’innombrables recherches et expériences, les propriétés et atouts du laitier granulé sont mis en évidence en Allemagne en 186121. De la théorie à la pratique, un écart persiste. En France, une étude de 1866 affirme que l’utilisation des laitiers « est encore une question à résoudre » à cause de l’extrême variabilité de leur composition et de leurs propriétés physiques – et il n’est pas question de sacrifier la qualité de la fonte pour obtenir un bon résidu22. Les ingénieurs démontrent rapidement qu’un laitier de bonne composition, granulé dans les conditions adéquates, présente une résistance comparable à celle des meilleurs ciments Portland. Dans les années 1890, Lafarge produit du ciment de laitier à Vitry-le-François (figure 4) – un de ses produits phares jusqu’aux années 1920 – et à la fin du xixe siècle, l’industrie du ciment de laitier est née23. En 1900, il y a des usines de ciment de laitier dans les départements du Cher, de la Meurthe-et-Moselle, la Haute-Marne, la Marne, la Loire-Inférieure et les Basses-Pyrénées, avec une production totale estimée à 100 000 t, sur un total de 900 000 t de ciments divers24. Environ 150 000 t de laitier granulé ont été consommées par les cimenteries françaises lors de la construction du métropolitain parisien en 190025. Comme le laitier est « sans valeur commerciale », comme son mélange avec de la chaux est facile à réaliser partout et à bas prix, son rapide développement menace même les ciments Portland, bien plus coûteux à fabriquer. Le ciment doit son salut à une réduction de son prix et au manque de rigueur des directeurs de fonderies pour granuler le laitier de façon à obtenir un ciment de laitier avec une qualité constante et homogène26. L’intérêt du laitier pour les cimentiers est constamment réactivé et l’Allemagne reste le modèle à imiter27.
Dans les années 1920, il existe une chambre syndicale des fabricants de ciment de laitier en France. Les premiers ciments au laitier ne figurent dans les cahiers des charges qu’à partir de 1928 et apparaissent dans les normes de construction seulement en 1934. Un premier pic de consommation de 600 000 t de laitier par les cimenteries est atteint en 1932. Outre le ciment, les deux tiers du laitier sont utilisés dans les travaux publics : ballast, pavés, briques, etc.28

Cette histoire prend de l’ampleur après la seconde guerre mondiale puisque l’État promeut ce déchet pour la reconstruction du pays. Alors que la production de ciment avoisine les 3 millions de tonnes (Mt) en 1946 (dont 17 % à partir de laitier), le plan Monnet recommande le développement rapide et massif de l’emploi du ciment de fer (avec un objectif de 37 % de la production de ciment en 1950) et préconise d’adapter « immédiatement les cimenteries à la fabrication du ciment de fer et les usines sidérurgiques à la fabrication de laitier granulé29 ». La motivation principale tient à l’amélioration du « bilan charbon » : la production de laitier exige alors 50 kg de charbon à la tonne, quantité qui exclut le combustible nécessaire au haut-fourneau, contre 320 kg pour une tonne de ciment Portland. En 1948, la part des ciments de laitier dans le total de la production de ciment atteint les 40 % – dans la perspective technocratique, jamais le ciment n’aura été aussi vert30.
Cette ambition persiste dans les plans suivants et s’étend à de nouvelles matières. La propriété hydraulique d’un autre liant est découverte dans les années 1950 : les cendres volantes, résidus de la combustion du charbon dans les foyers des centrales thermiques. Celles appartenant aux Houillères consomment à cette époque quotidiennement 1 500 à 2 000 t de charbon et recueillent 600 à 800 t de résidus31. Dans l’entre-deux-guerres, la plus grande partie des cendres volantes était évacuée sous forme de fumées qui se répandaient dans l’atmosphère et se déposaient sur la végétation et les bâtiments voisins32. Une solution technique, qui s’impose dans les années 1950, consiste à installer un dépoussiéreur électrostatique qui les conserve dans la centrale – d’où elles sont conduites au terril. Le IIIe Plan (1958-1961), toujours soucieux d’économiser l’énergie et de désencombrer les sites industriels de leurs résidus, préconise d’incorporer « une proportion accrue de ciment de laitier ou de cendres volantes33 ».
➤ Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans. Déjà massive dans l’entre-deux-guerres, l’utilisation de résidus dans les cimenteries grandit pendant le fordisme. En France, plus de 127,5 Mt de laitier granulé (et 100 Mt de laitier cristallisé) ont été valorisées entre 1948 et 1975, et 50 Mt de cendres volantes entre 1956 et 1980. Il y en a partout dans les travaux publics, des barrages aux pistes d’envol de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en passant par des circuits automobiles et les routes. Le seul réseau routier aurait consommé 12 Mt de laitiers de tous types en 1975. Du fait de la désindustrialisation, des délocalisations de hauts-fourneaux (désormais situés à Fos-sur-Mer et Dunkerque) et de l’importation de minerai riche en fer, qui génère moins de résidus, la valorisation de laitier granulé décroît de 8,3 Mt en 1974 à 2,5 Mt en 2018 (soit le niveau de 1961). Le même constat vaut pour les cendres, du fait du programme nucléaire et des fermetures des centrales thermiques : moins de 1 Mt aujourd’hui, contre 3 Mt en 197234.
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans.
Surtout, et ce fait historique est essentiel, l’utilisation massive de ciment de laitier n’a pas fait baisser la production de ciment classique (ni les émissions de CO2 du secteur) : en valeur absolue, les deux courbes ne cessent d’augmenter jusqu’en 1974 (figure 5). Autrement dit, les politiques volontaristes actuelles font moins bien que les logiques industrielles des « Trente Ravageuses35 ». Si les mots diffèrent, il n’est alors bien sûr pas question d’économie « durable » ou « circulaire », les motivations sont les mêmes que celles de l’écologie technocratique aujourd’hui : optimiser au niveau national les flux d’énergie et de déchets.

Si ce ciment de laitier est un symbole de l’économie circulaire, alors cette circularité est très ancienne et inutile pour réduire le CO2 ou d’autres pollutions. La raison est logique : ce ciment vert dépend de secteurs bien gris. Il n’est labélisé vert que parce que l’émission de 1,8 t de CO2 pour chaque tonne de fonte produite n’est pas comptabilisée36. En admettant que le « béton armé vert » soit constitué de ciment vert et d’acier (donc de laitier), alors celui-ci n’est que le résultat de la symbiose des industries les plus polluantes : sidérurgie et cimenterie37. Les usines de la société Ecocem, à l’origine créée par Arcelor Mittal en 2007, se situent à proximité immédiate de ses hauts-fourneaux sur les ports de Fos-sur-Mer et Dunkerque. Autre mélange des couleurs : l’alternative techniquement la plus proche du clinker, partant qui pourrait fournir le ciment le plus bas carbone, est la cendre volante sulfocalcique issue des centrales à base de lignite, bien plus polluant que la houille. Réaliste, le récent rapport Ecocem pointe d’ailleurs, parmi les « obstacles », la difficulté de l’approvisionnement en résidus issus d’industries qui doivent en théorie aussi baisser leur production pour respecter les accords climatiques : « deux activités sur le point de disparaître, partiellement ou complètement, dans le cadre de la transition écologique ». Ennuyeux pour eux, révélateur pour nous : la transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux. Ajoutons que si le taux de laitiers et cendres volantes pouvait techniquement augmenter de 15 à 30 %, la quasi-totalité de ces liants est aujourd’hui déjà valorisée dans les cimenteries. En d’autres termes, la ressource manque… et manquera pour les pays qui ferment leurs centrales à charbon et baissent leur production sidérurgique38. Pour (re)développer le ciment vert, il faudrait logiquement davantage de hauts-fourneaux ou de centrales thermiques… donc de CO2.
La transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux.
C’est une évidence : à moins d’importer la totalité du clinker, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, qui prévoit une baisse de 81 % des émissions de gaz à effet de serre, est inatteignable pour l’industrie cimentière. On s’épuise à révéler les mascarades du greenwashing, qu’il soit colporté par des pouvoirs publics ou privés, alors même que la solution saute aux yeux : baisser drastiquement la production de ciment et les constructions neuves en général. Plus que son empreinte carbone par tonne, d’ailleurs plus faible que certains métaux ou briques, c’est la quantité absolue produite dans le monde qui est insoutenable39. Arrêter l’oligopole qui contrôle la production de ciment et développer des modes de construction alternatifs exigent de construire un rapport de forces favorable. Une large coalition s’y emploie depuis quelques années, malgré une répression inédite par l’État. Pendant ce temps, cette industrie grappille ce qu’il y a encore à prendre : dernièrement, la quasi-totalité de ses émissions de carbone a été couverte par des quotas gratuits, lui évitant de payer des milliards d’euros de taxe carbone40.
➤ Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)
Ce texte a d’abord été publié sur le site du Vocabulaire critique et spéculatif des transitions.
L’image de Une est une photo d’une action des Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge.

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21.06.2026 à 10:02
Marin Coudreau
Les énergies fossiles russes maintiennent à la fois le régime en place et la société à flot. Une Russie post-Poutine et post-hydrocarbures tiendrait-elle encore debout ? Lecture croisée de deux livres majeurs sur le plus vaste empire du pétrole et du gaz, alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que le changement climatique percute la Russie comme jamais.
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À propos des livres de Thane Gustafson, Klimat : Russia in the Age of Climate Change, paru en 2021 chez Harvard University Press, et d’Alexander Etkind, Russia Against Modernity, paru en 2023 chez Polity Press (non traduits).
Thane Gustafson, professeur à Georgetown University à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes des hydrocarbures et de l’économie politique de la Russie post-soviétique. Il nous propose avec Klimat, publié en 2021, soit juste avant la guerre en Ukraine — nous y reviendrons —, une analyse froide et minutieuse de la trajectoire russe dans l’ère du changement climatique. Sa thèse principale est dévastatrice : la Russie sera l’un des grands perdants du changement climatique, non pas parce que son territoire se réchauffera plus rapidement que la moyenne mondiale — ce qui est cependant exact — mais parce que son économie repose presque exclusivement sur l’exportation des combustibles fossiles dont la demande à l’échelle mondiale va se réduire sous l’effet des choix politiques qui orientent la transition énergétique mondiale.
Ce constat invite, d’emblée, à confronter Klimat à un autre texte majeur : Russia Against Modernity du spécialiste en études culturelles Alexander Etkind. Là où Gustafson analyse le système fossile russe comme une structure contraignante — une grille économique et politique dans laquelle le régime se trouve piégé —, Etkind l’interroge comme un choix. Pour l’un, la Russie sera victime de la transition énergétique mondiale ; pour l’autre, les élites russes ont fait de la résistance à cette transition un projet politique délibéré. Les deux ouvrages s’accordent pour diagnostiquer la fragilité à moyen terme du modèle russe, mais pour des raisons en partie différentes et avec des implications bien distinctes sur l’issue possible. C’est cette tension qu’il s’agira d’explorer dans un second temps.
L’ambition de Klimat est immense : offrir une vision systématique des effets climatiques sur la Russie à l’horizon 2050, des impacts physiques directs — dégel du pergélisol, incendies de forêts, bouleversements agricoles, etc. — aux effets induits sur l’économie russe par la transition énergétique mondiale. L’ouvrage, articulé en neuf chapitres thématiques encadrés par une introduction et une conclusion prospective, suit une logique sectorielle : après un chapitre sur les débats politiques russes, Gustafson traite du pétrole, du gaz, du charbon, des énergies renouvelables, du nucléaire, de l’agriculture, de l’Arctique et des métaux rares. Un impressionnant apparat de notes, près de soixante-cinq pages, témoigne de la profusion documentaire de son enquête.
La Russie, nous dit Gustafson, est déjà touchée de manière disproportionnée par le changement climatique et le sera encore davantage à l’avenir. Son climat se réchauffe 2,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, et en Arctique cela atteindrait les 5 à 7 fois plus vite que la moyenne selon les endroits. Plusieurs processus s’alimentent mutuellement : réduction de l’albédo par la disparition de la neige, déstabilisation des masses d’air arctiques et rétroactions du méthane dues au dégel du permafrost. La canicule de 2010, avec ses incendies gigantesques autour de Moscou, et ses milliers de morts, n’était qu’un avant-goût. Un paradoxe structurel s’impose : 4ème émetteur mondial de CO2, la Russie est pourtant l’un des pays qui subit le plus fortement les effets du dérèglement qu’elle contribue à aggraver.

Deux tiers du pays reposent sur le permafrost (ou pergélisol), un mélange de terre, de sable et de glace, sur lequel sont bâties toutes les infrastructures extractives : hydrocarbures de Yamal, mines de nickel et de palladium de Norilsk, charbon et diamants de Sakha. De plus, le pergélisol dégèle de plus en plus rapidement et au-delà même des pires prévisions des années 2010. Les effets s’additionnent : détérioration des fondations, déformation des matériaux d’infrastructures et apparition de thermokarsts (reliefs dans le sol causés par la fonte du pergélisol). La catastrophe de Norilsk de mai 2020 est emblématique de ce processus1. Quand les fondations d’un réservoir de Nornickel se sont effondrées à cause du dégel, près de 21 000 tonnes d’hydrocarbures se sont déversées dans le fleuve Ambarnaya et ses affluents. Gustafson y voit bien plus qu’un accident industriel. C’est toute la fragilité des fondations physiques de l’économie russe qui est questionnée. Il faudra plusieurs dizaines de milliards de dollars pour adapter les infrastructures, que ni l’État ni les entreprises n’intègrent encore dans leurs projets et budgets. Le Kremlin, lui, voit surtout dans la fonte des glaces un moyen d’ouvrir la Route maritime du Nord pour relier l’Europe et l’Asie par l’Arctique, de développer les gisements côtiers, et de se positionner sur l’échiquier géopolitique arctique. Or l’immensité de l’intérieur sibérien est pour l’heure abandonnée.
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Les forêts boréales russes s’étendent sur plus de 800 millions d’hectares : la moitié de la surface du territoire de la fédération de Russie, un cinquième de la surface forestière mondiale. Elles représentent un actif climatique que certains acteurs russes avancent pour échapper à des objectifs plus ambitieux de réduction d’émissions2. Mais ces mêmes forêts subissent de façon croissante les incendies géants et les sécheresses, de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses du fait du réchauffement climatique3. Les feux de forêts de 2010 ont brûlé des millions d’hectares, ont asphyxié Moscou pendant plusieurs semaines et causé des milliers de morts prématurées. À long terme, la prolifération des parasites forestiers, comme le scolyte dont le taux de mortalité hivernale diminue avec le réchauffement, représente un défi à peu près aussi grave que les dévastations causées au Canada et dans l’ouest américain.

Depuis les années 1990, l’agriculture russe a subi une transformation fulgurante : doublement des récoltes céréalières, première place mondiale pour l’exportation de blé et chiffres d’affaires à l’exportation dépassant 25 milliards de dollars par an4. Gustafson vient contredire l’optimisme général en indiquant les risques climatiques pesant sur les zones céréalières du Sud, là même où se trouve la meilleure productivité. Ces zones, déjà à la limite du viable sur le plan agro-climatique, devront faire face à des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. En 2010, ce sont déjà près d’un tiers de la récolte détruite par la canicule qui avait enclenché une flambée des prix alimentaires mondiaux qui contribua, en 2011, aux « printemps arabes ». Ce qui était alors considéré comme un événement statistiquement rare devra être requalifié en événement décennal voire quinquennal, dans les années à venir. La possibilité d’une compensation par l’ouverture agricole de la Sibérie est, pour Gustafson, un mythe. Les sols sibériens sont très pauvres en nutriments organiques (ce ne sont pas les fameux chernozems du Sud) ; les infrastructures de transport et de stockage sont quasi inexistantes ; et le déclin démographique structurel de la région depuis la fin de l’URSS interdit tout scénario d’expansion agricole crédible d’ici 2050.
Le réchauffement favorise aussi l’expansion géographique des épidémies et zoonoses vers des populations rurales privées de toute immunité (encéphalites à tiques, borréliose de Lyme) en général sans accès à des soins de qualité5. Les premières victimes du réchauffement climatique et les dernières à bénéficier des politiques d’adaptation sont les peuples autochtones de Sibérie et de l’Arctique. La seconde et principale conséquence du réchauffement sera l’accélération de la dépopulation de ces territoires, déjà affaiblis par un exode massif depuis les années 1990. La dégradation des conditions de vie, avec des habitats rendus instables par le dégel, le développement de maladies, la disparition des pratiques traditionnelles de subsistance, aggravera bien davantage ces migrations, dépeuplant des régions entières, et condamnant les villes mono-industrielles (« monogoroda »)6, constituant déjà des poches de pauvreté et de détresse, à une mort lente.
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Gustafson récuse la représentation d’un Kremlin unilatéralement climatosceptique ; il identifie quatre types de coalitions : les « modernisateurs » ouverts à la diversification énergétique ; les acteurs de l’industrie gazière qui voient dans le gaz naturel une énergie de transition profitant du déclin du charbon ; un groupe autour de Rosatom, l’agence nucléaire russe, qui promeut le nucléaire comme l’énergie décarbonée de demain ; et les « résistants » des industries pétrolières et charbonnières. Igor Sechin, le président de Rosneft et proche allié de Poutine, dénonce comme un complot occidental visant la Russie l’idée selon laquelle la demande de pétrole pourrait atteindre un pic. L’analyse de Poutine lui-même, pourtant peu accessible, est d’un grand intérêt : l’auteur dégage le concept des « deux Poutine », l’un ayant accepté le réchauffement et reconnu dès 2019 que la demande pétrolière pourrait décliner, et un chef d’État défendant un modèle rentier basé sur les hydrocarbures, qui minimise l’impact du changement climatique devant les audiences russes et qui s’oppose aux conséquences politiques de la transition énergétique. Il ne s’agit pas seulement d’une incohérence personnelle mais d’une contradiction structurelle dictée par les intérêts à court terme du régime. La reconnaissance du défi climatique est encore très moscovite ; au-delà de la capitale, fonctionnaires, industriels, populations y sont généralement majoritairement indifférents.
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Les chapitres abordant les problématiques du pétrole et du gaz occupent une place déterminante dans l’analyse de Gustafson. Pour le pétrole, il met en perspective deux scénarios : la « transition lente » des grandes entreprises pour lesquelles le pic de demande se situerait aux environs de 2030-2040, et la « transition rapide » des analystes financiers et des écologistes. Il ne tranche cependant pas entre les deux options, qui engendreront dans les deux cas un choc majeur pour la Russie : les gisements de la Russie sont de plus en plus difficiles d’accès en Sibérie orientale ou dans l’Arctique. Le gaz offre des perspectives plus favorables : il peut au moins profiter du retrait du charbon et être doté de nouvelles infrastructures d’exportation. La Russie dispose d’atouts considérables dans ce secteur : une génération de nouveaux grands gisements mis en valeur sous Poutine. Mais il souligne aussi les limites structurelles du modèle gazier russe : la consommation intérieure massive à des prix très subventionnés, qui constitue un élément central du contrat social implicite entre le Kremlin et la population ; le faible rendement énergétique de l’économie, qui maintient une surconsommation structurelle de gaz ; et surtout les incertitudes croissantes sur les marchés d’exportation au fur et à mesure que la décarbonation s’accélère.

L’un des arguments les plus contre-intuitifs et les plus robustes de Klimat tient à une réalité démographique et géographique. La géographie physique du réchauffement ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie, et c’est précisément pour cela que les effets économiques et politiques indirects du changement climatique — via la transition énergétique mondiale — précèdent et surpassent les effets physiques directs dans l’expérience vécue de la grande majorité des Russes. La Russie couvre 17 millions de km2, mais sa population de 145 millions d’habitants est distribuée de manière extrêmement inégale. La vaste majorité est concentrée dans la Russie européenne occidentale — Moscou et sa région, Saint-Pétersbourg, la vallée de la Volga, l’Oural — et dans quelques agglomérations de Sibérie occidentale comme Novossibirsk ou Ekaterinbourg. Ces zones forment un croissant dense entre le 50e et le 60e parallèle nord, à l’écart des deux fronts du réchauffement climatique.
La géographie physique du réchauffement climatique ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie.
Au nord, le pergélisol couvre les deux tiers du territoire, mais seulement 10 % de la population (13 millions) y vit, et ce en plein déclin depuis la fin de l’URSS. Cette présence urbaine, héritée du modèle soviétique — et notamment du Goulag —, est déjà en recul : au nord du cercle arctique, on compte 46 villes de plus de 5 000 habitants, issues d’un peuplement forcé devenu obsolète. Le dégel du permafrost accélère cet exode : dans certaines villes, plus de 60 % des bâtiments sont endommagés. Mais ces zones restent marginales à l’échelle nationale. Au sud, la zone agricole méridionale concentre les cultures d’exportation, mais seulement 11 % des Russes y vivent. Bien que cette région soit la plus exposée aux sécheresses et à la baisse des rendements liée au réchauffement, elle demeure démographiquement et géographiquement périphérique.
La Russie centrale et européenne, où vivent la majorité des Russes, dans des grandes villes comme Moscou, Kazan, Nijni-Novgorod, n’est ni sur le front du pergélisol ni sur celui des sécheresses agricoles. Elle est, au sens littéral, relativement à l’abri des effets physiques les plus immédiats du réchauffement. Gustafson tire de cette réalité géographique une conséquence politique directe. Parce que les effets physiques du changement climatique frappent des régions lointaines et peu peuplées, ils ne créeront pas de pression politique intérieure suffisante pour obliger le Kremlin à agir. Les événements extrêmes — les incendies de 2010 autour de Moscou sont une exception — susciteront périodiquement des émotions dans l’opinion, mais ils resteront des phénomènes régionaux ne générant pas de mobilisation soutenue à l’échelle fédérale. L’opposition politique elle-même — et rappelons que Gustafson écrit avant la guerre russo-ukrainienne —, reste focalisée sur les questions de corruption et de retraites, pas sur le climat. La géographie du réchauffement désamorce ainsi la pression politique que le peuple russe pourrait exercer dans les temps à venir.
Si les effets physiques restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale, eux, les atteindront directement — et universellement. C’est là le cœur du raisonnement de Gustafson. Les recettes pétrolières et gazières représentent entre un quart et la moitié des recettes du budget fédéral selon les années. Elles financent le système de protection sociale, les retraites, les subventions sur le gaz domestique, les salaires de la fonction publique et les investissements d’infrastructure. C’est le gaz bon marché vendu bien en dessous des prix mondiaux qui, comme Gustafson le formule, constitue « une part essentielle de la rente que le Kremlin redistribue à la population dans le cadre d’un contrat social implicite ». Ce contrat social est le ciment du régime de Poutine.
Si les effets physiques du changement climatique restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale les atteindront directement.
Or c’est précisément ce contrat implicite que la transition énergétique mondiale va venir fragiliser. À mesure que la demande mondiale de pétrole déclinera, les recettes d’exportation russes se contracteront. L’Institut Gaïdar à Moscou projette, à l’horizon 2030-2035, un déficit budgétaire chronique entre 9,4 et 10,1 % du PIB, dont les deux causes principales sont le vieillissement de la population et « le problème non résolu du remplacement des recettes pétrolières et gazières ». La Russie devra financer à la fois des besoins sociaux croissants et des coûts d’adaptation physique au changement climatique en hausse, avec des ressources budgétaires en déclin structurel. C’est ce cercle vicieux que Gustafson appelle le « reckoning ahead » ou le « règlement de comptes à venir ». Pour le Russe moyen, le changement climatique ne se manifestera donc pas d’abord par la montée des eaux, des vagues de chaleur mortelles ou le dégel du sol sous ses pieds. Il se manifestera par la baisse de son niveau de vie, par la dégradation des services publics financés par la rente pétrolière, par le ralentissement de la croissance économique.

Cet enchaînement aboutit à une impasse politique. En effet, les Russes qui subissent le changement climatique au plus près sont les plus marginalisés politiquement, donc les moins capables de faire bouger le Kremlin : les populations autochtones de Sibérie, les travailleurs des villes arctiques, les agriculteurs du Caucase du Nord. D’où l’idée qu’il ne fait probablement pas sens de penser qu’un enjeu politique pourrait émerger en Russie avant que la génération Z — la première génération de Russes à avoir grandi dans l’ère numérique et familiarisée avec le débat climatique mondial —, ne parvienne à l’âge de décision, à partir des années 2030, juste au moment où le niveau des recettes pétrolières commencera à infléchir irrémédiablement le niveau de vie de la population. La Russie pourrait s’éveiller à l’urgence climatique quand il sera trop tard pour modifier rapidement son modèle économique.
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Klimat, publié quelques mois avant la guerre, se voulait une expérience de pensée à long terme — la Russie en 2050. Or, l’actualité des événements en Ukraine impose une mise à jour immédiate du propos du livre. Le diagnostic soutenu — la vulnérabilité structurelle d’une économie intégrant la rente fossile — s’avère dans l’ensemble pertinent. Le calendrier et le contenu du « règlement de comptes » sont toutefois modifiés par l’irruption de la guerre. Le conflit produit dans l’immédiat un effet paradoxal : il renforce temporairement la situation financière du régime avant de fragiliser ses bases. Les sanctions occidentales n’ont été contrecarrées que par la Chine et l’Inde, venues compenser la perte des hydrocarbures non livrés en Europe — environ 75 % des exportations russes de brut en 2023. Ce « sursis fossile » renforce la logique centrale de Klimat : la dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification. La guerre a même précipité ce à quoi Gustafson ne s’attendait pas : une rupture occidentale soudaine avec les hydrocarbures russes. L’Europe, qui s’approvisionnait auprès de la Russie à hauteur de 40 % de ses besoins en gaz naturel, a brutalement effectué le tournant du GNL américain, norvégien, qatari.
La guerre a causé à l’industrie pétrolière russe des dysfonctionnements structurels et potentiellement catastrophiques. Le recours à des substituts chinois, dont la fiabilité dans les conditions extrêmes de la Sibérie orientale et de l’Arctique reste à prouver, fragilise durablement la capacité à exploiter les gisements, déjà jugés problématiques. Le virage vers l’Asie s’est opéré, mais dans des circonstances peu favorables. Les exportations de gaz vers la Chine demeurent largement inférieures aux volumes autrefois destinés à l’Europe, et Moscou se trouve en position de faiblesse dans ces négociations. Le « contrat social implicite » décrit dans Klimat, qui renvoie à la redistribution des bénéfices des ressources fossiles entre le régime et la population, est désormais financé par des rentes réduites.
La dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification.
La guerre a également mis fin à la tension interne que Klimat avait mise en lumière entre les « modernisateurs » et les « résistants ». Le départ d’Anatoli Tchoubaïs en mars 2022 a emporté avec lui la majeure partie du plaidoyer en faveur d’une diversification vers des énergies plus vertes. Dans un contexte de guerre et de censure, le débat sur les risques climatiques à long terme est devenu plus marginal que jamais, comme l’illustre le dernier ouvrage de Gustafson, Perfect Storm, où le thème climatique occupe une place presque accessoire7. La véritable question que soulève Klimat, relue depuis les tranchées ukrainiennes, est la suivante : combien de temps ce choix de la confrontation plutôt que de la transformation pourra-t-il tenir face à la confluence des sanctions et du dérèglement climatique ?

Klimat n’est pas le travail d’un historien mais celui d’un expert de l’économie politique de la Russie et de son système énergétique. L’une des forces de Gustafson est de proposer un scénario prospectif à l’horizon 2050. Mais le présupposé de toute l’enquête repose sur la certitude d’une transition énergétique mondiale à venir : « d’ici 2050, le changement climatique sera devenu la préoccupation la plus urgente de l’humanité. Il sera également la question dominante dans les affaires mondiales » ; or on sait grâce aux travaux de Jean-Baptiste Fressoz qu’une telle transition n’a pas de précédents historiques8. Gustafson demeure prudent sur la rapidité avec laquelle cette transition pourrait advenir, mais il ne remet jamais en cause la croyance dans un processus mondial pointant vers cet avenir énergétique. Il faut rappeler ici que la sortie des énergies fossiles n’est pas un processus naturel : les réserves de charbon s’étendent sur plusieurs siècles et celles de gaz naturel sur plus d’un siècle. C’est pour des raisons éminemment politiques, et non pas de raréfaction physique, que cette sortie pourrait advenir — ce qui signifie qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas advenir. Si le « carbo-fascisme » venait à se stabiliser à l’échelle mondiale, le scénario de Gustafson perdrait une partie de sa force.
Dans Russia Against Modernity, un essai écrit dans l’urgence de la guerre par le spécialiste des cultural studies russe Alexander Etkind, on trouve en discussion tout ce qu’on ne trouve pas dans le travail de Gustafson : non pas une structure contraignante mais une théorie de l’intentionnalité. Etkind fait valoir que les acteurs russes ne sont pas simplement prisonniers de leurs infrastructures fossiles ; ils militent activement pour un ordre social et culturel dont le pétrole est le fondement. Il faut également dire un mot de la forme du livre, très différente de celle de Klimat et que la recension croisée oblige à prendre au sérieux. Etkind assume explicitement le pamphlet — bref, tranchant, écrit dans les premiers temps de la guerre — et mobilise une gamme bigarrée de références, de Bauman à Latour, en passant par les anthropologues politiques du pétro-État latino-américain. Cette hauteur théorique a un prix : les arguments se succèdent parfois sans l’étayage empirique que Gustafson multiplie sur trois cents pages. Mais elle produit une cohérence explicative que l’expertise sectorielle ne peut atteindre seule.
La guerre en Ukraine est comprise à ce titre comme une bataille de « la grande guerre de l’Anthropocène », une contre-offensive délibérée contre ce qu’Etkind appelle la gaïamodernity. L’auteur oppose en effet à la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — un régime de progrès défini par l’expansion maximale de la consommation de ressources — une nouvelle configuration historique : la gaïamodernity, un ordre réflexif, durable et décentralisé, qui fait de la réduction de la consommation d’énergie et de matières premières la mesure du progrès. Face à l’avancée de cette nouvelle modernité — portée par la prise de conscience climatique mondiale, la transition énergétique et le travail numérique —, les « oiligarchs » et les bureaucrates russes ont perçu un danger existentiel pour leur rente. Leur riposte — le stopmodernism — n’est pas la simple résistance passive d’intérêts menacés. C’est une contre-offensive active : négationnisme climatique, soutien des extrêmes droites en Occident, ingérences électorales, et finalement invasion territoriale.

Mais Etkind ne s’en tient pas aux grandes catégories conceptuelles. L’un des apports les plus originaux du livre est de descendre au niveau de l’élite russe elle-même pour montrer en quoi le pétro-État n’est pas simplement un système économique mais une formation sociale qui se reproduit selon ses propres lois. Seul 1 % de la population russe travaille dans le secteur de l’extraction et du transport des hydrocarbures, et un groupe bien plus restreint en capte les bénéfices — pourtant cette rente représente plus de la moitié du budget fédéral. Cette disproportion entre travail et valeur est, pour Etkind, constitutive du pétro-État : une formation où la richesse échappe à la population. L’élite qui en bénéficie incarne ce que l’auteur appelle une gouvernance parasitaire : elle prélève la rente fossile sans la redistribuer, contourne les institutions qu’elle est censée servir, et investit ses profits non dans les biens publics — écoles, hôpitaux, infrastructures — mais dans des actifs privés à l’étranger, dans les mêmes économies fondées sur le travail qu’elle méprise publiquement. Ce paradoxe — une élite qui détruit chez elle ce qu’elle protège ailleurs — est le ressort profond de l’impasse russe. L’arrogance et l’incompétence militaire révélées par la guerre en Ukraine en seraient la conséquence directe : des dirigeants dont le pouvoir repose sur la rente et non sur le mérite ne peuvent produire qu’un État structurellement incapable, sauf à réprimer.
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Ce que Gustafson considère comme une inertie structurelle ou une ambivalence de Poutine pris entre la raison d’État et les intérêts à court terme, Etkind le lit comme une stratégie, aussi incohérente soit-elle dans son exécution. Gustafson est un expert des hydrocarbures : il raisonne dans un cadre de revenus budgétaires, de coûts de production, de marchés d’exportation. Etkind, lui, prend en compte la variable énergétique dans une morphologie beaucoup plus large — la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — dont il montre qu’elle engendre une esthétique politique, un rapport au corps, au genre et à l’autorité, qui rend la transition non seulement coûteuse mais proprement impensable pour la classe dirigeante russe. Le concept de pétromasculinité élaboré par la politiste Cara Daggett9 éclaire utilement cette dimension : dans les économies fossiles, l’extraction, le transport et la sécurisation des hydrocarbures constituent des bastions masculins qui engendrent une culture politique spécifique, où la résistance au changement climatique s’articule à la défense d’un ordre de genre et d’un mode de vie. La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
Un des chapitres les plus frappants du livre Russia Against Modernity est celui qu’Etkind consacre à la dégénérescence démographique. Il y montre que la Russie de Poutine concentre les pathologies sociales d’un pétro-État à population pléthorique : une espérance de vie masculine parmi les plus basses d’Europe, un taux de suicide élevé, une mortalité routière et industrielle massive, une natalité classée 178e mondiale. Loin d’être des accidents, ces chiffres sont les symptômes d’une société où la rente fossile a rendu la population structurellement dispensable. Etkind articule cela à ce qu’il appelle la guerre des générations : les baby-boomers russes nés dans les années 1950 occupent indéfiniment la scène politique, laissant les millennials dans les coulisses et la génération Z dans l’ombre. Face à eux, Zelensky — né en 1978 — incarne précisément cette modernité réflexive que le régime russe ne peut pas admettre : un dirigeant issu de l’ère numérique, de la société civile, de la création sans ressources. Le conflit russo-ukrainien apparaît alors moins comme un choc d’identités nationales que comme un conflit de temporalités : la paleomodernity contre la gaïamodernity, la géologie contre le numérique, les hommes nés avant la chute du mur contre ceux qui ont grandi après. Cette grille intergénérationnelle permet à Etkind de lire la guerre au-delà des seuls intérêts économiques immédiats, et de comprendre pourquoi la mobilisation de septembre 2022 — qui a prélevé ses morts principalement dans les régions les plus pauvres et les plus éloignées de la Fédération, Daghestan, Bouriatie, Bachkortostan, peuples non-russes surexposés faute de moyens de se soustraire à la conscription — révèle la géographie du sacrifice impérial : Moscou, avec 9 % de la population, n’a fourni que 0,2 % des morts recensés dans les cimetières ukrainiens au printemps 2022. Ce n’est pas seulement une inégalité sociale ; c’est la signature spatiale d’un pétro-État où le centre prélève et les marges payent — en or noir d’abord, en sang ensuite.

La résistance au changement climatique n’est ainsi pas un calcul intéressé mais une affirmation identitaire. Ce qui expliquerait ce que Klimat laisse en suspens : pourquoi, même un régime rationnel comme celui de Poutine, ayant reconnu en 2019 le déclin annoncé des hydrocarbures, ne peut pas tout simplement décider de se diversifier. En revanche, les deux ouvrages s’opposent sur un point crucial. La confiance mesurée de Gustafson — la génération Z russe réceptive au débat climatique et l’avenir d’une Russie qui s’orienterait de nouveau vers l’Occident après Poutine — s’oppose au tableau bien plus sombre que dresse Etkind des structures de gouvernance parasitaires et autoritaires qui assurent le blocage de toute modernisation. Le problème selon lui n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Pour Alexander Etkind, le problème n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Etkind entrevoit alors dans la « défédéralisation » de la Russie l’issue inévitable de ce double épuisement — de la rente et de la guerre. Il le formule en termes de prédiction et non d’appel, et préfère ce terme à celui de « décolonisation » parce que le processus touche toutes les composantes de l’État fédéral, y compris le cœur métropolitain lui-même. Sa thèse est que la Fédération de Russie est vouée à suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs : l’Empire s’est effondré au sortir d’une guerre impérialiste, l’URSS au sortir de la Guerre froide, et la guerre contre l’Ukraine donnerait le coup d’envoi d’un processus similaire. Le concept central qu’il mobilise est celui de « prime fédérative » : une fédération ne tient que si elle génère une valeur ajoutée pour ses composantes. Or dans un pétro-État parasite, cette prime est négative — la Fédération prélève sans redistribuer. Les districts autonomes de Khanty-Mansi et Yamalo-Nénets, vastes marécages sibériens dont les populations autochtones ont été dépossédées de leurs terres par les foreurs, contribuent à eux seuls davantage au budget fédéral que Moscou. La suppression progressive des autonomies régionales — le référendum du Tatarstan rétroactivement inconstitutionnel en 2001, l’enseignement du tatar interdit dans les écoles en 2017 — n’est pas un accident de gouvernance mais la logique d’un régime dont la survie dépend de la centralisation de la rente. La mobilisation militaire a rendu cette géographie du sacrifice encore plus lisible : les morts de la guerre en Ukraine proviennent massivement des régions les plus pauvres et les plus éloignées. C’est ce même déséquilibre qui, couplé à l’échec militaire et au déclin de la rente, pourrait soulever selon Etkind les forces centrifuges. Il se trouve ainsi en désaccord profond avec Gustafson, dont l’éventualité d’une Russie post-Poutine réconciliée avec l’Occident semble passer sous silence la question centrale : l’enjeu n’est plus de savoir si la Fédération de Russie se désagrègera, mais quand.
Image principale : Du gaz associé au pétrole (GAP) sort d’une torche dans la taïga de Sibérie occidentale au début des années 1980. Wikimedia.

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