23.07.2026 à 16:31
Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations, mutuelles, associations – s’érigent en contre-système d’un modèle d’entreprise lucrative. Mais elles tendent à adopter tous les codes des entreprises auxquels elles s’opposent. C’est ici que la saga One Piece peut nous aider à comprendre ce paradoxe. Qui du Gouvernement Mondial ou de l’équipage du Chapeau de Paille finira par avoir le dernier mot ?
Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations mutuelles et associations – vivent un paradoxe durable. Plus elles cherchent à peser face à un ordre économique dominant, plus elles tendent à en emprunter les outils : indicateurs quantifiés, plans pluriannuels, théories du changement formalisées.
La saga manga japonaise One Piece – créée par Eiichirō Oda et plus de 530 millions de volumes vendus depuis 1997 – apporte, par décalage, des éléments de réponse intéressants pour appréhender ce paradoxe.
Mes recherches sur les organisations de solidarité internationale m’ont conduit à explorer ce paradoxe par la fiction populaire, comme un détour inattendu. Comme le souligne le chercheur Amaury Grimand en s’appuyant sur Les Simpsons, la culture populaire « autorise des lectures alternatives de la réalité organisationnelle ». Avant lui, Barbara Czarniawska avait fait du récit un outil central d’analyse des institutions.
One Piece se prête à l’exercice avec une lucidité rare : elle met en scène à la fois un système hégémonique – le Gouvernement Mondial – et un collectif déviant qui tente de fonctionner autrement – l’équipage du Chapeau de Paille.
Au cœur de l’intrigue, on trouve l’« Âge Vide » : une période de cent ans dont le Gouvernement Mondial a détruit toute trace. Cet acte relève d’un choix délibéré, celui d’effacer les savoirs qui témoignaient d’un ordre alternatif. D’une certaine façon, cela s’apparente à ce que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos appelle l’épistémicide, soit cette destruction organisée des savoirs incompatibles avec l’ordre dominant.
C’est précisément l’arme principale des systèmes hégémoniques : rendre impensables les alternatives, et se présenter comme une évidence incontournable.
On pourrait y voir une analogie avec les organisations de l’économie sociale et solidaire qui peinent à exister dans les récits économiques dominants, où le terme entreprise désigne encore par défaut la seule société lucrative.
Le premier travail d’un contre-système apparaît défensif : préserver la mémoire de ce qui a été fait autrement, et de ce qui pourrait continuer à l’être.
Le Gouvernement Mondial est lui-même né d’un acte de violence fondateur : l’écrasement, il y a huit cents ans, d’un royaume qu’il a fallu détruire pour fonder l’« ordre ». Cette mécanique – l’élimination des concurrents pour établir une domination – menace tous les pouvoirs, y compris ceux qui prétendent contester.
Les sciences de gestion l’ont théorisé. La chercheuse Léa Dorion parle de dissonances pour désigner ces contradictions ; elles ne sont pas simplement des dysfonctionnements à corriger, mais des héritages structurels avec lesquels il faut composer. Cela peut concerner une ONG dont le modèle économique est contraint par les intentions géopolitiques de ses bailleurs, une coopérative qui doit rester compétitive sur le marché qu’elle dénonce, une mutuelle solidaire qui gère ses provisions comme un assureur privé, etc.
Pour des organisations non lucratives, ces dissonances sont le prix à payer pour exister dans un monde dominé par des logiques marchandes.
Le manga ajoute une nuance précieuse : aucun système n’est monolithique. Au sein même de la Marine, bras armé du Gouvernement Mondial, certains officiers comme l’amiral Aokiji ou le vice-amiral Garp restent fidèles à une justice qu’ils sentent trahie par leur propre institution. Des fissures existent partout. L’enjeu n’est donc pas d’opposer un système à son contre-système hermétique, mais de comprendre les circulations qui s’opèrent entre eux – et les risques qu’elles font peser sur les organisations qui prétendent à l’alternative.
Ces circulations ont un nom. Les chercheurs Paul DiMaggio et Walter Powell parlent d’isomorphisme institutionnel pour désigner la tendance des organisations à adopter les mêmes cadres de gestion. Les travaux en sciences de gestion rappellent que plus une ONG cherche à s’émanciper face à ses bailleurs, plus elle risque de reproduire leurs modèles gestionnaires.
Face au Gouvernement Mondial, le créateur de One Piece Eiichirō Oda imagine l’équipage de Luffy. Ce n’est pas un collectif parfait – et c’est bien pour cela qu’il est intéressant. Chacun de ses membres principaux incarne une caractéristique structurante de ce que pourrait être un contre-système crédible.
Nico Robin, archéologue traquée pour sa capacité à déchiffrer les Poneglyphes, porte la mémoire des dominés. Elle est la figure de ces savoirs situés que la philosophe Donna Haraway opposait, dès 1988, à la prétention d’un regard scientifique surplombant et neutre. Les associations de défense des droits, les collectifs féministes, les approches décoloniales préservent ce type de savoir.
Sanji, le cuisinier, refuse de laisser quiconque mourir de faim, y compris ses ennemis. C’est, d’une certaine manière, la figure de l’éthique du care théorisée par la philosophe américaine Joan Tronto : une attention inconditionnelle aux vulnérables qui fonde le travail quotidien des associations d’urgence, des banques alimentaires, des maraudes, etc.
Franky, ingénieur autodidacte, construit le navire de l’équipage avec des matériaux détournés. Il incarne ce que le philosophe Édouard Glissant appelait la créolisation : l’art de bricoler – c’est-à-dire faire avec les moyens du bord – sans modèle unique imposé. Les coopératives de production, les fab labs solidaires, les tiers-lieux vivent de cette intelligence-là, qui mélange outils du secteur marchand et finalités qui le contestent.
Luffy, capitaine sans hiérarchie formelle, refuse l’alignement de ses équipiers sur une vision commune. C’est, d’une certaine manière, ce que l’anthropologue colombien Arturo Escobar nomme la pluriversalité – l’ambition de « construire un monde où cohabitent plusieurs mondes ».
Là où la standardisation des outils gestionnaires tend à imposer une même grammaire à des organisations pourtant très diverses, l'équipage de Chapeau de Paille conservent la pluralité de leurs cadres – cosmologies, normes, codes. À l’échelle du récit lui-même, les archipels que l’équipage traverse – Wano, Alabasta, Skypiea, Drum – conservent leurs lois, leurs pratiques, leurs souverainetés propres face à l’ordre uniformisant imposé par le Gouvernement Mondial.
« Comparaison n’étant pas raison », le manga d’Eiichirō Oda n’est bien évidemment pas un manuel sur l’économie sociale et solidaire (ESS). Il offre autre chose : un déplacement du regard. Le contre-système n’est pas qu’une question d’outils, c’est aussi une manière de composer avec la mémoire des subalternes, le soin porté aux vulnérables, le bricolage organisationnel, ou la pluralité irréductible des mondes que l’on rassemble.
Plusieurs cadres théoriques rassemblés dans l’ouvrage collectif récent Saisir le management des organisations de l’économie sociale et solidaire donnent corps à ces gestes : éthiques du care, épistémologies du Sud, hybridité organisationnelle, organisations alternatives.
Trois pistes (parmi d’autres) en découlent :
Intégrer aux outils de reporting une analyse réflexive des choix narratifs et des renoncements opérés ;
Expliciter les tensions entre logiques institutionnelles plutôt que les agréger dans des indicateurs synthétiques ;
Concevoir des dispositifs de gouvernance qui maintiennent le dissensus comme principe organisationnel plutôt que de viser l’alignement consensuel.
En ce sens, la fiction populaire peut appuyer l’analyse organisationnelle. Elle rend disponibles, pour des organisations qui tentent de tenir une posture critique sans renoncer à l’utilité de leur action, des configurations imaginatives que l’instrumentation gestionnaire classique ne produit pas par elle-même. Les sciences de gestion – et l’ESS – auraient, à notre sens, tort de la laisser aux seuls amateurs et amatrices du genre.
Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:31
Nathan Abrams, Professor of Film Studies, Bangor University
La personnalité et le parcours de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans le célèbre film de Martin Scorsese, Taxi Driver, recelaient déjà bien des traits propres au masculinisme contemporain.
Alors que des volutes de vapeur s’élèvent et se dissipent depuis les plaques d’égout de New York dans les premières images de Taxi Driver, on aperçoit le regard inquiet de Travis Bickle, incarné par Robert de Niro dans un rôle qui a marqué sa carrière.
Deuxième collaboration fructueuse entre Martin Scorsese et De Niro, le duo a ensuite tourné huit autres longs métrages. Scorsese incarnait une nouvelle génération de réalisateurs, repoussant les limites du « Nouvel Hollywood » – une époque qui a brisé les règles du système des studios pour produire des œuvres plus brutes, plus sombres et prêtes à explorer les dessous du rêve américain. Ce type de cinéma correspondait davantage à l’atmosphère morose des années 1970 qu’aux films optimistes de la décennie précédente.
Depuis plusieurs années maintenant, dans le cadre de mon module « L’Amérique au cinéma », l’un de mes cours porte sur Taxi Driver, sorti au Royaume-Uni il y a 50 ans, en 1976. Ce cours vise à montrer comment le cinéma représente l’histoire américaine. Taxi Driver en est un excellent exemple, et les étudiants continuent d’y réagir de manière intéressante.
1976 était l’année de l’élection présidentielle, qui opposait le successeur de Richard Nixon, tombé en disgrâce, le républicain Gerald Ford, au cultivateur de cacahuètes démocrate originaire de Géorgie, Jimmy Carter.
La guerre du Vietnam se poursuivait et les États-Unis étaient démoralisés et désillusionnés par le massacre de My Lai, la révélation des Pentagon Papers, l’effraction du Watergate et la tentative de dissimulation, ainsi que la démission de Nixon qui s’ensuivit. La paranoïa était à son comble. L’ennemi n’était plus seulement extérieur – c’était une période de dégel des relations pendant la guerre froide – mais intérieur.
On assiste alors à un essor des thrillers paranoïaques sur fond de complot, comme Les Hommes du président, Klute, Les Trois Jours du Condor et
The Parallax View, dont s’inspire Taxi Driver. Son atmosphère nocturne et hallucinatoire nous amène à nous demander si tout cela existe ou ne se passe que dans la tête de Bickle.
Bien que les États-Unis se soient retirés du Vietnam trois ans plus tôt, ce conflit occupait toujours le devant de la scène dans l’esprit des Américains. Saigon est tombée en 1975, réunifiant le pays et marquant l’échec total de la politique impérialiste américaine dans cette région.
La masculinité de Bickle mêle la mythologie américaine de la violence à l’allure du Mohawk. En faisant de lui un vétéran du Vietnam, le film a mis ces questions au premier plan, ainsi que celles auxquelles les vétérans étaient confrontés après leur retour au pays : la solitude, l’aliénation et le syndrome de stress post-traumatique. Taxi Driver appartient à ce genre consacré aux vétérans de la guerre du Vietnam de retour au pays.
Il immortalise un New York des années 1970 bien loin des rues « disneyfiées » de la ville d’aujourd’hui, dévoilant un Times Square autrefois peuplé de peep-shows, de proxénètes, de prostituées et d’escrocs. Désindustrialisée et délabrée, la ville était au bord de la faillite ; la criminalité sévissait, la drogue et les ordures étaient omniprésentes, son économie stagnait.
New York était alors un endroit très dangereux, empreint de racisme et de misogynie, une véritable Sodome et Gomorrhe biblique. Le chaos, la criminalité, la corruption et la décadence morale consternent Bickle. Il note dans son journal intime : « Tous les animaux sortent la nuit : les putes, les salopes puantes, les pédés, les queens, les folles, les drogués, les junkies – malades, vénaux. » Lorsqu’il écrit : « Un jour, une vraie pluie viendra et balayera toute cette racaille des rues », il rêve d’une vengeance et d’une justice dignes d’un déluge.
Taxi Driver n’était pas le premier grand rôle de De Niro à l’écran, et il n’était pas non plus le premier choix de Scorsese – c’était Harvey Keitel, mais celui-ci avait refusé le rôle pour incarner à la place le proxénète Sport Higgins dans le film. Ce film vint néanmoins couronner une trilogie qui consolida la réputation de De Niro à Hollywood, comprenant Mean Streets et Le Parrain II.
Acteur adepte de la Méthode (soit des principes d’interprétation théâtraux inventés et mis en œuvre par le professeur d’art dramatique russe Constantin Stanislavski), De Niro s’est préparé de manière intensive pour ce rôle, passant des semaines à conduire un taxi à New York avant le tournage. Avec le film précédent, Mean Streets, cela a contribué à forger l’image de De Niro à l’écran en tant que dur à cuire et gangster dans des films tels que Raging Bull,
Les Affranchis, Cape Fear et Casino. Ses rôles ultérieurs dans Analyze This et Meet the Parents parodient ce personnage.
La transformation physique de Bickle préfigure les antihéros plus musclés et hypermasculins des années 1980. Bien qu’il se mette à s’entraîner de manière obsessionnelle, il reste maigre comme un clou, ce qui le distingue physiquement des stars de l’ère Reagan telles qu’Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone.
Harvey Keitel, Jodie Foster et Cybil Shepherd figuraient également au casting. Le scénariste Paul Schrader y a insufflé ses propres expériences de vie ainsi que les réflexions d’écrivains tels que Fiodor Dostoïevski, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Bernard Herrmann, l’un des compositeurs préférés d’Hitchcock, a composé la bande originale, qu’il n’a achevée que quelques heures avant sa mort.
Le film s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps : il a reçu quatre nominations aux Oscars et a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes de 1976. Au-delà des critiques, Bickle est devenu l’incarnation même d’un jeune homme rancunier, en colère, se détestant lui-même, socialement inadapté et animé d’un dangereux complexe du sauveur.
L’un d’entre eux, John Hinckley, est devenu obsédé par le film, a commencé à harceler Foster et a tenté d’assassiner le président Ronald Reagan en 1981 dans le but d’attirer son attention.
Certaines scènes et répliques du film sont devenues cultes. Pour la spécialiste du cinéma Amy Taubin, la réplique improvisée « You talkin’ to me ? » est devenue « sans doute la scène la plus citée de l’histoire du cinéma ». On peut notamment citer Vincent Cassel qui l’imite (en français) dans La Haine en 1995 : « C’est à moi que tu parles ? »
Fight Club (1999) est un remake moderne de Taxi Driver, mettant en scène un autre acteur adepte de la méthode, Edward Norton, un narrateur tout aussi peu fiable qui souffre lui aussi d’insomnie. Bickle a également inspiré le personnage principal de Joker en 2019.
S’il était tourné aujourd’hui, cependant, il s’intitulerait Uber Driver. Mais dans ce cas, Travis Bickle serait très probablement plongé dans la « manosphère » misogyne et en ligne des arts martiaux mixtes et du mouvement Maga, admirant des personnalités comme Andrew Tate et se livrant avec ardeur à la guerre des mots sur Internet plutôt que de s’aventurer dans la jungle urbaine.
Il serait accro à Pornhub plutôt qu’au cinéma pour adultes où Bickle emmène Betsy. Il aurait accès à un fusil semi-automatique AR-15. À propos de Taxi Driver, plus tôt cette année, le scénariste Schrader a évoqué les hommes comme Bickle : « On les appelle désormais les “incels”. »
Nathan Abrams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 09:58
Boulos Samia, Docteur en Sciences de l'Environnement, Aix-Marseille Université (AMU)
Amandine Durand, Ingénieure en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)
Brice Temime-roussel, Ingénieur de Recherche en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)
Etienne Quivet, Enseignant-chercheur en chimie de l'atmosphère, Aix-Marseille Université (AMU)
Henri Wortham, Professeur en Chimie de la pollution atmosphérique, Aix-Marseille Université (AMU)
Sylvain Ravier, Ingénieur en analyses chimiques, Aix-Marseille Université (AMU)
On a longtemps pensé que les pesticides évaporés après l’épandage ne restaient que peu de temps dans l’atmosphère. On sait désormais qu’ils peuvent voyager sur des milliers de kilomètres. Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont ces substances se déplacent dans l’air.
Sans le savoir, vous respirez peut-être des pesticides, même si vous habitez loin des champs où ils ont été épandus.
Car une fois libérés dans l’atmosphère, ces molécules ne disparaissent pas toujours rapidement : associés à des particules en suspension, ils peuvent entamer un véritable voyage, persister plus longtemps dans l’air et parcourir jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres.
Invisible et encore peu étudiée, cette seconde vie des pesticides soulève des questions majeures sur leur devenir dans l’atmosphère, leur transport à longue distance et notre exposition potentielle. Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait, ce que l’on est en train de découvrir et ce que l’on ignore encore.
Quand on évoque les pesticides, l’attention se porte le plus souvent sur les sols, l’eau ou l’alimentation. L’air reste encore souvent un angle mort des politiques et du débat public. Pourtant, pendant et après leur application, une fraction substantielle des pesticides épandus peut rejoindre l’atmosphère – jusqu’à 60 % dans certaines conditions – sous forme de gaz, de gouttelettes ou de poussières contaminées.
Après leur mise en suspension, ces polluants peuvent alors voyager, se transformer et se déposer très loin de leur site d’émission, contaminant alors les régions les plus reculées. Ce phénomène est connu depuis les années 1960, mais son importance reste encore largement sous-estimée.
Cela s’explique notamment par la manière dont les pesticides sont représentés dans les modèles scientifiques. Par simplification, ceux-ci ont longtemps considéré que les pesticides présents dans l’atmosphère se trouvaient uniquement sous forme de gaz. Or, une partie peut aussi se fixer à des particules, comme des poussières ou des aérosols en suspension dans l’air.
Et cette forme particulaire change tout : notre nouvelle étude, montre que les pesticides fixés sur des particules atmosphériques peuvent se dégrader jusqu’à 132 fois plus lentement que prévu par les modèles ne prenant en compte que la phase gazeuse.
Ainsi, lorsqu’ils sont associés à des particules, certains pesticides peuvent avoir dans l’atmosphère des temps de demi-vie allant de quelques jours à plusieurs mois. Autrement dit, il faut attendre tout ce temps pour que leur concentration diminue seulement de moitié. Ces délais peuvent sembler courts, mais à l’échelle de l’air, c’est déjà long : portés par les vents, ces pesticides ont alors largement le temps de parcourir de nombreux kilomètres, bien au-delà des champs où ils ont été appliqués.
À lire aussi : Des pesticides dans les nuages : les dessous d’une étude inédite
Cette seconde vie des pesticides dans l’air n’est donc pas seulement qu’une question scientifique : elle soulève aussi des enjeux sanitaires, environnementaux et réglementaires. Car avant d’être utilisés dans les champs, les pesticides doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, fondée sur une évaluation de leurs risques pour la santé humaine et les écosystèmes.
Aujourd’hui, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation encadré par le règlement européen (CE) n° 1107/2009, qui impose aux producteurs de démontrer que leurs produits ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine, l’environnement et les écosystèmes.
Parmi les critères pris en compte figure la capacité des substances à persister dans l’atmosphère et à être transportées sur de longues distances. Or, selon l’annexe D de la convention de Stockholm de 2001 sur les polluants organiques persistants (POPs), une substance, dont le temps de résidence dans l’atmosphère est supérieur à deux jours dans l’air, est considérée comme susceptible de parcourir plusieurs centaines de kilomètres.
Lorsqu’elle est à la fois persistante, toxique et susceptible de s’accumuler dans les organismes vivants, elle doit être classée comme POP. Son autorisation de mise sur le marché peut alors être refusée ou retirée afin de limiter son impact à long terme sur l’environnement et la santé.
À ce jour, le potentiel de transport des pesticides sur de longues distances est généralement évalué à l’aide d’un modèle d’estimation proposé en 1993 par les chercheurs américains William M. Meylan et Philip H. Howard, spécialistes de la chimie de l’environnement. Ce modèle s’appuie sur les travaux pionniers réalisés en 1987 par Roger Atkinson, chimiste britannique de l’atmosphère, sur les réactions atmosphériques.
Ce modèle repose sur l’hypothèse suivante : la persistance d’un pesticide dans l’atmosphère peut être estimée à partir de la vitesse de sa réaction en phase gazeuse avec le radical hydroxyle, ou OH. Très réactif et formé principalement sous l’effet du soleil, ce radical est souvent considéré comme l’un des principaux « nettoyeurs » naturels de l’air. En journée, sa réaction avec les pesticides constitue ainsi l’une des principales voies de leur dégradation dans l’atmosphère.
Ainsi, on a longtemps pensé que ces règles toujours utilisées suffisaient à empêcher la dispersion des pesticides hors des zones agricoles. Pourtant, les observations racontent une tout autre histoire.
Les récents travaux menés par le chercheur français Ludovic Mayer et ses nombreux collaborateurs en 2024 montrent que plusieurs dizaines de pesticides sont aujourd’hui détectés dans l’atmosphère européenne, y compris dans des régions très éloignées des sites d’épandages comme les massifs montagneux ou l’Arctique.
Comment expliquer ces distances parcourues ? Une grande partie de ces molécules est dite semi‑volatile : elles peuvent à la fois passer dans l’air sous forme de gaz et se fixer sur des surfaces, comme les particules en suspension. Ainsi, dans l’atmosphère, elles se répartissent entre la phase gazeuse et la phase solide en s’associant aux particules atmosphériques.
Les particules peuvent offrir une forme de protection aux pesticides en limitant leur dégradation, par la lumière solaire ou les oxydants atmosphériques. Certains pesticides se logent ainsi dans les porosités des particules, tandis que d’autres peuvent être recouverts d’un film d’eau en conditions humides, formant une sorte de micro-environnement protecteur.
Ainsi protégés, les pesticides particulaires persistent plus longtemps et peuvent donc être transportés sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres.
L’idée que les polluants se comportent différemment selon s’ils sont sous forme gazeuse ou associés à des particules n’est pourtant pas nouvelle. Des travaux menés sur d’autres composés semi‑volatils, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ont déjà montré qu’ils se dégradent plus lentement lorsqu’ils sont fixés sur des particules. Ces composés, dangereux pour la santé humaine, sont principalement émis lors de combustions incomplètes, par exemple celles des carburants, du bois, du charbon ou des feux de forêt.
Le Laboratoire de chimie de l’environnement, de l’Université Aix-Marseille s’est donc intéressé à ce phénomène mais en se posant une nouvelle question : et pour les pesticides ?
Dans cet objectif une atmosphère simplifiée a été recréée en laboratoire dans un réacteur de petite taille, d’environ 500 cm3. Des particules de silice ont été utilisées pour mimer les particules atmosphériques et servir de support aux pesticides.
Ces particules, chargées en pesticides, ont ensuite été introduites dans le réacteur atmosphérique parcouru, pendant plusieurs heures, par un flux d’air contenant les principaux oxydants atmosphériques (ozone et radicaux hydroxyles). A intervalles de temps réguliers, un échantillon de particule est prélevé dans le réacteur pour mesurer la quantité de pesticides résiduelle et suivre leur disparition progressive.
Notre étude a porté sur neuf pesticides fréquemment utilisés en France, notamment en viticulture : boscalid, cyperméthrine, cyprodinil, deltaméthrine, folpel, pendiméthaline, spiroxamine, tébuconazole et trifloxystrobine. Ces molécules, ont été choisies parce qu’elles sont fréquemment détectées dans l’air et sont représentatives de différentes classes de pesticides.
Les résultats nous ont permis de constater que lorsqu’ils sont associés aux particules, ces pesticides ne se dégradent pas aussi rapidement que prévu. Leur temps de demi‑vie peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il varie ainsi d’environ 6 jours à plus de 200 jours avec l’ozone, et de 7 jours à plus de 50 jours avec les radicaux hydroxyles.
A titre de comparaison, les modèles utilisés pour évaluer leur devenir dans l’atmosphère et ne considérant que la phase gazeuse, prévoient une dégradation des pesticides en seulement quelques heures à moins de deux jours.
Conclusion : loin d’être éphémères, les pesticides peuvent persister dans l’atmosphère et être transportés par les vents sur de très grandes distances, bien au‑delà des zones d’application. Leur capacité à être transportés sur de plus ou moins longues distances dépend de leur réactivité mais aussi de leur répartition entre les phases gazeuse et particulaire de l’atmosphère. Comprendre cette répartition, c’est finalement éclairer une part essentielle de la « vie réelle » des pesticides dans l’air que nous respirons.
Avec le changement climatique, le problème risque de s’amplifier : la chaleur et la sécheresse favorisent les ravageurs, ce qui peut augmenter l’usage de pesticides. Mais la chaleur agit aussi après épandage : elle favorise leur évaporation dans l’air, où ils se transforment sous l’effet du soleil. Or, ces nouveaux composés ne sont pas toujours moins dangereux : certains peuvent être aussi, voire plus toxiques, comme le phosgène issu de la cyperméthrine.
Tout cela montre l’urgence de développer des cadres d’évaluation du devenir atmosphérique qui prennent en compte à la fois la dégradation en phase particulaire et les échanges gaz‑particules, ainsi que de renforcer en continu le suivi pérenne des pesticides à l’échelle nationale en France, afin de mieux comprendre ce que nous respirons réellement.
Boulos Samia a reçu un financement d'Aix-Marseille Université.
Amandine Durand, Brice Temime-roussel, Etienne Quivet, Henri Wortham et Sylvain Ravier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.07.2026 à 16:16
Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir La psychologie sociale établit que la flatterie est efficace, même lorsqu'elle est très visible et qu'elle n'est pas perçue comme sincère. Ce mécanisme de flatterie systématique augmente paradoxalement la confiance que nous accordons aux IA conversationnelles, en leur donnant une dimension plus humaine. De manière plus insidieuse, l'IA conversationnelle apprend aussi à se conformer aux idées et à la façon de s'exprimer de l'utilisateur, l'enfermant peu à peu dans une bulle de filtre. Replier
Vous vous connectez sur votre assistant IA conversationnel : il vous salue amicalement, « Vous êtes de retour ! » Puis vous lui soumettez une question de vocabulaire, l’ébauche bancale d’un texte ou une intuition fragile : « Quelle bonne idée ! »
Très souvent, avant même d’examiner votre requête, l’IA vous gratifie d’un commentaire élogieux (« Excellente question » ou « C’est un sujet fascinant »). Ce réflexe de validation porte un nom dans la recherche récente : sycophancy, en anglais, que l’on peut traduire par « effet sycophante » ou « biais de complaisance ».
Plusieurs des assistants les plus diffusés le manifestent de façon régulière : évaluant ChatGPT, Claude et Gemini sur des tâches de mathématiques et de conseil médical, Aaron Fanous et ses collègues de l’université de Stanford l’ont mesuré dans près de six réponses sur dix. Ce concept relie deux histoires que tout semblait séparer : celle d’une technique d’entraînement vieille de quelques années, et celle d’un travers humain que la psychologie sociale décrit depuis les années 1960. L’assistant flatte parce qu’on l’a récompensé pour flatter, et nous cédons à la flatterie parce que notre jugement fléchit devant l’éloge qui nous vise.
Le mot nous vient de l’Athènes de Solon, au début du sixième siècle avant notre ère. La cité interdisait alors l’exportation des figues, rapporte Plutarque, et faute de police, comptait sur les particuliers pour dénoncer les fraudeurs. Celui qui « montrait les figues », de sukon, la figue, et phainein, montrer, servait aux juges l’accusation qu’ils attendaient, gagnait son procès et, accessoirement, touchait sa prime. Le grec a légué le terme à l’anglais sycophancy, qui désigne la flatterie servile du courtisan, avant que la recherche sur l’intelligence artificielle le reprenne pour nommer ce penchant des modèles à caresser leur interlocuteur dans le sens du poil.
Le sycophante grec lisait les attentes du juge et ajustait son propos pour plaire ; l’assistant IA lit les indices laissés dans la question et oriente sa réponse vers ce qui contentera l’utilisateur. Un même geste relie les deux : un locuteur placé en situation d’être évalué règle son discours sur la récompense attendue plutôt que sur l’exactitude. Le délateur optimisait la faveur du tribunal, le modèle optimise le score d’un évaluateur.
Cette économie de la flatterie a quitté le tribunal pour gagner la vie ordinaire des échanges commerciaux et numériques, où elle garde son efficacité même à découvert. Les spécialistes du marketing Elaine Chan et Jaideep Sengupta l’ont établi par l’expérience : un compliment adressé par un vendeur agit sur sa cible alors même que celle-ci perçoit le motif intéressé et corrige consciemment son jugement.
La correction opère en surface, sur l’attitude déclarée, pendant qu’une adhésion favorable subsiste en profondeur et pèse davantage sur le comportement d’achat. L’assistant conversationnel hérite de cette rente : sa déférence porte auprès d’un utilisateur averti de sa nature statistique, parce que la lucidité sur le procédé désarme moins la flatterie qu’on ne l’espère.
Cet effet est-il intentionnel et destiné à capter de nouveaux clients ? Techniquement, la complaisance des modèles se présente d’abord comme la conséquence de leur méthode d’apprentissage. Les grands modèles de langage passent en effet par une étape appelée RLHF, pour Reinforcement Learning from Human Feedback, soit l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains.
Le principe a d’abord été formalisé de façon générale par Paul Christiano, chercheur américain en intelligence artificielle, et ses coauteurs, en 2017, sur des tâches de simulation robotique sans lien avec le langage, avant que l’équipe d’OpenAI, autour du chercheur en intelligence artificielle Long Ouyang, l’applique aux modèles conversationnels en 2022 avec InstructGPT. L’idée tient en peu de mots : des personnes classent les réponses du modèle de la meilleure à la moins bonne, ces classements servent à entraîner un « modèle de récompense », et le système apprend ensuite à produire ce que ce modèle de récompense note haut.
C’est ainsi que, presque ironiquement, le maillon humain introduit un biais que des chercheurs des universités Harvard et de Boston ont su isoler dans les données de préférence elles-mêmes. À justesse factuelle égale, une réponse qui épouse l’opinion de l’utilisateur récolte de meilleures notes qu’une réponse exacte qui le contrarie. L’étude va même plus loin : humains et modèles de récompense retiennent parfois une réponse flatteuse bien tournée de préférence à une réponse correcte. Au point que pousser l’optimisation contre ce signal finit par rogner la véracité au profit de l’agrément ! La flatterie devient alors une stratégie payante au sens mathématique, un point vers lequel l’entraînement converge de lui-même.
La complaisance reste pourtant une tendance parmi d’autres, tempérée par les objectifs concurrents que l’entraînement poursuit en même temps : la recherche d’exactitude, par exemple, travaille contre la déférence, tandis que l’utilité perçue la renforce. Le résultat dépend de l’équilibre que chaque éditeur donne à ces forces, ce qui explique que l’ampleur du phénomène varie sensiblement d’un modèle à l’autre. Keyu Wang et ses collègues relèvent ainsi, sur sept familles de modèles, des taux de complaisance qui s’échelonnent de 47 % à 95 %.
Ce penchant s’accentue pourtant avec la taille. Jerry Wei et ses collègues l’ont mesuré sur les modèles PaLM de Google : plus le modèle grossit, plus il tend à répéter l’opinion de son interlocuteur, et l’effet s’accentue encore lorsqu’on l’entraîne à suivre des instructions. L’assistant se contente ainsi rarement de flatter : il apprend de notre goût pour la flatterie et nous renvoie une version amplifiée de nos propres attentes. Les systèmes les mieux ajustés aux préférences déclarées comptent parmi les plus enclins à la déférence. Plusieurs équipes cherchent des correctifs, par exemple l’ajout de données synthétiques conçues pour désapprendre la flatterie, une piste que Wei et ses collègues explorent dans le même travail. La question reste ouverte à ce jour.
Un miroir complaisant agit seulement si celui qui s’y regarde le croit fidèle. Bien avant les assistants conversationnels, la psychologie sociale a montré que la cible d’un compliment perd en lucidité au moment précis où elle en aurait le plus besoin. Le psychologue américain Edward E. Jones a fondé cette étude en 1964 sous le nom d’« ingratiation », l’art de se rendre désirable aux yeux d’autrui, et il y repérait déjà une « distorsion vaniteuse » qui rend chacun plus crédule devant l’éloge tourné vers lui-même que devant celui destiné à un tiers.
La psychologue néerlandaise Roos Vonk a mis ce mécanisme à l’épreuve du laboratoire. Ses expériences révèlent un écart net entre la cible et l’observateur : la personne directement flattée juge le flatteur plus crédible et plus sympathique que ne le fait un témoin de la même scène, et cet écart tient bon même quand on neutralise la fatigue cognitive, l’humeur ou l’envie de plaire. Nous jugeons donc au plus mal la sincérité des compliments qui nous sont adressés. Un utilisateur averti du fonctionnement statistique d’un modèle reste vulnérable à sa validation pour cette raison simple : occuper la place de cible suffit à endormir la méfiance.
Le psychiatre Serge Tisseron a décrit le versant émotionnel de cet attachement. Analysant notre rapport aux robots sociaux, il montre qu’un artefact peut satisfaire notre désir d’emprise tout en entretenant l’illusion de la réciprocité. Face à une machine qui adopte les codes de l’écoute et de l’attention, l’utilisateur lui prête une intériorité, parfois une bienveillance. L’assistant devient une sorte de compagnon rassurant, un espace où la contradiction se fait rare. Ce ressort prolonge une disposition ancienne : Tisseron la rattache à notre façon d’investir affectivement les objets, l’assistant venant occuper une fonction psychique déjà là. J’ai analysé ailleurs ce basculement, où l’écoute simulée finit par redéfinir ce que nous attendons d’un échange, sous le nom d’empathie artificielle.
À lire aussi : L’empathie artificielle : du miracle technologique au mirage relationnel
Reste la dimension économique, que le sociologue Antonio Casilli éclaire dans son enquête sur le travail du clic. La douceur des interfaces résulte d’un calibrage industriel où le ton des modèles se règle en amont, grâce au travail d’annotateurs largement invisibles. Les éditeurs visent la fidélité d’usage, et l’expérience gagne à rester agréable : une conversation qui flatte retient mieux qu’une conversation qui heurte. L’incitation commerciale et l’incitation technique poussent vers le même résultat, une friction réduite au minimum, sans qu’il faille supposer la moindre intention de rendre les esprits paresseux.
Dans le film L’Aile ou la Cuisse, l’usine Tricatel fabriquait une nourriture de synthèse, lissée et sans saveur, servie sous les dehors de la grande cuisine. L’effet sycophante produit un équivalent textuel : une matière relationnelle prémâchée, agréable, qu’on avale sans effort. Le risque tient moins à une machine devenue intelligente ou hostile qu’à une chambre d’échos où notre ego trouve un assentiment permanent.
Deux forces s’y rejoignent, et c’est leur rencontre qui peut paraître inquiétante. D’un côté, notre moindre lucidité devant l’éloge qui nous vise ; de l’autre, une technique d’entraînement qui sélectionne la complaisance. Au total, nous sommes face à un système réglé pour flatter, qui s’adresse à un esprit disposé à se laisser flatter et… l’accord se scelle. En confiant à ces miroirs le soin de valider nos idées, nous risquons d’oublier que la pensée avance par le frottement avec le réel et par la rencontre de ce qui résiste, jamais par un consentement fabriqué.
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:15
Pablo Rodríguez Palenzuela, Catedrático de Bioquímica, Universidad Politécnica de Madrid (UPM)
La race, qui semble constituer une frontière naturelle, n’est qu’un mirage. Nous sommes une espèce jeune et homogène, et comme l’explique la génétique, la quasi-totalité de notre variabilité se trouve au sein de chaque groupe.
Vers 1971, dans un coin reculé du nord du Botswana, une femme d’une cinquantaine d’années a raconté sa vie à l’anthropologue américaine Marjorie Shostak. Elle s’appelait Nisa. Elle était née dans le désert du Kalahari, au sein d’un village de chasseurs-cueilleurs qui vivaient comme leurs ancêtres depuis des milliers d’années. Elle parlait une langue pleine de claquements que presque personne en dehors de cette région ne comprenait. Elle ne savait pas lire, elle n’avait jamais vu de villes. Difficile d’imaginer quelqu’un de plus éloigné d’un lecteur espagnol ou français.
Shostak a enregistré ces confidences pendant des mois et les a rassemblées dans Nisa (1981), un classique de l’ethnographie qui a donné la parole directement à la personne interviewée. Et pourtant, ce qu’elle y raconte nous touche de près : elle se souvient de son premier accouchement, seule dans la montagne, allongée dans une cabane, attendant avec crainte que son lait monte tandis que le bébé pleurait de faim.
Elle se souvient qu’on l’a mariée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, qu’elle se rebellait et s’enfuyait loin d’un mari qui lui paraissait être un étranger. Elle parle du désir, des amants qu’elle a eus en cachette, de la jalousie entre épouses. Elle parle des enfants qu’elle a enterrés, l’un après l’autre, et du vide qu’ils ont laissé. Elle parle du corps qui vieillit et de la rage de le voir faiblir. Il n’y a pas une seule de ces scènes que nous ne reconnaissions pas. Ce sont celles de n’importe qui : de notre mère, de notre grand-mère, et de nous-mêmes.
Voici maintenant une information qui pourrait bien nous surprendre. Cette femme dont la vie nous touche appartient à l’une des lignées humaines qui se sont séparé les premières du tronc commun : les peuples khoisan d’Afrique australe. Ils comptent parmi les populations humaines qui présentent la plus grande diversité génétique de la planète, et la distance qui sépare leur génome de celui d’un Européen est l’une des plus grandes qui existent au sein de notre espèce. Entre Nisa et nous s’étend, en termes génétiques, presque toute la largeur de l’arbre généalogique humain. Et pourtant, rien de ce qui la caractérise ne nous est étranger.
Ce paradoxe s’explique : nous sommes une espèce jeune et homogène. Nous descendons tous d’une même ancêtre africaine qui vécut il y a cent ou deux cent mille ans, celle que l’on appelle la « Ève mitochondriale ». Il y a environ cinquante à soixante-dix mille ans, un petit groupe a quitté l’Afrique pour peupler le reste du monde, n’emportant avec lui qu’une infime partie de la variabilité totale. Au cours de cette brève période, à l’échelle de l’évolution, il n’y a pas eu le temps que les choses changent beaucoup.
Pour se faire une idée, il faut savoir qu’une seule communauté de chimpanzés présente dans son ADN mitochondrial davantage de variations que l’ensemble de l’espèce humaine. Cette distance humaine « maximale » qui sépare Nisa d’un ou d’une Madrilène est, vue de loin, infime.
La majeure partie de la variation génétique humaine se trouve au sein de chaque groupe, et non entre les ensembles que nous appelons à tort « races ». Deux voisins d’un même village africain peuvent présenter plus de différences entre eux, pour un gène pris au hasard, qu’entre l’un d’entre eux et un Japonais.
Et ce n’est pas une impression : une étude portant sur 377 marqueurs chez plus d’un millier de personnes issues de 52 populations a révélé qu’entre 93 et 95 % de la variation génétique se trouve au sein des populations, et seulement 3 à 5 % entre les grands groupes continentaux. En effet, les populations africaines recèlent davantage de diversité que le reste du monde réuni.
Pourquoi tombons-nous alors si facilement dans le piège de la différence ? Parce que la majeure partie de la variabilité génétique est cachée. La couleur de la peau et des cheveux dépend d’une poignée de gènes et réagit rapidement au soleil et à la latitude : quelques centaines de générations suffisent pour la modifier. C’est très frappant et cela n’a pratiquement aucun poids.
Diviser les êtres humains en races revient à classer une bibliothèque en fonction de la couleur des couvertures des livres : pratique, mais grossier. Nous confondons une couche de peinture avec une différence fondamentale.
Il convient d’apporter une précision pour ne pas aller trop loin. L’absence de races ne signifie pas qu’il n’y ait pas de généalogies. Chaque personne porte en elle une histoire réelle et traçable : d’où venaient ses ancêtres, quels chemins les ont menés jusqu’ici. La génétique sait déchiffrer ces informations. Mais une généalogie indique d’où nous venons, tandis qu’une race prétend définir ce que nous sommes. La première est un fait ; la seconde, une catégorie inventée.
Et il s’agit de livrer un dernier avertissement. Le fait que la race n’existe pas en biologie ne fait pas du racisme un fantôme. Il n’a pas de fondement génétique, mais il constitue une réalité sociale immense : il régit les vies, la santé et les opportunités. L’erreur ne consiste pas à en observer les effets, mais à en chercher la cause dans les gènes.
En 2018 et 2019, les grandes sociétés d’anthropologie et de génétique humaine – l’Association américaine des anthropologues biologiques et la Société américaine de génétique humaine – l’ont clairement affirmé par écrit : les humains ne se divisent pas en groupes génétiques raciaux, et il n’existe aucune base biologique à une telle distinction.
C’est ce qu’atteste le témoignage de Nisa, qui a enterré ses enfants et qui craignait la vieillesse tout comme nous. Ce que nous partageons – la peur, le désir, le deuil, l’envie de continuer à vivre – pèse bien plus lourd que le peu qui nous sépare. La notion de « race », en fin de compte, en dit très peu sur notre biologie et beaucoup trop sur notre regard.
Pablo Rodríguez Palenzuela ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:14
Lino Castex, Doctorant en théorie politique, Cévipof/SciencesPo, Sciences Po

Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels. Longtemps marginalisée par la pensée moderne, cette notion est aujourd’hui réinvestie par des courants politiques très divers, qui y voient des ressources pour corriger, voire dépasser, les grammaires libérales du politique.
Employer l’idée de « bien commun » aujourd’hui, c’est un peu comme faire tinter son verre lors d’un repas de fête : cela permet d’attirer l’attention. Présent dans les programmes électoraux, les discours juridiques ou les productions intellectuelles récentes, il semble avoir retrouvé une pleine légitimité dans le lexique contemporain. En 2022, neuf candidats sur dix l’emploient dans leur programme pour la présidentielle française. Le « bien commun » semble réinstallé dans l’évidence de notre répertoire conceptuel. Pourtant, cette présence, qui passe aujourd’hui pour normale, tant la bataille du bien commun retrouve de la vigueur, ne va absolument pas de soi.
Forgée dans la rencontre médiévale d’Aristote et de Thomas d’Aquin, la notion de bien commun a longtemps désigné, dans des sociétés holistes et préoccupées par le salut, un idéal de communion sociale où se mêlaient transcendance chrétienne et horizon collectif.
Les révolutions engagées dès le XVIIe siècle par les théoriciens contractualistes en déplacent le centre de gravité : le politique n’est plus chargé d’orienter la communauté vers un Bien substantiel, c’est-à-dire un contenu déterminé de la vie bonne que tous devraient partager, mais de garantir à chacun la liberté de poursuivre ses propres fins. On cherche désormais le juste plutôt que le bien. Le vocabulaire du contrat, des droits et de l’intérêt remplace progressivement celui des vertus civiques et de la finalité commune, dans ce que l’on pourrait appeler une « grammaire de la neutralité », où l’État vise moins à réaliser un bien partagé qu’à arbitrer des intérêts privés légitimes.
Le Conseil d’État fait le récit de ce renversement dans son rapport de 1999 sur l’intérêt général, en notant que la désuétude de la notion de bien commun s’est précipitée avec la Révolution française, lorsque le complexe théologico-politique s’est effacé devant le droit comme instrument de résolution de l’antagonisme des intérêts. Éclipse, donc, du bien commun dès le XVIIe siècle, cantonné aux marges du discours juridico-politique moderne et remplacé, en France, par l’idée d’intérêt général – plus procédurale, moins substantielle, promettant d’unifier sans imposer une vision du monde. Comme le thématisait Charles Taylor, la rationalité moderne doit supporter « l’idée que la société est constituée, en un sens, par les individus, en vue d’accomplir des fins qui sont d’abord individuelles ».
Or, voilà qu’après cette longue occultation, la vieille idée refait surface comme une effraction dans ce récit libéral de la modernité. Le contraste est net : le Conseil d’État ne mentionne jamais le bien commun entre 1821 et 2008 dans la totalité de ses actes juridiques, alors qu’il en fait un élément de son vocabulaire dans six de ses actes entre 2008 et 2023, et le concept central de plusieurs vœux des corps constitués depuis 2013.
La notion apparaît pour la première fois comme principe de référence de l’action publique lors de la réforme du Code de l’organisation judiciaire de 2016, qui porte sur la définition de l’action du procureur général. La loi dispose désormais que celui-ci « rend des avis dans l’intérêt de la loi et du bien commun ». La formule articule deux registres. D’un côté, l’intérêt de la loi, c’est-à-dire la fidélité à la positivité du droit et à son histoire ; de l’autre, le bien commun, qui ouvre la possibilité de chercher une norme supérieure justifiant l’écart avec l’édifice juridique existant. Discrètement, au détour de la définition d’une mission technique, cette modification donne au bien commun une qualité juridique forte pour l’action publique.
Ce retour en force du bien commun vaut de façon tout aussi manifeste dans les discours parlementaires ou dans les programmes aux présidentielles de la Ve République. Si la notion était très peu mentionnée au XXe siècle (nous comptons une seule occurrence entre 1965 et 2002 sur la base des archives électorales du CEVIPOF), parmi les dix premiers candidats à la présidentielle de 2022, neuf y font référence dans leurs programmes ou discours.
Cela vaut aussi sur le plan éditorial et théorique : collection « le bien commun » créée par Antoine Garapon en 1996, émission de France culture depuis 2014, chaire Bien commun créée par l’institut Catholique de Paris en 2021, des ouvrages récents, Le bien commun, éloge de la solidarité (1996), Où est passé le bien commun ? (2011), Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? (2015), Économie du bien commun (2016), Le bien commun à la croisée des disciplines (2018) ou encore La pandémie, l’anthropocène et le bien commun (2020).
L’étude lexicale est un indice du renversement conceptuel et théorique à l’œuvre avec la notion de bien commun. Il faut tout du moins reconnaître que sa présence, étonnante au regard de l’histoire de la circulation de l’idée, remet en question un ensemble de caractères théoriques que l’on croyait inhérents à la pensée moderne du politique. En premier lieu, le cantonnement de la définition de la bonne vie à la sphère privée, la distinction nette entre le discours de la morale et celui de la politique et l’idée selon laquelle une société moderne doit s’abstenir de formuler des fins substantielles pour ne se consacrer qu’à la garantie des droits et à l’arbitrage des intérêts.
Autrement dit, la recherche contemporaine du bien commun nous semble supposer ce que le fond libéral de la modernité s’interdit de penser ; ce qu’il peut y avoir de commun aux individus avant qu’ils se différencient et ce qui peut les réunir dans une même perspective plutôt que les gérer dans leur diversité constitutive.
Notre hypothèse est justement que cette réapparition du bien commun doit être lue comme le symptôme d’un trouble hautement spécifique d’une modernité inquiète : malaise dans les grammaires politiques du libéralisme, malaise dans la capacité du droit à produire du sens partagé, malaise dans la manière même dont les sociétés libérales conçoivent leur unité.
Le retour du bien commun dans le stock conceptuel du politique peut se lire comme la traduction d’une demande plus générale que les sociologues nomment « lien social ». Reproblématiser son horizon est avant tout le signe d’un déficit du langage pour dire l’exigence de cohésion, de solidarité, ou même de continuité collective dans un monde marqué par la fragmentation sociale, l’incertitude et la montée des crises systémiques (écologiques, démocratiques, technologiques). Comme le relevait déjà Pierre Bouvier en 2005, « poser la question du lien social implique, et particulièrement aujourd’hui, la perception d’un manque, d’une absence dans les interactions individuelles et sociales ». On peut faire l’hypothèse que ce que le sociologue observe vaut pour le bien commun : « les appels récurrents à renouer le lien social sont un signe clair de son délitement ».
Le bien commun n’est plus le monolithe conceptuel qu’il était dans le monde de la tradition, et son retour résulte de motivations politiques distinctes qui se partagent aujourd’hui le travail de la notion.
Du côté des écologistes et des solidaristes, il sert à nommer ce que l’individualisme marchand rend invisible – l’interdépendance des vivants, la finitude des ressources, la responsabilité partagée à l’égard des conditions de vie présentes et futures – et entre volontiers en résonance avec des imaginaires religieux, comme l’a montré l’accueil très favorable réservé par les militants écologistes à l’encyclique Fratelli Tutti. La doctrine sociale de l’Église y trouvait un nouveau visage en mêlant “service du bien commun” et protection de la “maison commune”.
Du côté de courants plus matérialistes, il s’articule à la défense des « biens communs » proprement dits – ressources, espaces, services – dont l’accès devrait échapper à l’appropriation privée et demeurer garanti à tous.
Du côté conservateur enfin, il devient l’instrument d’une critique de la modernité libérale au nom de l’unité culturelle et de la continuité des traditions : on le retrouve aussi bien dans certains cercles français (en particulier autour de Pierre-Edouard Stérin), qu’aux États-Unis, dans le courant du « common-good constitutionalism » défendu par des juristes comme Adrian Vermeule, qui appelle à refonder le droit constitutionnel autour d’un ordre moral substantiel explicitement thomiste.
Ces trois usages, en dépit de leurs divergences, partagent une même structure : tous formulent une normalité éthique censée corriger un état social jugé critique – signe d’un moment que l’on pourrait qualifier avec d’autres de « post-libéral ».
Pris comme phénomène lexical global, ce retour du bien commun n’est pas seulement le signe d’un rapport nostalgique à des idées anciennes : il manifeste une défaillance du présent à se suffire à lui-même conceptuellement. Le discours contemporain mobilise un concept prémoderne pour répondre à des problèmes post-modernes, recomposant des strates de rationalité que la modernité politique croyait avoir séparées de façon étanche – entre morale et droit, individu et collectivité, immanence et transcendance.
Ce que le langage politique réactive ici, c’est en somme la question à laquelle le bonum commune médiéval répondait : comment nommer ce qui excède la somme des intérêts individuels ? Si le bien commun réapparaît avec une telle insistance, c’est qu’un décalage s’est creusé entre les cadres procéduraux hérités de la modernité libérale et leur capacité à susciter un attachement durable. L’action publique semble alors sommée de rouvrir l’espace des finalités collectives – de dire à nouveau ce qui compte, ce qui vaut, et ce qui mérite d’être poursuivi en commun.
CASTEX LINO a reçu des financements de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (contrat doctoral).
22.07.2026 à 16:14
Laurent Pordié, Anthropologue, chercheur au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Dans les rues de Phnom Penh, le Cambodge se vit au présent. Entre deux figures de skate sur le bitume du Wat Botum et un freestyle rap griffonné sur un téléphone, Sovann, Visal et leurs pairs bricolent leur quotidien avec ce qui leur tombe sous la main : des références venues d’ailleurs, des amitiés de quartier, des galères d’argent et des rêves d’avenir. Leur Phnom Penh n’est ni Angkor ni les Khmers rouges – c’est une ville où l’on s’invente une place, planche sous le pied ou micro à la main, dans un pays qui n’a jamais été aussi jeune.
À la tombée du jour, l’esplanade du Wat Botum, à Phnom Penh, se remplit progressivement. Situé près du Monument de l’Indépendance, cet espace public est devenu l’un des principaux lieux de rassemblement de la scène skateboard de la capitale cambodgienne. Les familles viennent y prendre l’air lorsque la chaleur retombe. Les vendeurs ambulants s’installent le long des trottoirs. Les adolescents discutent par petits groupes. Puis les skateurs apparaissent.
Parmi eux, Sovann et Visal passent sans cesse d’un univers à l’autre : ils sont sur leurs skateboards en fin d’après-midi, puis discutent de leurs derniers morceaux de rap autour d’un téléphone que l’on se passe de main en main. Sovann improvise parfois quelques rimes en freestyle, évoquant amours et ruptures dans un registre introspectif. Autour de lui, d’autres commentent les dernières productions diffusées sur les réseaux sociaux ou les nouveaux tricks (figures de skateboard) réussis par un ami. Skateboard, musique et sociabilités s’entremêlent ainsi dans un même univers de pratiques et de références.
Omniprésents dans les représentations du Cambodge à l’étranger, les Khmers rouges sont très rarement évoqués dans les conversations ordinaires de ces jeunes. Pour de nombreux observateurs, le pays reste pourtant associé à deux images dominantes : les temples d’Angkor – emblème national d’un passé prestigieux – et le génocide qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979.
Cette histoire, si elle demeure présente dans la société cambodgienne, n’y occupe toutefois pas la place centrale que lui accordent les regards extérieurs. Dès la fin des années 1980, puis de manière croissante au cours des décennies suivantes, la notion de « traumatisme psychique » s’est imposée dans les travaux sur les réfugiés cambodgiens et les survivants du régime, au risque de réduire le pays aux seules séquelles du génocide. L’anthropologue Anne-Yvonne Guillou nous invite à déplacer cette perspective en montrant notamment que les relations entretenues avec le passé passent aussi par des lieux, des rituels et des pratiques religieuses qui permettent aux vivants de poursuivre leur existence. Le passé ne disparaît pas ; il est continuellement réélaboré.
Cette possibilité d’habiter le temps autrement que sous le signe du traumatisme s’exprime clairement dans les nouvelles cultures urbaines. Le passé national est certes connu, mais il ne structure pas les horizons d’attente et les préoccupations des jeunes habitants de Phnom Penh. Leur regard est tourné vers ce qui donne forme à leur existence quotidienne : l’avenir, le travail, l’amour, l’argent, l’amitié, la réussite ou l’échec.
Ce constat n’est pas anecdotique : le Cambodge est une société jeune, avec un âge médian d’environ 26 ans et dont près de la moitié de la population est âgée de moins de 24 ans. S’intéresser à cette génération, c’est observer une composante centrale de la société. Cette dynamique est particulièrement visible à Phnom Penh, où convergent investissements, industries créatives et réseaux internationaux. Depuis trois décennies, la circulation des capitaux, des personnes et des idées transforme la capitale. L’essor des cultures urbaines s’inscrit dans ce mouvement et témoigne de la manière dont la jeunesse cambodgienne se réapproprie ces circulations globales.
Le skateboard et le rap occupent une place particulière parmi ces cultures urbaines. Le rap est aujourd’hui l’une des formes musicales les plus populaires auprès de la jeunesse, comme l’illustre l’ouvrage de Darathtey Din (2024) consacré à la culture populaire et à l’industrie musicale, ou encore l’émission The Rapper Cambodia, diffusée depuis 2023. Le skateboard, plus marginal, bénéficie quant à lui d’une forte image de modernité et d’ouverture sur le monde.
Cet article s’appuie sur plusieurs années de fréquentation de skateurs et de rappeurs de Phnom Penh, ainsi que sur la traduction d’une trentaine de morceaux de rap cambodgien. Les deux univers ne se confondent pas. Sovann et Visal, qui oscillent de l’un à l’autre, incarnent l’un des points de rencontre entre deux scènes par ailleurs distinctes. Ce qui les relie tient moins à leurs acteurs qu’à leur contribution commune à l’émergence d’un Cambodge urbain et ancré dans le présent.
Leur Phnom Penh est une ville en mouvement, où les immeubles poussent vite et où les réseaux sociaux connectent quotidiennement les habitants au reste du monde. Les plus chanceux, comme Sovann et Visal, voyagent à l’étranger – Japon, Thaïlande, Europe – et reviennent avec le désir de faire grandir la scène cambodgienne, sans jamais se détacher de leur environnement local.
En accompagnant des skateurs dans la ville, on découvre une autre manière de lire l’espace urbain. Là où la plupart des habitants voient un escalier ou un muret, le skateur perçoit une trajectoire, un défi technique. Les surfaces de béton entourant certains temples bouddhistes deviennent ainsi des lieux d’entraînement, sans que les usages religieux ou résidentiels ne disparaissent pour autant.
Ces pratiques reposent aussi sur des infrastructures discrètes. Côté skateboard, skateshops, skateparks, l’organisation Skateistan et la Fédération cambodgienne de skate jouent un rôle clé dans l’organisation de la scène. Côté rap, des structures comme Tiny Toones, KlapYaHandz ou B-Side ont permis l’émergence de nouvelles générations d’artistes et multiplié les échanges internationaux.
Ce qui frappe est moins la différence entre skateurs et rappeurs que la proximité de leurs préoccupations. Les parcours et les pratiques divergent, mais les questions qu’ils se posent sont souvent les mêmes : trouver sa place, construire un avenir, gagner sa vie, entretenir ses relations ou saisir les occasions qui se présentent. À travers ces expériences se dessine un même rapport à la société.
La question de l’avenir revient souvent, ainsi que la nécessité de créer ses propres opportunités dans une économie incertaine. Cette aspiration traverse le rap cambodgien, dont l’exemple le plus connu est « Time to Rise » du rappeur VannDa : aux côtés du maître Kong Nay, figure du chapei dang veng (luth traditionnel khmer), il invite la jeunesse à croire en ses capacités et à construire l’avenir du pays. Le clip, visionné plus de 134 millions de fois sur YouTube, doit son succès à ce dialogue entre héritage culturel et création contemporaine : le patrimoine n’y est ni un poids ni une blessure, mais un socle pour imaginer l’avenir.
Mais l’avenir n’est qu’une partie des conversations. Les soucis financiers – dettes familiales, difficulté à gagner sa vie – reviennent aussi fréquemment que les tensions relationnelles. La santé mentale s’y invite aussi, par petites touches plutôt que par grandes déclarations : peine à trouver un travail stable, fatigue de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. La pandémie a laissé des traces inégales, certains évoquant des périodes d’isolement ou d’angoisse. Le regard des autres compte également : les réseaux sociaux amplifient les jugements, et les discussions sur les vêtements, les marques ou les styles expriment des enjeux de reconnaissance et d’appartenance.
Les apparences ne disent jamais tout. Dans Wall, l’un des titres de l’album Reflexion, Vin Vitou, figure reconnue de la scène rap cambodgienne, évoque la détresse psychique, le doute, l’isolement, l’endettement et la difficulté à demander de l’aide. Dans Phum II, l’artiste 4T5 raconte l’écart entre son image publique et les difficultés personnelles de son parcours. Ni l’un ni l’autre n’évoque l’histoire nationale : ils parlent d’identité, de reconnaissance et de trajectoire personnelle.
Depuis le printemps 2025, une question nouvelle s’est imposée dans ces conversations : celle des tensions récurrentes à la frontière thaïlandaise. C’est dans ce contexte que le passé tragique du pays peut refaire surface. Ni censuré ni impossible à évoquer, il reste peu présent dans le cours habituel des échanges et surgit lorsqu’une situation du présent lui redonne une actualité. Les jeunes parlent alors de la guerre qui a meurtri le Cambodge et des souffrances qu’ont connues leurs parents ou leurs grands-parents. Plusieurs expliquent ne pas vouloir voir leur pays replonger dans un conflit, précisément parce que les générations précédentes en ont déjà payé le prix. Le passé apparaît alors moins comme un objet de mémoire que comme une raison collective d’exiger la paix : il ne s’agit pas tant de regarder en arrière que de rappeler ce qu’il convient d’éviter.
Le skateboard et le rap sont, bien sûr, nés loin du Cambodge. Leur circulation n’a toutefois pas abouti à une simple reproduction de modèles venus d’ailleurs : les jeunes de Phnom Penh mobilisent ces pratiques pour raconter leurs propres expériences. Les références circulent mondialement, mais les significations demeurent profondément locales. Le cadre est global, ce qui s’y dit est résolument cambodgien.
Cette réappropriation apparaît aussi dans les stratégies de représentation des artistes. Lors de la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, VannDa choisit d’apparaître dans une tenue mettant en avant l’identité khmère : loin d’effacer les références locales, son inscription dans un univers musical mondialisé devient un moyen de les rendre visibles à l’international.
Les cultures urbaines racontent ainsi le Cambodge, non parce qu’elles seraient plus représentatives que d’autres univers sociaux, mais parce qu’elles rendent audibles des dynamiques qui traversent aujourd’hui la société : intensification des circulations, affirmation identitaire, importance des réseaux numériques, réappropriation locale de références globales.
Lorsque les planches sont rangées et que les groupes se dispersent sur l’esplanade du Wat Botum, les conversations ne s’arrêtent pas. Les yeux restent rivés sur les téléphones, puis chacun reprend le chemin de son quartier. Les échanges se poursuivront le lendemain, dans les mêmes lieux, sur les mêmes écrans. Ces scènes ordinaires racontent peut-être quelque chose d’essentiel. Elles rappellent qu’au-delà des récits qui continuent de définir le Cambodge à travers Angkor ou les Khmers rouges, il existe aussi un Cambodge du présent : jeune, urbain, connecté au monde, traversé de tensions et d’inégalités, mais aussi de projets, de créations et d’imaginaires tournés vers l’avenir.
Laurent Pordié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:14
David M. Pritchard, Associate Professor of Greek History, The University of Queensland

Les aventures d’Ulysse commencent aux portes des Dardanelles. Ce n’est pas un hasard : dans l’Antiquité, ce détroit était l’un des points névralgiques du commerce méditerranéen. Son histoire montre à quel point le contrôle des routes maritimes peut transformer l’équilibre des puissances.
La très attendue adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan est sortie récemment en salles. Elle revisite l’épopée antique d’Homère en racontant le long voyage d’Ulysse vers Ithaque après la guerre de Troie.
Cet épisode décrit dans les épopées homériques est largement mythifié. Mais il se déroule dans un univers de navigation maritime et de passages en mer que les Grecs de l’Antiquité connaissaient intimement. C’est ce monde familier qu’ils ont utilisé comme toile de fond pour situer les aventures d’Ulysse.
Fait intéressant, le film de Nolan réinterprète la guerre de Troie comme une guerre commerciale menée pour le contrôle d’une route maritime. Cette motivation économique est absente du texte original d’Homère. Mais elle aurait trouvé un écho particulier auprès des Athéniens qui écoutaient les épopées homériques plusieurs siècles plus tard, à une époque où de véritables guerres se jouaient autour du contrôle d’une voie maritime stratégique vers la mer Noire, passant précisément par l’endroit où Ulysse entame son voyage mythologique de retour : les Dardanelles.
Le contrôle de ce détroit – notamment grâce aux péages prélevés sur les navires qui l’empruntaient – a été un élément déterminant de l’ascension de l’Empire athénien. Cette histoire présente des parallèles avec la situation actuelle, où l’idée d’imposer des droits de passage sur des routes maritimes stratégiques est de nouveau au cœur des débats.
Les Dardanelles (que les Grecs de l’Antiquité appelaient l’Hellespont) sont un étroit détroit naturel situé dans l’actuelle Turquie. Avec la mer de Marmara et un autre détroit situé plus au nord-est, le Bosphore, ils relient la mer Égée – et donc la mer Méditerranée – à la mer Noire.
À partir d’environ 500 av. J.-C., les cités grecques – et en particulier l’Athènes démocratique – prennent conscience que le contrôle de cette voie maritime est essentiel à leur survie et à leur prospérité. Quelques décennies plus tard, les guerres médiques ne font que renforcer cette conviction. Pour envahir la Grèce, Xerxès, le Grand Roi de l’Empire perse, fait en effet construire un pont flottant à travers les Dardanelles afin d’y faire passer son armée.
Après avoir vaincu Xerxès dans les Balkans en 480 et 479 av. J.-C., les Grecs s’empressent de sécuriser les Dardanelles et de s’emparer d’autres villes situées plus au nord, dans l’actuelle Turquie, notamment Byzance (aujourd’hui Istanbul) et Chalcédoine (l’actuel quartier de Kadıköy).
Dans le même temps, les Athéniens, désormais à la tête de la coalition grecque contre la Perse, prennent également le contrôle de trois grandes îles situées à l’approche du détroit : Imbros, Lemnos et Skyros. Ils rendent ainsi plus sûre la route maritime empruntée par leurs navires de guerre et leurs cargos céréaliers entre Athènes et les Dardanelles.
Assurer la sécurité de cette route maritime ne tarde pas à dépasser les seuls enjeux militaires. Elle permet aussi aux Athéniens de tirer pleinement parti du commerce avec le royaume du Bosphore, qui s’étendait approximativement sur l’actuelle Crimée et une partie du sud de l’Ukraine.
Le climat et le relief de la Grèce étaient propices à certaines cultures, et Athènes était entièrement autosuffisante en huile d’olive. En revanche, l’Attique, particulièrement aride, se prêtait beaucoup moins à d’autres productions, notamment les céréales. Le commerce avec les régions du nord était donc indispensable à son essor.
Le contrôle des Dardanelles, et donc de la route maritime vers la mer Noire, permet aux Athéniens de s’assurer d’immenses quantités de denrées alimentaires à bas prix, favorisant une spectaculaire croissance démographique. En 431 av. J.-C. éclate la guerre du Péloponnèse, qui oppose Athènes à Sparte.
À cette époque, nous estimons qu’Athènes importait environ les deux tiers de sa nourriture par voie maritime, l’essentiel transitant par les Dardanelles. Au cours des dix premières années de cette célèbre guerre de trente ans, Sparte et ses alliés envahissent à plusieurs reprises le territoire athénien. En réponse, les Athéniens se replient simplement derrière leurs fortifications et comptent sur les cargaisons de céréales arrivant par les Dardanelles pour assurer leur subsistance.
Au cours des dix dernières années de la guerre du Péloponnèse, alors que les finances d’Athènes commencent à s’épuiser, la cité renforce son emprise sur cette voie maritime stratégique.
Depuis longtemps déjà, la démocratie athénienne entretenait des garnisons de part et d’autre du Bosphore afin de contrôler les marchandises que les autres cités grecques faisaient transiter par cette route maritime.
Mais, en 413 av. J.-C, elle instaure un péage équivalant à 10 % de la valeur de toutes les cargaisons traversant le détroit. Les recettes considérables générées par cette taxe permettent à Athènes de résister à Sparte pendant encore sept années.
Les Spartiates finissent toutefois par remporter la guerre du Péloponnèse. Au cours de sa dernière décennie, ils concluent un accord avec l’Empire perse afin de financer la construction d’une flotte capable de rivaliser avec celle d’Athènes.
En 405 av. J.-C, près de l’actuelle Gallipoli, la flotte spartiate s’empare presque sans combattre de ce qui reste de la marine athénienne – près de 200 navires – avant de faire exécuter les marins capturés.
Privée de sa flotte, Athènes perd le contrôle de la route maritime, et les Spartiates interrompent l’acheminement des cargaisons de céréales en provenance du nord. Soumise à un blocus terrestre et maritime, la cité est rapidement affamée et contrainte de capituler. Elle perd ainsi la guerre du Péloponnèse. La perte du contrôle de cet étroit passage maritime stratégique, à proximité de l’antique Troie, entraîne donc la chute de l’Empire athénien.
Le film de Christopher Nolan constitue une méditation poignante et intemporelle sur le coût humain effroyable de la guerre, rappelant qu’elle ne devrait être envisagée qu’en tout dernier recours. Mais l’histoire antique de l’étroit détroit sur lequel se trouvait Troie offre aussi des clés pour comprendre les tensions actuelles entre les États-Unis et l’Iran.
L’histoire des Dardanelles montre que des cités et des empires peuvent s’élever ou s’effondrer selon qu’ils contrôlent ou non une voie maritime stratégique. Les États les plus avisés – comme l’Athènes démocratique – ont sécurisé ces détroits sur plusieurs générations, en mobilisant l’ensemble de leurs outils diplomatiques et militaires. Mettre en péril la liberté du commerce sur de tels axes maritimes, ou agir avec imprudence à leur égard, peut avoir des conséquences considérables.
David M. Pritchard a reçu des financements de l'ARC.
22.07.2026 à 16:12
Christel Cournil, Professeur de droit public, Sciences Po Toulouse
Catherine Le Bris, Chargée de recherche au CNRS, Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne, Paris 1, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Pierre Camproux Duffrène, Professeure de droit privé, Université de Strasbourg
Séverine Nadaud, Professeure de droit public, Université de Limoges
Véronique Champeil-Desplats, Professeure de droit public, Université Paris Nanterre
La crise climatique, l’érosion de la biodiversité et les phénomènes de pollutions massives s’intensifient. Dans ce contexte, le droit à un environnement propre, sain et durable s’affirme comme un élément structurant du droit international des droits humains. Mais dans les faits, pour l’instant, aucun instrument juridique contraignant ne garantit sa mise en œuvre à l’échelle de l’Europe.
Le droit à un environnement propre, sain et durable est reconnu au niveau universel par l’Assemblée générale des Nations unies en 2022. Il demeure toutefois absent des instruments juridiquement obligatoires du Conseil de l’Europe. Un tel décalage apparaît aujourd’hui difficilement soutenable pour une organisation qui revendique un rôle central dans la protection des droits fondamentaux.
La protection de l’environnement n’est pourtant pas étrangère au système européen des droits humains. Par le biais d’une interprétation évolutive de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), la Cour européenne des droits de l’Homme a progressivement intégré les enjeux environnementaux dans le champ des droits garantis. Cette évolution est largement documentée par les outils élaborés par la Cour de Strasbourg, notamment dans son manuel sur les droits de l’Homme et l’environnement et dans sa fiche thématique consacrée à l’environnement et aux changements climatiques. Ceci témoigne de la consolidation progressive d’un corpus jurisprudentiel en la matière.
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Plus récemment, l’arrêt de la Grande Chambre de la CEDH Verein KlimaSeniorinnen c. Suisse, rendu en 2024, constitue une illustration significative, en consacrant l’existence d’obligations positives des États en matière de protection climatique.
Une telle évolution marque une étape importante, mais sans pour autant épuiser la question. En effet, la protection ainsi assurée demeure indirecte et fragmentaire. De ce fait, elle peine à appréhender pleinement la nature systémique et cumulative des atteintes environnementales contemporaines.
Ce constat ressort précisément des travaux du Comité directeur pour les droits humains, en particulier de l’étude approfondie relative à la nécessité et à la faisabilité d’un instrument additionnel. Nourrie par plusieurs années de travaux préparatoires et de consultations, cette étude identifie les différentes options envisageables : un protocole additionnel à la Convention, un protocole à la Charte sociale européenne ou encore une Convention autonome. Elle renvoie explicitement la décision finale à l’appréciation des États.
Tandis que certains États soutiennent l’adoption d’un instrument obligatoire, d’autres expriment des réserves. Celles-ci tiennent tant aux implications juridiques qu’aux conséquences politiques d’une telle évolution. Le débat est classique. Dans un paysage encore fragmenté, la perspective d’un protocole additionnel à la CEDH paraît, pour y répondre, la voie la plus adéquate, à condition que sa rédaction soit ambitieuse.
Mais cette solution cristallise des réticences. En effet, elle supposerait la réouverture de discussions sur un texte fondateur de la protection des droits humains, dans un contexte marqué par des tensions sur d’autres droits sensibles.
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Cette hésitation contraste toutefois avec la position constante de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Celle-ci s’est prononcée à plusieurs reprises en faveur de la reconnaissance explicite du droit à un environnement sain dans un instrument juridiquement contraignant.
Dans ses travaux les plus récents, notamment la résolution 2545 (2024) et la recommandation 2272 (2024), l’Assemblée appelle le Comité des ministres à engager sans délai un processus normatif. La stratégie environnementale 2025-2030 du Conseil de l’Europe, adoptée le 14 mai 2025, marque une nouvelle étape importante. Elle a, en effet, réaffirmé que la protection d’un environnement propre, sain et durable conditionne l’exercice effectif des droits humains.
Ces prises de position traduisent l’existence d’un soutien politique déjà structuré. Un groupe d’États se distingue, mené notamment par la France, le Portugal et la Slovénie. Le rôle de la France apparaît, à cet égard, particulièrement déterminant. Forte d’une capacité d’impulsion réelle au sein du Conseil de l’Europe, elle pourrait contribuer à faire émerger une position de compromis autour d’un instrument contraignant.
L’hypothèse d’une convention autonome et ambitieuse semble être une voie de convergence possible. Elle est susceptible de rallier les États, au-delà des clivages actuels.
L’argument en faveur d’une telle évolution va bien au-delà d’une simple logique institutionnelle. Elle s’inscrit dans une dynamique juridique internationale désormais bien établie. L’avis consultatif rendu rendu le 23 juillet 2025 par la Cour internationale de Justice revêt, à cet égard, une portée déterminante.
La Cour a contribué à consolider l’articulation entre droit de l’environnement et droits humains :
D’abord en affirmant que les effets du changement climatique sont susceptibles de compromettre l’exercice effectif de nombreux droits humains,
et en soulignant qu’un environnement propre, sain et durable constitue une condition préalable à leur jouissance,
L’importance de cet avis a encore été confortée par l’adoption, le 20 mai 2026, d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies. Celle-ci accueille cet avis et appelle les États à en tirer les conséquences dans la conduite de leur action climatique.
Elle conforte, ce faisant, la nécessité d’une reconnaissance explicite de ce droit dans les ordres juridiques régionaux. Et cela, à l’image de ce que prévoient déjà les systèmes africain et interaméricain de protection des droits humains qui consacrent, chacun selon ses instruments propres, un droit à un environnement sain, satisfaisant ou durable.
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L’enjeu dépasse, en réalité, la seule reconnaissance d’un droit supplémentaire. Il concerne la capacité du système européen à appréhender les mutations contemporaines des atteintes aux droits fondamentaux.
Car le droit à un environnement sain ne constitue pas une revendication « sectorielle ». Il s’agit d’affirmer qu’il conditionne l’existence comme l’exercice effectif de droits aussi essentiels que le droit à la vie, à la santé, à la propriété, à la liberté de circulation ou encore au respect de la vie privée.
Il doit désormais être compris comme une composante indispensable, voire consubstantielle, d’un « État de droit écologique ». C’est-à-dire, d’un ordre juridique capable de garantir la protection des conditions mêmes d’habitabilité, de dignité et de justice.
L’hypothèse d’un protocole additionnel dédié ou d’une convention autonome offrirait un cadre propice à l’intégration de dimensions devenues incontournables : les grands principes environnementaux – voire de nouveaux (principe d’habitabilité, principe One Health) – les obligations des entreprises en matière de droits humains, le devoir de vigilance, la protection des victimes environnementales et des défenseurs de l’environnement ou encore le renforcement des droits procéduraux, en particulier en matière d’accès à l’information, de participation et de recours.
Dans ces conditions, l’ouverture de négociations en vue de l’adoption d’un instrument contraignant, une Convention autonome ou – si cela semble plus opportun, rapide et efficace pour les États parties – un protocole additionnel à la Convention – permettrait au Conseil de l’Europe de réaffirmer sa vocation. C’est-à-dire, être un espace de protection, sur le temps long, des droits humains. Autrement dit, de pouvoir anticiper et d’accompagner les transformations du monde contemporain.
En inscrivant l’environnement au cœur du triptyque « droits humains, démocratie et État de droit », la Déclaration de Reykjavík a posé les bases d’une évolution normative qui ne peut désormais rester inachevée. Il appartient aux États de la prolonger par une véritable consécration juridique du droit à un environnement sain.
Marie-Anne Cohendet, Marine Fleury, Simon Jolivet, Jean-Pierre Marguénaud, Kathia Martin-Chenut, Isabelle Michallet, Agnès Michelot, Camila Perruso, Michel Prieur, Marie Rota, Patricia Rapi et Jean Untermaier sont également signataires de ce texte.
Christel Cournil est membre de Notre affaires à tous, SFDE et de la CNCDH
Séverine Nadaud est membre de la SFDE et du Cercle des juristes sur les droits de la Nature
Véronique Champeil-Desplats est membre de la CNCDH
Catherine Le Bris et Marie-Pierre Camproux Duffrène ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.07.2026 à 16:11
Gabriel E. Hales, Research Fellow in Media and Information, Michigan State University

Après le vote d’une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, le débat sur les écrans s’intensifie en France. Les nouvelles recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie rappellent toutefois que les effets du numérique ne dépendent pas seulement du temps passé devant un écran, mais aussi des contenus consultés, du contexte familial et de l’âge des enfants.
Les inquiétudes concernant le temps que les jeunes passent devant les écrans sont largement répandues. En décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Depuis, le Danemark, la France et le Royaume-Uni ont à leur tour annoncé des restrictions similaires, qui doivent entrer en vigueur cette année.
Aux États-Unis, à la mi-2026, plus de 30 États avaient adopté des lois interdisant ou limitant l’usage des téléphones portables dans les écoles primaires et secondaires. En 2023, le surgeon general américain a publié un avis officiel sur les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des enfants et des adolescents. Dans le même temps, des ouvrages à succès affirment que les smartphones sont en train de « reconfigurer » le cerveau des jeunes.
Ces inquiétudes et ces politiques s’inscrivent dans un débat, aux États-Unis comme à l’international, qui évolue rapidement sur la place des écrans dans la vie des jeunes et leurs effets sur leur santé et leur développement. Or, à la lumière des nombreuses recherches menées sur le sujet dans différentes disciplines, il apparaît que le récit dominant, qui fait des écrans et des smartphones les principaux responsables d’une crise de la santé mentale des adolescents, va bien au-delà de ce que permettent d’affirmer les données scientifiques actuelles.
J’étudie les usages des médias numériques par les adolescents et leurs effets sur le développement social, émotionnel et scolaire. Un nombre croissant de travaux montre que les solutions universelles ne sont pas adaptées. Pour encadrer l’usage du numérique de manière pertinente, il faut tenir compte du stade de développement de l’enfant, de la façon dont les parents et les autres adultes de son entourage utilisent eux-mêmes les médias, ainsi que des usages qu’en font les jeunes pour apprendre, communiquer et entretenir leurs liens avec leurs amis et leur famille.
La généralisation des médias numériques et d’Internet a considérablement élargi la diversité des expériences que les jeunes peuvent vivre en ligne. Mais l’ère numérique a également fait naître de nouvelles inquiétudes. Comme lors de l’apparition de la radio, des bandes dessinées ou des salles d’arcade, les adultes se sont interrogés sur la manière dont les enfants pouvaient interagir avec ces nouveaux médias et sur leurs effets potentiels.
En réponse, l’Académie américaine de pédiatrie (American Academy of Pediatrics) a recommandé dès 1999 que les parents et les personnes qui s’occupent d’enfants éloignent les moins de deux ans des écrans. Au cours des décennies suivantes, les recommandations des professionnels ont largement considéré l’usage des médias par les enfants comme un comportement qu’il convenait avant tout de limiter.
Les recommandations publiées par l’Académie américaine de pédiatrie en 2013 et 2016 préconisaient toujours de limiter les enfants de 5 à 18 ans à deux heures maximum de temps d’écran « récréatif » par jour. L’objectif était de réduire les risques associés à un usage intensif des médias, notamment les troubles du sommeil, les problèmes de sécurité en ligne, le cyberharcèlement ou encore le manque d’activité physique.
Ces limites horaires avaient été conçues à une époque où les jeunes utilisaient principalement des médias fixes, généralement cantonnés à une seule pièce ou à un contexte précis, comme la télévision. Avec la généralisation des smartphones et des autres appareils numériques dans la vie quotidienne, elles sont progressivement devenues obsolètes. Contrairement à la télévision, les usages des médias en ligne sont beaucoup plus difficiles à mesurer et à définir, tout en étant bien plus variés et nuancés.
Des activités essentielles au développement des plus jeunes, comme l’éducation, la vie sociale et les loisirs, dépendent désormais d’Internet. Ils y trouvent des outils pour prolonger et entretenir les relations nouées dans le monde réel. L’enseignement à distance et les mesures de distanciation sociale pendant la pandémie de Covid-19 n’ont fait qu’accélérer cette numérisation du quotidien.
À mes yeux, imposer des limites de temps très strictes ou des interdictions généralisées pourrait nuire au bien-être, à l’autonomie et au développement des enfants et des adolescents. De telles restrictions risquent notamment d’affaiblir l’estime de soi des adolescents.
En janvier 2026, l’Académie américaine de pédiatrie a abandonné le cadre qu’elle utilisait depuis plus de dix ans et qui organisait principalement ses recommandations autour de limites horaires de temps d’écran. Sa nouvelle déclaration de politique sur les enfants, les adolescents et les médias numériques rompt avec cette approche uniforme. Elle invite désormais les parents à considérer l’ensemble du contexte dans lequel s’inscrivent les usages numériques de leur enfant, plutôt que de mettre toutes les formes de temps d’écran dans le même panier.
À l’instar des recommandations publiées par l’Organisation mondiale de la santé en 2019 pour les moins de cinq ans, l’Académie américaine de pédiatrie continue toutefois de recommander aux parents d’éviter les écrans pour les enfants de moins de 18 mois. Cette recommandation s’explique notamment par le fait qu’une utilisation prolongée et sans accompagnement par de très jeunes enfants peut freiner l’acquisition d’étapes essentielles de leur développement.
L’Organisation mondiale de la santé comme l’Académie américaine de pédiatrie recommandent également que, lorsque des enfants de moins de 24 mois utilisent des écrans, ceux-ci soient réservés à des contenus et à des appareils favorisant les interactions entre l’enfant et l’adulte qui l’accompagne. Entre 2 et 5 ans, le temps d’écran – qu’il s’agisse de télévision ou d’applications interactives sur tablette ou smartphone – peut être un peu plus autonome, à condition qu’il s’agisse de contenus numériques de qualité, conçus avec des objectifs pédagogiques, notamment en mathématiques et en lecture. En revanche, l’usage récréatif devrait rester limité à environ une heure par jour.
Pour les enfants d’âge scolaire et les adolescents, les recommandations les plus récentes s’éloignent des limites fixes de temps d’écran et invitent les familles à évaluer les activités en ligne dans le contexte plus large de la vie quotidienne.
Cette approche reconnaît que les expériences numériques d’un enfant sont façonnées par de nombreux facteurs, et pas seulement par le nombre d’heures passées en ligne. Les recommandations actuelles invitent les parents et les autres adultes responsables à distinguer les différents types de médias – télévision, réseaux sociaux, jeux vidéo ou encore interactions avec des agents conversationnels fondés sur l’intelligence artificielle. Elles recommandent également de tenir compte des caractéristiques propres à chaque enfant, comme ses centres d’intérêt ou sa personnalité, des habitudes numériques des autres membres de la famille, ainsi que de la nature des contenus auxquels il est exposé.
Dépasser la simple logique des limites horaires suppose aussi de s’interroger sur la nature des activités numériques auxquelles les enfants et les adolescents consacrent leur temps. Favorisent-elles les interactions avec les autres en ligne ? Peuvent-elles aider les jeunes à développer des compétences sociales, cognitives et relationnelles essentielles ?
Faire défiler sans fin un flux de vidéos piloté par un algorithme et lancé automatiquement n’offre probablement pas les mêmes possibilités que discuter en visioconférence avec des amis, créer des œuvres numériques ou collaborer avec des coéquipiers dans un jeu vidéo multijoueur. Les recherches montrent que ces différents usages n’ont pas les mêmes effets sur le développement et peuvent contribuer à l’acquisition de compétences différentes, utiles dans la vie quotidienne comme à l’école.
En effet, une vaste revue des recherches disponibles montre que les jeunes qui pratiquent une diversité d’activités numériques – navigation sur Internet, jeux en ligne ou interactions sur les réseaux sociaux – présentent, en moyenne, de meilleurs indicateurs en matière de liens sociaux, d’exploration de leur identité, d’engagement citoyen et d’apprentissage.
Les connaissances scientifiques actuelles suggèrent que les parents et les autres adultes qui s’occupent des enfants sont les mieux placés pour les accompagner dans leurs usages du numérique. Les priver totalement d’écrans peut comporter ses propres risques pour leur développement social et émotionnel. De plus, la manière dont les adultes encadrent le temps d’écran des enfants peut produire des effets très différents, selon que cet accompagnement est fondé sur le dialogue et le soutien ou, au contraire, sur un contrôle strict.
La première étape consiste à s’interroger sur ses propres habitudes numériques. Les membres de la famille ont-ils des usages excessifs ou problématiques que les enfants pourraient être tentés d’imiter ? Quelles applications et quels usages sont les plus fréquents au sein du foyer, et quels effets positifs ou négatifs peuvent-ils avoir selon l’âge de l’enfant ? Comment intégrer ces activités numériques de manière sûre et équilibrée aux autres expériences du quotidien afin qu’elles lui soient bénéfiques ? À l’inverse, quelles activités en ligne gagneraient à être remplacées par des moments d’échange et d’activités en présentiel ?
L’outil Family Media Plan de l’Académie américaine de pédiatrie traduit ces principes en questions concrètes. Il recommande notamment de réfléchir aux besoins de chaque enfant vis-à-vis des technologies numériques, aux activités que les écrans pourraient remplacer, ainsi qu’aux moments où la famille peut instaurer des périodes sans écrans. Il encourage également à discuter avec chaque enfant des raisons qui le poussent vers certaines applications ou activités en ligne, de ce qu’il rencontre en naviguant sur Internet et de ce qui peut être perdu lorsque les téléphones s’invitent dans des moments de partage, comme les repas.
Le débat sur le temps d’écran des jeunes est loin d’être clos. Mais les recommandations les plus récentes, étayées par un corpus de recherches en constante expansion, plaident clairement en faveur d’une approche plus globale. Elles considèrent les médias numériques comme un environnement complexe, diversifié et en perpétuelle évolution, dans lequel les enfants doivent apprendre à évoluer. Comme dans tout contexte de développement, les bénéfices comme les risques dépendent de plusieurs facteurs : l’enfant lui-même, la nature des contenus auxquels il est exposé et les activités que le temps passé en ligne vient éventuellement remplacer.
Gabriel E. Hales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:10
Houssein Guimbard, Économiste, CEPII
Ce qu’il faut retenir :
Depuis le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, les droits de douane sont devenus un outil majeur de politique économique.
Les fondements juridiques de ces nouveaux droits ont variés ; certains ont même été annulés par la Cour suprême.
Au-delà des aléas, où en sommes nous aujourd'hui ? Quelle est la véritable hausse finale des droits à l'entrée des USA ?
Entre janvier 2025 et mars 2026, les États-Unis ont profondément remanié leur politique commerciale. Les droits de douane ont été relevés, suspendus, remplacés, puis, pour les plus spectaculaires d’entre eux, supprimés. Que subsiste-t-il de ce mur tarifaire, et sur quelles fondations juridiques repose-t-il désormais ?
Pour le savoir, il faut distinguer les instruments qui le composent, car tous les droits de douane ne se valent pas, ni par leur objectif ni par leur solidité devant les juges – un instrument devant être employé pour l’usage que la loi lui assigne.
Les droits de douane mis en place depuis 2025 par l’administration américaine reposent sur plusieurs bases juridiques, mobilisées successivement ou en parallèle.
Déjà utilisée en 2018, la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 permet de taxer, au nom de la sécurité nationale, des produits jugés stratégiques comme l’acier, l’aluminium, les automobiles ou encore les semi-conducteurs, qui ont vu leur protection augmenter de 25 %, voire de 50 % pour certains produits. Reposant sur une procédure balisée – enquête, déterminations formelles –, ces droits de douane ont jusqu’ici résisté aux contestations.
Pour corriger des positions commerciales déficitaires et atteindre un objectif de protection différenciée selon les pays partenaires, l’administration a ensuite eu recours à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), qui autorise des mesures d’urgence face à une « menace inhabituelle et extraordinaire ». Sur ce fondement ont été imposés début 2025 les droits liés au fentanyl, les surtaxes visant le Canada et le Mexique hors ACEUM, puis, le 2 avril 2025, les droits « réciproques » du Liberation Day.
Le plus spectaculaire de ces instruments s’est aussi révélé le plus fragile : l’IEEPA, contrairement aux sections 232, n’avait jamais servi à imposer des droits de douane depuis sa création en 1977. Détournée de son objet, cette loi a été jugée hors de son champ par la Cour suprême en février 2026 et les droits de douane y afférents annulés.
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Pour maintenir une protection élevée, l’administration a aussitôt activé la Section 122 du Trade Act de 1974, une surtaxe (de 10 points de pourcentage) temporaire justifiée par un déséquilibre de la balance des paiements.
Dans le même temps, le gouvernement a ouvert des enquêtes (sur les surcapacités industrielles de 16 pays, ou encore sur le travail forcé des enfants dans les chaînes d’approvisionnement de 60 pays) au titre de la Section 301 pour remplacer les droits précédents le moment venu. Cet instrument avait déjà servi, lors du premier mandat de Donald Trump, à taxer durablement les importations chinoises, prouvant ainsi sa stabilité dans le temps.
À partir des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles, il est possible de reconstituer l’évolution, entre janvier 2025 et mars 2026, du droit de douane moyen américain, celui qui s’applique à l’ensemble des biens importés, et de la décomposer selon les fondements juridiques mobilisés. À chaque instrument correspond alors une contribution au droit moyen, que retrace le graphique ci-dessous.
Notes : Les droits de douane NPF et appliqués préférentiels (en bleu clair) proviennent de la base MAcMap-HS6 (ITC-CEPII). Les droits américains additionnels proviennent des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles officielles du gouvernement américain. Le droit moyen est calculé au niveau des produits, puis agrégé avec la méthode des groupes de référence (Guimbard et coll., 2012). Chaque bande colorée est la contribution d’un instrument au droit moyen ; la ligne en gras représente le droit de douane moyen appliqué à l’ensemble des partenaires commerciaux. La forme en escalier reflète une succession rapide de décisions ; la chute brutale de fin février 2026 correspond à l’invalidation des droits de douane IEEPA par la Cour suprême.
Source : Guimbard (2026)
Le droit de douane moyen est désormais très élevé. Il est passé de 4,9 % en janvier 2025 à 24,2 % lors du Liberation Day, le 2 avril 2025, avant de refluer autour de 15 % en février 2026, soit 3 fois son niveau initial. Pour rappel, la protection moyenne mondiale est de 3,5 %, celle de l’UE de 1,8 %.
La politique tarifaire américaine a été extrêmement instable. En quatorze mois, le droit moyen a connu plus de vingt révisions, dont plusieurs de grande ampleur, modifiant significativement le droit moyen, d’où la forme en escalier du graphique.
Les bases légales les plus solides juridiquement pour imposer des droits de douane ont progressivement pris le relais. Ainsi, la part des droits de la Section 232 dans le droit moyen a bondi d’environ 9 % lors du « Liberation Day » à près de 41 % en février 2026, après le remplacement des droits IEEPA par ceux de la section 122.
Enfin, le régime de l’automne 2025 semble refléter la structure tarifaire ciblée par l’administration. Avec un droit moyen proche de 20 %, il combinait un socle durable de Section 232 et des surtaxes réciproques appliquées à l’ensemble des partenaires, tout en excluant des produits spécifiques (3 listes de produits exemptés des droits réciproques ont été mises en œuvre en 2025). Les droits IEEPA, ou leur menace, ont également permis aux États-Unis de conclure plusieurs accords commerciaux avec, entre autres, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et ou encore le Royaume-Uni.
Le cœur du nouveau régime tarifaire américain repose désormais sur la Section 232, à la base juridique solide, tandis que les droits additionnels de la Section 122 arrivent à échéance le 24 juillet 2026. Reste à savoir si les sections 301, en cours d’enquête, pourront reconstituer un niveau de protection comparable pour atteindre les nombreux objectifs économiques que Donald Trump assigne aux droits de douane.
Houssein Guimbard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.