30.08.2026 à 19:18
Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l'information et de la communication, Université de Poitiers
L’ESSENTIEL
Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, l’État a multiplié les contraintes sur les jeunes utilisateurs de réseaux, mais la régulation des plateformes reste faible.
En censurant la loi sur l’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans, le Conseil constitutionnel a reconnu une contrainte excessive sur les usagers.
La recherche scientifique a montré les dangers des réseaux, mais également leurs bénéfices en matière d’apprentissage ou de liberté d’expression.
Depuis dix ans, en France, l’État a systématiquement choisi de répondre aux risques auxquels les réseaux sociaux exposent les jeunes par une politique normative fondée sur des interdictions d’usages. L’élaboration laborieuse et aujourd’hui infructueuse d’une loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’en est que l’avatar le plus récent.
Les enquêtes se suivent et montrent l’ampleur des équipements et des pratiques numériques des jeunes. Les adolescents sont très majoritairement équipés d’un smartphone dès leur entrée au collège et le « baromètre numérique » 2025 du CREDOC montre que 96 % des 12-17 ans en sont équipés. Les plateformes de réseaux socionumériques, en particulier Instagram, Snapchat et TikTok, représentent en moyenne plus de trois des quatre heures quotidiennes de leurs usages.
D’une part, ces applications représentent en elles-mêmes les moyens numériques d’information, de communication et d’expression qu’ils privilégient. D’autre part, elles fonctionnent à la façon de portails et tendent ainsi à devenir des interfaces privilégiées d’accès au web, substituant les recommandations algorithmiques des plateformes aux logiques de requêtes des moteurs de recherche.
Si la recherche scientifique a bien documenté la dangerosité des usages des réseaux sociaux juvéniles, elle a aussi montré qu’ils n’induisent pas nécessairement les comportements néfastes qui leurs sont attribués. En effet, ils permettent aussi de nombreux apprentissages informels, participent d’une éducation expérientielle à la citoyenneté et constituent un moyen d’expression et d’expérimentation de soi qui revêt une importance cruciale dans un environnement familial et sociétal qui peine à reconnaître la légitimité des identités juvéniles.
C’est avant tout cette dangerosité des réseaux sociaux qui occupe très largement l’espace médiatique, soulignée par des évènements extrêmes comme le suicide d’adolescents cyberharcelés par exemple. Certains, comme l’Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation au Numérique (OPEN), dénoncent à cet égard une forme de panique morale qui témoigne de l’incompréhension et l’impuissance des adultes, à commencer par celles des parents. Pourtant, tout l’enjeu consiste à protéger efficacement les jeunes tout en les préparant à vivre dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle majeur.
Pour comprendre ce qui se joue en France depuis quelques années, on peut schématiquement opposer les stratégies des grandes plates-formes internationales, essentiellement américaines et chinoises, à celles de l’État. Pour les premières, il s’agit de capter l’attention et de susciter l’engagement des adolescents (comme ceux des adultes) au service de finalités mercantiles et idéologiques ne répondant à aucune finalité éducative.
Cela se concrétise notamment par le déploiement d’algorithmes de recommandation clivants, la quasi-absence de modération et l’implémentation de mécanismes de rétention attentionnelle addictifs comme le scrolling infini. L’État français, quant à lui, cherche manifestement à concilier des finalités parfois inconciliables.
La politique du président de la République à cet égard semble prise dans une tension entre trois rationalités : une rationalité économique qui fait de l’innovation technologique l’un des moteurs de la croissance et de la compétitivité ; une rationalité géopolitique qui érige la souveraineté technologique en condition de la puissance française et européenne ; et une rationalité éducative et humaniste, héritière des Lumières, qui assigne à l’État la responsabilité de former des individus autonomes, libres et capables d’exercer leur jugement critique.
Les relations du président de la République avec les géants de la tech, qui alternent entre séduction et critique sévère, illustrent bien cette valse-hésitation. Si Emmanuel Macron n’a pas été avare d’initiatives en faveur de l’investissement des Big Tech en France (VivaTech, Choose France, Sommet pour l’action sur l’IA…), il a également joué un rôle moteur dans la régulation européenne du numérique en portant l’idée de « souveraineté numérique » et en contribuant à faire aboutir des lois majeures comme le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA). Force est de constater que ces tentatives de régulation ne produisent pas les effets escomptés. Toutes les plateformes de réseaux sociaux continuent à diffuser des contenus sans modération ou presque, aucune n’a renoncé à ce jour à ses algorithmes de captation de l’attention.
La responsabilité éducative de l’État intègre les obligations constitutionnelles de « protection de l’intérêt supérieur de l’enfant » et la défense d’une vision de l’éducation, en partie transcrite dans le Code de l’éducation, reposant sur les principes d’une éducation émancipatrice et citoyenne associée à l’exercice de la rationalité critique.
Pour exercer cette responsabilité, l’État dispose de différents leviers dont les deux principaux sont la régulation et l’action éducative. Comme le montre la chronologie des initiatives prises à l’échelle nationale depuis une dizaine d’années, la stratégie de l’État privilégie pourtant une régulation coercitive qui fait bien davantage peser les responsabilités d’usage sur les jeunes qu’elle ne contraint l’offre des plateformes. La plupart des grandes mesures adoptées depuis une dizaine d’années ont été impulsées, voire portées par le président de la République Emmanuel Macron lui-même.
Parmi elles :
la loi d’interdiction des smartphones votée et promulguée en 2018 dont il avait fait une promesse de campagne en 2017
le dispositif « Portables en pause » déployé en 2024, destiné à rendre effective la loi de 2018 qui n’était ni appliquée ni applicable
la loi sur la majorité numérique de 2023 qui prévoyait déjà l’interdiction de l’inscription des moins de 15 ans aux réseaux socionumériques sauf autorisation explicite de l’un des titulaires de l’autorité parentale mais qui n’a pu être appliquée en raison d’une incompatibilité avec le droit communautaire.
La proposition parlementaire déposée dans le cadre d’une procédure accélérée par la députée du groupe Ensemble pour la République Laure Miller, prévoyant à la fois l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et celle des smartphones au lycée. Après l’examen en commission, différentes navettes parlementaires et le travail d’une commission mixte paritaire, le texte a été approuvé par l’Assemblée nationale et le Sénat le 26 juillet 2026 mais censuré le 14 août par le Conseil constitutionnel.
La décision du Conseil constitutionnel repose sur l’inconstitutionnalité du principe d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, tel qu’énoncé dans le premier article de la loi, parce qu’il porte « une atteinte disproportionnée » à la liberté d’expression.
Le conseil estime que la radicalité d’une interdiction systématique et totale des réseaux sociaux par une simple mesure d’âge ne permet pas de prendre en compte les fonctionnalités et contenus réels de chacune des plateformes, dépossède les parents de leurs responsabilités et interdit l’utilisation de plateformes permettant aux jeunes cette « liberté d’expression et de communication [qui] est d’autant plus précieuse que son exercice est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés ». Finalement, bien que le Conseil constitutionnel rappelle la légitimité de l’intention du législateur, dont le texte se présente comme une mesure de protection de l’enfance, il en conteste la nature.
En creux, l’invitation constitutionnelle à changer de stratégie.
Plusieurs lectures peuvent être faites de cette décision. Le président de la République qui a immédiatement chargé le Premier ministre de préparer un nouveau texte plus « robuste » et la rapporteure du projet de loi qui a annoncé sans attendre la relance du processus législatif en font manifestement une lecture technique. Pour eux, il semble s’agir de trouver un nouveau compromis rédactionnel qui satisfera, sans changement de cap, les exigences des deux assemblées parlementaires, des institutions européennes et du Conseil constitutionnel.
Il est aussi possible d’avoir une autre lecture de la décision du Conseil constitutionnel, davantage centrée sur le fond de la question. L’obligation de garantir la liberté d’expression et de communication des jeunes est un appel à résister à la perspective d’une société de la surveillance et du contrôle, notamment parce que la vérification de l’âge s’imposerait à tous les utilisateurs.
Elle est aussi une invitation à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à mettre en place les moyens d’une éducation adaptée à l’ère du numérique, des réseaux sociaux et des intelligences artificielles. Elle est enfin une incitation à légiférer sur les abus qui dévoient la liberté constitutionnelle, abus des utilisateurs des plateformes mais aussi et d’abord ceux des concepteurs des plateformes elles-mêmes.
Jean-François Cerisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:47
Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

L’ESSENTIEL
À partir du 1er septembre, téléphones portables et objets connectés seront interdits au lycée, y compris pendant les récréations.
Interdire cet objet omniprésent dans la vie des jeunes et se focaliser sur les seuls dangers ne peut suffire à une véritable éducation numérique.
Les établissements devraient profiter de la mise en œuvre de la réforme pour construire une culture de la connexion et de la déconnexion avec les lycéens.
« Moi, par exemple, quand je suis en cours et qu’il y a une pause, je suis obligé d’aller sur mon téléphone. »
Donovan, 16 ans, en première, précise aussitôt : pas nécessairement pour consulter les réseaux sociaux, mais pour écouter de la musique :
« Ça me fait juste du bien, je décompresse, et après c’est bon, je peux repartir. »
À la rentrée 2026, Donovan et les autres lycéens vont pourtant devoir composer avec une nouvelle règle : l’utilisation du téléphone portable et des objets connectés est désormais interdite dans les établissements. Aux équipes éducatives d’en déterminer les modalités et les exceptions dans leur règlement intérieur.
Casiers, pochettes, téléphone au fond du sac ? Ces questions pratiques vont nécessairement se poser. Mais elles risquent d’en masquer une autre, autrement plus importante : qu’allons-nous faire, à l’école, de la relation que les adolescents entretiennent avec leur smartphone ?
Car mettre un téléphone hors de portée n’apprend pas à s’en servir.
Disons-le d’emblée : il existe d’excellentes raisons de ménager, au lycée comme ailleurs, des espaces sans téléphone.
Selon le baromètre « Enfance et numérique », réalisé par l’Ifop pour la Fondation pour l’enfance, 55 % des 8-15 ans interrogés déclarent qu’ils utilisent les écrans parce qu’ils s’ennuient. Mais, dans le même temps, 35 % disent souhaiter davantage de moments sans écran à la maison. Voilà qui complique sérieusement le portrait de l’enfant ou de l’adolescent qu’il faudrait arracher malgré lui à son écran.
Ainsi les jeunes eux-mêmes expriment le besoin de régulation. C’est peut-être là que commence véritablement l’éducation au numérique : non dans l’injonction à se connecter ou à se déconnecter, mais dans la capacité à choisir sa connexion.
Interrogés longuement sur leurs pratiques à l’occasion de notre enquête « Quand les adolescents racontent le smartphone », les lycéens rencontrés en perçoivent eux-mêmes les tensions.
Apolline, 16 ans, raconte ainsi les moments où elle se sent « oppressée » et n’arrive « plus à gérer » : elle désinstalle alors temporairement l’application concernée, avant de la réinstaller une fois la pression retombée. D’autres évoquent le temps qui file ou la culpabilité de s’être laissé absorber :
« quand je perds du temps comme ça, je me sens nulle ! »
– Romane, 17 ans
Mais ils refusent tout autant que leurs usages soient réduits à cette difficulté. Mathias, 18 ans, rappelle que le smartphone est aussi « d’une grande utilité comme source d’information ».
Car à force de demander ce que les smartphones font aux adolescents, nous oublions parfois de regarder ce que les adolescents font avec eux.
Le smartphone n’est pas seulement un écran. Il est un terminal d’accès à une quantité considérable de ressources culturelles, sociales et informationnelles. Aissa, 15 ans, l’exprime à sa manière :
« J’ai tout le temps mon téléphone sur moi (…) parce que je lis plein de choses, je m’informe avec »,
avant d’évoquer les heures qu’elle consacre à la lecture sur Wattpad, son « passe-temps ».
C’est par leur smartphone que beaucoup d’adolescents découvrent une actualité, approfondissent une passion, rejoignent une communauté liée à un loisir, apprennent un geste technique ou rencontrent une question à laquelle ils n’avaient jamais pensé.
C’est également sur cet appareil qu’ils sont confrontés aux transformations contemporaines de l’information, un article journalistique peut aujourd’hui prendre la forme d’une vidéo verticale, d’un carrousel, ou encore d’une story.
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne peut consister à tenir à distance l’objet par lequel une grande partie de l’expérience informationnelle contemporaine se réalise. Il faut au contraire pouvoir l’introduire dans certaines situations pour regarder ce qui s’y passe. Pourquoi cette vidéo m’a-t-elle été recommandée ? Qui l’a produite ? Pourquoi cette forme de récit me touche-t-elle davantage qu’une autre ?
L’information n’est pas seulement quelque chose que les adolescents doivent apprendre à vérifier ou à trier : ils la rencontrent, la recherchent, la partagent, la commentent – et peuvent éprouver le plaisir de s’informer, ce qu’une éducation aux médias centrée sur les dangers risque parfois d’oublier. Découvrir un sujet rencontré au détour d’une vidéo, suivre un créateur dont on apprécie la manière de raconter : ces expériences contribuent à la construction d’une culture et d’un rapport personnel au monde.
Savoir s’informer, ce n’est pas savoir se méfier. C’est savoir chercher, explorer, découvrir, comparer, approfondir… et y prendre plaisir.
Une éducation numérique réduite à la prévention des risques est une éducation amputée. Or l’institution affirme vouloir développer une culture numérique tout en produisant un discours fortement structuré autour des dangers.
Ainsi, les établissements sont invités à mener auprès des élèves, des personnels et des parents des actions de sensibilisation aux « effets nocifs d’une exposition non raisonnée aux écrans » et au « caractère addictif des réseaux sociaux ».
Bien sûr, les risques existent. Captation attentionnelle, cyberviolences, exposition à certains contenus, désinformation, collecte des données personnelles, logiques économiques des plateformes : l’école doit permettre aux élèves de comprendre ces phénomènes et de développer des moyens d’action.
Encore faut-il ne pas se tromper sur les enjeux. L’expertise collective publiée en 2026 par l’ANSES invite à dépasser le seul temps d’écran pour considérer les pratiques réelles, les contenus, les motivations et le contexte des usages. Le smartphone ou les réseaux sociaux numériques ne sauraient être considérés, en eux-mêmes, comme la cause d’une souffrance. Ils peuvent en revanche contribuer à amplifier certaines vulnérabilités ; retirer le téléphone ne dispense donc nullement de repérer et d’accompagner les difficultés adolescentes.
Par ailleurs, on a tendance à faire peser la responsabilité sur des adolescents incapables de « lâcher leur téléphone ». Or les usages s’inscrivent aussi dans une architecture industrielle de la captation conçue pour maximiser le temps d’utilisation et l’engagement. La régulation ne peut donc reposer sur la seule maîtrise individuelle des usages. C’est notamment le rôle des politiques européennes (notamment le Digital Services Act européen) censées imposer aux plateformes une réduction des risques liés aux designs addictifs, mais très insuffisamment appliquées aujourd’hui.
L’interdiction des téléphones au lycée peut devenir intéressante si elle n’est pas considérée comme une fin. Puisque les établissements disposent d’une marge pour déterminer les modalités concrètes de l’interdiction et ses exceptions, ils pourraient ouvrir un espace de discussion avec les premiers concernés.
Dans quelles situations la mise à distance du téléphone nous aide-t-elle réellement ? Quelles exceptions paraissent légitimes ? Quels usages informationnels, pédagogiques ou culturels souhaitons-nous préserver ?
Faire participer les lycéens, c’est leur permettre de prendre part à la construction concrète d’une règle qui organise leur quotidien.
C’est aussi les considérer comme des sujets capables de réfléchir à leurs propres pratiques, d’en identifier les tensions, d’exprimer leurs besoins et de participer à la définition d’un cadre collectif. Non pour négocier chaque minute d’utilisation du smartphone, mais pour construire collectivement une culture de la connexion et de la déconnexion.
Cette question est aussi traversée par de fortes inégalités : tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources pour comprendre les environnements numériques et diversifier leurs pratiques. À l’école de ne pas réserver aux mieux accompagnés la possibilité de faire du smartphone un outil d’émancipation.
Il ne s’agit finalement ni de célébrer le téléphone portable ni de le diaboliser, mais d’apprendre à vivre avec lui : savoir le sortir pour une activité choisie, mais aussi le ranger et retrouver pleinement la conversation, le livre, le cours, le paysage par la fenêtre… Une connexion épanouie est une connexion choisie, consciente, maîtrisée, et suffisamment sereine pour que l’on puisse aussi décider de l’interrompre.
L’interdiction du téléphone au lycée peut contribuer à cet apprentissage, à condition de ne pas faire cette éducation sans ceux qu’elle prétend éduquer. Sans association des adolescents à la réflexion, celle-ci risque de demeurer ce qu’elle est juridiquement : une interdiction. Les y associer, c’est peut-être précisément ce qui peut la transformer en éducation.
Anne Cordier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:43
Rhiannon Packer, Senior Lecturer in Additional Learning Needs, Cardiff Metropolitan University
Adam Pierce, Research Associate, Cardiff School of Education and Social Policy, Cardiff Metropolitan University
Kieran Hodgkin, Senior Lecturer in Education, Cardiff Metropolitan University

Le passage de l’école primaire au collège peut susciter chez les enfants des émotions très diverses, allant de l’enthousiasme et l’impatience à l’incertitude et l’anxiété. Une bonne préparation peut atténuer leur appréhension.
L’entrée au collège constitue un rite de passage important : pour certains enfants, il s’agit de quitter le cadre familier d’une petite école primaire pour relever de nouveaux défis, en élargissant leurs horizons. Nombre d’entre eux se réjouissent des nouvelles possibilités, des expériences inédites et de l’autonomie accrue qu’offre ce changement d’établissement.
En marge de cet enthousiasme, une certaine appréhension peut cependant émerger, lorsque les enfants réalisent ce que cette transition signifie en termes de changements scolaires, sociaux et organisationnels. Évoluer dans un établissement bien plus vaste, nouer de nouvelles relations et s’adapter à des exigences plus élevées rendent cette période à la fois stimulante et intimidante.
Afin de mieux saisir le ressenti des enfants de primaire à l’égard de leur entrée au collège, nous avons interrogé 13 enfants âgés de 10 à 11 ans (scolarisés en Year 6, l’équivalent du CM2, NdT), en dernière année d’école primaire, sur leurs attentes et leurs sentiments concernant cette transition. Nous nous sommes également entretenus avec 12 élèves plus âgés (scolarisés en Year 7, l’équivalent de la sixième, NdT), deux trimestres après leur entrée dans le secondaire.
Dans une seconde étude, menée auprès de 210 enfants, nous avons examiné l’évolution du bien-être des enfants au cours de la transition primaire-secondaire, selon une approche fondée sur la psychologie positive (autrement dit, en nous penchant sur les facteurs qui contribuent à une vie épanouie).
Plusieurs thèmes communs se dégagent de ces travaux. Ils mettent en lumière les sources d’inquiétude des enfants au moment de leur passage vers le secondaire.
Les enfants ont souligné l’importance d’être bien préparés à leur entrée dans le secondaire. Ils ont jugé précieuses les occasions d’échanger avec des élèves de leur futur établissement, que ce soit lors d’événements organisés ou de discussions plus informelles. Un élève de CM2 (Year 6) raconte :
« Des élèves des classes supérieures venaient tous les lundis… on discutait avec eux et ils avaient toujours, genre, un diaporama… un petit aperçu de ce qu’on aurait à faire : ça nous expliquait par exemple les emplois du temps et qu’il faudrait les respecter, comment on irait d’une salle de classe à l’autre, le nom des bâtiments… et c’était vraiment utile, surtout parce qu’ils étaient déjà dans l’établissement. »
Les enfants ont également trouvé que les échanges qu’ils avaient les uns avec les autres, ainsi qu’avec des frères et sœurs aînés ou d’autres membres de la famille, les aidaient. L’un d’eux nous a confié avoir vécu une transition plutôt facile, « parce que mes cousins connaissent plein de gens ; pour être honnête, je connaissais quasiment tout le monde, donc il n’y avait pas vraiment de quoi avoir peur ».
Grâce à ces échanges, ils savaient à quoi s’attendre, ce qui les aidait à mesurer à quel point le collège allait être différent de ce qu’ils connaissaient. Le frère d’un élève de sixième (Year 7) l’avait ainsi prévenu :
« Il y aura du monde partout. »
Beaucoup ont exprimé la crainte de se perdre, conscients que leur nouvel établissement était bien plus grand que leur école primaire. Un élève de sixième rapporte qu’il lui a fallu « cinq semaines pour savoir où [il] allai[t] » :
« Ils nous ont fait visiter l’établissement et je ne savais toujours pas où j’allais, et j’arrivais en retard… Donc ça a été le grand saut pour moi, parce que mon école primaire, c’était littéralement juste un cercle et, genre, rien de plus. Et passer d’un seul enseignant, comme je disais, à une dizaine, c’est un sacré changement. »
Les événements destinés à accompagner la transition primaire-secondaire, qu’ils soient formels ou informels, se sont avérés constituer pour les enfants de précieuses occasions de se projeter dans leur nouvel établissement.
Les enfants ont fréquemment évoqué leurs inquiétudes quant au fait de se faire des amis – ou de ne pas s’en faire. Les activités organisées par les responsables des établissements secondaires pour faciliter la transition ont offert aux futurs élèves l’occasion de se rencontrer, ce qui a contribué à apaiser leurs craintes. Un élève de sixième se souvient :
« Il n’y avait qu’une seule personne de mon école primaire dans ma classe, et c’était quelqu’un dont je n’étais même pas vraiment proche en primaire. Donc ça a été un peu dur au début, mais j’ai rencontré quelqu’un pendant la journée de transition… et ensuite je me suis rendu compte qu’elle était dans ma classe. »
Un autre élève confie :
« Il m’a fallu environ… deux semaines pour me faire des amis. »
La perspective de découvrir de nouvelles matières et des enseignants spécialisés enthousiasmait les enfants, mais les attentes en matière de résultats scolaires, ainsi que la nécessité d’apprendre à connaître de nouveaux professeurs les préoccupaient également. L’un d’eux explique :
« J’avais un seul enseignant [à l’école primaire], donc on avait créé des liens beaucoup plus forts avec lui et c’était facile de lui parler. Mais maintenant c’est différent et c’est difficile, parce qu’il y a beaucoup de professeurs ici. »
Les élèves de sixième ont reconnu qu’il avait fallu davantage de temps à leurs enseignants pour apprendre à les connaître. « Je fais confiance à certains profs, mais ça dépend lesquels, dit l’un d’eux. On crée plus de liens avec certains enseignants qu’avec d’autres, mais évidemment pas autant qu’avec ses amis. »
Pour la plupart des élèves, ces inquiétudes s’étaient toutefois dissipées à la fin du premier trimestre.
Si votre enfant fait son entrée dans le secondaire à la rentrée, voici quelques conseils pour l’accompagner.
On l’a vu, le fait de disposer d’informations sur leur nouvel établissement est de nature à rassurer les enfants. Vous pouvez aussi apaiser leurs inquiétudes en leur ménageant des occasions d’échanger avec d’autres élèves qui y sont déjà scolarisés. La participation aux événements organisés par les responsables d’établissements pour faciliter la transition est tout aussi importante : elle permet aux enfants de se familiariser avec leur nouvel environnement scolaire.
Les enseignants et les autres membres du personnel du nouvel établissement sont prêts à aider les enfants à trouver leurs marques. Si vous estimez que votre enfant a besoin d’un soutien supplémentaire, n’hésitez pas à les solliciter en ce sens.
Enfin, rappelons que ressentir une certaine appréhension face à un tel changement est tout à fait normal. Donnez à votre enfant la possibilité d’exprimer ce qu’il ressent à propos de son entrée au collège, et gardez à l’esprit qu’il lui faudra peut-être du temps pour s’acclimater à son nouvel environnement et se faire des amis.
Rhiannon Packer est rattachée à l'université métropolitaine de Cardiff.
Adam Pierce est rattaché à l'université métropolitaine de Cardiff.
Kieran Hodgkin est rattaché à l'université métropolitaine de Cardiff.
28.08.2026 à 12:42
Hélène Thiollet, Chargée de recherche au CNRS, CERI Sciences Po, spécialiste des politiques migratoires, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, 141 d’entre elles en sont mortes.
Plutôt que de chercher une cause unique ou des intentions cachées, les sciences sociales décrivent un faisceau de mécanismes à l’œuvre.
Il est essentiel de distinguer les faits des récits politisés et les dynamiques structurelles des intentions supposées des acteurs.
Fin juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi en quelques heures la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Entre 72 et 141 personnes sont mortes. En quelques heures, le drame est devenu une « crise migratoire » et les mêmes événements ont produit des récits radicalement différents. L’extrême droite espagnole et l’administration états-unienne parlent d’« invasion » ; quelques jours plus tard, une nouvelle tentative de passage annoncée sur les réseaux sociaux est déjà qualifiée par Europe 1 de « nouvel assaut migratoire ». En France, CNews associe Ceuta à la menace terroriste, tandis que les organisations de défense des droits mettent en avant les morts et les droits humains bafoués.
Mais que s’est-il réellement passé ? Le Maroc a-t-il délibérément « ouvert » la frontière pour faire pression sur Madrid ? Cette dernière question a rapidement écrasé les autres. Elle est politiquement efficace : elle transforme une catastrophe frontalière en affrontement entre États, désigne des responsables et nourrit les récits complotistes. Elle masque les mécanismes sociaux, politiques et diplomatiques qui ont rendu l’événement possible et nourrit la polarisation politique du débat autour des migrations.
Cette polarisation n’est pas propre à Ceuta. Nos recherches sur la couverture médiatique des migrations en France montrent que la qualification de « crise migratoire » repose sur des mécanismes récurrents de dramatisation, d’attribution des responsabilités et de polarisation. Cette polarisation commence généralement à droite de l’échiquier politique mais se diffuse progressivement dans l’ensemble du débat public.
L’hypothèse d’un Maroc qui laisse passer des dizaines de milliers de personnes n’est pas absurde. En 2021, Rabat avait relâché les contrôles autour de Ceuta dans un contexte de crise diplomatique avec Madrid. Aujourd’hui, le rapprochement de l’Espagne avec l’Algérie, rivale du Maroc et soutien du Front Polisario, comme les relations entre Maroc et États-Unis alimentent les soupçons.
Mais un contexte stratégique et des intérêts convergents ne démontrent pas une intention. Les premières analyses du renseignement espagnol, relayées notamment par le média tunisien indépendant Webdo, ne permettraient pas d’établir que l’État marocain aurait préparé une opération de cette ampleur. Elles évoquent en revanche un relâchement des contrôles.
Surtout, la focalisation sur une stratégie marocaine occulte les conditions sociales du mouvement. Le sociologue Mehdi Alioua insiste côté marocain sur le chômage et le sous-emploi d’une partie de la jeunesse marocaine, le poids du travail informel et la faible couverture sociale, mais aussi le décalage entre massification de l’éducation, aspirations à la mobilité sociale et perspectives économiques.
Fin juillet s’y ajoutent une concentration exceptionnelle de population sur le littoral autour de Ceuta et la mobilisation d’une partie de l’appareil sécuritaire par les cérémonies de la Fête du Trône.
Côté espagnol, la croissance économique, les besoins de main-d’œuvre et une politique de régularisation très visible rendent le pays attractif : plus d’un million de personnes avaient demandé à bénéficier du nouveau dispositif fin juin 2026. Il concerne des personnes déjà présentes en Espagne et majoritairement latino-américaines (67 %), mais les Marocains constituent la deuxième nationalité représentée (13,3 %), derrière les Colombiens. Les passages terrestres irréguliers enregistrés à Ceuta ont certes augmenté entre 2025 et 2026. Mais attractivité espagnole et difficultés sociales marocaines dessinent surtout une structure d’opportunités dans laquelle la rumeur d’une frontière momentanément franchissable peut devenir extrêmement puissante.
Un arrêt du 29 juin 2026 de la Cour suprême espagnole a justement fait l’objet d’un buzz fallacieux : les personnes interceptées en mer ne peuvent être soumises au régime exceptionnel de renvoi à la frontière propre à Ceuta et à Melilla. Une distinction juridique complexe est devenue sur les réseaux sociaux la promesse beaucoup plus simple d’une frontière ouverte aux nageurs.
Ces explications ne s’excluent pas : une stratégie opportuniste peut se greffer sur un mouvement social ; un gouvernement laisser faire ce qu’il n’a pas organisé ; une rumeur produire des effets qu’aucun acteur ne maîtrise. Les scientifiques doivent donc articuler les explications. Ils peuvent documenter les pratiques et leurs effets, beaucoup plus sûrement que les intentions secrètes des gouvernements.
En effet, les migrations sont façonnées par les écarts économiques entre territoires, les transformations démographiques et sociales, l’emploi, les aspirations individuelles et les réseaux familiaux et transnationaux. Les politiques migratoires comptent, mais peuvent déplacer les routes ou modifier la composition des migrations sans nécessairement en déterminer le volume. C’est l’un des principaux résultats d’une vaste synthèse comparative sur les déterminants des migrations et les effets des politiques migratoires.
Les frontières ne sont pas pour autant impuissantes : elles trient les migrants et migrantes. Comme le rappelle Anne-Laure Amilhat-Szary, les frontières sont des dispositifs qui rendent certaines mobilités possibles et d’autres difficiles, coûteuses ou dangereuses, pas des lignes sur une carte.
Elles créent aussi des opportunités ou augmentent les coûts diplomatiques. Le Maroc, la Turquie, la Libye ou, selon une configuration différente, la Biélorussie, occupent ainsi des positions géographiques susceptibles d’être converties en ressources politiques. En leur déléguant une partie du contrôle des migrations et de l’asile et en leur transférant des moyens, l’Union européenne étend la portée de ses politiques, mais accroît aussi leur vulnérabilité. Le « laisser-passer » devient alors un levier potentiel, précisément parce que l’Europe a conféré une valeur politique exceptionnelle au franchissement irrégulier de ses frontières.
Avec Antoine Pécoud, nous avons rappelé ce paradoxe de la « diplomatie migratoire » : faire du contrôle des migrations un objectif de politique étrangère augmente la valeur de la coopération des voisins de l’Europe. J’ai introduit la notion de « migrantisation de la diplomatie » : visas, réadmissions, frontières, ou diasporas ne sont plus seulement des enjeux de négociation ; ils deviennent une ressource dans les relations internationales et les transforment.
On peut alors, se demander : pourquoi les migrations sont-elles si centrales ?
En France comme ailleurs en Europe, les migrations polarisent de plus en plus le débat public. Elles occupent une place croissante dans les élections et accompagnent la progression des partis d’extrême droite. Pourtant, cette polarisation ne reflète mécaniquement ni les flux migratoires, ni les opinions publiques, ni même les politiques conduites.
Côté flux, nos recherches sur la presse française montrent que l’intensité du discours de « crise migratoire » ne suit pas celle des arrivées ou des demandes d’asile : en France, on a ainsi pu avoir une « crise migratoire » en 2015 sans augmentation correspondante de l’immigration.
Côté opinions, les données de l’European Social Survey dessinent une évolution également contre-intuitive. En France, la part des personnes souhaitant restreindre fortement l’immigration provenant de pays pauvres hors d’Europe passe de 50,1 % en 2002 à 30,9 % en 2023 ; pour les immigrés perçus comme de même origine ethnique que la majorité, de 36,3 % à 16,8 %. Il faut donc distinguer hostilité à l’immigration et saillance politique de l’enjeu migratoire qui polarise les opinions.
Enfin, polarisation idéologique et politiques migratoires ne coïncident pas davantage. Des recherches comparatives montrent que l’idéologie partisane pèse surtout sur l’intégration, l’asile ou le traitement des sans-papiers, beaucoup moins sur l’immigration de travail et familiale, plus contrainte par l’économie et les besoins de main-d’œuvre.
L’Italie de Giorgia Meloni l’illustre : à une rhétorique extrêmement dure sur les arrivées irrégulières répond une politique active d’immigration de travail. Son gouvernement a ainsi prévu 136 000 entrées en 2023, 151 000 en 2024 et 165 000 en 2025.
Il est alors intéressant de rappeler non seulement que les migrants et les exilés sont une ressource pour pays de destination et d’origine, mais aussi que faire de la migration un objet politique permet de créer, d’accumuler et de redistribuer des ressources. Celle-ci peut être captée par différents acteurs, publics ou privés, et se convertir : une position géographique, des flux de personnes ou d’argent peuvent produire du capital diplomatique, politique ou symbolique, lui-même convertible en pouvoir, en votes ou en ressources économiques. C’est ce que j’appelle une rente migratoire.
Cette rente est parfois géographique et diplomatique. Maroc, Turquie, Libye ou Biélorussie disposent, de manières différentes, d’une ressource liée à leur situation aux frontières de l’Europe.
Elle est aussi politique. Les partis peuvent mobiliser des électeurs en dramatisant les passages irréguliers ; les gouvernements afficher leur fermeté ; leurs adversaires dénoncer l’inefficacité ou le coût humain de ces politiques.
Enfin, la rente est économique : les migrants génèrent des ressources, et la gestion des frontières est aussi un marché. Pour les passeurs bien sûr, mais aussi et surtout pour les institutions politiques : construction, surveillance, drones, biométrie, logiciels, collecte de données, enfermement et expulsions associent acteurs publics et entreprises privées.
Frontex a ainsi vu son budget passer de 5 millions d’euros en 2005 à 1,12 milliard en 2025. Et ces bureaucraties ne sont pas de simples exécutantes techniques, elles sont elles-mêmes politisées : l’enquête de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) sur l’ancienne direction de Frontex a révélé la forte politisation des pratiques de l’agence (refoulements illégaux, non-respect des droits fondamentaux et des lois européennes).
Son ancien directeur Fabrice Leggeri, devenu député européen du Rassemblement national, illustre de manière particulièrement visible la porosité entre administration et politique, la politisation de la bureaucratie et la conversion de capital administratif en capital électoral.
Cela ne signifie pas que tous ces acteurs souhaitent ou organisent des « crises migratoires » : ce serait retomber dans le piège complotiste. Une rente n’exige pas que celui qui en bénéficie ait créé la situation qui la produit. Elle permet au contraire de comprendre comment des ressources matérielles et immatérielles peuvent s’accumuler, circuler entre acteurs publics et privés et se convertir les unes dans les autres.
Comprendre Ceuta suppose donc de ne pas demander seulement qui a provoqué la crise, mais ce qu’elle produit, pour qui, et comment ses effets deviennent à leur tour des ressources, en distinguant les faits des récits et les dynamiques structurelles des intentions supposées.
Hélène Thiollet est présidente de l'association Desinfox Migrations.
28.08.2026 à 12:42
Anna C. Zielinska, MCF en philosophie morale, philosophie politique et philosophie du droit, membre des Archives Henri-Poincaré, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
Israël organise des législatives le 27 octobre prochain, tandis que Mahmoud Abbas a annoncé l’organisation d’une présidentielle palestinienne pour le début de l’année 2027.
D’un côté comme de l’autre, les visions de l’avenir souhaitable des deux sociétés partagent aujourd’hui un grand pessimisme et une méfiance mutuelle.
L’examen de sondages conduits par trois instituts différents permet de saisir les inquiétudes des Israéliens et des Palestiniens.
Les guerres au Proche-Orient sont peut-être aujourd’hui moins violentes, mais elles se poursuivent sous d’autres formes, notamment à travers le maintien, par les ministères israéliens concernés, d’un conflit de basse et moyenne intensité en Cisjordanie et à Gaza. Des millions de personnes des deux côtés de la ligne verte attendent avec impatience les résultats des élections parlementaires du 27 octobre en Israël. Ci-dessous, un aperçu de leurs craintes – et de leurs maigres espoirs – à travers quelques sondages d’opinion.
Les sondages sont, certes, biaisés. Une même question, formulée différemment, peut susciter des réponses différentes, comme l’ont montré Amos Tversky et Daniel Kahneman dans leurs travaux sur le biais du cadrage. Cela étant posé, il reste possible de faire une lecture critique de ces enquêtes, qui permet d’avoir un aperçu de l’état d’esprit des Israéliens et des Palestiniens aujourd’hui, après trois années de conflit armé, une longue vague de violences en Cisjordanie et à quelques mois des élections en Israël et en Palestine.
Trois sondages récents seront analysés : le premier réalisé par un institut israélien Jewish People Policy Institute (JPPI plutôt conservateur, deux autres produits respectivement par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR) et The Israel Democracy Institute IDI, plutôt libéraux.
Le contexte politique de ces trois sondages est moins celui de la guerre à Gaza que celui de l’évolution de la situation sur les territoires occupés un an après la reconnaissance par la France de l’État palestinien. Les ministres les plus extrémistes du gouvernement, Itamar Ben Gvir (sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (finances), ont accéléré le processus de colonisation de la Cisjordanie et de « l’enterrement de l’idée de l’État palestinien », selon les termes mêmes de Smotrich.
Le rapport sur les colonies israéliennes dans les territoires occupés publié par l’Union européenne en juillet 2026 ( portant sur l’année 2025), constate « une accélération de l’activité de colonisation et une évolution vers l’annexion, ainsi que vers une institutionnalisation progressive des mécanismes de gouvernance civile israélienne, mettant en péril les perspectives d’une solution à deux États ».
L’UE dénonce l’approbation par le gouvernement de projets visant à établir 54 nouvelles colonies officielles en Cisjordanie – hors Jérusalem-Est –, et l’établissement de 86 nouveaux avant-postes « à un rythme moyen d’un à deux par semaine », et souligne que « ces actions sapent le cadre administratif établi par les accords d’Oslo et étendent le contrôle israélien à des zones destinées à l’administration palestinienne ».
L’ONG israélienne La Paix maintenant suit de près l’évolution de la législation concernant les unités de logement validées par le Conseil supérieur de planification de l’administration civile. En 2025, ce Conseil a donné son aval à la construction de 27 941 unités de logement dans les colonies, un niveau sans précédent depuis la création du projet de colonisation en Cisjordanie. Et rien que pour le mois de juillet 2026, 8 056 unités ont été validées.
La poursuite de la colonisation rend impossible toute négociation autour d’une extension des accords d’Abraham, cette politique étant condamnée sans équivoque par les pays arabes.
Selon Haaretz, c’est particulièrement le cas de la Turquie, l’Égypte, l’Indonésie, la Jordanie, le Pakistan, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Pour les ministres des affaires étrangères de ces pays, le projet immobilier « E1 » en Cisjordanie occupée est absolument inacceptable. L’E1 est une zone de 12 km2 située entre Jérusalem-Est et la colonie israélienne de Ma’aleh Adumim, en Cisjordanie occupée. La réalisation du projet de construction de 3 400 logements israéliens dans cette zone créerait une continuité territoriale entre Ma’aleh Adumim et Jérusalem et couperait la Cisjordanie en deux – et cela compromettrait la possibilité d’un État palestinien territorialement continu.
Cette condamnation importante s’ajoute à celle annoncée la veille – le 20 août 2026 – par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Canada.
Les actions du gouvernement de Benyamin Nétanyahou divisent profondément la société israélienne.
Parmi les citoyens d’Israël, selon un sondage effectué par JPPI en août 2026, 59 % d’Arabes et 41 % de Juifs pensent que les avant-postes et les fermes juives en Cisjordanie sont une charge pour la sécurité – une opinion partagée par 45 % de tous les Israéliens, auxquels on peut ajouter 12 % qui adoptent une position neutre. Sans surprise, 100 % des Juifs de gauche voient ce type récent d’expansion des colonies comme un fardeau, alors que 89 % de Juifs de droite rejettent cette idée.
Concernant l’annexion des territoires occupés, les chiffres sont plus difficiles à interpréter, puisqu’une partie du public arabe-israélien soutient l’idée d’une solution à un État, lequel ne serait alors plus défini comme un État juif.
Dans l’ensemble de la population juive israélienne, 38 % privilégient l’annexion, 35 % la partition et 6 % choisissent l’abandon de l’ensemble du territoire. Chez les citoyens arabes, 36 % privilégient l’annexion, 26 % souhaitent l’abandon du territoire, 8 % sa partition. 12 % des citoyens souhaitent le maintien du statu quo.
Et quand seules deux options sont proposées, les réponses divergent selon les populations interrogées :
(A) 60 % des Juifs d’Israël et seulement 37 % d’Arabes sont favorables à ce que l’État d’Israël conserve une majorité juive au prix d’un renoncement à certains territoires palestiniens.
(B) seulement 22 % des Juifs répondent qu’ils sont favorables à une souveraineté israélienne du Jourdain à la mer Méditerranée, même sans majorité juive – pour eux, cela signifie une annexion de la Cisjordanie et de Gaza. Et 34 % des Arabes donnent la même réponse – mais pour eux, elle signifie la disparition de ce qu’ils perçoivent comme étant le déséquilibre ethnico-culturel actuel.
On voit ici que quand l’annexion est perçue comme une menace à l’existence de l’État juif, elle est très peu désirable pour le public juif justement.
Le sondage IDI – qui pose des questions différentes de celui de JPPI – a interrogé les Israéliens sur leur perception des réactions des institutions publiques face aux violences des colons, un autre facteur de polarisation dans ce pays. À gauche et au centre, une nette majorité des Juifs israéliens jugent trop indulgent le traitement réservé aux colons impliqués dans des violences en Cisjordanie – respectivement 86,5 % et 63 %. À droite, seuls 31 % partagent ce point de vue, tandis que 37 % estiment au contraire que les colons violents sont traités trop sévèrement.
Le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), basé à Ramallah, a été fondé en 1993 par le politologue Khalil Shikaki qui le dirige encore aujourd’hui. Son dernier rapport – le 97ᵉ – publié en août 2026, offre des renseignements précieux sur le ressenti des personnes qui vivent aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie.
Depuis des années, les enquêtes du PCPSR montrent le rejet des dirigeants actuels. 79 % des sondés souhaitent la démission d’Abbas, confirmant le niveau exceptionnellement élevé de mécontentement à l’égard de son leadership. Dans le même temps, on observe le « recul de la popularité du Hamas et une forte incertitude quant à l’avenir politique ».
Concernant les souhaits de la population, le rapport met en évidence la popularité sans faille d’un homme politique emprisonné en Israël depuis 2003, qui incarne aux yeux de bon nombre de ses compatriotes l’espoir d’un avenir démocratique en Palestine.
Marwan Barghouti est le successeur potentiel le plus populaire du président Mahmoud Abbas, avec 39 % des préférences, suivi du dirigeant du Hamas Khalil al-Hayya (16 %), de Mohammed Dahlan (15 %) et de Mustafa Barghouti (6 %). Dans le cadre d’une élection présidentielle hypothétique, Marwan Barghouti obtiendrait 54 % des voix parmi les électeurs susceptibles de voter, al-Hayya 26 % et Abbas seulement 14 %.
Le soutien global – à Gaza comme en Cisjordanie – au Hamas est tombé à 24 %, contre 35 % dix mois auparavant, tandis que le Fatah reste à 24 %. Parmi les électeurs susceptibles de voter – notons qu’une grande partie déclare ne pas vouloir se rendre aux urnes – le Fatah obtiendrait 32 % des voix et le Hamas 29 %, tandis que les autres forces recueilleraient 18 %.
La confiance dans la capacité du Hamas à représenter les Palestiniens a également diminué, passant de 41 % à 28 %, tandis que 44 % estiment désormais que ni le Hamas ni le Fatah ne méritent de diriger. Une place est donc ouverte pour une autre force politique, attendue par la société palestinienne aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie.
Si Marwan Barghouti formait une liste électorale concurrente de la liste officielle du Fatah, 33 % de l’ensemble des personnes interrogées affirment qu’elles voteraient pour cette liste, contre 14 % pour la liste officielle du Fatah. Les autres répondants déclarent qu’ils ne voteraient pas pour le Fatah ou qu’ils n’ont pas encore arrêté leur choix.
La part des Palestiniens qui estiment que la guerre a été gagnée par le Hamas a diminué de moitié en un an, passant de 40 % à 20 %. 60 % pensent que personne n’est sorti victorieux du conflit. Environ trois quarts s’opposent toutefois au désarmement – une des conditions d’un retrait israélien de Gaza –, et estiment qu’un tel processus entraînerait plutôt une reprise de la guerre, qui profiterait de l’absence des instruments de défense sur place. Cela montre que faute de mieux, le Hamas est vu comme un ersatz d’armée nationale, et cette dernière fait partie de l’imaginaire de la souveraineté désirée.
Parmi les personnes sondées à Gaza et en Cisjordanie, 44 % soutiennent la solution à deux États et 50 % s’y opposent à. 58 % – contre 56 % il y a dix mois – estiment que la solution à deux États n’est plus réalisable en raison de l’expansion des colonies, tandis que 36 % – contre 41 % il y a dix mois – pensent qu’elle reste réalisable. 64 % déclarent que les chances d’établir un État palestinien indépendant aux côtés d’Israël dans les cinq prochaines années sont faibles ou inexistantes, tandis que 32 % jugent que les chances sont moyennes ou élevées.
En ce qui concerne le Conseil pour la paix, chargé de superviser la mise en œuvre du plan Trump pour Gaza, et le Comité national pour l’administration de Gaza (CNAG), les réactions sont très différentes à Gaza et en Cisjordanie. Les habitants de Gaza sont 40 % à soutenir l’initiative de Trump et 56 % à faire confiance au Comité national. Cette confiance est bien moindre chez les personnes qui habitent en Cisjordanie – 13 % et 15 %, respectivement. Ce gouffre s’explique sans doute par le désir des Gazaouis de ne pas avoir à choisir uniquement entre Charybde et Scylla que représentent, pour la plupart d’entre eux, le Hamas et Israël.
Le sondage israélien IDI montre une inquiétude croissante des Juifs israéliens vis-à-vis de l’intifada à venir. Dans les trois camps politiques juifs, une large majorité estime probable le déclenchement prochain d’une nouvelle intifada en Cisjordanie : 84 % à gauche, 76 % au centre et 78 % à droite. Les écarts entre les camps sont donc relativement faibles, ce qui témoigne d’une perception largement partagée du risque d’un soulèvement populaire palestinien.
C’est un grand changement par rapport à novembre 2025, quand 64 % de la population générale juive avait cette crainte – aujourd’hui, ce chiffre est passé à 79 %. C’est probablement l’indicateur le plus fort de la conscience aiguë, chez les Israéliens juifs, que la situation actuelle en Cisjordanie ne peut durer : les Palestiniens ne pourront indéfiniment supporter les attaques et les humiliations dont ils sont victimes. Reste à savoir si cela se traduira politiquement par un vote belliqueux en faveur de l’extrême droite, dans l’espoir d’entériner l’annexion, ou, au contraire, par un vote visant à enrayer la dynamique enclenchée par les partis suprémacistes.
Quelques mois avant de disparaître en 2008, le grand écrivain palestinien Mahmoud Darwish a noté : « La paix a deux parents : la liberté et la justice. Et l’occupation est l’engendreuse naturelle de la violence. » Pourtant, il y a aujourd’hui parmi les Palestiniens des héros qui cherchent la paix, tels que Mohamad Jamous de Ramallah – artisan de la paix et conférencier, engagé depuis plus de dix ans dans la création de ponts entre des communautés divisées par le conflit, par des événements interreligieux et le dialogue –, Huda Abuarqoub – activiste et éducatrice, spécialiste de la transformation des conflits et de la consolidation de la paix – et Ali Abu Awwad – militant palestinien qui promeut la résistance non violente, la réconciliation et la participation citoyenne comme voies vers une solution juste et durable au conflit israélo-palestinien – d’Hébron, et sans doute bien d’autres.
Mais on ne peut pas s’attendre à des positions universellement irréprochables de la part d’un peuple qui a grandi sous l’occupation depuis deux, voire trois générations, et à qui on refuse un souhait légitime : celui de voir Marwan Barghouti libre et prêt à se présenter aux élections. Cette libération constituerait pour Israël sans doute le vaccin le plus efficace contre la troisième Intifada que ses citoyens semblent craindre.
Anna C. Zielinska a publié une lettre ouverte appelant à la libération de Marwan Barghouti (Le Monde, le 2 août 2025)
28.08.2026 à 12:40
Pascal Simon-Doutreluingne, Docteur en Droit public (droit de la concurrence) et professeur agrégé d'économie-gestion, Université de Strasbourg
L’ESSENTIEL
Depuis 2020, l’Union européenne dresse une liste des activités économiques considérées comme durables, vers lesquelles elle tâche de diriger les capitaux. C’est la taxonomie verte.
Les jets privés ont d’abord été exclus d’office de cette liste. Avant que cette exclusion soit annulée en juin dernier.
Ce dernier rebondissement pose la question suivante : qui décide de ce qui est « vert » – et selon quelles règles ?
Cinq ans après la pandémie, les avions n’ont jamais été aussi nombreux : le 23 juillet 2026, la plate-forme Flightradar24 a suivi 153 359 vols commerciaux en vingt-quatre heures, un record absolu, près de 12 % au-dessus du précédent pic de juillet 2023. Le même été, le mercure grimpait également à des niveaux records et plusieurs régions européennes brûlaient.
Le lien entre ces vols et ces incendies est réel, mais il est diffus : plus de trafic aérien, c’est plus d’émissions, un réchauffement aggravé, des étés plus propices aux feux. Pour autant, aucun incendie ne peut être directement imputé au transport aérien – pas plus qu’à l’automobile ou au chauffage.
C’est toute la difficulté : une responsabilité partagée par des milliards d’actes ne se juge pas, elle se régule. On aurait pu compter sur la seule prise de conscience des voyageurs – mais elle atteint vite ses limites : la « honte de voler » ne concerne que 15 % des Français, et ne les empêche même pas de voler. L’Union européenne a donc parié sur un autre levier que les prises de consciences individuelles : notre portefeuille.
Depuis 2020, une « taxonomie verte » dresse la liste des activités économiques considérées comme durables, vers lesquelles la finance est invitée à diriger les capitaux.
Cette liste, la Commission européenne a le pouvoir de la compléter secteur par secteur, par des textes techniques appelés « actes délégués ». C’est ainsi qu’en 2023 elle s’est penchée sur l’aviation. La Commission a alors opté pour des conditions strictes : seuls les appareils les plus sobres de leur génération, alimentés en carburants durables, peuvent prétendre au label.
Elle en exclut d’office l’aviation d’affaires, ces vols de jets privés à la demande, sans horaire ni ligne régulière, qu’affrètent entreprises et grandes fortunes pour gagner du temps et éviter les correspondances. Ces quelques milliers d’appareils dans le monde, concentrés sur une poignée de terrains – Paris-Le Bourget, Genève, Nice, Londres-Luton rassemblent à eux seuls plus de 40 % des mouvements européens du secteur.
Le symbole de cette exclusion est limpide : le jet privé incarne le voyageur ultra-émetteur, dans un secteur où, selon les chercheurs en tourisme durable Stefan Gössling et Andreas Humpe (2020), 1 % de la population mondiale génère près de la moitié des émissions du transport aérien. Un utilisateur régulier de vol privé peut ainsi émettre jusqu’à 7 500 tonnes de CO2 par an, quand un Français en émet environ neuf.
Dassault Aviation, premier constructeur européen de jets d’affaires avec sa gamme Falcon, attaque alors la décision. Son argument : la Commission a écarté l’aviation d’affaires sans lui appliquer les critères qu’elle retenait pour le reste du secteur, en se fondant sur la nature des appareils plutôt que sur leurs performances réelles.
Le 24 juin 2026, le tribunal de l’Union européenne lui donne raison et annule l’exclusion pour « erreur manifeste d’appréciation » : la Commission a comparé les modes de transport de façon biaisée, appliqué un critère qui ne figurait pas dans les textes, et ignoré les carburants d’aviation durables. C’est le point décisif. Les jets privés, comme tous les avions, volent au kérosène.
Mais depuis 2025, le droit européen impose aux fournisseurs d’y incorporer une part croissante de carburants dits durables, produits notamment à partir d’huiles de cuisson usagées et de graisses animales. Cette part est de 2 % aujourd’hui, passera à 6 % en 2030, 20 % en 2035, et doit atteindre 70 % en 2050. Or cette obligation porte sur le carburant livré dans les aéroports européens : elle s’applique donc aussi aux jets qui s’y ravitaillent. En les excluant d’office, la Commission a raisonné comme si cette trajectoire ne les concernait pas.
En clair : elle a jugé l’avion d’affaires sur sa fabrication quand les textes visaient son exploitation, et comparé des choses incomparables.
La leçon vaut au-delà du dossier : l’intuition – « le jet privé pollue » – ne dispense pas de la démonstration. Même une cause populaire doit, en droit, être correctement motivée. Le juge ne dit pas que la Commission avait tort de vouloir des critères exigeants ; il dit qu’elle a mal travaillé.
Concrètement, l’arrêt ne change rien pour le passager d’un jet privé. Il rouvre en revanche à leurs constructeurs et à leurs exploitants l’accès aux financements estampillés verts – à condition de satisfaire les critères applicables au reste de l’aviation. Pour un industriel comme Dassault, l’enjeu n’est pas symbolique : c’est la possibilité de financer ses programmes sur le même marché que ses concurrents.
Revenons un instant sur cette fameuse liste. Cet enjeu vous concerne indirectement également, si vous êtes client, même sans le savoir ; de mécanismes de la finance verte. Assurance-vie « verte », fonds « responsables », épargne « climat » : tous s’appuient, de près ou de loin, sur cette liste de la Commission.
Le règlement de 2020 fonctionne comme un dictionnaire de la finance durable : il définit, secteur par secteur, ce qui a le droit de se dire « vert ». Six objectifs environnementaux, sont pour cela mobilisés, du climat à la biodiversité, avec pour chaque activité des critères techniques chiffrés : la liste ne décrète pas, elle mesure. L’objectif affiché : en finir avec l’écologie de façade – le greenwashing – en remplaçant les promesses des vendeurs par des définitions communes pour orienter l’épargne vers la transition.
Une activité inscrite au dictionnaire accède plus facilement aux financements verts. Une activité exclue s’en voit privée – et doit l’afficher : les grandes entreprises publient désormais la part « verte » de leurs activités, que les gérants de fonds répercutent jusque dans la documentation remise à l’épargnant.
Ce dictionnaire n’a rien d’académique : chaque mot y vaut des milliards d’euros et peut engendrer des batailles politiques et juridiques mémorables.
Ce fut le cas par exemple du gaz et du nucléaire, que la Commission a fait entrer dans la liste en 2022 malgré l’opposition de plusieurs États et d’une partie du Parlement européen. L’Autriche avait alors porté l’affaire devant le juge, qui a rejeté son recours en 2025, ultime preuve que ce dictionnaire est un objet politique autant que scientifique – et c’est précisément pour cela que le contrôle du juge compte.
La nuance paraît technique ; ses effets sont très concrets, en obligations d’affichage pour les entreprises et en accès aux financements. Pour l’épargnant, rien ne change du jour au lendemain : la liste vit, se corrige, se conteste ; c’est même le signe qu’elle compte. La Commission devra elle réécrire sa copie, avec des critères scientifiques, généraux et cohérents, sous le contrôle du juge. Elle peut aussi former un pourvoi devant la Cour de justice : l’histoire n’est peut-être pas terminée.
C’est le sens profond de la taxonomie : ce n’est ni un label moral, ni un permis de polluer, mais un instrument juridique d’orientation des capitaux. La transition s’y joue dans des règles vérifiables – quotas de carburants durables, marché carbone – qui font peu à peu de l’écologie une condition d’accès au marché.
C’est ce que j’appelle une « concurrence durable » : un marché qui n’est plus jugé au seul prix du billet, mais aussi à sa compatibilité avec la protection du climat et des territoires.
Cette concurrence durable se niche parfois dans des détails invisibles aux consommateurs. Si l’on sait tous que le secteur de l’aviation pollue, on ne le lie pas toujours les 800 millions de petits colis qui entrent en France, souvent par avion en provenance d’Asie. La France a bien tenté d’agir, seule, avec une taxe de 2 euros par article appliquée en mars 2026, mais pour des motifs commerciaux et non climatiques.
La conséquence a été immédiate : neuf dixièmes des volumes de ces colis ont alors atterri en Belgique et aux Pays-Bas, d’où ils gagnaient la France par la route. Dans un marché unique, une frontière fiscale nationale ne retient pas un avion qui peut atterrir ailleurs.
C’est donc un droit de douane européen de trois euros par colis qui a pris le relais en juillet 2026 – une réponse douanière, et non environnementale. Le regard collectif s’arrête pour l’instant au passager ; il n’est pas encore descendu dans la soute.
Pascal Simon-Doutreluingne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.