29.06.2026 à 22:06
Collectif
Le terme “écologie” a-t-il un sens pour les militant·es racisé·es des quartiers populaires ? Dans un entretien à Terrestres, quatre habitant·es se livrent sur leur quotidien de locataires dans une banlieue de Paris et sur leur lutte pour des conditions d’existence dignes, entre logements exigus et insalubres, incinérateur polluant et racisme structurel.
L’article « On est des pauvres, on vit dans des endroits pourris » est apparu en premier sur Terrestres.
Après un pan de vie à Giffry-sur-Seine1, en banlieue parisienne, dans une ville communiste depuis près de cent ans, je suis allé progressivement puis complètement m’installer sur un plateau montagneux du Limousin où les prairies, les forêts et les plantations laissent peu de place au bitume. Du fait des lieux, des forces qui s’y exercent, des origines des gens qui y habitent, des classes sociales qui y projettent leur image du monde, les formes de vie, de subsistance et de lutte sont ici et là fort éloignées. Pour ne rien dire des préoccupations écologiques qui font apparaître des mondes vécus sans bord commun.
À l’origine de ces entretiens, il y a le besoin de ré-entendre et de faire entendre les voix des habitantes et habitants de Giffry, depuis la distance vécue qui m’en sépare désormais. On a tôt fait de penser que dans les quartiers populaires on se désintéresse de l’écologie alors qu’il en va d’une autre manière d’aborder les choses depuis une autre situation d’hostilité.
Le mot « écologie » sonne différemment ici et là. Ici, dans le Limousin, il évoque la diversité des vivants et des savoirs nouveaux qui éclairent et mettent en action. Là, dans la petite couronne parisienne, il fait d’abord penser à des conditions d’existence souvent indignes, toujours précaires. Oura, l’une des personnes interrogées commence l’entretien ainsi : « J’habite juste à côté de la gare, derrière le commissariat. Chacun a son idée de l’écologie, dans un territoire naturel, ça sera les arbres. Mais moi quand je parle d’écologie, ça va toucher l’environnement, c’est-à-dire qu’il y a le logement, l’eau, les déchets, la santé ». Elle parle depuis un environnement où les industriels peuvent polluer puisque personne n’est chez soi, où l’asthme, le diabète, la dépression atteignent des records, où le système trie les enfants qui auront moins de droit à respirer. « Quand on fait les courses au supermarché, avec un budget si serré, comment ne pas empoisonner ses enfants ? »2
Dans ces conditions, le mot « écologie » ne renvoie-t-il pas aux préoccupations d’autres groupes sociaux et politiques qui ont cloisonné « leur » écologie, étrangère au quotidien et aux luttes des quartiers populaires ? N’est-ce pas un terme devenu extérieur à des groupes entiers de population pour lesquels il est au mieux hors sujet, au pire méprisant ? Comment pourrait-il alors constituer un référentiel commun depuis des espaces habités si différemment et des conditions de vie si antagonistes ?
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On interprète comme un silence sur l’écologie ce qui est une autre manière de l’appréhender ou depuis une autre extrémité. Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé. D’un côté la lutte pour la vie des environnements, de l’autre la lutte pour un environnement vivable. Cela donne d’autres savoirs, d’autres manières de lutter, et toute une autre gamme d’affects : non pas la solastalgie, la mélancolie devant ce qui disparaît au loin et devant soi, mais la menace de ne jamais parvenir à être chez soi. Il y a là tout un programme, ramassé dans la phrase de Nadia Yala Kisukidi : « Le repos des sédentaires n’est pas un vieux rêve conservateur, mais plutôt une aspiration révolutionnaire »3. Le mot « écologie » sonne autrement ici et là, peut-être un jour faudra-t-il l’abandonner, quand nous commencerons à avoir un lexique commun.
Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé.
De ces voix qui parlent des quartiers populaires, je crois que nous avons bien besoin car là où nous cherchons à articuler théoriquement la destruction du vivant, le racisme et le colonialisme, elles parlent de l’épreuve journalière d’un continuum de violences. Évoquant son enfance, Méziane, la quarantaine, le dit directement : « à l’époque, on se disait, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est fait pour vivre dans un environnement pourri ». Pour moi, dans les quartiers favorisés, les éco-quartiers ou les campagnes où on s’organise, les atteintes aux écosystèmes sont souvent à peine perceptibles. Dans les quartiers populaires, la destruction des ressources du Sud, l’émigration forcée et la vie maltraitée en France ont un même visage d’hostilité. La dureté du quotidien entre immédiatement dans une analyse globale. Au plus près de l’existence naissent les luttes pour l’environnement. C’est de cette évidence-là dont parlent ces voix et qu’elles peuvent nous apprendre à voir.

Ces entretiens n’ont pas été dirigés mais seulement ouverts par l’invitation à raconter comment on arrive à Giffry, comment on y habite et comment, dans ces conditions, l’écologie peut concerner. Les personnes interviewées sont originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, et sont nées en France. Elles parlent de la vie ordinaire mais aussi de leur militantisme soutenu : elles sont impliquées dans la micro-politique des quartiers, et luttent pour des logements dignes, contre l’islamophobie ou contre les violences policières à travers des associations et collectifs autonomes comme le DAL (droit au logement), l’intercollectif Semaine Décoloniale ou encore Convergence Citoyenne Giffryenne, qui a siégé au conseil municipal.
Puissions-nous enrichir et élargir notre compréhension de l’écologie en entendant ces voix qui parlent depuis un quotidien vitalement politique.
Pierre Magne a interviewé Massinissa Chemmam, Oura Diawara, Méziane Hamidi et Djamila Hchemia en 2025.
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Djamila Hchemia – Ma grand-mère est venue la première d’Algérie. Elle émigre en France après s’être séparée de mon grand-père. Elle vient seule et ensuite elle travaille, fait les démarches et le nécessaire pour faire venir certains de ses enfants. Elle vient à l’âge de 45 ans. 45 ans quand on émigre, c’est violent. Elle a fui, voulant quitter mon grand-père. Il était très fainéant, c’est elle qui devait subvenir aux besoins de la famille et donc elle en a eu marre.
Je suis née en province, en Eure-et-Loir. C’était ma toute petite enfance, j’y retourne toujours parce que j’y ai encore de la famille. Puis on est allé dans le Maine-et-Loire, et c’était vraiment la campagne. C’est des beaux souvenirs d’enfance. On laissait tout dehors, on se connaissait tous entre voisins. J’étais libre, on me laissait aller jouer dehors quand je voulais, il y avait mes cousins cousines, mes oncles, toute ma famille. On habitait dans plusieurs appartements, tous à côté les uns des autres. La grand-mère avait réussi à reconstituer un lieu pour la famille.
Je suis arrivée à Giffry à l’âge de 8 ans et j’y ai habité toute ma vie. On est venu avec ma grand-mère, ma mère et une de mes tantes, parce que la plus jeune de mes tantes venait faire des études d’hôtesse de l’air ici – finalement elle a fait tout autre chose. Elle voulait rentrer dans une école et ma grand-mère voulait pas la laisser partir seule et ma mère a suivi, avec moi. C’était violent d’arriver ici. Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Ce gris aussi, il avait marqué ma mère. J’avais pas mangé pendant une semaine. Parce qu’on ne m’avait pas dit qu’on venait définitivement habiter là. J’ai compris peu à peu que c’était pas des vacances.
Méziane Hamidi – Mon père est arrivé dans les années 1970, il fait venir ma mère en 1982. Je suis né cette année là, ma mère était enceinte dans l’avion qui l’amenait en France : je suis venu en clandestin !
Oura Diawara – Je suis née en France, à Tourcoing. Oui, je viens du Nord ! Là où le travail se fait rare. Mon père, paix à son âme, travaillait dans le lainage. Il est venu du Mali pour travailler en France, on s’est donc retrouvé là. Il faisait froid. Ma mère y est toujours. Elle est une vraie ch’ti. Elle est armée contre le froid. Giffry, j’y suis depuis 20 ans ! C’est chez moi. D’abord, j’ai résidé dans un petit logement, ensuite un logement social dans la ville voisine, grâce au 1% patronal de mon mari. C’était très cher : on payait 814 euros pour un trois pièces. Le salaire ne suivait pas et était en grande partie réservé au loyer. En 2005 j’arrive dans un T3 à Giffry, chez le bailleur La Sablière. Avec l’arrivée du troisième enfant, le logement était devenu trop petit : mes trois enfants dormaient dans la même chambre. Nous avions demandé un autre logement et c’est comme ça que nous avons obtenu, en 2007, un plus grand logement deux étages au dessus.
Massinissa Chemmam – Je suis né aux Lilas mais j’ai toujours vécu à Giffry, d’ailleurs la maternité des Lilas, dans laquelle je suis né, celle avec les accouchements sans douleurs, vient de fermer. Ma mère avait déjà accouché ma sœur là-bas. Apparemment je suis né en douceur. Ma maman est algérienne. J’ai grandi à la cité Burbase, en haut de Giffry. On est venu ici, dans le centre, à partir de mes six ans. Le grand changement, c’était la localisation. En haut de Giffry, il n’y a rien. Tout est concentré au centre-ville, la médiathèque, les commerces, les banques. En vrai les appartements RATP-Habitat, à Burbase, ils étaient pas mal. C’était du neuf et les cloisons ça allait, t’entendais pas le voisin qui se retourne dans son lit. Ici aussi, ça va, à part les voisins qui tapent la perceuse à sept heures du mat’ alors que c’est les vacances. Je sais pas pourquoi, ils aiment bien percer. Ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.
Les voisins tapent la perceuse à sept heures du mat’ : ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.
Le soir, avec tes potes, tu sais pas quoi faire. Quand t’habites chez tes parents, tu peux pas inviter tes potes, alors tu vas aller manger un burger. Je peux pas cuisiner chez moi. C’est sûr qu’il y a un lien entre la malbouffe et le fait que les jeunes n’aient pas un endroit pour être. Un chez moi où je peux pas vraiment accueillir, c’est pas vraiment un chez moi. Le soir tu joues à la Play, si t’es avec tes potes, tu peux te poser dans une voiture. Sinon, c’est les burgers ou les bars à chicha, c’est ces espaces-là qui nous sont réservés. Mais c’est ici chez moi, je connais tout le monde depuis tout petit. J’avais même des responsabilités politiques ici, j’avais une obligation d’habiter ici. Aller ailleurs pour faire quoi ? Je vis ici, je milite ici, il y a différents collectifs où je me sens bien, j’ai pas vocation à aller ailleurs.

Le problème ici, c’est qu’il y a beaucoup de voitures. Quand t’es petit, tu dois tout le temps faire attention, il n’y a pas de grands espaces. Les parents, ils sont toujours angoissés de ça. Tu peux pas traverser. Chaque parent amène et ramène son gosse à l’école.
Djamila – Toujours on a loué dans le privé, jamais on a eu droit aux logements sociaux. Ma mère était timide et fière, c’était pas le genre à harceler ou à insister, tout simplement. On lui a dit « ah ben dans 10 ans Madame », et elle a laissé tomber. Les logements sociaux étaient en priorité pour les familles nombreuses, moi j’étais issue d’une famille mono-parentale. On vivait dans un petit appartement sans chauffage central, fallait se chauffer à l’électricité, ça revenait super cher, on avait des engelures l’hiver, l’humidité en permanence. Gris, froid, humide, ça fait tout un environnement.
Avant à la campagne, dans le Maine-et-Loire, on partait avec les grands, ils prenaient soin de nous, on était en groupe, je parle du voisinage, pas forcément la famille. Arrivée ici, j’ai plus le droit de sortir, on s’inquiète pour moi, et puis ma mère a peur de mon père qui est originaire de la région parisienne, avec qui elle a vécu la violence conjugale, qu’elle a quitté avec moi bébé, elle a peur qu’il m’enlève et m’emmène en Algérie. Brutale sortie de l’enfance. Faire attention, ne pas donner mon prénom… C’est aussi des traumas qui reviennent de ma grand-mère, qui a bien connu le passé colonial, il faut faire attention, on se méfie. Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.
Je connaissais pas du tout la famille de mon père, lui et moi on se voit depuis que j’ai l’âge de 40 ans, c’était quand même un abandon, faut pas avoir peur de le dire, donc il n’y avait pas de lien. Du côté maternel, je ne connais ma famille en Algérie que depuis mes 19 ans, parce qu’avant je ne pouvais pas y aller sans la signature du père. À l’époque, quand il n’y avait pas la signature du père, les enfants algériens ne pouvaient pas partir avec l’autre parent en Algérie au risque de rester là-bas. Ma mère n’a jamais couru ce risque.
Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.
Méziane – Giffry c’est une ville communiste, et on a l’impression que les communistes considèrent que le beau c’est pas pour nous, comme si on n’avait pas droit au beau, nous. On vaut pas assez pour avoir du beau. Le beau, c’est pour les riches. On dirait qu’il faut voter à droite pour avoir des fleurs dans sa ville. Les communistes, je sais pas pourquoi, ils veulent pas mettre des fleurs. Tu vas dans les parcs, y a pas de fleurs. À Giffry en tout cas c’est comme ça. On dirait qu’il y a une économie sur les fleurs, mais ça coûte pas si cher que ça les fleurs bordel de merde. Dans les villes socialistes, comme ils aiment bien se foutre de la gueule du monde, des fois ils nous ont fait des cités un peu Picasso, des jaunes, bleues, vertes, parce qu’ils pensent que des coups de peinture ça va nous suffire, mais, bon, parfois c’est un peu joli. Mais à Giffry, il n’y a aucun effort, c’est du brut. Ils disent c’est beau le brut, c’est de l’art. Apparemment, quand ils construisent des bâtiments, ils ont pas de pots de peinture, ils ont peut être pas de potes communistes qui ont des sociétés de peinture pour avoir des pots de peinture moins cher. Ils nous font des bâtiments tout gris, ou sinon c’est rouge pour nous rappeler où c’est qu’on est. C’est une ville de dépressifs que vous voulez ? C’est un projet qu’on soit déprimés pour qu’ils puissent s’occuper de nous et tout ?

Massinissa – Le centre Pompidou à Paris, c’est horrible. Le centre ville de Giffry, c’est vrai que c’est pas très esthétique, mais est-ce que l’esthétique, c’est beau ? Ici, il y a des marchés qui sont beaux. C’est ma ville, forcément je l’aime bien .
Djamila – Le sentiment du gris il est resté. Ici, c’est un peu gris partout, dès l’arrivée en train, petite, ça m’avait frappé. Je m’en souviens encore, c’est dingue. Maintenant je peins des peintures très colorées, liées à des femmes, des figures de la résistance .
Méziane – On a longtemps porté l’idée d’encourager le street art sur la commune. Et pendant longtemps la municipalité de Giffry n’était pas favorable. Il a fallu pousser, prouver et attendre que ça deviennent un peu à la mode pour obtenir les autorisations. Même si tout le monde pense que l’initiative de la fresque Sankara ou celle de Mohammed Ali est municipale, en réalité c’est à l’initiative de notre réseau associatif qui a porté ces projets et d’autres du début à la fin. Même pour le street art, on a dû se battre. Rien n’a été simple. On avait Rivy et le 13ème qui était à l’avant-garde du street art en France, mais entre les deux, Giffry s’y refusait. Il faut dire aussi que ce que nous proposions était un peu plus politique et ambitieux que juste de l’embellissement ou de l’art. À un moment, on leur a dit, soit vous acceptez, soit on la fait quand même et il faudra envoyer la police pour nous en empêcher. Ils ont fini par accepter. Giffry, de toute la banlieue, je crois que c’est l’une des pires villes pour la dimension beauté, même si il y a aussi quelques belles choses au niveau architectural. Mais les gens ont aussi besoin d’avoir un environnement plus gai, en fait ça joue sur le moral, ça fait descendre en estime quand tu vis dans le sale, le moche, le gris. Les gens voient comment c’est ailleurs et ça leur donne l’impression de pas avoir droit à la beauté des choses. On n’a pas droit à la beauté des choses.

Méziane – Jusqu’à très récemment, les gens voulaient pas être enterrés ici, ils voulaient être enterrés au bled. Les changements de pratiques sont très récents et ont explosé à partir de 2020. Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier. Alors il y a eu des personnes qui se sont fait enterrer ici. Même si c’était pas sans débat dans les familles. Il y a toute une génération qui est en train de mourir, mais celle d’après est née ici, a grandi ici.
Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier.
Les Algériens, maintenant, ils sont ici pour la troisième ou quatrième génération. Certains sont arrivés à Giffry dans les années 1920 ou 1930. Certains c’est leur arrière grand-père qui est venu travailler ici, donc ça fait un rapport à la France plus fort. Il y a aussi les mariages mixtes plus nombreux. Il va où le mort ? On va pas le couper en deux. Si ta famille elle est en France, tu vas faire quoi au bled, qui va s’occuper de ta tombe ? J’ai pas l’impression que le truc c’est on va s’enterrer ici parce qu’on est bien ici, la France nous aime. C’est plutôt un truc pratique, quand la majorité de la famille est ici, que le mort ne soit pas loin pour prendre soin.
En général, l’émigration Kabyle est organisée autour de comités de village qui gèrent tout ce qui est enterrement, ici en France. Quand les immigrés arrivaient en France, ils allaient là où il y a des gens de leur village. Ça faisait comme une organisation villageoise. Depuis les années 1920, les immigrés de tel ou tel village se réunissent ici a minima une fois par an et payent une cotisation. Elle sert en priorité à payer l’intégralité des frais relatifs aux décès et les rapatriements des corps. Pour les travaux au bled financés par les immigrés, c’est d’abord l’assemblée de village de là-bas qui décide. C’est pas toute l’immigration maghrébine qui s’organise comme ça, pour d’autres il y a des dispositifs étatiques, ou aussi des entreprises privées qui grandissent d’ailleurs avec l’individualisme.
Là-bas, le corps est déposé dans une pièce de la maison, on chante des chants religieux. Tu as des chants qui durent des heures et des heures, des chants assez forts, répétitifs, tu peux entrer en transe presque. C’est pas un service funèbre obligatoire. Tout est fait par les villageois. Il y a des veillées, tu dors pas pendant trois nuits, tu dois accueillir les invités, raconter des histoires. Tu restes à la maison, soit dedans, soit devant, tout le monde mange le couscous. Après on a le droit au thé. Il y a une blague comme ça, quand quelqu’un meurt on dit : ah on va enfin pouvoir boire le thé. Je sais pas pourquoi ils ont associé le thé à la mort. Dans mon village on n’est pas trop thé, on boit plus du café au lait. Peut-être que c’est parce que c’est un truc d’Anglais ou de Marocain, je ne sais pas, on boit pas trop le thé dans ces montagnes-là.

Le jour de l’enterrement, le corps traverse le village, c’est des hommes qui le portent. Avant les cimetières étaient dans les villages, il y avait pas de séparation. Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage. Les femmes crient, elles pleurent elles pleurent elles n’arrêtent pas de pleurer, comme les pleureuses. Elles marchent derrière, les femmes de la famille d’abord puis les femmes du village, elles s’arrêtent à la porte du cimetière. Les hommes bon c’est les hommes, donc ils ont pas le droit de pleurer. Seulement en cachette. Ça se transmet très vite, la tristesse, c’est des petits villages où tout le monde a des liens. Les hommes entrent au cimetière, les femmes restent dehors, à cause de ces pleurs elles peuvent ramener les mauvais anges qui pourraient ramener le défunt en enfer. Donc dans la tradition elle n’assiste pas à la mise en terre du cercueil. Elles entrent après, rendent visite. C’est souvent elles qui gèrent les cercueils, les nettoient, les font beaux. En tout cas, la tradition elle est comme ça. Normalement on ne met pas de pierre tombale, on met juste de la terre et des cailloux autour. Les gens de ma famille, c’est difficile de reconnaître où ils sont, il n’y a pas de plaque, c’est dans la mémoire, les gens savent. Et si tu sais pas, il y a toujours une tante qui sait précisément où est la tombe de qui. Mais je vois que, aujourd’hui, il y a plein de belles pierres tombales qui coûtent cher autour. En Islam, à la base il y a un principe d’égalité dans la mort, l’occidentalisation a cassé ça. Maintenant, plus les gens sont riches, plus ils mettent des grands cercueils pour montrer qu’ils sont des gens importants.
Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage.
Avant, à Giffry, il n’y avait pas de cimetière musulman, il fallait aller de l’autre côté de Paris, à une heure de route. Les communistes, en bons anticléricaux, ne voulaient rien entendre. Il a fallu batailler pour que les élus finissent par faire un carré musulman en 2016. Je suis même pas sûr qu’il soit vraiment bien orienté vers la Mecque… Ils ont dû avoir un problème de boussole, je me demande s’ils n’ont pas orienté vers Moscou ! En tout cas il aura fallu attendre 100 ans de présence musulmane à Giffry et de mobilisations pour avoir le droit d’être enterrés en musulmans…
Djamila – La découverte de l’Algérie la première fois, c’est l’odeur. Dès la descente de l’avion, c’est un parfum qui t’envahit. Il y a un parfum, ah la la, c’est viscéral, une odeur différente que j’avais jamais ressentie. C’est l’odeur de la terre et l’air qui t’envahit. Alors qu’ici ça sent pas le grand air.
Méziane – Je suis français mais j’en ai un peu rien à foutre d’être français. La France elle nous a juste violenté, arnaqué, on est là, on charbonne pour elle, on la développe pendant qu’on a laissé les pays d’origine couler parce qu’on a été contraint d’en partir. Cette terre j’y ai zéro attachement. Même si, bien sûr, l’histoire et la vie font que je suis chez moi aussi en France. J’aime ses villages, c’est un beau pays avec de beaux endroits, mais pas plus ni moins que l’Italie ou la Grèce. J’aime le camembert aussi… mais ça ne sera jamais mon pays, comme de l’attachement à une nation, à un peuple… Je n’ai pas vécu en Algérie au delà des vacances, et mes habitudes de vies sont plus proches de celle de la France, mais je suis algérien.
Je suis issu des peuples Amazighs, je veux être enterré sur la terre des Amazighs. Mon pays sera toujours le pays de mes parents, de mes ancêtres. Et donc pour moi la mort c’est lié à ça. M’enterrer ici, ce serait une défaite. Comme si la France m’avait eu jusqu’à ma mort, mes ascendants comme leurs descendants. Et puis en vrai, on a mal vécu ici toute notre vie, on s’est senti discriminés et à la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui ne voulait pas de nous et qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.
À la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.
Je préfère être enterré à côté de ma mère, de mes sœurs, de mes frères enterrés là-bas. Même si quand t’es mort, t’es mort, là-bas t’es dans ta terre d’origine que t’aurais pas dû quitter si ta famille elle avait pu vivre une vie digne chez elle. Et puis franchement, y a pas photo au niveau de la vue ! Le cimetière est en haut du village sur une colline à plus de 1000 mètres d’altitude, il donne droit sur toutes les montagnes du Djudjura en face, t’es à l’air frais, il fait tout le temps soleil, qu’est-ce que tu vas aller faire dans un cimetière entretenu par un agent municipal, entouré de murs, de barres d’immeubles et de grues, où l’histoire est toute pourrie, tout le monde dégoûté d’être là ?
Je suis issu d’un peuple qui s’est sacrifié pour sa libération, pour qu’on soit algériens et au final on est là en France. On n’a pas pu être algériens de notre vécu, au moins qu’on soit algériens de notre mort, tu vois. Quand nos parents sont partis du village, ils ont dit « quand j’ai gagné pas mal d’argent je reviens, et on construit une maison ici pour vivre dignement ici ». Ils comptaient revenir, ils sont jamais revenus. Ils ont mis du temps à piger qu’on n’allait pas retourner. J’ai du mal à ne pas me dire qu’il y a pas aussi là-dedans un échec de la part des ex-colonisés. Parce que leurs enfants sont un peu perdus. On a contribué à faire de la France une puissance économique, plus qu’on ne contribue au développement de l’Algérie. Et on y perd beaucoup. Les enfants qui sont nés ici, c’est pas qu’ils réalisent pas c’est qu’ils ne peuvent pas repartir. Parce qu’ils sont quand même au final aussi français. Et les parents disent : nos enfants, c’est la France qui les a mangés.
On n’est pas français par plaisir, on est français parce que l’Histoire nous a massacrés, a fait de nous des perdants. Même si la guerre de libération a été une victoire sur le colonialisme, on reste les perdants de l’Histoire. Le discours des intégrationnistes qui disent qu’il faut être fiers d’être français, il m’insupporte. Tu la trouves où la fierté d’être français ? Moi je la trouve pas. La révolution française ? La France qu’ont rencontrée mes aïeux, c’était pas la France des bonnes personnes, c’était la France des mauvaises personnes. Ce que la France elle m’a apporté ? Je sais pas. C’est nous qui avons apporté à la France. Merci la France ? Merci de quoi ? Moi j’ai pas vu la France comme un pays qui nous a permis de vivre dignement. Ma mère elle a enfanté sept enfants, je suis le seul à avoir dépassé le collège, donc le déterminisme… tu vois ce que je veux dire. La France elle a pas empêché ça. Merci de quoi ? Que j’ai réussi à sauter tous les obstacles qu’elle a mis devant pour que je finisse pas trop destroy ?

Massinissa – Je connais tout le monde dans mon bâtiment. Alors il y a des liens. D’ailleurs la voisine qui s’est fait expulser cette semaine, ma voisine de palier, je la connaissais bien. Ses enfants étaient avec moi au collège. Avant il y avait beaucoup moins de procédures d’expulsion, maintenant ils les lancent à toute patate4. Pas besoin d’une grosse dette pour être expulsé, c’est une volonté politique. Ils viennent avec les déménageurs, les flics et ils installent une porte anti-squat. Ils mettent tout dans le camion des déménageurs et tu dis où est-ce que tu veux poser tes affaires. Et si t’ouvres pas la porte, ils la défoncent. Il n’y a pas de force collective pour empêcher ça. Dans l’imaginaire collectif, c’est normal d’être expulsé quand on paye pas son loyer.
Méziane – Les logements sociaux se dégradent, ils ont été construits il y a longtemps. Ceux-là par exemple, ils ont été construits fin des années 1920, années 1930, années 1940. Puis il y a les cités des années 1960-70. Là, les fenêtres que tu vois, elles sont foutues, le bois est pourri, l’air passe, c’est moisi autour mais il n’y a pas de rénovation. Ils essayent de gratter sur le temps, rénover au bout de 40 ou 50 ans. En haut de la ville, t’as une cité qui fait l’angle, où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots, sur les prises électriques, les gens se retrouvent avec des flaques d’eau chez eux. La tête ne résiste pas à ça.
En haut de la ville, t’as une cité où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots. La tête ne résiste pas à ça.
Et maintenant tu as le neuf qui est de très mauvaise qualité. Il y a déjà des inondations, des infiltrations, des briques qui s’écroulent. Sur des immeubles neufs, ils mettent des filets pour retenir les matériaux qui tombent au bout de quelques mois ! On en voit qui commencent à se détériorer dès la première année. Les gens veulent du neuf pour pas avoir les problèmes de l’ancien mais se retrouvent parfois avec les mêmes problèmes et des bâtiments de moindre qualité.
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Mais le plus grave, c’est l’habitat indigne. Giffry reste une des villes où on en compte le plus dans tout le département. D’abord du logement privé, loué par ceux qu’on appelle les marchands de sommeil. C’est beaucoup des primo-arrivants, sans-papiers, qui n’ont pas d’autre option. Petits logements exigus, familles nombreuses dedans, ils payent super cher mais c’est dégueulasse, il y a du plomb, c’est des très vieux bâtiments. C’est toute un population discriminée au logement social parce que quand t’es en situation irrégulière, que tu viens d’arriver en France, pour avoir un logement social à Giffry, tu peux même pas déposer ta demande. Alors ce qui reste, c’est des marchands de sommeil qui t’exploitent. Et maintenant, vu le niveau d’insalubrité et d’indignité de certains logements de l’ex office public d’HLM dans lesquels habitent souvent les plus en difficultés, vu comme ils ne rénovent pas, on se dit un bailleur social qui loue un appart indigne à un public dont on sait qu’il ne peut pas aller ailleurs, est-ce que finalement on est pas très proche de la définition de marchand de sommeil ?

Massinissa – Il n’y a pas assez de logements sociaux. Tu vois, moi j’ai 25 ans, j’habite chez mes parents. J’ai fait une demande qui date d’il y a cinq ans, t’as des gens dont la demande date de 10 ou 12 ans. Si un appart se libère, ils étudient les dossiers, l’ancienneté, la situation, la cotation, le taux d’effort. On parle du phénomène Tanguy mais c’est parce qu’il y a de plus en plus de jeunes qui peuvent pas fournir 1000 euros et trois fiches de paie. La vérité, moi-même j’aimerais vivre ailleurs que chez mes parents. C’est pas une honte, c’est la réalité économique générale, la majorité des gens de mon âge, ils habitent encore chez les parents. On attend les déménagements, les décès, les expulsions. Là chez la voisine qui vient d’être expulsée, ils ont déjà commencé à refaire la peinture et tout. Faut le remettre direct à louer.
Méziane – On n’a pas le droit de faire certains travaux dans les appartements sociaux. Si jamais tu fais les travaux toi-même et que tu leur demandes de te rembourser, t’en as pour deux, trois ans de démarche. Ils vont te dire « vous aviez pas à faire ça ». Dès que tu fais un truc, ça peut se retourner contre toi. Moi j’ai enlevé un bloc de béton énorme, qui sert strictement à rien. Il servait à poser les éviers à l’époque, en 1950. Ils ont enlevé les éviers et n’ont pas cassé le béton. Et ça t’a pas le droit de l’enlever. Si tu le fais sans autorisation et qu’ils viennent ensuite constater que tu l’as fait, ils t’enlèvent ta caution. Il y a des choses trop vieilles, qui servent à rien, des placards abîmés, rouillés, qui ne fonctionnent plus mais t’as pas le droit de casser. Alors qu’en fait si tu l’enlèves, ça donne même de la valeur au logement !
Chez le bailleur, si t’installes une cuisine toute équipée par exemple, quand tu pars, ils enlèvent tout. Ils remettent tout à l’identique avec des carrelages premier prix blancs, des murs blancs, de la toile de verre, pour cacher, faire plus sain. Ils peuvent pas louer un logement avec une cuisine violette. Donc ils jettent des cuisines équipées neuves pour livrer le logement neutre. Alors que peut-être tu pourrais faire visiter à la personne et qu’elle se dise la cuisine violette, là, j’adore, je la garde.
Certains se disent, si je veux mettre le carrelage de mes rêves, je le ferai quand j’aurai ma maison. Les gens se disent je vais pas rester là toute ma vie. Parce que là, il y a l’humidité, les champignons, les cafards, les rats, la famille peut s’agrandir, mais en vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.
En vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.
Oura – Il y a quatre ans, un ravalement au karcher sur les murs a été fait à la demande de mon bailleur ICF Habitat La Sabliere. Je l’ai signalé au gardien ainsi qu’au bailleur. Croyez-vous que quelqu’un s’est bougé ? Cause toujours, tu m’intéresses ! Malgré les relances, rien n’a bougé. J’en ai eu ras le bol, je me disais : “Comment c’est possible ? J’ai toujours payé mon loyer en temps et en heure. La moindre des choses serait de se déplacer et de constater les faits”. En juin 2023, après deux ans, la société chargée des VMC s’est déplacée.
– Madame Diawara, nous envoyons un technicien pour la VMC; m’ont-ils dit.
– Je n’ai pas un problème de VMC mais d’humidité.
– D’abord, nous vérifions la ventilation ensuite, on en discutera.
– Ma ventilation fonctionne. Comme évoqué, je n’avais pas de problème d’humidité avant les travaux”.
“L’humidité est en train de partir” m’a dit le technicien après avoir constaté que la VMC était fonctionnelle. C’est tout ce à quoi j’ai eu droit comme réponse. J’étais furieuse. L’humidité “part” car c’est l’été et qu’il fait chaud mais l’hiver lui sera bel et bien de retour et ça sera reparti pour un tour ! L’hiver est revenu et l’humidité ? Encore pire. En novembre 2023, j’ai fait une pétition : une vingtaine de personnes étaient touchées par l’humidité. Des tâches noires sous les fenêtres, des champignons dans le salon et dans la chambre des enfants… Au-delà d’être repoussant, c’est dangereux pour la santé : on ne peut pas vivre dans ces conditions. J’ai contacté les services d’hygiène de Giffry qui m’ont renvoyée au service d’hygiène de Créteil car, je cite : “on ne s’occupe pas de ça”, qui eux-mêmes m’ont renvoyée à Giffry. Ils aiment nous balader. J’écris donc un courrier à l’Agence Régionale de Santé en posant le problème avec photos à l’appui. J’ai eu un retour me disant qu’ils relancent les services d’hygiène de Giffry pour qu’ils viennent constater les dégâts. C’était en novembre 2023. Je pose ma journée pour aller me faire aider par la CNL. La dame semble m’écouter mais je préfère écrire une lettre avec mes mots. Le temps passe, je bouillonne de l’intérieur. Je continue à toquer à toutes les portes, et j’envoie même un courrier à la Sablière.
Méziane – C’est très difficile d’obtenir des diagnostics, déclarer le logement tel qu’il est, obtenir des indemnités, reloger les gens. Les services municipaux d’hygiène interviennent partout sauf quand c’est des logements du bailleur dont le président est le Maire, c’est à dire leur employeur.
Oura – En février je parle avec des membres du DAL. Charlotte et Samira sont passées, elles ont pris des photos, des notes, donc la machine est lancée. Le DAL m’avait mis en contact avec une association du plomb. Ah oui, j’ai du plomb chez moi. Ils sont venus faire des prélèvements et c’est avéré. Ils ont envoyé les résultats à l’ARS qui doit les envoyer aux services d’hygiène de Giffry et toujours rien. Mars 2024, je décide de faire une vidéo Tiktok, je déteste le truc Tiktok mais j’ai créé un compte, avec des photos des logements les plus dégradés, je raconte ma petite vie. Et pas loupé ! Tout de suite mon téléphone sonne, alors que la responsable quand j’envoie des mails, elle m’a jamais capté, et là je dis : « dis donc c’est rapide ». La responsable du site la Sablière m’appelle :
“ Qu’est-ce qui ce passe ?” je lui demande.
– Je vous contacte au sujet de la vidéo que j’ai vu”
– Ah bon ?”
– J’aimerai bien en finir avec ces travaux”
– À qui le dites-vous ! Pour en finir il me faudrait un interlocuteur, ce qui n’est pas une mince affaire. Vous voulez en finir ? Envoyez-moi un courrier avec écrit noir sur blanc que des travaux seront fait dans le salon ainsi que les trois chambres. Alors les ouvriers pourront rentrer. Pas de courrier, pas de travaux : je ne veux pas de promesse en l’air.
Elle fait le courrier mais je constate qu’il manque une chambre. Je l’appelle pour que l’erreur soit rectifiée : il y a trois chambres impactées par l’humidité, pas deux. Ce n’est pas difficile. Peut-être que je ne parle pas français. Je finis par prendre une avocate. La leur d’avocate m’a envoyé un document affirmant que l’humidité viendrait de la “suroccupation” du logement. Nous sommes six dans un T4 de 77 mètres carrés. Où se trouve la suroccupation ? C’est un dialogue de sourd. À se demander s’ils ne le font pas exprès. Pendant des années, je me tue à dire d’où vient l’humidité, ils font tout leur possible pour trouver un autre problème.
Juillet 2025, je reçois le courrier en bonne et due forme. J’accepte les travaux et je pose une semaine de vacances. Le travail a été bien fait, franchement je n’ai à redire. Mais l’humidité est revenue peu après. J’ai signé pour un logement décent et non un avec des fuites et de la moisissure de partout. Je ne profitais pas de mon habitat, je m’y sentais mal à l’aise et il m’arrivait même d’en avoir honte. Ça ne donne même pas envie d’acheter de la décoration ou même d’y faire le ménage.
Une locataire mère de famille rencontre énormément de problèmes liés à l’humidité. L’eau coule le long des murs. Ses enfants sont asthmatiques, leur état s’est aggravé au vu des conditions. C’est bien pire que chez moi. Mais les travaux ont été faits dans les appartements des deux seules personnes qui ont fait valoir leurs droits en engageant une avocate. Les autres logements n’ont pas eu droit aux travaux. Dans les logements sociaux, tu es obligée de te battre pour avoir une chance que tes enfants soient en bonne santé. Nous sommes délaissés. À leurs yeux nous ne comptons pas. J’ai fait savoir à la responsable qu’ils nous traitent comme des animaux. Laisser des humains dans de telles conditions, sachant que j’ai un enfant en bas âge et un autre en situation de handicap ! Je me sens incomprise, voire même ignorée.

Oura – L’usine d’incinération5, ça aussi c’est inquiétant. Je sais plus où donner de la tête entre les problèmes de logement et ça. Ça n’empêche que c’est dans un coin de ma tête : ces cheminées qui fument ce n’est pas normal. On est des crash-tests .
Massinissa – Cet endroit qui fume, ça nous inquiétait pas vraiment, ça faisait partie du paysage. L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites. On se mange les merdes de Paris. C’est en banlieue qu’on met les infrastructures polluantes de la capitale. Mais y a un petit souci dans le plan. Les espace de la banlieue proche sont de plus en plus recherchés par les classes moyennes aisées et en même temps c’est des dépotoirs.
Méziane – Quand j’étais petit, il y avait déjà les cheminées. Le parc des Cormailles, c’était une butte de déchets enfouis. Pour nous, c’était pas une préoccupation. On avait d’autres chats à fouetter. La conscience écolo elle était pas très forte, ça nous paraissait pas essentiel. C’est comme la bouffe, on répondait à la question « comment manger ? », pas à la question « comment bien manger ? » Quand on a commencé à s’engager, c’est sur les problèmes qu’on rencontrait dans le quotidien, la pauvreté, les discriminations, l’ascenseur qui est en panne. L’incinérateur c’était pas un sujet.
L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites.
C’est depuis longtemps qu’il y a des mobilisations écolos contre l’usine. J’ai assisté à de grands débats de « concertation » sur le sujet il y a 15 ans quand ils ont décidé dereconstruire une nouvelle usine. Les communistes défendaient le projet, les écolos demandaient la fermeture de l’usine, personne les écoutait. Il y avait des bonnes idées. Mais certains voulaient juste envoyer ça loin de chez eux, dans une zone moins dense, mais surtout loin de chez eux. Mais là-bas, il y a pas aussi des champs, des terres, et des gens qui habitent ? Je trouvais cette lutte égoïste, portée par une petite bourgeoisie blanche.
Les communistes disaient qu’il n’y avait pas de pollution, que ce qui s’échappait des cheminées c’était que de la vapeur d’eau. Qu’il fallait faire confiance. Ils avaient le même discours que le syndicat qui gère l’usine. Et puis, garder l’usine sur le territoire, ça voulait dire recevoir une manne d’argent qui était versée en compensation à la Ville, en plus du chauffage urbain.
Massinissa – Le collectif qui se bat aujourd’hui contre l’incinérateur, c’est le collectif 3R6. Il est composé de classes moyennes plutôt hautes. Il y a que des Blancs dans le collectif, ou presque. Ils ont fait réaliser des études indépendantes, ça a fait un peu bouger les choses. Ils se battent sur des questions de transparence, ils demandent des données à la Syctom.

Méziane – On sait maintenant qu’il y a eu beaucoup de mensonges7. De la part de l’usine, des communistes au pouvoir. Ils modulent désormais leur discours : « on n’a jamais dit que c’était que de l’eau, vous inquiétez pas on fait attention et les écolos faut pas trop les écouter ils ont tendance à affoler les gens ». Dans le quartier, il y a quand même un collège8, qui n’a pas ouvert pendant 10 ans, parce qu’ils ont découvert au moment de l’ouverture que les sols étaient gorgés de mercure ! Des projets de crèches ont été abandonnés… C’est une zone anciennement industrielle aux sols massivement pollués et les dépollutions nécessaires ont souvent été sous-évaluées par le pouvoir en place.
On avait moins que maintenant l’exigence d’un endroit propre. À son niveau, et avec ses limites, le collectif 3R a contribué à nourrir cette conscience et cette exigence.
Et maintenant, avec les actions du collectif 3R, on sait qu’il faut pas manger d’œufs produits à Giffry9. On a tous en tête qu’on a une usine qui pollue. À l’époque, on se disait, on est pas des gens qui valent quelque chose au point qu’on va s’intéresser à ça, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est faits pour vivre dans un environnement pourri. On n’avait pas trop à discuter de l’endroit où on nous a mis, on est des pauvres on vit dans des endroits de pauvres. On le sentait qu’on était dans des endroits mauvais. Maintenant, on en a la conscience. On avait moins que maintenant l’exigence d’un endroit propre. À son niveau, et avec ses limites, le collectif 3R a contribué à nourrir cette conscience et cette exigence.
Méziane– Les couleurs des poubelles, j’ai rien compris. Là où j’habite, en bas du bat’, il n’y a pas de poubelles de tri. Quand je descends en bas, y a les rats, des fois ils se battent dedans boum badaboum boum, t’oses pas y aller. Ils te disent de trier alors qu’en bas il y a même pas les bacs. À la base, je refusais de le faire. À force de matraquage, je fais un effort, mais en vrai si j’ai un truc dans les mains, jusqu’à maintenant, je le mets dans n’importe quelle poubelle. Après je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.
Je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.
Massinissa – C’est toujours la même chose : « Eh faut pas prendre l’avion ». Ferme ta gueule, le billet de train il est à 200 euros, celui d’avion à 50 euros. En plus faut le temps de prendre le temps, c’est un luxe. L’écologie comme programme politique, ça produit de la culpabilité. Le problème c’est pas untel qui va prendre son avion, c’est le capitalisme. L’écologie ça fait pas un programme politique, y a pas d’écologie sans anticapitalisme, c’est-à-dire sans antiracisme.
Oura – Je ne me dis pas « je vais m’occuper de La Sablière, puis on verra pour la crise climatique ». Tout est lié. Dans mon immeuble, notre chauffage a une pièce défectueuse qui a pour conséquence de ne plus se régler sur la température extérieure. La loi stipule que la température doit être régulée à dix-neuf degrés. Est ce qu’il y a deux lois ? Toi, La Sablière, as-tu une permission spéciale de réguler la température à vingt six degrés et les autres à dix-neuf ? Concernant le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) la loi le rend obligatoire et interdit une augmentation du loyer lorsque celui-ci est classé entre F et G. Chez nous ce n’est pas isolé : c’est une passoire thermique, le vent passe à travers les fenêtres fermées. Ils se sont permis d’augmenter les loyers. Nos bailleurs sont des hors-la-loi, le problème écologique c’est eux. Ce n’est pas compliqué : leur politique va à l’encontre de l’écologie.
Méziane – Les dirigeants occidentaux se sont mis à s’intéresser à la crise climatique quand ils ont commencé à avoir chaud l’été. L’Occident réchauffait la planète depuis bien longtemps mais c’était les gens de Tombouctou qui étaient touchés, alors on s’en foutait. Parce que, quand t’habites au Mali, ça fait longtemps que tu la sens la crise. La désertification, chaque année la sécheresse augmente, c’est de plus en plus dur de faire paître les bêtes, il faut les emmener de plus en plus au sud. Il y a des villages qui aujourd’hui sont entourés de sable, alors qu’avant ils ne l’étaient pas. Parfois c’est même la famine, les gens doivent partir, mettre en danger toute leur famille.
Les pays du nord sont massivement responsables du réchauffement climatique et leurs agences de développement viennent dire au sud comment planter des arbres dans le désert et ne pas couper une branche pour faire un feu alors qu’ils font raser des forêts entières pour leurs intérêts. Elles viennent donner des leçons. Alors que les enfants d’immigrés savent comment leur mère fait attention à l’eau. La génération de nos parents qui sont du bled, même ici ils utilisent les bassines comme là-bas où il n’y avait pas l’eau dans les robinets. Parce que tu économises. Moi, quand je dois laver, je te balance 8 seaux d’eau, l’eau y en a partout. Je fais plus tellement attention, je laisse couler le robinet. De toute façon ça va retourner dans les égouts, ça va revenir par un autre biais, je sais pas comment, je veux pas savoir. La logique du colibri, chacun fait une goutte, après ça va aller… À quoi ça sert d’emmerder tout le monde quand on sait que les responsables du pillage du monde, des pollutions, du réchauffement climatique, ce sont les grosses multinationales.
Les gens des pays du sud ont un savoir de l’écologie. Dans nos villages, il y a des étés où il n’y a pas une goutte d’eau dans le puits, quand il n’a pas neigé. Alors faut prendre les ânes, descendre la montagne, il y a une autre fontaine qui a été creusée avec l’argent des immigrés à l’époque. Certains étés, tu posais le baril d’eau et ça tombait goutte à goutte. On avait droit à cinq barils. Imagine le temps qu’il faut, tu descendais là-bas, tu restais des heures à faire la queue et tu repartais avec tes 5 barils d’eau, tu devais tenir un maximum avec. Tu peux pas avoir une maison qui prend toute l’eau. Chaque famille envoie un âne, tout le monde sait qui a pris, qui n’a pas pris. Si tu y vas deux fois, ce sera dit à la réunion de village. Jusqu’en 1994, au village il n’y avait pas l’électricité, le soir tu allumais une bougie. Quand t’as vécu comme ça toute toute ta vie, c’est naturel de faire attention. En gros, on les a pas attendu pour préserver la planète. Voire même, c’est la société française qui m’a appris, moi, enfant d’immigrés, à pas faire attention. À rien respecter.

Djamila – Ma grand-mère, elle faisait attention. C’est pas qu’elle était radine, mais elle a vécu la misère, elle travaillait chez le colon. Pour économiser ses chaussures, elle enlevait ses sandales, elle allait à pied pour garder de quoi nourrir ses enfants. C’était une orpheline, élevée en partie par sa grand-mère. Elle faisait attention, elle avait connu la vie dure, travaillé toute sa vie. La lumière ! Ah je me rappelle de la lumière, c’était horrible, je révisais mes leçons et fallait éteindre la lumière. Je disais : mais mamie, je peux pas réviser si tu éteins la lumière. C’était quelque chose ! Et le chauffage aussi qu’elle éteignait. C’était une femme austère, marquée par la difficulté qu’elle a vécue. C’était une force de la nature, elle a toujours été en bonne santé jusqu’à ses toutes dernières années. À 80 ans, elle avait sa chambre chez sa fille, elle faisait encore la vaisselle, le ménage, à manger.
Méziane – Personnellement je me suis très peu intéressé aux questions écologiques, parce que quand les gens disaient la planète elle va exploser, j’avais envie de leur dire : ben qu’elle explose ! Tout plein d’écolos, je le sens quand je parle avec eux, ils veulent préserver la planète mais ils s’en foutent des inégalités. Moi, si c’est pour un monde injuste, je vais pas faire d’efforts. Ça ne me va pas qu’il y ait des privilégiés qui vivent bien dans ce monde. Et qui détruisent la planète en plus, pendant que moi je me casse la tête à faire du tri sélectif en casant 5 poubelles dans ma cuisine de 5 mètres carrés. Je rêve d’un monde où tout le monde puisse vivre bien. Alors là oui, dans ce cas je veux bien penser à la planète. Si c’est préserver la planète pour un monde de merde… autant qu’on le bousille. Autant que chacun prenne sa part à la destruction de la planète.
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Massinissa – Dans mon enfance, l’alimentation était importante. Il y avait deux salaires à la maison, mon père était catégorie B, ma mère était secrétaire, du coup ça allait, il y avait de quoi faire attention aux légumes. Je viens pas d’une classe précaire, on faisait attention pour pouvoir partir en vacances, j’avais pas les habits de marque, il y avait des choix qui étaient faits. On me demandait ce que j’avais mangé le midi pour pas refaire des féculents. Mais chez les copains plus pauvres, c’était frites et pâtes tous les jours, à tous les repas. Il y a un truc paternaliste, on va te prendre par la main pour te dire comment tu dois manger. Mais si les gens mangent frites et pâtes, c’est qu’ils n’ont pas le choix.
La nature et les animaux, c’est une création de Dieu. Hallal, c’est un rapport à la viande sensé, tu sais d’où elle vient, ça a à voir avec la question du bien-être animal. De toute façon, en tant que croyant, dans ton rapport au monde, tu dois être bienveillant. Il y a forcément une question écologique dans ta foi.

Image de Une : Promenée Jeanne Hachette. Wikimedia Commons.

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08.06.2026 à 14:44
Hélène Claudot-Hawad
De 1960 à 1966, l’État français a sciemment sacrifié le Sahara algérien en y faisant exploser 17 bombes atomiques. Dans son livre “Toxicité coloniale”, l’historienne et architecte Samia Henni exhume les archives brûlantes de ces épisodes enfouis et montre le prix démesuré payé par les corps et les territoires sahariens au nom de la puissance nucléaire française.
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À propos du livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara, paru en 2026 aux Éditions B42 dans la collection « Culture ».
“Au début des débuts,
c’était dans l’air.
Un, deux, trois,
l’espace et le temps se figèrent
et ensuite au fond de la terre
quatre, cinq, six, sept, huit.
À la neuvième explosion,
même le chaos et l’absolu silence
s’affaissèrent
sous la poussière et sous les fumées.
Alors les jeux manies atomiques
du CEA1 partirent à Mururoa
chez nos frères polynésiens.
Et nous,
nous les Touaregs,
nous phéromone de Satan,
d’ici jusqu’au large du grand désert
nous nous dressons
infiniment debout
sur la hanche du vide.”
Hawad, Sahara. Visions atomiques2
De 1960 à 1966, avant et après l’indépendance de l’Algérie, l’État français a expérimenté au Sahara dit algérien dix-sept bombes atomiques et autres essais chimiques. Ce sujet a longtemps été tabou en France, dans la presse, dans les discours politiques aussi bien que dans le cadre académique où enquêtes, témoignages, littérature et recherches sur ce thème ont été invisibilisés. Seul le réseau associatif et militant a soutenu les travaux abordant ce domaine – comme par exemple le livre de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique, Une face cachée du nucléaire français3. Brisant frontalement la confidentialité de ces faits – presque trois décennies après l’ouvrage de Gabriele Hecht sur l’histoire nucléaire de la France, Le rayonnement de la France4, plusieurs publications récentes issues du monde anglo-saxon abordent la violence coloniale française illustrée dans ses modalités extrêmes par les expérimentations atomiques.
C’est le cas du nouveau livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara. Paru d’abord en anglais5, il est associé à une exposition6 qui réverbère d’une autre manière les éléments de preuve de l’usage violent d’un territoire colonisé. L’autrice, architecte, historienne et théoricienne de l’architecture, enseigne actuellement à l’Université McGill de Montréal. Elle donne à penser la colonisation et ses effets dévastateurs sur le très long terme. Son point de départ est l’espace et sa gestion en période de guerre, sa réorganisation ou ce que le langage colonial a souvent appelé sa « mise en valeur ». Sensible aux narrations « cosmétiques » qui masquent les réalités de la domination coloniale, Samia Henni évoque en ce sens les euphémismes utilisés pour dire les faits qui ne sont pas seulement des « essais » nucléaires ou de la « radioactivité », mais bien des bombes atomiques à part entière et une toxicité sans limite produite par la colonisation.

Faisant écho à cette question, Brahim El Guabli, professeur de pensée et littérature comparées à l’Université Johns Hopkins (USA), explore dans son dernier ouvrage, Desert Imaginations, la représentation des « déserts » à travers une variété de sources littéraires et historiques plurilingues (amazigh, arabe, français, anglais)7. Il montre que dans les productions culturelles majoritaires, les déserts apparaissent comme terra nullius, inhabitée, improductive, inutile et menaçante. La fiction mondialisée d’un désert vide et sans vie a permis de légitimer des projets d’exploitation brutaux et destructifs8. Brahim El Guabli propose d’appeler « saharanisme » ou encore « désertisme » cet imaginaire dominant dont il retrace les origines lointaines et la construction, en particulier dans les écrits politiques et littéraires français du XIXe siècle à aujourd’hui. Il fait de ces notions un outil conceptuel permettant d’approcher à plusieurs niveaux les usages et mésusages du désert, quelles que soient les parties du monde concernées. L’auteur distingue divers secteurs – spirituel, extractif, instrumental, sexuel – où s’exerce le saharanisme. En contrepoint de cette idéologie inhérente aux intérêts coloniaux, Brahim El Guabli montre le rapport intime que des écrivains et artistes autochtones manifestent dans leurs œuvres envers leur environnement, tangible et intangible, humain et non humain, une posture écologique sensible qu’il appelle ecocare ou encore éthique autochtone de la conscience environnementale. Cette attitude m’évoque une maxime touarègue Amaḍal amadal, « la terre est ce qui protège », mise en relation au Sahara avec la nécessité d’être nomade pour ne pas « peser sur le dos de la terre ». Comment une terre confisquée pour être mutilée, blessée, amputée, pourrait-elle continuer à protéger ses enfants ? Telle est la question que se posaient les Touaregs après les interventions violentes menées sur leur sol telles que les explosions atomiques, le creusement des puits de pétrole et des mines d’uranium, ou le réaménagement étrange de l’Afrique saharo-sahélienne en petits territoires enclos sur eux-mêmes, bardés de fils de fer barbelés9.

La notion de saharanisme parait très utile pour approcher au présent divers types de faits, des plus anodins aux plus dommageables, tous fondés sur une hiérarchisation implicite des savoirs. Par exemple, l’obsession – a priori bienveillante – des organismes de développement ou d’aide qui interviennent en pays nomade pour creuser des puits, comme si le problème en zone aride était l’eau et non la gestion de l’eau. Pourtant, le piétinement animal intense autour des points d’eau, comme le disent bien les intéressés, détruit tous les pâturages alentour. Avec la multiplication des puits, aucune des stratégies nomades pour régénérer la flore ou conserver les plantes fourragères résistant au vent et permettant d’étager la consommation des pâturages ne peut plus s’exercer. Mais rien n’arrête ces politiques sédentaires du territoire couplées à la restriction de la mobilité qui ont finalement conduit à l’incapacité croissante de faire face aux sécheresses – pire, elles les ont aggravées.
Au sujet des essais nucléaires français au Sahara, les approches des deux ouvrages cités se croisent et se complètent. Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment documenter ce programme secret et ses lourdes conséquences, alors que la majorité des archives les concernant sont jusqu’à présent classées « secret-défense » ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies et à leur terre par les gouvernements français et algérien qui ne les ont ni consultés ni avertis ?
Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies ?
Trouver des voies et des voix pour répondre à ces interrogations fait partie des objectifs clairement énoncés par Samia Henni. Contestant « l’obsession coloniale et néolibérale de la “nouveauté”, la volonté d’être “le premier” à dire ou faire quelque-chose » (p. 37), l’autrice met à la disposition de ses lecteurs et lectrices les informations et les sources dont elle dispose, c’est-à-dire une centaine de documents d’archives (photos, textes) et la reproduction des témoignages de victimes (travailleurs et population d’Algérie, vétérans français) pour servir de socle à de futures recherches.
Ce livre généreux et militant est fondé sur le partage des documents assemblés en étroite collaboration avec l’Observatoire des armements à Lyon. Il est destiné à « donner corps au silence des archives institutionnelles » et appelle à continuer le travail de mémoire et d’investigation permettant une autre narration des faits et un examen des responsabilités pour, à terme, exiger la décontamination des sites, l’ouverture totale des archives et la perspective de réparations.
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Car ces déflagrations nucléaires, décidées depuis Paris et prolongées en 1962 par les Accords d’Evian avec le gouvernement provisoire d’Algérie, ont eu de multiples répercussions sur les corps, sur l’environnement, sur le bâti, sur les paysages, sur les sols. Le matériel contaminé a été enseveli dans l’urgence au départ du personnel français en 1967, puis déterré par les puissants vents sahariens.
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À partir de documents visuels et d’archives arrachées au secret, Samia Henni retrace les caractéristiques techniques et humaines des deux sites où les explosions ont été menées : d’un côté, Reggane, où furent lancées quatre bombes atmosphériques et de l’autre, In Ekker, émetteur de treize bombes souterraines, certaines échappant au confinement, et cinq expériences supplémentaires de dispersion atmosphérique de plutonium. Elle propose ensuite un corpus visuel composé d’extraits de documentaires et de reportages télévisés, et la reproduction de témoignages des victimes françaises.
Dans le procédé éditorial choisi, les images impactent efficacement le regard en anticipant le texte. Ainsi, au début de l’introduction, onze photos aux tons jaune-sépia nous plongent dans la matérialité du secret, avec en première page un panneau d’interdiction de prise de vue et de menaces de sanctions contre tout contrevenant, planté sur l’un des sites d’expérimentation. Les images suivantes élargissent la focale, de la localisation des sites à l’emplacement des zones de tirs, du croquis topographique des infrastructures à une manifestation à Accra au Ghana contre ces expériences. Jusqu’à la photo de la « gerboisite », un terme qui conceptualise la matière radioactive anthropogénique produite par les explosions atmosphériques baptisées Gerboises par le pouvoir colonial. Enfin, une image satellite captant les mouvements intercontinentaux de la poussière radioactive du Sahara met immédiatement en évidence la nécessité d’un changement d’échelle pour l’analyse de ces faits.

L’ouvrage restitue la situation géographique précise des deux sites d’expérimentation : Reggane dans la plaine de la Tanezrouft et In Ekker sur le mont Taourirt tan Afalla (littéralement en langue locale « Colline du haut » ou du « nord ») et aussi Taourirt tan Ataram (« Colline de l’ouest ») dans le massif de l’Ahaggar (nom utilisé dans l’ouvrage sous sa forme arabisée, Hoggar). Remarquons que les toponymes mentionnés sont tous amazighs. Ce qui donne une résonance particulière au choix de ces lieux situés à plus de 1000 km d’Alger et révèle une autre invisibilité qui n’est pas manifeste dans l’ouvrage, celle des habitants ancestraux de ces terres, les Imuhagh10, appelés « Touaregs » par les étrangers. L’invention de l’Algérie comme État colonial puis postcolonial les fera dénommer ensuite « Algériens » (comme dans la légende du 3e cahier photo où ils sont appelés « habitants algériens ») ou encore, selon les recensements sur leurs terres d’ancrage à la saison sèche, les assignera à d’autres identités nationales et territoriales : « Libyens », « Maliens », « Nigériens », « Burkinabè ». Les pouvoirs coloniaux ont en effet redessiné la carte de l’Afrique selon leurs intérêts, divisant le pays touareg par cinq frontières et transformant en peuple sans terre les nomades dont les parcours réguliers ont rendu le désert nourricier en préservant ses ressources végétales et hydriques.
Samia Henni situe son propos dans le cadre national de l’Algérie. Elle montre cependant que le temps et l’espace de la toxicité nucléaire ne sont pas à l’échelle de la géopolitique humaine. Des témoins évoquent la violence monstrueuse des explosions ressentie non seulement à proximité, à Tamanrasset, mais aussi à 600 km à l’est à Djanet et à plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest à Gao (p. 42), ou encore au sud-est dans l’Aïr11, englobant l’espace de référence de la mobilité nomade des Touaregs. Et bien au-delà encore.

La toxicité invisible, impérissable, inquantifiable, irréversible, circule et s’infiltre partout où la diffusent les vents du globe. Elle contamine non seulement les lieux décrétés vides et sans importance par les autorités coloniales puis postcoloniales – notamment les territoires nomades –, mais également les pays et les continents des décideurs de la mise à feu des bombes atomiques. Elle s’étend à la terre entière et restitue, au-delà de l’approche spatialement fragmentée des événements, la perception géographique nomade qui au Sahara relie directement l’Ahaggar (actuelle Algérie), l’Ajjer (entre l’Algérie et la Libye), l’Aïr (actuel Niger), la Tademekkat (entre le Mali et le Burkina Faso) et la Tagaraygarayt (actuel Niger).
Je rajouterai une information donnée par les Touaregs qui circulent entre l’Ahaggar et l’Aïr. Selon eux, l’abandon en 1967 des sites nucléaires français du côté algérien aurait été suivi par le transfert entre l’Ahaggar et l’Aïr d’une partie des anciens engins de chantier ainsi que du personnel pour mener des opérations de prospection à Madawela dans la vallée de Tin Marsoy. Cette partie du territoire touareg se trouvait rattachée depuis 1960 à l’État du Niger. Les nomades se souviennent des déplacements incessants et extrêmement dérangeants de camions énormes équipés de sondes qui sillonnaient les terres pastorales et creusaient le sol, faisant parfois jaillir de l’eau sans reboucher leurs forages en quittant les lieux.
Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, les autorités françaises se sont accaparé des terres touarègues pour y creuser des mines, interdisant aux nomades d’y poursuivre leur vie.
Ces travaux de prospection terrestres mais aussi aériens ont abouti à la mise en œuvre de l’exploitation d’un immense gisement d’uranium à Arlit, à environ 15 kilomètres de Madawela, ce dernier site étant laissé inactif, mais gardé par l’armée nigérienne. Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, deux décennies plus tard, dans un État indépendant, les autorités françaises s’accaparèrent brutalement des terres touarègues de l’Aïr pour créer les infrastructures géantes d’une première mine à ciel ouvert (Arlit), puis d’une mine souterraine (Akokan), et d’une ville qui compte à présent plus de 100 000 habitants, détruisant toutes les ressources pastorales locales et interdisant aux nomades de poursuivre leur vie sur leurs propres terres. C’est à cette période que les contrôles et les détentions arbitraires de civils touaregs s’intensifièrent au nord du Niger, au point de transformer le seul fait d’être enturbanné en délit menant automatiquement à l’arrestation et à la confiscation des marchandises pour les caravaniers.
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Comme l’écrit Samia Henni, après les explosions nucléaires des années 1960, les nomades, les oasiens et les citadins de la région de Reggane et de la vallée du Touat ont été directement affectés. Entre 1960 et 2008, la démographie chuta de moitié, passant de 40 000 à quelque 20 000 habitants (p. 93). La description détaillée des chantiers menés pour les opérations nucléaires et l’accueil du personnel à Reggane, Hamoudia et au point zéro des expérimentations – 82 000 m2 de bâtiments, 7000 m2 d’ouvrages souterrains, 100 km de routes, 3 centrales électriques, etc. (p. 96) – donne une idée du gigantisme de ces infrastructures (laboratoires, appareils de mesures, base avancée, ville nouvelle), au prix d’un labeur humain démesuré, diurne autant que nocturne. La recension des constructions techniques du second site dégage la même impression de démesure et de captation sans merci des terres (170 570 hectares) et des ressources locales. Non seulement l’eau et l’air de l’oued Amguel, mais la main d’œuvre autochtone, à laquelle s’ajoutaient sur le site la main d’œuvre importée d’autres régions de l’Ouest africain, ainsi que les militaires, appelés, techniciens et ingénieurs français, soit environ 9000 personnes sur le site au moment des explosions.
Dans les années 1960, les procédés de décontamination des corps humains et des engins au jet d’eau (p. 114) paraissent dérisoires, irresponsables et même cyniques dans la mesure où l’eau n’a vraisemblablement pas échappé à la pollution. Pas plus les multiples échecs du confinement des bombes dans les galeries souterraines que l’indépendance de l’Algérie en 1962 n’ont empêché la continuation des essais par la France qui a également poursuivi de 1964 à 1966 ses expériences de dispersion du plutonium (nom de code Pollen) en bafouant le Traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques signé en 1963. Pire, les expériences biologiques conduites lors de la bombe Gerboise blanche auraient concerné non seulement des animaux (dont des cages et cadavres ont été retrouvés abandonnés sur le site), mais aussi des corps humains, morts ou vivants, ou des « cobayes humains » comme le formule Bruno Barillot dans son ouvrage, Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné12, cité par Samia Henni (pp. 107-108).

Un travailleur local, interrogé trois décennies plus tard, rapporte qu’après les déflagrations, « la plupart des gens qui sont tombés malades sont ceux des campements qui habitent la montagne » (p. 156), autrement dit les habitants invisibilisés d’un désert décrété « vide » par les autorités françaises et algériennes. Le photographe et sociologue Bruno Hadjih a documenté le ravage sanitaire et létal (17 décès survenus immédiatement) des habitants du village de Mertoutek et la destruction durable de leur environnement après la bombe non maîtrisée de Béryl en 1962.
Le gouvernement français est resté inactif sans mener d’étude de suivi après l’explosion, pas plus qu’il n’a proposé de réparation. Par ailleurs, il n’a fourni aucun descriptif technique des décharges toxiques qu’il a laissées au Sahara et qui continuent d’affecter la santé des êtres vivants. Comme si finalement, tout cela n’avait jamais existé et n’avait eu aucune conséquence pour personne. Jusqu’à quand ?
J’avance à travers les entrailles de la fournaise
Je les entends
sécheresse de leur cœur
Et ils me roulent dans le nuage
champignon nuée
brouhaha atomique
Et ils aboient
Toi, tu n’existes pas,
tu n’as jamais existé
Hawad, Irradiés13
Au final, on comprend à quel point le projet nécessaire de « documenter le paysage radioactif dans le Sahara » comme le propose Samia Henni est un programme collaboratif à long terme. La constitution de « contre-archives » dans ce domaine est une tâche ardue et ouverte qui appelle à d’autres enquêtes pour sortir le désert de l’oubli. Par exemple, comment faire résonner la mémoire et le présent de ceux qui sont effacés de la carte ? Quelles constellations d’expériences et de géographies peuvent être retracées en dehors des cadres restrictifs de la cartographie coloniale ? Comment mettre en dialogue les expériences vécues par les habitants des différents territoires sacrifiés lors des mises à feu nucléaires réalisées par la France, mais aussi par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la Chine entre 1945 et 1980 ? Quels sont les formes de survie et de résistance qui ont émergé face à la catastrophe ? Comment faire entendre la voix des écrivains et des artistes qui mobilisent un imaginaire créatif capable de submerger le saharanisme, alors même qu’eux et leurs peuples subissent jusqu’à aujourd’hui la confiscation, la dévastation et la pollution nucléaire ou minière de leurs terres ? Le « Saharanisme expérimental » va en effet de pair avec le « Saharanisme extractif » pour reprendre les concepts de Brahim El Guabli. Quelles relations établir entre d’un côté la manne minérale concentrée au Sahara central sur les territoires nomades (pétrole et gaz en Algérie et Libye, uranium, charbon, or au Niger, or au Mali) et, de l’autre côté, la répression brutale qui touche leurs habitants, privés de leurs droits fonciers, jusqu’à nier et éradiquer leur nom, leur langue, leur mode de vie, leur société et leur histoire ? Le travail d’investigation à venir est immense, il réservera probablement des surprises, autant que l’étude des conséquences, impensées et impensables, de la radioactivité.
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Image principale : la piste du Tanezrouft en 1990, Wikimedia.

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01.06.2026 à 22:04
Celia Izoard
Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondements du renforcement impérial et de la course à l’armement.
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Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.
La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? C’est le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.
Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.
Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »1. Dans le même document, elle explique que « la fabrication de semi-conducteurs est lʼactivité de fabrication la plus complexe que lʼon connaisse actuellement. Avant dʼatteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». Comment en sommes-nous arrivé·es là ?
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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19e siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?
Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?
Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.
En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.
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Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs2 donne une idée de la complexité des process dont dépend ce gigantesque site. La moindre puce de quelques millimètres peut contenir des dizaines de métaux différents : arsenic, tantale, titane, antimoine, gallium…. Pourtant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».
Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».
Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.
La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.
De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France3 ». Il y a des arguments pour tous les bords politiques : ça évitera des pénuries qui risquent de paralyser lʼéconomie ; les conditions de production seront meilleures à Crolles que chez un sous-traitant asiatique. Répondant aux journalistes, le pdg a laissé entendre que lʼusine produisait « plusieurs milliards de puces chaque année » à partir dʼune matière première qui serait une « plaquette de silicium ». Tout ceci est faux.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivores4 », il est ensuite transformé en polysilicium. « Le polysilicium est alors fondu encore une fois à très haute température en lingots de silicium monocristallin ultra-pur. Ces lingots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.
Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.
En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.
Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.
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À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.
Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.
Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.
Partie 1 : Dans le ventre d’une puce
1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)
D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.
2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)
Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.
3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)
Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.
Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde
4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)
Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.
5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)
Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.
6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)
L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.
7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)
Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.
8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)
Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.
Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.
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26.05.2026 à 23:22
La rédaction de Terrestres
L’art ancestral du rêve dans différentes cultures peut-il nous aider à survivre individuellement et surtout à nous organiser collectivement ? Rencontre Terrestres autour des rêves avec Barbara Glowczewski et Nastassja Martin le 3 juin à l’Académie du climat, pour saisir la portée politique de la pratique du rêve et imaginer de nouvelles formes de résistance.
L’article Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve est apparu en premier sur Terrestres.
Table ronde le mercredi 3 juin avec les anthropologues Barbara Glowczewski et Nastassja Martin. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
« Comment, au-delà de nos éco-anxiétés, des angoisses et divers messages qui hantent nos nuits sous forme de cauchemars, retrouver un art ancestral du rêve qui puisse nous régénérer, non seulement pour survivre individuellement mais surtout pour s’organiser collectivement ? » interroge l’anthropologue Barbara Glowczewski dans l’entrée Rêves du récent volume Mondes postcapitalistes (La Découverte, 2026).
Il n’y a pas si longtemps, chez nous, les rêves étaient encore considérés comme des voyages. La nuit, les rêveurs et les rêveuses ne tournaient pas en boucle dans leur for intérieur en s’inventant des dialogues ventriloques, mais transhumaient vers d’autres mondes. Ils et elles revenaient chargé·es d’une mémoire déposée en eux-mêmes, et c’était de cette altérité dont il fallait se souvenir pour orienter correctement ses pas au réveil. Pour de nombreux collectifs autochtones, la vie onirique reste un champ fondateur de l’expérience, parce qu’elle permet d’ouvrir des passages entre les mondes et d’établir des liens entre des entités qui d’ordinaire ne sont pas censées pouvoir communiquer.
Quelles autres visions des entités qui composent nos mondes les récits de rencontres nocturnes engendrent-ils au réveil ? En sortant la vie onirique de la fonctionnalité narcissique de l’inconscient psychanalytique dans laquelle elle a été canalisée, les constellations mémorielles ne sont plus seulement humaines, mais aussi animales, végétales, minérales ou géologiques. À l’heure où les puissances élémentaires se manifestent plus brutalement que jamais avec le changement climatique et nous posent la question du statut réducteur dans lequel nous les avons enfermées, le champ du rêve en tant que lieu de dialogue avec les altérités redevient central. Le rêve devient possiblement un territoire de résistance à la domination du paradigme des « ressources », à leur appropriation et à leur exploitation. Comment ces visions sont-elles à même de réinformer nos mémoires élémentaires autrement que par les concepts modernes dans lesquels nous les avons confinés ?
En Australie, l’anthropologue Glowczewski travaille à saisir comment le rêve est devenu un outil existentiel et politique permettant une reprise des terres par des liens spirituels qui affirment une culture vieille de 67 000 ans, ancrée dans une infinité de lieux. Au Kamtchatka, l’anthropologue Nastassja Martin suit les récits oniriques des Evènes pour comprendre comment les rencontres nocturnes leur permettent de répondre aux métamorphoses écologiques et climatiques actuelles.
Leur dialogue s’attachera à chercher ce qui, dans le travail collectif du rêve, permet non seulement de résister aux crises systémiques mais aussi d’ouvrir de nouveaux possibles d’actions non encore imaginées.

Cette soirée est organisée dans le cadre du séminaire de la Chaire Habitabilité de la Terre et transitions justes (CNRS, ISJPS, Paris 1 Sorbonne).
Barbara Glowczewski est directrice de recherche émérite au CNRS et membre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale. Depuis 1979, elle travaille avec des Aborigènes d’Australie sur leurs rituels, arts et luttes pour la justice sociale et environnementale. Elle fait résonner les solidarités des peuples autochtones et les mobilisations pour la défense des terres en France. Elle est l’autrice d’une douzaine de livres – dont Rêves en colère (Plon/Terre Humaine), Réveiller les esprits de la terre (Dehors), Indigenising Anthropology with Guattari and Deleuze (EUP) – et de plus de 150 articles, dont une récente entrée « Rêves » dans l’ouvrage collectif Mondes postcapitalistes.
Nastassja Martin est anthropologue, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste des populations arctiques. Elle est l’autrice de Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska (La Découverte, 2016), qui a reçu le prix Louis Castex de l’Académie française, de Croire aux fauves (Verticales, 2019) et de À l’Est des rêves, réponses even aux crises systémiques (La Découverte, 2022). Elle est actuellement titulaire de la chaire de professeur junior Habitabilité de la Terre et transitions justes de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne.
Image principale : Wright of Derby, Cottage on Fire at Night, vers 1790.

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23.05.2026 à 10:25
La rédaction de Terrestres
Voilà une bonne nouvelle : tout n'a pas déjà été dit sur le capitalisme et l’anticapitalisme. Les blasé-es comme les curieux peuvent donc se réjouir du volume collectif, Mondes postcapitalistes, coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre. Rencontre Terrestres avec les auteurs le 28 mai à l’Académie du climat.
L’article Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes est apparu en premier sur Terrestres.
« La prise de pouvoir ? Non, une chose à peine plus difficile : un nouveau monde. »
Sous-commandant Marcos
Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet, le sociologue et politiste Laurent Jeanpierre, les deux coordinateurs de Mondes postcapitalistes, ainsi que la philosophe Virginie Maris et l’historien François Jarrige, membres de la rédaction de Terrestres qui ont contribué à l’ouvrage.
Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Bien que son titre puisse intimider les socio-démocrates ou effaroucher libéraux et conservateurs, Mondes postcapitalistes est un livre qui s’adresse à un large public, bien au-delà des seuls universitaires ou militant·es. Organisé en 72 entrées, chacune écrite par un·e spécialiste du domaine, l’ouvrage entend préfigurer de façon chorale ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Il ne fallait pas moins de 900 pages pour ouvrir ce chantier de réflexion et de projection si nécessaire, tant les symptômes morbides ne cessent de s’accumuler. Chaque article travaille son objet en tension entre une description des mécanismes et méfaits de la civilisation techno-capitaliste et un élan vers ce qui se construit déjà, ce qui s’entrevoit dans les pratiques des marges et ce qui peut raisonnablement s’imaginer si nos sociétés entraient dans une dynamique collective d’auto-création de nouvelles formes sociales, culturelles et politiques.
Aux électeur·ices de gauche qui désespèrent de la dynamique politique et économique mortifère et du verrouillage des alternatives, ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance. Ils liront avec intérêt les articles Santé, Transports et mobilités, Éducation, et, y prenant goût peut-être, voudront s’aventurer dans les hautes herbes en consultant les entrées Postpatriarcat, Ontologies postnaturalistes ou État/société sans État. Aux enthousiastes de « L’avenir en commun », le livre ouvrira peut-être d’autres rêves et d’autres conceptions de l’action politique que ceux de la « révolution citoyenne ». Ils pourront s’engouffrer dans Droit et Justice, Conflits puis pousser jusqu’à Cosmopolitique et Sortir de l’Économie. Aux électeur·ices de droite dans leur diversité, cet ouvrage essentiellement écrit par des universitaires permet d’entrevoir la variété des thèmes explorés par des sensibilités politiques et des forces politiques alternatives qui sont peu représentés dans le clivage gauche-droite et les grands médias. Ils pourraient se hasarder dans Mort, Océans, Être ou avoir, puis, l’oxygène politique venant en lisant, se risquer à Religions, Commun et Entraide. Mais nous ne pouvons pas garantir qu’ils et elles sortiront indemnes de cette lecture et leur inclinaison à droite pourrait bien s’en trouver perturbée !
Ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance.
A chacun·e, une question est posée : êtes-vous disposé à des expériences de pensée pour imaginer la suite du monde sur un autre régime que l’affrontement des empires, des capitalistes et des identitaires, afin d’éviter que l’empilement des diverses catastrophes en cours n’aboutisse au chaos ? Que nul n’entre ici s’il ne souhaite pas être honnête : le post-capitalisme n’est ni un parti, ni une figure, ni un slogan. C’est une question politique centrale adressée à toutes et tous. Dans cette époque prête à toutes les embardées politiques, où tout ce à quoi l’on tient devient précaire et semble menacé, il est légitime de parier sur notre capacité collective à explorer et expérimenter d’autres mondes débarrassés des tutelles et machines à broyer que sont le capitalisme, l’État, le patriarcat et la colonialité.
Alors virons de bord et ouvrons quelques-unes des 72 entrées des Mondes postcapitalistes : Amour, Coopératives, Métaux, Migrations, Animaux, Fêtes et rituels, Rêves…Et le monde ralentit, la diversité des perspectives ouvertes nous soulève à mesure que ces figurations se déploient. La rencontre du 28 mai cheminera sur quelques-uns des itinéraires proposés par le livre.

Ce volume prolifique offre une version savante, mais tout aussi stimulante et plus charpentée que L’An 01, la bande dessinée publiée au début des années 1970 par Gébé. On arrête tout, on expérimente et c’est joyeux ! Et si vous avez adoré le roman d’Edouard Abbey, Le Gang de la clef à molette (1975), qui met en scène des activistes sabotant des infrastructures destructrices, vous pourriez aimer Mondes postcapitalistes, un pavé de 900 pages visant à élucider et faire dérailler la civilisation capitaliste. Si vous ne retrouvez ni l’humour ni la prose du romancier américain, ces 76 auteur·ices constituent un possible Gang universitaire de la clef à molette : une recherche buissonnante et sourcée d’historiens, anthropologues, philosophes et sociologues, afin de trouver les angles pertinents pour mettre des pieds de biche au réalisme capitaliste et esquisser des voies de sortie post-capitalistes. Mais justement, comment éviter la robinsonnade, l’utopie mensongère et étriquée, « la révolution sur cinquante kilomètres carrés » évoquée par Marx pour s’en moquer et s’en distancer ?
Proposer une rencontre entre les outils des sciences humaines et l’élaboration de nouveaux imaginaires, c’est la force de ce livre, alors que le monde ne manque pas de prévisions ni de prévisionnistes. Des services de renseignement (Le Monde en 2045 vu par la CIA) aux économistes, analystes financiers ou géopolitologues, tous proposent des discours sur le futur à court et moyen terme en vue de le maîtriser pour continuer à dominer le présent. À l’aide de leurs budgets prévisionnels et tableaux d’amortissement, les capitalistes excellent dans l’art de parier sur l’avenir et de réduire les incertitudes. Tel champ pétrolier est prévu de fonctionner jusqu’en 2053, tel gazoduc transsaharien opérationnel pour une durée « minimale » de 30 ans, telle licence d’extraction d’un gisement norvégien jusqu’en 20481 : l’industrie pétrolière planifie d’une même main leurs profits et les désastres climatiques.
La masse des acteurs qui dessine des futurs, colonise notre avenir et bouche notre présent est immense. Aux anciens acteurs de la prévision s’ajoute désormais un large éventail d’initiatives qui enrôlent des auteur·es de science-fiction et écrivain·es. Connaissez-vous la Red Team ? Depuis 2020, au sein de l’Agence de l’innovation de défense, le ministère des Armées consacre plusieurs millions d’euros pour scénariser les menaces futures : écrivains, scénaristes, illustrateurs et graphistes civils se relayent pour réaliser plusieurs saisons, dont Emmanuel Macron serait un « fan »2. Autre exemple : des auteurs de science-fiction, des dessinateurs et des experts de la prospective et de l’innovation d’EDF se sont réunis pour proposer neuf scénarios se déroulant dans le « monde d’après » la transition énergétique et environnementale de 2040 et jusqu’en 21503. Ces scénarisations partagent la perspective pronucléaire du Shift Projet. Après son Plan de transformation de l’économie française (2022), ce groupe de réflexion vient de sortir un « Plan robuste pour l’économie française » analysant 20 secteurs à décarboner et transformer. Le Shift Projet a su agréger nombre de cadres et d’ingénieurs pour produire des résultats documentés et des propositions de politiques publiques. Fidèle à l’esprit d’ingénieur qui en est à la source, le plan ne vise pas à éroder le capitalisme et encore moins à en sortir, mais seulement à baisser l’intensité carbone du PIB. On retrouve la même intention dans le récent Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone de la géographe Magali Reghezza-Zitt où c’est la sortie des énergies fossiles qui est l’unique boussole : une modernisation « écologique » relativement consensuelle qui laisse inchangée la dynamique d’accumulation du capitalisme et la mise en coupe réglée de nos vies, paysages, rêves et nourritures par les puissances souveraines que sont le capital, l’État et les technologies.
Pour notre compte, nous les inconsolables qui désirons sans fin, qu’avons-nous à offrir pour décrire les temps qui viennent à part des dystopies ? Pourquoi ces propositions sont insatisfaisantes et pourquoi il devient urgent de les remplacer par les nôtres ? Ces scénarisations fabriquées par des militaires, ingénieurs ou géographes sont construites sur le paradigme de l’ingénierie sociale, où chaque problème appelle une série de solutions sans que les principales institutions de la modernité capitaliste ne soient interrogées, et dont l’objet n’est pas de répondre à l’extraordinaire confluence des « crises » contemporaines. Aux critiques économiques (exploitation, concentration des richesses et des pouvoirs), sociales (phénomènes de domination et d’aliénation), féministes et décoloniales s’ajoute la dévastation des conditions de vie terrestres, qui enrichit considérablement l’acte d’accusation formulé contre le capitalisme industriel depuis le XIXe siècle. Cette catastrophe écologique lente peut être interprétée comme le plus implacable verdict historique que la civilisation capitaliste a produit contre elle-même, en même temps qu’elle exprime dans le domaine de la « nature » la démesure et la violence dans lesquelles cette civilisation s’est construite depuis le XVIIe siècle. En dépit du contre-feu allumé au tournant du siècle avec le mythe du développement durable, l’incapacité de ce mode de production à s’autoréguler et à développer un métabolisme écologique est criante. Chaque nouvelle vague d’innovation ne fait qu’approfondir la fuite en avant technologique écocidaire.
L’ambition des Mondes postcapitalistes est précisément d’intervenir dans cette conjoncture de périls et de relancer la possibilité d’alternatives : hériter et actualiser les diverses traditions critiques des deux derniers siècles ; enrayer l’écocide fabriqué quotidiennement ; briser le présentisme, sortir de notre impuissance politique et relancer l’avenir en mettant en série divers chantiers post-capitalistes. Le livre est en lui-même expérimental et développe trois modes d’exploration : un raisonnement contrefactuel (que se passerait-t-il si l’on retire un élément du présent, par exemple le patriarcat comme nous y invite Silvia Federici) ; une approche thématisée (Fanny Lopez propose de sortir du verrouillage sociotechnique du système énergétique actuel à travers le technorégionalisme énergétique : une approche de la production et de la distribution qui tient ensemble les échelles régionale, communale et municipale de l’infrastructure) et une approche fictionnelle (après une crise révolutionnaire en 2035, Jean-Paul Gaudillère met en scène une petite région qui rencontre des difficultés d’accès aux médicaments et doit pourtant faire face à l’héritage des maladies générées par le capitalisme : l’auteur explore trois registres d’actions pour répondre aux besoins des communautés).
La triple réussite de l’ouvrage est de proposer une exploration radicale, plurielle et foncièrement écologique. Le livre réussit souvent à circonscrire les problèmes cruciaux qu’il est urgent d’affronter : Capital, État, techniques, patriarcat, colonialité, etc. L’essentiel des moteurs de nos crises fait l’objet d’un diagnostic poussé, l’ambition d’aller à la racine des sujets est donc globalement tenue. Certes, le livre explore de manière inégale comment des mondes post-capitalistes pourraient émerger et inventer ses formes techniques, productives et culturelles mais l’œuvre, écrite à de multiples mains, assume le tâtonnement et la possibilité d’une suite.
Ensuite, le parti-pris théorique et politique clair ne conduit pas le livre à user de formes obsolètes de l’adresse que sont le catéchisme, l’avant-gardisme élitiste ou le travers universitaire d’un examen à distance, sans prise de risque ni affirmation de certaines préférences. Il déploie un horizon pluraliste et réaliste : en dépit des sensibilités politiques libertaires qui irriguent une partie de l’ouvrage, l’approche rationnelle et méthodique fait vivre et cohabiter des possibles divers. Ainsi, dans de nombreux articles, plusieurs options sont exposées : transformer ou abolir la famille ? Pour rendre possible une approche non économique de la production, vaut-il mieux opter pour une auto-organisation sur les lieux de travail où les décisions sur ce qu’il revient de produire doivent être prises dans les instances d’auto-gouvernement ? Comment faire dialoguer et combiner les hypothèses stratégiques défendues par les sociaux-démocrates, les anarchistes et les marxistes révolutionnaires ? Le pluriel du titre n’est pas un affichage et le pluralisme du livre montre combien les désirs hégémoniques et totalitaires du XXe ont été médités : plutôt qu’une stratégie maîtresse qui négligerait d’autres approches, et provoquerait des guerres intestines, Laurent Jeanpierre défend dans son article Stratégies transitionnelles une composition stratégique. Un tel projet résonne avec celui du philosophe Tristan Garcia qui invite à jongler de la pensée du « camp », qui est en partie aveugle dès lors qu’elle prend position dans un affrontement, au point de vue du « champ », qui cherche à repérer les différentes forces en présence. Plutôt que croire à une résolution qui ne signerait que la victoire d’un camp contre un autre, l’enjeu est d’interrompre les prétentions hégémoniques des subjectivités politiques qui s’affrontent afin de rendre possible des offensives et peut être une « victoire » des partisans de l’émancipation4.
Enfin, l’écologie n’est ni un accessoire de charme ni un enrobage qui resterait superficiel et inconséquent : c’est un champ de problèmes qui a été métabolisé par les auteurices, qui irrigue l’ouvrage, provoque des déplacements et des cheminements féconds. L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement aux textes qu’il contient, mais dans le fait qu’il encourage des aventures collectives d’exploration et invite à prolonger de diverses façons ce chantier intellectuel et politique.
Cette neuvième rencontre Terrestres examinera quelques-uns des nombreux thèmes abordés dans l’ouvrage. La soirée sera rythmée en quatre temps :
1/ Nous commencerons par cerner l’objet et l’ambition du livre : post-capitalisme ; crise du capitalisme et crise de l’anticapitalisme ; pourquoi reprendre la question des soulèvements et le dépassement du capitalisme.
2/ Nous discuterons ensuite des variétés et des articulations entre les stratégies politiques ; le pari de la pluralité et le refus d’une hégémonie d’un monde post-capitaliste sur une autre.
3/ Nous déplierons les apports contre-culturel et militants pour questionner l’apport du féminisme, de la littérature des critiques anti-capitalistes radicales pour figurer les mondes désirables et les formes d’autogouvernement dont ils pourraient être porteurs.
4/ Nous échangerons avec Virginie Maris à partir de sa contribution sur la biodiversité et d’un tour d’horizon plus larges de plusieurs thèmes qui traversent le livre autour de nos relations au vivant, à la nature et à la science.
5/ Nous discuterons enfin avec François Jarrige à partir de sa contribution sur l’énergie animale et d’un tour d’horizon plus large : si le pouvoir est dans la technologie et les infrastructures, que défaire ? Quelles techniques, énergies et infrastructures pourraient être compatibles avec l’horizon post-capitaliste qui se dessine ?
Laurent Jeanpierre, sociologue et politiste, est professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique. Dans le cadre théorique d’une sociologie des possibles (avec Haud Guéguen, La Perspective du possible, La Découverte, 2022), il travaille en particulier sur les mouvements sociaux, les révolutions et les alternatives préfigurant des rapports sociaux postcapitalistes. Il est notamment co-éditeur (avec Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Eugénia Palieraki de Une histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023).
Jérôme Baschet est historien. Il est enseignant-chercheur retraité de l’EHESS et professeur à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas (Mexique). Il est notamment l’auteur de Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits (La Découverte, 2018) et de Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie (Crise et Critique, 2024).
Image principale : Gustave Courbet, La mer, 1867.

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08.05.2026 à 11:18
Pierre de Jouvancourt
Les discours sur le changement climatique entendent revenir au climat de l’Holocène, étalon d’habitabilité où s’épanouit la civilisation. Mais quelle civilisation ? Dans ce troisième volet de son enquête sur l’Anthropocène, le philosophe Pierre de Jouvancourt interroge un impensé majeur des sciences de la terre et du climat : la norme civilisationnelle.
L’article Adieu au mythe climatique de l’Holocène est apparu en premier sur Terrestres.
« Autrement dit, nos actions d’aujourd’hui sont des performances cycliques ; elles sont guidées par notre réflexion sur les représentations de nos ancêtres et par notre désir d’être nous-mêmes de bons ancêtres pour les générations futures. »1
Kyle Whyte
Cet article est le troisième volet de la série Dans les coulisses de l’Anthropocène, l’enquête de Pierre de Jouvancourt sur les sciences de la terre et du climat et sur les implications politiques de l’Anthropocène.
À B. D.
An 2000, à 80 km au sud de Mexico. La ville de Cuernavaca accueille un colloque de scientifiques appartenant à un domaine de recherche né dans les années 1980 : les sciences du système Terre. Ce dernier a été fondé sur l’idée qu’il fallait étudier la Terre, à l’intersection de plusieurs sphères en interaction : biosphère, atmosphère, hydrosphère, lithosphère, etc.2 Plutôt que la planète dans toute son épaisseur, les sciences du système Terre s’attachent alors à analyser son enveloppe habitable.
Durant ce colloque, les données d’une équipe française portant sur l’histoire du climat sur plus de 400 000 ans sont dévoilées. Ces résultats sont édifiants : sur toute cette durée, la température globale est corrélée à l’évolution du CO2 dans l’atmosphère. Plus encore, la concentration de ce gaz reste comprise entre 260 et 280 ppm durant l’Holocène – remarquable stabilité de l’époque géologique débutant il y a 11 700 ans et à laquelle croyaient encore appartenir ces scientifiques3. Mais voilà qu’au cours des deux derniers siècles, cette concentration augmente drastiquement pour atteindre environ 370 ppm en 2000, soit une augmentation d’environ 70%.
Effaré devant ces révélations, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen s’exclame : « Non, nous ne sommes plus dans l’Holocène : nous sommes dans l’Anthropocène ! ». Seul et avec d’autres, il développe cette idée dans une série d’articles de recherche. Au cours des deux décennies qui suivent, elle connaît un succès fulgurant, s’impose dans le monde des sciences environnementales et devient un lieu commun de la pensée contemporaine, jouant de nombreux rôles parfois discordants et faisant l’objet de nombreuses critiques et propositions alternatives4.
Par-delà les critiques et les terminologies, l’idée d’un immense dérangement à l’échelle géologique semble s’être imposée. Mais il ne s’agit pas là d’une invention radicale : une telle idée s’inscrit au sein de l’ambiance plus générale dans laquelle est plongé notre chimiste5. Crutzen est initialement un spécialiste des réactions chimiques de l’atmosphère et en particulier de cette couche qu’est la stratosphère, située entre 25 km et 60 km d’altitude. Au cours des années 1970 et 1980, il démontre, avec Mario Molina et Sherwood Rowland, que certains gaz contenant du chlore – les fameux CFC notamment utilisés dans les réfrigérateurs – ont le pouvoir de détruire l’ozone au niveau mondial. Ce gaz, présent dans la stratosphère et formant une sorte de couche, protège la surface terrestre de puissants rayonnements ultraviolets émanant du Soleil et contre lesquels les vivants ne sont pas protégés. Ces découvertes contribueront à aboutir à un accord international limitant l’utilisation de ces gaz dans les années 1990 : le protocole de Montréal. Fort de cette expérience, Crutzen alerte dès sa conférence de réception du prix Nobel sur les immenses risques sur l’habitabilité planétaire liés à l’usage de molécules dont nous ne pouvons pas prévoir tous les effets6.

Lorsque Crutzen propose le concept d’Anthropocène au début des années 2000, il est par ailleurs très informé des menaces qui pèsent sur les conditions de vie sur Terre. En effet, il participe depuis les années 1980 à l’élaboration de programmes de recherche internationaux sur les sciences du système Terre, notamment l’International Geosphere-Biosphere Programme7. Dès cette époque, ces programmes reposent sur l’idée, explicite et pour eux fondatrice, que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre. En outre, à la même époque, Crutzen coécrit des rapports sur l’hiver nucléaire, c’est-à-dire un refroidissement drastique du globe que provoquerait une guerre nucléaire. Envisagé comme une sérieuse possibilité, ce scénario participe alors à la globalisation de l’imaginaire écologiste des années 1980 et 19908. Ainsi, loin d’être une invention radicale, l’idée d’Anthropocène exprime le type d’énoncé auquel Crutzen est habitué depuis plusieurs décennies déjà, tant il est alors courant dans les milieux les plus légitimes des sciences environnementales. Un type d’énoncé qui prend pour objet l’habitabilité du monde pour le présenter comme espace menacé dans sa globalité, selon une pluralité de paramètres ; un type d’énoncé qui tente de nommer une pathologie existentielle du monde contemporain.
L’idée que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre est au fondement des programmes de recherche en sciences du système Terre dès les années 1980.
Or, dès le départ, Crutzen décide d’associer le concept d’Anthropocène à la découverte d’une « terra incognita »9, terme qui désignait toute terre non-occupée par les Européens ou par ceux qu’ils considéraient comme des possesseurs de terre à leurs yeux légitimes. La terra incognita, ce serait l’état du système Terre, bouleversé par les activités humaines – pour le dire dans la terminologie des sciences du système Terre10.
À quel point ce choix terminologique est-il révélateur ? Cet article se propose de montrer en quoi il est le symptôme d’un enjeu plus large que le seul concept d’Anthropocène. En effet, mon hypothèse est que cet emprunt sans doute involontaire11 au vocabulaire colonial en dit long, très long sur l’imaginaire du temps géologique qu’entretiennent encore aujourd’hui les sciences de la Terre, et sans doute plus généralement sur la manière dont les enjeux de la lutte contre le changement climatique sont aujourd’hui construits comme un problème politique.
Certes, parler de Capitalocène, de Plantationocène, d’Anthropocène ou de tout autre terme ayant pour suffixe ce fameux « -cène » ne fait pas importer les mêmes histoires, et, par conséquent, pas les mêmes luttes et les mêmes politiques pour qui voudrait agir pour enrayer le désastre. En revanche, il suppose un socle commun : il semble impérieux de revenir ou de se rapprocher de l’état précédent, à savoir l’Holocène. Ce socle est si évident, qu’il ne fait l’objet d’aucune discussion.
Dans cet article, je me propose d’explorer les raisons pour lesquelles il faudrait précisément le soumettre à discussion. En effet, comme nous le verrons, le concept de bouleversement géologique recèle des préjugés coloniaux attachés à l’impératif de rester dans l’Holocène. Il me semble que ces présupposés conditionnent encore largement bon nombre de discours écologistes, qu’ils soient universitaires, militants ou institutionnels. Pour le dire succinctement, de nombreux discours sur l’Anthropocène, sur les limites planétaires et sur le changement climatique confondent d’une part la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, une certaine idée de la manière légitime d’habiter la Terre. Cette confusion a, il me semble, de lourdes conséquences politiques dans le contexte contemporain que je tenterai en conclusion de présenter brièvement mais qu’on ne pourra explorer en détail dans cet article.
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Commençons par quelques rappels. Le concept d’Anthropocène – ou quelle que soit l’alternative qu’on lui préfère et le début qu’on lui assigne – désigne avant toute chose une sortie de l’Holocène, époque géologique qui débute il y a 11 700 ans. Cette époque fait partie d’une temporalité géologique plus vaste : une période géologique qu’on appelle le Quaternaire. Ce dernier a débuté il y a environ 2,58 millions d’années – ce qui correspond approximativement à l’apparition du genre homo, mais représente une durée dix fois plus longue que celle d’homo sapiens. Relativement froid par rapport au reste de l’histoire de la Terre, le Quaternaire est caractérisé par de grands cycles de glaciation et de déglaciation, ou plutôt par des séquences glaciaires interrompues par des interglaciaires. Ces derniers durent généralement entre 10 000 et 30 000 ans, pendant lesquels la planète se réchauffe d’environ 5°C. Et l’Holocène est précisément un de ces interglaciaires12.
On peut donc dire que le déraillement planétaire hors de l’Holocène est une perturbation des cycles du Quaternaire13. C’est même une hypothèse (très) prudente, car le ravage planétaire14 pourrait bien provoquer une sortie du Quaternaire tout court, dans la mesure où, pour ne prendre qu’une facette de la situation, le niveau de CO2 actuel est inédit depuis près de 14 millions d’années15. On comprend donc que, lorsque Crutzen parle de terra incognita, il désigne le fait que personne ne sait ce que peut devenir la Terre dans les conditions que l’industrialisation lui fait subir, qu’il n’y a pas de situation analogue connue. Adieu la promesse de butin colonial de la terra incognita, voici un péril existentiel16.
C’est précisément ainsi que les publications scientifiques caractérisent ce péril : une pathologie par rapport à une norme climatique, la norme climatique de l’Holocène. Cette norme est d’abord à entendre comme une norme statistique, une simple régularité des paramètres globaux dans le temps17. Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits très majoritairement par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales, etc. – ces papiers regorgent d’affirmations comme : « le terme Anthropocène signifie que la Terre a désormais quitté son époque géologique naturelle, l’interglaciaire actuel nommé l’Holocène »18 ; « le système Terre s’est clairement écarté des limites de la variabilité de l’Holocène »19 ; ou encore « de nombreux indicateurs biophysiques ont clairement dépassé les limites de la variabilité de l’Holocène […] nous vivons désormais dans un monde qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire »20.
Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales.
Quoi de plus normal, pourrait-on rétorquer, puisque l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique qui se différencie donc de la précédente ? Cependant, la réponse à cette question est moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, le ravage planétaire est majoritairement compris comme une pathologie par rapport à une norme climatique. Une chose essentielle en découle. Comme l’a montré le philosophe des sciences Georges Canguilhem au sujet de la médecine, une norme n’existe jamais comme un pur et simple fait mais elle est toujours la « manifestation d’un attachement à quelque valeur »21. Autrement dit, une norme définit en même temps une habitude et un idéal, et, de ce fait, il n’y a de pathologie que dans la mesure où l’on considère que l’écart par rapport à la norme qui la caractérise est problématique22.

Par conséquent, la norme climatique de l’Holocène n’est pas seulement un fait, mais elle exprime des valeurs qui permettent d’affirmer que tout déraillement par rapport à elle est pathologique. Dès lors, une question s’impose : à quelle(s) valeur(s) est associé l’Holocène dans les discours environnementaux ? Qu’est-ce qui fait qu’on y tient, et qu’on peut penser l’idée de bouleversement géologique – fut-il nommé Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, ou autre – comme une pathologie à corriger, à rattraper, à gérer – bref comme ce qui fait problème ? Autrement dit, qu’est-ce qu’on perdrait à sortir de l’Holocène et qu’est-ce qui rend légitime l’action qui cherche à l’éviter ?
En effet, cette thèse mérite clarification. Car du point de vue géologique, il est bien connu qu’homo sapiens a traversé des variations de température globale très importantes au cours des centaines de milliers d’années qui nous séparent de son apparition, notamment plusieurs épisodes de glaciation et de déglaciation. Plus largement, comme d’autres espèces, la nôtre a dû s’adapter à des changements de conditions d’habitabilité dont il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure, comprenant des variations de l’élévation des océans de plusieurs dizaines de mètres, des changements — lents et parfois très brutaux — de régimes de précipitation dans de vastes régions du monde, des variations de températures bien plus amples que ce que ce siècle devrait connaître. Par conséquent, ne serait-il pas légitime d’affirmer que la Terre restera habitable quoiqu’il advienne ?23
Bien entendu, c’est oublier que la rapidité et l’ampleur de l’augmentation de gaz à effet de serre qui a lieu depuis le début de l’ère industrielle reste sans précédent dans l’histoire humaine24. Comme nous le verrons, cette question pourrait même être tout à fait dangereuse. Cependant, qu’il me soit ici permis de jouer l’idiot, c’est-à-dire de faire mine de commencer à zéro et donc suspendre, pour un instant, ce qui semble absolument évident. Faire mine de penser que l’habitabilité de la Terre ne constitue pas le fond de notre affaire nous permettra de nous demander ce qu’il s’agit réellement de défendre lorsqu’est clamé le péril global. Que cherche-t-on à préserver au juste ? De quelle habitabilité s’agit-il ? Qui la définit et au nom de quoi ?25
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En lisant les travaux des sciences du système Terre, il apparaît que l’Holocène serait centrale en raison de son lien avec l’idée de « civilisation ». Autrement dit, c’est parce que l’Holocène serait « l’enveloppe environnementale dans laquelle la civilisation contemporaine se serait développée et aurait prospéré » qu’il s’agirait de la recouvrer, ou du moins de stabiliser le système Terre d’un état proche de l’Holocène26.
Dans le discours contemporain, une origine importante de ce récit se trouve dans les études sur les limites planétaires, formalisées notamment par le Stockholm Resilience Centre et propagées par sa figure de proue Johan Rockström, auteur et co-auteur de nombreux articles à ce sujet. Dès son article séminal de 2009, c’est bien la stabilité de l’Holocène qui aurait « rendu possible le développement humain »27 – une idée qu’il ne cesse de mobiliser depuis, aux côtés de nombreux collègues28. Dans un article rassemblant d’éminents scientifiques du système Terre29, ayant fait date pour avoir alerté sur la possible brutalité avec laquelle la Terre pourrait se changer en « étuve », il est par exemple affirmé que l’Holocène est une époque dans laquelle « l’agriculture, les communautés sédentaires, et, par la suite, les sociétés socialement et technologiquement complexes se sont développées »30.
Ainsi, la norme climatique de l’Holocène est aussi construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique. Ce discours n’est pas limité à quelques publications confidentielles. Non seulement celles que j’ai évoqué sont abondamment citées et servent de socle à de nombreux discours écologiques mais, en outre, on croise fréquemment ce discours dans l’espace public, en particulier à propos de l’action climatique. Des climatologues reprennent cette idée dans leurs écrits destinés au grand public31, des organisations comme Extinction Rebellion32 l’utilisent largement dans leur diagnostic. Des acteurs disparates de l’écologisme le mobilisent, comme Jean-Marc Jancovici et son Shift Project qui y fait directement référence dans son introduction au Plan de transformation de l’économie française (2021). Ou encore certains intellectuels, tels que le sociologue John Bellamy Foster, les philosophes de l’environnement Clive Hamilton ou Dominique Bourg, ou encore l’historien Yuval Noah Harari mobilisent tous le lien entre Holocène et civilisation comme un ressort narratif caractérisant le péril géologique33. Gageons qu’une étude sérieuse montrerait l’ampleur de ce présupposé.
La norme climatique de l’Holocène est construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique.
L’idée de civilisation est centrale dans cet ensemble de discours. Cette dernière a (ré)émergé au XVIIIe siècle et se référait à un ensemble de traits allant de l’adoucissement supposé des mœurs au développement des sciences et des arts modernes, en passant par l’établissement des lois. S’opposant à l’idée – toute relative – de barbarie, le terme renvoyait : soit à toute culture dont la grandeur était reconnue par les Européens (Chine, Inde, etc.) ; soit au progrès universel tendant vers un idéal, processus au sommet duquel se trouvait l’Europe occidentale34. Par conséquent, l’idée de civilisation désignait au moins deux choses : soit une manière de nommer certaines formes d’habiter dans leur diversité, soit quelque chose qui les traverse toutes et vers quoi devrait tendre universellement l’humanité, et donc une hiérarchie implicite des sociétés humaines35.
L’Holocène serait donc un moment clé de l’histoire de la Terre et de ce processus de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’une époque de relative stabilité climatique, mais de ce qu’on pourrait appeler une norme civilisationnelle : un idéal conçu comme désirable et universel en raison de l’émergence, durant cette époque, des seules formes de sociétés qui, selon les discours que nous examinons ici, seraient en mesure de donner lieu à l’épanouissement humain. Sortir de l’Holocène, ce serait donc mettre en péril cet idéal. Comme le disent les historien·nes Deborah R. Cohen et Fredrick Albritton Jonsson, l’Anthropocène est le nom de la nostalgie civilisationnelle pour l’Holocène36, mais on peut également dire qu’il est l’un des noms du privilège climatique que la Modernité s’est octroyée afin de se célébrer.
Comme le montrent les figures ci-dessous, le récit que les acteurs des sciences du système Terre nous livrent est celui d’une association intime de la « civilisation humaine » à l’Holocène, cette civilisation étant rapportée tout d’abord aux « grandes civilisations » (reconnues comme telles par les Européens) mais en tant qu’elles sont elles-mêmes le germe de la « civilisation contemporaine ».


Certes, les contours de la civilisation en question ne sont jamais réellement, précisément explicités et détaillés37, mais on peut les deviner à travers tout un vocabulaire qui émaille ces publications : « civilisations modernes », « monde moderne », « développement social et économique », « développement des sociétés humaines », le « progrès réalisé par l’industrialisation », ou encore l’« entreprise humaine ». Il va sans dire qu’on ne parle guère ici de l’empire des Ming, des Mandingues ou encore des Aztèques, mais bien plutôt des sociétés industrielles, productivistes, structurellement impérialistes et dont la manière d’exploiter le vivant et le non-vivant offre aujourd’hui de nombreuses variantes d’un rapport fondamentalement uniforme à la Terre.
Bien entendu, tous ces discours appellent à des changements structurels dont l’objectif serait d’insérer les modes de vie dans les contraintes des limites planétaires, définies donc d’après la norme holocénique. Cependant, le recours narratif ou conceptuel à la sauvegarde d’une idée de civilisation à la fois abstraite et située reste un impensé majeur. Quelles sont les racines de cette norme climatique, qui relie bon climat et sauvegarde de la « civilisation » ?
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Cette identification entre l’idée de civilisation et l’Holocène comme ultime époque de l’histoire de la Terre plonge ses racines dans l’histoire longue de la géologie. Dès les premières histoires de la Terre, la dernière unité de temps était tenue pour remarquable, en raison de l’apparition des humains. Bien sûr, étant donné que les premiers récits européens de l’histoire de la Terre dépendaient du cadre biblique, et notamment du récit de la Genèse, l’ultime époque ne pouvait qu’être une étape de l’accomplissement de la volonté divine de rendre l’humanité maître de la nature38.
Mais cela fut également le cas plus tardivement. Par exemple, le géologue Charles Lyell, souvent présenté comme le fondateur de la géologie moderne, définissait l’ultime époque de l’histoire de la Terre, qu’il nommait sobrement « Recent », comme une « période humaine », et pour cette raison sans précédent dans l’histoire de la vie. Lyell est loin d’être un cas isolé. Dès le XIXe siècle, les savoirs de la Terre regorgent de ressources lexicales pour qualifier cette ultime unité de temps : Anthropozoïque, Psychozoïque, Âge de l’homme ou encore Ère de l’esprit. Ainsi Ernst Haeckel, professeur de zoologie à l’université de Iéna entre 1862 et 1909, tenant d’une théorie de l’évolution racialiste39 et connu pour avoir introduit le terme d’« écologie », proposait dans ses conférences intitulées Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles le terme d’« Anthropolithique » comme « âge de la civilisation », caractérisé par les transformations que l’espèce humaine – et surtout une partie de celle-ci – avait opérées sur le globe40. Même les termes on ne peut plus banals de la géologie que sont le Quaternaire et l’Holocène renvoient initialement à l’apparition de l’espèce humaine ou de la civilisation – humanité et civilisation dont la quintessence correspondait aux sociétés blanches d’Europe de l’Ouest.

D’autre part, comme l’a analysé l’historien Fredrick Albritton Jonsson, le XIXe siècle victorien a construit des parallèles entre le passé géologique et l’habitabilité de la Terre. Le contraste était le suivant : au climat stable et modéré du présent, et en particulier en Europe occidentale, était opposé celui du Carbonifère associé, lui, à la chaleur « torride » des climats africains. Or ces climats étaient considérés par les scientifiques comme inhabitables pour la civilisation britannique, réputée à la pointe avancée du progrès. Dans ce récit géologique, la providence généreuse aurait même amélioré le climat de la Grande Bretagne, en vue de conditions plus sobres et tempérées, tout en transformant les dépôts tropicaux du passé en une merveilleuse ressource énergétique : le charbon.
Le temps passant, ce récit a été raffiné, notamment suite aux travaux de James Gieke41 qui défendit l’existence aujourd’hui admise d’âges glaciaires : à savoir que la Terre s’était refroidie à plusieurs reprises avant d’atteindre l’optimum holocénique. Ce préhistorien et géologue y retraçait les origines de la civilisation au moment du réchauffement post-glaciaire, en la liant à une amélioration climatique permettant sur le long terme l’émergence des sociétés modernes dans lesquelles il vivait. Ce récit a pu également trouver des expressions racialistes jusqu’au début du XXe siècle, dans la continuité des liens que certains savants faisaient entre race et climat dès le XVIIIe siècle. Par exemple, en adéquation avec le darwinisme social de son époque auquel il participa activement, le géologue et directeur du Musée américain d’histoire naturelle (New York), Henry Fairfield Osborn, proposa une hiérarchisation des « races » humaines dans laquelle le climat modulait leur évolution – le Sud-Est de la France, « doux » et « tempéré », étant considéré par lui comme particulièrement favorable. Pouvant causer une dégénérescence ou au contraire favoriser de « bons » caractères, il constituait donc un facteur explicatif de l’échelle sur laquelle étaient ordonnés les types humains et culminant avec les « Européens modernes »42.
La géographe Kathryn Yusoff montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale.
Plus généralement, les sciences du passé profond (archéologie, géologie, paléontologie notamment) ont historiquement échafaudé un cosmos tissé de hiérarchies hétérogènes : à l’ordre climatique répondaient un ordre du temps géologique, un ordre naturel dans lequel l’humanité occuperait la position suprême, un ordre des manières d’habiter la Terre qui est aussi un ordre racial. Dans ce récit, la manière d’habiter et d’exploiter la Terre des sociétés industrielles et coloniales disposaient d’un privilège à la fois spatial et temporel. Dans un livre récent, la géographe Kathryn Yusoff entreprend une vaste étude de la géologie occidentale comme une formation culturelle, mobilisant notamment de nombreuses sources et documents (traités, correspondances, articles, etc.). Elle montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale : le « temps profond », écrit-elle, est comme un « privilège racial et une appropriation des ressources matérielles », une « loi « naturelle » de la suprématie blanche et de la violence patriarcale »43. En effet, selon Yusoff, la construction du temps géologique comme déposition de strates successives a, dans un même geste, assigné les corps et les terres pouvant être exploités et les corps légitimes à les exploiter. Autrement dit, dans le cadre général de l’idéologie de progrès, la manière d’ordonner le temps géologique a participé à naturaliser dans la Terre et son histoire l’ordre qui a permis son exploitation coloniale.
On peut être tenté de rejeter ces histoires dans un passé abscons pour mieux les dissoudre et les oublier ; il est également possible de se demander de quelles manières nous en héritons aujourd’hui – se demander quelles architectures conceptuelles, quelles narrations nous disposent encore aujourd’hui à penser comme ces vieux récits géologiques. À quel point cette norme est-elle justifiée et quelles seraient les impasses auxquelles elle pourrait nous conduire ?
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Plusieurs problèmes se posent, certains de faits, d’autres de principe.
Tout d’abord, la vision de ce qu’est une « civilisation » est très restreinte : la chronologie de Rockström et de ses collègues implique clairement qu’il n’y avait pas de « civilisation » avant l’Holocène, ou de manière si peu significative. Dans les articles des sciences du système Terre, cette idée est rapportée à plusieurs composantes régulièrement rapprochées pour caractériser le processus de sédentarisation : sociétés dites « complexes », constructions imposantes, domestication et élevage des animaux44. On pourrait mettre en discussion sur le plan des faits une partie de ces affirmations, en soulignant que ces composantes furent en réalité bien plus disjointes les unes des autres, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’une partie d’entre elles au moins n’aient pu précéder, sous des formes diverses, l’Holocène45. Il a par exemple existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Plus problématique et révélateur est le recours fréquent dans la littérature des sciences du système Terre au terme de « société complexe », comme type de société qui aurait émergé durant l’Holocène. Ce terme a longtemps été employé en archéologie pour désigner de manière voilée l’invention de l’État associée à certaines formes d’organisation très hiérarchisées et rigides. Or, il relève d’un jugement normatif, reconnu problématique en archéologie et en anthropologie, dans la mesure où il suppose de manière implicite que les sociétés plus ou moins égalitaires, peu sédentaires, pratiquant d’autres formes de subsistance seraient plus simples, et, malgré leur charme quasi-enfantin46, seraient restées à l’aube d’un progrès universel – en somme : archaïques et donc simplistes47.
Il a existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Cette conception de la civilisation dans l’histoire de la Terre cadre parfaitement avec les récits proto-anthropocéniques48 entre le XVIIIe et le XXe siècle que j’ai précédemment évoqués. Comme le montre le géographe Michael Simpson, ces récits se distinguent par trois grandes caractéristiques. Tout d’abord l’idée selon laquelle l’humanité évoluerait de manière linéaire, partant d’un stade dit « primitif » et culminant dans le monde moderne – présentation dans laquelle l’Europe constitue l’idéal humain universel. Ensuite, l’idée qu’au cours de ce processus l’humanité se serait affranchie de l’état de nature et d’une condition sauvage par l’entremise, précisément, de la domination de la nature. Enfin, l’idée selon laquelle une telle épopée ne serait guère un accident, mais le résultat d’une tendance profonde poussant l’humanité entière vers un « stade supérieur » de conscience et de rationalité. Le géographe suggère justement que les récits scientifiques de l’Anthropocène correspondent à cette structure ; et l’on peut tout à fait se permettre de généraliser cette analyse aux récits véhiculés par les sciences du système Terre en général49.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est également d’ordre conceptuel. Lorsqu’on arrime l’idéal général de civilisation à la nostalgie de l’Holocène, on sous-entend que toute manière d’habiter la Terre qui ne dépendrait pas de la stabilité climatique de l’Holocène, et donc de la sédentarité qu’elle aurait rendue possible50, ne saurait donner lieu à la possibilité d’une vie authentiquement humaine en général. Ainsi, en prolongeant cette idée, les peuples dont les manières d’habiter n’impliquant pas d’infrastructures de grande taille et les structures sociales correspondantes, y compris les États-nation, seraient implicitement et par avance disqualifiés de la dignité humaine – tels les Tamasheqs du Sahara, les Inuits du Nord-Ouest des Amériques, les Achuars d’Amazonie, les Evènes de Sibérie. De ce point de vue, ils ne sauraient constituer des formes de vie qui puissent satisfaire le critère (problématique, donc) de complexité, de modernité, etc.51
C’est précisément la manière dont le philosophe autochtone Kyle Whyte analyse la colonialité des récits véhiculés par les savoirs climatiques et le concept d’Anthropocène – et que l’on peut étendre aux sciences du système Terre en général, y compris aux limites planétaires. D’une part, les sociétés et les écologies autochtones ont été « profondément abîmées par le colonialisme, le capitalisme et l’industrialisation », ce pourquoi le changement climatique ne leur apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » ou un « retour vers le futur » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ». Whyte note à ce titre que les savoirs climatiques procèdent à une double occultation : occultation de l’injustice coloniale, historique, du ravage planétaire, mais également occultation (et destruction) des ressources écologiques et culturelles de sociétés qui « avaient à être bien organisées pour s’adapter aux changements environnementaux saisonniers et interannuels », y compris les changements climatiques52.
Pour les sociétés autochtones, le changement climatique n’apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ».
Par conséquent, penser que seule la « civilisation », au sens où nous l’avons vu, serait ce qu’il faudrait protéger car seule permettant l’épanouissement humain, constitue au moins une double injustice : d’une part, une hiérarchisation de la dignité humaine et, d’autre part un déni des modes d’habiter qui sont précisément étrangers à la cause du désastre planétaire. De surcroît, ces modes d’habiter nous indiquent également que les structures sédentaires, fondées sur l’exploitation de leur sol et de la terre – dont peut-être la structure de l’État-nation, comme le suggère l’anthropologue Zoé Todd –, sont précisément ce qu’il s’agirait d’interroger53.

Enfin, cette affirmation ne présuppose aucunement de proclamer la supériorité de certaines sociétés autochtones, voire, pire encore, une réhabilitation de la figure du « bon sauvage » comme modèle de salut écologique54. Bien entendu, les modes de vie dits « impérialistes », qui dépendent de larges infrastructures tirant leur pouvoir d’inégalités abyssales et de l’accaparement de la terre, ont pénétré presque toutes les cultures, à des degrés très divers. Cependant, il n’en reste pas moins, que le présupposé du recours à la « civilisation » comme manière de dramatiser et de problématiser les enjeux climatiques contemporains doit être interrogé.
➤ Lire aussi | L’Anthropocène dans un lac・Francine McCarthy (2024)
La réponse que l’on pourrait faire à toute cette analyse, est que la critique manque son objet : on n’appelle pas au contrôle – dans les deux sens du terme – de la norme climatique pour préserver le mode de vie du Nord global, mais bien pour éviter les immenses catastrophes qui ne feront que s’amplifier. Il s’agit non pas d’un mode de vie, d’une norme civilisationnelle abstraite, mais de la possibilité, concrète, de vivre ou survivre pour des centaines de millions de personnes, dont beaucoup habitent des pays soumis à l’injustice structurelle du capitalisme.
Bien entendu, on ne peut que s’accorder avec cet objectif. Cependant, cette critique manque elle-même son objet : ce que fabriquent les sciences du système Terre, c’est bien cette norme civilisationnelle, tributaire de hiérarchies implicites hautement problématiques. De fait, elle masque précisément des enjeux beaucoup plus tangibles et politiques. L’Holocène est une norme géophysique définissant la manière dont il conviendrait d’habiter la Terre, qui lie ensemble autant de mythes fondateurs de la culture holocènique55. Elle participe de ce que Malcom Ferdinand appelle l’écologie de l’arche de Noé : prétextant sauver le monde, elle se concentre sur une seule manière d’être au monde56. Elle véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, et en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
Cette remarque s’inscrit dans les critiques du concept d’Anthropocène et du changement climatique déjà existantes, montrant combien les énoncés anthropocéniques s’apparentent à des énoncés coloniaux. Le colonialisme implique par nature la transformation des relations entre les êtres vivants et non vivants, entre les peuples et leurs milieux de vie au cours d’un processus de dépossession de la Terre et d’effacement des manières d’habiter autochtones. La logique même de l’Anthropocène, affirment ainsi les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd, est une « rupture des relations » : « C’est une rupture des relations entre les humains et la terre, entre les plantes et les animaux, entre les minéraux et nos os »53. Comprenons qu’il est impératif de ne pas reproduire cette destruction dans le champ des concepts et des narrations57.
L’Holocène véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
En 2023, une tentative pour concilier la norme holocénique et la justice a précisément été proposée par la chercheuse en politiques du développement Joyeeta Gupta et ses collègues – dont Johan Rocktröm. Il s’agissait de conceptualiser des « limites planétaires sûres et justes » : donc de tenir ensemble la « stabilité du système Terre » et la justice définie ainsi : « minimiser les dommages significatifs infligés aux peuples tout en assurant l’accès aux ressources pour une vie digne et la sortie de la pauvreté58 ». L’article conclut sur ce point important, à savoir qu’il « sera impossible d’être à la hauteur des besoins des plus pauvres dans le cadre des limites planétaires sans une redistribution et un changement radical du système global ». Autrement dit, ce travail publié dans la vénérable revue Nature affirme la chose suivante : pour assurer la stabilité du système Terre, il est nécessaire de procéder à une bifurcation radicale d’ordre politique et social.
En dépit de ses mérites59, il me semble que cette perspective manque un point essentiel. Nous devons résister à la tentation d’identifier, d’une part, la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, les formes de vie, situées, que nous sélectionnons plus ou moins explicitement pour caractériser cet épanouissement. Dans la mesure où le dépassement des « limites » est bien acté et que l’inertie des infrastructures et des institutions nous amènent à les dépasser largement, il est bien plutôt urgent de renverser le problème, si notre objectif est bel et bien de défendre la possibilité de cet épanouissement. En effet, plutôt que de présupposer une norme physique, globale, sur laquelle la Terre devrait se régler afin de préserver les sociétés actuelles, que se passerait-il si l’on se demandait quelles manières d’habiter la Terre rendent possible l’épanouissement de la vie sur Terre dans le bouleversement en cours, y compris en ses pertes inévitables ?
Il ne s’agit pas de dire que la période géologique de l’Holocène est le fruit de la domination blanche, et de nier par-là la pluralité des manières d’habiter la Terre qui s’y sont déployées, notamment celles, autochtones, qui sont brutalement atteintes par le ravage écologique. Il s’agit de reconnaître que l’explicitation du concept d’Holocène et la problématisation des périls actuels dépend largement d’une structure coloniale. Ce changement de focale permettrait de comprendre que la norme climatique n’est pas un donné, mais un enjeu de pouvoir. De ce point de vue, le trumpisme, par exemple, ne consiste pas à se moquer des conséquences de l’exploitation des énergies fossiles, mais à gouverner explicitement un monde où cette exploitation et ses conséquences ont lieu. Autrement dit, il s’agit d’un impérialisme climatique. De l’autre côté, quelles sont les formes politiques qui permettraient de défendre la vie sur Terre de manière juste, tout en sachant que des dizaines de millions de personnes ont perdu et sont en train de perdre leur lieu de vie ancestral ? L’institution de l’État-nation et ses assignations territoriales, par exemple, ont-elles encore un sens dans ces conditions ?
Si l’Holocène a bien rendu possible la « civilisation », c’est peut-être uniquement en idée – comme idée dominante d’un mode d’occupation de la Terre60. Et cette idée ne constitue pas seulement un obstacle pour penser d’autres manières d’habiter la Terre, mais également pour penser ce que signifie être à la hauteur de l’événement géologique en cours.
Image principale : photo de Fylkesarkivet i Vestland sur Unsplash.

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05.05.2026 à 16:27
Chadia Arab
Chaque année, des milliers de Marocaines partent travailler comme saisonnières dans les coopératives de fraises d’Andalousie. Entre exploitation et émancipation, ces femmes participent d’une « agriculture de survie » que la géographe Chadia Arab documente depuis plus de quinze ans. Entretien.
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Chadia Arab est géographe, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’université d’Angers. Dans ses travaux, elle explore les liens entre migrations internationales, inégalités de genre et agriculture intensive. C’est dans le prolongement de sa thèse consacrée à l’étude des mobilités dans le Moyen Atlas au Maroc, que la chercheuse s’est intéressée aux Marocaines employées dans les coopératives de fraise de la région de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie, en Espagne. Chadia Arab documente leurs trajectoires, leurs parcours migratoires, leurs conditions de vie. Ce travail de terrain a d’abord donné lieu à un livre en 2018, Dames de fraises, doigts de fée, les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne publié chez En toutes Lettres, réédité en 2023, et traduit en espagnol, italien et arabe. En 2025, le récit a été adapté en bande dessinée par Annelise Verdier aux éditions Alifbata en France et En Toutes Lettres au Maroc.

Entretien réalisé par Ali Zniber.
Les illustrations qui accompagnent cet entretien sont issues de la bande-dessinée Dames de fraises, doigts de fée d’Annelise Verdier, Alifbata, En Toutes Lettres, Marseille et Casablanca, 2025.
Ali Zniber – Bonjour Chadia. Pouvez-vous d’abord nous rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la migration saisonnière des Marocaines employées dans la cueillette des fraises en Espagne ?
Chadia Arab – Elle s’inscrit dans un dispositif institutionnel formalisé à la fin des années 1990, dans le cadre d’une coopération entre l’Espagne et le Maroc. Ce programme est conçu comme un instrument de gestion des flux migratoires et vise à répondre aux besoins ponctuels de main-d’œuvre de l’agriculture intensive espagnole, tout en encadrant strictement la mobilité des travailleuses afin d’éviter leur installation durable sur le territoire espagnol. La sélection des travailleuses est opérée au Maroc, sous la supervision des autorités, en lien avec l’Agence Nationale de Promotion de l’Emploi et des Compétences et en partenariat avec les organisations patronales agricoles en Espagne. Les femmes recrutées signent un contrat de travail temporaire avant le départ, limité à la durée de la saison agricole – de 3 à 9 mois -, avec l’obligation de retourner au Maroc une fois le contrat terminé. Une migration circulaire qui permet aux pouvoirs publics de promouvoir une forme de migration « ordonnée », « légale » et « éthique ».
Les travailleuses concernées, que j’ai nommé les « dames de fraises », sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique. Les critères de sélection privilégient explicitement des femmes ayant des enfants à charge, en bas âge, considérant qu’elles sont plus susceptibles de revenir au Maroc après la saison. Le genre n’est donc pas un paramètre secondaire du programme, mais bien un principe organisateur du recrutement et du contrôle des mobilités.
Les régions de départ sont marquées par le chômage, la précarité du travail agricole local, la faiblesse des revenus et l’absence de perspectives économiques durables. Dans ce contexte, la migration saisonnière apparaît comme une ressource temporaire permettant de subvenir aux besoins du ménage, d’assurer la scolarisation des enfants, de faire face aux dépenses de santé ou encore de rembourser des dettes. Le programme est souvent perçu comme l’une des rares opportunités d’accès à un revenu monétaire relativement stable, même si celui-ci reste modeste et conditionné à des rythmes de travail intensifs.
Les « dames de fraises » sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique.

LES COOPÉRATIVES DE L’OR ROUGE
C’est dans la province de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie que se concentre toute la production de fraise d’Espagne, second producteur mondial après les États-Unis et premier exportateur mondial. Les coopératives espagnoles produisent plus de 90 % des fraises européennes, exportées en barquettes dans des centaines de camions réfrigérés pour inonder les supermarchés européens. Pour comparaison, la France est 6e producteur en Europe et importe 40 % de sa consommation depuis l’Espagne.
Les champs et les serres des grands producteurs espagnols embauchent chaque année des milliers de femmes (environ 50 000 travailleurs saisonniers), majoritairement d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie) et du Maghreb (Maroc) – les Marocaines constituant près de 50 % de la main d’œuvre. Selon les sources, le salaire s’élève entre 37 et 42 euros pour 6h30 de travail par jour, en-dessous du salaire minimum décidé par les conventions interprofessionnelles espagnoles.
Ali Zniber – Comment s’organise l’arrivée de ces femmes migrantes marocaines sur les exploitations agricoles ?
Chadia Arab – Le déplacement s’effectue de manière collective, sous encadrement administratif strict, depuis les régions de recrutement au Maroc jusqu’à la province de Huelva. Dès leur arrivée, les femmes sont prises en charge par les employeurs ou par des intermédiaires mandatés, les « médiateurs ». Les travailleuses sont conduites directement vers les exploitations agricoles et les lieux d’hébergement, des algecos ou des mobil-homes le plus souvent situés à proximité immédiate des champs, loin des centres urbains. Ces espaces contribuent à un fort enclavement spatial et social que je nomme « enclave ethnique ». Le logement, inclus dans le contrat de travail, devient un levier supplémentaire de contrôle : la perte de l’emploi peut entraîner la perte immédiate de l’hébergement, renforçant ainsi la dépendance des travailleuses à l’égard de l’employeur.
Les employeurs informent les travailleuses sur les aspects formels du contrat : durée de la mission, horaires de travail, règles de comportement et obligation de retour au Maroc à la fin de la saison. En revanche, les informations relatives aux droits du travail, aux recours possibles en cas de conflit, restent souvent lacunaires, partielles, voire inaccessibles. La barrière linguistique, le faible niveau de scolarisation de nombreuses travailleuses et l’asymétrie des relations institutionnelles limitent fortement la compréhension réelle de ce qui les attend. Ainsi, si les femmes ont généralement conscience de venir travailler dans la cueillette agricole pour une période limitée, elles découvrent souvent sur place la pénibilité du travail, l’intensité des cadences, les contraintes liées au logement collectif et l’isolement social. Le décalage entre les attentes initiales et la réalité vécue est un élément récurrent des récits recueillis au cours de mes enquêtes.

Ali Zniber – Lors de vos terrains dans ces coopératives fraisières, qu’avez-vous justement vu des conditions de travail ? Comment s’organise la vie quotidienne ainsi que les rapports avec les autres travailleuses d’origine européenne ?
Chadia Arab – Le travail dans les champs de fraises est physiquement éprouvant. Il s’effectue majoritairement en position penchée, durant de longues heures, avec des cadences soutenues et une forte pression liée à la productivité. Les horaires varient en fonction des besoins de l’exploitation, des conditions climatiques et des fluctuations du marché, ce qui rend le temps de travail instable et difficilement prévisible. La rémunération, souvent calculée à la tâche ou conditionnée à des objectifs de rendement, renforce cette logique d’intensification du travail. À cela s’ajoutent des situations fréquentes de non-respect des droits du travail : heures supplémentaires non rémunérées, accès limité aux soins, etc.
Les temps hors travail sont consacrés aux tâches domestiques, à la préparation des repas, aux appels téléphoniques avec la famille restée au Maroc, et au repos. Les travailleuses partagent la cuisine et une seule douche pour des dizaines de personnes. L’isolement géographique et la barrière linguistique limitent fortement les interactions avec la société locale espagnole. Les déplacements sont rares, souvent conditionnés à l’autorisation de l’employeur ou à la disponibilité de transports collectifs.
Entre femmes marocaines, les relations sont ambivalentes. D’un côté, on observe des formes de solidarité, d’entraide et de soutien moral, indispensables pour faire face à la pénibilité du travail et à l’éloignement familial. Ces solidarités se manifestent notamment dans le partage des tâches, l’accompagnement en cas de maladie ou la circulation d’informations. De l’autre, le dispositif de travail favorise aussi la mise en concurrence des travailleuses, notamment à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante. Cette concurrence peut générer des tensions, des conflits et des formes de surveillance mutuelle.
Le dispositif de travail favorise la mise en concurrence des travailleuses, à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante.
Les rapports avec les autres travailleuses saisonnières, notamment roumaines et polonaises, s’inscrivent dans une division ethnique du travail agricole. Ces femmes ont souvent des statuts juridiques, des conditions d’emploi et des marges de mobilité différentes. Si des interactions existent sur les lieux de travail, les relations restent généralement limitées, entravées par les barrières linguistiques, les différences de statut et les logiques de séparation spatiale dans les logements. Les travailleuses marocaines, recrutées dans le cadre d’un programme strictement encadré et temporaire, disposent de moins d’autonomie que leurs homologues européennes, ce qui accentue les hiérarchies et les distances sociales.
Mais si le quotidien s’avère structuré par la contrainte, l’isolement et la précarité, on observe aussi des formes de résistance discrètes et de solidarités ordinaires. Ces solidarités se manifestent notamment lorsque l’une d’entre elle est malade, ou lorsqu’une saisonnière a besoin d’argent. Ou encore à la suite d’agressions sexuelles en 2018 qui a donné lieu à une solidarité incroyable.
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Ali Zniber – En effet, en 2018, dix femmes ont pris la fuite de l’une de ces entreprises de fraises et ont porté plainte pour dénoncer leurs conditions de travail et de logement, le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles ont subies. Ces plaintes ont été classées sans suite. Comment analysez-vous cette histoire ?
Chadia Arab – Les révélations de 2018 n’ont pas dévoilé des faits exceptionnels, mais rendu visible un système fondé sur la silenciation. Dominées socialement, culturellement et économiquement, les femmes recrutées dans le cadre de la migration saisonnière l’ont été parce qu’elles devaient se taire. Le silence n’est pas un effet secondaire du dispositif, il en est un pilier central, avec la peur et la dépendance – architecture assurant la perpétuation des violences, sexistes et sexuelles dans le cas qui nous occupe.
Et pourtant, cette fois-là, ce n’est pas une mais dix femmes qui ont brisé le silence pour révéler une véritable accumulation de violence : non-paiement des jours travaillés, conditions de logement indignes – leur avocate avait parlé « de conditions de vie déplorables », d’un « climat de terreur » organisé par l’employeur et ses relais -, manque de moyens pour acheter de la nourriture, harcèlement et agressions sexuelles, viols. Certaines expliquent avoir dû fouiller les poubelles, manger des herbes ou des fruits pourris pour survivre. Nouvelles recrues, découvrant ce système pour la première fois, les dix plaignantes n’avaient, selon leurs mots, « plus rien à perdre », contrairement aux « répétitrices », rendues muettes par la peur de perdre leur travail et leur droit au retour. Certaines avaient un niveau d’instruction plus élevé que la moyenne, comme Safia, figure centrale du groupe, mariée et mère de deux enfants. C’est elle qui a cherché de l’aide extérieure lorsque plusieurs travailleuses sont tombées gravement malades, et que l’employeur n’a pas pris en charge leurs soins. Cette démarche marque un basculement : oser parler malgré le risque du déshonneur, de la perte du travail, de la rupture familiale. Oser parler, alors même qu’elles subiront, durant toute la procédure judiciaire, minimisation, disqualification et entrave.
La Guardia civil a d’abord refusé de prendre les plaintes, prétextant des contraintes horaires, puis a reformulé les faits : les agressions deviennent des « insinuations sexuelles », le harcèlement est réduit à de la « drague », présentée comme normale dans la culture espagnole. Le week-end suivant les premières tentatives de dépôt de plainte, l’employeur a organisé le renvoi massif au Maroc de centaines de femmes, sans les payer. C’est dans ce contexte que les dix plaignantes ont réussi à s’enfuir, décrivant leur départ comme une évasion : franchir des grillages, passer sous des barbelés, se cacher des heures dans la forêt, tandis que retentissaient les sirènes de la police.

Ali Zniber – Et qu’a décidé la justice ?
Chadia Arab – Les plaintes ont été classées sans suite, puis rejetées par les juridictions supérieures. Les avocat·es ont dénoncé une forme de connivence entre l’employeur, la police et certains acteurs locaux, dans une région où l’économie de « l’or rouge » structure largement les rapports de pouvoir. Cette issue judiciaire a constitué une violence institutionnelle supplémentaire, confirmant aux femmes que leur parole ne valait pas grand chose face au pouvoir des exploitants agricoles. Les institutions censées garantir le bon fonctionnement de la migration circulaire ont protégé le système plutôt que les personnes qui en subissaient les abus.
Les conséquences de ces plaintes sur la vie des femmes ont été profondes. Restées pour la plupart en Espagne, elles sont devenues sans-papières, sans travail stable, souvent sans logement. Plusieurs souffrent de traumatismes sévères, dont des états de stress post-traumatique. Trois divorces ont déjà eu lieu ; d’autres femmes ont été menacées par leur famille, parfois de mort, si elles rentraient au Maroc. Elles sont accusées d’avoir sali l’honneur familial, voire d’avoir menti pour obtenir des papiers. Certaines ont perdu la garde de leurs enfants ou en sont durablement séparées.
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Leur histoire montre que, dans ce système, parler détruit plus sûrement que se taire. Et pourtant, leur geste reste fondamental : il a brisé le pacte du silence et rendu visible une violence structurelle et rappelé que la migration saisonnière repose sur une asymétrie radicale de pouvoir, où l’exploitation économique et la violence sexuelle ne sont pas des accidents, mais des mécanismes de régulation du travail. Ce que ces femmes ont réussi à enclencher, malgré leur extrême vulnérabilité, est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.
Ce que les plaignantes ont réussi à enclencher est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.
Ali Zniber – Comment l’histoire de ces dix femmes a-t-elle raisonné dans le champ de la contestation sociale en Espagne ? Y a-t-il eu des alliances avec le mouvement féministe ?
Chadia Arab – Le 17 juin 2018, une marche a été organisée par des syndicats agricoles, des associations féministes, des collectifs antiracistes et des organisations de défense des droits des migrant·es. Pour la première fois, ils ont convergé sous une bannière commune : « Travailler oui, mais avec des droits. Pas d’esclavage, ni au travail ni sexuel. » Cet événement constitue un moment charnière dans l’histoire des mobilisations autour des saisonnières marocaines de Huelva : celles qui étaient jusque-là réduites au silence sont apparues au cœur du conflit social.
Cette mobilisation a rendu visibles les dimensions profondément intersectionnelles des violences subies par les dames de fraises. Leur situation ne peut être comprise ni uniquement à travers le prisme de l’exploitation des travailleur·euses immigré·es, ni uniquement à travers celui des violences sexistes. Elle se situe à l’intersection du sexisme, du racisme, de la domination de classe et des politiques migratoires. Les slogans brandis ce jour-là comme « Ni capitalisme racial, ni patriarcat colonial » ont explicitement nommé cette imbrication des rapports de pouvoir.
La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants. À partir de 2018, plusieurs figures publiques et collectifs féministes se sont saisis de cette lutte, parfois de manière très autocritique. Des tribunes, comme celles de l’écrivaine Lucia Etxebarria, la syndicaliste féministe Pastori Filigrana ou la militante des droits de l’homme Violeta Assiego ont dénoncé un « viol structurel, raciste, sexiste et de classe », tout en interrogeant les angles morts du féminisme majoritaire. Une question centrale est apparue : comment lutter contre le patriarcat sans interroger le racisme et l’exploitation du travail migrant ?
Cependant, cette mobilisation, aussi inédite soit-elle, est restée fragile. Si certaines associations et syndicats sont restés durablement engagés aux côtés des plaignantes, Safia et les femmes du groupe des dix ont exprimé à plusieurs reprises le sentiment d’un abandon, une fois l’attention médiatique retombée. Une limite classique des mobilisations intersectionnelles : la difficulté à inscrire dans la durée des luttes portées par les plus précaires, surtout lorsque leur combat met en cause des intérêts économiques et politiques majeurs.
La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants.
Mais l’impact politique et symbolique de cette mobilisation reste considérable. Elle a montré que des femmes pauvres, rurales, souvent analphabètes, migrantes et racisées, pouvaient déplacer les lignes du débat public, forcer des alliances inédites et rendre visibles les violences structurelles du modèle agricole et migratoire. Elle a révélé que la migration saisonnière, pensée comme un dispositif « gagnant-gagnant » entre le Maroc et l’Espagne, produisait en réalité une « enclave ethnique » où s’articulent capitalisme, héritages coloniaux, racisme institutionnel et domination patriarcale.
Enfin, cette marche a mis en lumière une solidarité qui dépasse les frontières. Si les associations marocaines n’ont pas pu être physiquement présentes, des prises de position ont émergé dans l’espace médiatique marocain, soulignant le caractère transnational de ces violences et des résistances qu’elles suscitent. En ce sens, la mobilisation de 2018 ne se limite pas à un épisode local : elle ouvre un horizon politique où les luttes féministes, antiracistes, écologiques et sociales ne peuvent plus être pensées séparément.
Ali Zniber – En soutien à cette mobilisation, vous avez d’ailleurs rédigé la tribune « Nous sommes toutes des dames de fraises »1 en 2018, publiée au Maroc sur le site Yabiladi, relayée en France par Mediapart et traduite en espagnol.
Chadia Arab – En effet. Cette tribune n’était pas une prise de parole extérieure au terrain, mais un prolongement direct du travail ethnographique et des liens tissés avec ces femmes. Elle visait à inscrire leur combat dans un espace public transnational, à relier les violences vécues à Huelva aux responsabilités politiques, économiques et historiques partagées entre le Nord et le Sud. Ainsi, je conçois mon travail comme une démarche engagée et située, au sens donné par Donna Harraway. La connaissance située implique de réfléchir non seulement à la position et aux limites de vision du sujet qui produit le savoir, mais aussi à qui produit le savoir, dans quelles conditions et dans quels rapports de pouvoir. Mon terrain oblige à regarder en face les rapports Nord-Sud et Sud-Nord, les héritages coloniaux, et les systèmes contemporains de domination qui articulent le genre, la race et la classe. Le Maroc est un pays anciennement colonisé, et cette histoire continue de produire des effets très concrets sur les trajectoires migratoires, sur la division internationale du travail et sur la manière dont certains corps, en particulier les corps féminins, racisés, pauvres, sont rendus disponibles, exploitables et remplaçables. Les dispositifs de migration circulaire ne peuvent être compris sans cette profondeur historique et coloniale.
Travailler sur ces saisonnières marocaines et sur un tel terrain implique donc d’être une chercheuse engagée, et d’une certaine manière accepter d’être interpellée par celles que l’on rencontre, par leur souffrance, leur colère, mais aussi leur lucidité. Cela suppose une responsabilité éthique : celle de ne pas confisquer leur parole, de ne pas parler à leur place, mais de parler à partir de ce qu’elles disent, de ce qu’elles vivent, et des risques qu’elles prennent en parlant. Mon engagement n’est pas militant au sens partisan, il est scientifique et politique au sens que lui donne Fatema Mernissi, anthropologue marocaine. Cet engagement vise à rendre visibles des rapports de domination que l’ordre social tend à naturaliser. Mernissi rappelle ainsi l’importance de l’engagement : « La dignité c’est d’avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place, où votre participation, si minime soit-elle, va changer quelque chose2 ».

Ali Zniber – Dans votre ouvrage Dames de fraises, doigts de fée, vous insistez sur la façon dont la migration reconfigure les rôles genrés. Quelles transformations avez-vous observé, à la fois durant cette « parenthèse temporelle » qu’est la migration saisonnière en Espagne, mais aussi au moment du retour des dames de fraises au Maroc ?
Chadia Arab – Durant le séjour en Espagne, j’observe des formes d’émancipation souvent fragiles, mais bien réelles. Le simple fait de quitter le village, de vivre entre femmes, de travailler, de gagner un salaire propre, de circuler sans contrôle familial direct, transforme les rapports à soi et aux autres. Ces femmes prennent de l’assurance, développent une confiance nouvelle, apprennent à négocier, à se défendre, à parler pour elles-mêmes, parfois face aux employeurs, parfois face aux institutions, parfois face à leurs propres maris restés au Maroc. Cette autonomie reste contrainte par la précarité juridique, la violence au travail ou les abus, mais elle n’en est pas moins réelle.
Au retour au Maroc, les effets de cette parenthèse se prolongent, d’une autre manière. Pour certaines, le capital économique accumulé, même modeste, devient un levier décisif de reconnaissance sociale. Ce sont elles qui reviennent avec l’argent, qui subviennent aux besoins familiaux, qui financent la scolarité des enfants, la construction ou la rénovation de la maison. Cette contribution économique peut inverser temporairement ou durablement les rapports de pouvoir au sein du couple et de la famille, rendant la parole des femmes plus audible, leur présence plus centrale. Dans certains cas, cette transformation débouche sur des séparations ou des divorces. Mais ces reconfigurations ne sont jamais garanties. Elles sont souvent traversées par des tensions, des résistances, parfois des sanctions sociales – comme on l’a vu avec l’histoire des dix plaignantes de 2018.
Le parcours de Zahra, rencontrée à plusieurs reprises au Maroc et en Espagne, en 2009 pour la première fois et en 2021 pour la dernière fois, cristallise cette complexité. Mère célibataire, analphabète, rejetée par sa famille, elle trouve dans la migration saisonnière non seulement un revenu, mais une réhabilitation morale et sociale. Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. L’économie du travail féminin renverse ici des hiérarchies sociales et morales profondément enracinées. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation ne se joue pas uniquement dans les discours, mais dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.
Ainsi la migration saisonnière constitue une parenthèse temporelle et sociale au cours de laquelle s’ouvrent des espaces de liberté relative et de reconfiguration des rapports de genre. Cette parenthèse n’est ni linéaire ni émancipatrice au sens normatif du terme, mais elle produit des déplacements profonds, parfois transformateurs, parfois silencieux, parfois ambivalents, dans les trajectoires des femmes.
Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation se joue dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.
Ali Zniber – Dans votre livre, vous parlez de femmes « capables ». Malgré la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes précaires et immigrées, elles agissent sur leur destin d’une façon qui n’était pas attendue. Néanmoins, la vulnérabilité qui caractérise leur condition est mise à profit par les coopératives agricoles. Leur peur de ne pas pouvoir revenir les oblige à accepter un ensemble de conditions indignes. Comment voyez-vous ce nœud entre émancipation et exploitation qui se situe au cœur de la migration de ces femmes ?
Chadia Arab – Ce nœud entre émancipation et exploitation, cette ambivalence entre des femmes qui apparaissent à la fois comme stratèges, actrices de leur destin mais aussi vulnérables et stratèges, est au cœur de mon travail. Il peut être éclairé à partir de la figure de la femme capable, que je mets en parallèle avec celle de la zoufria3, féminin de zoufri, figure de l’ouvrier immigré des années 1960, qui incarne chez le sociologue Ahmed Boubakeur une image ambivalente : à la fois travailleur précaire et héro sacrifié. Je repense ici à Saïda, rencontrée avant son départ en Espagne, qui me disait : « On a travaillé, travaillé et travaillé dur pour leur montrer qu’on était capables. » Cette phrase, d’une grande force, condense à elle seule l’enjeu central de la migration saisonnière : faire la preuve de sa capacité dans un dispositif qui repose précisément sur la mise à l’épreuve des corps de ces femmes.
En m’appuyant sur Paul Ricœur et sa réflexion sur l’homme capable, il devient possible de penser la vulnérabilité non pas comme l’opposé de l’autonomie, mais comme sa condition même. Ricœur écrit que « c’est la vulnérabilité qui fait que l’autonomie est une condition de possibilité ». Les saisonnières marocaines incarnent pleinement cette tension. À partir de la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes pauvres, rurales, précaires et immigrées, elles agissent sur leur propre destin et font des choix orientés vers une vie qu’elles estiment meilleure, même si ces choix sont contraints, coûteux et parfois violents.
Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables. Capables de supporter la séparation avec leurs enfants et leurs proches malgré le manque et la culpabilité. Capables d’endurer un travail agricole pénible, répétitif, souvent sous-payé. Capables de vivre en communauté, dans des logements surpeuplés, avec des femmes qu’elles ne connaissaient pas auparavant, et de s’y organiser. Cette capacité n’est pas une essence; elle est le produit de trajectoires de pauvreté, de responsabilités familiales précoces, d’une longue familiarité avec l’endurance.
Mais cette capacité est aussi captée par le système productif. La vulnérabilité devient une ressource économique pour les coopératives agricoles espagnoles, et la peur de ne pas être rappelées la saison suivante agit comme un puissant mécanisme de contrôle. L’émancipation qu’elles expérimentent est donc réelle, mais conditionnelle : elle s’exerce dans un cadre qui exploite précisément leur capacité à se taire, à continuer. Enfin, pour celles qui décident de rester en Espagne, un autre parcours de la combattante commence, cette fois en tant que sans-papières. Elles ne se contentent plus d’être des femmes capables ; elles mobilisent leurs réseaux, font preuve d’ingéniosité, développent des stratégies de survie et de régularisation. Beaucoup finiront par atteindre leur objectif : obtenir des papiers, souvent au prix de longues années d’invisibilité.
Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables.
Ali Zniber – En 2025, vous avez publié un article avec le géographe Mustapha Azaitraoui4, dans lequel vous caractérisez le régime agricole de la province de Huelva « d’agriculture de survie ». Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ?
Chadia Arab – La notion d’« agriculture de survie » permet de rendre compte d’un modèle productif qui repose sur une double exploitation : celle des milieux naturels et celle des corps des travailleuses saisonnières. L’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne a constitué un moment charnière. Elle a accéléré la transformation d’une agriculture locale vers un modèle agro-exportateur intensif, orienté vers la compétitivité internationale, la rapidité des cycles de production et la maximisation des rendements à court terme. Cette mutation s’est faite au prix d’une pression extrême sur les ressources naturelles (comme le parc de Doñana), avec une surexploitation de l’eau, une artificialisation des sols, un usage massif de plastiques et de produits phytosanitaires, mais aussi sur le travail humain, devenu une variable d’ajustement essentielle.
Les milieux naturels comme les travailleuses saisonnières sont traités selon une même logique extractive : extraire vite, beaucoup, et à moindre coût, sans se soucier des effets à long terme. Les sols, les nappes phréatiques, les corps féminins sont considérés comme des ressources disponibles, remplaçables, épuisables. Lorsque la terre se fatigue, on la déplace ; lorsque les travailleuses s’usent, on les remplace par d’autres contingents tout aussi précaires. De la même manière que les milieux naturels sont soumis à une exploitation sans régénération, les travailleuses sont engagées dans un cycle de travail qui ignore leur santé, leur fatigue, leur vieillissement.
Parler d’« agriculture de survie », c’est aussi souligner le paradoxe d’un système qui produit de la richesse à grande échelle tout en organisant la survie au quotidien, tant pour les écosystèmes que pour les personnes qui y travaillent. Les travailleuses survivent physiquement et économiquement ; les exploitations survivent économiquement dans un contexte de concurrence internationale accrue ; mais cette survie se fait au détriment de toute durabilité sociale et écologique.
Enfin, cette continuité entre les deux régimes d’exploitation invite à repenser ensemble les luttes écologiques et les luttes sociales. On ne peut pas défendre les milieux naturels sans interroger les conditions de travail de celles et ceux qui les façonnent, pas plus qu’on ne peut penser la justice sociale sans intégrer les destructions environnementales qui touchent en premier lieu les populations les plus précaires. Les corps des travailleuses et les territoires agricoles de Huelva racontent ainsi une même histoire : celle d’un modèle productif qui épuise ce qui le fait vivre.


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21.04.2026 à 16:21
Marin Coudreau
Se préoccuper d’écologie au milieu des bombes, ça donne quoi ? Dans le livre “Terra Invicta”, des intellectuel·les d’Ukraine conçoivent les œuvres d’art et les humanités environnementales comme des outils de survie intellectuelle et politique en temps de guerre. Et font de l’Est de l’Europe un nouveau creuset pour la pensée décoloniale.
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À propos du livre Terra Invicta. Ukrainian Wartime Reimaginings for a Habitable Earth, dirigé par Adrian Ivakhivn, McGill-Queen’s University Press, 2025 (disponible au téléchargement ici).
Pendant que Poutine se fait construire un nouveau palais sur les rivages de la mer Noire — cette fois-ci en territoire ukrainien occupé1 — et rêve tout haut de vie éternelle2, un collectif d’auteurs et d’autrices ukrainien·nes s’empare des humanités environnementales pour apprendre à atterrir. Le résultat : un recueil passionnant, élaboré par près d’une trentaine de contributeurs3, visant à penser/panser la guerre en Ukraine dans un cadre « climato-décolonial ».
Terra Invicta — « la terre invaincue » — a été coordonné par Adrian Ivakhiv, spécialiste des humanités environnementales, de l’écologie culturelle et des études ukrainiennes et professeur titulaire de la chaire J.S. Woodsworth en sciences humaines à l’Université Simon Fraser. Longtemps perçue comme un « non-lieu »4 — tout en étant l’épicentre des violences de masse du XXe siècle5 —, l’Ukraine apparaît ici comme un avant-poste des défis de l’Anthropocène. Le volume rassemble chercheur·ses, essayistes, artistes, biologistes, curateurs, cinéastes, musicologues et historien·nes, presque tous et toutes ukrainien·nes, presque tous et toutes écrivant depuis l’exil ou depuis l’intérieur d’une guerre qui n’en finit pas.
Ce double ancrage, réflexif et viscéral, confère à l’ensemble une densité rare dans la production des humanités environnementales contemporaines. Le livre en lui-même est à bien des égards le produit intellectuel remarquable de cette « force des faibles » mise en lumière par la sociologue et politologue Anna Colin Lebedev6. « L’effort de guerre a suscité chez les Ukrainiens un sentiment de solidarité nationale, d’initiative citoyenne et d’auto-organisation qui contribue à l’idée que ce combat est à la fois une lutte anti-impérialiste et anticoloniale », affirme ainsi Ivakhiv dans son introduction. Par ailleurs, la relation de l’Ukraine à l’Europe est immédiatement avancée comme un enjeu crucial pour son avenir dans l’Anthropocène. L’Europe y apparaît comme un Janus aux deux visages antagonistes : « Tout “avenir européen” de l’Ukraine dans l’après-guerre devra peut-être choisir quelle Europe rejoindre : une Europe des chaînes d’approvisionnement mondiales, des conglomérats fonciers pilotés par des investisseurs, des industries à forte intensité carbone et/ou des entreprises de capitalisme vert cherchant à transformer les champs ukrainiens en réserves de biocarburants ? Ou bien, à l’inverse, une Europe des villes verdoyantes et agréables à vivre, des coopératives d’énergie renouvelable, des circuits alimentaires locaux revitalisés, des steppes, forêts et zones humides rendues à la nature, et d’engagements en faveur d’une coopération climatique mondiale ? ».
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Le titre du volume est à double fond. Terra Invicta renvoie à la fois à une revendication de souveraineté sur un territoire occupé et à la formulation latine de l’invaincue — celle que l’on ne peut réduire, ni par les armes, ni par l’effacement mémoriel. Mais c’est l’introduction d’Ivakhiv qui pose les fondements conceptuels du projet. Son argument de départ est simple et puissant : la guerre en Ukraine n’est pas séparable de la crise climatique planétaire. Elle en est un symptôme, une accélération, une actualisation paroxystique. L’Ukraine est à la fois une victime de l’impérialisme fossile-capitaliste russe — dont la rente pétro-gazière finance directement les chars — et un site d’observation privilégié de l’Anthropocène : la manière dont les logiques coloniales d’extraction et d’accumulation ont produit simultanément la dépossession des peuples et la dégradation des écosystèmes.
Le cadre théorique qu’Ivakhiv propose, « climato-décolonial », articule trois fils que la littérature académique traite souvent séparément : les humanités environnementales héritières de Bruno Latour (« devenir terrestres »), les études décoloniales et postcoloniales, et les théories du capitalisme fossile. Ce cadre est revendiqué non pas comme une synthèse achevée mais comme un outil de travail, une boussole pour des contributeurs dont les disciplines, les pratiques et les situations géographiques divergent considérablement. Terra Invicta est organisé en quatre parties dont les titres sont donnés à la fois en ukrainien et en anglais — geste politique en soi, dans un contexte où la langue ukrainienne est elle-même un enjeu de la guerre. Chaque partie est séparée par des « interludes » : des contributions artistiques visuelles, plus courtes, qui donnent à voir ce que les essais disent — photographies de terrain, installations, etc. Cette composition, entre l’essai académique et le livre d’artiste, est l’une des réussites formelles du volume.

La première partie, appelée « Обставини / Conditions – Anthropocenes and Colonialities », pose les questions théoriques fondamentales. Asia Bazdyrieva ouvre avec un essai sur « l’Ukraine dans l’Anthropocène » qui refuse de traiter l’Anthropocène comme une catégorie universellement partagée : pour une ancienne colonie impériale, l’entrée dans l’Anthropocène s’est faite sous le signe de la dépossession et de l’extraction. Bazdyrieva développe ainsi le concept de resourcification — la réduction coloniale de l’Ukraine, de ses terres et de ses habitants, à un espace de transactions et d’extraction matérielle. La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre. La guerre de 2022 serait l’ultime actualisation de cette logique. Toutefois, en construisant une généalogie continue — Empire russe, soviétisme, oligarchie post-soviétique, invasion de 2022 —, Bazdyrieva produit un récit d’une grande cohérence rhétorique, mais au prix d’un déterminisme rétrospectif. L’auteure attribue à la logique de resourcification une puissance explicative très large, mais Poutine n’a pas envahi l’Ukraine pour son charbon ou ses tchernozems (« terres noires »). La dimension impériale de la guerre ne fait aucun doute7, mais ce qui l’a précipitée semble tenir bien davantage de facteurs politiques qu’économiques — comme la peur de voir une démocratie ukrainienne réussir aux portes de la Russie — que Bazdyrieva, fidèle à son cadre théorique, tend précisément à minimiser.
La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre.
Kateryna Botanova approfondit la question en analysant les pratiques artistiques ukrainiennes après février 2022 à la lumière de la pensée décoloniale. « À la suite de l’invasion russe à grande échelle […], la décolonisation et la décolonialité sont assez soudainement devenues les principales grilles de lecture conceptuelles auxquelles les penseurs ukrainiens ont eu recours pour appréhender la guerre […]. Très vite, cependant, il est apparu douloureusement évident que l’agentivité et la parole devaient être reconquises non seulement face à l’agresseur, mais aussi face à […] un Occident qui refusait aux Ukrainiens leur choix de riposter, leur refus du dialogue forcé et de la réconciliation compulsive avec leurs agresseurs, ainsi que leur défense non pas de “territoires” stériles et abstraits, mais de leurs populations vivantes et de leurs foyers ». Botanova met en garde contre un écueil symétrique : l’adoption mécanique du vocabulaire décolonial occidental, qui s’applique mal aux spécificités de l’impérialisme russe — lequel n’est ni l’empire britannique, ni le colonialisme français, et mobilise des catégories raciales, linguistiques et civilisationnelles qui lui sont propres. La décolonisation ukrainienne doit inventer ses propres outils conceptuels à partir de ses propres expériences — ce que précisément ce volume entreprend.
Le chapitre de Svitlana Biedarieva, « Unfolding Coloniality : Ecocide as the Erasure of Memory », est l’un des plus stimulants du volume en ce qu’il tente de nouer ensemble deux dimensions que l’on traite habituellement séparément : la destruction des écosystèmes et la destruction de la mémoire culturelle. Prenant pour objet central l’explosion du barrage de Kakhovka en juin 2023, Biedarieva montre que la catastrophe n’est pas simplement un crime de guerre environnemental, mais l’actualisation d’une violence coloniale inscrite dans l’infrastructure elle-même depuis 1956 : le lac de retenue avait déjà noyé une centaine de villages, détruit six fortifications cosaques et modifié irréversiblement les écosystèmes aquatiques de la région. La figure de Polina Raiko, artiste naïve dont la maison couverte de fresques a été ravagée par les eaux, fonctionne comme la métonymie de cette double perte : de la biodiversité et de la mémoire vernaculaire du Sud ukrainien.

La partie 2, « Ґрунт / Ground – Earthy, Vegetal, and Arboreal (Be)longings », est ancrée dans les approches des « études végétales » (plant studies) et des études multi-spécifiques. Réunissant cinq contributions autour du concept central de zemlia (земля)— mot ukrainien intraduisible par un seul équivalent français, qui condense les sens de « terre », « sol », « pays », « planète » —, elle propose une méditation collective sur l’attachement des Ukrainiens à leur espace non-humain : tchernozems, steppes, champignons, plantes endémiques, arbres, etc.
Le chapitre d’Iryna Kovalenko, « Zemlia : Soil and Seed as Weapons of Resistance », ouvre la section par une analyse de la culture des mèmes durant la guerre — ces images partagées et reprises dans de multiples variations sur Internet qui créent une référence culturelle commune. À travers tournesols, tchernozems et graines tendues à l’occupant, Kovalenko montre comment la terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne. Darya Tsymbalyuk, dans « I Dream of Seeing the Steppe Again », tisse une méditation autour de la réserve naturelle de Kreidova Flora — comprenant vingt-quatre espèces endémiques, des pins de craie, des astragales rares, des thyms reliques — transformée deux fois en champ de bataille, en 2014 puis en 2022. L’originalité de sa démarche est d’articuler le travail de deuil écologique à une pratique artistique concrète : la confection d’un herbier manuel à partir des photographies du directeur de la réserve dont la maison a été détruite.

Iryna Zamuruieva, avec « Into Kin-Regions with Horytsvit Vesnianyi », prolonge dans cette voie en faisant d’une seule plante — l’adonis printanier (Adonis vernalis) — dont le nom ukrainien, horytsvit, constitue le point central d’une réflexion sur le ridnyi krai, le « pays-kin », notion qui déborde les frontières administratives pour désigner un espace de relations multi-espèces. Le chapitre s’appuie sur les travaux de Donna Haraway, Anna Tsing et Max Liboiron, tout en assumant une position délicate : ni indigène ni « occidentale », Zamuruieva cherche une troisième voie épistémologique.
Yuliia Kishchuk, dans « Split Gills as Companion Species », déplace encore le regard vers les champignons et l’héritage de Tchernobyl : les Schizophyllum commune qui ont été retrouvés poussant à l’intérieur même des réacteurs détruits — ils y colonisent spontanément les surfaces contaminées et semblent se nourrir des rayonnements ionisants — deviennent une métaphore vivante de résilience écologique post-coloniale. Le chapitre de Kateryna Filyuk sur le chêne de Goethe à Buchenwald et le tilleul de Mohyla à Kyiv conclut la section en proposant une « histoire arborée » (arboreal perspective) de la culture européenne et ukrainienne, convoquant le « plant turn » des humanités contemporaines pour penser une solidarité inter-espèces qui traverserait les frontières de la guerre.
La terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne.
L’interlude de Sofiia Holubeva, 40 × 30 × 20 — les dimensions des bagages cabine autorisés dans les avions quittant l’Ukraine —, referme la section sur une tonalité tragique : ce que l’on emporte dans ces dimensions, ce sont aussi des graines, des fragments de sol, des brins de plantes, la zemlia réduite à ce qu’un exil précipité permet de sauver.
La partie 3, « Рух / Movement », réunit quatre contributions qui partagent une même intuition : représenter, figurer, cartographier un territoire occupé ou dévasté, c’est déjà le réoccuper symboliquement, y réaffirmer une présence.
Le 6 juin 2023, l’armée russe sabote le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, faisant dévaler au-delà de 18,2 km³ d’eau, déclenchant une catastrophe écologique non négligeable sur plusieurs milliers de kilomètres carrés d’Ukraine du Sud. Les victimes de ce désastre incluent les tritons du Danube (Triturus dobrogicus), l’une des espèces menacées répertoriées dans le Livre Rouge d’Ukraine, dont la population, dans le delta du Dniepr, se trouvait là depuis plus de 10 000 ans. Emportés par le flot, des centaines de ces tritons ont été retrouvés sur les plages d’Odessa via le courant maritime de la mer Noire. Les auteurs racontent l’histoire naturelle, pour le moins fascinante, de cette espèce discrète qui traverse l’époque du dernier maximum glaciaire, lorsque la mer Noire n’était encore qu’un lac d’eau douce reliant le bassin versant du Danube à celui du Dniepr. Dans la précipitation, biologistes, citoyens et employés des réserves naturelles se sont mobilisés pour récupérer les tritons survivants. À Odessa, une centaine de tritons vivants est récupérée pour être placée dans un aquarium de fortune au zoo. Deux retours sont finalement organisés : certains tritons sont relâchés dans les canaux de Vylkove (delta du Danube, leur habitat ancestral), d’autres sont transférés au zoo de Tcherkasy pour être reproduits avant leur réintroduction dans le Dniepr. C’est un récit collectif — écrit par une anthropologue canadienne de concert avec des écologues et naturalistes ukrainiens — qui, à partir d’une approche multi-spécifique, montre bien que la guerre ne détruit pas seulement des vies humaines mais aussi des rapprochements existants entre les espèces, séculaires parfois, et plus largement la vie même. Les auteurs concluent que là où il s’agit d’écocide, d’une catastrophe écologique de grande ampleur, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.

Maria Sonevytsky analyse l’album QIRIM (2023) de Jamala, pop star ukrainienne et tatare de Crimée, auréolée de sa victoire à l’Eurovision 2016 avec la chanson « 1944 » sur la déportation de son peuple, comme une pratique de cartographie musicale et de « futurité indigène »8. Chaque chanson de l’album est géolocalisée sur un lieu précis de la péninsule de Crimée, identifié par son toponyme tatar. Le résultat est une contre-cartographie de l’occupation : Qirim est un territoire habité musicalement, mémorisé chanson par chanson, irréductible à l’annexion politique de 2014. Sonevytsky mobilise le concept de survivance de l’indianiste Gerald Vizenor, non pas la survie passive, mais une présence résistante, active, qui transforme l’endurance en souveraineté culturelle.
Là où il s’agit d’écocide, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.
Olya Zikrata propose une réflexion sur la musique électronique ukrainienne de guerre comme « sonic fiction ». Écrivant depuis l’exil, réveillée la nuit par les appels de sa sœur restée sous les bombes, elle analyse comment des artistes comme Zavoloka, Kadaitcha, Whaler ou Ptakh retournent les matériaux sonores de la catastrophe — les fréquences industrielles de Kakhovka, les textures de la steppe occupée, les résonances nucléaires de Tchernobyl — pour en faire des espaces de transformation intérieure, de deuil collectif et de projection vers un futur possible. Elle montre que le son de la guerre n’est pas qu’une métaphore : c’est une arme, un outil de désorientation psychique, une chorégraphie de la conquête impériale. Face à cela, la musique électronique ukrainienne constitue un « front sonore » parallèle au front militaire.
Valentyna Kharkhun referme la Partie 3 avec une généalogie des représentations culturelles ukrainiennes de Tchernobyl depuis 1986, jusqu’à l’occupation russe de la centrale en 2022. Elle montre comment la Zone de Tchernobyl est passée d’un trauma national à un objet d’expérimentation artistique et de réflexion sur le temps long, avant de redevenir, avec la guerre, un territoire colonial disputé. L’opéra Chornobyldorf de Hryhoriv et Razumeiko, le documentaire Chornobyl 22 de Radynski incarnent cette troisième phase : la Zone comme palimpseste des catastrophes impériales russes, de 1986 à 2022.

Enfin, la partie 4, « Припущення / Conjectures – Conversations and Speculations », assume délibérément l’incertitude et le spéculatif comme postures légitimes en temps de guerre. Ses quatre contributions adoptent toutes le format dialogique : conversations retranscrites, réflexions d’artiste, spéculations écologiques. Ce refus de la forme académique close est lui-même une prise de position : le temps de la guerre n’est pas celui de la synthèse conclusive.
La conversation entre Asia Bazdyrieva, Svitlana Matviyenko, Oleksiy Radynski et Adrian Ivakhiv est le pivot intellectuel de toute la partie. La question inaugurale d’Ivakhiv — où trouver, dans la culture ukrainienne actuelle, des raisons d’espérer un futur plus juste et écologiquement viable ? — reçoit des réponses qui refusent de se rejoindre en une conclusion harmonieuse. Matviyenko recadre la question : l’enjeu n’est pas un « meilleur futur » mais le futur en tant que tel, dans un contexte où la vitesse de destruction de la guerre rend l’anticipation presque impossible. Elle propose le concept de survivance de Vizenor — une présence active et résistante, non la simple survie —, pour penser ce que font les Ukrainien·nes qui continuent d’écrire, de peindre, de filmer sous les bombes. Asia Bazdyrieva et Oleksiy Radynski soulèvent un problème que peu osent formuler : la solidarité internationale avec l’Ukraine est entravée par la cécité sélective de plusieurs acteurs. Les cadres décoloniaux dominants, faute de vocabulaire pour penser l’impérialisme russe et soviétique, laissent dans l’ombre les formes spécifiques de colonialisme exercées dans l’espace post-soviétique. Pire, l’« occidentalocentrisme » — cette fixation sur la critique du seul Occident — produit des distorsions qui alimentent indirectement la guerre en cours. Des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil mobilisent ainsi un discours anti-impérialiste pour justifier leur neutralité, tout en ignorant l’impérialisme russe ; et une partie de la gauche intellectuelle peine à reconnaître la guerre en Ukraine comme une guerre coloniale. « Une fausse mythologie de la mission libératrice de l’empire russe/soviétique, censée aider les peuples d’Inde, d’Afrique et des Amériques, contribue en permanence à l’aveuglement sélectif et à l’incapacité des penseurs de gauche, du Nord comme du Sud, à manifester leur solidarité avec l’Ukraine. »
Le dialogue entre Olesia Ostrovska-Liuta et Olena Stiazhkina sur « la vie publique de la nourriture » est l’un des textes les plus inattendus. Parti de l’œuvre de Zhanna Kadyrova, Palianytsia — un pain taillé dans la pierre —, il développe une réflexion sur la nourriture comme lieu de mémoire, de contrôle politique et de résistance identitaire. Stiazhkina forge le concept de « violence alimentaire » pour désigner les pratiques soviétiques de contrôle par la présence forcée de nourriture standardisée — pendant symétrique du contrôle par l’absence, dont l’Holodomor de 1932-33 représente l’extrême meurtrier. Le pain taillé dans la pierre de Kadyrova dit tout cela à la fois : la dureté des corps ukrainiens, la résistance des matières, et le shibboleth linguistique du mot palianytsia (pain de blé) que les soldats russes ne savent pas prononcer.
La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée.
Le chapitre d’Oleksii Vasyliuk, « War and Wild Nature », tranche singulièrement avec le reste du volume. Là où la plupart des contributions relèvent de l’essai culturel ou du témoignage artistique, Vasyliuk écrit en praticien de terrain, zoologiste et cofondateur du Ukrainian Nature Conservation Group, et produit une analyse empiriquement ancrée dans des données écologiques concrètes. Vasyliuk effectue une distinction entre effets de la guerre sur les infrastructures humaines et effets sur les écosystèmes. La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée. L’exemple du fond asséché du lac de retenue de Kakhovka, où des millions de saules et peupliers — colonisant une surface émergée de 1600 km2 — ont atteint la hauteur d’un homme en quelques mois, est tout à la fois effrayant et réjouissant. Vasyliuk se garde pourtant de tout romantisme : dans le sud et l’est, l’abandon des terres ne profite pas aux espèces indigènes mais aux invasives nord-américaines, dont les semences saturent chaque poignée de sol. Le scénario de Tchernobyl — grand massif forestier sauvage reconstitué en quelques décennies — n’est pas reproductible partout. Son regard sur la reconstruction qui viendra après la guerre est encore plus décapant : le besoin de loger des millions de déplacés impliquera des déboisements et l’ouverture de carrières précisément dans les zones épargnées par les combats. Les écologistes, prédit-il avec une amertume lucide, se retrouveront accusés d’« être contre la reconstruction de l’Ukraine ».

La conclusion du chapitre opte néanmoins pour l’espoir, en faisant de l’adhésion à l’Union européenne et des objectifs de la Stratégie pour la biodiversité 2030 le levier d’une conversion écologique possible de l’Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux de céréales et d’huile de tournesol, avec un modèle agricole intensif hérité de la collectivisation soviétique, structuré autour de grandes exploitations de monocultures et d’un usage massif d’intrants chimiques ; à cela s’ajoute tout l’héritage soviétique des infrastructures industrielles et énergétiques dont la centrale de Tchernobyl n’est que l’exemple le plus tragiquement célèbre. Mais pour Vasyliuk, « l’Ukraine pourrait avoir l’occasion de devenir une oasis de terres naturelles en Europe, tandis que d’autres pays européens auront la possibilité d’investir dans la préservation des espaces naturels restaurés en Ukraine afin d’augmenter leur proportion à l’échelle de l’Europe dans son ensemble ». L’argument est enthousiasmant, quoique peut-être trop dépendant d’une confiance dans les institutions européennes que l’histoire récente de l’application du droit environnemental dans les pays membres incite à tempérer.
Yuri Yefanov, cinéaste, clôt la Partie 4 avec des notes de travail sur un film en cours, dans lequel il imagine une ville post-guerre recouverte progressivement de forêt, habitée par des créatures hybrides humaines et non-humaines qui inventent de nouvelles règles de coexistence. Il reconnaît la tension structurelle qui traverse son travail : les pires dystopies de la science-fiction du XXe siècle se réalisent devant ses propres yeux, mais son seul outil analytique reste la forme utopique. Il ne sait pas comment représenter un monde commun autrement que dans cette forme et cette honnêteté est plus féconde que n’importe quelle solution illusoire.
➤ Lire aussi | “Printemps silencieux” en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe・Marin Coudreau (2026)
Le postscript d’Ivakhiv est délibérément sans conclusion — « il est préférable de laisser le volume inachevé, ouvert » — mais il aborde un sujet que le reste du volume avait soigneusement évité : la Russie elle-même, non pas seulement comme ennemi à qui résister, mais comme entité ayant un passé impérial, un présent oppressif, et peut-être un futur à construire. Le titre est une réécriture de l’article fondateur de Tuck et Yang (2012), « Decolonization Is Not a Metaphor », qui avertissait contre l’usage métaphorique et dépolitisant du concept de décolonisation dans les académies occidentales. Ivakhiv l’applique ici au cas russe, et pose la question, vertigineuse9 : que signifierait décoloniser la Russie, non pas comme slogan politique, mais comme projet concret ?
Il recense les différentes significations de l’idée en circulation : la dissolution de la Fédération de Russie en entités plus petites, comme le souhaitent certains mouvements (Free Peoples of Russia Forum, réuni à Prague en 2022)10, la libération des peuples indigènes de Sibérie, du Caucase, de l’Arctique de la domination ethno-russe ; et une décolonisation plus profonde, vers l’intérieur, des subjectivités colonisatrices elles-mêmes — l’émancipation du « sujet impérial russe » de ses propres conditionnements. Ivakhiv cite à cet égard le politologue russe en exil Ilya Budraitskis11, qui argumente que la décolonisation réelle ne peut pas venir de l’extérieur mais doit être une auto-libération collective, et que les conditions en sont pour l’instant inexistantes12.

Ivakhiv articule ensuite les trois termes qui structurent l’ensemble du volume — colonialisme, capitalisme, démocratie — en montrant leur intrication. Il critique l’argument de la « guerre par procuration » (proxy war) avancé par certains milieux de la gauche occidentale, selon lequel la Russie représenterait une résistance anti-impérialiste à l’hégémonie américaine13 : la Russie est elle-même capitaliste — klepto-capitaliste, pétro-capitaliste —, et le soutien à Poutine de la part de certains anti-impérialismes du Sud relève d’une confusion entre opposition au capitalisme occidental et soutien à un impérialisme concurrent.
Malgré le cadre « climato-décolonial » énoncé en introduction, Ivakhiv ne traite étonnement pas du rôle du changement climatique dans l’avenir de la Russie. Dans un ouvrage paru peu avant l’invasion russe en Ukraine — Klimat, Russia in the Age of Climate Change —, le spécialiste du système énergétique russe Thane Gustafson énumérait pourtant les effets catastrophiques croissants de la hausse des températures dans le plus vaste pays du monde — dont 70% du territoire est composé de permafrost. Mais pour Gustafson, le défi majeur auquel la Russie est confrontée est avant tout d’ordre économique. Depuis une vingtaine d’années, la prospérité du pays (en partie confisquée par ses élites) repose largement sur la vente de ressources énergétiques fossiles à l’étranger ; et les dirigeants russes ont du mal à admettre que cette manne touchera progressivement à ses limites. L’ère dominée par le pétrole et le gaz approchera tôt ou tard de son déclin, laissant une Russie impréparée au défi climatique et dépourvue de ce qui fonde sa puissance actuelle14.
C’est dans les actes les plus simples de subsistance, obstinément maintenus sous les bombes, que réside la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Le fossé est alors abyssal avec la réflexion sur l’avenir qui s’élabore depuis l’Ukraine. La réponse d’Ivakhiv aux défis impérial et climatique enchevêtrés est une conception élargie de la démocratie écologique et décoloniale : une démocratie qui ne se limite pas aux humains qui votent, mais qui intègre les intérêts des non-humains, des générations futures et des peuples marginalisés ; une démocratie qui articule le social, l’affectif, l’écologique et l’intergénérationnel. Il s’inscrit ici dans un dialogue avec Latour (« devenir terrestres »), Stengers (« temps catastrophiques »), Escobar (« pluriversalisme ») et Connolly (« fragility of things »): le corpus des humanités environnementales critiques qui traversait le volume depuis son introduction. La conclusion est sobre et délibérément non-triomphante. Ce que les Ukrainiens ont à offrir au monde, ce ne sont pas des solutions mais des pratiques : les actes les plus simples de subsistance, de soutien mutuel, de « jardinage » les uns pour les autres. C’est dans ces gestes ordinaires — obstinément maintenus sous les bombes — que réside, pour Ivakhiv, la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Terra Invicta réussit plusieurs choses que peu de volumes collectifs parviennent à accomplir simultanément. D’abord, il traite l’Ukraine comme un lieu d’élaboration intellectuelle, non comme un objet de pitié ou de condescendance savante. Les contributeurs et contributrices, presque tous ukrainiens, ne parlent pas de la guerre mais depuis elle, avec une autorité épistémique et une précision analytique qui désarme les tentations condescendantes de l’occidentalisme académique ; et en même temps, c’est en anglais que ces auteurs s’expriment afin de s’adresser au monde. Ensuite, il tient ensemble des registres d’expérience et d’analyse radicalement hétérogènes. Les tritons d’Odessa coexistent avec la musique électronique de Kyiv, l’histoire de la nourriture soviétique avec la philosophie de la démocratie écologique. Cette hétérogénéité est la condition même de la pensée en situation de catastrophe, où la spécialisation disciplinaire doit céder à une forme d’intelligence collective plus poreuse.
Par ailleurs, ce livre assume l’inachèvement. Dans un contexte où la guerre continue, prétendre à la synthèse serait mentir. Les contradictions entre les contributeurs — sur la place du nationalisme dans la résistance, sur les limites de la solidarité internationale, sur ce que doit être une reconstruction écologiquement juste — sont tout autant laissées ouvertes, de façon productive. C’est la forme la plus intelligente que puisse prendre un livre sur un présent qui n’est pas encore du passé. On peut prolonger cette ouverture en suivant l’appel récent de l’historienne Daria Mattingly qui soutient que la décolonisation ukrainienne restera incomplète tant qu’elle se bornera à dénoncer la violence coloniale russe sans interroger la participation des Ukrainiens eux-mêmes aux structures impériales russes et soviétiques15. Terra Invicta offre enfin quelque chose de précieux : la démonstration que les humanités environnementales ne sont pas un luxe de temps de paix, mais, en l’occurrence, un outil de survie intellectuelle et politique en temps de guerre.
Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent.
Pour conclure, il faut dire la chose franchement : la gauche critique internationale — celle qui lit Fanon, cite Césaire et connaît par cœur l’histoire des luttes anticoloniales d’Amérique latine ou d’Afrique subsaharienne — a longtemps souffert d’un angle mort à l’Est. L’Europe de l’Est, et l’Ukraine en particulier, n’existait dans sa carte mentale qu’en négatif : comme frontière de l’OTAN, comme pion géopolitique, comme variable d’ajustement dans des équations où les vrais enjeux se jouaient ailleurs16. Le recenseur de ce livre n’est pas exempt d’un reproche symétrique : installé à Moscou pour mes recherches doctorales, j’ai moi-même regardé l’espace post-soviétique avant tout depuis la métropole impériale, reproduisant sans toujours le conscientiser la perspective du centre. Terra Invicta travaille à corriger ces biais, non pas en réclamant une place à la table des victimes, mais en imposant l’Ukraine comme lieu de pensée à part entière. Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent17. Reste à s’assurer que cette lumière-là continue de briller aux yeux du monde une fois le livre refermé.


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27.03.2026 à 19:59
Vandana Shiva
« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.
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Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.
La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.
Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.
Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.
Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.
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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.
Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.
➤ Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)
Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.
Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.
Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.
Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.
L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.
Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.
Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.
La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.
Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.
La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».
La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.
L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.
Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »
Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.
Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…
Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.
En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »
➤ Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.
Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.
La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.
Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.
Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.
Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.
Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.
Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.
Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.
L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.
L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.
Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.
Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.
Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.
Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.
Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.
➤ Lire aussi | Décoloniser nos assiettes・Vipulan Puvaneswaran, Clara Damiron et Shams Bougafer (2025)
Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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25.03.2026 à 18:20
Báyò Akómoláfé
Depuis le rassemblement suprématiste blanc de 2017 à Charlottesville, l’extrême-droite n’a cessé de progresser partout. Plutôt qu’une condamnation morale, le philosophe nigérian Báyò Akómoláfé propose de revenir à la matrice des problèmes : la blanchité comme un projet colonial-capitaliste. Au cœur de cet ordre mondial dominant : l’humain déraciné.
L’article L’homme désincarné : en réponse au suprémacisme blanc est apparu en premier sur Terrestres.
Ce texte du philosophe nigérian Báyò Akómoláfé est paru le 19 août 2017, quelques jours après les « événements de Charlottesville », une ville moyenne de Virginie où un rassemblement d’extrême-droite « Unite the Right » (« unir la droite », autour du maintien de la statue équestre du général Lee, un soldat de l’armée confédérée qui luttait pour le maintien de l’esclavagisme) est l’occasion d’un attentat à la voiture-bélier par le militant suprémaciste blanc J. A. Fields. L’attentat, qui prend pour cible les anti-fascistes venus protester contre la manifestation, coûte la vie à Heather Heyer, une assistante juridique de 32 ans, et blesse 35 autres personnes. Dans les paragraphes d’ouverture de l’article que nous n’avons pas conservés, Báyò Akómoláfé partage son insatisfaction à propos des réactions politiques, qui témoignent selon lui d’une incapacité à saisir en profondeur les problèmes soulevés par la blanchité, entendue comme « projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation du monde ». Identifier le suprémacisme blanc comme une maladie est un geste insuffisant et peut même faire écran à une compréhension qui irait à la racine des problèmes. L’objet de cet article est d’ouvrir ce chantier plus vaste et de proposer une série d’interprétations pour identifier les sources des pathologies qui saturent notre présent.
Traduit de l’anglais par Emma Bigé et Mabeuko Oberty.
Ce texte est dédié à toustes celleux qui mettent leurs corps en danger pour protéger les sans voix, les invisibles et les empêché·es ; et à mon « père-oncle », l’ingénieur Tokundo Obayan, décédé il y a quelques jours.
Des torches flamboyantes et leurs traînées de fumée s’insinuent dans le noir de la nuit, jetant un éclat ambré sur des visages en colère.
Les corps blancs se déplacent de-ci de-là dans un unisson vengeur.
Des hommes trapus, agrémentés de tatouages, de moustaches rampantes, de battes de baseball et de bandanas se mêlent à d’autres plus discrets qui pourraient passer pour des voisins attentionnés.
Des drapeaux portant la croix gammée et le X bleu des Confédérés flottent au vent mollement.
Des poings frappent l’air qui les entourent et des saluts nazis perforent l’atmosphère épaisse et menaçante.
Des chants gutturaux tels que « Les Juifs ne nous remplaceront pas », « Vous ne nous remplacerez pas » et « Le sang et le sol » – slogans des ultranationalistes agraires allemands de la fin du XIXe siècle repris par le Troisième Reich d’Hitler – planent au-dessus de la foule.
Entouré de journalistes qui tentent de donner du sens à la dénonciation très peu enthousiaste qu’il vient de prononcer, le président des États-Unis se vante de la taille de son vignoble à Charlottesville.
Tout cela ressemble à un rêve étrange. Les images d’un cauchemar alcoolisé.
Tandis que je regarde ces scènes à faire froid dans le dos défiler sur mon écran de télévision, je me demande si ce sont les fragments filmés d’une époque ancienne, quand le racisme était flagrant et évident.
Non.
Ce sont bien les États-Unis d’aujourd’hui. Terre de liberté. Pays des braves1.
Charlottesville, Virginie. 11 août 2017. Après Jésus-Christ.
[…]
[…] Les sagesses autochtones du peuple yoruba nous invitent à considérer le monde en termes de chemins qui se croisent. Comme une émergence en cours de la multitude par l’intermédiaire d’intersections et d’intra-actions surprenantes.
Au moment d’offrir une prière ou une libation, le mot asé est généralement prononcé à voix haute, en réponse à un appel de la personne qui officie. […] Asé est la musique à la croisée des chemins et la fragilité de toute chose. Le concept de moi et d’identité, dont la philosophie queer de asé donne une nouvelle description, ne peut concevoir « l’autre » comme ce qui serait « négatif, manque, [ou] étranger ». […]
Toutes les routes sont des croisements de chemins ; chaque autoroute une jonction d’intra-sections. Matière-esprit… réalité… toute « chose » est déjà un édredon assemblé par des multitudes de couturièr·es, humain·es et non humain·es, éparpillé·es dans l’espace-temps – chaque objet est un nœud dans la circulation cosmopolitique et matério-discursive des choses qui s’entrecroisent, s’entremêlent, se biffent et s’écorchent. Les croisées de chemins nous aident à apprécier notre entre-existence/intra-devenir et à réaliser que quelque chose d’intéressant est toujours en train de se produire aux frontières et aux limites des choses, pas seulement à leur cœur ou à leur centre.
Le dispositif socio-économico-politico-scientifique de la modernité prescrit la séparation et proscrit l’intrication ; nous rendant aveugles à l’étonnante réciprocité qui lie ensemble valeurs, objets, discours, corps, idées et toutes sortes de phénomènes si intimement que nous ne pouvons plus dire que les choses précèdent aux interactions qu’elles ont les unes avec les autres […] En tant que sujets d’un agencement nouveau des choses, nous avons tendance à voir les choses comme indépendantes les unes des autres et non comme des agentivités intra-agissantes. Pour expliquer l’apparition d’un objet et la raison pour laquelle il se comporte comme il le fait, nous regardons à l’intérieur de cet objet, l’ouvrant en deux, espérant que l’isolement, la distillation, la réduction, l’extraction ou l’abstraction, nous aideront à atteindre l’ingrédient secret qui se trouve dans cet objet – son cœur, son essence, située derrière la forme fugace de sa matérialité. La structure sous l’apparence. […]
De même que nous ne pouvons pas réduire la source d’une épidémie ou du changement climatique à leurs localisations respectives dans un virus ou dans les émissions de carbone, de même les efforts pour trouver les origines des problèmes du racisme « dans » les personnes racistes sont le résultat d’une philosophie des Lumières (judéo-chrétienne) dualiste – la même philosophie qui espère arriver à l’essence d’un oignon en l’épluchant couche après couche.
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Il s’agit d’une affirmation radicale et d’une notion des plus dangereuses à admettre : que d’une manière qui n’a rien de mystique, je suis concrètement intriqué avec ces personnes que je préférerais diaboliser sous le nom de suprémacistes blanc·hes et sympathisant·es nazi·es. Le cadre de pensée dualiste nous permet de séparer les “racistes” des “non racistes” […] Toutefois, un cadre de pensée non dualiste, tel que celui décrit par la notion autochtone de croisée des chemins mentionnée plus haut, mettant l’accent sur les intrications, l’intersectionnalité, la diffraction et l’intra-action […] parle de la manière dont nous avons été brisé·es et réclame une analyse du pouvoir différente – une manière soigneuse de rendre des comptes qui fait de nous les complices de ce dont nous souhaitons justement nous débarrasser. […]
[A]u lieu de penser au passé comme ce qui vient avant, les cosmologies qui se situent à la croisée des chemins considèrent le passé comme ce qui est encore à venir et la responsabilité comme une action, encapacitante ou incapacitante, qui se partage entre co-participant·es dans une mangrove compliquée. Le principe du cause-à-effet passe par la fenêtre ; celui du bien contre le mal devient naïf. Au sein des cosmologies sensuelles, nous sommes toustes dans le même panier – d’une manière bien trop glissante et électrisante pour que les slogans publicitaires ou politiques ne s’en emparent. Ainsi, au lieu de localiser le problème dans læ « coupable », les croisées des chemins impliquent que la responsabilité soit distribuée à de multiples corps humains et non humains, embrassant des discours et des configurations matérielles à travers l’espacetemps.
D’une manière qui n’a rien de mystique, je suis concrètement intriqué avec ces personnes que je préférerais diaboliser sous le nom de suprémacistes blanc·hes et sympathisant·es nazi·es.
Essayer de clore le débat à coups de conversations emphatiques sur la dépravation morale de celleux qui commettent le pécher [du racisme], cela a un coût : celui de réprimer ce qui souhaite s’exprimer, celui d’empêcher que la guérison advienne […]. Alors que le sacré et le profane s’engageaient dans une conversation ritualisée, leur dialogue était interrompu par la précision assassine des balles tirées par le fusil colonial. Ce qui s’est passé à Charlottesville (en Virginie) est le symptôme de la dépréciation continue de la blanchité et du trauma associé de l’identité blanche. Cela va au-delà de quelques nationalistes blanc·hes néfastes qui perturbent la sérénité du projet états-unien et dont on aimerait bien pouvoir se débarrasser, et cela dépasse les fondations mêmes d’un État-nation qui était (et a toujours été) un incubateur tout à la fois pour la lutte des classes raciales et pour l’homme désincarné, celui que je propose d’appeler Homo Icarus.

Tous les serviteurs importés ou amenés dans le Pays… qui n’étaient pas Chrétiens dans leurs Pays d’origine… seront considérés et faits esclaves. Tous les esclaves nègres, mulâtres et indiens de ce dominion… seront considérés comme des biens. Si un esclave résiste à son maître… et que, le corrigeant, il advient qu’il le tue… le maître sera libre de tout châtiment… comme si l’incident ne s’était jamais produit.
Par ces mots, l’Assemblée Générale de Virginie de 1705 codifie la suprématie blanche. Les serviteur·es noir·es ou de couleur, qui pouvaient être considéré·es comme employé·es et doté·es de certains droits, deviennent des esclaves noir·es ou de couleur. Celleux qui s’identifient comme blanc·hes sont placé·es sur un piédestal au-dessus des autres – en vertu de leur couleur de peau. Les Noir·es ne peuvent plus porter des armes, participer à des manifestations, posséder quelque propriété que ce soit (une propriété ne peut être propriétaire) ou participer à la société comme le feraient des hommes libres. Démuni·es de toute agentivité, les personnes noires des générations à venir allaient être traitées comme des fractions d’hommes, et les personnes blanches en viendraient à occuper une plateforme socio-politique qui leur garantirait une place dans l’ordre cosmique des choses que seule la réincarnation aurait permis aux personnes noires d’atteindre.
Les attitudes que nous observons aujourd’hui à l’égard des minorités aux États-Unis… les sentiments imprévus qui se glissent derrière les meilleures intentions, au point de distordre l’idée que l’on pourrait se faire de notre capacité à contrôler nos propres actions, au point de mener les officiers de police à tirer en l’absence de danger réel, peuvent trouver ancêtres dans ces moments où l’État est devenu un agent du contrôle racial. Mais l’histoire de la suprématie blanche et des relations raciales négatives est plus nuancée que la seule proclamation d’une loi [par l’Assemblée Générale de Virginie codifiant la suprématie blanche en 1705]. Ce qui mène la première assemblée législative des États-Unis, la Chambre des Bourgeois de Virginie, à proclamer cette loi peut être associé à un incident qui se produit quelques années plus tôt. En 1676, la première révolte [d’esclaves] avait balayé les colonies américaines, à commencer par celle de Virginie. Nathaniel Bacon, membre de la classe dirigeante, orchestre une ruse, qui finit par amener serviteur·es blanc·hes comme esclaves noir·es à s’opposer au gouverneur, William Berkeley, qu’il accuse de trahir les communs et le bien public […]. Berkeley finit par remporter la bataille et par mater la rébellion des partisans de Bacon, mais l’idée d’une alliance noire et blanche pour la justice économique allait continuer de hanter les nuits de la classe dirigeante. La logique du Code esclavagiste que la Virginie promulgue en 1705 était la suivante : si les Noir·es sont abaissé·es dans l’ordre général du monde, les personnes blanches pourront orienter leur attention vers le maintien d’un statu quo qui leur bénéficie. La classe dirigeante n’aurait alors plus jamais à faire face à l’insécurité et à la menace d’une insurrection si les personnes blanches en venaient à se percevoir comme des membres d’une caste supérieure à celle des Noir·es et des Indigènes.
➤ Lire aussi | À mes ami·es blanc·hes・Báyò Akómoláfé (2022)
Progressivement l’identité blanche s’accrocha avec force au projet de la blanchité qui était pourtant aussi nocif pour les communautés diverses de personnes qui finirent par être subsumées sous une prétendue « race blanche » homogène par le fait de la recherche anthropologique ultérieure. La blanchité elle-même, distincte de l’identité blanche, est le projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation qui – tiré des activités et pratiques des Européen‧nes qui explorèrent des terres « découvertes » pour en extraire les ressources – en est venu à s’établir en ordre mondial dominant. À défaut de satisfaire la promesse fabuleuse de la conquête de l’or sur ces terres, les élites britanniques décidèrent de débarrasser les rues de Londres de leurs pauvres. Orphelin‧es, alcooliques et paresseux‧ses furent capturé·es, amassé·es sur des navires et envoyé·es aux Amériques. Dans un effort anticipant sur le Rêve Américain et les pratiques des banques actuelles qui refourguent leurs prêts en échange du rêve de posséder maison et voiture, les chasseurs de tête vendaient le rêve de posséder d’importants morceaux de la terre de ce nouveau royaume. En Angleterre, les personnes qui adhérèrent à ce rêve se figuraient en riches propriétaires foncières, avec de nombreux·ses ouvrier·es à leur service. Bien sûr, arrivé·es aux Amériques, débarquant en Virginie, il s’avéra rapidement qu’il n’y avait guère de terres que pour une poignée de riches. Ces Blanc·hes déplacé·es commencèrent à errer en direction de l’ouest, à la recherche des paradis promis, sans jamais les trouver. Leurs progénitures, qu’on appelle aujourd’hui white trash, « déchets blancs », portent la marque de la rage bouillonnante des promesses non tenues.
La blanchité est le projet colonial-capitaliste d’extraction, de conversion et d’occupation qui en est venu à s’établir en ordre mondial dominant.
[…] En un certain sens, la blanchité a été une ruse pour couper les gens de leurs relations avec le sol et la boue, une ruse pour les couper des mouvements du monde matériel, une ruse pour les couper des rituels qui les reliaient à la planète. Pour nous couper des créatures dysfonctionnelles et modestes que nous sommes avec (et non sur) cette planète qui n’est ni morte ni un simple outil pour nos fantasmes de croissance.
La blanchité, prêche de la désincarnation, est la condition pour la migration forcée et intergénérationnelle qui conspire contre les corps blancs, noirs, indigènes et métisses. La blanchité, c’est le mythe d’Homo Icarus – l’homme qu’elle a façonné. Celui dont les pieds ne touchent pas le sol, qui craint de se déposer par terre de peur que la terre ne l’enveloppe. La peur s’est transmutée en une angoisse sans nom qui le conduit à une lutte incessante où il réclame à cor et à cri sa place au Valhalla, où les peaux blanches exigent d’entrer au paradis du seul fait d’être blanches, tout en s’efforçant de contenir les hordes des corps non-blancs dont Homo Icarus imagine qu’elles veulent le remplacer.

Secouez un instant la toile où s’entretissent la fragilité blanche et la xénophobie – celle exprimée dans la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville –, vous réveillerez des peurs profondément ancrées concernant le manque d’espace.
Il n’y a jamais assez de place dans les espaces blancs. C’est pourquoi la blanchité s’est toujours efforcée de se rassembler, de s’agglutiner autour de l’ethos du même et de bannir « l’autre » culturel-phénotypique à ses marges. Ce qui se présente faussement comme de la haine pure n’a en fait rien de pur – rien n’est pur quand on se tient à la croisée des chemins des rencontres. La « haine », dans ce cas précis, est plutôt un écosystème d’angoisses non résolues, des siècles de déplacements forcés et d’errance, de sombre animosité et de joie maligne tirée de la maltraitance d’autres conçu·es comme ontologiquement inférieur·es et de l’aspiration à voir nos turpitudes reconnues et embrassées par un monde en tourment. Dénoncer sommairement cette haine – même si cela peut nous paraître aligné avec nos valeurs morales –, c’est, assez ironiquement, perdre une opportunité d’excaver les histoires communes, les espoirs mutilés et les désirs désespérés qui continuent d’insister sous la surface.
Et si nous nous donnions la chance de rester un peu plus longtemps avec la haine ? Et si nous nous efforcions d’accorder à celleux qui haïssent un peu plus d’humanité ? […]
L’identité blanche – intimement liée au projet d’expansionnisme capitaliste, d’ascension civilisationnelle, d’exclusivité et de luxe – est mise en tension par l’ordre qu’elle a contribué à créer.
Alors que des changements climatiques radicaux sont en train d’interrompre la période tempérée de stabilité météorologique qui a rendu la croissance industrielle possible, et alors que de nouvelles technologies sociales et de nouveaux moyens de transports remettent en cause les frontières nettes qui opposent l’« ici » au « là » et le « moi » au « toi », nous devons collectivement faire face à de nouvelles questions concernant la viabilité des futurs qui nous sont annoncés. Les personnes blanches – si une telle chose a jamais existé comme un tout homogène – portent les marques initiales d’un rêve moribond inscrit à même leurs os. À même « leurs » corps. Et je devrais dire à même « nos » corps et non pas les « leurs », parce que même si je suis un homme noir-noir d’Afrique de l’Ouest, je suis blanc (où « blanc » ne veut pas nécessairement dire identifié-comme-blanc ou caucasien, mais renvoie plutôt à une description qui concerne la plupart d’entre nous qui avons été forcé·es de vivre séparé·es de toute terre et de toute communauté, qui avons été déplacé·es par le projet moderne).
Le désir de passer à autre chose, de résoudre cette histoire, est là. Une rage insupportable face au vide existentiel, un néant qui désire se remplir de couleurs et de racines et d’appartenances qui peinent encore à être articulées. L’identité blanche – intimement liée au projet d’expansionnisme capitaliste, d’ascension civilisationnelle, d’exclusivité et de luxe – est mise en tension par l’ordre qu’elle a contribué à créer. La blanchité elle-même est en train de faire face à ses traumatismes les plus profonds : au milieu de son universalisme, une spécificité effarante d’éléments viennent la confronter ; au milieu de sa quête pour l’homogénéité et le fondamentalisme, elle fait face au vide du précipice. Une cavalcade de couleurs, noires et brunes et mouchetées de blanc et de pas-si-blanc, font proliférer son angoisse constitutive et perturbent son obsession monofocale – celle qui ne désire que refaire le monde à son image, et qui qualifie d’insensée toutes les autres opérations de fabrication du sens, ou qui n’accepte que celles qui sont approuvées (du bout des lèvres) et momifiées par l’institution.

Faire face à Charlottesville, c’est prendre de plein fouet l’implosion de l’ordre et de la normativité blanches. Cela implique de passer au travers d’une méfiance généralisée à l’égard de l’ordre politique, une prise de conscience des limites réelles de la capacité du néolibéralisme à répondre à nos besoins fondamentaux et à nos aspirations en tant que co-espèces toujours émergentes. C’est toucher du doigt la guerre des classes racialisées qui, dans un silence apparent, continue d’être menée – bien qu’elle le fasse sous d’autres termes et sous une telle chape d’invisibilité qu’on ne peut plus l’ignorer. C’est exorciser les démons d’une quête insensée de propriétés terriennes. C’est aller à la rencontre de celleux qui sont brisé·es, de celleux qui – comme le reste d’entre nous qui nous disons peut-être « sain·es » ou « bon·nes », qui nous considérons comme étant « du bon côté de l’histoire », qui nous pensons peut-être comme progressistes et « pour la diversité » – ne sont pas encore à la maison. C’est rencontrer la blanchité dans son agentivité diffractée et sophistiquée, et écouter les énigmes qu’elle nous pose.
Faire face à Charlottesville, c’est prendre de plein fouet l’implosion de l’ordre et de la normativité blanches.
Certaines de ces énigmes pourraient être nommées ainsi : comment répondre à la blanchité ? Qu’est-ce qui mijote sous la haine qui saute au cœur d’un sympathisant nazi lorsqu’il voit un homme noir traverser la rue ? Qui traînerons-nous devant les tribunaux pour avoir trahi les personnes blanches déplacées qui devinrent esclaves plutôt que propriétaires des 50 acres de terre qu’on leur avait promis sur le nouveau continent ? Et la justice rendue dans ces tribunaux sera-t-elle capable de prendre en compte les déplacements de celleux qui habitaient les Amériques avant l’arrivée des colons ?
Cela vaut la peine d’être répété : le cœur de la haine, c’est l’univers de relation qu’elle exclut. Voilà ce que les croisées de chemins ont à nous apprendre. Rien n’est jamais singulièrement soi-même. Et ceci n’est pas à entendre au sens freudien d’une vérité cachée ou d’une réalité profonde qui se trouveraient derrière les objets ou les phénomènes. Ce que je veux dire, c’est que les relations se solidifient en choses qui à leur tour sont toujours déjà en relation avec d’autres phénomènes qui créent d’autres choses.
Ce n’est que dans un sens cartésien et chrétien que la haine se réfère à un « mal » intérieur impénétrable qui évoque la construction théo-psychologique du choix et du libre arbitre. Je crois plutôt que le traumatisme intergénérationnel des déplacé·es, la peur du remplacement et les involutions de l’espacetemps sont des absences qui attestent d’un bouillonnement dont nous ne sommes pas aussi quittes que nous l’imaginions. Le passé irrésolu fait un retour inattendu, même s’il n’en est pas à sa première fois. […] L’espace culturel pour réellement « rester avec le trouble » […] appartient nécessairement aux espaces frontaliers. Et ce sont ces espaces qu’il nous faut apprendre à écouter.
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La guérison [raciale] se produira (elle se produit déjà) dans les fissures… dans les espaces-entre, dans les sanctuaires, dans les terres frontalières qui comprennent que les crises se répètent et se renforcent souvent au travers des meilleures intentions du monde. Elle ne demande pas que nous bannissions les monstres ; elle exige que nous embrassions nos alter egos – les « herbes folles » que nous cherchons trop souvent à tenir de l’autre côté de nos clôtures.
Certain·es universitaires sont en train de s’en aviser. Nous nous rendons compte que nous vivons dans un monde post-structuraliste/post-blanchité, dont les aspirations doivent être redéfinies et reconfigurées à la lumière des vérités que nous suspectons de nous-mêmes et de notre place dans la nature. Des féminismes de toutes sortes aux nouveaux matérialismes et à l’étude ressuscitée des sagesses autochtones, des collectifs incubateurs d’idées aux performances de street art, en passant par les réseaux d’écoles buissonnières, nous assistons au compostage de la blanchité – un soin palliatif apporté à l’entreprise globale qui a co-opté l’identité blanche comme lieutenant pour défendre les intérêts d’une société fondée sur l’épiderme et l’exclusion de l’altérité.
Je pense ce travail […] [comme] une régénération d’espaces pour deuiller, pour célébrer, pour manger ensemble et pour apprendre à nouveau comment nous lier aux mondes qui nous entourent.
Mettre la blanchité hors service, voilà la décolonisation. Une occasion pour nous refamiliariser avec les racines – ces choses tentaculaires qui nous lient à la terra firma dont nous croyons, comme Icare, nous être libéré·es. Souvenons-nous que la blanchité était/est l’invitation à oublier les racines, à rejeter la signification de la multitude des herbes folles dont les radicules nous tiennent ensemble. […] La blanchité est un mensonge parce qu’elle affirme que celleux qui acceptent de se joindre au projet des personnes identifiées-comme-blanches ne sont pas autochtones. Qu’en est-il des druides, des païen·nes, des sorcièr·es, des alchimistes et des magicien·nes ? Même la modernité est une autochtonie, une autochtonie qui consiste à refuser la signification de l’autochtonie. Elle n’est pas moins connectée et liée que les « tribus » isolées de personnes qui vivent sans les technologies modernes.
Mettre la blanchité hors service, voilà la décolonisation. Une occasion pour nous refamiliariser avec les racines – ces choses tentaculaires qui nous lient à la terra firma dont nous croyons nous être libéré·es.
La décolonisation, c’est la réhabilitation et la fabrication de « nouvelles » connexions. Il ne s’agit pas de restaurer l’originaire proprement. Même l’ancestral dont on se souvient est nouveau. Se souvenir, c’est nécessairement se re/souvenir, se re/membrer, se reconfigurer. Le passé est toujours à venir. Plus avant, la mise hors service de la blanchité est ainsi l’œuvre du monde lui-même – un souci pour un soi élargi, quelque chose de plus ancien que les êtres humains, mais qui les enveloppe. Il ne s’agit pas simplement de se débarrasser des structures, de se débarrasser des racistes, de fustiger les personnes identifiées-comme-blanches. Il ne s’agit pas de l’emporter sur l’autre camp, ni même d’arrêter celleux qui portent les discours de haine. Si la Révolution française a quelque chose à nous apprendre, c’est que les solutions sont souvent la manière dont les problèmes auxquels elles sont censées répondre se dotent d’autonomie et perpétuent leur capacité d’agir dans le monde. L’impulsion de mettre un terme à la blanchité est elle-même un produit de la blanchité. Du pain béni pour celleux qui pensent encore que le monde peut être dirigé par leurs intentions, qu’il attend passivement leur intervention. Mais la blanchité n’est pas un choix individuel2 ; il n’y a pas d’interrupteur qui permettrait d’activer/désactiver les maîtres. La blanchité n’est pas un choix et sa « rédemption » ne nous emmènera pas devant les portes du paradis.

Mettre la blanchité hors service implique de récupérer l’identité blanche. Récupérer l’identité blanche, c’est dé-cadrer la blanchité et détromper les personnes identifiées-comme-blanches de l’idée qu’elles seraient elles-mêmes comme des pages blanches, seules, sans espoir, sans autre secours ou réconfort que la performance de la blanchité. Mettre la blanchité hors service, c’est tenir ces corps, devenir allié·es avec ces autres radicalisé·es, apprendre à rendre compte de nos autochtonies et à développer une hospitalité musclée pour la haine. Mettre la blanchité hors service, c’est habiter d’autres lieux de pouvoir, apprendre à faire pousser notre nourriture, à dîner chez les voisaines et se partager nos cadeaux.
Caractériser la sorte de travail nécessaire à la réhabilitation d’une identité blanche n’est pas simple. Mais il pourrait être utile de mobiliser la figure du « trou blanc » pour le faire. […] Les trous blancs sont moins communs [que les trous noirs], mais ils n’en ont pas moins des conséquences tragiques et remarquables. Un trou blanc est une anomalie, un orifice qui s’ouvre à même le tissu de l’expansionnisme blanc, qui déchire sa broderie délicate – quelque chose qui se tient en dehors des paramètres du sens pour celleux qui sont impliqué·es dans le projet de la blanchité (et qui peuvent inclure des personnes dont les épidermes sont blancs, noirs, bruns ou mouchetés de blanc). Les trous blancs se tiennent au bord de la blanchité, à leur frontière liminale. Ils évoquent la terreur, une peur morbide. Et c’est en eux que tient notre plus grand espoir.
Récupérer l’identité blanche, c’est détromper les personnes identifiées-comme-blanches de l’idée qu’elles seraient elles-mêmes comme des pages blanches, sans autre secours ou réconfort que la performance de la blanchité.
Approcher un « trou blanc » : c’est ainsi que j’aimerais raconter l’histoire de la manière dont nous toustes – celleux qui sommes en gestation dans le ventre de la blanchité, blanc·hes, brun·es, noir·es ou jaunes – pourrions devenir capables de retrouver une autochtonie respectueuse de la terre et de rencontrer, pour de bon, les fantômes qui nous appellent depuis si longtemps à nous asseoir et à rester avec le trouble qui est la condition de notre émergence.
[…] Les relations raciales ne se transformeront pas à coups de grands gestes et d’événements retentissants. Elles ne feront pas, comme on dit, la une des journaux télévisés. Ce qui doit se produire – ce qui se produit déjà – est petit et apparemment insignifiant […] et ce dont nous sommes capables se tisse déjà dans le tissu du cosmique et du monumental.
Charlottesville […] montre l’impuissance des modes conventionnels de réponse aux problèmes.
La grande histoire – celle qui ne sera pas racontée par les médias dominants – est l’histoire d’Homo Icarus l’orphelin, le vagabond, celui qui a les pieds suspendus dans le vide et dont les angoisses intergénérationnelles cherchent un refuge, celui dont les nombreuses peaux cherchent à s’éloigner des autres, et dont le seul espoir de s’envoler réside dans sa chute… une descente vers la terre, une explosion en une multitude de morceaux brisés. Et quand il sera suffisamment brisé et prêt, alors seulement le sol pourra commencer son œuvre sacrée.
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Originellement publié sur le site de Bayo Akomolafe (bayoakomolafe.net) en août 2017, cet article a été traduit pour être publié sous une première version dans la Revue Multitudes (#101, hiver 2026), dans le cadre du dossier « Trahir la blanchité » codirigé par Emma Bigé, Yves Citton et Léna Dormeau.
Image principale : Anthony van Dyck, Dédale et Icare (détail), 1615-1625. Wikimedia.

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