05.11.2026 à 15:00
Philippe Silberzahn, Professeur, EM Lyon Business School
L’ESSENTIEL
« Mère du management moderne », Mary Parker Follett (1868-1933) développe les principes d’un management responsabilisant face à l’organisation scientifique du travail de Frederick Winslow Taylor.
Dans Creative Experience (1924), elle rejette l’idée de la domination et du compromis pour résoudre un conflit, au profit du concept « d’intégration ».
Son questionnement : comment une action collective est-elle possible sans renoncer à une partie de soi-même ?
Il y a un siècle, Mary Parker Follett, conseillère en management et pionnière de la théorie des organisations, montrait qu’un conflit bien conduit est précisément ce qui produit du nouveau. Encore faut-il renoncer au compromis.
Dans les organisations comme dans la vie publique, nous traitons le conflit comme une anomalie à éteindre. Dans les premières, on cherche à le prévenir, à l’apaiser, à le désamorcer ; on forme les managers à la gestion des tensions comme on forme des pompiers. Dans la vie publique, on déplore la polarisation et l’on appelle au rassemblement. Partout, l’idéal implicite est le même : une collectivité enfin débarrassée de ses divisions, unie autour d’un même projet.
Une pionnière du management, largement oubliée aujourd’hui, proposait pourtant il y a déjà cent ans de renverser complètement cette idée. Née dans le Massachusetts, Mary Parker Follett (1868-1933) se forme à l’Université de Radcliffe puis à Cambridge. Elle commence sa carrière comme travailleuse sociale dans un quartier populaire de Boston, où elle crée des centres communautaires. Elle siège ensuite dans des commissions sur les salaires minimums, avant de devenir, dans les années 1920, une célèbre conférencière des deux côtés de l’Atlantique.
Dans une société états-unienne dominée par la pensée de Frederick Winslow Taylor, beaucoup de ses intuitions – notamment celle de la dimension créative dont nous parlons – ont été reprises par des auteurs comme Chester Barnard, Kurt Lewin et Peter Drucker. Ce dernier contribue à la faire redécouvrir en signant, en 1995, l’introduction d’un recueil de ses textes, publié sous le titre Prophet of Management, dans laquelle il s’étonne qu’elle ait été à ce point effacée du récit de la discipline.
L’originalité de Mary Parker Follett lui vient d’une expérience très concrète : celle des conflits du travail, dans une Amérique industrielle saturée, où elle jouera un rôle important.
Le conflit a mauvaise presse.
Pourtant, selon Mary Parker Follett, vouloir supprimer le conflit revient à nier la nature humaine. Dans une société, les intérêts divergent nécessairement. Vivre ensemble, c’est être confronté en permanence à des conflits, petits ou grands, et devoir les résoudre pour que le collectif se maintienne. Espérer les abolir définitivement par quelque ingénierie sociale, c’est oublier, écrit-elle de façon marquante, que :
« La plupart d’entre nous, même ceux qui sont enclins à la paix, ne souhaitent pas vivre comme les abeilles et les castors », souligne-t-elle dans « Creative Experience ».
Très pragmatique, Mary Parker Follett nous invite à accepter la vie telle qu’elle est ; nous devons reconnaître que la diversité en est la caractéristique la plus essentielle, et que cette diversité entraîne nécessairement le conflit. Il ne s’agit pas de s’y résigner. La prophétesse du management considère que les différends ont des vertus, et qu’on peut en tirer parti.
Dans son ouvrage Creative Experience, publié en 1924, elle décrit quatre issues possibles au conflit :
Les deux premières relèvent de la violence. Le conflit est résolu parce que le plus fort impose sa solution. Ce fut le cas de Margareth Thatcher lors de la grève des mineurs en 1984-1985. La force peut régler définitivement un conflit, mais elle ne le résout parfois que temporairement, en créant les conditions inéluctables d’une discorde à venir.
Quant au compromis, il relève d’un rapport de force, mais plus équilibré. Chacun fait un effort, « prends sur lui », et de facto le conflit est résolu. Par exemple, imaginons un syndicat qui demande 15 % d’augmentation et un patronat refusant de payer les jours de grève. Après une âpre négociation, les syndicats acceptent finalement 7 %, le patronat paie une partie des jours de grève, et le travail reprend.
« Le compromis est une répression, et comme on nous l’a montré, une pulsion réprimée chez l’individu finira par causer sa perte plus tard », estime Mary Parker Follett dans « Creative Experience ».
Pour Mary Parker Follett, le compromis est temporaire et futile. Chacun est à la fois fier de ce qu’il a obtenu et frustré de ne pas avoir obtenu davantage, sans doute un peu humilié d’avoir cédé. Cet accord ne fait généralement que reporter la question, car la vérité ne se trouve pas entre les deux parties. Il revient à partager un gâteau sans le faire grandir ; c’est un jeu à somme nulle. L’individu doit renoncer à une partie de lui-même pour qu’une action soit possible.
La troisième voie, l’intégration consiste au contraire à imaginer une solution nouvelle qui respecte les objectifs profonds de chacun et reflète la diversité même de la vie. Elle écrit :
« La situation en constante évolution, les intégrations progressives, “les entrelacements incessants de nouvelles réponses spécifiques”, constituent l’ensemble du mouvement progressif de l’existence. »
Mary Parker Follett en donne un exemple personnel. Un couple de ses amis n’arrive pas à s’accorder sur le choix d’un internat pour leur garçon (nous sommes dans les années 1920). Le mari en préfère un pour le niveau de l’établissement, sa femme en préfère un autre pour les camarades que l’enfant y aurait. Pour sortir du dilemme, ils renoncent à l’internat et gardent l’enfant à la maison ; la mère pourra avoir son mot à dire sur ses fréquentations, et il ira dans une bonne école, mais externe.
À lire aussi : Charlotte Perkins Gilman, l’économiste qui dénonce l’enfermement domestique des femmes
Ce n’est pas un compromis, car aucun des deux n’a renoncé à quoi que ce soit. Le père sélectionne une école dont le niveau correspond à ses exigences, tandis que la mère est plus satisfaite que dans l’option envisagée à l’origine. La solution est nouvelle, car elle n’était celle d’aucune des parties au départ ; elle a été créée par la confrontation. Les objectifs de chacun – mais non la solution qu’ils envisageaient – ont été respectés et intégrés pour la formuler.
Le secret de l’arbitrage des conflits est l’invention. Nous nous mettons d’accord non pas en ajustant, mais en inventant ; non pas en conciliant nos idées par un compromis, mais en trouvant l’idée nouvelle. Il ne devrait pas y avoir de conflit au sens d’une conquête de l’un par l’autre, ni d’une « voie médiane » frustrante ; mais il y aura toujours conflit au sens d’une confrontation.
Se confronter ne signifie pas se combattre.
Cette dimension créative peut aller plus loin. Poursuivant l’exemple de l’école, Mary Parker Follett ajoute que les parents pourraient décider d’en créer une eux-mêmes. Si elle s’avère bonne, leur différend initial aura eu une valeur qui dépasse de loin leur seul foyer. Chacun doit persister jusqu’à ce qu’on trouve un moyen par lequel tous deux contribuent à la solution. Comme Mary Parker Follett l’écrit dans une formule qui résume l’originalité de sa pensée :
« Le cœur du développement, de l’expansion, de la croissance et du progrès de l’humanité est la confrontation et la saisie des opposés. »
Nous en avons tous fait l’expérience à une échelle plus modeste : le stress initial du conflit fait place à la satisfaction de l’avoir résolu avec l’autre. Chacun s’est respecté, et tous deux ont grandi.
Pour Mary Parker Follett, la base de toute activité collective est la diversité intégrée. La question à se poser dans la résolution d’un conflit n’est pas seulement de savoir qui a raison, mais dans quelle mesure la façon dont nous le résolvons nous permettra de continuer à vivre en collectivité – et même d’y vivre mieux.
Vu ainsi, le conflit n’est pas un mal nécessaire. Géré de façon civile, proprement régulé, c’est une ressource pour le collectif, qu’on peut rechercher et entretenir.
Philippe Silberzahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 14:59
Michel Wieviorka, Sociologue, membre Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS, EHSS-CNRS), Auteurs historiques The Conversation France
L’ESSENTIEL
Kevin T., mis en examen pour assassinat raciste à Trappes, possédait des badges « Vive la France, RN, fier d’être français ».
Que nous disent les sciences sociales sur le lien entre certains discours politiques et le passage à l’acte criminel d’un individu ?
La progression institutionnelle du Rassemblement national est passée par la promotion d’un racisme dissimulé, plus acceptable dans le champ médiatique.
Le racisme tue – un mort, sept blessés à Trappes et à La Verrière (Yvelines), le 23 octobre 2026 : une attaque préméditée par un individu ayant reconnu viser des personnes « de type musulman, africain ou nord-africain ». Ce dernier, Kevin T., mis en examen pour « assassinat, tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » était par ailleurs en possession de badges « Vive la France, RN, fier d’être français » qu’il avait lui-même conçus, comme l’a précisé le parquet national antiterroriste. Pour le maire de Trappes Ali Rabeh, « sa haine ne vient pas de nulle part. Elle a été inoculée dans son esprit par la répétition incessante des mots, des discours qui ont fait de ces minorités [des Arabes, des Noirs, des musulmans] des cibles à abattre ».
Que peuvent dire les sciences sociales à propos d’un passage à l’acte meurtrier ? Elles nous invitent à éviter les raisonnements trop simplistes, qui postulent un passage direct des préjugés au meurtre, et à plutôt envisager les conditions qui le rendent possible.
Or, en l’occurence, ces conditions sont d’abord politiques et, concernant le moment actuel, elles tiennent à l’élargissement d’un espace politique et médiatique jusque-là nettement plus fermé au racisme et à l’antisémitisme, comme je l’analyse dans Métamorphose de l’antisémitisme.
Le racisme, flagrant dans le discours fondateur du FN, n’a pas disparu avec la « dédiabolisation » voulue par ce parti sous la présidence de Marine Le Pen : il a muté. Je l’ai montré dès 2013 dans mon ouvrage le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie (éd. de la MSH), car son extrémisme ne s’est pas dissous dans le populisme puis la démocratie, il est entré en tension avec ces deux registres (cf. aussi, sous la dir. de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, les Faux-semblants du Front national : sociologie d’un parti politique (Presses de Sciences Po, 2015).
Ce parti qui se veut respectable, républicain, démocratique, table sur le désaveu massif qui entoure la classe politique en dehors de lui (78 % des Français disent ne pas faire confiance aux responsables politiques en général (cf. l’enquête annuelle de référence, le Baromètre de la confiance politique du Cevipof).
Mais le FN, devenu Rassemblement national, RN, ne serait pas aux portes du pouvoir s’il n’était pas porté par une vision raciste et xénophobe (cf. Nonna Mayer, « Le mythe de la dédiabolisation du FN », La vie des idées, 15 décembre 2015). En plus de la respectabilité et du dégagisme, il doit convaincre que son élan, depuis l’adoption du thème de l’immigration par Jean-Marie Le Pen au début des années 1980, n’est pas retombé, et qu’il vise bien les étrangers, les immigrés, l’islam, des minorités. Il lui faut conjuguer racisme et respectabilité, l’un ne doit pas entacher l’autre. Si le racisme demeure décisif, il doit devenir acceptable et se banaliser dans le champ médiatique.
La progression de l’extrême droite institutionnelle depuis les années 2010 est passée par sa capacité à respectabiliser l’irrespectable en voilant son racisme, et pas à simplement se dédiaboliser.
Ainsi, les dirigeants du RN s’indignent dès qu’on apprend qu’un policier municipal de Carcassonne (Aude) a fait preuve d’un racisme (et d’un machisme) épais, parlant de « bougnes », « nègres » « singes » ou de « bicots » : ce dernier est exclu du service d’ordre du RN qui prend ses distances.
Pourtant, les dirigeants du parti ne sont pas gênés par un vocabulaire plus subtil que celui du policier, et favorisent la diffusion dans l’espace public d’expressions suggestives sans relever directement du lexique ordinaire de la race. Ainsi, commentant l’attentat raciste à Trappes, la vice-présidente du RN Edwige Diaz a qualifié la ville de « république islamiste en miniature » le 26 octobre 2026. Quelques années plus tôt, en 2021, Marine Le Pen avait déjà écrit sur Twitter :
« En trente ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ? »
Le racisme contenu dans les discours politiques de l’extrême droite institutionnelle et, au-delà, d’une partie de la droite, n’est plus direct, mais contourné. La haine, la peur et le mépris sont désormais exprimés par des généralisations abusives concernant la religion (l’islam), l’origine nationale, la trajectoire (l’immigration) ou le territoire. C’est ce que montrent les recherches de Félicien Faury, dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (Seuil, 2024) ou encore celles d’Abdellali Hajjat et de Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte, 2022).
À lire aussi : Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?
Ce n’est pas d’aujourd’hui que le racisme peut se révéler meurtrier. On se souvient de Brahim Bouarram, jeune Marocain, jeté dans la Seine par des militants d’extrême droite et des skinheads quittant la manifestation du 1er mai 1995 que le FN avait organisée pour fêter Jeanne d’Arc. La nouveauté est que le projet politique dans lequel il s’inscrit est désormais susceptible de l’emporter.
Aujourd’hui, des pans entiers de la société ne sont pas gênés par des expressions comme « grand remplacement », « gangrène », et sont sensibles aux mots qui renvoient à l’unité de la nation, ses racines, son identité, sans oublier la sécurité et la souveraineté. Ce vocabulaire contribue à euphémiser ou banaliser le racisme.
Quand il est question d’immigration « massive », de « désordres sécuritaires », de « razzias », de « régression vers les origines ethniques », quand fleurissent des néologismes et autres inventions sémantiques péjoratives comme « droits de l’hommisme », « wokisme », « islamo-gauchisme », « ensauvagement », « crise civilisationnelle », le racisme n’est pas loin, mais il est implicite, voilé.
Comme le montre Cécile Alduy pour les États-Unis (D’abord ils sont venus chercher les mots, (Les Arènes, 2026), la poussée sémantique favorable au racisme peut s’accompagner d’un rétrécissement du champ lexical, d’interdits empêchant le recours à certains termes, notamment liés à la diversité ou au genre.
Cette diffusion d’un racisme dissimulé est d’ailleurs relayée par une partie des médias français qui diffusent ses idées et qui contribuent à sa normalisation politique. Les réseaux sociaux et Internet permettent à un plus large spectre d’expressions racistes, voilées ou non, de circuler massivement, sans entraves et à grande vitesse, et de déployer depuis l’étranger une véritable géopolitique de la haine).
Lorsque des responsables politiques adoptent publiquement des catégories identiques à celles du RN, ou proches d’elles, ce n’est certainement pas pour favoriser des violences et des crimes. C’est pour préparer le terrain pour des lois, des mesures, discriminatoires, des décisions politiques flattant leur électorat. Mais ce faisant, ils s’inscrivent, comme le RN, dans des logiques qui rencontrent celles du racisme flagrant, et contribuent à un climat délétère. Ils voudraient ralentir ou interdire l’immigration et mettre au pas les populations qui en sont issues, et l’islam avec elles, en ouvrant les vannes d’un racisme qu’ils voudraient implicite et voilé, mais qu’ils ne peuvent empêcher d’être également sommaire et explicite. Ils n’organisent en aucune façon les meurtres, le passage à l’acte, ils pensent se situer sur le seul terrain de l’action et du discours politiques ; en fait ils favorisent des comportements infrapolitiques, qui leur échappent, qu’ils ne désirent en aucune façon, sans qu’ils puissent pour autant se défausser de toute responsabilité.
Michel Wieviorka est l’auteur de Métamorphose de l’antisémitisme, aux éditions du Seuil, 2026*.
Michel Wieviorka ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 14:58
Priya Bhardwaj, Senior Researcher in Orthopedic Surgery, Washington University in St. Louis
L’ESSENTIEL
À la ménopause, les changements hormonaux peuvent mener à une perte de densité osseuse.
Cette perte de densité osseuse, qui peut déboucher sur le développement d’une ostéoporose, commence parfois longtemps avant la fin des règles.
La détecter tôt permet de mettre en place des mesures pour la freiner : modification de l’alimentation, activité physique, traitements médicamenteux…
Les squelettes qui, à l’époque d’Halloween, se retrouvent suspendus aux portes des voisins ou mis en scène dans leurs jardins semblent être des structures immuables. Celui qui constitue notre charpente interne, cependant, ne cesse de se transformer. Aux alentours de la ménopause, ces modifications peuvent basculer vers une perte osseuse, le plus souvent sans qu’aucune douleur ni aucun autre symptôme ne se manifestent.
En tant que chercheuse spécialiste de la biologie du squelette à la faculté de médecine de la Washington University de Saint-Louis, j’étudie la manière dont les signaux hormonaux et métaboliques influencent le renouvellement osseux. La ménopause est à mes yeux un moment privilégié pour aborder les questions touchant à la santé du squelette.
La ménopause n’est confirmée qu’au terme de douze mois consécutifs sans survenue de règles, en l’absence de toute autre explication. Cependant, la perte osseuse qui peut résulter de ce changement peut commencer à s’accélérer dès avant la fin des règles. Autrement dit, la perte osseuse peut s’emballer avant même qu’une femme sache que ses dernières règles étaient bel et bien les dernières.
L’os est un tissu vivant, en perpétuel renouvellement. Au cours de ce processus, appelé remodelage, des cellules nommées ostéoclastes résorbent l’os ancien, tandis que d’autres, les ostéoblastes, fabriquent le tissu qui le remplace.
Les œstrogènes participent à la régulation de ce renouvellement. Lorsque leur taux décline, autour de la ménopause, la résorption peut prendre le pas sur la reconstruction, favorisant la perte osseuse et l’ostéoporose, une maladie qui rend les os plus fragiles et plus poreux.
L’ostéoporose peut toucher les femmes comme les hommes. Si elle devient plus fréquente au fur et à mesure de l’avancée en âge, elle peut toutefois aussi survenir chez des personnes plus jeunes. Bien souvent, elle est silencieuse : elle ne se traduit par aucun symptôme perceptible, jusqu’à la survenue d’une fracture.
Le calendrier selon lequel cette perte se produit a été mis en évidence par des travaux menés sur les données de la Study of Women’s Health Across the Nation, une étude américaine de long terme consacrée aux femmes autour de la cinquantaine. Une analyse portant sur 862 participantes a mis en regard l’évolution de leur densité osseuse et la date de leurs dernières règles. Ces travaux ont révélé qu’en moyenne, la perte au niveau du rachis lombaire et de la hanche était la plus rapide dans l’intervalle de temps s’étendant d’environ un an avant les dernières règles à deux ans après. Elle ralentissait ensuite, sans pour autant s’interrompre.
Ces résultats ne signifient pas que toutes les femmes perdent la même quantité d’os à cette période de leur vie, ni qu’elles développeront toutes une ostéoporose. Ils soulignent en revanche pourquoi, plutôt que de considérer la perte osseuse comme une préoccupation réservée aux femmes âgées, il faut accorder une attention particulière à la transition ménopausique.
Pour évaluer le risque de fracture d’une personne, les médecins tiennent compte de divers facteurs, parmi lesquels : un faible poids corporel, le fait de fumer, d’avoir une consommation d’alcool excessive, ou encore l’existence d’un antécédent de fracture de la hanche chez l’un des parents. Afin d’estimer ce risque, la densité minérale osseuse est mesurée par ostéodensitométrie. Le résultat de cet examen constitue une information précieuse, qui est interprétée à la lumière des antécédents médicaux et des facteurs de risque (en France, l’ostéodensitométrie est prise en charge par l’Assurance-maladie sur prescription médicale, en présence de facteurs de risque définis par la Haute Autorité de santé (HAS), et non sur un critère d’âge, NdT).
Aux États-Unis, l’U.S. Preventive Services Task Force, un comité indépendant d’experts en médecine préventive, recommande le dépistage de l’ostéoporose chez toutes les femmes de 65 ans et plus. Il préconise également de dépister les femmes ménopausées plus jeunes lorsque leurs antécédents ainsi que d’autres facteurs de risque laissent présager une probabilité accrue de fracture. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut que chaque femme passe un tel examen dès que ses cycles se modifient.
Au-delà de ce dépistage systématique, les personnes déjà atteintes d’ostéoporose, celles qui se sont fracturé un os lors d’une chute bénigne ou celles qui souffrent d’une maladie ou prennent des médicaments entraînant une perte osseuse, doivent bénéficier d’une évaluation adaptée à leur situation.
Un essai clinique britannique a mis en lumière l’intérêt de repérer les personnes à haut risque et de leur recommander un traitement. Au cours de ces travaux, plus de 12 000 femmes âgées de 70 à 85 ans ont bénéficié soit de la prise en charge habituelle, soit d’un dépistage puis, pour celles jugées à haut risque, de recommandations thérapeutiques. Sur cinq ans, les femmes du groupe dépisté ont moins souvent subi une fracture de la hanche que les autres.
En revanche, lorsque les chercheurs ont considéré l’ensemble des fractures ostéoporotiques, tous sites confondus, ils n’ont pas observé de réduction statistiquement significative. Ces résultats plaident en faveur d’un dépistage couplé à un traitement chez les femmes âgées, mais ne disent rien du moment où il conviendrait de l’entreprendre au cours de la transition ménopausique.
Les os réagissent aux contraintes qui s’exercent sur eux. Les activités en charge, comme la marche ou la montée d’escaliers, les obligent à supporter le poids du corps. Les exercices de renforcement musculaire, avec des haltères, des bandes élastiques ou le seul poids du corps, leur imposent des contraintes supplémentaires, sous l’effet de la traction exercée par les muscles. Travailler l’équilibre – en faisant du tai-chi, par exemple, ou en effectuant des exercices consistant à transférer son poids d’un pied sur l’autre – peut améliorer la stabilité et aider à prévenir les chutes. Pour être bénéfique pour les os, une activité doit donc associer plusieurs types de mouvements.
Un essai clinique australien dont les résultats ont été publiés en 2018 a cherché à savoir si un programme supervisé associant un renforcement musculaire à charges lourdes et des exercices d’impact pouvait améliorer la densité osseuse et les capacités physiques de femmes ménopausées présentant une faible masse osseuse. Au bout de huit mois, les participantes à ce programme avaient obtenu de meilleurs résultats que celles qui avaient suivi un programme d’exercices à domicile moins intensif. Les femmes incluses dans cet essai avaient été soigneusement sélectionnées, et l’entraînement était étroitement encadré.
Ces progrès sont encourageants, mais un gain de densité osseuse n’équivaut pas à une diminution des fractures : l’essai n’a pas permis d’établir que son programme en réduisait le nombre. Par ailleurs, les personnes atteintes d’ostéoporose, ayant déjà subi une fracture ou souffrant de limitations physiques, peuvent avoir besoin de conseils sur les mouvements à effectuer et les charges appropriées à utiliser.
Développer sa force musculaire et son équilibre favorise la mobilité autant que la santé osseuse. Le choix d’une activité adaptée dépend de la situation de chacun.
L’alimentation intervient elle aussi sur la santé du squelette. Le calcium fournit le minéral qui confère aux os leur solidité, tandis que la vitamine D en favorise l’absorption par l’organisme. Parmi les aliments riches en calcium figurent les produits laitiers, les alternatives végétales enrichies, les sardines ou le saumon en conserve (consommés avec leurs arêtes), ainsi que certains légumes, comme le pak-choï ou le brocoli.
Lorsque les apports sont insuffisants, ou en cas de carence, une supplémentation en calcium ou en vitamine D peut s’avérer utile. Elle ne se substitue pas pour autant aux médicaments destinés à traiter l’ostéoporose, lorsque ceux-ci sont nécessaires : alimentation équilibrée et traitement vont de pair. À ce sujet, soulignons qu’avoir une alimentation équilibrée suppose également que celle-ci contient des quantités suffisantes de protéines.
Le traitement hormonal de la ménopause par voie systémique – lorsque les hormones administrées diffusent dans l’ensemble de l’organisme – peut soulager les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes gênantes, et contribuer à prévenir la perte osseuse et les fractures. Ses bénéfices et ses risques dépendent de l’âge, du temps écoulé depuis la ménopause, des antécédents médicaux et du traitement employé (en France, fin 2025, la HAS a confirmé l’intérêt de ces traitements dans la prévention de l’ostéoporose), en soulignant que « leur utilisation ne peut pas être recommandée pour toutes les femmes compte tenu de leur profil de tolérance comportant de multiples risques touchant différents organes : système veineux, cardiovasculaire, sein, ovaire, endomètre. », NdT).
Chez les femmes de moins de 60 ans ou ménopausées depuis moins de dix ans, et en l’absence de contre-indication médicale, la balance bénéfice-risque du traitement hormonal de la ménopause est généralement favorable pour traiter les symptômes gênants et prévenir la perte osseuse. Cela ne signifie pas qu’un tel traitement convient à toutes. Les patientes doivent discuter avec leur médecin de leurs symptômes, de leur santé osseuse et des risques individuels qu’elles encourent, et cette décision doit être réexaminée au fil du temps (en France, la HAS recommande de réévaluer la situation au moins une fois par an), en prenant en considération l’évolution du rapport bénéfice/risque).
D’autres médicaments de l’ostéoporose permettent aussi de freiner la résorption osseuse ou de stimuler la formation d’os.
Les médecins restent aussi vigilants quant au fait que la ménopause n’explique parfois que partiellement la survenue d’une perte osseuse. Une telle situation peut en effet aussi découler de certaines maladies ou de la prise de traitements susceptibles de fragiliser les os.
C’est notamment le cas de certains troubles hormonaux, tels que l’hyperparathyroïdie primaire. Chez les personnes affectées par ce dérèglement hormonal, une ou plusieurs des glandes parathyroïdes, situées dans le cou, produisent trop d’hormone parathyroïdienne. Ce dérèglement peut accroître le taux de calcium dans le sang et fragiliser les os. Son diagnostic peut donc modifier la prise en charge de l’ostéoporose. Cet exemple montre à quel point il est important de rechercher l’origine exacte d’une perte osseuse, plutôt que de l’imputer simplement au vieillissement.
À ce sujet, signalons que les affections digestives ou l’administration d’une corticothérapie au long cours peuvent, elles aussi, avoir des effets sur la densité osseuse.
Tous ces conseils relatifs aux examens et aux traitements partent du principe que les patientes peuvent accéder aux soins. Or, ce n’est pas toujours le cas, et le manque d’accès aux soins peut réduire les options disponibles pour les patientes, comme l’a montré un audit mené en 2025 dans 22 pays et territoires de la région Asie-Pacifique.
Ces travaux ont mis en évidence de fortes disparités dans l’accès à la prise en charge de l’ostéoporose : selon le lieu considéré, les délais d’attente pour une ostéodensitométrie pouvaient aller du jour même à une attente de près d’un an. Les auteurs ont également constaté que le manque de remboursement des médicaments rendait les traitements difficilement abordables pour les patientes (cet audit régional avait porté sur l’ostéoporose en général, et pas uniquement sur la période de la ménopause).
Améliorer la prévention passe donc non seulement par la sensibilisation du public, mais aussi par la mise en place de systèmes de santé qui rendent les examens, le suivi et l’accès aux médicaments abordables pour les patientes.
La ménopause peut être vue comme une occasion de faire le bilan de santé de son squelette, avant que les problèmes ne s’installent. Selon les résultats, diverses recommandations pourront être formulées : réaliser une évaluation du risque d’ostéoporose, pratiquer une activité physique adaptée, effectuer des changements dans son alimentation, ou entreprendre un traitement médical. Une chose est claire : il peut être bénéfique d’engager une conversation sur sa santé osseuse avec son médecin bien avant qu’une fracture ne l’impose.
Priya Bhardwaj travaille à la faculté de médecine de l'université de Washington à Saint-Louis. Elle siège au comité de pilotage du groupe de travail « Os et minéraux » de l’Endocrine Society, ainsi qu'au comité du groupe d'intérêt spécial « Les femmes dans le domaine des os et des minéraux » de l’American Society for Bone and Mineral Research (ASBMR).