21.09.2026 à 17:43
Françoise Leroi, Directrice de recherche, Ifremer
L’ESSENTIEL
Les pertes et le gaspillage des produits de la mer sont estimés à 30 %.
De « bonnes » bactéries peuvent être utilisées pour lutter contre les bactéries toxiques ou contre celles qui peuvent altérer le produit. C’est la biopréservation.
Des souches ont été sélectionnées et sont utilisées dans certains produits que vous avez peut-être déjà consommés.
Les produits de la mer peu transformés (saumon fumé, gravelax, crevettes cuites ou filets de poisson sous atmosphère protectrice) sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Malgré des protocoles d’hygiène stricts, une chaîne du froid mal maîtrisée peut entraîner le développement de bactéries pathogènes comme Listeria monocytogenes, Vibrio ou Salmonella, ou de bactéries qui dégradent la qualité organoleptique de la chair, menaçant la santé des consommateurs et générant des pertes considérables. Notre réponse ? Utiliser des bactéries pour combattre les bactéries ! Dans notre laboratoire, nous avons isolé, caractérisé et sélectionné des souches de bactéries capables de neutraliser ces menaces en reproduisant, de manière contrôlée, un mécanisme de défense déjà présent dans la nature.
Les produits de la mer sont particulièrement périssables. Les pertes et le gaspillage sont estimés à 30 % du volume total des produits pêchés, attribués pour une part importante à l’altération provoquée par des microorganismes : mauvaises odeurs, saveurs indésirables ou dégradation de la texture. S’y ajoutent des risques sanitaires, comme celui posé par la bactérie Listeria monocytogenes, une préoccupation majeure pour les produits de la mer prêts à consommer. Les cas de listériose restent rares, mais peuvent avoir des conséquences graves, voire mortelles, chez les personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées ou immunodéprimées). La détection de Listeria peut également conduire au rappel de lots, voire à l’arrêt temporaire d’une production, avec des conséquences économiques importantes.
Pour des raisons nutritionnelles et gustatives, certaines pratiques de conservation se modifient (réduction du taux de sel, de fumage, produits consommés crus…). Le froid et l’hygiène restent indispensables, mais ne suffisent pas toujours. Par ailleurs, les consommateurs se montrent de plus en plus réticents à l’utilisation de conservateurs chimiques et recherchent des solutions perçues comme plus naturelles.
Dans ce contexte, la biopréservation apparaît comme une solution complémentaire, douce et naturelle, pour garantir à la fois la sécurité et la qualité des produits de la mer. L’idée d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries peut sembler paradoxale. C’est pourtant cette approche que nous avons décidé de mettre en place. Dans la nature, certaines bactéries utilisent un arsenal de stratégies pour éliminer leurs concurrentes (compétition nutritionnelle, production de composés antimicrobiens, etc.). Le défi de la biopréservation ? Sélectionner des bactéries aux propriétés antimicrobiennes ciblées et les introduire en grande quantité dans l’aliment, sans production de composés toxiques ni de modification de la qualité nutritionnelle et gustative, un défi difficile à relever pour des produits de la mer aux flaveurs particulièrement délicates.
Parmi les milliers d’espèces bactériennes recensées, celles appartenant au groupe des bactéries lactiques sont particulièrement intéressantes. Elles produisent souvent des composés antimicrobiens, sont généralement considérées comme sûres et bénéficient d’une image positive auprès du public, notamment grâce aux ferments utilisés pour fabriquer les yaourts. Par ailleurs, certaines sont déjà naturellement présentes dans les produits de la mer, comme le saumon fumé. En sélectionnant les plus intéressantes, nous ne faisons donc que renforcer un processus naturel, sans introduire d’éléments étrangers.
Notre méthode, mise au point et perfectionnée depuis 30 ans à l’Ifremer, en partenariat avec l’école ONIRIS VetAgroBio Nantes, suit un processus rigoureux en plusieurs étapes. Nous prélevons d’abord des bactéries dans différents produits de la mer – poisson, crustacées, transformés ou non, conditionnés sous diverses formes – qui viennent enrichir notre collection, unique en Europe. Celle-ci compte déjà plus de 5000 souches, dont de nombreuses bactéries lactiques. Elles sont donc adaptées aux conditions spécifiques des produits de la mer (températures basses, faible teneur en sucres, etc.), des caractéristiques de croissance peu communes chez ce groupe de bactéries.
Chaque souche est ensuite testée afin d’évaluer leur capacité à tuer ou à empêcher la croissance des principales bactéries pathogènes et altérantes. Les plus prometteuses sont caractérisées et soumises à des contrôles de sécurité : absence de production de toxines, de résistance aux antibiotiques transmissibles et de gènes de virulence, notamment.
Les souches sélectionnées sont ensuite cultivées et introduites en grand nombre (~ 5 millions de bactéries par gramme d’aliment) dans les produits souhaités, qui sont ensuite conservés dans des conditions typiques (entre 0 et 4 °C) ou abusives (8 °C) pour simuler les ruptures de chaîne du froid. Nous vérifions leur efficacité pour empêcher le développement des pathogènes et leurs conséquences sur la qualité organoleptique, grâce à notre jury d’analyse sensorielle composé d’une vingtaine de personnes.
Enfin, la souche doit pouvoir être produite en quantité et conserver ses propriétés après lyophilisation pour une application industrielle réaliste.
Après des années de recherche, le travail et la patience ont fini par payer. Quatre souches de bactéries lactiques isolées à partir de produits de la mer et appartenant aux espèces Carnobacterium maltaromaticum, Carnobacterium divergens et Lactococcus piscium, permettent de limiter la croissance de Listeria monocytogenes dans certains aliments comme le saumon fumé, le gravlax ou les crevettes cuites. Leur intérêt ne s’arrête pas là. Ces bactéries peuvent également ralentir l’altération organoleptique, un bouclier deux-en-un unique en son genre.
Une autre souche, Latilactobacillus sakei, a fait l’objet d’un brevet pour sa capacité à prévenir la production d’histamine dans le thon, molécule produite par certaines bactéries qui peut provoquer des intoxications lorsqu’elle s’accumule dans l’aliment. Une première dans le domaine de la biopréservation.
La biopréservation n’est plus une simple promesse de laboratoire : elle est déjà une réalité industrielle. Nos résultats ont été transférés à des producteurs de ferments sous la forme de licences commerciales, avec des retombées sous forme de royalties pour l’Ifremer et ONIRIS. Avec les souches sélectionnées, les industriels ont aussi développé plusieurs gammes de produits, pour de nouvelles applications dans les aliments carnés et laitiers. Nos bactéries sont donc utilisées dans l’industrie alimentaire et vous les avez peut-être déjà consommées !
Les recherches sont toutefois loin d’être terminées. Deux projets européens – MICROORC et FOODGUARD – visent à augmenter le degré d’industrialisation de la biopréservation. L’Ifremer optimise la technologie et teste ses performances dans des produits moins transformés (concentration en sel réduite par exemple) et avec des emballages plus durables. Une validation industrielle dans les ateliers de production de saumon fumé en France est attendue pour 2027. Le procédé a également été expérimenté avec succès sur de la daurade d’élevage, une avancée inédite pour le poisson frais et un beau marché potentiel !
Pour que ces solutions puissent se généraliser, il reste certains obstacles réglementaires et sociétaux à lever. Alors que certaines bactéries protectrices sont déjà utilisées, leur statut réglementaire fait encore l’objet de discussions au niveau européen, notamment pour déterminer dans quelles conditions elles doivent être considérées comme des ingrédients ou des additifs. Une réglementation claire et harmonisée permettrait de faciliter leur adoption par les industriels.
L’acceptabilité par les consommateurs constitue un autre enjeu. Les études disponibles montrent une perception positive des ferments alimentaires, mais il reste essentiel d’expliquer ce que sont ces bactéries, pourquoi elles sont utilisées et quelles garanties encadrent leur emploi.
La biopréservation n’est pas une solution miracle, mais une réponse concrète, naturelle et durable aux défis de la conservation des produits de la mer et des aliments en général. Déjà adoptée par des industriels en France et dans le monde, elle a le potentiel de transformer en profondeur notre façon de conserver les aliments, pour le bénéfice des consommateurs, des producteurs et de la planète.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Françoise Leroi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.09.2026 à 17:43
Gilles Vassal, Professeur, Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
En matière de cancers pédiatriques, les innovations thérapeutiques sont peu nombreuses.
Les différences entre cancers de l’enfant et cancers de l’adulte expliquent en partie cette situation, mais ce n’est pas la principale raison.
Le modèle économique du secteur pharmaceutique et la réglementation actuelle sont aussi en cause.
Depuis plus de trente ans, des avancées majeures ont eu lieu dans la prise en charge d’un grand nombre de cancers de l’adulte : diagnostics précoces, nouveaux médicaments différents de la chimiothérapie, techniques chirurgicales et de radiothérapie innovantes et plus performantes.
Malheureusement, ces innovations thérapeutiques n’arrivent que très lentement chez l’enfant et l’adolescent.
Les raisons de cette lenteur sont en partie d’origine biologique, car les cancers de l’enfant sont très différents de ceux de l’adulte. Toutefois, d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte, notamment le modèle économique du secteur pharmaceutique, et l’existence de certaines failles réglementaires. Explications.
La biologie des cancers pédiatriques est très différente de celles des cancers de l’adulte. Chez les enfants, pas de cancer du sein, du poumon, de la prostate ou du colon… On recense néanmoins plus de 60 cancers pédiatriques différents, les plus fréquents étant les leucémies et les tumeurs cérébrales.
Chaque année en France, 2 300 enfants et adolescents de moins de 18 ans sont diagnostiqués d’un cancer. Les plus fréquents sont les leucémies (650 cas par an) et les tumeurs cérébrales (550 cas par an).
Les cancers pédiatriques surviennent depuis la naissance jusqu’à l’adolescence. Soulignons qu’il n’existe pas, à ce jour, de programme de prévention des cancers pédiatriques ni de dépistage. En effet, un enfant ne boit pas, ne fume pas, et n’a pas 50 ans de mauvaise hygiène de vie derrière lui. S’il est exposé au soleil, c’est à l’âge adulte qu’il risque de développer un cancer de la peau.
Par ailleurs, à ce jour, il n’y a pas de facteurs cancérogènes exogènes connus des cancers pédiatriques. Des programmes de prévention ne peuvent donc être mis en œuvre. En revanche, on sait que la vaccination contre les papillomavirus des adolescents prévient les cancers du col utérin et de la sphère ORL chez l’adulte.
Au plan thérapeutique, les cancers de l’enfant diffèrent aussi beaucoup des cancers de l’adulte. En effet, ils sont pour la plupart très sensibles à la chimiothérapie. Depuis plus de soixante ans, les hémato-oncologues pédiatres ont donc mené des essais cliniques afin d’adapter aux enfants les chimiothérapies des adultes.
Cette approche a permis d’augmenter très significativement les taux de guérison, qui sont passés de moins de 30 % à plus de 80 %.
Malheureusement, 20 % des enfants et adolescents ont un cancer qui résiste à la chimiothérapie. Des innovations thérapeutiques sont donc urgemment nécessaires pour guérir plus et mieux les enfants et les adolescents atteints par la maladie.
Les cancers pédiatriques en chiffres Le cancer reste la première cause de décès par maladie au-delà d’un an : plus de 400 enfants et adolescents meurent chaque année du cancer en France ; Dans plus de 90 % des cas, la cause n’est pas connue ; Grâce aux progrès thérapeutiques des soixante dernières années, plus de 8 enfants sur 10 guérissent en France et en Europe ; Un tiers des patients guéris ont des séquelles à long terme qui impactent leur quotidien et leur qualité de vie.
Le problème est que, contrairement aux chimiothérapies qui ont pu être utilisées chez l’adulte et chez l’enfant jusqu’à présent, les nouvelles approches les plus innovantes, telles que les thérapies ciblées et les immunothérapies, ciblent spécifiquement la biologie des cancers de l’adulte. Elles ne sont donc pas nécessairement directement transposables aux cancers pédiatriques, car la biologie des cancers de l’enfant est différente de celles des cancers de l’adulte.
En conséquence, le développement de nouveaux traitements chez l’enfant nécessite la mise en place de programmes spécifiques. Et donc des investissements spécifiques. Or, c’est justement là que réside une partie du problème.
Le modèle économique du secteur pharmaceutique repose sur d’importants retours sur investissement (de 20 à 30 % espérés, tandis que le retour sur investissement médian est de 13 %).
Le retour sur investissement constitue un moteur majeur pour le développement des innovations thérapeutiques en matière de lutte contre le cancer. Or, les cancers de l’enfant sont rares. Ils ne concernent qu’une faible population et ne représentent qu’un petit marché, contrairement aux cancers de l’adulte. Pour les acteurs de l’industrie pharmaceutique, cela signifie donc une absence de retour sur investissement suffisant.
C’est ce qui explique notamment que les industriels du médicament n’ont pas investi dans le développement des chimiothérapies chez l’enfant. Dans le cas de l’adaptation des chimiothérapies des adultes aux enfants évoquées précédemment, les progrès ont été obtenus grâce aux acteurs de la recherche clinique académique, qui ont utilisé les médicaments disponibles dans les pharmacies des hôpitaux.
Un grand nombre des chimiothérapies utilisées en routine pour traiter des enfants et des adolescents n’ont d’ailleurs pas d’indication pédiatrique dans leur autorisation européenne de mise sur le marché, alors qu’elles ont été parfaitement validées par la recherche clinique académique.
C’est un point important à souligner : les progrès considérables qui ont été réalisés depuis vint ans dans la compréhension de la biologie des cancers pédiatriques l’ont été par des chercheurs académiques, financés par les programmes de financements français et européens, ainsi que par des associations, telles qu’Imagine for Margo, capables de mobiliser la générosité du public.
Grâce à ces efforts, des cibles thérapeutiques potentielles ont été identifiées, spécifiques de certains cancers pédiatriques. Mais une fois de telles cibles identifiées, il faut investir dans le développement de médicaments pour augmenter les taux de guérison, comme le montre le cas du médulloblastome.
Cette tumeur cérébrale de l’enfant était considérée au siècle dernier comme une maladie unique. Sa prise en charge incluait la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie, et 50 % des enfants guérissaient, pour les deux tiers avec des séquelles cognitives importantes.
Des recherches menées par les acteurs académiques ont permis de démontrer que, en réalité, il s’agit de plus de quatre maladies différentes, disposant chacune d’un profil biologique spécifique, d’un pronostic différent et de cibles thérapeutiques spécifiques potentielles.
Malheureusement, malgré ces découvertes, faute d’investissement pas un seul nouveau médicament n’a été mis au point pour traiter les enfants atteints par un médulloblastome de mauvais pronostic. Ces derniers reçoivent donc aujourd’hui toujours le même programme thérapeutique qu’au siècle dernier, malgré les avancées majeures des connaissances.
Cet exemple souligne à quel point il est urgent d’investir dans le développement de nouveaux traitements contre les cancers pédiatriques. C’est l’un des objectifs que s’est donné l’Europe en 2020 dans son plan Cancer européen actuellement en vigueur. Or, justement, la question de la réglementation, notamment européenne, est capitale en matière de lutte contre les cancers pédiatriques.
Depuis près de vingt ans, le règlement (CE) n° 1901/2006 du Parlement européen et du Conseil relatif aux médicaments à usage pédiatrique oblige les industriels à investir dans le transfert de leurs médicaments développés pour l’adulte chez l’enfant (ce texte les récompense également, en leur offrant une prolongation de leurs droits d’exclusivité, donc en retardant de six mois l’arrivée des formes génériques du médicament).
Concrètement, dans le cadre de la demande d’autorisation de mise sur le marché d’un nouveau médicament, les industriels sont tenus de présenter des résultats d’études cliniques réalisées dans un contexte pédiatrique (ce qui permet de déterminer si le médicament est utile également pour soigner les enfants, et dans quelles conditions). Ce règlement a bien fonctionné dans certaines disciplines pédiatriques, comme les maladies infectieuses et la rhumatologie.
Cependant, il a été décevant en oncologie pédiatrique. En effet, cette obligation d’évaluer un nouveau médicament chez l’enfant fait l’objet d’une dérogation si son indication (la maladie chez l’adulte) n’existe pas chez l’enfant. Or, on l’a vu, les cancers de l’adulte « n’existent pas » chez l’enfant. De ce fait, les industriels se retrouvaient dispensés de l’obligation de mener des études pédiatriques de leur médicament anticancéreux.
Un très (trop…) grand nombre de dérogations a donc été accordé. Or, rien ne justifie de telles dispenses. En effet, le mécanisme d’action d’un médicament peut aussi s’avérer efficace pour combattre des cancers pédiatriques, quand bien même ceux-ci sont différents du cancer de l’adulte pour lequel la thérapie avait initialement été conçue. Encore faut-il le tester…
Pour remédier au problème, en décembre prochain, le Parlement européen doit voter une nouvelle réglementation pharmaceutique. L’obligation de développer un médicament chez l’enfant reposera dorénavant sur la pertinence de son mécanisme d’action pour la maladie pédiatrique, et non plus sur l’existence de la même maladie chez l’adulte et chez l’enfant. Finies, donc, les dérogations scientifiquement et médicalement injustifiées. Cela suffira-t-il ?
L’avenir le dira. Mais pour mettre toutes les chances du côté des enfants, il faudra conjuguer les efforts de tous les acteurs. Les équipes académiques, les parents, les autorités réglementaires et les industriels ont appris à travailler ensemble. Les recherches scientifiques progressent, grâce notamment à la générosité du public.
Il faut maintenant mobiliser ces ressources ainsi que celles des investisseurs, des family officesLes family offices sont des structures privées gérant les investissements et les biens des familles à très hauts patrimoines., des industries responsables vis-à-vis de la société, de l’Europe et des programmes nationaux pour soutenir et accélérer le développement d’innovations thérapeutiques et diagnostiques à partir des découvertes des chercheurs académiques, en particulier le développement de médicaments spécifiques des cancers pédiatriques, qui cibleront leur biologie, différente de celles des cancers de l’adulte. Un nouveau modèle économique est possible. Let’s do it ! Faisons-le !
Gilles Vassal est membre du conseil d’administration de la Société Européenne d’Oncologie Pédiatrique (SIOPE) et membre du comité d’Orientation Stratégique de l’association Imagine for Margo.
21.09.2026 à 17:42
Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux
L’ESSENTIEL
Mayotte cumule fortes inégalités, pression migratoire et retard des services publics.
Le droit commun y connaît de nombreuses dérogations, notamment en matière d’immigration.
En faisant de l’île une frontière, le débat public risque d’éclipser les causes sociales de la crise.
Mayotte est française depuis 1841, soit près de vingt ans avant Nice et la Savoie selon l’« expression marteau ».
Pourtant, lorsqu’on observe les règles qui s’y appliquent, l’île apparaît comme un territoire à part, où les exceptions au droit commun sont particulièrement nombreuses. Cette singularité juridique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une histoire particulière, marquée à la fois par l’ancienneté du lien avec la France, par une histoire coloniale puis un récit d’adhésion (référendums de 1974 et 1976, au cours desquels les Mahorais et Mahoraises ont exprimé leur volonté de rester Français), ainsi que par une départementalisation tardive, par des écarts de développement avec l’Hexagone et par la proximité immédiate des Comores.
Cette singularité prend aujourd’hui une dimension politique nouvelle : à mesure que Mayotte est présentée comme l’une des principales frontières migratoires de la France, l’exception tend à devenir une réponse privilégiée aux difficultés de l’île. La question est alors moins de savoir si Mayotte est française que de comprendre quelle forme de France y est construite.
À de nombreuses reprises, dans nos entretiens menés à Mayotte, nous avons entendu, dans la bouche de métropolitains, les expressions suivantes pour qualifier le dernier-né des départements français : « quasi-France », « pseudo-France » « Mayotte c’est la France autrement » ; ou encore « ici c’est l’Afrique ».
Quelle est donc cette altérité ?
Elle tient d’abord à une asymétrie persistante dans les rapports de pouvoir : les postes de direction de l’administration restent largement occupés par des métropolitains, quand les agents mahorais accèdent plus difficilement aux fonctions d’encadrement. Elle se nourrit aussi d’un regard culturaliste qui tend à expliquer les écarts de développement par les caractéristiques supposées de la population. La référence à une société très majoritairement musulmane contribue enfin à accentuer cette perception d’une différence culturelle.
Depuis plusieurs années, les crises mahoraises sont régulièrement présentées à travers un triptyque : immigration, insécurité et insuffisance des services publics. La première est souvent mobilisée pour expliquer les deux autres.
Pourtant, cette manière d’ordonner les problèmes peut conduire à faire disparaître une autre réalité : celle des inégalités structurelles, du retard des équipements, du logement, de l’accès à l’eau, de la santé ou encore de la situation d’une population extrêmement jeune. Les moins de 25 ans représentent environ 60 % de la population mahoraise et connaissent des niveaux particulièrement élevés de pauvreté, de chômage et de déscolarisation.
Les écarts de développement de Mayotte s’expliquent moins par les « caractéristiques » de sa population que par l’effet combiné de facteurs démographiques, migratoires, économiques et institutionnels, dans un contexte de départementalisation tardive et de rattrapage encore inachevé.
À lire aussi : Pourquoi tant d’enfants non scolarisés à Mayotte ?
Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des migrations. Mayotte constitue un pôle d’attraction majeur dans une région marquée par de très forts écarts de richesse. Les mobilités en provenance des Comores, notamment d’Anjouan, sont anciennes et reposent sur des liens familiaux et sociaux qui précèdent largement la fermeture de la frontière avec la mise en place du visa Balladur en 1995. C’est là une première singularité mahoraise. La frontière n’est pas seulement une ligne séparant la France des Comores. Elle traverse un espace qui a longtemps fonctionné comme un archipel social, familial et économique. Mais le paysage migratoire s’est progressivement diversifié : aux Comoriens se sont ajoutées des personnes venues de Madagascar, puis, plus récemment, des populations originaires des Grands Lacs africains ou de la Corne de l’Afrique. Des trajectoires, des histoires et des statuts juridiques très différents se trouvent ainsi réunis sous une même figure, celle du « clandestin », du « migrant », de « l’étranger », constituant pourtant près d’un habitant sur deux.
Cette histoire contribue à expliquer pourquoi Mayotte est aujourd’hui un territoire où les politiques migratoires occupent une place si importante et où les dérogations au droit commun sont particulièrement nombreuses.
Le droit du sol en fournit l’un des exemples les plus visibles. Depuis 2018, un enfant né à Mayotte de parents étrangers est soumis à des conditions particulières pour pouvoir acquérir la nationalité française. La réforme de 2025 a encore renforcé ces conditions.
Plus largement, le titre de séjour délivré à Mayotte est territorialisé et certaines dispositions applicables aux étrangers diffèrent de celles en vigueur dans l’Hexagone (quant aux procédures d’éloignement et au regroupement familial notamment) ou dans les autres départements ultramarins. Mayotte est ainsi française, mais pas tout à fait selon les mêmes règles. Cette situation n’est pas seulement une adaptation technique du droit. Elle produit une manière particulière de penser le territoire : comme un espace suffisamment français pour relever de la République, mais suffisamment différent pour justifier des règles spécifiques. La frontière extérieure se double alors d’une frontière intérieure.
Alors que Mayotte tente toujours de se relever du cyclone Chido, qui a dévasté l’archipel en décembre 2024, les déplacements successifs d’Édouard Philippe et de Sébastien Lecornu, fin août 2026, ont une nouvelle fois placé l’immigration au cœur de l’agenda politique.
À quelques mois de l’élection présidentielle, leurs visites ont illustré deux approches différentes, mais convergentes sur la place accordée au contrôle des mobilités.
Édouard Philippe, qui a commencé son déplacement par le centre de rétention administrative de Pamandzi et une visite du camp de Tsoundzou, a proposé de suspendre, pendant le prochain quinquennat, le droit du sol, les demandes d’asile et le regroupement familial à Mayotte, tout en renforçant la surveillance maritime et en créant un centre de retour en Afrique de l’Est.
Quelques jours plus tard, Sébastien Lecornu, dont le déplacement était aussi consacré à la reconstruction, à l’éducation, à la santé et aux infrastructures, annonçait de nouveaux moyens humains et technologiques pour lutter contre l’immigration irrégulière et accélérer les éloignements (rappelant à peu de mots prés le « rideau de fer » un temps évoqué par Gérald Darmanin), ainsi qu’un « système de bonus-malus » établissant des sanctions sur l’aide française au développement pour les pays qui ne respecteraient pas les exigences françaises en matière d’immigration.
Cette centralité de la question migratoire est d’autant plus frappante que Mayotte est déjà, de très loin, le principal lieu d’exécution des mesures d’éloignement dans les outre-mer. En 2025, près de 90 % des éloignements d’étrangers en situation irrégulière réalisés dans les territoires ultramarins l’ont été à Mayotte. Il ne s’agit pas ici des seules décisions d’obligation de quitter le territoire français (OQTF), mais des éloignements effectivement exécutés. La lutte contre l’immigration irrégulière constitue donc déjà un volet particulièrement important de l’action de l’État dans le département.
Cette séquence donne à voir une tendance plus ancienne : Mayotte est régulièrement mobilisée comme laboratoire des politiques migratoires françaises, au point d’être parfois « parlé plus qu’elle ne parle ».
Cette lecture n’est cependant pas uniquement produite depuis l’Hexagone. Elle trouve également un écho auprès d’une partie des Mahorais, pour lesquels l’immigration est devenue une grille d’interprétation centrale des difficultés de l’île accentuant les frontières internes. Le risque est alors de réduire une crise profondément sociale et territoriale à sa seule dimension migratoire. Le rapprochement établi par la députée Estelle Youssouffa (Mayotte, indépendants) entre Mayotte et Ceuta et Melilla participe de cette mise en récit de l’île comme frontière, où immigration, insécurité, pression démographique et droit du sol condensent les inquiétudes d’une partie de cette population qui sont reprises dans le débat national.
Alors que Mayotte reste confrontée à l’urgence de la reconstruction, au manque de logements, aux difficultés d’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et à l’emploi, les opérations engagées après Chido demeurent lentes et confrontées à de nombreux blocages : seuls 12 % des crédits votés et délégués en 2026 ont été dépensés. La question migratoire ne saurait donc suffire à rendre compte de la crise mahoraise, dont les ressorts sont aussi sociaux, économiques et institutionnels. En privilégiant la frontière, le débat public risque ainsi de laisser dans l’ombre les difficultés structurelles qui continuent de façonner le quotidien de l’île.
La démographie en constitue un bon exemple. La population mahoraise, estimée à environ 323 153 habitants, connaît une croissance spectaculaire. Mais celle-ci résulte largement d’un excédent naturel : la fécondité y est très élevée et la population extrêmement jeune. Le débat sur les naissances étrangères mérite d’être abordé avec davantage de prudence. En 2021, 74 % des femmes ayant accouché à Mayotte étaient étrangères, principalement comoriennes. Mais la plupart d’entre elles vivaient déjà sur l’île avant leur grossesse. L’idée selon laquelle des femmes viendraient massivement aux Comores par bateau dans le seul but d’y faire naître un enfant français ne correspond donc pas aux données disponibles.
Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’exactitude de tel ou tel chiffre. C’est la manière dont certains récits finissent par organiser le regard porté sur Mayotte. À force d’être regardée comme une frontière à défendre, Mayotte risque de ne plus être regardée comme un département à reconstruire.
La question migratoire n’est pas imaginaire, mais elle ne peut tenir lieu de politique publique.
Elle ne construit ni les écoles, ni les logements, ni les réseaux d’eau ; elle ne résout ni le chômage ni les inégalités. Et lorsque la réponse consiste à multiplier les exceptions juridiques, une autre frontière apparaît : celle qui distingue les Français selon le territoire où ils vivent et les étrangers selon le territoire où ils résident.
À force de vouloir protéger Mayotte par l’exception, ne risque-t-on pas de l’éloigner du droit commun ? Le risque est double : réduire ses difficultés à l’immigration invisibilise leurs dimensions sociales, économiques et institutionnelles ; multiplier les dérogations au nom de sa situation particulière peut, à terme, installer une différence durable de traitement au sein même de la République.
Mayotte est constamment sommée de démontrer qu’elle est française, tandis que l’on multiplie les dispositifs qui la soumettent à un régime différent. L’enjeu n’est pas de choisir entre la reconnaissance des difficultés migratoires et leur déni. Il est de refuser que l’immigration devienne l’explication unique d’une situation beaucoup plus complexe. Mayotte n’a pas besoin d’être moins française pour résoudre ses difficultés. Elle n’a peut-être pas non plus besoin d’être rendue toujours plus exceptionnelle.
Anthony Goreau-Ponceaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.