08.04.2026 à 10:27
Catherine Pélage, Professeure de littératures et cultures d'Amérique latine, Directrice de la Chaire d'études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, Université d’Orléans

En 1930, Rafael Leónidas Trujillo s’empare du pouvoir en République dominicaine. Il y instaure un régime brutal qui durera plus de trente ans. Face à cette violence, des mouvements d’opposition se forment. Parmi ces figures, on trouve les sœurs Mirabal : Patria, Minerva et María Teresa. Le 25 novembre 1960, alors qu’elles reviennent de Puerto Plata où elles avaient rendu visite à leurs maris emprisonnés, les trois sœurs sont assassinées. Les Sœurs Mirabal, l’éternel envol des papillons, de Catherine Pélage, professeure de littératures et cultures d’Amérique latine à l’Université d’Orléans et directrice de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, qui vient de paraître aux éditions Regain de lecture, est la première biographie en français qui leur est consacrée. Extraits.
Concerts, spectacles, conférences, débats, projections de films, colloques : tous les ans, en France, le 25 novembre est marqué avec conviction. La Journée est placée sous le signe de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. La date est solidement ancrée, les établissements scolaires, les villes, les régions, se mobilisent, s’inscrivant dans une dynamique impulsée par l’Organisation des Nations unies qui a proclamé en 1999 le 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Si le jour est bien identifié, son origine l’est beaucoup moins. Sur les sites officiels, il est parfois mentionné que la date a été choisie en l’honneur des sœurs Mirabal. Mais qui sont-elles ?
Une rapide consultation sur Internet nous conduit dans les Caraïbes, en République dominicaine, et fait apparaître trois magnifiques visages : Patria, Minerva et María Teresa nous regardent avec détermination. Quelques lignes précisent parfois qu’elles ont été assassinées le 25 novembre 1960 sur ordre du dictateur Rafael Leónidas Trujillo. Si l’on continue les recherches, de nombreuses photos apparaissent, tirées des albums de leur famille : Patria, vêtue d’une robe blanche, sourit, elle se trouve dans un très beau jardin. Minerva, au volant d’une voiture et accompagnée d’une amie, salue joyeusement le photographe. La toute jeune María Teresa fixe d’un air radieux l’objectif, son visage est orné de deux très longues nattes.
Les photos se succèdent ; elles sont rétrospectivement bouleversantes. Des clichés de leur mariage : Patria épouse Pedrito, la petite fille accroupie devant eux n’est autre que María Teresa, leur demoiselle d’honneur. Minerva et Manolo se regardent avec amour. María Teresa et Leandro échangent leurs coupes de champagne. D’autres photos révèlent la fierté de Minerva recevant son diplôme d’avocate ou la solennité de María Teresa qui vient d’obtenir son baccalauréat. Nous découvrons aussi les sœurs avec leurs enfants, leurs parents, leurs amis. Toutes ces images sont d’une rare intensité. Les trois sœurs incarnent la beauté, la jeunesse, l’élégance, l’amour, l’union familiale.
Le contraste est frappant entre ces portraits qui marquent des événements heureux de vies apparemment sans problème et ce que l’on déduit : un engagement politique, une persécution, un assassinat d’une brutalité indicible. Dès lors, la question devient plus pressante : qui étaient les sœurs Mirabal ?
L’étude plus attentive de l’album de famille qui s’offre à nous révèle la présence d’une quatrième sœur, Adela, dite Dedé. Nous l’observons avec ses sœurs, heureuse aux côtés de son fils aîné. Puis nous la voyons prendre de l’âge : c’est la seule des sœurs qui ait survécu à l’atrocité de la dictature de Trujillo. Sur d’autres photos plus tardives, elle se tient fermement au milieu de nombreux jeunes gens : ses trois enfants et les six enfants de ses sœurs. Grâce à elle, nous gardons de ses trois sœurs une mémoire vive à travers les portraits qu’elle esquissait. Grâce à ses paroles, nous entrevoyons les parcours engagés de ses trois sœurs assassinées.
En poursuivant l’investigation, arrivent jusqu’à nous, depuis la République dominicaine ou, dans une moindre mesure, les États-Unis, des tableaux, des fresques, des poèmes, des chansons, des films, des reportages, des témoignages : un foisonnement de représentations, de mots, d’écrits qui traduisent une volonté collective de leur rendre hommage. En revanche, les livres consacrés à la dictature de Trujillo ont tendance à évoquer les trois sœurs en quelques lignes qui rappellent : qu’elles étaient des opposantes politiques, qu’elles ont été assassinées sur ordre du dictateur, que ce crime a précipité la chute de Trujillo.
Les grandes idées sont là, en revanche on peine à trouver les informations permettant de déterminer leur importance historique et ce qui fait qu’elles sont considérées actuellement comme des héroïnes nationales. D’autres ouvrages, pour beaucoup des témoignages de leurs proches, sont très riches et porteurs d’une charge émotionnelle extrêmement forte si bien qu’on ressort des lectures avec l’impression troublante de connaître les trois sœurs. On trouve paradoxalement très peu de travaux universitaires.
En dehors de la République dominicaine il est difficile de se procurer des ouvrages les concernant. Pourtant, dès qu’on a l’occasion en France de raconter leur histoire, elle suscite l’admiration, une profonde empathie et toujours la même question : comment est-il possible que nous ne connaissions pas ici l’Histoire des sœurs Mirabal ? C’est cette question, que je me suis moi-même posée la première fois que j’ai entendu parler des sœurs, qui est à l’origine du livre que nous proposons.
Lors de mon premier voyage à Saint-Domingue, je me trouvais dans la librairie La Trinitaria, située dans le quartier historique de la ville. Alors que je demandais des conseils de lecture en précisant que j’avais un intérêt particulier pour les écrivaines et les femmes dans l’Histoire, Virtudes Uribe, spécialiste des livres dominicains, m’a offert un café, m’a invitée à m’asseoir dans l’un des rocking chairs où prennent place les visiteurs puis m’a parlé des sœurs Mirabal et du roman Au temps des papillons que l’écrivaine dominicano-étatsunienne Julia Álvarez leur avait consacré. La libraire évoquait avec émotion ces résistantes au régime sanglant de Rafael Leónidas Trujillo. J’ai été bouleversée par les grandes lignes de l’histoire que je découvrais. Je me suis immédiatement demandé pourquoi, alors que je travaillais depuis longtemps sur les femmes en Amérique Latine, je n’avais jamais entendu parler de Minerva, Patria et María Teresa.
Pourquoi, alors qu’en 1999 l’ONU avait fixé en leur honneur la date du 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ces héroïnes de l’histoire récente de République dominicaine n’étaient-elles pas plus connues par-delà des frontières ? Comment était-il possible qu’on leur rende hommage tous les 25 novembre sans le savoir ? Dès cet instant est née la volonté de reconstituer leur trajectoire, de comprendre leur dimension politique et historique, de savoir comment leur histoire a circulé depuis la demi-île d’où elles sont originaires jusqu’à l’ONU.
S’est imposée, comme une évidence et une nécessité, l’écriture d’un livre qui reconstituerait leur histoire dans sa dimension historique et humaine, faisant émerger ce que je découvrais au fil de mes recherches : leur résistance et l’héroïsme au féminin qui caractérise, de façon différente, chacune des quatre sœurs. Adela n’a pas été assassinée, ne s’est pas engagée politiquement certes, mais elle a survécu à l’atrocité, consacré sa vie aux enfants et à la mémoire de ses sœurs. C’est en grande partie grâce à elle que la mémoire de Minerva, Patria et María Teresa est si forte. Nous ne parlerons donc pas, comme c’est souvent le cas, des trois mais des quatre sœurs Mirabal unies par une indestructible sororité.
À lire aussi : L’assassinat des sœurs Mirabal : aux origines de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes
Ce livre est le fruit de relations très fortes tissées durant des séjours de recherche en République dominicaine qui m’ont permis de nouer des collaborations fructueuses avec des chercheurs, artistes, médiateurs culturels, de recueillir des témoignages, de découvrir les lieux de mémoire consacrés aux sœurs Mirabal, de consulter des documents et ouvrages introuvables en Europe. L’un des plus beaux cadeaux que m’a offerts cette recherche a été le privilège de nouer des liens avec les descendants des sœurs Mirabal. Leur accueil, leur transmission, leur philosophie de la vie directement inspirée des luttes de leurs mères, tantes et grands-mères, m’ont permis de comprendre l’immensité de l’héritage qu’ont laissé, que nous ont laissé, celles qui étaient si justement surnommées, dans la clandestinité, les Papillons.
Ce livre s’est également nourri du dynamisme de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal que je dirige à l’Université d’Orléans. Cette Chaire a vu le jour grâce au soutien de l’Université d’Orléans et de l’ambassade de République dominicaine en France que je remercie chaleureusement. Un nouveau pont entre nos deux pays s’est ainsi créé au cœur duquel se trouvent les sœurs Mirabal.
Cette réflexion s’est aussi construite dans les interactions avec mes étudiants du département d’études hispanophones de l’Université d’Orléans. Durant les cours ou séminaires consacrés aux sœurs, leur émotion, leurs interrogations, leurs observations ont été précieuses.
Cet ouvrage a été composé avec une participation à la recherche documentaire de Sandrine Lucas qui a elle-même été mon étudiante. Elle est passionnée par la République dominicaine et a été la première, dans notre département d’espagnol, à rédiger un mémoire de master consacré aux sœurs Mirabal. Son écrit, très novateur, portait sur leurs représentations littéraires. Devenue enseignante d’espagnol, elle n’a jamais cessé de faire des recherches sur ce sujet, qui l’ont menée en République dominicaine sur les pas des héroïnes. Chaque année elle réalise des projets ambitieux avec ses élèves. Associer Sandrine à ce travail était une évidence tant elle est animée, tout comme moi, d’un désir de transmission de l’histoire des sœurs Mirabal.
Julia Álvarez a accepté d’écrire le prologue de notre livre. C’est un grand honneur et une immense joie. Nous admirons autant son talent de romancière que sa volonté de faire connaître la culture de son pays d’origine et sa détermination à porter avec force l’histoire des sœurs Mirabal. Son roman In the Time of the Butterflies (Au temps des papillons) publié en 1994 a eu un rôle fondamental dans la diffusion, sur le plan international, de l’Histoire des sœurs Mirabal. C’est bien souvent le premier conseil de lecture que l’on reçoit dès qu’il est question de Minerva, Patria, María Teresa et Adela. Comme Julia Álvarez l’écrit si bien, dans notre ouvrage, « las Mariposas » deviennent les Papillons.
Avec ce beau « marrainage », nous vous invitons à suivre les pas des sœurs Mirabal. L’hypothèse que nous formulons ici est que leur Histoire est à penser en croisant deux types de violence propres à la société dans laquelle elles vivaient : celle que subissaient les femmes et celle qui s’abattait sur les opposants politiques. Tant dans leur trajectoire que dans la réception de leur histoire, les questions de genre et de politique sont indissolublement liées. Notre cheminement se centrera d’abord sur ces « Quatre femmes puissantes ». Cette formulation, inspirée par le roman de Marie Ndiaye dans son hymne au courage et à la résilience, nous conduira à nous plonger dans l’horreur de la dictature de Trujillo pour comprendre la destinée des sœurs qui s’inscrit tragiquement dans l’Histoire de leur pays.
Nous verrons ensuite comment leurs qualités humaines rendaient inévitable une confrontation avec le dictateur, d’où leur lutte et une affirmation croissante de leur opposition face à la tyrannie. Leur assassinat a été lourd de conséquences : son impact national et la circulation de leur histoire en Amérique fait que, comme l’écrit la poétesse Carmen Natalia, « elles sont tombées pour devenir éternelles. ». C’est donc la naissance, l’envol et la persistance des Papillons que nous allons repenser ici.
Catherine Pélage ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:39
Adam Kadlac, Teaching Professor of Philosophy, Wake Forest University

Si vous avez un jour laissé entendre que vous aviez envie d’aller (ou de retourner) à Disneyland Paris sans enfants, vous avez peut-être vu des amis hausser les sourcils, pousser des soupirs ou même vous lancer des regards méprisants… Le sujet paraît léger, mais on peut l’analyser sous un angle philosophique, autour de la question de l’authenticité.
Les critiques visant les adultes fans des parcs d’attraction Disney ne vient pas seulement du fait qu’ils pensent que Disney est réservé aux enfants, ou que c’est trop cher. Cette critique repose surtout sur ce que j’appelle « l’objection d’authenticité » : la conviction qu’il y a quelque chose de fondamentalement méprisable dans les visites de parcs à thème, car elles se déroulent dans un environnement entièrement « faux ». Les montagnes et les rivières artificielles, les manèges qui n’offrent rien de plus qu’une distraction, les gens déguisés en personnages fictifs…
Si certains expriment parfois ce point de vue sur le ton de la plaisanterie, d’autres estiment que cet environnement factice frôle l’abomination culturelle. Un forum en ligne américain cite explicitement le caractère artificiel des parcs Disney comme une raison de ne pas y aller, soulignant que « le personnel souriant, la musique d’ambiance, l’aménagement paysager parfait » peuvent donner une impression « inquiétante et excessivement contrôlée ».
La journaliste E. J. Dickson, elle-même fan de Disney, admet que les visiteurs des parcs Disney « dépensent volontiers des milliers de dollars (ou d’euros, à Paris, ndlr) pour une expérience émotionnelle authentique dont ils savent, au moins à un certain niveau, qu’elle n’est pas authentique du tout ». Et un avis représentatif de ce courant critique sur Trip Advisor qualifie Disneyworld d’« expérience fausse, commerciale et étouffante ». Si vous êtes un adepte de la décroissance et que vous n’aimez pas la chaleur, cette critique du parc est tout à fait justifiée : oui, Disney cherche clairement à gagner de l’argent, et il fait chaud en Floride.
Mais en tant que philosophe ayant récemment publié un livre, The Magic Kingdom and the Meaning of Life (non traduit en français), j’ai un peu plus de mal à comprendre les critiques qualifiant les parcs de faux.
Les professeurs de marketing George Newman et Rosanna Smith soulignent que les philosophes ont généralement abordé la question de l’authenticité en se demandant si « les choses sont bien ce qu’elles prétendent être ».
Appliquons ce critère aux parcs Disney : se présentent-t-ils comme autre chose que des parcs d’attractions sur le thème de Disney ?
Il existe des raisons légitimes de se plaindre de l’authenticité de certaines expériences. Si vous achetez un billet pour une exposition Van Gogh, vous pourriez légitimement vous plaindre si vous découvriez que seules des reproductions étaient exposées. Le fait que vous n’ayez pas pu faire la différence en regardant les tableaux n’aurait aucune importance : vous n’auriez pas vécu l’expérience authentique de voir les œuvres originales de Van Gogh.
En revanche, les attractions Disney ne prétendent pas être autre chose que ce qu’elles sont.
Lorsque les visiteurs des Disney’s Hollywood Studios montent à bord de l’attraction Mickey and Minnie’s Runaway Railway, ils savent qu’ils ne se trouvent pas réellement dans un train fou conduit de manière incompétente par un chien doué de parole nommé Goofy. Si Disney avait commercialisé l’attraction comme étant autre chose – disons, un voyage en train à grande vitesse pour enfants –, il y aurait peut-être lieu de se plaindre de son caractère factice.
Ce n’est clairement pas ce à quoi s’attendent ceux qui font la queue pour vivre cette expérience. Monter à bord du Runaway Railway n’est peut-être pas votre façon préférée de passer le temps, mais il n’y a rien de factice dans ce qu’il prétend être.
Si la forme initiale de l’objection relative à l’authenticité est relativement facile à déconstruire, une autre préoccupation se cache dans cette critique : l’idée que les fans de Disney seraient en quelque sorte faux eux-mêmes, en raison de leur goût pour ce monde artificiel.
La nature précise de cette critique est un peu difficile à caractériser. Mais elle implique la conviction que les personnes qui passent beaucoup de temps dans des environnements artificiels ont tendance à se bercer d’illusions d’une manière qui les empêche de comprendre et d’entrer en contact avec leur véritable moi. Des termes tels que « authenticité existentielle » ou « moi authentique » semblent saisir ce qui est en jeu.
La spécialiste des médias Idil Galip a souligné le fait que les parcs sont « conçus et testés auprès de groupes cibles ; il y a énormément de travail pour vendre ce genre d’expérience ». Il s’agit de provoquer « une rupture avec la société ordinaire ou la vie réelle ».
Ce lien supposé entre le monde factice de Disney et la corruption de son moi authentique est clairement mis en évidence dans les descriptions des soi-disant « adultes Disney ».
Dickson détaille ce point de vue dans son article de Rolling Stone, « Disney Adults » :
« Être fan de Disney à l’âge adulte, c’est se déclarer rien de moins qu’un idiot sans esprit critique, confortablement lové dans ses privilèges, figé dans un état d’adolescence permanente… refusant de reconnaître la triste réalité : les rêves ne se réalisent pas vraiment. »
Mais je m’inscris en faux contre l’idée selon laquelle l’amour de Disneyworld rendrait les gens faux ou inauthentiques.
Comme l’affirme la journaliste et blogueuse A. J. Wolfe dans son livre publié en 2025, Disney Adults, même les plus fervents adeptes de Disney échappent à toute catégorisation simpliste. Aucun d’entre eux, explique-t-elle, ne semble fuir sa véritable personnalité ni même essayer le moins du monde de vivre dans un monde imaginaire.
Par exemple, Wolfe dresse le portrait de Lady Chappelle, une tatoueuse britannique qui s’est installée à San Diego, où elle réalise exclusivement des tatouages sur le thème de Disney. Il y a aussi Brandon, une drag queen d’Hollywood qui a conçu une cuisine sur le thème du Carousel of Progress en l’honneur de l’attraction qui se trouve désormais au Magic Kingdom de Disney à Orlando, en Floride.
Ces personnes sont représentatives de la quasi-totalité des « Disney Adults » : ils sont passionnés par Disney, mais ils sont également passionnés par le tatouage, le drag et une myriade d’autres activités.
Pour les « Disney Adults », écrit Wolfe, l’affection pour Disney ajoute surtout « une touche de couleur et d’éclat – peut-être un sens, une motivation ou une inspiration si vous avez de la chance – au chef-d’œuvre complexe et en constante évolution qu’est [leur] vie ».
Et si cette complexité s’applique aux plus fervents fans de Disney, il est d’autant plus problématique de présenter les visiteurs occasionnels sous un jour aussi négatif.
Si les parcs à thème ne sont pas votre tasse de thé, ce n’est pas grave. Vous pouvez mener une vie merveilleuse sans jamais mettre les pieds à Epcot ou à Animal Kingdom.
Mais comme je le souligne dans le Royaume enchanté et le sens de la vie, Disneyworld possède un certain nombre de qualités que ses détracteurs ont souvent tendance à ignorer.
Je pense que c’est un endroit aussi bien qu’un autre pour que des personnes de tous âges, de tous horizons et de toutes capacités se réunissent et se créent de précieux souvenirs. Lorsque je fais le manège Tiana’s Bayou Adventure avec ma femme et notre fille atteinte d’un handicap intellectuel, chacun y trouve son compte : juste ce qu’il faut de sensations fortes et d’histoire pour les adultes, sans que cela soit trop intense pour ma fille. C’est une combinaison difficile à trouver ailleurs.
De plus, comme nous sommes transportés loin de notre routine quotidienne, les parcs peuvent également offrir des occasions surprenantes de réflexion. Par exemple, j’ai beaucoup réfléchi aux attentes culturelles liées au bonheur pendant mes séjours à Disney. Dois-je essayer de maximiser mon plaisir pendant ce court séjour ? Ou simplement prendre chaque jour comme il vient ? J’ai appris à adopter cette dernière approche.
J’ai également appris à apprécier la valeur du plaisir anticipé, ce sentiment positif que l’on éprouve en attendant avec impatience quelque chose avant qu’il ne se produise. Cela m’est venu en réfléchissant à tout le temps que les gens passent à faire la queue dans les parcs d’attractions.
Oui, nombreux sont ceux qui souhaitent simplement utiliser l’univers de Disney – parcs d’attractions, films ou autres – pour échapper au train-train quotidien. Mais la recherche d’une telle évasion constitue-t-elle une plus grande menace pour l’authenticité que de s’évader en jouant à des jeux vidéo, en regardant du sport, en lisant des romans érotiques ou en consommant de la drogue et de l’alcool ?
Est-il possible de se perdre dans la fantaisie ? Bien sûr – tout comme il est possible de se perdre dans sa carrière, ses relations ou ses loisirs. Mais à l’ère des comptes de réseaux sociaux soigneusement orchestrés, du marketing d’influence et du double langage politique, les mondes artificiels de Disney pourraient bien offrir plus d’authenticité qu’on ne le pense.
Adam Kadlac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:39
Benyamin Shajari, Professeur de management de la chaîne d'approvisionnement, Excelia

Quand le détroit d’Ormuz se ferme, tout le monde regarde le prix du baril. C’est compréhensible, mais c’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui se fissure aujourd’hui dans le golfe Persique, c’est toute l’architecture commerciale d’une région et, cette fois, ça ne ressemble pas à une parenthèse. L’Arabie saoudite en sortira-t-elle la grande gagnante ?
Quand on parle du blocage du détroit d’Ormuz, on pense d’abord au pétrole et à la crise énergétique. Le vrai basculement est ailleurs.
La guerre montre surtout qu’une grande route commerciale peut devenir inutilisable presque du jour au lendemain. Lorsqu’une route se ferme, il ne suffit pas toujours d’en choisir une autre. Il faut parfois repenser toute l’organisation des échanges, depuis les ports jusqu’aux routes terrestres, en passant par les entrepôts, les douanes et les délais de livraison.
Dans une perturbation classique, les entreprises savent souvent improviser. Mais ces ajustements supposent un minimum de visibilité. Cette crise ne laisse plus le temps de s’adapter à la marge. Les solutions de dépannage adaptées aux crises courtes ou locales ne suffisent plus quand l’incertitude devient permanente. Il ne s’agit plus seulement de résister à un choc, mais de changer radicalement de routes commerciales.
Qui seront les perdants et les gagnants de ces nouvelles routes du golfe Persique ?
Le port de Salalah à Oman illustre bien la situation. Situé hors du détroit d’Ormuz, il pouvait servir de repli pour des navires en attente dans le golfe d’Oman.
Les attaques iraniennes fin mars 2026 ont montré qu’un port jugé sûr peut aussi devenir une cible. Le blocage d’Ormuz bouleverse la logique économique. Les entreprises cherchent non seulement la route la plus rapide ou la moins chère, mais aussi la plus durable. Une solution peut être efficace quelques jours puis devenir inutilisable. Les entreprises doivent donc s’adapter en permanence face à une instabilité continue.
Dans ce contexte, l’Arabie saoudite apparaît comme un acteur central. Depuis plusieurs années, le royaume veut devenir une grande plateforme logistique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Cette ambition figure au cœur de sa stratégie nationale de transport et de logistique et de Vision 2030.
En temps normal, ce type de projet relève du temps long. En temps de guerre, il prend une valeur immédiate.
Si le golfe Persique devient trop risqué, l’idée est de pouvoir faire passer davantage de flux par la mer Rouge, puis de les redistribuer vers l’intérieur de la péninsule grâce à la route, aux zones logistiques et, demain peut-être, au rail. Le projet de Landbridge saoudien à 7 milliards d’euros, qui doit relier le port de Djeddah (à l’ouest) au port de Dammam (à l’est) en passant par Riyad sur une distance de 1 500 kilomètres, prend ici une importance nouvelle.
Comme ces infrastructures ne se construisent pas rapidement, les acteurs privés ont déjà déployé des solutions transitoires. CMA-CGM utilise un pont terrestre sous douane depuis Djeddah puis le transport routier vers plusieurs pays du golfe Persique. MSC décharge dans le port sûr le plus proche et applique un surcoût de 800 dollars (693,98 euros) par conteneur. La réorganisation est donc déjà en cours.
Le vrai enjeu est là. Le pays qui comptera demain ne sera pas seulement celui qui possède de bons ports, mais celui qui saura relier rapidement ses ports, ses routes, ses entrepôts et ses procédures. Dans une crise telle que la fermeture du détroit d’Ormuz, la performance logistique dépend moins d’une infrastructure isolée que de la capacité à faire tenir ensemble tout un système.
L’importance des infrastructures saoudiennes s’explique dans ce contexte. Le projet Landbridge reliant la mer Rouge au golfe Persique y contribue, mais l’atout du royaume repose déjà sur sa taille, sa position et son réseau terrestre. L’axe entre Djeddah et Dammam, structuré par la Highway 40 et connecté à la Highway 95, offre une profondeur logistique rare. Alors que plusieurs pays du golfe Persique voient leur accès maritime fragilisé, cette continuité terrestre devient stratégique et peut faire de l’Arabie saoudite un pivot de contournement régional.
Ce basculement vers de nouvelles routes impose une modernisation technologique accélérée. Gérer des corridors multimodaux mêlant fret maritime de substitution et transport terrestre sur de longues distances, comme entre Djeddah et Riyad, exige des capacités logistiques adaptées. Cela inclut des plateformes de transbordement, des axes routiers capables d’absorber un fort trafic de camions, des entrepôts frigorifiques, des zones de stockage sec ou encore des stations de ravitaillement. Les acteurs saoudiens ne sont pas encore tous à ce niveau, malgré les efforts liés à Vision 2030.
La digitalisation devient centrale avec des douanes dématérialisées, le suivi en temps réel des flux, l’usage de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets, ainsi qu’une coordination étroite entre ports, transporteurs et entrepôts répartis sur plusieurs pays. Tout cela se développe dans l’urgence. Cette contrainte accélère l’innovation en réduisant les délais de décision et en favorisant les coopérations. Les acteurs saoudiens qui investissent dans ces capacités n’en sortiront pas simplement soulagés d’avoir survécu à la crise. Ils en sortiront structurellement plus compétitifs, dotés d’un savoir-faire logistique rare dans un environnement aride et désertique et d’infrastructures calibrées pour des volumes que leurs rivaux ne peuvent pas encore absorber.
Le conflit entraîne une redistribution des avantages compétitifs dans la région. L’Arabie saoudite ne se limite plus à ses hydrocarbures et pourrait devenir l’architecte d’un réseau logistique dont elle contrôle les nœuds clés. Cette transformation n’était pas planifiée. Elle est le produit direct d’une crise qui a forcé une reconfiguration trop profonde pour être réversible. La recomposition reste toutefois fragile. Plus le royaume devient un corridor essentiel, plus ses routes, ports et hubs deviennent des cibles.
La guerre renforce donc sa centralité tout en l’exposant. Dans un contexte où même Oman, l’allié de longue date de l’Iran, n’a pas été épargné, un retour à la situation d’avant semble peu probable. L’enjeu est désormais d’identifier des corridors logistiques capables de rester ouverts assez longtemps pour devenir durables.
Benyamin Shajari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.