05.11.2026 à 14:56
Nima Shokri, Adjunct Professor, Institute for Water, Environment and Health (UNU-INWEH), United Nations University; Technical University of Hamburg

L’ESSENTIEL
L’autorité turque des catastrophes a recensé 684 dolines autour de Konya, de Karaman et d’Aksaray, le grenier à blé du pays, où une vingtaine de ces trous géants s’ouvrent chaque année.
Le pompage des nappes pour l’irrigation fait baisser la pression de l’eau et déstabilise des cavités dans le calcaire.
Alors que la Turquie accueille la COP31, du 9 au 20 novembre 2026, protéger champs, routes et vies suppose de traiter l’eau souterraine comme une ressource finie.
Le plateau anatolien central est l’une des principales régions agricoles de la Turquie, où sont produits du blé, du maïs, de la betterave sucrière et d’autres cultures. Cependant, sous ses champs cultivés, le sol devient de plus en plus instable.
De grandes dolines, dont certaines mesurent plusieurs dizaines de mètres de large et de profondeur, sont apparues dans tout le bassin de Konya (en Anatolie centrale), engloutissant des terres agricoles et menaçant les routes et les habitations voisines.
Ces effondrements peuvent survenir brutalement, parfois dans des champs cultivés depuis des générations. Selon une étude récente, une vingtaine de dolines se forment chaque année.
Appelées localement obruks, les dolines ne sont pas un phénomène géologique nouveau. Elles existent dans le bassin de Konya depuis des milliers d’années, mais elles sont devenues bien plus fréquentes au cours des dernières décennies.
Les dolines de Konya sont donc à la fois un risque géologique et le signe d’un problème plus large de gestion de l’eau. Les cavités situées sous les champs sont le produit de processus géologiques étalés sur des milliers d’années, mais leur instabilité récente survient dans un système d’eaux souterraines profondément modifié par l’activité humaine et de plus en plus exposé à la sécheresse.
Alors que les représentants de pays du monde entier s’apprêtent à se rendre en Turquie pour parler du changement climatique lors de la COP31, la conférence des Nations unies sur le climat (organisée à Antalya, du 9 au 20 novembre 2026, NdT), Ankara continue de se débattre avec cette catastrophe environnementale qui s’aggrave sur son propre sol.
L’autorité turque de gestion des catastrophes et des situations d’urgence (AFAD) a récemment recensé 684 dolines dans les provinces de Konya, de Karaman et d’Aksaray, au cœur agricole du pays.
On attribue souvent la multiplication des dolines à la sécheresse et au changement climatique. Cependant, le pompage intensif des eaux souterraines pour l’agriculture peut aussi accroître le risque d’effondrement.
Des décennies d’irrigation agricole intensive ont modifié les conditions sous la surface du bassin. Par ailleurs, les eaux souterraines, c’est-à-dire les eaux présentes sous la surface de la Terre, ne sont pas renouvelées pendant les longues périodes sèches, ce qui aggrave le problème.
Konya est un bassin endoréique, ou fermé. Autrement dit, l’eau qui entre dans le bassin ne s’écoule pas vers la mer. Elle est stockée sous terre et s’accumule dans des lacs et des zones humides, ou bien retourne dans l’atmosphère par évaporation et par la transpiration des plantes.
Les pluies sont relativement faibles dans cette région, principalement concentrées en dehors de la saison principale de culture. Les eaux souterraines sont donc devenues indispensables à l’agriculture, en particulier pour le maïs irrigué, la betterave sucrière et les cultures fourragères.
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La difficulté, c’est que la demande en eau a dépassé le rythme auquel les aquifères (des massifs de roches poreuses ou de sédiments saturés d’eau souterraine) peuvent se reconstituer. Une étude régionale récente estime la perte annuelle moyenne de stockage d’eau souterraine à l’équivalent de 3,4 centimètres d’eau. Ce chiffre témoigne clairement d’un système soumis à une pression durable.
Une partie du problème tient au fait que la Turquie a connu, en 2025, sa sécheresse la plus grave depuis des décennies, ce qui a accru la pression sur les agriculteurs.
Les agriculteurs répondent souvent à cette pression hydrique en pompant davantage d’eau souterraine, ce qui fait baisser le niveau des nappes. Cela réduit la pression qu’exerce l’eau dans les pores et les fractures des roches et des sédiments, ce qui peut déstabiliser les cavités souterraines existantes et accroître le risque d’effondrement.
Ainsi, les conséquences dépassent la seule pénurie d’eau, car les eaux souterraines exercent aussi des contraintes sur les formations géologiques du sous-sol. Le bassin de Konya renferme de vastes ensembles de roches carbonatées, dont le calcaire. Sur de longues périodes, l’eau souterraine qui circule dans les fractures dissout des minéraux et élargit les ouvertures. Ce processus, appelé karstification, peut créer des conduits, des grottes et des cavités souterraines. Les dolines se forment lorsque les matériaux situés au-dessus de ces vides deviennent instables.
La baisse du niveau des nappes peut aussi modifier la circulation de l’eau et des sédiments dans les cavités souterraines existantes, et permettre à des matériaux meubles de glisser vers le bas. Là où le toit d’une cavité est déjà fragile, ces changements peuvent aussi contribuer à provoquer un effondrement.
Mais la réaction du sous-sol dépend fortement des conditions locales. La profondeur et la forme des cavités souterraines, l’épaisseur et la résistance des couches de roches et de sédiments qui les surmontent, la répartition des fractures et l’historique des variations du niveau des nappes, tout cela compte.
Cela aide à comprendre un résultat important d’une étude consacrée à la formation des dolines dans le bassin de Konya entre 2000 et 2024. Les chercheurs ont observé une forte hausse du rythme annuel de formation, d’environ trois dolines par an sur la période 2000-2010 à 32 par an sur la période 2016-2019. Ce rythme est pourtant retombé ensuite à environ 22 par an après 2020, malgré l’épuisement continu des nappes.
Si la baisse des nappes est en cause, pourquoi se formerait-il moins de dolines alors que leur niveau continue de baisser ? Une explication possible est que, dans certaines zones, les cavités les plus fragiles se sont déjà effondrées. La formation des dolines dépend du nombre de structures souterraines instables, et pas seulement du volume d’eau prélevé.
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Le bassin connaît aussi un autre type de déformation du sol, appelé subsidence, dans lequel la surface s’enfonce progressivement à mesure que les sédiments du sous-sol se tassent. Ce phénomène peut provoquer des fissures dans le sol et endommager routes et bâtiments, même si l’affaissement est souvent trop lent pour être remarqué sans mesures satellitaires.
Des mesures par radar satellitaire ont révélé une subsidence étendue dans la région, atteignant jusqu’à 90 millimètres par an. Contrairement à l’effondrement brutal d’une doline, ce phénomène peut s’installer lorsque le pompage des eaux souterraines accroît les contraintes sur le terrain et comprime les sédiments du sous-sol.
Le problème n’est pas propre à la Turquie. Une analyse mondiale (étude cosignée par l’auteur de cet article, NdT) a estimé que plus de 6,3 millions de kilomètres carrés de terres s’affaissent de plus de 5 millimètres par an. Les chercheurs ont désigné le pompage des eaux souterraines comme le facteur le plus déterminant à l’échelle mondiale.
À Konya, la pression sur les eaux souterraines est étroitement liée à la production agricole. Les agriculteurs cultivent pour des marchés établis et des industries de transformation, souvent dans le cadre de politiques qui ont privilégié des niveaux de production élevés plutôt que les économies d’eau.
L’irrigation permet aux agriculteurs de maintenir leurs rendements pendant les années sèches, mais elle permet aussi de poursuivre la production à des niveaux que les ressources en eau renouvelables du bassin ne peuvent peut-être pas soutenir.
Cependant, limiter les volumes d’eau souterraine prélevés sans accompagner les agriculteurs pourrait faire peser sur eux une forte pression économique, ainsi que sur l’approvisionnement alimentaire du pays. Mais la poursuite de l’épuisement des nappes pourrait saper peu à peu la production agricole qui a fait, à l’origine, l’importance économique de la région.
Une irrigation plus efficace pourrait aider, mais elle ne suffit pas. Si l’eau économisée grâce à de meilleures technologies sert à étendre les surfaces irriguées, la consommation totale d’eau souterraine risque de rester inchangée, voire d’augmenter.
Une réponse de long terme exigerait un suivi fiable du niveau des nappes et des prélèvements, des plafonds de prélèvement contraignants, des incitations agricoles adaptées à l’eau disponible localement et une cartographie détaillée des risques géologiques. Les mesures satellitaires peuvent aider à repérer les zones sous pression.
Le danger le plus immédiat, c’est qu’un autre champ, une autre route ou un autre bâtiment s’effondre, mettant des vies en danger.
Il est difficile d’empêcher l’apparition de la prochaine doline. Le gouvernement turc pourrait s’attaquer au problème. Mais il lui faut pour cela adopter des politiques agricoles qui traitent les eaux souterraines comme une ressource finie, et non comme un substitut permanent à la pluie.
Nima Shokri est affilié à l’Université technique de Hambourg (TUHH).
05.11.2026 à 14:28
Markus Wagner, Professor of Law and Director of the UOW Transnational Law and Policy Centre, University of Wollongong
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les démocrates, victorieux aux élections de mi-mandat, peuvent contrarier Donald Trump sur sa guerre impopulaire contre l’Iran.
Au Congrès, couper les crédits de guerre exposerait toutefois les démocrates à un retour de bâton, comme pour l’Irak en 2007.
La guerre en Iran a coûté aux États-Unis environ 44 milliards d’euros ; Pékin pourrait en profiter.
La large victoire des démocrates aux élections de mi-mandat aux États-Unis les met en meilleure position pour contrarier le programme du président Donald Trump. Cela vaut aussi pour sa guerre contre l’Iran, profondément impopulaire et coûteuse, qui pourrait figurer parmi leurs premières priorités.
Certes, en tant que président, Trump pourra opposer son veto à toute loi visant à mettre fin à la guerre. Mais les démocrates ont encore un autre atout de poids dans leur manche : couper le financement de la guerre.
Cette stratégie a toutefois ses limites. L’histoire montre que l’exercice de ce pouvoir pourrait déclencher un affrontement politique susceptible de se retourner contre eux. Et même si les démocrates parviennent à mettre fin à la guerre, ils ne pourront peut-être pas réparer les dégâts qu’elle a causés à la position des États-Unis dans le monde.
Les démocrates disposeront de trois options principales pour tenter de forcer la fin de la guerre contre l’Iran. Deux d’entre elles se heurtent toutefois à des limites importantes.
La première option (et peut-être la plus évidente) passe par la loi. Il existe plusieurs façons de procéder. Par exemple, adopter une résolution appelant à la fin de la guerre. Le Congrès s’y est déjà essayé en juin, en adoptant une résolution concurrente (avec le soutien de certains républicains) qui enjoignait au président soit de retirer les forces états-uniennes, soit d’obtenir l’approbation du Congrès avant de les poursuivre. Ils s'appuyaient sur la résolution sur les pouvoirs de guerre de 1973 (War Powers Resolution).
Ces résolutions dites « concurrentes » sont toutefois largement considérées comme non contraignantes. Destinées à exprimer l’opinion ou la volonté du Congrès, elles servent généralement à traiter des questions internes au Congrès.
Trump l’a ignorée. Une résolution similaire a ensuite échoué au Sénat en septembre.
Pour qu’une telle résolution soit contraignante, il faudrait qu’elle ait la force d’une loi adoptée par le Congrès, à laquelle le président opposerait probablement son veto. Et pour passer outre, les démocrates auraient besoin d’une majorité des deux tiers à la fois à la Chambre des représentants et au Sénat. Il faudrait pour cela qu’un nombre important de républicains changent de camp.
Une deuxième option pour les démocrates consiste à lancer une série d’enquêtes parlementaires sur la manière dont la guerre a été menée. Cela passerait probablement par des auditions publiques, des injonctions à comparaître ainsi que des demandes de documents adressées à l’administration Trump.
Les démocrates pourraient également tenter d’engager une procédure de destitution (impeachment) contre de hauts responsables de l’administration Trump. Si Hakeem Jeffries, le démocrate pressenti pour devenir le prochain président de la Chambre des représentants, veut satisfaire certaines des voix les plus progressistes de son parti (ou les voix les plus intransigeantes sur la guerre en Iran ou contre Trump), le secrétaire à la Défense Pete Hegseth pourrait être le premier visé. Mais les motifs d’une telle procédure restent flous à ce stade, et même avec la nouvelle majorité démocrate au Sénat, il serait peu probable qu’il soit condamné, à moins qu’un nombre important de républicains ne changent de camp.
Surtout, ces enquêtes parlementaires sont un processus de longue haleine, peu susceptible de mettre rapidement fin à la guerre.
Le pouvoir plus immédiat dont dispose le Congrès pour mettre fin rapidement à la guerre se trouve dans l’article I, section 9, de la Constitution des États-Unis, qui dispose :
Aucune somme ne sera prélevée sur le Trésor, si ce n’est en vertu de crédits ouverts par la loi […]
C’est ce que l’on appelle le « pouvoir de la bourse » (power of the purse).
Une fois le nouveau Congrès installé en janvier, chaque nouveau dollar que le département de la Guerre de Trump voudra dépenser devra être approuvé par la Chambre des représentants et le Sénat.
Un Congrès contrôlé par les démocrates pourrait ainsi insérer dans le budget de la défense une clause interdisant d’utiliser des fonds pour des hostilités contre l’Iran. Trump pourrait y opposer son veto, mais cela reviendrait aussi à bloquer la solde de tous les militaires.
Les démocrates ont tenté exactement cette approche en 2007, pour imposer un calendrier de retrait des États-Unis d’Irak. Le président de l’époque, George W. Bush, y a opposé son veto, mais la question est devenue un objet de surenchère politique, chaque camp accusant l’autre de priver les troupes états-uniennes de financement.
Les démocrates ont finalement reculé face au risque croissant d’un retour de bâton de la part des électeurs. Aujourd’hui, cette approche serait tout aussi risquée. Les démocrates sont-ils prêts à mettre en jeu leur crédibilité politique si le président les accuse d’avoir laissé tomber les soldats américains ? Qui cédera le premier ?
Une fois la poussière retombée mercredi, Trump lui-même a reconnu que la guerre en Iran avait joué un rôle dans la cuisante défaite du Parti républicain. Mais il a persisté dans sa décision, affirmant qu’il recommencerait si nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire.
Le vice-président J. D. Vance s’est montré moins sur la défensive. Dans une déclaration détaillée publiée sur X, Vance a déclaré sans détour que la guerre était la raison de la défaite des républicains. Il a ajouté : « toute conversation honnête sur la suite doit commencer par là ».
Vance critique depuis longtemps l’engagement militaire des États-Unis dans des conflits à l’étranger, mais, dans son rôle de vice-président, il a publiquement soutenu les actions de Trump contre l’Iran.
L’écrasante victoire démocrate de cette semaine permet désormais beaucoup plus facilement à Vance, et à d’autres républicains, de rompre avec le président.
Pour Trump, mettre fin à la guerre maintenant serait une humiliation. Les États-Unis ont jusqu’ici englouti près de 50 milliards de dollars (environ 44 milliards d’euros) dans une campagne militaire aux résultats concrets bien maigres.
De plus, l’Iran a montré que le détroit d’Ormuz est un point de passage stratégique qu’il peut contrôler. Il en va de même pour le détroit de Bab el-Mandeb, au large du Yémen, où les houthistes, alliés de l’Iran, ont attaqué des navires marchands. Ces coûts se feront sentir bien après la présidence Trump. La guerre pourrait mettre définitivement fin à l’ordre mondial unipolaire que Washington a bâti après la fin de la guerre froide. Le grand gagnant pourrait bien ne pas être Téhéran, mais Pékin.
Markus Wagner a reçu un financement du ministère australien de la Défense en tant que chercheur principal du projet Weaponised Trade.
05.11.2026 à 12:05
Julien Talbot, Responsable de la stratégie digitale, The Conversation

Les guerres de la bière : quand la mousse fait trembler les empires
Derrière une simple chope de bière se cache une histoire de conquêtes, de rivalités religieuses et de batailles commerciales. Des monastères de Charlemagne à l’Empire britannique, en passant par les conflits entre catholiques et protestants, la bière a souvent été un véritable instrument de pouvoir. Mais pourquoi Charlemagne imposait-il des brasseries dans les abbayes ? Comment la bière a-t-elle financé la puissance britannique ? Et pourquoi Américains et Tchèques se disputent-ils encore le nom Budweiser ?
Avant de jouer, prenez quelques minutes pour lire l’article « De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires ».
3, 2, 1… À vous !
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