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21.07.2026 à 18:07

Dans la famille Darwin, vous connaissiez Charles, découvrez Francis

François Bouteau, Pr Biologie, Université Paris Cité

Tomonori Kawano, Chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain, Université Paris Cité

Une grande partie des recherches tardives de Charles Darwin sur les plantes n’aurait probablement pas atteint leur niveau de sophistication sans la contribution décisive de son troisième fils, Francis Darwin.
Texte intégral (1707 mots)
Francis Darwin, troisième fils de Charles, a été une figure majeure de la botanique. Auteur inconnu - Popular Science Monthly Volume 76, CC BY

L’histoire des travaux botaniques de Charles Darwin (1809-1882) est souvent racontée comme le prolongement naturel de sa théorie de l’évolution. Pourtant, une grande partie de ses recherches tardives sur les plantes n’aurait probablement pas atteint leur niveau de sophistication sans la contribution décisive de son troisième fils, Francis Darwin (1848-1925). Plus qu’un simple assistant, Francis fut un collaborateur scientifique, un expérimentateur, un intermédiaire intellectuel entre la botanique continentale et la science britannique, ainsi que le principal gardien de l’héritage botanique de son père.


Après la publication de On the Origin of Species, Charles Darwin consacra une part considérable de son activité scientifique à l’étude des plantes. Il publia successivement des ouvrages sur la pollinisation des orchidées, les plantes grimpantes, les plantes insectivores, les effets de la fécondation croisée, les différentes formes florales et enfin The Power of Movement in Plants, son ouvrage majeur à propos de cette thématique. Ces travaux visaient à démontrer que les végétaux, loin d’être des organismes passifs, possèdent des mécanismes d’adaptation complexes qui s’inscrivent pleinement dans le cadre de la sélection naturelle.

Au moment où Charles Darwin entreprend ces recherches, la botanique connaît une profonde transformation en Europe continentale. Sous l’impulsion de physiologistes comme Julius von Sachs (1832-1897), la discipline passe d’une pratique essentiellement descriptive à une science expérimentale fondée sur la mesure quantitative, le contrôle des variables et l’utilisation d’instruments spécialisés, comme le clinostat permettant de réduire les effets de la gravité sur la croissance de végétaux. Charles Darwin, qui travaillait principalement depuis sa résidence de Down House, n’avait jamais été formé à ces nouvelles méthodes de laboratoire. C’est précisément là que Francis Darwin joua un rôle essentiel.

Un « pipeline scientifique » entre l’Allemagne et l’Angleterre

Francis Darwin a d’abord étudié les mathématiques avant de s’intéresser aux sciences naturelles et à la médecine qu’il n’a jamais exercées. Il a été nommé membre de la Linnean Society of London par son père en 1875. Se spécialisant en botanique, Francis séjourna à l’Université de Würzburg entre 1878 et 1879, dans le laboratoire de Sachs, alors considéré comme le centre mondial de la physiologie végétale expérimentale. Il y apprit les techniques les plus avancées de son époque : mesures quantitatives de croissance, protocoles expérimentaux rigoureux, utilisation d’instruments de précision et analyse des réponses des plantes aux stimuli environnementaux, comme la lumière ou la gravité. Cette formation fut déterminante, car elle permit d’introduire à Down House des méthodes que Charles Darwin ne maîtrisait pas lui-même.

Les lettres adressées par Francis à son père témoignent de ce transfert constant de connaissances entre l’Allemagne et l’Angleterre. Les historiens parlent même d’un véritable « pipeline scientifique » reliant Würzburg à Down House. Grâce à Francis, Charles Darwin restait informé des avancées les plus récentes de la physiologie végétale européenne et pouvait intégrer ces nouvelles approches à ses propres recherches.

L’importance de Francis apparaît particulièrement dans l’ouvrage The Power of Movement in Plants, seul ouvrage où son nom figure officiellement comme coauteur. Ce livre représente l’aboutissement des recherches darwiniennes sur les mouvements végétaux. Francis y conçut et réalisa une grande partie des expériences portant sur les tropismes, les mouvements de croissance des racines et des tiges ainsi que la circumnutation, ce mouvement circulaire d’exploration de l’espace observé chez de nombreuses plantes comme le haricot par exemple.

Des travaux indispensables à l’œuvre de son père

Il développa les protocoles expérimentaux, effectua les observations de longue durée, réalisa les mesures quantitatives et rédigea une partie importante des descriptions méthodologiques. Selon les conclusions reprises par le Darwin Correspondence Project et par les chercheurs Kutschera et Baluška, les historiens considèrent aujourd’hui que cet ouvrage n’aurait pas pu être écrit dans sa forme définitive sans la formation expérimentale et le travail de Francis Darwin. Ce travail était particulièrement novateur en ce qu’il démontrait que les plantes ne sont pas des organismes passifs, notion toujours pas évidente pour un grand nombre de personnes de nos jours. Il démontre de plus que certaines parties de la plante peuvent détecter des signaux et transmettre une information à d’autres parties, anticipant ainsi la découverte des hormones végétales et les concepts modernes de signalisation chez les plantes.

Son influence ne se limita toutefois pas à cet unique livre. Dans Insectivorous Plants, Francis participa aux expériences sur la digestion des insectes par les plantes carnivores et contribua à l’interprétation physiologique des résultats. Dans la deuxième édition de Climbing Plants, il introduisit également des méthodes inspirées des laboratoires allemands afin de réexaminer les mécanismes des mouvements végétaux. Même lorsque son nom n’apparaissait pas sur la couverture, il intervenait dans la conception des expériences, la collecte des données, l’analyse des résultats et la rédaction scientifique.

L’une des contributions majeures de Francis fut également de relier les travaux de son père aux débats scientifiques européens. À Würzburg, il noua des liens durables avec plusieurs jeunes botanistes appelés à devenir des figures importantes de la discipline, comme Harry Marshall Ward (1854-1906) devenu professeur de Botanique à Cambridge par la suite ou Fredrik Elfving (1854-1942), botaniste finlandais devenu lui aussi professeur à l’université d’Helsinki. Ces réseaux scientifiques lui permettaient de maintenir un dialogue constant avec la recherche continentale et d’apporter à Charles Darwin des informations de première main sur les développements les plus récents de la botanique expérimentale.

Après la mort de Charles en 1882, le rôle de Francis devint encore plus important. Il assuma la responsabilité de préserver, organiser et diffuser l’héritage scientifique paternel. Il publia notamment Life and Letters of Charles Darwin ainsi que Charles Darwin : His Life Told in an Autobiographical Chapter. Grâce à ce travail éditorial considérable, il contribua à faire reconnaître Charles Darwin non seulement comme le fondateur de la théorie de l’évolution, mais aussi comme un botaniste expérimental majeur. La réputation botanique de Charles Darwin repose ainsi largement sur cette collaboration père-fils. Charles apportait les grandes questions biologiques et l’interprétation évolutionniste ; Francis fournissait les méthodes expérimentales modernes, les contacts scientifiques internationaux et une grande partie du travail pratique. Ensemble, ils ont produit une série d’ouvrages qui ont profondément transformé l’étude des mouvements végétaux et contribué à faire émerger la physiologie végétale moderne.

En définitive, Francis Darwin apparaît moins comme un simple assistant que comme un véritable partenaire scientifique. Son rôle d’expérimentateur, de passeur de connaissances entre l’Allemagne et l’Angleterre, de coauteur implicite de plusieurs ouvrages majeurs et de conservateur de l’œuvre darwinienne fut déterminant. L’histoire de la botanique du XIXe siècle ne peut donc être comprise sans reconnaître la contribution fondamentale de Francis Darwin à la réussite scientifique de son père.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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21.07.2026 à 18:07

La sonobiopsie ou comment les ultrasons font parler les tissus sans les opérer

Jean-Michel Escoffre, Chargé de Recherche - UMR 1253, iBraiN, Université de Tours, Inserm

Encore à l'étude, la sonobiopsie est un procédé développé pour constituer une alternative à la biopsie. Elle permet de repérer, dans le sang circulant, des marqueurs de pathologies comme le cancer ou la maladie d’Alzheimer.
Texte intégral (2215 mots)

L’ESSENTIEL   La biopsie est indispensable pour poser certains diagnostics, par exemple en oncologie. Mais cet acte ne peut être pratiqué pour certaines lésions, notamment cérébrales.   Une alternative non invasive existe désormais, la biopsie liquide, qui permet de repérer des marqueurs de la maladie circulant dans le sang.   La recherche explore désormais la sonobiopsie, qui combine la biopsie liquide avec des ultrasons favorisant la libération de biomarqueurs. Un procédé à l'étude dans différentes pathologies (cancers, maladie d’Alzheimer, greffes, etc.).   


Et si une simple prise de sang, aidée par des ultrasons focalisés, permettait d’obtenir des informations aussi précieuses qu’une biopsie chirurgicale ?

Depuis des décennies, la biopsie est un acte incontournable du diagnostic médical. Le prélèvement d’un fragment de tissu permet d’identifier une maladie, d’en comprendre les mécanismes pathophysiologiques, de suivre son évolution et d’orienter les traitements. Mais cette approche, aussi indispensable soit-elle, reste invasive, souvent douloureuse, parfois risquée, et difficilement répétable.

Aujourd’hui, une modalité émergente – la sonobiopsie – propose une autre option : utiliser des ultrasons focalisés pour libérer localement des biomarqueurs détectables dans le sang, sans avoir à prélever de tissu.


À lire aussi : Ultrasons focalisés : un nouvel outil pour soigner le cerveau avec précision


Une innovation à la croisée de l’ingénierie biomédicale, de la biologie moléculaire et de la médecine de précision.

Les limites des biopsies

La biopsie consiste à prélever un fragment de tissu à l’aide d’une aiguille ou lors d’une intervention chirurgicale. Elle reste indispensable pour confirmer de nombreux diagnostics, en particulier en oncologie. Pourtant, ses limites sont bien connues des médecins comme des patients.

D’abord, c’est un acte invasif. Il peut être douloureux, nécessiter une anesthésie locale ou générale, et comporte plusieurs risques : infection, saignement, lésions de tissus sains.

Ensuite, il n’est pas toujours réalisable. Certaines lésions sont difficiles d’accès, en particulier dans le cerveau ou à proximité de structures vitales, comme les vaisseaux sanguins où le risque d’hémorragie peut être important.

Enfin, une biopsie ne donne qu’une information ponctuelle et locale d’un échantillon minuscule d’un organe souvent hétérogène, à un moment donné.

Or, de nombreuses maladies – comme les cancers – évoluent dans le temps et présentent une grande diversité moléculaire selon les différentes régions du tissu cancéreux. De ce fait, le suivi de l’évolution d’un tissu cancéreux au cours du temps nécessiterait de réaliser plusieurs biopsies, ce qui, hélas, est rarement possible. Ces limitations ont favorisé l’émergence d’une alternative moins invasive : la biopsie liquide.

La biopsie liquide : une révolution encore incomplète

La biopsie liquide repose sur l’analyse de biomarqueurs – fragments d’ADN, d’ARN, protéines ou vésicules extracellulaires – circulant dans les fluides biologiques, principalement le sang. Ces biomarqueurs fournissent des informations précieuses sur l’état d’un organe malade. Cette approche est particulièrement séduisante, car elle repose sur une simple prise de sang qui peut être répétée afin de suivre l’évolution d’une maladie au fil du temps.

Néanmoins, la biopsie liquide présente deux limitations majeures. La première est quantitative : les biomarqueurs issus d’un tissu malade sont souvent retrouvés en très faible concentration dans le sang, en particulier aux stades précoces de la maladie. La seconde est spatiale : une simple prise de sang ne permet pas de connaître précisément d’où proviennent les biomarqueurs détectés. Cette absence de localisation réduit la précision du diagnostic.

Ces limites sont particulièrement marquées pour les maladies du cerveau. La barrière hématoencéphalique, qui protège notre cerveau, empêche la majorité des molécules du tissu cérébral de passer dans le sang. Ainsi, la biopsie liquide est souvent peu informative, alors même que l’imagerie médicale, comme l’imagerie par résonance magnétique (ou IRM), révèle la présence d’une lésion cérébrale.

À l’heure actuelle, la biopsie liquide est utilisée en routine clinique pour certaines indications en oncologie, notamment afin d’identifier des biomarqueurs guidant les traitements ciblés. Cependant, son utilisation reste limitée à des situations bien définies, telles que les cancers colorectaux ou encore ceux du poumon, du sein, et de la prostate. Elle est principalement réalisée dans des centres spécialisés. De nombreuses autres applications, comme le dépistage précoce ou le suivi systématique des patients, sont encore en cours d’évaluation clinique.

C’est dans ce contexte que la sonobiopsie est née.

La sonobiopsie ou l’union des ultrasons et de la biologie moléculaire

La sonobiopsie repose sur une idée aussi simple que puissante : utiliser des ultrasons focalisés pour stimuler localement un tissu malade afin qu’il libère davantage de biomarqueurs dans le sang.

Les ultrasons sont déjà largement utilisés en médecine, notamment pour l’imagerie diagnostique. Lorsqu’ils sont focalisés, ils permettent de concentrer l’énergie acoustique sur une zone très précise (de quelques millimètres), à plusieurs centimètres de profondeur, sans incision.

Selon les paramètres acoustiques utilisés, ces ultrasons peuvent produire des effets mécanique ou thermique contrôlés : augmenter temporairement la perméabilité des membranes des cellules qui constituent les tissus, modifier la perméabilité des vaisseaux sanguins, ou, dans certains cas, désorganiser partiellement le tissu ciblé.


À lire aussi : Quand les ultrasons soignent


Ces effets favorisent la libération de biomarqueurs depuis la zone ciblée vers la circulation sanguine.

La sonobiopsie se distingue d’une biopsie liquide classique par trois principales caractéristiques :

  • Elle est spatialement ciblée, car les ultrasons sont dirigés vers une région précise généralement identifiée par IRM.

  • Elle est temporellement contrôlée, puisque la prise de sang peut être réalisée immédiatement après la stimulation ultrasonore, au moment où les biomarqueurs sont les plus abondants dans le sang.

  • Enfin, elle est peu invasive, car elle ne nécessite pas de chirurgie.

Cancer, Alzheimer… des applications déjà explorées chez l’humain

Initialement développée en recherche préclinique, la sonobiopsie a progressivement été testée dans plusieurs contextes médicaux. En cancérologie, elle a montré sa capacité à augmenter la détection de biomarqueurs tumoraux dans le sang, après une exposition ciblée aux ultrasons. Cette approche est particulièrement prometteuse pour les tumeurs difficiles d’accès, comme celles du cerveau.

Dans ce cas précis, les ultrasons associés à des microbulles de gaz (appelé agents de contraste ultrasonore) ouvrent de manière mécanique, transitoire et contrôlée la barrière hématoencéphalique, un filtre naturel qui protège le cerveau.

Cette ouverture, réversible et sans lésion visible du tissu cérébral, favorise les échanges moléculaires dans les deux sens : elle peut faciliter l’entrée de traitements dans le cerveau, mais aussi permettre aux biomarqueurs cérébraux de rejoindre la circulation sanguine. Des essais cliniques préliminaires ont montré qu’il était ainsi possible d’augmenter la détection d’ADN tumoral circulant chez des patients atteints de tumeurs cérébrales.

Des essais cliniques préliminaires ont ainsi montré une augmentation de la détection de ces biomarqueurs chez des patients atteints de tumeurs cérébrales.

Au-delà du cancer, la sonobiopsie est explorée, notamment à partir de modèles animaux, pour des maladies neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer, où les biomarqueurs cérébraux sont difficiles à détecter dans le sang. Elle est également étudiée pour le suivi du rejet de greffes d’organes ou pour la surveillance de l’expression de gènes thérapeutiques dans le cerveau.

L’ensemble de ces travaux suggère que la sonobiopsie pourrait devenir un outil prometteur et utile dans de nombreux domaines de la médecine moderne.

Une technologie prometteuse, mais encore en développement

Malgré ces avancées, la sonobiopsie n’est pas encore un examen de routine en milieu hospitalier. En effet, plusieurs défis doivent être relevés avant son adoption définitive en clinique.

Le premier concerne l’optimisation des paramètres ultrasonores appliqués sur le tissu ciblé, afin de maximiser la libération de biomarqueurs tout en garantissant une sécurité totale pour le patient.

Le second enjeu est analytique. Certains biomarqueurs sont libérés rapidement, puis disparaissent de la circulation sanguine en quelques minutes, alors que d’autres persistent plus longtemps. Il est donc nécessaire de déterminer le bon moment pour effectuer la prise de sang.

Enfin, comme tout examen clinique, des efforts de standardisation sont nécessaires. La fiabilité de ce nouvel outil diagnostique reposera sur l’harmonisation des protocoles, la comparaison des résultats entre hôpitaux, et la démonstration de son bénéfice clinique par rapport à la biopsie conventionnelle et à la biopsie liquide.

Vers une médecine de précision et moins invasive

La sonobiopsie pourrait profondément transformer la manière dont les maladies sont diagnostiquées et suivies. Elle ouvre la voie à une médecine plus dynamique, où l’on ne se contente plus d’un résultat instantané obtenu lors d’une biopsie unique, mais où l’on peut suivre l’évolution moléculaire d’un tissu donné au cours du temps.

Cette nouvelle modalité pourrait ainsi fournir des informations répétables, ciblées et complémentaires à celles de la biopsie conventionnelle. À terme, elle permettrait la détection précoce de certaines maladies, d’adapter plus finement les traitements, et de réduire l’usage de techniques invasives.

The Conversation

Jean-Michel Escoffre est membre de la Société Française du Génie Biologique et Médical et de la société internationale des ultrasons thérapeutiques. Ses travaux de recherche sont financés par l'ANR, la Région Centre-Val de Loire, la Ligue Contre le Cancer, FILSLAN, l'Inserm et l'Université de Tours.

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21.07.2026 à 18:06

Pourquoi le camping séduit toujours autant (alors que tout a changé)

Alexandra Youssofi, Assistant Professor in Digital Strategy, Marketing & Communication, INSEEC Grande École

Le camping recouvre des budgets et des niveaux de confort très variés. Mais qu’ils optent pour la « tiny house », ou la tente, les vacanciers se rejoignent sur un certain nombre d’aspirations.
Texte intégral (1582 mots)

L’essentiel

  • Mode d’hébergement préféré des Françaises et des Français en période de vacances, le camping recouvre aujourd’hui des réalités très variées, entre cabanes, caravanes, tentes, « tiny houses »…
  • En 2026, le confort ne s’oppose plus au camping, il peut faire pleinement partie de l’expérience et ouvrir d’autres accès à la nature.
  • Car, si les modes de vie ont beaucoup changé, les vacances restent un temps où l’on aspire au repos, au dépaysement, aux retrouvailles avec les autres et la nature.

Une bulle transparente avec un lit king-size. À quelques mètres, une tente en toile semblable à celle des premiers congés payés. Tout semble les opposer. Pourtant, ces deux façons de camper racontent peut-être une même histoire. Car, si les offres se diversifient dans les campings, les raisons de choisir ce type de vacances restent étonnamment stables.

Premier mode d’hébergement touristique collectif du pays, le camping a enregistré 125 millions de nuitées durant l’été 2025, soit près d’une nuitée sur deux. Ce succès interroge. Comment expliquer qu’il séduise encore autant de vacanciers, quatre-vingt-dix ans après l’instauration des congés payés ?

Le camping a su évoluer, mais l’essentiel est sans doute ailleurs.

Une offre qui s’est diversifiée sans se disperser

Le camping a progressivement élargi ses formes d’hébergement. Au fil des décennies, les équipements se sont perfectionnés, les services se sont étoffés, et chacun choisit aujourd’hui l’hébergement qui correspond le mieux à ses envies : en 2025, près de six vacanciers sur dix séjournent dans un hébergement locatif, contre quatre sur dix qui viennent encore avec leur propre tente, caravane ou camping-car.

Le secteur n’a pas suivi un modèle unique. Certains campings misent sur une immersion toujours plus forte dans la nature, d’autres privilégient le confort ou multiplient les services.

Le camping traditionnel mise sur le repos, la nature et une vie collective : les copains de vacances, les repas partagés ou les soirées au camping. Le glamping, contraction de glamour et de camping, désigne ces hébergements insolites, cabanes perchées, bulles transparentes, roulottes ou tiny houses, qui offrent un confort proche de l’hôtellerie tout en restant dans un cadre naturel. Le repos et la nature restent au cœur de l’expérience. Le confort et la promesse d’un vrai dépaysement viennent s’y ajouter.

Entre les deux, de nombreuses offres répondent à ces mêmes attentes, avec des niveaux de confort et de prix différents. Le camping reste ainsi l’un des rares secteurs touristiques où on peut aussi bien partir avec un petit budget que s’offrir un séjour haut de gamme. Cette montée en gamme a toutefois un revers : entre la hausse des prix et une baisse de 13,2 % des emplacements nus entre 2019 et 2024 (quand les emplacements équipés progressent de 17,3 %), la vocation populaire qui a fait l’histoire du camping s’érode.

Les mêmes besoins, de nouvelles façons de partir

Depuis les congés payés de 1936, nos modes de vie se sont profondément transformés. Les rythmes se sont accélérés, le numérique s’est installé dans notre quotidien et nous ne partons plus en vacances avec les mêmes attentes de confort qu’autrefois. Les campings ont accompagné ce mouvement en faisant évoluer leurs hébergements, leurs services et l’accueil réservé aux vacanciers.

Un été au camping : Camping nature de Corcieux (France 3 Grand Est, 2025).

On pourrait penser que cette évolution a bouleversé notre façon de partir en vacances. Les données les plus récentes montrent une réalité plus nuancée. Les vacances idéales restent d’abord associées au repos, au dépaysement, au temps passé avec les proches et au contact avec la nature. Les recherches sur le tourisme de nature, le slow tourism ou le bien-être associé au voyage aboutissent à une conclusion assez proche.

Le confort évolue avec son époque, mais les vacances continuent de répondre aux mêmes besoins essentiels. De ce point de vue, le camping est un bon observatoire de notre rapport aux vacances. Les travaux du sociologue Jean Viard permettent d’éclairer ce constat. Depuis longtemps, il montre que les vacances occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Elles ne sont plus seulement une interruption du travail. Elles deviennent un temps que l’on cherche à préserver pour souffler, retrouver les autres et prendre de la distance avec un quotidien toujours plus rapide et connecté.

La crise du Covid-19 a d’ailleurs été un révélateur. Elle n’a pas créé un besoin de nature, d’évasion ou de liberté. Elle a surtout rendu plus visibles des aspirations déjà présentes.

Les travaux sur l’expérience touristique montrent qu’un séjour ne se résume jamais au lieu où l’on dort. Dormir dans une cabane avec une literie digne d’un hôtel ou dans une tente sous une toile de coton ne change pas fondamentalement ce que les vacanciers viennent chercher. Ce sont les émotions ressenties, les souvenirs qu’on garde, les moments partagés, ou encore le sentiment de déconnexion, qui donnent de la valeur aux vacances. Le confort ne s’oppose plus au camping. Il fait désormais partie de l’expérience, sans en changer la nature profonde.

Le « glamping », ou le confort qui ne renonce pas à la nature

En France, les cabanes dans les arbres ont connu une progression de 370 % entre 2012 et 2023, et le secteur des hébergements insolites affiche encore une croissance de 30 % ces dernières années. Cette réussite n’est pas un simple effet de mode. Elle répond aux attentes de vacanciers qui ne veulent plus choisir entre confort et nature, et qui trouvent dans le « glamping » une manière d’avoir les deux à la fois.

Certaines enseignes ont construit toute leur identité autour de cette idée : proposer davantage de confort sans rompre avec la promesse d’une expérience de nature. L’histoire d’Huttopia l’illustre bien. Le projet naît en 1999, porté par Céline et Philippe Bossanne, un couple originaire de la Drôme inspiré par leur vie au Canada. Un an plus tard, ils reprennent leur tout premier camping nature dans les Alpes. Vingt-cinq ans plus tard, l’enseigne compte 80 sites dans neuf pays, mais il s’agit toujours de « permettre aux vacanciers de vivre une expérience de camping en pleine nature », comme le dit Grégory Côme, directeur de l’expérience client chez Huttopia.

Ce rapport à la nature ne se limite pas au camping. Il suffit de regarder du côté de la Norvège. Là-bas, le friluftsliv, littéralement « la vie au grand air », fait partie du quotidien, presque comme une philosophie de vie. Cette différence rappelle que le besoin de ralentir et de passer davantage de temps dehors s’étend bien au-delà des vacances.

Finalement, le camping n’a pas seulement élargi son offre : il a changé de statut. Longtemps synonyme de vacances pas chères, il est devenu, pour certains, un choix d’expérience. Le glamping le prouve, puisqu’il ne vise pas à rompre avec la nature mais à la vivre autrement. C’est peut-être là la vraie histoire du camping depuis 1936 : les façons de partir ont changé, les raisons de partir, non. Et tant qu’il continuera à répondre à ces mêmes besoins, de la tente la plus simple à la bulle la plus chic, il continuera de séduire.

The Conversation

Alexandra Youssofi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.07.2026 à 18:06

Les gauchers votent-ils plus à gauche ?

Laurent Weill, Professeur d'Economie et de Finance, Université de Strasbourg

Caroline Perrin, Chercheuse postdoctorante | Commission européenne

Jérémie Bertrand, Professeur de finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, on observe que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.
Texte intégral (1705 mots)

Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.


La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.

Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.

Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.

Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.

Ce que montrent les données

Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.

Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.

Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.

Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.

Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.

Pourquoi les gauchers se disent-ils plus souvent à gauche ?

La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.

Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.

Le mot « gauche » peut-il façonner notre identité politique ?

À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.

Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.

Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.

Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.

De la minorité stigmatisée aux valeurs progressistes

Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.

Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.

Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.

Les gauchers ont-ils un cerveau différent ?

Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.

Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.

Emission de France Culture décryptant l’influence des neurosciences sur nos choix politiques.

Nos opinions politiques sont-elles vraiment rationnelles ?

Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.

En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.

Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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21.07.2026 à 18:06

Le « SAVE America Act » : réforme de bon sens ou manœuvre partisane ?

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Avec le projet de loi « SAVE America Act », Donald Trump affirme vouloir mettre fin à la fraude électorale. Selon ses adversaires, il veut surtout avantager son parti aux prochaines midterms.
Texte intégral (1994 mots)

L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir Donald Trump promeut le « SAVE America Act », une réforme destinée à renforcer les contrôles d’identité des électeurs Ses partisans y voient un moyen de protéger les élections contre les fraudes et les ingérences étrangères, notamment chinoises ; ses opposants dénoncent un texte susceptible de restreindre l’accès au vote de certaines catégories de la population. Malgré des chances limitées d'être adopté avant les midterms de novembre, le « SAVE America Act » devrait continuer d'alimenter le débat sur la démocratie électorale. Replier


Le 16 juillet dernier, à moins de cent dix jours des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, dans une Amérique plus polarisée que jamais et alors que l’actualité internationale demeure dominée par la reprise des frappes américaines contre l’Iran, Donald Trump a créé la surprise en s’adressant solennellement à la nation depuis la Maison-Blanche.

L’exercice est relativement rare. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le chef de l’État s’est bien plus souvent exprimé lors de meetings, de conférences de presse ou encore sur Truth Social que par le biais d’allocutions officielles depuis le Bureau ovale. La dernière intervention télévisée de cette nature remontait à plusieurs mois et concernait essentiellement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.

Cette fois, le président a volontairement délaissé les questions diplomatiques pour aborder un sujet qui lui est cher depuis près de six ans : l’intégrité, c’est-à-dire le caractère fiable et neutre, des élections américaines.

L’organisation du vote aux États-Unis

Alors que les républicains espèrent conserver leur majorité et renforcer leur emprise sur le Congrès lors des élections de novembre prochain, Donald Trump a replacé la sécurité du processus électoral au cœur du débat politique national. Présentée comme une allocution institutionnelle et non partisane, son intervention visait officiellement à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions démocratiques.

Il a néanmoins rapidement donné à son discours une dimension beaucoup plus politique en affirmant que les États-Uniens avaient été privés de toute transparence sur plusieurs éléments essentiels concernant l’élection présidentielle de 2020.

Pour comprendre les enjeux de cette intervention, il convient de rappeler que, aux États-Unis, l’organisation des élections repose sur un modèle extrêmement décentralisé. Contrairement à de nombreuses démocraties occidentales, aucune autorité électorale nationale ne supervise directement l’ensemble du scrutin. La Constitution confie aux États fédérés la responsabilité d’organiser les élections, tandis que les comtés (il y en a 3 077 au total) assurent très concrètement l’inscription des électeurs, l’administration des bureaux de vote, le dépouillement et la certification des résultats.

La procédure de vote elle-même varie considérablement d’un État à l’autre. Certains États privilégient le vote anticipé en personne, d’autres autorisent largement le vote par correspondance, tandis que plusieurs conservent essentiellement le vote effectué le jour du scrutin. Cette diversité reflète la tradition fédéraliste américaine mais rend également le système plus complexe à harmoniser et à sécuriser.

Depuis le début des années 2000, les machines de vote électronique se sont progressivement imposées dans une grande partie du pays. Les technologies utilisées diffèrent cependant selon les juridictions. Certaines machines enregistrent directement le vote sur un support électronique (« Direct Recording Electronic », ou DRE), tandis que d’autres impriment un bulletin papier vérifiable par l’électeur avant son dépôt dans l’urne ou sa numérisation.

Depuis les controverses ayant suivi l’élection présidentielle de 2020, un nombre croissant d’États privilégient désormais des systèmes hybrides associant enregistrement électronique et preuve papier telle que le « voter-verifiable paper audit trail ».

Lutter contre les ingérences étrangères

Depuis plusieurs années, les autorités fédérales alertent régulièrement sur les tentatives d’ingérence étrangères visant à fragiliser la confiance des citoyens dans le processus démocratique américain.

Après les accusations d’interférences russes lors de l’élection présidentielle de 2016, les services de renseignement ont progressivement identifié une montée en puissance des opérations conduites par la République populaire de Chine dans le cyberespace.

C’est précisément cet aspect que l’administration Trump a souhaité remettre en lumière. Dans plusieurs documents récemment déclassifiés et publiés par la Maison-Blanche, l’exécutif affirme que des groupes de pirates informatiques liés à Pékin ont multiplié les opérations d’espionnage contre des institutions américaines, des infrastructures critiques et des réseaux gouvernementaux. Ces documents évoquent notamment les activités du groupe APT31 (Advanced Persistent Threat 31), également connu sous l’appellation Zirconium. Ce groupe, qui serait lié au ministère chinois de la Sécurité d’État, est considéré par les agences occidentales comme l’une des principales unités de cyberespionnage de Pékin.

Depuis plus d’une décennie, APT31 est accusé d’avoir conduit des campagnes de phishing sophistiquées, des opérations d’intrusion dans des réseaux gouvernementaux, des vols de propriété intellectuelle et des actions de surveillance visant des responsables politiques, des parlementaires, des chercheurs et des organisations critiques aux États-Unis comme en Europe.

C’est dans ce contexte que Donald Trump entend faire adopter le « SAVE America Act ».

L’objectif est d’empêcher le vote des non-citoyens américains, et plus globalement de garantir l’intégrité des élections qui est également menacée par les cyberattaques de la Chine.

Que dit le « SAVE America Act » ?

Save est l’acronyme de « Safeguard American Voter Eligibility » qui peut être traduit par « loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains ». Déposé au Congrès en janvier 2026 à l’initiative de responsables républicains, ce projet de loi prévoit notamment l’obligation de présenter une preuve de citoyenneté états-unienne lors de l’inscription sur les listes électorales, un renforcement des procédures de vérification de l’identité des électeurs avec photo à l’appui, ainsi qu’un contrôle accru des listes électorales.

Dans son allocution, Donald Trump a pris soin de présenter cette réforme comme une démarche dépassant les clivages partisans. Il a affirmé qu’il ne s’agissait « ni d’une victoire républicaine ni d’une victoire démocrate », mais d’une réforme destinée à protéger chaque électeur américain. Il a exhorté les téléspectateurs à contacter leurs représentants et leurs sénateurs afin de soutenir le « SAVE America Act », martelant que la confiance dans les élections constitue le fondement même de toute démocratie.

Pour ses partisans, la démarche apparaît difficilement contestable sur le principe. De nombreux pays démocratiques imposent déjà une pièce d’identité ou une preuve de citoyenneté pour participer aux élections. Les républicains soutiennent que ces exigences relèvent du bon sens administratif et qu’elles permettraient de prévenir d’éventuelles fraudes, même marginales.

Les démocrates, de même que plusieurs associations de défense des droits civiques, formulent cependant une analyse très différente. Selon eux, les cas documentés de vote illégal demeurent extrêmement rares et ne justifient pas une réforme aussi ambitieuse. Ils craignent que certaines dispositions du texte rendent plus difficile l’inscription de catégories d’électeurs disposant de documents administratifs incomplets ou difficiles à obtenir, ce qui est plus souvent le cas des Noirs et des immigrés de fraîche date, lesquels votent moins pour les républicains que pour les démocrates.

Un débat qui se poursuivra au-delà des midterms

Sur le plan parlementaire, les perspectives d’adoption du « SAVE America Act » apparaissent toutefois limitées.

Bien que les républicains disposent d’une majorité à la Chambre des représentants, le texte se heurte à une opposition importante au Sénat.

Sauf recours à une procédure exceptionnelle ou modification substantielle du projet, son adoption nécessiterait de rallier plusieurs sénateurs démocrates afin d’atteindre le seuil requis pour mettre fin à l’obstruction parlementaire (il faut que le projet de loi remporte 60 voix ; à l’heure actuelle, les républicains en ont 53). Dans le climat actuel de forte polarisation, un tel scénario paraît peu probable. En pratique, les chances de voir cette réforme entrer en vigueur avant les élections de novembre demeurent donc faibles.

Reste une interrogation fondamentale. Cette initiative traduit-elle une volonté authentique de moderniser les procédures électorales américaines ou constitue-t-elle avant tout un instrument destiné à accroître les chances des républicains de sortir vainqueurs des élections de mi-mandat ? Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas incompatibles. Une réforme peut répondre à une préoccupation institutionnelle réelle tout en servant des objectifs politiques. Dans une démocratie aussi polarisée que les États-Unis, où chaque modification des règles électorales est immédiatement interprétée à travers un prisme partisan, il devient particulièrement difficile de dissocier les considérations juridiques des calculs électoraux.

Quelles que soient les motivations profondes de Donald Trump, son allocution marque une nouvelle étape dans l’évolution du débat américain sur la démocratie électorale. En choisissant de replacer cette question au cœur de l’agenda politique à quelques semaines d’un scrutin décisif, le président confirme que, plus de cinq ans après la crise de 2020, l’intégrité des élections demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique américaine. Si le « SAVE America Act » a peu de chances d’être adopté dans sa forme actuelle avant le 3 novembre, le débat qu’il suscite devrait continuer à structurer la campagne des midterms et, plus largement, les discussions sur l’avenir des institutions démocratiques américaines.

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